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Sommaire
Préface

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Avant-propos

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Chapitre 1. Les origines du purisme
1.1. L’histoire de la langue, une passion nationale
1.2. Histoire de la langue et historicisme
1.3. La variation « intrinsèque » du français
1.4. Pérennité, fixation et
circulation de la passion de la langue
1.5. Documents, mythes et mémoire
1.6. La naissance du purisme « français »

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Chapitre 2. Qu’est-ce que le purisme ?
Définitions et circulation du discours puriste
2.1. De la pureté au purisme :
un idéal nécessaire et une réalité complexe
2.2. Une définition :
entre posture idéologique et pratique sociale
2.3. Quelques pratiques puristes :
évaluation, stigmatisation, proscriptions
2.4. La circulation du discours puriste
Chapitre 3. Figures de puristes et classes sociales
3.1. Identification d’un puriste
3.2. Le puriste de la langue
3.3. Le puriste a-t-il un sexe ?
3.4. Le linguiste, le grammairien et le puriste
3.5. Les figures emblématiques du purisme
3.6. Le puriste, un sociologue spontané ?
Chapitre 4. L’orthographe, entre langue et société
4.1. Une question linguistique
4.2. Formes et pratiques de la norme :
une question sociale
4.3. Pratiques sociales entre amour et soumission

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Chapitre 5. La grammaire : quelques cas de figure
5.1. Grammaire et esthétique
5.2. Maîtrise de la langue,
correction syntaxique et cristallisation puriste
5.3 Qu’est-ce qu’une belle phrase ?
5.4. Le subjonctif, un mode d’investissement
5.5. Touche pas à mon participe passé
5.6. Le sexe « faible » des mots
5.7. On n’ira plus au coiffeur

169
169

Chapitre 6. Le lexique. L’amour et la valeur des mots
6.1. La notion de richesse lexicale
6.2. Les bonnes manières lexicales
6.3. Les mauvaises manières lexicales

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211
225

Chapitre 7. Le bon style. Les belles manières de l’écrit
7.1. Le modèle de l’écrit
7.2. Le style français : le génie de la langue
7.3. Les stigmates de la phraséologie

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250
260
282

Chapitre 8. Styles sociaux. Classes, classements, déclassements
8.1. Diction, prononciation, articulation
8.2. Les parlers de classe
8.3. La politesse verbale à la française

294
294
304
330

Conclusion

344

Bibliographie

349

Index des noms

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Index des notions

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Préface

Du bon usage du purisme
quand on est linguiste

L

es linguistes aiment à se raconter que la position scientifique qu’ils
adoptent par profession les fait radicalement différents des obscurantistes emportés par la passion que sont les puristes. Marie-Anne
Paveau et Laurence Rosier (désormais MAP & LR) montrent cependant
que l’on peut d’une part avoir la rigueur du linguiste sans être
dépourvu de tentations puristes (le purisme pourrait sommeiller dans
toute tenue de discours sur la langue), et d’autre part être puriste avec
un sens affiné de la langue, au point sinon d’en produire des analyses,
du moins d’en sentir les nuances dans les usages sociaux et ce qui est en
train d’y advenir. Mais elles montrent aussi à quel point le passage
d’une position à l’autre est graduel.

1. MAP & LR pratiquent un patient démontage des discours puristes
(au pluriel, car il y a au moins deux attitudes qui s’y jouent, avec des
implications sociales très différentes), pour mettre en lumière ce qui est
dissimulé derrière une figure apparemment facile à décrypter, ou trop
vite renvoyée au pré-scientifique ou au non-scientifique. C’est justement
qu’il y a deux pôles chez les puristes : le puriste 1 est seulement un
baromètre, un indicateur. Son hypersensibilité à la langue laisse émerger sous les formulations puristes un « linguiste spontané », et même
souvent un « sociolinguiste spontané ». Quant au puriste 2, c’est aussi
un censeur, traqueur de manquements. Même si un même puriste peut
revêtir tantôt l’une tantôt l’autre apparence, il est préférable de distinguer soigneusement les deux.
L’arrière-fond premier est une caractéristique des mieux partagées
(surtout en France) quant aux discours ordinaires sur la langue : tout le
monde a quelque chose à en dire, effet attendu de ce que tout le
monde parle, parle quotidiennement, et de ce que tout le monde est
tissé de son rapport à sa/ses langue(s) ; du même coup, les locuteurs
reconnaissent difficilement un savoir spécifique au linguiste. Alors que
personne ne se mêlerait d’exposer une opinion « scientifique » sur son
champ à un physicien nucléaire ou à un biologiste (qui ont des objets
auxquels seul l’expert sait prêter des enjeux), beaucoup de gens au
contraire apostrophent le linguiste sur le nombre de langues plus ou
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moins exotiques qu’il parle (d’où une mine navrée ou incrédule si le
linguiste doit avouer qu’il travaille sur la sienne propre – ce qui d’ailleurs ne saurait l’exonérer d’en savoir d’autres), ou lui donne péremptoirement un avis sur la réforme de l’orthographe, sur la façon de parler de tel homme politique, ou sur la-langue-qui-fout-le-camp… Le
discours ordinaire sur la langue est un discours de certitudes, au
contraire du discours du linguiste, qui pratique la seule discipline scientifique auto-réflexive (dont l’objet même recouvre l’outil dont il use
pour construire son objet de science). Le linguiste est donc aussi un
locuteur comme les autres, dont l’attachement à sa langue peut
constamment saper en sourdine la position scientifique revendiquée.
2. Comment un tel nœud en vient-il à se forger autour de la langue ?
Au-delà de la première évidence, il y a la position de locuteur, et celle
de locuteur francophone.
Tous les locuteurs du monde, en effet (de toute langue, donc tous les
humains), ont affaire à des discours tenus dans leur(s) langue(s). La
langue, c’est, pour tous, la confrontation à l’autre, l’échange, la rencontre de l’altérité dans l’interaction. Or, l’autre dispose du pouvoir de
venir nous rappeler, au détour d’un accent régional ou d’un accent
étranger (c’est l’autre qui a un accent, bien sûr), qu’il est différent de
nous (donc que nous sommes différents de lui) ; ce qu’a bien montré
Alain Fleischer 1, en se remémorant son malaise d’enfant devant l’accent hongrois de son père, qui affleurait dès le premier allo.
Et c’est un premier lieu où les deux types de puristes peuvent émerger, sous la figure d’un indéfectible rejet de la variation. Soit le
contraire du produit d’une culture japonaise telle que la représente
Jean-Pierre Jaffré, ce spécialiste de l’écrit qui, en présentant la « littératie à la française » et ses contradictions, parle de la difficulté, pour certaines cultures dont la française, à admettre la possibilité de polygraphie 2 : ce qui est important ici, c’est « poly- », car on peut extrapoler la
thèse de Jaffré en comprenant que ce sera la même chose en encore
plus douloureux quand il s’agit de poly-phonie, parce que parler met
en jeu l’ensemble du corps, plus qu’écrire pour la plupart des usagers.
Tenir sa langue a ainsi à voir avec tenir son corps.
Si les puristes rejettent ainsi la variation, c’est encore au nom d’une
pratique des locuteurs, qui sont enclins à une intrication serrée entre
les mots et le monde (ainsi que le sujet, indispensable lieu de cette relation au monde), car ils mettent toujours du sens. Ce qui avait été bien
vu par le père des linguistes, Ferdinand de Saussure, avec l’anecdote
des entailles sur un tronc d’arbre : le locuteur préfère toujours l’hypo1. L’accent. Une langue fantôme, 2005, Paris, Éditions du Seuil.
2. Parmi d’autres travaux, sa conférence « Literacy in France: has the situation come to a deadlock ? », 14 et 15 mai 2004 à Athènes dans la conférence Literacy education: local perspectives in a
globalized world.

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Préface. Du bon usage du purisme quand on est linguiste

thèse qu’il y a du sens sur la possibilité qu’il n’y en ait pas, qu’il y ait de
la gratuité ou du hasard dans les comportements des autres, qu’il suppose au contraire toujours sémiotisés.
3. Dans la porosité des deux discours, celui du puriste et celui du linguiste, pourquoi les Français seraient-ils plus puristes que les autres
locuteurs ? Les Français (et, souvent, les francophones) seraient de ce
point de vue encore plus locuteurs que les autres, par exemple leurs
voisins européens.
MAP & LR font du purisme au sens large une « passion nationale »,
selon la jolie formule de l’un de leurs sous-titres, la fixation de la passion étant bien partagée à travers le monde : il n’est que de voir comment les hommes se déchirent et se combattent au nom de la langue,
dès qu’ils ont fini de le faire au nom de la religion, de l’ethnie ou de la
politique. Certes, on trouve bien, dans l’histoire du rapport au langage
en France, des raisons à une telle attitude, dans ce qui faisait dire au
grand historien Fernand Braudel que c’était sur la base de la langue
que s’était constituée l’identité française 3. Au point que Bernard
Cerquiglini peut parler de « religion d’état » 4 ; et François Taillandier
d’un « idiome qui ne va pas de soi », en rappelant comment le français
a été le lieu d’une « fabrique » dont une étape essentielle a été le français classique 5.
Plus étonnant est le fait que les Français aient transmis ce virus aux
francophones d’ailleurs, même s’il y a des raisons objectives, ici aussi. Si
l’on croit aux raisons objectives, on rappellera que la France est loin
d’être vis-à-vis de la francophonie dans la position de la GrandeBretagne envers l’anglophonie, de l’Espagne envers l’hispanophonie,
ou du Portugal envers la lusophonie (soit les berceaux européens des
langues de diffusion intercontinentale, toutes, sauf le français, ayant
plus de locuteurs hors du berceau). La très grande majorité des francophones sont en France, la deuxième communauté francophone au
monde étant probablement le Canada avec ses 7 millions de natifs
(dont 6 au Québec) 6. Position ultra-dominante donc, qui a longtemps
fortifié les Français dans la certitude d’être les propriétaires de leur
langue – et il suffit alors d’un rien pour verser dans la fatuité d’en être
les locuteurs les plus légitimes, en n’ayant pas toujours l’honnêteté d’y
3. L’identité de la France. Espace et histoire, Paris, Arthaud-Flammarion, 1986.
4. « Le français, une religion d’État ? », www.culture.gouv.fr/culture/dglf/politique-langue/
article_francais.html.
5. Une autre langue, 2004, Flammarion. La « fabrique » est une allusion au titre de la Québécoise
Lise Gauvin, La fabrique de la langue, qui porte sur le rôle de la littérature dans la construction de
la langue française.
6. « Probablement », parce que ce privilège pourrait lui être disputé par l’Algérie, qui toutefois
n’adhère à aucune institution de la francophonie. Mais il faut alors être large quant à la qualification de « francophone », l’arabisation ayant fragilisé la qualité du français chez les jeunes. Quoi qu’il
en soit, Algérie ou Québec, la disparité avec la France en nombre de locuteurs est une donnée
fondamentale de la francophonie.

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Préface. Du bon usage du purisme quand on est linguiste

adjoindre les Belges et les Suisses francophones (respectivement 4 millions et 1 200 000 locuteurs, ce qui ne grossit pas considérablement les
rangs). Il y a là une source possible de la réputation d’arrogance des
Français.
Il faut quand même ajouter que ce purisme francophone est davantage source de représentations et de discours ordinaires qu’attitude
d’état comme en France, comme on l’a vu récemment quand nos partenaires francophones se sont montrés bien moins butés que les Français
quant à la réforme de l’orthographe ou la féminisation des noms de
métiers et titres.
4. Une partie de ce qu’exprime le purisme, et là il s’agit du puriste 2,
comme la vigilance et le fait d’être toujours prêt à surveiller et punir les
autres, est une attitude qui déborde des questions de langue. Alain Rey,
dans une émission récente sur France-Culture 7, disait d’ailleurs :
puriste, je le suis, mais pour moi, je ne cherche pas à l’imposer à qui
que ce soit, à chacun d’en décider pour lui. Ce qui atteste d’ailleurs
qu’il ne l’est pas. Car il y a dans le puriste 2 un gardien du temple (d’où
la passion pour l’étymologie, si l’on pense qu’elle dit quelque chose du
vrai par le fait de remonter vers l’origine – démarche confortée par un
intérêt quasi exclusif pour le vocabulaire), ou encore un moralisateur
de mœurs vicieuses. Ce puriste-là est un réactionnaire au sens propre :
quelqu’un qui pense que « c’était mieux avant », selon une vision
mythique des grandes heures du passé, là où la langue était plus proche
de la perfection. Pour écarter le risque apporté par l’altérité, il faut
aussi exorciser le changement, arrêter le temps, garder la langue intemporelle, fixée-figée ; et le mélange, toute structure qui n’est pas largement répandue et reconnue comme patrimoniale étant attribuée au
contact avec une autre langue – encore l’altérité, souvent fantasmatique.
Finalement, la boussole réglée sur le sud qu’est le puriste 1 n’est pas
inutile comme point de vue sur la langue. Car il dit sur la langue française son empan de variabilité, aux zones désignées par le puriste et
illustrées par les faits de variation, en particulier celle qui provient des
français parlés hors de France (d’abord les français des Amériques,
mais aussi les français d’Afrique que le puriste ne reconnaît pas car il
n’est que rarement « langue maternelle » – comme s’il y avait un tel privilège à être né dans une langue). Si les puristes aiment, par exemple,
tellement parler des prépositions, c’est bien qu’il s’agit là d’une zone
constamment en mouvement dans l’histoire du français, dont les français d’Amérique attestent à la fois d’un état passé et de façons de parler
en train d’émerger. Une telle attitude de sociolinguiste, à première vue
7. Concordance des temps, émission du 7 avril 2007, « La langue française au XIXe siècle : libre ou
corsetée? », faisant suite à la parution de plusieurs livres d’Alain Rey, dont L’amour du français.
Contre les puristes et autres censeurs de la langue (2007, Denoël).

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Préface. Du bon usage du purisme quand on est linguiste

paradoxale, est remarquable car l’état actuel des sciences du langage n’est
pas à chercher à comprendre l’usage écologique ordinaire de la langue,
ce que font les locuteurs enfin mis au centre de leur(s) langue(s) : les
locuteurs, ces indispensables porteurs de langues dont le linguiste se
soucie en général bien peu.
MAP & LR tiennent ainsi une position d’équilibre fragile : linguistes,
certainement, dans leur approche de la langue, mais convoquant l’histoire, l’ethnologie, la sociolinguistique, la sensibilité à la littérature et
aux nouvelles technologies, comme internet, ce lieu où, de façon inattendue, se dit de nouveau très fortement le purisme (où donc ce qui se
dit là se disait-il avant ? ou bien où cela se dissimulait-il ?).
Le rapport passionné des Français à leur langue demeure un objet
d’étonnement récurrent chez les Anglo-Saxons (qui n’ont aucune raison, aujourd’hui, de trop s’interroger sur la leur, étant donné l’évidence de sa place, de son rôle et de son avenir au moins à court ou
moyen terme). Et la littérature sur le purisme des Français ne tarit pas,
dont une forme plutôt sympathique car dépourvue d’ironie ou de sarcasme est le livre récent de Robin Adamson 8. En comparant l’attitude
de la France envers sa langue avec ce qui se passe dans des pays européens limitrophes, elle montre à quel point il y a quelque chose de sain,
à condition de ne pas avoir l’humeur chagrine de la délectation
morose, à être ainsi provoqué à des interrogations sur sa langue.
Pauvres Anglo-Saxons, qui n’ont pas besoin des puristes pour les mettre
en éveil sur leur langue ! Pourtant, ils en ont aussi, des puristes, et ce
sont aussi les Anglo-Saxons qui ont inventé la pratique pédagogique de
« language awareness ». Ce qui montre finalement qu’il n’y a pas de rapport évident entre le purisme et le prétexte au purisme, la langue.
Françoise Gadet
Professeure de sociolinguistique
Université de Paris 10 – Nanterre

8. The Defence of French. A Language in Crisis ? 2007, Multilingual Matters, Clevedon.

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Avant-propos
Mais je préfère, avec raison, les belles fautes
du génie à l’exacte et froide oraison d’un
puriste d’académie. (Voltaire, Épîtres)
J’aime bien le mot « Orléans ». Quand je l’ai
entendu pour la première fois, je ne savais pas
pour Jeanne D’Arc mais la phonétique de ce
mot m’a rappelé « orlinyï » (« d’aigle » : à ma
connaissance, le français ne possède pas un
adjectif pour « aigle »)… ça sonnait noble
en quelque sorte. Et puis c’est un mot
bien « sonorisé », les combinaisons
« rl » et « éa » me plaisent toujours.
(Forum de la langue française, 9/9/2006)

L

’objectif de cet ouvrage est de rendre compte du fonctionnement
social et linguistique de notions comme « la pureté de la langue »,
la « clarté de la langue » ou la « correction de la langue », qui sont des
traits définitoires du français depuis le XVIIe siècle et qui perdurent sous
des versions diverses dans les représentations de la langue chez les
Français et, plus largement, chez les francophones de Belgique, du
Québec, de Suisse, d’Afrique ou d’ailleurs. La langue française possède
en effet un très riche « imaginaire linguistique » (l’expression est
d’Anne-Marie Houdebine), réservoir de représentations mais aussi de
fantasmes qui se déploient dans tous les secteurs de la société, ce qui
illustre sans doute une « exception française » constitutive de notre
identité culturelle : en France, tout locuteur, avocat ou serveur, livreur
ou universitaire, homme politique ou cuisinier, dentiste ou académicien, parle de sa langue et de la langue de l’autre, épingle les fautes,
cuirs et pataquès, célèbre la beauté des mots, déplore la perte des sens,
se passionne pour l’accent « circonchose » (Raymond Queneau) et joue
avec la langue en forgeant mots-valises, contrepèteries et calembours.
Nous proposons donc une tentative de synthèse sur les représentations spontanées et héritées de la langue, qui rassemble des approches
historique, linguistique, sociologique, idéologique, esthétique, à partir
de ce que nous appelons le « discours puriste sur la langue » et des rapports particuliers que cette attitude face à la langue noue avec le savoir
linguistique et la norme grammaticale. Les normes de la langue sont en
effet omniprésentes dans toutes les productions verbales, car les locuteurs n’utilisent pas le langage sans métalangage, ne parlent jamais de
quelque chose sans, d’une manière ou d’une autre, dire comment ils en
parlent, sur un mode souvent évaluatif. Mais elles ne sont pas homogènes et s’organisent plutôt en un feuilleté conceptuel délicat où voisi11

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Avant-propos

nent différentes notions : règle, régularité, loi, usage, coutume, prescription, interdit, exception, tradition, etc. Toutes ces notions posent le
problème à la fois linguistique, social, esthétique et même politique de
ce que les chroniques de langage et les manuels de bon usage appellent
le bon français. Les étudier implique de définir et de décrire précisément
les trois grandes positions des observateurs (les « remarqueurs », professionnels ou occasionnels) de la langue par rapport à cette norme :
– la position normative fondée sur le respect du « bon usage » tel qu’il
est défini et conservé dans les grammaires et les dictionnaires, et tel
qu’il s’exprime au sein de conseils et prescriptions pour parler une
« belle et bonne langue » (« dites… ne dites pas ») ; c’est la position de
la grammaire scolaire et des usages sociaux ;
– la position puriste qui se caractérise par une forte prégnance de
valeurs esthétiques (beau/laid), politiques (langue de la liberté), pseudolinguistiques (clarté de la langue) et métaphoriques (langue en bonne santé
ou malade). Le puriste évalue celui qui parle selon sa maîtrise de la
langue, sous l’angle de la richesse lexicale et de la correction grammaticale. Il cultive la nostalgie par l’idéalisation de pratiques antérieures érigées en modèles devenus inaccessibles. Il juge et condamne souvent, et
ses positions relèvent parfois de la conservation exclusive du passé et
d’un protectionnisme qui peut aller jusqu’au nationalisme ;
– la position scientifique que revendique la linguistique depuis
Saussure (étude scientifique du langage humain vs prescriptions normatives de la grammaire), pour laquelle la norme légitime est celle,
interne, des règles du système de la langue. Position sans état d’âme et
parfois sans contexte social, qui dit comment la langue fonctionne, et
comment elle ne fonctionne pas (c’est le cas de la fameuse phrase
grammaticale mais asémantique de Chomsky, « D’incolores idées vertes
dorment furieusement »). Mais position qui met les locuteurs au centre
de leur langue, puisque ce sont eux qui la font : une tournure massivement employée constitue une évolution linguistique et n’est pas forcément une faute.
Des exemples bien connus : alors que le puriste condamnera avec
véhémence des tours comme malgré que ou après que suivi du subjonctif,
le tenant du bon usage admettra (peut-être à contrecœur) l’évolution
de la langue et les tolérera en vertu de leur emploi par le plus grand
nombre, pendant que le linguiste signalera laconiquement que ces
constructions sont conformes aux règles du système syntaxique du français.
En essayant cependant de se défaire d’une approche purement négative du discours puriste, nous proposons d’en faire une pratique sociolangagière commune, qui participe de l’élaboration de la langue et de
ses normes sociales et qui possède une influence certaine sur l’ensemble des discours sociaux tenus sur la langue : nous emploierons l’expression « halo du discours puriste » pour montrer combien ses facettes
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Avant-propos

ont des ramifications jusque dans les discours qui les contrent (le discours anti-puriste).
L’approche adoptée dans l’ouvrage est par conséquent historique,
linguistique et sociolinguistique. Huit chapitres le composent qui tentent des synthèses aussi précises et accessibles que possible, et proposent de nombreux exemples extraits de sources variées : littérature,
chroniques de langage, guides de savoir-vivre, manuels scolaires, courrier des lecteurs, blogues, forums de discussion, conversations saisies au
vol, graffitis, publicité, émissions de télévision et de radio, etc. Ils peuvent se lire séparément, ou dans le désordre, au bon plaisir du lecteur.
Le premier chapitre effectue des coups de sonde historiques pour
mettre au jour les origines du discours puriste qui s’ancre dans l’indéfectible opposition à la variation langagière ainsi que dans la constitution de sa matrice idéologique : perspective anhistorique, pérennité du
discours et de ses composantes (pureté, clarté, universalité). Dans le
second chapitre, nous définissons le purisme, en général et dans le
domaine particulier de la langue, en montrant combien les frontières
entre le discours puriste et le discours grammatical et linguistique sont
parfois poreuses, en raison des vecteurs de diffusion qui les font circuler (maisons d’éditions qui publient à la fois des linguistes et des
puristes par exemple), ce qui explique la prégnance des préjugés et stéréotypes sur la langue. Ensuite, c’est au chapitre trois que nous
détaillons les multiples figures que peut emprunter le puriste, de l’illustre Vaugelas, figure patrimoniale, au comique showman en passant par
la blogueuse érotique… Nous montrons comment les puristes proposent une analyse sociolinguistique « sauvage » du langage, en articulant
distinction langagière et classe sociale. En effet, l’analyse du fonctionnement idéologique des représentations de la langue dans la société
française passe par la description des lieux de la norme et du discours
puriste, des chroniques de langage abondantes dans la presse jusque
dans les années 1980 aux « dictionnaires de critique ironique » qui
paraissent régulièrement (R. Beauvais, A. Schifres, M. Druon, P. Merle,
etc.), en passant par les grammaires scolaires, les guides de savoir-vivre
et de correspondance, les courriers des lecteurs et les blogues sur l’internet (celui des correcteurs du Monde par exemple). Nous nous penchons également sur quelques grandes figures de la culture française
qui ont contribué à la diffusion des normes du bon français et de ce discours sur la langue mi-ironique mi-savant qui nous semble constituer
l’une des passions des Français et francophones : figures patrimoniales
comme Vaugelas, Rivarol, André Thérive, Maurice Grevisse, Pierre
Daninos, « maître » Jacques Capelovici, mais aussi des figures plus
récentes et moins canoniques venant du monde du spectacle et de la
télévision, comme le journaliste Philippe Vandel ou l’humoriste Gad
Elmaleh.
Nous examinons ensuite les différents points de fixation des discours
normatif et puriste à la lumière des données linguistiques : l’ortho13

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Avant-propos

graphe dans le chapitre 4, la grammaire et la syntaxe dans le chapitre 5,
le lexique dans le chapitre 6 et le style et l’expression dans le chapitre 7.
Dans tous ces domaines, le principe est de toujours commencer par les
représentations des locuteurs et remarqueurs afin de les expliquer : la
chute des e muets en trop grand nombre est condamnée, pour quelles
raisons ? Les tours revenir sur Paris ou aller au coiffeur sont épinglés, pourquoi ? Qu’est-ce qu’une « belle phrase » pour un linguiste ? Et pour un
puriste ? Les accents régionaux et les patois sont méprisés, d’où vient
cette position ? Pourquoi les internautes défendent-ils l’usage du subjonctif imparfait ? Ne pas savoir prononcer Maeght est disqualifiant dans
certains milieux, la graphie nénufar provoque une quasi-révolution dans
la presse en 1990, d’où cela vient-il ? Ensuite, ces phénomènes sont discutés sous leur double aspect normatif et linguistique et inscrits dans
une évolution historique et dans un contexte social et culturel pour
expliquer comment se perpétue encore aujourd’hui l’image du bon
usage et de la belle langue française. Nous proposons enfin dans le chapitre 8 une description de ce que nous appelons les parlers sociaux,
c’est-à-dire les rapports à la langue et leurs manifestations langagières
selon des critères de classe : même s’il est devenu habituel de traiter le
corps social plus en termes de réseaux (économiques, familiaux, professionnels) et groupes d’appartenance que de classes, la notion étant
devenue problématique, il nous a semblé que les « façons de parler »,
elles, restaient très marquées par des catégories comme « le peuple »,
« la petite et la grande bourgeoisie », « l’aristocratie ».
L’ouvrage est destiné à tous les spécialistes de la langue, qu’ils soient
enseignants, étudiants, rédacteurs, journalistes, correcteurs, mais aussi à
ces passionnés du français, amoureux des mots et amateurs de tournures, qui nous ont fourni tant d’exemples et de sujets de réflexion. Il
s’adresse plus généralement à tous ceux qui s’intéressent à la langue
française en France, en Belgique, au Québec et en Suisse, et dans tous
les pays où le français est une langue bien vivante, pour des raisons historiques et culturelles. Nous souhaitons que le lecteur y trouve des
réponses aux questions de forme, de norme et de légitimité qui ne cessent de se poser à propos de la langue, en particulier dans le champ de
l’enseignement du français : quelle langue enseigner ? quel est le
modèle du français standard ? quelle approche grammaticale adopter,
normative ou scientifique ? quelle importance accorder à l’orthographe ? la langue orale est-elle moins légitime que la langue écrite ? y
a-t-il vraiment une dégradation de la langue ? Toutes ces questions
convoquent en profondeur les représentations et les imaginaires linguistiques, produits d’une lente sédimentation historique et de nombreuses interventions sur la langue au cours des siècles. Loin de la spécialisation savante ou de la polémique stérile, cet ouvrage fournit des
informations sur les rapports que la langue française entretient avec
l’histoire, la société et la culture, de sorte que chacun puisse élaborer sa
propre réflexion sur ses « bonnes et mauvaises manières » langagières.
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Avant-propos

Avertissement
– Nous n’avons pas adopté l’orthographe rectifiée proposée par
l’arrêté de 1990, pour deux raisons. L’une qui concerne la diffusion
des rectifications en France, quasiment nulle, ce qui entraîne l’incompréhension légitime des lecteurs français (la réforme est bien
mieux connue en Belgique, en Suisse et au Québec). L’autre tient à
nos positions théoriques et pratiques : tout en soutenant les réformes
orthographiques, nous plaidons pour la coexistence des deux orthographes, chacun pouvant user de l’orthographe apprise lors de sa
scolarité. De plus, les nouvelles formes de l’écriture électronique installent une polygraphie qui légitime à notre avis la coexistence de
plusieurs normes orthographiques.
– L’orthographe et les tournures d’origine, même fautives, ont été
intégralement conservées dans les citations, en particulier celles
issues des forums de l’internet.
– Les indications bibliographiques sous la forme (Yaguello 1988)
renvoient toutes à la bibliographie générale en fin de volume.

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Chapitre 1

Les origines du purisme
À l’origine, le patriote raisonneur
montre un grand mépris pour le patriote
sentimental : il l’appelle un maniaque et
un chauvin. Mais le sentimental n’a pas
moins de mépris pour le raisonneur :
il va jusqu’à dire que ce n’est pas
un patriote. Le plus ennuyeux est
qu’aucun des deux n’a tout à fait tort.
(Jean Paulhan, La patrie se fait tous les jours)
Le génie de la langue, la clarté française,
il s’agit de comprendre de quoi cette
histoire est faite, et comment, vérité, unité,
totalité, et mobilisatrice – l’exacte définition
d’un mythe – s’en défaire. Cette histoire
était là pour défendre la langue française :
il y a à montrer que pour la défendre,
précisément, il faut comprendre que cette
histoire, après avoir montré sa grandeur, ne
fait plus que travailler contre elle. Ce que les
adorateurs de ce culte continuent de ne pas
saisir. L’amour de la langue ne suffit pas.
(Henri Meschonnic, De la langue française)

La passion de la belle langue a une histoire : celle qui est transmise par
les manuels scolaires, la famille, les médias, la société dans son ensemble. Elle n’est pas l’histoire de la langue telle que peuvent la raconter
ses spécialistes, même s’il existe des faits historiques communs. Cette
passion rencontre l’histoire de la littérature, celle du beau style et des
modèles rhétoriques qui forment le « beau et bon français ». Elle est
aussi l’histoire des usages et de leur primauté sociale (de façon caricaturale, le « vulgarisme » d’une part et les « expressions gourmées » de
l’autre, pour reprendre les mots du sociolinguiste Marcel Cohen 1970,
p. 27). Elle relève enfin de l’histoire des normes : le « catalogue des
idées reçues sur la langue » (titre de l’ouvrage de la linguiste Marina
Yaguello paru en 1988), constitué par les jugements de valeur, les idées
reçues et les investissements affectifs divers, a accompagné l’histoire de
la langue et de sa normalisation. Les discours des passionnés de la
langue, qu’ils soient des « pleureuses » (expression d’Henri
Meschonnic 1997) ou des enthousiastes (parmi lesquels on retrouve des
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linguistes qui usent de l’expression « l’amour de la langue », par exemple Alain Rey 2007), ont une influence certaine sur l’imaginaire de la
langue française, qui se perpétue envers et contre tout : mythification et
naturalisation de notions floues comme la clarté et la pureté, stigmatisation de pratiques multiples, selon les genres de discours empruntés, qui
« déshonorent » ou « salissent » la langue, défense et protection d’une
langue perpétuellement menacée. L’histoire de la langue vue à travers
le prisme du purisme est paradoxale puisque, rêvant d’une langue
immobile, le purisme donne l’impression de vouloir infléchir le cours
de la langue selon une vision téléologique fantasmée à l’envers (la
langue n’évolue pas « en bien » mais toujours vers une décadence certaine) tout en rendant compte de l’inéluctable évolution, de l’extrême
diversité et du poids des normes esthétiques et sociales de la langue.
« Que nous l’a-t-on ressassée, cette histoire de Malherbe et des crocheteurs du port au foin », plaisante Raymond Queneau (1965, p. 49).
C’est une histoire de figures et de citations exemplaires qu’écrit le
puriste et l’on passe de Ronsard à Vaugelas, d’un poète à un remarqueur, du style à la grammaire, de la littérature à la langue : il y a la
constitution d’un patrimoine qu’on voudrait à la fois historique et
intemporel. L’histoire n’est là que pour inscrire la légitimité de la
langue et non pour rendre compte de son évolution forcément négative : « Tout état de langue dépassé […] peut être extrait de sa continuité historique pour être érigé en modèle de perfection. Ainsi le français classique est-il souvent considéré comme un sommet », écrit Marina
Yaguello (1988, p. 95).
Nous n’avons pas la prétention de présenter une histoire du purisme,
tâche qui s’avère d’autant plus difficile que nous avons adopté un premier point de vue où les manifestations discursives du purisme ne se laissent pas ramener stricto sensu à la seule histoire de la langue : des notions
aussi complexes et idéologiques que la clarté et la pureté, par exemple,
prennent des significations historiques précises, dont participe leur
application à la langue en vertu des contextes socio-idéologiques. La
pureté relève d’une métaphore fréquente et repose sur une distinction
parfois socialement codifiée entre « le pur et l’impur » : « Selon les
sociétés et les groupes qui les composent, on considère comme purs ou
impurs des personnes, des pratiques ou des objets différents » (Burke
1998, en ligne). La clarté défendue par Maurice Barrès comme relevant
de l’identité française (être français c’est « façon de sentir, honneur,
clarté et analyse, langue » 1930, p. 194, cité par Brigitte Krulic 2007, en
ligne) est-elle équivalente à l’affirmation du souci de clarté de la langue
par un grammairien d’aujourd’hui ? Difficulté donc de rendre compte
d’une histoire qui dépasse largement celle de la langue, de ses formes et
de ses normes.
Nous avons également choisi de revisiter la définition même du
purisme comme pratique métalinguistique (chapitre 2), ce qui nous
oblige à ne pas pouvoir clore de façon définitive un corps de textes et
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de discours. Nous employons l’expression « halo du discours puriste »
pour distinguer d’une part un noyau dur qui est le purisme tel qu’il a
été nommé et défini historiquement et, d’autre part, les discours qui
participent de son élaboration, qui lui servent de médiation et de relais,
des discours avec lesquels le purisme partage des formes et des normes.
De plus, il y a un purisme essentialiste, qui constitue sa définition fondamentale, et un purisme tactique, qui adapte ses bases idéologiques en
fonction des situations socio-historiques. Le lecteur verra que l’histoire
s’inscrit tout au long de cet ouvrage comme elle est utilisée de façon
pratique dans les discours des spécialistes ou des profanes : à l’occasion
d’un fait de langue, on mobilise un fait historique pour l’expliquer, le
justifier, le légitimer ou le disqualifier.
Dans cette partie, nous avons choisi de mettre l’accent sur le rôle de
l’histoire dans le discours puriste en regard de l’histoire de la langue
comme objet de recherche pour les linguistes ; puis de mettre en perspective le cœur même du discours puriste qui est celui du refus de la
variation, variation dont nous rappelons qu’elle est intrinsèque aux
langues mêmes ; ensuite d’illustrer l’imbrication entre le discours de la
pureté de la langue et sa standardisation nationale par l’institution scolaire et ses outils de diffusion ; et, enfin, de terminer par le commencement en quelque sorte, clore par le début du discours puriste au XVIe
siècle, qui correspond à la volonté de constitution d’une langue de la
nation et qui fera du purisme un élément constitutif de la norme et de
l’idéologie de la langue dans la société.

1.1. L’histoire de la langue, une passion nationale
Le français a son histoire et ses historiens célèbres : de l’œuvre magistrale de Ferdinand Brunot (1927-1943) au tout récent Mille ans de
langue française d’Alain Rey, Frédéric Duval et Gilles Siouffi (2007) ou
La langue orpheline de Bernard Cerquiglini (2007), en passant par
L’histoire d’une langue : le français de Marcel Cohen (1973), L’histoire de la
langue française de Christiane Marchello-Nizia et Jacqueline Picoche
(1989), l’Introduction à l’histoire de la langue française de Michelle Perret
(2001/2008), ou encore, plus pointue, celle de Renée Balibar sur
L’institution du français (1985) ou, plus polémiques, comme le De la
langue française d’Henri Meschonnic (1997) ou La langue est-elle fasciste ?
d’Hélène Merlin-Kajman (2003).
Ce ne sont que des exemples parmi les nombreux ouvrages retraçant
l’histoire interne (l’évolution de ses formes) et/ou l’histoire externe
(l’histoire de l’influence des faits sociaux, politiques, culturels sur la
langue française). Certaines périodes sont plus prisées que d’autres, il
existe des ouvrages de référence consacrés à des faits de langue ou de
discours ou encore sur la grammaire de tel ou tel siècle spécifique
(Grammaire de la langue du XVIe siècle de Georges Gougenheim 1974 ;
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Grammaire du français classique, de Nathalie Fournier, 1998, Le français à
la Renaissance, par Mireille Huchon, 1988, La langue française au XVIIIe siècle, Jean-Pierre Seguin, 1972), des ouvrages pointus sur des points particuliers (par exemple L’histoire de la syntaxe : naissance de la notion de complément dans la grammaire française 1530-1750 par Jean-Claude Chevalier
1968, L’invention de la phrase au XVIIIe siècle de Jean-Pierre Seguin 1993),
des zones d’ombres, le XIXe siècle par exemple, comme le fait remarquer l’historien de la langue Jacques-Philippe Saint-Gérand :
Cette langue souffre depuis longtemps de conditions de description
et d’étude insuffisantes, voire d’un mépris dont les derniers représentants du XIXe siècle en matière grammaticale ou linguistique ont souvent été aussi – dans la première moitié du XXe siècle – les plus irréductibles instigateurs… dénonçant ici compilation et absence de sens
critique, là amphigouris et prétentions philosophiques injustifiées, ici
encore psittacisme creux, ou là de nouveau, ambitions utopiques de
totalisation et éréthisme nominaliste. Stupide dix-neuvième siècle….
pour reprendre la formule trop connue d’un Léon Daudet ventripotent ! (www.bmlisieux.com).

Dans son ensemble, l’histoire de la langue serait-elle une passion
nationale ? Elle essaime également hors frontières : on citera, parmi les
nombreux ouvrages rédigés par des spécialistes de l’histoire de la
langue française hors de France, ceux de Wendy Ayres Bennett en
Angleterre, par exemple, qui a notamment écrit sur les « remarqueurs »
de la langue française (2006).
Les remarqueurs, qui ont inauguré un nouveau genre de discours en
consacrant des ouvrages à la langue « vulgaire », sont les noteurs inlassables des particularités de la langue dans une visée normative, de
Vaugelas au site Orthonet (Caron 2006 et ici même chapitre 3). Leur
histoire, qui constitue donc une histoire de la langue à partir de commentaires sur la langue même, rejoint ceux des puristes puisque ceux-ci
pratiquent abondamment une activité métalinguistique à visée normative. L’histoire des discours tenus sur la langue rattrape donc celle de la
langue et de sa standardisation : « Production composite, cette poussière de commentaires est sans doute représentative d’une attention
toute particulière, dans l’espace francophone, à la “pureté” de la langue
comme à son “unité” » (« Entre norme et usage : le travail des remarqueurs sur la langue française », Actualités de Fabula, jeudi 7 décembre
2000, URL : www.fabula.org).

1.2. Histoire de la langue et historicisme
Il y a des manières de raconter l’histoire de la langue selon le point de
vue adopté mais peut-on opposer une histoire « linguistique » de la
langue à une histoire « puriste » de la langue ? Pour les adversaires affichés du purisme, celui-ci nous confisque la langue en en présentant
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une vision tronquée, en cherchant à donner une vision immobile de la
langue (par exemple chez Orlando de Rudder) :
On nous a volé notre langue : on a reconstruit son passé : on nous a
fait croire à l’ancienneté de l’orthographe au prix de falsification des
textes classiques, on nous ment en laissant persister l’idée que rien ne
bouge (1986, p. 9).

L’appel à l’histoire dans le discours puriste, qu’on pourrait qualifier
d’historicisme comme « conscience historique unifiante » (Paolo Napoli
1993), repose en effet sur des constantes : l’étymologie comme la vérité
historique originelle du sens des mots, les citations patrimoniales
comme référence intemporelle et l’idéal d’une langue immobile élaborée sur un modèle social, l’honnête homme du XVIIe siècle, période chérie des puristes.
Les puristes ont leurs références favorites, Vaugelas bien sûr, qu’ils
cantonnent dans le rôle du défenseur de l’usage (pour une approche
plus nuancée voir ici même chapitre 3). Par exemple :
Les glissements de sens, pourquoi pas ? Puisque c’est là l’un des
aspects de l’usage dont Vaugelas a écrit, dans ce qui en 1647 s’intitulait encore Remarques sur la langue françoise, que chacun devait le
reconnaître « pour le maître et le souverain des langues vivantes »
(Thévenot 1976, p. 59).
Alors, que faut-il faire, si, comme l’a dit Vaugelas, c’est l’usage qui
doit être le maître ? Mais il y a, a-t-il précisé, un bon et un mauvais
usage (extrait de l’allocution prononcée par M. Étienne Bourgnon
lors de la cérémonie de remise des palmes académiques à
l’Ambassade de France, à Berne, 11 avril 2006 sur www.languefrancaise.org/).
Et puis Vaugelas, lui, il prenait ses exemples dans la rue, son modèle
pour certains problèmes était le porteur d’eau (Blogue sauce
piquante http://correcteurs.blog.lemonde.fr).

Mais ils s’appuient aussi sur des personnages qui ne relèvent pas « en
soi » du purisme mais qui, par la langue « classique » ou l’état de langue
ancien qu’ils symbolisent, les arriment au discours puriste : par exemple le poète renaissant Pierre de Ronsard. Avec le groupe de La Pléiade,
il veut enrichir le français en y introduisant des mots neufs, dans un
vaste mouvement de défense du français comme langue littéraire, à
l’égale des modèles rhétoriques anciens et de l’italien de Dante. Sa pratique n’est pas puriste mais son projet rencontre l’idéal des amoureux
de la langue. Il pourra donc être invoqué comme référence par ceuxci : Mignonne allons voir si la rose, titrait François Cavanna en 1989 ; « Le
français de Pierre Ronsard n’est pas du bon français. Il date du XVIe siècle », ironise le chroniqueur langagier de La Croix Alain BladucheDelage (chroniques regroupées en 2000 sous le titre Langage en gage,
p. 55). La Bruyère, adversaire en son temps des puristes mais membre
de l’Académie, se trouve souvent cité, par exemple dans les célèbres
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Soirées du Grammaire-Club (1924, p. 79) écrites par Jacques Boulenger et
André Thérive, à côté de puristes canoniques comme le père Bouhours
ou Vaugelas.
Parfois, les puristes s’instaurent historiens, comme Pierre Merle dans
Le nouveau Charabia (2005) sous le sous-titre « Petite histoire de l’enluminure langagière » :
Commençons par préciser, afin que les choses soient claires, qu’enluminure n’est pas lumière, loin de là. Affectation, préciosité, esbroufe,
bref, quel que soit le nom qu’on lui donne, l’enluminure langagière
est certes loin d’être une découverte de notre début de XXIe siècle. Il
s’agirait même plutôt d’une vieille connaissance, d’une vieille tradition puisqu’on la repère déjà à travers la préciosité de la littérature
courtoise […] du XIIIe. Parmi ceux qui entrèrent en résistance contre
cette boursouflure-là, il y eut certes Montaigne, amateur d’un « parler
simple et naïf tel sur le papier qu’à la bouche », qui fustigea la parlerie (p. 38-39).

Prenant des libertés avec la vérité historique, le puriste adoptera alors
aussi volontiers le détour par le futur, pour narrer de façon imaginaire
le devenir, nécessairement catastrophiste, de la langue :
Il me semble entendre un professeur de littérature en l’an 3000, analyser les expressions « filer en quatrième », « mettre de l’avance à l’allumage ». « Messieurs, dira-t-il, ces locutions que nous employons de
nos jours pour dire “se hâter”, “aller vite” ont une origine antique et
bien digne de solliciter la curiosité des philologues (Moufflet 1931,
p. 80).

Ou bien, par une ruse stylistique, il parlera de l’époque contemporaine à la manière d’un historien du temps passé :
Traiter à l’imparfait des Français du temps présent ne saurait être le
fait que d’un historien du futur. Quel visage aura la France dans le
rétroviseur d’un homme de 2100 ? Comment serons-nous devenus ce
que nous sommes ? (Daninos 1985, avertissement).

C’est une façon imaginaire de raconter « à la louche » l’histoire, qui
n’est cependant pas dénuée de pertinence sociologique :
Épurée pendant plusieurs générations par une élite sociale, poussée à
la perfection par des écrivains subtils et harmonieux, la langue française a été forgée par et pour une aristocratie mondaine et intellectuelle (Moufflet 1931, p. 86).
La langue n’est pas une fin en soi. Elle n’a pas d’existence autonome,
désincarnée. Ce n’est pas un phénomène à part, plaqué sur la société
dont elle est le porte-parole. Elle est partie intégrante de la société
(Thévenot 1976, p. 9).

Si la langue fait partie de la société, elle est donc contrainte par une
« entité » (le terme est d’Alain Berrendonner 1982, p. 37), qui est
pérenne depuis son institutionnalisation : le bon usage, identifié aux
membres de la communauté et donc entendu comme naturel. En effet,
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le discours puriste, s’appuyant sur l’usage, n’entend pas normer juridiquement la langue (voir dans les chapitres 4 sur l’orthographe et 5 sur
la grammaire l’hostilité puriste à la légifération de la langue, conçue
comme contre-naturelle) mais il veut prémunir la langue originelle
contre ses mauvais usages (et usagers). Protéger la langue, ce sera toujours faire appel à un « avant » mais un avant en quelque sorte « déshistoricisé », puisque les périodes antérieures sont vues comme des temps
fixes et immobiles, qu’on pourrait retrouver, sans tenir compte des
changements socio-culturels.
Par exemple, les puristes évoquent régulièrement une crise du français,
étiquette qui a elle-même une histoire précise. On a parlé de « crise du
français » à partir de la Première Guerre mondiale, pour désigner les
nouveaux rapports instaurés entre, d’une part, le langage oral et le langage écrit, et, d’autre part, la langue dite cultivée et la langue « populaire ». C’est le moment où le discours linguistique qui se constitue en
domaine scientifique entre en conflit avec le discours des puristes :
explication rationnelle de l’évolution d’un côté, déploration et drame
de la dégradation de la langue de l’autre (la langue française est une
langue morte, écrit André Thérive). Cette crise reflète un sentiment dû
à divers facteurs sociologiques, médiologiques et politiques : l’« élargissement de la scolarité, la radio et le cinéma parlant, le brassage des
classes sociales dus à la guerre » (Meizoz 2001, p. 163). C’est donc un
contexte plus large où l’on débat de la langue et de l’enseignement
publiquement : c’est quelque temps avant qu’a paru l’arrêté du
26 février 1901 relatif à la simplification de l’enseignement de la syntaxe française et que le linguiste Ferdinand Brunot a pris fait et cause
pour une simplification de l’orthographe. En 1902, on assiste à une
nouvelle querelle entre Anciens et Modernes sur la question de la rénovation des études, entre les partisans d’un enseignement fondé sur les
lettres classiques (les Anciens) et une vision plus utilitaire, plus scientifique, notamment en ce qui concerne l’enseignement de la littérature
(les Modernes dont fait partie l’historien et critique littéraire Gustave
Lanson). Elle se cristallise dans la parution d’un ouvrage intitulé justement La crise du français, de Gustave Lanson lui-même, en 1909, où il
traite d’ailleurs davantage de l’adéquation des matières enseignées et
de la société que de la crise du français elle-même. Cette « crise du français » qui se noue, et dont la réforme de 1902 est rendue responsable,
va très vite opposer les puristes, dont les plus acharnés sont André
Thérive et André Moufflet, les linguistes (Antoine Meillet, Charles
Bally), les grammairiens et les écrivains pratiquant le style parlé,
puisque ces derniers sont rendus coupables par les sourcilleux du langage de sa dégradation dans la littérature :
Opposition ouverte entre Thérive et Bally, entre Thérive et Ramuz,
critiques du grammairien René Georgin à l’égard de Paul Claudel,
attaques de Thérive et Moufflet contre Henri Bauche, stigmatisé
comme « grammairien pervers » (Meizoz 2001, p. 163).

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Si cette crise a un ancrage historique, elle perpétue un discours antérieur sur la décadence de la langue et elle revient de façon récurrente
dans le discours contemporain, à l’occasion d’autres dénominations du
même type, « crise de l’orthographe » ou « crise de l’enseignement ».
Elle constitue une sorte « d’artefact reconstruit » (Chiss, Puech 2000,
p. 224) à chaque tentative de réforme ou de changement touchant la
langue et son apprentissage scolaire.
Signalons par ailleurs que ce n’est pas un phénomène seulement
français : on parle de « crise de la langue espagnole », elle aussi ancrée
historiquement, qui est « constante depuis le XVIIIe siècle, quand Juan
Pablo Forner écrivait rien de moins que Exequias de la lengua castellana
(Funérailles de la langue castillane) » (Gregorio Salvador s.d.) ; Jean-Marie
Klinkenberg (1993) rappelle que la « crise des langues » existe aussi
aux États-Unis, où la dégradation de l’anglais est liée, dans les discours
alarmistes, à la perte de la conscience morale.
Le discours constitué par la notion même de crise représente une
« crise de conscience » de la langue qui repose tant sur des données linguistiques « objectives », comme la création néologique (en effet le
lexique croît à la vitesse des innovations technologiques et scientifiques) ou les « mutations de l’écrit » (Klinkenberg 1999, p. 181),
notamment via l’internet ces dernières années, que sur des données
sociales (les reconfigurations sociologiques dues notamment à la massification de l’enseignement) et sociolinguistiques (la place des langues
nationales dans la construction européenne, la constitution de la francophonie et la question des normes du français hors des frontières strictement nationales).
Parce qu’ils produisent un discours de crise sur la langue, les puristes
participent aussi à l’élaboration des représentations de la langue qui circulent dans la société, dont la stigmatisation ou la folklorisation des
variantes socio-régionales.
Le discours des puristes fait donc partie de l’histoire de la langue :
dans la monumentale Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot
(édition de 1968), de nombreux passages sont consacrés aux puristes
dont un chapitre entier dans le tome XII (1948). Si Brunot les critique
pour leur manque de rigueur linguistique, il leur reconnaît un rôle
« par les renseignements qu’ils nous fournissent sur l’usage de leur
époque » (p. 505).
Par ailleurs, les linguistes qui souhaitent s’adresser à un large public
adoptent précisément le point de vue historique : Marina Yaguello dans
Histoire de Lettres (1990) présente sous une forme alphabétique l’histoire
des lettres : « A, B, C… ânonnent les écoliers depuis des siècles »
(p. 13). Henriette Walter a connu le succès avec des ouvrages consacrés
à l’histoire des mots et leurs origines qui rejoint le goût du profane et
de l’érudit pour l’étymologie. Si les discours diffèrent par leur fondement idéologique, ils adoptent pour circuler dans la société des formes
d’énonciation commune.
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Si l’on prend en compte les différents vecteurs de médiation, on doit
dire qu’aujourd’hui l’histoire de la langue passe par l’internet, où se
mêlent spécialistes et profanes. En effet, l’histoire y est le sujet de nombreux sites ou blogues, à destination des experts, des enseignants, des
élèves mais aussi d’un public plus large et plus diffus, en attente de culture, friand de savoirs historiques, réalisés par des institutions politiques
ou culturelles. On trouve ainsi des éléments d’histoire du français sur le
site de l’Académie française elle-même :
Le français est une langue romane. Sa grammaire et la plus grande
partie de son vocabulaire sont issues des formes orales et populaires
du latin, telles que l’usage les a transformées depuis l’époque de la
Gaule romaine. Les Serments de Strasbourg, qui scellent en 842 l’alliance entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, rédigés en
langue romane et en langue germanique, sont considérés comme le
plus ancien document écrit en français.
Au Moyen Âge, la langue française est faite d’une multitude de dialectes qui varient considérablement d’une région à une autre. On distingue principalement les parlers d’oïl (au Nord) et les parlers d’oc
(au Sud). Avec l’établissement et l’affermissement de la monarchie
capétienne, c’est la langue d’oïl qui s’impose progressivement
(www.academie-francaise.fr).

Mais il existe de nombreux sites et blogues élaborés par des particuliers, français ou étrangers, francophones ou anglophones (par exemple : http://globegate.utm.edu), « amateurs » de la langue plus ou
moins facétieux (« To my thinking as an amateur external historian », dit
par exemple l’un d’entre eux) :
L’histoire de la langue française de l’origine à nos jours
Bien, maintenant fils assis toi confortablement, je vais te raconter une
longue histoire qui me fut elle même racontée en SHS.
Le français dérive du latin populaire parlé par les peuples envahis par
l’Empire Romain, mais avant celà une autre langue était parlée en
Gaule. Malheureusement les gaulois n’écrivaient pas les choses
importantes, tout se transmettait oralement par le biais des druides.
Ils se servaient de l’écriture pour le commerce et la, à l’époque le
grec était utilisé. nous n’avons donc aucune trace écrite de la langue
gauloise. On connait l’histoire du peuple gaulois d’après ses adversaires (http://p1-et-plus.over-blog.com).

Des organismes culturels et politiques contribuent aussi à la circulation d’un discours historique sur la langue. Les agences de la francophonie consacrent une part de leurs sites à des développements historiques, comme l’agence intergouvernementale de la francophonie du
Québec qui contient une histoire de la langue française par Jacques
Leclerq. Si la défense du français a pu emprunter la voie classique du
protectionnisme linguistique et de la louange de la belle langue française, ce discours s’est infléchi pour des raisons politiques : la promotion du français passe par la réaffirmation constante de sa légitimité
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comme langue internationale par l’appel à l’histoire. Mais la constitution de la francophonie comme espace culturel a obligé à revoir la
question des variétés du français. Cette histoire-là entend aussi montrer,
et c’est un fait d’importance, que le français est une langue d’accueil et
s’est constitué par les emprunts et les variations. Cette variation intrinsèque est-elle occultée dans l’histoire fantasmée d’une langue homogène sur laquelle repose l’idéal puriste ? Non, mais elle est présentée
comme non constitutive, comme un élément qui serait venu dérégler
un système harmonieux, presque une anomalie. On peut donc, en
creux de l’histoire des puristes et de leur pratique d’« épingleurs », leur
rendre finalement grâce de cette capacité à noter les variations et de les
attacher aux lieux sociaux d’où elles s’énoncent (sur ce point voir le
chapitre 2 sur la définition du purisme).

