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Jean Frappier Structure et sens du Tristan : version commune, version courtoise In: Cahiers de

Structure et sens du Tristan : version commune, version courtoise

In: Cahiers de civilisation médiévale. 6e année (n°23), Juillet-septembre 1963. pp. 255-280.

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Frappier Jean. Structure et sens du Tristan : version commune, version courtoise. In: Cahiers de civilisation médiévale. 6e année (n°23), Juillet-septembre 1963. pp. 255-280.

doi : 10.3406/ccmed.1963.1274 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ccmed_0007-9731_1963_num_6_23_1274

Jean FRAPPIER

Structure et sens du Tristan

:

version

commune, version courtoise

i

Introduction

« Seignurs, cest cunte est mult divers », a dit Thomas d'Angleterre en faisant allusion aux différentes versions du Tristan connues de son temps. Plus divers encore, et plus nombreux, à coup sûr, sont les travaux consacrés, depuis trois quarts de siècle environ, à la célèbre légende d'amour et de mort. Quoi de plus naturel ? Outre sa séduction propre, ou plutôt sa puissance d'envoûtement, elle pose une foule de problèmes, grands ou menus, tant par ses origines que par son développement à travers plusieurs littératures, la française et l'allemande surtout. Cependant on sait que des pas de géant, le mot n'est pas trop fort, ont été accomplis dans la connaissance et l'interprétation de la légende et de ses versions par un Gaston Paris, un Joseph Bédier, un Wolfgang Golther, une Gertrude Schoepperle (les études les plus récentes sur Tristan restent plus ou moins dans la dépendance de leurs recherches). Certes ils ne s'accordent pas toujours entre eux. Mais s'il est un point qu'ils ont admis et contribué à établir, chacun pour sa part, c'est qu'il convient de distinguer deux grandes versions, une version dite « commune » et une version courtoise, dans les divers romans de Tristan aux XIIe et xinc siècles. Cette distinction est, à mes yeux comme pour la plupart des critiques, un fait acquis. Klle forme pourtant l'essentiel du sujet que j'ai choisi de traiter. On pourrait s'étonner de mon dessein. Mes raisons apparaîtront bientôt. Auparavant il me faut rappeler à mon tour comment se répartissent, de l'avis le plus général aujourd'hui, les romans médiévaux de Tristan. Il me faut aussi tout d'abord remonter jusqu'à leur ascendance celtique, impossible à nier raisonnablement. Mais c'est seulement à grands traits, dans la mesure utile à la clarté de mon propos, que je vais m'essayer à montrer l'enracinement de la légende dans son premier domaine. Réagissant contre les vues de G. Paris et d'autres érudits, J. Bédier réduisait au minimum, dans les textes français, la présence des éléments celtiques1. Dans les quelques scènes ou motifs qu'il considérait (parfois à tort au surplus)2 comme venus des Gallois ou des Armoricains (Tristan merveilleusement habile à imiter le chant des oiseaux, l'arc « qui ne faut », Tintagel château « faé », le ruisseau traversant la hutte royale au sol de terre battue, l'épisode des faux, etc.), il ne voyait que des « fabliaux violents » où « Tristan nous apparaît toujours comme le héros d'une sorte de

1. J. Bédier, éd. Le Roman de Tristan par Thomas, poème du XIIe siècle, Paris, 1902/05 (t. I : texte ; t. II : introduction). — Voir

t. II, p.

110-167.

2, Ainsi l'arc « qui ne faut » et la scène des faux ne sout pas spécialement celtiques, comme devait le préciser G. Schoepperle.

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Décaméron barbare3 ». A son avis, on chercherait en vain au stade celtique ce qui constitue pour nous toute la légende : « le conflit douloureux de l'amour et de la loi4 ». Bédier poussait bien trop loin le scepticisme ou la réserve. Il va de soi que son doute critique était tout autre chose qu'une erreur de méthode. Simplement, et non sans excuse, il ignorait toute une série de données sur lesquelles G. Schoepperle a eu le mérite d'attirer l'attention dans un ouvrage publié en 19135. A côté de contes folkloriques, de provenance variée, combinés dans une histoire que domine et unifie le thème de l'amour fatal, elle constatait des ressemblances diffi ciles à expliquer par le hasard entre les récits irlandais à'aitheda et l'épisode de la forêt du Morois où se réfugient Tristan et Iseut6. 1^'aithed (plur. ailhedà) contait en effet l'enlèvement d'une femme mariée par un héros — défi à l'ordre social — et la fuite des amants traqués dans la forêt. On est là sans nul doute au cœur de la légende. Aussi G. Schoepperle pouvait-elle déclarer dans l'intr oduction de son livre7 que si Bédier n'avait pas tort en estimant que les versions conservées reflètent la personnalité des auteurs français, G. Paris ne se trompait pas lui non plus en attribuant une origine celtique à l'histoire tragique de Tristan. Il est vrai qu'on ne connaît ni récit irlandais ni récit gallois sur le neveu du roi Marc (tout au plus une triade galloise rapporte-t-elle, assez vaguement, une tradition archaïque sur un Drystan porcher, amant d'Essylt, femme du roi March). Mais un parallèle entre le Tristan et les aitheda (Diarmaid et Grainne, Baile et Ailinn, Noisé et Derdrin, Cano et Créd, etc.) est suffisamment probant :

bornons-nous à l'esquisser en nous aidant de l'ouvrage de G. Schoepperle8 et aussi de travaux plus

récents9.

C'est l'aventure de Diarmaid et de Grainne qui offre le plus d'affinité avec nos romans de Tristan. Aussi convient-il de la résumer, car elle permet au mieux de comprendre pourquoi la donnée initiale de l'amour fatal ne pouvait que se transformer en pénétrant dans le domaine français. Se transformer sans rien perdre de sa magie. Grainne, fille de Cormac, roi d'Irlande, a épousé à contrecœur le vieux chef et guerrier Finn. Elle s'éprend de Diarmaid, jeune, vaillant, à l'irrésistible grain de beauté. Celui-ci refuse de répondre à son amour, car l'affection et la loyauté lui interdisent de trahir Finn. Alors Grainne — étrange mentpour nous, car il s'agit d'un fait de mentalité primitive — a recours à une contrainte à la fois magique et psychologique : une variété de geis. Elle met Diarmaid au défi de l'enlever et de fuir avec elle dans la forêt. L.e héros ne saurait se dérober à cette injonction sans être suspect de lâcheté, sans perdre l'honneur. Il ne peut faire autrement que de céder. Poursuivis par Finn, Diarmaid et Grainne mènent ensemble une vie misérable dans la forêt. Cependant ils n'accomplissent pas l'œuvre de chair. C'est que Diarmaid, au grand dépit de Grainne, entend ne causer aucun tort à Finn. Il veut concilier son devoir de loyauté avec l'obéissance à l'injonction que l'on sait. Chaque nuit il dort à l'écart de la tentatrice, ou bien, dans un même

n'ont pu transmettre rien autre chose que des lais sur Tristan, et c'étaient

sans doute, comme on a vu, de simples contes d'adultéré. »

G. Ibid., Schoepperle, p. 161. Tristan and Isolt, A Study of the Sources of the Romance, Francfort-sur-Main, 1913, 2 vol. ; Second Edition,

Expanded cette seconde by a édition Bibliography que renvoient and Critical nos Essay références. on Tristan Scholarship since 1912, par R. Sherman I^oomis, New York, i960. C'est à

G. Schoepperle n'a pas manqué non plus de signaler les traits qui apparentent de près Tristan à des héros celtiques : sa force

et son G. adresse Schoepperle, exceptionnelles, op. cit., son t. I, habileté p. 2-3. à jouer de la harpe, à composer des lais, à imiter le chant des oiseaux, etc.

J. Ibid., Vexdryès, t. II, p. Les 391 éléments et ss. celtiques de la légende du Graal, dans « Études celtiques », t. V, 1949, p. 1-50 (v. p. 36-41) ; J. Marx,

1955, La légende chap. arthurienne vi, p. 189-242, et le The Graal, Irish Paris, Affinities 1952, of p. Tristan 36, 66, [où 77-S2, sont 313-314 analysés ; J. de Carney, nombreux Studies récits in irlandais Irish Literature : Diarmaid and et Grainne, History, Dublin, Liadan et né Cuirithir, au cours du Baile IXe et siècle Ailinn, dans etc., la qui, partie d'après septentrionale l'auteur, de dériveraient la Grande-Bretagne] d'un « Tristan ; R. breton Bromwich, primitif Some », fort Remarks problématique on the Celtic il est Sources vrai,

of « Tristan », dans » Transact. Honour. Soc. of Cymmrodorion » (session de 1953), Londres, 1955, p. 32-60.

3.

4. 5.

6.

8. 7.

9.

Bédier, t. II, p. 160. Cf. p. 167 : « [I,es Celtes]

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STKUCTt'RE F.T SENS DT'

77v7.S7.-J .V

lit de feuillage, il place une pierre entre eux. A chacune de ses haltes, il laisse avant de s'éloigner un morceau de venaison crue pour signifier à Finn que sa femme est respectée. Il résiste aux repro ches et aux sarcasmes de Grainne, jusqu'au jour où celle-ci est éclaboussée à la cuisse par l'eau d'une flaque où elle a mis le pied, et dit avec une douceur perfide à son trop chaste compagnon :

« O Diarmaid, grande est votre valeur dans les combats, et pourtant cette eau est plus hardie que vous. » C'est là, implicitement, un nouveau défi, une seconde injonction. Mû comme précédem mentpar le ressort de l'honneur personnel, d'un honneur masculin, Diarmaid consent au désir de Grainne et commet le péché avec elle. Un personnage surnaturel et tutélaire, Oengus, qui deux fois a protégé Grainne, tandis que par un saut prodigieux Diarmaid échappait à ceux qui les poursuivaient, intervient auprès de Finn et obtient de lui le pardon des amants. Mais quand Diarmaid est blessé à mort par un sanglier, Finn renonce à le sauver comme le lui permettraient ses dons magiques de guérisseur, car il se souvient de ce qui s'est passé. Après un temps d'affliction, Grainne achèvera ses jours en paix auprès de Finn. Malgré l'éloignement dans l'espace et dans le temps, comment douter qu'un rapport existe entre le conte irlandais, dont la tradition remonte au vme ou IXe siècle, et le Tristan français ? Des épisodes identiques, des motifs analogues apportent la preuve matérielle de leur relation. La pierre qui sépare Diarmaid et Graiime endormis côte à côte dans la forêt annonce l'épée de chasteté placée entre Tristan et Iseut le jour où le roi Marc les surprend dans la loge de feuillage. Saut prodigieux de Diarmaid d'un côté, saut non moins prodigieux de Tristan dans l'épisode de la chapelle. Le rôle que joue Oengus dans Yaithed est comparable à celui de l'ermite Ogrin auprès de Marc. Le motif de l'eau indiscrète ou hardie qui sert à enchaîner Diarmaid à son destin tragique est repris dans le Tristan —■ épisode d'Iseut aux Blanches Mains — où, malgré son emploi ingénieux, il perd de son importance « organique », ainsi que l'a bien vu G. Schoepperle10. Enfin le thème de la fatalité est tout-puissant dans Diarmaid et Grainne comme dans les autres aitheda. Le héros, recherché, élu malgré lui par la femme, cède à une contrainte inévitable — une geis — une exigence d'honneur. Ou plutôt il est pris entre deux honneurs contradictoires, entre un devoir conforme à l'ordre social et un sentiment violent de sa dignité. Ce conflit tragique le conduit à violer des interdictions et se dénoue pour lui par la mort. On aura remarqué aussi que dans Yaithed la femme, emportée par une passion sans frein, a l'initiative, défie l'homme implacablement, lui impose la fatalité de l'amour. Cette fatalité ne s'affaiblit pas dans le Tristan. Mais elle y change de forme, et même de nature, ou de catégorie. La geis et ses héroïques subtilités ont paru aux auteurs français peu intelligibles. La donnée celtique gardait à leurs yeux quelque chose à la fois de choquant et de flou. Ils ont senti le besoin d'un embellissement et d'une mise au point. A côté des similitudes, des analogies, des réfractions, les différences entre les aitheda et le Tristan ressortent clairement. Quelle forme exacte a d'abord revêtue chez les Celtes la légende de Tristan, comment s'est-elle répandue dans le domaine français, ou ne sait malheureusement rien de positif à ce sujet. Toutefois certaines conjectures ne manquent pas de vraisemblance. On a des raisons de penser qu'elle s'est fixée à un moment donné en Galles du Sud et en Cornwall. De là, comme bien d'autres contes bretons, elle a dû pénétrer dans le royaume normand d'Angleterre avant de franchir la mer. Sa transmission, dans cette première étape, a sans doute été l'œuvre de jongleurs bilingues plus ou moins capables de s'exprimer en breton, en français ou en anglais suivant leur auditoire. Il est probable enfin que ce Tristan primitif se limitait pour l'essentiel à un récit d'enlèvement et de fuite dans la forêt, épisode central, noyau autour duquel gravitaient peut-être des contes ou des lais indépendants, comme on l'a supposé aussi.

io, Voir les justee observations de G. Schoeppbrle, op. cit., t, II, p. 417.

