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Formation doctorale : « Mondes arabe, musulman et sémitique »

Journée doctorale 18 juin 2008

Présentation succincte des exposés

Représentations et écritures du voyage au désert des lexicographes des II e et III e siècles de l’hégire

Marie-Andrée GOUTTENOIRE, sous la direction de Claude AUDEBERT

Lorsque B. Lewin évoque le philologue basrien al-Asmai (m. 213/828), il signale « ses voyages dans le désert pour visiter les Bédouins et recueillir de leur bouche des poésies » 1 . C‟est au détour de tels postulats fréquemment véhiculés par l‟histoire littéraire et la critique que le questionnement de cette recherche est né. Les premiers érudits des amsar iraqiennes qui se sont attachés à l‟étude de la langue arabe, sur la période des II/VIII e et III/IXe siècles, sont-ils vraiment allés séjourner au sein des tribus arabes afin de recueillir leur matériel linguistique ?

L‟objectif central de cette recherche va être de statuer sur la réalité ou non de ces voyages et séjours en tribu à visée linguistique sur la base d‟un corpus de sources arabes primaires des III/IX e et IV/X e siècles 2 de nature grammatico-biographique mais aussi lexicographique et poético- critique. Notre intérêt ira donc globalement vers tout ce qui a trait à l‟enquête linguistique auprès des locuteurs bédouins et particulièrement vers une de ses modalités à savoir les voyages au désert ou les séjours en tribu qu‟auraient effectués les savants iraqiens des II/VIII e et III/IX e siècles. Il ne s‟agit donc pas d‟une thèse du domaine de la linguistique arabe, de la lexicographie ou de la grammaire arabe proprement dites mais d‟une étude diachronique des modalités de l‟enquête bédouine à laquelle les érudits, qui ont posé les fondements de ces disciplines, ont eu largement recours sur une période allant du II/VIII e au IV/X e siècle.

Quels sont les savants concernés par notre recherche ? Dans l‟intitulé de notre sujet, nous parlons « des lexicographes des II e et III e siècles de l‟hégire ». Il faut voir là un énoncé incomplet, révélateur du premier groupe de savants par lequel nous avons abordé nos investigations. Ceci parce que l‟image des collecteurs de lexique au sein

1 . Lewin, B., « al-Asmai », E.I./2, t. I, 1960, p. 739.

2 . Nous arrêtons les sources arabes primaires à la fin du IV/Xe.

de l‟espace tribal nous a été la plus immédiate mais elle s‟est vite révélée insuffisante à donner toute la mesure à notre problématique. A ce stade de nos travaux, nous parlerions plutôt « des savants impliqués dans l‟étude de la langue arabe dans l‟espace iraqien des II/VIII e et III/IX e siècles ». L‟appellation générale de « savants » s‟est vite imposée dans le sens où elle met à bas les catégorisations disciplinaires qui sont en outre souvent peu pertinentes sur cette période de construction des savoirs. Car ces premiers savants étaient, dans la plupart des cas, polyvalents et un lecteur du Coran pouvait aussi s‟illustrer en tant que philologue ou lexicographe tout en étant un transmetteur et un fin connaisseur de poésie. Ainsi, par le biais de l‟enquête linguistique auprès des bédouins, nous passerons des premiers grands transmetteurs à l‟image de Hammad al- Rawiya (m.155/772) ou encore de al-Mufaddal al-Dabbi (m.170/786), à Abu Amr b. al-Ala (m.154/770) considéré comme le fondateur de l‟école grammaticale dal-Basra, puis à Sibawayh (m.180/796), à al-Kisa‟i (m.189/805) considéré comme le chef de file de l‟école grammaticale d‟al- Kufa, puis à al-Asmai (m.213/828), pour arriver à Abu Hatim al-Sijistani (m.255/868) ou à Thalab (m. 291/904), pour ne citer qu‟eux. Ces premières générations d‟érudits ont pour ancrage commun les amsar dal- Basra et d‟al-Kufa puis, pour certains, Bagdad, comme espaces d‟épanouissement et de diffusion de leurs savoirs. Ainsi le qualificatif savants « iraqiens » est à entendre comme espace commun de savoir. Car tout en étant impliqués dans l‟étude de la langue arabe, ces érudits n‟étaient pas forcément d‟origine arabe, certains ayant le statut de clients (mawla) et étant, dans ce cas, la plupart du temps d‟origine persane.

Le rôle émergent des savants iraqiens en langue arabe dans la constitution du patrimoine arabe classique aux II/VIII e et III/IX e siècles Tout bien considéré, la thématique de l‟enquête linguistique en tribu est un chemin de traverse pour aborder ces deux siècles de foisonnement intellectuel en Iraq. Il n‟empêche que ce mince filon, spécifique à la question de l‟information bédouine, va nous permettre de faire émerger quantité de problématiques touchant aux fondements des savoirs de la civilisation arabo-islamique. En effet, le rôle des savants qui intéressent cette recherche est fondamental dans la constitution du patrimoine arabe classique car l‟ensemble de la matière qui constituera les dīwān-s de poésie arabe préislamique et de première période islamique ou encore les grands dictionnaires et les traités de grammaire arabes ainsi que quantité de akhbar (informations), est le fruit de leur transmission (riwaya). Ils sont aussi au cœur des grands débats, restés non clôturés à ce jour, relatifs à l‟authenticité de la poésie préislamique ; aux thèses sur l‟histoire de la langue arabe ; au passage de l‟oralité à l‟écrit ; à la réalité de la dichotomie entre les écoles grammaticales dal-Basra et dal-Kufa …etc Schématiquement, les érudits de cette période, qui vont poser définitivement les bases des disciplines relatives à l‟étude de la langue arabe, constituent un goulet d‟étranglement par lequel la quasi totalité de la matière orale a transité. Notre accès à la matière préislamique,

notamment poétique, est donc de fait entièrement dépendant de leur transmission de ces données. Que faut-il entendre sous les termes de « représentations et écritures » du voyage au désert des savants iraqiens en langue arabe des II/VIIIe et III/IXe siècles ? Par « écritures », nous entendons les mentions renseignées à minima par un nom de lieu ou de tribu - d‟un séjour en tribu des savants des II/VIII e et III/IX e siècles. Elles sont l‟objet d‟un relevé exhaustif au sein de notre corpus de sources arabes primaires. Parallèlement, afin de contextualiser l‟exploitation de ce relevé, nous dressons un panorama d‟autres voyageurs lettrés que l‟âge classique arabe a compté avec notamment des mentions de voyages effectués du I/VII e au III/IX e siècle par les traditionnistes dans le cadre de leur quête de science (talab al-ilm) et des descriptions des séjours en tribu données par les lexicographes du IV/X e siècle. Par « représentations » du voyage au désert il faudra alors entendre, contrairement à l‟aspect concret des écritures du voyage en tant que mentions effectives, le lot d‟indéfinitions et d‟amalgames auxquels a vraisemblablement été soumis le motif du voyage au désert à visée linguistique. Pour un groupe de 15 savants des II/VIII e et III/IX e siècles, nous procédons, au sein de notre corpus de sources primaires à un relevé exhaustif basé sur les occurrences de certains termes comme „Arab / A‟rab / badiya ou les noms des informateurs bédouins mais aussi sur tout élément qui dénote un échange entre savants et bédouins. C‟est ce que nous qualifions de « lien bédouin ». Pour ces 15 mêmes savants, nous confrontons, en regard du relevé du « lien bédouin » effectué dans notre corpus de sources primaires, des données empruntées à la fois aux sources secondaires arabes (soit à partir du V/XI e pour notre recherche) et aux écrits de nature critiques et biographiques. De là, nous mesurerons la différence de traitement qu‟il existe entre ces trois types de documents concernant la question des séjours en tribus à visée linguistique pour ces 15 savants. Le quasi silence des sources primaires arabes relatif aux séjours en tribu des savants iraqiens des II/VIII e et III/IX e siècles sera alors questionné en regard de ces autres documents qui l‟avalisent. Ainsi, faute d‟avoir eu lieu dans les faits – ou à tout le moins faute d‟avoir été mentionné au sein des sources primaires arabes - le motif du voyage au désert des savants iraqiens en langue arabe des II/VIII e et III/IX e siècles n‟aurait-il pas été induit par un ensemble de facteurs ? C‟est ce que nous nous emploierons à démontrer.

En conclusion, nous insisterons sur le fait que l‟approche donnée ici aux premiers érudits en langue arabe de l‟espace iraqien a l‟avantage de ne pas être disciplinaire. Trop souvent, ces savants polyvalents ont été cantonnés par l‟analyse dans un champ restrictif en tant que grammairien, lexicographe ou philologue. La thématique de l‟enquête linguistique auprès des locuteurs bédouins va permettre de mettre en lumière leurs multiples savoirs et compétences de manière plus exhaustive. La perspective diachronique élaborée dans cette recherche sur l‟enquête bédouine du II/VIII e au IV/X e siècle est-elle aussi un élément

d‟importance là où quantité de travaux se sont contentés de véhiculer le postulat du voyage au désert et de l‟appliquer inconditionnellement à tous les savants de cette période. Enfin, nous mettons en évidence que la matière des sources arabes primaires est spécifique, notamment en regard de notre question. Ce qui pose le problème de l‟utilisation majoritaire par la critique des sources secondaires arabes. La présente étude fait ainsi œuvre de déconstruction en remontant à la matière des sources primaires arabes par le filon des écritures et des représentations du voyage au désert des premiers érudits iraqiens des II/VIII e et III/IX e siècles, qui ont posé les fondements des savoirs relatifs à la langue arabe.

Le paysage théâtral libanais en sortie de guerre

Arnaud CHABROL, sous la direction de Richard JACQUEMOND

Introduction :

L‟objet de ma recherche est le théâtre d‟art au Liban dans le contexte de sortie de guerre qui correspond aux années 1990-2005. Mon travail de recherche s‟inscrit dans le domaine de la sociologie de l‟art et des pratiques culturelles. Partant d‟un questionnement, somme toute, assez simple- comment quinze ans de conflit civil ont-il affecté la pratique du théâtre ?- j‟ai observé le théâtre libanais selon trois perspectives : une perspective institutionnelle, une perspective professionnelle à laquelle s‟ajoute l‟observation de trajectoires individuelles. Trois hypothèses principales ont conduit ma réflexion au fil de ma recherche. Au plan historique tout d‟abord, les transformations qui touchent le secteur du théâtre libanais ne sauraient être appréhendées hors de leur cadre historique. Nous les avons ainsi comprises comme le fruit d‟une évolution continue afin de relativiser les impressions de ruptures dues notamment à l‟épisode violent que constitue la période de la guerre civile (1975-1990). Deuxièmement, les changements qui affectent le secteur théâtral sont révélateurs de transformations qui affectent en profondeur une société libanaise en pleine mutation et ne lui sont donc pas exclusifs. A ce niveau, plusieurs angles d‟observation ont été privilégiés, chacun permettant une approche de l‟objet dans un contexte spécifique ; respectivement : la salle de théâtre, les compétences artistiques au sein de la production culturelle au sens large et l‟évolution des pratiques artistiques comme émanation d‟un renouveau de la société civile. La dernière hypothèse est que les conséquences des transformations que connaît le secteur de l‟art dans la décennie 1990 ne sont pas homogènes et se traduisent en divers syncrétismes organisationnels qui contribuent à façonner un nouveau paysage.

J‟ai privilégié ici la description d‟un phénomène spécifique du monde du théâtre libanais, l‟apparition de festivals urbain à Beyrouth dans le milieu des années 1990. Le phénomène m‟intéresse d‟abord parce qu‟il inclut une forme spécifique de théâtre : la performance. Il est en outre représentatif des transformations socio-économiques progressives que connaît le champ théâtral à la sortie de la guerre. Enfin, il est un prisme particulièrement efficace pour observer « l‟effet de génération » qui affecte le secteur de l‟art.

