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L’ISLAM ET L’EDUCATION A LA CITOYENNETE

Communication de Cheikh Boureima Abdou Daouda

À l’atelier sur:
«Education Civique des Citoyens au Niger:
Rôle des Associations religieuses»

Du 3 au 5 juin 2003 à Niamey


Louanges à Allah,1 Seigneur de l’Univers qui a créé les êtres humains
d’un mâle et d’une femelle puis les a repartis en nations et tribus afin
qu’ils se connaissent mutuellement 2. Prière et salut d’Allah sur notre
Prophète et Guide Mouhammad, sur sa sainte famille et ses fidèles
Compagnons.
Je voudrais tout d’abord remercier très sincèrement les organisateurs de
cet atelier pour l’honneur dont je suis objet et les féliciter pour la
pertinence et le choix de ce thème. L’organisation de cet atelier dénote à
n'en point douter une réelle prise de conscience des organisateurs. On ne
peut que s'en réjouir car la question de l’éducation civique nationale qu'ils
soulèvent constitue de nos jours un des défis les plus importants auxquels
notre société est confrontée. Qu’Allah nous assiste, qu’Il vous honore
comme vous m’avez honoré et qu’il fasse que cet atelier soit le point de
départ d’une solution définitive au problème de l’incivilité dans notre pays.
Chère auguste assemblée, l’Islam en tant que dernière religion divine
pour toute l’Humanité, s’est intéressé de près à tous les domaines de la
vie humaine. Avant même la création de l’Homme et de son
établissement sur cette terre, Allah le Très Haut a défini le rôle
fondamental qu’il doit jouer après l’adoration exclusive de son Seigneur.

»‫ض َخلِي َفة‬ ِ ‫ك لِلْم ََلئِ َك ِة إِنِّي ج‬


ِ ‫اع ٌل فِي ْاْل َْر‬ َ َ‫« َوإِ ْذ ق‬
َ َ َ ُّ‫ال َرب‬
«Et [rappelle] lorsque Ton Seigneur dit aux anges: «Certes, Je vais
établir sur la terre un vicaire (lieutenant)…». Sourate 2, verset 30.

1-
Nous adoptons le terme (Allah) qui signifie Dieu, l’Unique Divinité, sans associé, et qui mérite
l’adoration partout et toujours. Contrairement au terme Dieu, le mot Allah ne se met ni au féminin ni
au pluriel; il ne dérive d’aucune racine et n’accepte ni suffixe ni préfixe, sauf l’invocatif (Allahoumma)
qui est la contraction de (yâ Allah!). Tous les noms de perfection sont attributs de Allah. On dit par
exemple: Allah est Tout Miséricordieux, Très Miséricordieux, Puissant, Pardonneur... Allah est donc le
nom propre de Dieu, or les noms propres ne se traduisent pas.
2-
Allusion à la parole d’Allah: «O hommes! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et
Nous avons fait de vous des nations et des tribus, afin que vous vous connaissiez mutuellement.
Certes, le plus noble d'entre vous, auprès d'Allah, est le plus pieux. Allah est certes Omniscient et
Grand-Connaisseur». Sourate 49, verset 13.

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Ainsi, comme on le voit à travers cette déclaration divine, l’être humain
est créé et placé sur cette terre afin qu’il soit un Calife qui adore son
Seigneur Seul et qui peuple et gère la terre selon la loi de ce Seigneur.
Autrement dit, l’Homme est tenu d’assumer ses droits et devoirs dans la
société dans laquelle il vit. Ceci montre clairement que l’Islam dès son
avènement a incité les hommes à l’éducation à la citoyenneté. Force est
de constater qu’après quinze siècles, il y a encore de musulmans qui
ignorent totalement ou partiellement cet aspect de la citoyenneté si bien
qu’ils se trouvent aujourd’hui à la touche de tous les terrains sur lesquels
ils sont pourtant appelés à affirmer leur identité, leur participation sociale,
économique, politique culturelle et religieuse; en un mot à assumer leur
rôle des citoyens à part entière quel que soit le régime sous lequel ils se
trouvent. Cet atelier est donc venu pour nous permettre de voir à travers
ce thème comment l’Islam enseigne l’éducation civique.
Il faut reconnaître de prime à bord que ce sujet n’a pas eu toute
l’importance qu’il mérite dans les écrits, les discours, les conférences et
les enseignements de la plupart des éducateurs, des orateurs et
prédicateurs musulmans. Ceci explique en partie l’autisme des
musulmans et leur indifférence affichée par rapport à ce domaine.
Néanmoins l’absence totale de documentation sur le thème, ne nous
empêchera pas de l’aborder mais nous le ferons de façon globale sans
détails ni subdivision.

