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ARISTOTE

Physique
Physique d'Aristote ou Leçons sur les principes généraux de la nature.
par J. Barthélemy Saint-Hilaire,...

PRÉFACE À LA PHYSIQUE D'ARISTOTE.
Partie 1
Idée générale de la Physique d'Aristote : c'est une théorie du mouvement. - Antécédents de la
Physique ; théories de Platon sur le mouvement. - Analyse de la Physique d'Aristote. Méthode
exposée trop brièvement ; théorie des principes de l'être, et définition de la nature, rattachées
à la théorie du mouvement ; réfutation du système du hasard clans la nature. Définition du
mouvement ; théories de l'infini, de l'espace et du temps, notions que le mouvement suppose.
- Théorie du mouvement ; diverses espèces de mouvement ; unité du mouvement ; opposition
et contrariété des mouvements ; du repos ; du mouvement et du repos naturels et forcés ;
divisibilité indéfinie du mouvement ; mesure du mouvement ; réfutation des paradoxes de
Zénon d'Élée contre le mouvement ; comparaison et proportionnalité des mouvements ;
quelques lois du mouvement. Éternité du mouvement circulaire ; théorie du premier moteur
Immobile. - Du style de la Physique d'Aristote. - Histoire des théories sur le mouvement ; les
écoles de l'antiquité ; le moyen-âge, Albert et saint Thomas ; la Renaissance ; analyse des
théories de Descartes, de Newton et de Laplace comparées à celles d'Aristote. - Appréciation
résumée de la Physique d'Aristote.

La physique, telle que l'a comprise Aristote, ne répond pas du tout à
l'idée que nous nous en faisons aujourd'hui ; il n'y est question
d'aucun des phénomènes dont pour nous cette science est
nécessairement composée. Aristote ne parle ni d'optique, ni
d'acoustique, ni de calorique, ni d'électricité, ni de magnétisme. Non
pas que quelques-uns de ces phénomènes n'eussent été observés
aussi par les anciens ; mais la science de la nature ne s'étendait pas
alors à ces détails ; et l'analyse n'avait pas été poussée aussi loin. On
s'en tenait aux généralités les plus étendues ; et comme il arrive
toujours quand la science débute, elle s'arrêtait aux faits les plus
frappants et les plus palpables. Or il n'en est pas dans la nature de
plus certain ni de plus évident que le mouvement sous toutes ses
formes ; et voilà comment la Physique d'Aristote n'est au fond qu'une
théorie du mouvement. C'est une étude sur le principe le plus général
et le plus important de la nature ; car sans ce principe, ainsi
qu'Aristote l'a dit bien des fois, la nature n'existe pas ; elle s'identifie
en quelque sorte avec lui.
Il ne faut donc pas trop s'étonner si dans l'ouvrage du philosophe on
trouve de la métaphysique, et non de la physique au sens où nous
l'entendons. Il faut nous dire que le mouvement est dans l'ordre des
idées le premier fait que doit constater la science de la nature et dont

