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AVIGNON

UN « ROI LEAR » À L’AGONIE POUR OLIVIER PY

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« ROI LEAR » À L’AGONIE POUR OLIVIER PY → PAGE 22 Mardi 7 juillet 2015
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Mardi 7 juillet 2015 ­ 71 e année ­ N o 21918 ­ 2,20 €
Mardi 7 juillet 2015 ­ 71 e année ­ N o 21918 ­ 2,20 € ­ France métropolitaine ­ www.lemonde.fr ―
Fondateur : Hubert Beuve­Méry ­ Directeur : Jérôme Fenoglio

APRÈS LE NON GREC, L’EUROPE INFLEXIBLE

Merkel et Hollande veulent tirer ensemble les premières conséquences du référendum, lundi, à l’Elysée. Le «Grexit» est jugé plus probable que jamais

bruxelles - bureau européen

Q ue vont faire les Européens de l’éclatant non – à 61,3 % – sorti

des urnes grecques, à l’issue du référendum qui s’est tenu dimanche 5 juillet ? Vont­ils, comme l’espère le pre­

mier ministre grec, Alexis Tsipras, accep­ ter de reprendre la négociation engagée début 2015 et concéder une aide finan­ cière sans toutes les réformes d’austérité qu’ils exigeaient jusqu’à présent ? Accep­ ter une restructuration de l’énorme dette grecque ? Ou vont­ils fermer la porte et

laisser la Grèce, dont l’économie s’as­ phyxie à grande vitesse, faire défaut auprès de la Banque centrale européenne, le 20 juillet, et, bon gré mal gré, choisir le « Grexit », sortir de la zone euro ? Un scé­ nario inimaginable, que les traités euro­ péens n’ont d’ailleurs pas envisagé…

Lundi matin, les tenants de la reprise du dialogue, à Paris, à la Commission euro­ péenne, étaient pessimistes. « Le prési- dent de la République va étudier quelles sont les voies possibles pour la reprise du dialogue avec Athènes et la recherche d’une solution. Mais, en Allemagne, les po-

sitions politiques sont très fermées, y com- pris du côté des sociaux-démocrates. Cela risque d’être difficile », confiait une source à l’Elysée.

cécile ducourtieux et jean-pierre stroobants LIRE LA SUITE PAGE 2

Rassemblement des partisans du non, à Athènes, place Syntagma, le soir du 5 juillet. AURENCE
Rassemblement des partisans
du non, à Athènes, place
Syntagma, le soir du 5 juillet.
AURENCE GEAI/SIPA POUR « LE MONDE »

ALLEMAGNE

LES GRECS ONT « COUPÉ LES PONTS » AVEC L’EUROPE, SELON SIGMAR GABRIEL

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À ATHÈNES

« ON A DÉCIDÉ DE MOURIR COMME ON L’ENTEND »

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ÉCONOMIE

LE SORT DES BANQUES GRECQUES DÉPEND DE LA BCE

LIRE PAGES 6 ET 7

BANQUES GRECQUES DÉPEND DE LA BCE → LIRE PAGES 6 ET 7 GRÈCE : LA QUESTION

GRÈCE :

LA QUESTION DE CONFIANCE

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Varoufakis contraint à la démission

Alexis Tsipras a sacrifié son exubérant ministre des finances

athènes - correspondance

A la fête dimanche 5 juillet au soir, Yanis Varoufakis quitte pourtant le navire dès lundi matin. C’est d’un

tweet laconique « Minister no more ! » (Je ne suis plus ministre) que le ministre grec des finances a annoncé sa démission. « Peu de temps après l’annonce des résul- tats du référendum, on m’a informé d’une certaine préférence de plusieurs membres de l’Eurogroupe et de “partenaires” associés (…) pour que je ne sois plus aux réunions ; une idée que le premier ministre [Alexis Tsipras] a jugée potentiellement utile à l’obtention d’un accord. Pour cette raison, je quitte le minis- tère des finances aujourd’hui », écrit M. Va­ roufakis dans un court article publié sur son blog personnel, lundi 6 juillet au matin. Le message est clair : les créanciers auraient demandé et obtenu sa tête. Et voilà Varoufakis qui se pose en héros et victime de la machine européenne. Selon le polito­ logue Elias Nikolakopoulos, les choses sont cependant un petit peu plus compliquées. « Tsipras et Varoufakis ont négocié pour trouver ce compromis et permettre au se- cond de faire cette déclaration qui sauve son honneur, mais, au fond, Tsipras était furieux de ce que le ministre des finances a fait hier soir », dit M. Nikolakopoulos. Au mépris de l’usage politique grec, M. Varoufakis a pris la parole avant le premier ministre.

M. Varoufakis a pris la parole avant le premier ministre. ANGELOS CHRISTOFILOPOULOS/AP « Il a parlé

ANGELOS CHRISTOFILOPOULOS/AP

« Il a parlé sur un ton donneur de leçons et triomphaliste, alors que M. Tsipras attendait patiemment son tour pour lancer un mes- sage mesuré et d’appel à l’union nationale. Ça ne se fait pas ! », ajoute l’analyste.

adéa guillot LIRE LA SUITE PAGE 7

Hollande veut aider Tsipras sans se brouiller avec Merkel

POLITIQUE

« Je suis prêt à t’aider, mais aide- moi à t’aider », a expliqué, di­ manche soir, François Hollande à Alexis Tsipras. Le premier minis­

tre grec a appelé le chef de l’Etat peu après l’annonce des résultats du référendum. M. Hollande a expliqué au chef du gouverne­ ment grec la gravité de la situa­ tion. Une majorité d’Etats euro­ péens veut expulser la Grèce de la zone euro et, même si la France ne le souhaite pas, elle ne pourra pas longtemps s’y oppo­ ser si Athènes n’envoie pas à l’Eu­ rope des gages de bonne volonté politique et budgétaire. Pour l’Elysée, le risque d’une sortie de la Grèce de la zone euro est

« réel ». Paris « veut tout faire

pour l’éviter », mais François Hol­

lande privilégie un accord avec Angela Merkel. « Il faut une ana- lyse convergente des deux pays, rien ne serait pire dans le moment actuel que d’apparaître désunis entre Français et Allemands ».

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L A

C R I S E

G R E C Q U E

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MARDI 7 JUILLET 2015

L’Europe défiée par le non massif des Grecs

François Hollande et Angela Merkel devaient se réunir lundi 6 juillet au soir pour esquisser la réponse européenne au rejet par les Grecs du plan « réformes contre argent frais » de l’UE et du FMI

plan « réformes contre argent frais » de l’UE et du FMI Mais la légitimité démocratique
plan « réformes contre argent frais » de l’UE et du FMI Mais la légitimité démocratique

Mais la légitimité démocratique des votes grecs se heurtent à celle des autres pays euro- péens. La Slovaquie et les pays baltes conti- nuent d’adopter une attitude peu conciliante sur les plans d’aides à un pays qui reste plus riche qu’eux. « La grande nouveauté de ces dernières années, ce n’est pas la division entre les peuples et Bruxelles, mais la division entre les peuples », souligne Yves Bertoncini, direc- teur de l’institut Jacques-Delors.

ASPHYXIE

Le 30 juin, la Grèce a fait défaut vis-à-vis du Fonds monétaire international, le pro- gramme d’aides qui lui était destiné s’est achevé le même jour faute d’accord entre Athènes et ses créanciers, un contrôle des ca- pitaux, qui asphyxie son économie, a été ins- tauré le 28 juin. Si rien n’est fait, elle fera dé- faut vis-à-vis de la BCE le 20 juillet, à qui elle doit 3,5 milliards d’euros. L’institution de Francfort sera alors contrainte de faire cesser le financement d’urgence qu’elle pourvoit encore aux banques grecques. L’introduction d’une monnaie parallèle, prélude à une sortie du pays de la zone euro, sera inévitable pour éviter un effondrement économique et fi- nancier total. Depuis le début du bras de fer entre Tsipras

et les autres Européens, M. Hollande et M me Merkel se sont beaucoup consultés. Ils campaient jusqu’à présent sur la même li- gne : fermeté à l’égard d’Athènes, mais vo- lonté d’aider le pays. Que vont-ils finalement décider ? D’accorder à un gouvernement ce qu’ils lui ont refusé pendant cinq mois, c’est- à-dire une renégociation de la dette grecque (322 milliards d’euros environ), quitte à en ra- battre sur les réformes structurelles exigées jusqu’à fin juin, avant la rupture des négocia- tions ? Et au risque de déstabiliser les gouver- nements espagnols, portugais, etc. qui, eux, ont « joué le jeu » ? Hollande ne pourra en tout cas pas prendre seul la défense de Tsipras. « Je suis prêt à t’aider, mais aide-moi à t’aider », a expliqué dimanche soir François Hollande à Alexis Tsipras. En laissant de côté ses promesses mi- rifiques aux Grecs, et en présentant, en ur- gence, une requête à même d’être validée par ses 18 partenaires de l’eurozone, c’est-à-dire avec une demande de prêts, pour éviter la banqueroute, mais aussi, une liste de réfor- mes structurelles crédible. Verdict pour la Grèce, et l’Union tout entière dans les jours qui viennent. p

cécile ducourtieux et jean-pierre stroobants

suite de la première page

Ce choix de relancer le dialogue ou pas, va de­ voir être fait dans les heures et les jours qui viennent. C’est une nouvelle folle séquence politique qui s’engage, lundi 6 juillet, avec une rencontre décisive entre François Hol- lande et Angela Merkel dans la soirée à Paris, et, dès mardi 7 juillet, une réunion avec les 19 ministres de la zone euro, puis un sommet de la zone euro dans la foulée. Ce choix, en tout cas, engage à la fois l’avenir de la Grèce et celui de la zone euro, qui va vivre un mo- ment de vérité historique et potentiellement dramatique. Qui va l’emporter, entre ceux qui vont con- sidérer que le non massif des Grecs à davan- tage d’austérité, dans un pays déjà laminé par la crise et les coupes budgétaires, est en réalité un non à l’euro ? Qui vont estimer que le gouvernement populiste grec n’a pas dit la vérité à ses concitoyens : à savoir que pour appartenir à l’eurozone, pour en recevoir de l’aide, ils devaient accepter un nouvel ajuste- ment économique ? Ou est-ce les autres, Paris et Rome peut- être, qui, eux, vont plaider pour la préserva- tion de l’intégrité de la zone euro, qui vont vouloir éviter une décision aux conséquen- ces géopolitiques potentiellement graves. Et qui vont défendre un changement des règles du vivre ensemble dans l’eurozone, pour un petit pays de 10 millions d’habitants, alors que d’autres, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, Chypre, s’y sont pliés, quand, dans les mê- mes circonstances, ils avaient urgemment besoin de l’argent européen pour éviter la banqueroute ? « Les pays n’y croient plus beaucoup », glisse une source européenne proche des négocia- tions. « Au mieux, on va proposer à Tsipras de recommencer à discuter sur la base de l’accord réformes contre argent frais qui était sur la ta- ble quand il a annoncé son référendum. L’ur- gence, maintenant, c’est la mise en place d’une aide humanitaire pour la Grèce », expli- que au Monde, lundi, une source européenne bien informée. C’est au « gouvernement grec de faire des propositions », a répété lundi ma- tin le ministre des finances Michel Sapin, qui a précisé que « l’Europe va montrer qu’elle est forte d’abord en se protégeant elle-même ». La réponse à cette question – aider la Grèce coûte que coûte, ou s’en séparer – fera de toute façon des dégâts politiques considéra- bles. Car Alexis Tsipras est doté d’un mandat populaire indéniable, qui, a priori, n’a pas

LES CHIFFRES

populaire indéniable, qui, a priori, n’a pas LES CHIFFRES 61,31 % de non La question pos

61,31 %

de non La question posée, dimanche 5 juillet, lors du référendum or- ganisé par les autorités grec- ques, portait sur l’acceptation ou non des réformes exigées par les créanciers d’Athènes : « Faut-il accepter le plan d’accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire internatio- nal lors de l’Eurogroupe du 25 juin ? » Mais pour une partie des dirigeants européens, ce référendum posait aussi la question de l’appartenance de la Grèce à la zone euro.

62,50 %

de votants C’est le taux de participation des électeurs grecs au référendum, dimanche 5 juillet.

pour but de couper les ponts avec ses parte- naires de l’eurozone. Il l’a à nouveau martelé, dimanche soir : le résultat du référendum ne marque pas du tout « une rupture avec l’Eu- rope », mais au contraire « un renforcement du pouvoir de négociation » des Grecs, a réaf- firmé le jeune leader de la gauche radicale. Yanis Varoufakis avait même affirmé à la chaîne américaine CNBC en fin de semaine dernière qu’une fois le non acquis, la renégo- ciation pourrait être bouclée en vingt-qua- tre heures… Et sa démission surprise, annon- cée lundi matin, est considérée comme un signal des bonnes dispositions d’Athènes, le très médiatique ministre des finances grec ayant réussi à liguer l’ensemble des 18 autres grands argentiers de la zone euro contre lui. L’Europe est également confrontée à un autre dilemme. Jusqu’où peut-elle ignorer un verdict populaire. Elle a déjà malheureu- sement prouvé qu’elle ne savait pas répon- dre de manière adéquate aux précédents scrutins, contribuant au désamour désor- mais alarmant des citoyens vis-à-vis du pro- jet européen.

TRAUMATISME

Il y a dix ans, elle avait déjà feint d’ignorer le verdict d’autres consultations. Les Français puis les Néerlandais avaient rejeté le projet de Constitution européenne. La question était mal posée : les Français avaient dit non à plus de libéralisation et à une perte de souverai- neté au profit des institutions de Bruxelles ; les Néerlandais avaient traduit un malaise existentiel dû à deux assassinats politiques, à la nostalgie du florin et au sentiment d’une perte d’identité. Pourtant, le texte a finale- ment été adopté, Nicolas Sarkozy ayant négo- cié le traité de Lisbonne – qui reprenait l’es- sentiel des points de la Constitution – sans de- mander leur avis aux citoyens. Ce rendez-vous politique raté de mai 2005, dénoncé à tort ou à raison comme un déni de démocratie, reste un traumatisme en France et ailleurs en Europe. Le fait de ne pas avoir tenu suffisamment compte du verdict des électeurs a durablement abîmé le lien entre les citoyens et l’Europe. Depuis, de scrutin en scrutin, le désamour envers les institutions européennes et le refus de règles communes, pourtant présumées assurer un avenir meilleur, n’ont cessé de grandir. Une réponse trop violente de l’Europe au non des Grecs, sera un argument de choix pour les partis d’extrême droite hostile à l’euro. L’Europe ne fait plus rêver. Elle est vue comme un monstre technocratique, incapa- ble de trouver une réponse coordonnée au chômage, à la montée des inégalités ou à l’im- migration. Timide et divisée lorsqu’il s’agit de se confronter aux grands enjeux d’un monde perçu comme de plus en plus menaçant. « Grande avec les petits sujets, petite avec les grands », comme le disent ses détracteurs. Un peu partout, en France mais aussi en Finlande, au Danemark, aux Pays-Bas, en Autriche ou en Grèce, des forces populistes souvent unies seulement par leur détesta- tion de l’Europe ont glané de nombreuses voix. Et elles ont profité des crises économi- que et morale que connaît l’Union pour dé- noncer en bloc son fonctionnement. En mai 2014, les eurosceptiques et europhobes sont entrés en force, au Parlement européen. Marine Le Pen a même réussi à créer son groupe politique, le premier du genre dans l’assemblée de Strasbourg. Entre 2010 et 2014, les plans de sauvetage de pays en quasi-faillite se sont succédé en Ir- lande, en Espagne, au Portugal et à Chypre, sans que, à aucun moment, les populations ne soient consultées. Le premier ministre grec Georges Papandréou a failli s’y risquer, en 2011, mais les chefs d’Etat de la zone euro – notamment le président français Nicolas Sarkozy, et la chancelière allemande Angela Merkel – lui ont tordu le bras pour éviter ce scrutin.

L’EUROPE EST CONFRONTÉE À UN DILEMME :

JUSQU’OÙ PEUT-ELLE IGNORER UN VERDICT POPULAIRE ?

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MARDI 7 JUILLET 2015

0123 MARDI 7 JUILLET 2015 En haut : des partisans du non r éagissent aux premiers
0123 MARDI 7 JUILLET 2015 En haut : des partisans du non r éagissent aux premiers

En haut : des partisans du non réagissent aux premiers résultats du référendum, place Syntagma, dimanche 5 juillet, à Athènes.

PETROS KARADJIAS/AP

En bas : un employé de banque parle avec des retraités qui veulent retirer les 120 euros autorisés par semaine, lundi 6 juillet.

EMILIO MORENATTI/AP

europe | 3

L’Allemagne, furieuse, ne veut rien céder

Angela Merkel, attendue à l’Elysée lundi soir, ne s’est toujours pas exprimée après le vote grec

berlin - correspondant

E ntre la Grèce et l’Allema- gne, le divorce est pro- noncé. Alors qu’à Athè- nes le gouvernement af-

firme être désormais en position de force pour négocier avec les Européens, les Allemands pen- sent exactement l’inverse. Pour nombre d’entre eux, il n’y a plus rien à négocier, si ce n’est la sortie de la Grèce de la zone euro. Certes, il faut être prudent. La chancelière Angela Merkel ne devrait s’expri- mer sur le sujet que lundi 6 juillet en fin de journée, lors de sa ren- contre avec François Hollande à l’Elysée. Il est peu probable que celle-ci fasse le déplacement à Pa- ris pour se prononcer en faveur d’un « Grexit », sachant que le président français y est hostile. Néanmoins, il fait peu de dou- tes qu’Angela Merkel va se mon- trer très dure à l’égard des Grecs dans les jours et semaines à venir. Les déclarations du vice-chance- lier allemand, Sigmar Gabriel, mi- nistre de l’économie et président du parti social-démocrate, le prouvent. Selon lui, le premier ministre grec, Alexis Tsipras, a « coupé les derniers ponts » avec l’Europe. « Après le refus des règles du jeu de la zone euro, tel qu’il s’ex- prime par le vote non, des négocia- tions sur des programmes d’aide chiffrés en milliards paraissent dif-

ficilement imaginables », juge même M. Gabriel dans un entre- tien au quotidien Tagesspiegel. En raison du silence de leur chef, la plupart des dirigeants de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) sont restés muets diman- che soir. Julia Klöckner, une pro- che d’Angela Merkel, juge que « M. Tsipras ne devrait pas croire qu’il peut mettre l’Europe sous pres- sion avec le résultat » du référen- dum. Encore plus sévère, Andreas Scheuer, secrétaire général de l’Union chrétienne-sociale en Ba- vière (CSU), estime que « les maî- tres chanteurs de gauche et ceux qui mentent à leur peuple comme Tsipras ne peuvent pas parvenir à leurs fins avec leur sale tour ».

Peu d’impact

Alors que les prêts de l’Allemagne à la Grèce se montent déjà à plus de 88 milliards d’euros, les députés vont être plus que jamais réticents à faire de nouvelles concessions. Tout nouveau programme d’aide devrait désormais passer par le Mécanisme européen de stabilité (MES), et celui-ci ne peut accorder de prêts à un pays que s’il y a un « risque systémique ». « Or, je ne vois pas ce risque », avait indiqué le 1 er juillet Gunther Krichbaum (CDU), président de la Commis- sion des affaires européennes au Bundestag, jusqu’ici connu pour sa modération.

Même si la Bundesbank s’in- quiète, selon le quotidien Handelsblatt, des conséquences d’un « Grexit » sur son propre bi- lan, les Allemands sont d’autant moins prêts à faire des conces- sions qu’ils sont convaincus qu’une sortie de ce pays de la zone euro aurait assez peu d’im- pact sur l’Allemagne. Dans un sondage publié ven- dredi 3 juillet par la chaîne ARD, 24 % seulement des Allemands s’inquiètent des conséquences sur l’économie allemande d’une faillite de l’Etat grec. Ils sont à peine plus nombreux, 31 %, à s’in- quiéter des conséquences qu’aurait une telle faillite sur la cohésion de l’Union européenne. Pour eux, il est clair que ce sont les Grecs qui seraient les premiè- res victimes d’une telle situation. Même les milieux économiques misent désormais sur une sortie de la Grèce de la zone euro. « Un “Grexit” est et reste la pire option pour la Grèce, mais il devient tou- jours plus vraisemblable », ré- sume l’influent président de l’ins- titut économique d’Allemagne (DIW), Marcel Fratzscher. « Il ne doit pas y avoir de compromis pa- resseux, la Grèce ne peut pas rester à tout prix dans l’Union », juge Ulrich Grillo, président de la fédé- ration des industries (BDI), le Me- def allemand. Tout se passe comme si, avec la victoire du non,

Même les milieux économiques misent désormais sur une sortie de la Grèce de la zone euro

le « Grexit », qui était déjà, pour beaucoup, une nécessité écono- mique, était désormais devenu aussi une nécessité politique. Selon le Spiegel, Angela Merkel aurait confié aux dirigeants de la CDU, avant le référendum, qu’Alexis Tsipras « mène son pays droit dans le mur en toute connais- sance de cause ». Pour la chance- lière, ce non constitue un échec sans précédent. Le vote des Grecs est également un non à une certaine idée alle- mande de l’Europe. Celle-ci revêt une double caractéristique. Pour Angela Merkel, l’Union doit être compétitive. Sinon, elle disparaî- tra. « L’Europe, c’est 7 % de la popu- lation mondiale, 25 % de la ri- chesse mondiale et 50 % des dé- penses sociales mondiales », a-t- elle longtemps expliqué. Une équation qui n’est viable que si l’Europe préserve ses parts de marché en définissant des objec- tifs de bonne gestion des deniers publics.

Certes, Angela Merkel ne veut pas d’une Europe allemande. En revanche, elle n’imagine pas une Europe qui ne suive pas les recet- tes qui ont permis à son pays

d’être actuellement au mieux de sa forme : des réformes sociales et une stricte orthodoxie budgé- taire. En élisant un gouverne- ment réunissant l’extrême gau- che et l’extrême droite, les Grecs avaient une première fois dit non

à M me Merkel, qui ne jure que par

le centre. En votant non ce diman- che, ils ont à nouveau tourné le dos au compromis et aux réfor- mes préconisées par l’Allemagne. Que l’on considère, comme la gauche européenne, qu’Angela Merkel incarne la rigueur ou qu’on la voie, comme les conser- vateurs, comme une centriste tou- jours à la recherche du compro- mis, la chancelière est donc une des grandes perdantes de ce di- manche soir. Elle va avoir d’autant

plus de mal à les convaincre qu’elle n’a pas forcément la boîte à outils nécessaire. Depuis cinq ans, des centaines de milliards d’euros ont été prêtés par les Européens et le Fonds monétaire international

à la Grèce, les comptes publics ont

été redressés, et, malgré cela, le pays subit une crise économique et sociale sans précédent. Un para- doxe qu’Angela Merkel n’a jamais élucidé. p

frédéric lemaître

Trois scénarios possibles au lendemain du référendum

Reprise des négociations, divorce à l’amiable ou sortie désordonnée de l’euro : tout est encore envisageable

bruxelles - bureau européen

L e premier ministre grec, Alexis Tsipras, a réussi son pari : dire non aux condi-

tions trop sévères de l’accord « ré- formes contre argent frais » négo- ciées depuis des mois avec les créanciers du pays, la Banque cen- trale européenne (BCE), la Com- mission européenne et le Fonds monétaire international (FMI).

Sa victoire sera-t-elle totale ? Un « Grexit », une sortie du pays de la zone euro, peut-il être évité ? Point sur les scénarios possibles après le oxi massif du peuple grec.

Première hypothèse : la négociation d’un nouvel accord

Cette voie paraît compliquée, mais pas impossible. Le chef de la diplomatie italienne, Paolo Genti- loni, a assuré que les Européens devaient « recommencer à cher- cher un accord » pour sortir du

« labyrinthe grec ». Paris est sur la

même ligne et pourrait disposer du soutien de Donald Tusk, le pré- sident du Conseil européen. Sur quelle base discuter ? M. Tsi- pras, fin juin, était prêt à accepter la liste des réformes négociées (augmentation de la TVA, réforme du système des retraites…), mais exigeait aussi un allégement des conditions de remboursement de l’énorme dette publique (322 mil- liards d’euros). La question de la dette sera donc au centre des nou- velles négociations. Un efface- ment pur et simple de la valeur de la créance étant inacceptable vis- à-vis des pays anciennement sou- mis à un plan d’aide (Espagne, Portugal, Irlande), il reste l’option d’allonger la maturité de la dette, aujourd’hui de seize ans en moyenne, ou de baisser des taux d’intérêt (2,36 % en moyenne).

Deuxième hypothèse :

le départ à l’amiable, le « Grexit »

Le 29 juin, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission euro- péenne, avait prévenu les Grecs :

« Il faut voter oui (…) parce que les citoyens grecs responsables en Eu- rope, honorables, et à juste titre,

fiers d’eux-mêmes et de leur pays, doivent dire oui à l’Europe. » Pour Berlin, Madrid, Bratislava ou Lis- bonne, le non est la preuve qu’Athènes n’accepte pas les rè- gles du jeu européen. Athènes ré- clame l’aide financière de ses créanciers sans accepter les réfor- mes exigées en contrepartie. Les dirigeants européens pour- raient alors, collectivement, assu- mer une sortie de la Grèce de la zone euro. Athènes se rangerait à leur avis, estimant que le pays s’en sortirait mieux en quittant la monnaie unique, mais en restant dans l’Union européenne (UE) et en conservant le soutien techni- que et politique de celle-ci. Hans- Werner Sinn, le patron de l’insti- tut allemand Ifo, défend une telle option depuis des mois. En théorie, l’économie grecque pourrait, en cas de réintroduction de la drachme, profiter d’une monnaie dévaluée. La compétiti-

vité de ses entreprises serait re- gonflée, les touristes, dont le pou- voir d’achat serait dopé, afflue- raient, tandis que la banque cen- trale de Grèce injecterait des drachmes dans le système moné- taire afin d’éviter sa faillite. Pendant cette phase de transi- tion, le contrôle des capitaux se- rait maintenu tandis que la BCE continuerait de soutenir les ban- ques hellènes. L’UE apporterait l’aide technique nécessaire pour l’impression des pièces et billets et la conversion en euros des con- trats financiers, obligations pri- vées et publiques existantes. Certains, au Parti populaire européen (PPE, conservateurs), réfléchissent même à la mise en place d’une aide humanitaire d’urgence en Grèce pendant cette période de transition difficile.