Chère auguste assemblée l’Islam exige de ses disciples la compréhension


de la société dans laquelle ils vivent; la compréhension de son histoire,
de sa culture et de ses institutions. C'est un préalable indispensable et
incontournable s’ils désirent avoir une lecture actualisée et mieux
appropriée de leurs propres sources: pour que le Saint Coran et la
Sounnah leur parlent, à eux, dans leur contexte, et orientent leur éthique

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dans le respect des lois de la société où ils vivent. En effet, il y a les
textes et le contexte et le meilleur musulman est celui qui est apte à faire
le mariage entre les deux c’est-à-dire à vivre sa foi tout étant fils de son
temps. C'est armés de cette intelligence de leur propre contexte que les
musulmans peuvent penser une éducation adaptée aux exigences de la vie
quotidienne. En effet, il s'agit de promouvoir le bien et de témoigner de
ce qu’ils sont par un engagement permanent pour plus de dignité, de
justice et de solidarité. C'est clairement de devenir d'authentiques
citoyens ayant compris la nécessité de participer aux dynamiques
sociales et politiques de leur société.

L’Islam n’enseigne pas seulement aux hommes mais il leur impose le


respect des autres, le respect de leurs personnes morales et physiques, le
respect de leurs droits, de leur vie, de leurs biens, de leur honneur et
dignité. Le Prophète çallallahou alaihi wa sallam disait fort bien:

‫«املسلم أخو املسلم ال خيونو وال يكذبهو وال خيذههو همل املسهلم الهل املسهلم رههاو اهههو و ههو‬

.»‫ود و اهتقوى ى ىن حبسب ا هء ن اهشه أن حيقه أخ ه املسلم‬


«Le musulman est le frère de tout musulman, il ne le trahit pas et ne
l’abandonne pas. Le musulman est sacré pour son frère musulman dans
tout ce qui le touche, dans son honneur, dans son bien et dans son sang.
La crainte est ici même. De tout le mal que peut faire un homme, le seul
fait de mépriser son frère musulman suffit».
Voilà comment l’Islam enseigne le civisme aux gens en rendant sacrés le
sang, les biens, la personne physique et morale et l’honneur de chaque
homme dans la société. Il n’y a pas de doute que si les gens respectaient
un tant soit peu ces enseignements islamiques dans leur vécu quotidien,
les droits des uns et des autres seront protégés, garantis et respectés. Ce

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comportement relève de la définition même du musulman comme le
Prophète çallallahou alaihi wa sallam l’a dit:

»‫«املسلم ن سلم املسلمون ن هس نو ويده‬


«Le musulman est celui dont les musulmans sont à l’abri du mal de sa
langue et de sa main». Hadîs rapporté par Mouslim.
Ce récit prophétique signifie que le vrai et bon musulman est celui qui
met à l’abri les autres musulmans en particulier, et tous les hommes en
général contre le mal de sa langue et de sa main. Il les protège du mal de
sa langue en s’abstenant de les dénigrer, de les calomnier, de les critiquer,
de les insulter, de les minimiser aux yeux des autres et en s’abstenant de
dire du mal de sa langue. Quant à la préservation du mal de la main, elle
consiste à ce que le musulman prenne garde et toute la garde possible à ne
pas commettre le mal aux autres en les frappant sans droit ou en les tuant
injustement, ou en écrivant contre eux, ou en volant leurs biens ou encore
en aidant quelqu’un à leur faire du mal. Ainsi le musulman est celui qui
protège les autres dans leurs personnes physiques ou morales dans leurs
biens et dans leurs honneurs.
Un des buts de l’Islam à travers l’éducation civique est d’apprendre aux
gens en général et aux enfants en particulier à vivre en bonne intelligence
avec les autres. La première chose fondamentale à apprendre aux enfants
après la connaissance de Dieu, c’est leur enseigner qu’il existe des
interdits, qu’ils ont des droits mais également des devoirs. Il faut leur
expliquer pourquoi nous devons respecter des règles, des principes qui
correspondent à nos valeurs, que la contrainte de la loi sert à garantir les
libertés et la dignité de chacun. Et cela concerne des choses très simples
de la vie quotidienne: la politesse, la tolérance vis-à-vis de ceux qui sont
différents ou ne pensent pas comme nous, l’interdiction de voler, de
mentir, l’obligation de faire le bien et celle d’interdire le mal, l’altruisme,