elle a peut-être rebuté les philosophes eux-mêmes. L'auteur de tant d'oeuvres prodigieuses n'est pas estimé à toute sa valeur. Ainsi. il n'est pas impossible que la connaissance plus approfondie de ce monument y ajoute encore quelque chose. La théorie du mouvement est si bien l'antécédent obligé de la physique. Newton pose les principes mathématiques de la philosophie naturelle. malgré ce qu'on a pu en dire sur la foi de quelques doutes traditionnels. Comme elle n'a point encore été traduite en notre langue. sauf quelques taches. mieux appréciée en devenant plus accessible. une parfaite unité y éclate. qui. elle forme une science à part. et si l'on veut considérer équitablement son oeuvre. que. J'ai dû. dont la physique ne s'occupe plus. sur tous ces points. Descartes. elle n'est pas aussi connue parmi nous qu'elle devrait l'être . et surtout elle ne m'a jamais empêché de combattre ce que je regardais comme ses erreurs. et qu'à plus d'un égard. qui les égale. à la Poétique. et je ne vois guère que le Traité de l'âme. et je ne m'abstiendrai pas de signaler ceux qu'y peut reconnaître une critique impartiale et respectueuse. il ne fait dans son livre immortel qu'une théorie du mouvement (1). de dynamique et de statique. à l'Histoire des Animaux. dans les Principes de la Philosophie. Mon admiration sincère pour le génie d'Aristote ne m'a jamais aveuglé. Mais par le progrès de l'analyse. parce que sans une telle science la physique ne serait pas logiquement possible. elle nous paraîtra désormais dans toute sa grandeur . j'avoue que c'est l'impression que j'en ai ressentie. est d'une régularité irréprochable . et quelle que soit la gloire d'Aristote. Aristote a procédé tout comme eux . Mais dans son ensemble. n'est pas sans défauts . si à la Logique. en expliquant le système du monde. Sans doute la Physique d'Aristote. à la Météorologie. Mais je n'hésite pas à déclarer pour la Physique qu'elle est une de ses oeuvres les plus vraies et les plus considérables. même dans les limites où elle se renferme. on ne joint pas la Physique. deux mille ans passés avant Descartes et Newton. la théorie du mouvement est sortie du domaine propre de la physique . mais qu'elle suppose. le réfuter bien souvent. à la Politique. avait également placé l'étude du mouvement en tète de la science de la nature. à la Morale. quoique à regret. à la Rhétorique. qui consistent surtout en des répétitions et des longueurs. à la Métaphysique. trop peu justifiés . et par les difficultés qu'elle présente. sous peine de ne pas se bien comprendre elle-même. quand à la fin du XVIIe siècle. L'idée générale en est simple . et sous le nom de mécanique. si même elle ne les surpasse.elle doit se rendre compte. on verra qu'elle est de la même famille. elle n'a rien à redouter de la comparaison. et par l'importance du sujet. elle est une des compositions les plus achevées qu'ait enfantées ce puissant génie. Pour ma part. puisse . l'ordonnance. Mais je me flatte que.

qu'il allait savoir tout d'un coup les causes de chaque chose. Socrate ne trouvait pas que l'école d'Élée eût mieux réussi. L'élève a fréquemment réfuté et combattu le système de celui qui avait instruit sa jeunesse et formé son esprit. doit sembler assez juste. ce qui la fait naître. et il rappelle que dans sa jeunesse il avait aimé passionnément la physique . et Platon ayant été vingt ans le maître d'Aristote. il lui doit beaucoup . il faut le comparer aussi à ses prédécesseurs et à ses contemporains. et Socrate s'étonnait à bon droit qu'après avoir découvert dans l'Intelligence la cause et le principe de tous les phénomènes naturels. qui n'a jamais été suspecte. ceux de Platon sont arrivés tout entiers jusqu'à nous. ce qui la fait exister (3). Pour bien apprécier tout le mérite de la Physique. Si les solutions grossières de l'école Ionienne l'avaient repoussé. » Mais Socrate était bientôt revenu de sa curiosité juvénile et de sa naïveté trop crédule. et surprendre dans les détours de ses dialogues l'idée qu'il se fait de l'étude de la nature. comme le plus précieux de tous les trésors de l'intelligence hellénique . ce qui la fait mourir. mais perverses. non sans qu'il ne fût possible de remonter encore plus haut. et le peu qu'il en avait tiré lui semblait fort mal répondre à tant de promesses et à tant d'espérances. et en se mettant sous la conduite des Physiciens. des Sophistes. c'est là surtout qu'il faut chercher la source des principales opinions du disciple. il s'y était porté d'une ardeur sans pareille . et particulièrement du rôle du mouvement dans le monde. Je ne parle pas de l'authenticité. Dans le Phédon. le jugement que porte Socrate sur la physique de son temps. et les paradoxes de cette école sur le mouvement ne le charmaient guère plus que les opinions séduisantes. Mais tout en s'éloignant de lui. il ne faut pas seulement rapprocher Aristote de Descartes et de Newton . parmi tant d'ouvrages qui ont péri. Il est vrai que ce n'est pas chose facile que de se faire quelque idée précise des études physiques en Grèce quatre ou cinq siècles avant l'ère chrétienne. Les explications des Naturalistes ne l'avaient pas convaincu. le sage de Clazomène se fût arrêté en si beau chemin. et d'après les trop rares fragments arrivés jusqu'à nous. Socrate. sur le point de mourir. le système d'Anaxagore lui-même ne l'avait satisfait qu'à demi. et qui en effet ne peut l'être en aucune façon pour ceux qui ont vécu d'un peu près avec le philosophe.rivaliser avec celui-ci. . À la distance où nous sommes de ces temps reculés. et qui se sont familiarisés avec son style et sa pensée (2). et qu'il n'eût fait presque aucune application d'une vérité si féconde. passe en revue les occupations principales de sa vie . Il faut donc d'abord interroger Platon. « il s'était imaginé. et les emprunts qu'il lui fait involontairement vont bien plus loin que lui-même ne s'en doute. Mais heureusement.