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Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, il faut admettre de toute façon qu'un roman français de Tristan, pourvu de multiples épisodes avant et après la fuite des amants dans la forêt, s'était constitué vers le milieu du xne siècle. Perdu, invisible pour nous, il n'est pas moins réel que pouvait l'être la planète Neptune pour l'astronome Leverrier, avant que l'observation télescopique eût confirmé la justesse de ses calculs. La comparaison des versions conservées du Tristan converge en effet nécessairement vers la préexistence d'un modèle commun. Il se peut fort bien que cet « archétype » ne soit pas la création d'un auteur unique, « homme de génie », comme le voulait Bédier11 ; il est même à peu près certain qu'antérieurement à Eilhart, Béroul, Thomas circulaient plusieurs versions parallèles, et pourtant divergentes, de l'histoire de Tristan (à cet égard le témoi gnage de Thomas sur la diversité du conte est corroboré par celui d'Eilhart à la fin de son poème12). Il semble cependant, toujours d'après les textes conservés, que les variantes n'avaient que peu d'importance et laissaient intacte la charpente, autrement dit une certaine structure. Au fond, il conviendrait d'employer le ternie d' « archétype » uniquement pour désigner cette structure, fondée sur une conception définie du sujet, en rapport étroit avec la civilisation française et féodale du xne siècle. Les auteurs de la version « commune » ont respecté ce sens, aussi vigoureux qu'implic itedans leurs récits. N'auraient-ils connu qu'une légende orale, elle aurait pu mettre aussi bien à leur disposition une structure et un sens, comme l'a marqué fortement A. Fourrier dans un travail récent. Critiquant une opinion de W. Golther, celui-ci déclare en effet : « Ici s'exprime sans ambages le postulat selon lequel, par nature, par principe et par définition, une légende orale est incohérente. Elle ne prend forme que dans et par un texte, après quoi elle disparaît. Rien de plus faux, en vérité. Une légende orale est toujours bel et bien cohérente. Mais par le fait même qu'elle passe de bouche en bouche, elle subit plus facilement qu'un texte écrit des variations et des modifications : elle est plus mouvante, plus instable, — mais ne perd jamais l'essentiel de sa structure interne13. » On comprend dans ces conditions qu'il ne soit pas aisé de fixer la date de l'archétype ou du premier roman français de Tristan. Bédier14 se trompait sans nul doute en le situant « à une haute époque, dès le début du XIIe siècle » ; mais ne se trompe-t-on pas aussi en le confondant avec le modèle d'Eilhart ? La question serait réglée si l'on pouvait prouver que ce modèle, où l'on décèle une influence de YEneas et qu'il faut par conséquent placer après 1155 ou 1160, ne fut pas précédé par d'autres versions, orales ou écrites. Mais il n'en va pas ainsi. Ce débat chronologique est donc voué à beaucoup d'incertitude (à vrai dire il n'est pas le seul de cette espèce). Se rattachent à l'archétype, en restant fidèles à sa structure et son esprit, le poème allemand d'Eilhart d'Oberg, roman complet de Tristan et de ce fait témoin précieux, le fragment de Béroul, un jongleur normand, le poème épisodique de la Folie Tristan de Berne — ces trois textes appar tiennent au troisième tiers du xue siècle, il n'est guère possible de préciser davantage, — enfin, moins directement, certaines parties du Tristan en prose (xine siècle). Le fragment de Béroul pose un problème : du rendez-vous sous le pin — début du fragment — jusqu'au « parlement » devant le « Gué aventureux », où Iseut est rendue à Marc après que les amants ont quitté la forêt, Béroul concorde avec Eilhart (ce qui ne saurait s'expliquer autrement que par une source commune); ensuite les deux textes divergent complètement : celui de Béroul, qui s'interrompt d'ailleurs bien avant la fin du roman, apparaît comme très indépendant, sinon comme isolé, dans la tradition du Tristan. Cette seconde partie est-elle ou non l'œuvre d'un continuateur, faut-il ou non parler

Eilhart BÉDIER, von Op. Cit., Oberoe, t. II, Tristrant, p. l86. éd. F. L,ichtensteix, Strasbourg, 1877, v. 9452/57. — G. Sciioepperi.e (op. cit., t. II,

p. 445-446) estimait pour sa part qu'à un premier roman, adaptation déjà amplifiée de Vaithed à l'intention d'un public français,

aurait succédé un second roman, plus étendu, qu'elle appelait Vestoirc, source d'Kilhart et de Béroul.

A. Fourrier, Le courant réaliste dans le roman courtois en France au tnoyen âge, I : Les débuts (XIIe siècle), Paris, i960, chap. 1,

Le « Tristan » de Thomas d'Angleterre, p. 34.

11. 12.

13.

14.

BÉDIEP, op. cit., t. II, p. 186.

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STRUCTURE ET SENS DU TRISTAN

d'un Béroul i et d'un Béroul II ? La discussion sur ce point est toujours ouverte. Kn tout cas îi est hors de doute à notre avis que la «■ continuation » — si «. continuation » il y a — relève elle aussi de la version commune, et fort nettement, comme nous espérons le montrer en étudiant le

« jugement de

Ce premier état du Tristan, reflété dans les textes que nous venons de mentionner, ne répondait guère et même s'opposait à l'idéal nouveau de courtoisie et d'amour courtois dont la vogue, venue du Midi, se répandait de plus en plus durant la seconde moitié du XIIe siècle, dans les milieux mondains d'oïl. C'est pourquoi vint un moment où quelqu'un voulut adapter la version commune aux conceptions de la fine amor. Cette tentative — un grand fait de notre histoire littéraire — fut l'œuvre de Thomas, appelé souvent Thomas d'Angleterre, car il a écrit en anglo-normand et vécu peut-être, un temps, à la cour d'Aliénor, femme de Henri II Plantagenêt. Apparemment, il connaissait les chansons des troubadours et il a médité sur la fine amor. Comme l'a établi Bédier, comme l'a confirmé Fourrier, il faut voir dans sa version courtoise une refonte systématique de la version commune, un néo-Tristan qu'il a créé en partant de l'archétype. Aussi en a-t-il modifié profondément la structure pour substituer un sens nouveau à l'ancien ; aussi a-t-il multiplié les retouches, importantes ou menues. Ce travail de démolition et de reconstruction -— à moitié manqué, il est vrai, mais d'un intérêt passionnant — serait incompréhensible à nos yeux sans une ardente adhésion de l'auteur à la doctrine ou plutôt au sentiment de la fine amor. Du Tristan de Thomas, probablement composé entre 1170 et 1175, nous n'avons plus que des fragments (3144 vers, environ le sixième de l'ouvrage). Heureusement, cinq textes indiscutablement dérivés du poème anglo-normand ont permis à Bédier d'en reconstituer l'ensemble : la saga en prose norroise écrite en 1226 par un certain frère Robert sur l'ordre de Haakon V, roi de Danemark, — un résumé assez décoloré, mais complet, du Tristan courtois ; — le poème inachevé de Gottfried de Strasbourg, Tristan und I solde (début du xnie siècle) ; le poème anglais de Sir Tristrem (fin du XIIIe siècle) ; la Folie Tristan d'Oxford (dernier quart du xne siècle) ; quelques chapitres de la compilation italienne en prose appelée La Tavola ritonda15. Dans ce lot se distingue assurément Gottfried de Strasbourg. Tout dépendant qu'il soit d'un modèle, il manifeste une singulière originalité par l'éclat lyrique de son style au service de la Minne. Mais la création d'un nouveau Tristan où le changement de structure est commandé par le sens courtois revient entièrement à Thomas d'Angleterre.

Dieu ».

*

Ainsi, version commune, version courtoise : d'un côté Eilhart-Béroul, de l'autre Thomas. Voilà comme en ont jugé Bédier, G. Schoepperle, et la majorité des critiques avec eux. Cette vérité enregistrée aujourd'hui dans les manuels, je ne songe pas le moins du monde à la contester. Bien au contraire. Tout serait donc net, tranché, parfaitement clair à mes yeux, et dans les romans en cause et dans l'état actuel de la critique à leur sujet ? Hé bien ! non. Un complément d'élucidation me paraît indispensable. Je voudrais l'apporter ici. Rien n'offre un caractère de simplicité dans les multiples questions qui concernent les romans de Tristan. Mais la distinction entre version commune et version courtoise, en dépit de bien des travaux, reste à mon avis le problème le plus difficile à résoudre exactement. La première difficulté provient du fait que la version commune contient des éléments qu'on peut à bon droit qualifier

15. Cf. Bédier, op. cit., t. I, avant-propos.

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de « courtois ». Je crois qu'une autre source d'incertitudes, d'erreurs ou de malentendus est due à une analyse insuffisante de la notion de c courtoisie ». De façon à peu près constante, on la consi dère globalement, sans opérer une dissociation d'idées qui s'impose en réalité, sans faire le départ entre la « courtoisie » au sens large ou général du mot — noblesse des sentiments, conduite généreuse, politesse et galanterie dans les manières et le langage, ou encore obéissance à un idéal de mesure — et la « courtoisie » au sens plus restreint, plus spécial, d' « amour courtois », de fine amor. Les deux conceptions ne s'identifient pas : si l'amour courtois, qu'il faut définir comme une religion de l'amour, implique la courtoisie (désignons seulement par ce dernier terme la politesse des mœurs), la réciproque n'est pas nécessairement vraie. On pouvait être un chevalier courtois sans être un amant courtois16. S'il est arrivé parfois depuis quelques années que la distinction classique entre version commune et version courtoise se soit estompée ou brouillée, au point que par un singulier renversement on a fait de Béroul un auteur courtois et de Thomas un auteur non courtois et même anticourtois, c'est qu'on s'est trop fondé sur la notion globale de « courtoisie » pour juger l'une et l'autre version. Or ce critère est impuissant à déterminer la vraie ligne de démarcation entre la « courtoisie » de Béroul et celle de Thomas. Seul le concept de la fine amor permet d'établir en quoi le sens courtois du poème anglo-normand diffère absolument du sens de la version commune. Au vrai, la méprise apparaît déjà chez Bédier. Avec raison, il n'aperçoit chez Eilhart et Béroul qu'un coloris courtois, superficiel, « des traits de sentimentalité courtoise », ce qu'il appelle aussi, fort bien, des « linéaments de courtoisie »17. Il n'a pas tort non plus d'expliquer par une courtoisie plus raffinée, des scrupules de goût, le respect des bienséances, le « désir de tout enjoliver et de tout adoucir, pour transposer la légende au mode courtois »18, les changements considérables apportés par Thomas, non sans maladresse, à la structure de la version commune19. Cependant Bédier n'a pas discerné le motif le plus puissant selon nous de ces bouleversements : l'idéologie de la fine amor, la religion de l'amour. Il entrevoit par moments l'action de ce concept (sans l'appeler autrement que « courtoisie ») dans l'œuvre de Thomas20. Mais il se fourvoie en prétendant que Thomas ne saurait passer pour un tenant de la fine amor sous prétexte que son Tristan n'observerait pas le « service d'amour » aussi exactement que Lancelot dans le roman de Chrétien. « Le 'service d'amour', écrit-il21, c'est la soumission volontaire de l'amant à la dame. Or, pas un trait de cette doctrine n'apparaît dans le poème de Thomas. Son Tristan peut bien se déclarer quelque part 'l'homme lige' de la reine, jamais il ne prend devant elle, comme Lancelot, l'attitude d'un humble espérant ; jamais ne se marque 'la prédominance de l'amante sur l'amant'. L'Isolt qui ceint ses reins d'un cilice pour mieux souffrir avec son ami n'est pas la dame altière des troubadours, elle n'est pas Guenièvre. » Ces lignes ne sont pas exemptes de parti pris, me semble-t-il ; elles auraient grand besoin d'être nuancées, qu'il s'agisse de Lancelot, de Tristan, de Guenièvre ou d'Iseut, et aussi des troubadours, qu'il ne faudrait pas confondre avec un André le Chapelain. Mais retenons surtout que Bédier réduit bien promptement « l'amour courtois » à son caractère extérieur, à son étiquette et son formalisme. Il n'a pas saisi que Thomas devait à l'inspiration de la fine amor, principe d'une éthique et d'une foi, une intensité d'accent et des audaces qui rachètent peut-être les « adoucissements » causés par des soucis de courtoisie. Sans faire elle non plus une distinction nette entre « courtoisie » et " amour courtois », G. Schoepperle,

16.

Je reprends ici, sommairement, ce que j'ai déjà dit dans un article intitulé Vues sur ks conceptions courtoises dans les littératures

Voir par exemple ses remarques (ibid., p. 280) a propos du cilice, « offrande gratuite d'avnour », porté par Iseut qui veut souffrir

d'oc et d'oïl au XIIe siècle (« Cahiers civil, médiév. », t. II, 1959, p. 135-156).

17.

18.

19.

20.

Bédier, op. cit., t. II, p. 135.

Ibid., p.

318.

Cf.

ibid., p.

259-264.

comme souffre Tristan,

21.

Ibid., p. 51.

STRUCTURE ET SENS DU TRISTAN

mieux que Bédier, a senti que Thomas visait dans son Tristan à « la glorification de l'amour o22. Mais elle s'est attachée surtout à mettre en valeur les traits courtois disséminés dans Vestoire, entrevue à travers le poème d'Eilhart23. En fait, il s'agit ou de rapprochements, sans beaucoup de portée, avec des genres lyriques tels que la pastourelle, la chanson de mal mariée, la chanson à personnages (mais non avec la canso provençale), ou d'un tour galant donné au comportement de Tristan (il cède à toute injonction faite « au nom d'Iseut »). Que l'amour de Tristan et d'Iseut soit illégitime ne suffit pas non plus à les ranger d'autorité parmi les adeptes de la fine amor. G. Schoepperle est certainement allée trop loin en plaçant la deuxième partie de Yesloire ou du roman d'Eilhart24 sur le même plan que Cligès et le Chevalier de la Charrette™. Il n'entre pas dans mes intentions de passer en revue tous les travaux qu'on a consacrés à la légende et aux romans de Tristan depuis les études fondamentales de Bédier et de G. Schoepperle. Cependant il importe à mon dessein d'examiner quelque peu trois d'entre eux, parmi les plus récents, car chacun touche de près au débat sur la distinction entre version commune et version courtoise. En suivant l'ordre chronologique de leur publication, je crois pouvoir résumer ainsi les points de vue respectifs de leurs auteurs : le premier, Pierre Le Gentil, ne renie pas la distinction en cause, mais tend à l'atténuer ; le second, Pierre Jonin, la maintient, mais au rebours de l'opinion courante (d'après lui, Béroul est courtois, Thomas ne l'est pas) ; le troisième, Anthime Fourrier, rétablit fermement la ligne de démarcation en répartissant les versions comme le faisaient Bédier et G. Schoepperle. Dans son article à la fois dense et nuancé, La légende de Tristan vue par Béroul et Thomas (essai d'interprétation)™, Le Gentil dégage excellemment, à bien des égards, la manière et l'originalité de l'un et l'autre romancier. J'ai d'autant plus de regrets, et d'inquiétude, à marquer mes désaccords avec lui. Sur Béroul d'abord. « Art fragmentaire » que le sien, dit Le Gentil du conteur normand en fondant sur ce jugement l'idée directrice de son interprétation. « Art fragmentaire. » Que faut-il entendre exactement par là ? Jusqu'à quel point l'expression est-elle justifiée ? Si l'on désigne ainsi une façon de conter, le ton animé d'un auteur-jongleur emporté, transporté par son récit, tant et si bien qu'en narrant un épisode il oublie — pour un moment — et ce qui a précédé et ce

qui doit suivre, acceptons de croire à un « art fragmentaire »27. Il est bien vrai que Béroul, merveilleux conteur (Eilhart paraît terne et sec à côté de lui), participe intensément aux joies et aux souffrances des amants, qu'il les voudrait innocents, qu'il s'apitoie sur eux, admire un si grand amour, plaide en leur faveur. Cette sorte de complicité fait que son récit n'a pas de temps mort et peut ressembler, plus ou moins, à une succession d'élans épisodiques. Mais, visiblement, Le Gentil ne limite pas la portée de cet « art fragmentaire » à un fait de style, une question de ton. Il le met en rapport étroit avec la conception et l'esprit de l'œuvre, avec les mouvements contradictoires de la passion chez Tristan et Iseut, avec le substrat de leur drame moral tel que l'aurait compris ou senti Béroul, presque indépendamment d'un scénario préexistant qu'il aurait suivi sans jamais s'inquiéter beaucoup d'en prendre une vue d'ensemble. Citons : « Rien, dans ce roman, et cela ne tient pas uniquement au hasard qui l'a amputé à ses deux extrémités, ne révèle une logique architecturale, une volonté constructrice perpétuellement en éveil. Nous sommes en présence d'un art très direct,

». Et encore : « II me semble que la narration béroulienne

très spontané, mais aussi fragmentaire

28

22.