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l’amour du prochain, l’amour de la paix, le respect de la vie et de la
dignité des autres. Organiser le savoir-vivre dans les différents milieux
éducatifs, en exerçant les bases de la morale civique, c’est apprendre aux
enfants que la vie en société demande des efforts, des sacrifices, du
travail et surtout du savoir-vivre, du savoir-partager, du savoir-écouter et
du savoir accepter les autres malgré la différence ethnique, raciale,
linguistique voire religieuse. En un mot, il faut inculquer aux enfants les
bases de la symbiose et de la complémentarité en ce sens que dans la
société les gens ont mutuellement besoin les uns des autres et qu’ils se
complètent. C’est une nécessité absolue et incontournable pour toute
société qui désire réussir dans la vie. En effet, c’est seulement en se
complétant qu’on construit, et c’est en construisant qu’on se développe et
c’est en se développant qu’on progresse et c’est en progressant qu’on
aboutit à la réussite. C’est une mission essentielle de l’instruction
publique qui incombe à l’ensemble de la collectivité sociale. C’est
pourquoi le prophète çallallahou alaihi wa sallam disait:

‫« ثمل املؤ نني يف توادىم و تههامهم وتعه ف هم ثهمل اسسهد ا ا اشهتكل نهو ا هو تهداال ههو‬

.»‫س ئه اسسد ب هسهه واحلمل‬


«Dans leur amour, leur compassion et leur bienveillance, les croyants
sont comme un seul corps qui lorsqu’un de ses membres souffre, voit tout
le reste du corps partager à l’envie son insomnie et sa fièvre». Hadîs
rapporté par Mouslim.
Et dans un autre Hadîs, le Prophète prière et salut d’Allah sur lui a dit:

.»‫وشبك بن أص بعو‬ ‫«املؤ ن هلمؤ ن هبني ن يشد بع و بع‬


«Le croyant est au croyant comme les parties d’un édifice qui se
soutiennent mutuellement». Hadîs rapporté par Alboukhâry et Mouslim.

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Ainsi tous les musulmans du monde, en quelque lieu où ils se trouvent
cherchent à réaliser et à parfaire cette symbiose sociale, dans la totale
soumission à Allah, dans la fraternité, l’amour, la solidarité, la cohésion,
la courtoisie, la compréhension mutuelle, la tranquillité, la douceur, le
calme et l’ordre. Ensemble ils appellent l’Humanité au bien, ordonnent le
convenable et interdisent le blâmable. Ils traduisent ainsi les propos du
Prophète prière et salut d’Allah sur lui concernant la définition du
musulman. Tel est en fait l’objectif principal de la Religion Islamique: la
fondation d’une société pure et purificatrice dans laquelle règnent le bien
et les vertus éminentes et dans laquelle le mal et les vices sont combattus
autant que peut se faire.
Parler de l’éducation civique c’est aussi parler de l’obligation pour
chaque musulman de connaître ses droits et devoirs sociaux, politiques et
juridiques. Parmi les droits du musulman sur le plan politique par
exemple il y a le droit à la participation pleine et entière à tous les
processus politiques concernant le pays: voter, se faire voter, élire et se
faire élire, occuper des postes de responsabilités à tous les niveaux…
Voilà comment le musulman en tant que citoyen à part entière et non
entièrement à part doit se comporter dans la société tout en restant fidèle à
son Seigneur et à sa foi.

Voilà en gros ce qu’Allah nous a permis de dire sur ce thème combien


important pour les citoyens nigériens qui sont dans la majorité
musulmans.