qui croient trouver dans la matière réduite à ses propres forces une explication . Sur la cause première du mouvement. et qui est pour le vaste ensemble de l'univers le principe du mouvement. Platon attache la plus haute importance à ces opinions. et quelles en étaient les principales formes. et tout en les reléguant à un rang secondaire. il s'est borné à se demander d'où le mouvement pouvait venir. L'humanité doit l'en remercier éternellement . Dieu est comme l'âme du monde . l'opinion de Platon est aussi arrêtée qu'il se peut. Platon n'a pas songé à définir le mouvement. sans parler de quelques autres dialogues où elle est moins directement étudiée. mais ce n'était pas là une disposition très favorable pour les progrès de la physique . et ce n'est pas non plus dans l'étude de la nature que s'est surtout exercée et qu'a brillé l'école Platonicienne. sans lui. il ne pouvait les éviter quand il essayait de scruter l'origine des choses. soit dans le dixième livre des Lois. qui est le plus ancien de tous les êtres. et il ne balance pas à rapporter à Dieu le mouvement qui se montre partout dans l'univers et qui le vivifie. le mouvement ne serait pas né. soit que nous considérions le mouvement à la surface de notre terre et dans les phénomènes les plus habituels. et c'est lui qui maintient la régularité éternelle de leurs révolutions. Dieu est donc le père du mouvement. et de pénétrer jusque dans le sein même de Dieu. à en expliquer la nature intime et l'essence . sans cependant leur refuser quelques louanges. Socrate d'ailleurs était porté par un admirable instinct à donner bien plus d'importance à la science de l'homme qu'à la science de la nature . C'est Dieu qui a tiré des profondeurs de son être le mouvement. et tout en admirant le génie d'un Pythagore. nous comprenons que ces systèmes n'aient point contenté Socrate. d'un Anaxagore. Cependant l'auteur du Timée ne prétendait pas rester étranger à ces questions . animant la matière inerte à laquelle elle est jointe. l'âme. qui font partie de sa foi religieuse. de même qu'il leur a imprimé l'impulsion primitive qui les a lancés dans le ciel. et il s'élève avec indignation contre l'impiété trop fréquente des Naturalistes. qu'il a communiqué à tout le reste des choses . soit qu'élevant nos yeux nous le contemplions dans l'infinité de l'étendue et clans l'harmonie des sphères. et il n'a pas cherché. créateur et ordonnateur souverain de la nature. d'un Thalès. de l'espace et du temps. et il a tenté de la résoudre soit dans le Timée. et qu'il les ait critiqués. C'est Dieu qui a créé les grands corps qui roulent sur nos têtes dans les espaces célestes.quoiqu'il soit peut-être un peu sévère . La question du mouvement était une des premières qu'il dût se poser. d'un Démocrite. ainsi qu'elle l'est pour les êtres particuliers. comme plus tard Aristote. et il s'est laissé ravir par la psychologie et la morale. et il ne continuerait point.

. et ne pas remonter plus haut pour les mieux comprendre. restées un peu indécises. est de lui . mais la pensée. sous ce rapport comme sous bien d'autres.suffisante. si ce n'est l'expression. qui régit et gouverne toutes choses avec autant de bonté que de sagesse. Platon ne dit pas en propres termes que Dieu est le premier moteur. Aristote a poissé beaucoup plus loin les déductions sévères de la science . S'en tenir uniquement aux faits sensibles qui tombent sous notre observation. qui doit la manifester à tous les yeux (4). C'est méconnaître la Providence. lui semble une aberration et presque un sacrilège. et c'est risquer de l'offenser que de ne pas voir assez clairement la trace qu'elle a laissée dans ses œuvres. Seulement. et c'est Aristote qui plus tard trouvera cette formule . n'a été que l'écho de son maître. et le disciple. toutes grandes qu'elles étaient. et dans ce grand fait du mouvement. et il a substitué un système profond et solide à des vues.