23.

24.

25.

26. 27.

G. Sciioepperle, op. cit., t. I, p. 77 ; cf. aussi t. II, p. 454-455-

Elle Ibid., a d'ailleurs t. I, p. 120-136. forcé le contraste entre la première et la deuxième partie.

Ibid., t. I, p. 177, 182 ; t. II, p. 453-454, 474-

IyE Gentil, op. cit., p. 111.

Déjà, P. L,e dans Gentil, sa troisième dans « Romance édition de Philol. Béroul », (aux t. VII, « Class. 1953/54, franc, p. moy. 111-129. âge », 1928, introduction, p. vn-viii), Ernest Muret estimait

que à la certaines négligence « contradictions d'un auteur qui, qu'on se contrôlant a relevées mal, entre aurait, la première dans le et feu la seconde de la composition, partie ne sont quelquefois pas si graves perdu qu'on de vue ne puisse ce qui les n'importait imputer

pas à son dessein immédiat, ne concourait pas à l'effet momentanément visé par lui ».

28.

JKAX FRAPPIICR

représente, parmi les témoignages relatifs aux amants de Cornouailles, un cas plus isolé qu'on ne l'envisage d'ordinaire, plus complexe aussi. En particulier, je me demande s'il faut la mettre, aussi étroitement qu'on le fait, en parallèle avec Eilhart et son modèle supposé. Certes, Béroul ne paraît pas ignorer ce modèle, mais, selon toute \rraisemblance, il en a connu au moins un autre. Par sa trame même, son texte ne serait donc pas le plus proche de la version la plus ancienne de la légende, que tant d'érudits se sont employés à reconstituer. Ce serait plutôt un récit composite,

rassemblé d'instinct, en dehors de toute idée préconçue29. » En fait, l'isolement de Béroul se restreint

à la partie qu'à tort ou à raison plus d'un critique attribue à un Béroul II. Pour Béroul I, ne disons pas qu'il « paraît ne pas ignorer » le modèle qu'Eilhart a connu de son côté ; disons plutôt que

le parallèle entre le poète allemand et lui révèle avec éclat qu'il est demeuré fidèle à une architecture antérieure à son poème, à un agencement d'épisodes et de motifs occupant une position centrale, et capitaux pour l'interprétation du Tristan (le rendez-vous épié, la fleur de farine, le saut de la chapelle, les lépreux, la forêt du Morois, la loge de feuillage, le philtre et son affaiblissement, l'ermite Ogrin, Iseut rendue à Marc). C'est donc une exagération que de réserver à 1' « art fra gmentaire « de Béroul, ou à ses impulsions d'un moment, des mérites qui appartiennent eu réalité

à la structure de la version commune. Cette structure avait une valeur substantielle. Venue d'un

même modèle, elle a commandé, déterminé la signification des romans et d'Kilhart et de Béroul. On peut dire en effet que l'éclairage et les éléments fondamentaux du drame de la fatalité et de l'amour en conflit avec la loi restent semblables chez l'un et chez l'autre, y compris la sympathie, qui n'est pas spécialement « béroulienne », accordée aux amants. Les différences ne concernent en général que des détails, à l'avantage de Béroul et de son talent. Mais qui sait, après tout, s'il n'est pas resté plus près du modèle commun, qu'Eilhart, un traducteur, a souvent l'air d'abréger ?

Passons à Thomas. De nouveau, Le Gentil effectue avec finesse et goût de la précision les pesées oscillantes d'un problème moral difficile à évaluer, à saisir dans sa complexité. Le sens courtois du poème anglo-normand n'est pas ignoré. Le changement décisif apporté à la donnée du philtre, devenu chez Thomas le symbole d'un amour qui trouve sa justification en lui-même, est parfa itement rappelé30. Il n'en va pas autrement pour ce principe cher à l'idéologie courtoise que l'amour doit se fonder sur le prix de la personne aimée31. Pourtant, au bout du compte, l'image qui nous est offerte de Thomas d'Angleterre fait moins penser à un apologiste de la fine amor qu'à un moral isteà peu près digne d'être rangé parmi les censeurs de l'amour coupable. Comment s'obtient cette demi-métamorphose ? Elle est apparemment favorisée par certains passages où l'idéal de la fine amor semble assombri et compromis. Exploités avec adresse — et c'est le cas, — ces passages peuvent persuader que Thomas aurait peint non sans quelque prédilection les hontes et les tourments de l'amour coupable, au lieu de le glorifier. C'est du moins dans cet esprit que Le Gentil étudie le désarroi moral de Tristan lors de son mariage avec Iseut aux Blanches Mains32, la dispute de Brengain et d'Iseut88, qu'il estime aussi que l'épilogue du poème — la mort des amants — « ne peut guère passer pour une apothéose34 ». Ces pages nous valent de pertinentes observations sur le réalisme et la lucidité de Thomas. Mais la question qui se pose est de savoir si les passages sur lesquels Le Gentil a jeté son dévolu constituent des reniements de la fine amor, des repentirs de l'auteur ; elle est aussi de mesurer leur importance par rapport à l'ensemble de l'œuvre. Que Thomas se soit largement attaché à décrire et analyser les tourments amoureux, le fait est évident. Trois raisons, à mon avis, se conjuguaient pour qu'il en fût ainsi : le thème était consubstantiel au

29.

30.

31.

32.

Si. Ibid.

34.

Ibid.

IyE Ibid., Gentil, p. 119. op. cit., p.

Ibid. Ibid.

122, 120-122. ij.4. P- 122-123, 125.

p.

p.

p.

117.

STRUCTURE ET SENS DU TRISTA.X

Tristan ; il appartenait, non moins que la joie des amants, a la tradition du lyrisme d'oc,

ignorée à la cour anglo-normande ; il semble enfin ([lie par un penchant personnel Thomas l'ait traité avec une délectation secrète, et même un soupçon de masochisme. Bn tout cas, psychologue et romancier, il ne pouvait se contenter de l'art allusif des troubadours. Il lui fallait créer des situations dramatiques, des péripéties propres à sonder toujours plus les cœurs de Tristan et d'Tseut, à leur imposer des épreuves dont leur amour sortirait plus fort. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, quand Tristan est en proie au doute, à la jalousie, à la tentation charnelle, ou quand Brengain insulte Iseut. Ce sont des épreuves, et des épreuves qui s'achèvent par la victoire de l'amour. Quant à la mort des amants, sans être une apothéose, elle n'en exalte pas moins leur fidélité, leur suprême union. En vérité, rien n'autorise à écarter tant soit peu Thomas du camp de la fine amor. Il est louable assurément d'introduire autant de moralité qu'il se peut dans l'interprétation des romans de Tristan. Mais nous n'avons pas à juger Thomas sur ce qu'il aurait dû faire. Il faut voir ce qu'il a fait, ou voulu faire. Or, il est bien certain que pour sa part il n'a pas considéré un seul instant l'amour de Tristan et d'Iseut comme un amour coupable. Il donne tort à la loi et raison à l'amour. On s'en aperçoit d'autant mieux qu'on ne se borne pas à des fragments et qu'on prend une vue entière du roman, comme permet de le faire, à peu de chose près, l'admirable reconstruction de Bédier. Car le sens n'est pas indépendant de la structure, aussi bien pour Thomas que pour Béroul. Dans un ouvrage intitulé Les personnages féminins dans les romans français de Tristan au XII0 siècle ; étude des influences contemporaines^ , P. Joniu a résolument rompu de son côté avec l'opinion traditionnelle en soutenant que Béroul méritait beaucoup plus que Thomas l'épithète de « courtois ». D'où provient ce contre-pied paradoxal ? Il s'explique, à mes yeux du moins, par deux raisons initiales d'erreur. La première est constituée par la limitation arbitraire d'une étude où d'une part l'auteur ne met en ligne de compte que les personnages féminins, comme si l'on pouvait préciser la tonalité morale de chacune des versions en négligeant Tristan et Marc, où d'autre part il se fonde uniquement, lui aussi, sur les fragments conservés de Béroul et de Thomas, comme si l'on pouvait saisir le sens d'une œuvre sans considérer sa structure. Cette conception doublement fragmentaire du sujet le rend tout de guingois, en porte-à-faux. La seconde raison n'est autre que la confusion déjà signalée et si répandue entre « courtoisie » et « amour courtois », ou fine amor. C'est à la notion de courtoisie comprise dans son sens le plus large —- social si l'on veut — que se rattachent certains traits courtois qu'on trouve en effet chez Béroul, comme ou en trouve aussi chez Eilhart. Mais ni chez l'un ni chez l'autre de ces représentants de la version commune on ne saurait discerner la moindre concession à l'idéal que Thomas prétendait illustrer dans sa version courtoise : la fine amor mise au-dessus de la loi sociale et religieuse, la fine amor justifiée parce qu'elle est la fine amor. A une courtoisie qui n'était rien de plus qu'un vernis ou le goût d'un décor brillant le romancier anglo-normand ajoute ou substitue, plus profondément, la religion de l'amour. Cette différence essentielle a échappé à Jonin. Quant à la " clergie » de Thomas, il ne faut pas l'exagérer, au détriment des éléments courtois, sur la foi de passages isolés, non replacés dans un ensemble, ou mal interprétés. Lui a-t-elle jamais donné le pli d'un auteur pieux, d'un moraliste chrétien ? Si oui, par quelle singularité ou plutôt par quelle aberration aurait-il entrepris de composer, œuvre de longue haleine, un nouveau Tristan dédié « à tous les amants » ? En revanche l'état de clerc n'était pas nécessairement incompatible avec la vie du siècle et une inspiration profane36. Aussi Jonin est-il plus près de la vérité en écrivant tout à la fin de son livre, au risque

Annales Fae. Lettres. Aix-en-Pr<>veuce ■>, n. s., 2z, 195H. Mes réserves concernent avant tout l'orientation

non

j",. Publication des

36.

des chapitres consacrés à 1' « influence courtoise < et au « climat religieux <>. L,es recherches de P. Jonin n'en sont pas moins fort dil

igentes,

précisions intéressantes.

à propos notamment du procès d'Iseut et de l'épisode des lépreux. Son étude est écrite avec goût et riche dans le détail eu

Rappelons une fois de plus qu'on pouvait être clerc sans être prêtre ni moine.

JEAN FRAPPIER

de démentir beaucoup de ses précédentes assertions : " Bn somme la pensée de Thomas nous apparaît comme une pensée profondément cléricale, mais sécularisée87. » Que n'a-t-il tiré au clair toutes les conséquences incluses dans le mot « sécularisée »38 ? La distinction classique entre les deux versions reprend tous ses droits et gagne en vigueur avec le substantiel chapitre, à la fois robuste et fin, qu'A. Fourrier a écrit sur le Tristan de Thomas d'Angleterre dans l'ouvrage que nous avons déjà signalé39. A l'exemple de Bédier, mais non sans des retouches et des compléments très personnels, il prouve à son tour, avec minutie et clarté, que Thomas est parti de la version commune et qu'il en a modifié la structure et l'esprit parce qu'elle « ne lui a paru ni assez cohérente, ni assez profonde, ni encore assez courtoise »40. Attachons- nous seulement aux changements commandés par la « courtoisie ». Alors que Bédier en limitait les effets aux adoucissements qu'exigeaient de Thomas et de son public le respect des bienséances et un plus grand raffinement des mœurs, Fourrier n'a pas manqué de s'apercevoir que la « courtoisie » du romancier anglo-normand comprenait la fine anior et que celle-ci était bien le ressort principal, disons plutôt l'âme de son renouvellement. Il fait un pas décisif et touche au fond du problème en écrivant, vers la conclusion de son chapitre : « Par là, par cet approfondissement psychologique, Thomas demeure, autant et plus que Chrétien de Troyes, un très audacieux poète de la 'courtoisie' au sens restreint du terme qui est la religion de l'amour41. » Qu'un lien solide unisse à l'idéologie ou au sentiment de la fine amor l'effort d'analyse et d'introspection réalisé par Thomas, j'en suis persuadé moi aussi. De là vient qu'au plan du récit, auquel se tiennent Eilhart et Béroul, il ajoute un plan de la conscience, celle que prennent d'eux-mêmes et de leur responsabilité devant l'amour de « fins amants » inquiets des plus secrets mouvements de leur cœur. Mais une religion de l'amour implique à coup sûr des principes moraux, une éthique, sinon une théologie. Psychologue de la fine amor, Thomas n'en a-t-il pas été aussi le moraliste, avec autant ou plus d'audace ? On admettra que ce double aspect n'est pas ignoré de Fourrier dans le beau passage que voici, auquel je ne puis qu'applaudir : « Pour Thomas d'Angleterre comme pour les troubadours la cortesia est un style

de vie raffinée. Lui aussi professe le culte de la dame : Tristan, bien qu'il soit tenté, ne consomme pas le mariage avec Isolt-aux-Blanches-Mains, son épouse ; celle-ci l'aime profondément, mais lui reste fidèle à 1' 'amie', à Isolt la Blonde, à laquelle il élève le sanctuaire de la 'Salle aux Images'. Thomas aussi voit dans l'amour, non pas une passion élémentaire, mais une source de prouesse, d'héroïsme et d'abnégation : Tristan refuse les consolations du grelot magique que porte Petit- Creù et, plus tard, conjuré par Tristan le Nain au nom même de son amour, Tristan l'Amerus ou, comme l'appellent les troubadours, Tristan Tamador' n'hésite pas, mais vole au combat et en fin de compte à la mort, où le rejoindra son amie. Car telle est la grande originalité de Thomas :

plus que la 'joie' de l'amour courtois, il en peint la tristesse, les tourments et les souffrances

Chez d'autres, l'amour courtois est un art de vivre, élégant et agréable

un art de souffrir et d'en mourir : c'est dans la mort des amants qu'il atteint son suprême accomp

» Voilà qui est bien jugé et bien dit. Il se peut cependant — on le verra en temps voulu — que Thomas ait poussé plus loin encore l'apologie de la fine amor.

; chez Thomas, il devient

lissement42.

38. 37.

On I'. lira Joxix, avec op. profit cit., les p. observations 457- de Mlle B. H. Wind (Eléments courtois dans Béroul et dans Thomas, dans « Romance Philol. »,

p.

42.

Ibid., Ibid., p. p. 106-107. 106.

