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Entretien avec Gregorio Manzur : Le véritable esprit du tai-chi

Gregorio Manzur pratique le tai-chi depuis plus de vingt ans. Art martial, gymnastique de santé, voie spirituelle… Dans Les Mouvements du silence, il retrace son parcours et explique comment le souffle qui anime cette discipline de vie a bouleversé la sienne.

Propos recueillis par Flavia Mazelin Salvi

Psychologies : Qu’est-ce que le tai-chi, comment le définiriez-vous ?

Selon la tradition taoïste, le tai-chi est né de l’observation du comportement d’attaque et de défense de six animaux : le cerf, l’ours, le singe, le tigre, la grue et le serpent. Il s’agit donc à l’origine d’un art martial, composé de cent huit mouvements circulaires qui s’enchaînent. L’interprétation traditionnelle du tai-chi parle de l’art de combat « du faîte suprême » ; le faîte étant, comme vous le savez, la poutre qui soutient l’ensemble du toit d’une bâtisse. On peut donc dire que cette discipline est à la fois une gymnastique de santé, un art martial et une voie spirituelle. Car l’objectif du tai-chi est d’affiner son énergie vitale – le chi – et, ainsi, d’ouvrir sa conscience à une dimension supérieure. Pour les taoïstes, l’homme est un intermédiaire entre le ciel et la terre ; pour retrouver sa vraie nature, il lui faut sortir de l’agitation du corps et de l’esprit pour retrouver ce que l’on appelle le « ciel antérieur », c’est-à-dire un état de paix intérieure qui lui permet de vivre en harmonie avec l’extérieur. Pour cela, on a recours à deux pratiques complémentaires qui consiste à raffiner le chi : l’une, dynamique, par les mouvements ; l’autre statique, par la méditation, le channa (zazen).

Le chi reste une notion encore floue pour la plupart d’entre nous. Pourriez-vous nous l’expliquer ?

Pour les Chinois, le chi est le souffle vital. C’est une énergie universelle qui est à l’origine de notre monde et de l’univers. Nous ne possédons pas le chi, nous sommes le chi ! Le tai-chi est représenté comme une sphère composée de deux polarités : l’une active, le yang, et l’autre passive, le yin, à la manière du plein et du creux. Pour les Chinois, l’équilibre du monde, et donc notre équilibre individuel, repose sur la complémentarité de ces deux polarités. Corps et esprit sont une même manifestation du chi, ils ne peuvent être séparés ; c’est pourquoi le tai- chi est à la fois une pratique de l’esprit et du corps. Quand l’esprit est apaisé, il envoie des signaux d’apaisement au système nerveux, qui répond aussitôt : les tensions musculaires et nerveuses disparaissent, le calme s’installe dans le corps et l’esprit. Et l’inverse est aussi vrai :

un corps détendu agit sur les tensions du mental. C’est le grand principe de la médecine chinoise : faire en sorte que l’énergie circule de manière égale dans tout l’être, permettant ainsi à chaque organe de fonctionner sans parasitage.

Le tai-chi serait donc un antistress efficace ?

Oui, car avec une pratique régulière, le corps s’habitue à la paix interne : elle l’imprègne, il la savoure… et lorsque va survenir un stress extérieur, il va le refuser. C’est comme s’il disait : « Non, pas ça, je veux continuer à vivre en paix. » Au fil du temps se produit un basculement

intérieur, on prend conscience du stress auquel on a été soumis, on réalise que l’on possède en soi un potentiel d’harmonie immense que l’on n’avait pas su utiliser jusque-là. Cela ne veut pas dire que l’on se ferme au monde et à ses turbulences, mais on cesse de se laisser contaminer par elles.

Cette pratique est également connue pour agir sur notre santé. Par quels moyens ?

Les mouvements du tai-chi, très lents et toujours circulaires, sont « médicinaux » dans la mesure où chaque muscle, chaque organe, chaque cellule est sollicité en douceur pour que l’énergie vitale soit répartie harmonieusement en suivant les « routes énergétiques » de notre corps. Leurs effets sur la santé sont directs. La respiration s’approfondit, la circulation sanguine s’améliore, le teint s’éclaircit, le sommeil s’apaise et la digestion devient plus facile. La pratique du tai-chi favorise également l’assouplissement des articulations. Les bienfaits du tai-chi peuvent être ressentis dès que l’on commence à pratiquer, à raison d’une heure et demie par semaine avec un enseignant et un quart d’heure chaque jour chez soi. L’avantage du tai-chi est que l’on peut commencer à pratiquer à tout âge, il n’y a aucune qualité physique particulière requise, aucune performance à atteindre. Chacun va à son rythme et pratique avec ce qu’il est.

Que peut nous apprendre le tai-chi sur nous-mêmes ?