Naissance du « mouvement théâtral » au Liban

- Le théâtre : un art importé Au Liban comme dans le reste du monde arabe, le théâtre est une discipline artistique relativement récente. La seule tradition théâtrale connue est le théâtre rituel chiite qui met en scène la mort de l‟imam Husayn dans l‟épopée de Karbala. Sous sa forme occidentale, le théâtre est introduit à Beyrouth en 1848 à l‟initiative de Marûn al-Naqqâsh, un riche marchand beyrouthin. Sa mise en scène de l‟Avare chanté sur le mode des Maqams 3 influence l‟ensemble de la production théâtrale arabe durant plus d‟un siècle. La pratique du théâtre au Liban a par ailleurs longtemps été l‟apanage des écoles chrétiennes, avant que sa pratique ne s‟étende aux « clubs culturels », cadre d‟une expression théâtrale amateur et scolaire fondée sur une mise en scène rudimentaire de textes à caractère moraliste le plus souvent. Plusieurs facteurs favorisent la naissance d‟un théâtre moderne au Liban, autour de 1960. En premier lieu la pratique du théâtre obtient les faveurs de la grande bourgeoisie traditionnelle qui voit d‟un bon œil le développement d‟une culture nationale de prestige dans le cadre des grands festivals du Liban (Baalbek notamment). En second lieu, la naissance d‟un théâtre d‟art coïncide avec la révolution poétique, marquée en 1957 par la fondation de la revue Shi„r par Youssef al-Khâl. La naissance du mouvement théâtral moderne prolonge en quelque sorte le processus engagé dans le domaine de la poésie. On observe alors un intérêt croissant des hommes de lettres libanais pour le théâtre qui se cristallise notamment dans un effort de traduction du répertoire dramatique occidental. Enfin, l‟essor du théâtre libanais moderne est porté par une conjoncture économique qui favorise le développement d‟une culture du divertissement dont les infrastructures (les salles de spectacle essentiellement) servent de soubassement au « mouvement théâtral 4 ». Par ailleurs le théâtre libanais moderne s‟est appuyé essentiellement sur la figure du metteur en scène ce qui explique au moins partiellement la quasi-absence d‟auteurs dramatiques dans la production scénique. Bien que le texte maintienne le lien entre l‟art dramatique et la création littéraire, ce sont les procédés scéniques qui sont retenus comme critères spécifiques d‟appréciation de la création théâtrale.

- De la politisation du champ culturel à la guerre civile

3 Mode organisant les échelles mélodiques dans la musique orientale.

4 Expression traduite de l‟arabe qui désigne la production dramatique libanaise de 1960 à

1975.

Au Liban, les conséquences de la défaite arabe de 1967 sont à l‟origine d‟une certaine effervescence intellectuelle particulièrement sensible dans le domaine du théâtre et des arts scéniques. L‟enthousiasme suscité dans certains milieux intellectuels par la présence de la résistance palestinienne sur le territoire national pousse par ailleurs le théâtre vers l‟engagement politique. La première pièce à caractère politique est écrite et montée cette même année 5 . La politisation du champ culturel se globalise rapidement et les interactions entre les différents domaines de l‟art sont favorisées par le partage de valeurs éthiques et idéologiques. L‟éclatement de la guerre civile et sa durée entravent cependant le processus de structuration du champ théâtral. Les tentatives de définition sociale du travail et des droits des comédiens et metteurs en scène, entamées au cours des années 1960 sont brutalement interrompues. L‟université libanaise dont le département de théâtre a été fondé en 1967 est par exemple divisée en deux branches (à l‟est et à l‟ouest de Beyrouth). Plus généralement, on observe une chute brutale de la production. Il serait cependant erroné de croire à la cessation complète des activités théâtrales et artistiques. De part et d‟autre de la ligne de démarcation, la pratique du théâtre se poursuit. A l‟ouest, les expérimentations, qui continuent d‟être liées à des formes de militantisme, se multiplient avec plus ou moins de visibilité : Roger Assaf fonde avec ses étudiants la troupe du Hakawati dont le manifeste paraît en 1979, Ziyad Rahbani crée trois pièces entre 1978 et 1982, un théâtre pour enfants se développe en faisant appel à la bonne volonté d‟artistes et d‟intellectuels généralement engagés auprès de la cause palestinienne. A l‟est, dans la zone chrétienne où l‟hégémonie des milices est plus contraignante, la pratique du théâtre perd son caractère politique et se développe en théâtre de boulevard au sein d‟une grande zone d‟agglomérations émergente et éloignée de la capitale. Durant les années de guerre, l‟université libanaise continue par ailleurs de former comédiens et metteurs en scène et l‟ouverture d‟un nouveau centre de formation, l‟Institut des études scéniques et audio-visuelles, à l‟est, souligne encore la pérennité des activités théâtrales durant cette période. Plusieurs indices tendent cependant à montrer que le secteur théâtral se transforme dans l‟immédiat après-guerre.

Sortie de guerre

- Un impératif nouveau : la gestion de l‟art A la fin de la guerre civile, plusieurs artistes de renom s‟investissent effectivement dans la gestion de salles de théâtre ; c‟est le cas de Paul Matar, de Nidal al-Ashkar, de Roger Assaf et d‟Elias Khoury. Les trois premiers sont des hommes de théâtre qui ont acquis une reconnaissance artistique au cours de la période de politisation du champ culturel. Leur investissement dans la direction de salles de théâtre peut être compris de différentes manières et soulève certains questionnements. Leur position d‟aînés, d‟une part, leur octroie une légitimité qui favorise la confiance des investisseurs. D‟autre part, leur engagement politique au

5 Il s‟agit de la pièce al-Qatl (Le meurtre) de „Issâm Mahfûzh.

cours des décennies 1960 et 1970 appelle une réflexion sur les liens qui unissent engagement politique et reconnaissance symbolique dans les milieux du théâtre 6 . Enfin, l‟observation des trajectoires individuelles fait apparaître la direction de salle comme ultime consécration d‟une carrière artistique. Par ailleurs, les fermetures successives du Théâtre de Beyrouth (1996) et du Théâtre al-Madina (2000) sont autant d‟indices de la crise que traverse le secteur de la production théâtrale. Leur fermeture est notamment représentative de la difficulté qu‟éprouvent les artistes de théâtre à faire vivre de manière autonome des institutions artistiques à l‟heure d‟une désaffection du secteur du divertissement vis-à-vis du théâtre. La tentative du Théâtre de Beyrouth marque cependant une étape importante dans la reconfiguration du paysage théâtral beyrouthin. L‟étude de la programmation de ce théâtre illustre notamment la volonté de faire revivre la scène culturelle d‟avant-guerre, en s‟appuyant notamment sur les grandes figures de « l‟âge d‟or ». Outre une programmation ambitieuse, la présence de jeunes acteurs culturels au sein de l‟institution favorise d‟une part l‟émergence d‟une nouvelle génération d‟artistes, quoique relativement limitée ; d‟autre part, c‟est de cette expérience qu‟a discrètement émergé la figure aujourd‟hui incontournable du curator (i.e. manager culturel). En effet, dès l‟ouverture du théâtre en 1992, la direction artistique s‟entoure de jeunes acteurs culturels, le plus souvent formés à l‟étranger. Une prise de conscience des nouvelles contraintes de gestion de l‟art apparaît progressivement. Ainsi, la mise en place d‟un système de production répondant aux attentes « managériales » des fondations culturelles étrangères est concomitante de l‟émergence de la figure du curator (manager culturel) et apparaît, dès lors, comme une réponse aux transformations socio-économiques du champ artistique.

- Le développement de nouvelles pratiques artistiques Parallèlement à ces premiers indices de transformation du marché, se développent des compétences artistiques et professionnelles directement ou indirectement liées à l‟art : performances, graphic design, photographie et vidéo art. Plusieurs facteurs permettent de comprendre ce phénomène. En premier lieu l‟industrie culturelle en pleine croissance intègre nombre de diplômés et influence en retour l‟orientation des centres de formation artistique privés (ALBA, IESAV, etc.). En second lieu, le retour d‟une partie de la diaspora qui a été formée à l‟étranger en architecture, art, et médias. Parmi les artistes de théâtre, seuls quelques uns adoptent le format de la performance. Ce choix semble motivé par plusieurs facteurs. D‟abord, les artistes de théâtre, font depuis toujours face à des contraintes professionnelles conséquentes. Rares sont les personnes qui vivent de leur art, a fortiori dans un Liban en sortie de guerre, à plus forte raison encore lorsqu‟on prétend faire du théâtre d‟art ou d‟avant-garde. Ainsi, la grande majorité des acteurs, metteurs en scène ou techniciens enseignent ou travaillent dans d‟autres secteurs de la production culturelle et cet état de fait n‟est pas sans conséquences sur la production. A titre d‟exemple, il est difficile de réunir les fonds nécessaires aux créations. Il n‟est pas aisé

6 A différents degrés, chacun a œuvré au soutien de la cause palestinienne.

également de disposer de personnel pour l‟élaboration de projets à long terme. Difficile encore de convaincre ce personnel (acteurs, techniciens, etc.) que l‟issue du projet n‟aura de reconnaissance que symbolique (travail sous payé). Selon l‟un d‟eux, Rabih Mroueh, c‟est cet ensemble de constatations qui l‟amène à élaborer une nouvelle « stratégie » de production : conscient des lacunes du système de la production théâtrale, il réalise qu‟il ne parviendra jamais à assouvir ses ambitions artistiques dans ce domaine et se tourne vers d‟autres médias. Il élabore ainsi une dramaturgie minimaliste, qui lui permet de réaliser, à moindre coup, des œuvres faisant essentiellement appel à ce qu‟il considère, a posteriori, comme ses véritables compétences professionnelles i.e. la production télévisuelle pour laquelle il travaille depuis 1993. Alors que le glissement des pratiques de la photo, de l‟architecture, du design et du théâtre vers les pratiques artistiques contemporaines se fait sentir à partir de 1995, les premières manifestations de ces nouveaux formats d‟œuvres trouvent difficilement leur place sur le marché de l‟art. C‟est une forme nouvelle de l‟événement culturel, le festival urbain, qui les prend en charge. Celle-ci n‟est que l‟interface visible d‟un phénomène global car ces nouvelles pratiques se diffusent également dans le cadre, parfois informel, des associations culturelles et des clubs de cinéma tels que la Zico House, Ashkal Alwan, plus tard le collectif Shams, etc. L‟apparition de ces nouvelles structures doit, elle aussi, être appréhendée dans une conjoncture sociopolitique plus large : celle de la reconstruction après quinze années de conflit civil.

- Mouvement civil au Liban et projets de reconstruction du centre-ville de Beyrouth En 1990, les accords de Taëf ouvrent la voie à un règlement du conflit mais consacrent, de fait, le pouvoir des milices et les élites issues de la guerre qui fixent les règles du jeu politique de l‟après-guerre. En contre-champ des discours univoques et unanimistes de l‟ordre issu de Taëf, des voix se font entendre, dès le début de la décennie 1990, pour défendre des causes qui semblent a priori échapper à ces logiques dominantes. Ces revendications ont en commun de se fonder sur un présupposé civique ou citoyen et d‟organiser leur action sur la base de regroupements de type associatif. L‟essor des associations libanaises dans la deuxième moitié des années 1990 n‟est donc pas exclusif au domaine de l‟art et, outre les similarités de structure, plusieurs indices renforcent l‟hypothèse d‟une perméabilité des mondes de l‟art aux modes d‟action du « mouvement civil ». D‟une part, pour de nombreux protagonistes du monde de l‟art, l‟action culturelle apparaît souvent, de manière explicite ou implicite, comme un substitut à l‟action politique. Ce constat explique au moins partiellement l‟appartenance de certains d‟entre eux à ces deux mondes ou le fait qu‟ils naviguent ponctuellement de l‟un à l‟autre. D‟autre part, les salles de théâtre se font régulièrement à la fois réceptacle et écho d‟activités, voire de campagnes, initiées par le mouvement civil. En outre, la sortie de guerre est aussi l‟occasion d‟un fort mouvement de contestation à l‟encontre du projet de reconstruction SOLIDERE du centre-ville de Beyrouth. Il suscite la mobilisation de nombreux acteurs civils ainsi que l‟énonciation de problématiques liées

tant à la guerre civile et à sa mémoire qu‟à la notion d‟espace public. Celles-ci resurgissent à plusieurs reprises au cours de la reconfiguration des paysages théâtral et artistique beyrouthins et demeurent perceptibles à plusieurs égards. Tout d‟abord, la répartition des institutions théâtrales dans la ville révèle le vide culturel d‟un centre-ville autrefois riche en salles de spectacle. Ensuite, au vue du contenu des œuvres que les institutions artistiques accueillent et/ou produisent, les thématiques de l‟espace et de la mémoire ont acquis une importance certaine. Enfin, certaines institutions culturelles font de leur situation dans la ville le reflet de logiques différentes, parfois directement issues de ces polémiques. Ainsi, c‟est avec l‟intention affichée de diversifier son public que le Théâtre Tournesol a ouvert ses portes dans le quartier de Tayouneh, sur l‟ancienne ligne de démarcation, à la frontière de Beyrouth municipe et de sa banlieue sud. Les premiers festivals urbains, sur lesquels je me concentrerai à présent, sont issus de cette reconfiguration globale du champ artistique libanais et en illustrent les caractéristiques.