,

p. 19-109.

t. logus XIV, », i960, t. XI/V, p. 1-13 1961, ; Les p. 278-285) versions françaises et de Mme du R. « Tristan I,ejeune » et (Les les influences « influences contemporaines, contemporaines à propos » dans d'un les romans livre récent, français dans de « Tristan Neophilo- au

XIIe que la siècle, version dans de « Moyen Thomas âge est », d'un t. L.XVI, caractère i960, p. éminemment 143-162) sur courtois. l'ouvrage de P. Jonin. Elles maintiennent l'une et l'autre avec fermeté

39. A. Fourrier, Le courant réaliste dans le roman courtois

40. Ibid.,

41.

42.

264

STRUCTURE ET SENS DU TRISTAN

Confirmer davantage une vérité que d'autres ont déjà établie, je n'ai que cette ambition stricte en m'occupant moi aussi à distinguer nettement version commune et version courtoise. Il en vaut la peine après tout, si la question est d'importance — et comment en douter ? — ou si elle n'est pas encore en tous points à l'abri de la controverse.

On sait qu'en aucune façon je n'entends séparer le sens de la structure (un rapport, visible ou caché, existe entre eux quand une œuvre est digne de ce nom). Pourtant je ne songe pas à considérer chacune des versions dans sa continuité narrative. A quoi bon recommencer ce que Bédier a si bien fait ? Il me paraît plus nouveau et non moins probant d'examiner l'un après l'autre les épisodes principaux, les thèmes dominants, ceux qui permettent au mieux de jalonner une ligne de crête et de partage entre les deux versants. Au lieu d'une analyse où l'on suit le fil du récit, nous voudrions offrir en somme une série de coupes transversales et comparatives de la version commune et de la version courtoise pour chacun des thèmes ou des épisodes retenus, avec le souci permanent de les relier à l'ensemble dont ils font partie et de définir leur fonction dans l'économie de l'une ou de l'autre version. Autant d'essais qui devraient se prêter un mutuel contrôle et prouver si des différences tranchées, significatives, distinguent régulièrement le Tristan de Thomas d'un plus ancien Tristan. Ce serait là, il est vrai, un long labeur. Du travail annoncé, nous ne traiterons cette fois qu'une part, mais non sans opter pour les deux thèmes les plus déterminants, auxquels tout le reste est subordonné, qui commandent à eux seuls l'orientation générale des deux versions : le philtre et le jugement de Dieu. En étroite connexion, ils posent immédiatement le problème fondamental :

Tristan ou Iseut sont-ils des coux>ables ou des innocents ? Subissent-ils leur amour en victimes de la fatalité ou bien l'ont-ils voulu, accepté librement ? Doivent-ils, peuvent-ils en avoir du remords ou s'en faire une gloire au fond de leur cœur ? A ces questions une réponse différente est suggérée ou donnée dans chaque version. De l'une à l'autre, il se produit une transformation d'ordre psycho logique et moral qui fait passer Tristan et Iseut d'un amour fatal à un amour courtois. Précisons-le une fois de plus : si l'on a méconnu le sens de la transformation, ce n'est pas seulement pour avoir confondu une « courtoisie » qui ne s'oppose en rien à la loi sociale et religieuse avec un « amour courtois » qui n'est point dans le même cas, puisque adultère ou d'intention ou de fait, c'est faute aussi de pénétrer le fond de cette fine amor, qu'on réduit trop souvent à l'étiquette du service d'amour, aux formes de la dévotion à la dame, en se référant aux Regulae amoris d'André le Chapelain, dont le fameux traité ne mérite qu'à demi d'être regardé comme le texte canonique de l'amour courtois (après avoir célébré celui-ci, le Chapelain n'a-t-il pas chanté

Plus qu'une obéissance à un code, la fine amor exigeait un élan du cœur allié à

des raisons d'aimer. Elle avait pour principe une autonomie morale de l'amour, qui devenait ainsi une fin en soi, un absolu. De cette conception découlaient trois tendances caractéristiques :

l'amour est pour une part volonté, élection, choix des élus et des élues ; il est lié à la valeur des amants, à leur mérite ; sentiment lucide et raisonné, il est à l'opposé d'un abandon à la fatalité (on saisit ici l'aspect cornélien de la fine amor) : de cette part de réflexion résultent à la fois une discipline morale, une casuistique, un besoin d'analyse et d'introspection ; dans l'univers autonome et intérieur de la fine amor se multiplient les calques de la religion ; plus encore, elle est une religion de l'amour, avec des adorations, des extases, des scrupules, des repentirs, des examens de conscience, une ascèse, des joies et des tourments.

la palinodie ?)

Telle est la fine amor dont Thomas d'Angleterre était pénétré dans son esprit et dans son cœur. A-t-il eu tort, a-t-il eu raison de vouloir plier la matière du Tristan à cette religion de l'amour ?

JEAN FRAPPIER

J/entreprise apparaît téméraire, il faut l'avouer. Dans la version commune, il n'y a pas d'issue au conflit entre la passion des amants et la loi ; jamais la loi n'y cède en droit aux revendications de l'amour. N'était-il pas paradoxal de songer à remanier selon l'idéal courtois un roman où la fatalité enchaînait des amants irresponsables ? Pareil dessein ressemblait à une gageure. A l'ambition de Thomas s'opposait la résistance du sujet. Ne s'est-il pas condamné à rester prisonnier d'une tradition qu'il prétendait dominer ? De fait, il n'a pas évité un échec partiel. Mais la tentative avait sa grandeur, et l'œuvre accomplie répond à un effort de création puissant et parfois génial. Sachons-lui quelque gré de s'être attaqué de front aux difficultés. Plus subtil ou moins audacieux, Chrétien de Troyes a senti mieux que lui combien on s'exposait à l'insuccès en voulant attirer le Tristan dans l'orbite de la fine amor ; aussi, dans son Clivés, le poète champenois ne s'est pas risqué à composer un néo-Tristan sans recourir à un subterfuge : il a inventé une autre intrigue, imaginé des personnages nouveaux. Thomas, lui, n'a pas cherché de biais ; il n'a pas triché. Il n'a pu, il est vrai, repenser le Tristan et l'adapter à son goût sans briser par endroits ou pour le moins sans fausser une structure cohérente. Il en a déplacé le centre de gravité, mais n'a pas rétabli tout à fait l'équilibre compromis. Ces gauchissements ne sont après tout que la rançon d'une saisissante originalité.

II

Le philtre

A. — Le philtre dans la version commune. — Appelé « trang » (breuvage) par Bilhart, « boire d'amour », « vin herbe » ou « herbe », « lovendrant, lovendrin » par Béroul, le philtre que par méprise ont bu Tristan et Iseut sur la nef qui les portait d'Irlande en Cornouailles est dans la version commune à la fois la cause matérielle de leur amour, le symbole de leur passion fatale et l'excuse de leur péché. La mère d'Iseut obéissait à la plus morale des intentions en préparant ce philtre et en le confiant à Brangien : offert le soir des noces par la fidèle suivante aux époux qui le boiraient ensemble, il devait les lier l'un à l'autre d'un amour qui ne finirait pas. Or une erreur imprévisible a fait que le breuvage magique exercera sa puissance à jamais non sur le roi Marc et sur Iseut, mais sur Tristan et sur Iseut, malgré lui, malgré elle. Invention naïve ? Peut-être. Était-il permis pourtant d'attribuer avec plus de rigueur un amour coupable à l'accident, plus fort que tout vouloir, à une fatalité aveugle et purement physique, à ce qu'on appellerait de nos jours le déterminisme des passions — source de faiblesse ou d'irresponsabilité, mais aussi de pitié et de pardon — ? Pièce maîtresse ri ans la structure du Tristan et déjà présent à coup sûr dans le modèle commun d'Eilhart et de Béroul, le philtre a dû être imaginé par l'auteur de l'archétype. On sait que dans les données celtiques la fatalité de l'amour était imposée par la femme au héros soumis aux contraintes de la geis. Cette conception primitive ou trop exotique était probablement dépourvue de clarté aux yeux d'un trouvère anglo-normand ou français. Il fallait expliquer autrement la passion de Tristan et d'Iseut. Une croyance très répandue a pu tout naturellement suggérer l'idée du philtre au premier romancier de Tristan. Qu'en substituant le <c boire d'amour » à la geis il ait recueilli une superstition populaire appartenant au folklore universel ou que, plus précisément et plus savamment, il se soit souvenu d'une tradition littéraire issue de l'antiquité gréco-latine43, ou que ces deux influences se soient amalgamées

43. (t. Schoepperle, op. cit., t. II, p. 401-407.

266

STRUCTURE ET SENS DU TRfSTAX

dans son esprit44, seule importe après tout la singulière originalité avec laquelle il a fait de son philtre un artifice habile, un moyen dramatique et une image inconnue avant lui Je l'amour fatal.

On ne saurait trop remarquer cette nouveauté. Il est bien vrai que dans les aitheda un lien magique unit les amants et que leur destin les entraîne inéluctablement vers la mort. Il s'en faut pourtant que Diarmaid et Grainne, le récit le plus proche du Tristan, confère à l'amour fatal cette perfection qui lui vient du philtre. Où trouver dans le conte irlandais l'équivalent de la passion totale et réciproque née au même instant chez Tristan comme chez Iseut, chez Iseut comme chez Tristan ? Charmée par Diarmaid et son grain de beauté, signe mystérieux du destin, Grainne subit assurément la fatalité de l'amour ; après quoi, sans que rien l'arrête, elle poursuit avec ruse et ténacité la satisfaction de son désir amoureux. Mais qu'eu est-il pour Diarmaid ? Il y aurait beaucoup de difficulté à voir en lui un véritable amant. Il apparaît bien plutôt comme une victime pitoyable, un persécuté sans espoir, mais non sans noblesse, enfermé dans un réseau de contradictions où son honneur est engagé, mais non son cœur. Le manque de symétrie morale entre l'héroïne et le héros appelait au moins une retouche. Ajoutons que malgré ses conséquences funestes la fatalité de la geis restait incomplète : elle laissait au héros le temps de lutter, fut-ce, en vain. Rien n'est plus immédiat au contraire que l'effet du philtre. Il établit d'un coup trois absolus : l'absolu de la fatalité, l'absolu de l'amour, l'absolu de l'irresponsabilité. Ainsi se trouvait créé le couple idéal des amants égaux dans leur destin, égaux dans leur bonheur, égaux dans leur malheur, égaux dans leur faute ou dans leur innocence. Génie novateur par rapport à la geis celtique, celui qui a imaginé le philtre ne le fut pas moins par rapport aux poètes de l'antiquité classique. Les Grecs et les Latins n'ignoraient pas eux non plus la fatalité amoureuse. Ils se représentaient volontiers la passion comme une maladie envoyée par les dieux. Faut-il évoquer « la fille de Minos et de Pasiphaé » ? Mais la différence éclate au premier coup d'œil. Un couple pareil à celui de Tristan et d'Iseut manque dans la série des amours antiques, où la femme est la seule victime de la grande passion fatale. Il suffit d'en juger parÉnée et Didon, le couple antique de beaucoup le mieux connu au xne siècle : on sait combien la partie est inégale entre les deux partenaires, et comment le paisible Énée brûle la politesse à l'infortunée Didon. Iya parfaite égalité des deux amants devant l'amour fatal, voilà donc ce que l'invention du philtre apportait de plus original dans la peinture de la passion. Tout le destin de Tristan et d'Iseut s'expli queau fond par cette conception. Comme chacun d'eux a bu la même quantité du même philtre, ils voudront partager au même point la joie et la souffrance. Ils trouveront un bonheur jusque dans leur misère ainsi répartie. De plus, cette égalité qui traduit leur indissoluble et suffisante union les sépare idéalement de l'univers pour les enfermer dans ce refuge féerique, « entre les

Enfin, le philtre

équitable et tout-puissant ne permet pas que l'amante survive à l'amant : la mort de Tristan et d'Iseut magnifie elle aussi leur égalité dans la passion. Comme le dira le roman en prose, fidèle à cet égard au sens profond du thème, en relatant la scène du « boire amoureux » : ■< Tristan but toute plaine la couppe, et puis commande que on le doint à Yseult, et on lui donne. Et Yseult

nues et le ciel », que Tristan contrefaisant le fou promet de donner à Iseut45.

Peut-être ne faut-il pas exclure non plus une influence venue des aitheda. Si rien du côté celtique, autant que je sache, n'est

vraiment comparable au philtre du Tristan, certains breuvages n'en ont pas moins leur rôle dans l'histoire de Diarmaid et Grainne ou dans fils de celle Finn, de et Cano de Diarmaid, et Créd. Au à cours qui elle d'un veut festin parler Grainne en toute endort liberté. tous Créd les convives agit de façon avec une analogue liqueur afin magique, d'offrir à sans l'exception témoins gênants d'Oisîn,

d'amour à son son amour expédient ». à Il Cano se pourrait juste (cf. avant J. toutefois Carxf.y, de lancer qu'ils Studies à Diarmaid aient in Irish aidé le à Literaturc défi faire contraignant naître and l'idée History, de du la philtre geis. p. 215, fatal, 217). comme I) y a par loin contiguïté, de ces soporifiques car Grainne au a recours « boire

44.

45.

Cf. Folie Tristan de Berne, v. 163/67, et Folie Tristan d'Oxford, v. 301/10.