Troisième hypothèse : la sortie désordonnée, le « Grexident »

De retour à la table des négocia- tions, les dirigeants européens pourraient camper sur leurs posi- tions : pas question de faire un

chèque en blanc à Alexis Tsipras. Le montant de l’aide, estimée par le FMI à 50 milliards d’euros sur

trois ans, ferait bondir en Allema- gne où l’opinion publique rechi- gne à prêter encore à Athènes, donnant lieu à des débats inter- minables. Une nouvelle liste de réformes serait sur la table, au moins aussi radicales que celles négociées avant la convocation du référendum et la question de la dette ne serait pas tranchée. En attendant, le scénario du « Grexident », une sortie de la Grèce de la zone euro par accident, pourrait s’imposer. La BCE atten-

dra le 20 juillet, date à laquelle Athènes doit lui rembourser 3,5 milliards d’euros, avant d’agir. Après cette date, face à l’incapacité de la Grèce d’honorer sa dette, l’institut monétaire serait amené à réduire, puis suspendre ses li- quidités d’urgence aux banques. Cette décision précipiterait la faillite des établissements hellè- nes. Acculé, l’Etat grec serait tenu de les nationaliser pour endiguer la panique des épargnants. Ruiné, incapable de verser les retraites et

les salaires des fonctionnaires, l’Etat n’aurait d’autre choix que d’imprimer des reconnaissances de dette, peu à peu acceptées comme une monnaie parallèle. Une monnaie déconsidérée qui aurait tôt fait de s’effondrer face à l’euro. Le prix des produits impor- tés flamberait, le pouvoir d’achat des Grecs s’effondrerait et c’est toute l’économie du pays qui plongerait dans l’abîme. p

cécile ducourtieux et marie charrel (à paris)

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0123

MARDI 7 JUILLET 2015

L A

C R I S E

G R E C Q U E

0123 MARDI 7 JUILLET 2015 L A C R I S E G R E C

Alexis Tsipras s’adresse à la presse dans le bureau de vote du quartier de Kypséli, à Athènes, où il vote, dimanche 5 juillet.

LAURENCE GEAI/SIPA POUR « LE MONDE »

L’audace récompensée d’Alexis Tsipras

La large victoire du non conforte le premier ministre grec, qui promet de reprendre les négociations

athènes - correspondance

C’ est une victoire au­ delà de tous leurs es- poirs. Dimanche 5 juillet, le non l’a

emporté lors du référendum grec, avec 61,3 % des suffrages expri- més contre 38,7 pour le oui. Un écart énorme. Loin, très loin des estimations qui, tout au long de la semaine, donnaient le non et le oui au coude-à-coude. Alexis Tsi- pras et son gouvernement ont donc gagné haut la main le pari risqué qu’ils avaient lancé en ap- pelant le 26 juin à un référendum. Sur le balcon d’un hôtel de luxe de la place Syntagma, au cœur d’Athènes, le ministre délégué à la réforme de la fonction publique, Georges Katrougalos, polyglotte chevronné, multipliait, dimanche soir, les interviews aux télévi- sions du monde entier qui avaient posé là leurs caméras. « Nous étions sûrs que nous allions gagner, mais plus de 60 %, c’est un résultat magnifique et qui montre la détermination de notre peuple à dire non à l’austérité et oui à l’Eu- rope, mais une Europe sociale et solidaire », se félicite le ministre. Quand le premier ministre, Alexis Tsipras, s’exprime, il est très sûr de lui mais évite tout triomphalisme. « Etant donné les circonstances difficiles à l’heure actuelle, vous avez fait un choix très courageux, annonce-t-il aux Grecs. J’ai tout à fait conscience que le mandat que vous m’avez confié n’est pas celui d’une rupture avec l’Europe, mais un mandat pour renforcer notre position aux négociations afin de rechercher une solution viable. » Alexis Tsipras promet donc de reprendre au plus vite les négocia- tions. Dès dimanche soir, il s’est entretenu avec François Hollande et Angela Merkel. Il apporte dès lundi matin un gage pour les Européens, en sacrifiant son mi- nistre des finances, Yanis Varoufa-

kis, qui avait annoncé un peu plus tôt qu’il serait en mesure de pré- senter un nouveau plan en moins de vingt-quatre heures aux créan- ciers. Il était devenu un point de crispation pour les autres minis- tres des finances de la zone euro. M. Tsipras entend cette fois-ci po- ser la question de la dette grecque « sur la table des négociations ». « Une nécessité que reconnaît d’ailleurs le dernier rapport du Fonds monétaire international d’il y a deux jours », affirme-t-il. Sur quoi se basera ce nouveau plan grec ? Sur les propositions contenues dans la lettre, signée de la main de M. Tsipras, envoyée mardi 30 juin à la Commission européenne ? « Ce peut être un bon départ de négociation, ré- pond Georges Katrougalos, mais à la condition expresse que nous ob- tenions une renégociations de la dette. » Dans une ultime tenta- tive, Alexis Tsipras avait indiqué qu’il était prêt à accepter de larges pans du programme de la Com- mission, mais l’Allemagne avait décliné l’offre, préférant attendre les résultats du référendum.

L’heure est à la célébration

La vice-ministre des finances, Na- dia Valavani, a quant a elle affirmé sur une chaîne de télévision di- manche soir « qu’après un tel ré- sultat, on ne retournera pas là où nous en étions restés la semaine dernière, surtout maintenant que le FMI a confirmé que la dette pu- blique grecque n’était pas viable ». Les propositions que le gouver- nement grec défendra lors d’un Eurogroupe, mardi 7 juillet à Bruxelles, et durant le sommet de la zone euro qui suivra seront-el- les acceptées par l’aile gauche de Syriza ? « Nous nous attendons à ce qu’elles soient assez proches de ce que Tsipras proposait depuis quelques semaines, ce qui nous alarme. Nous les avions déjà criti- quées fortement les précédentes se- maines car nous trouvions que Tsi-

pras allait trop loin dans le compro- mis. Nous attendons de voir », ex- plique un membre de ce courant. Depuis début juin en effet, de nombreuses voix s’étaient élevées au sein de la turbulente majorité parlementaire du gouvernement pour contester la stratégie de né- gociation d’Alexis Tsipras. C’est ce qui l’avait conduit à organiser le référendum. Pour le ministre Georges Katrougalos, ces problè- mes de division ou de discipline au sein du parti ne se renouvelle- ront pas. « A condition que nous ne revenions pas les mains vides et que nous obtenions une renégocia- tion de la dette à très court terme. » L’analyste politique Georges Se- fertzis est, lui, moins optimiste. « Je crains que, renforcé par ce non populaire, l’aile gauche du parti ne fasse pression sur Tsipras pour re- fuser des compromis auxquels il était jusqu’ici prêt », explique-t-il. Vainqueur en janvier avec 36 %

« Etant donné les circonstances difficiles à l’heure actuelle, vous avez fait un choix très courageux »

ALEXIS TSIPRAS

des suffrages, il élargit considéra- blement sa base en remportant ce référendum avec plus de 60 % des suffrages. Il peut opposer cette lé- gitimité aux résistances internes. Le premier ministre n’en n’est pas encore là. Avant de le présen- ter au Parlement, encore faut-il ar- racher cet accord. Il s’est engagé à l’obtenir dans les prochaines qua- rante-huit heures et, pour tenir cette promesse, un coup de pouce est nécessaire. Alexis Tsipras a donc décidé de convoquer dès

lundi matin une réunion des chefs des partis politiques grecs. Afin de les consulter et de re- cueillir leurs propres propositions sur la conduite à tenir à Bruxelles. Dans la rue, le cœur est joyeux et l’heure à la célébration, mais rares sont les manifestants à ne pas évoquer les difficultés du jour d’après. « Les banques vont-elles rouvrir ? » ; « L’Europe va-t-elle ac- cepter de discuter avec nous ? » ; « Tsipras va-t-il vraiment être en- tendu pour reprendre la négocia- tion ? » Des questions qui revien- nent systématiquement entre deux sourires et la conviction que, de toute façon, « dire oui était pire car c’était accepter, de nous- mêmes, de nous appauvrir encore plus », comme le dit Zaroula, 29 ans, jeune chômeuse. Sur la question de la réouver- ture des banques, le ministre du redressement productif, Panayio- tis Lafazanis, chef de file de l’aile

gauche de Syriza, avouait qu’elles ne pourraient rouvrir « que si la Banque centrale européenne ac- ceptait dès lundi de relever le plafond des liquidités d’urgence [ELA] injectées dans le secteur bancaire grec ». La BCE devait se prononcer lundi. Le gouvernement reste prudent et a conscience de l’ampleur de la tâche qui l’attend à Bruxelles, mais aussi pour redonner de la cohésion au pays, alors que les dé- bats électoraux ont vu ressurgir des clivages qui rappelaient ceux de la guerre civile. « Nous sommes certes arrivés en tête, mais près de 39 % des Grecs ont voté pour le oui, explique-t-on dans l’entourage d’Alexis Tsipras. Il est donc néces- saire aujourd’hui de ressouder la nation, et consulter les partis en- voie le message vers ceux qui n’ont pas voté pour nous que nous les entendons aussi. » p

adéa guillot

Antonis Samaras, victime collatérale du référendum

ce fut la surprise de la soirée. « La ce- rise sur le gâteau », déclarera même, un rien moqueuse mais réellement heureuse, une source gouvernementale. A l’annonce de la défaite du oui, Antonis Samaras, l’an- cien premier ministre (juin 2012-jan- vier 2015) et président du parti conserva- teur de la Nouvelle Démocratie (ND), a sou- dainement annoncé sa démission. Un aveu d’échec cinglant pour cet homme qui a recherché le pouvoir pen- dant des décennies et l’avait finalement obtenu au plus fort de la crise, en juin 2012, en formant un gouvernement de coalition avec les socialistes du Pasok. Déjà au lendemain de la victoire de Sy- riza aux élections législatives du 25 janvier, M. Samaras avait été très contesté en in- terne. Plusieurs dauphins officieux avaient alors tenté d’ouvrir un processus de succession. Mais les rangs s’étaient vite resserrés et la contestation fut étouffée au nom d’un objectif sacré : rester unis en- core quelques mois au cas où Syriza

échouerait à gouverner le pays et que de nouvelles élections seraient convoquées. « Nous ne pouvions pas afficher nos divi- sions et entrer dans un processus de recon- figuration du parti, qui prend du temps, alors que nous pressentions que Tsipras ne résisterait pas longtemps, reconnaît un député du parti. Mais nous avions tous conscience que l’ère Samaras était termi- née. » Trop discréditée aux yeux des Grecs, qui sanctionnent, scrutin après scrutin, l’ancienne classe politique – principale- ment ND et le Pasok –, accusée d’avoir mené le pays à l’impasse. Le député Evangelos Meïmarakis, 62 ans, a été dési- gné comme président intérimaire de Nouvelle Démocratie.

Plusieurs candidats sur les rangs

Même s’ils ne se sont pas encore officielle- ment déclarés – il faudra attendre la convo- cation d’un congrès du parti –, plusieurs candidats sont déjà sur les rangs depuis des mois. Sans surprise, au centre droit, on

retrouve la députée et ancienne maire d’Athènes Dora Bakoyiannis, 61 ans. Mais aussi son jeune frère, Kiriakos Mitsotakis, 47 ans, et qui fut entre 2013 et 2014 le mi- nistre chargé de la réforme administrative. Nikos Dendias, qui fut tour à tour, entre 2012 et 2014, ministre de la protection du citoyen, de la croissance et de la défense, a aussi placé ses pions au sein du parti ces derniers mois. Enfin, une partie de la base du parti reste très fidèle à l’ancien premier ministre Costas Caramanlis (2004-2009), notam- ment en raison de son nom. C’est le neveu de Constantin Caramanlis, le très respecté premier ministre qui a ramené en douceur la Grèce vers la démocratie à la chute de la dictature des colonels, en 1974. Il est nette- ment plus centriste que M. Samaras, mais il est aussi l’homme en grande partie res- ponsable d’avoir dissimulé l’état réel des fi- nances publiques grecques aux Européens avant 2009. p

a. gu. (athènes, correspondance)

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MARDI 7 JUILLET 2015

europe | 5

0123 MARDI 7 JUILLET 2015 europe | 5
0123 MARDI 7 JUILLET 2015 europe | 5 A gauche : rassemblement des partisans du non,
0123 MARDI 7 JUILLET 2015 europe | 5 A gauche : rassemblement des partisans du non,

A gauche :

rassemblement

des partisans du non, dimanche 5 juillet, place Syntagma,

à Athènes.

A droite : Platon,

économiste, et

Mary, professeure

à l’université,

partisans du oui,

ont suivi, dépités, les résultats

à la télévision.

LAURENCE GEAI/SIPA POUR « LE MONDE » ; MYRTO PAPADOPOULOS POUR « LE MONDE »

«On a décidé de mourir comme on l’entend »

Les partisans du non, qui ont fêté les résultats au pied du Parlement, mettent en avant leur fierté retrouvée

REPORTAGE

athènes - envoyée spéciale

I ls attendaient cette date, cer­ tains avec fébrilité, d’autres avec ferveur, tous avec impa­ tience. Neuf jours après la

décision surprise du premier mi-

nistre Alexis Tsipras de soumettre

à une consultation populaire le

plan de réformes proposé par les créanciers du pays, les bureaux de vote, installés dans les écoles pri- maires du pays, ont ouvert leurs portes dimanche 5 juillet dès 7 heures du matin. Devant le bureau de Kypséli, un quartier du nord de la capitale grecque, c’est l’effervescence. Vers 10 h 30, Alexis Tsipras est venu dé- poser son bulletin dans l’urne sous les applaudissements et les cris de la foule. « Oxi, oxi, oxi [non] ! », scandaient les quelques Grecs présents, noyés parmi la foule de journalistes internatio-

naux venus couvrir l’événement. Les électeurs appelés à se rendre dans la salle 661, la même que le premier ministre, ont été aveu- glés par les flashs des photogra- phes. « Personne ne peut ignorer la détermination d’un peuple à pren- dre son destin entre ses mains », a réaffirmé M. Tsipras à la sortie de

l’isoloir. A la mi-journée, les rues d’Athè- nes la bouillonnante semblaient bien silencieuses. Installé sur une terrasse proche, un groupe de re- traités sirotent doucement leurs cafés. Quelques tables plus loin, Christa, 43 ans, est avec des amis. Elle ne veut pas dire quelle case elle a cochée. Elle avait voté Syriza lors des élections générales de jan- vier. « On est payé 3 euros de l’heure. Si l’on travaille quatre heu- res par jour, ça nous fait 12 euros. On fait quoi, avec cette somme ? On ne sort pas, on ne va pas au res- taurant… On ne vit pas. On n’est

pas des esclaves, on est un peuple avec la tête haute. » Yorgos, 53 ans, chauffeur de taxi, est allé voter non, dès 7 h 05 : « Les gens ne parlent que du référendum depuis une semaine. » Il en est cer- tain : le camp du non va gagner. « Ça ne sera pas un plébiscite, se risque-t-il à avancer. Les gens ont peur. » A ses yeux, l’Europe, c’est comme une famille dont la Grèce serait l’oncle fauché : « Il agace, mais au final, on devrait l’aider. »

« Les gens ont peur »

Dans l’école primaire d’Agios Pan- teleimonas, vers midi, la valse des électeurs s’intensifie. « C’est l’heure qui veut ça : les retraités sortent de l’église, les familles com- mencent à venir. On attend les jeu- nes en fin de journée », explique Dimitris, le secrétaire présent pour aider Nikolas, l’avocat res- ponsable du bureau. A leurs côtés se tiennent un homme et une

femme, tous deux âgés d’une soixantaine d’années. Le premier arbore fièrement un autocollant orange siglé d’un oxi sur la poi- trine, la seconde, un badge rosé barré d’un nai [oui]. « Personne n’est autorisé à exprimer verbale- ment son opinion dans la salle de vote, mais les observateurs ont le droit d’afficher silencieusement leur préférence. » Dimitris, lui, est tenu au silence. Mais il montre un vieux poster scotché aux murs de l’établisse- ment qui fait référence au 28 octo- bre 1940. Ce jour-là, considéré comme historique en Grèce, l’autocrate Ioannis Metaxas avait répondu d’un non ferme à l’ulti- matum du régime fasciste de Benito Mussolini, qui exigeait de laisser la libre circulation aux trou- pes italiennes sur le territoire grec et de céder des points stratégiques. Ce non-là avait suscité le rallie- ment de toutes les catégories de la

La peur des lendemains qui déchantent

A Athènes, les tenants du oui dénoncent la démagogie et l’intolérance des partisans de Syriza. Ils redoutent un chaos monétaire et une sortie de l’Union européenne

REPORTAGE

athènes - envoyée spéciale

I ls regardent la télévision et se servent un verre. Ils écar- quillent parfois les yeux pour

mieux voir à l’écran un sondage, un graphique, ou la carte de Grèce qui ne cesse de rosir, mais ils ne

réagissent guère. Ou alors légère- ment. Un sourire ironique, un très léger soupir. Si l’on ne savait qu’ils avaient tous voté oui, et qu’ils assistent en ce moment à la défaite cuisante de leur camp, on croirait à de l’indifférence. Mais leur sang est bouillant. Et le cœur cogne dans les poitrines. Tout à l’heure, Mary, l’hôtesse de la soi- rée, professeure à l’université comme l’ensemble de ce petit groupe d’amis, et depuis toujours

à gauche, laissera même apparaî-

tre quelques larmes en se disant tentée par l’émigration. Ils ne pen- saient pas gagner. Mais tout de même ! 61 % de non à ce maudit référendum, c’est comme un coup de massue. Ça assomme. Platon, économiste, se veut phi-

losophe. « Au fond, 39 % d’entre nous acceptaient le mauvais ac- cord proposé par l’Europe. Et 61 % ont voté pour un meilleur accord. Vu de cette façon, tout le monde a gagné, non ? » Non, il leur semble au contraire que toute la Grèce a perdu. Et ils sont médusés. « Je ne comprends pas, soupire Yorgos. Comment Tsipras a-t-il réussi à ca- pitaliser les voix ? – Avec des banques fermées ! C’est ça qui est incroyable !

– Propagande, populisme, natio- nalisme et discours sentimental. C’est simple ! » N’avait-il pas contre lui la quasi- totalité des médias privés qui mi- litaient pour le oui ? « Justement ! Le public n’a aucune confiance dans ces médias d’oligarques. Ils ont desservi le oui, incapables du moindre débat de fond. » Et les lea- ders européens qui se sont adres- sés aux Grecs pour leur dire quoi voter ? « Ils ont fait l’unanimité contre eux. Une catastrophe ! »

« On y perd ses amis »

Impossible pour eux tous de se départir de l’impression que ce vote massif est une gigantesque tromperie. Et ils avouent leur peur devant un Syriza au plus haut dans les urnes, intolérant, intimi-

dant, et terriblement diviseur. « Avec nos collègues Syriza de l’uni- versité, il n’y a pas de place pour les nuances, affirme Costas. Tu es avec moi ou tu es mon ennemi. Tu es grec ou tu es collabo. Comme à l’époque de la guerre civile. Et l’on y perd ses amis. » Quiconque, à l’université, affiche la moindre distance à l’égard du gouverne- ment ou montre pour l’Europe une trop grande sympathie s’ex- pose à brimades et ennuis. C’est pourquoi ils préfèrent qu’on ne publie pas leur nom de famille. « Vous avez écouté la radio du parti ? Elle s’appelle “En rouge” et on se croirait à la grande époque d’un pays soviétique. Derrière Sy- riza, perce l’idéologie nationaliste d’une gauche très rétrograde. »

L’extrême droite est tapie dans l’ombre, assure Spiros, « prête à récupérer les grands déçus de Syriza »

Mary est bouleversée. « C’en est fini de la Grèce dans l’Europe. Ils vont nous foutre dehors, et ils auront raison. Ils tourneront sans nous, délestés, et nous dégringole- rons. » Car cette semaine, elle n’en doute pas, les vrais ennuis com- mencent : saisie sur les comptes en banque, non-paiement des sa- laires, pénurie de monnaie, de pro- duits d’épicerie et de médica- ments… « Mon père, qui a fait des économies toute sa vie, m’a dit cette chose sidérante : “Heureusement que ta mère n’est plus en vie. Je n’aurais plus les moyens d’assurer les coûts de sa maladie.” Et je crois que ma fille peut faire une croix sur son année d’études Erasmus. » Pénélope, qui enseigne à Chy- pre, a déjà perdu toutes ses écono- mies dans la crise financière de 2012-2013 et crois revivre le film. « Ils mentent, au peuple et à l’Eu- rope, depuis le début. Ils manquent de compétence et de vision, mais ils ont de l’arrogance. Ils ont joué sur le fait que dire non est toujours plus naturel pour les Grecs. Notre histoire est faite de non. Mais cette

fois, on va vers le chaos. » Un espoir ? Elle ose à peine le dire mais ils l’ont tous en tête :

que le peuple, gorgé d’espoir ce di- manche soir, déchante et dégrise rapidement. Banques fermées, négociations en panne… « Le voile tombera et Tsipras, acculé, partira dans un énorme fracas. Je lui donne trente jours ! » Costas, lui, craint la violence. Elle est déjà sous-jacente, dit-il, les positions se sont fortement radicalisées. Quant à Spiros, qui enseigne la philosophie en Crète, il a les yeux rivés sur l’extrême droite. Elle est tapie dans l’ombre, « prête à récu- pérer les grands déçus de Syriza ». Le gouvernement, lui, a le dos au mur et va tout droit vers l’ingéra- ble. « En suscitant une fusion des patriotismes de droite et de gau- che, il a joué avec le feu. » Couvrant les voix de la télé, un groupe de jeunes d’extrême gau- che défile sous les fenêtres avec des drapeaux rouges. « Peuple, prends ta situation en main. Eu- rope et FMI, buvez votre sang ! » Les universitaires échangent des sourires amusés, fatalistes. Mais au téléphone, un banquier se veut rassurant. « Un grand oui aurait peut-être été pire en forçant Tsipras à la démission, avant de nouvelles élections. Nous ne pouvions nous permettre le luxe d’une telle va- cance. Car c’est maintenant une question d’heures. Il vient d’annon- cer vouloir réunir les Grecs et négo- cier dans le cadre de l’euro… Allez ! J’ai encore un peu d’espoir. » p

annick cojean

société et reste jusqu’à ce jour un motif de fierté. « C’est un peu notre état d’esprit aujourd’hui », glisse- t-il dans un sourire. Dans l’attente d’un verdict incer- tain, les partisans du parti de gau- che radicale au pouvoir Syriza ont décidé de se réunir dès 19 heures place Klafthmonos, la place des « gens qui pleurent ». Ce sont fina- lement des larmes de joie qui cou- lent sur les joues, lorsque, aux en- virons de 21 h 30, les estimations tirées du dépouillement de la moi- tié des bulletins créditent le non de près de 60 % des voix. C’est la fierté retrouvée qui rem- plit les yeux de Panos. Ce vieil homme de 78 ans ne peut pas contenir son émotion. « Notre es- prit de résistance renaît enfin », lâ- che-t-il, la voix entrecoupée de sanglots. Il a choisi de célébrer ce moment « historique » au pied de la Vouli, le Parlement grec, place Syntagma, comme quelques cen-

taines de milliers de personnes, âgées ou jeunes, parents ou en- fants. La foule rassemble toutes les générations, comme c’était déjà le cas deux jours plus tôt, lors du dernier rassemblement en fa- veur du non. Les Adonaki sont venus en fa- mille : Vassiliki, 67 ans, ses deux filles, Evagelia, 44 ans, Tatiana, 41 ans, et ses deux petits-fils, Vas- silis, 14 ans, et Yanis, 7 ans. « On veut un meilleur avenir pour nos enfants », explique Tatiana. Au son du bouzouki, le luth grec, et sur des airs révolutionnaires, la place s’emplit peu à peu. « Si on avait dit oui, ils nous tuaient. En choisissant le non, on se suicide. On a décidé de mourir comme on l’entend », scande le mégaphone. L’heure est à la fête, même si de nombreux Grecs sont conscients que tout se jouera « demain ». Le jour d’après. p

aude lasjaunias

LES RÉACTIONS

Colère et intransigeance dans le nord et l’est de l’Europe

Sigmar Gabriel, le vice-chancelier social-démocrate du gouverne- ment d’Angela Merkel, a été l’un des premiers à réagir au rejet massif par les Grecs des conditions exigées par les créanciers. Le premier ministre grec, Alexis Tsipras, a « coupé les derniers ponts » avec l’Europe, a-t-il estimé. Traditionnellement très criti- que à l’égard d’Athènes, le ministre slovaque des finances, Peter Kazimir, a abondé en ce sens, jugeant qu’un « Grexit » – une sor- tie de la Grèce de la zone euro – était désormais « un scénario réa- liste ». « Les Slovaques ne perdront pas un euro à cause des Grecs », a ajouté Robert Fico, premier ministre slovaque, tandis que son homologue finlandais, Juha Sipila, jugeait que « les Grecs [avaient] choisi un chemin incertain pour bâtir leur avenir ». «Le gouverne- ment grec, au lieu de dire la vérité à son peuple (…), a poussé à vo- ter contre les réformes nécessaires », a regretté la présidente litua- nienne, Dalia Grybauskaite. «Cela n’augure rien de bon pour l’avenir de peuple grec », a tweeté le premier ministre estonien, Taavi Roivas. Plus sévère encore, Ewa Kopacz, première ministre polonaise, pense que « les Grecs ont dit non à l’aide [européenne] donc ils ont dit non aussi à la zone euro ».

Angoisse des pays d’Europe du Sud

Si Pablo Iglesias, le chef du parti antilibéral espagnol Podemos, allié du grec Syriza, a estimé que la « démocratie l’a emporté en Grèce », le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, n’a pu masquer son effroi, convoquant une réunion exceptionnelle de la commission déléguée aux affaires économiques. Affolé, le Parti socialiste (PS) portugais, dans l’opposition, a appelé à « œuvrer en faveur d’une solution » rapide à la crise grecque pour éviter les conséquences d’un « séisme grec » pour le Portu- gal. « Il y va de l’intérêt national », a prévenu Porfirio Silva, por- te-parole du PS. Les Européens doivent « recommencer à cher- cher un accord », pour sortir du « labyrinthe grec », a de son côté réagi le ministre italien des affaires étrangères, Paolo Gentiloni, dans un tweet dimanche soir.