Festivals urbains (les cas des festivals Ayloul & Home works) - Structure Le festival urbain est un genre spécifique d‟entreprise culturelle dont le modèle institutionnel est inédit au Liban : des associations à but non lucratif organisent des événements culturels publics et gratuits et présentent, dans un cadre urbain, une pluralité de pratiques artistiques contemporaines, locales ou étrangères. Ces rencontres culturelles se présentent aujourd‟hui comme des lieux de débats et sont majoritairement financées par des fonds étrangers (Ford Fondation, Prince Claus Fun for Culture & Development, Heinrich Böll Institut, Communauté Européenne, etc.) qui servent à la fois à l‟organisation de l‟événement et à la production d‟œuvres locales. Ce type d‟événement se développe à Beyrouth dans la deuxième moitié des années 1990. Le Festival Ayloul, fondé par Pascale Feghali en 1997, en reste longtemps l‟emblème 7 alors que se développent en parallèle les activités de L‟association libanaise pour les arts plastiques, Ashkal alwan. Fondée et dirigée depuis 1995 par Christine Tomeh, l‟association organise des festivals urbains qui réunissent des artistes dans des projets dont la cohérence tient à l‟importance accordée à la notion d‟espace public. Les projets sont en plein air, au jardin de Sanayeh en 1995, à Souyoufi en 1997, sur la Corniche en 1999, rue Hamra en 2000. Bien que travaillant sur des supports artistiques différents, ces deux initiatives ont pour point commun leur structure associative, leur mode de production et l‟investissement ponctuel de l‟espace public beyrouthin à des fins artistiques. Une pléiade d‟artistes libanais a participé à ces festivals, parfois aux deux. C‟est dans ce cadre que les nouvelles formes d‟expression artistique émergent sur la scène artistique libanaise. On y observe les premières installations, les premières performances, etc.

7 Après de études en France, Pascale Feghali intègre l‟équipe du Théâtre de Beyrouth pour lequel elle organise des événements culturels. Grâce à son ampleur et à son aspect inédit, ce festival acquiert rapidement une certaine renommée qui laisse dans l‟ombre d‟autres initiatives du même type.

- Pratiques et compétences artistiques privilégiées Les festivals privilégient des formats spécifiques d‟œuvres d‟art non encore consacrés dans les années 1990 (performance, danse, installation, vidéo-art, etc.) et favorisent grâce à leur capacité à attirer les fonds occidentaux la production ponctuelle de créations locales, la pluralité des formes d‟expression artistiques et culturelles, la venue d‟artistes étrangers (arabes et occidentaux) et l‟investissement de l‟espace public. Les artistes qui arrivent sur le devant de la scène durant la période de la reconstruction sont issus de différents domaines de la production culturelle. Cette pluralité de pratiques nouvelles favorise certainement une réflexion globale sur l‟art. Ces artistes, qui se constituent peu à peu en avant-garde autour du phénomène des festivals, sont majoritairement diplômés en arts visuels, architecture et graphic design ou formés sur le tas à la production audiovisuelle. Ces derniers instaurent progressivement des règles de forme qui se présentent comme un « registre », une grammaire spécifique de l‟art qui se caractérise par une réflexion sur les media de l‟art dominée par une grande technicité visuelle qui s‟appuie principalement sur une maîtrise des techniques audio-visuelles modernes.

- L‟exemple de Home Works : le festival urbain comme nouveau mode de

l‟action civile Home works, le festival organisé par Ashkal alwan depuis 2002- aujourd‟hui à sa IVème édition, est issu de cette reconfiguration du champ artistique libanais contemporain et en semble en constituer aujourd‟hui la forme archétypale. En soi, l‟intitulé du festival, Forum des pratiques culturelles, est représentatif de la globalité du phénomène, il annonce effectivement l‟avènement d‟une nouvelle conception de l‟art qui comprend à la fois un système de production (le festival urbain), des règles de forme (les nouvelles pratiques artistiques) et des règles de contenu (la guerre et sa remémoration en sont les thèmes privilégiés). Dans le cas de Home works, l‟événement dépasse le cadre de l‟art et présente une sélection de débats sur des thématiques très contemporaines étroitement liées aux problématiques de la société civile :

les questionnements issus des polémiques autour de la reconstruction, ceux inhérents au conflit israélo-arabe, à l‟homosexualité, à la guerre civile et à ses mémoires, etc. Les problématiques peuvent être abordées selon une perspective culturelle (débats) et artistique (œuvres), combinant parfois les deux lorsque des artistes font des lectures ou participent à des débats non artistiques, etc. Le système de production est, lui aussi, mis en exergue puisque le festival se présente comme une plate-forme permettant à des experts internationaux d‟évaluer les travaux- en cours- d‟artistes de la région.

Conclusion

- Générations & gestion L‟apparition des festivals urbains est un très bon révélateur de l‟ « effet de génération » qui affecte le secteur de l‟art. En effet, cette structure de gestion et de production est le fait d‟une nouvelle génération d‟acteurs culturels issus de la guerre, soit qu‟ils l‟aient vécue

personnellement (parfois en tant qu‟activistes), soit qu‟elle les ait contraints à quitter temporairement le Liban. L‟effet de génération induit notamment une nouvelle appréhension des contraintes de la gestion de l‟art qui permet de se défaire de la tutelle des ainés, à la tête de la production artistique et théâtrale. Leur vision de l‟art s‟oppose de fait à la conception romantique selon laquelle « art et argent ne font pas bon ménage » et contourne ainsi plus facilement les embarras éthiques suscités par l‟afflux de fonds étrangers tels que ceux de la Ford Fondation, dans le courant des années 1990.

- Générations & conceptions de l‟art La notion de génération est également pertinente ici de par l‟esprit de contradiction qu‟elle implique. Cela est d‟autant plus visible dans le domaine du théâtre où les artistes doivent se libérer de l‟héritage des « maîtres ». Les performances produites au cours de cette période se présentent ainsi parfois comme un dialogue avec les pairs, les invitants entre autres à réviser leurs a priori sur la pratique du théâtre. Toutes les œuvres élaborées dans les cadres définis plus haut (institutionnels et artistiques) correspondent à une vision globale de l‟art (règles de production, de forme et de contenu) et contribuent par leur exécution à l‟élaboration d‟un nouveau langage artistique. La notion de génération est donc pertinente à plusieurs niveaux, elle permet d‟expliquer pourquoi la reconfiguration du champ artistique qui prend forme dans la deuxième moitié des années 1990, s‟opère ainsi par une double évolution concomitante : à la fois artistique et structurelle. Ainsi, les acteurs qui élaborent les nouveaux cadres de la production artistique appartiennent à la même génération que ceux qui élaborent le nouveau langage artistique. Ce travail s‟opère dans un échange permanent et dans la conscience collective d‟une expérience historique traumatisante et partagée. Je mentionnerai ici les artistes qui sont le plus souvent considérés comme les premiers représentants de des nouvelles formes d‟art que sont l‟installation, le vidéo-art, ou la performance : Walid Raad (1967, audiovisuel), Walid Sadeq (1966, architecture), Akram Zaatari (1966, architecture), plus tard, Tony Chakar (1968, architecture), Rabih Mroueh (1967, théâtre) et Saneh (1966, théâtre). Côté management, nous trouvons également : Christine Tomeh (1964), Rasha Salti (1969) et Moustafa Yamout (1966). L‟« effet de génération » et le caractère dominant des conventions nouvelles de l‟art contemporain ne doivent cependant pas cacher l‟existence d‟autres groupes d‟acteurs et d‟autres langages dramatiques. Ainsi, la nébuleuse qui se forme autour de l‟association Ashkal Alwan n‟en est qu‟une illustration et sa domination du champ artistique libanais impose aux acteurs un positionnement. Elle fonctionne ainsi en pôle d‟attraction/répulsion.

Les élites religieuses et intellectuelles des deux premiers siècles ottomans d’après al Shaqa’iq al-Nu’maniyya de Tashköprüzade Ahmed (1495-1563)

Nora ANANI, sous la direction de Michel BALIVET

Ce projet de recherche a deux ambitions distinctes et complémentaires :

d'une part proposer la traduction de l'ouvrage de l'historien turc Tashköprüzade Ahmed (né en 1495), ouvrage dans lequel sont compilées les personnalités les plus remarquables parmi les intellectuels et les religieux ottomans et ce, depuis l'instauration de la dynastie; d'autre part élargir la sphère de recherche que constitue cet ouvrage pour, sur la base d'autres sources narratives, permettre une étude plus approfondie du phénomène des élites religieuses et intellectuelles. Afin de clarifier cette présentation et pour la bonne conduite de ce projet de recherche, il convient d'aborder trois points fondamentaux que sont :

une tentative d'approche du problème l'élite religieuse et son environnement l'élite intellectuelle et son environnement

Traiter des élites religieuses et intellectuelles des deux premiers siècles ottomans, c'est adapter une terminologie moderne à des réalités qui de leur temps n'étaient pas exprimées en ces termes, c'est également se situer dans une perspective d'histoire sociale. Il convient donc dans un souci de clarté d'apporter une définition claire de ce qui est entendu de ces deux notions que sont les élites et les intellectuelles. Par élite est entendue la notion développée au XIX ème siècle en sociologie politique par Vilfredo Pareto (1848-1923) et Gaetano Mosca (1858-1951), notion selon laquelle toutes les sociétés sont placées sous le contrôle d'une minorité qui dirige tout en centralisant richesse et prestige, cette minorité c'est l'élite. Dans son acception plus large l'élite est constituée de tous ceux qui jouissent d'une position sociale élevée acquise indistinctement par la détention d'une fortune, d'un pouvoir, d'un savoir, ainsi que par la reconnaissance que ces acquis procurent aux yeux d'autrui. Cette appartenance se traduit par l'adoption d'un certain nombre de comportements signifiants : attitude vestimentaire, écriture, style d'habitat, maniement des armes, usage funéraire, etc. Parler d'intellectuel, c'est également se placer dans une perspective moderne, cette notion, née de l'affaire Dreyfus en 1890, était apparue pour désigner un ensemble d'individus dont la spécificité était d'appartenir au monde des sciences et du savoir. Dans l'acception utilisée les "élites intellectuelles" désignent plus singulièrement l'ensemble des individus pour lesquels l'étendu des connaissances avait conduit à une progressive intégration au sein des plus hautes sphères du pouvoir (en qualité de vizirs, qadi…). Par le terme religieux il sera traité de l'ensemble du groupe des derviches soufis, qui par son action constituera véritablement l'élite religieuse de ces deux premiers siècles d'histoire ottomane.

Toutefois traiter des élites intellectuelles et religieuses des deux premiers siècles ottomans n'est pas chose aisée. En effet on se trouve, pour cette période, dans une situation d'extrême pénurie documentaire. Pour pallier à cette lacune, nous utiliserons donc pour méthode de recherche la technique d'analyse que constitue la prosopographie. Cette technique d'analyse, particulièrement utilisée par l'historiographie moderne, repose

sur la constitution de la biographie commune d'un groupe à travers les itinéraires particuliers des individus qui le compose. Ainsi l'ouvrage de Tashköprüzade Ahmed, qui recense depuis la fondation de la dynastie ottomane les personnalités les plus remarquables qui se succédèrent, tant dans les domaines intellectuels que religieux, constituera-t-il un point de départ pour regrouper ces différentes personnalités. Les informations contenues dans cet ouvrage seront ensuite confronter aux sources ottomanes et ce afin de parvenir avec le plus d'exactitude possible à la réalité historique des faits qui permettra au mieux de constituer la biographie de ces deux groupes sociaux.