Le premier enseignement vient de la confrontation avec la lenteur. Nous sommes habitués à vivre vite, à penser vite, à agir vite, et surtout à récolter rapidement des bénéfices, nous craignons la frustration. Or, le tai-chi, c’est l’école de la lenteur, du détachement et de la constance. Le mouvement juste s’effectue selon le rythme naturel du chi, toute notre attention doit donc être mobilisée pour suivre cet élan vital. C’est ainsi que l’on fait l’expérience directe et concrète de la concentration dynamique. Mais ces mouvements ne sont pas que lents, ils s’enchaînent les uns avec les autres. Ce qui veut dire que la qualité de l’enchaînement dépend de la qualité de chaque mouvement. Laquelle s’acquiert par la répétition consciente et soutenue pendant des années. Il ne s’agit pas de faire de beaux gestes, aussi parfaits soient-ils, mais des mouvements justes. Est juste le mouvement qui suit les injonctions du yi.

Dans votre livre, vous insistez sur l’importance de l’instructeur. Vous-même avez été initié au tai-chi par deux maîtres chinois, deux vrais philosophes. Quelles sont les qualités qu’un enseignant devrait posséder et comment le choisir ?

On trouve son maître quand on est prêt à être disciple. Or, notre maître ordinaire, c’est l’ego. L’ego n’a pas envie de changer ses habitudes, il n’a pas envie d’être bousculé. Tant que c’est lui qui est aux commandes, c’est lui qui choisit son enseignant. Mais le jour où l’on est prêt au changement, on rencontre celui qui va nous y aider. En chinois, le maître de tai-chi, c’est l’« ami de bien ». Le bon instructeur sait ce qui est bon pour chacun de ses élèves, il sait que chaque être est différent et unique, il le traite en conséquence. Son enseignement n’est pas standard. Chacun de nous possède l’intuition qui va guider son choix en profondeur. Il ne faudrait pas partir d’une exigence « extérieure », celle qui nous conduirait à rechercher l’enseignement le plus « coté » ou bien le plus en vogue, mais plutôt expérimenter avec son corps et son esprit, quitte à changer plusieurs fois de cours. Je dirais qu’un enseignant de qualité est celui qui, dans sa vie, dans ses relations aux autres, met en pratique les valeurs qu’il transmet.

Cela fait plus de vingt ans que vous êtes engagé sur la voie du tai-chi, comment cela vous a-t-il transformé ? Quand j’ai pris vraiment conscience, à l’adolescence, de mon tempérament impulsif et fougueux et des conséquences parfois fâcheuses qui en découlaient , je me suis mis à la recherche d’une discipline qui pourrait m’aider à canaliser mon énergie. Je me suis essayé à plusieurs pratiques, j’ai suivi des enseignements en Inde et au Népal, tous profitables, mais le vrai déclic, je l’ai eu en assistant, à la Sorbonne, à la conférence de celui qui allait être mon maître de tai-chi, monsieur Gu Meisheng. Le chemin a été long et difficile, les résistances de mon ego énormes, mais je sentais par toutes les fibres de mon être que j’avais trouvé la voie qui pourrait m’apporter la paix. Une nouvelle vie a commencé pour moi, j’ai appris à dompter le cheval fougueux que j’étais. Mes maîtres m’ont aidé à développer la confiance en moi- même, la liberté intérieure et aussi l’acceptation de ce que j’étais vraiment. Parallèlement à la pratique du tai-chi, je lisais, et lis toujours, les grands philosophes chinois : Lin-Tsi, Confucius, Lao-Tseu. Leur pensée, tellement à l’opposé de la vision dualiste et matérialiste occidentale, m’a ouvert à une autre façon de concevoir l’existence et, surtout, de la vivre. Mon ego ne s’est pas dissous, je fabrique toujours des scories, mais heureusement, la rivière passe et les transforme

Transmettre le tai-chi, transmettre la vie

C’est en France, dans sa maison du Luberon, qu’un soir, Gregorio Manzur apprend la mort de Gu Meisheng. L’élève a perdu son maître, mais son enseignement, lui, demeure vivant. C’est l’ultime leçon de vie que lui transmet son « ami de bien ».

A la source du tai-chi

« Selon la légende, c’est Zhang Sanfeng qui a vu par sa fenêtre le combat entre un serpent et une pie. L’oiseau regardait le serpent lové par terre, alors qu’il volait en tournoyant au-dessus de lui. Le serpent l’observait s’approcher et s’éloigner, de plus en plus menaçant. Soudain, la pie poussa un cri perçant et, agitant ses ailes comme un éventail, fonça sur le serpent. Celui-ci secouait sa tête, la lançait de tous les côtés, évitant les serres et les coups de bec de l’oiseau. Se glissant en spirales, gardant toujours sa forme enroulée, il bondit soudain comme un éclair et tua l’oiseau. Zhang Sanfeng comprit alors que la rondeur et la souplesse l’emportent sur la rigidité. »

Extrait des Mouvements du silence, p. 298.

A LIRE

Les Mouvements du silence de Gregorio Manzur. Un parcours initiatique spirituel, dans un style chaleureux et poétique, qui met à notre portée la philosophie du tai-chi (Albin Michel, 2006, 324 p., 20,99 E).