Cheikh Boureima Abdou Daouda

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DEF CITOYENNETE
LA NECESSITE DE LA CITOYENNETE
LE DEVOIR DES MUSULMANS D’AFFIRMER LEUR
CITOYENNETE
LA CITOYENNETE: UNE ARME DE COMBAT MODERNE

Dalil Boubakeur, actuel recteur de la mosquée de Paris, explique la question de la


citoyenneté du musulman dans un ‫ة‬tat qui ne l'est pas:
- En temps de paix, l'appartenance nationale et civique à un ‫ة‬tat non-musulman est
légitime pour un musulman parce qu'elle constitue pour lui un accomplissement
de ses droits et de sa vie participative socio-économique, culturelle à la nation à
laquelle il adhère. Chacun des auteurs musulmans modernes apporte cependant
quelques nuances à cet avis, l'essentiel étant d'éviter une "dilution" de l'identité
musulmane par les processus d'acculturation.
- Cette citoyenneté doit toujours assumer intégralement et loyalement avec
conscience et responsabilité, ses options, même en cas de conflit. La notion toute
occidentale de nation, elle-même adoptée par la quasi-totalité du monde arabo-
musulman, est compatible avec l'islam, en tant que culte et communauté. Il
ajoute:
- L'amour de la nation (watan) est une forme de la foi". affirme un hadith
authentique du Prophète. D'une manière générale, une jurisprudence acceptée
dans les traditions politiques de l'islam soutient que "l'obéissance s'impose envers
celui qui est maître d'un territoire".
Le rôle de l’école est de faire en sorte que chaque enfant puisse valoriser
ses atouts et devienne un citoyen capable, plus tard, de s’insérer dans la
vie active "
" Le but des " initiatives citoyennes " est d’abord d’apprendre aux enfants
à vivre en bonne intelligence avec les autres. Car en dehors des problèmes
de violence dont les médias rendent compte, il existe une incivilité qui
empoisonne véritablement la vis scolaire ; la première chose à
réapprendre aux enfants, c’est qu’il existe des interdits, qu’ils ont des
droits mais également des devoirs. Il faut leur expliquer pourquoi nous
devons respecter des règles, des principes qui correspondent aux valeurs
de la démocratie, que la contrainte de la loi sert à garantir les libertés et la
dignité de chacun. Et cela concerne des choses très simples de la vie
quotidienne : la politesse, la tolérance vis à vis de ceux qui sont différents
ou ne pensent pas comme nous, l’interdiction de voler, de mentir, le choix
de faire le bien et non le mal. Organiser le savoir-vivre dans l’école , en
exerçant les bases de la morale civique, c’est apprendre aux enfants que la
vie en société de mande des efforts et du travail. C’est une mission
essentielle de l’instruction publique "

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Forum sur la citoyenneté
la Vie Catholique
viecatho@bow.intnet.mu
27-29 avril 2001 - 70e année 28, route Nicolay, Port-Louis, Ile Maurice
Une éducation à la citoyenneté est une éducation à la compréhension
des valeurs
A l'initiative du président de la république, Cassam Uteem, et du Comité
pour la Promotion de l'Unité Nationale (CPUN), a eu lieu un forum sur la
citoyenneté. Avec Dr Tariq Ramadan, Solange Jauffret, Gilbert Ahnee et
Rajiv Roy comme principaux intervenants. Le forum était présidé par
Eddy Yeung, président du CPUN.

