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En défense de l’enseignant

Deuxième partie

Par : D.Messaoudi
Blog : http://thaqarvuzth.unblog.fr

Dans cette partie, nous allons parler des conditions du travail de l’enseignant, de l’attitude des
responsables et des gens ordinaires de la société envers lui, et les conséquences de tout cela sur sa
performance et sur sa santé.

L’enseignant gère très souvent des classes surchargées. Or, la surcharge des classes est tout à fait
incompatible avec la nouvelle méthode d’enseignement basée sur l’approche par compétence. Celle-
ci nécessite des classes de 25 élèves au maximum, alors que dans la plupart de nos classes le
nombre dépasse souvent les 30 é/c, voire les 40 et atteint même les 50 dans certaines écoles du
sud ! Dans de telles conditions, le travail de l’enseignant est plus que compliqué ; il est entravé.
L’enseignant se retrouve alors face à un dilemme : ou continuer à dispenser ses cours avec la
nouvelle méthode pour satisfaire les exigences du MEN et ignorer le droit des élèves à un cours
compréhensible et profitable, ou recourir à la vieille méthode d’enseignement caractérisée par la
simple présentation de la leçon, comme dans une conférence, suivie d’une série d’exercices, plus à
la portée des élèves, mais qui nécessite de laisser tomber toute une série d’activités – utiles devrait-
on faire remarquer – programmées sur le manuel scolaire basé sur l’approche par compétence.
Dans tous les cas de figure, l’élève ressort presque souvent de la classe avec de vagues idées sur le
cours et l’enseignant avec un sentiment d’insatisfaction, voire de dégoût, pour n’avoir pas
entièrement réussi son cours.

L’enseignant travaille sur des programmes trop chargés ; les concepteurs de ces programmes
semblent avoir réparti le volume horaire global (annuel) sur les unités pédagogiques à couvrir sans
prendre en considération certains facteurs qui pourraient obliger l’enseignant à ralentir son
avancement, comme par exemple la nécessité de répéter / consolider certaines leçons difficiles dans
les classes de bas niveau. En outre, les concepteurs semblent avoir fait leur répartition en se basant
sur l’idée que le volume horaire annuel est statique. Or, il ne l’est pas, puisque toutes sortes
d’événements (rendez-vous électoraux, fêtes religieuses et nationales, intempéries, etc.) entrent en
jeu pendant l’année scolaire pour diminuer ledit volume et créer des retards dans l’exécution du
programme. Et lorsqu’on sait que l’enseignant est sommé malgré tout à terminer coûte que coûte ce
programme, l’on ne peut qu’imaginer la cadence soutenue avec laquelle les leçons sont présentées
en classe et les effets catastrophiques sur les élèves.

Les emplois du temps des enseignants et des élèves sont également surchargés ; l’enseignant doit
parfois assurer ses cours sans discontinu de 8 heure du matin à 17 heure de l’après-midi. Si parfois
heure creuse il y a, il en profite pour rattraper un retard, préparer une leçon, corriger les copies ou
contrôler les cahiers de ses élèves. Au soir, alors que les travailleurs de certains secteurs s’adonnent
au repos, l’enseignant doit continuer à travailler : préparation de nouveaux cours, corrections de
devoirs, etc. Il dormira tard exténué et il se réveillera tôt encore fatigué et inquiet de ne pouvoir aller
jusqu’au bout de la journée. Très souvent, il ne trouve même pas le temps ou la force pour aider ses
propres enfants dans leurs études. Son élève souffrant du même emploi du temps surchargé, passe
presque par le même parcours et ressent presque les mêmes craintes. Sauf que dans le primaire, il y
a encore pire à voir : avec la multiplicité des matières et la surcharge des emplois du temps, des
élèves qui ne pèsent guère une vingtaine de kilogrammes doivent porter sur leurs dos des charges
d’une dizaine de kilos et marcher avec des distances allant, dans les zones rurales, de 3 à 4
kilomètres ! Nul besoin d’être un orthopédiste pour savoir les dommages que subira la colonne
vertébrale de ces petits bambins. Qui donc est responsable de cela ? L’enseignant ?
La législation scolaire semble faite spécialement pour favoriser l’indiscipline et la rébellion contre les
instructions de l’enseignant au sein des élèves. Le moindre haussement de ton face à l’élève, le
moindre geste qui simule le châtiment corporel et le moindre regard menaçant est considéré anti-
pédagogique, voire méprisant envers l’élève, et donc prohibé et passible même d’une condamnation
par la justice. La législation scolaire tient l’enseignant pour responsable de tout ce qui se passera
dans sa classe tout en lui liant les deux mains. Cette législation est parfois si irrationnel que même
s’il arrive un accident dans sa classe et qu’il n’y est pour rien, l’enseignant paiera ! Des exemples de
telles aberrations ont été mainte fois rapportées par la presse, malheureusement non pas en défense
de l’enseignant, mais en soutien à cette loi injuste. Ceci dit, il n’est pas étonnant que certains de nos
écoliers, surtout dans le deuxième et le troisième palier, ne ressentent aucune crainte quant à
désobéir leurs professeurs, à faire du bruit en classe et à semer des dégradations ça et là. Il y a
d’autres façons plus pédagogiques de « dresser » les agitateurs, dira certains. Oui, il y a bien la
bonne parole, la convocation des parents, l’avertissement écrit, le conseil de discipline. Mais, que
peuvent faire toutes ces mesures devant un élève désespéré de réussir dans ses études, insoumis
même envers ses propres parents, protégé contre l’exclusion par la loi en raison d’âge, et soutenu
par tous ses collègues sous menace de caillassage de l’établissement ?