Approche du problème

On remarque deux approches historiques distinctes : l'une plus ancienne (elle remonte à la deuxième décennie du XX ème siècle), témoin des idéologies dominantes de son temps, retenait une approche teintée de nationalisme et de discours des races, l'autre plus récente s'efforce d'étudier l'évolution de ces groupes dans leur environnement social. La première approche historique se développa au lendemain de la première guerre mondiale, période d'intense bouleversement s'il en est, qui vit le développement des études historiques turques, selon leur acception moderne. Cette recherche fut marquée par les travaux de Fuat Köprülü qui devait influencer plusieurs décennies de chercheurs turcs. Selon cet auteur c'est à leur qualité tribale que les Turcs devaient d'être parvenus à fonder un empire. Le rôle de l'élite religieuse fut alors d'apporter une assise spirituelle à ce processus. Un second historien, d'origine anglaise, H. R. Gibbons, élabora une thèse dans laquelle il maintenait qu'une nouvelle race issue du mélange entre les païens turcs et les chrétiens grecs joua une part décisive dans la construction de l'état et que les éléments créatifs qui furent influent dans ce processus pourraient être attribués aux éléments grecs et non pas aux asiatiques. Cette approche, qui devait perdurer plusieurs décennies, minorant le rôle des turcs n'était pas pour engager la recherche vers une étude approfondie des structures de la société turque et ce faisant de ces élites. Seul son discordant dans cet exacerbation idéologique, la contribution de Franz Babinger, qui au demeurant perdurera jusqu'à ce jour, mettait en exergue l'idée selon laquelle l'Islam version turque était une religion aux croyances de nature éclectique et que les Turcs eux-mêmes étaient ouverts à toutes sortes d'influences. Cette recherche permettait d'apporter des précisions sur la nature de l'Islam tel qu'il était pratiqué chez les premiers turcs et ce faisant du rôle et de la formation de leurs élites religieuses et intellectuelles.

La seconde approche historique, qui verra son point d'orgue au début des années 1980, avec en chef de file Khalil Inalcik, sera caractérisée par l'adoption de techniques de recherches modernes et s'opposera aux thèses antérieures de Köprülü et de Gibbons par une plus grande mise en contexte de la situation telle qu'elle était vécue dans l'Anatolie médiévale au sein des éléments dynamiques actifs dans chaque sphère de la société.

L'élite religieuse et son environnement

Les recherches à ce sujet ont fait l'objet d'un certain nombre de publications qui s'inscrivent dans une problématique commune : celle du débat plus général sur l'origine de l'empire ottoman. En effet, le rôle des religieux derviches soufis dans la conquête de territoires (rôle des derviches soufis sur les marches de l'empire) et dans la colonisation des terres conquises par le biais du système de waqf a particulièrement attiré l'attention des chercheurs.

Toutefois dans ces recherches force est de constater que le groupe des derviches est rarement étudié pour lui-même mais davantage dans sa relation avec l'Islam. Ainsi loin de se soucier du groupe des derviches pris en tant que tel le problème soulevé est surtout celui de connaître le degré d'hétérodoxie ou d'orthodoxie de ces religieux. Les recherches d'Irène Mélikoff et d'Ahmet Yasar Ocak sont à ce titre très représentatives de ce courant de recherche. Ces deux chercheurs mirent en avant l'importance de la nature syncrétique de l'hétérodoxie turque. I. Mélikoff mettant en exergue l'importance du rôle du shamanisme dans l'Islam des premiers turcs. Point de vue partagé par A. Y. Ocak. C'est donc davantage dans la définition du rôle dont étaient investis au sein de la société ce qui dans notre étude, à l‟instar de Tashköprüzade, seront désignés sous le qualificatif de sheikh et dans la recherche de la nature de l'Islam tel qu'il était pratiqué chez les premiers turcs que ces recherches furent menés, négligeant dans le même temps tout une série d'aspect que notre recherche tentera de mettre en lumière tels que:

le développement ou non d'une hagiographie (velayetname ou « vie d‟un veli (de l‟arabe wâli : ami de Dieu) »), marque de la cohésion d'un groupe qui s'ancre dans une mémoire commune;

- les liens qui assuraient la cohésion du groupe des derviches (liens d'éducation, d'amitié, de fraternité ou de prière).

- la sainteté comme élément de distinction d'un grand nombre d'entre eux et les cultes privilégiés qui étaient rendus aux saints;

L'élite intellectuelle et son environnement

Dans le domaine intellectuel, force est de constater que ce thème n'a été que très faiblement exploité par la recherche. De récentes études turques ont permis de pallier cette lacune. Ces recherches ont été menées dans le cadre plus large sur les centres d'éducations ottomans, les madrasas. Elles s'inscrivent également dans le débat sur l'origine de la dynastie ottomane. Ainsi on observe que dans chaque lieu nouvellement conquis était construite une madrasa. Ces madrasas avaient pour fonction de pourvoir la dynastie ottomane en hommes susceptibles d'assurer les fonctions d'administration.

Ce système hérité des Seldjoukides fut inauguré par le sultan Orhan al-Ghâzî qui en construisit une après la conquête de Nicée. La recherche turque s'est également largement penchée sur le système de financement de ces madrasas, sur les sciences qui y étaient enseignés, sur l'origine ethnique et sur les lieux d'études où ces membres étaient formés,

sur la proximité qui existait entre les différents intellectuels qui y enseignaient et les sultans au pouvoir, enfin sur l'implication des différents sultans dans la politique éducative de l'état. Notre thèse se consacre principalement à étudier l‟élite intellectuelle dans son rapport au savoir :

- Quels étaient les ouvrages étudiés, les enseignants côtoyés, les pays visités dans le but d‟acquérir de la science ?

- Quelle était leur relation avec leur institution de prédilection : la madrasa ?

- Quelle était la teneur des débats idéologiques qui avaient alors cours à cette époque ?

Notre recherche qui est dans sa dernière phase actuellement a permis de répondre à l‟ensemble de ces questions. Une de ces premières conclusions consiste à démontrer qu‟il est nécessaire de nuancer la distinction qui est faite de ces deux groupes qui loin de vivre dans deux univers séparés se rejoignent sur un certain nombre de point voire parfois se mêlent. Il n‟est ainsi pas rare de voire un sheikh devenir un alim reconnu et partager comme lui les prérogatives de l‟enseignement au sein d‟une madrasa ou les fonctions de qadi (juge).

LEGISLATION LIBANAISE RELATIVE A L’ARAK (Le Commerce et l’Industrie et de l’Arak du Mandat français à

1950)

Rudyard KAZAN, sous la direction de Randi DEGUILHEM

Mon intervention portera sur une partie des résultats de mes recherches effectuées sur « Le Commerce et l‟Industrie de l‟arak (libanais) du mandat français à 1950» sujet de ma thèse de doctorat en histoire. La partie que je traiterai concernera la « la loi relative à la fabrication de l‟arak et l‟alcool d‟industrie au Liban » qui date de mai 1937 donc du temps du mandat. Ce sujet est d‟autant plus original qu‟il n‟a jamais été traité auparavant. Etrangement, aucun auteur n‟a essayé de démontrer les lacunes et défauts de cette loi sur l‟arak laquelle définit le terme comme un « alcool obtenu par la fermentation du raisin et distillé avec la semence d‟anis » (art. 1) et stipule que « tout arak qui aurait été préparé autrement ou à partir d‟autres substances sera considéré comme falsifié » (art. 2). On est en droit de se demander ce qui a amené le législateur libanais à promulguer pareille loi. Par exemple on peut se demander les raisons qui l‟ont amené à imposer le raisin (comme matière première) pour la fabrication de l‟arak. Le terme d‟ailleurs révèle divers genres d‟alcools. En fait le terme arak est dérivé de l‟arabe qui veut dire « sueur ». Par ce terme, les Arabes voulaient indiquer le distillat obtenu de l‟alambic. Morewood affirme, en se référant aux linguistes de son époque, c‟est-à- dire au XIX e siècle, que les dialectes de l‟Orient se ressemblent et tirent leur origine du Sanskrit 8 . Donc il ne serait pas étonnant de voir le terme

8 Samuel MOREWOOD, A philosophical and statistical history of the inventions and customs of both ancients and moderns nations in the manufacture and use of

arak, revêtant des sens différents il est vrai, paraître en Chine, en Inde, et dans l‟Empire Ottoman dont le Liban faisait partie. Ainsi Morewood élabore un tableau quantitatif relatif à la production, la consommation et l‟exportation de l‟arak en Inde – fait à partir du jus fermenté de noix de coco - qui devance celles du Gin, brandy et autres boissons alcooliques 9 . Il nous donne aussi une idée quantitative sur la consommation de l‟arak en Chine, au Ceylan et à Siam (fait à partir du riz) en Java (à partir de la mélasse) et en Corée (à partir du grain de millet) 10 . La fabrication de l'arak comprend 4 opérations successives :

- La production d'un liquide sucré appelé moût.

- La transformation de ce liquide sucré en liquide contenant de l'alcool ; cette transformation s'appelle la fermentation.

- L'extraction de l'alcool du liquide alcoolique obtenu ; elle se fait par la distillation.

- La séparation de l'alcool pur des impuretés qui l'accompagnent ; cette opération s'appelle rectification. L'adjonction d'anis se fait généralement durant la seconde

distillation ou la rectification. Il est souhaitable de macérer l'anis dans le flegme durant une certaine période avant la distillation. Ainsi avant (et après) la promulgation de ladite loi on pouvait trouver (et on trouve toujours) sur le marché libanais une variété d‟araks qu‟on peut classifier en 4 catégories :

- Première catégorie: L‟arak de raisin fait avec de la semence d‟anis c‟est-à-dire conformément à la loi.

- Deuxième catégorie : le «blended » l‟auteur a emprunté ce terme du vocabulaire relatif au whisky. En effet, la plupart des whiskys commercialisés sont des blended c‟est-à-dire un mélange de malt et d‟alcool neutre, car l‟alcool neutre rend le whisky moins rêche au palais). Ainsi un «blended arak » est un mélange d‟alcool de raisin distillé de manière traditionnelle et un alcool neutre de mélasse. Comme pour le whisky, cet arak, bien qu‟interdit par la loi, est apprécié par bon nombre de personnes qui le trouvent meilleur que l‟arak de raisin.

- Troisième catégorie : l‟arak produit avec de l‟alcool neutre et de l‟anéthol : bien que de mauvais goût cet arak ne peut être nocif ou mauvais pour la santé car l‟alcool neutre, s‟il enlève tout le bon goût à l‟alcool, il le dégage aussi de toutes les impuretés. La vérité oblige à dire qu‟il est moins nocif pour la santé que l‟arak produit conformément à la loi.