En guise d'introduction au forum, le président de la république, Cassam


Uteem, a présenté quelques aspects de la citoyenneté et mis en exergue la
nécessité de créer de nouvelles structures d'échange et de nouveaux
espaces de dialogue qui aboutiraient à une plus grande compréhension et
à un plus grand respect de l'autre. "La notion de citoyenneté, qui est
étroitement liée à celle de la nation, a beaucoup évolué, a-t-il déclaré. Le
citoyen et la citoyenneté sont devenus, selon lui, depuis une dizaine
d'années, des mots largement diffusés et nous invitent à une prise de
conscience, à une réflexion sur ce qui nous permet de vivre ensemble, sur
les valeurs communes au nom desquelles on essaie de gérer des rivalités
et des conflits qui opposent inévitablement les hommes. Pour Cassam
Uteem, la citoyenneté se fonde sur l'idée que, par-delà les différences,
tous les hommes sont égaux en dignité et doivent être traités
juridiquement et politiquement de manière égale. "La citoyenneté se
construit, elle est synonyme d'ouverture aux autres et passe par la
découverte d'autres modes de pensée et d'autres systèmes de valeurs", a-t-
il souligné. La citoyenneté se nourrit de débats, de la confrontation de
points de vue, de la compréhension et du respect des diversités. Il s'agit
d'apprendre à vivre ensemble sans renier pour autant les valeurs
républicaines d'égalité, de liberté, et de démocratie. Rajiv Roy estime que
la citoyenneté apporte dans son sillage deux éléments clés : les droits et
les devoirs du citoyen. Les citoyens actifs sont, selon lui, ceux qui
s'inspirent des valeurs de la république pour agir de manière responsable
et, ce faisant, apportent une contribution essentielle dans les différentes
sphères de la société pour sans cesse féconder la qualité de la vie. " C'est
cette dimension qui nous intéresse, a-t-il souligné, car elle représente la
voie citoyenne."
Rajiv Roy est d'avis qu'à l'île Maurice on a drôlement privilégié la
démocratie parlementaire par rapport à notre propre démocratie. " En
aucun cas, a-t-il fait ressortir, ceux qui expriment leurs opinions ne
doivent être victimes de représailles car ils représentent l'avenir, ils

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peuvent s'ériger en un corps formidable et crédible pour rendre les
politiques vraiment 'accountable'." L'expression citoyenne doit puiser ses
forces des valeurs de la république, estime Rajiv Roy. " Il nous faut
prendre conscience que nous avons tous les mêmes intérêts. Vivre
ensemble dans l'harmonie est nettement plus agréable que vivre dans la
confrontation permanente. La tolérance et l'acceptation de l'autre sont
mille fois plus bénéfiques pour tout un chacun. L'avenir et le progrès se
trouvent dans l'enrichissement mutuel. La connaissance conduit à la
confiance alors que l'ignorance mène à la méfiance."
Rajiv Roy a fait un plaidoyer pour que "cette citoyenneté républicaine
dicte nos actions à chaque instant, nous impose une obligation de remise
en question incessante pour faire émerger le meilleur dans chacun d'entre
nous, pour promouvoir la fraternité et former notre destin commun, en
propageant la cohésion, pour que la nation arc-en-ciel ne soit pas qu'un
slogan." Pour que le gouvernement pratique une politique d'égalité et
d'équité sur le plan de la démocratie et de la promotion sociale.
Pour Solange Jauffret, la citoyenneté se traduit dans la capacité de
transcender les appartenances diverses. Chacun est appelé à s'interroger
quant à la manière d'y arriver. Est-ce en assumant ces appartenances, en
restant ouvert et respectueux à l'égard des autres, en construisant
ensemble la société ? Mais comment vivre ensemble quand on est
différent ? Solange Jauffret ne voit qu'une réponse à ces interrogations:
vivre en république en respectant et en favorisant les valeurs que sont la
démocratie et la laïcité.
La démocratie, estime-t-elle, permet de transcender les différences, les
solidarités vécues au nom d'appartenances diverses, assure l'égalité de
tous, reconnaît les qualités humaines des citoyens en faisant abstraction
des différences ethniques, culturelles, religieuses. Car, les différences
ethniques, culturelles, religieuses ne sont pas incompatibles avec la
citoyenneté. Celle-ci étant fondée sur un projet politique commun
indépendant, le respect des règles du fonctionnement de ce projet. C'est
dans la démocratie que les droits humains sont assurés et mis en valeur.
La laïcité, selon Solange Jauffret, doit être inscrite dans la Constitution
car elle garantit le droit à toute forme de religion d'exister. Les valeurs
citoyennes que sont la dignité de la personne humaine, la justice, l'égalité
et la solidarité sont sacrées et doivent être respectées par tous.
Gilbert Ahnee déplore le fait qu'un trop grand nombre de citoyens aient
renoncé, face aux logiques de nos divers pouvoirs, à exercer leur devoir
de vigilance citoyenne, si ce n'est à éprouver un quelconque sentiment
d'indignation. "L'année dernière, a-t-il souligné, certaines formules de
partage au sommet ont peut-être laissé croire que le temps de citoyenneté
égalitaire était effectivement arrivé. Sans doute reste-t-il à la societé civile
de s'organiser davantage, aux opérateurs de ce qu'on pourrait appeler