Confusion des dirigeants européens

Le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, a jugé que le résultat du référendum était « très regrettable pour l’avenir de la Grèce ». « Pour la reprise de l’économie grecque, des mesures diffi- ciles et des réformes sont inévitables », a-t-il affirmé. « Un “Grexit” peut être évité, mais l’Europe n’acceptera pas de chan- tage », a ajouté l’Allemand Manfred Weber, président du Parti populaire européen (PPE, droite) au Parlement européen. Quelle que soit l’issue du scrutin, « nous ne laisserons pas tomber les gens en Grèce », avait toutefois assuré plus tôt le social-démo- crate Martin Schulz, président du Parlement européen, dans les colonnes du journal allemand Welt am Sonntag.

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MARDI 7 JUILLET 2015

L A

C R I S E

G R E C Q U E

«Grexit»: la BCE à l’heure des choix

L’institut de Francfort a le pouvoir de faire sortir la Grèce de la zone euro, un rôle qu’il répugne à endosser

C’ est l’heure de vérité. Celle où l’arbitre doit, malgré lui, siffler, ou non, la fin de la par-

tie. La Banque centrale euro- péenne (BCE) tient aujourd’hui le sort des banques hellènes entre ses mains. Et par extension, celui de la Grèce. « Désormais, tous les yeux sont tournés vers elle », ana- lyse Diego Iscaro, économiste chez IHS Global Insight. Lundi 6 juillet, les 25 membres du conseil des gouverneurs devai- ent se réunir pour faire le point sur le dossier grec. Auparavant, le pré- sident de la BCE, Mario Draghi, se sera entretenu avec le président de la Commission, Jean-Claude Jun- ker, le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, et l’actuel président du Conseil européen, Donald Tusk. Avec sur la table, une question clé : alors que le peuple grec a rejeté l’austérité et que la perspective d’un accord rapide en- tre Athènes et ses créanciers s’éloi- gne, faut-il maintenir les finance- ments d’urgence ELA (« Emer- gency liquidity assistance ») accor- dés aux banques du pays ?

liquidity assistance ») accor- dés aux banques du pays ? banque centrale allemande, Jens Weidmann, juge

banque centrale allemande, Jens Weidmann, juge que le soutien ap-

porté à la Grèce est à la limite du mandat de l’institution, et sou- haite qu’il prenne fin. Malgré ces pressions, la BCE pourrait attendre le sommet de la zone euro de mardi 7 juillet avant de se décider. Et peut-être même le

20 juillet, date à laquelle la Grèce

doit lui rembourser 3,5 milliards d’euros. Si Athènes échoue, la ban- que centrale ne pourrait guère maintenir ses aides longtemps en- core. Elle commencerait probable- ment par augmenter la décote sur les collatéraux – c’est-à-dire sur les titres qu’elle demande en garantie en échange des ELA. « Cela intensi- fierait la crise de liquidité ban- caire », jugent les analystes de RBS. La suspension des ELA, qui ne tarderait pas à suivre, précipiterait le pays en terres inconnues. A court d’argent, il en serait réduit à imprimer des reconnaissances de

dette (les « IOU » en anglais, pour « I Owe You ») afin de payer les fonctionnaires et retraités. Ces IOU finiraient par être utilisés dans les commerces, et forme- raient de fait une monnaie paral- lèle. Sans accord rapide, le pays pourrait glisser vers une sortie de la zone euro, le « Grexit ».

Insuffisances institutionnelles

Autant dire que dans ce dossier, la BCE se retrouve confrontée à deux problèmes de fond. Le premier est que, du fait des insuffisances ins- titutionnelles de l’union moné- taire, elle se retrouve en première ligne alors qu’elle devrait rester en coulisse. Second problème : la victoire du non la contraint à un choix délicat. En juillet 2012, en plein cœur de la crise des dettes souveraines, son président Mario Draghi avait dé- claré qu’il était « prêt à tout » (« whatever it takes », en anglais)

pour sauver l’euro. Mais sauver l’euro implique-t-il d’y garder la Grèce à tout prix ? Il y a dix jours encore, cela ne fai- sait aucun doute. Jusqu’à ce que Benoît Cœuré, membre du direc- toire de la BCE, déclare dans Les Echos du 30 juin : « La sortie de la Grèce de la zone euro, qui était un objet théorique, ne peut malheu- reusement plus être exclue. » Est-ce à dire que l’institution envisage, elle aussi, un « Grexit » ? Difficile à dire. Mais une chose est sûre : elle se prépare au pire.

« Nous utiliserons nos instruments

pour faire plus si nécessaire », a ainsi déclaré M. Cœuré, dimanche 5 juillet, aux rencontres économi- ques d’Aix-en-Provence. De fait, elle a déjà élargi son plan d’assou- plissement quantitatif, le 2 juillet, aux achats d’obligations de socié- tés publiques européennes comme la SNCF. Un outil de plus pour augmenter sa puissance de

frappe. Et éteindre une éventuelle

contagion aux autres pays de la zone euro, en particulier l’Espagne

et le Portugal.

Reste une question clé : com- bien un défaut grec coûterait-il ? Dans « Target 2 », le système assu- rant le règlement des opérations des banques centrales nationales de la zone euro, et par lequel tran- sitent aussi les paiements entre banques commerciales, la banque centrale grecque affiche un solde débiteur de 110 milliards d’euros. Qu’elle pourrait avoir du mal à

rembourser si la crise s’aggrave. « Mais cela n’aurait pas de consé- quences dramatiques : les simula- tions montrent que la BCE a la ca- pacité d’absorber un défaut grec », juge Christophe Boucher, écono- miste à l’université de Lorraine. Sa crédibilité, elle, serait en revanche durement affectée. Tout ce qu’elle redoute… p

marie charrel

Devant la banque centrale grecque, à Athènes, lundi 6 juillet.

MYRTO PAPADOPOULOS POUR « LE MONDE »

« Crédibilité en péril »

Une question déterminante, car aujourd’hui, ces établissements survivent uniquement grâce à la perfusion de l’institut monétaire. Selon nos informations, les ban- ques seront à court de liquidités dès mardi 7 juillet, jour où elles sont censées rouvrir leurs portes au public. Inquiète, la Banque de

Grèce a d’ailleurs demandé à l’ins- titut de Francfort, dimanche

5 juillet, d’augmenter encore ses

ELA, aujourd’hui plafonnées à 89 milliards d’euros… L’ennui, c’est qu’en théorie, la BCE réserve ses aides d’urgence aux banques solvables. « Cela la place face à un choix cornélien, dé-

crypte un fin connaisseur de l’ins- titution. Elle ne veut pas être celle qui expulse la Grèce hors de la zone euro, mais elle ne peut pas mettre

sa crédibilité en péril en soutenant le pays outre mesure. » L’institution refuse de prendre une décision qui doit incomber, selon elle, aux responsables politi- ques. Mais dans ses murs, la ré- volte gronde. Le gouverneur de la

Le FMI attend la réaction des Européens

Le Fonds monétaire international (FMI) s’est refusé à commenter le non massif des Grecs au référendum du dimanche 5 juillet. « La si- tuation est trop mouvante et trop sensible », expliquait lundi matin une source proche de la direction. Le FMI avait fait savoir samedi qu’il laisserait les Européens, les premiers concernés par ce casse- tête politique, s’exprimer d’abord. « Nous attendrons de voir ce qui se passe dans l’Union européenne avant de nous exprimer », commen- tait-on de même source. Contrairement à une partie des autres créanciers d’Athènes, le Fonds est acquis à un allégement de la dette grecque mais à la condition – c’est tout le problème – que les autorités engagent effectivement des réformes.

La renégociation de la dette, sujet tabou mais incontournable

Depuis cinq mois, les créanciers rejettent la demande de la Grèce de lier l’étalement des remboursements avec la mise en œuvre de réformes

bruxelles - bureau européen

L e sujet de la dette grecque avait jusqu’à présent été soigneusement évité par

les pays de la zone euro et par les principaux créanciers d’Athènes – à l’exception notable de la France. Après la victoire du non au référendum du dimanche

5 juillet, il va venir à la table des

discussions en cas de nouvelles négociations. Une renégociation de cette dette est en effet une priorité du pre- mier ministre grec, Alexis Tsipras, et de son gouvernement. Surtout, elle fait sens alors que de plus en plus d’économistes, mais aussi le Fonds monétaire international (FMI), jugent déraisonnable de penser que la Grèce parviendra un jour à rembourser un montant colossal de 322 milliards d’euros – soit 177 % du produit intérieur brut (PIB) du pays – tout en re- nouant avec la croissance. Durant les cinq interminables mois de pourparlers avec Athè- nes, les créanciers du pays – la

Banque centrale européenne (BCE), la Commission de Bruxelles et le FMI – ont refusé de mener de front une discussion sur un nou- veau train de réformes à mettre en œuvre en Grèce en échange de nouvelles tranches d’aides et une négociation sur l’allégement des conditions de refinancement du pays. Ils voulaient d’abord les ré-

formes. Et après la dette. Ils dou- taient de la volonté d’Athènes de réellement réformer son écono- mie, d’équilibrer un système de retraites pesant 16 % du PIB (inte- nable, selon eux), d’instituer un système efficace de collecte de l’impôt, de lutter contre le clienté- lisme dans les administrations… Les blocages étaient aussi politi- ques. En Allemagne, l’opinion pu- blique est globalement très re- montée contre l’idée de donner un euro de plus à la Grèce, alors qu’en 2012 plus de la moitié de l’ardoise a déjà été effacée (envi- ron 107 milliards d’euros). A l’épo- que, ce sont les bailleurs de fonds privés qui avaient accepté une dé- cote de 50 % et de 75 % de la valeur

faciale de leurs créances. Aujourd’hui, la dette grecque est essentiellement détenue par des

créanciers « publics » : à plus de

75 % par le FMI, la BCE, le Fonds

européen de stabilité financière (FESF) et les autres pays membres de la zone euro.

Dialogue de sourds

En Espagne, en Irlande, au Portu- gal, les chefs d’Etat et de gouver- nement assuraient ces derniers mois qu’accepter une renégocia- tion de la dette grecque était im- possible. Tous ont été sous « pro- gramme d’aide » financière pen- dant la crise, tous se sont vus im- poser de très dures politiques d’austérité ; aucun n’a bénéficié d’une renégociation de sa dette. L’attitude de M. Tsipras et de son impétueux ministre des finances, Yanis Varoufakis – ce dernier a dé- missionné, lundi 6 juillet, au len- demain du référendum –, n’a pas aidé à arrondir les angles. Dès fé- vrier, ils ont réclamé un efface- ment de la valeur nominale de la dette, un tabou complet pour

leurs créanciers pourtant prêts à rallonger les maturités de cet en- dettement et à en abaisser encore un peu les taux. Mais d’Eurogrou-

pes en inutiles sommets de la zone euro, les discussions ont viré au dialogue de sourds. Seule la France – et dans une cer- taine mesure la Commission européenne – militait pour qu’on « laisse un espoir » à M. Tsipras, selon l’expression de plusieurs sources européennes à Athènes. Et qu’on inscrive noir sur blanc, dans l’« accord global » qu’était censée signer la Grèce avec ses créanciers, fin juin, un engage- ment à ouvrir une discussion sur la dette dans les mois qui vien- nent. Paris avait même préparé un modèle d’accord, et le prési- dent de la Commission, Jean- Claude Juncker, avait proposé le mois d’octobre 2015 pour com- mencer à négocier. Mais leurs tentatives se sont heurtées au nein de Berlin. Si le dialogue est renoué, Athè- nes pourra, cette fois, utiliser l’ar- gument du FMI pour forcer la

main de ses partenaires. Le FMI, à qui la Grèce doit encore 21,2 mil-

liards d’euros, a semé le trouble, le 2 juillet, en publiant une note

« faisant la vérité » sur les besoins

financiers de la Grèce dans les an- nées à venir, et assurant que le pays avait besoin de 50 milliards d’euros d’aides supplémentaires d’ici à 2018 et d’un « allégement de sa dette de grande ampleur ». Cette position, le FMI la défen-

dait depuis des semaines dans le huis clos des négociations, mais jusqu’à présent n’avait – selon plusieurs sources – pas tapé du poing sur la table pour exiger des Européens qu’ils acceptent de parler de la dette.

Un pays proche de la récession

Il avait continué, selon nos infor- mations, à exiger des réformes structurelles exigeantes pour la Grèce (retraites, taux de TVA). Se- lon l’agence Reuters, des respon- sables européens ont fait pression sur le FMI pour qu’il ne publie pas cette note. Une source euro- péenne a confirmé au Monde,

vendredi, que les créanciers euro- péens avaient fait savoir leur mé- contentement à Washington, esti- mant que cette note du FMI pour-

rait perturber le vote grec. De plus en plus d’économistes et

d’observateurs le disent : la donne

a changé en Grèce ces derniers

mois. Début 2015, le FMI et l’Union européenne prévoyaient encore un taux de croissance du PIB de 2,5 %. A ce rythme, l’énorme dette paraissait « soutenable ». Mais l’incertitude politique ac-

tuelle a gelé les investissements et

la reprise économique. Et les rem-

boursements au FMI ont vidé les caisses de l’Etat. Aujourd’hui, l’économie grecque est en passe de retomber en récession. « Il faut une restructuration de la dette aujourd’hui, pour prévenir le be- soin, plus tard, d’une restructura- tion plus importante encore. C’est autant dans l’intérêt des créan- ciers que d’Athènes », relève l’éco- nomiste Ashoka Mody, du think tank bruxellois Bruegel, dans un billet posté le 4 juillet. p

cécile ducourtieux

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MARDI 7 JUILLET 2015

europe | 7

0123 MARDI 7 JUILLET 2015 europe | 7

Yanis Varoufakis sort de l’arène

Sous la pression de M. Tsipras, le ministre des finances, devenu la bête noire de Bruxelles, démissionne

suite de la première page

« Pour autant, outre cela, Alexis Tsi- pras savait en effet qu’il ne pouvait pas retourner à Bruxelles avec Va- roufakis, détesté par tous les parte- naires, poursuit M. Nikolakopou­ los. Simplement, il lui était difficile de s’en défaire, car l’économiste est très populaire en Grèce. Ce man- quement à l’étiquette a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. » Tôt lundi matin, Alexis Tsipras a réuni sa garde rapprochée et s’est notamment longuement entrenu avec le vice-président du gouver- nement, Yannis Dragassakis, l’homme qui a dessiné la stratégie économique de Syriza ces deux dernières années. Les noms d’Euclide Tsakalotos, l’actuel chef de l’équipe de négociation à Bruxelles, ou encore de Georges Stathakis, ministre de l’économie et de la croissance, ou même de Dragassakis lui-même, circulaient lundi matin comme successeurs potentiels de Yanis Varoufakis. Tous des hommes proches d’Alexis Tsipras et déjà associés au processus de négociation depuis le début. Car il va falloir aller vite. Le premier ministre a promis aux Grecs de ramener un accord dans les quarante-huit heures. Un Euro- groupe, auquel la Grèce devra en- voyer un ministre des finances, est programmé pour le mardi 7 juillet.

Dès fin janvier, le style nonchalant de M. Varoufakis, crâne rasé, sac au dos et col de chemise ouvert, a détoné à Bruxelles

En cinq longs et laborieux mois de négociations, Yanis Varoufakis n’aura jamais réussi à se glisser dans le moule bruxellois. « Trop étroit pour lui depuis le début », réagissait lundi matin l’une de ses connaissances. « Il a choqué, dé- plu par sa franchise et son opiniâ- treté à dire que la voie du tout-aus- térité était une impasse. Et pour- tant, il a raison ! Regardez ce qui se passe aux Etats-Unis : ils ont re- trouvé 10 points de PIB depuis la crise financière de 2008 et nous, en Europe, on stagne. Quelle suffi- sance et dogmatisme de la part des Européens de ne pas avoir voulu utiliser Yanis. » Pourquoi cet économiste de 54 ans, réputé sérieux, cosmopolite, s’est-il mis à dos tous ses pairs de l’Eurogroupe ? Dès ses débuts dans le nouveau gouvernement de la gauche radicale grecque, fin

janvier, le style nonchalant de Va- roufakis, crâne rasé, sac au dos et col de chemise ouvert, détone à Bruxelles. C’est surtout son atti- tude qui exaspère. Jugée arro- gante, déplacée. « Un donneur de leçons insupportable », dénonce- t-on assez rapidement dans les couloirs de la Commission euro- péenne. Quand il est nommé, Varoufakis

a une mission claire : plaider pour

une rupture radicale avec la politi- que d’austérité menée depuis cinq ans en Europe. Il a la con- fiance et même l’admiration d’Alexis Tsipras. Il n’a certes aucune expérience de gouverne- ment, mais une forte légitimité –

il est le mieux élu des députés Sy-

riza, lors du scrutin législatif du 25 janvier. Et une forte reconnais- sance en temps que « théoricien » de la crise grecque.

Depuis des années, il décrypte, de conférences en plateaux de té- lévision, les erreurs commises en Grèce par la « troïka », l’ancien nom des créanciers. Conseiller, entre 2004 et 2006, de l’ex-pre- mier ministre socialiste Georges Papandréou, il critique dès le dé- but la réponse européenne à la crise financière, qui a consisté à endetter la Grèce au-delà du rai- sonnable.

Un fort ego

Il enfonce le clou, en 2010, dans son livre Modeste Proposition pour résoudre la crise de la zone euro. Une version de cet ouvrage réactualisée (édition Les Petits Ma- tins), avec des ajouts de l’écono- miste James K. Galbraith, en 2014, propose de relancer l’investisse- ment en Europe par l’intermé- diaire de la Banque européenne d’investissement, une idée qui a fait son chemin et est, en partie, reprise par l’actuel président de la Commission européenne, Jean- Claude Juncker. « Peu de ministres des finances sont aussi doués en économie que lui », estime le Prix Nobel, Joseph Stiglitz. « Personne n’a travaillé comme Varoufakis pour résoudre la crise en Europe », ajoute M. Galbraith. Devenu ministre, Yanis Varoufa- kis veut bousculer ces règles. Sor- tir du strict cadre du respect d’un

Yanis Varoufakis, le 5 juillet, à Athènes. JEAN-PAUL PELISSIER/REUTERS
Yanis
Varoufakis,
le 5 juillet,
à Athènes.
JEAN-PAUL
PELISSIER/REUTERS

programme de réformes qui, se- lon lui, a conduit la Grèce à la ruine. Et commencer très vite une discussion sur une restructura- tion de la dette du pays. « Mon ho- mologue allemand Wolfgang Schäuble n’a jamais accepté de parler de ce sujet », confiait-il au Monde il y a quelques mois. « Pour lui, les règles ont un caractère di- vin. Il ne cesse de nous renvoyer au

respect du programme au lieu de discuter du fonds du problème. » Mais être ministre des finances, c’est faire de la politique. Et mani- festement, M. Varoufakis refusait de jouer le jeu. « Que pouvais-je faire d’autre que faire la leçon ? », se défendait déjà l’intéressé à l’époque « Il fallait bien que je mar- que mon désaccord avec la façon dont l’Europe a géré la crise. De-

vrais-je jouer au lobotomisé parce

que l’on ne veut pas m’entendre ? » Le fort ego de M. Varoufakis aura finalement joué contre lui.

« Beaucoup pensaient au parti

que Tsipras l’aurait gardé au moins jusqu’à la conclusion d’un accord », affirmait lundi une source au parti de la gauche radi- cale Syriza. p

adéa guillot

Les banques grecques au bord du gouffre

Un défaut d’Athènes ferait fondre les fonds propres, constitués de crédits d’impôts différés

A ffaibli et à court d’argent depuis que les capitaux fuient en masse le pays,

le système bancaire grec ne doit sa survie qu’à l’Europe et aux liqui- dités d’urgence – dénommées « ELA » (Emergency Liquidity As- sistance) – fournies depuis le mois de février par la Banque centrale européenne (BCE) à la Banque de Grèce. De ce strict point de vue, il ne pouvait y avoir pire scénario que le non au plan des créanciers, sorti des urnes dimanche 5 juillet. De fait, ce résultat bascule le pays et la zone euro dans l’inconnu, tout en crédibilisant l’hypothèse d’un « Grexit » – une sortie de la Grèce de l’euro. Il va conduire l’autorité monétaire européenne et son conseil des gouverneurs is- sus des Etats membres de l’union monétaire – dont l’Allemagne et la France – à se poser, dès lundi 6 juillet, la question du maintien de ces liquidités. Donc, en creux, celle de leur suppression à moyen terme… Il s’agit d’un enjeu vital pour la Grèce, qui pèsera sur la suite des événements et sur les négociations sur le plan d’aides et les réformes. Si les banques parviennent à rouvrir mardi 7 juillet comme prévu, après une semaine de fer- meture liée à l’instauration d’un contrôle des capitaux, malgré la pénurie et le risque de panique bancaire, leur avenir est sus- pendu à la décision de la BCE de proroger ou non cette perfusion. Ce sont en effet ces aides d’ur- gence qui maintiennent en vie un

secteur bancaire doublement fra- gilisé par la crise économique et la fuite croissante des dépôts depuis 2010 (près de 100 milliards d’euros seraient partis vers l’étranger, en particulier vers l’Al- lemagne). Elles permettent aux banques de fonctionner au quoti- dien, avec des ratios de liquidités conformes aux règles, et d’appro- visionner le pays en euros. Comme le manque de capitaux, les crises de liquidités sont fatales aux établissements bancaires. Le choc de 2007 et la chute de la ban- que américaine Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, l’ont mon- tré. En Grèce, les ELA ont été mises en place en février, après l’arrivée au pouvoir de Syriza et la remise en cause du programme d’aides dont bénéficiait le pays depuis 2012 et qui l’autorisait à se refinan- cer à taux bas auprès de la BCE.

Marges de manœuvre ténues

Lundi 6 juillet, une réunion du conseil de cette dernière devait se tenir pour réfléchir à l’avenir et examiner la demande expresse de relèvement du plafond des ELA accordées à Athènes, et formulée dès dimanche soir par la Banque de Grèce, la banque centrale par qui transitent ces liquidités. C’est une demande compliquée à ho- norer. Le scénario le plus probable est celui d’un maintien des liqui- dités à leur niveau actuel de 89 milliards d’euros. Et demain ? Les marges de manœuvre de la BCE, qui agit se- lon des règles strictement établies, sont ténues. Ainsi, en vertu des

Les crises de liquidités sont fatales aux établissements bancaires. La chute de Lehman Brothers l’a montré

textes, ces prêts d’urgence doivent répondre à trois conditions sine qua non : que les banques aidées soient solvables, avec un niveau de capitaux propres acceptable ; que les actifs bancaires apportés en ga- rantie soient de bonne qualité ; enfin, que les liquidités ne servent pas à financer l’Etat… Or, avec le non du 5 juillet, le ris- que de défaut de la Grèce sur sa dette publique, ou une partie de sa dette, promise à restructura- tion, se renforce. Comme les ban- ques grecques détiennent une part importante de ces créances, pour un montant susceptible d’entraîner leur faillite dans un tel scénario (30 milliards d’euros, l’essentiel étant détenu par les Etats de la zone euro, la BCE et le Fonds monétaire international), le risque d’insolvabilité du sys- tème bancaire croît lui aussi. Ce qui compromet théoriquement l’une des trois conditions néces- saires à l’octroi d’aides d’urgence. « Tout sera fait pour éviter la ca- tastrophe », confiait une source proche de Francfort, dimanche,

tandis que la population grecque sortait dans les rues pour dire son désir de voir l’étau sur le pays se desserrer. Mais dans le même temps, l’inquiétude montait dans les sphères financières sur son maintien dans l’euro. Dans ces milieux, le oui avait été vivement espéré avant le week-end. Il aurait ouvert la voie à la reprise du dialo- gue, donc aux réformes, donc au retour de l’aide internationale et au refinancement de l’Etat grec. Dans son quitte ou double pour obtenir un meilleur accord politi- que avec les créanciers, le gouver- nement d’Alexis Tsipras a-t-il tenu compte des banques et de leur dé- pendance à l’eurosystème ? L’a- t-il sous-estimé ? Une chose est sûre : le système bancaire grec, supervisé à la BCE, est le talon d’Achille de la Grèce. Dans un scénario extrême de « Grexit », les analyses divergent sur la capacité d’Athènes à fonc- tionner en autarcie, en arrêtant de régler ses dettes pour profiter d’une situation d’excédent bud- gétaire primaire (solde positif en- tre recettes et dépenses). Mais sur le sort des banques grecques, il y a consensus. Cel- les-ci semblent difficilement via- bles. Un défaut grec provoquerait chez elles des pertes sèches et fe- rait fondre leurs fonds propres, constitués pour partie de crédits d’impôts différés. Ce capital tom- berait si l’Etat n’était plus solvable. Pour ce dernier, le coût de la reca- pitalisation du secteur serait in- supportable. p

anne michel

Malgré le non, les marchés restent calmes

Les Bourses européennes ne paniquaient pas, lundi, mais la semaine pourrait être agitée

C ette fois, on y est. Le scéna- rio du « Grexit », redouté par les marchés depuis des

mois, des années même, semblait prendre corps, lundi 6 juillet au matin, dans une zone euro dé- boussolée par le non massif des Grecs, la veille, à l’austérité. De quoi laisser imaginer des scè- nes de panique sur les marchés fi- nanciers – la sortie de la Grèce de l’union monétaire ayant été par- fois comparée à un Lehman Bro- thers européen. Lundi matin, pourtant, rien de tel. Certes, les Bourses européen- nes ouvraient leur séance sur un repli marqué, perdant générale- ment plus de 2 % à l’ouverture, dans le sillage des marchés asiati- ques. Quant aux rendements des emprunts d’Etat espagnols et ita- liens – ex-maillons faibles de la zone euro –, ils se tendaient. Mais on est loin du chaos de la crise des dettes souveraines : alors que les taux espagnols avaient culminé à 7,5 % en juillet 2012, ils s’établissaient à 2,3 % lundi. L’euro, lui, était quasiment stable à 1,10 dollar. « Paradoxalement, un oui au ré- férendum aurait probablement déclenché de nouvelles élections, avec les incertitudes associées. A l’inverse, la démission du ministre grec des finances, Yanis Varoufa- kis, signale peut-être la volonté de modération d’Athènes », estime Sylvain Goyon, responsable de la

stratégie actions chez Natixis Glo- bal Research. Et de souligner que

« la véritable échéance est le

20 juillet [quand Athènes devra rembourser 3,5 milliards d’euros à la Banque centrale européenne (BCE)] et d’ici là, les négociations peuvent reprendre ».