Considéré fallacieusement comme un secteur improductif, l’éducation n’a jamais été une priorité pour
l’Etat algérien. La plupart des établissements scolaires sont dans un piètre état et leur rénovation,
quand les enseignants la réclament, rencontre des entraves d’ordre bureaucratique et budgétaire
souvent insurmontables. Sur le plan matériel pédagogique, alors que les nouveaux programmes
requièrent la disponibilité de salles d’informatiques, de micro-ordinateurs, de connexion au réseau
Internet, de salles de projections, etc., beaucoup de nos établissements continuent à fonctionner
avec des moyens rudimentaires, ce qui met l’enseignant dans des situations embarrassantes. Sur le
plan relations humaines, les responsables algériens, et par ricochet une bonne partie de la société
algérienne, éprouvent un sentiment de mépris, voire d’animosité, envers l’enseignant. Pour nos
gouvernants, l’éducateur est une menace pour l’ordre établi, car il contribue à l’intellectualisation de
la société qu’on veut à tout prix confiner dans l’ignorance pour la mieux gérer au profit de la mafia
politico-financière aux commandes des institutions. Pour certaines gens en otage de l’ignorance et
de la manipulation, l’enseignant n’est qu’une créature cupide qui jouit de plusieurs avantages
(longues vacances, emploi stable, propre, facile et bien rémunéré, etc.) en contrepartie du moindre
effort. Cette attitude de mépris et d’hostilité gratuite envers l’enseignant a été affichée avec plus de
clarté et d’acuité ces derniers mois : alors que le Premier Ministre Ouyahia s’est déplacé en
personne à l’aéroport pour accueillir les « héros » du football qu’on a ensuite comblés de tous les
honneurs (400 millions de centimes chacun !), alors que d’autres ministres se sont bousculés pour
accueillir les joueurs du handball à qui on a offert généreusement une prime de 800 000 DA chacun,
alors que le Président Bouteflika, malgré sa maladie, trouve la force d’accueillir un Zidane français
jusqu’à la moelle, alors que les regards de la société entière ont été branchés intentionnellement sur
des événements sportifs – une drogue moderne – , nos responsables continuent à faire la sourde
oreille aux revendications légitimes des fonctionnaires algériens de l’Education, un secteur
névralgique pour le développement de tout pays qui se respecte. Pire encore, nos « irresponsables »
usent et abusent de toute sorte de prestidigitation, de mensonge, d’humiliation, de menace et même
de violence afin d’étouffer le mouvement à travers lequel les employés du secteur n’ont pourtant
demandé qu’une infime part du contenu du Trésor public devenu la propriété privée d’une mafia
protégée par une justice sans honneur.

Et maintenant que le secteur de l’Education est entrain de sombrer dans une crise profonde, il se
trouve des parents et des associations qui pointent leur doigt accusateur vers l’enseignant. Or, ces
parents et ces associations ne se sont jamais enquêtés sur les conditions catastrophiques dans
lesquelles leurs enfants étudient. Ni l’abaissement de plus en plus alarmant du niveau, ni les échecs
répétitifs des élèves ne les ont jamais un jour incités à se poser des questions. Côté coopération
avec les enseignants, on peut dire qu’elle est nulle ; la plupart des parents ne viennent qu’en début
de l’année scolaire pour prendre les 3000 DA et en fin de l’année pour quémander des enseignants
quelques notes supplémentaires (parfois il y a même tentative de corruption) pour sauver leur enfant
d’une exclusion ou d’un doublement. Quand un enseignant est devant un cas d’élève indiscipliné ou
négligent, il doit convoquer son parent plusieurs fois avant que celui-ci ne vienne enfin en colère pour
motif qu’on lui a fait perdre une journée de travail ! Ne soyons pas hypocrites, l’école n’est
considérée par de nombreux parents algériens qu’une garderie qui ramasse leur progéniture de jour
en jour en attendant qu’elle grandit. Rien de plus.

En conséquence de toute sorte de pression exercée sur lui à l’école et en dehors de l’école,
l’enseignant finit par contracter toute sorte de maladies aussi bien au cours de l’exercice de sa
profession qu’en fin de carrière ; i.e. en retraite : dépression, démence, mélancolie, trou de mémoire,
maladies cardiovasculaires, troubles du côlon, allergies, etc., sont autant de maladies que risque
l’enseignant d’attraper. Rien que dans la localité où je réside, plus de cinq enseignants ont mis fin à
leur carrière, non sans difficultés, après avoir contracté une des maladies susmentionnées et des
dizaines d’autres en retraite ou encore à leur poste en souffrent. Et chose étonnante, beaucoup de
ces maladies ne sont pas reconnues comme invalidantes dans le secteur de l’enseignement. Un
PES souffrant de dépression est mis en disponibilité et réintégré plusieurs fois, selon son état, au lieu
de le mettre en retraite ! Un tel enseignant n’est-il pas en soi-même un danger pour toute la classe ?
Et dire que le MEN veille sur la sécurité et l’intérêt de l’élève !

Pour finir, l’on peut dire que l’enseignant est une chandelle qui se consume pour éclairer la voie aux
autres. Normalement, nous ne lui devons que respect et gratitude. Sachons aussi que quelque soit
l’honneur que nous lui rendons et le salaire que nous lui versons, nous ne pourrons jamais lui rendre
autant de bien qu’il nous a fait.