JEAN FRAPPIER

boit. Ha ! Dieu ! quel boire ! Or sont entrez en la rote qui jamais ne leur fauldra jour de leurs

vies,

On voit combien le philtre, instrument de la fatalité, eu est aussi le symbole incomparable. Au vrai, il symbolise à la fois la fatalité et la force de l'amour (il va de soi que l'auteur de l'archétype n'a pas songé à dissocier ces deux éléments). Cependant les thèmes conjoints sont tellement enra cinés dans la légende qu'ils ont suscité d'autres signes que le philtre. Avant que les amants aient bu le « vin herbe » sur la nef, l'action de la fatalité, cachée dans la navigation à l'aventure, a conduit par deux fois Tristan vers cette terre d'Irlande où vit Iseut (le retour involontaire au pays choisi par le destin est tout à fait conforme à la tradition celtique). On connaît par le lai de Marie de France la symbiose du coudrier et du chèvrefeuille, autre expression de l'égalité, vitale et mortelle en même temps, qui unit les amants. Non moins significative et poétique apparaît après leur mort la merveille des deux arbres entrelacés au-dessus de leurs tombeaux47. Il reste que ces signes ne constituent que les harmoniques du symbole majeur, le philtre, même si certains d'entre eux appartiennent à un stade antérieur de la légende. N'oublions pas pourtant que le philtre est tout autre chose qu'un pur symbole dans la version commune. On ne se tromperait guère en soutenant que l'auteur de l'archétype l'a conçu avant tout comme un ressort précieux de l'action et que sa valeur symbolique est en somme une chance admirable, un supplément heureux de poésie. Car chez Bilhart et chez Béroul le trait le plus frappant du « boire d'amour » est après tout sa fonction dans l'agencement du récit, ainsi que ses répercussions sur les composantes morales du drame. Il y a là un mécanisme tellement spécial qu'on ne lui a peut-être pas accordé l'attention nécessaire, malgré tout ce qu'on a écrit sur le sujet. Une fois le philtre bu et terminée une brève transition où ses premiers effets laissent Tristan et Iseut dans l'angoisse et l'accablement48, ce mécanisme agira automatiquement : il ne se produira que des conflits extérieurs entre le couple indissoluble et d'autre part la société, la loi, le mari outragé. Arbitraire ou subtil, paradoxal, tant qu'on voudra, tel est bien le postulat du philtre matériel dans l'archétype. A ne pas l'admettre, on méconnaît inévitablement le sens de la version commune. Il nous reste à montrer ou à rappeler comment l'auteur de l'archétype a fait fonctionner le ressort dramatique du philtre, et tiré les conséquences de son postulat avec une logique indéniable, aurait-elle de quoi déconcerter. Première constatation : dans la version commune il n'est pas d'autre cause à l'amour de Tristan et d'Iseut que le « vin herbe », que l'accident du philtre. A notre avis rien ne permet de contester ce fait établi philologiquement par Bédier49. Cette fonction du philtre apparaît d'autant mieux que, loin de s'aimer avant de l'avoir bu, Tristan et Iseut avaient l'un pour l'autre de l'indifférence et même de l'aversion. En quittant l'Irlande, Iseut n'avait pas encore oublié la mort de son oncle le Morholt tué en duel par le héros cornouaillais. Autre ressource extraordinaire procurée elle aussi par le « boire d'amour » : il sert à excuser la faute des amants. Comme ils n'ont pas failli volontairement, ils sont ou ils se sentent irresponsables, donc innocents. Moralement ils sont pour ainsi dire enfermés dans une cloche de verre, où une machine pneumatique a fait le vide des responsabilités. Est-ce un peu enfantin ou très habile ? En tout cas Tristan et Iseut ont bien l'air d'échapper ainsi aux revendications de la loi sociale et religieuse. Un autre auteur a-t-il jamais réalisé pareil renversement des valeurs morales par

car

ilz ont beû

leur destruction et leur mort.

»46

A BÉDIER, un niveau Op. Cit., différent t. II, il p. serait 341. tentant de reconnaître un reflet du thème fondamental dans l'histoire du chien fidèle, Husdent,

si bien contée par Béroul. On sait quel deuil mène Husdent après la disparition de Tristan son maître et comment, une fois détaché,

il va le rejoindre et partager sa vie dans la forêt de Morrois. Husdent aime, est prêt à aimer jusqu'à la mort, Beste ne ju de tel amor

(v.

46. 47.

1460). I,ui aussi symbolise la force de l'amour, indépendamment du philtre à coup sûr.

48. 49.

Bédier, Ibid., p. op. 212, cit., 222, t. 226-227. II, p. 234.

STRUCTURE ET SENS DU TRIST.4X

le simple jeu d'un ressort dramatique ? Irréfutable alibi pour les amants, et sans doute aussi pour l'auteur, que le philtre ! A l'abri de cet argument, l'allégation de l'irresponsabilité totale apparaît hors d'atteinte. On pourrait être enclin dans ces conditions à voir dans le Tristan de la version commune le plus foncièrement immoral de tous les romans. N'a-t-il pas porté au mariage un défi paradoxal ? Comparons avec Marie de France qui a profité beaucoup du Tristan, non sans lui faire subir des adoucissements. On trouve dans ses lais des maris trompés, mais il est clair qu'ils méritent leur sort, aux yeux de la poétesse, attendu qu'ils sont vieux, insupportables et méchants. Iye roi Marc au contraire est jeune et généreux, plein d'amitié pour Tristan et très épris d'Iseut. Ceux-ci chercheraient en vain une autre excuse que celle du philtre et de la fatalité. L/auteur de l'archétype a voulu très consciemment qu'il en fût ainsi. Pourtant on tomberait dans l'erreur en prétendant réduire à une immoralité crue le privilège d'irresponsabilité qu'il a octroyé aux amants. Il a certainement évité de les justifier par le recours à une éthique transcen danteet supérieure à la morale courante (ce que fera Thomas dans la version courtoise). Son idée profonde était que les passions d'amour ont leur mystère, enlèvent sa liberté à l'homme, et qu'on peut en aimant être innocent et coupable à la fois. L'abbé Prévost sera probablement le seul à retrouver cette tonalité morale en contant l'histoire du chevalier des Grieux et de Manon5 °. L,e philtre de la version commune offre enfin une particularité bien curieuse : sa pleine efficacité est limitée dans le temps. Comme le précise Bilhart, le « boire d'amour » avait tant de force durant les quatre premières années que les amants ne pouvaient rester séparés plus d'un jour sans tomber malades, ni plus d'une semaine sans mourir. Mais au bout de quatre ans sa violence diminuait assez pour qu'il leur fût permis de vivre éloignés l'un de l'autre. Iseut et Tristan n'en devaient pas moins s'aimer toute leur vie de tout leur être : rien ne pourrait jamais les affranchir du charme

fatal51.

C'est à coup sûr Eilhart qui demeure ici fidèle à l'archétype, alors que Béroul a faussé la donnée initiale en disant que la mère d'Iseut avait fait bouillir le philtre « à trois ans d'amitié »52. Si l'on prenait cette affirmation à la lettre, il faudrait en tirer la conclusion que, passé le délai de trois ou quatre ans, l'amour de Tristan et d'Iseut a cessé d'exister. Ce qui serait absurde et se trouve entièrement démenti par la suite du récit, chez Béroul lui-même autant que chez Eilhart. On doit donc se rallier sur ce point à l'opinion de Bédier quand il écrit, en constatant le désaccord d'Eilhart et de Béroul, que ce dernier ou « se réservait de marquer ailleurs la nuance » ou bien « a brutalement interprété son modèle à contre-sens »53. Une fois la force du philtre atténuée, vers la fin de l'épisode de Morrois, et Iseut rendue à Marc, les amants pourront supporter dans la douleur leurs longues séparations entre leurs joies trop brèves, mais toujours il restera dans leurs

50.

Je fais ce rapprochement en tenant compte d'un article excellent de Raymond Picard sur L'univers de « Manon Lescaut », dans

peut et « Mercure le qu'être roman de de frappé France l'abbé par », Prévost. avril les affinités 1961 Détachons (p. qui 606-622) se révèlent cette et phrase mai à la 1961 lumière des (p. pages de 87-105). cette où est étude, Malgré analysée si toutes lucide la « sortes et morale si fine, de de entre différences, l'irresponsable le Tristan comme de » dans la il est version Manon naturel, commune Lescaut on ne :

« Iv'opposition est éclatante entre la réalité des êtres et ce qui en apparaît dans leur conduite. Il ne faut donc pas les juger sur ce qu'ils après font, avoir mais vu Husdent sur ce qu'ils manifester sont » son (p. deuil 619-620). pour Chez son maître Béroul, : le roi Marc semble obéir à un sentiment de ce genre en déclarant,

1469

Certes, Je ne quit mot mais a li chiens q'en nostre grant tens, sens :

En la terre de Cornoualle,

Ait chevalier qui Tristan

valle.

I<a fidélité passionnée du chien est un signe de ce que vaut, de ce qu'est Tristan, en dépit de tout ce qu'il a pu faire.

51.

52.

53.

RlLHART, éd. LlCHTENSTEIN, V. 2279/99.

LSÉDiER, Béroul, op. éd. cit., Muket-Dkfourques, t. II, p. 239. Comme v. l'a 2133/49. remarqué Muret dans une note de son édition pour le v. 2131 (éd. McuET-DEForRQfES,

p.

forêt la fuite de des Morrois amants et dans à l'efficacité la forêt du ». Eilhart philtre, respecte « puisque au divers contraire épisodes la vraisemblance se sont déroulés chronologique entre la traversée : indice de d'Irlande plus que en Béroul Cornouailles a brouillé et

9on modèle.

145-146), Béroul se contredit a quelques vers d'intervalle en attribuant la même durée — trois ans — au séjour des amants dans la

269

JEAN FRAPPIER

veines assez du breuvage magique pour qu'ils continuent à s'aimer d'un invincible amour, que Tristan exilé en Armorique songe à Iseut constamment, qu'il retourne en Cornouailles la revoir furtivement au prix de mille dangers, qu'Iseut réponde à l'appel de Tristan mortellement blessé,

qu'enfin sur leurs tombes jumelles poussent les deux arbres aux rameaux inséparablement entre

lacés54.

A quoi répond cependant l'affaiblissement du philtre ? Cette idée peut sembler étrange et en contra

diction implicite avec le postulat du « vin herbe » dont la puissance fatale est supérieure à la volonté

humaine. Elle a l'air d'offenser le sens profond de la légende et la conception d'un amour absolu, éternel. Visiblement, on se trouve en présence d'un compromis entaché de gaucherie. Bédier l'a jugé si choquant qu'il s'est refusé à le regarder comme primitif et qu'il a préféré recourir à l'hypo thèsed'un poème intermédiaire (y) entre l'archétype et le modèle commun de Béroul et d 'Eilhart :

« Avec tous les critiques et sans qu'il soit besoin de répéter ici leurs raisons », a-t-il écrit55, « nous croyons que c'est là un remaniement de la donnée concurrente, selon laquelle, par la force du vin herbe, Tristan et Iseut sont contraints de s'aimer dans la vie et dans la mort. En conséquence nous admettrons que 0 [Eilhart] et B [Bêroulj procèdent d'un môme modèle, qui n'était pas

le poème primitif. D'autres indices confirmeront par la suite l'existence de ce poème intermédiaire :

nous l'appellerons y. » En fait, l'opinion de Bédier n'est fondée que sur des arguments de goût, purement subjectifs, et ne résiste pas à un examen objectif des diverses versions, comme l'a soutenu très pertinemment G. Schoepperle5". Au surplus, pourquoi l'auteur de l'archétype n'aurait-il

pas eu quelque raison décisive de limiter dans la durée la pleine vertu du philtre ? C'est la question

à laquelle on doit tout d'abord essayer de répondre, avant de supposer, trop commodément, un

intermédiaire y. Au fond, cette conjecture ne fait que déplacer le problème sans aider à sa solution. Une première explication se présente à l'esprit : l'affaiblissement du philtre aurait pour cause une intention morale, il servirait à éveiller la conscience des amants, à leur inspirer du repentir, à susciter en eux un conflit entre leur passion coupable et leur devoir social, religieux. Cette raison est en somme avancée par Bédier quand il cherche à entrevoir le mobile qui selon lui aurait guidé

l'auteur de l'intermédiaire y : « L,a puissance du philtre n'est pas abolie, chez Eilhart, mais seulement atténuée, et par ce compromis l'auteur du roman y a obtenu ou cru obtenir que les amants semblent s'aimer d'un amour plus spontané, plus libre, plus humain57. » II est certain en effet qu'au sortir

après qu'a diminué la force du « vin herbe » les deux amants se sentent las de leur

misère au fond de la forêt, voudraient retrouver leur dignité sociale, avouent qu'ils vivent dans

de leur rêve

le péché, parlent de repentir, se confient à l'ermite Ogrin. Il en est ainsi chez Eilhart, il en est

ainsi chez Béroul, à quelques différences près dont la plus notable est que le récit du second est

beaucoup plus prenant et détaillé58. Ne nous y trompons pas cependant : Tristan et Iseut sont

fort éloignés de la « voire repentance », de la « bone repentance » que leur prêche Ogrin chez Béroul59, d'ailleurs sur un ton assez bénin, plus apitoyé que véhément. Ils éprouvent des regrets, mais non des remords. Ils reconnaissent les droits de Marc, mais ils s'estiment innocents et, du moins chez Béroul, ne manquent pas de rejeter la responsabilité de leur faute sur le « boire d'amour ». Ce

ne sont là que flottements, louvoiements, ou feux follets de la conscience. Si passagers, si impuissants soient-ils à l'emporter sur la passion, ils ont leur intérêt. Mais comment ne pas hésiter à voir en

54.

Eilhart attribue la merveille des deux arbres — chez lui un rosier et une vigne — à la force continue du philtre : <■ daz machte

des trankes craft » (v. 9521).

55.

y>. G. Schoeppekle, Tristan and Isolt, t. I, p. 69-70, 72-84.

58. 57.

Bédier, op. cit., t. II, p. 236.

Bédier, op. cit., t. II, p. 239.

Béroul, v. 2133-2427, et Eilhart, v. 4702/70. Dans les deux textes l'ermite exhorte les amants au repentir. Remarquons auasi

que chez Eilhart Tristan a le premier rôle et qu'Iseut reste effacée.

59. V, 1419, 2348.

2 70

STKUCTl'KE ET SENS 1)\~ TKISTA\

eux un drame moral que l'auteur de l'archétype aurait eu pour seul but de préparer en imaginant l'affaiblissement du philtre60 ? Une autre intention, celle-là d'ordre psychologique, aurait-elle joué un rôle en la circonstance ? En effet il ne paraît pas contraire à la vérité que l'amour le plus ardent change de tonalité au bout d'un certain temps — plus prudent que Béroul et qu'Eilhart, eux-mêmes en désaccord, je ne fixerai pas de limite exacte à cette durée — et que succède à l'ivresse charnelle une passion moins violente et pourtant invincible. On aurait tort à mon avis de rejeter complètement ce type d'explication, auquel s'apparente peut-être une suggestion d'Eugène Vinaver d'après qui le pouvoir atténué du u vin herbe » ne serait qu'une illusion dans l'esprit et dans le cœur des amants81. Toutefois je ne pense pas non plus que cette raison psychologique ou psycho-physiologique ait suffi à faire naître l'idée du motif en question.

Sa cause déterminante est à nies yeux d'ordre littéraire, ou, plus précisément, elle tient à des nécessités de métier. Quel problème essentiel l'auteur de l'archétype ou de Yestoire avait-il à résou dre,alors qu'il tentait d'organiser son Tristan et d'en faire un récit continu aux amples proportions ? On ne doit pas courir un grand risque d'erreur en supposant qu'il avait tout d'abord conçu une intrigue générale englobant la seconde partie de son roman : l'exil de Tristan en Petite- Bretagne, son mariage avec Iseut aux Blanches Mains, ses retours en Cornouailles, enfin la mort des amants. Or, pour souder les deux parties il se heurtait à une grosse difficulté : comment faire sortir Tristan et Iseut de la forêt de Morrois, de leur forêt où ils se sont réfugiés en échappant à la colère et la vengance du roi Marc, où la toute-puissance du philtre et la plénitude de leur amour leur fait oublier62 leurs misères physiques et leurs souffrances morales ? Faute de trouver une issue à cette situation, le récit ne pouvait que rester bloqué dans une impasse. Il arrive évidemment dans les aitheda que les amants soient surpris et tués dans la forêt, mais ce dénouement péremptoire et trop brusque était incompatible avec l'ambition de construire un long roman.