Puissants anesthésiants

Les pare-feu mis en place ces der- nières années par la BCE pour li- miter les risques de contagion fi- nancière sont également pour beaucoup dans le calme relatif des investisseurs. Le programme « OMT » (opérations monétaires sur titres), qui permet théorique- ment à l’institution de Francfort de racheter sans limite des titres de dette souveraine si un pays de- mande un plan d’aide européen, et surtout le fameux « quantita- tive easing » (QE) font l’effet de puissants anesthésiants. Enfin, l’exposition des banques européennes à la Grèce est désor- mais quasi nulle et la situation macroéconomique de la zone euro va en s’améliorant. Autant de bonnes nouvelles que les mar- chés semblaient avoir choisi de privilégier, lundi. « Il n’y a pas de panique pour l’instant. [Mais] la semaine s’an- nonce encore confuse et agitée et tout pourrait s’accélérer dans les prochains jours », préviennent les analystes d’Aurel BGC. p

audrey tonnelier

8 | europe & france

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MARDI 7 JUILLET 2015

L A

C R I S E

G R E C Q U E

Hollande exhorte Tsipras à infléchir sa position

Paris, qui s’est rapproché de la fermeté allemande, ne croit plus guère à la possibilité d’un accord avec la Grèce

e suis prêt à t’aider, mais aide- moi à t’aider », a expliqué di­ manche soir François Hol- lande à Alexis Tsipras. Di-

manche 5 juillet, le premier ministre grec a appelé le chef de

l’Etat peu après 20 heures et l’an- nonce des résultats du référen- dum. La conversation – en anglais puis en français – entre les deux responsables a été directe et M. Hollande a expliqué au chef du gouvernement grec la gravité de

la situation.

Une majorité d’Etats européens

veulent désormais expulser la

Grèce de la zone euro et, même si

la France ne le souhaite pas, elle

ne pourra pas longtemps s’y op- poser si Athènes n’envoie pas à l’Europe des gages de bonne vo- lonté politique et budgétaire. « Tsipras doit absolument mon-

trer qu’il est prêt à discuter », con- fie une source gouvernementale. Pour l’Elysée, le risque d’une sor- tie de la Grèce de la zone euro est « réel ». Paris « veut tout faire pour l’éviter », mais « c’est aux Grecs de montrer leur volonté de discuter », explique l’entourage de M. Hol- lande. C’est au « gouvernement grec de faire des propositions », a répété lundi matin le ministre des finances, Michel Sapin, qui a pré- cisé que « l’Europe va montrer qu’elle est forte d’abord en se proté- geant elle-même ». Enfermé dans son bureau à l’Ely- sée, François Hollande s’est entre- tenu toute la soirée de dimanche par téléphone avec la chancelière allemande Angela Merkel, le pré- sident de la Commission euro- péenne Jean-Claude Juncker, le président du Parlement européen Martin Schulz, et Donald Tusk, le président du Conseil européen. S’il ne s’est pas exprimé après la large victoire du non en Grèce, le président de la République a prévu de recevoir lundi à Paris

M me Merkel pour « un entretien

J

suivi d’un dîner de travail » afin d’« évaluer les conséquences du ré- férendum ». Les deux chefs d’Etat ont demandé la tenue mardi d’un sommet extraordinaire de la zone euro sur la Grèce, et ils « sont d’ac- cord sur le fait que le vote des ci- toyens grecs doit être respecté », a précisé dimanche soir un com- muniqué de la chancellerie. Mais l’Allemagne n’entend pas pour l’instant dévier de sa posi- tion très ferme contre le gouver- nement grec. Une intransigeance que partage de plus en plus la France. Cette nouvelle crise euro- péenne a contribué à rapprocher Paris et Berlin, alors que la ligne à tenir face à Athènes a pu apparaî-

alors que la ligne à tenir face à Athènes a pu apparaî- Fr ançois Hollande et

François Hollande et Alexis Tsipras, le premier ministre grec, à l’Elysée, le 4 février. SÉBASTIEN CALVET/DIVERGENCE

tre brouillée ces derniers jours. « Comme à chaque fois que la si- tuation est difficile en Europe, il faut en revenir aux fondamentaux solides, c’est-à-dire le couple fran- co-allemand, sans qui rien n’est possible », explique l’Elysée. La

France veut établir « une lecture et une stratégie communes » face aux événements grecs. « Il faut une analyse convergente des deux pays ; rien ne serait pire dans le moment actuel que d’apparaître désunis entre Français et Alle- mands », explique un proche de M. Hollande.

« Un problème de confiance »

La semaine dernière, le jusqu’au- boutisme de M. Tsipras a mis en difficulté le président de la Répu- blique, qui s’était jusqu’alors ins- tallé dans la posture du facilita- teur, partageant globalement sur le fond la position de M me Merkel et de la Commission euro- péenne, mais tentant, par une

approche plus ouverte sur la forme, de ramener la Grèce vers un compromis. L’appel à voter non lancé par M. Tsipras a placé au pied du mur M. Hollande, d’autant que selon l’Elysée, cette décision du pre- mier ministre grec ne correspon- dait pas aux assurances données dans le même temps par Athè- nes. « Il y avait l’espoir d’un ac- cord à la condition que les propo- sitions grecques puissent être tra- duites rapidement et qu’à ce mo- ment-là, l’accord fasse tomber le référendum. Or, dans le même temps, le premier ministre Tsipras a réaffirmé la date du référendum et confirmé le non à la question qu’il avait posée, et qui n’avait d’ailleurs plus de caractère pré- cis », s’est agacé le chef de l’Etat le 1 er juillet depuis Cotonou, où il était en visite officielle. Le prési- dent l’a alors clairement énoncé à son équipe : « Il y a un problème de confiance. »

Face aux événements grecs, la France veut établir « une lecture et une stratégie communes » avec l’Allemagne

Le chef de l’Etat est sous pres- sion politique en France, tant sa gestion de la crise grecque jus- qu’à présent est critiquée de tou- tes parts. L’opposition lui repro- che de s’être démarqué de l’Alle- magne en manquant de fermeté à l’encontre de M. Tsipras. « La Grèce s’effondre, un premier mi- nistre d’extrême gauche fait n’im- porte quoi et c’est le moment que choisit François Hollande pour se diviser avec Angela Merkel ? »,

s’est indigné Nicolas Sarkozy sa- medi. A l’inverse, la gauche radi- cale comme les écologistes accu- sent M. Hollande d’avoir lâché la Grèce face à Berlin. « La responsa- bilité de François Hollande est ma- jeure car il s’est désinvesti de la question européenne et a laissé la gestion à Merkel », estime l’euro- député EELV Yannick Jadot. M. Hollande doit également faire face à de fortes attentes jus- que dans son propre camp politi- que. La victoire du non en Grèce a relancé le débat au sein du PS d’une « réorientation » de l’Eu- rope. Les socialistes défendent le maintien de la Grèce dans la zone euro et plaident pour une rené- gociation de sa dette. Mais plu- sieurs responsables veulent aussi profiter de la crise actuelle pour que la France fasse enten- dre une voix plus forte et diver- gente face à l’Allemagne. Le président de l’Assemblée na- tionale Claude Bartolone, qui a

« GREXIT »

na- tionale Claude Bartolone, qui a « GREXIT » POUR « La Gr èce n’est plus

POUR

« La Grèce n’est plus en mesure aujourd’hui d’assumer les disci- plines de la zone euro. Nous de- vons l’aider à organiser sa sortie, sans drame. Ce qui ne veut pas dire qu’elle doit aussi sortir de l’Union. » Alain Juppé, candidat à la primaire des Républicains.

« Il faut qu’il y ait beaucoup d’ini-

tiatives de la part de la zone euro, sans la Grèce, pour regarder quel- les conséquences tirer, et poser la question de savoir si on accom- pagne la Grèce vers sa sortie de l’euro, puisqu’elle l’a décidée ce soir. » Eric Woerth, chargé du pro- jet présidentiel des Républicains.

CONTRE

« La Grèce doit rester dans la

zone euro. Le Parti socialiste sou- haite donc que des négociations s’ouvrent immédiatement, per- mettant à la Grèce d’honorer ses engagements immédiats. » Jean- Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS.

« Personne n’a exprimé de souhait

qui consisterait à dire qu’il faut mettre la Grèce dehors. On doit discuter. [Encore] faut-il que chacun prenne la mesure de l’enjeu. » Stéphane Le Foll, porte- parole du gouvernement.

toujours critiqué depuis 2012 « l’ordo-libéralisme » de M me Me- rkel, a demandé dimanche soir que « les efforts réclamés à l’éco- nomie grecque » soient « amen- dés », car « si l’Europe s’entête dans ses dérives, les effets récessifs des politiques d’austérité conti- nueront à produire le ressenti- ment populaire au sein de nom- breux pays ». Une position parta- gée par l’aile gauche du PS, qui juge qu’« il est temps désormais que le président de la République choisisse un chemin, celui attendu par les Français qui lui avaient confié le mandat en 2012 », expli- que Pouria Amirshahi. Pour le dé- puté socialiste, « le résultat du ré- férendum est l’occasion politique et historique de promouvoir avec résolution un autre cours euro- péen ». Pas sûr que François Hol- lande soit prêt à s’y engager seul. p

bastien bonnefous et david revault d'allonnes

Le non grec bouscule le paysage politique français

Le PS redoute que le résultat du référendum de dimanche enflamme le débat sur la réorientation économique

A u lendemain du référen-

dum grec, chacun en

France cherche à voir

dans la victoire du non en Grèce le triomphe sinon de ses idées, tout du moins de sa stratégie. Aux deux extrémités de l’échiquier politique, le Front de gauche et le Front national se sont réjouis du rejet du plan d’aide des créan- ciers. La droite en a elle profité pour dénoncer la mauvaise ges- tion du dossier par François Hol- lande. La gauche a pour sa part adopté une attitude prudente, sa- luant le choix des Grecs pour évi- ter de voir en son sein l’émer- gence d’un front du non.

La gauche radicale jubile Dès les premiers résultats, le Front de gau- che a appelé à un rassemblement place de la République à Paris pour fêter la victoire de son allié grec Sy- riza. Jean-Luc Mélenchon a estimé

qu’une « nouvelle page » s’ouvrait pour l’Europe : « On doit arriver à un moratoire sur la dette grecque, peut-être un délai de grâce, une pé- riode pendant laquelle on ne paie pas, pour que les gens reprennent leur souffle. » Pour le secrétaire national du Parti communiste, Pierre Laurent, Bruxelles doit maintenant respec- ter le choix des Grecs : « Les chan- tages financiers et mesquineries politiques n’auront pas eu raison du souffle de dignité et de liberté qui a envahi le berceau de la démo- cratie. (…) Je mets en garde contre toute nouvelle entreprise de pres- sions politiques et financières sur le peuple grec. »

L’extrême droite prédit la fin de la zone euro Le Front national a de son côté tenté de récupérer le crédit de la victoire de la gauche radicale. Au-delà du message an-

ti-austérité, l’extrême droite se réjouit surtout de la fragilisation de la zone euro : « C’est un non de liberté, de rébellion face aux dik- tats européens qui veulent impo- ser la monnaie unique à tout prix, via l’austérité la plus inhumaine et la plus contre-productive », a réagi Marine Le Pen, la présidente du FN.

La droite charge François Hol- lande Pour le parti Les Républi- cains (LR), si la victoire du non est une mauvaise nouvelle politique, elle est surtout l’occasion de criti- quer le chef de l’Etat. Avant même l’annonce du résultat dimanche soir, Nicolas Sarkozy avait attaqué son successeur, samedi 4 juillet, lui reprochant de n’avoir « pas de plan A, ni de plan B » pour trouver une issue à la crise. « François Hol- lande dit qu’il faut chercher des compromis. Mais pas avec n’im-

porte qui et pas avec n’importe quel compromis. » La droite met en garde contre toute concession faite au gouvernement d’Alexis Tsipras dans les négociations à ve- nir. « Nous devons redire avec force que le référendum grec en- gage les Grecs, et seulement eux. François Hollande n’a pas de man- dat pour imposer aux Français une nouvelle pression fiscale, étalée sur des décennies pour satisfaire aux caprices de M. Tsipras », a vive- ment réagi Nathalie Kosciusko- Morizet, la numéro deux du parti. Pour LR, les événements en Grèce ne doivent surtout pas être un prétexte à un relâchement des efforts en France. C’est même le contraire selon Alain Juppé, qui plaide sur son blog pour une plus grande maîtrise budgétaire :

« Nous ne pouvons continuer à laisser notre dette se rapprocher des 100 % de notre PIB, faute de

maîtriser nos déficits. La moindre hausse des taux d’intérêt nous conduirait à la catastrophe budgé- taire. Une autre politique écono- mique s’impose. »

La majorité joue les funambu- les Le Parti socialiste a accueilli avec circonspection les résultats du référendum. Les éléments de langage ont rapidement circulé :

respect du choix des Grecs, reprise des négociations, ouverture des discussions sur la dette. La majo- rité ne veut surtout pas laisser s’imposer l’idée que se rejoue en son sein la guerre du non, comme en 2005 lors du référendum sur le traité constitutionnel. Il s’agit donc de boucher l’espace politique des frondeurs, qui se sont empres- sés de se féliciter de la victoire poli- tique de M. Tsipras et de Syriza. Ar- naud Montebourg, l’ancien minis- tre de l’économie, a ainsi immé-

diatement réagi sur Twitter :

« Hommage au peuple grec, qui sait défendre non seulement son juste intérêt mais également l’inté- rêt de tous les Européens. » Pour le PS, l’enjeu est également de ne pas se couper de ses parte- naires en se ralliant trop ouverte- ment à la position allemande dans les négociations. Europe Ecologie-Les Verts a en effet adopté en conseil fédéral une ré- solution de « soutien à la démar- che démocratique » de M. Tsipras, prônant une baisse du poids de la dette et une atténuation des poli- tiques d’austérité. Soutenir un al- légement de la pression sur la Grèce, tout en évitant que le débat sur la réorientation de la politique économique n’enflamme à nou- veau ses rangs : la victoire du non place une fois de plus la majorité face à ses contradictions. p

nicolas chapuis

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MARDI 7 JUILLET 2015

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0123 MARDI 7 JUILLET 2015 europe | 9

En Espagne, M. Rajoy sous la pression de Podemos

A quelques mois des élections législatives, le premier ministre est fragilisé par le résultat du référendum grec

madrid - correspondance

L a victoire du non au réfé- rendum grec n’arrange pas les affaires du chef du gouvernement espagnol.

Dès les premiers résultats connus, le conservateur Mariano Rajoy a convoqué pour ce lundi 6 juillet une réunion exception- nelle de la commission déléguée aux affaires économiques, qui réunit plusieurs de ses ministres et conseillers. Ils aborderont la question grecque, ses possibles conséquences financières et poli- tiques à quelques mois des élec- tions législatives ainsi que la pos- ture à adopter lors des prochaines réunions européennes. Ces derniers temps, la crise grecque semblait tomber à point pour le Parti populaire (PP, droite). M. Rajoy l’utilisait comme argument de précampa- gne pour vanter sa propre politi- que économique et le retour de la croissance en Espagne. Il la men- tionnait aussi pour fustiger le « radicalisme » de Syriza et de son « ami » espagnol, le jeune parti de la gauche anti-austérité Pode- mos. Elle lui servait enfin pour critiquer « l’irresponsabilité » du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), qui a offert plusieurs mai- ries à « Podemos-Syriza », dont celle de Madrid, à l’issue des élec- tions locales de mai. Un oui au référendum aurait été une victoire pour M. Rajoy, dé- montrant qu’il n’y a pas d’alterna- tive aux plans d’austérité qu’il a lui-même appliqués en Espagne. Dimanche midi, avant les pre- miers résultats, M. Rajoy s’était

montré prudent quant à l’avenir d’Athènes. « La Grèce fait partie de l’Union européenne et de la zone euro. J’espère que cela continuera », avait-il déclaré lors du discours de clôture du campus de la Fonda- tion pour l’analyse et les études sociales (FAES, le cercle de ré- flexion du PP). « Quel que soit le ré- sultat du référendum, que le oui ou le non l’emporte, l’avenir sera diffi- cile, avait-il prévenu. Il sera sans doute meilleur si le oui l’emporte, mais pas facile. Pourvu que les ci- toyens grecs fassent le bon choix ! L’Europe a été solidaire, mais il ne peut pas y avoir de solidarité sans la responsabilité de tous. »

Un modèle pour Podemos

Devançant de probables turbu- lences sur les marchés, il a aussi exprimé ses craintes : « Ce qui se passe en Grèce peut sans doute af- fecter l’Espagne et d’autres pays de l’Union européenne, mais cela af- fectera beaucoup moins l’Espagne grâce aux réformes de ces derniè- res années. » Cette ambiguïté tranche avec les déclarations, beaucoup plus clai- res, faites le 30 juin. « Si [le pre- mier ministre grec Alexis] Tsipras perd le référendum, ce sera bon pour la Grèce, parce que les Grecs auront dit qu’ils veulent rester dans l’euro et l’on pourra négocier avec un nouveau gouvernement », avait-il lancé à la radio COPE. « En cas de victoire du non, la Grèce n’a pas d’autre alternative que de sor- tir de l’euro », avait-il menacé. A Athènes, un communiqué publié sur le site du ministère des affaires étrangères avait dénoncé ces dé- clarations, « interprétées comme

En Italie,le non grec affaiblit Matteo Renzi

Le chef du gouvernement italien s’était rangé du côté de la chancelière Angela Merkel

rome - correspondant

premier ministre italien,

Matteo Renzi, doit faire face

deux fronts après la vic-

toire du non au référendum grec de dimanche 5 juillet. Le premier est financier, le second est politi- que. En choisissant de convoquer le ministre de l’économie, Pier Carlo Padoan, dès lundi au palais Chigi, siège de la présidence du conseil, il entend faire passer un message ainsi résumé dès la veille par une source du ministère des finances : « La zone euro est en mesure de faire face à une crise de confiance et d’éventuelles atta- ques spéculatives pour au moins trois raisons : la Banque centrale européenne a mis en œuvre des instruments nouveaux, à partir du quantitative easing [le rachat de dette publique] ; l’union bancaire a stérilisé ce qui dans le passé a re- présenté un canal de transmission de la contagion de l’incertitude ; la consolidation budgétaire a rendu tous les pays plus forts. »

L

e

à

Entre « la drachme et l’euro »

Malgré les efforts conduits depuis 2011 par les gouvernements de Mario Monti, d’Enrico Letta puis de M. Renzi lui-même pour conte- nir la dette publique (plus de 2 000 milliards d’euros, 135 % du PIB) et le déficit, Rome redoute que les marchés, échaudés par les événements d’Athènes, ne lui reti- rent leur confiance. Selon différents scénarios, une hausse des taux d’intérêt consen- tis à l’Italie pourrait se traduire par une facture de 3 à 10 milliards d’euros pour le budget de l’Etat. Depuis l’annonce du référendum

décidé par le premier ministre grec, Alexis Tsipras, le président du conseil et son ministre de l’éco- nomie ont tout fait pour en limiter

la portée, le réduisant à un choix entre la « drachme et l’euro ». Mais le résultat d’Athènes va bien au-delà. Le chef du gouvernement italien doit également affronter un problème politique. Déjà affai- bli par le résultat des élections lo- cales (régionales et municipales) de mai et juin, M. Renzi voit triom- pher tous ceux qui, en Italie, avaient pris fait et cause pour le non, allant jusqu’à faire le voyage à Athènes. Une armada hétéroclite, anti-euro ou anti-allemande, al- lant de la gauche de la gauche jus- qu’à la droite postfasciste en pas- sant par la Ligue du Nord, Forza Italia – le parti de Silvio Berlusconi – et le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo. Toutes ces forma- tions représentent aujourd’hui plus de 50 % de l’électorat. Pour M. Renzi, qui a beaucoup louvoyé avant de se ranger aux cô- tés de la chancelière allemande, Angela Merkel, ce résultat ressem- ble à une défaite. Le président du conseil, qui portait une partie des espoirs de la gauche continentale après sa victoire aux Européennes de mai (40,8 %), a semblé dépassé par les événements. Dimanche soir, ses proches tentaient de le ti- rer de ce guêpier, cherchant à faire de leur échec une possibilité de re- bond pour l’Europe. Ministre des affaires étrangères, Paolo Gentiloni écrivait sur Twitter :

« Maintenant, il faut recommen- cer à chercher un accord. On ne sort pas du labyrinthe grec avec une Eu- rope faible et sans croissance. » p

philippe ridet

Un oui au référendum aurait été une victoire pour M. Rajoy et ses plans d’austérité

une volonté de renverser le gouver- nement [grec] ». Opposé à une nouvelle restruc- turation de la dette grecque, comme l’exige M. Tsipras, Madrid ne peut pas risquer, cependant, qu’un « Grexit » menace la reprise économique. Politiquement, il ne peut pas non plus se permettre que Syriza sorte vainqueur des prochaines négociations avec l’Eu- rope, au risque de donner des ailes à Podemos, le nouveau parti de la gauche anti-austérité espagnole. Dans un sondage sur les pro- chaines législatives de cet automne paru dimanche dans le

quotidien El Pais, le PP, le PSOE et Podemos seraient presque à éga- lité, avec respectivement 23 %, 22,5 % et 21,5 % des voix. L’écart se resserre. Si le scénario des élections locales du 24 mai se ré- pète, les socialistes soutenus par Podemos – ou l’inverse – pour- raient ravir le pouvoir aux con- servateurs. De son côté, Podemos a fait sienne la victoire du non au réfé- rendum grec. « Aujourd’hui, en Grèce, la démocratie l’a emporté », a publié le chef de file de Pode- mos, Pablo Iglesias, sur son compte Twitter. « Mes remercie- ments au peuple grec, qui démon- tre qu’en démocratie la dignité est plus forte que la peur », a posté la numéro trois et cofondatrice de Podemos, Carolina Bescansa. Parce qu’ils ont « défié les puis- sants », tenu tête aux « dictateurs financiers », comme le disaient dimanche soir plusieurs de ses élus, Podemos a fait des Grecs et du gouvernement de Syriza le

modèle à suivre. « Face à l’ultima- tum et au chantage des créanciers, le gouvernement grec a réagi de manière exemplaire : en donnant la parole aux citoyens », avait déjà salué le nouveau parti espagnol dans un communiqué après l’an- nonce du référendum. Mais Podemos sait qu’il lui faut rester prudent et éviter les amal- games, afin de ne pas effrayer ses électeurs. « L’Espagne n’est pas la Grèce », répètent sans cesse ses di- rigeants, qui assurent que si Pode- mos arrive au pouvoir, « il ne fera rien qui mette en danger le pays ». Au milieu de ce tumulte, le se- crétaire général socialiste, Pedro Sanchez, a publié sur Twitter que « l’Europe doit être solidaire avec la souffrance [des Grecs], Tsipras doit moderniser l’économie pour créer de l’emploi ». Une tentative de synthèse entre le respect pour les institutions et les règles euro- péennes, d’un côté, et le discours anti-austérité, de l’autre. p

sandrine morel

LE CONTEXTE

de l’autre. p sandrine morel LE CONTEXTE LÉGISLATIVES A moins de six mois des élec- tions

LÉGISLATIVES

A moins de six mois des élec- tions législatives en Espagne, le parti anti-austérité Podemos fait presque jeu égal avec les deux grands partis traditionnels de gauche et de droite, selon un sondage effectué par l’institut Metroscopia pour le quotidien El Pais rendu public dimanche 5 juillet. Le Parti populaire (PP, droite au pouvoir) reste en tête, avec 23 % des intentions de vote, devant les socialistes du PSOE (22,5 %) et Podemos (21,5 %). Une autre formation nouvellement apparue, Ciuda- danos, arrive en quatrième posi- tion, créditée de 15 % des voix.

Depuis des décennies, les recherches scientiiques conirment les effets désastreux résultant de l’usage des pesticides, tant dans les domaines de la biodiversité que de la santé humaine. Elles témoignent de manière constante du lourd tribut de leur usage payé par le vivant, révélant ainsi la faillite de l’évaluation des risques. L’usage des « néonicotinoïdes », insecticides parmi les plus toxiques, doit cesser immédiatement. Nous, citoyens, apiculteurs, agriculteurs, naturalistes, médecins (…), appelons publiquement et solennellement les parlementaires à reconsidérer totalement l’usage des néonicotinoïdes à compter du 1 er janvier 2016, comme prévu dans le projet de loi biodiversité à l’issue de son examen en première lecture par l’Assemblée nationale.

Les insecticides néonicotinoïdes sont des neurotoxiques qui ciblent les récepteurs de l’acétylcholine. Ils contaminent la plante traitée qui absorbe par ses racines ou ses feuilles de 2à20% des quantités utilisées et qui devient toxique pour tous ceux qui s’en nourrissent. En conséquence, ces insecticides contaminent les sols à hauteur de 80 à 98% de ces quantités, sols où ils sont particulièrement persistants (jusqu’à 1000 jours pour l’imidaclopride). Très solubles, ils contaminent ensuite l’eau. Sous forme de poussières ou pulvérisés, ils contaminent l’air. Ils contaminent également les plantes sauvages. Puissants neurotoxiques, leur concentration dans les plantes, l’air, l’eau et les sols, induit des effets

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graves pour de très nombreux invertébrés, notamment par le pollen et le nectar pour les abeilles mellifères et les autres insectes pollinisateurs sauvages. Des données scientiiques attestent de leur impact el pour les invertébrés terrestres et aquatiques utiles. Une méta-analyse scientiique, exhaustive et à l’échelle de la planète (Task Force on Systemic Pesticides), montre que leur usage n’est plus durable et met en péril les services écosystémiques dont la production de nourriture dépend et dont la biodiversité souffre plus que jamais (www.tfsp.info, 2015). Les 27 académies scientiiques européennes se sont également mobilisées pour sonner l’alarme sur ces insecticides (www.easac.eu, 2015).