1.3. La variation intrinsèque du français
Une langue nationale ne surgit pas ex nihilo. L’histoire d’une langue,
c’est l’histoire de ses rapports privilégiés, politiques, conflictuels avec
d’autres langues, qu’il s’agisse des langues anciennes comme le latin,
des dialectes, des patois ou d’autres langues étrangères : « Le français
ne fut jamais isolé : il reçoit et emprunte, donne et lègue » (Rey et al.
2007, p. II).
Si le français se constitue en se nourrissant de ses relations multiples
et complexes aux autres langues, il faut insister sur une dimension foncière de la réalité linguistique des siècles précédant les Serments de
Strasbourg, première pierre de l’édification d’une langue de la nation :
la variation sociolinguistique.
Reportons-nous deux siècles avant J.-C. : prenons des régions où l’on
parle le gaulois, par ailleurs langue considérée comme relativement
homogène d’après les spécialistes (si ce n’est certaines variations germaniques dans les marges, chez les peuples belges), à l’aube de la latinisation et donc de la romanisation. Le latin, qui va progressivement être
assimilé par la population comme langue seconde, cohabite avec le gaulois : situation bilingue donc, où le gaulois reste la langue de l’intime,
du privé et le latin est la langue officielle de l’administration.
Mais cette langue latine n’est pas non plus homogène, bien qu’elle
serve grosso modo de langue de communication dans des situations où les
brassages de population sont la règle, comme les armées : il y a le latin,
simplifié, des marchés, le latin des élites, qui assimilent progressivement
la culture gréco-latine, et le latin classique, celui de Cicéron. Il y a le
latin parlé et le latin écrit, il y a le latin des hommes cultivés et le latin
« populaire ». Le latin sera diffusé par la christianisation progressive, à
moins que cette christianisation ne se fasse si rapidement parce que
déjà le latin est assimilé sous diverses variétés par la population locale. Il
y aura un latin païen et un latin chrétien (qui se caractérise par des
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mots particuliers comme officium pour office, par exemple, ou des mots
du vocabulaire commun qui acquièrent un sens plus fort : sanctus pour
saint), il y a aussi un latin littéraire… Babel des variations, comme le
montrent Alain Rey et ses collaborateurs :
Les locuteurs « latinophones » de la Gaule ne pratiquaient pas le latin
des discours de Cicéron ou celui des commentaires de César. La diffusion du latin s’est faite à partir de la langue orale des soldats, des marchands, des fonctionnaires. Ce latin parlé n’était pas lui-même homogène : il présentait des variations sociales et dialectales selon l’origine
de ses locuteurs (Rey et al. 2007, p. 30).

Ces variétés de latin relèvent de critères à la fois sociologiques, communicationnels et stylistiques. Le latin des villes contre celui des
champs (urbanus ou politus vs rusticus), le latin distingué contre le latin
relâché, le latin qui s’adapte aux situations de communication et celui
qui l’oublie. D’un bilinguisme l’autre : la domination politique des
Francs va mettre en place une situation d’alternance linguistique où le
francique est réservé au domaine politique alors que le latin se cantonne aux domaines religieux et culturels. Le latin dispensé dans les
lieux de formation comme les monastères s’appuie sur un latin « politus » (châtié, raffiné) alors que circule toujours dans les communications ordinaires le latin « rusticus » (de la campagne).
Progressivement se construit la conscience linguistique d’un fossé,
d’une incompréhension entre le latin religieux de l’élite et celui de la
population qui écoute les prêches. Le concile de Tours en 831 prescrit
notamment de prêcher en langue vulgaire, dans les parlers locaux. Lors de
la constitution de l’empire carolingien, unifier la langue apparaît déjà
comme une nécessité politique et le latin se voit alors rénové sous la
houlette d’Alcuin d’York. Ce que l’on a appelé la renaissance carolingienne consacre le latin écrit (ce qu’on nomme aussi un « latin plus
pur », selon Christiane Marchello-Nizia et Jacqueline Picoche dans leur
Histoire de la langue française, p. 14), qui perdurera dans l’enseignement
et l’administration (Cohen 1973, p. 70), et consacre aussi la distance
avec la langue parlée : commence alors une progressive reconnaissance
de la langue romane, par nécessité, notamment celle de diffuser de la
parole religieuse, des prêches d’Église aux Mystères joués sur les parvis.
Les étiquettes révèlent-elles une première forme d’un « discours
puriste »… sur la langue latine ? Il semble que le latin scolaire condamnait déjà les emprunts et les néologismes. Mais, dans l’équilibre des
forces et le poids des influences, on peut dire que la volonté de diffuser
la parole chrétienne a gagné, à l’époque, sur le caractère savant et sacré
du latin, privilégiant la compréhension orale au détriment d’une forme
« classique ». À la Renaissance, les formes de latin sont encore largement utilisées, malgré l’essor du français, des collèges aux… cuisines :
Tous le pratiquent, jusqu’au cuisinier, avec son « latin de cuisine ». Le
père de Montaigne lui avait donné un précepteur allemand chargé

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de ne lui parler que latin. Toute la famille, serviteurs compris, avait
suivi le mouvement et il n’avait pas appris un mot de français – ou de
gascon – avant l’âge de six ans ! Cas non exceptionnel […]
(Marchello-Nizia, Picoche 1989, p. 27).

Les attitudes à l’égard du latin montrent que le purisme ne se restreint pas à la langue vulgaire et à ses variétés : les humanistes Pietro
Bembo et Johannes Reuchlin opposaient la « latinité polluée », ou le
latin du Moyen Âge, impur, à la « pureté de la langue romaine », donc
un état de langue ancien et regretté. Dans ce cadre, le latin constitue
non seulement l’une des langues d’origine du français mais aussi sa
matrice idéologique : le latin pur et le latin impur étaient des vocables
en usage (Burke 1998, en ligne) et le discours nostalgique sur la langue
existait déjà.
À la Renaissance, les rapports instaurés entre les langues sont hiérarchisés : du point de vue linguistique, le latin est une supranorme, le
« français » la norme et les dialectes constituent une infra-norme (nous
empruntons cette trichotomie à Christiane Marchello-Nizia et
Jacqueline Picoche).
Ce sont les emplois politiques, sociaux, leur circulation mondaine
ainsi que des modifications techniques qui vont progressivement privilégier et fixer le langage françois, plus particulièrement la langue de
Paris, parmi les dialectes avec lesquels elle entre en tension progressive,
ce que révèlent à nouveau les étiquettes. Au XIIIe, le philosophe et théologien anglais Roger Bacon listait les dialectes et parlait de « français
pur » pour celui de l’Île-de-France (Rey 2007, p. 131) ; on oppose également le « bon françois » au « valois dépenaillé » (Jacques Bretel cité par
Rey 2007, p. 133). Depuis le Moyen Âge circulaient des Manières de langage, sortes de manuels de conversation sur le français à destination des
locuteurs anglais désireux de pratiquer le français de France. Ces
ouvrages répondaient à une demande sociale et introduisaient une certaine culpabilité linguistique quant à la maîtrise du bon français
(Baggioni 1976). Le français y est décrit comme une langue douce,
belle et noble : si on ne spécifie pas de quel français il s’agit, l’idée d’un
français « langue commune » s’y dessine, ainsi que celle de parler
« bien a droit ». Au XVe siècle, on stigmatise dans des textes juridiques
des façons de parler « jargonnantes ou argotiques ». En 1530, paraît le
premier dictionnaire bilingue français-anglais écrit par un Anglais :
Éclaircissement de la langue française, de Jehan Palsgrave, qui « suit surtout
Les Parisiens ».
Jugement de valeur, idéal d’un idiome commun, esthétique et
ancrage géographique : le bon français de Paris est en marche… et les
stigmatisations des variations aussi.
La langue est donc par essence variée parce que sa constitution
repose sur des emprunts, des évolutions successives, des superpositions.
Les puristes, inlassables noteurs de ces variations, vont donc les consigner. Mais leur rôle ne se limite pas à cette simple collecte puisqu’ils
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chercheront toujours à hiérarchiser ces variations en ayant recours à
des notions mythiques (et donc fortement ancrées dans les consciences
collectives) : la pureté, la clarté, le génie et l’universalité. Chacune d’entre elles bénéficie d’une généalogie prestigieuse attachée à des noms
illustres, à la culture et à l’édification de la nation.

1.4. Pérennité, fixation et circulation
de la passion de la langue
Comment la passion de la langue se transmet-elle ?
D’abord par l’histoire de la littérature et par la grammaire : l’histoire
de la langue est vue au travers de jugements esthétiques et de conformité normative à la grammaire. Jusqu’au XVIIIe siècle, « le français s’était
répandu […] de façon spontanée grâce au prestige culturel de la
France » (Marchello-Nizia, Picoche 1989, p. 157). Au XIXe, dans le sillage des dispositions légales prises après la Révolution française sur le
privilège accordé à la langue de la République, c’est l’école qui va
contribuer à la diffuser dans la société française. L’institution scolaire
joue donc un rôle unificateur et médiologique dans la mythification de
la langue nationale par l’enseignement de la grammaire et des bons
auteurs. Les mythes de langue française élaborés aux siècles précédents
et repris au XVIIIe siècle vont rencontrer le projet politique d’unification
linguistique né à la Révolution française avec le français langue de la
République. La variation régionale y sera donc doublement perdante.
Le XIXe siècle est le moment où le discours normatif sur la langue
s’arme de sa plus grande conquête de diffusion collective et nationale :
l’École et ses figures attenantes de lexicographes et de grammairiens.
C’est l’époque aussi où la langue française « se cherche une dignité
mythologique, une sacralité substitutive, par un mythe celtique, un
mythe grec » (Meschonnic 1997, p. 17). Cette recherche des origines
devient, en dépassant la langue française, un vaste projet scientifique
sur un modèle naturaliste et généalogique dans la grammaire comparée. La langue française n’est pas l’objet privilégié des comparatistes (les
premiers comparatistes sont d’ailleurs allemands) mais une langue qu’il
convient de classer à côté d’autres. La question de l’origine des langues
se scientificise : est-ce à dire qu’elle ne se perpétue pas sous une forme
mythique ? Cette question de l’origine des langues revient toujours hanter le discours sur la langue, scientifique ou spontanée, et s’appuie sur
une métaphore organique, une métaphore du vivant. La critique positiviste de cette conception conduira à la création de la linguistique
moderne, qui montrera qu’on peut étudier la langue comme un système abstrait, pour elle-même et en elle-même, sans nécessairement
devoir adopter une démarche comparatiste et/ou historique.
À côté de ce vaste mouvement qui aboutira à une approche scientifique de la langue, celle-ci devient, à partir de 1815, un objet à adminis29

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trer, et la grammaire et l’orthographe « se bureaucratisent » (Cohen
1973, p. 250). En effet, l’enseignement en France est, petit à petit, objet
de légifération : la loi Guizot en 1833 porte sur l’organisation des écoles
en fonction de la population dans les communes. Pour ce qui regarde
plus spécifiquement l’enseignement de la langue, il est mentionné que
l’effort doit porter sur « l’instruction morale et religieuse, la lecture,
l’écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système
légal des poids et mesures ». Cette loi va permettre de généraliser l’enseignement du français à l’école primaire (article 1er). Ensuite viendra
la loi Falloux en 1850, qui, entre autres réorganisations, renonce au
monopole de l’enseignement par l’État, en faveur des catholiques. Le
sociolinguiste Marcel Cohen relève que l’effet de cette loi a été le développement d’un enseignement par le clergé, très rudimentaire voire
mauvais, mais qui a aussi participé à la diffusion du français. Enfin,
arrivent les lois Ferry de 1881 et 1882, où gratuité et obligation se
conjuguent pour l’enseignement du français comme langue nationale.
L’enseignement du français se développe à l’école, au détriment du
latin d’une part et contre les patois d’autre part. Selon André Chervel,
« les linguistes et grammairiens modernes n’ont, quelle que soit l’école
à laquelle ils se rattachent, que fort peu de considération pour la grammaire française des années 1800 à 1914 » (www.chass.utoronto.ca).
Pourtant, c’est par là que la norme va se transmettre et que l’un des
piliers du discours puriste va se mettre en place parallèlement à un
pilier de la grammaire scolaire : la sacralisation de l’orthographe ; on va
enseigner pour « bien » écrire.
Quels sont les outils linguistiques de diffusion de la langue au XIXe siècle qui vont à la fois perpétuer les idées reçues sur la langue (son génie,
sa clarté, son naturel, etc.) et mettre en place les cadres normatifs ? C’est
une période qui voit fleurir des ouvrages participant du patrimoine
national : à l’amour de la langue se conjoint « la rage » du savoir encyclopédique qui s’exprime notamment par la vogue des dictionnaires.
Pierre Larousse, instituteur, républicain, auteur d’ouvrages scolaires,
publie le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle où l’on trouve ainsi
défini le terme gaulois : « Il est de nos jours un peuple qui se distingue
de tous les autres par l’universalité de son génie ». Louis Nicolas
Bescherelle est à la fois auteur de grammaires et de dictionnaires. Son
intérêt pour la langue française relève d’une sorte de « patriotisme »
puisqu’il entend présenter la langue dans sa dimension nationale, créatrice et reproductrice d’un sentiment d’identité nationale, représentant
une culture (Saint-Gérand 1999, en ligne). Les grammairiens FrançoisJoseph-Michel Noël et Charles Pierre Chapsal publient des abrégés, des
grammaires accompagnées de plans méthodiques, des recueils d’exercices, un dictionnaire. La langue est en train de se fixer et la dictée est
une pratique « nationale » avec son imagerie populaire transmise de nos
jours : la dictée de Mérimée. À la fois « monument historique » et divertissement mondain (Prosper Mérimée l’a écrite à la demande de l’impé30

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ratrice Eugénie afin de distraire la cour), cette dictée célèbre est révélatrice des divergences orthographiques de l’époque et de la découverte
d’une écriture en mutation (Portebois 2006) qu’il s’agira de normer et
de contraindre.
Tous ces outils et pratiques édifient « un modèle de langue appauvri,
simplifié socialement, compliqué rhétoriquement et figé » (Rey et al.
2007, p. 1073). La pression sociale qui érige la maîtrise de la langue en
condition de réussite sociale s’appuie sur un discours grammatical
volontiers proscriptif et ses aménagements avec la réalité de l’évolution
de la langue, bien présente dans le Nouveau dictionnaire de la langue française de Noël et Chapsal :
Nous n’avons admis qu’avec une extrême réserve les mots nouveaux,
dont Balzac disait : « Vous en userez trois fois la semaine ». Mais,
considérant que le temps amène de nouvelles formes qui entraînent
de nouvelles exigences, nous nous sommes arrêtés à ceux dont il
nous a assemblé que la langue ne pouvait plus se passer, et le lecteur
est averti de leur importation nouvelle par cette abréviation : néol.
(néologisme) ou m. nouv. (mot nouveau) – (Noël et Chapsal 1826,
en ligne).

Par l’école, on peut donc appréhender la manière dont le français se
fixe et voir comment l’orthographe et la grammaire qui lui est soumise
acquièrent une valeur sociale, ainsi qu’en témoigne, de façon humoristique, la pièce d’Eugène Labiche, La Grammaire (1867). L’orthographe
y est une contrainte sociale, indispensable pour accéder aux emplois
publics, ce dont s’aperçoit avec terreur le personnage Caboussat :
Tout en promenant mon chou, j’ai réfléchi à ce que m’a dit
Machut… Je serais maire, le premier magistrat d’Arpajon ! puis
conseiller général ! puis député !… Et après ? le portefeuille ! Qui
sait ?… (Tristement.) Mais non ! ça ne se peut pas !… Je suis riche,
considéré, adoré… et une chose s’oppose à mes projets… la grammaire française !… Je ne sais pas l’orthographe ! Les participes surtout, on ne sait par quel bout les prendre… tantôt ils s’accordent, tantôt ils ne s’accordent pas… quels fichus caractères ! Quand je suis
embarrassé, je fais un pâté… mais ce n’est pas de l’orthographe !
Lorsque je parle, ça va très bien, ça ne se voit pas… j’évite les liaisons… À la campagne, c’est prétentieux… et dangereux… je dis : « Je
suis allé… » (Il prononce sans lier l’s avec l’a.) Ah ! dame, de mon
temps, on ne moisissait pas dans les écoles (Labiche 1867).

Entre volonté politique et construction mythique, le français national
assoit sa suprématie : la manière dont la société s’organise a des répercussions sur l’image et les usages de la langue. L’unification linguistique de la France, volonté politique, s’est constituée contre les variations régionales depuis le fameux « il faut dégasconner la Cour » de
Malherbe (cité notamment par Wolf 2006, en ligne). En effet, la scolarisation de la langue française au XIXe siècle, qui va permettre à certaines
couches sociales d’accéder à l’écriture, mais dans un carcan normatif et
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national, a voulu éradiquer les particularités régionales ou sociolectales.
Au musée de l’école rurale de Trégarvan, en Bretagne, sont exposées
les pièces noires données aux écoliers qui avaient le malheur de prononcer un mot breton durant la classe. On trouve encore de nombreux
témoignages sur l’internet, qui a pris en charge la diffusion de discours
pro-« patois », dénonçant ces pratiques stigmatisantes qui marquaient
du sceau de l’infamie sociale la variation :
De vieilles personnes se souviennent encore du bâton que le maître
mettait le matin entre les mains du premier enfant surpris à « parler
patois » (ou breton, alsacien, basque, flamand, ou corse, picard, ou
provençal…). Le porteur devait à son tour donner le bâton au premier camarade qu’il surprendrait lui-même à « parler patois ». À la
fin de la journée, le dernier porteur de bâton était puni. Ce procédé
inquisitorial s’est révélé très efficace. La langue française est ainsi
devenue le patrimoine commun et le principal facteur d’unité du
peuple français (www.herodote.net).

Le discours puriste, qui répugne aux variations, rencontre donc la
politique et l’édification scolaire de la langue nationale. Ses manifestations contribueront à la stigmatisation sociotypique des parlers (voir sur
ce point le chapitre 3 sur les figures du puriste) qui vise à maintenir les
frontières de classe tout en rêvant d’une langue une et régie par l’ensemble de ses usagers :
C’est en effet dans l’instant précis où, autour de 1830, la langue française devient le plus sûr garant et le plus grand dénominateur de
l’identité d’une nation, en ces années où la littérature – sous l’influence du politique – assure la cristallisation dans le langage de
formes sémiologiques choisies et de pratiques esthétiques à valeur discriminante, que cet objet unificateur, le français, est institué en instrument efficace de sériation sociologique, et de sélection sociale
(Saint-Gérand 2002, en ligne).

L’on voit que ce sont plutôt les chercheurs, linguistes ou historiens,
qui détiennent ce type de savoir et le diffusent avec une ampleur cependant bien moindre que les puristes ou essayistes de la norme. Le travail
récent de Cécile Canut intitulé Une langue sans qualité (2007) est à cet
égard emblématique d’une recherche mettant l’accent sur la variation
et sa stigmatisation, et même sur ce qu’elle ne craint pas d’appeler
l’éradication du plurilinguisme en France, alors que fleurissent parallèlement pamphlets conservateurs et dictionnaires nostalgiques.

1.5. Documents, mythes et mémoire
Une histoire est constituée de documents, archives, vestiges, preuves
matérielles d’événements inscrits et perpétués par une organisation
sociale du patrimoine (exposition ou conservations de manuscrits dans
des bibliothèques par exemple).
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Un patrimoine de la langue française se constitue donc, qui va s’édifier sur une histoire progressivement purifiée à partir de la source et
des origines de la langue, comme l’écrit Bernard Cerquiglini :
« L’histoire de la langue devient linéaire et cohérente, estimable et gratifiante. Elle prouve que le français, dès longtemps, a révoqué sa bâtardise. Elle témoigne d’une grandeur primitive et comme constitutive.
Elle assure une identité linguistique nationale en l’enracinant » (2007,
p. 11). C’est du moins ce que feront les « érudits », comme les nomme
Bernard Cerquiglini ; cette identité sera ainsi constituée en partie par le
discours puriste, notamment dans le discours scolaire du XIXe siècle et
dans le discours sur l’histoire de la langue.
Comme le rappelait Marina Yaguello, le français est une langue nationale puisqu’« aucune autre langue ne lui fait concurrence pour cette
fonction dans l’Hexagone » (1988, p. 47). Mais l’histoire de la constitution de la nation française et de sa langue trouve son origine dans un
rapport à d’autres langues, aux statuts politiques différents : la langue
religieuse et la langue profane, la langue des textes écrits et la langue
parlée, la langue de l’aristocratie et la langue du peuple, etc.
Le français comme langue de l’État-Nation a sa date de naissance officielle, 842, et son texte, Les Serments de Strasbourg. Ce texte, rappelons-le,
est considéré comme un monument du français écrit. Racontés dans un
texte rédigé en latin par le chroniqueur Nithard, petit-fils de l’empereur Charlemagne, les Serments sont reproduits en « français » et en
haut allemand puisqu’il s’agit du partage de l’empire carolingien entre
ses petits-fils, dont deux, Charles le Chauve régnant sur le domaine
franc et Louis sur le domaine germanique, font alliance contre le troisième, Lothaire. Le français naît dans l’alternance avec une autre
langue. Il inscrit dans son histoire l’altérité linguistique. C’est ce que
Renée Balibar a appelé le colinguisme, c’est-à-dire l’association de certaines langues d’État dans un appareil de langue où elles trouvent leur
légitimité et leur matière à exercice (1985, p. 14). C’est donc selon
l’historienne un premier pas vers la norme linguistique. Cependant, le
« français » de Nithard est lui même un français « hybride », qualifié
aussi de langue rustique (Le Goff), langue romane (Marchello-Nizia et
Picoche), langage maternel, familier, le français (Cohen) ; mais il est surtout un français politique écrit. Les différentes dénominations attestent
à la fois des difficultés à identifier des états de langue stables et « purs »
mais aussi des divisions qui marquent et hiérarchisent les rapports entre
toutes ces langues et dialectes en contact et qui se cristallisent dans ce
premier document – monument national.
L’histoire, c’est celles des pratiques sociales tout autant que des pratiques discursives, c’est aussi l’histoire de la standardisation des normes.
Certaines sont clairement établies par des appareils d’État, comme
l’usage de la langue du droit par exemple, mais d’autres relèvent d’une
sorte de civilité, plus ou moins codifiée, de savoir-être, de savoir-faire et
de savoir-dire, qui ont également influencé la langue. Les manuels de
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savoir-vivre ne sont pas des ouvrages consacrés à la langue et ils sont
d’ailleurs peu pris en considération comme objets linguistiques et
comme outils de diffusion de savoirs sur la langue. Pourtant le spécialiste de littérature Alain Montandon, lors de la direction du Dictionnaire
raisonné de la politesse et du savoir-vivre (1997), consacre une entrée spécifique au langage, cette question étant par ailleurs abordée dans l’ouvrage, sous d’autres formes, comme le compliment, la conversation, la
politesse ou encore la distinction ou le grossier : le bien dire a
emprunté des formes diverses au long de son histoire, qui ne concernaient pas uniquement la correction grammaticale mais également les
usages policés et sociaux du langage (sur les formes langagières liées à
ces pratiques, voir le chapitre 7 sur les belles manières à l’écrit et le chapitre 8 sur les styles sociaux).
L’art de la conversation et du bel esprit couvrent des pratiques
sociales historiques, qu’on a longtemps réduites dans la conscience collective à l’image des Précieuses ridicules véhiculées à travers la pièce de
Molière. Dès le XVIe siècle existaient des salons, comme celui de Louise
Labbé : la « belle cordelière » tenait « bureau d’esprit » comme on
disait alors, chez elle, entourée de poètes, d’artistes et d’érudits. Il n’est
pas anodin que nous mentionnions le rôle des femmes dans la mise en
place de ces lieux particuliers qui résument le rapport ambigu à la
langue que la société leur accorde (voir sur ce point le chapitre 3) : à
quelques exceptions près, elles ne seront pas grammairiennes, elles ne
participent donc pas à l’élaboration d’un discours normatif dans les
cadres classiques. Mais en revanche, poétesses, écrivaines, moralistes ou
érudites, elles sont les civilisatrices des mœurs : elles servent par exemple d’arbitres du goût et en cela participent aussi au halo du discours
puriste. Les personnages des Précieuses et des Femmes savantes montrent précisément que la frontière sociale imposée aux femmes a été
franchie. Elles occupent donc une position paradoxale : « Pour être
libre de penser, elles ne doivent pas faire étalage de leur savoir », précise Danielle Haase-Dubosc (2001, en ligne). Mais comme le signale
Pierre Zoberman, qui parle d’une « Académie imaginaire des Femmes
savantes », elles participent cependant à l’élaboration d’une certaine
norme langagière, de l’ordre de la culture et de la relation, parallèlement à la norme officielle, qui est du côté du pouvoir et de la politique
(2007). Le XVIIe siècle démultiplie les salons, de l’Hôtel de Rambouillet
à celui de Madame de Scudéry, de Ninon de Lenclos à Madame de La
Fayette ; des hommes aussi reçoivent, comme François Malherbe et
Charles Scarron ou encore le grammairien Gilles Ménage. Parler de la
langue est une occupation mondaine intensivement pratiquée et qui
façonne ses formes, son usage et sa dimension symbolique.
Si le XVIIe siècle est le siècle de l’uniformisation, de la fixation et de la
réglementation du français, ce ne sont pas les grammairiens qui en sont
les principaux vecteurs parce que le discours dominant sur la langue ne
passe pas par leurs ouvrages. Les « grammaires » sont encore souvent
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des inventaires de mots, construits à partir du modèle latin. On met à
part les grammaires scientifiques comme La Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal qui voit le jour en 1660 et qui vise à élaborer une théorie du langage et non à décrire l’usage. Ce sont avant tout des érudits,
familiers de la Cour ou des cercles culturels, qui vont élaborer un
modèle français, poursuivant le mouvement né au XVIe siècle de purification de la langue, mais selon des modes de transmission et des
modèles différents. Les grammairiens de salon, comme le père
Bouhours, ont donc un rôle prépondérant par rapport aux grammairiens scientifiques (selon l’opposition de Jean-Christophe Pellat s.d.)
parce que les premiers tiennent un discours public et non pour un
public d’érudits spécialistes.
Le XVIIe siècle est reconnu comme le siècle puriste par excellence :
Pourquoi ? Parce que parallèlement à l’assise royale du pouvoir, se mettent en place les appareils servant à l’institutionnalisation et à la normalisation de la langue française. « Le roi représente la France et son peuple, lesquels parlent français », c’est l’argument de fond des débatteurs
de la langue, comme le rappelle Hélène Merlin-Kajman (2003, p. 95).
La langue doit être un monument national. Le roi portait intérêt à la
pureté de la langue, insiste Ferdinand Brunot (tome IV, 1966, p. VI).
C’est aussi le temps des débats sur la langue et l’esthétique, débats qui
forment la toile de fond historique du discours puriste et qui mettent
progressivement en place les fondements idéologiques de la constellation de ce discours puriste : la pureté qui s’est élaborée dans un
contexte de variétés de langue à la Renaissance, la clarté et le « bon
usage » qui ne se restreint pas aux usages grammaticaux mais qui
s’étend aux règles de bienséance dans la conversation, à l’art de l’éloquence et à la figure sociale de l’honnête homme. C’est l’époque classique, de nos classiques patrimoniaux, les Molière, Racine, Madame de
Sévigné, La Bruyère… Nous citons ici l’enthousiaste Ferdinand Brunot
face à ce patrimoine culturel :
[…] ces événements qui sont capitaux et qui s’appellent L’école des
femmes, les Contes, Le Misanthrope, le Tartuffe, les Fables, Britannicus, les
Pensées, Phèdre, La Princesse de Clèves, le Discours sur l’Histoire universelle,
l’Oraison funèbre de Condé, Les Caractères, Athalie. Ce sont nos victoires.
Par elles la gloire de notre langue, portée encore une fois à son apogée, rayonnait de nouveau sur le monde… (Brunot 1966, p. VI).

À côté d’un fait matériel, politique et linguistique comme les
Serments de Strasbourg ou de pratiques sociales comme l’art de la
conversation, il y a la dimension symbolique donnée aux événements
et, par la transmission des discours, la constitution de notions
« mythiques » qui finissent par faire partie de l’histoire elle-même :
pour l’histoire de la langue, ce sont la clarté, la pureté, le génie, l’universalité qui vont configurer l’image de la langue (un fantasme de
langue) et la présentation de son histoire. Dans son article joliment intitulé « À l’ombre de la clarté française » (1987), l’historien Pierre
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Swiggers rappelait qu’il n’y avait rien de plus obscur que la question de
la clarté pour un linguiste, précisément parce que cette notion relève
du sens commun, mais participe aussi d’une certaine pratique linguistique et scolaire (voir le chapitre 5 sur la grammaire). Pierre Swiggers
retrace les différentes acceptions que le terme clarté a reçues, de
l’Humanisme au début du XXe siècle. L’idéal de la pureté de la langue
s’inscrit parallèlement à sa grammatisation : d’où l’horreur professée
pour le mélange. Dans son Traité de la grammaire française (1557), Henri
Estienne critique, dans les grammaires antérieures, les mélanges dialectaux avec des mots picards. Le discours grammatical n’est donc pas dissociable du discours puriste, ce qui explique sans doute sa longévité et
sa pérennité : le bon français est aussi déjà le beau français. Ainsi au XVIIIe
siècle, la clarté « se concentre sur l’ordre des mots » (p. 10) et sert à élaborer des typologies des langues, et par la suite contribuera à affirmer
la suprématie de l’esprit français, symbolisé par son langage.
L’histoire du purisme s’écrit donc à travers certaines notions-phares
qui superposent qualification esthétique, grammaticale et mentale : ce
qui se concevait bien s’énonçait clairement au XVIIe siècle, semblent
dire les puristes, pourquoi n’en est-il pas de même aujourd’hui,
oubliant que les notions, comme les mots, changent de signification et
d’usage selon les contextes socio-culturels où ils sont invoqués. Mais ces
représentations sont devenues organisatrices du discours tenu sur la
langue, voire des pratiques de la langue elle-même (le choix d’écrire en
français pour les écrivains issus des anciennes colonies, par exemple),
elles orientent la politique de la langue, devenant arme idéologique au
service de la défense de la langue française dans l’espace de la francophonie africaine. Par exemple le poète Léopold Sedar Senghor, entre
autres arguments politiques, choisit le français pour sa clarté « parce
que pourvu d’un vocabulaire abondant, grâce, en partie aux réserves
du latin et du grec, le français est une langue concise. Par le même fait,
c’est une langue précise et nuancée, donc claire » (1962, en ligne).

1.6. La naissance du purisme « français »
La langue française est donc née dans et par la variation. On sait (voir
les approfondissements du chapitre 2) que le purisme est traditionnellement défini comme une attitude normative face aux emplois considérés comme déviants ou non légitimes en regard d’une langue « homogène », emplois que la linguistique appelle variation.
Quand le discours puriste est-il né ? Est-il spécifiquement
« français » ? On a posé que les différentes formes de latin et leurs
dénominations attestaient déjà d’une conscience métalinguistique liée
à un classement social. Et puisque le purisme a à voir avec une pratique
métalinguistique et normative, on va le trouver dans d’autres langues.
Comme le disent les linguistes grecs Rhéa Delveroudi et Spiros
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Moschonas (2003, en ligne) : « Dans toutes les langues normalisées la
question du purisme est, d’une manière ou d’une autre, posée. Le
purisme fait partie de l’histoire intime de la “normalisation” d’une
langue ». Paul Burke (1998) rappelle de son côté qu’en Italie, en
Allemagne, en Angleterre ou en Grèce, des mouvements de purification linguistique ont vu le jour dans des situations contrastées du point
de vue politique, par exemple :
Dans l’Allemagne du XIXe siècle, juste après l’unification, on voit
apparaître un mouvement visant à purifier la langue des mots étrangers, et tout particulièrement des termes français et anglais. Ce courant prône également le retour à l’écriture gothique, autre symbole
de l’identité nationale. Il donnera naissance en 1885 à une société,
l’Allgemein Deutsche Sprachverein, et à une revue, Muttersprache. Les
années 30 voient l’apogée de cette société et de la Fremdwortjagd, la
chasse aux mots étrangers, que l’on va systématiquement tenter de
remplacer. […] Les nazis commencèrent par soutenir le mouvement
avant de mettre officiellement fin à la chasse en 1940, les puristes
ayant eu le mauvais goût de critiquer les discours de Hitler (Polenz
1967 ; Kirkness 1975) – (Burke 1998, en ligne).

Pourtant, il est classique de faire de l’attitude puriste un trait typiquement français ou à tout le moins francophone. Pour le linguiste Marc
Wilmet (1997, p. 21), « la France et les pays de tradition française rassemblent la plus vaste collection qui soit de chroniqueurs grammaticaux, savants ou ignares, “d’amateurs de beau langage” et de “gendarmes de lettres” ». Le linguiste Jean-Marc Dewaele parle du « puriste
français » (1999) dont l’angoisse profonde, au-delà de son rejet des
mots étrangers par exemple, est la destruction du système sous-jacent
de la pensée française. Ainsi, recherche de la pureté et lien indissociable entre langue et pensée obligent à envisager le discours sur la langue
hors des cadres stricts d’une réflexion grammaticale.
On fait éclore le discours puriste au XVIe siècle, lorsque le français
devient une langue nationale. Pourquoi le discours puriste est-il lié à
l’édification d’un français, langue de la nation ? L’époque de l’humanisme est à la fois le moment où la langue française devient une langue
nationale et où apparaît simultanément la notion de clarté française et,
plus largement, l’idée d’une « précellence du langage françois » mais
selon des relations particulières entre les langues :
– Le « français » face au latin, qui cède de plus en plus de terrain. On
citera pour mémoire la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts en
1539, promulguée par François 1er, qui propulse le « langage maternel
français » comme langue des arrêtés et des procédures. Commence à
baisser ce que Marcel Cohen appelait le « sentiment d’intimité » entre
le français et le latin, sentiment restreint aux gens habitués au latin,
mais qui s’ancrait par exemple dans les multiples mots latins qui, à
l’époque du moyen français (XIVe et XVe siècles) enrichissaient le stock
lexical du français ;
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– Le « français » face à l’italien, langue du pays de la Renaissance
humaniste aux conséquences notables et connues sur la France, à
laquelle il va emprunter son idéal esthétique ;
– Le « français » face aux dialectes et à ses variantes plus ou moins
marquées : l’édit de Villers-Cotterêts a beau indiquer en langage maternel,
c’est bien au profit du français et non des parlers locaux, c’est-à-dire du
plurilinguisme (voir Canut 2007) qu’il convient de comprendre l’expression ; et la langue littéraire, qui au nom de la rhétorique amoureuse courtoise éliminait déjà les mots issus du dialecte et les mots crus,
sera aussi celle de l’Île-de-France. L’exemple est bien connu du poète
Clément Marot, qui abandonne son patois, pratique la langue de la
Cour et parallèlement donne les prémices de la règle d’accord du participe passé. Car simultanément à son instauration comme langue dominante des classes sociales dominantes, le français va se normer (première grammaire en latin de Jacques Dubois dit Sylvius en 1531 ;
première grammaire en anglais de Jehan Palsgrave en 1530).
C’est l’époque où les grands textes patrimoniaux sur le français
voient le jour (comme la Défense et illustration de la langue française du
poète Joachim Du Bellay en 1549) : parmi eux retenons le Champ Fleury
de Geoffroy Tory, publié en 1529, dans un monde où le français de la
Cour, déjà, prévaut. Or c’est précisément dans ce contexte de reconnaissance que simultanément apparaît un discours sur la « décadence »
du français, thème que l’on trouve l’année suivante dans la grammaire
de Palsgrave : le français est dégradé par l’influence conjointe du latin
et de l’italien.
Ces premières déplorations sont-elles l’ébauche d’un discours puriste
sur le français ? Les typologies proposées par Geoffroy Tory pour désigner les acteurs de cette décadence ne sont pas sans rappeler celles de
nos chroniqueurs contemporains, d’André Moufflet à Pierre Merle : les
latineurs, les déchiqueteurs, les jargonneurs corrompent, chacun à leur
manière, le bon langage, qui en remplaçant les mots usuels français par
des mots construits sur base latine, qui parlant par périphrase par souci
de singularité distinctive, qui en empruntant des mots issus de classes
basses ou criminelles…
Pourtant, selon Danielle Trudeau, « Tory ne préfigure guère que la
condamnation des latinismes et des autres formes d’innovation lexicale,
il ne laisse pressentir ni le mépris de la langue du “peuple”, ni la définition sociale du bon usage » (1992, p. 28).
D’après nous, l’ouvrage de Geoffroy Tory s’inscrit cependant dans la
genèse discursive du discours puriste, car celui-ci n’est pas une entité
homogène mais se construit et se (re)configure selon les époques et les
rapports instaurés entre la langue au centre de l’attention du puriste et
les rapports aux autres « langues », qu’il s’agisse de variations sociolectales ou de véritables systèmes linguistiques différents.
Bien entendu cette constitution progressive du bon usage est affaire
d’intellectuel : pourquoi ? Tous les traités de bon usage qui circulent au
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siècle et qui vont constituer le terreau fertile au discours normatif
sur la langue ne touchent qu’une partie infime de la population érudite
et lettrée.
Aux carrefours des tensions avec d’autres réalités linguistiques, le
français va se conformer à un modèle à la fois social et langagier
construit par « les inventeurs du bon usage » (l’expression est de
Danielle Trudeau). Mais il faut aussi considérer ce que nous appellerons le sens pratique, c’est-à-dire la logique de démarcation sociale à l’intérieur de groupes sociaux semi-hétérogènes (la Cour, le Parlement) et
qui va déterminer des usages langagiers comme variations sociolinguistiques.
Une série de facteurs externes, d’ordre politique, social, économique
et culturel participent de l’élaboration d’une langue représentant la
Nation : dans la culture nationale par exemple, c’est le cas du
document-monument des Serments de Strasbourg déjà mentionné. On
doit aussi prendre en compte la création d’institutions nationales chargées de produire un discours normé sur la langue, comme le fera
l’Académie française créée en 1635. Mais aussi, de façon moins institutionnelle, le rôle tenu par les hommes et femmes de lettres, les érudits,
les grammairiens qui tenaient et fréquentaient les salons : du XVIe au
XIXe siècle, ces lieux de réunions intellectuelles ont eu une influence
considérable et ont contribué à développer un discours esthétique sur
l’idiome et les pratiques de langue en général. Enfin, des événements
politiques comme la Révolution française ont marqué l’histoire de la
langue de façon durable en l’instituant langue de la République.
Esthétique et politique ont donc toujours encadré la langue.
À côté de ces facteurs externes, la naissance d’un outil de codification
linguistique sous la forme d’une grammaire du français au XVIe siècle
participe aussi de l’élaboration d’un français national. Enfin, au-delà de
ces formes qui progressivement vont devenir des outils prescriptifs, il y a
l’ensemble des discours tenus sur la langue par une société, dont il ne
nous reste, pour ces périodes antérieures, que les documents écrits :
œuvres littéraires, mais aussi lettres illustres ou anonymes, documents
quotidiens et utilitaires, registres, manuels de bonne conduite, dictionnaires, la constellation du discours puriste est immense lorsqu’on l’attelle à l’histoire de la langue française.
Le discours puriste couvre à la fois une pratique générale qui est de
tenir un discours sur sa langue et sur les manières de parler des autres :
c’est une pratique métalinguistique. Il est donc normal que ce discours
accompagne la constitution d’une langue puisque la langue française
naît dans la diversité linguistique, à côté du latin et des langues régionales et qu’il va s’agir de discuter et d’argumenter autour de la question
de la valeur des langues. Comme le disait il y a trente ans le linguiste
Daniel Baggioni (1976), le purisme n’est qu’une manifestation du discours normatif et le discours normatif ne doit pas s’y restreindre. Nous
ajouterons que le purisme est aussi discours normatif et donc constitue
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Les origines du purisme

l’un des modes de propagation de ce discours normatif. La pratique
métalinguistique se double de l’élaboration nécessaire d’un discours de
réglementation de la langue, discours qui porte sur les usages externes
(quelle langue utiliser dans l’enseignement, pour dire la messe, etc.) et
sur les usages internes à la langue (évolution de la morphologie, de la
sémantique, de la syntaxe de la langue).
Enfin, cette pratique métalinguistique s’appuie sur un système de
valeurs qui superpose une norme objective (par exemple l’usage qui
guide la norme) et une norme subjective (le développement d’un sentiment à l’égard de la langue), politique (on valorise le langage des
classes sociales dominantes) et idéologique : la clarté, la pureté, le
génie, le naturel, autant de termes qui vont constituer le fonds du discours puriste sur la langue selon une axiologie positive ou négative qui
recouvre à la fois une pratique sociale et linguistique. Si on pratique la
bonne langue, si on a compris les mécanismes du marché de la langue,
on est donc intégré dans la société, alors que la non-maîtrise de la
grammaire et plus largement des codes de civilité langagière exclut.
Inclure/exclure socialement trouve son équivalent en discours sous la
forme de dire/ne pas dire, ce qui se dit/ce qui ne peut se dire, formes qu’adoptent de nombreux ouvrages dès le XVIIe siècle et qui perdurent encore
aujourd’hui.

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Chapitre 2

Qu’est-ce que le purisme ?
Définitions et circulation
du discours puriste
C’est ainsi que depuis neuf ou dix ans
toute la cour parle, & que tous les
bons autheurs écrivent. C’est pourquoi
il n’y a plus à délibérer, il faut dire & écrire
sur le minuit & non pas sur la minuit.
(Claude Favre de Vaugelas,
Remarques sur la langue française)
Si Ronsard avait bâti des chaumières avec des
tronçons de colonnes grecques, Malherbe éleva
le premier des monuments nationaux.
Richelieu, qui affectait toutes les grandeurs,
abaissait d’une main la maison d’Autriche, et de
l’autre attirait à lui le jeune Corneille en
l’honorant de sa jalousie. Ils fondaient ensemble
ce théâtre où, jusqu’à l’apparition de Racine,
l’auteur du Cid régna seul. Pressentant les
accroissements et l’empire de la langue, il lui
créait un tribunal, afin de devenir par elle le
législateur des lettres. À cette époque, une foule
de génies vigoureux s’emparèrent de la langue
française et lui firent parcourir rapidement
toutes ses périodes, de Voiture jusqu’à Pascal,
et de Racan jusqu’à Boileau.
(Rivarol, Discours sur l’universalité
de la Langue française)

Nous allons dans ce chapitre montrer en quoi le purisme, parce qu’il
nous dit quelque chose de la langue, de la constitution et de la reproduction des normes langagières et sociales, relève pour nous d’une pratique métalinguistique qui participe donc de l’élaboration de la langue
elle-même. Il nous a semblé intéressant de proposer une définition
« élargie » du purisme qui permette de l’articuler de façon dialectique
aux savoirs savants sur la langue constitués par les sciences du langage.
Comme le disait l’historien de la langue Pierre Swiggers, « la plupart de
nos concepts “techniques” reposent sur un fond “ethnoscientifique” ;
Whitehead n’allait-il pas jusqu’à dire que la science n’est rien d’autre
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Qu’est-ce que le purisme ? Définitions et circulation du discours puriste

qu’une systématisation […] du sens commun (dont on admettra qu’il
existe sans pour autant le considérer comme la chose la mieux partagée
au monde)… » (1987, p. 5). En considérant que le purisme fait partie
d’une linguistique du sens commun ou des profanes (Paveau 2005,
Rosier 2004), nous l’envisageons comme faisant partie intégrante de
l’économie des échanges linguistiques et nous en étudions les manifestations non pas seulement sous un angle critique (ce que nous faisons
par ailleurs) mais aussi comme une pratique sociale et discursive, aux
formes de circulation multiples.

2.1. De la pureté au purisme :
un idéal nécessaire et une réalité complexe
Qu’est-ce que la pureté ?
Est pur ce qui est sans mélange nous dit le dictionnaire. La langue est
donc pure lorsqu’elle est sans mélange.
Qu’est-ce qu’une langue « sans mélange » ?
Elle n’existe pas, répondront les spécialistes. Toute langue s’est forgée en relation avec d’autres idiomes. Depuis sa constitution, le français
a varié et a intégré des mots d’autres langues. La base latine de son
vocabulaire s’est enrichie de termes issus de langues étrangères au gré
des guerres, des voyages, des modes de la cour royale, des découvertes
scientifiques… Les ouvrages de la linguiste Henriette Walter comme
son Dictionnaire des mots d’origine étrangère (1991, avec Gérard Walter),
L’aventure des langues en Occident (1994), ou encore Honni soit qui mal y
pense (2001) – livre qui retrace l’histoire des emprunts lexicaux de l’anglais au français et vice versa (« rendez-vous » en anglais ou « casting »
en français) – l’ont montré de façon très accessible.
Toute langue est sujette à des variations historiques, géographiques,
sociales, culturelles. Ainsi dans la francophonie, le français prend-il
selon les pays une coloration particulière, qu’on qualifiera de belgicisme (plus précisément de wallonisme et de flandricisme), d’helvétisme, de québécisme…
La pureté de la langue s’ancre dans le mythe de la tour de Babel,
dont la fonction est précisément d’expliquer la diversité inéluctable des
langues et des cultures et la malédiction de cette multiplication, cause
de guerres en tous genres. Mais s’il défend la pureté de la langue, le
puriste ne peut le faire que parce que la diversité existe et permet
l’éclosion de son discours. Le discours sur la pureté est intimement lié à
celui de la diversité, dont l’éloge est tout autant idéologique : ainsi les
nombreux discours sur la construction européenne vont-ils utiliser la
pluralité pour développer une position humaniste sur le respect des
langues, des cultures et des individus, avec la langue comme « patrimoine de l’humanité » (selon l’expression du linguiste Claude
Hagège).
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Qu’est-ce que le purisme ? Définitions et circulation du discours puriste

Variations attestées d’un côté, mythologie de l’autre : le purisme
apparaît tiraillé entre ces deux exigences, réelles (la langue qu’il examine et commente) et idéales (la langue telle qu’il l’imagine, la désire).
Mais il importe peut-être moins d’en démonter les principes idéologiques (ce à quoi se sont attelés depuis des années de nombreux linguistes) que de mettre en avant la productivité et la place nécessaire de
cet idéal de la pureté dans le discours puriste.

2.1.1. D’un purisme positif
La recherche de la pureté de la langue a une double conséquence qu’a
très bien résumée l’historien Peter Burke en distinguant un purisme de
réaction et un purisme de transformation.
Comme son nom l’indique, le discours puriste de réaction réagit, il est
« contre » : il déplore, condamne, sanctionne tout changement, tout
emprunt, toute création néologique forcément suspecte. Il rêve d’une
langue « immobile » et il adopte une attitude défensive et conservatrice.
On emploie d’ailleurs couramment l’expression « défenseurs de la
langue » pour désigner les puristes. Il y a bien là une vision nostalgique
d’une langue d’avant, toujours plus pure, corollaire d’une idéologie
crépusculaire, celle de la nécessaire décadence de la langue, comme le
montre Marina Yaguello dans son Catalogue des idées reçues sur la langue :
« La nostalgie nourrit des attitudes passéistes aisément récupérables par
l’idéologie. C’est pourquoi purisme semble rimer avec conservatisme »
(1988, p. 94).
Mais par ailleurs, l’attitude réactive et la stigmatisation spécifique des
nouveaux usages du langage ont un effet positif : le sociolinguiste
Marcel Cohen écrivait que certaines personnes consacrent une partie
de leur temps « à faire retentir une espèce de cloche » pour signaler
que se produit, de façon répétée, une atteinte à la correction du langage, et de constater : « Utiles, ces signaux. Ils marquent des points
d’excitation où quelque chose est en train de changer dans l’usage »
(1970, p. 25).
De son côté, le discours puriste de transformation, parce qu’il encourage à l’action et à l’interventionnisme linguistique, transforme de fait
la langue et participe à son évolution. C’est un aspect peu mis en évidence, qui permet de voir sous un angle neuf le purisme et qui pose
que la recherche de la pureté n’est pas nécessairement synonyme de
sclérose de la langue.
Prenons un exemple emblématique du purisme : la chasse aux anglicismes et l’horreur du franglais, symbole par excellence de l’impureté
linguistique, depuis le célèbre pamphlet de René Étiemble Parlez-vous
franglais ? (1964). La position classique est défensive : haro sur les
emprunts à tout crin et sur les calques serviles qui dénaturent la langue
française. Le journaliste Jean Thévenot dans Hé La France, ton français
fout le camp (1976) faisait la leçon :
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Qu’est-ce que le purisme ? Définitions et circulation du discours puriste

Dans une chansonnette récente, où l’on entend en arrière-plan un
garçon parler en jargon moderne, l’interprète implore : « Charlie,
prête-moi ton vélo pour suivre ta conversation ». À quoi il faut ajouter : Charlie, prête-moi ton dictionnaire. Puisque par défaitisme,
masochisme, par snobisme ou par machiavélisme mercantile, la
France écrit, parle, affiche anglais. De plus en plus (Thévenot 1976,
p. 128).

La petite chronique humoristique parue 35 ans plus tard dans le
magazine Elle intitulée « Le ing c’est out … » tournait en ridicule, à
l’identique, l’anglomanie :
Jeunes on ne connaissait guère que les parkings, les dancings et les
campings. Et puis les anglicismes faisant florès et les tendances se
multipliant à la vitesse où les escarpins se démodent, nous avons eu
droit au name-dropping, au cocooning et au modeling […]. On s’est
même demandé si ça ne commençait pas à faire beaucoup avec le
fooding, le lounging et le picoring. Mais aujourd’hui c’est clair : la
tendance de la rentrée, le dorming (qui consiste à inviter des copains
pour dormir, et seulement dormir, ensemble et à plein) nous incite à
penser que la coupe est pleine et qu’il serait temps de considérer que
ça suffing (2001, p. 32).

Et voici encore le chroniqueur Pierre Merle : dans le sillage avoué
d’Étiemble qui a « déjà levé le lièvre voilà plus de quarante ans », il intitule sa critique des anglicismes forcenés « complainte à propos du frangliche » (2005, p. 72).
Qu’elle soit déploration ou raillerie, la position est défensive et répétitive.
Mais, toujours face à l’anglais, une attitude active et productive est
aussi mise en avant : Étiemble, à la fin de son ouvrage, proposait de
mieux former les traducteurs officiels : « Que leur compétence soit
confirmée par un organisme sérieux (titre universitaire spécialisé ;
garantie syndicale) » (p. 342) et réclamait « une action énergique et
durable des pouvoirs publics » (p. 345)1.
Le versant actif du purisme, c’est sa dimension d’intervention, individuelle ou collective. Par exemple, trouver un (ou plusieurs) équivalent
français à un terme anglais (mail qui devient mél ou courriel). Cette
dimension terminologique créative est plus ou moins officialisée selon
les pays, elle est fortement présente lorsque la défense du français
contre l’anglais acquiert une dimension politique et les puristes n’y
sont pas étrangers. En Belgique, l’association sans but lucratif La
Maison de la Francité héberge le C.Q.F.D., le « Cercle de qualité du français dynamique », qui regroupe des linguistes, des traducteurs, des
enseignants et toutes personnes attentives à la langue pour trouver
notamment des substituts français aux anglicismes.

1. Tous les puristes n’ont pas cette confiance en l’action politique institutionnelle, comme le
montrent les réactions contre les réformes de l’orthographe (voir le détail dans le chapitre 4).

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Qu’est-ce que le purisme ? Définitions et circulation du discours puriste

Purisme ou non ? Au Québec, l’Office national de la langue française
diffuse régulièrement la terminologie alternative française dans les
domaines scientifiques, techniques et professionnels. La défense
devient novatrice. Et la recherche de la pureté s’assouplit et devient…
féconde.
Préserver et créer se conjoignent dans la réalité : l’association Défense
de la langue française, présidée par Jean Dutourd et comptant environ
3 000 membres, propose à la fois de « freiner l’invasion anarchique des
mots étrangers » et d’« enrichir le français pour l’adapter à la vie
moderne » (www.languefrançaise.org). La devise de l’association, « Ni
purisme ni laxisme », témoigne d’une adaptation des formes du discours puriste aux réalités langagières : « Quels que soient les attraits du
purisme, il faut avoir le courage, aujourd’hui, de ne pas l’exercer. C’est
hélas ! que le temps de paix est révolu », constatait l’académicien en
1997 à propos de la place du français face à l’anglais dans notre société
contemporaine. Et donc accepter notamment la création néologique.
Pierre Bénard, chroniqueur du langage au Figaro, soutient qu’« on peut
défendre “le bon français” et n’être pas un veau courant à toutes les servitudes. J’affirme même qu’on peut défendre le bon français par esprit
de liberté, par malice, par instinct rebelle » (p. 8-9). Et de louer malbouffe comme un « néologisme libérateur »… Le puriste serait-il anarchiste ?
Stratégie rhétorique certes, goût du paradoxe, que l’on retrouvera
dans la défense, par un grand nombre de puristes, du parler cru ou
argotique, nous y revenons plus loin.
On aurait donc tort de réduire le purisme à une simple position de
repli ou de défense. La purification n’emprunte pas nécessairement la
forme d’une chasse aux sorcières conservatrice mais peut aboutir, paradoxalement, à la néologie, traditionnellement suspecte aux yeux des
puristes (voir les approfondissements du chapitre 1). Saisir ce discours
est utile parce qu’il représente une pratique sociale commune : ce faisant, nous élargissons le spectre de ce que traditionnellement on
nomme purisme, et de fait, le cercle des puristes.
Si l’on accepte cette double image du purisme de conservation et de
transformation, l’idéal de pureté dépasse la seule ascèse de la langue
pour une attitude plus complexe.

2.1.2. De la recherche de la pureté
La recherche de la pureté de la langue, constante du discours puriste,
prend des formes diverses selon le contexte historique, politique et culturel. Reprenons encore une fois nos anglicismes : la lutte contre les
mots d’Outre-Manche s’inscrit dans la longue histoire des conflits militaires, politiques et culturels entre l’Angleterre et la France.
Actuellement le « militantisme anti-anglais » (titre d’un espace de discussion « bistro » sur le site Wikipédia) s’accouple parfois à un anti45

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Qu’est-ce que le purisme ? Définitions et circulation du discours puriste

américanisme politique, comme l’illustre cette discussion entre internautes à propos des conventions de nommage dans le domaine maritime :
Les IJN (Imperial Japanese Navy), INS (Indian Navy Ships), USS
(United States Ships), CSS (Confederate States Ships) et autres ont
été inventés par les « anglais » (Jane’s n’est-elle pas une encyclopédie
anglaise !?) donc je suis comme Bilou pour l’abolition de ces termes.

C’est anglais, donc à bannir ? Et l’un des intervenants sur le forum de
critiquer cette position systématique :
si c’est parce que « ça a été inventé par les anglais/américains », ça
sonne comme de l’anti-américanisme de base, et je trouve ça un peu
simpliste… (fr.wikipedia.org)

Parfois l’articulation du discours politique à la défense de la langue
prend des aspects plus inattendus : le journaliste Guy Konopnicki,
auteur du Manuel de survie au Front (1998), critique la manipulation
sémantique du terme immigration par le Front national. Il se livre à un
exercice de haute voltige en jouant sur le double sens du terme français
(l’identité française, être français versus la langue française, parler français) et prône, contre le FN, une défense… du français, à la manière
puriste :
Le premier geste de résistance doit être un geste de défense de la
langue française. Le français d’abord ! Le Front national entend nous
faire parler une autre langue […]. Il ne faut pas laisser la politique
sous une langue d’occupation. La langue française mérite d’être
défendue et reconquise en tant que défense indispensable contre la
crétinisation (Konopnicki 1998, en ligne).