Ce n'est pas la scène bien connue où le

roi Marc épargne les amants endormis dans la loge de

feuillage qui conduit à la solution de la difficulté, contrairement à l'opinion de Bédier63. Après les observations de G. Schoepperle, de Vinaver et d'autres critiques, il est certain que les versions d'Eilhart et de Béroul reproduisent la donnée originale, autant qu'il est permis de l'atteindre en comparant les textes conservés. Il faut donc se fonder sur les témoins de la version commune, uniquement sur eux61, pour juger du sens exact de la scène fameuse et de sa fonction dans la struc ture du premier Tristan. On sait que l'épée de Marc allait porter un coup vengeur, quand soudain son bras s'arrête : il a vu que les amants ne sont pas dévêtus, que leurs bouches ne sont pas jointes, que l'épée nue de Tristan est posée entre eux. Il s'attendrit, admet au fond de son cœur la possibilité de leur innocence. Chez Béroul65, il prend l'épée de son neveu et la remplace par la sienne, il substitue son anneau de mariage à celui d'Iseut et laisse son gant sur le visage de la reine à l'endroit où il

60.

Dans un essai sur L'épisode du Morois et la signification du « Tristan » de Béroul (dans <•■ Studia

in hon. I,. Spitzkr », Berne,

1958, p. 267-274) — essai d'ailleurs nuancé et mesuré dans ses conclusions, — F. I,e Gentil est plus enclin que moi à accorder une

valeur morale aux remous dont sont agités les cœurs de Tristan et d'Iseut. Je crois pourtant qu'il va trop loin en parlant de leur

d'Iseut " remords serait » (p. antérieur 272). Je à ne l'action saurais du non philtre, plus nie comme rallier l'a à cette proposé vue Jean (p. 271-272) Marx en que un dans article la dont version je parlerai commune plus l'amour loin à de propos Tristan de la et version absolue de du Thomas, philtre et lin de réalité, l'amour. le sens de tous les textes qui représentent la version commune est entièrement fondé sur la fatalité

E. Vinaver, The Love Potion in the Primitive Tristan Romance, dans «Médiéval Studies in Mem. of G. Schoeppekle I_,oomis »,

Paris/New l'affaiblissement York, du 1027, philtre p. 75-86 une (v. donnée p. 86). primitive. — E. Vinaver combat lui aussi l'hypothèse de Bédier sur l'intermédiaire v et voit dans

Considérant Comme le marque l'affaiblissement fortement Béroul du « vin : cf. herbe v. 1364/66, » comme 1649/50, une donnée 1784/91, postérieure, 1816/30. il reconstitue ainsi l'archétype (Bédier, op. cit.,

61.

62.

63.

t. que II, le p. roi 257-25S) ne soit : allé « Au chercher réveil, les du renfort amants ; reconnaissent mais bientôt ils que comprennent le roi est venu sa clémence, et qu'il les et a qu'il épargnés. sera possible Ils s'effraient de trouver d'abord, un accommo craignant

dementavec lui. »

64.

65. V, 2020/52,

Bérot:l, v. 1981-2132, et Eilhart, v. 4617/702.

JEAN FRAPPIER

est touché par un rayon de soleil66. Chez Eilhart87, il n'est parlé que de la substitution des épées

et que du gant posé sur Iseut, sans qu'il soit fait allusion au rayon de soleil68. On a toujours admiré,

fort justement, cette scène pour sa beauté, sa noblesse et certains traits d'un grâce chevaleresque.

Il convient pourtant de ne pas trop s'attarder à goûter cette impression globale. En réalité, chaque

geste de Marc a une signification précise et quasi juridique, ainsi que l'a montré excellemment Jean Marx69. Il procède à une triple investiture par l'épée, par l'anneau et par le gant70 : il reprend

ainsi Tristan et Iseut sous son autorité de roi et d'époux, de seigneur au double sens du mot en ancien français, avec une garantie d'oubli, de pardon et aussi d'amour. Comme le dit Béroul, il entend faire une « demostrance » aux amants71. Pourtant force est de constater que si ce comporte mentde Marc explique et prépare sa conduite future, une fois reçue la lettre de l'ermite Ogrin,

il ne sert en rien à faire sortir les amants de la forêt.

A leur réveil en effet, Tristan et Iseut n'ont qu'une réaction en s'apercevant que Marc est venu :

l'épouvante72. Si le roi leur a laissé la vie, pensent-ils, c'est qu'il est allé chercher ses gens pour les prendre et les faire brûler (Béroul) ou que par courtoisie il n'a pas voulu les tuer pendant leur sommeil, mais que sa vengeance ne tardera pas à s'abattre sur eux (Eilhart). Pour l'heure, ils ne comprennent pas le pardon implicite et symbolique de Marc. Quoi de plus logique au surplus ? Sous l'empire entier du « boire d'amour », concevraient-ils seulement l'idée d'être un jour séparés ? Ils s'enfuient, s'enfoncent plus profondément dans la forêt, jusqu'en Galles. Ainsi, loin d'être surmontée, la difficulté que l'on sait se trouvait aggravée par la venue de Marc à la loge de feuillage.

L'auteur allait-il à son tour devenir la victime du fatal breuvage ? C'est alors qu'il a dû recourir

à ce parti un peu désespéré : affaiblir, mais sans l'abolir, la force du philtre73. On voit maintenant

pourquoi nous préférons rattacher l'invention d'un motif embarrassant, de quelque biais qu'on l'envisage, à un problème primordial de structure ou d'agencement du récit. Disons en guise de conclusion que juste au point critique où un conte au dénouement abrupt tend à se transformer en un roman, au sens déjà moderne du mot, il n'est pas surprenant que nous constations des tâtonnements, des gaucheries, des obscurités même. Aussi bien un drame de passion comme celui de Tristan et d'Iseut devait en principe être court, d'autant plus court que la passion était plus violente. Il fallait à la fois de l'audace et du génie pour composer, en partant d'une donnée encore sauvage, une vaste histoire aux rebondissements multiples et pathétiques. I,e premier romancier de Tristan n'est pas sans excuse s'il n'a fait progresser son intrigue qu'en imaginant cet

est d'avis que Marc a déposé son gant dans le feuillage de la hutte, à l'endroit où passait

le rayon ; mais le texte de Béroul ne me paraît pas favorable à cette interprétation (cf. v. 2032/35, 2039/42, 2073/76), qui n'est pas

justifiée non plus par celui d'Eilhart.

66.

Bédier (op. cit., t. II, p. 256-257)

4638

67. Vers 4617/46.

68.

« Der koning sînen hantschû

»

ûf die vrauwen legete.

[I«e roi pose son gant sur la dame.]

69. 70.

Chez J. Marx, Béroul, Observations le détail sur exquis un épisode du ravon de la masqué légende par de Tristan, le gant a dans tout « Recueil l'air d'un Cl. enjolivement, Brunel », Paris, comme 1955, invite t. II, à le p. penser 265-273. le texte

d'Eilhart. 71. Béroul, v. 2020/26 : « Je lor ferai tel demostrance

Et Qu'il Certainement Que, qu'en furent ançois a eu endormi qu'il savoir d'eus s'esvelleront, pité, trové porront Ne Que moi je nés ne vuel gent noient de mon ocire, enpire. »

73. 72.

Comme Béroul, l'ont v. 2076/100 remarqué ; Eilhart, G. Schoepperle v. 4647 (op. et ss. cit., t. I, p. 110) et surtout E. Vinaver (op. cit., p. 83-84), les vers 2133/38 de

Béroul (« Seignors, du vin de qoi il burent/Avez oî, por qoi il furent/En si grant paine lonctens mis ;/Mais ne savez, ce m'est avis, /A avant conbien la fu fin déterminez de l'épisode /L,i de loveudrins, la forêt. Par li vin contre herbez Eilhart ») laissent (v. 2279/99) l'impression mentionne que cette le motif idée alors n'aurait qu'il pas est surgi question dans pour l'esprit la première de l'auteur fois

du

allemand. leçon de Béronl Son argumentation représente celle est forcément de l'archétype. assez fragile et ne peut dissiper toute perplexité. Il semble pourtant plus probable que la

breuvage, un peu avant la scène de la fatale méprise sur la nef. Vinaver pense qu'il s'agit là d'une addition particulière au poème

272

structure kt sens du trist.-i.x

expédient maladroit : mettre de l'eau dans le philtre. D'autres voudront trouver mieux, sans trop y parvenir. Il faut l'avouer : tous les auteurs qui ont conté l'histoire de Tristan et d'Iseut, y compris Thomas d'Angleterre, font nettement l'effet de n'avoir pas pu conduire de façon impeccab leun attelage impressionnant de cinquante ou de soixante épisodes74. Non sans tirer peut-être une leçon de ce défaut du Tristan, Chrétien de Troyes essaiera une autre voie avec son art de la « conjointure ».

* *

B. — Le philtre dans la version courtoise. — Que devient le philtre dans la version courtoise, en premier lieu chez Thomas ? Comme dans la version commune, il est bu par les amants sur la nef. Ni Thomas ni Gottfried n'ont pu écarter cette donnée fondamentale, inséparable à tout jamais de l'histoire de Tristan et d'Iseut. Il leur aurait fallu recourir à une autre affabulation, comme Chrétien dans Cligès, pour annihiler ce « boire d'amour » si contraire à la conception de la fine amor. Contraints de garder le philtre, ils n'en ont pas moins modifié considérablement son rôle, en opposition voulue avec l'économie et le sens primitif du roman.

On a souvent dit que Thomas a fait du « vin herbe » un pur symbole.

verra plus loin (elle concerne Marc et non les amants), cette assertion ne paraît pas contestable. Observons cependant que la valeur strictement symbolique du philtre est moins une création du poète anglo-normand qu'un surplus hérité de la version commune, une fois éliminée cette idée — essentielle chez Eilhart et chez Béroul — que Tristan et Iseut ne s'aimeraient pas s'ils n'avaient bu dans la même coupe le breuvage magique. En vérité, Thomas a voulu ne pas donner d'autre cause initiale à la passion des amants que leur amour lui-même. Il lui répugnait que le philtre apparût comme un agent extérieur, matériel. Aussi a-t-il vu en lui une image idéalisée de l'amour accepté, désiré, ou, plus exactement peut-être, un garant symbolique de l'amour immuable, éternel. Par une conséquence logique et nécessaire, il devait rejeter, comme il l'a fait, ce pis-aller auquel s'était résigné l'auteur de l'archétype : atténuer la force du « vin herbe » au bout d'un certain délai. Aux yeux de Thomas, ni l'amour ne saurait s'affaiblir, ni le philtre qui le symbolise et se confond avec lui sans rien ajouter à son essence, car l'amour, la divinité Amour, est un absolu situé au-dessus de toutes les contingences. C'est pourquoi dans la version courtoise il n'est plus question de prêter aux amants un amour moins fort pour les faire sortir de la forêt : la vertu du philtre et de l'amour ne perdant rien de sa plénitude ni de sa permanence, Iseut et Tristan ne renonceraient jamais d'eux-mêmes à leur vie sauvage et idyllique, à leur paradis terrestre au fond de la forêt, si le roi, convaincu de leur innocence après avoir vu l'épée gisant entre leurs corps pendant leur sommeil, ne leur ordonnait de revenir à la cour. Ce qu'ils font sans le moindre sentiment de culpabilité, sans éprouver l'ombre d'un repentir. C'est là une autre conséquence, elle aussi d'une logique impeccable, entraînée par la nouvelle conception du philtre. En effet il ne sert plus, contrairement à ce qui se passait dans la version commune, à excuser le péché des amants. Ceux-ci n'ont maintenant nul besoin d'un alibi moral. L/obéissance à l'Amour est devenu leur seul devoir. Iveur seul devoir et leur volonté unique. On saisit ainsi le sens de la transformation accomplie par Thomas. Tristan et Iseut ne se jugent plus des victimes du destin. Ou, si l'on préfère, ils assument librement la responsabilité de leur destin et de leur amour. Ils refuseraient d'en être délivrés. A une fatalité sans option a succédé l'option

A une réserve près, qu'on

74.

Il est vrai que la structure du Tristan, dominé par deux ou trois thèmes aux retours fréquents, offre un caractère plu3 musical

que logique et discursif.

JEAN FRAPPIËR

d'une fatalité75. De ce fait, toute possibilité de conflit s'évanouit dans la version courtoise entre la conscience des amants d'une part, la religion et la société d'autre part. Kn s'aimant Tristan et Iseut connaîtront encore des contraintes de fait, dues aux exigences de la loi, mais dans la liberté de leur for intérieur ils ne seront soumis qu'à la juridiction d'Amour. Cette autonomie, qui créera d'ailleurs de nouveaux tourments, plus aigus, plus subtils, ne saurait se confondre avec la servitude imposée par un breuvage fatal. On a pourtant prétendu parfois que la version courtoise aggravait le poids de la fatalité en ne diminuant d'aucune façon la puissance du philtre et en supprimant ainsi chez les amants toute faculté de choix. Cette opinion a été soutenue notamment par Jonin dans un passage auquel il convient de prêter une sérieuse attention, car il touche au nœud de la difficulté et nous permet peut-être aussi de tenter une mise au point indispensable à nos yeux. Citons ces lignes qui font partie d'une démonstration destinée à prouver que Thomas d'Angleterre était un poète anticourt

ois: «

expliquent après coup et dans une très faible mesure la passion d'Iseut, Thomas la maintient pourtant hors du contrôle humain. Il ne met pas, comme Béroul en une scène décisive, l'accent sur le philtre, mais il accepte tellement l'idée de son action qu'il ne la limite pas. La pensée du breuvage magique, cause première et constante de leur passion, reste dans l'esprit des deux amants. Iseut y songe dans son altercation avec Brangien quand elle remonte aux torts de la suivante76. Tristan le met en cause expressément lorsqu'il rappelle à Caherdin l'effet soudain et saisissant :

Il ne faut pas s'y tromper : quoiqu'il introduise quelques éléments d'appréciation qui

Del beivre qu'ensemble beùmes En la mer quant suppris en fumes".