La France doit rester un modèle pour l’Union Européenne. Elle doit prendre les mesures qui s’imposent sans attendre une unanimité internationale qui nécessitera encore plusieurs années. A l’occasion de l’examen en première lecture du projet de loi pour la biodiversité par la commission de l’Aménagement du territoire et du Développement durable du Sénat, nous soussignés, appelons aussi le gouvernement et plus spécialement les ministres Ségolène Royal, Marisol Touraine et Stéphane le Foll à prendre leurs responsabilités et soutenir la décision d’interdiction des néonicotinoïdes pour tous les usages, agricoles bien sûr mais y compris vétérinaires, déjà votée par l’Assemblée nationale en première lecture du projet de loi biodiversité.

POUR L’ARRÊT IMMÉDIAT DE L’UTILISATION DES INSECTICIDES NEONICOTINOÏDES

Appel collectif aux pouvoirs publics de la part de : Générations futures, Confédération paysanne, Héritage et perspectives de Notre Dame de Londres, Conseil national des associations familiales laïques, Union nationale de l’apiculture Française, Fédération française des apiculteurs professionnels, S.N.A (Syndicat national d’apiculture), Terre d’abeilles, Apimondia, Fédération Genevoise d’apiculture, Alerte des médecins sur les pesticides, Apilab, Collectif Vigilance OGM et pesticides 16, Ofice pour les insectes et leur environnement, France Nature Environnement, Humanité et biodiversité, WWF, Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace, LPO.

environnement, France Nature Environnement, Humanité et biodiversité, WWF, Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace, LPO.
environnement, France Nature Environnement, Humanité et biodiversité, WWF, Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace, LPO.
environnement, France Nature Environnement, Humanité et biodiversité, WWF, Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace, LPO.
environnement, France Nature Environnement, Humanité et biodiversité, WWF, Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace, LPO.

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MARDI 7 JUILLET 2015

L A

C R I S E

G R E C Q U E

PourMoscou, le vote grec a un goût de revanche

Les dernières semaines ont vu s’esquisser un rapprochement diplomatique gréco-russe

moscou - correspondante

U ne blague circulait di- manche 5 juillet sur les réseaux sociaux russes : « Appel à Pou-

tine : il faut introduire le rouble en Grèce ! » Au silence obstiné du Kremlin, qui n’avait pas encore réagi tard dimanche soir au non sorti des urnes grecques, laissant le champ des commentaires aux internautes, a correspondu aussi le tapage des médias russes. Toute la journée, les agences réputées pour leur proximité avec le pou- voir ont littéralement submergé leurs réseaux d’informations en provenance de Grèce. A peine les résultats du référendum organisé par le gouvernement d’Alexis Tsi- pras étaient-ils acquis que les ima- ges d’une foule en liesse célébrant dimanche soir à Athènes la vic- toire du non ont été diffusées. Plus tôt dans la journée, le fac- tuel le disputait parfois au mau- vais goût, comme cette image dif- fusée par l’agence Spoutnik d’un chien « épuisé dormant au pied de son maître » comparé au premier ministre grec. En amont, la chaîne Russia Today n’avait pas hésité à afficher dès le 24 juin un bandeau sur lequel était inscrit ce titre :

« Le dénouement de la tragédie grecque est proche : la réforme des retraites ou la faillite ? » Vue de Moscou, la « tragédie grecque » a d’abord un goût de re- vanche et les médias n’ont pas

manqué de dresser un parallèle avec la situation financière mal en point de l’Ukraine coupable d’avoir fait le choix de l’Europe, sur le thème « voilà ce qui l’at- tend »… Le premier relais politi- que est venu sur le tard par la voix du vice-ministre russe de l’écono- mie, Alexeï Likhatchev. La Grèce, qui a voté largement non aux pro- positions des créanciers lors du référendum organisé par le gou- vernement, a fait un « pas vers la sortie de la zone euro », a-t-il af- firmé, tout en précisant qu’il était trop tôt pour dire que la Grèce « irait jusqu’au bout du chemin ». « Si l’Union européenne maintient la situation sous contrôle, soigne la zone euro et impose des exigen- ces plus strictes pour ses membres, alors avec cette thérapie de choc elle recevra un nouvel élan », a en- core prudemment déclaré M. Likhatchev dans un long entre- tien à l’agence TASS. Six jours avant le référendum grec, le ministre des affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, s’est entretenu par téléphone avec son homologue grec, Nikos Kotzias, « à la demande de ce der- nier », comme a tenu à le souli- gner Moscou. Au cours de cette conversation du 29 juin, dernier contact officiel recensé qui a porté, selon le compte rendu qui en a été fait en Russie, sur le « pré- sent et le futur développement des relations bilatérales », M. Kotzias a tenu « informé » son interlocu-

L’HISTOIRE DU JOUR M. Macron évoque le risque d’un « traité de Versailles »

aix-en-provence (bouches-du-rhône) - envoyée spéciale

I l y a un Etat de trop dans la zone euro… C’est le chômage. » Le bon mot de Pierre Moscovici, lâché dimanche 5 juillet, ré- sume l’état d’esprit des participants aux 15 es Rencontres éco-

nomiques d’Aix-en-Provence. A l’image du commissaire européen aux affaires économiques, les grands patrons, économistes et responsables politiques con-

viés pour plancher sur le thème du travail avaient autre chose en tête : la Grèce. « Je suis inquiet, bien sûr, glisse Jean-Pierre Clamadieu, président du chimiste belge Solvay et pilier du Mouvement des entreprises de France (Medef). On peut critiquer l’Europe, mais pour nous in- dustriels, c’est une vraie réussite. » Pour Hubert Védrine, l’ancien ministre des affaires étrangères de Lionel Jospin (1997-2002), « si la Grèce n’est pas en mesure de respecter les critères très exigeants de la zone euro, pourquoi ne pourrait-elle

pas redevenir un pays membre de l’Union européenne sans être membre de la zone euro ? Il serait malheureux, pour des raisons idéologiques, de s’ac- crocher à l’idée qu’un pays dont le peu- ple a beaucoup souffert ne puisse pas sortir ». Cantonné à un devoir de réserve, Benoît Cœuré, le seul Français au di­ rectoire de la Banque centrale euro­

péenne (BCE), a tout de même évoqué l’actualité. « Dans ces circonstances de grande incertitude pour l’Europe, si cela devait être nécessaire, nous utiliserons tous nos instruments pour faire plus, a­t­il mar­ telé. (…) Si on veut rendre la zone euro plus robuste, il faut agir sur deux tableaux : plus de responsabilité de la part de chaque pays et plus de solidarité pour répondre collectivement aux chocs. » Des propos qui ont fait écho à ceux du ministre de l’économie, Emmanuel Macron. « Si le non grec devait l’emporter, notre res- ponsabilité est de ne pas faire le traité de Versailles de la zone euro », a averti M. Macron, en référence au texte imposant, à la fin de la première guerre mondiale, des sanctions très dures à l’Alle- magne. « Dès demain, il va falloir reprendre les discussions, (…) trouver un compromis à base de réformes, de soutenabilité de la dette, d’un accompagnement administratif et politique. » p

audrey tonnelier

« IL VA FALLOIR TROU- VER UN COMPROMIS À BASE DE RÉFORMES ET DE SOUTENABILITÉ DE LA DETTE »

EMMANUEL MACRON

ministre de l’économie

DE LA DETTE » EMMANUEL MACRON ministre de l’économie Alexis Tsipras et Vladimir Poutine, à Saint-Pétersbourg,

Alexis Tsipras et Vladimir Poutine, à Saint-Pétersbourg, le 19 juin. MIKHAIL KLIMENTYEV/AP

Athènes ne doit s’attendre à aucune aide financière directe de Moscou, dont l’économie est en récession

teur des négociations entre Athè- nes et l’Union européenne et avec le FMI, ainsi que sur l’organi- sation du référendum. M. Lavrov a alors témoigné de sa « compré- hension » envers la voie choisie par le gouvernement d’Alexis Tsi- pras, tout en exprimant « le vœu que Bruxelles évitera les scénarios négatifs pour la Grèce » et que cette dernière « sera capable de

surmonter les problèmes aux- quels elle doit faire face ». Puis, plus rien.

Sanctions internationales

Les autorités russes se sont soi- gneusement abstenues de tout commentaire qui aurait pu passer pour une ingérence dans les affai- res européennes. Nul besoin. Vla- dimir Poutine est parfaitement au courant de la situation. A deux reprises, dans un laps de temps très court, le chef du Kremlin a pu s’entretenir directement avec le premier ministre grec : la pre- mière fois, lors de la visite offi- cielle de M. Tsipras a Moscou du 7 au 9 avril, puis une nouvelle fois lors de la venue du dirigeant grec au forum économique de Saint- Pétersbourg les 18 et 19 juin – un curieux déplacement en pleine négociation entre Athènes et ses

créanciers. A cette occasion, les deux hommes ont eu un long échange en tête à tête de quarante minutes, sans aucun témoin. Cet aparté, qui n’a donné lieu à aucun compte rendu, contrairement aux habitudes du Kremlin, a nourri depuis bien des commen- taires et des interrogations. Athènes ne doit pourtant s’at- tendre à aucune aide financière di- recte de Moscou. La Russie, dont l’économie est entrée en récession du fait de la baisse des prix du pé- trole et des sanctions internatio- nales liées à la crise ukrainienne, s’apprête à prendre des mesures douloureuses en supprimant, no- tamment, l’indexation des retrai- tes sur l’inflation sur proposition du ministère des finances. Reste la proposition de financer,

à hauteur de 2 milliards d’euros, la construction en Grèce d’une por-

tion du Turkistream, le futur ga- zoduc destiné à contourner par le sud l’Ukraine pour alimenter l’Eu- rope. Mais au-delà de l’attention affichée, tout reste à faire. Et les négociations, dans ce domaine, sont loin d’être achevées avec An- kara. Avec ou sans sortie de la zone euro, les déboires grecs font de toute façon les affaires de la Russie. Pour le Kremlin, ils sont d’abord la preuve que l’UE est un colosse aux pieds d’argile, une puissance hétérogène. Et si, jus- qu’ici, la règle de l’unanimité a prévalu parmi les Vingt-Huit, face à la Russie soumise aux sanc- tions, Moscou, qui compte ses al- liés potentiels un à un, a, ces der- niers mois, soigneusement enre- gistré les divergences qui sont ap- parues entre les Etats membres

avec, au premier rang, la Grèce. p

isabelle mandraud

«La Grèce peut démontrer que les élargissements de l’Europe sont réversibles»

Pour le géopoliticien François Heisbourg, le vote du 5 juillet déstabilise l’ensemble de l’UE

ENTRETIEN

bruxelles - bureau européen

D imanche 5 juillet, les

Grecs ont dit non à la der-

nière proposition de ré-

formes formulée par les créan- ciers du pays. Conseiller spécial à la Fondation pour la recherche

stratégique, François Heisbourg analyse les conséquences géopo- litiques de ce vote.

Quelles seront, d’après vous, les leçons et les conséquences du vote grec sur le plan straté- gique ? Il y aura des effets régionaux et d’autres concernant la « grande géopolitique ». Je crois que l’on peut désormais estimer à 50 % le risque d’une sortie de la Grèce de la zone euro, alors même que les traités ne le prévoient pas, que l’Etat concerné ne semble pas dé- sireux d’abandonner la monnaie unique et qu’il semble très com- pliqué, sur le plan juridique du moins, de l’y forcer. Or, une sortie de la zone euro poserait très clai- rement la question de l’apparte- nance à l’Union. Dès lors qu’une telle question est posée, c’est en fait tout l’équilibre géopolitique de l’après-guerre froide qui est potentiellement remis en cause, et notamment les élargisse- ments successifs de l’Union aux frontières de la Russie, une puis- sance qui ne porte pas l’Union dans son cœur…

Tout cela est virtuel, « poten- tiel » dites-vous, mais le simple fait que l’on en parle change- t-il la donne géopolitique ? Absolument. Et c’est peut-être l’effet le plus grave de ce qui s’est déroulé dimanche. A fortiori si l’on devait en arriver à la conclu- sion que MM. Tsipras et Varoufa- kis n’ont pas négocié de bonne foi avec l’Union.

Comment jugez-vous l’attitude de l’Union et du FMI ? Je crois que le fait de ne pas être entré dans une logique d’efface- ment de la dette était une erreur. L’origine de cette dette est partagée. Elle résulte pour moitié de l’imprudence de la Grèce durant la première décennie de son appartenance à l’Union européenne et, pour l’autre moitié, de l’imprudence, non moins folle, des banquiers, allemands et français notam- ment, qui ont déversé sans hési- tation des dizaines de milliards, transférés ensuite à la charge des contribuables. Tout cela posé, je ne crois pas que Syriza ait voulu négocier cor- rectement. Or, ce sont les mêmes responsables qui manifestent l’intention de revenir à la table, ce qui renforce mon inquiétude.

La Grèce pourrait-elle conti- nuer d’appartenir à l’Union mais cesser en même temps d’être un partenaire fiable ?

« C’est en fait tout l’équilibre géopolitique de l’après-guerre froide qui est potentiellement remis en cause »

Oui, et elle pourrait, par exem- ple, ne plus remplir correctement ses obligations dans le cadre de l’espace Schengen, sachant qu’elle

a déjà le plus grand mal à gérer les

60 000 personnes, dont beau- coup viennent de Syrie, qui sont arrivées sur ses côtes. Je ne crois pas, à ce propos, qu’on lui ait ac- cordé autant d’attention qu’à l’Ita- lie, même si cette attention­là est, elle aussi, insuffisante.

La Grèce est décrite comme un facteur d’équilibre dans les Bal- kans… Ni en Macédoine, ni au Kosovo, ni en Bosnie, l’Europe et l’OTAN n’ont su jeter les bases d’un règle- ment définitif. La situation d’une Grèce qui, dans le meilleur des cas, sera en déroute sur le plan économique n’arrangera rien.

Les dirigeants grecs ont-ils pris en compte ces facteurs pour exercer une pression, voire un chantage, sur leurs partenaires ?

S’il s’agissait de cela, je ne serais pas rassuré, mais au moins aurais-je le sentiment d’une cer- taine rationalité. Autrement dit, ils tenteraient de décrocher, par ce biais, l’accord le plus favorable possible. J’ai toutefois le senti- ment qu’au sein de Syriza certains ne veulent pas rester dans l’euro et dans l’OTAN.

Vladimir Poutine peut-il se ré- jouir de ce qui se déroule ? Les voyages en Russie de M. Tsi- pras, et notamment au Forum économique de Saint-Péters- bourg, où il était le seul dirigeant

européen, n’ont débouché sur aucun résultat concret. Mais, pour M. Poutine, il y a l’opportu- nité d’assister au spectacle de la dégradation progressive des rela- tions entre la Grèce et l’Union. Dès lors, pourquoi se fatigue- rait-il, puisque le fruit pourrait tomber tout seul ? La Russie n’a pas joué la provo- cation jusqu’à présent et n’a pas fait de promesses, d’autant qu’elle sait que la Grèce n’est pas un ca- deau sur le plan économique. Elle restera prudente et jouera sur la fragilisation des équilibres ac- tuels : la Grèce peut fournir la dé- monstration que les élargisse- ments sont réversibles. Et n’oublions pas que les Etats baltes ne sont entrés dans l’Union que depuis 2004… p

propos recueillis par jean-pierre stroobants

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MARDI 7 JUILLET 2015

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Nucléaire : les derniers choix difficiles de Téhéran

La négociation marathon, qui bute encore sur des points-clés, doit se conclure d’ici au 7 juillet au soir

vienne - envoyé spécial

L es lancinantes négocia- tions sur le nucléaire ira- nien sont entrées dans une phase cruciale à la

veille de la nouvelle date butoir, repoussée au mardi 7 juillet. Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, et son homologue iranien, Mohammad Javad Zarif, les deux principaux acteurs de ces tracta- tions, se sont à nouveau rencon- trés à plusieurs reprises, diman- che 5 juillet, à Vienne, avant l’arri- vée prévue de leurs homologues chinois, russe, français, britanni- que et allemand.

Lors d’une brève déclaration, di- manche en fin d’après-midi, M. Kerry s’est montré prudent. « Il est maintenant temps de voir si nous pouvons ou pas conclure un accord », a-t-il affirmé. Il a ajouté que les négociations pouvaient encore aller « dans un sens ou dans l’autre », tout en soulignant que « des progrès authentiques » avaient été accomplis ces derniers jours. Les propos de M. Kerry sem- blaient avant tout destinés à faire pression sur les Iraniens pour qu’ils fassent des « choix diffici- les », alors que M. Zarif s’était montré optimiste. « Nous n’avons jamais été aussi proches d’un accord », a-t-il ainsi estimé, vendredi soir. De son côté, le chef de la diplo- matie française, Laurent Fabius, a relevé, en arrivant à Vienne, di- manche soir, que la question « est de savoir si les Iraniens vont accep- ter de prendre des engagements clairs ». Tout au long de la se- maine écoulée, les délégations n’ont cessé d’envoyer des signaux contradictoires. Mais « plus on s’approche de la fin, plus on bute sur les points durs », constate un diplomate occidental. Une chose paraît prévisible :

après presque deux ans de négo- ciations, qui ont déjà été prolon- gées à deux reprises, une nouvelle extension semble exclue. La date du 7 juillet est difficilement contournable. Deux jours plus tard, le Congrès américain, où de nombreux élus sont récalcitrants à tout compromis avec l’Iran, devra avoir reçu de la Maison Blanche le texte d’un accord final. Si cette échéance est dépassée, l’examen pourra alors durer soixante jours au lieu de trente. Un scénario risqué, car les adver- saires d’un accord auraient alors davantage de temps pour faire dérailler le processus.

Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry (à gauche), et son homologue iranien, Mohammad Javad Zarif, le 1 er juillet, à Vienne. SIPA

Javad Zarif, le 1 e r juillet, à Vienne. SIPA Plusieurs points fondamentaux doivent encore être

Plusieurs points fondamentaux doivent encore être réglés avant d’aboutir à un accord, dont l’ar- chitecture avait été définie dans un accord-cadre de Lausanne (Suisse), le 2 avril. D’abord, relève un diplomate occidental, il faut une clarification sur la « possible dimension militaire » (PDM) du programme nucléaire iranien, qui concerne des soupçons d’activi- tés de militarisation menées au début des années 2000. « La PDM nécessite de rétablir la confiance en faisant la lumière sur le passé », insiste cet expert.

Signal positif

L’Agence internationale de l’éner- gie atomique (AIEA) réclame, de- puis 2011, des précisions sur douze points liés à la PDM. A ce jour, Téhéran n’a répondu partiel- lement qu’à deux points.

« Si l’AIEA estime qu’il y a des matériaux nucléaires sur certains sites, elle doit pouvoir y aller », insiste un diplomate

Toutefois, le directeur de l’AIEA, le Japonais Yukiya Amano, a af- firmé, samedi, à son retour d’un voyage à Téhéran, que les ques- tions liées à la PDM pourraient être réglées d’ici à la fin de l’an- née, en cas d’accord et de coopé- ration de la part des Iraniens. Une déclaration perçue comme un signal positif alors que cette

agence de l’ONU sera amenée à jouer un rôle essentiel en s’assu- rant de la mise en œuvre d’un ac- cord entre l’Iran et les grandes puissances.

Il reste aussi à affiner le disposi- tif d’inspections, une mesure-clé pour vérifier que l’Iran respecte

ses engagements. « Personne ne

réclame un droit d’accès perma- nent et systématique à tous les sites militaires, mais si l’AIEA es- time qu’il y a des matériaux nu- cléaires sur certains sites, elle doit pouvoir y aller », insiste un diplo- mate, alors que Téhéran s’oppose à l’ouverture de ses bases militaires. Concernant la levée des sanc-

tions, la demande prioritaire des Iraniens, le mécanisme permet- tant leur réintroduction automa- tique (snapback), en cas de man- quement constaté de la part de

l’Iran, n’est « pas négociable », souligne ce diplomate. Enfin, sur le périmètre à venir du pro- gramme iranien, il faut que le breakout, à savoir le temps néces- saire pour produire assez d’ura- nium enrichi pour se doter d’une arme atomique, soit d’au moins un an pendant dix ans, « comme convenu à Lausanne », insiste un proche du dossier. Autant dire que les prochains jours ne seront pas de trop pour résoudre ces points épineux. Beaucoup dépend de M. Zarif. Il a fait un aller-retour en Iran, du 28 au 30 juin, pour consulter le Guide suprême, Ali Khamenei, arbitre de ce dossier stratégique. A son retour de Téhéran, note un diplomate, « Zarif n’est pas re- venu avec l’instruction de tuer la négociation ». p

yves-michel riols

LES DATES

de tuer la négociation ». p yves-michel riols LES DATES 2013 24 novembre L’Iran et les

2013

24 novembre L’Iran et les « P5 + 1 » (Etats- Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne) si- gnent un accord intérimaire, à Genève, qui aboutit à un gel du programme nucléaire iranien.

2015

2 avril

A Lausanne, un compromis est trouvé sur les principaux

paramètres d’un accord final.

7 juillet

Nouvelle date butoir que se sont fixée les négociateurs pour

finaliser un accord détaillé.

Début des grandes manœuvres pour former un gouvernement turc

Si aucune coalition gouvernementale ne se dessine, le président Erdogan pourrait convoquer de nouvelles élections législatives

istanbul - correspondante

A près l’élection du prési- dent de l’Assemblée na- tionale par les députés

turcs, mercredi 1 er juillet, les négo-

ciations se sont intensifiées en vue de la formation d’un gouver- nement. Les options sont de plus en plus limitées pour le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) du prési- dent Recep Tayyip Erdogan, mis en minorité lors des élections lé- gislatives du 7 juin, mais toujours premier parti au Parlement. L’hy- pothèse d’un scrutin anticipé reste possible. L’élection à la tête du Meclis (l’Assemblée nationale) du candi- dat de l’AKP, Ismet Yilmaz, a donné le coup d’envoi de la pé- riode de quarante-cinq jours du- rant laquelle un gouvernement doit être constitué et approuvé par une majorité de députés. Faute d’un accord à la date butoir,

M. Erdogan pourra dissoudre l’Assemblée, puis convoquer de nouvelles législatives. La nomination d’Ismet Yilmaz, jusqu’alors ministre de la défense, a été rendue possible par l’absten- tion de la plupart des 80 députés ultranationalistes du Parti de l’ac- tion nationaliste (MHP), qui ont ainsi refusé de soutenir le candi- dat proposé par le Parti républi- cain du peuple (CHP, kémalistes), Deniz Baykal. A cause du soutien du Parti démocratique des peu- ples (HDP, gauche prokurde), la candidature de M. Baykal a été écartée par la formation ultra- nationaliste pour qui le HDP fait le lit du « séparatisme ». Ce coup de pouce du MHP à l’AKP pourrait laisser entrevoir un rapprochement entre islamo- conservateurs et ultranationa- listes dans le but de constituer un gouvernement de coalition, mais ce scénario se heurte à de nom- breuses difficultés.

D’ici au 15 août, un gouvernement doit être constitué et approuvé par une majorité de députés

Pour le chef du MHP, Devlet Ba- hçeli, trois conditions sont indis- pensables à l’ouverture de discus- sions pour la formation d’une coalition : la réouverture de l’en- quête concernant quatre minis- tres de l’AKP accusés de corrup- tion en décembre 2013 ; l’inter- ruption du processus de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdis- tan (PKK, interdit en Turquie), engagé par M. Erdogan lorsqu’il était premier ministre ; le retour

aux fondements d’une républi-

tion possible : celle d’un gouver-

vrait inviter le chef de l’AKP,

que

parlementaire, alors que Re-

nement minoritaire de l’AKP,

Ahmet Davutoglu, à tenter de for-

cep Tayyip Erdogan entend, au contraire, renforcer les pouvoirs de sa présidence. Ces conditions sont difficilement acceptables par

soutenu au cas par cas par l’une ou l’autre des formations de l’opposition. Dans tous les cas de figure, la

mer un nouveau gouvernement. Celui-ci a déjà annoncé qu’il entendait rencontrer les diri- geants des trois autres forma-

l’entourage du président Erdogan.

composition de l’Assemblée na-

tions politiques représentées au

Processus « en deux temps »

tionale rend hautement probable la tenue d’élections législatives

Parlement dans le cadre d’un pro- cessus « en deux temps », ce qui

Si ce scénario, jugé le plus naturel

anticipées, un scénario qui n’est

pourrait repousser l’annonce

tant

l’électorat de ces deux forma-

certainement pas pour déplaire

d’un éventuel gouvernement à la

tions conservatrices est poreux,

au président Erdogan, après le ré-

fin du ramadan, après les vacan-

ne devait pas se réaliser, la consti- tution d’une « grande coalition » rassemblant l’AKP et le CHP est également évoquée, notamment

sultat décevant de sa formation lors du scrutin du 7 juin. L’AKP a perdu pour la première fois de- puis treize ans la majorité des

ces de Bayram (fêtes de l’Aïd) qui prennent fin le 19 juillet. Le calendrier politique turc se poursuivra ensuite avec la tenue

par

les milieux d’affaires qui y

550 sièges de la Chambre en obte-

du congrès national de l’AKP,

verraient un gage de stabilité. Pour les kémalistes, relégués dans l’opposition depuis plus de

nant 40 % des voix, dix de moins que lors des élections de 2011, anéantissant ainsi le projet de ré-

organisé en septembre. Si de nouvelles élections législatives sont programmées, M. Erdogan

dix

ans et menacés sur leur gau-

forme constitutionnelle que

pourrait être tenté de bouleverser

che

par le HDP, ce serait l’occasion

M. Erdogan entendait faire vali-

l’organigramme de sa formation

de revenir aux affaires, tandis que la direction de l’AKP, entre deux maux, pourrait préférer cette op- tion face à des ultranationalistes trop intransigeants. Autre solu-

der afin d’instaurer un régime présidentiel. Après la constitution du bureau de l’Assemblée dans les prochains jours, le président Erdogan de-

afin de mettre en place une ma- chine de guerre capable de lui faire regagner l’électorat qui a boudé sa formation, au pouvoir depuis 2002. – (Intérim.) p

12 | international

0123

MARDI 7 JUILLET 2015

Tunisproclame l’étatd’urgence face au «danger imminent»

Huit jours après le massacre de Sousse, le pouvoir réagit

tunis - correspondant

L a mesure marque une nouvelle séquence dans la laborieuse transition démocratique tuni-

sienne. Le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, a décrété, samedi 4 juillet, l’état d’urgence, huit jours après l’attaque djihadiste contre la station balnéaire d’El- Kantaoui, près de Sousse, sur le littoral de l’Est tunisien, qui a coûté la vie à 38 touristes étran- gers, principalement britanni- ques. Dans un discours solennel à la nation retransmis à la télé- vision nationale, le chef de l’Etat a justifié sa décision en invoquant l’existence d’un « danger immi- nent » pesant sur la sécurité du pays. Cette menace, a-t-il précisé, « nécessite le déploiement de toutes les unités sécuritaires de la police, de la garde nationale et de l’armée ». Dans les jours qui avaient suivi l’attaque de Sousse, le président avait exprimé ses réticences à re-

courir à pareil régime d’excep- tion, mais il semble s’y être résolu après avoir pris connaissance de menaces persistantes. « Nos infor- mations ainsi que celles fournies par des pays amis montrent que la fréquence des menaces a aug- menté », confirme au Monde Kamel Jendoubi, le ministre chargé des relations avec les ins- tances constitutionnelles et la société civile.