En politique, la lutte contre la langue de bois ou contre les dérives du
politiquement correct rejoint les arguments du purisme concernant la
clarté et la transparence du langage : en politique ou chez les puristes,
il faut appeler un chat un chat…
On en vient à se demander si appeler un chat un chat n’est pas à
cause de sa netteté, de sa brutalité, vaguement discriminatoire ou
dévalorisant vis-à-vis de la gent féline. Et à se demander si on ne finira
pas par appeler ledit chat, ne serait-ce que par précaution, « félidé
domestique », « rodilardus simplex », « raminagrobis vulgaris », voire
« félin d’intérieur » ou que sais-je encore (Merle 2005, p. 16).

Comme le disait Peter Burke, la volonté de purifier la langue est donc
liée à des facteurs extra-linguistiques et ne prend pas toujours les
formes attendues : ainsi le purisme s’accommodera-t-il de l’enrichissement du vocabulaire ; ainsi la lutte pour la transparence du vocabulaire
politique (les puristes honnissent la langue de bois) n’est-elle pas l’apanage d’une droite conservatrice. Mais comment (re)définir le purisme,
au-delà de l’acception traditionnelle ?

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2.2. Une définition :
entre posture idéologique et pratique sociale
Dans sa définition canonique, le purisme relève, comme le dit le Trésor
de la Langue Française, d’« un attachement scrupuleux à la pureté du
langage ». Le terme, poursuit la notice, tend « à être péjoratif lorsqu’il
est excessif ».
En effet, qualifier un discours de « puriste » a un sens négatif, cela
signifie généralement que ce discours est conservateur voire obsolète.
Mais il y a plus. Le purisme est considéré comme un discours faux,
non scientifique :
Le purisme linguistique, la volonté de conserver à la langue une
forme immuable – identifiable en fait à une élite de lettrés – alors que
tout l’appelle à changer, est une attitude à la fois irrationnelle et
irréaliste (Yaguello 1988, p. 95-96).

Le purisme est « non fondé » parce qu’il relève du discours affectif,
parce qu’il exprime un sentiment (une norme subjective) par rapport à
l’usage de la langue : les spécialistes ne diront pas qu’ils sont amoureux
de leur objet d’étude, alors que les puristes se disent volontiers « amoureux » de l’idiome. Puristes contre linguistes, comme Idéologie contre
science ? Non. Pas si simple.

2.2.1. Du discours normatif
Dans son Catalogue des idées reçues sur la langue déjà cité, la linguiste
Marina Yaguello parlait des locuteurs ordinaires et de leurs attitudes à
l’égard de la langue. Elle en relevait trois :
– une attitude explicative (on établit un raisonnement pour expliquer
un emploi) ;
– une attitude appréciative (on aime ou on n’aime pas un mot) ;
– une attitude normative (cela se dit ou ne se dit pas en vertu de règles
établies), le tout formant, chez le sujet ordinaire, un ensemble d’idées
reçues et de préjugés sur la langue.
Et elle concluait :
Pour moi cette « linguistique spontanée » doit être combattue seulement dans la mesure où les préjugés, les simplifications, les idées
fausses qu’elle véhicule peuvent présenter un danger de nature idéologique, nuire à la compréhension de l’autre, donner des arguments
à toutes les formes de racisme, contribuer à l’obscurantisme
(Yaguello 1988, p. 14).

Les puristes font-ils partie des locuteurs ordinaires ? Souvent, ils sont
érudits, philologues mais pas seulement : les échanges nombreux sur
les bonnes et les mauvaises manières de parler que s’échangent les
internautes relèvent d’une linguistique « spontanée » sans que pour
autant tous aient, à des degrés divers, des connaissances poussées sur la

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langue. Les frontières entre cette linguistique spontanée et la linguistique savante ne sont pas si tranchées et l’intérêt est plutôt de montrer
leur articulation, via le concept polyvalent de norme.
En effet, les manifestations privées ou publiques du purisme se rapprochent de ce que le linguiste Alain Berrendonner a appelé le « discours normatif » (1982), que les linguistes élaborent également, même
s’ils ne s’affirment pas grammairiens. Toute société est régie par des
règles contenues dans des lois : en matière de langue, les normes, ce
sont les règles grammaticales (qu’en tant que locuteur natif on possède
intuitivement) mais aussi les usages et habitudes sociales et culturelles
attendus et valorisés par les membres d’une société.
On distingue alors une norme dite objective ou linguistique (ce qui est
régulier) et une norme subjective, évaluative, individuelle et sociale (ce
qui doit se dire). Celle-ci est la source de jugements de valeur qui sont
(parfois) linguistiquement « faux » mais souvent « vrais » du point de
vue de leur perception sociale.
Ainsi lorsqu’on parle d’accent « plouc » : les spécialistes en matière
d’accent diront que le « plouc » n’a aucune validité scientifique. Les
emplois spontanés recueillis ici et là montrent que l’adjectif stigmatise
toujours les accents régionaux (on trouve sur l’internet les accents breton, québécois, texan qualifiés de « plouc »), stigmatisation à laquelle se
superpose une dépréciation sociale : accent « plouc » est assimilé à
accent de « cul-terreux ». La notion d’« accent plouc » n’est pas scientifique (tout comme d’ailleurs celle d’accent « belge » ou « français »,
tant les variantes régionales sont nombreuses), mais elle correspond à
une analyse phonétique sauvage qui met le doigt sur une vérité sociale :
certains accents sont fortement dévalorisés dans la société (voir l’étude
de détail dans le chapitre 8).
La linguiste Évelyne Charmeux s’est amusée dans son ouvrage
Apprendre la parole (1996) à confronter, face à des formes de français
jugées déviantes ou fautives, les réponses des linguistes à celles des
puristes (ceux qu’elles nomment les intégristes du langage), ce qui
donne, face à la phrase suivante :
On l’aimait beaucoup, à cette pauvre bête
La réponse des puristes : la préposition à semble nettement de trop,
puisqu’il s’agit du complément non prépositionnel (on disait
« direct ») du verbe : on attendrait « on l’aimait beaucoup, cette pauvre bête ».
La réponse des linguistes : il s’agit d’une structure très courante dans
la région Midi-Pyrénées, où le complément direct de verbe est volontiers repris par un groupe nominal précédé de la préposition à : à
Toulouse, cette phrase n’a rien de gênant et peut être prononcée par
les Toulousains les plus cultivés (Charmeux 1996, p. 40-41).

Comment interpréter cette comparaison ? La position puriste privilégie la norme la plus régulière qui correspond à la norme valorisée
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socialement, alors que la position linguistique cherchera à décrire au
plus vrai la réalité linguistique.
On ne peut cependant pas dire non plus que la première position soit
fausse puisqu’elle se fonde sur une construction classique du verbe
transitif aimer, celle qu’on trouve mentionnée dans les outils linguistiques usuels que sont les grammaires, les manuels scolaires et les dictionnaires. Par contre, c’est la valorisation sociale 2 d’une forme au
détriment d’une autre qui caractérise le purisme alors que l’explication
linguistique s’attachera, sans prise de parti, à montrer les multiples
variations de la langue. Mais tous les linguistes ne sont pas sociolinguistes, beaucoup ne travaillent pas à partir de phrases recueillies dans
le parler ordinaire ou régional.
Le purisme s’est attaqué régulièrement et constamment, au long de
l’histoire de la langue, aux traits régionaux ; sur le plan pratique, il en
résulte une collation des particularismes linguistiques, régionaux et/ou
sociaux, même si c’est généralement pour les condamner. C’est l’alliage
de cette norme sociale à une norme subjective, pensée au plus près
d’une norme linguistique d’usage, qui caractérise le discours puriste.
Le puriste fait donc en partie œuvre de linguiste. Lorsque la sociolinguiste québécoise Marty Laforest critique les fausses croyances sur la
langue propagée par l’écrivain Georges Dor, elle stigmatise son comportement d’amateur-linguiste :
Dor se défend donc de faire une analyse scientifique dont il ne voit
pas la nécessité. Les nombreux exemples de parler québécois dont il
émaille son texte ont été glanés ci et là à la télévision, dans la rue ou
dans les centres commerciaux. Il dit les avoir retranscrits de mémoire
et en avoir enregistrés certains autres. Or, ce n’est pas en colligeant
au petit bonheur quelques bribes de conversation qu’on obtient des
données fiables sur la langue (1997, p. 18).

Cette pratique-là, il est vrai que le puriste s’en glorifie souvent : il est
celui qui, loin des amphithéâtres universitaires et des explications trop
revêches, serait à la fois plus près de la réalité sociolinguistique et capable de produire un discours compréhensible et éclairé sur les usages et
les manières de parler. Il reproduit un stéréotype courant sur les spécialistes de la langue : ceux-ci ne seraient pas capables de tenir un discours
compréhensible par tout un chacun. La question est donc portée moins
sur le savoir lui-même que sur la capacité du spécialiste à le transmettre : le puriste serait donc à la fois celui qui « sait » et celui qui peut
communiquer ce savoir, mais c’est aussi celui qui revendique le droit

2. Évelyne Charmeux déclare à ce propos que « les normes du fonctionnement de la langue
existent, certes, mais [qu’]elles ne sont pas linguistiques ; elles sont sociales et uniquement
sociales. C’est pourquoi on n’a pas fini de corriger les enfants sur ce point, mais en évitant de
préférence de leur dire que ce n’est pas français (ça l’est, et fort bien). Il faut simplement préciser que ce n’est pas admis socialement (ce qui est fort différent, et beaucoup plus exact) » (1996,
p. 44).

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pour chacun d’avoir un discours sur sa langue, ce que ne semblerait pas
prendre en compte le linguiste :
Et je me suis tenu à l’écart des travaux des linguistes et des sémanticiens car il me semblait déceler cette fois-ci dans la complexité de
leur démarche une volonté terroriste d’éloigner de leur champ d’investigation tous ceux qui ne sont pas vraiment des spécialistes
(Merlino 1978, p. 12).

Le problème fondamental des sciences du langage est bien là : elles
doivent nécessairement partager leur objet et donc, dans une certaine
mesure, tenir compte du savoir populaire tenu sur la langue par ses usagers.

2.2.2. Le purisme ou la linguistique d’amateur ?
Le puriste est-il un linguiste amateur ? Et tout linguiste amateur est-il
forcément puriste ? Le purisme relève-t-il de la linguistique populaire,
au sens où les sujets possèdent spontanément un savoir sur la langue ?
Cette linguistique des puristes, où se mêlent philologues, érudits et
gens de plume, rencontre la linguistique des profanes, du locuteur
ordinaire qui fait « preuve d’une identification très forte avec les idéaux
puristes » (Osthus 2004).
Le discours puriste mentionne les travaux savants des experts de la
langue, et ces derniers entretiennent des rapports, polémiques ou amicaux, avec eux : dans son pamphlet Le français, langue morte ? (1923),
André Thérive lance l’expression « crise du français » que le linguiste
genevois Charles Bally reprendra et discutera quelques années plus tard
(sur ce point voir l’ouvrage de Jérôme Meizoz, L’âge du roman parlant
1919-1939). Les membres imaginaires du Grammaire-club, dont les soirées d’âpres discussions linguistiques et puristes ont été publiées par
Jacques Boulenger et André Thérive, citent et contestent Léon Clédat,
Henri Bauche ou encore Michel Bréal, inventeur de la sémantique. Ce
dernier est cité positivement sous la plume d’Abel Hermant, puriste
patenté à la griffe dure : « Je suis fier et extrêmement touché d’avoir vu
le jour à une époque où est née une science grammaticale nouvelle et
où Michel Bréal a créé de rien la sémantique » (1928, p. 20).
Bienveillant aussi, notre observateur du langage qu’est Pierre Daninos
fait un clin d’œil aux « travaux gigantesques de ces deux professeurs de
faculté qui à l’aide de tables de fréquence et d’appareils enregistreurs
camouflés chez les commerçants veulent établir un dictionnaire de
mille mots » (1952, p. 99). On suppose qu’il s’agit de Georges
Gougenheim et d’Aurélien Sauvageot, à l’initiative du projet Le français
fondamental, qui consista en de multiples enquêtes montrant qu’on usait
d’un nombre restreint de mots, à l’écrit comme à l’oral. Enfin, l’écrivain Erik Orsenna, dont les ouvrages de linguistique « amusante » s’inscrivent dans la sphère du purisme, remercie la linguiste Danielle
Leeman : « Sans elle, les subtilités du subjonctif m’auraient depuis long50

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temps dévoré », déclare-t-il dans Les chevaliers du subjonctif (2004,
p. 181). Les frontières entre purisme et linguistique ne sont pas
étanches. Lorsque les grammairiens ou les linguistes, de façon dévoilée
ou sous un pseudonyme, animent des chroniques de langue dans les
journaux ou à la radio, ils font de la « linguistique ». Ils mettent en
avant ce qui intéresse tout puriste sommeillant en chaque locuteur : ils
pointent un petit fait de langue étrange ou un terme à la mode, ils cherchent à expliquer le tour ou son origine, ils participent de cette linguistique populaire, où l’on se cultive en s’amusant…
Sans doute sont-ce les spécialistes de la langue endossant l’habit prescriptif qui identifient avec le plus d’acuité les lisières communes entre
ces façons de tenir un discours sur la langue puisqu’ils se sentent souvent obligés de se définir en « ni-ni » : dans la préface du Français
contemporain (1937) du philologue belge Armand Bottequin, Albert
Dauzat situe le puriste « à égale distance du pédantisme, du purisme
outrancier et d’une acception passive des vulgarismes » ; s’exprimant à
propos du même ouvrage, le grammairien français Georges Le Bidois
loue « l’École de Belgique, celle des Deharveng et des Grevisse, plus
informée et plus intelligemment libérale que celle de nos “Puristes”
actuels d’ici » (lettre citée par Armand Bottequin dans l’avant-propos
de son ouvrage Difficultés et finesses de langage, 1945).
On affaiblira donc cette frontière forte entre « linguistes professionnels » – tolérants, compréhensifs et scientifiques – et grammairiens
amateurs – « les gendarmes des lettres », répressifs et vétilleux (pour
reprendre l’opposition de Marc Wilmet, 1997, p. 186), au profit d’une
vision plus mélangée des univers de discours linguistique, grammatical
et puriste. Le tout est de bien distinguer les strates de discours et de voir
que le savoir du puriste réside essentiellement dans son intuition sociologique (le langage est marqué socialement) et sa conséquence, son discours hyper-normatif, plus que dans son savoir linguistique (nous renvoyons aux chapitres sur le lexique, l’orthographe et la grammaire pour
une critique des positions puristes sur la langue et leurs conséquences
sur l’enseignement du français).

2.2.3. Le purisme comme pratique métalinguistique
En effet, le discours puriste ne relève pas d’une sphère sociale et discursive précise en raison des lieux et de la diversité des énonciateurs qui le
partagent ; il relève davantage nous semble-t-il d’un ensemble de
paroles et d’écrits dont le point commun serait celui du « discours tenu
sur la langue », ensemble qui se reconfigure, se réénonce, selon les
lieux où il circule. Les idéologies sous-jacentes portées par le purisme,
comme par exemple la fonction moralisatrice de la grammaire au
XIXe siècle ou la fonction civilisatrice de la langue dans le discours colonial, dépassent le strict rapport au langage, mais l’ensemble des dis51

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cours tenus sur la langue est un indéniable révélateur des sociétés
(Saint-Gérand 1999).
À la suite des linguistes grecs Rhéa Delveroudi et Spiros Moschonas
(2003), on définira le purisme linguistique comme une pratique métalinguistique particulière, caractérisée par une tendance axiologique
variable (entre célébration et dénigrement) et à dimension proscriptive. Pratique sociale courante et encouragée (voir plus bas les lieux de
diffusion), il est assimilable à un interventionnisme linguistique : le linguiste belge Jean-Marie Klinkenberg classe par exemple le purisme
dans l’« ensemble d’actions plus ou moins concertées dont le but est de
modifier le code linguistique ou ses conditions d’usage » (1994, p. 74).
Le discours puriste participe donc d’une régulation particulière de la
langue, qu’il s’agisse de pratiques individuelles ou d’activités collectives
et institutionnelles.

2.3. Quelques pratiques puristes :
évaluation, stigmatisation, proscriptions
Concrètement, que fait le puriste ? Par boutade, nous résumerons son
action à l’aide d’un verbe unique : il épingle. Il saisit un mot, une expression, une construction qu’il ressent comme « déplacé(e) » par rapport
à la norme, ensuite, pour filer la métaphore, il « monte en épingle » des
faits linguistiques. Enfin il se pose comme un révélateur, un dénonciateur, un défenseur, bref un homme de combat qui entend agir sur la
langue.
Le purisme superpose donc trois types de discours : d’abord le discours descriptif qui s’intéresse à la langue et à ses emplois, qui relève
des mots ou expressions nouvelles et s’interroge sur les emplois (ce qui
se dit) ; ensuite le discours normatif qui évalue, généralement négativement, les emplois de la langue et recourt aux outils tels la grammaire et
les dictionnaires pour déterminer le bon usage (ce qui doit se dire) ; enfin
le discours esthétique et idéologique, qui qualifie ou disqualifie les
emplois en fonction de critères de valeur comme la pureté, la clarté…
mais aussi en en appelant à des affects (aimer/ne pas aimer un mot par
exemple).
Le discours puriste est à la fois individuel et collectif, discret et public,
officieux et officiel, produit par des anonymes ou des instances légitimées : écrivains, académiciens, enseignants, administratifs, etc. Dès lors
il va se mouler dans les genres de discours autorisés selon les lieux où ils
sont tenus, mais pas toujours : le puriste aimera par exemple dire qu’il
tient un discours « en marge » ou provocateur, ce que montre son goût
pour une parole « pamphlétaire ». Discours de célébration ou de déploration, le purisme relèverait aussi en partie du genre dit épidictique,
genre de l’éloge ou du blâme. La citation-hémistiche élogieuse de
Nicolas Boileau dans son Art poétique, « Enfin Malherbe vint », en est un
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bel exemple. Le discours puriste s’est créé son panthéon de figures
illustres, de Joachim Du Bellay à Michel Déon en passant par Bernard
Pivot…

2.3.1. Une sociolinguistique spontanée
Le puriste décrit et adopte volontiers la figure du cueilleur de mots et
d’expressions : il pratique une « sociolinguistique spontanée ». Il est sur
le terrain et il note. Ainsi se présente Pierre Daninos dans Sonia, les
autres et moi (1952) : « Armé de mon magnétophone de poche, j’ai
entrepris hier un raid de basic french à travers Paris ». Jacques Merlino
dans Les Jargonautes banalise ce comportement consistant à écouter la
façon dont les gens parlent : « Tenez, il vous est certainement arrivé, et
je vous le souhaite moins souvent à vous qu’à moi, de vous attarder au
bistrot et d’écouter peut-être un peu trop, les conversations qui naissent
sur le zinc » (1978, p. 47).
Pierre Merle insiste sur le fait que tous les mots qu’il relève « ont été
pêchés dans les médias ou encore dans ces lieux de préciosité flamboyante et triomphante que sont les cafés réputés branchés et autres
bars plus ou moins littéraires, ou, disons, “discursifs” » (2002, p. 85). À
propos de discursif, on voit bien le glissement du discours descriptif au
discours évaluatif dans la prose de Pierre Merle. D’entrée de jeu, il évalue et stigmatise les endroits où il va relever, afin de le moquer, le français « précieux » contemporain. La description est mise au service
d’une entreprise de dénonciation et sera donc surévaluée comme l’illustre la tradition des titres des ouvrages puristes : Contre le massacre de la
langue française (André Moufflet 1931), Eh, la France, ton français fout le
camp (Jean Thévenot 1976), Le nouveau charabia, Les mots à la con (Pierre
Merle 2005).
Le discours puriste élargit donc le spectre des variations langagières,
instaurant avec elles un rapport paradoxal. En effet, il se méfie des
variations qui affectent le langage mais, parallèlement, il ne cesse de
relever les nouveaux mots et locutions, les termes à la mode et les
expressions branchées. Par ailleurs il aura tendance à valoriser les mots
anciens ou oubliés (donc les variations chronolectales ou historiques)
et les expressions populaires « authentiques » (donc certaines variations
sociales).
Cette description qui évalue est clairement revendiquée comme étant
en quelque sorte naturelle pour certaines personnes élues : dans son
ouvrage Xavier ou les entretiens sur la grammaire française, Abel Hermant
fait dire à l’un de ses personnages :
Je me pique, il est vrai, d’apercevoir des apparences qui échappent
aux yeux du vulgaire et je ne défends pas qu’on les interprète. Peu de
gens, au nombre desquels je me compte, sont capables de cette interprétation […]. Les individus les plus dissimulés se trahissent par leur
vocabulaire et par leur syntaxe ; à plus forte raison, les peuples, per-

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sonnes collectives, qui n’ont aucun pouvoir de dissimulation. Comme
on ne peut, d’autre part, penser sans le secours des mots, j’estime que
la science du langage est la véritable science de l’âme (1928, p. 20).

2.3.2. Une cartographie sociale « sauvage »
Le puriste stigmatise, il crée des portraits, généralement à charge, de
l’usage de la langue par les journalistes, les jeunes, les fonctionnaires,
les hommes et femmes politiques, tout en postulant un double, un locuteur identique, irrité comme lui par le mauvais usage des mots, par le
non-respect des règles de grammaire, par la décadence de la langue. Le
lecteur est pris à parti non pas comme l’un de ces « défaiseurs » de
langue mais comme un complice, en empathie avec la réaction de
défense ou d’attaque du puriste : « Vous aussi vous avez certainement
buté sur les subtilités verbales des footballeurs et leurs ailes de pigeon »,
assure le journaliste Philippe Vandel dans son Dico français/français
(1992).
De Robert Beauvais à Pierre Merle, on trouve sous la plume des
puristes une analyse à la fois personnologique et sociologique
« sauvage », qui mêle classes sociologiques (le bourgeois), anthropologiques (les femmes), politiques (le communiste). Leurs ouvrages proposent des types sociaux à travers leurs spécificités langagières, selon des
sous-catégorisations plus ou moins personnalisées, explicitées par les
auteurs eux-mêmes. Ils contribuent, sur un mode humoristique, à écrire
l’histoire de la langue, en consignant des termes, expressions, phraséologies, à la manière des linguistes et en les arrimant à des énonciateurs
paradigmatiques, faisant ainsi œuvre de sociolinguistes « populaires ».
L’historien et géographe académicien et critique André Siegfried disait
justement à propos de Pierre Daninos que l’« humour est un merveilleux instrument de sociologie » (cité dans la préface du Daninoscope,
1963, p. 6).
Dans son essai Contre le massacre de la langue française, André Moufflet
stigmatisait le langage judiciaire et administratif au profit du langage
des marins 3, plus vrai, plus pur, plus inventif. Mais aussi tous ces langages « issus de l’effort physique » :
Chasse, sport, jeu, automobile, athlétisme, autant de circonstances où
des besoins impérieux et ardents s’emparent de tout l’organisme, où
l’on voit naître des mots hardis, jaillir des locutions ingénieuses, où
l’image éclate avec la vie (1931, p. 436).

Lorsque Robert Beauvais pointe, dans son ouvrage Le français kiskose
(1975), « le kiskose de la duchesse » (essentiellement réduit au jargon
de la chasse) ou le « kiskose garagiste » (le garagiste dit caisse pour voi-

3. André Moufflet, à côté de ses activités de défenseur de la langue et de chroniqueur, avait
fait carrière comme administrateur des services centraux de la marine.

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ture et pissette pour le lave-glace), il montre les différences de « capital
linguistique » attachées à des pratiques professionnelles ou sociales particulières, sur un mode qui n’entend pas nécessairement valoriser l’un
au détriment de l’autre.
Les patois se voient aussi dotés d’une sorte de constitution populaire
positive. On retrouve dans la francophonie cette glorification du parler
régional rude et vrai : dans une étude sur les remarqueurs au Québec,
le linguiste Paul Laurendeau (1992) étudie l’ouvrage de Louis-Philippe
Geoffrion (1875-1942), secrétaire de la Société du Parler Français au
Canada, qui dédie l’un de ses ouvrages « à la chère mémoire de mon
père et de ma mère – bons et rudes laboureurs – qui m’ont appris les
vocables familiers hérités de nos ancêtres ». Cet ouvrage illustre un
« langage rude et vrai », un basilecte, « une langue de laboureurs, de
bûcherons, de mineurs peu soucieuse de norme ».
Dans cette analyse de classe, le purisme célèbre à la fois le langage
« noble », pour sa distinction, et le parler « trivial » pour sa transparence. La cartographie sociale se trouve ainsi brouillée, comme le montre bien cet extrait d’Un certain Monsieur Blot de Pierre Daninos. Quel
plus bel effet que l’aristocrate s’exprimant « vertement » ?
Excusez ma voix… Je suis un peu enroué ce soir : j’ai trop gueulé à
courre aujourd’hui…
Ce « trop gueulé à courre », trouvaille de génie vous situait aussitôt
son homme, féru de chasse, fusil notoire, aristocrate à bouton de la
plus vieille lignée, mais capable de rejoindre dans un très modern
style les couches plébéiennes en émaillant sa langue châtiée de
quelques mots bien sentis, et apte comme pas un à mêler les cinq lettres au Gotha (1960, p. 225).

Le purisme se rapproche d’une analyse sociologique, certes grossière
et stéréotypée, mais qui n’est pas exempte de pertinence.

2.3.3. Épingler, railler, monter au créneau :
petite stylistique du purisme
Épingler les variations contemporaines du langage s’accorde à une
dénonciation des stéréotypes de pensée et de discours, supposés l’apanage du mode de pensée bourgeois. Dans la lignée du célèbre dictionnaire de Flaubert, Le jacassin de Pierre Daninos (1962) est un modèle
du genre : il s’ouvre sur un inventaire des expressions toutes faites relatives aux stéréotypes culturels nationaux (le mépris de la mort nippon ; les
grands pieds des Anglaises, la parole des diamantaires anversois, la force des
Turcs), ou régionaux (les Corses vindicatifs, les Alsaciens cabochards…) ; se
poursuit par la dénonciation des stéréotypes sociaux (les fonctionnaires
j’menfichistes, les magistrats corrompus, les instituteurs communistes, les médecins charlatans…). Il mêle ensuite relevés des praxis stéréotypiques prescriptives (vérifier son addition, se méfier des romanichels, avoir ses pauvres,
avoir fait son service militaire…) et proscriptives (ne pas montrer du doigt, ne
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pas abuser des bonnes choses, ne pas téléphoner pendant un orage, ne pas fumer
à jeun…). Il se clôt par des listes lexicographiques (particularités du langage courant, mots qui ne demandaient qu’à bien faire et qui ont mal tourné),
des réflexions sur l’évolution sémantique (les automatismes et généralités
du langage courant, notamment sur le mode du « si l’on vous dit… » et qui
sont constitués de lexies toutes faites du type « preuve : souvent éclatante… »).
Stigmatiser se fait sur le mode tantôt bon enfant, humoristique, parfois plus ironique ou railleur, tantôt sur un mode virulent. Le puriste se
fait volontiers pamphlétaire, ce qui relève d’un certain ordre naturel du
discours : la déploration et l’indignation, tout comme le ton prémonitoire ou l’absence de nuance, caractérisent à la fois le genre pamphlétaire et le discours puriste. Jean Dutourd (1977) n’affirmait-il pas qu’il
se ferait « hacher menu » pour défendre le subjonctif imparfait ?
Formules rapides, condensées, ellipse du raisonnement, sens de la
formule et de la pique, métaphore parlante, tels sont les traits stylistiques du discours puriste, parfaitement illustrés par cet extrait des
Soirées du Grammaire-Club :
Quel meilleur exemple en serait donné, que le style politique, sinon
le style philosophard ? Solutionner des tractations au moyen d’agissements
conformes aux directives ou tels autres exemples fameux, ce ne sont pas
des expressions mais bien des hypocrisies, des ambages, pour ne
point étreindre le contour du réel ; bref c’est le contraire d’un langage digne de ce nom ; c’est un jargon tout fictif, c’est du « javanais »
comme on dit à Belleville. Il y a certes de ces jargons dans les meilleurs styles : nos vieilles métaphores usées en relèvent ; nous les avons
héritées de la préciosité. Racine n’en est pas exempt ; le comice agricole d’Yonville en retentit. Parfois elles ont du charme, surtout quand
on les réalise à demi ; dans l’ensemble, elles sont la gale du langage.
Gale incurable… (Boulenger, Thérive 1924, p. 162).

Conséquence stylistique de l’idéal de pureté : la métaphore nourrit
l’ensemble des images utilisées dans le discours puriste, qui s’articulent autour de trois thèmes principaux. D’abord la perte ou la chute
morale à travers les termes de décadence, dépravation, déchéance, avilissement, souillure… dont il s’agit de laver la langue ; ensuite la maladie
transmissible (épidémie, contagion, contamination) combinée à un hygiénisme remédiateur : il faut soigner la langue ; enfin le domaine militaire,
de la défense au combat en passant par la défaite, le massacre : il faut entamer la résistance ou la reconquête.
Le ton pamphlétaire s’illustre notamment par les invectives lancées à
l’égard de tous ceux dont les usages manifestent un danger pour la
langue toujours « maltraitée » : les beaux parleurs (Pierre Bénard, chroniqueur de la rubrique « le bon français » dans Le Figaro), les jargonneurs
ou jargonautes (jeu de mots dû au journaliste Jacques Merlino), les naufrageurs, les massacreurs, les malfaiteurs, les illettrés (André Moufflet), les
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vilaines gens (Jean Thévenot), les phraseurs transcendants de bistrots (Pierre
Merle), etc.
Le discours puriste se caractérise par une forte axiologie (ce qui se dit,
ce qui ne se dit pas) qui rejoint le bon usage et entend respecter une
stricte économie des échanges linguistiques, où on évalue celui qui parle
selon sa maîtrise de la langue, sous l’angle de la richesse lexicale et de la
correction grammaticale. C’est un discours normatif qui use d’arguments esthétiques (beau/laid), politiques (langue de la liberté), linguistiques (clarté de la langue), métaphoriques (langue en bonne santé).
Le discours puriste se démarque cependant du discours normatif
conventionnel, celui des grammaires, par son caractère volontiers polémique, sa nostalgie et sa rhétorique de la déploration ou du combat, sa
visée assumée de prescription ou de censure. En outre, il n’hésite pas à
choisir la voie de l’émotion, du sentiment ineffable d’appartenance de
sa propre langue, inscrit au plus profond de nous et qui ne relèverait
pas de la raison.

2.4. La circulation du discours puriste
Où se tient le discours puriste ? Dans quels lieux et sous quelle forme
circule-t-il ? Y a-t-il des endroits et des modèles privilégiés où et par lesquels il s’énonce ?
Qui sont ces puristes qui sifflent la langue ? Notre définition large du
purisme comme une pratique métalinguistique particulière donnet-elle encore les moyens de dire qui est puriste et qui ne l’est pas ? Si en
chacun de nous sommeille un régulateur des usages, comment identifier le puriste ?
Le discours puriste a emprunté une variété de formes orales ou
écrites au long de son histoire : remarques sur la langue, dialogues
socratiques, pamphlets, citations, conversations ordinaires, dictionnaires et autres précis, grammaires, chroniques de langues, courriers
des lecteurs, cartes blanches, recommandations institutionnelles, interventions orales et interviews à la radio et à la télévision ou sur les
forums, chats, blogues de l’internet…
Classons-les selon les attitudes diverses manifestées à l’égard de la
langue, de l’interdiction à la célébration. Leur caractéristique est de
constamment mêler les discours de type savant et de type populaire, ce
qui favorise la circulation du purisme, entre norme objective et norme
subjective.

2.4.1. Des ouvrages pour prescrire et proscrire :
défendre la langue
Ouvrage-patrimoine de la langue et du purisme, Les remarques sur la
langue française de Vaugelas s’énonçaient sur le mode suivant :
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À propos de pas & point
Ces particules oubliées aux endroits où il les faut mettre, ou mises là
où elles ne doivent pas estre, rendent une phrase fort vicieuse, par
exemple si l’on dit, pour ne vous ennuyer, je ne serai pas long,
comme parlent et écrivent presque tous ceux de delà Loire, c’est tresmal parler, il faut dire pour ne vous point ennuyer […]. Or de savoir
absolument, quand il faut le mettre, ou ne le mettre pas, il est assez
difficile d’en faire une règle générale. Voicy ce que j’en ay remarqué… (Vaugelas 1934 [1647], p. 405).

La formule ce qu’il faut dire est immédiatement corrigée par il est assez
difficile d’en faire une règle générale… « Vaugelas décrivait, en cela il était
linguiste parce qu’il avait recours au jugement d’acceptabilité
spontané » (Yaguello 1988, p. 97). Mais la postérité l’a fait puriste, par
le privilège qu’il a accordé à l’usage de la cour. Et le ce qui se dit est
devenu dire et ne pas dire : ce mode-là rejoint celui des manuels de savoirvivre, faire et ne pas faire.
Ces manuels, qu’ils soient de politesse, de convenance ou de bonnes
manières, participent de la « civilisation des mœurs » (selon les termes
du philosophe Norbert Elias) ; on y trouve toujours un passage, chapitre ou paragraphe consacrés au bien dire, au bien écrire, à l’art de la
conversation selon les situations de la vie sociale et les normes du temps
en vigueur (voir plus loin nos remarques sur les anti-dictionnaires, antimanuels de convenance et de politesse). Le Guide des convenances de
Liselotte, par exemple (éd. revue de 1931), demande que dans les
conversations lors d’un repas on supprime « les propos inconvenants »,
tout comme dans la correspondance on proscrive les « expressions trop
familières » (p. 299). Le guide insiste aussi sur l’indispensable
« connaissance de l’orthographe et les règles de la grammaire » (ibid.).
Les convenances et bonnes manières de Berthe Bernage (1948) relève des
expressions à éviter ou à « n’employer jamais » : Il est venu avec sa dame
et ses deux demoiselles ; Comment va votre dame ? (p. 48) ; dites mêler les cartes
et non pas battre (p. 122). Le Guide marabout du savoir-vivre (édition de
1951) consacre un petit passage aux expressions à proscrire dans les
présentations (« On ne dit pas de sa fiancée “ma future”, ni “ma promise” », p. 75) et liste un ensemble hétéroclite de faits langagiers (cuirs,
pataquès, fautes de syntaxes, de genre, expressions populaires, etc.) à
ne jamais dire :
On ne dit jamais

On dit

J’vas vous dire
C’est moi qui a venu
Un azalée
La chose que j’ai besoin

Je vais vous dire
C’est moi qui suis venu
Une azalée
La chose dont j’ai besoin

Ce modèle rhétorique sera très productif. Les ouvrages rédigés par
des anonymes érudits ou des savants réputés sont légion et se divisent

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en une façon proscriptive (on pense aux fameuses Chasses aux belgicismes
et autres Dictionnaires des locutions vicieuses) et une façon méliorative.
Qu’ils se nomment préservatif, manuel ou dictionnaire, ces ouvrages supposent que bien dire n’est pas une disposition naturelle :
Le public s’imagine généralement que bien dire est un don de nature
où l’étude n’entre pour rien ou presque rien. C’est là une erreur :
bien dire est un art qui a sa technique, et une technique assez compliquée (Jeanne Tordeus, Manuel de prononciation, revu et augmenté par
Marie de Nys, Bruxelles, s.d.).

Ces relevés de termes, d’expressions ou d’accents marqués au fer
rouge du mauvais usage sont révélateurs car ces remarqueurs et prescripteurs de la bonne langue épinglent le français qui se parle, les
expressions à la mode, les prononciations régionales : ils sont aussi,
malgré eux, des gardiens de la mémoire de la langue « non correcte ».
Par exemple, le philologue belge Louis Remacle publie en 1969 un
traité d’Orthophonie française, sous-titré Conseils aux wallons, qui nous en
apprend beaucoup sur la prononciation et l’intonation régionales.
Les grammaires scolaires ont également usé de cette rhétorique proscriptive : la fameuse grammaire de Noël et Chapsal parue en 1823
contenait un chapitre « dites/ne dites pas » qui listait un grand nombre
de « fautes » de prononciation (par exemple lincueil pour linceul) ou
d’autres cuirs (voix de centaure pour voix de stentor cité par Marcel Cohen
1970). Le modèle canonique du Bon usage de Maurice Grevisse et
André Goosse (la première édition a paru en 1936) a progressivement
tenté de concilier description et prescription. La dernière édition
(2007) redéfinit la norme et l’objectif du grammairien, et adopte, face
aux régionalismes, une attitude souple : « Le grammairien peut ambitionner de distinguer dans cet usage ce qui est général […] ou ce qui
est rare ; ce qui est néologique, vieilli, archaïque ; ce qui est régional »
(p. 25). La rhétorique prudente en dit long sur la manière de ne pas
vouloir être considéré comme un censeur de la langue mais de pouvoir
signaler que toute variété n’est pas standardisée : en effet un signe spécial (°) indique « telle façon de parler, jugée tout à fait légitime par les
Québécois, mais inconnue des autres francophones » (p. 26), et d’insister sur le fait que ce signe n’est ni une marque d’infamie, ni un panneau d’interdiction.
Le discours grammatical comme guide de survie des particularités
classantes de la langue ?
Rester sur le fil de la description, sans retomber dans la proscription :
le puriste, gardien excessif de la langue, module sa rhétorique conservatrice (dire/ne pas dire) pour une rhétorique injonctive plus positive
(améliorer, enrichir).

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2.4.2. Des ouvrages pour s’améliorer et s’enrichir :
étendre la langue
Maîtriser la langue alors qu’elle est sans cesse éreintée par de mauvais
diseurs… Et puis, le français, c’est bien connu, est une langue difficile,
voire retorse… Préjugé tenace.
Au rappel incessant de la norme s’ajoute un souci de perfectibilité :
mieux dire et parfaire sa connaissance de la langue en enrichissant ou
nuançant son vocabulaire, en évitant les confusions ou en déjouant les
pièges de la syntaxe. Ou encore bonifier son orthographe ou sa ponctuation et éviter les pléonasmes, barbarismes, solécismes et autres locutions vicieuses. Quelques exemples récents Évitez de dire… Dites plutôt
(2003), 500 fautes d’orthographe à ne plus commettre (2004), 1 000 fautes
d’orthographe à ne plus commettre : les verbes (2006), tous rédigés par
Bernard Laygues, journaliste, ancien correcteur et membres du jury des
Dicos d’or, et publiés dans la collection éponyme de Bernard Pivot ;
Orthographe : trucs et astuces par Jean-Paul Colignon, « instituteur et magicien », indique la quatrième de couverture (2003), ou encore
L’orthographe c’est ludique (2003) par le même auteur ; Enrichir son vocabulaire, jeux et leçon de style par Jean Lambert (1998), avec ce commentaire d’un lecteur invité à donner son avis en ligne : « C’est un livre
super bien écrit et très compréhensible ! J’ai fait de super progrès. Je le
conseille à tous ceux qui veulent enrichir leur vocabulaire ».
Sur un mode plus ludique, on trouve le Vous me la copierez 300 fois !
L’art d’accommoder une phrase de Yak Rivais, auteur pour la jeunesse mais
également de toute une série d’ouvrages ludiques sur la langue et la
littérature dont une Grammaire impertinente (1989), qui a essaimé
puisqu’en 1992, Jean-Louis Fournier publiait à son tour Grammaire française et impertinente ainsi présentée sur le site Amazon :
Voici une grammaire impertinente qui réunit l’ensemble des règles à
suivre pour dire et écrire correctement bêtises et grossièretés. Des
personnages inhabituels dans un livre de grammaire – un condamné
à mort, un gangster, un commandant de bord aveugle… – nous enseignent l’usage des prépositions et des conjonctions et conjuguent avec
aisance le subjonctif imparfait des verbes les plus délurés…

Le discours sur l’insuffisante maîtrise du français et sa relation à
l’échec scolaire favorisent bien entendu cette course à la remédiation.
Améliorer son français écrit ou nourrir son français pour « maintenir son
français en bonne santé » (site http://cursus.cursus.ed/), des premiers
manuels de savoir dire aux nombreux sites internet, est une activité
abondamment pratiquée, sur un mode scolaire et contraint ou, au
contraire, de façon spontanée et ludique.
Prenons un exemple illustrant particulièrement cette évolution rhétorique, celui de l’attitude à l’égard des variétés régionales du français
hors de France.
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Lorsque le jésuite Laurent Chifflet au XVIe siècle publie son Essay
d’une parfaite grammaire de la langue française, il « inaugure une pratique
puriste qui l’amenait à excuser les Flamands apprenant le français
d’être la victime de mauvais maîtres » c’est-à-dire influencés par les
français régionaux et populaires. En effet régionalismes et français des
classes basses sont assimilés (voir Klein, Lenoble-Pinson 1997 et ici
même dans le chapitre 8 sur les styles sociaux). Et le proscriptif est la
règle. Les tournures dites « impropres » sont traquées, même si la plupart se relèvent dans les tours populaires du français de France (comme
la fameuse faute aller au coiffeur relevée comme un belgicisme alors
qu’elle est plus généralement marquée comme français populaire) : les
Chasse et nouvelle chasse aux belgicismes sont des ouvrages à succès, couronnés par l’Académie française (voir le développement sur les belgicismes
dans le chapitre 6 sur le lexique).
Progressivement, l’inventaire comparé se substitue à l’éviction de
mots suspects, les belgicismes peuvent être « de bon aloi » (titre de l’ouvrage d’Albert Doppagne, lui aussi récompensé par l’Académie française) et le souci de ne pas accorder de valeur dépréciative aux particularités lexicales est souligné, comme dans l’introduction à l’ouvrage
collectif Belgicismes : inventaires des particularités lexicales du français en
Belgique (1994) 4 :
Notre dessein est purement descriptif. Nous relevons, sans porter de
jugement, aussi bien des dénominations officielles comme bourgmestre, que personne ne s’avise de critiquer, que des emplois suspectés
d’incorrection, comme certains emprunts aux dialectes romans ou
flamands (p. 5).

Par ailleurs continuent de circuler l’idée d’une particularité culturelle liée à un usage spécifique de la langue et celle de « l’insécurité linguistique » du belge, avec son accent, ses septante et ses nonante, les stéréotypes véhiculés par les « blagues » (le belge idiot, lent, etc.). Cette
spécificité se transforme en revendication identitaire plus ou moins sur
le ton de l’autodérision (« Apprendre le belge, je parle belge et alors ? »
sur le site frites.be ou « Le lexique du parler belge » en ligne) ou de
l’exotisme linguistique (« j’aime la manière dont les Belges parlent »).
Quelques exemples :

4. La correction de la langue, en Belgique dite terre sacrée des grammairiens, a des conséquences sur la littérature, entre classicisme et respect strict de la langue et surenchère verbale
pratiquée par ceux qu’on nomme « les irréguliers du langage » : les néologismes du poète Henri
Michaux (les poèmes intitulés meidosems) ou ceux, plus calembouresques, de l’écrivain JeanPierre Verheggen, auteur du Degré Zorro de l’écriture. « La Belgique compte à la fois beaucoup d’irréguliers du langage et beaucoup de grammairiens ; cela résulterait d’une cause unique, ce
qu’on appelle volontiers aujourd’hui l’insécurité linguistique, alors qu’un Parisien ne doute
jamais » (Goosse 1995 sur www.julos.be).

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Le lexique du parler belge : pour optimiser son intégration […], à
connaître pour ne pas être traité de fransquillon (français, francophone au beau parler) – (Le-Lexique-du-parler-belge.html).
25 avril 2007
“Houit”
Bonjour à tous,
Un petit cours de prononciation belge aujourd’hui. Répétez après
moi ! :
“houit”, “houit”, “houit”…
Mettez bien les lèvres en cul-de-poule pour avoir le bon son !
Encore ! :
“houit”, “houit”, “houit”…
Et maintenant, plus difficile :
“de l’houile”, “de l’houile”…
Amusez-vous bien ! (aietben.blog.lemonde.fr).
J’adore l’accent belge ! Je sais pas pourquoi alors qu’il n’est pas sexy
pour deux sous, j’adore entendre des belges parler, je sais pas leur
façon de prononcer les R, leurs expressions que je trouve drôle, moi
pauvre français, enfin bref (blackninja.canalblog.com).
Mariée à un belge (mais non belge moi-même) je me suis rapidement
acclimatée aux « nonante » et « septante » mais alors, pour les torchons et les essuies, j’y arrive pas ! C’est pas grave : on se comprend et
cela permet de régulières mises à niveau ! En tout cas, merci à la
Belgique de m’avoir donné un si gentil mari (www.frites.be).

C’est aussi sur un fond d’exotisme ludique et de stéréotypes ethniques que se popularise le « français d’Afrique », par exemple sur le
site de TV5 monde, le Taxi brousse. On propose de découvrir des expressions qui « viennent fleurir le jardin coloré de la langue française » :
parmi d’autres, « une tortue bon-dieu » sert à désigner, à la Réunion,
une coccinelle ou l’expression « elle a avalé des comprimés » est utilisée
pour dire au Mali qu’une femme est enceinte.
La question de la variété garde des allures plus polémiques au
Québec : « parler de la langue y est un véritable sport national »
(Laforest 1997, p. 9). S’affrontent des conceptions opposées sur le
« français du Québec », variété dialectale ou langue à part (le québécois
ou le québécien). Quand il ne s’agit pas de promouvoir ou de dénigrer
les « idiomes » comme le joual, le chaouin ou le magoua, conçus tantôt
comme des niveaux de langue populaire, des langages parlés classants
(un sociolecte) tantôt comme des signes d’identité culturelle, mais
aussi comme de mauvaises langues : « Le joual est une sous-langue : il
est par nature, confusion, appauvrissement, privation, désagrégation
[…] le joual c’est le français ébranlé », déclare Pierre Chamberland
dans Les Lettres nouvelles (1967, p. 183).
Les discours à l’égard du « bon français » et de la norme restent donc
un domaine sensible et l’on va retrouver un discours proscriptif (éviter
les québécismes vulgaires, ce qui montre des distinctions subtiles régies,
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encore une fois, par les registres de langue), déploratif et polémique :
les pamphlets des écrivains comme Georges Dor qui fustigent ces variétés suscitent des réactions vives dans le monde des linguistes, comme le
recueil États d’âme, états de langue paru en 1997.
Les attitudes de la société à l’égard des variétés du français sont donc
à géométrie variable selon les enjeux politiques qu’elles soulèvent. Elles
ne sont pas nécessairement considérées comme une source d’enrichissement, mais l’évolution du regard porté sur ces variétés, de l’expatriation de la langue nationale vers le retour au giron au nom d’un français
« bigarré », témoigne d’un changement de paradigme dans le discours
sur la langue dans son ensemble : la variante y a droit de cité, même si
elle est encore et toujours évaluée.

2.4.3. Des ouvrages « plaisants » aux blagues :
la détente par la langue
À côté de ces ouvrages qui visent à maintenir les interdits linguistiques
ou, au contraire, à affermir sa maîtrise de la langue, il existe toute une
série de livres visant à distraire le lecteur tout en l’instruisant. Nous
avons déjà cité les essais humoristiques de Yak Rivais ou ceux de JeanLouis Fournier. Dans ce champ des « ouvrages plaisants sur la langue »,
on rencontre des dictionnaires de mots qui n’existent pas, des grammaires loufoques ou féériques, des essais au ton plus ou moins rageurs,
des recueils de perles, mi-persiflantes, mi-amusantes…
Mais ces livres-là, parfois écrits par des spécialistes de la langue
comme les lexicographes, relèvent-ils du purisme ?
Ces publications, si humoristiques soient-elles, rappellent la norme,
même si elles s’amusent à la subvertir, et dénoncent, qu’il s’agisse de
tics de langage, de mots superfétatoires ou d’expressions fautives. En
cela, elles rejoignent notre halo du discours puriste qui peut adopter
un ton plus ou moins plaisant ou sarcastique. L’humour se met au service d’une sociologie spontanée. Les ouvrages déjà cités de Pierre
Daninos, Jean Thévenot, Jacques Merlino, Pierre Merle, Robert
Beauvais en sont de beaux exemples, sur le mode « apprendre en
s’amusant », ce que pointe leur paratexte publicitaire : « Ce livre nous
montre avec humour et férocité à quel point parler ne veut plus rien
dire », peut-on lire sur la quatrième de couverture des Jargonautes de
Jacques Merlino, alors que celle du Français kiskose de Robert Beauvais
nous présente un ouvrage « parfaitement documenté, utile et merveilleusement drôle ».
Plus largement, les petits recueils sur la langue publiés dans la collection « Points virgule », s’ils n’adoptent pas nécessairement la posture
puriste, la rejoignent dans la diffusion d’un « gai savoir » sur la langue :
les ouvrages des linguistes Alain Rey et Marina Yaguello y côtoient ceux
de Pierre Merle. Une linguistique pour grand public adopte également
des formes classiques comme celle du dictionnaire alphabétique, que
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les puristes prisent régulièrement. Le mode de diffusion éditoriale
englobe donc le discours linguistique et le discours puriste.
Si le puriste stigmatise les mots « nouveaux » diversement disqualifiés
(mots moches, dans le vent, à la con, etc.), comment traiter les dictionnaires (sur support papier ou électronique comme le Dicomoche sur
www.dicomoche.fr) de toutes sortes qui oscillent entre amour de l’archaïsme et création néologique ? D’un côté, le Petit dictionnaire des mots
rares de Thierry Prellier (2002) ou les Turlupinades et tricoteries : dictionnaire des mots obsolètes dans la langue française d’Alain Duchesne (2004) ;
de l’autre Le dictionnaire des mots qui n’existent pas (de Jean-Loup Chiflet
et Nathalie Kristy, paru en 1992), le célèbre Fictionnaire illustré d’Alain
Finkielkraut (éd. 2006) et sa célébration des mots-valises, les Mots et grumots de Marc Escayrol qui poursuit la même veine ; Le dictionnaire des
mots qu’il y a que moi qui les connais de l’acteur Jean Yanne (2000) ; les
« Baleiniés » ou Dictionnaire des tracas (par Christine Murillo, JeanClaude Leguay et Grégoire Oestermann 2003-2005), trois recueils de
mots inventés pour désigner les tracas de la vie quotidienne et que le
langage avait oublié de nommer (voir les exemples donnés dans le chapitre 6 sur le lexique).
L’amour des mots rares et anciens trouve naturellement sa place dans
le discours puriste par ses accents nostalgiques. Mais la création néologique ludique, qui se distingue du harponnage systématique des mots
de trop, relève d’un affect (jouer avec la langue donne du plaisir) et
atteste d’une maîtrise de la langue (enrichir le vocabulaire par accouplement morphologique et étymologique plus ou moins fantaisiste)
ainsi que d’un art rhétorique (formule ramassée, définitions humoristiques) : « Rétrograd = ville de Russie dans laquelle Vladimir Poutine a
décidé d’exiler les communistes qui veulent rétablir l’ancien régime
soviétique » (Mots et grumots sur www.escayrol.com).
Pour clore sur la dimension ludique du langage exploitée dans une
veine puriste, nous mentionnerons les blagues et les bons mots sur la
langue. Il existe un réservoir d’anecdotes, d’histoires drôles et de
piques qui reposent sur des figures et des savoirs linguistiques : elles
proviennent d’un fonds commun lié à des pratiques et au monde de
l’enfance (les blagues dans les papiers d’emballage des carambars, bonbon panthéon des souvenirs d’antan, les blagues de Toto) ou d’un
patrimoine culturel largement partagé où les épigrammes voisinent
avec des aphorismes mémorables.
Des histoires drôles bien connues mettent en scène des figures historiques du monde de la langue et des lettres (voir dans le chapitre 5
consacré à la grammaire la plaisanterie concernant le grammairien
Nicolas de Beauzée) :
Monsieur Littré, Émile pour les dames, les appréciait beaucoup. Un
jour sa femme rentra dans le bureau de son mari, qui se trouvait avec
la bonne, en tenue lui d’Adam et elle d’Ève, occupée à faire ce que
nature commande de faire en telles occasions. Sa femme très digne,

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s’écria : Je suis surprise ! – Non, la corrigea-t-il, c’est nous qui sommes
surpris. Vous êtes étonnée (attribué à Littré site www.2mots.fr)

Un corpus de blagues et plaisanteries diverses superposent usage
métalinguistique et/ou méconnaissance de la langue (manque de vocabulaire par exemple 5) ou jouent sur les registres de classe, commandant par exemple l’euphémisation par métaphore, comme dans la
longue mais savoureuse blague de Mme la marquise de ChèvrefeuilleBeaugentil :
Mme la marquise de Chèvrefeuille-Beaugentil donne ce soir un dîner.
Ses convives arrivent en couple, sauf une amie qui lui dit : « Très
chère, Pierre-Henri est grippé-grippé, il regrette vivement de ne pouvoir m’accompagner ». Ce que Mme la marquise de ChèvrefeuilleBeaugentil regrette vivement mais qui n’altère point sa bonne
humeur. On passe rapidement à table, et là, ô drame, Mme la marquise de Chèvrefeuille-Beaugentil compte les commensaux ; ils sont
treize, ce que sa superstition lui commande de ne pas accepter. La
très chère amie venue sans son époux se sentirait presque coupable,
mais Mme la marquise de Chèvrefeuille-Beaugentil a une idée lumineuse : « Mes chers amis, nous ne pouvons partager ce modeste repas
sur ce chiffre 13. Je propose que nous invitions à notre table mon jardinier, Firmin. Vous verrez, il sait très bien se tenir, et nous ne pourrons que nous réjouir de sa présence ». Tout le monde félicite Mme la
marquise de Chèvrefeuille-Beaugentil pour cette merveilleuse solution, et voilà Firmin installé à la table distinguée. Le repas se passe
fort bien, Firmin mange mais pas trop, et évite de discourir, se
contentant d’acquiescer aux différents propos par des sourires discrets. Arrive le dessert et voilà que Mme la marquise de ChèvrefeuilleBeaugentil s’adresse à lui : « Firmin, je vous en prie, veuillez avoir
l’obligeance de me faire passer les fruits de Vénus… ». Les fruits de
Vénus ? Firmin ne comprend pas, et choisit de faire la sourde oreille.
Mais Mme la marquise de Chèvrefeuille-Beaugentil réitère sa
demande : « Firmin, vous ne m’avez peut-être pas entendue, je vous
demande de me faire passer les fruits de Vénus… Voyons, hâtezvous… » Firmin doit confesser tout rouge qu’il ne sait ce que sont les
fruits de Vénus. Et la marquise, « Ben voyons, Firmin, mais les
oranges »… Alors Firmin, sur un ton de politesse extrême : « Mme la
marquise de Chèvrefeuille-Beaugentil, je vous en prie, veuillez avoir
l’obligeance de me faire passer les couilles de Jupiter… ». Mme la
marquise de Chèvrefeuille-Beaugentil est offusquée mais feint de ne
pas entendre la question et tente de relancer la conversation. Mais
Firmin, très sûr de lui : « Mme la marquise de ChèvrefeuilleBeaugentil, vous m’avez très bien entendu, je vous demande de me
faire passer les couilles de Jupiter »… Et devant la table interdite :
« Ben oui quoi, les figues… » (recueil personnel).
5. La maîtresse demande de construire une phrase avec un adjectif épithète. Nicolas lève le
doigt : « aujourd’hui il pleut, épithète demain il fera beau » (trouvé sur le site www.langue
française.net)
Pourquoi le mois d’Août porte-t-il un chapeau sur le U ? (site www.le-carambar.org)

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Il existe également dans le corpus puriste un stock important de bons
mots d’auteurs célèbres, prêts à citer, qui relaient encore les figures des
défenseurs de la langue ou de l’esprit français, et des recueils de perles
glanées dans la presse ou les documents administratifs. Quelques exemples entre mille :
– Les mots qui font fortune appauvrissent la langue (Sacha Guitry)
– Je vous écrirai demain sans faute. Ne vous gênez pas, répondis-je,
écrivez moi à votre ordinaire (Rivarol sur www.languefrançaise.net)
– « Certains malades se raccrochent à la moindre lueur d’espoir ». J’ai
bien essayé de ma raccrocher à la lueur qui traverse mon bureau,
mais je me suis cassé la figure (site du Dicomoche).