- Quatrième catégorie : les « tords boyaux » produits avec on ne sait quel alcool et mélangé à froid (ala al-bared), c‟est à dire sans distillation. Cet arak est dangereux pour la santé, car l‟alcool utilisé pour sa fabrication serait frelaté et donc contenant du méthanol substance qui pourrait causer la cécité si pris à grande dose Durant

le mandat, surtout avant la promulgation de la loi, les deux-tiers de la consommation de l‟arak étaient fabriqués selon cette méthode 11 . Partant de là, la première catégorie, c‟est-à-dire l‟arak produit selon la loi, et même la seconde le blended - peuvent être définis comme étant une eau-de-vie anisées. Les deux dernières catégories évoquées ci-dessus sont des spiritueux s‟apparentant à l‟anis. Ce n‟est qu‟en …1999 que l‟Etat a clarifié les choses. En effet le 9 décembre 1999, le gouvernement de Sélim Hoss promulgue un décret qui apporte un bouleversement fondamental : il distingue l‟ « arak » de l‟ « arak de raisin » permettant ainsi d‟appeler arak un alcool fait sans fermentation de raisin ; il permet également l‟utilisation d‟autres saveurs que les grains d‟anis (réglisse, huile d‟anis,…). Bien que les connaisseurs en la matière affirment qu‟un arak de raisin est supérieur à un arak à base de grain, et je suis d‟accord avec eux, la raison serait d‟ordre économique : en effet, c‟est en partie l‟augmentation de la superficie du vignoble syrien qui freina l‟exportation du raisin libanais en Syrie. Donc, il fallait trouver un autre débouché, l‟arak en l‟occurrence. De plus la baisse des cours de sucre au début des années 1930 entraîna la régression de l‟industrie du Debs (miellé de raisin) 12 . Il faudrait ajouter aussi la concurrence des vins de Chypre (souvent frelatés) et de Palestine (notamment de la colonie juive Richon le Zion), la consommation croissante de la bière (qui aurait été introduite par les Français comme boisson de consommation courante provoquant la création de brasseries 13 ) et l‟augmentation des charges fiscales grevant la vigne et ses dérivés dans un proportion rendue de plus en plus abusive par la baisse croissante des cours de ces produit 14 . Toutefois, c‟est surtout la naissance de l‟arak industriel (dénommé à tort arak artificiel par opposition à l‟arak naturel de raisin) qui est à l‟origine de cette loi. En effet l‟importation d‟arak à base de grain de l‟étranger (surtout des îles colonisées par les Hollandais) a fait l‟objet d‟une controverse entre le consulat de Hollande et le journaliste Néry de la revue libanaise d‟expression française Le Commerce du Levant qui dans différents articles était outragé que les autorités n‟accordent pas la même attention à l‟industrie et le commerce des alcools au même titre que celles du tabac et de la sériciculture 15 . Ainsi, l‟industrie de l‟arak ne semblait pas attirer l‟attention de l‟Etat. Ce dernier fait est d‟autant plus étrange que dans « l‟exposé des motifs » relatif au projet de loi sur l‟arak, le gouvernement libanais admettait l‟importance de la vigne qui occupait la troisième place, selon lui, et affirmait que la raison principale de son déclin était l‟importation de l‟alcool frelaté 16 . De même, dans un des articles du Commerce du Levant signés Néry cités ci-dessus l‟auteur écrivait que « dans l‟ordre d‟importance de nos ressources la vigne passe bien avant le tabac. Les

11 Commerce du Levant du 19 juillet 1935, p. 1

12 Philip KLAT, « Le problème de l‟alcool au Liban »

13 25 ans de mandat, p. 70

14 Philip KLAT Op. Cit.

15 Commerce du Levant du 12, 19, 29 mars 1935 et du 26 septembre 1934

16 Décret N 1280/EC du 11 décembre 1936 relatif au projet de lois ayant pour but la protection de la viticulture.

Etats sous mandat comptent 26 000 hectares plantés de vignes contre 1 800 hectares plantés de tabac », ajoutant plus loin que « notre vignoble fait vivre 50 000 mille paysans alors que la culture de tabac n‟en fait pas vivre 10 000 ». Il affirmait aussi que « le Liban qui aurait du être le pays d‟origine unique de l‟arak, recevait par dizaine de tonnes de l‟arak synthétique de Hollande 17 ». Aussi les 4 distilleries (Bhamdoun dans la Montagne libanaise, de Melissinde à Tripoli de Jal el Dib et de Dora, deux régions situes dans la banlieue nord de Beyrouth) existant au Liban au début des années 30, produisaient un arak industriel préjudiciable aux distillateurs / viticulteurs de la ville de Zahlé 18 , les seuls à pouvoir s‟organiser en syndicat en 1929. D‟ailleurs c‟est surtout à instigation du député de cette ville, Elias Skaff, lequel subissait sans nul doute l‟influence des agriculteurs de la région, que la question a été débattue au parlement 19 . Même avant la l‟élaboration de la dite loi, le Haut Commissariat avait pris certaines mesures : l‟arrêté 42/LR du 6 février 1935 qui a relevé sérieusement les droits applicables aux vins étrangers et l‟arrêté 51/ LR du 2 mars 1935 qui a relevé également d‟une façon notable les droits sur les araks importés. Mais si la première de ces mesures protège d‟une façon efficace l‟industrie vinicole et par voie de conséquence la viticulture locale, la seconde est tout à fait insuffisante pour protéger l‟industrie de l‟arak. Mais l‟autorité mandataire avait protégé l‟alcool national par l‟arrêté N° 924 du 27 mars 1927 relevant les droits de douane perçus sur les alcools étrangers de 25 à 325 %. Mais les distilleries industrielles pouvaient produire à bon compte de l‟alcool dénaturé. En analysant les deux premiers articles de la loi, l‟on remarque qu‟elle comporte de véritables lacunes ; ce qui la rend difficilement applicable, du moins à l‟époque du mandat. En effet la fraude de l‟arak ne peut être effectivement décelée une fois que le produit a été placé dans le commerce car l‟analyse chimique à l‟époque ne pouvait distinguer un arak produit à part entière d‟une matière fermentable autre. Le seul critère que les analyses du laboratoire pouvaient donner est que l‟arak de raisin produit aux moyens d‟alambics rudimentaires distillant à 50 ou 60 degré GL contenait toujours des traces d‟aldéhydes et de furfurol. Mais les distilleries industrielles contournaient cette difficulté en distillant à bas degré en en laissant volontairement dans les araks qu‟ils obtenaient des matières étrangères susceptibles d‟assimiler aux yeux des chimistes, leurs produits à des araks de raisin 20 . La loi aurait du préciser le type d‟alambic à employer pour la distillation à l‟instar des eaux-de-vie de qualité français (cognac, armagnac et calvados). Par ailleurs la loi n‟est pas très explicite quant à la matière principale dont devrait être tiré l‟arak. Ainsi on pouvait produire un arak à base de raisin sec ou même de marc de raisin sans enfreindre la loi.

17 Le Commerce du Levant, 12 mars 1935, p.1

18 Commerce du Levant, 26 septembre 1930

19 Journal Officiel, Chambre des députés, Première session ordinaire, séances du 5,13 et 27avril 1934. 20 Néry, « Les difficultés de protection du vignoble libanais », Le commerce du Levant, 13 juin 1945, p1.

Une seconde interrogation mérite aussi d‟être soulevée. C‟est celle de l‟autorité mandataire : quel avantage avait cette autorité à voir la promulgation d‟une pareille loi alors que l‟ouverture des distilleries nationales se faisait en partie grâce à des capitaux français ? Ceci est d‟autant plus vrai que la grande partie du matériel des distilleries était de construction ou de conception française 21 . Il ne faudrait pas oublier d‟ajouter que les officiers Français du Haut-commissariat ont importé aussi le problème de chez eux. En effet à l‟époque en France une lutte âpre se déroulait entre les partisans des alcools de betteraves et ceux de la vigne, lutte que le bon sens voulut que ce soit les premiers qui l‟emportassent ; mais ce sont les seconds qui obtinrent finalement gain de cause 22 . Signalons à titre d‟exemple, qu‟en 1921, le responsable des services économiques, un certain Capitaine Grandcourt, avait établi un rapport dans lequel il signalait la détresse engendrée par l‟industrie viticole au Liban, détresse engendrée selon lui par l‟apparition sur le marché de l‟arak industriel 23 .

Evolution urbaine d’Alexandrie à l’époque ottomane, 1517-

1811.

Valentine DURAND-SKHAB, sous la direction de Michel TUCHSCHERER

Alexandrie était sous les Mamelouks une ville frontière « thaghr » qui devait faire face à de multiples crises, conséquences d‟attaques par la mer (les chrétiens Chypriotes la mirent à sac en 1365), de la peste qui y sévit à de multiples reprises, ou encore de la dégradation de la situation économique de l‟empire mamelouk qui à la fin du XIV e -début XV e siècles y laissait de profondes empreintes. Avec la conquête ottomane en 1517, une nouvelle conception de son espace s‟imposait. Elle était intégrée à l‟empire qui progressivement s‟étendait jusqu‟à la province d‟Alger et devenait alors une base navale à partir de laquelle l‟empire allait imposer son hégémonie sur la méditerranée orientale. Alexandrie est un site particulier : elle est située au bord de la mer et s‟ouvre au nord sur une langue de sable qui reliait la ville à l‟intérieur des remparts à l‟ancienne île du Pharos. Elle a donc deux ports, un à l‟ouest et l‟autre à l‟est. Alexandrie comptait trois portes : celle de la marine (bâb al-bahr) qui ouvrait sur la péninsule et sur les ports, la porte de Rosette ouvrant sur l‟orient, donnait accès à la vallée du Nil et à la capitale, et la porte du jujubier qui reliait la ville aux routes caravanières du Maghreb.

21 25 ans de mandat, p. 71

22 Lire à ce sujet Roger AUMAGE, Le régime économique de l‟alcool, Thèse pour le Doctorat, Université de Paris, Faculté de Droit, Paris, Domat- Monchréstien, 1936 23 Journal Officiel Libanais.République Libanaise, Chambre des Députés, Troisième législature, 1ère session extraordinaire, Séance du vendredi 23 avril 1937.

La ville intra-muros lors de la conquête ottomane était assez réduite. Quelques noyaux d‟habitations s‟étiraient le long des portes de la ville et des grands axes, entre ruines et jardins. Les activités économiques étaient essentiellement rassemblées autour du port oriental et de la douane installée à proximité de la porte de la Marine (bâb al-bahr). Très vite, avec l‟arrivée des nouveaux occupants et leurs activités portuaires, la presqu‟île a connu un essor rapide. Alexandrie accueillait désormais la flotte ottomane dans son port occidental, un arsenal y était construit dès les années 1520. La ville devenait un sandjak placé sous l‟autorité d‟un qabudân, amiral relevant du grand amiral de la flotte et non pas du gouverneur de l‟Egypte. Les nouveaux arrivants allaient s‟installer dans les diverses forteresses de la ville et autour de l‟arsenal. Si la presqu‟île comptait quelques constructions avant la conquête ottomane, notamment des lieux de cultes et des habitations, elle allait bientôt concentrer toutes les activités de la ville. La douane selon les récits des voyageurs comptait deux points de contrôle, le principal situé à la porte de la marine et le second dans le port est à l‟extérieur des murailles, au ponton de débarquement des navires. Vers le premier tiers du XVII e siècle il semble que le second ait pris l‟ascendant sur le premier 24 . Dès le dernier quart du XVI e siècle, les activités économiques se sont développées dans le quartier du port est avec l‟établissement des marchés, wikâla-s, boutiques et entrepôts 25 . Les activités commerciales ont pris un nouveau souffle avec la reprise du commerce des épices à partir de la mer rouge dans les années 1540 et le développement du commerce du café dès 1570. Le commerce a aussi été relancé avec le Maghreb et l‟Europe. Le centre ancien a peu a peu été abandonné au profit de la péninsule 26 , pour ne constituer lors de l‟expédition française en Egypte en 1798 que la marge de la nouvelle Alexandrie qui s‟étendait alors sur l‟ensemble de la presqu‟île.