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l'entreprise citoyenne quelque plus déterminée, pour que soient plus
efficacement prises en compte les aspirations de nos concitoyens." La
citoyenneté doit, selon Gilbert Ahnee, engager nos compatriotes à se
sentir davantage responsables de la pertinence de l'école, de la sécurité
d'emploi, entre autres.
"Cette citoyenneté responsable doit sans doute encore livrer de rudes
combats contre les habitudes sociales telles les réflexes sectaires ou les
complaisances mutuelles face à la corruption, a souligné Gilbert Ahnee,
qui estime toutefois qu'on ne doit pas désespérer. "Dans ce pays qui a
pour vocation d'être pluriel et d'accorder une égale unité à nos larges
palettes d'identités culturelles ou religieuses, je crois que la citoyenneté
que nous avons pour devoir d'inventer ne peut se dispenser d'une nouvelle
intelligence de nos différences et de nos ressemblances", a-t-il fait
ressortir. La citoyenneté dans ce pays particulier nous offre la formidable
chance d'être "des êtres pluriels."
Pour, Tariq Ramadan, l'islamologue suisse, "Ce que nous voulons dans
une société qui se construit, dans une nation qui se respecte, c'est une
participation égalitaire de tous ceux qui en sont les membres." Egalitaire,
pour lui, cela veut dire "quelle que soit ma pensée, ma tradition, mon
origine, mon statut social, en termes de responsabilité comme en termes
de droit je peux avoir accès à la même opportunité de m'exprimer dans
mon opinion, dans mon émotion, dans ma religion que tout autre individu
de quelque origine qu'il soit autour de moi." La citoyenneté est donc
fondée sur un prérequis. L'essentiel à retenir c'est qu'on ne naît pas
citoyen, on le devient en recevant une éducation citoyenne. Un point sur
lequel Tariq Ramadan a beaucoup insisté concerne les dimensions de
l'éducation citoyenne, une éducation pour la responsabilité dans la
collectivité et individuelle pour la paix. "Quand on éduque pour réussir,
on n'éduque pas pour partager. Si on n'éduque pas à la conscience
citoyenne, mais on éduque dans la différence, on ne peut pas construire
dans l'équilibre d'un partenariat." Une éducation à la citoyenneté, pour
l'islamologue suisse, c'est d'abord une éducation à la compréhension des
valeurs. Et là où l'on devient plus fort, c'est quand par sa spécificité, on
accède à l'universalité. L'éducation doit se faire dès le plus jeune âge,
condition indispensable pour arriver à la participation. Une autre
dimension de l'éducation citoyenne, c'est la connaissance des institutions
et de leur fonctionnement. L'éducation à la citoyenneté doit aller de pair
avec l'éducation religieuse. Tariq Ramadan a proposé une éthique de la
citoyenneté faisant place aux qualités de compétence et d'intégrité.