Enfin les sites internet ironiques abondent. Celui du Garde-mots possède une rubrique humour où l’on peut participer à un concours
d’onomatopées : il s’agit d’en créer et de les accompagner « d’une définition poétique ou humoristique ». Un exemple : « Outch. Plainte du
camembert quand on l’assassine avec un tisonnier incandescent ».
Dire, ne pas dire, améliorer, enrichir, jouer avec la langue : ces activités sociales voire mondaines se retrouvent à des degrés divers dans l’institution scolaire où se collettent les normes sociales, esthétiques, langagières et grammaticales. Comment se négocient ces pratiques ? Le
français scolaire n’est-il pas toujours, quelque part, celui idéalisé par les
puristes ?

2.4.4. Un lieu crucial : l’école ou l’idéal égalitaire via la norme
Achille, 4 ans, reprend sa mère qui lui a répondu machinalement
ouais : « On dit pas ouais on dit oui ». Ce petit censeur n’a-t-il fait que
répéter une injonction scolaire ? Ce mode d’énonciation proscriptive
fait partie du discours classique de l’école mais s’arrime en fait à une
pratique métalinguistique précoce :
L’étude empirique pionnière de L. Gleitman et al. en 1972 a montré
que les enfants de deux ans ont déjà des réactions métalinguistiques
rudimentaires : ce sont de petits grammairiens. […] L’activité métalinguistique de l’élève est une activité d’apprentissage qui se déroule
en classe, qui lui fait produire des commentaires sur la langue, le discours, la communication… (Paveau 2005, p. 99-100).

L’enfant est donc un petit grammairien, un apprenti-linguiste et un
puriste en herbe… Et l’école, entre prescription, apprentissage et transmission de la langue et d’un patrimoine culturel, va forger progressivement une attitude normée face à la langue, attitude qui participe du
purisme.
L’école se trouve aussi investie d’un rôle dans la diffusion de la francophonie, comme lieu d’émission d’un discours inaugural sur la
culture attachée à la langue mais aussi comme futur de la langue. C’est
le discours que tient Alain Peyrefitte en 1996 par exemple :
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La Francophonie commence à l’école. C’est à l’école qu’elle apprend
à se marier avec toutes les formes, les références, les valeurs, d’une
humanité très ancienne. Il y a des écoles françaises au Chili ou en
Bulgarie, comme il y en a dans nos banlieues difficiles et dans nos
beaux quartiers. Sous toutes les latitudes, on y apprend à devenir
plus : à entrer dans une histoire qui est le contraire d’une nostalgie,
dans une communauté qui est le contraire d’un ghetto. (Alain
Peyrefitte, Le Figaro, mars 1996).

Comme l’écrivait le linguiste Jacques Philippe Saint-Gérand (1999), la
correction du langage est l’objectif de la scolarisation ; ou, en tout cas,
le but que lui assigne, de façon plus ou moins détournée, la société.
Dans le halo des discours puristes, on trouve aussi un discours de déploration qui touche plus généralement l’école sur le mode : qu’est-ce qu’on
vous apprend encore à l’école ? Les professeurs écrivent avec des fautes d’orthographe au tableau, Les jeunes ne savent plus lire ni écrire…
À la une du Chroniqueur de la rentrée : ce petit récit « La maman de
Marius » :
Au fond de la classe la maman de Marius prête plus ou moins attention quand, tout à coup, elle se raidit. La maîtresse vient de dire : il
faut que vous faisiez… Pardon ? Que vous fassiez, madame l’institutrice, c’est le subjonctif. Bien sûr la maman de Marius a corrigé mentalement, silencieusement… (www.cyberpresse.ca).

Non seulement la langue française est menacée, mais elle n’est plus
maîtrisée par ceux qui en sont les gardiens : les professeurs. On mesure
tout le chemin parcouru, de la figure de l’instituteur héros de la
République à l’enseignant meurtrier de la langue et de la grammaire
Double lamento donc où se confrontent des discours de deux ordres :
une volonté d’émancipation sociale liée à la maîtrise de la « bonne »
langue donc une attitude plutôt progressiste. Mais est attelée à ce discours l’idée que la seule possibilité de bien maîtriser la langue est de
revenir à la grammaire explicite et aux exercices de drill. L’objectif du
collectif Sauvez les lettres illustre ce double discours comme dans cet article paru dans Le Monde en mars 2002, intitulé « L’enseignement du
français à la dérive » :
Ce mépris pour la langue est un mépris pour les élèves, et tout particulièrement pour les plus modestes d’entre eux qui ne trouveront pas
dans leur famille les ressources nécessaires pour pallier les carences
de l’école. L’égalité des chances était mourante : elle sera bientôt
morte […].
Nous exigeons que l’on redonne sa dignité à notre langue qui ne
cesse de se dégrader parce qu’on oublie qu’elle exige, jusqu’aux dernières années de collège, un apprentissage spécifique de la grammaire et de l’orthographe.

Le discours puriste de réaction est donc présent à l’école, ce que
montre par exemple le refus (parfois il s’agit d’une simple méconnaissance) des diverses réformes de l’orthographe, au nom « de sa dimen67

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sion étymologique porteuse de sens » (Luc Richer sur le site Sauvez les
lettres, septembre 2007). Les participations aux concours de dictée sont
devenues monnaie courante dans certaines écoles et entretiennent le
culte de l’orthographe, cher aux puristes.
L’enseignant est-il un puriste en puissance ? Le discours scolaire l’y
contraint, ainsi que le discours social sur la mauvaise maîtrise générale
de la langue.

2.4.5. L’espace médiatique : victime ou bourreau ?
Les médias font circuler abondamment le discours sur la langue : qu’il
s’agisse de donner la parole aux experts lors d’événements concernant
la politique linguistique ou de leur donner une chronique de langue,
ou encore de réserver des espaces de discussion aux « linguistes spontanés » dans le courrier des lecteurs.
Paradoxe : alors que le discours puriste stigmatise très souvent le parler des médias, la plupart des puristes sont… des journalistes. Et le discours sur la langue dans la presse dépasse le cadre strict des problèmes
de langue : réflexion sur l’emploi de tel mot par un homme ou une
femme politique, critique littéraire qui repose sur un implicite partage
de ce qui est le « bon style »… De plus, la presse et les médias relaient
voire participent à l’ensemble des festivités organisées par les différentes institutions autour de la langue. La dictée des Dicos d’or organisée par Bernard Pivot est transmise en direct sur les grandes chaînes
françaises. La dictée du Balfroid, événement médiatique en communauté française de Belgique, est organisée en partenariat avec les
médias écrits et télévisuels et des journalistes siègent dans le jury. Les
médias sont donc d’excellents relayeurs du discours puriste comme
activité métalinguistique.
Le français dans les médias : amélioration ou déclin ? titrait à sa une le site
québécois vigile.net. Le stéréotype selon lequel la presse participe du
déclin de la langue est vivace et repose sur le fait que les médias, dans
leur ensemble, créent, font circuler et donnent une tribune aux mots et
expressions nouvelles et à la mode. On oublie aussi que certains médias
possèdent des conseillers linguistiques (c’est le cas de Radio-Canada
par exemple). Au Québec, on a vu se développer un grand nombre de
recherches tournant autour du rôle des médias dans la diffusion d’un
français de « qualité ».
L’attitude puriste négative face aux diverses facettes du « cyberlangage » (titre de l’ouvrage d’Aurélia Dejond 2002) ne doit pas occulter le fait que l’internet dispose d’une netiquette (un bon usage),
notamment concernant le registre grossier, et que les nouveaux supports technologiques ont été utilisés « pour se réapproprier la langue »
(Dejond, op. cit., p. 31) : les différents genres de discours électroniques
contribuent en fait à diffuser un savoir sur la langue et à développer le
purisme de réaction et de transformation. Les sites, personnels ou insti68

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tutionnels, consacrés à la langue française sont légion, et superposent
savoirs, actions et détente : en Communauté française de Belgique, le
service de la langue française propose un abécédaire « pour en savoir
plus sur la langue » composé par des spécialistes du langage ; l’Office
québécois de la langue française liste les sites consacrés au français ; des
blogues personnels ou des forums de discussion sont entièrement
consacrés à la langue et les internautes prennent plaisir à se corriger, à
poser des questions, à rappeler une règle grammaticale, à polémiquer
par exemple sur le sens ou l’origine d’un mot ; le site langue française.net, « tricoté à la main », propose « Dépannage en français, difficultés, (bon) usage, syntaxe, orthographe, vocabulaire, étymologie,
débats et dossiers thématiques »…
Les plus traditionnelles chroniques de langue ont fait l’objet d’un
recensement (1950-1970) par le lexicologue Bernard Quemada, directeur du célèbre Trésor de la Langue Française. Elles font partie d’un genre
bien illustré depuis au moins deux siècles en France et qui atteint son
apogée dans les années 1930 et 1950-1960. Selon les journaux, les
rédacteurs de ces rubriques, pigistes ou chroniqueurs établis, sont des
journalistes férus de langue, des écrivains, des linguistes, sociolinguistes
ou encore des grammairiens ou des philologues qui pratiquent le style
de la chronique, sous la forme d’une réflexion linguistique ou d’un billet d’humeur.
Elles constituent un réservoir de remarques plus ou moins constantes
sur la langue, traitées avec plus ou moins de considération : néologismes généralement déplorés, constructions stigmatisées, imprécision
du vocabulaire.
Mentionnons encore, dans la circulation médiatique du discours
puriste, le rôle joué par les émissions de divertissement, qui propagent
jeux de langage et normes sociales. Maître Capelo alias Jacques
Capelovici a popularisé la figure du locuteur « de bon aloi » dans des
émissions de divertissement comme « Le Francophonissime » (19691981) dont il était le juge arbitre. « Les Chiffres et les lettres », émission
créée par Armand Jammot teste les connaissances en vocabulaire des
candidats en leur demandant de trouver « le mot le plus long ».
« Les incollables », émission radiophonique animée par l’écrivain et
journaliste Robert Beauvais, auteur de L’Hexagonal tel qu’on le parle,
entretenaient l’art de « causer » et de faire mouche par le bon mot et le
beau langage. Devenue en 1977 « Les grosses têtes » dirigée par
Philippe Bouvard, l’émission qui symbolise un certain esprit français
(« gaulois ») a son expert de la langue : Jean Dutourd. En Belgique,
« La semaine infernale » et « Le jeu des dictionnaires » invitent acteurs,
académiciens, écrivains à jouer avec de fausses définitions produites par
les animateurs réunis sous la houlette de l’écrivain journaliste Jacques
Mercier.
Le monde médiatique mêle donc des approches puristes et linguistiques comme manifestations plus larges d’un discours normatif, à ten69

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dance plus ou moins proscriptive. Ainsi les rubriques de Cléante sontelles plus descriptives et explicatives alors que celles de Pierre Bénard se
revendiquent explicitement comme des petits textes de mauvaise
humeur réunis sous le titre Le petit manuel du français maltraité (2002).

2.4.6. Les « institutions » du Français :
les nouvelles défenses et illustrations
Il y eut les académies, les cours des rois et la diplomatie qui contribuèrent à diffuser la langue française et son discours d’escorte : lorsque
nous parlons d’institutions, ce ne sont pas seulement les organismes
officiels, agréés par l’État, mais l’ensemble des groupes sociaux, aux statuts divers, qui, à différentes échelles, s’occupent de la langue : les multiples associations (le secteur associatif selon la loi de 1901 en France,
dites ASBL en Belgique : associations sans but lucratif), les alliances
françaises, les académies, les conseils de la langue…
Les organismes linguistiques en essor depuis la fin des années 1970
s’appuient sur le mot d’ordre de la « défense et illustration du français » : à côté d’une action politique de défense du français dans les institutions nationales, européennes et internationales, ils développent des
projets de recherche, ils participent à la promotion des écrivains de
langue française, ils organisent des activités ludiques, célébratives. Leur
attitude défensive, voire offensive ne renie pas pour autant le progrès
en matière de langage : la réforme de l’orthographe a été soutenue par
les différents conseils de la langue tout comme la féminisation des titres
de métier.
Leur particularité est de mêler des experts de la langue (linguistes,
philologues, sociolinguistes…) à des personnalités issues du monde
politique, artistique : en 1966, le Haut comité pour la défense et l’expansion de la langue française en France comptait « 17 personnalités
des lettres (l’Académie comprise), des sciences, de la linguistique, du
cinéma, du journalisme, de l’industrie, du clergé, du cinéma, du journalisme » (Cohen 1970, p. 11). Spécialistes et amateurs composent
ensemble un discours sur les pratiques langagières et proposent de
concert, non sans débat, des pistes en matière de politique de la langue.
Qu’ils se nomment délégation, office, agence ou conseils de la
langue, ces lieux d’intervention publique sur la langue sont des
endroits qui produisent et suscitent des discours à la fois normatifs,
esthétiques, linguistiques et puristes sur la langue. Ils entretiennent
donc un lien fort entre l’usager et sa langue, à la fois en cultivant un
patrimoine culturel fait de citations-manifestes (voir les citations
extraites ci-dessous du site France-Diplomatie) et en développant des
activités autour et sur la langue :
La France met à la disposition du monde une langue adaptée par
excellence au caractère universel de la pensée […]. Notre langue et
notre culture constituent pour un grand nombre d’hommes hors de

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France et hors du Canada un foyer capital de valeurs, de progrès, de
contacts et c’est tout à la fois notre avantage et notre devoir de la pratiquer et de la répandre (Charles De Gaulle, chef de la France libre
(1940-1944), président de la République française (1958-1969).
Ce qui n’est pas clair n’est pas français ! (Antoine de Rivarol, essayiste
français d’origine italienne, « Discours sur l’universalité de la langue
française », 1784)

2.4.7. Célébrer la langue
À côté du discours défensif et des positions politiques sur la langue,
existe une série de pratiques de célébration et de démonstration de
« l’amour de la langue ». Des concours de dictée nationaux et européens, des expositions aux concours d’écriture, aux festivals des mots et
semaines de la langue française, en France, en Belgique, au Québec, et
encore la Journée internationale de la francophonie célébrée le
20 mars… L’amour de la langue réunit experts, praticiens et profanes.
Les championnats d’orthographe sont fondés en Belgique à l’initiative
des philologues Joseph Hanse et Albert Doppagne en 1972. La dictée des
dicos d’or inaugurée par Bernard Pivot a essaimé dans les collèges de
France et a contribué à faire de cet exercice une pratique inscrite dans
le patrimoine national (on pense à la place qu’occupe dans l’imaginaire social la fameuse dictée de Mérimée), au-delà du pensum
scolaire :
Aujourd’hui la dictée n’apparaît plus comme un exercice scolaire
quelque peu poussiéreux, grâce entre autres aux dicos d’or de
Bernard Pivot […] De fait, la dictée est plutôt perçue comme un « jeu
intellectuel » parmi d’autres, un défi pour retrouver une logique dans
des règles apparemment – mais apparemment seulement – obscures
(www.dictee.ece.fr)

En 1976, la quinzième Quinzaine du bon langage en Belgique s’intitulait : Correction et clarté : est-ce trop demander ? En 1993, elle devient simplement La quinzaine du français et s’oriente vers une dimension plus festive, moins contraignante. En 1994, le Conseil supérieur de la langue
française en Belgique décidait de « développer les liens affectifs des usagers à l’égard de leur langue ». Il proposait la création d’une fête
annuelle de la langue française, comme « outil de créativité et de
plaisir » (www.cfwb.be).
En effet, dans l’ensemble de ces manifestations, le sentiment face à la
langue est constamment sollicité. Le sentiment esthétique est par exemple au fondement des concours des plus beaux mots de la langue. Lors
du concours organisé par la Délégation générale à la langue française
en 1994, les réponses données par des enfants entre 8 et 14 ans étaient
par ordre décroissant : amour, liberté, amitié, paix, égalité… Preuve
que les mots disent le monde pour les enfants. L’amour et l’humour
sont également convoqués dans nombre de discours sur la langue, mis
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par exemple à l’honneur de la Langue en fête dans la Communauté française de Belgique en 2007 : « Les mots cœur/les mots-queurs » où « la
langue française se fait tantôt tendre et amoureuse, tantôt railleuse, ironique et impertinente ».

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Chapitre 3

Figures de puristes
et classes sociales
Ça gagne bien puriste (d’entreprise) ?
(etrangecreature@hotmail.fr sur le blogue
maviedepatate.blogspot.com)
Ce devoir d’état (défendre la langue
française) nous oblige tous ou presque tous,
du Président de la République au plus
humble garçon de bureau, en passant par le
professeur, le journaliste, le fonctionnaire,
l’ingénieur, le chercheur, l’industriel ou le
commerçant, à écrire, à dicter, à parler.
(Défense de la Langue Française, avril 1961)
Allons les gars, verbaillons à qui mieux
mieux et refoulons les purpuristes sur l’île
déserte des langues mortes.
(Frédéric Dard, Un éléphant ça trompe)

Le purisme n’est pas limité à la langue : on trouve des puristes dans le
domaine du vin, de la pratique de la moto ou de la musique. C’est donc
une attitude générale qui signifie un rapport particulier noué avec la
norme sociale (ce qui se fait vs ce qui ne se fait pas) et qui a trouvé une
expression langagière (ce qui se dit vs ce qui ne se dit pas). Nous considérons que chacun de nous est un peu, beaucoup, à la folie, passionnément puriste, particulièrement en ce qui concerne la langue : relever
une faute de langage ou une expression jugée bizarre, qui ne l’a fait ?
Nous allons passer en revue les différentes figures sociales qui endossent et relaient le discours puriste comme défini dans notre chapitre 2.
Ensuite, nous montrerons une pratique spécifique du puriste qui
consiste à analyser la langue selon les normes sociales et ses représentations classistes du langage. Parler comme un avocat et jurer comme un charretier, voilà deux expressions communes qui illustrent la pratique sociologique puriste.
Caricature ? S’il s’agit d’un savoir « approximatif » sur les rapports
entre langage et classes sociales, il ne demeure pas moins pour nous
que cette description a une certaine validité scientifique, d’autant que
cette question de la stigmatisation sociale par le langage est aussi l’objet
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de la sociolinguistique. C’est l’articulation entre le savoir populaire diffusé par les puristes et le savoir scientifique des linguistes qui est posé. Il
s’agit pour nous de ne pas pratiquer ce que Pierre Bourdieu appelait
« le purisme théorique », qui selon les cas peut être un « alibi d’ignorance ou de la démission pratique » (1980, p. 54). Et de reconnaître, à
sa suite, que « le langage ordinaire désigne des faits sociaux très importants » (p. 55).

3.1. Identification d’un puriste
Être « puriste » n’est pas une activité réservée au domaine du langage.
Si l’acception péjorative du mot semble dominer dans l’univers de la
langue, il n’en est pas de même dans d’autres champs. Ainsi « puriste »
en gastronomie, dans le secteur des vins ou encore en musique ou en
informatique, est employé positivement selon des couples axiologiques
puriste/non puriste, puriste/élitiste, puriste et passionné :
Sucettes artisanales à l’ancienne
24 parfums de fruits, exotiques, plantes, fleurs et caramélisés, dont 14
nouveaux pour ces sucettes fabriquées entièrement à la main par un
artisan puriste et passionné.
Redécouvrez les saveurs des confiseries qui ont accompagné votre
enfance et faites les découvrir à vos enfants ! (www.notreterroir.com).
Réputée comme l’une des meilleures coopératives au monde, La
Chablisienne a fait le pari de la qualité. Désormais parmi les meilleurs
vins blancs du monde. Pourtant elle n’est pas élitiste mais puriste
(www.levinleclub.com).
Du point de vue du puriste un poulsard issu d’une macération longue
est un rouge, alors que du point de vue du non puriste à la couleur il
s’agit d’un rosé. Je préfère l’avis du puriste car à la dégustation on sait
tout de suite qu’il s’agit d’un rouge (forum.cancoillotte.net).

Dans une interview donnée au Figaro en mars 2007, le musicien
Michel Portal parle de son amour des mélanges : « Moi j’étais heureux
parce que je n’ai jamais été très puriste, sauf quand je joue un concerto
de Mozart – là je suis assez dur avec moi, j’ai toujours envie de descendre au plus profond ». Si le terme puriste évoque l’idée de frontières
claires entre les genres musicaux (leur pureté respective), il est aussi
doté d’une valeur positive puisqu’il est synonyme d’une profondeur
d’exécution musicale.
Cet usage positif est répandu, comme le montrent ces extraits de sites
internet (2006) :
Je n’ai pas la prétention d’être un puriste de jazz manouche mais plutôt du musette swing dit l’accordéoniste Robert Hélier (www.la
nouvellerepublique.fr)

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Marsalis a développé avec le temps une réputation de puriste, de
défenseur des classiques et de critique de l’avant-garde
(www.matin.qc.ca)
(À propos de Gene Vincent) : tu restes pour moi le meilleur puriste
du rock avec ta voix d’enfant hurlant inimitable qui nous a fait vibrer
dans les années 60 (www.musique.fluctuat.net)

Bien plus, l’auto-proclamation « je suis puriste » circule sur la toile :
« Je suis un blogueur puriste social et expert : et vous ? », demande un
internaute (sans qu’on sache exactement sur quoi porte son purisme) ;
un site consacré aux minibikes affiche ce commentaire : « Moi je suis
un puriste, j’adore refaire comme à l’origine !!! mais en modifiant les
points faibles donc suis aussi évolutif !!!! » (http://minibike.be).
Suivant les domaines, le terme puriste n’apparaît donc pas nécessairement sous des couleurs péjoratives : la revendication de la pureté en
musique ou en cuisine irait-elle davantage de soi que dans le domaine
de la langue où le puriste est une figure essentiellement rébarbative ?
Mais cette figure-là n’est-elle pas simpliste et caricaturale ? Et le puriste
est-il toujours un puriste honteux ?

3.2. Le puriste de la langue
Parodiant Pierre Daninos, on pourrait parler du puriste comme notre
auteur parlait du snob ou du Français moyen : « Le snob, comme le
Français moyen, a ceci de particulier qu’il se rencontre partout et ne se
reconnaît nulle part » (1964, p. 7).
En effet, le puriste, bien qu’incarné par des figures emblématiques
qui en ont forgé un prototype (l’esthète « grognon » de la langue), se
rencontre dans un grand nombre de lieux et emprunte des figures aussi
diverses que l’érudit, le professeur de lettres, le marchand des quatre
saisons, le garagiste ou la voisine de palier.
Mais Pierre Daninos poursuit, à propos du snob : « Jamais personne
ne vous dit : Je suis un snob » (ibid.).
Se proclame-t-on puriste dans le domaine de la langue ? Le linguiste
belge Jean-Marie Klinkenberg écrivait en 1994 qu’« aujourd’hui, il n’est
presque personne qui se déclare puriste » (p. 75). Or, sur la toile
notamment, le puriste de la langue s’affiche et se revendique comme
tel, avec des modulations particulières (un tantinet, plus puriste que
vous) :
Je suis une passionnée du français de qualité, c’est connu. Je ne vous
apprends rien. Il m’arrive d’être un tantinet puriste, intransigeante et
cinglante. Je ne vous apprends rien non plus […]. Je ne suis pas une
ayatollah de la langue, je suis une de ses modestes propagatrices. […]
Je succombe à mes passions, la langue française étant l’une d’entre
elles, voilà tout (Blogue « Les coups de langue de la grande rousse »,
en ligne http:/radio.weblogs.com/).

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Bonjour, je suis bien entendu tout à fait d’accord avec l’esprit de
votre message. Il y est question de purisme, alors tant pis si je suis
puriste plus que vous. Il me semble que les règles typographiques
méritent également d’être respectées, notamment celle qui demande
une espace (ce mot est bien féminin en typographie) après la virgule
ou le point, et non avant (courrier des lecteurs en ligne, www.
lefigaro.fr).
Un puriste exigeant (pléonasme ?) me dirait qu’IDN est un acronyme
et qu’en bon français le sigle serait NDI. Peut-être, mais en puriste
moi-même, je rétorquerais qu’un sigle francisé doit traduire une
implantation terminologique adoptée au moins par consensus à
défaut pas l’usage (adscriptum.blogspot.com).

Cet échange dans le courrier des lecteurs de l’hebdomadaire Voici
illustre, encore une fois, la circulation du terme et son ambivalence, sur
la crête de la pédanterie et de l’exigence, et l’on voit que les puristes se
logent partout, même dans les lecteurs de la presse pipole :
Lecteur : Contrairement à ce que vous écrivez dans votre n° 840, ce
ne sont pas les puristes qui disent « aller en Avignon » – même
remarque d’ailleurs pour la ville d’Arles – mais les pédants. Devant
un nom de ville, on dit « aller à ». Le faux méridionalisme, mis à la
mode par Alphonse Daudet, étayé par de mauvais arguments euphoniques, constitue une élégance de mauvais aloi – non prisée des
puristes – qu’il est préférable d’éviter (Courrier des lecteurs, José,
Aureille, février 2004, p. 13).
Réponse : « Puriste », « pédant » : la frontière est parfois floue, José ?
Mais pas toujours, c’est vrai, loin de là. Nous prenons donc acte de
votre juste remarque tout en précisant que le Robert et le Larousse
valident « aller en Avignon », en indiquant cependant qu’il s’agit
d’une utilisation « régionale ou affectée ». Nous qui a priori ne
sommes pas pédants cela ne nous choque pas […] (Réponse de Voici,
ibid.).

Historiquement, les puristes se sont confondus avec les grammairiens,
les philologues, les érudits : en effet, avant la création d’une science linguistique au début du XXe siècle, les études sur la langue n’étaient pas
l’apanage d’un groupe bien déterminé. Les discussions sur la langue
avaient lieu dans les cours, les salons, et étaient le témoignage d’une
érudition et d’une passion nationale, d’un « passe-temps mondain »
(Montandon 1997, p. 532). On a appelé remarqueurs un ensemble hétérogène de personnes qui se sont mises à émettre des avis et des
remarques sur la langue française. Cette pratique, née au XVIe siècle,
recouvre en partie l’ensemble des puristes puisque bien souvent ces
remarques ont une portée non pas seulement descriptive mais prescriptive. Le simple fait de s’interroger sur ce qu’on vient de dire, sur son
adéquation à une situation ou à une désignation, c’est tenir un discours
sur la langue, c’est déjà être remarqueur ou puriste. Avoir un cas de
conscience linguistique, c’est avoir une idée, précise ou non, plus ou
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moins juste ou fausse, de ce que la langue devrait être, de l’image de la
bonne langue, et de son bon usage.
C’est de là que vient le conflit ancestral entre grammairiens, linguistes et usagers, érudits ou non : pour caricaturer, les premiers cherchent à construire et à reproduire une norme, les seconds à étudier la
langue et/ou le discours sans produire un discours autre que descriptif
et explicatif, les troisièmes… Eh bien ils parlent, s’expriment et
« éprouvent » leur langue : ils jugent, classent, opinent, bondissent, s’insurgent ou saluent, bref ils aiment leur langue qu’ils considèrent
comme un objet personnel.
Quels sont alors les locuteurs privilégiés du purisme ? Dans son
ouvrage L’éternel grammairien (1982), le linguiste Alain Berrendonner
distinguait les différents agents de circulation du discours normatif sur
la langue que sont ceux qui légifèrent (membres de commissions sur la
langue, académiciens) et ceux qui décrivent (les linguistes). Les linguistes grecs Rhéa Delveroudi et Spiros Moschonas (2003) décrivent
trois cercles successifs de propagation et de diffusion du discours
puriste : l’élite, le public restreint (les lettrés) et le grand public. Mais il
y a souvent collusion entre les groupes, collusion de personnes et de
postures énonciatives (des linguistes siègent dans les commissions ou à
l’Académie ; des écrivains, des journalistes s’expriment sur la langue,
etc.).
Philippe Caron, éditeur d’un ouvrage intitulé Les remarqueurs sur la
langue française du XVIème siècle à nos jours (2006) distingue les remarqueurs « bienveillants » des « grincheux », les deux attitudes pouvant
évidemment voisiner dans le même individu. Affable, Pierre Daninos
présente avec légèreté et esprit les tics de langage de chacun. Hostile,
Jean Thévenot a la dent dure et la rhétorique catastrophiste à l’encontre des jargons.
Mais les puristes adoptent aussi un discours laudatif lorsqu’il s’agit de
l’argot qu’ils défendent pour sa trivialité, son « authenticité » et ses
effets de style. Cette célébration rejoint une certaine image stéréotypée
de l’esprit français, fait de gouaille « populaire », de bons mots et de
piques (voir plus loin notre passage sur les humoristes puristes), esprit
français auquel participe le puriste. Celui-ci se fait lyrique. Prenons le
célèbre Dictionnaire de la langue verte d’Auguste Le Breton : à chaque
entrée alphabétique, une personnalité nous livre son sentiment face à
l’argot. Le coureur cycliste Jacques Anquetil, le présentateur Léon
Zitrone, Jean Gabin, Léo Ferré ou Joseph Kessel louent chacun à leur
façon l’argot comme langue vivante, vraie, inventive, riche. L’expression
de ce rapport affectif, doublée de la valorisation d’un langage inventif,
témoigne d’une approche « puriste » de la langue, la recherche de la
pureté n’étant pas qu’ascèse mais source de plaisir langagier.
Tout discours produit sur la langue, tout discours métalinguistique et
réflexif est déjà toujours évaluatif. Hommes, femmes, enfants, sommesnous tous un peu et forcément puristes ?
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3.3. Le puriste a-t-il un sexe ?
Qui d’Adam ou Ève était le/la puriste ? 6
Poser la question des figures du puriste en la ramenant du côté du
genre est-il pertinent ? À partir du moment où le rapport à la langue
dans une société donnée n’est pas identique chez les hommes et chez
les femmes, parce que ce rapport est culturellement, socialement, politiquement construit, la question mérite qu’on s’y attache.
Marina Yaguello, dans Les mots et les femmes (1978), décrit la difficile
position féminine sur le langage : dominées, les femmes vont généralement chercher le langage le plus coté donc le plus normé, mais elles
sont aussi celles qui font avancer les usages. Elles sont donc à la fois normatives et créatives. Elles pourront donc être aussi puristes. Pour
Marina Yaguello, elles seront d’autant plus puristes, c’est-à-dire extrêmement respectueuses de la norme, qu’elles doivent prouver socialement leur valeur et défendre leur place. Mais l’imaginaire social n’est
pas tendre dans ses représentations stéréotypées de la puriste : « La
grammaire prescriptive évoque toujours l’image de la vieille institutrice
ou de la gouvernante revêche » (p. 38).
Quant à la précieuse 7 comme figure caricaturale d’un usage ridicule
de la langue, elle est la cible des puristes, moins par son respect exagéré
des règles de bienséance et par la créativité lexicale qui en découle que
parce qu’elle prend la parole, cherchant à échapper à la domination
masculine. Mais ensuite, être précieux n’est plus l’apanage des femmes,
la préciosité devient « le dernier avatar de la langue de bois » (Pierre
Merle interviewé dans le magazine Lire en septembre 2002).
L’histoire des figures illustres ne semble pas avoir donné une place à
ces femmes remarqueuses (on note au XVIIe siècle, bien oublié
aujourd’hui, l’ouvrage de Marguerite Buffet, Nouvelles observations sur la
langue française, qui s’inscrit dans la lignée discursive du purisme classique) et, de façon générale, le puriste public est une figure masculine.
On est maître mais pas maîtresse de la langue…
Parmi tous nos essayistes contemporains, pas de femmes. Par contre
du côté des linguistes qui se battent contre le purisme et les stéréotypes… des femmes : Marina Yaguello, Évelyne Charmeux, Henriette
Walter, Josette Rey-Debove, Marty Laforest au Québec, Michèle
Lenoble-Pinson en Belgique. Les savantes d’aujourd’hui réussissent là
où leurs ancêtres femmes ne pouvaient, sans dommage social, se mon-

6. Nous traitons la question du sexe de la langue dans le chapitre consacré à la grammaire.
7. C’est une réduction du mouvement précieux que cette incarnation de la précieuse « ridicule » issue de Molière : les travaux sur la préciosité montrent une réalité beaucoup plus complexe, qu’il s’agisse de valoriser la préciosité comme un mouvement esthétique général qui a
influencé de nombreux écrivains, hommes et femmes (les travaux de Roger Lathuillère 1966) ou
d’y voir en la une reconstruction a posteriori qui a façonné l’image caricaturale d’un mouvement plus large appelé la galanterie (les travaux sur la langue du XVIIe siècle de Delphine Denis,
1997).

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trer publiquement savantes ou érudites ; il y eut certes une Marie de
Gournay, éditrice privilégiée des œuvres de Montaigne et auteure de
traités sur le Langage françois, qui bouleversait les regards classiques sur
la langue (voir l’ouvrage d’Alain Rey 2007, p. 614-621), il y eut des académies de femmes savantes (Zoberman 2007), des salons mondains et
intellectuels, ceux de Mademoiselle de Scudéry, de Madame de
Rambouillet ou de Madame de Staël, mais pas d’Académie « femelle »,
pas d’institutionnalisation d’une position « féminine » sur le langage.
Dans les institutions « puristes » traditionnelles, quels discours tiennent les femmes ? La première femme académicienne, Mademoiselle
Deshoulières, élue à l’Académie d’Arles en 1689, déplorait que le père
Bouhours, célèbre puriste, n’ait point pensé à elle dans ses œuvres de
critique littéraire :
Dans cette liste triomphante
Des célèbres auteurs que votre lyre chante,
Je ne vois point mon nom placé.
Mais aussi dans le même rôle
Vous avez oublié Pascal,
Qui pourtant ne pensait pas mal.
Un tel compagnon me console
(épigramme de Madame Deshoulières).

Était-ce parce qu’elle était femme que le grammairien de salon ne
l’avait pas relevée ou bien ne pratiquait-elle pas le beau langage ?
Les académiciennes Hélène Carrère d’Encausse ou Jacqueline de
Romilly relaient-elles le discours classique des Immortels sur la langue ?
Les discours académiques de la première, La langue française et la culture
(1993), Au secours du français (2002), Le français dans tous ses états (2004)
et La langue française, langue de la modernité (2006), se situent dans la
droite ligne du discours puriste, même si le purisme y est apparemment
déploré et qu’Hélène Carrère d’Encausse refuse de « grossir la cohorte
des esprits chagrins pleurant sur la langue qu’ils disent en déclin »
(www.academie-francaise.fr). La rhétorique laudative sur la modernité
du français relève du purisme de transformation qui accepte, par exemple, de nouveaux mots puisque le Dictionnaire de l’Académie doit être à la
fois « le greffier de l’usage, le témoin de l’histoire et celui du changement » (ibid.). Florence Delay, autre Immortelle, salue en 2004 l’entrée
d’un nouveau mot dans le dictionnaire, convivance, parce qu’il désigne
une réalité nouvelle (il est donc nécessaire) et parce que son étymologie est « naturelle » (argument puriste conventionnel). Jacqueline de
Romilly vient de publier Dans le Jardin des mots (2007) : elle y appelle à la
sauvegarde du français, y défend la maîtrise grammaticale et l’emploi
des mots rares, dans la plus pure tradition du purisme. Les académiciennes relaient donc le discours puriste, respectant en cela le rôle qui
leur est dévolu par la société : perpétuer le bon usage en s’adaptant aux
convenances contemporaines.
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Plus largement, il s’agit d’une position qui est à la fois déterminée par
le statut de la femme et son attitude à l’égard de la norme : dispensatrice du bon usage, femme d’esprit (mais point trop n’en faut), elle
n’occupe pas une position lui permettant de tenir un discours sur la
langue qui soit de type pamphlétaire, vindicatif ou déploratif. De même
que dans sa version noble d’invective littéraire, l’insulte paraît réservée
aux hommes (fait que nous abordons dans le chapitre 8 consacré aux
styles sociaux). Et si pour le poète Joachim Du Bellay, « les femmes
mêmes aspiraient à cette gloire d’éloquence et érudition, comme
Sapho, Corynne, Cornélie » (dans Défense et illustration de la langue française paru en 1549), les femmes restent dans la retenue de l’expression
et du langage, vestales du bien faire et du bien dire. Comme le rappelle,
en matière d’usage aristocratique, la baronne Nadine de Rothschild :
« Il faut tenir son rang ». En termes plus politiques : respecter la place
sociale assignée à laquelle correspond une façon de « tenir sa langue ».
Et lorsque la candidate à la présidentielle française Ségolène Royal
emploie le terme bravitude, elle ne « tient » pas, socialement, sa langue.
Les discussions et commentaires ironiques suscités par ce terme portent
sur sa capacité à maîtriser la langue : en substance elle ne connaîtrait
pas le mot bravoure et commettrait un barbarisme. Les critiques portent
également sur la capacité néologique de Ségolène Royal : lui reconnaître le droit d’inventer un mot, ce serait lui reconnaître une maîtrise linguistique. Or la création de mots avec le suffixe en -itude, à la suite de
bravitude (fatitude, bécassitude, nullitude sous la plume de Maurice Druon)
porte alors sur l’emploi même du suffixe en -itude qu’on charge d’une
valeur négative.
La toile a cependant mis en avant des figures imaginaires ou autofictionnelles d’amoureuse ou d’esthète de la langue. Dans la lignée des
ruelles et des salons du XVIIe siècle, La vénus littéraire (www.lavenuslitteraire.com) offre un espace virtuel de discussions, des exercices d’écriture érotique contraints (le bondage littéraire), un manifeste érolithique qui proclame l’aristocratie de l’érotisme : « L’érotisme dans l’art
ne peut pas avoir d’autre honte que celle de la médiocrité. Là où des
formes commerciales, sous le couvert de l’érotisme, produisent du vulgaire et du laid, il y a un idéal à opposer ». Sur le mode de l’amatrice de
la langue, dans le blogue Les coups de langue de la grande Rousse :
« Cybercarnet d’une appassionata de la langue de Molière » (toujours
en ligne mais qui n’est plus tenu à jour), ou sur le mode érotique : ainsi
le Boudoir de mademoiselle K, tenu par une « amatrice des belles lettres et
de jolies choses », qui s’écrie « Quel miracle que la langue française ! ». Mademoiselle K, alias Karin Alexandre, vous accueille sur son
blogue pour échanger « autour de l’amour, de la sensualité, de la littérature, de la poésie ». On y trouve un dictionnaire coquin, des
remarques de type puriste, sur les préférences langagières et l’étymologie : « Oui moi je dis godemichet car dire sextoys c’est lui enlever toute
sa saveur et toute son histoire je préfère rêver à ce “gaude mihi” cette
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formule latine “réjouis moi” qui serait à l’origine de ce mot dit (et maudit) » (http://radioerotic.typepead.com/monamour/).
Sur le même site, figurent des listes pour « les amoureux des mots » :
liste de mamelles ou liste concupiscente, où sont énumérées des variantes
populaires, argotiques, poétiques (pour les seins par exemple, on
trouve les dunes, les flotteurs, les ballochards, et relevons les boîtes à Mendès,
expression éphémère due à la campagne de promotion du lait dans les
années 1950 par le ministre Pierre Mendès France). Autre site, Les
cahiers d’Anne Archet : l’on peut voguer entre aphorismes, poésie et
érotisme, remplir une grille pour cruciverbistes « bourrée de québécismes » et consulter un dictionnaire personnel « avec des définitions
psychotropes tirées du dictionnaire de la pétroleuse nymphomane »,
commentées par les internautes. On voit que la retenue du langage, ou
en tout cas l’adoption des formes d’érudition traditionnelle du discours
sur la langue, s’allie à une certaine forme classique de retenue par une
« exhibition contrôlée » de la sexualité. Purisme et érotisme… mais de
bon aloi. Les femmes se veulent lettrées comme si le droit de tenir un
discours sur et autour de la sexualité devait passer par un bel et bon
usage de la langue et de la culture.
Dans certains cas précis enfin, les femmes adoptent le rôle de sentinelle du langage : lorsqu’il s’agit de lutter contre le sexisme. Dans ce
débat, on voit surgir le mot puritaine, forme dépréciative de la pureté,
pour désigner, parmi d’autres, la surveillance linguistique du mouvement féministe français Les chiennes de garde :
Régulièrement, on vient à débattre de publicités ou d’affiches taxées
de sexisme, et dans de nombreux cas c’est un certain recours à la
nudité qui est en cause. Alors voilà, « décidément les féministes ne
sont que des puritaines ». Et hop le tour est joué, ça veut dire qu’on
n’a qu’un seul mot à la bouche : « cachez ce sein que je ne saurais
voir ». Du coup, nous serions intolérantes, des censeurs obscurantistes qui se trimbalent avec un pot de peinture noire pour masquer
seins, culs et couilles de tout poil (ah bravo, quel jeu de mots pourri
sous la plume d’un censeur obscurantiste, merde alors) – (www.chiennesdegarde.org)

Ce rôle de censeur est socialement jugé de façon défavorable, sur le
mode : les femmes n’ont pas le sens de l’humour.
Les femmes pratiquent donc un purisme social régulateur, généralement anonyme ou sous des figures plus ou moins stéréotypées (la libertine, la féministe, l’académicienne, la gouvernante). Elles ne privilégient pas le mode d’intervention classique des puristes, dans des
chroniques de langue par exemple ou en écrivant des essais ; lorsque
c’est le cas, c’est le fait de spécialistes de la langue, Marina Yaguello déjà
citée à maintes reprises par exemple ou, en Belgique, Michelle
Lenoble-Pinson qui a largement contribué à la mise au féminin des
mots.
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3.4. Le linguiste, le grammairien et le puriste
Le discours des spécialistes de la langue sur les puristes semble sans
appel (voir le dernier ouvrage d’Alain Rey « contre les puristes et autres
censeurs de la langue », 2007) : ces derniers sont condamnés parce
qu’entretenant des idées fausses et stéréotypées sur la langue. De plus,
leur conservatisme et leur idéalisme les installent dans des idéologies
réactionnaires. Par exemple, Évelyne Charmeux a classé les types de
puriste, distinguant l’intégriste, le nationaliste, le puritain et ce que
nous nommerons pour notre part le puriste « classiste » (qui a une
« conception hiérarchisée de la société » 1989, p. 124). Tous illustrent
des attitudes négatives face aux changements. Cependant, nous interprétons la position classiste dans un cadre dialectique, où cette conception hiérarchisée de la société a acquis une vérité sociale.
Puristes contre linguistes : c’est un duel classique et les linguistes
n’ont pas manqué de chercher à démonter l’idéologie des positions
puristes sur la langue. Cependant, ce serait injuste d’oublier que les
puristes peuvent aussi faire œuvre de linguistes et que les linguistes…
adoptent parfois des positions puristes.
On peut déplorer que, sur la question de l’usage de la langue dans la
société, on ne fasse pas systématiquement appel aux spécialistes parce
que la langue est l’affaire de tous. Mais les linguistes, dans des cadres
thématiques et médiatiques particuliers, produisent des discours qui
relèvent en partie du discours puriste, lorsqu’il s’agit, par exemple, de
lutter contre la mondialisation et l’anglicisation progressive des
domaines de l’économie et de la culture. En 1998, à l’université Laval
au Québec, le linguiste Bernard Quemada s’adresse à de nouveaux
diplômés d’études artistiques et en appelle aux « sentinelles de la
langue française » qui sommeillent un peu trop en chacun de nous.
Lisons sous la plume d’André Rey, lorsqu’il présente son livre compilation des chroniques de langue sur Europe 1 :
La menace permanente pour une pensée vivante, c’est l’usure, la
dégradation, la lignification de l’expression. À trop dire et redire,
l’usage, ce tyran fait son métier : il use. Avec notre oublieuse complicité, il masque, il trompe, il endort : ce sont les langues de bois, l’américainement correct, les jargons du mensonge administratif, les grimaces de la propagande. Ca répète, ça ronronne, ça roupille, et
quand la belle au bois s’éveille – un éternuement de verlan, un
rythme rappeur, un soupir de poésie… – les surveillants, législateurs,
académistes se pointent avec chloroforme et tranquillisants (p. 12).

La rhétorique incisive, due au genre bref du billet, rapproche le linguiste du puriste.
Lorsqu’en 1998, Michèle Lenoble-Pinson réactualise l’ouvrage Le
français correct de Maurice Grevisse, elle en garde la forme de répertoire
qui condamne des formes du français non « correctes », mais elle assouplit le purisme de réaction en intégrant des variétés du français, régio82

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nales, sociales ou de spécialités, en prônant l’orthographe rénovée et la
féminisation des noms de profession.
Les genres de discours contraignent donc un certain type de discours
sur la langue : linguistique plaisante d’un côté, discours normatif de
l’autre composent avec des traits du discours puriste. Le linguiste qui se
veut prescriptif compose avec le purisme, le plus souvent en tentant de
supprimer ce qui précisément fait du puriste ou du grammairien sourcilleux sa dimension d’analyste social : intégrer la variété en oubliant
parfois que les formes restent envers et contre tout classées et classantes.
Collusion de discours : le discours normé du linguiste et le discours
puriste ne sont pas toujours faciles à distinguer, c’est le dilemme social
de l’éternel grammairien.

3.5. Les figures emblématiques du purisme
De Joachim Du Bellay à René Étiemble, des grammairiens de salon aux
pamphlétaires médiatiques, les figures emblématiques du purisme sont
celles qui ont contribué à forger la devise puriste clarté, pureté, universalité et son programme d’action, défendre et illustrer la langue. Toutes les
figures du patrimoine puriste ne sont pas elles-mêmes des puristes : tel
auteur réputé classique pourra prétendre au titre de blason du puriste
s’il s’est exprimé sur la langue, s’il a fait ou fait partie de l’Académie ou
bien si son style est présenté comme un modèle du genre. La Bruyère
n’est pas une figure puriste tutélaire (il trouve que les puristes écrivent
« proprement et ennuyeusement ») mais ses Caractères, par leur manière
et leur stigmatisation des mauvais usages sociaux, relèvent de ces
ensembles de discours sur l’usage et la norme sociale et langagière
parmi lesquels prend place le purisme.
Les figures illustres assoient aussi une immuabilité du discours puriste
puisqu’il est entendu qu’on peut continuellement faire référence aux
mêmes maîtres, les re-citer car leur discours a atteint l’éternité d’une
parole proverbiale.

3.5.1. Les figures patrimoniales
Au Panthéon des auteurs cités, Vaugelas et son maître usage qui a été si
diversement glosé. Présenté comme le puriste originel, il n’en est pas
moins considéré comme un « linguiste » (Yaguello 1988, p. 97) parce
qu’il s’appuyait aussi sur ce qui se disait. De l’anonyme érudit à l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse, tout le monde cite Vaugelas.
L’usage de la Cour qu’il prônait en fait un prescripteur de l’étiquette
sociale, et ce lien entre usage langagier et stratification sociale relève du
discours puriste. Les figures illustres du purisme ont toujours appréhendé le langage à travers ces lunettes-là. C’est moins comme des grincheux et donc comme figures plus ou moins rébarbatives et par ailleurs
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parfois très peu sympathiques (ainsi Abel Hermant, plus connu sous
son nom de chroniqueur, Lancelot, sera-t-il inquiété à la Libération
pour faits de collaboration) que comme des avatars de sociolinguistes
que nous les avons lus.
À côté de Vaugelas, l’autre modèle c’est François de Malherbe,
« tyran des mots et des syllabes », qui coule l’emploi de la langue dans
le moule de la bienséance et la recherche obsessionnelle de la pureté.
Cela ne l’empêche pas de publier des œuvres « coquines » sous la forme
d’épigrammes, correspondant ainsi à la figure de Janus du puriste, censeur des mœurs langagières mais parfois encenseur de la crudité et de
la grivoiserie.
Poursuivons la lignée illustre du XVIIe siècle avec un personnage
moins répandu dans la conscience linguistique populaire : le père
Bouhours. Abbé mondain, il illustre bien le profil polémique du
puriste. Ses débats avec les académiciens, avec les traducteurs jansénistes du Nouveau Testament, avec le philologue Gilles Ménage qui
l’appelait le « pauvre petit grammairien », montrent comment la notion
d’usage se construit, entre souplesse linguistique et contrainte sociale.
Il représente aussi le type du correcteur obsessionnel, à tel point qu’au
siècle suivant Voltaire en fera l’un des personnages d’une pièce de théâtre (Le temple du goût) toujours occupé à noter les mésusages langagiers
des grands auteurs, dont il fut le correcteur. Plus largement, les querelles du XVIIe siècle ont favorisé la circulation du discours puriste et
anti-puriste : à partir de ces discussions sur la langue, l’ensemble des
hommes et des femmes de lettres du XVIIe siècle sont devenus des références culturelles qui ont articulé culture classique, langue, littérature
et purisme.
Antoine Rivarol est passé à la postérité pour son Discours sur l’universalité de la langue française couronné par l’académie de Berlin en 1783. Ce
texte est encore utilisé aujourd’hui dans le monde de la francophonie
pour défendre le français comme langue internationale. Les puristes
des siècles précédents comparaient volontiers les langues, au profit du
français, élaborant un « appareil de représentations » (Klein 2003,
p. 61), constitué de stéréotypes culturels liés aux manières de parler
(chez le Père Bouhours : « Les Espagnols déclament, les Anglais sifflent.
Il n’y a proprement parler que les François qui parlent »). Le Discours
sur l’universalité représente un document essentiel de la consécration de
l’ethnotypification nationale :
L’Anglais, sec et taciturne, joint à l’embarras et à la timidité de
l’homme du Nord une impatience, un dégoût de toute chose, qui va
souvent jusqu’à celui de la vie ; le Français a une saillie de gaieté qui
ne l’abandonne pas, et, à quelque régime que leurs gouvernements
les aient mis l’un et l’autre, ils n’ont jamais perdu cette première
empreinte (en ligne).

Écrivain et essayiste, Rémy de Gourmont incarne l’esthète de la
langue, en cultivant les mots et leurs beautés, en joignant une dimen84

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sion réactive, pour défendre la pureté de la langue et lutter contre les
clichés, à une dimension créative, par exemple en prônant la francisation de termes anglais. L’esthète rejoint la figure de l’érudit, constitutive de la figure du puriste. L’esthétique de la langue trouve ses lettres
de noblesse ; le grammairien Robert-Louis Wagner recommandait d’ailleurs la lecture de l’Esthétique de la langue française paru en 1899.
La façon dramatique dont André Thérive envisage la « crise du français » fait de lui un représentant du purisme radical, polémique et catastrophiste. Ses multiples facettes, essayiste, romancier, chroniqueur
grammatical, critique littéraire, montrent que le puriste possède un
côté « homme à tout faire » des lettres qui lui permet d’intervenir sur
plusieurs fronts, politiques, culturels, esthétiques. Il représente aussi ce
puriste Janus qui cultive l’esthétique populiste tout en défendant le
beau langage contre le français populaire corrompu : il a cosigné le
« Manifeste populiste » et contribué à la fondation du Prix populiste
(Meizoz 2001, p. 164 et suivantes), récompensant une œuvre qui « préfère les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires à
condition qu’il s’en dégage une authentique humanité ».
À côté des hommes célèbres, il y a les institutions : l’Académie française (appelée l’Académie des puristes dès le XVIIe siècle), dont les membres « immortels » relaient le discours puriste. Le XIXe siècle voit une
progressive disparition des figures illustres défendant le bon usage au
profit d’une prise en charge étatique du discours sur la norme et
l’usage par l’école de la troisième République (voir le chapitre 1). Dans
sa trilogie intitulée L’école enchantée (1970), l’écrivain Gaston Bonheur
retrace, à partir des textes étudiés à l’école au début du XXe siècle, la
constitution de l’éducation civile et scolaire. Formatrice et dispensatrice
de la norme sociale et langagière, l’institutrice, l’héroïne anonyme,
trouve en Mme de Maintenon, « patronne des maîtresses d’école », une
ancêtre illustre et aristocratique :
Elle se confondait avec la République. […] La liberté, l’égalité, la fraternité, ces noms féminins avaient enfin figure de femme […].
L’ambition de toute la classe, de tout le village, de tout le Peuple
(avec la majuscule qu’on lui décernait alors) était là : « que ma fille
soit institutrice » (Bonheur 1970, p. 242).

L’instituteur comme l’institutrice deviennent des figures nostalgiques
d’un mode d’apprentissage de l’orthographe et du bon français, et les
instituteurs d’aujourd’hui rejoignent la constellation du discours de la
déploration sur la langue et l’école (par exemple l’instituteur Marc Le
Bris, auteur de Et vos enfants ne sauront ni lire… ni compter en 2004).
Voyons la figure de l’instituteur au début du XXe siècle, louée par le collectif Sauvons les lettres :
[Ernest Pérochon], instituteur, romancier, prix Goncourt (1920) est
posté en vigie à l’aube de ce siècle dont nous sommes déjà sortis.
Derrière les dialogues, si justes, on finit par entendre le crissement

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des craies sur les ardoises, le claquement des pupitres, et le vent dans
les platanes des cours de récréation de 1905. L’hésitation des plumes
sergent-major devant le mot inconnu de la dictée, les écoliers en
blouse, si différents de ceux d’aujourd’hui et pourtant tellement semblables : par le charme de l’écriture, le sépia reprend les couleurs de
la vie (www.sauv.net).

Enfin, à côté des hommes et des institutions, il y a les outils linguistiques que sont les ouvrages de référence sur la langue, dont on recommande la consultation pour maîtriser son bon usage. Les dictionnaires,
les grammaires, les manuels ont aussi leurs étendards célèbres : les
antonomases comme le Littré, le Bescherelle ou le Grevisse, ce dernier
ayant définitivement inscrit la notion de bon usage dans la conscience
linguistique du francophone.
Notons encore que les figures patrimoniales s’incarnent et circulent
sous la forme de citations, de sentences, de perles ou d’anecdotes, attribuées ou non. L’image du puriste à l’agonie qui rend son souffle avec
un dernier constat langagier est prégnante. Ainsi Vaugelas serait-il mort
en disant : « Mes amis, je m’en vais ou je m’en vas ; l’un et l’autre se dit
ou se disent ». Malherbe lui aussi s’en serait allé aussi dans un dernier
souci puriste :
Une heure avant que de mourir, […] [il] se réveilla comme en sursaut d’un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui
servait de garde, d’un mot qui n’était pas bien français, à son gré ; et
comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu’il
n’avait pu s’en empêcher, et qu’il avait voulu jusqu’à la mort maintenir la pureté de la langue française (Historiettes 1960, n.p.)