La ville d‟Alexandrie, si elle évoque à chacun une histoire, un mythe ou de la curiosité, n‟a pourtant pas été le sujet d‟une étude

24 Nous déduisons pour l’instant cette chronologie relative de deux récits de voyageurs. Le premier de César Lambert daté de 1632 signale la construction d’une nouvelle ville « à l’opposite » de la douane, sur la presqu’île. Ici, la douane comme point de repère essentiel dans la ville est encore située à la porte de la Marine. Le second voyageur, Jean Coppin en 1638 situe le bâtiment de la douane sur la plaine, au lieu du débarquement des navires. Documents rassemblés par O. Sennoun et consultables sur le site www.cealex.org. 25 Sinân pasha, nommé gouverneur d’Egypte une seconde fois en 1571 va établir un grand waqf à Alexandrie. Il va construire une wikâla, un bain et de nombreuses boutiques dans le quartier de la porte de la Marine, ainsi qu’une autre wikâla, une mosquée et des boutiques dans le quartier du port est. Un document du tribunal d’Alexandrie de 1588 fait acte d’un ordre donné aux commerçants louant les boutiques de Sinân pasha dans la ville intra-muros de revenir dans ces mêmes boutiques qu’ils ont quitté pour s’installer sur la péninsule, causant ainsi un manque à gagner pour le dit waqf. 26 M.Tuchscherer, «Bâb al-Bahr ou Porte de la Marine, un quartier commercial en déclin dans Alexandrie intra muros (1550-1650) », à paraître.

systématique, excepté pour la période antique et le XIX e siècle. C‟est ce constat qui est à l‟origine de l‟intérêt grandissant qu‟elle suscite. Pour comprendre ce mécanisme de déplacement du centre urbain vers la presqu‟île, il ne faut pas ignorer l‟avant conquête ottomane, ni son caractère principal. Alexandrie est un carrefour, religieux, culturel, commercial, entre mer et terre, orient et occident. Sur la route du pèlerinage des deux villes saintes de l‟Islam, des monastères et refuges pour pèlerins s‟étaient installés sur la péninsule, hors les murs. Les dynamiques complexes qui ont poussé à l‟établissement d‟une nouvelle ville sur la péninsule du Pharos, si elles sont énoncées, ne sont cependant pas complètement définies. Militaires, économiques… évidemment. Mais pas exclusivement. Il s‟agit donc dans ce travail de tenter de comprendre ce qui a motivé ce déplacement du centre urbain, de cerner qui ont été les protagonistes et selon quelles modalités s‟est opéré le glissement, des habitations d‟abord, puis des activités et des institutions.

La Description de l‟Egypte rendant compte de l‟expédition menée par les troupes de Bonaparte nous a laissé un plan de la ville précis, mais hélas muet. Presque aucun toponyme n‟y apparaît. Il s‟agit donc aussi de travailler sur la topographie et la toponymie. Pour cela, j‟ai bénéficié de plusieurs outils et sources dont une base de donnée réalisée dans le cadre du projet « Alexandrie cité portuaire méditerranéenne à l‟époque ottomane » coordonné par M. Tuchscherer, association entre divers centres de recherche, le CEAlex, l‟IFAO, l‟IREMAM et le CEDEJ. Cette base de donnée rassemble plus de 10 000 documents du tribunal d‟Alexandrie de 1550 à la fin du XIX e siècle. J‟ai pour ma part essentiellement travaillé sur les actes de waqf (institution d‟un bâtiment ou autre en bien de rapport dont les bénéfices sont alloués à une œuvre plus ou moins charitable : entretien d‟un édifice religieux, d‟une école, remplissage des fontaines publiques, rente à un particulier…) et les actes de transactions immobilières (achat/vente, location, héritage). Cette documentation, nombreuse et diverse, nous renseigne sur différents points. Elle nous permet d‟établir une typologie du bâti (habitat, commerce, lieux de culte…), d‟appréhender la toponymie de la ville (quartiers, marchés, édifices religieux…), les éléments qui la constituent et les équipements dont elle était dotée (hammams, moulins, fours, cafés…)… Mais aussi sur le marché immobilier de la ville (les prix pratiqués pour la vente ou la location d‟un bien selon le quartier et une époque donnée), les activités liées à un bâtiment ou a une zone (entrepôt des peaux, marché aux céréales, aux bijoux, moulin à huile…), ou encore sur les habitants de la ville, leur métier, leur confession, leur origine… De multiples cartes ont de plus été mises à ma disposition par le CEA. C. Shaalan, topographe au CEA, a réalisé un outil essentiel pour le repérage des toponymes sur la carte : la superposition de la carte de la Description de l‟Egypte et du cadastre de la ville des années 1940. Enfin, récits de voyageurs, vues et plans multiples enrichiront les informations dont je dispose.

A partir de ces données, j‟ai commencé à repérer sur une carte, pour la péninsule au XVIII e -début XIX e siècles, quelques deux cent cinquante bâtiments sur près de trois milles objets répertoriés à partir de la documentation. Cette première étape m‟a permis de fixer un certain nombre de points de repère à partir desquels je peux opérer une régression dans le temps. Dans un second moment, je souhaite établir, dans la mesure du possible, une chronologie relative du bâti par une analyse morphologique du tissu urbain qui mettra en évidence la logique du développement de la nouvelle Alexandrie et les noyaux à partir desquels elle s‟est urbanisée. Outre la répartition des activités dans la ville, la mise en évidence des axes de circulation et des réseaux viaires, des équipements des différents quartiers (…), il me faut déterminer des moments de rupture signifiants rendant compte de l‟évolution de la ville. Nous intéressant à une structure matérielle en permanente évolution (la ville) une unité de base, le bâti, pourrait constituer notre point de départ. L‟habitation est, par excellence, le lieu d‟expression de la spécificité culturelle et socio- économique d‟une population. Par une analyse typologique et sémantique, nous pourrons, je l‟espère, établir des corrélations spatio-temporelles entre différents éléments bâtis faisant sens et les éprouver au regard de l‟histoire de la province ou de l‟empire. On remarque, sans analyse systématique encore, qu‟au XVI e siècle l‟habitation principale sujette à transaction est le hawsh, le dâr semblant plus spacieux. Au XVIII e siècle, le dâr est très présent tandis que le hawsh a presque disparu. On remarque aussi que les nombreux bains publics présents dans la ville intra-muros semblent laisser la place au XVIII e siècle à un grand nombre de bains privés à l‟intérieur des grandes demeures de la péninsule. Les différents éléments structurels de l‟habitat ou de la ville devraient donc constituer des indices de développement et d‟évolution sociaux, économiques et culturels. Toujours dans cette optique de repérage de points de rupture, on note que les individus acteurs du nouveau marché immobilier de la péninsule au XVI e -début XVII e siècles portent, pour une grande part, des noms turcs et des grades de l‟armée ottomane. Par la suite, on note le développement d‟une élite commerçante d‟origine maghrébine, principalement installée dans le centre commercial de la nouvelle Alexandrie, dans le port est, autour de la douane. Toutes les informations tirées de nos diverses sources sont bien entendu à replacer dans leur contexte de production.

Dans ce travail d‟analyse de l‟espace alexandrin à l‟époque ottomane (XVI e -début XIX e siècle), nous suivrons donc deux logiques :

celle de la production de l‟espace, à la base de tout travail ultérieur, et celle de l‟usage qui en est fait. Logique d‟investissement immobilier avec la constitution de véritables « empires commerciaux » et de réseaux tentaculaires s‟étendant de la méditerranée orientale et de la mer rouge au Maghreb, ou initiative individuelle d‟un artisan, Alexandrie à l‟époque ottomane est contrairement à ce que l‟on a cru jusqu‟ici, une ville dynamique, renaissante avant l‟explosion urbaine qu‟elle va connaître sous Mohamed Ali.

Historicisme et nationalisme. La conformation et transformation du discours sur l'histoire de l'Egypte entre 1868 et 1922

Elka CORREA, sous la direction de Ghislaine ALLEAUME

Les premières décennies du XIXème siècle sont celles de l‟émergence de nouvelles nations d‟abord en Amérique Latine, puis à l‟intérieur de l‟Empire Ottoman avec la Grèce et durant la deuxième moitié du siècle l‟Italie et l‟Allemagne se constituent comme des nations modernes. Peu à peu, tout au long du siècle, le nationalisme devient l‟idéologie dominante de la modernité. Pour cette raison, plusieurs auteurs comme Benedict Anderson, Ernest Gellner ou Eric Hobsbawm parmi des autres, consacrent leurs ouvrages à l‟analyse du nationalisme comme expression politique de la modernité.

Benedict Anderson, dans Imagined Communities. Reflections on the Origins and Spread of Nationalism, affirme que la nation est une « communauté politique imaginée », qui doit ses origines au fait que des conceptions culturelles comme l‟idée de communauté religieuse ou la fin des lignages dynastiques perdent leur force. Par ailleurs, des traits caractéristiques propres à la modernité comme la presse écrite font leur apparition. La presse devient ainsi un phénomène social révolutionnaire, dans la mesure où, à travers ce moyen de communication, des êtres humaines sont amenés à faire connaissance dans leur vie, peuvent partager un sujet en commun. Et c‟est cet intérêt commun qui donne cohérence à la communauté imaginaire que serait la nation.

Pour d‟autres auteurs, dont Ernest Gellner dans Nations et nationalisme, le nationalisme doit ses origines au fait que c‟est l‟Etat qui est le détenteur de l‟éducation, et de cette manière les gouvernements des différentes nations créent et imposent une culture homogène. Le nationalisme est aussi une réponse culturelle pour satisfaire aux besoins de la modernité. Quant à Eric Hobsbawm, il défend l‟idée que le nationalisme est né avec les classes moyennes qui cherchaient à préserver leur mode de vie traditionnelle. Aussi, le nationalisme est-il le résultat du remplacement de l‟aristocratie par la bourgeoisie comme classe dominante.

Tout au longue du XIX eme et XX eme siècle, on a donc la naissance de nouvelles nations, ou selon Anderson, on voit « inventer » des nations. Tous les éléments antérieurs se trouvent à l‟origine du nationalisme et suite à la Révolution française, il commence à se répandre partout dans le monde. Selon Elie Kedourie, le nationalisme est une exportation européenne, même si dans sa forme pratique il est né dans les colonies américaines. Tous les historiens sont d‟accord sur le fait que le nationalisme est une manifestation propre de la modernité. Mais la plupart des auteurs qui se consacrent à ce sujet, ne mettent pas suffisamment l‟accent sur les racines intellectuelles de ce phénomène qui, au niveau

politique, historique et sociologique est indissociable de la modernité. Voilà ce qu‟en dit Benedict Anderson : « The « political » power of nationalisms vs. their philosophical poverty and even incoherence. In other words, unlike most other isms, nationalism has never produced its own grand thinkers: no Hobbeses, Tocquevilles, Marxes or Webers ». 27 (Le pouvoir “politique” des nationalismes vis à vis leur pauvreté philosophique et même que leur incohérence. En d‟autres termes, à la différence des autres « ismes », le nationalisme n‟a jamais produit ses propres grands penseurs : il na jamais eu un Hobbes, un Toqueville, un Marx ou un Weber).

Dans ma thèse, je conteste cette idée. Le nationalisme moderne est un produit spécifiquement allemand et ses racines intellectuelles sont en relation directe avec la façon dont il s‟est répandu partout dans le monde. Aussi, le nationalisme entretient une relation très étroite et indissociable avec une révolution épistémologique profonde qui est l‟historisme romantique.

Le nationalisme, qui se fonde sur la territorialité, l‟unité ethnique et linguistique et qui exalte le particularisme trouve son expression la plus exaltée dans les ouvrages des penseurs allemands comme Herder ou Fichte. Ainsi, les fondements de la nation moderne vont au-delà du sens juridique et politique propre des Lumières. La nation moderne cherche à se distinguer des autres, parce qu‟elle est différente, elle a ses spécificités propres qui la rendent unique. Un des problèmes, pour le nationalisme moderne, est que, même si on trouve certaines caractéristiques uniformes et communes à tous les individus, il y reste de nombreuses autres qui ne le sont pas. Ainsi, pour rendre une nation originale et différente des autres, pour « l‟inventer », pour qu‟elle soit légitime, pour qu‟elle ait une raison de devenir nation, à part son propre territoire, elle doit avoir une histoire. Cette construction de l‟identité nationale est en relation étroite avec ce qui se produit dans le domaine intellectuel en Europe.

Pendant le XIXeme siècle, l‟historisme est la manière à travers laquelle on interprète le monde. Les nations, la nature, la Terre et même l‟Univers trouvaient leur explication la plus complète dans l‟histoire. Grâce à cette nouvelle sensibilité des disciplines se développèrent en relation avec le passé, comme la philologie ou l‟archéologie. Elles permirent à leur tour d‟entreprendre l‟étude scientifique des civilisations anciennes. Ainsi, l‟idée de nation moderne put se construire en se fondant sur l‟Antiquité et en se servant de l‟archéologie comme base pour l‟élaboration d‟un discours sur l‟histoire capable de justifier l‟existence de la nation. Dans le cas de l‟Égypte, cette façon de percevoir l‟histoire et la nation se manifeste sous plusieurs aspects. De même, on élabore un discours sur l‟histoire de l‟Egypte depuis l‟Antiquité qui commence à être diffusé par différents moyens. Le passé lointain est une des sources principales de légitimité de la nation. Pour l‟Egypte, c‟est à partir de la deuxième moitié du XIXeme siècle que l‟Antiquité pharaonique devient une source d‟orgueil national.