« Tour de vis sécuritaire »

En vertu d’un décret datant de 1978, l’état d’urgence renforce les pouvoirs des gouverneurs – dé- pendant du ministère de l’inté- rieur – en matière d’ordre public. Il est valable pour une durée d’un mois, renouvelable. « La procla- mation de l’état d’urgence nous permet principalement d’utiliser l’armée comme force d’appoint aux forces de la police », précise M. Jendoubi. La Tunisie avait déjà vécu sous ce régime de l’état d’ur- gence du 14 janvier 2011 (soit le jour même du départ forcé du dic-

tateur Zine El-Abidine Ben Ali) au 6 mars 2014. Cette période correspond aux turbulences d’une transition postrévolution- naire qui a finalement débouché sur l’adoption d’une Constitution en janvier 2014. Depuis le printemps 2015, la Tunisie est confrontée à une me- nace djihadiste inconnue à ce jour dans son ampleur. Alors qu’elle était jusque-là confinée dans les maquis des monts Chaambi et Semmama, près de la frontière al- gérienne, elle a pris la forme ces dernières semaines d’un terro- risme urbain visant précisément des touristes étrangers avec l’ob- jectif affiché de déstabiliser l’éco- nomie du pays. Au lendemain de l’attaque du 18 mars contre le Mu- sée du Bardo à Tunis (22 morts, dont 21 étrangers), le gouverne- ment tunisien pensait avoir dé- mantelé le réseau responsable de la plus grande opération terro- riste ayant jamais touché la capi- tale. Or l’enquête n’est guère allée très loin. Admettant les insuffi- sances de l’appareil sécuritaire tu- nisien, le président Essebsi a dé- claré samedi : « Nous avons cru que l’attaque du Bardo était la der- nière mais malheureusement il y a eu l’attaque de Sousse. » Les deux

« Nous avons cru que l’attaque du Bardo était la dernière, mais malheureusement il y a eu l’attaque de Sousse »

BÉJI CAÏD ESSEBSI

président de la Tunisie

attaques ont été revendiquées par l’organisation Etat islamique (EI). Selon Amna Guellali, la direc- trice du bureau de Human Rights Watch (HRW) pour la Tunisie, cette proclamation de l’état d’urgence marque une étape nouvelle pour la Tunisie. « Entre 2011 et 2014, l’état d’urgence avait été appliqué avec un certain relâchement, explique- t-elle. Mais ce sera autre chose cette fois-ci. L’opinion publique pousse dans le sens du resserrement de la vis sécuritaire. » M me Guellali anti- cipe une application « plus draco- nienne » des dispositions autori- sées par l’état d’urgence, notam- ment celles accordant des « pou- voirs exorbitants et exceptionnels » aux gouverneurs en matière de

Exécutions de soldats syriens à Palmyre

Le groupe Etat islamique (EI) a diffusé, samedi 4 juillet, une vidéo montrant l’exécution de 25 soldats syriens par des adolescents dans l’amphithéâtre de la cité antique de Palmyre. La vidéo d’une dizaine de minutes, diffusée par l’antenne de l’EI de la pro- vince de Homs, montre une exécution qui se serait déroulée peu après la prise par les djihadistes, le 21 mai, de Palmyre, qui abrite des ruines antiques classées par l’Unesco au Patrimoine mondial de l’humanité. On y voit 25 soldats en uniforme vert et brun être tués à bout portant dans le théâtre devant un immense drapeau noir et blanc du groupe suspendu aux ruines. Les auteurs de l’exécution semblent être des adolescents, dont certains très jeu- nes. Plusieurs dizaines d’hommes, accompagnés de quelques en- fants, assistent à la scène, assis dans les gradins.

contrôle de la presse, de manifes- tations, d’associations, de liberté de mouvements… Au lendemain de l’attaque de Sousse, le premier ministre tuni- sien, Habib Essid, avait annoncé un train de mesures sécuritaires parmi lesquelles la fermeture de 80 mosquées échappant au con- trôle de l’Etat. La police a com- mencé ces derniers jours à fermer certaines de ces mosquées ratta- chées à la mouvance salafiste ou à destituer leurs imams. Ces déci- sions ont suscité des réactions hostiles parmi les fidèles, notam- ment à Sousse et Sidi-Bouzid. Ce début d’agitation a, selon Hedi Yahmed, analyste spécialiste de la mouvance djihadiste, pesé dans la décision du président Essebsi de recourir à l’état d’ur- gence. Le parti islamiste Ennahda, partie prenante de la coalition au pouvoir dirigée Nidaa Tounès, la formation du président Essebsi, a réagi dimanche avec une pru- dence non dénuée d’ambiguïté. Il dit « comprendre » la proclama-

tion de l’état d’urgence au regard des « menaces terroristes », mais il n’exprime pas expressément une

« approbation » de la mesure. Il

appelle toutefois la population à

« soutenir [leurs] unités sécuritai-

res et militaires dans cette guerre exceptionnelle ». L’enquête policière sur l’attaque de Sousse a conduit à l’arrestation de huit personnes. Cette équipe est liée à celle qui a perpétré l’as- saut du Musée du Bardo le 18 mars. Le groupe s’est formé dans un camp de djihadistes tunisiens dans la localité libyenne de Sabra- tha, à une centaine de kilomètres de la frontière tunisienne. Deux personnes sont toujours recher- chées. Elles seraient parvenues à regagner la Libye, selon le minis- tère tunisien de l’intérieur. p

frédéric bobin

LE 21 JUILLET,ÀB RAZZAVILLE, LE MAGAZINE FORBES AFRIQUE ORGANISE LE LE RENDEZ-VOUS AFRICAIN DES DÉCIDEURS
LE 21 JUILLET,ÀB RAZZAVILLE,
LE MAGAZINE FORBES AFRIQUE ORGANISE LE
LE RENDEZ-VOUS AFRICAIN
DES DÉCIDEURS INTERNATIONAUX
avec cette année pour thème:
« L A R ÉVOLUTION NUMÉRIQUE :
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Une journée d’échanges et de débats pour :
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Le forum sera retransmis en direct
sur le site forumforbesafrique.com

L’HISTOIRE DU JOUR Rafael Correa, président très catholique, accueille le pape

quito - envoyée spéciale

C’ est un président comme l’Eglise en rêve qui a reçu le pape François, dimanche 5 juillet, en Equateur. Certes, Rafael Correa, 49 ans, se dit socialiste et parle révo-

lution, mais c’est de la doctrine sociale de l’Eglise que se réclame

le président équatorien, pas de Marx. Catholique pratiquant, marié, père de trois enfants, il va à la messe tous les dimanches. Il a été scout. Il s’oppose au mariage homosexuel et jure que

jamais il ne légalisera l’avortement. « Je suis très progressiste en matière économique et sociale, très conservateur sur les sujets de société », aime-t-il à rappeler. Docteur en économie, le président de la plus petite des nations andines a obtenu son diplôme à l’Université catholique de Lou- vain-la-Neuve, en Belgique, vivier de l’intelligentsia latino-amé- ricaine de gauche. Sa « révolution citoyenne », qui défend la jus- tice sociale et les droits de la nature, a de quoi plaire au pape. Mais la bienveillance n’est pas le principal trait de caractère de M. Correa. Victimes de ses insultes et anathèmes, ses adversaires de droite

en témoignent. Nombre de ses an- ciens amis de gauche aussi qui, à l’ins- tar de l’ex-président de l’Assemblée constituante Alberto Acosta, se sen- tent « trahis par un président réaction- naire à tout point de vue ». En octo- bre 2013, trois députées d’Alianza Pais, la formation du président, ont été sus- pendues pendant un mois. Elles

avaient osé proposer la dépénalisa- tion de l’avortement en cas de viol. Rafael Correa a fait de la venue du pape une affaire personnelle. Personne ne sait combien il en coûtera aux 15 millions d’Equato- riens. Mais la visite papale se chiffrera en « millions de dollars ». Quelques (rares) voix s’en indignent, en rappelant que l’Equateur est un pays laïc. La stratégie médiatique déployée par le gouver- nement exaspère l’opposition, qui dénonce une récupération politique. Sur les panneaux qui bordent routes et avenues, les pa- roles du pape apparaissent en lettres géantes. « Les énormes iné- galités qui existent entre nous devraient nous inquiéter », dit l’une. « Les pays pauvres doivent avoir pour priorité l’éradication de la misère et le développement social de leurs habitants », dit l’autre. Les prélats s’inquiètent de ce climat. « Les mots du Saint-Père ne peuvent jamais être compris d’un point de vue idéologique ou politique », a déclaré le porte-voix de la conférence épiscopale David de la Torre. Depuis plusieurs semaines, les manifesta- tions se multiplient contre le président Correa. L’opposition – hétéroclite – est fermement décidée « à faire savoir au pape ce qui se passe dans le pays ». D’aucuns appellent à profiter de la Sainte Messe. Le président a déclaré qu’il était disposé à ne pas y assister « pour éviter que l’image du pays n’en souffre ». En bon catholique, Rafael Correa a le sens du sacrifice. p

marie delcas

CATHOLIQUE PRATIQUANT, MARIÉ, PÈRE DE TROIS ENFANTS, IL VA À LA MESSE TOUS LES DIMANCHES

LES CHIFFRES

ENFANTS, IL VA À LA MESSE TOUS LES DIMANCHES LES CHIFFRES 3 000 djihadistes tunisiens Selon

3 000

djihadistes tunisiens Selon les estimations, c’est le nombre de Tunisiens partis se battre en Syrie, en Irak et en Libye aux côtés de groupes isla- mistes extrémistes. La Tunisie serait ainsi le premier fournis- seur de combattants étrangers sur ces théâtres d’affrontements.

500

combattants de retour Selon les autorités tunisiennes, les djihadistes tunisiens rentrés au pays représentent la princi- pale menace pour la sécurité du pays. Ainsi, d’après des sources officielles, Seifeddine Rezgui, le jeune homme qui a mené l’atta- que le 26 juin contre un hôtel d’El-Kantaoui, près de Sousse, qui a coûté la vie à 38 touristes, s’est entraîné au maniement des armes en Libye, pays frontalier de la Tunisie. C’est aussi le cas

des deux auteurs de l’attentat du Musée du Bardo, le 18 mars à

Tunis (22 morts). Les deux atta- ques ont été revendiquées par le groupe Etat islamique.

ALLEMAGNE

AfD se dote d’une direction xénophobe

Le parti eurosceptique Alternative pour l’Allemagne (AfD) a élu, samedi 4 juillet, sa présidente, Frauke Petry, tenante d’une ligne dure et anti-immigrés au détriment du fondateur du parti, Bernd Lucke, partisan d’une ligne plus mesurée. M me Petry prône le dialogue avec le mouvement anti-islam Pegida. – (AFP.)

SYRIE

Frappes américaines contre le fief de l’EI

La coalition internationale dirigée par les Etats-Unis a mené des raids aériens sans précédent sur Rakka, la « ca- pitale » autoproclamée de

l’organisation Etat islamique en Syrie, faisant au moins

30 morts. Dans un communi-

qué publié dimanche 5 juillet, la coalition a indiqué avoir procédé samedi à 26 frappes dans le nord de la Syrie, dont

18 près de Rakka. Les autres

raids ont visé Kobané et Has- setché, des secteurs où l’EI combat les forces kurdes. Ces « importantes frappes » vi- saient à « priver Daech [acro- nyme en arabe de l’EI] de la capacité de déplacer des maté- riels militaires à travers la Sy- rie et en direction de l’Irak », a expliqué le porte-parole de la coalition, le lieutenant-colo- nel Thomas Gilleran. – (AFP.)

NIGERIA

Deux attentats font 15 morts à Jos

Deux attentats à la bombe, dans une mosquée et dans un restaurant de la ville de Jos (centre), ont provoqué la mort d’au moins 15 person- nes, dimanche 5 juillet au soir. Il n’y a pas eu de reven- dication, mais les habitants de Jos attribuent ces attentats au groupe djihadiste Boko Haram, qui a déjà tué des centaines de personnes dans cette ville. – (AP.)

0123

MARDI 7 JUILLET 2015

planète | 13

Dans la Creuse, les projets de mines d’or inquiètent

Les prospections avaient été autorisées par Arnaud Montebourg, alors ministre du redressement productif

lussat (creuse) - envoyée spéciale

L es parcelles agricoles des- sinent de longues lignes jaunes entrecoupées par les balles de foin. Sur ces

terres d’élevage de la Creuse, en- tre Guéret et Montluçon, Ma- thieu Couturier, agriculteur âgé de 30 ans, montre sa ferme et l’étendue d’épis de blé où se sont glissés quelques coquelicots et bleuets. Depuis deux ans, ce Creu- sois se convertit à l’agriculture biologique. Il souhaite investir encore pour vendre ses volailles sur place : « Mais avec ce projet de mines, j’hésite vraiment », dit-il. Son champ de céréales est situé sur le « PER », le permis exclusif de recherche dit de « Villeran- ges », accordé à la compagnie mi- nière Cominor, une filiale de la canadienne La Mancha, en 2013. Sur cette surface de 47 kilomètres carrés qui couvre sept commu- nes, l’entreprise est autorisée à prospecter les sols pour évaluer leur teneur en or. Au total, une di- zaine de permis de recherche ont été octroyés entre 2013 et 2015, sous l’impulsion de l’ancien mi- nistre du redressement productif Arnaud Montebourg, désireux de relancer l’industrie minière dans l’Hexagone. La dernière mine aurifère en France, celle de Salsi- gne, dans le Languedoc-Rous- sillon, avait fermé en 2004, après plus d’un siècle d’exploitation. Dans la Creuse, la première phase de recherche – des prélève- ments de roche en surface – a pris fin en février. « Les résultats étant

Montluçon Lussat Guéret CREUSE Châtelet Aubusson 10 km
Montluçon
Lussat
Guéret
CREUSE
Châtelet
Aubusson
10 km

encourageants, nous voulons pas- ser à une deuxième étape, avec des sondages plus profonds », expli- que Tanguy Nobilet, géologue pour Cominor. « Nous n’envisa- geons pas d’exploitation à ce stade, affirme Dominique Delorme, por- te-parole de Cominor ; cela dépen- dra de notre prochaine phase de recherche et du cours de l’or. » Cette incertitude alimente les inquiétudes dans le village de Lus- sat, situé au beau milieu du PER. Les riverains redoutent de voir se creuser des mines à ciel ouvert ra- vageant le paysage vert du Limou- sin. « Si mon village va être rasé, ça m’intéresse de le savoir », s’enhar- dit Rémi Bodeau, le maire de cette commune de 450 habitants, dont une vingtaine d’agriculteurs. L’as- sociation Oui à l’avenir, qui milite notamment contre l’enfouisse- ment des déchets nucléaires dans la région, s’est emparée du dos- sier. Parallèlement, Mathieu Cou- turier et des riverains de Lussat et des villages alentour ont monté

Trois fois plus de déchets nucléaires d’ici à 2080

Le démantèlement des réacteurs mis à la retraite contribuera à cette augmentation

L a France, deuxième pays

dans le monde en nombre

de réacteurs nucléaires (58),

derrière les Etats-Unis, n’en a pas fini avec ses déchets radioactifs. Et la réduction de la part du nu- cléaire dans le mix électrique français, de 75 % à 50 % « à l’hori- zon 2025 », va, avec le démantèle- ment des réacteurs qui seront mis à la retraite, contribuer à augmen- ter à brève échéance le volume de déchets radioactifs, notamment de « très faible activité » (TFA) et « ceux de faible et moyenne acti- vité à vie courte » (FMA-VC). « Fin 2013, la France comptait 1,46 million de m 3 de déchets ra- dioactifs, contre 1,32 million fin 2010, et ce volume devrait tripler d’ici à 2080 pour atteindre 4,3 mil- lions de m 3 de déchets nucléaires », explique Michèle Tallec, respon- sable du service inventaire et pla- nification à l’Agence nationale pour la gestion des déchets ra- dioactifs (Andra). L’établissement public a publié, jeudi 2 juillet, son Inventaire national des matières et déchets radioactifs 2015 (une pu- blication triennale). 60 % de ces déchets provien- nent du secteur électronucléaire, 27 % de la recherche, 9 % de la dé- fense, 3 % de l’industrie non nu- cléaire et 1 % du secteur médical. La grande majorité, 60,4 %, sont des déchets FMA-VC, 30 % des TFA. Les déchets de haute activité (HA) ne représentent que 0,2 % du vo- lume, mais concentrent 98 % de la radioactivité. Les contraintes du stockage diffèrent évidemment selon la nature des déchets et leur période d’activité. Le Césium 137, qui perd la moitié de sa radioacti- vité en trente ans, devra être isolé durant trois cents ans, là où l’acti- vité du plutonium 139 n’aura

baissé de moitié qu’au bout de 25 000 ans, et après 4,5 milliards d’années pour l’uranium 238. Selon Michèle Tallec, « 90 % des déchets produits en France dispo- sent déjà de sites de stockage, les 10 % restants étant de faible et moyenne activité à vie longue et de haute activité », ceux pour les- quels il faut encore trouver un site. Les déchets de haute activité et de moyenne activité à vie longue de- vraient être enfouis sur celui de Bure (Meuse), dans le Centre in- dustriel de stockage géologique, mais la demande d’autorisation de l’Andra attend la décision de l’Agence de sûreté nucléaire, qui devrait intervenir en 2017.

« France nucléaire »

Sur place, les opposants au projet contestent ce choix. Regroupés dans le Collectif contre l’enfouisse- ment des déchets radioactifs, ils dénoncent une « France nucléaire qui croule sous les déchets de cette industrie dite propre” ». Le site d’enfouissement des déchets TFA-VC sis à Morvilliers (Aube) de- vrait, lui, arriver à saturation entre 2020 et 2025. « Il faut trouver des solutions et optimiser la gestion des déchets pour préserver la ressource rare qu’est le stockage », estime M me Tallec. Deux scénarios sont plus étudiés par l’agence : la « poursuite de la production élec- tronucléaire » et le « non-renouvel- lement » de cette production, pre- nant en compte une durée stricte de fonctionnement des réacteurs de quarante ans. Les déchets de démantèlement sont pour 80 % des déchets conventionnels, des gravats et des métaux, et pour 20 % des déchets radioactifs. p

rémi barroux

l’association Stop Mines 23 et pré- senté une liste d’opposition aux élections municipales « pour sen- sibiliser les locaux aux problèmes du PER ». Des tracts jaunes « Non aux mines » ont commencé à apparaître dans le village.

Arsenic, plomb et mercure

Si les associations se mobilisent, c’est que les mines d’or sont histo- riquement responsables de gra- ves pollutions environnementa- les. Les sols aurifères sont généra- lement chargés en métaux lourds toxiques comme l’arsenic, le plomb ou encore le mercure. L’ex- ploitation du minerai engendre des déchets susceptibles de conta- miner l’environnement s’ils sont mal pris en charge. La mine de Salsigne en est un triste exemple :

un rapport de l’Institut de veille sanitaire de 2005 concluait à une surmortalité des populations ri- veraines par cancer du poumon et de l’appareil digestif de 80 % à 110 % entre 1969 et 1998, « proba-

blement explicable par contami- nation environnementale ». « Nous ne voulons pas de ça ici, s’exclame Jean-Pierre Ferant, re- traité et membre de Oui à l’ave- nir ; si un ministre avait une mai- son ici, il n’y aurait jamais eu de PER. » Les associations se soucient en priorité de l’eau, mais Cominor assure que les recherches se font loin des zones de captage et que les teneurs en arsenic et autres métaux lourds dans les sous-sols creusois sont bien inférieures à celles observées à Salsigne. « C’est inimaginable d’avoir des mines à ciel ouvert ici à côté », s’inquiète Nicolas Simonnet, vice-président du conseil général de la Creuse. Le département a voté une motion contre le PER à l’unanimité en 2014. Le nouveau conseil général élu en mai ne s’est pas encore exprimé sur la ques- tion, mais M. Simonnet main- tient son opposition. Trois villages plus loin, à la mine du Châtelet, l’or a été abondam-

« Si un ministre avait une maison ici, il n’y aurait jamais eu de permis exclusif de recherche »

JEAN-PIERRE FERANT

retraité, membre de l’association Oui à l’avenir

ment exploité de 1905 à 1955. Le maire, Jacques Constantin, mon- tre fièrement la photographie en noir et blanc de deux mineurs qui portent un lingot d’or. Mais la gloire du minerai fait aussi écho à un passé douloureux : les déchets toxiques laissés à l’abandon et dé- couverts dans les années 1990. Le site n’est réhabilité définitive- ment que depuis trois ans et l’en- fouissement des déchets a coûté près de 5 millions d’euros à l’Etat.

« On a épuisé quatre ou cinq pré- fets pour obtenir ces travaux », se souvient M. Constantin. A Lussat, les partisans des mines sont discrets, invisibles ou inexis- tants. Une « majorité silencieuse », pour Dominique Delorme, de Co- minor, qui assure que certains agriculteurs aimeraient profiter de l’aubaine et céder leur parcelle. « L’économie agricole se porte mal, abonde Nicolas Simonnet, le sa- laire annuel moyen est d’environ 15 000 euros. » Si la plupart des agriculteurs concernés ont autorisé Cominor à entrer sur leurs terres pour la pre- mière phase des recherches, ils semblent plus réticents pour la deuxième étape. « Si on me disait demain qu’il n’y a pas de projet, qu’ils n’ont rien trouvé et qu’ils s’en vont, je serais content, affirme Thierry Chazette, exploitant d’une surface de 290 hectares. On est bien petits face à une multina- tionale. » p

mathilde gracia

© AFP Photo Franck Fife
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14 | france

0123

MARDI 7 JUILLET 2015

Sarkozy-Juppé, le choc des styles et des militants

Les deux rivaux se sont affrontés à distance ce week-end en réunissant leurs partisans, l’un à la Fête de la violette, l’autre à un barbecue

l’un à la F ête de la violette, l’autre à un barbecue M. Sarkozy a multiplié
l’un à la F ête de la violette, l’autre à un barbecue M. Sarkozy a multiplié

M. Sarkozy a multiplié les bains de

foule, en entretenant un rapport affectif avec ses fidèles. Après avoir échangé des dizaines de bises et de poignées de main, il leur a lancé une déclaration d’amour. Ou pres- que : « Mes amis, vous êtes si géné- reux et si amicaux… Quand je vous vois, je comprends pourquoi je de- vais revenir. (…) J’ai besoin de vous ! Et de vous seulement ! »

Distance naturelle

M. Juppé joue aussi le jeu mais

avec plus de réserve. Samedi, il a fait le tour des tables, ne refusant jamais une photo ou une poignée de main. Mais très vite, une dis- tance s’installe naturellement en- tre l’ex-premier ministre et ses sympathisants. La plupart du

temps, ils lui demandent poli- ment l’autorisation avant de pren- dre une photo ou un selfie. « Il ne

faut surtout pas le changer. Les son- dages sont bons parce qu’il est comme il est », analyse son con- seiller Gilles Boyer. Sur le fond, les styles divergent également. Les deux ténors tien- nent des discours radicalement différents devant leur auditoire. Très offensif, Nicolas Sarkozy a cri- tiqué « le manque de leadership » de François Hollande et l’attitude de « girouette » de François Bay- rou. Il a aussi moqué Manuel Valls et fait huer les ministres de la jus- tice et de l’éducation nationale, Christiane Taubira et Najat Val- laud-Belkacem, avant de recevoir une ovation lorsqu’il a jugé que « les immigrés doivent s’adapter à la France et non le contraire ». Alain Juppé, lui, ne tente pas d’obtenir des effets de salle. Il se projette vers 2017, évoque les « atouts de la France » et prône

l’apaisement et le rassemblement. « Il faudra éviter ce qui divise inuti- lement. (…) Nous avons parfois le talent de faire repartir des débats qui ne sont pas dans les préoccupa- tions prioritaires des Français », a- t-il expliqué, samedi, dans une pi- que évidente à Nicolas Sarkozy. Pour l’instant, ces différences en- tre les deux hommes n’ont pas en- flammé les débats. Il est trop tôt pour se déchirer. Mais les crispa- tions ne manqueront pas de s’éta- ler en public à l’approche de la pri- maire, prévue en novembre 2016. « Quand je n’entends pas, c’est que je fais semblant d’être sourd. Quand je ne vois pas, c’est que je fais semblant d’être aveugle. Mais ça n’aura qu’un temps », a prévenu Nicolas Sarkozy, samedi, à propos des critiques à son encontre. p

matthieu goar et alexandre lemarié

suresnes (hauts-de-seine), la ferté-imbault (loir-et-cher) -

envoyés spéciaux

S amedi 4 juillet, 12 h 45, la

silhouette de Nicolas

Sarkozy apparaît à l’entrée

du domaine champêtre de

La Ferté-Imbault (Loir-et-Cher), où se déroule la Fête de la violette. L’arrivée de la star du jour, sous une pluie battante, entraîne des réactions exaltées : la députée d’Indre-et-Loire, Claude Greff, se rue pour rejoindre sa place sous le chapiteau, glisse, et tombe sur la terre mouillée. Des militants dé- valent un escalier et sprintent pour approcher leur idole. En trente secondes, une nuée de près de cent personnes s’est formée autour de l’ancien chef de l’Etat. Les uns veulent une photo, les autres une poignée de main… Sous le chapiteau, ses partisans se mettent debout sur leur chaise, un drapeau tricolore à la main, et scandent « Nicolas, Nicolas ». Le show politique peut commencer. Au même moment, à la minute près, Alain Juppé s’avance, lui, d’un pas mesuré dans un jardin- terrasse de Suresnes (Hauts-de- Seine), où son équipe a organisé un barbecue pour récolter quel- ques dons et remercier les sou- tiens du maire de Bordeaux. Pas de sprint, pas de glissade. Les jeu- nes lancent quelques « Juppé, Juppé », qui couvrent la musique jazzy. Mais la plupart des invités restent sagement à leur table. L’ex- premier ministre fait le tour, serre des mains puis s’assoit, filmé par les caméras : « Retournez-vous, les premiers orateurs sont derrière vous », lance-t-il aux journalistes qui l’observent. Deux salles, deux ambiances…

L’un rêve de revanche sur François Hollande, l’autre se pose en homme d’Etat capable de rassembler

Ce premier week-end d’été a souli- gné jusqu’à la caricature l’une des évidences de la prochaine pri- maire à droite pour la présiden- tielle : les deux favoris ont des sty- les très différents. L’un rêve de re- vanche sur François Hollande, multiplie les critiques contre ses adversaires, et tient des propos cli- vants sur l’islam ou l’immigra- tion. L’autre met en avant les ré- formes nécessaires et se pose en homme d’Etat capable de rassem- bler « même les déçus de François Hollande ». Ainsi, les deux rivaux ne réunissent pas les mêmes par- tisans et n’affichent pas la même stratégie : M. Sarkozy mise sur la base militante, alors que M. Juppé cible davantage les sympathisants de droite et du centre.