Tariq Ramadan souligne l'importance d'une


éducation pensée pour la citoyenneté

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"Les véritables citoyens d'une société sont ceux qui réfléchissement à
l'école qu'ils proposent à leurs enfants. Dis-moi comment tu éduques tes
enfants et je saurais quels sont les citoyens que tu me proposes demain", a
déclaré l'islamologue suisse, Tariq Ramadan, lors d'un forum sur la
citoyenneté, organisé par la présidence de la République à la State House,
hier soir. Il a souligné l'importance de l'éducation pour développer la
conscience critique et la vigilance citoyenne et a plaidé pour "l'Ecole de
la dignité et des valeurs", rejetant celle de l'unique performance et des
résultats. M. Ramadan était entouré de trois autres intervenants : Rajiv
Roy, recteur du Mauritius College, Solange Jauffret, professeur de
théologie et Gilbert Ahnee, rédacteur en chef du quotidien Le Mauricien.
M. Ramadan a posé des questions, des "prérequis fondamentaux" en
amont de la réflexion citoyenne telle quelle se concrétise dans une
société. "Plutôt que de se contenter d'un discours, il faudrait aller vers ces
prérequis", a -t-il déclaré. Faisant référence au cheminement de l'homme
vers la citoyenneté, M. Ramadan a indiqué qu'on ne naît pas citoyen, sans
avoir été éduqué pour cela. "Il n'y aura pas d'éducation véritable dans une
société s'il n'y a pas d'éducation pensée pour la citoyenneté. Quand on
défend l'école de la performance, il ne faut pas attendre demain une école
qui a formé la dignité. Quand on éduque pour réussir, on n'éduque pas
pour partager", a-t-il fait ressortir.
Il devait aussi souligner l'importance de la famille et de la communauté
religieuse, autres "sphères d'éducation à la citoyenneté", avant d'évoquer
les dimensions de cette éducation. Tout d'abord, l'éducation aux valeurs
"en partageant avec les autres sans nier ce qu'on est" et sa promotion.
Tariq Ramadan a également souhaité la responsabilité individuelle dans et
pour la collectivité, en fondant la participation du citoyen en société "sur
la raison et non sur l'émotion". Il a demandé que les citoyens éprouvent
un intérêt pour l'acquisition des connaissances et d'information sur le
fonctionnement des institutions. "Sans savoir cela, je peux aliéner ma
liberté ponctuellement ou offrir ma liberté à une aliénation beaucoup plus
longue dans le temps", a déclaré l'islamologue suisse. Et de poursuivre en
rappellant que la connaissance des institutions doit aussi être nourrie par
la mémoire d'un pays.
"Homo-mauricianus" aux molécules quadricolores
"Qu'est-ce que tu sais de ton histoire pour être un citoyen de son présent
?" s'est-il interrogé avant d'ajouter: "L'espoir que j'ai pour la société
mauricienne, ce n'est pas qu'elle devienne une société anglaise bis ou une
société française bis où, colonisée par les institutions des autres, elle fasse
comme les autres en pensant qu'ils ont trouvé mieux, mais qu'elle renoue
avec le sens de sa mémoire, et que, lorsque plane l'uniformisation, elle
dise sa spécificité dans la dignité et le respect des citoyens". M. Ramadan
devait aussi demander la vigilance face "au subtil colonialisme culturel

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qui entre par la fenêtre quand vous avez sorti le colonialisme politique par
la porte". Pour lui, l'éducation à la citoyenneté doit aller de pair avec
l'éducation religieuse.
Tariq Ramadan a demandé que la citoyenneté mauricienne ne se limite
pas à une vision insulaire mais qu'elle ait une conscience internationale.
Le citoyen a aussi le devoir d'exiger de ceux qui veulent être élus d'être
intègres et compétents. "Qui que tu sois, je ne vote pas musulman pour
musulman, pas catholique pour catholique, créole pour créole, quelque
soit ta tradition; si tu es compétent et intègre, tu m'intéresse", a-t-il
déclaré. Pour Tariq Ramadan, le développement de partenariats locaux et
transversaux entre les communautés permettra de développer des ponts
pour promouvoir l'éducation civique.
Rajiv Roy a, pour sa part, souligné la difficulté à Maurice d'aboutir à une
citoyenneté républicaine qui ne soit "prisonnière" de la notion de caste, de
la couleur de l'épiderme et de l'appartance ethnique. "Les transitions
électorales sont plus dans la forme que dans le fond", a-t-il déclaré avant
de faire ressortir que la situation demeurera inchangée à Maurice tant que
règnera le "monopole de la démocratie parlementaire". "Une citoyenneté
qui transcende les barrières communales et ne fonde pas sa logique sur la
Real-politik précipitera l'vaènement de l'homo-mauricianus portant des
molécules quadricolores", a-t-il déclaré. Solange Jauffret a souhaité, pour
sa part, une véritable laïcité, séparation du religieux du politique, dans le
cadre de la république. "Nous devons assumer nos diverses appartenances
tout en restant ouvert aux autres et construire pour eux", a-t-elle souligné.
Parmi les interventions du public, retenons celle de Cader Sayed-Hossen
qui a évoqué la difficulté de faire accepter à toute les catégories sociales
mauriciennes qu'elles partagent les mêmes règles en ce qu'il s'agit des
droits et devoirs du citoyen. "Comment est-ce que je peux dire au pêcheur
et aux habitants d'une cité que nous sommes égaux alors que je porte un
costume et que je roule dans une grosse cylindrée ?", a-t-il demandé.

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