Quant aux citations sur la langue, elles font partie du patrimoine, de
« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement » (Boileau) à « La syntaxe française est incorruptible » (Rivarol). La fonction de ces citationsaphorismes est de perpétuer, sous une forme stéréotypée qui en facilite
la circulation, le discours des puristes. Cette « aphorisation » rencontre
le goût du locuteur commun pour les maximes, les proverbes, les
petites phrases faciles à retenir et à replacer dans la conversation. La
toile favorise cette pratique (de nombreux sites proposent des citations
d’auteurs célèbres par thème ou par noms et reprennent des morceaux
choisis sur la langue par les puristes historiques, par exemple les sites
herodote.net, evene.fr, dicocitations.com, lescitations.net, etc.
Le patrimoine puriste s’enorgueillit de références illustres et d’anonymes figures représentant des institutions, ainsi que de citations formant un fonds culturel de représentations de la langue, dont vont pouvoir user ses nombreux amoureux.

3.5.2. Les amoureux de la langue
« Les amoureux de la langue » est une expression consacrée pour désigner un ensemble de personnes qui, par leur métier ou par passion per-

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sonnelle, se préoccupent de la langue selon des modes divers. Seuls les
spécialistes de la langue ne se désignent pas comme tels, nous l’avons
dit. Le monde des lettres, des arts, les internautes ont montré et montrent toujours un intérêt pour les avis et les discussions sur la langue
française. Ils s’appuient sur le patrimoine commun précédemment
décrit.
Parler non pas seulement des écrivains mais du monde des lettres,
c’est prendre en compte l’ensemble du champ littéraire au sens où l’entendait Pierre Bourdieu, ses mécanismes de production et de reproduction. Les éditeurs, les typographes, les correcteurs, les critiques littéraires participent donc de ce monde qui véhicule des images et des
représentations de la langue via la littérature. Ils sont donc partie prenante dans la circulation du discours puriste. De plus, nous avons vu
que les puristes étaient généralement polyvalents et superposaient des
activités diverses dans le monde des lettres et en dehors.
La caractéristique des puristes est aussi d’avoir un mode d’intervention public, de susciter des débats sur la langue et la littérature : à
l’époque de la « crise du français », dans les années 1920, les puristes et
les linguistes en viennent aux mots sur la question de l’entrée du français parlé dans la littérature et de la « contamination » de la narration
par la langue populaire, débat qui avait déjà échauffé Jules Barbey
d’Aurevilly lors de la sortie de l’Assommoir en 1876 : « Dépravé par son
sujet, [Zola] parle, en ce roman L’Assommoir, comme les personnages
qui y vivent. Il use d’un style dont il est impossible de ramasser une
phrase, eût-on un crochet de chiffonnier pour la prendre et une hotte
aussi pour l’y jeter » (cité par Meizoz 2001, p. 19).
Toujours dans les années 1920, une autre polémique fait rage à propos du style de Flaubert. Presque quarante ans après sa mort, l’auteur
de Madame Bovary se trouve au centre d’une discussion âpre sur l’usage
qu’il fait de la langue : écrit-il purement ? Possède-t-il un « génie grammatical », pour reprendre l’expression de Marcel Proust ? Le débat
porte aussi sur ses fautes, controverse retracée par le linguiste Gilles
Philippe dans le collectif Flaubert savait-il écrire ? Une querelle grammaticale
(2004).
Plus près de nous, que n’a suscité comme débats la réforme de l’orthographe dont le journaliste Bernard Pivot a tiré un ouvrage, Le livre de
l’orthographe (1989), où voisinent l’historien André Chervel, défenseur
de la réforme comme une revendication de nature égalitariste, le correcteur du monde Jean-Pierre Colignon pour qui l’orthographe est
signe de culture et l’écrivaine Françoise Giroud qui affirme :
« L’orthographe c’est une intuition » (p. 89) 8.

8. Sur cette question voir le chapitre 4 sur l’orthographe et les détails des rectifications proposées en 1990.

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Parler et débattre de la langue est une activité fréquemment suscitée
par les puristes, qu’ils soient dans une position défensive ou offensive ;
le monde des lettres se prête très volontiers à cet exercice, relayé par les
médias radiophoniques, télévisuels ou électroniques.
Si nous prenons le mot lettre… à la lettre, accordons quelque attention aux typographes dont la pratique et la rhétorique s’harmonisent
parfaitement avec une position puriste.
On retrouve dans le discours des typographes de nombreux traits du
purisme linguistique. Le discours nostalgique (« je suis une nostalgique
de la période typoGabor », dit une intervenante sur le blogue des correcteurs du Monde) comme la hantise de la variation (il existe des
manuels de ponctuation et d’orthotypographie) sont présents. La
crainte de la disparition de signes peu usités et la déploration de l’indigence de certains typographes se manifestent dans les discussions
autour de la norme sur les sites dédiés à la typographie (par exemple
listetype.free.fr ou typographie@irisa.fr, liste consacrée aux discussions
à propos de la composition et de la typographie). L’existence de règles
soumises à la clarté, la précision et l’efficacité (voir l’ouvrage d’Albert
Doppagne, La bonne ponctuation, 1978) va de pair avec un appel régulier
aux figures historiques tutélaires, Clément Marot ou Robert Estienne,
les imprimeurs de la Renaissance. Une veine polémique oppose durement la ponctuation des écrivains et la norme des typographes : Paul
Valéry parle de « ponctuation vicieuse » alors que les typographes fustigent la « majusculinite » ou la « typographie en kit » (l’expression est
de Jean Méron). Ce qui explique un goût pour les recueils de coquilles
ou de fautes de typographies célèbres qui font les bons mots :
« L’effroyable écriture d’un grand nombre de manuscrits est la principale cause des coquilles » (une des plus célèbres étant : « les mots sont
les singes de nos idées »). On consultera par exemple le Guide du typographe pervers, le Petit musée des horreurs typographiques ou encore Les avatars du Q, œuvres de Jean Méron disponibles en ligne. L’amour de l’argot dans ce milieu professionnel est bien illustré par le Dictionnaire de
l’argot des typographes publié par Eugène Boutmy en 1883. En résumé, les
typographes ont une bonne opinion des puristes, qui savent et disent
« à quoi ça sert à l’origine » (www.typographe.com).
Cantonnés à l’exercice du beau style ou, au contraire, amenés à le
subvertir, les écrivains sont renvoyés à la norme sociale, littéraire et linguistique de leur temps : par leur prise de position, ils adoptent une
posture de type puriste. « Fais-je preuve d’un purisme exagéré ? » s’interroge André Gide dans son Journal à propos de l’emploi de très avant
un participe passé (1930, p. 985). Mais la position inverse se rencontre
aussi, comme le montre cette notation très « anti-puriste » de George
Sand dans sa Correspondance : « C’est un puriste, il est tout juste aussi
bête qu’il faut l’être pour arriver à la perfection du langage. Dites-lui ça
de ma part » (1836, p. 232). Les écrivains reçoivent de ce fait les foudres ou les adoubements des puristes, académiciens, critiques ou lec-

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teurs anonymes. Pour l’académicien Jean Dutourd, Flaubert est « l’incarnation du purisme » par son extrême labeur stylistique : « Il est un
des plus illustres bienheureux de notre calendrier littéraire, parce qu’il
mettait une semaine à composer une phrase parfaite » (Défense de la
langue française, 185, 1997, p. 3).
Les écrivains enfreignent la norme, et sont présentés comme tels
selon une conception classique de l’écart stylistique : Le bon usage (dernière édition 2007) propose des exemples d’archaïsmes ou de néologismes dans la littérature et, parfois, juge un tour « abusif » sous la
plume d’un auteur illustre :
Il [le verbe ressortir] subit parfois l’influence du verbe homonyme ressortir « sortir de nouveau », qui se construit avec de : Il ressort DE la
maison.
Ex. où l’on a de abusif : […] Des conditions qui ne ressortissent pas
DU programme de nos écoles spéciales militaires (Barrès, Ennemi des
lois, p. 2). Mais un tel sujet n’allait-il pas lui paraître ressortir du
roman plutôt que de l’histoire naturelle ? (Gide, Incidences, p. 80).

Qu’il soit un changeur de norme ou un irrégulier du langage, l’écrivain produit un double discours sur la langue, d’une part par sa pratique scripturale et son esthétique, et, d’autre part, par un métadiscours
sur la langue qui peut emprunter diverses formes.
Selon les canons esthétiques en vigueur, un écrivain s’engage sur la
langue via son écriture. Il expose une conception du lexique, de la syntaxe, du style qui le fera s’inscrire dans un courant littéraire classique
ou, au contraire, le plantera comme un écrivain « à la langue particulière » (une sorte d’idiolecte plus ou moins marqué). Qu’on soit
François Bon ou Juliette Benzoni. C’est le discours du critique littéraire
qui va décrypter, identifier, classer le style suivant une certaine conception de la langue littéraire.
Mais l’écrivain peut mettre en scène des personnages typés par leur
langage, forgeant alors de façon métalangagière un imaginaire de
représentations ethnotypiques et sociotypiques. Il rejoint là la pratique
que nous avons accolée à celle du puriste, celle de sociolinguiste spontané. Il produit des sociolectes, manières de parler qui donnent généralement lieu à un commentaire, grammatical ou stylistique. Marcel
Proust est l’un des maîtres du genre (voir le chapitre 8 sur les styles
sociaux), lui qui met en scène des facettes du purisme, celui de la
domestique Françoise ou de la Duchesse de Guermantes dans Le côté de
Guermantes, par exemple :
C’est une personne impossible : elle dit « plumitif », enfin des choses
comme ça – Qu’est-ce que ça veut dire « plumitif » ? demanda Mme
de Villeparisis à sa nièce – Mais je n’en sais rien ! s’écria la duchesse
avec une indignation feinte. Je ne veux pas le savoir, je ne parle pas ce
français-là. Et voyant que sa tante ne savait vraiment pas ce que voulait
dire plumitif, pour avoir la satisfaction de montrer qu’elle était
savante autant que puriste et pour se moquer de sa tante après s’être

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moquée de Mme de Cambremer – Mais si, dit-elle avec un demi-rire,
que les restes de la mauvaise humeur jouée réprimaient, tout le
monde sait ça, un plumitif, c’est un écrivain, c’est quelqu’un qui tient
une plume. Mais c’est une horreur de mot. C’est à vous faire tomber
vos dents de sagesse. Jamais on ne me ferait dire ça (Proust 1954
[1920], p. 246).

L’écrivain peut également se servir de la réflexion métalinguistique
pour créer une stylistique personnelle, où il (re)donne un sens aux
mots, jusqu’à se poser en créateur lexical ou sémantique. Dans La maison de Claudine (1922), Colette joue ainsi du mot presbytère, refusant que
la convention arbitraire de la nomination lui enlève le plaisir d’user du
mot à sa guise :
Le mot « presbytère » venait de tomber, cette année-là dans mon
oreille sensible et d’y faire des ravages. « C’est certainement le presbytère le plus gai que je connaisse… » avait dit quelqu’un. Loin de moi
l’idée de demander à l’un de mes parents : « Qu’est-ce que c’est un
presbytère ? » J’avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme
brodé d’un relief rêche en son commencement, achevé en une
longue et rêveuse syllabe… Enrichie d’un secret et d’un doute, je dormis avec le mot et l’emportai sur mon mur (Colette 1922, p. 51).

Le rapport affectif aux mots, leur amour ou leur détestation caractérise une attitude puriste que les écrivains vont illustrer à l’envi comme
faisant partie d’une attente de la société : ils peuvent « prendre des
libertés » avec le bon français, la correction langagière, mettre le bonnet rouge au dictionnaire et même, mais dans des conditions plus restreintes, maltraiter la syntaxe (voir la section « stigmates de la phraséologie » dans le chapitre 7) :
Quant à « hémorroïdes » c’est assurément le plus beau mot de la
langue française, même indépendamment de sa signification, ajoutat-il avec un ricanement (André Gide, Les Faux monnayeurs).
Il me faut essayer, à présent, de vous montrer une action plus profonde de la mer natale sur mon esprit. La précision est très difficile
en ces matières. Je n’aime guère le mot influence, qui ne désigne
qu’une ignorance ou qu’une hypothèse, et qui joue un rôle si grand
et si commode dans la critique (Paul Valéry, Variétés III).

La stylistique personnelle d’un auteur peut emprunter une rhétorique où la recherche de la pureté a sa place : revendiquer une « épure
du style » est un trait classique du discours littéraire, du côté de l’écrivain comme du côté du critique, et le style devient alors une « hypernorme » (Jenny 2005) : « Elle a toujours écrit en épurant de plus en
plus : chaque fois un peu moins de mots et un peu plus de silences, un
peu moins de cantabile et un peu plus de moderato. Elle a toujours vécu
en ajoutant sans retrancher », écrit Claude Roy dans Nous (1972) à propos du style de Marguerite Duras (www.alalettre.com).
L’écrivain développe enfin une réflexion linguistique et grammaticale : dans Bâtons, chiffres et lettres (1965), Raymond Queneau argumente
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en faveur de la prise en considération du français parlé et fait référence
aux travaux des linguistes (il cite Joseph Vendryès, Émile Benveniste,
Nicolaï Troubetzkoï, Aurélien Sauvageot et Georges Gougenheim). Il
adopte une position originale, défendant le bilinguisme français,
constitué du français et du néo-français (la nouvelle façon simplifiée
d’écrire le français), tout en rejoignant la cohorte du discours classique
sur la langue puisque ce néo-français est aussi soumis au bien écrire :
[à propos du néo-français] Naturellement, j’entends déjà les clameurs des partisans du beau et bon français. Je leur accorderai immédiatement qu’ils ont raison de vouloir lui conserver toute sa pureté et
trouve éminemment louable d’être puriste dans l’emploi de cet
idiome. Car il est bien entendu qu’il s’agit, lorsqu’on parle du néofrançais, d’une nouvelle langue. Qui, elle aussi, devra être écrite correctement (Écrits en 1955, p. 67).

Pratiquer une réflexion linguistique et grammaticale, c’est aussi
reproduire les représentations spontanées et populaires sur la langue et
son enseignement.
Les écrivains prennent position dans les débats de société sur la
langue (pour ou contre la réforme de l’orthographe par exemple), ils
aiment à dire que la langue est leur patrie, que les mots vivent, qu’ils
maltraitent la syntaxe. Les écrivains commentent la grammaire de la
langue selon une approche conventionnelle, esthétique, affective :
Je crois tout ce que la grammaire me dit et je savoure les exceptions,
les irrégularités de notre langue (Jules Renard, Journal).
La grammaire a raison qui place le verbe avoir immédiatement à côté
du verbe être comme une colonne maîtresse de l’ordre humain
(Emmanuel Mounier, Traité du caractère).
Chère grammaire, belle grammaire, délicieuse grammaire, fille
épouse mère maîtresse et gagne-pain des professeurs ! Tous les jours
je lui trouve des charmes nouveaux (Paul Claudel, Le soulier de satin).

Mais ce n’est pas la seule attitude. Un auteur pourra aussi joyeusement assumer sa capacité créative et transgressive (l’envers du purisme
donc un certain anti-purisme tout aussi idéologique), comme l’illustrent les nombreuses réflexions de Frédéric Dard alias San Antonio sur
la langue : « Me fais pas toujours chier comme quoi c’est pas français. Je
suis pas là pour écrire français » (Maman, les petits bateaux, 1975, cité sur
langue-fr.net)
La thématique de l’enfance et des souvenirs d’école amène les écrivains à produire un discours sur la langue via la grammaire et son enseignement et à montrer, plus largement, une conception politique de la
langue. C’est, par exemple, une manière de raconter la révélation du
sentiment de la langue dans des situations conflictuelles où la langue
nationale s’impose (Parler croquant de Claude Duneton en 1973 ; le
recueil de textes Entre deux langues bilinguisme et autobiographie paru en
2004 et Les écrivains racontent l’école par Claude Thélot 2001). Le senti91

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ment affectif se mêle donc au combat politique et à l’analyse sociolinguistique.
Dans Chagrin d’école (2007), Daniel Pennac décrit son itinéraire de
cancre « profondément dysorthographique » et adopte ce tour métaphorique classique qui fait des mots et des signes des êtres vivants et
dotés de pouvoirs plus ou moins maléfiques : « Terribles sentinelles les
majuscules ! Il me semblait qu’elles se dressaient entre les noms propres et moi pour m’en interdire la fréquentation. Tout mot frappé par
une majuscule était voué à l’oubli instantané » (Extrait en ligne sur
www.lire.fr). Et lorsque l’académicien Erik Orsenna se met à écrire des
« fictions linguistiques » sur la grammaire, le subjonctif ou les accents,
c’est tout autant un discours sur la langue et la norme qu’il tient qu’un
discours sur l’enseignement. Son site « Archipel » propose des jeux littéraires et langagiers, des exercices grammaticaux, des mots rares et
contribue à alimenter l’imaginaire du monde vivant des mots, classique
dans nos représentations linguistiques spontanées.
Les amoureux de la langue servent aussi l’idéal de la francophonie :
de nombreux écrivains des pays colonisés ont noué un rapport tumultueux à la langue du colon (même lorsqu’il s’agit d’un « colonialisme
interne », celui du rapport des langues régionales au français, comme
le nomme l’occitaniste Robert Lafont), ils vont l’utiliser en la « malmenant » ou, au contraire, en faisant l’éloge de l’impureté linguistique
comme fondation identitaire (Laurent Jenny considère cette attitude
comme l’exact envers du purisme qui exclut l’altérité). C’est une
constante amoureuse à laquelle on assiste, depuis les discours célèbres
de Léopold Sédar Senghor, chantre de la francophonie. En 2001, l’écrivain libanais Alexandre Najjar déclare à la remise de l’insigne de chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres : « Pourquoi écrivez-vous en
français ? Comment y répondre sans déshabiller mon âme, sans avouer
avec impudeur que je suis tombé amoureux de cette langue comme on
tombe amoureux d’une femme ? ».
Monolinguisme, plurilinguisme, bilinguisme ou situation diglossique :
la conception d’un français littéraire comme une langue étrangère
(« Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère »,
selon une célèbre citation de Marcel Proust) relève d’une figure convenue et illustre une idéologie de la diversité qui s’exprime par un discours épilinguistique affectif.
Parmi les nombreux amoureux que draine la langue fatale, il y a la
nébuleuse des journalistes, du pigiste chroniqueur occasionnel à la
personnalité médiatique établie. Dans son Dictionnaire des idées reçues,
Gustave Flaubert donnait cette définition à propos des journaux : « Ne
pas pouvoir s’en passer mais tonner contre ». Cela correspond assez
bien à l’usage qu’en fait le discours puriste. Nous avons déjà dit qu’un
grand nombre de nos puristes, André Moufflet, Pierre Daninos,
Jacques Merlino, Philippe Vandel, Pierre Merle ont été ou sont encore
journalistes.
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Les formes d’intervention utilisent les différents sous-genres de la
presse.
Dans sa chronique de langue, le journal ouvre ses tribunes à un agrégé
de lettres, un linguiste, un philologue, un grammairien, un écrivain, un
académicien ou un journaliste pour tenir une rubrique spécifique.
Dans les années 1930, André Moufflet tenait une rubrique dans la
Dépêche du midi (« Parlons peu, parlons bien »). Dans les années 1950 et
1960, le sociolinguiste Marcel Cohen publiait ses regards sur la langue
française (rassemblés par la suite en une série d’ouvrages) dans le quotidien communiste l’Humanité. Pierre Bénard est agrégé de lettres
modernes et docteur d’État et anime la rubrique le Bon Français du journal Le Figaro. Au Monde, c’est Jacques Cellard qui a succédé à Georges
Le Bidois. Et sous le pseudonyme de Cléante, le professeur Louis
Chalon publie régulièrement de courtes analyses de tours et expressions langagières dans le quotidien belge Le Soir. Les « capsules de chez
nous » par Serge Fournier détaillaient des particularités du français du
Québec. Les linguistes Alain Rey, Bernard Cerquiglini ou encore Jean
Pruvost animent dans les médias radiophoniques, télévisuels et internautiques des chroniques sur un ton léger (le « réveille-mots » d’Alain
Rey sur Europe 1, par exemple).
Ces chroniques sont de longueur variable, parfois très courtes, de
cinq à dix lignes ou de quelques minutes à l’oral. Elles croisent des discours émanant d’instances énonciatrices différentes : elles débutent
généralement par un mot, un tour, une expression ou une citation attribuée ou non, illustrant un usage particulier voire déviant du français,
que le reste de la chronique va soit expliquer, soit condamner, soit illustrer. En cela, elles oscillent entre discours normé (ce qui doit se dire
selon la norme), discours puriste (on conseille ou on déconseille de
dire) et stylistique d’auteurs (les auteurs sont invoqués pour illustrer
des cas déviants ou remarquables).
Ces chroniques illustrent les tensions entre la norme et les usages
montants, avec plus ou moins d’acrimonie ou de bienveillance. On est
frappé par la récurrence des thématiques, des années 1930 à nos jours :
les anglicismes, la néologie, la norme grammaticale (emploi de après
que et subjonctif, emploi douteux des prépositions, etc.) reviennent
constamment. Dans l’ensemble, ces chroniqueurs font appel au bon
sens pratique et rappellent constamment la norme sociale sous couvert
de la norme grammaticale ou linguistique. Il y a les grincheux, qui s’assument comme tels (Pierre Bénard parle de ses chroniques du Figaro
comme des billets de « mauvaise humeur »), ou ceux qui sont bienveillants : Cléante se réfère au discours normatif sur la langue, aux sentiments des usagers, à des usages attestés. Il avoue ses méconnaissances
sur telle ou telle question, il décrit, atteste, compare, conseille,
condamne ou non, bref il illustre une série de pratiques de discours
symbolisant l’honnête homme de la langue.
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Mais le discours sur la langue dépasse le strict cadre de ses chroniques
qui ne sont d’ailleurs plus tenues systématiquement dans les grands
quotidiens. Ainsi le courrier des lecteurs fait-il partie de la scénographie
discursive d’un journal : donner la parole à ses lecteurs, publier des lettres critiques participe de la construction d’une image de la presse
attentive à son public. On trouvera donc des commentaires de type
grammatical, avec des tendances au purisme de réaction plus ou moins
affirmées selon la spécialité du journal : ainsi ce témoignage publié
dans une revue de défense de la langue (Lettres) :
Depuis dix ans, je dresse des listes noires des livres récents que je lis.
Tout genre de fautes, parfois d’erreurs (les lettres déplacées, les lapsus ne m’intéressant pas). Sur six cents ouvrages, seuls trois sont restés sans observation, deux de Jean d’Ormesson, un d’Amélie
Nothomb. Très peu d’auteurs ont laissé moins de trois fautes, la
moyenne se situe à la vingtaine, enfin il s’en trouve à quatre-vingt,
même à plus de cent, ces dernières sous la plume de deux célébrités,
non du sport, du spectacle, de la politique, mais bel et bien de la littérature. Et forcément, leurs éditeurs sont parmi les grands de Paris
(juillet 2003).

La version informatique des journaux a permis d’élargir le champ de
commentaires et d’interventions des lecteurs dans les forums, les commentaires ou les blogues attenants aux journaux. Par exemple, le
blogue « Sauce piquante » des correcteurs du Monde ou encore celui de
Pierre Assouline, qui dépend aussi du quotidien français. L’écrivain y
publie des chroniques littéraires ou politiques et les commentaires
pointent régulièrement des questions d’usage de la langue. Ainsi, à propos de Philippe Jullian, auteur notamment d’un Dictionnaire du snobisme
paru en 1958 et que Pierre Assouline célèbre en septembre 2006, cet
échange entre deux internautes, W. et P., sur les manifestations langagières du snobisme :
W. : Le snobisme n’est pas une spécialité française. Il existe chez nous
aussi. Par exemple, certains disent pour « femme anceinte » :
« Donna Gradua » littéralement « Femme gradée », c’est d’une sottise
absolue, pour éviter de dire « Donna pregna » car le mot pregna
s’emploie également pour les animaux. Je dois reconnaître que le
mot français « anceinte » est parfait, ni trop cru ni trop amphatique.
P. : « anceinte » au lieu de enceinte, c’est exprès ? le portugais dit gravida, avec l’accent sur la première syllabe, très beau, très grave justement. L’ennui pour le français est que cela rappelle gravide comme
les juments. J’ai entendu « embaraçada » en espagnol, mignon
comme tout, est-ce qu’un hispanophone peut me dire si c’est familier, argotique.

Et la chaîne se poursuit selon le principe réactif des messages.
Enfin, la presse propose des articles ponctuels sur la langue à l’occasion
d’un événement politique ou culturel : les petites phrases ou mots particuliers des hommes et femmes politiques, que ce soit Jean-Pierre
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Chevènement qui emploie l’archaïque sauvageon, Nicolas Sarkozy et sa
mise en circulation du mot racaille détourné de la cité, le
néologisme bravitude de Ségolène Royal ou le parler jeune de Fadela
Amara qui emploie à donf pour faire trembler l’espace politique, ces
mots et façons de parler ont donné lieu à des articles et des commentaires médiatiques. Les mots du politique sont devenus pour les linguistes et les journalistes un terrain d’élection du commentaire langagier, sur le mode puriste (discours de la déploration, critique de la
langue de bois) ou plus simplement descriptif et explicatif.
Plus largement, l’espace médiatique pris dans l’ensemble de ces versions radiophoniques et télévisuelles (dans les années 1950, Émile
Moussat « professeur d’étymologie à la RTF », comme il signait luimême, tenait une rubrique radiophonique intitulée « Ce que parler veut
dire ») a permis l’éclosion de figures de puristes « médiatiques » dont le
prototype est le journaliste Bernard Pivot : échotier au Figaro Littéraire, il
représente l’homme issu d’un milieu populaire qui « arrive » dans le
cénacle du monde des éditeurs et des lettres parisiennes. Il a commencé
par des chroniques politiques « pour sourire » sur Europe 1, est passé
alternativement de la presse écrite à la télévision. Ouvrez les guillemets fut
sa première production comme émission littéraire, suivie de la légendaire Apostrophes puis de Bouillon de culture et de Double Je, consacrée à la
francophonie littéraire. Il joint l’amour des lettres à celui de la langue
dans son travail de critique. Il a par ailleurs fondé le magazine Lire, et
c’est également lui qui a contribué à la popularisation des concours d’orthographe retransmis en direct à la télévision. Lauréat en 2000 du prix
de la Langue française, il devient en 2004 membre du jury du prix
Goncourt. « Bernard Pivot, c’est Sainte-Beuve sous les poétiques traits
d’un personnage de Sempé » (www.languefrançaise.net, 6/10/2004).
Amoureux de la langue, féru de littérature, interventionniste public sur
plusieurs fronts médiatiques, défenseur de la dictée ou du dictionnaire,
il représente le puriste contemporain. C’est le héros de la langue dans sa
face solaire, râleur mais sympathique, donneur de leçon mais sur un
mode non rébarbatif, employant volontiers l’expression ou le mot familier, chroniquant la littérature dans le populaire Journal du Dimanche,
avec quelques coups de langue (« […] trop de maladresse de style. Marc
Lévy devrait écrire moins vite », 6 mai 2007) ou un ton louangeur,
comme ici, à l’occasion de la sortie des dictionnaires Larousse et Robert
cuvée 2008 :
Les carabistouilles du deuxième bureau
Si j’étais professeur de français, mon premier cours de l’année, que
ce soit à l’école, au collège ou au bureau, serait consacré aux dictionnaires. De la nécessité d’en avoir un. Toujours à portée de la main.
De l’obligation de le consulter quand on hésite sur l’orthographe
d’un mot, sur son sens, ses homonymes, etc. Du contentement un
peu fiérot de découvrir des mots et des expressions. Moi, prof, voici
les mots que j’ai récemment découverts. Et vous, les élèves ? Où,

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quand, comment ont-ils fait irruption dans votre vie ? (chronique en
ligne sur le site du Journal du dimanche).

Le journaliste occasionnel ou professionnel est donc un passeur et un
producteur du discours puriste : les quelques exemples décrits ci-dessus
montrent que le linguiste/puriste qui sommeille en chacun de nous fait
feu de tout bois pour parler de la langue, de la norme et des usages
sociaux du langage. La mise en avant, sur le même plan médiatique, de
spécialistes et de non-spécialistes de la langue contribue à superposer
les discours linguistique et puriste. On voit aussi pourquoi un homme
comme Bernard Pivot a réussi en investissant des secteurs clefs concernés par la maîtrise de la langue (médias, éditions, jurys littéraires) et
pourquoi il bénéficie d’une telle aura : il représente l’honnête homme
moderne, l’homme issu d’un milieu modeste qui s’est hissé au rang
d’homme cultivé, auréolé de prix, un homme « de conviction » qui
s’autorise un discours sur la langue sur un ton « populaire », dosant
habilement la critique acerbe à la gouaille et aux bons mots. Figure
idéale du puriste populaire ?

3.5.3. Monsieur tout le monde remarqueur ou
Peut-on ne pas être puriste ?
Puristes populaires : ce n’est pas un oxymore, car il s’agit de mettre
dans notre « sac à puristes » ces amoureux de la langue que sont les personnalités artistiques qui, à l’occasion de leurs pratiques professionnelles ou de passages médiatisés, produisent un discours sur les façons
de parler.
Nous épinglerons les humoristes. Pratiquant souvent un humour langagier fondé sur des stéréotypes géographiques ou sociaux, ils font
œuvre de sociolinguistes, à l’instar des puristes. En effet l’humour
classe dans le double sens du terme. Suivant le type d’humour pratiqué
on se trouve classé dans les catégories humour « fin », « vulgaire »,
« lourd ». Ensuite, l’humour repose en partie sur des typifications,
notamment langagières, via les accents, les expressions propres à des
cultures ou à des milieux sociaux. En fait l’humour est puriste lorsqu’il
se fonde sur la stigmatisation sociolectale d’un parler typique. Le paysan de Fernand Raynaud, les jeunes des banlieues chez Jamel
Debbouze, les travestissements de Florence Foresti en Anne-Sophie de
La Coquillette dessinent des « styles sociaux » (voir le chapitre 8) qui
rentrent dans le halo puriste. En effet, ils s’appuient sur des représentations de la langue, les font circuler et en dégagent des normes sousjacentes.
Lorsque l’humoriste Dany Boon donne une version chti de son spectacle À s’baraque (2003), il met en scène un homme du Nord caractérisé
par son parler chti (qui dit ti z’aut’, expression caractéristique de certaines régions françaises du Nord et de l’Est) et le « Parigot tête de
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veau » sur le principe de… ne dites pas/dites : « [en chti] on ne
dit pas : Pardonnez-moi je n’ai pas compris le sens de votre question, on
dit : hein ? ».
On le voit, le discours puriste emprunte des voies qui ne sont traditionnellement pas répertoriées comme telles et c’est cette puissance de
diffusion qui permet un tel ancrage dans nos représentations.
Et les anonymes ? Ceux qu’on regroupe sous l’étiquette de
« Monsieur tout le monde » sont-ils toujours forcément puristes ? Il
semble que tout locuteur ait une conscience plus ou moins forte des
formes linguistiques valorisées, donc une conscience de ce qui se dit et
de ce qui ne se dit pas. Comme le remarquait le linguiste Pierre
Chantefort :
Qui d’entre nous – je parle plutôt pour la France que pour le Québec
– n’a pas éprouvé un petit agacement voire une pointe de mépris
pour celui qui dit sans honte apparente « je vais au coiffeur », « j’y
vais en bicyclette », « afin de pallier à ces difficultés » ou encore « une
décade » au sens d’une « décennie » ? Nous avons tous nos « fautes »
favorites que nous guettons impitoyablement chez les autres même si
certaines ne déclassent pas leur auteur (« j’ai réalisé qu’il était
parti ») – (1979, en ligne).

Ce souci du bon langage est donc relayé et pris en charge par des pratiques quotidiennes et des locuteurs multiples. C’est une pratique
sociale qui n’est pas l’apanage d’un groupe social particulier
puisqu’elle repose sur une pratique métalangagière commune, sur des
représentations partagées et sur un rapport affectif à la langue. Un
internaute disait avec beaucoup de justesse que nous sommes tous le
grognon de quelqu’un : l’attitude proscriptive fait partie des attitudes
sociales communes.
Le développement du discours puriste sur l’internet a mis au jour ce
que beaucoup pratiquaient quotidiennement, dans l’éphémère de la
conversation : la correction de la langue ou l’adéquation du langage à
son lieu de production. En effet, être puriste ne signifie pas seulement
une attitude élitiste fondée sur la grammaticalité d’un énoncé mais également une position sur la convenance d’un style ou d’un parler à un
usage social spécifique. Les internautes, anonymes, solitaires, ou
regroupés dans des associations, ont saisi le train en marche du vecteur
médiologique proposé par l’internet : « En fait il ne faut ni être linguiste ni académicien pour juger sur le bon usage et les normes. Il suffit
de se brancher sur Internet » (Osthus 2002, en ligne).
Tout le monde ne s’affirme pas puriste ; au contraire, l’anti-purisme
et la contestation normative sont des attitudes historiquement attestées,
dès les débuts du purisme. L’anti-purisme est en effet constitutif du discours puriste : c’est-à-dire que le purisme suscite des réactions…
puristes à ses propres manifestations.
On pourrait penser qu’opposer puristes et anti-puristes serait, en
quelque sorte, opposer la passion de la langue à la raison linguistique,
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opposer un discours biaisé, voire faux à un discours scientifique : mais
c’est loin d’être le cas pour trois raisons.
D’abord, la position puriste est, malgré ses constantes, plus complexe
qu’on ne le prétend et fait partie de l’histoire de la langue et de sa normalisation (Delveroudi, Moschonas 2003). Le néologisme purpuriste
illustre les facettes et les degrés possibles dans l’attitude normative face
à la langue, d’abord semble-t-il sous la plume de Jean-Pierre Beaujot
dans un article de Langue française intitulé « Les statues de neige ou
contribution au portrait du parfait petit défenseur de la langue française » (Beaujot 1982), puis sous celle d’un anti-puriste comme San
Antonio ou encore d’internautes anonymes : « Non, je suis sûr que vous
avez sursauté en voyant mon titre, surtout si vous êtes du genre purpuriste ou ortho-rétentif » (aixtal.blogspot.com). Ensuite, conçue comme
une activité relevant du discours métalinguistique et normatif, la position puriste rencontre de fait le discours grammatical et linguistique.
Enfin, comme tout discours, le purisme a produit un anti-discours qui
s’aligne sur le même type de rhétorique polémique : les anti-puristes
sont volontiers virulents, brandissent la « vraie » langue contre l’idéologie langagière des puristes, tiennent également un discours sur la propriété individuelle de la langue : « La position puriste est totalitaire », et
les puristes sont « des fliquounets linguistiques, des pouacres prétentieux » (blogue http://orlandoderudder.canalblog.com/).

3.6. Le puriste, un sociologue spontané ?
Parmi les activités les plus remarquables des puristes, on retiendra leur
construction d’une cartographie sociale des modes de parlers, c’est-àdire le relevé des tics langagiers propres à des figures ou à des classes
sociales. Pierre Daninos parle dans Le jacassin de « géographie familiale » (1962, p. 13), tirant le puriste du côté de la science, tandis que
Robert Beauvais souligne la minceur de la frontière entre position intellectuelle et bon sens quotidien : « […] entre un maître à penser qui
vous parle de l’“irrationalité éthique du monde” et ma concierge qui
vous dit que le monde est mal fait, il n’y a qu’une différence de terminologie » (1970, p. 13).
Depuis le XVIIe siècle, les définitions du « bon français » reposaient
notamment sur une définition géographique et recommandaient la
langue de l’Île-de-France ou celle des locuteurs natifs. Mais cette
langue-là est aussi celle d’une supériorité politique et sociale. Vaugelas
qui préconise le bon usage de « la partie la plus saine de la cour » se
préoccupe peu de celui de la « lie du peuple », celui « acquis naturellement par les nourrices et les domestiques ». Malherbe prône un usage
compréhensible par « les crocheteurs du port au foin » : en matière de
norme et d’usage, la question des classes sociales apparaît dès la constitution du bon français, elle y est donc essentielle, même si la typification est grossière.
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3.6.1. Une analyse des classes sociales par leur langage :
le puriste « sociolinguiste »
En relevant des variations propres à des classes sociales, les puristes
montrent donc, comme le rappelle Marina Yaguello, « que la langue est
l’un des marqueurs sociaux les plus puissants [et qu’une] langue parlée
de façon complètement uniforme supposerait donc une société sans
classes » (1988, p. 99).
La réflexion théorique sur les rapports entre langage et classes
sociales est ancienne et ancrée dans la tradition linguistique marxiste
d’une part, et dans le sillage de la dialectologie sociale et de la sociolinguistique anglo-saxonne d’autre part.
Dans la première veine, l’homme politique et penseur français Paul
Lafargue a publié à la fin du XIXe siècle une étude intitulée La langue
française avant et après la révolution (1894). Il analyse une période particulièrement féconde du point de vue de la créativité lexicale et montre
les enjeux politiques de la néologie et les échanges violents entre ses
partisans et ses détracteurs. Ce qui nous intéresse, ce sont les locuteursproducteurs de ces nouveaux mots. D’où sont-ils issus ? Lorsque Le dictionnaire de l’Académie se voit adjoindre un supplément de plus de
300 mots, parmi lesquels figurent enragé, sans-culotte, révolution, les
attaques sont virulentes contre ces « termes barbares ou bas, qui […] ne
devaient pas souiller le Dictionnaire de la langue française » (dixit l’abbé
Morellet, surnommé par Voltaire l’abbé-Mords-les en raison précisément de sa virulence). Ces mots « barbares » proviennent des basses
classes sociales, regroupant pêle-mêle des métiers peu considérés (couturière, garçon coiffeur, porcher, marchand, prostituée), des habitudes jugées
indignes ou assimilées à des vices (joueur, mignon) et des auteurs d’actes
répréhensibles (voleur, brigand) :
Ces mots proviennent de l’argot des joueurs, des cavernes, des
voleurs, des cabarets, des mignons de Henri III…, d’articles hideux à
lire, rédigés par la coiffeuse d’une académicienne ou par la gouvernante d’un académicien… d’expressions de basse-cour de vivandières, éloignées de la politesse française, dignes des demoiselles
Gorgions, qu’on ne peut entendre que dans les antichambres et de la
bouche d’une servante… d’hyperboles de couturières, de garçons
coiffeurs à qui la pratique a oublié de donner un pourboire… du jargon de fruitière qui veut faire le bel esprit, du langage de femme de
chambre, de prostituée, de blanchisseuse insultant au caractère national… de phrases qui ne conviennent que dans la bouche d’un
manœuvre, des phrases de porchers, de barbiers, de la plus vile
canaille, dignes d’une marchande de laitues et qu’il faut laisser corrompre dans les repaires des brigands et des filous… (Feydel résumé
par Lafargue 1894, en ligne).

La langue, reflet fidèle des divisions sociales ? Ce fut longtemps, en
matière linguistique, la doctrine défendue par le linguiste officiel de
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l’URSS, Nikolaï Marr (1864-1934), avant que Staline, s’instituant linguiste, ne balaie cette conception mimétique des langages sociaux au
profit d’une langue autonome, commune à tous :
Oui, les classes influent sur la langue, apportant dans la langue leurs
mots et expressions spécifiques et comprennent parfois différemment un seul et même mot, une seule et même expression. Cela ne
fait pas de doute. Cependant, il ne s’ensuit pas que les mots ou
expressions spécifiques de même que les différences dans la sémantique puissent avoir une importance sérieuse pour le développement
d’une langue unique, commune à tout le peuple… les mots et expressions spécifiques qui ont une nuance de classe ne sont pas utilisées
dans le discours suivant les règles de je ne sais quelle grammaire de
classe qui n’existe pas dans la réalité, mais d’après les règles de la
grammaire existante, commune à tout le peuple (Staline cité par
Cohen 1956, p. 206).

Dès lors, la lutte des classes se dilue dans les registres ou les niveaux
de langue comme ultime trace de « la hiérarchisation des parlers de
classe » (Bourdieu 1982, p. 51) et le langage de groupe devient un
registre de langue (Wolf 2006) :
Langage distingué, langage vulgaire : les milieux dominants, organisés ou non en classes ou en castes fermées, se distinguent normalement, dans les pays possédant une langue commune, par une certaine manière de se servir de cette langue. Les particularités peuvent
porter sur certaines manières de prononcer, sur l’emploi de formes
grammaticales et de tournures, sur les éléments du lexique (Cohen,
1956, p. 177-178).

La seconde veine, sociolinguistique, va permettre une véritable reconnaissance des parlers populaires, qu’il s’agisse du vernaculaire noiraméricain chez William Labov ou du français populaire chez Françoise
Gadet, ou encore de l’argot des cités et des banlieues (dans les travaux
de Louis-Jean Calvet, Jean-Pierre Goudaillier, David Lepoutre, etc.).
L’étude de la variation des formes linguistiques en fonction de critères sociaux montre qu’il y a des formes et des prononciations plus
légitimes que d’autres et que dans l’économie des échanges linguistiques, il existe, comme l’affirme Pierre Bourdieu en 1982, « tout un
ensemble de différences significativement associées à des différences
sociales » (p. 41). Par variation, on comprend que les formes linguistiques peuvent varier selon le temps, l’espace, selon les situations et les
classes sociales, et ces variations ne sont généralement pas libres car des
formes apparaissent légitimes et d’autres non. Il s’agit donc d’étudier
les usages sociaux et stigmatisants du langage. La sociolinguistique a
beaucoup œuvré pour que soit reconnue la diversité du langage populaire. Dans Le français ordinaire (1997), Françoise Gadet démontre que
le locuteur populaire n’est pas cantonné dans un style populaire mais
dispose aussi d’une palette stylistique suivant la situation de communication. Il n’en reste pas moins que les formes classantes existent : si l’on
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peut, sans dommage à l’oral, élider le ne dans la négation (il vient pas, je
suis pas prête), on ne dit pas impunément aller au coiffeur (voir le chapitre 5 sur la grammaire), et les linguistes ont beau soutenir que cette
forme se dit, ils n’en retirent pas la péjoration qui lui est attachée. Et
que dire de l’accent, foncièrement discriminatoire ? Marcel Cohen l’intègre pleinement à ses analyses :
Dans les grandes villes, en particulier les villes européennes, des différences de langage se manifestent entre les quartiers bourgeois et les
quartiers populaires d’ouvriers et de petits artisans qui sont souvent
périphériques, faubourgs ou anciens faubourgs. L’accent parisien qui
se remarque peu dans les milieux bourgeois est souvent appelé faubourien (Cohen 1956, p. 173).

La dévaluation de l’accent faubourien ou populaire recoupe la stigmatisation des accents régionaux 9 et plus largement des accents de la
francophonie : l’académicien Maurice Druon, ne déclare-t-il pas, en
imitant l’accent québécois, que ce n’est pas au Canada qu’il ira prendre
des leçons de français ? Brocardant à la fois le parler précieux et celui
des banlieues, Pierre Merle tourne en dérision l’accent « cul de poule »
consistant à dire /on/ pour /an/, qu’il qualifie d’« affèterie » (2005,
p. 106) et l’extension des ch et de j (quartchier) qui fait « cités sur les
bords » (p. 109).
Il existe donc des manières de parler qui servent à classer les locuteurs, ce qui correspond à des pratiques et à un « sentiment » répandus.
Plus largement, les catégorisations sociales plus ou moins spontanées
fleurissent et circulent dans les médias, les chansons (« Mon beauf » de
Renaud Séchan en 1980 ; « Les bobos » par le même chanteur en 2006
qui décrit « une nouvelle classe… pas loin des beaufs… peut-être plus
classe » qu’il oppose aux blaireaux, aux bourges et aux prolos). Et comme
le dit, à sa manière, Frédéric Dard dans Le standinge selon Bérurier, « coucher avec une comtesse » (le grand monde), ça influence notre mode de
communication et notre façon de parler : « […] dans les moments de
félicité, comment l’appelles-tu ? Il me regarde d’un œil étonné :
– Ben… Madame la comtesse, c’te couennerie ! À quoi ça servirait de
tringler dans le grand monde si t’appelais une comtesse ma guenille
bleue, comme la première femme de copain venue ! » (1965, p. 39).
Les hebdomadaires féminins reproduisent également ces typologies
sauvages selon des codes esthétiques (look bohème, classique, rock n’roll,
voir par exemple un magazine Elle de septembre 2006 ou encore les distinguos subtils entre l’homme métrosexuel et übersexuel) et créent des
catégorisations éphémères destinées à renouveler les canons de la
« branchitude » et de la distinction en matière de mode, mais aussi de
langage : « Être juste snob, c’est tout un boulot. Mais cela ne suffit plus.

9. Par exemple ce post-scriptum d’un internaute sur un forum : PS : j’ai pas l’accent Picard non
plus et heureusement parce qu’il est tellement laid… (http://forums.puissancegamers.com/).

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Eh oui, il faut maintenant être PSQS. Plus snob que snob parce que le
snob de base est en voie d’être totalement out » (Elle, 17 octobre 2005,
p. 137).
Par exemple, ce qui est snob, « c’est de se faire traiter de bobo », et ce
qui est PSQS, « c’est de se faire traiter de beau bourge ». Dans Le Guide
du squatteur mondain (1994), Jean-François Duhauvelle inventait une
typologie des « pique-assiette », assortie des termes pour les nommer : le
spectaclier, le vernisseur, le dînateur, le séminariste, le squatteur de rallye, l’ancien night-clubber…
Les expressions consacrées attestent aussi de ces catégorisations
populaires : ainsi connaissons-nous les expressions parler comme un
patron, comme un paysan, avoir une orthographe de cuisinière, parler comme un
livre (de manière savante), comme un aristo, avoir un langage de marchande de
poisson…
Les puristes vont donc réactiver le sentiment de classe, dans la double
acception du terme : celle contenue dans l’expression classe sociale (hiérarchie de classe et lutte des classes) et celle équivalant à distinction
(avoir de la classe, de l’élégance, de la modération, ce qui relève davantage d’une distinction morale ou esthétique que d’une spécificité
sociale). Dans Made in France (1977), Pierre Daninos emploie d’ailleurs
l’expression lutte des classes : il se réfère explicitement, avec quelque ironie, au célèbre numéro des Actes de la recherche en sciences sociales de
Pierre Bourdieu sur l’Anatomie du goût (avec Monique de Saint Martin,
1977) qui préfigure le grand ouvrage du sociologue, La distinction.
Critique sociale du jugement : « Traviata contre Bach, buffet Henri II
contre commode Regency, mousseux contre whisky, la lutte des classes
continue » (Daninos 1977, p. 17-18). Huit ans plus tard, c’est un chapitre entier intitulé « Lutte des classes » qui prend place dans La France
dans tous ses états : « Deux cents ans après la Révolution française, et
quelle que fût la toute-puissance chaque jour affirmée du peuple souverain, on trouvait encore des irréductibles pour lesquels il y avait des
gens qui étaient nés et d’autres qui ne l’étaient point » (Daninos 1985,
p. 124).
L’approche est caricaturale mais reste pertinente. Pierre Daninos propose une approche des classes dominantes, généralement délaissées par
la sociolinguistique savante, comme le rappelle la linguiste Marie-Anne
Paveau :
[…] il est patent que les travaux publiés en linguistique dans le
domaine de la variation sociale sont très majoritairement consacrés
au français populaire, avec ou sans cette étiquette, sans qu’un « parler
(grand) bourgeois » ou un « français aristocratique » ne soient envisagés (sont-ils d’ailleurs envisageables, autre question) » (2007, p. 103).

Cette approche sauvage élargit le spectre des variations langagières,
instaurant avec elles un rapport paradoxal. En effet, le discours puriste
se méfie des variations qui affectent le langage (par exemple l’introduc102

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tion d’anglicismes ou de néologismes) mais, parallèlement, il ne cesse
de relever les nouveaux mots et locutions, les termes à la mode et les
expressions « branchées ».

3.6.2. Pour et contre quelles classes roulent les puristes ?
En portant des jugements de valeur sur les manières de parler, le discours puriste classe les sujets parlants et tient « un discours qui est producteur de classification parmi ses destinataires, peut-être là même un
discours reproducteur de classes » (Berrendonner 1982, p. 89).
Mais de quelles classes sociales s’agit-il ? Et quelle est « la langue » à
qui profitent ces inventaires ? De quelle « classe » relève-t-elle ? Dans les
chapitres précédents, nous avons mis en avant les caractéristiques linguistiques du français « rêvé » des puristes. Rappelons que la concision,
la clarté, la pureté (bref, l’économie) voisine avec la richesse, la rareté,
l’effet de style (bref, l’esthétique) au service de la bienséance (bien parler au bon moment et dans le bon lieu). Les locuteurs de ce français-là
ne dédaignent pas pour autant la trivialité (esthétique) et les expressions populaires censées refléter la vérité du monde (économie).
Prestige social et prestige langagier peuvent donc être inversement proportionnels dans la configuration du discours puriste, où l’on peut imaginer « des charretiers au cœur d’or et des monstres de vulgarité au langage châtié », selon l’expression d’Édouard Flamenbaum dans ses
Ateliers philosophiques en ligne. Dans les Mémoires de madame la langue française (1985), Jean Duché ne dépeint-il pas successivement la langue
française sous les traits d’une souveraine, d’une rêveuse bourgeoise ou
bien encore d’une belle clocharde ?
La belle langue se trouverait donc autant dans les verts pâturages que
dans les salons et, inversement, les mauvais usages aussi. En effet, tout le
monde peut s’exprimer « mal », comme le souligne l’accueil du site du
Dicomoche, puisque « causer moche, c’est parler comme le fait votre
voisin, votre patron, le député local, le commentateur à la télé, le garagiste d’en face, votre psychanalyste, l’auteur de ce site dès la première
phrase, et bien d’autres » (www.dicomoche.fr).
Cependant, il ne faut pas croire à une dilution sociale complète car les
puristes ont leurs cibles préférées : les bourgeois, les politiques et les
journalistes. Nous l’avons dit, les puristes critiquent généralement des
usages du langage contemporain pour dénoncer les lieux communs et
les travers de nos sociétés, dont la tendance « au panurgisme dans le langage » (Bénard 2002, p. 9). Ils rejoignent une tradition connue et illustrée par Flaubert, dans Bouvard et Pécuchet et le Dictionnaire des idées reçues.
En effet, l’ouvrage de Flaubert est traditionnellement pris comme
l’exemple canonique d’une critique de la doxa et de son « consensus
petit-bourgeois », pour reprendre l’expression de Barthes (1975, p. 51).
Nous l’avons déjà dit, les puristes se placent volontiers sous son égide.
Que nous disent-ils de la bourgoisie ? Dans le Daninoscope paru en 1963,
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l’article bourgeois (dénommé Tu n’es qu’un bourgeois !) s’ouvre sur une
interrogation : « Je ne vois pas ce que le mot bourgeois a de péjoratif au
point que beaucoup de bourgeois ont horreur d’être appelés bourgeois.
Les gens seraient-ils toujours vexés d’être pris pour ce qu’ils sont ? »
(p. 29). Le bourgeois est également considéré comme un être paradoxal, qui tout en montrant une « inaptitude à l’abstrait » achète les
« abstraits, tachistes, lettristes, éclaboussistes et autres tactilistes » (p. 33).
Et de mettre en citation finale de la définition : « Bourgeois est un de ces
mots amphibies qui sont ou un éloge ou une injure, selon la personne
qui s’en sert ou la manière dont on le prononce » (Francisque Sarcey).
Relever les variations contemporaines du langage s’accorde donc à
une dénonciation des stéréotypes de pensée et de discours, supposés
l’apanage du mode de pensée bourgeois. Plus précisément chez nos
puristes, le dîner bourgeois, comme lieu producteur de discours stéréotypés, fait partie d’un répertoire partagé : on pense à la critique radicale
qu’en a faite notamment Luis Bunuel dans Le charme discret de la bourgeoisie, aux nombreux repas qui émaillent les films de Chabrol où alternent
raclements des couverts et phrases toutes faites, ou au film Festen (1998)
qui fonctionne justement sur la divulgation de ce qui ne peut se dire lors
d’un repas de famille : l’inceste. Dans la Distinction, on peut lire : « Au
franc-manger populaire, la bourgeoisie oppose le souci de manger dans
les formes […], caractérisées par l’ordre, la tenue, la retenue »
(Bourdieu 1979, p. 218). Les formes concernent, bien entendu, aussi le
discours qui peut et qui doit s’y tenir. Pierre Daninos l’avait épinglé en
son temps : « Le dialogue du déjeuner dominical au menu invariable
(quenelle-gigot-saint-honoré) reste gravé dans ma mémoire […]. La
conversation allait du particulier – en l’occurrence un habitant du quartier aperçu par la fenêtre – au général, ou du général au particulier, sans
ordre déterminé » (1962, p. 22 et 34). Ce dîner où se côtoient « l’industriel Gustave Jouglet, un rescapé de Sébastopol, les tantes froissées et
l’oncle Jérôme auréolé de la médaille militaire, fervent nationaliste », est
caractérisé par le mode de la déploration : il n’y a plus de…
Le journaliste Jacques Merlino décrit lui aussi dans Les Jargonautes les
différentes facettes du « discours du dîner bourgeois », pendant lequel
on ne peut jamais aborder un sujet « qui fâche » : pas de politique, pas
de sexe, pas de philosophie, pas de religion (1978, p. 41), mais valorisation du rituel des présentations (« ses formules plates ») et des propos
convenus. De façon plus violente, il conclut : « Que dit la bourgeoisie ?
Rien. Et c’est cela qui fait sa force » (p. 188-189). Robert Beauvais avait
épinglé le café du commerce, Pierre Merle élargit le repas à des lieux
de circulation comme le bistrot (les cafés branchés) où il relève certaines expressions recueillies dans son précis de 2002 :
Brelandage. Capté à la Tartine, rue de Rivoli, en février 2000, au beau
milieu d’une discussion politique fort animée.
Court-termisme. C’était au Carpe diem, un bistrot proche des Halles en
janvier 2002.

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Désinventer. Entendu à la Féria, dans le Marais, en févier 2002.
Espace de départ. Expression entendue dans un bar du Marais à Paris.