Il insiste sur la continuité de cette influence qui ne cessera qu'à leur mort78. » Avouons-le : on doit concéder à cette façon de voir un semblant de raison. Philtre et fatalité ont l'air en effet de deux notions impossibles à dissocier. Garder le « vin herbe » condamnait Thomas à risquer de paraître un tenant de l'amour fatal, quoi qu'il en eût. De là une certaine ambiguïté propice aux malentendus. L'interprétation de Jonin n'en constitue pas moins à notre avis une méprise. Il s'en faut d'abord qu'elle soit bien fondée philologiquement. Contrairement à ce qu'on nous laisse entendre, Iseut ne fait aucune allusion au breuvage magique au cours de son altercation avec Brangien. D'autre part il suffit de citer les deux vers qui précèdent immédiatement la mention du philtre par Tristan — dans son entretien avec Kaherdin — pour qu'on s'aperçoive aussitôt que selon la conception de Thomas l'amour de Tristan et d'Iseut était né avant l'épisode de la nef :

Dites

De nostre amur fine e veraie Quant ele jadis guari ma plaie, Del beivre qu'ensemble beiïmes En la mer quant suppris en fumes.

li qu'ore li suvenge

Bédier écrit (op. cit., t. II, p. 160-161) : « De quelque façon que nous connaissions la légende de Tristan, par la critique érudite

Tressan, des textes quand ou par nous le simple évoquons hasard les amants d'une audition de Cornouailles, de Wagner, ou bien par Béroul quand les ou évoquèrent par Gottfried jadis de Eilhart Strasbourg, d'Oberg voire ou par Thomas, le seul que comte sont- de ils ? Des amants qui ont bu un philtre dont la puissance les enchaîne, et qui subissent la fatalité de cet amour, malgré leur cœur. »

qu'il En juger convient ainsi, de en limiter bloc, sans à la première. distinguer En entre réalité, la version le secret commune de la version et la courtoise version courtoise, est d'unir c'est le cœur étendre et la indûment fatalité, au à lieu la seconde de les opposer. une vue

75.

76.

77. Ibid., p.

78. P. Joxrv. Les personnages féminins dans les romans français de Tristan

Thomas, éd. B. H. Wind, I,eyde, 1950, p. 123, v. 310 et ss.

157, v.

1221/22.

,

p. 291-292.

274

STRUCTURE ET SENS DU TRISTAN

Voilà, me semble-t-il, qui aurait dû alerter Jonin et l'inciter à se demander si dans la version

courtoise le philtre est vraiment la « cause première » de l'amour. J'admets en revanche qu'il sert

à le rendre constant, et même à l'éterniser. Mais quoi de plus conforme à l'idéal de la fine amor

que cette constance de l'amour ? L'argumentation que je critique a le tort d'embrouiller deux idées distinctes, celle de permanence et celle de fatalité. Un amour constant n'est pas nécessairement un amour subi, non voulu. On ne dira pas non plus de Dieu qu'il est fatal parce qu'il est éternel79. Contraint par son sujet, Thomas a beau garder le philtre, il ne renonce en rien à ce qui fait dans une large mesure l'essentiel de la fine amor : chez lui l'amour de Tristan et d'Iseut est élection, volonté, sentiment lié au mérite personnel, au prix des amants qui cherchent toujours à rester digues de leur idéal. En dépit de son désaccord apparent, lui aussi participe à ce refus du breuvage fatal où se traduit en toute clarté l'antinomie de l'amour courtois et de la donnée fondamentale du Tristan. Refus proclamé par Chrétien de Troyes dans une de ses chansons80, illustré aussi par Marie de France dans son lai des Deux amants, bien que le héros soit blâmé de sa démesure (on sait qu'il s'obstine à porter son amie dans ses bras jusqu'au sommet du mont où il arrivera épuisé et mourant pour n'avoir pas consenti à s'aider de l'élixir qui aurait décuplé sa vigueur, comme s'il voulait ne devoir qu'à lui seul la conquête de son bonheur amoureux). Ce que de son côté, en tenant de la fine amor, Thomas écarte à coup sûr, c'est l'idée d'une passion fatale extérieure ou contraire à la volonté des amants. Aussi établit-il une équivalence symbolique entre l'effet permanent du philtre et la souveraineté du dieu Amour auquel sont soumis d'un élan spontané les cœurs de Tristan et d'Iseut. Ce n'est pas sans raison que dans l'épisode final, à l'heure où Iseut va rejoindre Tristan dans la mort, elle associe les thèmes du philtre et d'un amour d'élection :

Quant jo a tens venir n'i poi

E

E

De meisme beivre avrai confort.

Pur

E jo frai cum veraie amie :

Pur vos voil mûrir ensement81.

jo l'aventure ne soi,

venue sui a la mort,

mei avez perdu la vie,

On ne se tromperait guère en soutenant que dans la version courtoise le « vin herbe » ne joue plus un rôle effectif dans l'action du roman, s'il ne servait à mettre le roi Marc hors jeu, à le neutraliser, non sans lui laisser de la noblesse et un pathétique humain. Chez Thomas en effet Marc a bu pendant la nuit nuptiale une part de ce qui restait du philtre, alors qu'Iseut s'est bien gardée de l'imiter82. Désormais le roi sera enchaîné à Iseut par un amour aveugle : il est destiné, la trahison découverte ou soupçonnée, à osciller continûment entre les tourments de la jalousie et l'inclination à pardonner, sans jamais se résoudre à la vengeance et au châtiment. Bédier a jugé avec sévérité cette invention

Regrettons aussi qu'aux yeux d'Erich Kohler {Idéal und Wirklichkeit in der hôfischen Epik, Tubingen, 1956, p. 149-160) les

différentes versions du Tristan constituent un bloc sans fissure où. rien n'a jamais pénétré qui pût altérer la conception d'un amour

à

Strophe IV (v. 28-36) de la chanson D'A mors, qui m'a tolu a moi (cf. W. Foerstek, Kristian von Troyes, Wôrterbuch zn seinen

sdmtlichen Werken, Halle, 1914, p. 208) : « Onques del bevraje ne bui,/Don Tristans fu anpoisonez, /Mes plus me fet amer que lui/Fins

sui au cuers an " boivre et la bone voie > préparé antrez,/Don volantez par ;/Bien Thessala ja n'istrai, an doit et n'ains estre bu par miens n'i l'empereur recrui. li grcz,/Qu'ains » Son Alis refus qu'une de du rien philtre, vertu esforciezn'an négative Chrétien : l'a il fui, procure pimenté /Fors de en d'ironie tant songe que une dans mes illusoire Cligès iauz an en possession, crui,/Par n'accordant cui un « néant » (cf. éd. A. Micha, dans « Classiques franc, moyen âge », v. 3287-3330).

Éd. J. Bédier, op. cit., t. I, p. 415, v. 3107/13. — '.ottfried de .Strasbourg est resté fidèle à la conception de Thomas en faisant

inspiré du philtre par un le « symbole Minnetrank de l'amour » la vie qui plus unit idéalisée à jamais et plus Tristan spirituelle et Iseut que ; toutefois mènent il les semble amants avoir dans voulu l'épisode opposer de la à l'amour « Minnegrotte trop sensuel » («la fossiure a la gent amant »). Ce qui ne va pas sans mêler confusément la fine amor profane et le mysticisme chrétien.

Mais quand Marke se fut endormi, Bringvain s'en alla, et la reine s'étendit

aux côtés du roi. A son réveil, il demanda le vin et Bringvain lui apporta de ce vin que la rnère d'Isolt avait brassé en Irlande ; mais la instants reine n'en de là, but Je point roi la cette prit entre fois. Quand ses bras, Marke, et ne reconnut ayant bu, pas lui passa le change. la coupe, » elle en renversa le contenu sans être aperçue. A quelques

79.

la fois fatal, antisocial et anticourtois.

80.

81.

82.

Citons l'analyse de Bédier, op. cit., t. I, p. 157 : •<

275

J EAX

FRAPPIEK

de Thomas, attestée par l'accord de la Saga et de Sir Tristrem: «C'est là», écrit-il, «l'une des plus graves offenses de Thomas au sens profond de la légende. Soit que cette invention ait provoqué toutes ses altérations postérieures, soit au contraire que Thomas ait soumis Marc à son tour au sortilège parce qu'il avait au préalable détruit dans sa pensée ce qui fait la beauté du caractère du roi (sa raison lucide en conflit perpétuel avec la tendre noblesse de son cœur), son roi Marc ne sera plus, comme l'appelle Gottfried, que 'Marc l'indécis', 'Marc qui ne remarque rien', — un banal Sganarelle83. » Fourrier nous paraît répondre implicitement à ce reproche en estimant

avec plus de justesse à notre avis que Marc « n'est pas

clémence d'Auguste », qu'il « n'est pas débonnaire de nature, mais irrésolu par amour » et que « l' Othello de vShakespeare donne en lui la main à l'Oreste de Racine »84. Au demeurant, il convient surtout d'observer que l'innovation de Thomas, malheureuse ou non, est commandée par l'idéologie de la fine amor, toujours prompte à immoler le personnage et les droits du mari. L,e détour imaginé par le remanieur anglo-normand avait pour but de rendre le roi Marc victime de la fatalité, et non plus les amants85. Cependant il nous reste à élucider, mieux que nous n'avons pu le faire encore, un point capital :

s'il est vrai que dans la version courtoise l'amour de Tristan et d'Iseut n'a pins le philtre pour cause initiale, unique, il faut bien que Thomas n'ait pas négligé de peindre ou pour le moins d'indiquer la naissance de cet amour antérieurement à l'épisode de la nef. Que cette nécessité lui soit clairement apparue, on ne saurait en douter. Il est beaucoup moins évident qu'il ait réalisé pleinement son dessein. Conservant l'affabulation du philtre, il n'avait pas ses coudées franches86. De plus, nous sommes contraints d'apprécier ce qu'il a fait non d'après son texte authentique, entièrement perdu pour la première partie de son œuvre, et au-delà, mais d'après les versions plus ou moins fidèles dérivées de lui. Malgré tout, il est permis de restituer à l'invention de Thomas, comme l'a prouvé Bédier, plusieurs traits suffisamment probants. Rappelons-le d'abord : chez le créateur de la version courtoise il était dit explicitement qu'Iseut s'éprend de Tristan après la victoire du héros sur le dragon d'Irlande (on doit sans conteste attribuer ce trait à Thomas en raison de l'accord de Gottfried, de la Saga et de Sir Tristrem). Empoisonné par la langue du monstre qu'il avait coupée et mise dans sa chausse comme preuve de son exploit, Tristan est soigné et guéri par la reine d'Irlande, mère d'Iseut, et par Iseut elle-même. Il convient ici de citer l'analyse que Bédier87, restaurant le poème anglo-normand, a donnée du passage où Iseut sent l'éveil de l'amour dans son cœur : « Un jour que Tristan était assis dans un bain, préparé avec des racines et diverses herbes salutaires, afin d'achever de guérir son corps, la jeune Isolt s'en vint vers le preux, pour s'entretenir avec lui88. Elle arrêta sur son beau visage des regards épris, se mit à songer et pensa : 'Si cet homme est aussi vaillant qu'il est beau, certes il pourra se

un George Dandin doué, par accès, de la

Bédier, op. cit., t. II, p. ^39-240. Cf. aussi t. I, p. 167, où Gottfried est loué pour avoir rejeté * l'invention malheureuse de

Thomas ce qui restait ». Gottfried du breuvage déclare bu en par effet Tristan (v. U655/60) et par Iseut. que, contrairement — Enchérissant à ce stir que Thomas, c plusieurs l'auteur » prétendent, de Sir Tristrem, Bringvain dans avait l'épisode jeté dans de la la mer nef

(v.

contre l'avis de Kôlbing, comme moins

animal à Tristan et à Iseut ! Ce trait, que Bédier (op. cit., t. I, p. 149) considère à bon

génial 1896, chap. que bizarre, lvii. Cf. se à trouve ce sujet aussi E. G. dans Gardner, le roman Artlntrian eu prose Lcgend italien in du Italian xme siècle, Literature, // Tristono TYondres, riccardiano, 1930, p. 70-71. éd. K. G. Pakodi, Bologne,

83.

1673 et ss.), a cru bon de faire laper le reste du philtre par le chien Ilodaiu (Husdent) ; il explique ainsi l'attachement du fidèle

droit,"

84.

85.

86.

88. 87.

A. Fourrier, Le courant réaliste dans le roman courtois

,

I : Les débuts, p. 71.

Nous ne songeons pas à blâmer Gottfried de n'avoir pas gardé ce qui a pu lui paraître, à tort d'ailleurs, une simple fantaisie

de imposé la part par de Thomas son modèle à la matière ; il n'en du reste Tristan. pas moins que le poète allemand a compromis plus d'une fois la pureté ou la rigueur du sens

L,e Tristan de la version commune est comparable à une « épopée de jongleur >•■où les ressorts de l'action ne sont pas transportés

à de l'intérieur l'amour si des étrange personnages aux yeux : de d'un là provient lecteur moderne. en partie I,a le recours version au courtoise philtre, se à situe xuie cause à un niveau extérieure, différent à cette : Thomas explication et Gottfried « mécanique après »

lui trouvés se sont gênés efforcés entre de leur scruter conception les sentiments psychologique profonds et l'aïuierme de leurs personnages. conception ■> Mais matérielle comme >• «le ils l'amour. n'ont pu éliminer le philtre, ils se sont

Comme Bédier, Bédier op. cit., le remarque t. I, p. 132-133. (p. 133, n. 1), « cet incident est très conforme aux mœurs réelles de la vie chevaleresque *.

STRUCTURE ET SENS DU TRISTAN

défendre contre un seul homme8", et sans doute il est assez fort pour soutenir un rude combat, car il est de noble stature. Quel regret qu'il ne soit qu'un marchand ! Ah ! que n'est-il chevalier !' » Ce n'est pas tout. Il faut tenir compte aussi des vers, déjà signalés plus haut, où Tristan confie ce message à Kaherdin : « qu'Iseut se souvienne

De nostre amur fine e veraie Quant ele jadis guari ma plaie. »90

Malgré sa concision, il ressort de ce passage que pour Thomas, bien avant la scène du bain qui

appartient au second séjour du héros, il s'était formé entre Iseut et Tristan/Tantris une sympathie

amoureuse, un nœud de tendre amitié, alors que, venu pour la première fois en Irlande,

de Marc était guéri par la reine-mère des blessures empoisonnées qu'il avait reçues du Morholt, retrouvait sa force et sa beauté, puis enseignait à la jeune princesse « à jouer de la harpe, à écrire, à composer des lais »91. Le précepteur et l'élève se trouvaient ainsi quelque peu dans une situation analogue à celle d'Abélard et d'Héloïse, au début du moins de leurs relations. Comme l'écrit justement Fourrier92, « sans doute s'ébauchait-il déjà une discrète idylle ou plutôt une obscure et délicate attirance entre ces deux êtres pareillement jeunes et pareillement beaux ». Somme toute on discerne assez bien que Thomas a voulu très consciemment préparer et, plus encore, faire naître l'amour de Tristan et d'Iseut avant qu'ils n'aient bu le « vin herbe » sur la nef93.