Relation passionnelle

La Fête de la violette, organisée par

les sarkozystes Guillaume Peltier

et Geoffroy Didier, est l’archétype

de la réunion des inconditionnels de l’ancien président de la Répu- blique. Le cœur battant de la Sarkozie peut y trouver tout l’atti-

rail du parfait militant : des stands

y vendent des badges, des dra-

peaux, des briquets ou des stylos à l’effigie de leur champion. Des sacs vendus 5 euros reprennent le slo- gan de M. Sarkozy « L’alternance est en marche, rien ne l’arrêtera ». Parmi les 3 500 partisans réunis, selon les organisateurs, certains portent des tee-shirts sur lesquels est écrit : « Tous avec le grand Nico- las ! » Tous entretiennent une re- lation passionnelle, quasi senti- mentale avec leur « Nicolas ». « Je l’aime. Il a quelque chose de magi- que », s’emballe Geneviève Du- pont, une retraitée de 72 ans, ve- nue de La Rochelle pour l’occasion. Michèle Riffaud, 56 ans, venue du Val-d’Oise, abonde : « Il est très ha- bile et intelligent. Cela se voit rien que dans son regard ! » A Suresnes, aucun produit dérivé n’est en vente. Ni drapeaux, ni bad- ges. Seuls les jeunes partisans d’Alain Juppé portent des tee- shirts #lesjeunesvotentJuppé. Autour des grillades, parmi les quelques centaines de personnes, les plus fervents partisans du maire de Bordeaux le présentent comme l’homme de la situation, en critiquant souvent le précédent

Alain Juppé, à Suresnes (Hauts-de-Seine), samedi 4 juillet.

OLIVIER LABAN-MATTEI/MYOP POUR « LE MONDE »

Nicolas Sarkozy, à La Ferté-Imbault (Loir-et-Cher), le 4 juillet.

OLIVIER CORET/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

quinquennat 2007-2012. « Cette fois-ci, il faudra un président avec une stature d’homme d’Etat. Le “Casse-toi pov’con” m’a marqué », témoigne Christophe Brunelle, chargé de cours à l’université d’Avi- gnon, rejoint par François, venu de Reims (Marne) et salarié dans une entreprise de champagne. « Juppé sera plus posé, plus réfléchi, notam- ment à l’international », prédisent- ils. La grande différence avec les meetings de Nicolas Sarkozy est également que l’on croise des mili- tants centristes. A l’instar d’Em- manuel, adhérent de l’UDI à Ver- sailles. « La dérive droitière de Sarkozy depuis 2012 me dérange », explique celui qui vient de lancer un comité local juppéiste. Chacun à sa façon, les deux hom- mes cultivent le lien avec cette base indispensable pour la suite. D’abord sur la forme. Samedi,

Jean-Marie Le Pen s’invite dans la campagne de sa petite-fille

Pour Marion Maréchal-Le Pen, chef de file FN en Provence-Alpes-Côte d’Azur, « avoir de l’expérience n’est pas un argument suffisant »

le pontet (vaucluse) - envoyé spécial

E n théorie, Jean-Marie Le Pen ne devait pas pertur- ber la campagne de sa peti-

te-fille Marion Maréchal-Le Pen pour les élections régionales de décembre en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Le cofondateur du FN s’est pourtant invité dans les conversa- tions à l’occasion du lancement de la campagne de la députée du Vau- cluse, dimanche 5 juillet, sur l’hip- podrome du Pontet (Vaucluse). Le 2 juillet, le patriarche fron- tiste s’était permis une petite pi- que à l’encontre de la jeune femme, estimant qu’à 25 ans elle n’avait « ni l’expérience ni le gaba- rit » pour diriger la troisième ré-

gion la plus riche de France. La re- marque a agacé dans l’entourage de la candidate, d’autant plus qu’une lettre anonyme – un ou plusieurs élus frontistes de la ré- gion en sont les auteurs – a circulé ces derniers jours pour demander à M. Le Pen de se présenter.

Contexte familial tendu

« C’est une question qu’il ne se po- sait pas quand il me poussait à être candidate aux législatives, à 22 ans. Avoir de l’expérience et un bilan n’est pas un argument de campagne suffisant », a répliqué, dimanche, Marion Maré- chal-Le Pen dans un aparté avec la presse. Certains de ses proches, eux, se font plus durs, comparant

le comportement du cofondateur du FN à celui d’un « chiffonnier ». Dans ce contexte politique et fa- milial compliqué, le rendez-vous du Pontet se voulait malgré tout festif, entre les stands d’aïoli, de lavande et de rosé gris cuvée spé- ciale « Marion ». La candidate du Front national souhaitait présen- ter ses têtes de liste départemen- tales dans un cadre rappelant les fêtes des « Bleu-blanc-rouge », ces rassemblements du FN inspirés par la Fête de L’Humanité, qui ont disparu il y a quelques années. Un des visages les plus scrutés était celui d’Olivier Bettati, ancien adjoint de Christian Estrosi à la mairie de Nice, et intronisé tête de liste du FN dans les Alpes-Mariti-

« Nous ne voulons pas de la PACA Black- Blanc-Beur, mais de la PACA bleu- blanc-rouge »

MARION MARÉCHAL-LE PEN

tête de liste FN en PACA

mes. Ce transfuge de l’UMP est censé permettre à M me Maré- chal-Le Pen de grignoter l’électo- rat de droite classique à M. Estrosi, candidat des Républicains pour la région. « Je serai le candidat d’une

droite décomplexée. A l’UMP, les bobos ont pris le pouvoir », estime M. Bettati. Un sondage publié jeudi 2 juillet par Paris Match donne Marion Maréchal-Le Pen en tête au pre- mier tour du scrutin, mais battue par son adversaire de droite au se- cond tour. « Les Alpes-Maritimes sont un département fondamental pour l’emporter. Il faut qu’elles bas- culent et que l’on récupère tous les UMP patriotes qui hésitent à voter pour nous », plaide la députée. Son discours prononcé devant près de 2 000 personnes s’effor- çait en tout cas de rassembler l’en- semble de la droite. « La politique doit être la moins contraignante possible pour être efficace. Il est

temps de changer, il en va de notre survie », a débuté la jeune femme, libérale revendiquée. Elle a pour- suivi en dénonçant « le remplace- ment continu d’une population par une autre, qui apporte avec elle sa culture, ses valeurs et sa religion », et en s’en prenant aux « femmes qui se voilent, qui se cachent pour mieux nous cracher au visage ». Et alors que la crise des migrants continue de secouer la Méditerra- née, elle a prévenu : « Hors de question que notre région passe de la Riviera à la favela. Nous ne vou- lons pas de la PACA Black-Blanc- Beur, mais de la PACA bleu-blanc- rouge. » Un propos que n’aurait pas renié Jean-Marie Le Pen. p

olivier faye

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MARDI 7 JUILLET 2015

france | 15

A Calais, des migrants tentent de forcer le tunnel

Une intrusion massive a perturbé le trafic le 3 juillet au soir . Du jamais-vu depuis l’époque du centre de Sangatte

calais - envoyé spécial

C e n’était plus arrivé dans ces proportions depuis les années Sangatte, ce centre d’accueil des mi-

grants de Calais, fermé en 2002 par Nicolas Sarkozy après être de- venu ingérable. Le trafic du tunnel sous la Manche a été extrême- ment perturbé dans la nuit du vendredi 3 au samedi 4 juillet, en raison des nombreuses tentatives d’intrusion de migrants espérant rejoindre le Royaume-Uni. Un événement qui risque d’être le premier d’une longue série cet été. Plusieurs milliers de migrants, principalement des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais et des Afghans, se massent autour de Calais. La pression migratoire dans le Calaisis est en effet direc- tement indexée sur le nombre de candidats à l’exil traversant la Mé- diterranée. Or, aux beaux jours, avec la météo plus clémente, les embarcations de fortune sont beaucoup plus nombreuses à se risquer à prendre la mer : au moins 40 000 migrants ont ainsi réussi à rejoindre les côtes italien- nes depuis le 1 er janvier. « A l’époque de Sangatte c’était fréquent », note Dominique, un cadre retraité d’Eurotunnel qui fournit bénévolement des géné- rateurs aux migrants. « Cela n’était plus arrivé depuis long- temps, mais cela va se multiplier puisque les candidats au passage sont désormais plus de 3 000 », poursuit-il. « On annonce même le chiffre de 5 000 d’ici la fin de

LE CONTEXTE

m ême le chiffre de 5 000 d’ici la fin de LE CONTEXTE COOPÉRATION Paris et

COOPÉRATION

Paris et Londres ont décidé, jeudi 2 juillet, de renforcer leur coopération pour dissuader les migrants de se rassembler à Ca- lais dans l’espoir de rejoindre le Royaume-Uni. Les ministres de l’intérieur français et britannique, Bernard Cazeneuve et Theresa May, sont convenus de renforcer les « dispositifs complémentaires indispensables afin d’empêcher l’accès au port par la plage, mais aussi pour sécuriser l’accès au tunnel sous la Manche ».

l’été », avance le blogueur Phi- lippe Wannesson. La particularité de l’intrusion de vendredi soir à Calais, c’est de s’être faite en masse. « Environ 150 migrants ont tenté de s’intro- duire sur les quais d’embarque- ment », a indiqué la préfecture du Pas-de-Calais. Le trafic a dû être interrompu et n’a pu reprendre que vers 0 h 45, provoquant de très longues files de voitures à l’embarquement. « On doit véri- fier, on regarde chaque wagon, chaque navette », a détaillé un porte-parole de la préfecture pour justifier le retard. L’assaut a été mené par des groupes très jeunes, composés aussi bien d’hommes que de femmes, principalement originaires du continent africain, le tout dans un « silence impres- sionnant », a pu constater l’AFP.

Grillages sophistiqués

L’assaut de vendredi n’est toute- fois pas le premier. Le 30 juin, déjà, les CRS avaient investi le site d’Eurotunnel face à des tentatives d’intrusion, et le trafic avait été perturbé. « Les migrants présents dans le Calaisis en ce moment cherchent par tous les moyens à traverser la Manche. Nous subis- sons des tentatives d’intrusion tous les soirs », a révélé à cette oc- casion un porte-parole d’Euro- tunnel. « Ils grimpent sur le toit des navettes et espèrent pouvoir entrer dans les camions une fois le convoi parti », explique Philippe Wannesson. Au-delà de la pression migra- toire conjoncturelle, la tentative d’intrusion groupée du 3 juillet est la conséquence directe de la grève des marins de la SCOP Sea- France, engagés dans un conflit social avec le groupe Eurotunnel. Lancée le 28 juin, leur grève a tota- lement bloqué le port de Calais durant la semaine et empêché le transit des camions. Les files d’at- tente de véhicules à l’arrêt ont provoqué un afflux massif de mi- grants venus de toute la région. Les embouteillages à l’entrée du port ou du tunnel constituent pa- radoxalement les conditions idéales pour les tentatives de pas- sage côté britannique. Les véhicu- les sont à l’arrêt et il est alors moins dangereux d’essayer de s’y glisser clandestinement. D’ordinaire, les camions ne cir- culent pas le samedi et le diman-

Des migrants se dirigent vers la « jungle ». Le campement est situé juste à
Des migrants se dirigent vers
la « jungle ». Le campement est
situé juste à côté de la route
empruntée par les camions
pour rejoindre l’Angleterre.
ANTOINE BRUY POUR « LE MONDE »

che. Le trafic sommeille. Beau- coup de migrants ont donc pensé, vendredi, qu’il s’agissait de leur dernière chance de passage de la semaine – le week-end, en temps normal, c’est « repos » chez la plu- part des migrants. En réalité, la préfecture du Pas-de-Calais avait autorisé exceptionnellement les camions à circuler ce week-end afin de rattraper le temps perdu en semaine. Samedi 4 juillet, dans l’immense bidonville toléré qui s’est consti- tué dans la lande autour de Calais, près du centre Jules-Ferry, le nou- veau bâtiment en dur ouvert en janvier par le ministère de l’inté- rieur, personne ne semblait au courant de la tentative nocturne. L’atmosphère était à la détente au milieu des tentes qui ont désor- mais pris des allures de village in- ternational bien organisé. A l’en- trée, on trouve un café afghan

Ce genre de coup de force risque de se banaliser, estiment beaucoup de bénévoles

tenu par un quadragénaire pro- lixe, Noriskany Sikander. Plus loin, il y a un « restaurant », une église orthodoxe pour les Erythréens et deux mosquées pour les musulmans. La « jungle » compte même aujourd’hui une « école » gérée par des Soudanais. Le genre de coup de force du 3 juillet sur le tunnel risque fort de se banaliser, estiment beaucoup de bénévoles, alors que les ca-

mions étaient les cibles privilé- giées des migrants ces dernières années. La plupart n’hésitaient plus à tenter leur chance sur l’autoroute A16, le long du littoral, profitant des fréquents bouchons créés par les tempêtes déviant les ferries, ou le ralentissement du trafic lors des contrôles. Les deux méthodes sont aussi dangereuses l’une que l’autre. Sur l’A16, la vitesse était déjà limitée à 110 km/h, mais la préfecture vient de l’abaisser à 90 km/h en raison des nombreux passages de clan- destins sur les voies. Le 30 juin, le corps sans vie d’une Erythréenne de 23 ans y a été retrouvé. Le 26 juin, un Ethiopien s’est, lui, tué aux abords du tunnel en escala- dant un train en mouvement. L’homme a été projeté sur un py- lône. Selon le prix qu’ils payent, selon leur chance, les migrants mettent entre quelques jours et

cinq mois à passer côté anglais. La traversée coûte chaque année la vie à une poignée d’entre eux : entre deux et quinze, selon les chiffres connus. Alors que l’accès à la rocade menant au port est en train d’être protégé par des grillages sophistiqués, l’assaut groupé du 3 juillet évoque ceux auxquels sont confrontées les enclaves es- pagnoles de Ceuta et Melilla, sur la côte du Maroc. De hauts murs grillagés, rehaussés d’année en année, y barrent en effet l’accès à l’Union européenne. Pour con- tourner ces murs devenus quasi infranchissables, les migrants ont fini par mettre en place des « attaques » massives préparées dans le plus grand secret, afin de désorienter au maximum les forces de l’ordre. p

geoffroy deffrennes et élise vincent (à paris)

A Marseille, la rénovation urbaine en panne

La secrétaire d’Etat à la ville se rend sur place lundi pour discuter des crédits ANRU inutilisés

marseille - correspondance

D ans six mois, Marseille perdra-t-elle définitive- ment une partie des

303 millions d’euros que l’Etat lui

a attribués dans le cadre du pro- gramme 2005-2015 de l’Agence

nationale de rénovation urbaine (ANRU) ? « Au 1 er juillet, 87 millions d’euros de cette enveloppe restent encore à engager sur des dossiers concrets, s’inquiète Myriam El Khomri, secrétaire d’Etat char- gée de la politique de la ville. L’ar- gent est là et ce serait un message terrible à adresser aux habitants des quartiers populaires que de ne pas l’utiliser. » Lundi 6 juillet, la secrétaire d’Etat du gouvernement Valls de- vait profiter d’un déplacement à Marseille avec le ministre de l’éco- nomie, Emmanuel Macron, pour présider un comité technique sur le sujet. Sa quatrième visite offi- cielle sur le terrain depuis le début de l’année, pour ce que

M me El Khomri définit elle-même

comme une « stratégie de mise en

tension permanente des différents partenaires, pour aller le plus vite possible ». « J’ai fait de ce dossier une priorité, car la situation de l’habitat, dans certains quartiers de Marseille, est indigne de notre

République », explique la secré- taire d’Etat, qui a déjà prévu de re- venir sur le Vieux-Port le 17 juillet, pour la signature du contrat de ville avec les collectivités locales, et le 12 septembre pour un nou- veau point d’étape sur la rénova- tion urbaine.

« Ni dérogation, ni report »

L’utilisation des crédits ANRU, qui servent à rénover les zones d’ha- bitats dégradés, comme les cités de La Castellane ou des Flamants, provoque une polémique depuis quelques mois à Marseille. Fin 2014, le préfet de région, Michel Cadot, avait révélé que seuls 62 % des crédits accordés par l’Etat avaient été utilisés en neuf ans. « Il n’y aura ni dérogation, ni re- port sur l’ANRU 2 qui commencera

en 2016 », annonçait-il alors, ap- pelant à une « mobilisation géné-

rale » des collectivités pour qu’el- les déposent des projets permet- tant d’engager les 122 millions d’euros encore disponibles avant la clôture du premier programme ANRU, le 15 novembre. Dans son discours du 29 mai, Manuel Valls a tancé les élus lo- caux qui lui demandaient des fonds pour la future métropole Aix-Marseille en leur rappelant leurs négligences face aux crédits à la rénovation urbaine. La question anime également les conseils municipaux et com- munautaires. Lundi 29 juin, l’ad- jointe au logement, Arlette Fruc- tus (UDI), s’est lancée dans un long plaidoyer de son action à la tête du GIP Marseille rénovation urbaine, rappelant que « Mar- seille est la ville qui, en France, a le plus de chantiers ANRU en cours ». « Nous ne laisserons pas un euro de l’Etat non utilisé », a-t-elle pro- mis, avant de faire voter plusieurs délibérations débloquant plus de 16 millions d’euros. « Le problème de ces dossiers ANRU, c’est qu’il oblige les collecti-

vités à abonder elles aussi au fi- nancement à côté de l’Etat. Et la ré- novation n’est pas forcément une priorité politique pour tout le monde », juge, de son côté, la sé- natrice socialiste Samia Ghali. La maire des 15 e et 16 e arrondisse- ments, qui regroupent bon nom- bre des ensembles concernés par l’ANRU à Marseille – La Savine, Plan d’Aou, La Castellane… –, s’est fortement investie pour ne pas voir les crédits gouvernementaux s’évaporer, harcelant les respon- sables des collectivités locales comme les services de l’Etat. « Je ne veux pas faire de cette question un enjeu politique, as- sure de son côté Myriam El Khomri. Je note une accélération nette des projets déposés depuis le début 2015 avec plus de 34 millions d’euros engagés en six mois. Mon enjeu, aujourd’hui, c’est que des équipements structurants sortent de terre. Nous sommes dans un bras de fer avec les élus locaux pour qu’ils aillent vite… Je resterai tenace. » p

gilles rof

CORRESPONDANCE

Une lettre d’Eliane Houlette A la suite de notre article « Premier bilan mitigé pour le parquet finan- cier » (Le Monde du 20 avril), nous avons reçu d’Eliane Houlette, procu- reur national financier, le courrier suivant:

«Votre article me conduit à rectifier les inexactitudes, imprécisions et approximations qu’il contient. Pour commencer, je m’étonne de vous voir faire état de bruits de couloirs ou de rumeurs concernant certains magistrats du parquet financier qui seraient las et envisageraient de partir. Je puis affirmer qu’aucun n’a manifesté une quelconque lassitude ou un désir de départ. Parlons des imprécisions et des inexactitudes. La plus flagrante concerne les prétendues tensions entre le parquet financier et ses in- terlocuteurs naturels que sont les procureurs de la République. Les rares désaccords, moins de dix, ont été réglés très naturellement selon les modalités prévues. Par ailleurs, je suis contrainte de rappeler que le parquet financier n’a pas souhaité revendiquer des dossiers achevés ou en voie de l’être, tel le dossier marseillais que vous citez.

Parlons aussi des approximations. La spécialisation du parquet fi- nancier est expressément prévue pour les affaires de corruption en matière de paris sportifs, raison pour laquelle il est saisi du dossier concernant les matchs truqués de Ligue 2. A l’inverse, conformé- ment à la volonté du législateur, il ne peut enquêter sur des faits ne relevant pas de son champ de compétence, tels ceux d’escroque- rie, d’abus de confiance, de faux et usage de faux, d’abus de biens sociaux. Agir différemment serait méconnaître la loi. Le parquet financier n’existe que depuis un an. Juger de sa perti- nence si tôt après sa création est à l’évidence prématuré au regard de l’ampleur des dossiers et du temps incompressible pour les juger. Notre souhait n’est pas de nous saisir de tous les dossiers finan- ciers, mais de ceux pour lesquels nos méthodes de travail peuvent apporter une plus-value en ter- mes de conduite d’enquête et de délai de traitement. Les compa- raisons statistiques mises en exergue dans l’article sont donc peu significatives.»

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MARDI 7 JUILLET 2015

A Fleury, l’été caniculaire des gamins en prison

Dans le plus grand quartier des mineurs d’Europe, 80 jeunes oscillent entre études et envie de tout casser

REPORTAGE

fleury-mérogis (essonne)

L e garçon jette un regard noir à la petite troupe qui a passé une tête dans sa cellule sans lui avoir de-

mandé l’autorisation. Il a 16 ans, en paraît 13, et s’est fait un pro- gramme de pompes quotidiennes pour prendre un peu des épaules, il y a du travail. Sa cellule de 9 m 2 sent l’ado qui se néglige. Il n’y a presque rien, des miettes et des restes de gâteau sur la petite table, un lit douteux, une petite armoire où sont jetés en boule quelques tee-shirts et un short. Pas de pho- tos, pas de souvenirs, juste des murs couverts de graffitis et de fautes d’orthographe. « C’est l’une des cellules en bon état », constate sobrement un surveillant. Les cellules du quartier des mi- neurs de Fleury-Mérogis, le plus grand d’Europe, ne ressemblent en rien à celles des détenus plus âgés, avec leur réchaud bricolé, leurs bouquins, leurs mille petits objets personnels, où chacun es- saie de s’habituer à habiter là. Les gamins détenus, eux, cassent. « D’abord les toilettes et le lavabo,

LE CONTEXTE

« D’abord les toilettes et le lavabo, LE CONTEXTE VISITES AUTORISÉES Les représentants du Parlement

VISITES AUTORISÉES

Les représentants du Parlement européen, les députés et les sé- nateurs sont autorisés depuis la loi du 17 avril à être accompa- gnés par des journalistes pour vi- siter « à tout moment » les centres de rétention, les zones d’attente, les établissements pénitentiaires et les centres éducatifs fermés, indique l’article 719 du code de procédure pénale. Seuls les lo- caux de garde à vue restent fer- més à la presse – mais pas aux parlementaires. Les conditions de circulation dans les centres pénitentiaires restent draconien- nes, mais cette avancée était ré- clamée depuis longtemps par les journalistes. Le député Domini- que Raimbourg (PS, Loire-Atlanti- que) a ainsi organisé le 26 juin la visite de 29 parlementaires et de 40 journalistes dans toutes les prisons du Grand-Ouest.