Enfin, la critique du langage politique conçu comme une langue de
bois mensongère est récurrente et relève elle-même d’un stéréotype
(voir les analyses de détail sur le politiquement correct et l’emploi des
expressions toutes faites au chapitre 7).
Les puristes vont aussi affiner les catégories existantes, comme Pierre
Merle encore, passionné par les langages parallèles. Il pratique le
purisme en distinguant populaire et populaire, argot et argot. Qu’est-ce que
cela signifie ? Dans Le nouveau charabia, il oppose par exemple « le
charme discret de l’argot de papa » à celui « qui n’est pas de papa ». Le
premier est certes « rarement classe » mais possède une véritable
« gouaille » (l’exemple qui suit illustre aussi une autre caractéristique
du discours puriste, sa misogynie) :
L’argot n’a jamais eu la réputation d’être un langage à déballer n’importe où n’importe comment, et il sera toujours préférable, par exemple, de susurrer à une dame que vous n’avez (pour une raison ou pour
une autre) pas très envie d’honorer que « vous n’êtes pas, en ce
moment, au mieux de votre forme », plutôt que de lui sortir tout de
go qu’elle vous « file du mou dans la gâchette » (Merle 2005, p. 126)

Le second est, lui, fabriqué, surfait, inauthentique. Robert Beauvais
désigne sous l’expression « argot de cheftaine » celui des classes
moyennes qui pratiquent l’argot alors qu’elles ont perdu « le contact
avec ces sources de la langue verte vivante que sont l’école primaire, les
sports populaires, les guerres mondiales ou le bistrot du coin [et qui]
n’ont plus que des rapports de supérieur à inférieur avec le petit peuple
de la rue, des usines et des ateliers » (p. 55). Dans un numéro de Défense
de la langue française (avril 1959), un chroniqueur distingue deux langages militaires, « l’argot du troupier, expressif, coloré, truculent, peu
classique » et le jargon des états-majors, qui mêle langue de l’administration et vocabulaire technique, alors qu’il fut un temps (lequel ?) où
les textes militaires « étaient des modèles de clarté et de précision ». En
2002, Pierre Merle réprouve le « langage branché sauce eighties », la
« mixture branchouillo-précieuse » qui se caractérise par des mélanges
(pour ne citer que quelques exemples : une larme d’écolo, quelques gouttes
de jargon hardware/software, une cuillère à soupe de langage psy, du verlan
saveur Renaud, l’argotisme à la San Antonio, de la caution popu). Ce qui
hérisse le puriste, c’est la transgression consistant à user d’un langage
populaire dans d’autres milieux : Robert Beauvais brocarde l’argot en
col blanc « faussement peuple et aimablement désuet que parlent en
toute ingénuité des gens issus la plupart du temps des classes moyennes
[…] » (1970, p. 55). Le « kiskose » voyage dans les sphères sociales et
Robert Beauvais rapporte une anecdote où un préfet se fait suspendre
« pour avoir tenté de se mettre à la portée d’un gangster en s’adressant
dans le kiskose qu’il pensait être le sien : Fais pas le con, tu vas te faire
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piquer… moi je peux t’arranger le coup, etc. ». Il n’imaginait pas que
ce gangster, nourri de « kiskose » médiatisé comme tous les Français
aujourd’hui, aurait pu lui répondre : « Mon allergie à l’univers carcéral
est telle que je me refuse, ainsi que mes homologues, à prendre le
risque d’une interpellation, quels que soient les préalables qui y auront
présidé » (1970, p. 235). Jacques Merlino dans Les Jargonautes déplore
lui tout simplement la disparition du vrai parler populaire, celui des
petits Parisiens et des Provençales.
Chacun à sa place, avec son langage propre ?
L’idéalisation du parler populaire, qu’il s’agisse du verlan, de l’argot
ou de tout double langage, va de pair avec une conception « aristocratique » de ces pratiques de discours. Seuls les initiés le comprennent en
effet, mais surtout ceux-ci répugnent à le voir pénétrer dans le langage
quotidien :
Mais les purs et durs « verlanophones » ne supportent pas cette vulgarisation. Ils ont donc recodé leur langage. La pub leur a piqué leur
patrimoine linguistique (« la chetron sauvage », « SNCF c’est
blepossi »), qu’à cela ne tienne, ils ont brouillé les pistes. Et le « veul »
est né. […] Selon Ronald, c’est pas compliqué, il suffit de n’utiliser
qu’une partie des syllabes, de recouper en deux, et voilà c’est du veul
(Catherine Bézard dans L’événement du jeudi, 1993 cité par Calvet
1993, p. 155-154).

Par ailleurs, les puristes ont leur idéal social : l’honnête homme. Nous
ne sommes pas loin des portraits satiriques de La Bruyère dont s’inspire
largement La galerie des glaces de Pierre Daninos, sous-titré « Les caractères de notre temps » (1983). L’honnête homme 10, celui qui se plie
aux règles de la vie sociale en respectant les bonnes manières et le bon
langage, est en effet le modèle idéal du puriste. Lorsque Bernard Pivot
rejoint la célèbre académie littéraire du restaurant Drouant, le Figaro
Littéraire titre d’ailleurs : « L’honnête homme au Goncourt » (6 octobre
2004).
Mais à qui correspond vraiment cet idéal anachronique ?
Les puristes décrivent parfois leurs cibles et lecteurs potentiels, propagateurs involontaires de ces « charabias » : André Moufflet, sous-catégorisant ce qu’il nomme « les malfaiteurs qui menacent le bien commun », commence par les illettrés (individus dépourvus de culture) et
les gens du peuple, poursuit avec les écrivains, journalistes, commerçants, fonctionnaires et termine par un collectif « nous tous ». Plus près
de nous, Pierre Merle dédie son ouvrage « aux hommes et femmes poli-

10. Pour une analyse fine et détaillée de ce que recouvre l’honnête homme, voir notamment
l’article « Homme » du Dictionnaire raisonné de la politesse et du savoir-vivre, publié sous la direction
d’Alain Montandon (1995). En effet sous cette étiquette unique sont regroupés plusieurs types
historiques d’honnêtes hommes, tour à tour homme du monde, homme de bien, homme de bonne compagnie, homme de mérite… où s’articulent à la fois la simplicité mais aussi le fait de plaire à la cour,
de savoir dissimuler, d’être prudent, discret, d’être élégant, sans orgueil…

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tiques, journalistes, animateurs, commentateurs, pubards, conférenciers, acteurs, chanteurs et sportifs en interview, à M. Tout-le-monde… à
vous tous, à nous tous, donc, dès qu’on nous demande de l’ouvrir et
qu’on a en réalité bien peu de choses à dire » (2005).
Mais les puristes se présentent aussi comme s’ils étaient, non pas les
producteurs de ces tics de langage, mais les observateurs souvent navrés
d’une réalité socio-langagière. D’ailleurs, ils circulent dans tous les
milieux afin de noter au mieux le langage du siècle. Somme toute, c’est
un peu Candide qui rêve d’un langage hors du monde, non corrompu
et qui va connaître ses avatars les plus sombres en se faisant le remarqueur cynique et mordant des travers langagiers supposés de ses
contemporains. Pour ce faire, le puriste circule dans tous les milieux
sociaux, composant une géographie sociale des parlers : le chroniqueur
Jacques Merlino fustige une « uniformisation du langage hors du vécu »
(selon une formule de Bernard Pivot) qui se répand dans l’ensemble de
la société puisqu’il a laissé traîner son oreille « dans la rue, le métro, les
bistrots, les séminaires de cadre, les dîners mondains ou de copains, les
réunions de femmes ou d’écologistes », qu’il est allé « chez les pauvres
et chez les riches, chez les Parisiens et les provinciaux, chez les vieux et
chez les jeunes » (quatrième de couverture des Jargonautes).

3.6.3. Circulation, lieux et typification sociale
La circulation et la transmission des modes de parlers clichés sont
constitutives de tous ces ouvrages, qu’ils soient véhiculés par la famille,
l’école ou les médias :
[le langage] c’est celui que nous portons tous en nous, celui que
nous entendons tous les jours, celui qui nous est rituellement transmis par nos mères, nos familles, nos professeurs, nos orateurs, nos
snobs, nos chefs d’entreprise, nos journaux, et qui, de la naissance à
la mort, avec son cortège d’épithètes et de lieux communs, nous
emporte dans son torrent (Daninos 1962, p. 9).
Journellement le kiskose s’enrichit du génie anonyme de l’homme de
la rue, et de l’apport de donateurs intarissables, qui nous viennent de
la scène, du cabaret, du journalisme ou du livre (Beauvais 1975,
p. 236).
Tous les mots et expressions suivants […] ont été pêchés dans les
médias ou encore dans ces lieux de préciosité flamboyante et triomphante que sont les cafés réputés branchés et autres bars plus ou
moins littéraires ou, disons, discursifs (Merle 2002, p. 85).

D’où le grand nombre de figures convoquées, présentées comme prototypiquement « fictives », d’un milieu politique, social, culturel :
l’homme de la rue, mon père, l’écrivain, l’homme politique, le snob, le précieux…
et insérées dans une « cosmogonie » sociale générale (le mot est de
Roland Barthes à propos des Caractères de La Bruyère).
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Nos puristes s’appuient sur des catégorisations personnelles et variables, parmi lesquelles on retrouve cependant des constantes que l’on
peut résumer comme suit : les classes sociologiques (y compris les
classes socio-professionnelles du type bourgeois, marin, professeur,
domestique, journalistes, avocat, français moyen), les classes politiques
(les communistes, les écologistes, les monarchistes), les classes anthropologiques (les vieux, les jeunes, les femmes, les enfants), les classes
psychologiques (le timide, l’aigri, la discrète) et les classes « ethnologiques » (celle des modes et des usages : le snob, le pédant, le gay).
Les ouvrages considérés ne s’organisent pas de façon identique. Le
Jacassin mélange listes d’items et témoignages romanesques ; d’autres
ouvrages de Pierre Daninos ne consacrent qu’un chapitre au langage
(La France dans tous ses états) ou cernent une classe particulière
(Snobissimo ou Les touristocrates), Le français hexagonal de Robert Beauvais
se compose de listes d’équivalences, avec un exercice littéraire final
transformant Le Cid en parler hexagonal, alors que Le français kiskose
réduplique les différentes facettes du kiskose (des jeunes, du spectacle,
du deux roues…) ; le Dico franco-français de Philippe Vandel (1993) présente une table des matières unifiée et toutes les entrées sont
construites sur le mode « comment parler comme » qui renvoient chacune à un prototype social (la star du show-biz, le cuisinier moderne, le
footballeur, le cadre d’entreprise) ou à la manière d’une entité socialement ou politiquement définie (parler comme un jeune, parler communiste). Le passage en revue des tics linguistiques y est plus approfondi puisqu’il examine le vocabulaire, les locutions savantes, la
syntaxe, la ponctuation et le style (inégalement exploitées selon les
champs). L’exercice de la version/thème repose sur des réénonciations
qui supposeraient une circulation aisée entre des espaces discursifs
socialement contraints et différenciés mais qui illustrent également
l’économie du marché linguistique et les valeurs des modes de dire
selon, encore une fois, les lieux médiologiques : « Voici un texte en
français courant. Traduisez-le en “politicien” afin de vous faire mousser
auprès du sous-directeur de l’IFAP, tout juste sorti de l’ENA, après être
passé par Sciences po et chez son bottier conseil » (p. 196).
Quant aux nombreux ouvrages de Pierre Merle (il en a écrit une quarantaine), ils exploitent différentes présentations où se mêlent commentaires acerbes et listes de mots ou expressions, avec définition et
contexte. Certains sont focalisés sur des thématiques précises (injures,
argot fin de siècle, « le foot comme on le cause »), d’autres visent à cerner plus largement le langage contemporain (« français branché », le
« nouveau charabia », les « mots à la con »).
Ces typologies sociales populaires reflètent des pratiques sociales et
langagières qui n’ont pas bénéficié de beaucoup d’attention, en raison
sans doute de leur caractère humoristique et stéréotypé. Pourtant,
Pierre Bourdieu lui-même use des étiquettes simples de bourgeois, populaire, noble, combinant une analyse sociologique très précise avec des
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dénominations banalisées et dépassant l’analyse purement économique
des classes (en termes de rapports de production) pour l’allier à une
approche sociale et culturelle (le capital symbolique, celui qui donne la
distinction). Paradoxalement, alors que certains sociologues déplorent
aujourd’hui la disparition de la notion même de classe dans le champ
politique, nous voyons cependant, en nous penchant sur le discours
puriste, que les noms des classes sociales, sous des formes plus ou moins
élaborées, existent, circulent, se renouvellent grâce aux typologies
populaires. Quant à mesurer leur justesse sociologique et leur pouvoir
d’émancipation (ou d’aliénation) c’est une autre affaire.
– Les classes sociologiques et socio-professionnelles
L’ouvrier, le truand, le forçat, le bourgeois… Si les écrivains visent à créer
des idiolectes (compris comme le sentiment de la singularité de la
parole d’un autre, les habitudes verbales d’un individu, d’un personnage dans un roman par exemple), les chroniqueurs de langue privilégient les sociolectes, incarnés dans des figures spécifiques.
À côté de ces classes prototypiques (les journalistes, les pubeux, les
fonctionnaires), nos puristes innovent : Pierre Daninos crée des types
comme Monsieur Blot, le français moyen fondu dans la grisaille quotidienne, ou Ludovic Morateur, le PDG épris de perfection. Jacques
Merlino donne une vision quasi politique du langage des pauvres,
dominés parce que ne maîtrisant pas le langage des classes dominantes : « Parce qu’ils n’ont pas accès au monde des mots, deux millions de personne, Français de souche, vivent de père en fils dans la
plus extrême pauvreté, exclus de notre société » (1978, p. 20).
Riches et pauvres : catégorie reprise de façon humoristique dans Les
mots des riches, les mots des pauvres de Jean-Louis Fournier (2004) qui pose
la question : « Comment dit-on caviar en pauvre ? » ; Philippe Vandel
(1993) décrit « la shampouineuse conseil », pendant féminin du coiffeur, qui possède le vocabulaire spécifique des produits de beauté
(ridule, micropulsite, énergiser), pratique l’euphémisme (« les imperfections » pour « les cratères vestiges de boutons d’acné, arrachés à l’adolescence », p. 70) ou l’emphase (le shampoing devient une « crème
lavante »), le style militaire (« traitement d’attaque »), le pléonasme
(« le savon douceur n’agresse pas la peau ») et les périphrases (la peau
devient « la barrière cutanée »).
Cependant, il n’y a pas toujours de figures particulières correspondant à un type de langage socio-professionnel : le « kiskose » des affaires
ou du commerce par exemple, la langue des médias, le langage administratif sont des cibles récurrentes.
Au-delà de l’humour, les jargons des métiers sont stigmatisés non pas
en tant que tels mais parce qu’ils circulent en dehors des sphères dont
ils sont issus. Le vocabulaire de la pédagogie et de la didactique fait par
exemple l’objet de nombreuses remarques fielleuses épinglant le
monde enseignant, chez Pierre Daninos : « La siglophagie avait gagné
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les couches du primaire et du secondaire, on était candidat au BEPC ou
au CAPES ; élève de CM2 ou de LEP. Quant à la philo, naguère si honorée, si honorable, elle avait, baptisée terminale, quelque chose de ferroviaire » (1985, p. 173) ; ou Pierre Merle : « Zone proximale de l’élève
= son vécu, son environnement, tout ça sans doute » (2005, p. 312).
– Les classes politiques
La stigmatisation du langage des politiques repose sur l’idée répandue que les politiciens sont des menteurs et des rhéteurs du vide : le
politiquement correct et la langue de bois seraient leur quotidien,
qu’ils soient de droite ou de gauche. En effet, les formules figées, c’està-dire les petites phrases assassines ou les perles recueillies par exemple
dans le Parlez-vous le Chirac ? de Dominique Duforest (2003), circulent
aisément dans le discours politique et les médias participent activement
à cet emballement discursif. Les expressions stéréotypées, les tics langagiers et les formules toutes faites font le bonheur des chroniqueurs du
beau langage. Or il faut rappeler que les conditions de production du
discours médiatique vont de pair avec la brièveté, la formule qui frappe
et la détachabilité de la petite phrase assassine qui fera boule de neige.
Le figement trouve là la pleine expression de son caractère foncièrement créatif. Mais ce n’est pas l’avis de nos puristes
De quels politiques nous parle-t-on ? Les écologistes et les communistes figurent en bonne place. Les premiers sont particulièrement visés
par les puristes :
En l’espace d’un an, des municipales de 1977 aux législatives de 1978,
les écologistes, considérés jusqu’alors comme de doux rêveurs utopistes partisans du retour à la terre, ont conquis une part de la scène
politique. Or, qui dit scène dit spectacle, et qui dit politique dit discours. À ces néophytes, il fallait pour s’imposer un langage qui porte
leur marque, comme on sait partout que la « coalition socialo-communiste » est une expression RPR et que les « exactions du grand
capital » un label P.C. (Merlino 1978, p. 67).

Plus de quinze plus tard, Pierre Merle remet le couvert : haro sur le
mot citoyen, caractéristique de « l’ère Chirac 2 saveur Jospin ». Et de fustiger l’ensemble des hommes et femmes de tous bords politiques pour
leurs manières de parler, qu’ils s’essaient à pratiquer l’argot de papa ou
qu’ils « phraséologuent » de façon obscure.
Toujours dans son dictionnaire, Philippe Vandel épingle lui la
manière de parler « communiste » (déjà remarquée par Jacques
Merlino) : ce « sera la seule langue morte étudiée par le présent
ouvrage » (p. 296). L’assimilation du parler communiste au parler
populaire commande dès lors de multiplier les cacologies (exemple
cité : « C’est à moi que vous m’adressez, donc je vous donne quelle est
mon opinion », déclare Georges Marchais à Jean-Pierre Elkabbach le
22 septembre 1991 sur La Cinq, p. 307).
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Nos puristes se rejoignent sur un autre lieu commun des discours
tenus sur la langue : le politiquement (ou linguistiquement) correct, la
novlangue, langue du néolibéralisme, participent à la « domestication
des esprits » :
Les mots de cette langue ont pris pied dans le langage courant : de
gouvernance à transparence, de citoyen à exclu, d’espace (« espace
Albert Camus ») à société civile, ils sont tantôt fossoyeurs de sens, tantôt tranquillisants euphémismes. Ainsi, vous ne risquez pas d’être
foutu à la porte, mais d’être affecté par une (indispensable) rationalisation (chronique de Claude Javeau à propos de l’ouvrage d’Éric
Hazan, LQR. La propagande au quotidien, 2006, en ligne).

Étendant le propos à l’usage politique de la langue, Pierre Merle
(2005) incrimine ce qu’il nomme le nouveau charabia parce qu’il
« finit par annihiler toute ébauche de véritable esprit critique, toute velléité de rébellion […] » et encourage « le culte de la pensée unique victorieuse » (p. 10).
– Les classes anthropologiques
Les femmes, les jeunes… Ces classes illustrent les stéréotypes les plus
ancrés dans la conscience populaire et les puristes s’en donnent à cœur
joie.
Le « parler jeune » a généralement les honneurs de la presse : que
désigne donc l’étiquette « jeune » ? Un ensemble flou, qui varie des dixtreize ans aux « adulescents » de 16-18 ans et qui représente, aux yeux
des médias, le terreau idéal des évolutions de langage. Le parler jeune
n’est ni une réalité sociologique, ni une réalité linguistique, il a en partie été construit par les médias mais il correspond bien à un sentiment
ordinaire et les puristes n’ont pas manqué de s’y pencher. On ne
compte plus le nombre d’articles à intervalles réguliers sur ce sujet : ils
témoignent de l’intérêt commun pour la question de l’évolution du
langage mais aussi du lien avec un topos bien connu du discours
puriste : la décadence du français. Il se confond avec le langage branché ou à la mode ou avec l’argot, le verlan, l’ensemble des doubles langages. Généralement blâmé dans le discours puriste, il constitue cependant l’un de ses corpus favoris. Dès 1952, Pierre Daninos trouve que « le
vocabulaire écolier se durcit terriblement et s’étonne que « l’un de ces
impassibles témoins d’une telle évolution du langage n’ait jamais songé
à tendre l’oreille davantage aux propos des écoliers, afin de traduire
graphiquement dans un docte traité la façon dont naissent, évoluent et
disparaissent les expressions du lycée » (p. 118). Les perles ont fait les
belles heures des recueils de Jean-Charles (humoriste et écrivain français, 1922-2003), et Louis-Jean Calvet en mentionne un exemple dans
son ouvrage L’argot en 20 leçons :
En février 1990, en Italie, paraissait un livre de rédaction d’élèves
d’une école primaire de la région de Naples dont le titre Io speriamo

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che me la cavo (J’espère que je m’en tire) est devenu, avec son énorme
faute de syntaxe, une sorte de mot de passe dans les salons italiens…
Nous avons connu en France la même aventure linguistique, plusieurs années auparavant, avec le film La guerre des boutons et cette
réplique qui fit le tour de l’Hexagone : « Si j’aurais su, j’aurais pas
v’nu » (1993, p. 7-8)

Depuis, les linguistes n’ont pas manqué à l’appel sur ce terrain mais,
pour les puristes, les cours des lycées ne sont pas un terrain privilégié,
même si on trouve çà et là l’idée que le véritable argot y circule (chez
Robert Beauvais par exemple). Nous l’avons déjà mentionné, les
puristes privilégient les modes de parlers qui leur semblent les plus
spontanés : à côté du peuple de la rue ou du « vrai » argot populaire, le
langage enfantin bénéficie de leur bienveillance, sans qu’ils se soient
particulièrement attachés à le décrire. Pierre Daninos publie en 1969
Le pouvoir aux enfants : « Ce qui jaillit tout dru, tout nu, ni revu ni relu
d’une des sources les plus riches de génie : l’enfance » (p. XIV). Il s’agit
d’un ouvrage réalisé en collaboration avec Françoise Gilles et l’équipe
d’Édition spéciale. C’est « un livre parlé », transcriptions d’entretiens
fixés sur des bandes magnétiques :
Nous vous le livrons tel quel dans sa forme originelle, parfaite dans
l’imparfait, avec ses redites, ses euh, ses soupirs et ses j’sais pas moi. Ne
pas toucher. Surtout ne pas retoucher ce qui fut dit une fois par une
Agnès de 9 ans et qu’un éditeur il y a dix ans à peine aurait jugé
impossible à publier « si on ne le récrivait pas ». Notre temps de
muflerie, de vulgarité et d’inquisition électrique, où, sans parler des
libertés fondamentales, la syntaxe est sans cesse bafouée par le toutpuissant jargon technologique et par de monstrueux américanismes
(c’est un pro-Américain qui le déplore), ce temps terrible et merveilleux aura eu au moins un mérite en littérature : celui de faire naître
noir sur blanc la véritable langue parlée (p. XV).

Sociologie populaire encore : 37 entretiens menés avec des enfants
dont l’âge (entre 5 et 10 ans) et les professions des parents sont mentionnés, additionnés de quelques commentaires de Pierre Daninos qui
font allusion aux « milieux de droite et de gauche » : « On pourra
constater que les seules guerres mentionnées par les enfants interrogés
sont celles du Vietnam et du Biafra. Influence certaine du milieu, sinon
du milieu gauche (note de l’auteur qui n’a jamais su où étaient sa
droite ni sa gauche) » (p. XXIII).
Mais Pierre Daninos sait aussi distinguer dans le discours enfantin les
traces des lieux communs et des idées reçues : « Dans ces petites têtes
d’écoliers, des clichés aussi profondément gravés que dans les
méninges d’un (toujours gros) soyeux de Lyon ou d’un richarmateur
(toujours grec) » (p. XVI). Il n’idéalise donc pas complètement le langage des enfants, puisque les clichés y sont aussi présents. Dès lors on
rejoint le fil rouge de son œuvre et du discours puriste en général : la
dénonciation des lieux communs.
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Philippe Vandel (1993), de façon humoristique, propose une typologie
du langage « faux jeune », celui où l’on est décalé, en retard sur les
expressions à la mode. Le pendant de ce langage « jeune », celui des
« vieux », n’est pas oublié mais se présente sous deux formes : soit de
façon ponctuelle, Pierre Merle renvoyant à l’argot de papa et Philippe
Vandel consacrant une rubrique à « comment parler comme ses grandsparents » (où popeline voisine avec diaphragme et chahut) ; soit de façon
large en référant au discours « d’avant », période à la temporalité variable.
Quant aux femmes, on dira, paraphrasant Sacha Guitry, que les
puristes sont contre, tout contre… D’une part, ils refusent et stigmatisent la féminisation du langage, ce qui rejoint à nouveau un « sentiment » répandu dans la conscience linguistique, que relaie par exemple l’écrivain chroniqueur Frédéric Beigbeder :
En ouvrant Libération, Elle ou Les Inrockuptibles, je suis souvent
horrifié : le mot « écrivaine » est partout. Dès qu’on lit un article sur
un écrivain de sexe féminin, cette horrible appellation semble désormais admise, sans que personne ne proteste. Il y a aussi pas mal
d’« auteures ». […] Toutes ces années de modernité forcenée pour
finir en vieux ronchon ! Tant pis : je ne supporte pas les « écrivaines », c’est physique. J’attrape une éruption cutanée dès que je lis
ce terme immonde qui envahit tranquillement toute la presse littéraire. […] je me suis renseigné auprès de l’Académie française : elle
n’a jamais approuvé la circulaire de 1986 encourageant la féminisation de ces métiers (Magazine Lire, février 2005, en ligne).

Dans Langage en gage, recueils des chroniques de langue d’Alain
Bladuche-Delage publiées dans La Croix, celui-ci semble adopter une
position nuancée fondée sur l’usage… qui décidera : « S’il s’agit d’une
femme, il serait utile que la langue ait un nom pour le dire » (p. 60).
Mais il revient dans le giron in extremis : « […] dans toute société, les
différences naturelles sont causes de ségrégation. Il est bon que la
langue ait des mots qui se haussent au-delà de ces partages et parlent
des métiers, fonctions, grades et titres sous un autre regard que le
regard du sexe » (ibid.). Robert Beauvais consacre un chapitre au « kiskose antibonnes-femmes » comme au « kiskose antimec » : les hommes
parlent pêche et sports et les femmes discutent fringues, astrologie et
médisent…. Dans Le secret du major Thompson (1956) de Pierre Daninos,
la femme américaine est présentée comme une mante religieuse. Dans
La France dans tous ses états du même (1985), les féministes sont blâmées : « Après avoir flétri les féminins aliénants – cuisinière, ménagère,
maîtresse de maison, garçonnière, rosière, commère – elles voulaient être ministresse, doctoresse, députée, présidente-directrice générale » (p. 195).
Or, pour un grand nombre de gens, la langue française s’incarne précisément de façon fort féminine (La langue française est une femme
d’Anatole France, Mémoire de madame la langue française de Jean Duché)
ou par un type féminin, par exemple Sonia de Pierre Daninos. Pierre
Merle célèbre dans un petit essai les femmes du music-hall baptisées les
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Drôlesses (1997) alors qu’il vitupère par ailleurs sans relâche l’inextinguible soif de féminisation à l’œuvre dans la langue.
– Les classes psychologiques
La Bruyère est leur maître en la matière : ses Caractères listent des
types et imposent l’idéal de l’honnête homme, repris tel quel par les
puristes, qui dédaigne « les sots et les médiocres ». Ces satires portent
aussi sur les précieux en langage, ainsi Acis et son « pompeux galimatias », « ses phrases embrouillées » et ses « grands mots qui ne signifient
rien ». Les manuels divers en matière de savoir-vivre et de savoir parler
reprennent aussi ce cadre d’analyse socio-psychologique : dans Le
manuel de politesse à l’usage de la jeunesse (sans date), divers portraits sont
présentés comme le Bavard, l’Étourdi, Monsieur sans gêne… et la
langue apparaît sous « son pire aspect » : « La langue est ce qu’il y a de
pire au monde. Par elle, on ment, on médit, on critique, on raille, on
calomnie, on assassine moralement » p. 175). La langue, « c’est un
monde d’iniquités, dit la Sainte écriture », poursuit le manuel, rejoignant une thématique issue du discours religieux sur les bienfaits du
silence, vanté par l’abbé Dinouart en 1771. Monsieur sans gêne est grossier : « Son langage, qui rappelle ceux du boulevard des Halles et de la
caserne, est de la dernière trivialité ; il est émaillé des b…, des f… et
autres expressions semblables » (p. 186).
Dans La galerie des glaces, hommage direct à l’écrivain du XVIIe siècle,
Pierre Daninos présente notamment les figures de l’aigri, de la discrète,
de l’enthousiaste. Cette personnologie populaire est liée à certains
emplois particuliers du langage ; ainsi Arsène, l’aigri, refuse-t-il le
« débraillé syntaxique » : « Ces partir à, cette façon de couvrir un événement. Proscrit le par contre ; cela dit et non ceci ; par parenthèse et non
entre » (1983, p. 99). Dans Tout Sonia, la figure du grand séducteur se
caractérise par l’usage de « paroles hardies et de formules originales »
(1952, p. 134). Chez Pierre Merle, la catégorie générique est celle de
l’esbrouffeur qui se trouve dans toutes les franges sociales.
Ce sont finalement les classes les moins représentées : l’activité
puriste est une activité sociale puisqu’elle confirme ou infirme le rapport de la langue au monde et non celui de l’individu au monde. Ces
types psychologiques sont là pour être aussi et avant tout des types
sociaux. Ainsi si on peut esquisser une psychologie du snob, nous préférons traiter de celui-ci sous la classe ethnologique parce que ce qui
importe c’est son aptitude à suivre les modes et à faire circuler notamment les nouveaux us langagiers.
– Les classes ethnologiques
Rendant hommage à Pierre Daninos, nous commencerons ici par la
figure du célèbre Major Tricolore, qui propose une vision ethnologique
de la France et des Français dans les ouvrages successifs Les carnets du
major Thompson (1954), Le secret du major Thompson (1956), Le major trico114

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lore (1968), Les nouveaux carnets du major Thompson (1973) et Les derniers
carnets du major Thompson (2000). Par un stratagème éprouvé depuis
Montesquieu, le major nous décrit les Français (mais aussi les Anglais,
les Américains) et leurs habitudes, à la façon d’un persan-ethnologue.
Quelques morceaux choisis :
Comme nous gagnions la gare, je remarquai que M. Taupin, inquiet,
jetait de temps en temps un coup d’œil sur sa montre. Il devait se
méfier de « son heure » car il finit par demander au chauffeur s’il
avait l’heure exacte. Un Anglais ou un Allemand demandent : What
time is it ? ou Wieviel Uhr ist es ? et on leur donne l’heure. M. Taupin ne
saurait se contenter d’une heure comme une autre. Il veut l’heure
exacte (1954, p. 38).
Le grand exode est commencé… Dispositif d’alerte renforcé, 40 000 spécialistes
mobilisés pour la grande offensive d’été, Conseil de guerre en rase campagne
pour les suspects, les annalistes de cette fin de siècle noteront sans
doute que, dans les années 60, aube de la civilisation des loisirs, la
tête de pont occidentale, en sursis d’apocalypse, appliqua peu à peu
aux vacances, le vocabulaire de la guerre (1968, p. 97).
Quand la France ne se félicite pas, ne se recueille pas, ne se réjouit
pas, ne s’élève pas avec force, ne proteste pas solennellement, ne
réprouve pas, ne juge pas en conscience, n’en appelle pas à la
conscience universelle dont elle est la dépositaire attitrée – elle
déplore (1973, p. 57).

Il s’agit encore du procédé de la personnification d’un type fondé à la
fois sur l’appartenance géographique et sur les stéréotypes partagés des
différences culturelles.
Ce sont les classes les plus innovantes dans le discours des puristes
puisqu’ils se font précisément les cueilleurs privilégiés des expressions à
la mode ou… passées de mode. Les classes ethnologiques sont définies
comme des classes qui s’appuient sur des modes et des usages liés à des
époques et à des milieux précis. À commencer par l’emblématique snob,
popularisé par la célèbre chanson de Boris Vian : « J’suis snob… J’suis
snob, J’m’appelle Patrick, mais on dit Bob, Je fais du ch’val tous les
matins, Car j’ador’ l’odeur du crottin, Je ne fréquente que des baronnes,
Aux noms comme des trombones, J’suis snob… Excessivement snob »…
et défini comme suit par Pierre Bourdieu dès 1966 :
Ce n’est pas un effet du hasard si le snob, en tant que personnage
social, créateur et imitateur de procédés expressifs en matière d’habillement, de logement et de style de vie, est contemporain de la révolution industrielle et de la disparition des « ordres » statutaires ; tout
incline, en effet, à admettre que le renouvellement incessant des procédés expressifs qui caractérise le snobisme s’impose toujours davantage, en des domaines toujours plus divers et à des groupes de plus en
plus étendus, à mesure que les différences objectives, économiques
ou statutaires tendent à s’estomper (1966, p. 218).

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Pierre Daninos affirmait dans Snobissimo « qu’il y a des snobs partout,
depuis le mendiant jusqu’au milliardaire, depuis le riche-armateur-grec
jusqu’au dernier des mousses » (1964, p. 8), reprenant ce que l’ancêtre
en matière de snobisme, William Thackeray, écrivait déjà un siècle
auparavant dans Le livre des Snobs (Snobs papers) : « Je crois que l’on peut
trouver un énorme pourcentage de snobs à tous les échelons de ce
monde périssable ».
Actuellement, selon Pierre Merle, les « snobinards de tous calibres »
sont finalement réductibles aux « bobos intellectuels fatigués » (2005,
p. 311). Mais le récent petit ouvrage de Jean-Noël Liaut consacré au
snobisme contemporain assimile le snobisme à un certain élitisme
social et culturel (où se mêlent l’art contemporain, le feng shui, Sofia
Coppola ou encore le fooding) :
Au sens le plus actuel, le snobisme englobe néanmoins un certain
nombre de paramètres incontournables : obsession du prestige social
[…], volonté de se singulariser à l’extrême, folie de l’exclusivité et
des références que seuls les initiés décrypteront – dès que leurs codes
sont adoptés par le plus grand nombre, ils en changent aussitôt ou les
pervertissent – horreur des êtres routiniers et prévisibles (2006,
p. 14).

Pour Marie-Christine Natta, qui rédige l’article Snob dans le
Dictionnaire raisonné de la politesse et du savoir-vivre du Moyen Âge à nos jours
(1995), les critères de distinction du snob sont mobiles, collectifs et
imaginaires. Le snob correspond donc pour nous à un sociotype fictif,
particulièrement apte à stigmatiser les modes, puisque le snob est un
suiveur et, à ce titre, un bon relais des termes et expressions dans le
vent. Ces avatars sont nommés branchouillé, néocharabiateur, pédant, précieux, petit marquis ou aspirant petit marquis type XXIème siècle (Merle
2002). En Belgique, le personnage du Gonzague, créé par l’humoriste
Richard Ruben, est un « petit péteux moyen d’Uccle Calvoet [commune huppée de l’agglomération de Bruxelles, jumelée avec Neuilly en
France] atteint de BCBGite aiguë » (www.bodink.org). Il est cependant
censé se retrouver dans toutes les couches de la société belge (Richard
Ruben déclarait dernièrement au quotidien belge La libre Belgique que
Gonzague était un représentant universel de la Belgique (interview en
ligne du 18/10/2007) mais il pratique le hockey, l’équitation et… le
métier de papa (en général avocat ou médecin). Du strict point de vue
de son langage, le « Gonzague » se caractérise par des expressions
typées et une prononciation particulière, familière aux auditeurs de
certaine radio libre en Belgique ou spectateurs des one man show éponymes : ami prononcé émi, les expression cocktail dînatoire, en tout cas
dis !, faire la jav (faire la fête), la construction hyper + adjectif, etc. Le
Gonzague est un sociotype fictif mais qui rentre parfaitement dans une
cartographie sociale des modes.
Nous avons choisi de placer l’intérêt porté à la catégorie « homosexuelle » dans cette classe ethnologique parce que c’est précisément
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comme une mode et comme un groupe social particulier que la considèrent les puristes (ce qui correspond à une visibilité devenue possible et
socialement acceptée). Robert Beauvais distingue donc le « kiskose du
francofolle » pour « éviter les fausses notes si vous ne tenez pas à faire
tâche d’huile dans la société où vous vous trouvez introduits » (1975,
p. 97), et de décliner les sous-classes homosexuelles : la coquine, la précieuse, le travelo, la honteuse… Sous le sous-titre « Allons-y gayment »,
Pierre Merle (2005) présente les mots de la « gaytitude » comme relevant d’un goût prononcé pour les anglicismes (coming out, gay pride) et
pour le politiquement correct (le terme pédé pouvant par exemple être
utilisé par les homosexuels de façon intra-communautaire) :
Il est vrai qu’une certaine préciosité, une certaine affectation, un certain maniérisme un peu « fofolle » ont toujours été à la base de ce
qu’on appelle de nos jours « la représentation d’une certaine réalité
homosexuelle ». Vouloir souligner ces maniérismes aurait à présent,
nous dit-on, quelque chose de hautement inconvenant (2005,
p. 100).

Cependant, l’axe féminité/virilité du langage articule la dimension
ethnologique du parler gay à une dimension anthropologique. Au
Québec, Pierre Chantefort (1979) rappelle que parler un langage châtié possédait une connotation péjorative : langage affecté, efféminé
alors que le langage « fruste » connotait la virilité et la force. De là à lier
pédanterie, affectation, féminité et homosexualité, il n’y a qu’un pas
que certains franchissent allègrement.
Plus largement, les puristes vont eux-mêmes collationner les catégories en vogue – le « beauf » (d’après le caricaturiste Cabu), les
« frustrés » (issus des bandes dessinées de Claire Brétécher), les
« minets » (Pierre Merle 1986, rappelant ceux déjà chantés par Jacques
Dutronc en 1967) – ou en inventer : ainsi Philippe Vandel met-il en
avant les époux adultères, réalité sociologique et à la mode, qui ont
« leur fourbe jargon » : « […] les enquêtes les plus sérieuses estiment à
70 % les Français – et les Françaises – qui ont au moins une fois dans
leur vie succombé au charme semi-horizontal de “la sieste garnie” ; certains pas plus tard qu’hier » (1993, p. 233). Citons pour finir le parler
comme « dans le sentier », que l’on retrouve dans des films comme La
vérité si je mens ou encore Comme t’i es belle, dont le titre reprend justement la marque syntaxique épinglée par Philippe Vandel : « Remplacer
tu par t’y, mise en apposition (meilleur y a pas) ». Superposant l’ethnotype du « juif » au sociotype du commerçant, la catégorie est devenue
un stéréotype véhiculé sur un mode humoristique dans la société.
Même s’ils ont fantasmé la même langue pour tous, à l’instar de
Malherbe qui voulait un français compris des crocheteurs comme des
grands seigneurs, les puristes sont ceux qui ont le plus remarqué les
usages spécifiques des parlers régionaux et sociaux. Le relevé des types
sociaux plus ou moins justes, réducteurs, stéréotypés ou fantaisistes,
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Figures de puristes et classes sociales

s’inscrit pourtant de plain-pied dans une linguistique populaire qui
s’appuie sur des « normes perceptives » (Paveau 2007) pour décrire des
variables sociolinguistiques généralement négligées par la linguistique
savante.
Il s’agit maintenant, après avoir examiné et montré l’intérêt de ces
typologies sociales sauvages, d’examiner plus précisément les faits linguistiques épinglés par les puristes. Que nous disent-ils de la grammaire
du subjonctif ou des prépositions, de l’orthographe et de la formation
des mots ? Comment considérer leur description et surtout leur prescription normative en regard des études théoriques sur ces mêmes
questions ? Quelle validité (théorique, symbolique, pratique) leur donner ?

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Chapitre 4

L’orthographe,
entre langue et société
À la fin du siècle, l’action conjuguée de
dizaines milliers d’instituteurs aura réussi à
faire admettre que l’accord du participe passé
est un des axes majeurs de la culture française.
(André Chervel et Danièle Manesse,
La dictée. Les Français et l’orthographe).
Pourquoi écrivez-vous :
« M. Barthou perdit son sang-froid » s, a, n, g,
et « Don Quichotte perdit son Sancho » s, a, n ?
(Alphonse Allais, Pensées)

L’orthographe est un sujet particulièrement sensible en France, qui
motive de nombreux débats et interventions descriptives ou prescriptives de locuteurs savants et ordinaires, les discussions étant généralement dominées par une résistance très forte au changement, qu’il
prenne la forme d’une « liste de tolérance » (comme les arrêtés de
Georges Leygues en 1900 ou celui de René Haby en 1976) ou d’une
réforme plus ambitieuse (comme le texte de 1990, présenté plus loin).
L’orthographe semble en effet supporter à elle seule la charge idéologique et affective qui pèse sur la correction de la langue tout entière,
sans doute parce qu’elle est souvent conçue comme un ensemble de
règles immuables et édictées par une autorité supérieure. Mais en
matière d’orthographe, on doit plutôt parler de norme et d’usages, la
première suivant en général les seconds, et non de science objective ou
de code permanent. Il n’y pas, en effet, de vérité objective de l’orthographe car elle est fortement dépendante, en France comme ailleurs,
de l’histoire et des représentations, du rapport de la société avec l’écriture de sa langue, comme de la valeur sociale et culturelle accordée à
l’écrit.
Pour comprendre le fonctionnement et les évolutions de l’orthographe, en particulier à travers les discours qu’elle suscite depuis le XVIe
siècle, il faut sans doute, comme nous le conseillent les deux linguistes
Jean-Pierre Jaffré et Michel Fayol, « […] distinguer une convention
orthographique sociale et plutôt rigide, tout particulièrement à notre
époque, des principes d’écriture qui sont le reflet d’une dynamique
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L’orthographe, entre langue et société

interne » (Jaffré, Fayol 1997, p. 11). La « bonne orthographe » ou le
« bon usage » de l’orthographe, voilà en effet un problème très complexe car il concerne plusieurs niveaux d’analyse : le niveau historique
(histoire de l’écriture et de sa notation), linguistique (phénomènes de
phonographie et de morphographie) et social (formation, circulation
et fonction des représentations).
C’est donc par le problème historico-linguistique que nous commencerons, avant de rendre compte des positions et des pratiques normatives et puristes, d’ordre social et culturel.

4.1. Une question linguistique
4.1.1. Le rapport entre l’écrit et l’oral
La question de l’orthographe d’une langue est prioritairement celle du
rapport qui a été historiquement construit entre l’oral et l’écrit.
– Une écriture alphabétique
Le français possède une écriture alphabétique, ce qui veut dire, globalement, qu’à un son de l’oral correspond une lettre ou un groupe de lettres de l’alphabet.
Le principe alphabétique est une variante du principe phonographique (correspondance entre l’oral et l’écrit). En fait, il serait plus
exact de parler de graphème plutôt que de lettre puisque certains
groupes de lettres (comme les digrammes au, ou, en ou les trigrammes
eau, ein) ne notent qu’un son. Pour décrire ce rapport entre oral et
écrit, les spécialistes distinguent les orthographes de surface ou transparentes (avec une forte correspondance entre phonie et graphie, comme
le roumain ou le croate), et les orthographes profondes ou opaques
(cas du français ou de l’anglais, qui présentent de fortes divergences
entre les notations graphiques et leur prononciation). Alors que les
mots cela, disparu, répétiteur et camarade, par exemple, présentent une
équivalence parfaite ou presque entre lettres et sons, les mots pataugeaient, silhouette et cheveux présentent un écart très grand entre les
deux, parfois du simple au double puisque les douze lettres de pataugeaient ne correspondent qu’à six sons.
On sait en effet (Ronvault 1999, p. 28) que l’écriture du français utilise environ 86 % d’unités en rapport avec les sons de l’oral, et qu’il
reste donc 14 % pour servir à autre chose (marques historiques, étymologiques, grammaticales). Dans les 86 % en question, 47 % des unités
notent autre chose que le son, constituant la plupart du temps des
marques grammaticales. En français, la graphie et la phonie constituent
donc deux systèmes distincts mais étroitement articulés, puisqu’il existe
une polyvalence des unités phoniques et graphiques : le son [ã] correspond par exemple à plusieurs graphies (an, en, aon) ; la graphie s quant
à elle note le son [s] (c’est alors un phonogramme) ou signale un plu120

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L’orthographe, entre langue et société

riel (le graphème est alors muet, et on parle de morphogramme). C’est
ce qui explique que l’orthographe française soit réputée difficile, à
juste titre, les correspondances simples entre les graphèmes et les sons
étant finalement assez rares. Il existe d’ailleurs une série de graphies
particulièrement éloignées de leur réalisation phonique, sortes d’exceptions dans les exceptions, dont la maîtrise signale le bon utilisateur
de la langue et le détenteur d’un savoir plus mondain que linguistique.
Jacques Capelovici donne dans son Guide du français correct une liste de
ce que nous appelons les prononciations culturelles : Bourg-en-Bresse ;
Enghien ; faisan, faiseur, faisait ; Gérardmer ; Guise ; Israël, Israélien ; million,
milliard ; Rodez ; Saint-Tropez (1999, p. 176).
L’état actuel de l’orthographe française est en grande partie la résultante de son histoire : comme la majeure partie des langues européennes, le français adopte l’alphabet latin et l’adapte en ajoutant des
signes (comme les digrammes ou les accents par exemple). Jusqu’au
XIIIe siècle (vers 1200), le français fonctionne sur un principe quasi phonographique, puis les décisions, d’abord des scribes et des copistes, puis
des imprimeurs, enrichissent progressivement la graphie tout en la
complexifiant. Le principe idéographique entre alors en concurrence
avec la phonographie. Ce qu’on appelle ordinairement les « difficultés » ou les « chausse-trappes » de l’orthographe française vient en partie de ce que l’on a gardé des traditions malgré les évolutions : la suite
de lettres eau par exemple, qui correspondait à l’origine à trois sons, est
laissée telle que alors qu’elle ne correspond plus désormais qu’au son
unique [o], qui par ailleurs ne correspond plus à aucune des trois
voyelles de la suite. On a également sophistiqué l’écriture du français
pour des raisons historiques et étymologiques : la double consonne de
homme résulte d’un effort d’ennoblissement du français par rapprochement avec le latin (les deux m notant l’ancienne voyelle nasale) :
certaines lettres grecques qui ne figuraient pas dans les orthographes
d’origine sont réintroduites pour les mêmes raisons. Ce sont les imprimeurs qui imposent les accents, les trémas et l’apostrophe, et qui distinguent certains graphèmes auparavant confondus : u est ainsi distingué
de v et i de j, de manière à ce que, à l’écrit, ivre apparaissent distinct de
jure. On comprend donc que l’orthographe en France au Moyen Âge, à
la Renaissance et au début du siècle classique est l’affaire des professionnels des techniques d’écriture et non celle des écrivains, contrairement à une idée très répandue. C’est ainsi que certains « grands
auteurs » appliquent un système graphique simple, n’intégrant pas totalement les modifications des copistes et des imprimeurs, jusqu’au XVIIe
siècle. Comme le souligne Nina Catach, les manuscrits de Madame de
Sévigné ou de Voltaire témoignent d’un état du français où domine le
principe phonographique :
Lettre manuscrite de Madame de Sévigné
Ha ma bonne et tres aymable, que le comancement a esté bien vangé.
Vous affectes de paraoistre vne veritable Dulcinee, ha que vous lestes

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peu, et que iay vu au travers de la peine que vous prenes a vous
contraindre cette mesme douleur et cette mesme tandresse qui nous
fit repandre tant de larmes en nous separant (cité dans Catach 1989,
p. 199-200).
Lettre manuscrite de Voltaire (à d’Alembert, 1752)
Ce ne sont pas aujourdui des liturgies que je vous enuoie, mon cher
philosofe, ce sont trois brochures de la religion vangee, comme elle
doit l’être par Bertier et consorts. Je vous prie instament de vouloir
bien faire rendre à Briasson ce libelle dont je n’ay a me reprocher
que d’auoir lu la première page.
Vos article de l’Enciclopedie seront l’ecole de la posterité. Tout ce qui
est de philosofie nouvelle dans ce dictionnaire est admirable, du
moins tout ce que jen ai lu (cité dans Catach 1989, p. 203).

Il n’est que de comparer ces deux textes avec le pastiche de réforme
de l’orthographe rédigé par Alphonse Allais en 1896 (voir plus bas)
pour mesurer le coefficient phonographique fort des états anciens du
français, y compris chez les lettrés.
À partir de 1634, date de création de l’Académie française, les choses
se modifient puisque c’est cette institution qui réglementera désormais
l’orthographe, au moyen des dictionnaires qui introduisent des modifications parfois importantes, et des approbations qu’elle délivre à certains textes officiels.
Un peu comme Pascal et Madame de Sévigné, les locuteurs se
« débrouillent » avec cette orthographe complexe où l’on ne peut pas
écrire les mots comme on les prononce. Ils font des « fautes », qui sont
souvent, sur le plan linguistique, des tentatives de solution aux problèmes d’irrégularités et d’incohérence qu’ils rencontrent, et qui
témoignent de leur niveau de maîtrise ou d’acquisition du système.
C’est ainsi que les enfants de maternelle, qui sont en pré-acquisition
de l’écriture, inventent des orthographes pour traiter par écrit ce qu’ils
entendent à l’oral. Les chercheurs parlent d’« orthographes inventées »
ou « approchées », s’inspirant de l’expression « invented spelling » proposée par des chercheurs américains dans les années 1975-1980 (parmi
eux Carol Chomsky et Charles Read). En anglais, des enfants de cinq
ans produisent par exemple IMEFPDEVLDK 11 pour I’m afraid of the
dark (« J’ai peur du noir »), LIX pour like, MATHYOU pour Matthew. En
français, les jeunes apprentis scripteurs du même âge nous proposent :
BRO pour robe, SR pour berce, AIM pour ami, AVNO pour avion, qui
témoignent d’une écriture certes désordonnée, mais plutôt fidèle sur le
plan phonographique. Jean-Pierre Jaffré, étudiant l’impact des nouvelles technologies sur l’écriture à travers le langage SMS (voir plus bas
le commentaire sur l’orthographe électronique), signale quelques productions d’un même enfant, Emmanuel, 5 ans et demi, en maternelle :
11. Par convention, les « invented spelling » sont notées en majuscule.

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JULOROANEL pour jus d’orange, PUR pour purée, ERAT pour carottes,
VINBLAN pour vin blanc, SALA pour salade, ROTI pour rôti, RI pour riz,
RONUO pour grenouille et TAT pour tarte (Jaffré 2002, en ligne).
De même, les locuteurs non experts, pour lesquels la phonographie
constitue un appui, à l’instar des enfants en acquisition, proposent-ils
des orthographes, certes fautives, mais parfaitement logiques et régulières, comme le montre cette étiquette de prix dans un magasin de
linge de maison : « Nappe 5 € - nappron les 3 pour 5 € » (rue des
Pyrénées, Paris, novembre 2005).
Ces écarts par rapport à la norme sont intéressants car ils traduisent la
compréhension du système écrit à différentes étapes du développement
de l’enfant ou de la vie de l’adulte. On voit qu’il serait bien réducteur
de les traiter comme des fautes et de les rejeter au profit d’une écriture
parfaitement correcte. Il est plus intéressant, pour la compréhension
des normes orthographiques, de les accepter pour ce qu’ils sont, c’est-àdire des propositions de locuteurs en acquisition, traitant le problème
central de l’orthographe française, le rapport entre graphie et phonie.
Ce rapport est, on le verra, rarement abordé dans les guides de bon
usage et les manuels de correction, et peu souvent pris en compte dans
les discours visant à conserver l’orthographe « historique » du français.
Cependant, la littérature normative et puriste le prend quand même en
compte, de manière implicite, par le biais des homophones.
– La question des homophones
Dans le chapitre intitulé « L’orthographe bourgeoise » de son ouvrage
Made in France, Pierre Daninos souligne ironiquement la responsabilité
des homophones dans les difficultés orthographiques de ses contemporains, en citant la production écrite d’un « aspirant-gendarme qui,
ayant entendu dicter : Les lapins s’étaient enfuis dès qu’on avait ouvert la
porte du clapier – écrivit : Les lapins s’étaient enfuis : des cons avaient ouvert
la porte du clapier » (1977, p. 188).
Sans que ce phénomène soit analysé ni même décrit explicitement
comme constitutif de l’orthographe française dans les manuels et
guides de difficultés orthographiques, le rapport entre oral et écrit y est
constamment travaillé sous la forme des homophones, mots qui possèdent des écritures différentes mais une même réalisation orale. Ainsi
quasiment tous les exercices d’orthographe d’usage du manuel de
G. Gabet et G. Gillard de 1932 sont-ils construits sur des homophones
hétérographes. Par exemple :
Donnez un complément aux noms suivants
(Ex. : Un feu de cheminée)
un feu
un pieu
la queue
des œufs
un moyeu
un essieu
une lieue
un nœud
les aveux
le chef-lieu
la banlieue
des vœux

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De même dans Le guide moderne du savoir écrire et du savoir-vivre, trouvet-on au chapitre « orthographe » une petite liste d’homophones à la
dimension de la syllabe ou du son : convainquant, convaincant ; fatigant,
fatiguant ; évident, évidant ; maraud, perdreau, levraut ; torrentiel, circonstanciel. Et le petit livre d’Ernest Olriau, publié sans date (autour des années
1920-1930 vraisemblablement), propose une extraordinaire liste de
phrases truffées d’homonymes (homophones et homographes), bien
proches des vers ludiques des rhétoriqueurs et des kakemphatons de la
culture lettrée, mais à vocation pédagogique. C’est lui que nous citons
ici car il propose des énoncés complets particulièrement sophistiqués et
plaisants, mais nous pourrions également mentionner l’ensemble des
productions normatives consultées jusqu’à nos jours, qui traitent toutes
de la question de l’homophonie, sous des forme variées, la plupart du
temps réduites à un son unique.
Homophones hétérographes
– On dit que l’Amer de la mère Picon, qui est en dépôt non loin de la
mer, est un amer amer, quand il a traversé l’onde amère. La mère Hic et le
père Houx en réclament constamment.
– On dit que ce pauvre hère, qui a mauvais air et qui erre le jour, en
chantant de beaux airs, couche tantôt dans l’aire d’une ferme, tantôt
dans une caverne sans air, renfermant des aires d’oiseaux particulièrement dangereux. Parlez-nous de l’ère chrétienne et de l’ère des olympiades.
– Ton marchand de thons n’a pas bon ton, et le ton de sa voix ne me
plaît pas davantage ; on affirme, en outre, qu’il « tond » ses clients
comme je tonds mes moutons ; bref, il n’est as de bon ton de prendre
le ton chez lui.
– Ces hommes se leurrent en pensant qu’ils ont l’heur de plaire à leurs
chefs et qu’ils pourront sortir tous les jours à l’heure fixée (Olriau s.d.
p. 45 et ss.)

Homographes hétérophones
– Paul et son parent parent le coup.
– Nous portions nos portions.
– Nous exceptions ces exceptions.
– Le président et le vice-président président (Olriau s.d. p. 102).