Sans rattacher nettement cette donnée nouvelle aux conceptions de la fine amor, Bédier a bien vu qu'elle ne relevait pas d'une pure fantaisie, mais qu'elle avait un sens courtois. Il n'en a pas moins dénoncé avec vigueur la gaucherie de Thomas, relativement à la scène du bain, en lui repro chant une fois de plus d'avoir cherché en vain à briser la structure de la version commune. « Donc », estime-t-il, « selon Thomas, dès leur première rencontre et lors de la seconde encore, Tristan et Iseut avaient commencé de s'aimer 'd'amour fine et veraie', avant d'être liés par la sorcellerie du philtre. Cette version ne serait-elle pas primitive ? ne faudrait-il pas la préférer à sa concurrente, bien que celle-ci soit attestée par tout un groupe de textes ? Non, croyons-nous : la conception selon laquelle Tristan et Iseut s'aiment d'abord spontanément a sa beauté, mais elle est l'invention personnelle, et tardive, de Thomas. Nous n'en voulons d'autre preuve que la timidité même et la maladresse avec laquelle il essaie de l'introduire. Si Tristan aimait Iseut dès le temps où il lui apprenait 'les bons lais de harpe', pourquoi n'ose-t-il nulle part, fût-ce en un simple monologue intime, regretter le sacrifice qu'il a fait à Marc, bien gratuitement d'ailleurs, de cet amour ? Si la jeune fille souffre d'être donnée à Marc plutôt qu'à Tristan, pourquoi ne le dit-elle jamais ? Il apparaît que Thomas a tenté d' 'amorcer' l'idée nouvelle, plus courtoise en effet, d'une passion mutuelle antérieure à l'enchantement du philtre. Venu à l'œuvre, il a senti que 'iço ne poeit ester', que le poète primitif avait trop fortement construit et façonné son roman : jusqu'au jour où les deux héros boiront le vin herbe, il faut qu'Iseut haïsse Tristan, et le Morholt ne vit et ne meurt que pour motiver cette haine ; il faut qu'Iseut reste indifférente à Tristan, et les incidents des deux

le neveu

Cf. Thomas, Allusion l'analyse au éd. sénéchal de Wind, Bédier, fragment félon op. qui cit., Douce, prétend t. I, fin p. avoir du 94-98. poème, tué le dragon p. 157, et v. revendique 1219/20. impudemment la main d'Iseut. A A. cet Fourrjer, égard, Gottfried op. cit., reste p. 62. à peu prés fidèle à Thomas : seule différence notable, il « introduit (v. 9994-10037) avant la scène

<t dans du Neophilologus bain le poème le motif allemand », de t. XLI, l'admiration l'éveil 1957, de p. et l'amour, 25-38, de l'amour Der même Beginn naissant inconscient, dcr Liebe d'Isolt soit bel pour Tristan antérieur Tan ttiid tris au I » solde philtre. (Bédier, in Gottfrieds Mais, op. pour cit., Epos, le t. moins, I, H. p. Ft*rstxer 138). il fait Dans trop a un contesté bon article marché que du du un « curiosité passade singulier de où parti jeune Isolt, pris fille avant (cf. » et p. la soutenir 31-32) scène du pour qu'Iseut bain, enlever est n'éprouverait émerveillée toute valeur par rien affective la de beauté plus à ces physique que vers ce regret 9994-10037, et les banal, nobles borner sans manières que leur son de signification Tristan/Tantris cœur soit touché à une : simple il : Dieu faut aurait dû faire d'un tel homme un prince, et non un marchand.

89.

90.

91.

92. 93.

277

JEAN PRAPPIER

navigations en Irlande sont combinés surtout pour mettre en relief cette indifférence. Il eût fallu tout bouleverser, tout reprendre en sous-œuvre. Thomas s'est borné à insinuer vaille que vaille, et comme furtivement, le thème nouveau94. » Critique lucide et bien digne qu'on la rapporte en entier, gauchie pourtant par un excès de sévérité et par une certaine méconnaissance de ce qu'était devenu le philtre dans la version courtoise. Ou doit louer Fourrier d'avoir rectifié ce jugement dans la mesure voulue, et pris la défense de Thomas avec beaucoup de finesse : « Bédier », déclare-t-il, dans la discussion de cet épisode (II, 224 et ss.), « nous semble avoir trop systématiquement immolé Thomas à la version commune. Il méconnaît la discrétion qu'apporte l'auteur dans la peinture de la sympathie éprouvée par Isolt pour Tantris. Pour notre part, nous n'y voyons ni 'timidité', ni 'maladresse', ni 'remaniement incomplet', ni 'compromis paresseux' avec l'indifférence de l'héroïne dans la version rivale, mais, au contraire, une nuance délicate et juste autant qu'utile et ingénieuse, une 'amur fine et veraie', volontairement refoulée au fond des êtres qu'étreignent des normes supérieures aux pauvres velléités de leur nature95. » Faut-il regretter que Thomas ait laissé dans la pénombre l'éclosion de l'amour chez Tristan et chez Iseut avant le philtre ? On voudrait assurément que l'indication fût plus nette et mît davantage en relief le sens courtois, non douteux au surplus, de l'innovation. Mais peut-être après tout le remanieur anglo-normand eut-il raison de s'en tenir à cette demi-obscurité, car il n'est pas interdit de conjecturer que dans sa pensée le vin herbe bu sur la nef coïncidait symboliquement avec l'ill umination de l'amour, avec sa montée enivrante à la conscience, avec l'union acceptée pour la vie et pour la mort, après une cristallisation lente et subconsciente accomplie même au travers, en dépit de la haine inspirée par le meurtre du Morholt. Quoi qu'il en soit, Thomas a rompu délibérément ce fil conducteur qu'est dans la structure de la version commune, et pour son interprétation, l'idée absolue d'un amour fatal causé uniquement par le philtre. Qu'on déplore ou non son initiative, il convient de la porter à son crédit et de l'attribuer à l'idéologie de la fine amor. Pas plus que Bédier, Vinaver96 et P'ourrier, nous n'hésitons pour notre part à reconnaître en Thomas l'inventeur du motif en cause. Il est vrai que dans son article ingénieux et d'un vif intérêt, La naissance de l'amour de Tristan et d'Iseut dans les formes les plus anciennes de la légende*7, Jean Marx a présenté une opinion différente et rattaché la naissance de l'amour avant le philtre à « l'état ancien de la légende ». Aussi avons-nous à expliquer pourquoi nous croyons devoir écarter cette hypothèse adroitement défendue, mais fragile à notre avis. Que la version de Thomas conserve des traits archaïques, empruntés peut-être à des lais, qu'il soit permis d'établir un parallèle entre l'éveil de l'amour lors de la scène du bain et certaines données celtiques98, nous ne songeons pas à contester ce point dans l'argumentation de Marx, tout en est imant que le remanieur anglo-normand, s'il les a connus, n'aura exploité ces éléments primitifs que dans la mesure où il pouvait les adapter aux conceptions de l'amour courtois. Au surplus, rien n'oblige à penser qu'il n'a pas tout imaginé de son chef, qu'il n'a pas modifié à son escient la version commune. Or il nous faut constater que Marx n'a pas trouvé d'arguments en faveur de son hypothèse ailleurs que chez Thomas et ses épigones ; il s'est fondé uniquement sur les passages qu'après

04.

95.

96.

BÉDIER, op. cit., t. II, p. 226-227. Vinaver, Fourrier, The op. Love cit., p. Potion 67, 11. in 245. the Primitive Tristan Romance, p. 75-86. Voir les p. 79-82 qui tiennent compte aussi du Tristan

J. Ihid., Marx, p. 169-171. dans « Romance Philol. ■>, t. IX, 195.5, P- 167-173.

en prose où s'est visiblement exercée l'influence de Thomas, quand l'auteur dépeint le commencement de l'amour entre les héros

avant qu'ils n'aient bu le philtre.

97.

98.

278

STRUCTURE ET SEXS DU TRISTAX

Bédier et d'autres critiques nous avons îious-meme interprétés comme une innovation commandée par le sens de la version courtoise. C'est dire aussi qu'il manque à sa démonstration un chaînon essentiel : un témoignage apporté par les représentants de la version commune, ou par Eilhart",

ou par Béroul ou par la Folie Tristan de Berne. On ne saurait s'en étonner. Quoi de plus contraire

à l'idée d'un amour absolument fatal que de le faire naître avant qu'ait agi l'instrument de la

fatalité ? JUoin de s'accorder avec les vues de Marx, la version commune est en parfaite opposition avec elles. Nous espérons l'avoir déjà prouvé. Citons cependant les deux passages, entre tous décisifs, où chez Béroul Tristan et Iseut répondent aux remontrances de l'ermite Ogrin en attribuant leur amour coupable à la faute exclusive du philtre :

1381 Tristran li dit : «■ Sire, par foi, Que ele m'aime en bone foi, Vos n'entendez pas la raison :

Q'el m'aime, c'est par la poison. »

140g Iseut au pié l'ermite plore,

Mainte color mue

Mot li crie merci sovent :

« Sire, por Deu omnipotent,

II

Fors par un herbe dont je bui

Et il en but : ce fu péchiez

en poi

ne m'aime pas, ne je lui,

d'ore,

»100.

Convient-il de supposer avec Fourrier (op. cit., p. 67, n. 244) que « la sympathie » d'Iseut pour Tristan, lors de leur seconde

rencontre, « semble avoir été vaguement indiquée par ia version commune, car au moment où, le sénéchal une fois confondu, Tristan

' daz was der tochtir harde lîp '), car elle croit que c'est

pour lui-même qu'il la demande » ? En fait, rien n'est comparable ici à un éveil de l'amour dans le cœur d'Iseut. Aux vers 2207/11, le la rappela sénéchal noble au princesse. renonçant roi [sa promesse] Après au combat un passage au avoue sujet où de devant est la dépeinte belle tout demoiselle. le la peuple confusion qu'il Le n'a du seigneur félon, pas tué ne le le récit fit dragon pas revient d'objection et que à Iseut selon : (v. toute sa 2226/53) fille justice était : Tristan « Là-dessus parfaitement doit Tristan obtenir

revendique la main d'Iseut, celle-ci, dit Eilhart, en est fort heureuse (2229

99.

entendez d'accord v. 2234 : bien c'est (v. en une 2229 quel chose « daz sens qui was je sera veux der tout tochtir prendre à fait harde la digne jeune lîp d'elle.] ») fille et personne ; c'est « Je vais une non chose sans plus plus qui ne marqua sera attendre digne d'opposition. l'emmener de votre haute avec Tristan moi situation. dit au pays aussitôt » [Variante de Cornouailles : « Seigneur, de H,

oncle, et je la elle donnerai aura tout là à lieu Marke de se mon plaire cher auprès oncle, de qui lui.] est « Je un serais roi de moi-même haute renommée. trop jeune » [Variante pour prendre de H, femme v. 2235/38 si tôt. : je » Le la mènerai roi dit : « à Qu'il mon en ai.» soit — ainsi, « Qu'il puisque l'ait donc, tu y tiens je n'hésite tant. » pas — « : Certes, car toi, j'y tu tiens, lui as sire. fait Christ un grand m'en mal soit » témoin [allusion : c'est à la mort avec grand du Morholt], plaisir que « et je je la crains lui donner que si

quelque jour il lui en ressouvenait, vos rapports ne soient pas ce qu'ils devraient être. En vérité, vaillant jeune homme, je l'enverrai

à

et non à Tristan. Le vers 2229 {« daz was der tochtir harde lîp » — la leçon de H : « des was dû maid frow », « la jeune fille s'en réjouit », « paraît ez ist secondaire mir lieb » —) signifie ne prouve : « je suis pas de nécessairement cet avis, c'est qu'Iseut cette solution est ravie qui à l'idée me plaît d'épouser » (cf. le Tristan. v. 2243 Dans : « nu une ez dir consultation sô lîp ist »). de Or ce le genre, vers

relatif à Iseut se trouve entre deux vers significatifs. Tristan venant de rappeler la promesse faite par le roi, celui-ci ne dit rien contre

(v.

ouch daz was errete der in tochtir dô nîman harde nît. lîp, pour qu'Iseut avoir I^e roi Marc. conduit n'oppose soit — donnée toute On aucun constate l'intrigue au argument vainqueur ainsi afin à contraire, d'échapper quoi du dragon. se réduit puisque à Dès l'odieux la lors portée sa Tristan fille sénéchal du se vers est déclare ?) 2229 libre et puisque parfaitement d'Eilhart. d'aller au aucun Il bout n'altère d'accord des de barons son en dessein (comment aucune présents et façon de agirait-elle ne demander tente le motif rien autrement, du la pour main philtre empêcher d'Iseut après dans la d'une ioo. version excu^ï Ces vers commune. hypocrite. sont dits A par la seule les amants Iseut, lors une de fois leur diminuée première la force venue du à l'ermitage, « vin herbe avant \ Tristan l'affaiblissement ne parlera pas du autrement philtre. Il : m- s'agit pas là

ton oncle. » Nulle part dans la suite du récit (avant la scène du philtre), Iseut ne se montre déçue de se voir destinée au roi Marc,

2228, où « vorsagete » équivaut à « versagete ») et les barons l'imitent. L'éditeur i\ eu raison de mettre deux points après •> vorsagete >• :

2228

der hère im nicht vorsagete :

2257

Estre penses a anor

En tes chanbres, o ton seignor, Qui Ne fust, an la dame, mer nos li vins fu donnez. herbez On que a par certes la vertu le droit d'un de breuvage juger étrange magique. cette Telle situation est pourtant psychologique la donnée où des fondamentale amants ont de la la conscience version commune. lucide que A leur l'oublier, amour disons-le n'existe

de nouveau, on risque fort de mal comprendre et sa structure et son sens.

279

JEAN FRAPPIER

On voit assez quelle antinomie absurde aurait créée à l'intérieur de la version commune un amour né antérieurement à l'épisode de la nef. Il se peut que la relative analogie aperçue par Marx entre la version courtoise et des contes irlandais ne soit pas l'effet d'un pur hasard. Mais, entre les formes les plus anciennes de la légende et le renouvellement de Thomas, l'archétype ou le premier roman français de Tristan rompt à coup sûr la continuité, car il ignore entièrement le motif de l'amour éclos dans les cœurs avant l'action du « vin herbe ». A cet égard comme à bien d'autres l'originalité de Thomas s'établit principalement, sinon uniquement, par rapport à la version commune. Il est logique, il est cohérent que dans la version commune l'amour ne soit causé que par le philtre. Il est logique, il est cohérent que dans la version courtoise l'amour échappe, au moins pour une

part,

à

la fatalité du philtre.

{A suivre.)

280