« On avait un jeune très difficile, son père lui a apporté un sac de linge, il a été heureux comme jamais »

EVELYNE LE CLOIREC

directrice du centre

explique le capitaine Ahmed Hirti, le chef de la détention. Puis le globe en plastique qui protège le petit écran plat de la télé, puis la télé. » Ils l’échangent parfois con- tre du shit, avec un yo-yo, un bout de ficelle qui permet de la balancer doucement par la fenêtre jusqu’à une fenêtre voisine. C’est interdit, bien sûr. Tout le monde le fait. Dominique Raimbourg, le vice- président socialiste de la commis- sion des lois de l’Assemblée natio- nale, est venu, le 30 juin, visiter le quartier des mineurs de Fleury, dans l’Essonne, avec trois journa- listes, de France Inter, de L’Express et du Monde, comme la loi le per- met dorénavant. La prison, l’une des plus grandes d’Europe, a passé les 50 ans et reste dans un état cor- rect. Un programme de rénova- tion a débuté en 2002 et prendra fin… en 2022 ; la direction bataille en attendant pour sauver les meu- bles et les détenus. Dans le quartier des mineurs, le problème reste les punaises. Avec de la vapeur d’eau et un aspirateur, on en vient à bout, mais il ne faut pas trop compter sur les ados pour passer l’aspirateur. Il n’y a en re- vanche pas de cafards : c’est dom- mage, le cafard est un prédateur de la punaise. Il fait une chaleur de four, et la détention est calme. « Trop calme, indique Evelyne Le Cloirec, la directrice du centre des jeunes détenus. Ça va exploser. On ne sait jamais trop pourquoi, mais ça explose très vite. C’est très vi- vant… » Les gamins se contentent de crier des injures sexistes par les fenêtres, mais personne ne jette d’ordures ou de ketchup sur les vi- siteurs, c’est un peu inhabituel. On ne peut pas faire grand- chose. Il existe trois régimes de dé- tention – autonome, contraint et intermédiaire –, mais pas de mi-

autonome, contraint et intermédiaire –, mais pas de mi- Le quartier des mineurs de la prison

Le quartier des mineurs de la prison de Fleury-Mérogis (Essonne), en 2010. CGLPL

tard ni de lourdes sanctions. La discipline est stricte, les portes fer- mées dans la journée, il est inter- dit de fumer – contrairement aux centres éducatifs renforcés –, mais les jeunes préfèrent souvent la pri- son : au moins, on n’est pas tou- jours sur leur dos. Fleury compte sur le calme (et la carrure) des sur- veillants, qui sont tous volontai- res, et, il est vrai, particulièrement zen. Evelyne Le Cloirec les aime bien, ces gamins. Fille de sur- veillante, surveillante elle-même avant d’avoir gravi les échelons, elle en gère 80 de ces gamins, de 13 à 18 ans – il y a aussi une trentaine de filles, mais dans le quartier des femmes. Des enfants perdus, parfois terri- bles – personne n’a oublié le môme de 13 ans qui a massacré 13 cellules de suite avant d’être transféré. « Ce sont des enfants, im- patients, dont la colère monte très vite », soupire la directrice. Quand

une mère ne vient finalement pas au parloir prévu – ça s’appelle « un parloir fantôme » –, le petit veut tout casser. L’un des gamins a son père incarcéré dans un bâtiment voisin, mais il n’a pas envie de le voir. « Les gosses ont une grande attente vis-à-vis des parents, expli- que M me Le Cloirec. Ils n’ont pas du tout coupé le cordon ombilical. On avait un jeune très difficile, son père lui a apporté un sac de linge, il a été heureux comme jamais. »

Gestion pointue

Les mineurs sont bien encadrés :

24 surveillants, 3 premiers sur-

veillants, deux officiers, 18 éduca- teurs, 2 psychologues. Mais, au- delà de 80 jeunes, c’est ingérable. Les plus durs sont les moins de

16 ans – on n’est pas incarcéré au-

dessous de 13 ans. Il y a deux se- maines, ils étaient 93, pour 94 pla- ces, et les surveillants en ont en- core les mains moites. D’autant

que les contacts entre mineurs et majeurs sont interdits. Les petits sont au 3 e étage, les majeurs au 2 e et 4 e , le tout desservi par un seul escalier, ce qui implique une ges- tion pointue des mouvements en détention. Tout le monde va dé- ménager en 2016, et d’autres esca- liers vont être construits. Les jeunes ne restent pas long- temps – la durée moyenne de dé- tention est de trois mois et quinze jours – mais il y a des habitués, qu’on retrouve quelque temps plus tard, « surtout chez les mi- neurs isolés, qui nous reviennent sous un nom différent ». Tous sont accompagnés par la protection ju- diciaire de la jeunesse (PJJ), dans les murs et à la sortie. Pour voir parfois, le cœur serré, le jeune re-

partir dans la voiture d’un mem- bre du réseau qui l’exploitait – « Les réseaux les tiennent, ils n’ont plus de parents, ça devient leur seule famille ».

L’inquiétude arrive avec les beaux jours. La chaleur, les vacan- ces scolaires surtout. En 2014, l’éducation nationale a pris un re- pos bien mérité, mais que faire des mineurs douze heures par jour ? Cette année, les cours, allégés, con- tinuent. C’est que le centre scolaire fonctionne bien. Neuf salles de classe, deux d’informatique, une autre d’arts plastiques, une biblio- thèque. Les gamins sont de tous niveaux. Les plus rebelles suivent des cours particuliers en cellule. « Ça fonctionne bien, se réjouit Nathalie Austin, la responsable du centre scolaire. On a suivi 290 mi- neurs dans l’année, le taux de réus- site, tous examens confondus, est de 66 %. » Elle a choisi d’être ici. « Vous savez, j’étais prof en ZEP [zone d’éducation prioritaire]. Ici, au lieu d’en avoir 30 d’un coup, j’en ai 6, dit-elle. Et c’est souvent un peu les mêmes profils. » p

franck johannès

L’HISTOIRE DU JOUR Un site « récréatif » pour établir de fausses fiches de paie

D éçu de votre fiche de paie ? Créez-la vous-même ! » A peine mis en ligne, jeudi 25 juin, le succès du site Internet

Karotpay. com a été immédiat : 4 000 deman- des, en quelques jours, pour obtenir une fiche de paie fictive, au salaire souhaité. L’internaute n’a qu’à entrer ses coordonnées, celles de son employeur, opter pour un statut (cadre ou non cadre), préciser son ancienneté, indiquer la ré- munération nette convoitée, puis, après s’être acquitté de 19,90 euros hors taxe (23,90 euros TTC), imprimer le document. Les concepteurs du site, dont un spécialiste du droit social, ont même prévu la prise en compte d’une quin- zaine de conventions collectives, avec leurs taux de cotisations particuliers. Pourquoi un tel service ? « C’est récréatif », assure Ludovic Buzaglo, fondateur du site. Ce fils de bonne famille a, à l’issue de ses études à HEC et au grand dam de ses parents, choisi l’entrepreneuriat plutôt que de rejoindre un cabinet d’audit ou un grand groupe qui lui auraient procuré une fiche de paie digne de ce nom. Fatigué que chaque repas de famille se termine par la lancinante question « quand vas-tu faire un travail sérieux ? », il a eu l’idée d’y répondre avec malice. Mais Karotpay réfute tout encouragement à frauder. « On a le droit de s’offrir un petit papier avec un salaire astronomique, ça fait plaisir. Il faut, bien sûr, en faire un usage strictement per- sonnel », rappelle le site, dont la page d’accueil

suggère pourtant des utilisations moins ré- créatives. Ainsi la photo d’un jeune couple qui signe un document est titrée « Pour gagner du crédit », celle d’un appartement vaste et lumi- neux illustre le slogan « Pour se sentir indépen-

dant » et une photo de deux retraités atteste que c’est commode « pour plaire aux beaux- parents ». L’invite est claire : ledit « bout de pa- pier » peut vous aider à obtenir un prêt, un ap- partement, voire la béné-

diction des parents (un peu naïfs) de la future mariée… Les gérants d’immeubles constatent que les fausses fiches de paie et les feuilles d’impôts falsifiées prolifè- rent désormais dans les dossiers des candidats loca-

taires, qui ne peuvent pas toujours répondre aux de- mandes drastiques des bailleurs. Chez Foncia, premier administrateur de biens de France, la traque aux faux est sans pitié et consiste en une enquête fouillée. « La triche concerne 2 % des dossiers, à tel point que les gérants sont obligés de dépasser le stade artisanal des vérifi- cations, explique David Chouraqui, chez Citya- Belvia, autre grand administrateur. Ils se sont

dotés de logiciels qui, à partir d’un scan des do- cuments, les analysent, refont tous les calculs et repèrent ainsi les incohérences. » p

isabelle rey-lefebvre

LEDIT « BOUT DE PAPIER » PEUT VOUS AIDER À OBTENIR UN PRÊT, UN APPARTEMENT

50 000

C’est le nombre de postes de fonctionnaires qui sont restés non pour- vus fin 2014, a indiqué, dimanche 5 juillet, la rapporteure du budget à l’Assemblée, Valérie Rabault, confirmant une information du Journal du dimanche (JDD). « Ce n’est pas nouveau », a précisé M me Rabault, rappe- lant qu’environ 47 000 postes de fonctionnaires n’ont pas trouvé pre- neur en 2012 et 2013. Selon le JDD, fin 2014, il manquait ainsi 13 300 en- seignants, 5 000 militaires et 4 300 policiers par rapport aux effectifs inscrits dans la loi de finances et votés par le Parlement. L’hebdoma- daire estime que 228 millions d’euros ont ainsi été économisés. – (AFP.)

FAITS DIVERS

Plainte de la nageuse Mélanie Hénique pour agression « homophobe »

Mélanie Hénique, nageuse de l’équipe de France, a porté plainte, vendredi 3 juillet, pour agression « homo- phobe » après avoir été insul- tée et rouée de coups à Amiens, le 26 juin, en sortant d’un restaurant. L’altercation lui a valu d’avoir le nez cassé. « J’avais déjà été insultée, mais on ne m’avait jamais frap- pée », a témoigné la sportive, sans vouloir préciser la te- neur de ces insultes homo- phobes « tellement c’était vio- lent ». La nageuse de l’équipe de France, sélectionnée pour les Mondiaux début août à Kazan (Russie), a dû stopper sa préparation. Elle a ainsi été

contrainte de déclarer forfait pour l’Open de France les 4 et 5 juillet à Vichy. – (AFP.)

CANICULE

« Situation tendue » aux urgences dans le Nord-Est

Une « situation tendue » aux urgences et « un nombre de cas non négligeable d’hyper- thermies très graves chez des personnes âgées » : le SAMU a estimé, dimanche 5 juillet, que la situation sanitaire « se dégrad[ait] dans le quart nord- est » en raison de la canicule. « La situation s’est dégradée dans les régions de Franche- Comté, Alsace-Lorraine, un peu également en Bourgogne, avec une très forte augmentation du nombre d’appels au SAMU », a expliqué François

Braun, président du SAMU- Urgences de France. Le SAMU enregistre « une activité qui re- présente 160 % de l’activité ha- bituelle », a-t-il précisé. – (AFP.)

SÉCURITÉ ROUTIÈRE

Le nombre de morts a baissé de 5 % en juin

Le nombre de morts sur les routes de France a baissé de 5 % en juin, même si la ten- dance générale reste à la hausse sur les six premiers mois de l’année, a annoncé, samedi 4 juillet, le ministre de l’intérieur, Bernard Caze- neuve. Le premier semestre a été marqué par quatre mois de hausse de la mortalité rou- tière. L’objectif du gouverne- ment est de ramener à 2 000 le nombre de tués sur les rou- tes d’ici à 2020. – (AFP.)

JUSTICE

Le maire de Royan condamné pour prise illégale d’intérêts

Le maire de Royan et député de Charente-Maritime, Didier Quentin (Les Républicains), a été condamné, le 3 juillet, à 7 500 euros d’amende par le tribunal de Saintes pour prise illégale d’intérêts dans une affaire de terrains boisés déclarés illégalement cons- tructibles, a-t-on appris sa- medi auprès de l’élu. – (AFP.)

0123

MARDI 7 JUILLET 2015

enquête | 17

nathalie brafman et isabelle rey-lefebvre

S amuel Mayol a les traits tirés. Moins épuisé par l’année univer- sitaire qui s’achève que par la campagne d’intimidation qu’il subit depuis dix-huit mois au sein de l’Institut universitaire de tech-

nologie (IUT) de Saint-Denis dont il est le di- recteur. L’homme vit depuis février 2014 sous la pression de violences diverses : il reçoit des lettres anonymes, les pneus de sa voiture sont régulièrement dégonflés ou crevés et il s’est fait agresser physiquement le 21 mai 2014 en sortant du Grand Orient de France. En janvier, c’est la « une » de Charlie Hebdo, détournée, qui lui est envoyée : « Tout est par- donné. Pas partout, en tout cas pas à l’IUT. » Un peu plus tard, il reçoit une photo sur la- quelle il apparaît les yeux crevés. Puis de nou- velles menaces de mort : « C’est bientôt la fin. Tu vas mourir, on t’avait prévenu. » En mai, une étoile de David et une croix gammée in- versée sont dessinées sur sa porte et il reçoit un texto à caractère antisémite. Chaque me- nace a fait l’objet d’une plainte. Au total, une trentaine. « Je n’ai plus de vie », souffle cet universitaire de 42 ans. Chaque jour, il change d’itinéraire pour rejoindre son domicile. La famille vit les volets fermés. Les sorties avec les enfants se font rares.

« NOUS ÉTIONS COMPLICES »

Au départ de cette histoire, des dysfonction- nements dans le département de techniques de commercialisation de l’IUT qui auraient dû se régler normalement. L’établissement est rattaché à l’université Paris-13-Villeta- neuse et accueille quelque 2 000 étudiants, en majorité issus de Seine-Saint-Denis. Mais l’affaire s’est vite transformée en conflit in- terpersonnel. Dans ce scénario digne d’un polar, l’un des tout premiers rôles est tenu par Rachid Zouhhad, qui dirige ce départe- ment, le plus grand de France avec ses 600 étudiants. Parmi les enseignants, son beau- frère Nacer Laïb et Hamid Belakhdar, un pro- fesseur de comptabilité. Rachid Zouhhad et Samuel Mayol sont des amis de longue date. « Nous étions compli- ces », confirment les deux hommes. Chacun a dîné chez l’autre, connaît épouse et enfants. Du temps de leur grande amitié, Rachid Zou- hhad terminait souvent ses mails par un « Biz ». S’ils ont un temps milité dans le même syndicat, SupAutonome, un syndicat de l’enseignement supérieur classé plutôt à droite, leurs idées politiques divergent. Sa- muel Mayol a sa carte du PS depuis 1997 et était 40 e des 42 candidats de la liste d’Anne Hi- dalgo aux municipales à Paris. Rachid Zou- hhad se situe, lui, plutôt à droite. Il a rédigé sa thèse sous la direction de Jean-Richard Sul- zer, un ancien professeur de Dauphine, ad- joint aux finances du maire frontiste d’Hé- nin-Beaumont (Pas-de-Calais). Il est aussi l’un des piliers du syndicat Sup- Autonome, une appartenance qui lui vaut d’être élu dans les instances de l’université Paris-13. Grâce à Laurent Wauquiez, alors mi- nistre de l’enseignement supérieur, il sera nommé membre du Conseil national des universités (CNU), section sciences et gestion, une instance influente qui décide de la car- rière des enseignants-chercheurs. Un autre point commun les rapproche, le Grand Orient de France mais chacun dans sa loge :

Persévérance pour Samuel Mayol, Le bon- heur Diderot pour Rachid Zouhhad. Jusqu’en 2012, leurs relations restent au beau fixe. Après une campagne très consen- suelle, Samuel Mayol, chef du département depuis 2008, est élu directeur de l’IUT ; Ra- chid Zouhhad le remplace à la tête du dépar- tement. Chacun a pu compter sur les voix de l’autre ainsi que sur celles de SupAutonome. Mais très vite le climat se dégrade. Des clans se forment. La collégialité laisse place à l’auto- ritarisme. « Un climat de peur s’installe », sou- tient un enseignant. Rachid Zouhhad est ac- cusé « d’avoir écarté toutes les directrices d’étu- des en place pour les remplacer par des person- nes proches de lui depuis de longues années », selon le rapport de l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR) remis en mai à Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’enseigne- ment supérieur. En clair, M. Zouhhad place ses amis, des hommes, d’origine marocaine comme lui. Des dysfonctionnements sont dé- noncés par les étudiants qui s’inquiètent de la qualité des études : absence de relations avec les directeurs d’études, emplois du temps mo- difiés sans arrêt, annulations de cours, chan-

temps mo- difiés sans arrêt, annulations de cours, chan- KIM ROSELIER Peur sur l’amphi Un violent

KIM ROSELIER

Peur sur l’amphi

Un violent conflit interpersonnel secoue l’IUT de Saint-Denis depuis des mois. Retour sur cette affaire digne d’un polar

gements d’enseignants sans explication… Malgré deux pétitions, ils sont ignorés. Des tags sont découverts sur les murs : « Zouhhad dégage » étant le plus aimable. Celui-ci est soupçonné d’avoir facturé des heures de cours fictives et d’avoir inscrit à l’emploi du temps des disciplines hors pro- gramme. Le préjudice pour l’université se se- rait monté à 196 000 euros (pour 4 831 heu- res de cours), si celle-ci avait accepté de payer. Nous sommes début 2014. Les réunions sur la gestion de l’IUT sont émaillées d’incidents pro et anti-Zouhhad. A l’issue d’une réunion houleuse, Hamid Belakhdar, qui se vante de venir des cités voisines et a dirigé un club de boxe à Bondy, heurte un enseignant. « On va te passer par la fenêtre », lui lance-t-il.

UNE « CABALE »

Au printemps 2014, Rachid Zouhhad est offi- ciellement destitué lors d’un conseil de l’IUT. Une décision qu’il conteste immédiatement devant le tribunal administratif, invoquant une « cabale ». Son avocat, Bouziane Behillil, dénonce « une instrumentalisation politique avec un soubassement discriminatoire. Il y a peut-être trop d’Arabes à Saint-Denis ? », s’in- terroge-t-il. Depuis le début de l’affaire, Ra- chid Zouhhad récuse en bloc les accusations. Le rapport de l’IGAENR ? Un document « par-

CE LITIGE RÉVÈLE UNE AUTRE DIVERGENCE DE FOND : LA PLACE DE L’ISLAM À L’UNIVERSITÉ

tial », « truffé de préjugés », selon lui. Il s’étonne qu’aucune des 190 pièces justificati- ves jointes à ses réponses ne figure dans le rapport. Ce conflit s’inscrit dans le cadre d’un autre volet de la crise que traverse l’IUT. Celle d’une association d’étudiants musulmans baptisée « L’Ouverture » que Rachid Zouhhad a soute- nue. Très bien implantée, elle vend des sand- wichs halal dans le hall et bénéfice d’un local qu’elle ne veut pas partager avec d’autres as- sociations. Début 2014, un bras de fer s’en- gage avec Samuel Mayol. Ce partisan d’une stricte laïcité veut bouter la religion hors de son établissement. En février, alors qu’une fausse alerte à la bombe provoque l’évacua- tion totale des bâtiments et une fouille des lo- caux par la police, des tapis de prière sont re- trouvés. Or l’université ne peut en aucun cas être transformée en lieu de culte. De surcroît, selon des sources policières interrogées par Le Monde, des prêches assez virulents auraient eu lieu dans ce local. Rien ne permet de faire un lien entre les menaces de mort, les graves dysfonctionne- ments du département et les démêlés avec L’Ouverture. Rachid Zouhhad et Hamid Belk- hadar ont été brièvement placés en garde à vue et entendus, fin mai, après avoir été dé- noncés par une lettre anonyme auprès du

procureur comme les auteurs des menaces. Faute d’éléments matériels, aucune charge n’a été retenue contre eux. Le parquet de Bo- bigny affirme au Monde que « les investiga- tions se poursuivent ».

« PROSÉLYTISME RELIGIEUX »

Une commission disciplinaire de l’université doit se réunir vendredi 10 juillet pour statuer sur le cas d’Hamid Belakhdar. Celui de Rachid Zouhhad devrait être examiné en septembre. Cette instance ne peut ignorer le rapport de l’IGAENR dont les conclusions, sévères, con- firment en tout point les dérives dénoncées par Samuel Mayol : « Comportement clani- que », « embauche de vacataires n’ayant ni les titres ni les compétences pour enseigner », « prosélytisme religieux »… Les deux auteurs, Alain Perritaz et Monique Ronzeau, préconi- sent des sanctions. Ils pointent par ailleurs l’inaction de Jean-Loup Salzmann, président de l’université Paris-13-Villetaneuse et prési- dent de la Conférence des présidents d’uni- versité. « Bien que M. Mayol ait transmis une demande [de saisine de la section discipli- naire du conseil d’administration] il y a plu- sieurs mois, aucune réponse écrite ne lui a été adressée. » « Sentiment d’abandon et d’isole- ment », écrivent les inspecteurs. Les mots sont forts. Benoît Hamon, alors ministre de l’éduca- tion et de l’enseignement supérieur, et sa se- crétaire d’Etat, Geneviève Fioraso, avaient pris, en juin, l’initiative de déclencher ce rap- port, tout en « habillant » leur décision. Pour éviter de mettre Jean-Loup Salzmann en diffi- culté, elle lui avait demandé de solliciter lui- même cette inspection. Ce dernier se défend de toute inaction. « Sur le détournement présumé, j’aurais pu porter plainte sur la base d’éléments probants ; or je n’en ai pas obtenu malgré mes demandes », assure-t-il. Pourquoi ne pas avoir pris de sanc- tions disciplinaires ? « Un président n’a pas le pouvoir d’adresser un avertissement à un en- seignant-chercheur, seule la section discipli- naire peut le faire », répond M. Salzmann, sans fournir d’explication convaincante au fait qu’il ne l’ait pas saisie avant que le rap- port de l’inspection ne l’y contraigne alors qu’il en avait le pouvoir. Voilà dix ans, l’université avait déjà été se- couée par un scandale assez similaire. Rachid Zouhhad gérait l’Institut universitaire pro- fessionnalisé (IUP) « Ville et Santé », créé au sein de l’université. A l’époque, là encore, des insuffisances chroniques d’organisation avaient été relevées, provoquant l’ouverture d’une enquête. Le rapport avait été acca- blant : inscription contestable de nombreux étudiants, notamment marocains, recrute- ment peu rigoureux de vacataires. Le déman- tèlement de ce département s’était déroulé dans un climat de violence et de menaces qui rappelle étrangement celui d’aujourd’hui. Toutes les sanctions prises à l’époque con- tre lui et ses amis avaient été annulées. Ma- gnanime, Jean-Loup Salzmann a réintégré tout ce petit monde à l’IUT. « Au début de mon mandat, j’ai hérité de dizaines d’affaires et j’ai dû faire des choix. J’ai en effet abandonné les procédures devant le tribunal administra- tif », plaide-t-il. Mais les auteurs du rapport pointent « l’impunité » dont certains sem- blent bénéficier. Dès le début, le président de Paris-13 a mini- misé cette affaire. « Il n’a pas donné à ce dos- sier l’importance qu’il aurait dû car cela aurait écorné son périmètre d’influence directe », juge Benoît Hamon. Aujourd’hui encore, M. Salzmann balaie d’un revers de main les conclusions de ce rapport « à charge, qui n’a servi à rien sinon à alimenter une campagne de presse contre moi, sans élément probant ». Il l’a d’ailleurs écrit à Najat Vallaud-Belkacem. En juin 2014, il s’était alarmé, directement auprès du patron de l’IGAENR, du choix d’un des deux inspecteurs, déjà auteur d’un rap- port sur des inscriptions frauduleuses d’étu- diants chinois à Paris-13. En vain. Cette affaire révèle une autre divergence de fond, qui traverse l’enseignement supérieur, la place de l’islam à l’université. Jean-Loup Salzmann n’est pas opposé au port du voile sur les campus. « A Paris-13, comme dans beaucoup d’universités dans le monde, il y a des jeunes filles voilées, certains jeunes veulent prier un peu n’importe où mais les gardiens ont des consignes strictes pour les en empê- cher. Il n’y a ni prédication, ni prosélytisme », dit-il. Samuel Mayol prône quant à lui l’inter- diction de tout signe d’appartenance reli- gieuse à l’université, que ce soit un voile ou une kippa. Dans cette guerre des nerfs, Sa- muel Mayol s’accroche. Plus de 1 600 person- nes ont déjà signé une pétition en sa faveur. Pas question de démissionner. p

18 | débats

Timeo Danaos | par cagnat

18 | débats Timeo Danaos | par cagnat En Gr èce, la d émocratie et l’austérité

En Grèce, la démocratie et l’austérité l’ont toutes deux emporté

La victoire du non lors du référendum grec est l’acte politique courageux d’un peuple terrorisé par des élites européennes empressées. Mais le seul enjeu du vote était d’obtenir des concessions minimes dans une rigueur déjà décidée

par filippa chatzistavrou

L e grand non gagnant au réfé- rendum grec constitue d’abord un moment histori-

que pour la démocratie. Face à la pro- pagande féroce de la grande majorité des médias grecs, mais aussi de cer- tains médias européens, et plus étonnamment encore de toute une caste d’intellectuels qui n’a cessé d’agiter le risque d’un retour à la dra- chme, les citoyens grecs n’ont pas lâ- ché. Ils ont démonté une stratégie communicationnelle qui était basée sur le travestissement de l’enjeu :

« On ne vote pas pour ou contre l’aus- térité, on vote pour ou contre l’euro et l’Union européenne. » Face à l’Union européenne qui a pris en otage leurs finances, face à la peur que suscite un système ban- caire à l’asphyxie, ils ont fait preuve d’une solidité exemplaire, teintée de colère face à la grossièreté de la manœuvre. Le directoire des cinq présidents européens (ceux de la Commission européenne, de l’Euro- groupe, du Conseil européen, du Par- lement européen et de la Banque centrale européenne, respective- ment Jean-Claude Juncker, Jeroen Di- jsselbloem, Donald Tusk, Martin Schulz et Mario Draghi) a également largement œuvré pour polariser ar- tificiellement le débat et faire en sorte que l’euro-appartenance de la Grèce ou le retour à un éthno-popu- lisme devienne l’enjeu majeur de ces

LE RÉFÉRENDUM, EN ACCÉLÉRANT LA DÉCONFITURE FINANCIÈRE DES BANQUES, A PARADOXALEMENT AFFAIBLI LE POUVOIR DE NÉGOCIATION DE LA GRÈCE

derniers jours. La stratégie de la peur et de l’altération de la perception pu- blique n’a pas fonctionné ; de ce point de vue, oui, la démocratie a ga- gné. Cette victoire du non est sans aucun doute aussi une victoire poli- tique pour Alexis Tsipras. Une vic- toire personnelle face aux dirigeants allemands, qui torpillant les chances d’un accord de dernière minute la se- maine dernière, ont voulu employer la peur pour l’éliminer politique- ment. Cette victoire confirme sa place au panthéon politique des lea- ders grecs et même européens. Mais cette expression saine de la démocratie, n’aide en rien, loin de là, à faire aboutir la négociation en sus- pens entre la Grèce et ses créanciers/ partenaires européens. L’épreuve du référendum, en accélérant la décon- fiture financière des banques, a même paradoxalement affaibli le pouvoir de négociation de la Grèce, pressée maintenant par l’urgence d’une sortie du contrôle des capi- taux qui menace de bloquer toute son économie.

NÉGOCIATION BIAISÉE

Le gouvernement Tsipras le sait bien. Dans tous les cas de figure, quel que soit le dosage de l’accord qui pourrait être conclu, le pays n’échappera pas à une nouvelle cure de mesures d’aus- térité. D’ailleurs, après une longue période de négociation biaisée, Alexis Tsipras et son équipe gouver- nementale ont de fait entériné l’op- tion de l’austérité. La dernière propo- sition de 47 pages déposée par le gou- vernement grec début juin et immé- diatement rejetée par ses créanciers en atteste. Le débat ne porte plus au final que sur la répartition de l’effort d’ajustement a