L’aspect ludique de ces exercices ne doit pas masquer qu’il s’agit là
de la question centrale de l’orthographe française, « orthographe profonde » qui sollicite beaucoup les scripteurs en leur demandant de faire
des calculs mentaux complexes sur les écritures des sons. La maîtrise de
l’orthographe, souvent présentée comme un savoir minimal par les
puristes, n’est pas une mince affaire et même les scripteurs les plus
expérimentés sont mis en défaut. Dans ces conditions, à quoi correspond exactement cette notion de « maîtrise du système orthographique » ?
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4.1.2. La maîtrise du système
« Pour connaître l’orthographe, il suffit d’un peu de bonne volonté,
d’attention et de persévérance ». Cette notation du manuel de Larive et
Fleury pour le cours élémentaire (vers 1905, p. 66) est emblématique
d’une position encore fréquente en France par rapport à l’orthographe, chez les locuteurs ordinaires comme chez les enseignants : des
efforts, du travail, de l’attention, et tout ira bien. Le travail permettrait
en effet que l’orthographe devienne une compétence « naturelle », un
quasi-réflexe, idée que l’on trouve dans un manuel de correspondance
des années 1990 : « La langue française est, on le sait, semée d’embûches […]. Si l’on envie beaucoup ceux qui ont l’orthographe “naturelle”, comme on dit, on ne se rend pas toujours compte que ce naturel
est bien souvent le résultat de grandes lectures et de patients efforts »
(Sandrieu 1993, p. 39).
C’est faire de l’orthographe un système maîtrisable, c’est-à-dire un
ensemble de règles stables, même s’il comporte de nombreuses exceptions, qu’il suffirait de bien connaître et d’appliquer pour acquérir la
correction, voire la perfection orthographique. Mais l’orthographe,
loin d’être un système saisissable dans son ensemble, est naturellement
instable, ou plus exactement soumise à des variations indépendantes
des scripteurs. Autrement dit, ceux-ci ne sont pas entièrement responsables de leurs « fautes », qui sont comme provoquées par le système
lui-même : « […] il existe dans un système linguistique donné, indépendamment des scripteurs et des situations, des zones de fragilité, définies
comme particulièrement propices à l’occurrence de variations non
conformes aux conventions » (Jaffré, Fayol 1997, p. 102). Le scripteur
du français est donc pris dans des « zones de turbulence » où la rassurante phonographie n’est d’aucun secours et où l’appel au contexte, le
calcul sémantique, la mobilisation de la mémoire sont nécessaires.
Comme le précise Jean-Pierre Jaffré, cela fait beaucoup pour un seul
scripteur :
[…] les mots écrits du français sont soumis à de constantes variations.
Celui qui écrit – qu’il soit novice ou expert – doit donc apprendre à
les contrôler en analysant le contexte morphosyntaxique dans lequel
ils se trouvent. Plus l’écrit est spécifique – moins il est phonographique – et plus la part de calcul à fournir est importante. Ce qui
explique que certains scripteurs, devant affronter plusieurs problèmes en même temps (gérer des idées, écrire un texte, mettre l’orthographe), se trouvent en situation de surcharge cognitive (Jaffré
1998, p. 52).

Les zones de variation du système, celles dans lesquelles le scripteur le
plus expert serait pris en défaut, correspondent à un ensemble de phénomènes dominés par l’idéographie puisqu’il n’existe pas de repère
sonore. Pour Jean-Pierre Jaffré il en existe trois.
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Tout d’abord les signes auxiliaires comme les accents, cédilles, trémas
et traits d’union. « Merde, c’est d’un compliqué… Ah ! enfin, des mots
que tout le monde connaît… vestalat… vésullien… vétilleux… euse…
ça y est ! Le voilà ! et en haut d’une page encore. Vêtir. Y a même un
accent circonchose ». On aura reconnu Zazie dans le métro de Raymond
Queneau, et son commentaire percutant du « circonchose », que Nina
Catach décrit ainsi, plus scientifiquement :
Aujourd’hui, cet accent a pratiquement perdu tout rapport avec une
indication de longueur, sauf dans les paires spécifiques comme
pâte/patte, côte/cote, etc., où certains locuteurs continuent, suivant en
cela la norme, à sentir une opposition. En dehors du français de certaines régions, Belgique, Suisse, Canada, etc., l’accent circonflexe ne
conserve aujourd’hui, pour la plupart des Français, que la seule fonction d’opposition phonémique, hôte/hotte, tâche/tache,
jeûne/jeune, etc., le reste étant senti comme simple rappel étymologique ou historique de lettres ou d’hiatus disparus (Catach (dir.)
1995, p. 1129).

On comprend donc qu’il ait sa place dans la zone à risque des signes
auxiliaires, le scripteur n’ayant quasiment jamais de repère sonore à sa
disposition.
Deuxième zone de variation, celle des homophones qui produisent
des erreurs de transcriptions (locatère, expliquation, consernant), en particulier dans la conjugaison des verbes, très « homophonique » en français (exclu, exclus, exclut, exclue, exclues)12, et qui nécessite donc la prise
en compte des accords prescrits par le contexte.
Enfin, troisième zone, celle circonscrite par un ensemble de mots sur
lesquels les erreurs sont fréquentes (les « classiques » des manuels d’orthographe et de bon usage) y compris chez les experts, à cause de l’absence de marque sonore. En vedettes dans la zone, les doubles
consonnes, dont on retrouve les exemples prototypiques dans bon
nombre de guides de savoir-vivre et de dictées, et qui feront partiellement l’objet des rectifications de 1990 : rationnel, rationalité ; chariot,
charrette ; abatage, abattre, battage, battre, etc. Les doubles consonnes ont
en effet des origines diverses, ce qui rend leur prédictibilité difficile au
scripteur, même expert : les consonnes étymologiques correspondent à
des graphèmes déjà doubles dans les étymons, latins pour la plupart
(ville < villa, battre < battuere, effectif < effectus) ; les consonnes historiques correspondent à des consonnes simples en latin, mais doublées
ultérieurement pour signaler l’ancienne prononciation nasale d’une
voyelle (honneur < honor, homme < homo, comme < cum, pomme < poma) ou
sa brièveté (cotte/côte, halle/hâle) ; il existe enfin des consonnes doubles
12. Exemples conjugaison Les homophones dans la conjugaison des verbes français sont la
première source d’erreurs orthographiques. Le lecteur pourra en juger en s’amusant à retrouver
de mémoire les formes graphiques de conjugaison correspondant aux suites phoniques suivantes : [εm], [fini], [kre].

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diacritiques servant à signaler l’ouverture d’une voyelle : on double le t
de comete > comette pour signaler le [ε] ouvert (puis l’orthographe évolue
en comète), on double le s dans adresser auparavant orthographié adrecier,
de même pour blesser antérieurement blecier ; on ôte en revanche la
consonne diacritique p dans recepte pour obtenir recette. Outre les
consonnes doubles, cette zone de fragilité comporte également des
marques de genre et de nombre (félicité mais dictée) et des phonies analogues fauteuses de trouble (pension et potion, mention et mission, etc.)13.
Dans ces trois zones, explique Jean-Pierre Jaffré, le scripteur est
contraint de se livrer à des « calculs mentaux » qui font obstacle aux
routines permettant un usage correct car automatisé de l’orthographe
française. Les routines sont en effet un moyen de garantir des performances correctes puisque basées sur des permanences et des régularités
permettant des pratiques réflexes. Les permanences et les régularités,
c’est bien ce qui manque à l’orthographe française qui est dotée selon
Jean-Pierre Jaffré d’un « conservatisme intrinsèque » : en effet, un système marqué par les variations n’est pas facilement disposé aux changements, qui accroissent le coefficient de variation. La solution est peutêtre dans la tolérance orthographique et l’acceptation des variantes
(comme dans clé ou clef). Dans son Guide du français correct, Jacques
Capelovici propose une liste de plusieurs centaines de mots à orthographe variable (p. 138 et ss.), qui pourrait aller dans le sens d’une souplesse du système. Mais un simple coup d’œil à la liste montre qu’il
s’agit de mots rares voire très rares, d’ailleurs assortis d’une définition,
que peu de scripteurs auront sans doute l’occasion d’écrire dans leur
vie ! L’examen des douze premiers se passe en effet de commentaire :
Acon, accon (un petit bateau)
Aconnage, acconnage (travail de l’aconier ou acconier)
Aconier, acconier (entrepreneur de manutention)
Aérolithe, aérolite (synonyme ancien de météorite)
Aéthuse, éthuse (la petite ciguë)
Aiche, êche, esche (un appât)
Aïoli, ailloli (un coulis d’ail pilé avec de l’huile d’olive)
Akène, achaine (fruit sec à une seule graine)
Alcotest, alcootest
Alèse, alaise (drap plié)
Anchoïade, anchoyade (purée d’anchois provençale)
Apsara, apsaras (déesse secondaire asiatique)
13. Nous y ajouterons les fameuses lettres étymologiques et historiques qui résultent souvent
d’ajouts entre les XIIIe et XVe siècles. Parmi elles les lettres latines : doigt < digitum, temps < tempus,
avec parfois des erreurs puisque les scribes qui graphient sçavoir comme issu de scire ignorent que
le mot vient en fait de sapere, de même pour poids censé venir de pondus alors qu’il est issu de pensum (cas signalés par Klinkenberg 2000, p. 225) ; et les lettres grecques : ch (chrétien, chiromancie),
ph (philosophie, Philippe), rh (rhétorique), th (rythme, théâtre, théorie), i grec étymologique (satyre, étymologie).

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L’existence de la variante est alors peu profitable à l’économie orthographique et risque même de produire un effet de surcharge puisque le
scripteur est, dans sa liberté même, mis dans une situation d’hésitation.
L’analyse en termes de zones de fragilité et de surcharge cognitive
amène Jean-Pierre Jaffré à une certaine prudence sur la question des
réformes : selon lui en effet, les réformes doivent profiter d’une
période de modifications sociales et culturelles, mais ne doivent pas
produire elles-mêmes des changements qui seraient perçus comme des
nouveautés radicales. L’histoire nous apprend cependant que les
réformes orthographiques ont été nombreuses en France depuis la
Renaissance.

4.1.3. Les réformes
Contrairement à une idée très répandue, la langue, en particulier sous
son aspect orthographique, n’a pas évolué seule, comme un organisme
autonome, mais a fait l’objet d’un très grand nombre de modifications
en France depuis le XIIIe siècle environ.
– Une longue suite d’interventions
L’orthographe est le lieu privilégié des interventions sur la langue.
Dans sa version « antienne » (l’expression est de Montaigne), c’est-àdire conforme à un état de la langue écrite adaptée par les clercs, véritables praticiens de l’écriture, à une activité intense de lecture et d’écriture, elle possède des caractéristiques calligraphiques : présence de
lettres diacritiques, efforts pour séparer les graphèmes, les syllabes et les
mots. Elle porte également des marques étymologiques et analogiques,
puisque les lecteurs qui ne connaissent pas le français ont besoin de
références au latin pour comprendre une langue écrite qui n’a que peu
de rapport avec le français parlé ; ce sont les « graphies latinisantes ».
À partir du XVIe siècle, et sous l’impulsion de savants comme Geoffroy
Tory et Louis Meigret, un mouvement de réforme se met en place qui
revendique une simplification de l’orthographe dans le sens d’un
accord plus grand entre l’écrit et l’oral : on commence alors à parler
d’une orthographe « moderne », qui voit la disparition progressive des
voyelles et consonnes diacritiques et qui s’enrichit d’accents, témoins
de la prononciation. Mais une bonne partie des usages anciens est
cependant restée, et en particulier les marques latines réintroduites aux
XIVe et XVe siècles. Comme le soulignent Jean-Pierre Jaffré et Michel
Fayol, « la complexité de l’écriture ne dépend cependant pas exclusivement de facteurs linguistiques ; elle résulte aussi du contexte socioculturel et historique dans lequel elle naît et se développe. Ce contexte est
la cause par excellence des conservatismes, donc l’agent essentiel de la
transformation d’une écriture en orthographe » (Jaffré, Fayol 1997, p.
41). En effet, les écritures restent très longtemps le domaine des professionnels (copistes religieux ou laïques) ; quand la culture écrite se déve128

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loppe dans l’ensemble de la société, c’est cette tradition technique et
savante qui reste prégnante. En ce sens, on peut dire que « les langues
standard qu’écrivent nos contemporains ne sont pas celles qu’ils parlent, mais un état modernisé de langues littéraires plus anciennes
(Jaffré, Fayol 1997, p. 45). On doit souligner que les facteurs socioculturels et historiques d’évolution de l’orthographe sont pour la plus
grande partie dus au hasard : dans l’évolution du français, comme de
toutes les langues, il n’y a pas de plan ordonné, pas de planification à
l’avance qui permettrait de prévoir ce que les langues vont devenir.
L’évolution orthographique du français s’est toujours faite et continue
de se faire sur les deux grands principes de simplification (lettres étymologiques et diacritiques, accents) et de régularisation (doubles
consonnes, conjugaisons).
À partir du XVIIe siècle, ce sont les différentes éditions du Dictionnaire
de l’Académie française qui vont prendre en charge les évolutions orthographiques. La première, parue en 1694, entérine les distinctions graphiques entre j et i, et entre v et u, ainsi que la chute de certaines
consonnes étymologiques. Mais c’est la troisième (1740) qui va constituer un véritable bouleversement et jeter les fondements de l’orthographe actuelle : les simplifications sont systématisées (chute des diacritiques ce qui donne par exemple être pour estre, fenêtre pour fenestre,
chute des consonnes doubles non étymologiques qui réduit par exemple aggrandir en agrandir) et le rapport entre phonie et graphie se
trouve définitivement modifié (le trigramme eau précédemment associé
à une triphtongue correspond désormais au son [o]). Les évolutions se
poursuivent (la quatrième édition de 1762 régularise l’accent grave et
le pluriel en s) jusqu’à l’édition de 1835, qui constitue un retour en
arrière important puisque que l’on revient à certaines formes étymologiques. Mais l’esprit réformiste ne s’est pas démenti depuis le XVIe siècle
et un nouveau mouvement pour la réforme de l’orthographe est lancé
à la fin du XIXe siècle par des écrivains, des éditeurs et des lexicographes
(Sainte-Beuve, Anatole France, Firmin-Didot, Émile Littré). Une commission de l’Académie française est chargée de réaliser un rapport en
1898 et Georges Leygues produit en juillet 1900 un « arrêté de tolérances orthographiques », suivi quelques années plus tard en 1905 d’un
rapport de Ferdinand Brunot, document extraordinairement moderne
qui mérite qu’on l’examine de près. « L’orthographe est le fléau de
l’École », peut-on lire dans ce texte extrêmement critique pour l’orthographe française, non pas en elle-même, mais telle qu’elle est enseignée, autoritairement et à hautes doses, aux écoliers français, quels que
soient leur avenir et leur projet professionnel :
Qu’un enfant veuille en effet être admis à cultiver des choux à
l’Institut de Beauvais, des fleurs à Versailles ou des arbres à Nogentsur-Vernisson, qu’il prétende être mécanicien ou gardemine, entrer
dans les postes ou devenir maître au cabotage, pénétrer au Bon
Marché ou au Louvre, l’odieuse dictée le guette au seuil de la maison,

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et sa carrière dépend, partiellement au moins, de la façon dont il
écrit la finale de il coud ou de l’accent qu’il met sur événement (Brunot
1905, en ligne).

L’« odieuse dictée » participe selon lui d’une machine à abêtir et à
discipliner les élèves, position volontiers politique, que ne renieront pas
certains structuralistes marxistes des années 1960 :
Il y a plus, et cet enseignement a d’autres défauts que d’être encombrant. Comme tout y est illogique, contradictoire, que, à peu près
seule, la mémoire visuelle s’y exerce, il oblitère la faculté de raisonnement, pour tout dire, il abêtit.
À un degré de l’enseignement, où très souvent le défaut régnant est
le dogmatisme, il a le vice énorme d’incliner plus encore vers l’obéissance irraisonnée. Pourquoi fautif deux p à apparaître et un seul à
apaiser, il n’y a d’autre réponse que celle-ci : parce que cela est. Et
comme les ukases de ce genre se répètent chaque jour, ce catéchisme,
à défaut de l’autre, prépare et habitue à la croyance au dogme qu’on
ne raisonne pas, à la soumission sans contrôle et sans critique
(Brunot 1905, en ligne).

Mais les arguments linguistiques ne manquent pas, et Ferdinand
Brunot appuie son désir de réforme sur une réflexion théorique à propos du rapport entre le signe et le référent. Il explique en effet que l’attachement presque sacralisé à telle ou telle orthographe ne modifie en
rien la « chose signifiée », proposant avant la lettre une esquisse du
principe de l’arbitraire du signe :
L’écriture est un signe. Changer quelque chose au signe n’est pas –
sauf peut-être dans quelques cas, tout à fait exceptionnels – changer
quelque chose à la chose signifiée. Ils ne sont pas liés indissolublement l’un à l’autre, tant s’en faut. XX ou 20, c’est toujours le même
nombre. Au lieu de chiffres, je prendrai des lettres, vingt, je n’aurai
encore rien changé. J’écrirai dans un système de sténographie quelconque, tous ceux qui connaissent ce système y retrouveront exactement mes deux dizaines. Il fut un temps où on écrivait vint, un sot
préjugé y a introduit le g de viginti (en réalité vinti), alors qu’on ne
réintroduisait pas de g dans trente (triginta ou plutôt trinta), cette addition de lettres n’a en rien troublé le rapport entre le nombre marqué
et son symbole. Qu’est-ce que le retranchement du même g pourrait
bien ôter ? Sortons des mots précis de science. Prenons un nom quelconque tel que défense. Il a été defanse, defence, deffence, en quoi oseraiton soutenir que l’idée exprimée, les images évoquées se sont trouvées
altérées par ces différentes écritures ? Si on le prétend, qu’on le
prouve par l’histoire de la langue et par les textes (Brunot 1905, en
ligne).

Dans un autre passage, qui répond aux objections de l’Académie, il
appuie sa démonstration sur le rapport signe et son (c’est-à-dire entre
le signifiant sonore et son équivalent scriptural), dans le cadre d’une
régularisation totale de l’écriture du son [z] :
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L’Académie ne comprend pas, elle le dit elle-même, les raisons qui
justifient les propositions faites par la Commission. Elle ne devine pas
pourquoi caze, épouze, buze.
Rien de plus facile que de l’éclairer. C’est pour s’avancer vers un état
extrêmement désirable, où un signe représentera toujours le même
son. Nous avons un signe z. Nous tâchons qu’il soit partout le signe de
s sonore, comme dans zone, de façon que tôt au tard s devienne de
son côté partout le signe de s sourde, comme dans sûr. Nous proposons donc que régulièrement, entre voyelles, z s’écrive z. Et
l’Académie elle-même approuve dizième, comme onzième (malgré six).
Mais elle n’a pas compris que l’analogie devait aller plus loin (Brunot
1905, en ligne).

C’est dire que la réforme de l’orthographe n’est pas une nouveauté
de la fin du XXe siècle, ni un signe de la décadence postmoderne : rendue complexe, irrégulière et parfois très incohérente par les évolutions
historiques et culturelles, ainsi que par une succession de décisions parfois arbitraires, elle a toujours fait l’objet d’un désir de simplification et
de régularisation de la part de savants de toutes époques depuis la
Renaissance. Philippe Martinon, auteur d’un traité de prononciation
plutôt progressiste en 1913, est volontiers sarcastique quand il évoque la
complexité de l’orthographe française :
Mais on conviendra qu’une certaine simplification ne ferait de mal à
personne et que la langue surtout s’en porterait beaucoup mieux,
étant soustraite ainsi à de graves dangers d’altération.
Les langues doivent s’altérer ou, si l’on aime mieux, évoluer avec les
siècles, c’est fatal ; mais en vérité est-ce le rôle des meilleurs écrivains
de les y aider en s’obstinant à défendre une prétendue orthographe,
qui serait la plus ridicule du monde, si la primauté sur ce point n’appartenait à l’anglaise ? (Martinon 1913, p. 354).

Il y eut même des gens pour défendre… sa suppression, ou plutôt sa
totale liberté, ce qui revient au même. C’est par exemple le cas de Jules
Vallès, auteur selon Jean Richepin d’une « Lettre à Protot » pour la
liberté de l’orthographe dans les années 1860 :
Il faut absolument, et sans retard, que les larges mains de la démocratie effacent à jamais les sots préjugés que nous ont légués toutes les
monarchies.
Et il faut d’abord commencer par publier le décret qui suit :
La grammaire étant le plus grand des préjugés, la plus sotte des
conventions, la Commune de Paris décrète :
Article unique.
Liberté de l’orthographe.
Jules Vallès (dans Richepin 1993 [1871], p. 145).

Ce projet quelque peu radical n’est pas isolé et le XXe siècle est une
période où se développent nombre de projets de réforme : Albert
Dauzat et Jacques Damourette proposent une réforme assez audacieuse
en 1943 ; à l’instar de Jules Vallès, Claire Blanche-Benveniste et André
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Chervel déclarent en 1969 qu’il est souhaitable de supprimer l’orthographe ; dans les années 1970, André et Jeanne Martinet inventent
l’« alfonic », écriture semi-phonétique qui doit servir à l’apprentissage
de l’écrit en français ; dans une perspective plus modérée, Aristide
Beslais préside entre 1961 et 1964 une commission de réforme, qui se
réunit pour 45 séances, et produit un rapport de 140 pages qui sera
malheureusement enterré ; en 1975, l’Académie française fait un certain nombre de propositions qui restent elles aussi lettre morte (elles
seront reprises presque à l’identique dans les rectifications de 1990), à
peine entérinées dans un esprit début de siècle par un « arrêté de tolérances » signé par René Haby en 1976. C’est l’époque où l’orthographe
est volontiers considérée comme une contrainte oppressante et un instrument de ségrégation sociale, ce dont se moquent tout aussi volontiers des intellectuels mondains comme Pierre Daninos : « On voit venir
le temps, déclare-t-il dans Made in France, où nos chérubins, traumatisés
par le genre douteux d’alvéole ou par le sexe des effluves, seront dédommagés par leur Mutuelle des méfaits d’une orthographe trop rigoureuse et admis au repêchage d’un bachot phonétique » (1977, p. 187).
Finalement l’arrêté de décembre 1990, émanant du Conseil supérieur
de la langue française créé à cette occasion, approuvé par l’Académie
française et préparé par plusieurs déclarations, en particulier celle
de février 1989 dans Le Monde, « Moderniser l’écriture du français », qui
regroupe dix linguistes français 14, propose officiellement un ensemble
de rectifications qui déclencheront un débat quasi national et motiveront des discours parfois très violents.
– Les rectifications de 1990
En fait, le texte de 1990 ne fait que reprendre assez sagement et sans
révolution ni bouleversement d’aucune sorte les points sur lesquels
savants, lexicographes et politiques débattent depuis la Renaissance, et
qui motivent également l’ensemble des réformes dans le Dictionnaire de
l’Académie.

14. Nina Catach, Bernard Cerquiglini, Jean-Claude Chevalier, Pierre Encrevé, Maurice Gross,
Claude Hagège, Robert Martin, Michel Masson, Jean-Claude Milner, Bernard Quemada.

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Document
Les rectifications orthographiques de 1990
Introduction du texte et description des principes
Introduction
Dans son discours du 24 octobre 1989, le Premier ministre a proposé à la
réflexion du Conseil supérieur cinq points précis concernant l’orthographe :
– le trait d’union ;
– le pluriel des mots composés ;
– l’accent circonflexe ;
– le participe passé des verbes pronominaux ;
– diverses anomalies.
C’est sur ces cinq points que portent les présentes propositions. Elles ne
visent pas seulement l’orthographe du vocabulaire existant, mais aussi et
surtout celle du vocabulaire à naître, en particulier dans les sciences et les
techniques. Présentées par le Conseil supérieur de la langue française, ces
rectifications ont reçu un avis favorable de l’Académie française à l’unanimité, ainsi que l’accord du Conseil de la langue française du Québec et
celui du Conseil de la langue de la Communauté française de Belgique. Ces
rectifications sont modérées dans leur teneur et dans leur étendue. En
résumé :
– le trait d’union : un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union
par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille) ;
– le pluriel des mots composés : les mots composés du type pèse-lettre suivront au pluriel la règle des mots simples (des pèse-lettres) ;
– l’accent circonflexe : il ne sera plus obligatoire sur les lettres i et u, sauf
dans les terminaisons verbales et dans quelques mots (exemples : qu’il fût,
mûr) ;
– le participe passé : il sera invariable dans le cas de laisser suivi d’un infinitif
(exemple : elle s’est laissé mourir) ;
– les anomalies : mots empruntés : pour l’accentuation et le pluriel, les mots
empruntés suivront les règles des mots français (exemple : un imprésario,
des imprésarios) ; séries désaccordées : des graphies seront rendues
conformes aux règles de l’écriture du français (exemple : douçâtre), ou à la
cohérence d’une série précise (exemples : boursouffler comme souffler,
charriot comme charrette).
Ces propositions sont présentées sous forme, d’une part, de règles d’application générale et de modifications de graphies particulières, destinées aux
usagers et à l’enseignement, et, d’autre part, sous forme de recommandations à l’usage des lexicographes et des créateurs de néologismes
Principes
La langue française, dans ses formes orales et dans sa forme écrite, est et
doit rester le bien commun de millions d’êtres humains en France et dans le
monde.
C’est dans l’intérêt des générations futures de toute la francophonie qu’il
est nécessaire de continuer à apporter à l’orthographe des rectifications

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cohérentes et mesurées qui rendent son usage plus sûr, comme il a toujours
été fait depuis le XVIIe siècle et comme il est fait dans la plupart des pays voisins.
Toute réforme du système de l’orthographe française est exclue : nul ne saurait affirmer sans naïveté qu’on puisse aujourd’hui rendre « simple » la graphie de notre langue, pas plus que la langue elle-même. Le voudrait-on,
beaucoup d’irrégularités qui sont la marque de l’histoire ne pourraient être
supprimées sans mutiler notre expression écrite.
Les présentes propositions s’appliqueront en priorité dans trois domaines :
la création de mots nouveaux, en particulier dans les sciences et les techniques, la confection des dictionnaires, l’enseignement.
Autant que les nouveaux besoins de notre époque, le respect et l’amour de
la langue exigent que sa créativité, c’est-à-dire son aptitude à la néologie,
soit entretenue et facilitée : il faut pour cela que la graphie des mots soit
orientée vers plus de cohérence par des règles simples.
Chacun sait la confiance qu’accordent à leurs dictionnaires non seulement
écrivains, journalistes, enseignants, correcteurs d’imprimerie et autres professionnels de l’écriture, mais plus généralement tous ceux, adultes ou
enfants, qui écrivent la langue française. Les lexicographes, conscients de
cette responsabilité, jouent depuis quatre siècles un rôle déterminant dans
l’évolution de l’orthographe : chaque nouvelle édition des dictionnaires faisant autorité enregistre de multiples modifications des graphies, qui orientent l’usage autant qu’elles le suivent. Sur de nombreux points, les présentes
propositions entérinent les formes déjà données par des dictionnaires courants. Elles s’inscrivent dans cette tradition de réfection progressive permanente. Elles tiennent compte de l’évolution naturelle de l’usage en cherchant à lui donner une orientation raisonnée et elles veillent à ce que
celle-ci soit harmonieuse.
L’apprentissage de l’orthographe du français continuera à demander beaucoup d’efforts, même si son enseignement doit être rendu plus efficace.
L’application des règles par les enfants (comme par les adultes) sera cependant facilitée puisqu’elles gagnent en cohérence et souffrent moins d’exceptions. L’orthographe bénéficiera d’un regain d’intérêt qui devrait
conduire à ce qu’elle soit mieux respectée, et davantage appliquée.
À l’heure où l’étude du latin et du grec ne touche plus qu’une minorité
d’élèves, il paraît nécessaire de rappeler l’apport de ces langues à une
connaissance approfondie de la langue française, de son histoire et de son
orthographe et par conséquent leur utilité pour la formation des enseignants de français. En effet, le système graphique du français est essentiellement fondé sur l’histoire de la langue, et les présentes rectifications n’entament en rien ce caractère.
Au-delà même du domaine de l’enseignement, une politique de la langue,
pour être efficace, doit rechercher la plus large participation des acteurs de
la vie sociale, économique, culturelle, administrative. Comme l’a déclaré le
Premier ministre, il n’est pas question de légiférer en cette matière. Les
édits linguistiques sont impuissants s’ils ne sont pas soutenus par une ferme
volonté des institutions compétentes et s’ils ne trouvent pas dans le public

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un vaste écho favorable. C’est pourquoi ces propositions sont destinées à
être enseignées aux enfants — les graphies rectifiées devenant la règle, les
anciennes demeurant naturellement tolérées ; elles sont recommandées
aux adultes, et en particulier à tous ceux qui pratiquent avec autorité, avec
éclat, la langue écrite, la consignent, la codifient et la commentent.
On sait bien qu’il est difficile à un adulte de modifier sa façon d’écrire.
Dans les réserves qu’il peut avoir à adopter un tel changement, ou même à
l’accepter dans l’usage des générations montantes, intervient un attachement esthétique, voire sentimental, à l’image familière de certains mots.
L’élaboration des présentes propositions a constamment pris en considération, en même temps que les arguments proprement linguistiques, cet investissement affectif. On ne peut douter pourtant que le même attachement
pourra plus tard être porté aux nouvelles graphies proposées ici, et que l’invention poétique n’y perdra aucun de ses droits, comme on l’a vu à l’occasion des innombrables modifications intervenues dans l’histoire du français.
Le bon usage a été le guide permanent de la réflexion. Sur bien des points il
est hésitant et incohérent, y compris chez les plus cultivés. Et les discordances sont nombreuses entre les dictionnaires courants, ne permettant pas
à l’usager de lever ses hésitations. C’est sur ces points que le Premier ministre a saisi en premier lieu le Conseil supérieur, afin d’affermir et de clarifier
les règles et les pratiques orthographique.
Dans l’élaboration de ces propositions, le souci constant a été qu’elles soient
cohérentes entre elles et qu’elles puissent être formulées de façon claire et
concise. Enfin, les modifications préconisées ici respectent l’apparence des
textes (d’autant qu’elles ne concernent pas les noms propres) : un roman
contemporain ou du siècle dernier doit être lisible sans aucune difficulté.
Des évaluations informatiques l’ont confirmé de manière absolue.
Ces propositions, à la fois mesurées et argumentées, ont été acceptées par
les instances qui ont autorité en la matière. Elles s’inscrivent dans la continuité du travail lexicographique effectué au cours des siècles depuis la formation du français moderne. Responsable de ce travail, l’Académie française a corrigé la graphie du lexique en 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835,
1878 et 1932-35. En 1975 elle a proposé une série de nouvelles rectifications, qui ne sont malheureusement pas passées dans l’usage, faute d’être
enseignées et recommandées. C’est dans le droit-fil de ce travail que le
Conseil a préparé ses propositions en sachant que dans l’histoire, des délais
ont toujours été nécessaires pour que l’adoption d’améliorations de ce type
soit générale.
En entrant dans l’usage, comme les rectifications passées et peut-être plus
rapidement, elles contribueront au renforcement, à l’illustration et au
rayonnement de la langue française à travers le monde.

Selon Nina Catach, il existe en effet quatre grands domaines d’intervention sur l’orthographe française dans les sept éditions du
Dictionnaire de l’Académie : les accents, les changements de catégorie
grammaticale (genre ou nombre), les variantes lexicales et la distinction des homophones. Le tableau récapitulatif suivant montre bien la
présence de ces constantes :
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Les règles définies par le texte de 1990 (à partir du tableau résumé
des règles figurant dans l’arrêté et du récapitulatif proposé par le
CILF sur www.cilf.org)
Tous les exemples cités ci-dessous font partie des Recommandations
du Conseil supérieur de la langue française, publiées dans les
Documents Administratifs du Journal Officiel du 6 décembre 1990 ;
ils tiennent compte de la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française, en cours de publication (actuellement disponible jusqu’à MOUDRE).

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RÈGLES

ANCIENNE
ORTHOGRAPHE

NOUVELLE
ORTHOGRAPHE

1. Trait d’union

vingt-trois, cent trois

vingt-trois, cent-trois

2a. Marque de nombre un cure-dents, des curedans composés [verbe + ongle
nom]
un cache-flamme(s), des
cache-flamme(s)

un cure-dent, des cureongles
un cache-flamme, des
cache-flammes

2b. Soudure des mots
composés

auto-stop, boute-entrain, chauve-souris,
cow-boy, croquemonsieur, pique-nique,
porte-monnaie, sagefemme

autostop, boutentrain,
chauvesouris, cowboy,
croquemonsieur,
piquenique,
portemonnaie,
sagefemme

3a. Accent grave et
aigu : il s’agit de
supprimer les
exceptions à l’usage
normal : fidélité,
fidéliser ; mais fidèle,
fidèlement ; chérir, mais
chère ; céder mais
cèderais (une centaine
de verbes concernés)

allégement, allégrement
événement, hébétement
céleri, vénerie
je céderais, j’allégerais,
il réglera,
nous opérerons, ils
toléreraient
puissé-je, aimé-je

allègement, allègrement
évènement, hébètement
cèleri, vènerie
je cèderais, j’allègerais,
il règlera,
nous opèrerons, ils
tolèreraient
puissè-je, aimè-je

3b. Accent circonflexe

il plaît, il se tait
la route, la voûte

il plait, il se tait
la route, la voute

3c. Tréma

aiguë, ambiguë,
ambiguïté, ciguë,
contiguë, contiguïté,
arguer

aigüe, ambigüe,
ambigüité, cigüe,
contigüe, contigüité,
argüer

4. Participe passé

elle s’est laissée aller
elle s’est laissé appeler

elle s’est laissé aller
elle s’est laissé appeler

5. Pluriel et
accentuation des
emprunts

des jazzmen, des lieder
allegro, cicerone,
edelweiss, memento,
pedigree, pieta, senior

des jazzmans, des lieds
allégro, cicérone,
édelweiss, mémento,
pédigrée, piéta, sénior

6. Anomalies.
– Corrections adoptées
par l’Académie
française
– Corrections acceptées
faisant office de
variantes

assener, besicles,
chausse-trape,
imbécillité
boursoufler, cahute,
chariot, combatif,
corolle, nénuphar,
oignon

asséner, bésicles,
chausse-trappe,
imbécilité
boursouffler, cahutte,
charriot, combattif,
corole, nénufar, ognon

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On constate que cette proposition ne déroge pas aux principes qui
motivent les réformes depuis la fin du Moyen Âge : simplification et
régularisation. Examinons plus en détail les différents points.
1. L’adoption du trait d’union pour l’ensemble des numéraux cardinaux vise à rationaliser une situation peu cohérente jusqu’à présent
(pas de trait d’union au-delà de cent).
2. La régularisation des marques de nombre dans les mots composés
vise à unifier un système singulièrement diversifié ; le mot composé est
désormais considéré comme une unité lexicale soudée et subit en tant
que telle la flexion en nombre de la plupart des noms, absence de
marque au singulier et s final au pluriel. Les soudures proposées visent
à éviter les délicats problèmes d’accord qui ne peuvent recevoir de solution rationnelle, et à conserver le figement que la mise au pluriel
menace (des sages-femmes risquent d’être plus des femmes sages que
des accoucheuses).
3. Les modifications quant aux accents suivent les règles de la phonographie : grave quand on entend un e ouvert ([ε]), aigu quand il s’agit
d’un e fermé ([e]). La suppression du circonflexe sur les voyelles i et
u 15 est elle aussi motivée par la régularisation : dans la mesure où il
n’est pas discriminant (c’est-à-dire qu’il ne sert pas à distinguer des
homophones comme dans sur et sûr, ou du et dû, ni à indiquer une
marque de conjugaison comme la forme fût du subjonctif par rapport à
la forme fut du passé simple), il peut disparaître sans que la langue n’y
perde rien ; en revanche les usagers y gagnent en maîtrise du code. Le
déplacement du tréma lui redonne sa fonction première : faire entendre la voyelle qu’il marque, le u ([y]) dans les exemples donnés.
4. Un cas particulier d’accord du participe passé dans le contexte
d’une périphrase verbale de sens passif est unifié également.
5. Les mots empruntés sont francisés par leur mode de pluralisation
(le s du français) 16 et leur accentuation (respect de la phonographie).
6. Enfin, les consonnes doubles, un des points de fixation des discussions sur l’orthographe depuis la Renaissance, on l’a vu largement, se
régularisent également sur un certain nombre de mots, en particulier
une centaine de verbes en -eter, -eler, -eder, -erer, etc., selon le principe
phonographique : le même son ([ε]) est orthographié de façon unique
par la graphie -è. Certaines anomalies sont rectifiées, qui sont répercutées dans le Dictionnaire de l’Académie : on y retrouve les fameux nénufar
et ognon qui ont provoqué tant de réactions en 1990.
15. On le conserve sur a et o car il marque alors le degré d’aperture de la voyelle, ce qui en fait
un signe discriminant : notre et nôtre, tâche et tache.
16. C’est un souhait bien ancien, comme le montre cette remarque de Philippe Martinon en
1913 : « Qu’il me soit permis de dire ici, en passant, que le pluriel de lied, puisque lied est francisé, doit être lieds et non lieder, auquel s’obstinent les musiciens. C’est en général un travers assez
pédantesque que d’aller chercher le pluriel des mots dans la langue d’où ils sont tirés »
(Martinon 1913, p. 77).

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On voit que peu de points sont finalement traités dans cette réforme,
comme l’indique Renée Honvault (1999) : les modifications sur les
doubles consonnes, par exemple, auraient pu être beaucoup plus
importantes et systématiques.
La publication du texte déclenche une levée de boucliers en France,
où aucun texte officiel n’est promulgué et aucune information n’est
donnée aux enseignants ni aux élèves (situation inchangée jusqu’à ce
jour). Des débats parfois violents ont lieu dans la presse ou par l’intermédiaire d’essais et de pamphlets pour ou contre les rectifications (ce
dernier terme ayant pourtant été longuement pesé et choisi au détriment de réforme pour éviter la trop grande âpreté des réactions). Les
résistances se concentrant sur un certain nombre de points bien mis en
valeur par Jean-Pascal Simon dans sa contribution au rapport de la
DGLF sur les pratiques réelles (Biedermann-Pasques, Jejcic (éd.) 2006).
Les « traditionalistes » (terme employé par Fabrice Jejcic en opposition à celui de rectificateurs qui désigne les partisans de la réforme) résistent d’abord sur les valeurs patrimoniales de certaines graphies,
comme le fameux ph de nénuphar que les rectifications seraient coupables de faire disparaître au profit d’un f bassement phonétique
(nénufar). C’est un cas exemplaire de cristallisation d’un imaginaire linguistique, sans doute lié au ph signe d’un héritage grec, dans la mesure
où son orthographe étymologique est bien nénufar (le mot vient de
l’arabe nínúfar), et où il figure sous cette forme dans le Dictionnaire de
l’Académie de 1878, et accessoirement chez Proust, ayant été malencontreusement rectifié sur une fausse étymologie en 1935 (dans la 8e édition du Dictionnaire de l’Académie). C’est d’ailleurs l’argument du patrimoine qu’avance cette jeune étudiante de 22 ans de l’université de
Caen, enquêtée par Liselotte Biedermann-Pasques, pour rejeter les rectifications : « S’il s’agit des nouvelles réformes non car elles nous coupent de notre patrimoine littéraire ancien notamment le rapport avec
le latin et la signification des accents circonflexes, de certaines lettres
ajoutées, etc. » (Biedermann-Pasques 2006). Les opposants ont ensuite
du mal à accepter les graphies trop éloignées de la forme ancienne : la
suppression du trait d’union remplacé par la soudure a du mal à passer
et boutentrain et chauvesouris choquent l’œil de celui qui a bien intériorisé les normes traditionnelles. Enfin les traditionalistes s’insurgent
contre la modification d’une règle aussi emblématique de l’orthographe française que celle de l’accord du participe passé. Plus généralement, on peut dire avec Jean-Pascal Simon que les positions pour ou
contre les rectifications dépendent du « niveau d’organisation de la
zone orthographique considérée » : en d’autres termes, plus une zone
orthographique est instable (Jean-Pierre Jaffré parle de « zone de fragilité »), plus les scripteurs seront défavorables à une modification : c’est
le cas du trait d’union, de l’accord du participe passé, mais aussi de
l’ajout éventuel d’un tréma (comme sur argüer par exemple). En
revanche, dans les zones bien organisées, qui ne posent pas de pro138

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blème aux scripteurs, les rectifications sont bien acceptées, selon l’enquête de Jean-Pascal Simon : restitution de lettres muettes dérivatives
(absous -> absout -> absoute), déplacement du tréma sur la voyelle prononcée (aiguë -> aigüe), alignement sur la prononciation par suppression de géminée (ruisselle -> ruissèle), substitution d’un accent grave à un
accent aigu pour régularisation phonographique (événement -> évènement), régularisation du singulier et du pluriel des noms composés en
[verbe + nom] (un cure-dent, des cure-dents).
Les rectifications reçoivent en revanche un « accueil placide » en
Belgique selon André Goosse (1999), pays qui a l’habitude de la variation linguistique, et où les rectifications font l’objet d’une information
à tous les enseignants (soixante-cinq mille d’entre eux commandent
d’ailleurs la brochure sur la nouvelle orthographe en 1991).
Mentionnées dans les guides de bon usage, elles sont appliquées par
plusieurs éditeurs, douze périodiques et deux collections pédagogiques
pour l’enseignement secondaire. Elles sont acceptées depuis 1991 au
championnat d’orthographe de la Communauté française de Belgique,
ainsi qu’à la Dictée des Amériques (jusqu’à la demi-finale qui a lieu en
Belgique, mais pas à la finale, qui se passe au Québec). Cependant
l’étude menée par Fabrice Jejcic (2006) sur les attitudes des groupes
francophones par rapport à la réforme montre que les groupes les plus
rectificateurs sont les plus intolérants par rapport aux fautes d’orthographe. C’est le cas des étudiants belges, et cela constitue une sorte de
paradoxe puisque l’approbation des rectifications suppose plutôt d’accepter la variation graphique et même la coexistence parfois un peu
cacophonique des graphies nouvelles et anciennes jusqu’à ce que
l’usage s’homogénéise. Ce résultat était déjà obtenu par Gudrun
Ledegen dans son enquête sociolinguistique sur le « bon français » :
elle montrait que les étudiants belges étaient beaucoup plus attentifs
aux problèmes de graphie que ceux des autres groupes francophones
(2000, p. 134).
Au Québec, pays traditionnellement en pointe dans la modernisation
du français, nécessité pour une langue qui a un statut de langue minoritaire, l’accueil est également favorable puisque le Conseil de la langue
française appuie les propositions françaises et en recommande l’application à condition que les pays de la francophonie, la France en particulier, l’appliquent aussi. La réforme y est mieux connue qu’en France,
car elle est enseignée ou diffusée dans les universités. Mais la France
n’ayant pas adopté de position officielle, le Québec ne prend pas de
décision au niveau de l’État et les Québécois sont par conséquent
moins « rectificateurs » que les Belges par exemple (et, selon l’enquête
de Fabrice Jejcic, plus tolérants par rapport à la faute).
La Suisse n’ayant aucun organisme consultatif, une campagne d’information est organisée par la DLF (Délégation à la langue française)
en Suisse romande. Dans le contexte de la réforme de l’allemand, les
rectifications sont bien accueillies. En 2002, une brochure exposant les
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recommandations et la liste des mots concernés par les modifications a
été diffusée à tous les enseignants dans les cantons.
Rien de tel en France on l’a vu, et c’est donc dans le pays « source »
que les résistances sont les plus grandes et que l’application est quasiment inexistante. Alors qu’il s’agit de simples recommandations, n’impliquant donc aucune pénalisation sur l’adoption de l’une ou de l’autre
orthographe, il est très difficile de les faire appliquer, même dans « les
milieux bien informés » comme celui des linguistes par exemple. Le
Dictionnaire de l’Académie dans sa 9e édition en cours intègre les rectifications que son institution a approuvées, ainsi que le Dictionnaire
Hachette : le Petit Robert les adopte partiellement et sans véritable cohérence. Certaines revues directement liées à l’orthographe ou à la graphie des mots, et souvent proches des instances de régulation de la
langue (DGLFLF, CILF), appliquent immédiatement les rectifications
(Les cahiers de lexicologie ou Le français moderne par exemple) ; d’autres le
font plutôt par militantisme (Mots, Le français aujourd’hui). À partir du
site du CILF, on a accès au site « Orthonet » conçu et animé par Charles
Müller, favorable à la réforme de 1990. Les rectifications y sont présentées et appliquées, surtout pour les mots rares.
Mais un auteur dans un collectif universitaire doit signaler, parfois au
prix d’une petite bataille, que son texte applique les rectifications de
1990, et c’est encore un sujet d’étonnement voire de raillerie chez les
professionnels de la langue et du texte, qu’il s’agisse des intellectuels,
des universitaires ou des éditeurs. Il n’est quasiment pas possible de
publier en France un ouvrage en orthographe rectifiée, qu’il s’agisse de
presses universitaires ou d’un éditeur d’un grand groupe, et le présent
ouvrage ne fait pas exception 17. Les rectifications sont quasiment ignorées dans l’enseignement primaire, secondaire et, sauf dans quelques
départements de linguistique, dans l’enseignement supérieur.
La réforme en France a donc encore des allures de fantaisie moderniste, ou d’originalité militante, plus ou moins acceptée. Mais les usagers font eux-mêmes évoluer l’orthographe dans le sens de la réforme,
comme l’indiquent certaines graphies récurrentes comme évènement ou
paraitre, rencontrées dans le discours publicitaire, médiatique et même
universitaire 18. Il est possible que cette « dictée de l’orthographe réformée », extrait d’un texte ludique de Pierre Launay dans le numéro de

17. Quelques exceptions notables : parmi elles la Nouvelle histoire de la langue française publiée
en 1999 au Seuil sous la direction de Jacques Chaurand (le lecteur trouve un avertissement en p.
8). Mais Le grand livre de la langue française publié quatre ans plus tard chez le même éditeur dans
la même collection (sous la direction de Marina Yaguello) ne reconduit pas ce choix.
18. Il est par exemple remarquable que le Dictionnaire d’analyse du discours publié en 2002 au
Seuil, sous la direction de Patrick Charaudeau et Dominique Maingueneau, adopte systématiquement la graphie évènement, sans appliquer aucune autre rectification orthographique proposée
par le texte de 1990.

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Panoramiques consacré à l’orthographe (Honvault 1999 (dir.), p. 38),
devienne dans quelques dizaines d’années une dictée tout court :
Le piquenique du cinéclub
Le weekend dernier, nous sommes allés piqueniquer dans l’ile tranquille mais un peu exigüe – qui est proche du barrage hydroélectrique. Il y avait la sagefemme, l’homéopathe, l’acuponcteur, le quincailler et sa femme, le joailler, le lunetier, un cameraman (qui venait
avec nous pour la première fois et avait peur de se faire bizuter), les
deux barmans du cinéclub, le directeur de l’autoécole, la flutiste et
son très cher imprésario.
L’homéopathe s’était muni de sandwichs à l’ognon et au cèleri.
Précaution inutile car les barmans avaient apporté de quoi déjeuner,
gouter et même diner : plusieurs boites de spaguettis et de raviolis et
comme dessert des goldens et un millefeuille, le tout arrosé d’une
excellente citronade. En argüant de la nécessité de lutter contre la
sècheresse, l’imprésario s’envoyait des rasades d’un tord-boyau dont
personne ne voulait : « Non merci, lui disait-on, ça coupe les guiboles » (Launay 1999, p. 38).

4.2. Formes et pratiques de la norme :
une question sociale
La question des réformes a bien montré à quel point l’orthographe
contenait en France autant, si ce n’est plus, d’enjeux sociaux et culturels
que linguistiques et historiques. Cette question possède en effet une très
forte dimension idéologique, comme l’indique ce courrier d’une lectrice expliquant pourquoi elle est passée du camp des « conservateurs »
à celui des « réformistes » :
Orthographe
J’ai longtemps poussé les hauts cris à l’idée qu’on édulcore l’orthographe. Mais, depuis que j’enseigne, je mesure son efficacité comme
arme de pouvoir et d’humiliation au service exclusif de ceux qui la
maîtrisent. […] Et je suis convaincue qu’une simplification ne ferait
que servir la démocratisation des savoirs, la transmission et l’expression de pensées complexes. Pour être graphiquement plus accessible,
la langue n’en encouragerait pas moins l’effort intellectuel ; au
contraire, elle pourrait le libérer chez bien des gens que la hantise de
la faute paralyse (Télérama, « Ça va mieux en le disant », 25.04.05)

Le vocabulaire employé est tout à la fois émotionnel (pousser les hauts
cris), idéologique (arme de pouvoir et d’humiliation), psychologique (libérer, hantise, paralyse). Il n’est pas question de linguistique ici, mais de
« démocratisation des savoirs » et d’accessibilité graphique. Ce type
d’argument répond à une situation qui, sans être exceptionnelle, est
néanmoins assez typiquement française : la faute d’orthographe est
quelque chose qui ressemble à un délit culturel.
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4.2.1. La faute : stigmatisation, pénalisation, sanction
On a souvent souligné que le terme faute dans faute d’orthographe était le
même qu’en contexte religieux où il traduit le mot latin culpa. Sans
faire de surinterprétation, on peut dire que cette analogie traduit bien
une donnée de la société française.
Dans la culture française, la faute d’orthographe est quelque chose de
grave, qui reçoit des sanctions appropriées et tout à fait réelles, directes
dans le cadre scolaire par exemple, ou plus indirectes dans le cadre de
l’entreprise ou de la vie sociale en général. Il y eut cependant une tentative de pression tout à fait officielle sur les usagers de la langue à Paris
au milieu du XIXe siècle. C’est l’épisode de la « circulaire sur l’orthographe des enseignes à Paris », rédigée par le Préfet Delessert en 1846,
et adressée aux commissaires de la ville de Paris :
PRÉFECTURE DE POLICE
Secrétaire général
2e Bureau
Enseigne du commerce Paris
Paris, le 28 septembre 1846
(Faire rectifier par voie de persuasion les enseignes où il existe des
fautes d’orthographe)
N°21
Enseignes.
Monsieur,
Vous n’êtes pas sans avoir remarqué qu’il existe des fautes d’orthographe sur bien des enseignes, exposées aux regards du public par le
commerce de Paris.
Ce fait ne constitue, à coup sûr, ni délit ni contravention, mais vous
comprendrez avec moi que, dans une capitale civilisée comme la
nôtre, à une époque où l’instruction est aussi répandue, il est fâcheux
de voir la langue française publiquement maltraitée jusque dans les
quartiers les plus brillants et les plus fréquentés par les étrangers.
Je vous prie, en conséquence, de jeter un coup d’œil sur toutes les
enseignes de votre quartier, à l’effet de reconnaître celles dont l’orthographe est vicieuse et d’engager les propriétaires de ces enseignes
à les faire rectifier.
Il est bien entendu que vos injonctions à ce sujet seront purement
persuasives et fondées sur un intérêt de bon exemple, de convenance
et d’amour-propre national.
Vous voudrez bien, au surplus, me rendre compte des démarches que
vous aurez faites en exécution de la présente circulaire.
Recevez, Monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.
Le Pair de France, préfet de police,
G. DELESSERT.
Pour copie conforme :
Le Secrétaire général,
P. MALLEVAL.
ÀMM. les commissaires de la ville de Paris.

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Cette circulaire, qui paraît bien excessive au lecteur de l’an 2000, met
cependant en œuvre des valeurs qui n’ont rien d’anecdotique : l’instruction publique et l’amour-propre national sont en effet menacés,
selon le préfet Delessert, par une orthographe « vicieuse », publique de
surcroît. C’est que la bonne orthographe est étroitement associée à
l’éducation et à la bonne tenue dans la culture française. Les manuels
de savoir-vivre répercutent largement cette idée, comme en témoignent
ces deux extraits :
– Les fautes de style et d’orthographe donnent une fâcheuse idée de
notre éducation et de notre culture intellectuelle (Bernage 1968,
p. 14)
– L’orthographe doit être impeccable. Une faute d’orthographe est
non seulement une faute de français, mais un défaut d’éducation.
Dans une bonne famille, ces principes sont de rigueur. Ils doivent
être inculqués dès l’enfance (D’Assailly 1967, p. 8)

L’orthographe est également présentée comme une marque de respect pour l’autre, et les fautes constituent alors une sorte de violation
de la bonne sociabilité :
Une opinion, assez peu répandue d’ailleurs, affiche un souverain
mépris à l’égard de l’orthographe. […] En réalité, ne pas tenir
compte de l’orthographe dans l’art épistolaire révèle, soit une ignorance peu glorieuse, soit une négligence qui frise l’impertinence
envers le correspondant. Respectons donc l’orthographe, du moins…
d’intention, car, avec la meilleure volonté du monde, il nous arrivera
peut-être de trébucher. La langue française, la plus belle, la plus harmonieuse, la plus délicatement nuancée, de l’avis des linguistes de
tous pays, usant du privilège reconnu aux jolies femmes, se permet
des fantaisies et des caprices parfois déconcertants (Champdeniers
1952 [1948], p. 175)

Ces extraits datent des années 1950 et 1960 et l’on pourrait se dire
que les choses ont évolué, que le regard sur les fautes s’est modifié en
même temps que les pratiques des scripteurs, moins attentifs à la correction orthographique du fait de l’augmentation du nombre des écrits
produits et de la continuité des pratiques scripturales tout au long de la
vie 19. Mais les représentations demeurent, comme en témoigne cet
extrait d’un manuel de savoir-vivre récent : « Relisez-vous car les fautes
d’orthographe sont très pénalisantes : elles décrédibilisent le contenu
de votre lettre et donnent de vous une image peu flatteuse » (Cechman
2004, p. 213). Et les propos de Bernard Pivot dans son introduction au
19. Parmi les facteurs de modification du « niveau » en orthographe des locuteurs du français,
vient en premier lieu la multiplication des écrits de toutes sortes que nos modes de vie produisent et nécessitent pendant l’ensemble de l’existence de l’individu et plus seulement au moment
des études scolaires et supérieures ; cette multiplication concerne également les catégories d’individus, dont aucune ou presque n’échappe désormais à l’écrit : alors que l’ouvrier des années
1930 ou 1950 pouvait éventuellement se passer de l’écriture, ce serait impossible à celui des
années 1990 et 2000, ne serait-ce qu’à cause de l’informatisation des tâches.

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recueil de dictées des Dicos d’or ne dit pas autre chose, même si le ton
se veut plutôt bonhomme :
Deux dictées par an à la télévision ce n’est pas beaucoup, mais c’est
suffisant pour rappeler aux Français que, si l’orthographe n’est pas la
valeur essentielle de la culture, elle en est, même modeste, même
ornementale, l’une des composantes.
Peut-on réussir dans la vie en ayant une déplorable orthographe ?
Bien sûr (Pivot, 2004, p. 14).