Le phénomène se reflète dans de multiples aspects de la culture, comme l‟art, la littérature, la manière d‟écrire l‟histoire ou le développement de l‟égyptologie. Cette façon de percevoir l‟histoire se manifeste sous plusieurs aspects. Elle marque d‟abord la manière même d‟écrire l‟histoire, telle qu‟elle apparaît dans l‟ouvrage de Rifâ‟a al Tahtâwî, Bidâyat al-qudamâ’ wa-hidâyat al-hukamâ’ (1838) qui, pour la première fois, intègre l‟Égypte pharaonique dans l‟histoire du pays. L‟éducation devient le véhicule idéal pour que l‟Etat puisse transmettre les idées sur la nation moderne. Le discours nationaliste se reflète dans tous les domaines de l‟éducation, mais ce sont surtout l‟histoire et la géographie sur lesquelles on met l‟accent. La géographie, c‟est une discipline qui est aussi un résultat du romantisme. Histoire et géographie ensemble donnent à la nation sa cohérence : son aspect temporelle comme dans son aspect spatial. Ce n‟est pas par hasard que la création des Sociétés de Géographie est en relation étroite avec le développement du nationalisme et du colonialisme. Puis au XIXeme siècle, toutes les disciplines humaines et sociales se mettent au service de la nation. La transformation du discours sur l‟histoire de l‟Egypte se reflète de manière très remarquable dans l‟évolution de l‟égyptologie. Si, dès le règne de Mohamed Ali, les premières limites sont posées pour mettre un terme au pillage des sites antiques, notamment après le séjour en France de Rifâ‟a al Tahtâwî. Il a été témoin de « l‟égyptomanie » qui s‟est développée après le déchiffrement des hiéroglyphes par Jean François Champollion. Le 1er juin 1858, le vice-roi Saïd Pacha nomme Auguste Mariette mamur ou directeur des Services des Antiquités en Égypte. Plus tard, en 1863, un musée des Antiquités égyptiennes est crée à Boulaq. Il sera transféré au Caire au début du XXe siècle. Au cours du XIXeme siècle, l‟égyptologie reste cependant encore entre les mains des étrangers. Il a fallu attendre 1922 et la découverte de la tombe de Tutankhamon pour que soient prises des mesures plus strictes de lutte contre le vol des antiquités. Mais pour construire l‟Egypte moderne, il ne suffisait pas de transformer le discours au niveau intellectuel, ou « décoloniser » l‟égyptologie, il fallait diffuser et façonner le discours sur l‟histoire de l‟Egypte. Les véhicules qu‟utilise l‟État à cette fin sont la presse écrite, l‟enseignement de l‟histoire et la production d‟œuvres d‟art. Dans ce dernier domaine l‟architecture devient très importante. Même si au début du XXeme siècle, l‟art devient de plus en plus élitiste et commence à s‟orienter plutôt vers ceux qui peuvent le comprendre que vers les masses, l‟architecture reste forcément un art au service du peuple. Pour cette raison, l‟architecture devient un moyen idéal pour transmettre les idées de la nation moderne. Mais, l‟Etat recourt à tous les moyens pour diffuser l‟histoire de la nation. C‟est sous le règne du khédive Ismaïl qu‟il organise pour la première fois un spectacle public dont le passé pharaonique est le cadre :

la représentation de l‟opéra Aida, en 1871. Bien que le Canal de Suez ait été inaugurée en 1869, la représentation de ce spectacle a eu lieu deux années plus tard, à l‟opéra du Caire.

Il est très intéressant de souligner l‟importance de l‟opéra au cours de la deuxième moitie du XIXeme siècle et de sa relation avec le nationalisme moderne. En 1872, Nietzsche écrivait La naissance de la tragédie, où il faisait référence au développement du génie grec, grâce à la tragédie. Mais, le penseur allemand ne s‟arrête pas là. Il établit une relation évidente entre la tragédie grecque et le moment historique où elle s‟est développée, et la naissance de la nation allemande. Ce philosophe trouve aussi des éléments apolliniens et dionysiens dans les « drames musicaux » de Wagner. Dans l‟opéra wagnérien, l‟élément dionysiaque c‟est la musique, et l‟élément apollinien le drame, lequel fait toujours référence de manière explicite aux origines lointaines de la nation. Pour lui, l‟opéra wagnérien est le moyen idéal pour l‟Etat pour arriver à l‟exaltation totale et complète de l‟esprit de la nation allemande. Dans Aïda, l‟histoire ancienne est aussi la source du thème de l‟opéra. Cette exaltation des racines très anciennes est en rapport très étroit avec un nationalisme de particularités. Bien sûr, en Egypte, il ne prend pas la connotation raciste qu‟il finira par avoir en Allemagne, mais il est intéressant de voir comment l‟Etat égyptien essaie de recourir aux mêmes moyens de diffusion du nationalisme moderne que ceux utilisés en Europe. Il convient aussi de noter qu‟Auguste Mariette a joué un rôle non négligeable dans la préparation du spectacle. L‟Egypte n‟est pas le seul pays arabe qui a pris l‟Antiquité comme source de légitimation, la Mésopotamie en a fait de même à partir des découvertes archéologiques de Leonard Woolley. Néanmoins, en Iraq, c‟est d‟abord le panarabisme qui est mobilisé contre l‟Empire ottoman, tandis qu‟en Egypte, c‟est le passé préislamique qui devient source du nationalisme avant le panarabisme. En Egypte, le panarabisme ne devient une forme de nationalisme que dans les années cinquante. Si panarabisme et nationalisme sont inspirés de l‟Antiquité, une autre forme de penser la nation se développe, orientée elle vers l‟idée d‟Umma islamique. Notre recherche s‟arrête à la naissance d‟organisations, telles les Frères Musulmans et dautres formes de nationalisme élaborés par les intellectuels égyptiens.

L’éducation de la première enfance en Egypte entre le débat sociopolitique national et les agendas transnationaux pendant les gouvernements de Hosny Moubarak (1981-

2008).

DIANA Chiara, sous la direction de Ghislaine ALLEAUME

La question éducative est depuis longtemps au centre du débat public égyptien, mais elle a pris un tour nouveau tout récemment, avec l‟émergence du secteur préscolaire (jardins d‟enfant et écoles maternelles) public et privé. Le phénomène est tout à la fois le produit d‟évolutions sociétales (l‟accès des jeunes femmes à l‟enseignement supérieur et au marché du travail, la baisse de la natalité et l‟apparition d‟un marché de l‟éducation) et le résultat d‟une interaction complexe entre les politiques publiques

égyptiennes et les agendas des grandes organisations internationales aussi bien que d‟institutions transnationales et de différents pays donateurs. A la rencontre entre sciences sociales et sciences politiques, la problématique s‟insère dans le cadre d‟une analyse sociologique des politiques éducatives du gouvernement égyptien depuis des années 1980 (prise du pouvoir de Hosny Moubarak en 1981) jusqu‟à aujourd‟hui.

L‟intérêt du gouvernement égyptien pour la réforme du niveau éducatif préscolaire (jardins d‟enfants et école maternelle, en arabe hadânât, en anglais Kindergarten 1-2, KG1-2) prend pied à partir des années 1990 lors de la publication du rapport « First Decade of the Egyptian Child: Protection and Care (1990-2000) ». Il s‟agit d‟un

programme de développement de l‟instruction primaire incluant aussi le préscolaire qui officiellement ne représente pas alors une étape de la pyramide éducative publique. Les principes de la déclaration prononcée par Moubarak en 1989, coïncident avec les objectifs du projet de l‟UNESCO Education For All (EFA), lesquels seront ensuite approuvés par le World Education Forum tenu à Dakar en 2000. L‟initiative égyptienne, qui vise à donner de la solidité aux fondements d‟un système éducatif national croupissant dans une centralisation excessive, s‟insère dans les logiques des plans sociopolitiques de la communauté internationale qui s‟assignent pour objectifs : «de développer et renforcer l’éducation de la première enfance avec une attention particulière pour les enfants défavorisés et déshérités». 28 Dès lors, ce sont donc trois acteurs principaux :

1. le gouvernement égyptien,

2. la société égyptienne,

3. les agences internationales (Banque Mondiale, USAID, UNESCO,

UNICEF, UE, et les pays donateurs). qui exercent une action conjuguée dans un espace national ciblé (Egypte) sur une problématique de portée à la fois nationale et transnationale, laquelle encadre le développement de l‟éducation préscolaire.

1) Intervention du gouvernement égyptien Pays avec un Produit Intérieur Brut (PIB) de $1.490 par personne, l‟Egypte compte une population de 72.579.030 d‟habitants en 2006, dont 10.224.256 (14.1%) sont des enfants de 0-6 ans et 34.983.045 (48.2%) des enfants 15-44 ans. Ces deux classes d‟âge sont les plus nombreuses de la pyramide des âges (6-9 ans : 6.9%; 10-14 ans : 10.7% ; 45-59 ans :

13.7% ; > 60 ans : 6.3%) 29 . Le groupe d‟âge qui retient notre attention (0-6 ans) s‟est à lui seul accru de près de 1.3 million d‟enfants par rapport à 1996. Cet indicateur représente une sonnette d‟alarme supplémentaire pour le gouvernement Moubarak qui, depuis ces dernières années, se

to expand and enhance early childhood education, giving special care to

deprived and underprivileged children [

29 Selon les résultats du dernier recensement général cités en : DENIS Eric (2007), « Quatorze millions d’Egyptiens en plus depuis 1996. Note analytique sur les résultats provisoires du recensement de 2006 », en Chroniques égyptiennes, Egyptian Chronicles, Enrique KLAUS, Chaymaa HASSABO (dirs), CEDEJ, pp. 18-28.

28

“[

]

]”

(UNESCO EFA, 2002).

consacre davantage à l‟enfance 30 , par le biais de la formulation, de la planification et de l‟application de programmes de réforme. Le but des interventions gouvernementales est l‟amélioration des conditions des enfants à commencer par le respect du droit à l‟éducation préscolaire pour les petites filles comme pour les petits garçons et dans toute région qu‟elle soit rurale ou urbaine. Sur le postulat de son importance cruciale pour la formation des jeunes générations, le gouvernement introduit l‟éducation préscolaire dans ses plans de reforme et intensifie davantage ses applications juridiques par rapport aux années 1980, époque où il a commencé à se consacrer au secteur des écoles maternelles publiques (hadânât). L‟énumération chronologique de certains décrets ministériels ci-dessous révèle l‟intérêt progressif du gouvernement à l‟égard du sujet :

1. le décret ministériel 154 (1988) concerne l‟organisation des étapes des hadânât;

2. le décret ministériel 13 (1989) fonde l‟« Administration général de l‟école maternelle » ;

3. le décret ministériel 230 (1994) porte sur l‟affiliation des hadânât publiques et privées ;

4. le premier décret ministériel 3452 (1997) régularise la loi sur l‟enfant ;

5. le décret ministériel 188 (2003) autorise la fondation de « Childhood Development and Care Center » et d‟une école maternelle « modèle » auprès de la Cité de l‟Education de Moubarak (Ministère de l‟éducation, MOE, 2003a) 31 ;

6. la loi n. 82 (2006) sur la qualité de l‟éducation primaire;

7. le protocole d‟entente Ministère de l‟éducation (MOE) – Ministère des Solidarités Sociales (MSS) (25/03/2007) portant sur l‟organisation et l‟amplification des projets pour les hadânât publiques ;

8. le plan stratégique de réformes (2007/2012) concernant toutes les

phases de l‟éducation inclus les écoles maternelles. L‟intensification du travail législatif va de paire avec l‟augmentation du pourcentage du PIB consacré au domaine éducatif (4.8% en 1985-94 ; 5.6% en 1995-2003) 32 , du budget étatique qui est passé de 10% (1990- 1991) à 17% (1999-2000) en arrivant à plus de 20% en 2002 33 .

2) La participation de la société égyptienne Si, d‟un côté, l‟Etat s‟attelle au dur et difficile travail de réformer son ensemble éducatif et en particulier de jeter les bases du niveau

30 C’est de récente date (04/03/2008) la signature du président Moubarak pour les

1996)

;

31 Cité en: Ministry of Education, Policy and Strategic Planning Unit (PSPU), Annex I, Situational Analysis of Education in Egypt 2001-2006, p. 3.

32 A voir le tableau 1.1 en: The Road Not Traveled: Education Reform in the MENA, MENA Development Report, 2008, p. 11.

33 Arab Republic of Egypt: Education Sector Review: Progress and Priorities for the Future, vol. 1, World Bank, October 2002, p. 25.

amendements

de

la

Loi

sur

l’Enfance

(Child

Law,

n.

12,

préscolaire, de l‟autre côté la société égyptienne montre aussi un intérêt toujours plus prépondérant vis-à-vis de l‟instruction des nouvelles générations. Il s‟agit d‟un intérêt qui est alimenté par l‟émergence croissante de tout type d‟école : qu‟elle soit privée ou publique, étrangère ou égyptienne, islamique ou copte/chrétienne, de langue arabe ou occidentale (ces dernières surnommées pour la plupart « Modern Language Schools »). Un tour exploratoire entre les différents quartiers, populaires et/ou résidentiels, à l‟intérieur et/ou à l‟extérieur du cordon urbain du « Grand Caire », nous décille les yeux sur le boom d‟institutions scolaires de nouvelle ouverture qui s‟éparpillent en grande vitesse. Elles sont en majorité des institutions privées égyptiennes ou étrangères qui sponsorisent les services éducatifs les plus en vogue (cours sur les outils informatiques et de dernière technologie, apprentissage de langues étrangères avec de méthodes expérimentales etc.), par le biais de normes médiatiques et mondialisées (sites Internet, panneaux publicitaires avec slogans et noms en langue étrangère, surtout en anglais etc.). L‟instruction est exposée ainsi au public comme s‟il s‟agissait d‟un produit de marché à saisir, soumis aux lois de la concurrence, de la demande et de l‟offre où celui qui propose les services les plus avancés et modernes attrape la clientèle la plus nombreuse. Dans ces conditions, les parents peuvent-ils se soustraire aux lois que le libre « marché de l‟école » semble lui imposer ? Pour le moment, ils sont déjà disposés à investir un pourcentage considérable de leur budget pour l‟éducation de leurs enfants. Certaines données, en effet, nous aident à définir le poids économique que les nouvelles logiques du « marché de l‟école » ont apparemment établies pour la famille moyenne égyptienne. Selon The 1998-1999 Egypt Human Development Report 34 , en 1997 les familles égyptiennes ont dépensé en moyenne 954 LE par mois pour un enfant étudiant dans le supérieur et 147LE pour un enfant du primaire ou du secondaire ; et elles ont déboursé 1.605LE pour inscrire leur enfant dans une école supérieure privée. L‟augmentation des investissements économiques de la part du gouvernement reflète l‟engagement sérieux à satisfaire la demande de la société d‟une éducation qualitativement meilleure et capable de qualifier les nouvelles générations pour le monde du travail. En revanche, l‟aggravation du coût économique supporté par la société reflète l‟existence perpétuelle de lacunes et défauts dans le système éducatif public qui, malgré les efforts d‟en « haut », n‟arrivent pas à être comblés. Dans la profonde fissure existant entre l‟action gouvernementale et les souhaits de la famille égyptienne on se questionne sur la position des agences internationales.

3) le rôle des partenaires internationaux L‟éducation élémentaire étant « un instrument puissant pour réduire la pauvreté et l’inégalité, pour améliorer le bien-être social et de la santé, pour jeter les bases à la croissance économique durable…et essentiel pour construire de sociétés démocratiques ainsi que d’économies

compétitives» 35 , est devenue, depuis les années 90, un sujet inscrit en tête des agendas d‟agences internationales (Banque Mondiale, USAID, UNESCO, UNICEF) aussi bien que d‟institutions transnationales (Union Européenne) et de pays donateurs (Etats-Unis, Canada, France, Italie, Allemagne) qui collaborent économiquement et logistiquement aux projets de développement et de réforme en Egypte. Partant de programmes d‟envergure mondiale, comme Education for All (EFA) 36 , lancé en 1990 et Millenium Development Goals (MDG) 37 lancé en 2000, les partenaires internationaux ont intensifié leur « interventions d‟appui » dans le secteur éducatif égyptien : ils promeuvent de campagnes de sensibilisation, surtout dans les aires rurales du pays; ils rédigent de rapports d‟analyse en affectant des fonds à la construction et l‟ouverture de nouvelles écoles (c‟est le cas de l‟école maternelle « modèle » ouvert en 2003 auprès de Moubarak City Six October), pour l‟équipement scolaire, pour l‟achat de livres scolaires, pour la formation du corps enseignant. Il s‟agit en effet de projets d‟investissements de capitaux à chiffres très élevés 38 que chaque donateur, qu‟il soit pays agissant par le biais de son unité de travail in loco, ou agence internationale, dispose de manière différente pour contribuer à la réalisation de la réforme du système éducatif. Ce type de projets semble représenter à la fois l‟anneau de jonction entre : les plans gouvernementaux, les exigences éducatives de la société et les fondements de l‟ordre politique même du pays. D‟après ce qu‟on dit, on se demande si la diversité des capitaux dont le gouvernement égyptien bénéficie, de la part de donateurs internationaux, dans le secteur éducatif est en amont de la promotion d‟une politique éducative « meilleure » et « moderne ». Politique qui pourrait recéler en elle-même des éléments d‟une globalisation de l‟éducation; une « éducation pour tous » développée autour de contenus et de méthodes choisis par les donateurs afin de favoriser une standardisation de la préparation éducative de jeunes générations des pays en développement en vue d‟assurer une certaine forme de sécurité internationale et pour garantir un contrôle plus large de la communauté internationale. L‟émergence et l‟actualité de ce sujet, si évidentes à nos yeux, obligent à nous plonger dans le monde quotidien du pays afin de comprendre les dynamiques politiques et sociales en mouvement perpétuel qui sont les moteurs de la réalisation et de la mise en place des reformes destinées au secteur éducatif. La réalisation de deux missions de recherche au Caire, qui ont eu lieu du 27 Août au 26 Septembre 2007 et du 26 Janvier jusqu‟au 26 Février 2008, nous ont permis de tester une démarche d‟étude ainsi construite :

1. Acquisition des sources d’information :

35 Définition de la Banque Mondiale citée en: SAYED Fatma (2006), Transforming Education in Egypt, American University in Cairo Press, Cairo, p. 2.

38 On renvoie à quelques données fournies par EC Council Regulation, n. 1488/96 de

Juillet 1996, cité en : SAYED Fatma (2006), Transforming, op. cit. p. 105.

a)

l‟analyse de la documentation officielle gouvernementale (textes juridiques, bilans d‟évaluation et projets de lois concernant le secteur de l‟éducation spécifiquement préscolaire, pilotés par les Ministères des Solidarités Sociales, de l‟Education et de la Culture égyptiens et ses partenaires internationaux) visant à suivre les développements de l‟actuel scénario politique du pays dans le secteur en question ;

b)

l‟évaluation des programmes d‟intervention dans le domaine de la première enfance proposés par les agendas des institutions publiques et privées de tout type d‟orientation, et des organisations non gouvernementales (ONG) locales et étrangères.

c)

l‟étude des produits et des contenus pédagogiques comme les théories et les méthodes pédagogiques appliquées pour la mise en place des projets ; les manuels et les programmes scolaires utilisées dans les écoles maternelles publiques et les ouvrages de « Kitab al- Osrah » ;

d)

les entretiens exploratoires aux acteurs impliqués directement et/ou indirectement dans l‟évolution de la scène politique de l‟éducation égyptienne, tels qu‟ils sont : hommes et membres politiques de la coalition de majorité et d‟opposition ; chercheurs et experts dans le domaine des sciences sociales et politiques, et de l‟éducation ; parents d‟enfants âgés de 4 à 6 ans.

e)

2. Individualisation et travail d’observation dans les champs d’analyse par

nous choisis pour leur nature sociale et leur espace géographique:

f) jardin d‟enfants et école maternelle de gestion privée d‟Embaba (quartier urbain populaire cairote) ;

g) jardin d‟enfants et école maternelle sous le patronage d‟ONGs locales et étrangères, situés en Abu el-Nomros (village semi urbain) ;

h) jardin d‟enfants et école maternelle gérés par la Community Development Association (CDA) d‟El-Dessamy (village rural) ;

i) jardin d‟enfants et école maternelle publique localisés en Six

October Mubarak City. Les motivations qui nous ont amenée à réaliser un travail d‟observation sur ces établissements scolaires sont des motivations à la fois purement pratiques et pourtant fondées eu égard au sujet. Le fait d‟être introduit par une institution (comme l‟ONG italienne avec laquelle on a précédemment travaillé en Egypte, dans le cas de Abu el-Nomros et d‟El-Dessamy) ou par une personnalité (comme nos interlocuteurs : M. X pour l‟école de Embaba et Mme Y pour l‟école de Six October Mubarak City), institutions et personnalités connues et appréciée par la communauté, nous donne davantage de probabilités de recevoir l‟appui et la participation des acteurs lors de l‟enquête. L‟intérêt vis-à-vis de ces villages réside aussi dans leur positionnement géographique. Bien qu‟ils se trouvent aux marges du « Grand Caire », dans un contexte urbain et métropolitain, ils possèdent les traits de villages ruraux ou au maximum semi urbains. Pour cette raison, on est intrigué par les influences probables que la réalité cairote urbaine si proche peut avoir sur la réalité rurale de la campagne égyptienne.

3.

d‟enfants et les écoles maternelles indiqués par le truchement de :

Acquisition

des

éléments

conclusifs

d’évaluation

sur

les

jardins

a) l‟observation directe et indirecte (dans les écoles) ;

b) l‟entretien (avec les acteurs sociaux de notre intérêt).

En fait, l‟immersion dans le monde éducatif égyptien et dans sa quotidienneté ne peut que se passer par le biais de la combinaison de ces formes de production de données propres au travail d‟enquête sur le terrain : l‟observation et l‟entretien. C‟est grâce à l‟observation qu‟une problématique initiale peut se modifier, se déplacer, s‟élargir. L‟observation c‟est l‟épreuve du réel auquel une curiosité préprogrammée est soumise. Toute la compétence du chercheur de terrain est de pouvoir observer ce à quoi il n‟était pas préparé et d‟être en mesure de produire les données qui l‟obligeront à changer probablement la trajectoire de ses propres hypothèses. Avec un regard porté sur une situation sans que celle- ci soit modifiée, le chercheur se confronte à la réalité qu‟il entend étudier en l‟observant et en vivant en interaction permanente avec elle. En ce qui concerne l‟entretien, il reste un moyen privilégié, souvent le plus économique pour produire des données discursives. De différente nature (entretien non directif, entretien semi directif, entretien par questionnaire ouvert et entretien par questionnaire fermé), l‟interview est une interaction sociale entre deux ou plusieurs acteurs sociaux qui a lieu dans une situation sociale déterminée, interaction parfois conditionnée par les valeurs sociales et culturelles de ses acteurs, lesquelles peuvent engendrer sa réussite ou son échec. Elle est définie aussi comme une rencontre interculturelle plus ou moins imposée par l‟enquêteur où se confrontent des normes communicationnelles différentes et parfois incompatibles ; une sorte de négociation invisible entre l‟enquêteur et l‟enquêté, instaurée spontanément et naturellement dans laquelle chacun essaye de « manipuler » l‟autre. La combinaison des techniques méthodologiques de recherche d‟abord pour la construction de la problématique et ensuite pour son avancement a permis de creuser notre sujet de recherche en en abordant tout aspect qu‟il soit historique (la collecte de sources archivées), politique (repère de littérature grise officielle), sociale (entretiens aux acteurs sociaux) éducatif (observation participante dans les écoles maternelles). Le travail de recherche bibliographique d‟un côté et celui empirique de terrain de l‟autre enrichissent notre sujet de nouveaux éléments confondus entre eux. Cette authentique alchimie favorise la métamorphose de la problématique actuelle en œuvre scientifique qui est la thèse.