Mais quelques lignes plus loin, le discours n’évite ni le jugement
moral ni la stigmatisation sociale :
Fautive, [l’orthographe] fait désordre, négligé. Au coupable elle
ajoute autant de ridicule qu’elle lui retire de confiance. On la soupçonne d’être le signe de plus graves dysfonctionnements. C’est une
infirmité.
Au contraire, correcte, scrupuleuse […] l’orthographe prouve l’autorité du sujet sur le verbe, sa capacité à maîtriser les choses compliquées de la vie, son refus du je-m’en-foutisme […], sa volonté de ne
pas se distinguer par ce qui apparaîtrait justement aux yeux des
autres comme un manque de distinction. Écrire comme il convient,
selon les règles communes, c’est une discipline qui a de l’élégance,
un comportement qui releve à la fois du panache et de la modestie
(Pivot 2004, p. 14).

Les imperfections de l’écriture semblent donc engager l’individu tout
entier ainsi que son image sociale, voire professionnelle. Un article
récent du Monde pointait l’importance accordée à la correction de l’orthographe dans le milieu des entreprises :
Commettre des fautes d’orthographe, de syntaxe ou de grammaire
n’est plus une erreur innocente dans les entreprises. D’une remarque
acerbe ou d’un sourire narquois intercepté lors d’une réunion, la
faute peut être pointée par un chef tyrannique ou des rivaux ambitieux, jusqu’à provoquer un malaise, voire un état de blocage, chez le
fautif.
Or les fautes se révèlent de plus en plus difficiles à assumer. Les sessions de rattrapage en orthographe sont directement réclamées par
le salarié ou par son supérieur hiérarchique direct dans le cadre
d’une courte formation présentée sous un vocable psychologiquement indolore. « Remise à niveau des techniques usuelles de communication », par exemple. Il s’agit, dans les faits, de corriger les fautes
les plus courantes, à commencer par l’accord du participe passé, très
souvent ignoré (Florence Amalou, Le Monde 04.05.06).

Ce « revival » de l’orthographe peut sembler paradoxal à une époque
où elle ne fait plus l’objet d’un apprentissage intensif à l’école comme
c’était le cas jusqu’aux années 1960. Mais l’orthographe est inséparable
de l’écriture et le souci de la correction n’est que le corollaire du développement de la production d’écrits dans le milieu du travail. À partir
du moment où tous les salariés, cadres ou employés, sont amenés à la
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pratique de l’écrit, la « valeur » sociale de l’orthographe grimpe et ce
que l’on peut appeler la « pression orthographique » est intégrée au
déroulement des carrières.

4.2.2. Représentations intériorisées :
la fascination pour l’orthographe
Si la cote de l’orthographe peut ainsi grimper à la bourse des valeurs
professionnelles, c’est sans doute parce que les locuteurs, en France
tout particulièrement, ont intériorisé un certain nombre de représentations positives, qui leur semblent naturelles, c’est-à-dire attachées à la
nature même de l’orthographe, et, partant, peu contestables.
– Dimension idéologique : le corps de la langue
Une représentation est une construction culturelle, politique et/ou
sociologique. En ce sens, la notion de faute relève pleinement de la
représentation puisqu’elle n’existe guère avant le XIXe siècle. Dans leur
ouvrage de 1989 sur la dictée, Danièle Manesse et André Chervel expliquent bien comment la rationalisation et l’extension de l’instruction
publique ont fait naître, en nécessitant l’unification du code du français
écrit, la notion de faute d’orthographe. Avant cela, l’orthographe du
français est instable, sujette aux changements et sensible à la variation.
Dans une enquête réalisée en 1990 par une équipe d’enseignants de
Grenoble sur les attitudes des Français par rapport à l’orthographe, on
trouve des témoignages qui mettent en relief la vénération, voire la fascination qu’exerce l’orthographe chez les scripteurs français :
Ainsi, indéfinie et peu critiquable, l’orthographe exerce son pouvoir.
Nous sommes au cœur d’une véritable idéologie, en ce sens que les
discours, se tissant au fil des contradictions, ne dévoilent en rien ce
qu’est l’orthographe, mais finissent le plus souvent par la parer de
vertus disparates qui visent à la maintenir, comme un ordre établi,
comme un allant de soi, comme un élément naturel (Millet et al.
1990, p. 14).

Aucune attitude négative face à l’orthographe n’est repérée chez les
enquêtés, quels que soient les questions posées et les souvenirs invoqués : même si la dictée est souvent pour eux un mauvais souvenir
d’école, il n’est pas converti pour autant en rapport négatif à l’orthographe. Les réactions de certains enquêtés montreraient même que les
représentations de l’orthographe sont, plus qu’intériorisées, incorporées : les enquêteurs recueillent en effet des réactions physiques aux
fautes, trahies par des expressions comme « j’ai bondi » ou « ça me fait
un pincement », ou encore « j’ai sursauté ». La faute d’écriture semble
agresser le corps de tout scripteur ; comme la tenue de la langue est
associée, presque équivalente à la tenue du corps, alors on se raidit
devant les fautes. « Ça me choque lorsque je vois une faute », déclare
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Madame B., dont Pierre Bourdieu décrit la « bonne volonté culturelle »
La distinction. « Hier, il y avait marqué “examens amener” avec er […]. Je
me sentirais vraiment malheureuse si je faisais des grosses fautes comme
ça » (1979, p. 372).
Il n’est pas excessif dans ces conditions de mentionner « l’amour de
la langue » des locuteurs, qu’ils formulent eux-mêmes dans les termes
de l’attachement. Une jeune étudiante de l’université de Caen, interrogée par Liselotte Biedermann-Pasques sur les rectifications de 1990,
donne la réponse suivante : « Je n’utilise pas les Rectifications car je suis
très attachée à l’orthographe telle que l’on me l’a apprise quand j’étais
enfant (même s’il peut m’arriver de faire des fautes) ». Une autre se dit
attachée à la complexité même de l’orthographe du français : « J’aime
la langue française et son orthographe complexe même si je trouve ça
ardu ». Une troisième enfin, originaire de Bretagne, souligne la
richesse de la langue française, qui serait menacée d’appauvrissement
par les rectifications : « Je trouve […] dommage de simplifier une
langue riche » (Biedermann-Pasques 2006 pour les trois réponses).
C’est également une sorte de lien organique avec la langue qui motive
cette poétique défense de l’« incomparable accent circonflexe », dont
l’auteur n’hésite pas à déclarer qu’il aide « à respirer » :
Il y a cet incomparable accent circonflexe, si menacé. À lui seul, il justifierait bien des polémiques et des refus. Tout le monde aura remarqué avec quelle insistance il a été évoqué dans tous les débats récents
qui ont eu lieu autour de l’orthographe. Il est clair que c’est un point
sensible. À juste titre. Il suffit de relire L’Huître de Francis Ponge pour
voir combien toute la poésie, et au-delà peut-être toute la langue,
peut se trouver suspendue à l’accent circonflexe. Alors épargnons-le,
choyons-le. Il est de ces petits signes qui nous aident encore à respirer, à nous amuser et à retrouver notre enfance, c’est-à-dire la continuité de notre vie (Collectif (Raymond Jean) 1990, p. 53).

Discours analogue chez Pierre-Valentin Berthier et Jean-Pierre
Colignon à propos des lettres étymologiques : « Un hippopotame est un
“cheval qui vit dans le fleuve, dans l’eau”. On doit donc retrouver dans
l’orthographe de ce mot la racine grecques hippo(s), “cheval”, qui figure
aussi dans hippocampe, hippodrome, boucherie hippophagique… » (1991,
p. 15).
Nina Catach ne mâche pas ses mots devant ce type de réactions, qui
ne sont liées ni à l’âge ni au niveau socio-culturel des scripteurs, et elle
en souligne sévèrement la spécificité française :
Le petit livre de Bled, c’est LE livre, celui qui se trouve, avec les Droits
de l’homme, gravé au fond de la conscience la plus secrète de chacun
d’entre nous. Une telle dépendance, un tel infantilisme béat devant
la centralisation de la langue ne serait pas possible ailleurs. C’est
ainsi, et c’est triste (Catach 1989, p. 25).

C’est sans doute cette intimité que les Français entretiennent avec
leur orthographe qui explique que les réponses à la pétition de
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l’AIROE (Association pour l’information et la recherche sur les orthographes et les systèmes d’écriture) pour l’application des rectifications
de 1990, lancée en 2000, aient contenu beaucoup d’agressivité chez les
détracteurs, et parfois des injures, le plus souvent à caractère raciste
(« l’enseignement pour Maghrébins », « les amateurs de busheries
kashères » sont des expressions que rapporte Renée Honvault dans l’article qu’elle consacre à la réforme, 1999, p. 115). Il semble que les usagers se soient eux-mêmes sentis agressés par cette réforme, considérée
comme une véritable violence, celle de toute modification d’un ordre
intériorisé et incorporé, senti comme immuable et transcendant.
Comme tout ordre, celui de l’orthographe doit donc être conservé, et
toute modification est vue comme un abandon du passé et un renoncement à la tenue et à la discipline des anciens : c’est l’argument central
du « mythe du temps d’avant », qui associe tout changement à un crépuscule et tout progrès à une perte. Dans sa version contemporaine,
que l’on nomme ordinairement « déclinisme », il est question de perte
du sens, du sens des mots comme de celui de l’effort, et d’édulcoration
ou d’allègement, selon la métaphore des aliments allégés fréquemment
convoquée quand il est question de réforme dans le domaine de la
culture ou de l’éducation :
Fautif
Lundi de Pâques au JT de 13 heures sur France 2, un « universitaire »
vantait les mérites d’une réforme de l’orthographe nécessaire, car
notre langue serait bien trop difficile à écrire, rebutante pour les
Français et les étrangers… Après les aliments aux goûts édulcorés,
adaptés aux palais manquant de finesse, voici bientôt l’écriture de
notre langue adaptée à l’ignorance ! L’envie d’apprendre aurait-elle
disparu ? Le manque de volonté est grand face à l’effort intellectuel,
aujourd’hui c’est une réalité à réformer bien vite… pour redonner à
nos enfants l’envie d’avoir envie d’apprendre. Au fait nous pourrions
demander aux Anglo-Saxons de transformer leur langue anglaise en
langue française pour nous simplifier la vie… (Télérama, « Ça va
mieux en le disant », 06.04.05)

La réponse à ce courrier ne manque pas d’intérêt, puisque, rédigée
par Alain Masson, l’un des défenseurs de la réforme de 1990 et signataires de l’appel du Monde, elle rend bien compte de son caractère idéologique, en faisant allusion aux éditions successives du Dictionnaire de
l’Académie :
Orthographe
Dans le courrier où il s’élève contre la réforme de l’orthographe
(Télérama n° 2882), M. G. Lenoir commet deux fautes. 1) À propos de
l’émission à laquelle j’ai participé, il indique que je suis un « universitaire » (entre guillemets). Ou bien ce sourcilleux gardien ignore le
sens des guillemets et alors il se ridiculise. Ou bien il les utilise sciemment et il se livre à la diffamation. Il est alors odieux et dessert sa
cause. 2° M. Lenoir ne joue pas franc jeu : il milite comme moi pour
la réforme de l’orthographe, mais il le cache. En effet, il défend

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ardemment l’orthographe de l’Académie, c’est-à-dire celle qui résulte
des huit réformes instaurées par cette respectable institution de 1694
à 1935, mais il refuse celle de 1990. Qu’il dise clairement pourquoi il
approuve les huit premières réformes et pourquoi il condamne la
dernière (Télérama, « Ça va mieux en le disant », 25.04.05, Michel
Masson, professeur émérite à l’université Paris III)

Mais la position décliniste reste dominante chez les détracteurs de la
réforme, dont Philippe de Saint-Robert, président de l’Association pour
la sauvegarde et l’expansion de la langue française, est un bon représentant :
D’impasses en impasses, de dénis de droit en dénis de droit, les gouvernements successifs deviennent des « responsables mais pas coupables » de la perte générale du sens, qui peut-être facilite l’usage généralisé de la langue de bois, mais nous détache peu à peu de cette belle
devise de Francis Ponge dans son essai sur Malherbe : « Nous pratiquons la langue française. Celle-ci n’est pas seulement pour nous un
moyen de communication, mais aussi notre moyen de vivre » (SaintRobert 1999, p. 179).

C’est pointer là, un peu radicalement et de manière polémique, une
des dimensions importantes de la langue, la dimension identitaire.
Nous inscrivons en effet dans la langue notre histoire, notre mémoire
et notre identité, en même temps qu’elles sont configurées par elle ;
c’est un mouvement réciproque.
Le sociolinguiste Bernard Gardin donne des exemples très parlants
de cette fonction de la langue qui explique bien les réactions négatives
aux évolutions et aux réformes : il rappelle que les indépendantistes en
Nouvelle-Calédonie ont délibérément choisi la graphie « autochtone »
kanak au lieu de (ou contre ?) la graphie française canaque : « En orthographiant, on choisit donc ses ancêtres, mais aussi les membres de sa
famille », déclare-t-il (1999, p. 110). Il donne également l’exemple de
certaines modifications orthographiques pendant la Seconde
Guerre mondiale : le village de Lévy-Saint-Nom devenant Lévi-SaintNom en 1943 ; les villages alsaciens de Gottenhausen, Schaffhausen, et
Schweigghause se modifiant en Gottenhouse, Schaffhouse, et
Schweigghouse en 1945 de manière à apparaître moins allemands.
On comprend donc qu’un sentiment fort de perte identitaire émerge
quand la langue évolue sous l’effet de l’usage ou d’une réforme, en particulier en matière d’orthographe où les modification sont si visibles. Le
discours de la conservation prend donc parfois des allures de polémique
violente et de déploration parfois méprisante, comme en témoignent les
propos de Jacques Capelovici, dans un chapitre de son Guide du français
correct intitulé « Les divers aspects et les véritables causes du massacre de
l’orthographe ». « S’il y a un problème de l’orthographe, explique-t-il,
c’est donc dans ce gigantesque laisser-aller qu’il faut le chercher même
au-delà du baccalauréat ! » (1999, p. 99). La référence au laisser-aller est
intéressante car elle est symétrique à la « bonne volonté, l’attention et la
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persévérance » signalées par Larive et Fleury comme les clefs de la
bonne orthographe. Jacques Capelovici dénonce « un enseignement
boiteux trop souvent caractérisé par un apprentissage défectueux de la
lecture et de la langue française, le tout aggravé par ce prodigieux laisser-aller qui sévit d’ailleurs dans d’autres domaines » (1999, p. 101). Et il
n’hésite pas à agiter le spectre de l’illettrisme assorti de chiffres alarmants : « Dans notre beau pays où les analphabètes dûment scolarisés se
comptent par millions et où les classes de sixième accueillent vingt-cinq
pour cent d’illettrés, n’est-il pas plus urgent de mettre un terme à cette
catastrophe nationale que de bouleverser l’orthographe ? » (Ibid.).
L’appel à l’illettrisme constitue un argument fréquent dans le discours
dénonciateur et on le retrouve dans la majeure partie des débats sur l’orthographe, quel que soit leur support. Ainsi cette discussion sur les
fautes d’orthographe sur le forum de discussion du site yahoo.com permet-elle à un internaute de le développer à sa manière. La question
posée par une internaute (« pourquoi faites-vous autant de fautes d’orthographe ? ») reçoit une vingtaine de réponses dont une qui propose
une classification spontanée des scripteurs :
Auteur de la réponse n° 15
il y a 3 categories de scribes par ici :
les smsiens qui se la racontent djeun’s et branché en foulant au pied
la syntaxe et l’orthographe de notre langue pour des questions de
rapidité ou plutôt de paresse intellectuelle (pourquoi etre si pressé,
nous ne sommes pas sur msn! leur vie est elle à ce point trepidante
qu’ils ne peuvent consacrer quelques instants à leur orthographe? et
puis les gens vraiment occupés ne passent pas sur yahoo q/r ;)
les illetrés (en général ce sont ceux qui disent que “c pas graf”)
les integristes qui tentent de défendre, en poure perte, une certaine
conception de notre langue.
j’appartiens à la troisième et, m’étant donné du mal pour parvenir à
pratiquer un français correct, je n’en attends pas moins des autres :)

Il est très difficile d’identifier la classe d’âge des internautes, mais on
suppose cependant que ce scripteur n’appartient pas à la même catégorie que Jacques Capelovici. Outre la faute commise sur le mot illettrés,
qui donne un certain sel à sa réponse, son discours est intéressant car il
s’agit d’une version décontractée du conservatisme académique rencontré plus haut : les dénominations sont renouvelées (néologisme
pour smsiens, ironie pour intégristes), le ton est rendu souriant par la présence des émoticons ;) et :) ; mais le fond du discours est conforme aux
structures habituelles du conservatisme : les expressions foulant au pied,
paresse intellectuelle, français correct appartiennent au stock commun du
discours déploratoire et l’utilisation de la personne nous dans « notre
langue » dessine en filigrane la communauté nationale des Français
parlant un bon français.
Mais la même discussion contient d’autres positions sur l’orthographe, en particulier des déclarations anti-normatives (« c pas la dictèe
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de pivot vous vous etes trompè de site saluttt » et « ce n’est pas l’orthographe qui compte c’est ce qu’on dit qui a de l’importance.on n’est pas
à l’école!!! »), une notation sociale ironique (« on viens de la France
d’en bas nous avons pas eu la mémé chausse que toi lol »), une explication technique (« on a tro pri l’habitude dé sms c tou ») et enfin une
réponse qui prend finement en compte la position normative et patrimoniale pourtant implicite de l’auteur de la question : « c pa la fin du
monde / pas dinkietude c pa la langue de moliere ki disparait ».
On voit donc que les discours sur l’orthographe contiennent toujours
des positions idéologiques entre conservatisme et progressisme, imposition de la norme et liberté d’écriture, déploration dramatique et légèreté humoristique.
– Dimension politique : héritages et symboles
Mais l’orthographe est aussi une question politique, à plusieurs
niveaux.
Des formes plus ou moins accessibles et mémorisables de l’orthographe dépend la démocratisation de l’écriture du français et donc la
maîtrise par le plus grand nombre de l’écrit, omniprésent dans notre
société. Les signataires de l’appel à la modernisation de l’orthographe
dans Le Monde en février 1989 signalaient explicitement que la réforme
constituait un défi politique :
Savoir lire et écrire, posséder pleinement les possibilités de cet instrument incomparable qu’est l’écriture, est un droit civique, et l’accès à
la culture écrite un droit des citoyens. […] Sera-t-elle encore en français demain, cette culture, si nous n’assurons pas à l’ensemble de la
nation la transmission, la pratique et la connaissance satisfaisantes de
l’instrument forgé ? Son apprentissage, par le déclin d’une norme
désuète, ne risque-t-il pas de décourager nos partenaires européens ?
L’immobilisme est un handicap pour le développement de la francophonie (« Moderniser… », 1989, Le Monde)

L’argument de la démocratisation n’est pas suffisant, on le sait, pour
que la réforme soit acceptée et diffusée. Pour quelles raisons ? Il faut
sans doute prendre en compte la dimension historique pour mieux
comprendre les enjeux politiques de l’orthographe en France. Il est
vraisemblable que les résistances soient si grandes en France, alors, on
l’a vu, que les autres grands pays de la francophonie n’attendent
qu’une décision officielle pour appliquer les recommandations françaises, pour des raisons liées à l’histoire. Il semble en effet que toute
réforme en France (l’on pense également aux échecs de certaines
réformes éducatives depuis les années 1960) charrie avec elle la
mémoire de la révolution de 1789 et des images liées à la destruction
des héritages passés :
Ce qui est en cause c’est le lien profond qui existe entre l’opposition
à la réforme orthographique et une certaine idée de la société contre
laquelle s’est faite la Révolution. En effet, l’idée force de la

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Révolution c’est que nous sommes régis par des institutions que les
hommes se donnent, qui sont l’expression du contrat social et qui ne
sont pas reçues d’une autorité transcendante. Le terme de « convention », s’il a servi à désigner une assemblée de la Révolution, c’est
bien parce qu’il exprime le fond du problème : les institutions
humaines sont objet d’une « convention » entre les hommes qui ont
le droit de modifier l’héritage reçu.
[…] Les opposants à l’héritage de la Révolution souligneront que
cette attitude qui consiste à faire table rase de tout l’héritage reçu
revient à dissoudre les liens sociaux et à conduire aux pires formes de
la barbarie dont la Terreur et la folle entreprise napoléonienne ont
été des exemples révélateurs (Leconte, Cibois 1989, p. 87).

L’analogie est fréquente en effet dans les discours des opposants à la
réforme, et l’on a vu plus haut des exemples de l’argumentation patrimoniale dans la défense de certaines graphies. « Le plus lucide dans
cette optique a été Philippe de Villiers qui a bien vu le lien entre l’abolition des privilèges et la modification des règles du participe passé »,
déclarent avec un peu de provocation Jacques Leconte et Philippe
Cibois (1989, p. 88). La forme de la remarque est radicale, mais le
contenu est pertinent, eu égard à l’histoire de l’orthographe en France
et dans le monde. Les orthographes sont des écritures stabilisées et sont
de ce fait, comme le dit Jean-Pierre Jaffré, « intrinsèquement conservatrices », au contraire de l’oral qui admet la variation. En tant que
« superstructure capable de résister […] aux fluctuations du temps et
de l’espace » (Jaffré 1999, p. 52) l’écriture est investie de valeurs politiques et religieuses. Jean-Pierre Jaffré donne l’exemple de l’orthographe arménienne qui s’est maintenue malgré et souvent contre le
cyrillique pour des raisons politico-religieuses. Citons aussi, dans un
contexte de plurilinguisme, l’alphabet berbère, qui défend sa spécificité contre les vents et les marées des volontés arabes, ou l’exemple historique de la gothique, qui sera toujours, en Allemagne en tout cas,
marquée par la mémoire du nazisme.
L’écriture est donc surinvestie de valeurs politiques, identitaires, historiques ; c’est une zone « chaude » de l’expression des pouvoirs, des
légitimités et des revendications. Bernard Gardin prend la peine d’analyser dans son article de 1999 l’affaire « Omar m’a tuer » (entre juin
1991 et février 1994), inscription en lettres de sang retrouvée sur le mur
de la chaufferie de Ghislaine Marchal, et qui fait peser la culpabilité de
son meurtre sur son jardinier marocain, Omar Raddad. Il rappelle que
l’expression a fait florès : le quotidien Info-matin titre le 3 février
suivant : « Les juges ont tranché : Omar la tuer ». Le Monde du 16 février
1994 propose en pleine campagne présidentielle : « Édouard m’a
tuer ». Libération file la métafaute, pourrait-on dire, en mai 1996 en
titrant « Chirac m’a gracier » et Le Monde ferme le ban le même mois
par un grinçant « Le RPR m’a financer ». L’expression s’étant lexicalisée, on pourrait continuer la liste et mentionner « L’académie m’a
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tuer », titre d’une page du blogue de Pierre Assouline à propos des prix
littéraires de l’automne 2004 ou encore Le français m’a tuer, titre des
actes d’un colloque sur l’orthographe dans le supérieur organisé à
l’université de Louvain en Belgique. Bernard Gardin donne à cette
faute filée une véritable importance politique : « R a donc pu, certes
pour un temps et pour un public relativement restreint, donner une
fonction nouvelle au mode infinitif, celle d’un mode qu’on pourrait
nommer le mode du “ver dans le fruit” […] » (1999, p. 111).
De la Révolution française à l’affaire Omar Raddad, l’écriture et son
orthographe jouent donc un rôle politique indéniable, cristallisant les
positions et les oppositions, les identités et les territorialités.
– Dimension psychologique : le fantasme de l’écriture phonétique
L’orthographe constitue également un lieu de l’imaginaire, où viennent se constituer les anxiétés collectives et se loger les fantasmes communautaires. Ainsi l’écriture phonétique, vue comme une menace
pesant sur l’écriture alphabétique du français, est-elle avancée sur le
mode polémique, argumentatif, mais le plus souvent fantasmatique, par
les traditionalistes et les détracteurs des réformes. Ainsi dans ce collectif
anti-réforme est-il question des « sons et borborygmes » censés remplacer le langage articulé :
Au-delà d’un artifice de façade qui arguë de « retouches » ou de
« corrections d’illogismes », c’est le cœur de la langue qui sera touché, entraînant notre société, incapable de maintenir ses autorités
élémentaires parce que depuis vingt ans au moins sans véritable support idéologique, sans authentique référence philosophique, dans
l’appauvrissement. Par paliers successifs, il reviendra à quelques initiés de conserver les vestiges d’une langue écrite, le quotidien se satisfaisant d’un minimum de sons et borborygmes rythmés par les
besoins naturels, redevenus buts ultimes de la vie (Collectif G. Brual
1990 : 20).

La réduction du langage à des sons quasi animaux est un argument
fréquent dans les débats autour des réformes qui touchent de près ou
de loin le français. Toute modification étant vue comme une perte, les
évolutions proposées par les réformes sont en général considérées sur
le mode de la régression 20. En matière d’orthographe, le fantasme de
l’écriture phonétique revêt une importance particulière car il radicalise
en le réduisant considérablement jusqu’à le nier le principe phonogra-

20. Ces deux extraits d’un essai polémique contre les réformes de l’enseignement (Nemo P.,
1993, Le chaos pédagogique. Enquête sur l’enseignement des collèges et des lycées de la République, Paris,
Albin Michel) présentent la dégradation intellectuelle sous la forme de la régression du langage
humain au grognement sans signification : « De toute façon, on ne peut envoyer la littérature
entièrement au goulag, car n’a-t-elle pas en commun avec les borborygmes et éructations de la
pratique ordinaire de la langue la notion de “texte” ? Ce serait un crime, non contre les humanités, mais contre l’humanité » (p. 146) ; « […] les médias sont envahis par des discours inarticulés
et/ou versatiles, aux références conceptuelles et historiques pauvres ou arbitraires » (p. 228).

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phique, comme l’a montré le débat autour de nénufar. Les opposants
aux réformes produisent souvent des exemples ironiques de productions imaginaires, tel ce lecteur de Télérama matérialisant ainsi les
« méfaits » de la méthode globale :
B.a-ba
Mr Vilepain a en fin reconu queux la metode global d’aprentissage
de la lectur et de lécritur nétez pa bone. Queux fé ton de la générassion de andicapés (si, si !) inssi (dé)formé ? On leur versse une panssion, on les ressoit à Maquignon pour présentez dé esscuses ou on
leur ofre un aboneman à Télérama en compenssassion ? (Télérama,
« Ça va mieux en le disant », 28.12.2005).

S’il n’est pas directement question ici d’orthographe mais d’apprentissage de la lecture, le lecteur mobilise cependant le fantasme de l’écriture phonétique pour soutenir son argumentation, comme le montrent
les graphies reconu, metode, lécritur, fé ton, ofre, aboneman, etc. Le résultat
est bien sûr spectaculaire et possède un impact certain dans le public.
La méthode repose cependant sur une double ignorance : comme nous
l’avons souligné plus haut, la phonographie est le principe historique
de l’écriture du français et de bien d’autres langues, ce qui constitue un
simple phénomène historique objectif et non un signe d’infériorité ou
de décadence culturelle ; de plus, les rectifications orthographiques
proposées dans toutes les réformes depuis le XVIe siècle suivent une
cohérence linguistique, comme le montrent par exemple les règles du
texte de 1990, et ne sont pas assimilables à des choix hasardeux et irréguliers. L’écriture phonétique a donc bien ici le statut d’un fantasme,
production imaginaire permettant d’inscrire les craintes du changement et d’exorciser les pertes qu’occasionne immanquablement la progression de l’histoire.
En matière de graphie phonétique, ce lecteur de Télérama a cependant d’illustres prédécesseurs, comme Alphonse Allais, grand défenseur de l’orthographe humoristiquement réformée, comme le montre
ce texte de 1966 :
La kestion de la réform de lortograf est sur le tapi. Naturelman, il y a
dé jan qui se voil la fass kom sil sajicé de kelk onteu sacriléj. Dôt-z-o
contrer trouv ça tré bien. Kom de just, je fu lun dé premié interviouvé. Mon cher mêt parci, mon cher mêt parlà, ke pancé vou de
cett réform ?
Ce ke jan pans, cé tré simpl : je la trouv exélante.
Je me suis déjà expliké sur ce sujé dan les AnalPolitic é Litérer é me
sui caréman ranjé du côté de Gréar 21.
Jé mêm naré la grande coler dune dame ki sécrié : « élortograf ! mé
cé notre sauvgard, a nous zôt mondène ! Si on suprim lortograf,
21. Octave Gréard est l’un des responsables de l’Instruction publique de la fin du XIXe siècle,
académicien, qui fit voter en vain une note sur l’amélioration de l’orthographe, portant sur les
points habituels de discussion savante et de fixation passionnelle depuis le début du siècle.

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coman pouraton fer la diferans entr une duchess é la demoisell dun
concierj ! »
Toubo, ma bel, toubo ! O ke voilà dè sentiman ki retrad sur notr époc
uniter é démocratic !
Yatil donc une si grande diferans entre une duchess é la demoisell
dun concierj ?
E pui, par cé tan dinstruccion obligatoir, lé demoisell dé concierj en
remontreré souvan a plus dune grande dam, ne vouzi trompé pas !
Koi kil en soi, ce projé de réform a lé plu grande chans dêtre adopté,
sinon ojourdui, du moin dan peu de tan.
On ecrira com on parl, é person ne san trouvera plu mal (Allais,
1966).

Alphonse Allais ne se contente pas de moquer tant les réformateurs
que les complexités du code, mais il préconise également dès 1893 une
méthode « alphaphonétique », dont les ressemblances avec l’alfonic de
Jeanne et André Martinet et surtout avec l’écriture SMS actuelle prouvent la pertinence phonographique :
J’ai donné ma démission de la Ligue pour la « Quomplykasiont de
l’Aurthaugraphes ».
Je ne me contente pas de transformer Hérault en Ero : j’écris froidement RO.
J’écris NRJ pour Energie, et RIT pour Hériter.
Je me garde bien de mettre :
Hélène a eu des bébés.
Combien plus court, grâce à mon procédé :
LN A U D BB.
Un roman, auquel je travaille jour et nuit.
Récit des aventures d’une juive algérienne qui m’a bien fait souffrir
dans le temps.
O DS FMR !
Un résumé
Haydée Cahen est née au pays des hyènes et elle y a été élevée.
Elle est sémite et athée.
Elie Zédée l’a chopée occupée à chahuter avec Huot, abbé à Achères,
et Lucas, évêques à Sées, etc. etc.
Avec ma nouvelle méthode :
AID KN N E O PI DIN E LIA ET LV.
L SMI TAT.
LI ZLHOP OQP HAUT AVQO AB A HR LUK EVK C.
Etc. Etc.
(Allais, 1893)

Le statut humoristique des textes d’Alphonse Allais, qui considère
l’écriture phonétique comme un jeu de société et non comme une
menace sur la culture française, souligne sans le vouloir la stabilité
sociale et linguistique de l’écriture du français : l’écriture phonétique
reste en effet du domaine du jeu ou du fantasme, et son utilisation partielle et minoritaire dans les différentes pratiques d’écritures électro154

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niques n’entament en rien la prédominance du français écrit académique.

4.2.3. Jeu de société et emblème culturel
L’orthographe est donc un sujet de société en France, mais aussi un
thème pour les jeux d’esprit et l’humour mondain. Les recueils de citations, de bons mots et de traits d’esprit abondent en remarques spirituelles sur l’orthographe, qui motive également un championnat
annuel fort médiatisé et animé par Bernard Pivot, l’une des figures
puristes contemporaines (voir le chapitre 3 sur les figures du purisme).
– Stéréotypes humoristiques
L’humour français sur l’orthographe suit quelques stéréotypes récurrents qui correspondent aux représentations intériorisées que nous
avons examinées plus haut.
Les auteurs brocardent évidemment la faute, entre ironie décapante
(« Je vous écrirai demain sans faute. Ne vous gênez pas, répondis-je,
écrivez-moi à votre ordinaire », Rivarol), nostalgie du temps d’avant
(« Une lettre écrite en français, sans fautes, surprend aujourd’hui
comme une chose d’autrefois », Julien Green), et sexisme ordinaire
(« Une belle orthographe est la plus belle parure d’une femme entre
deux âges », Alexandre Vialatte). Ils moquent également la fameuse
complexité de l’orthographe française, parfois sans ménagement :
« L’orthographe ne fait pas le génie », déclare Stendhal, alors que Paul
Valéry la considère comme « un recueil impérieux ou impératif d’erreurs d’étymologie artificiellement fixées par des décisions inexplicables » et que pour Raymond Queneau, « l’orthographe est plus qu’une
mauvaise habitude, c’est une vanité ». Les points de fixation des débats
sur la réforme énumérés plus haut se trouvent naturellement être les
objets privilégiés des humoristes et des écrivains : « C’est quand les
accents graves tournent à l’aigu que les sourcils sont en accents circonflexes », s’amuse Pierre Dac, tandis que Grégoire Lacroix joue sur la
polysémie du mot accent : « Elle parle sans accent, j’écris de même »22.
– Doctes dictées
L’orthographe en France est inséparable de l’exercice phare accompli
par tous les écoliers à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, et
converti en jeu de société télévisuel par Bernard Pivot depuis les années
1990. Nina Catach raconte dans Les délires de l’orthographe la naissance de
cet exercice : au Moyen Âge, les cours sont dictés, il s’agit de la lectio (en
français : leçon), c’est-à-dire la lecture à haute voix aux élèves qui écri22. La majeure partie de ces citations a été recueillie dans le message d’un forumiste, Edy, le
14.06.2006, sur le site www.etudes-litteraires.com, dans le cadre d’une discussion sur un cas d’accord du participe passé.

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vent donc « sous la dictée ». Cette activité a pour résultat de produire
des « écrivains » (c’est-à-dire des scripteurs compétents dans les formes
scripturales comme les lettres rondes, cursives, etc.), susceptibles de
devenir clercs, ou maîtres d’école et maître-écrivain. Le pourcentage de
gens sachant écrire atteignant difficilement 15 % au début du XIXe siècle, l’écriture est donc une valeur marchande. La dictée est donc, à la
base, une activité technique et matérielle, à but professionnel, et non
une activité d’apprentissage présentée aux élèves pour qu’ils s’approprient leur langue. « Étendu à toute la nation, écrit Nina Catach, ce
dressage avait en même temps la prétention […] de faire de nos
enfants de grands lettrés et de véritables spécialistes, des petits génies
ou des signes savants, amis nullement de leur conférer un instrument
langagier indispensable à leurs besoins et à leur plaisir » (Catach 1989,
p. 32).
La contestation de l’« odieuse dictée », comme l’appelait déjà
Fernand Brunot en 1905, se développe au XXe siècle, et l’on trouve chez
Charles Bally en 1930 des propos défavorables à cette hypernormativité
orthographique. La dictée est un thème à succès de l’école française et
l’on compare volontiers les niveaux des élèves à des époques différentes. André Chervel et Danièle Manesse ont montré que les élèves de
1987 étaient meilleurs que leurs homologues du siècle dernier, compte
tenu des différents ajustements accomplis pour obtenir des populations
véritablement comparables. L’enquête que le collectif « Sauver les lettres » a menée en 2000 puis en 2004 auprès d’élèves entrant en
seconde, sur des données brutes non ajustées (le test qui se voulait une
« évaluation sans fard » a consisté à proposer des dictées 23), a mis en
évidence ce que ses auteurs appellent l’« illettrisme des lycéens », qui se
serait accentué en quatre ans. Mais, comme le précise Jean-Pierre Jaffré
dans son analyse scientifique de cette évaluation (Jaffré 2005), les
conditions d’apprentissage et d’exercice de l’orthographe ont beaucoup changé. Alors que les instituteurs de l’école des années 1950 passaient des heures à enseigner l’orthographe dont la position était centrale dans l’apprentissage du français, leurs homologues de l’an 2000
organisent les savoirs transmis autrement, avec des élèves qui, de toute
façon, n’accepteraient plus guère de passer plusieurs heures sur l’accord du participe passé. L’orthographe n’est pas la langue, rappelle
Jean-Pierre Jaffré qui, comme Nina Catach et de nombreux analystes,
constatent cette confusion chez les Français, confusion qui motive les
investissements affectifs et idéologiques que l’on sait :
[…] aussi longtemps que les mentalités continueront de surinvestir
de valeurs culturelles et identitaires une orthographe « mons23. « Considérant qu’il ne suffirait pas de casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre, le
Collectif Sauver les lettres a entrepris d’évaluer, d’après un échantillon de plus de 1 500 élèves, la
qualité de l’orthographe des élèves entrant en lycée général et technologique en septembre
2000 » (enquête de 2000, www.sauv.net)

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trueuse », il sera impossible de doter les citoyens d’un niveau d’expression graphique à la mesure d’une société moderne. Les conditions qui ont permis voici quelques décennies de sauver les apparences, au prix d’un entraînement scolaire intensif et, le cas échéant,
d’une sélection par l’orthographe, sont aujourd’hui définitivement
révolues (Jaffré 2005, en ligne)

Il n’en reste pas moins que les Français aiment leur dictée, si l’on en
croit l’extraordinaire succès du concours annuel organisé par Bernard
Pivot. Pour Valérie Feschet, qui transforme les « délires de l’orthographe » en « délices de l’orthographe » (Feschet 2002), il s’agit d’une
« réjouissance populaire » :
L’orthographe est même devenue l’essence d’activités ludiques très
prisées de la population. La dictée tant redoutée des écoliers offre sa
matière, en cette fin de XXe siècle, à la réjouissance du concours
populaire. Les jeux de mots (jeux solitaires, jeux de société, jeux télévisés) appartiennent maintenant à la civilisation des loisirs (Feschet
2002, p. 191-192).

Le championnat dont l’animateur d’Apostrophes a réussi à faire une
quasi-institution est explicitement placé sous le signe d’une sociabilité
« à la française », c’est-à-dire d’un ensemble de rituels sociaux tournant
autour de la culture lettrée, héritage des salons littéraires du XVIIIe siècle. « Il y a de plus mauvaises habitudes que de se lever pour saisir Le
Petit Larousse ou le Petit Robert – ou les deux – et y chercher la
réponse à une titillante question… », déclare-t-il au début du recueil
intégral des dictées des Dicos d’or. Et il poursuit :
Cette question, on se la pose à soi-même, ou bien elle est l’objet
d’une discussion collective, parfois d’un pari. Délicieuse chamaillerie
que celle qui tourne autour d’un bon ou d’un mauvais usage, d’une
bonne ou d’une mauvaise orthographe, d’une bonne ou d’une mauvaise conjugaison. Le succès populaire des Dicos d’or vient de la compétition qui s’instaure à l’intérieur des familles (Pivot 2004, p. 13)

Plus loin, il affirme que « la dictée est un sport national ouvert à
tous » (Ibid, p. 13). Et cette activité, entre sport national et jeu de
société, fonctionne bien puisqu’en dix ans la dictée a rassemblé entre
1,4 et 1,8 millions de téléspectateurs et entre 2,4 et 2,8 pour le corrigé,
précise l’auteur des fameuses dictées. Mais que contiennent donc ces
textes pour stimuler à ce point l’intérêt des Français ? Examinons la dictée proposée en 1994 :
Élevons la culture
Moi, architecte de la tour de Babel, j’en bave des ronds de chapeau !
La jalousie effrénée de mes confrères babyloniens, les affres irraisonnées dues à la nouveauté, la trouille des soi-disant astronomes quant
aux effets pernicieux des syzygies sur les cimes et les faîtes, la colère
du peuple contre les dépenses exorbitantes et le surcoût des travaux,
la crainte des dieux… Que de rebuffades et d’avanies j’ai essuyées !

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Combien de plans hardis, d’idées futuristes ai-je, sous la pression de
l’intelligentsia, abandonnées !
Fin de la dictée des juniors
Mais enfin la tour grimpe. Dans mille cinq cent vingt et un jours, elle
sera inaugurée par notre souverain. Je suis toutefois troublée par la
confusion des langues. Jamais ziggourat n’a été bâtie par une maind’œuvre aussi mélangée. Les uns parlent l’akkadien, les autres ânonnent un vocabulaire entendu dans les music-halls phéniciens, dans les
hittites et dans les panathénées importées par les Grecs. Quelle pétaudière ! Mes oreilles de Mésopotamienne en sont tout écorchées, mon
cerveau enchifrené. J’aurais bien aimé, afin que la tour de Babel
s’élevât jusqu’à l’empyrée adoré, qu’entre-temps un esprit futé inventât la traduction simultanée…
Fin de la dictée des seniors (Dicos d’or, 2004, p. 287).

La réponse à notre question est sans doute : des fautes. L’intérêt des
participants semble être en effet dans l’évitement des fautes et par
conséquent la preuve des savoirs sur la langue que la dictée propose à
chacun de faire. Les corrections proposées (p. 288 à 292) montrent a
posteriori sur quelles fautes potentielles la dictée a été construite, et
l’on peut y repérer quelques grandes tendances confirmant le caractère
éminemment social et culturel du savoir orthographique. Bernard Pivot
a d’abord essaimé son texte d’expressions « obscures » (en baver des
ronds de chapeau) et de mots savants issus du grec ou du latin (syzygies,
empyrée) ou empruntés (ziggourat, akkadien). Ensuite le texte contient
plusieurs cas problématiques d’accent circonflexe (cimes et faîtes, surcoût,
ânonnent, futé et inventât), de trait d’union (soi-disant, mille cinq cent vingt
et un, music-halls, entre-temps) et de consonne double (affres, irraisonnées,
ânonnent, hittites, mésopotamienne, enchifrené). Enfin il pose les inévitables
problèmes d’accords en genre et en nombre : irraisonnées, essuyées, abandonnés.
C’est un savoir encyclopédique et une excellente mémoire visuelle
qui sont testés par cette dictée, que l’on réussit si l’on sait, plus que si
l’on sait écrire. En effet les compétences d’écriture et de langue en
général sont très peu mobilisées par l’exercice, sauf peut-être dans le
cas des accords. Valérie Feschet qui a observé les pratiques de travail de
certains champions signale l’élaboration de listes, de dossiers, de classeurs. « On observe chez tous ces “amoureux” du français le même
désir de collection, le même souci d’accumulation, la même rage de
classification et d’appropriation » (2002, p. 201).
On constate également que certains « pièges » (l’expression est de
Bernard Pivot) portent sur des difficultés ou irrégularités que les rectifications de 1990 avaient tenté de résorber (les accents circonflexes et les
traits d’union en particulier), ce qui signale la dimension conservatrice
de la dictée française. Les champions interrogés ont d’ailleurs des positions radicales sur la question : « Enlever les accents circonflexes, c’est
comme si dans une vieille demeure Renaissance vous refaites un linteau
qui s’écroule en béton coulé. C’est insensé ! Ça dénature ! » (rapporté
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dans Feschet 2002, p. 203). D’autres championnats dans le monde francophone sont en effet plus ouverts à l’évolution de l’orthographe. Les
Championnats d’orthographe de la Communauté française de
Belgique admettent les rectifications depuis 1991, comme le stipule le
règlement. Ils sont organisés en deux temps, dictées de printemps et
tournois d’automne, sous la présidence de Michèle Lenoble-Pinson, et
les comptes rendus publiés dans le quotidien Le Soir signalent les rectifications. Les demi-finales de la « Dictée des Amériques », concours
annuel organisé à Québec (par Télé-Québec) et diffusé par TV5,
admettent également les rectifications car elles ont lieu en Belgique ;
mais la finale québécoise n’admet que l’ancienne orthographe.

4.3. Pratiques sociales entre amour et soumission
La dictée, rituel social et culturel spectacularisé par la retransmission
télévisuelle, s’accompagne d’un ensemble de pratiques sociales plus
quotidiennes et ordinaires, tournant autour de l’orthographe. Celle-ci
est en effet un des déclencheurs les plus puissants de l’insécurité linguistique, notion issue de la sociolinguistique américaine et qui désigne
un sentiment d’inquiétude du locuteur par rapport à sa langue, qui le
pousse à des attitudes d’effacement de soi et d’autocensure pouvant
aller jusqu’au silence. L’insécurité linguistique, particulièrement vive
sur le plan de l’orthographe, est favorisée par l’institution scolaire qui
impose aux élèves la conscience de la faute. Pour Henri Boyer, il s’agit
d’une particularité française et il ne craint pas d’insister sur « […] l’état
généralisé d’insécurité linguistique auquel les Français sont condamnés
(toutes catégories sociales confondues, ce qui est sûrement une originalité sociolinguistique hexagonale) » (1998, p. 40). Mais l’insécurité linguistique n’existe pas seulement chez les locuteurs et scripteurs hésitants, elle est répandue chez les puristes eux-mêmes, comme le
remarque déjà en 1637 François de La Mothe Le Vayer, dans ses
Considérations sur l’éloquence française de ce temps : « Il y en a qui, plutôt
que d’employer une diction tant soit peu douteuse, renonceraient à la
meilleure de leurs conceptions. La crainte de dire une mauvaise parole
leur fait abandonner volontairement ce qu’ils ont de meilleur dans l’esprit, et il se trouve à la fin que, pour ne point commettre de vice, ils se
sont éloignés de toute vertu » (dans Mortgat, Méchoulan 1992, p. 47).
Quoi qu’il en soit, les anxiétés orthographiques diverses des locuteurs
du français les poussent parfois à des attitudes d’hypercorrection, c’està-dire à des productions de graphies fautives résultant d’une attention
excessive à la norme.

4.3.1. L’hypercorrection
L’hypercorrection graphique concerne sans surprise certains phénomènes déjà décrits plus haut comme des points de fixation de la passion
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orthographique. Ainsi trouve-t-on souvent dans les copies d’étudiants,
corpus idéal pour l’observation de ce phénomène, des h superflus dans
lesquels le correcteur ne peut que lire cette volonté de bien écrire
typique de l’attitude hypercorrective en situation surveillée. En voici deux
exemples, issus de copies de troisième année de Lettres modernes :
– L’unité lexicale est une entithée qui fait sens, il s’agit du sens lexical.
– Des doublets sont des mots qui ont la même origine, qui ont le
même éthymon latin mais qui ont évolué différemment et ont un sens
différent (copies étudiants L6 Lettres modernes université de
Paris 13, 2005).

On comprend immédiatement que ces étudiants n’ont surtout pas
voulu rater les h, préférant en mettre trop que pas assez pour se conformer à la représentation qu’ils ont d’un mot savant ou élaboré, c’est-àdire issus du grec ou du latin. Dans le même ordre d’idée, on rencontre
souvent, dans les copies ou des textes divers, rhythme, lithurgie, éthymologie. Le dernier figure dans un article sur la notion de collaboration proposé sur le site de la revue Multitudes :
Le problème est, que le plus souvent collaboration est employé
comme synonyme de coopération, bien qu’ethymologiquement, historiquement et politiquement il semble faire sens d’en élaborer les différences effectives qui s’échangent entre les couches de signification
qui y coexistent (www.multitudes.samizdat.net).

La graphie réthorique, qui n’ajoute rien mais déplace le h, est une
variante d’hypercorrection dans la mesure où il s’agit pour le scripteur
de retrouver le th de l’étymologie grecque. L’une des enquêtes sur l’orthographe des lycéens mentionnées plus haut épingle deux jolis cas :
carthographie et viscieuse, dans lesquelles les consonnes aussi muettes que
superflues ont pour fonction de donner une certaine sophistication à
l’écriture du mot. Dans son Guide du français correct, Jacques Capelovici
consacre une section à ce qu’il appelle des « complications gratuites »,
recueillant sans le savoir quelques cas manifestes d’hypercorrection
comme athmosphère ou hypothénuse. Pierre-Valentin Berthier et JeanPierre Colignon (1991) mentionnent philathélie trouvé dans le Bulletin
des œuvres hospitalières françaises de l’Ordre de Malte…
En contexte non scolaire, l’hypercorrection se fixe dans les mêmes
lieux de cristallisation, en particulier l’accent circonflexe. Cette publicité pour la maison Hédiard recueillie dans un magazine en décembre
2005 présente un circonflexe hypercorrectif, que le ton sérieux de l’ensemble du message confirme (nul indice de distance humoristique qui
pourrait faire penser à une pratique ludique) :
Faîtes partager des émotions
Hédiard, leader de l’épicerie fine, c’est 5 boutiques et plus de 150
points de vente en France. Notre enseigne crée l’émotion en faisant
de chacun de ses produits un cadeau à part entière. Pour la période

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magique de Noël, nous renforçons nos équipes, de décembre à janvier […].

Autre exemple dans cette légende d’une photo d’œuvre d’art ayant
été cassée au musée du centre Georges Pompidou en août 2006 : « Le
plexiglas de Kauffmann a chû » (Midi libre, 05.08.2006). Ou ce dépliant
présentant les loisirs du port d’Aigues-Mortes qui signale le « prix de
location du bâteau salon nautique 2003 ». On pourrait multiplier les
exemples. Mais il ne faut pas perdre de vue que l’hypercorrection est
une marque d’insécurité, une sorte de procédure orthographiquement
anxiolytique de la part de scripteurs pour lesquels toute prise de parole
ou production écrite est accompagnée d’un sentiment d’inquiétude.

4.3.2. La compulsion corrective
Appliquant aux autres le traitement correctif qu’ils s’appliquent à euxmêmes, les locuteurs corrigent volontiers les écrits des autres, et ce tout
particulièrement en contexte public. Le site www.languefrancaise.net a
par exemple longtemps affiché une lettre officielle de Ségolène Royal
comportant une faute d’accord de participe. Les affichages divers et
graffitis de toutes sortes, même sexuels ou scatologiques, sont souvent
victimes de la fièvre corrective française et francophone. Un site internet propose des photos d’enseignes et de pancartes avec des fautes,
comme cet écriteau sur un morceau de carton repéré à la braderie de
Lille : « RESERVER. BRADERIE », qui permet à son auteur de s’insurger contre la confusion fréquente entre infinitif et participe passé. Dans
les toilettes de la Bibliothèque nationale de France en juillet 2006, une
porte condamnée porte l’écriteau suivant : « Porte condamné ». Deux
jours après, comme tout usager un peu frotté de sociolinguistique pouvait s’y attendre, un e apparaît à l’encre rouge, suivi le troisième jour
d’un commentaire en noir : « “Les fautes d’orthographe sont l’expression de la créativité” Picasso ».
Des toilettes à la cuisine, il n’y a qu’un pas, que franchissent allègrement les participants au forum d’une émission de cuisine sur France 3.
Tout commence par la remarque d’une internaute sur la faute riz de
veau :
mounier
Posté le 12-01-2005 à 10:31:56
Je ne sais pas si vous avez déjà remarquer, mais l’énoncé des recettes
est loin d’être exempt de fautes d’orthographe. Il n’y avait cependant
pas de quoi poster un sujet sur ce thème. Seulement, quand je vois la
page d’accueil du site avec la recette de vendredi prochain, je me
pose quelques questions sur la crédibilité du site. Je m’adresse donc
aux rédacteurs : sachez que quand on parle de “ris de veau”, le “ris”
en question ne s’écrit certainement pas avec un “z”.

Notre gastronome puriste reçoit rapidement une contre-correction
qui épingle sa faute sur remarquer, mais la discussion est désormais
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enclenchée et tombe vite sur le thème de la dégradation de la langue
par les nouvelles technologies, et de la critique du support internet :

saucier
Posté le 13-01-2005 à 08:57:04
Ne soyons pas puristes, quoi qu’il en soit, la langue française se
meure.
Dans ce forum, nous ne sommes pas à l’Académie française.
Penchez-vous plutôt sur le problème des textos, tôt ou tard nos
enfants écriront plus facilement le javanais que la langue de Molière.
En attendant, merci à Joël Robuchon d’avoir mis ce forum à notre
disposition, on y apprend beaucoup de choses.
bernadette dm
Posté le 14-01-2005 à 22:22:43
Je trouve qu’il faut toujours respecter l’écriture correcte, quel que
soit le sujet abordé.
les fôôôtes d’orthographe sont un peu le propre des internautes.
phylandria
Posté le 26-09-2005 à 13:08:45
je suis désolée mais les gens qui tapent en sms ou à la phonétique ne
savent pas écrire correctement. L’école n’enseigne plus l’écriture et
la lecture correctement aux enfants. Comment voulez vous donc que
ça s’améliore

Bien qu’un internaute rappelle que le thème du forum est la cuisine
(« Bon et maintenant si nous en revenions à nos recettes, la récré doit
être terminée… Non ? »), le thème est lancé et la discussion sur l’orthographe durera pendant une trentaine de messages. Ces exemples montrent bien, outre la réalité des habitudes correctives, que l’orthographe
est véritablement un sujet de conversation permanent en France, fût-ce
sous forme de dialogue différé sur une porte de toilettes ou dans un
forum sur la cuisine.
Il existe des règles de bon usage sur les forums internet, dérivées de la
netiquette internationale, et elles mentionnent la question de l’orthographe. Sur le site www.langue-fr.net, on trouve un conseil de savoirvivre électronique : « Le bon usage des forums Usenet considère
comme inconvenantes les remarques relatives aux fautes d’orthographe
éventuellement commises par les contributeurs ». Et la FAQ (Foire aux
questions) qui suit détaille les comportements attendus dans ce
domaine, illustrés par un extrait du Règlement de l’Académie française
cité à l’appui : « Les remarques des fautes d’un ouvrage se feront avec
modestie et civilité, et la correction en sera soufferte de la mesme
sorte » (« Statuts & Reglemens de l’Academie françoise » du 22 février
1635, art. XXXIV).
On constate cependant, quels que soient le lieu et le sujet de discussion, que la compulsion corrective l’emporte sur le reste. Sur la liste de
diffusion d’une université française par exemple, le fameux accent
grave sur évènement déclenche une réaction « corrective » d’une abon162

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née qui allègue le savoir orthographique supposé des linguistes, réaction qui motive elle-même une mini-discussion dans laquelle trois
autres personnes interviennent :
Message à l’origine du débat :
Bonjour,
Le groupe “Sémantique lexicale et discursive” de l’Université de
Provence a le plaisir de vous faire part de la publication des
Marqueurs de glose, en souscription jusqu’au 31 octobre.
Ses activités continuent en 2005/2006, avec une journée d’études
intitulée “L’emprunt : un évènement linguistique” le vendredi 28
octobre, à partir de 9h45, salle Stéfanienne (D243).
Nous serions très heureux de vous y accueillir.
Bien cordialement,
AS
Réponse 1
Date : Mon, 10 Oct. 2005 14:56:36
Objet : RE: “Marqueurs de glose” et journée “L’emprunt : un évènement linguistique”
Je suis étonnée de voir événement avec un accent GRAVE sur le 2ème
“e”! Bon l’erreur est humaine mais entre linguistes!!!!
RJ
Réponse 2
Date : Mon, 10 Oct 2005 15:00:48
Objet : Re: RE: “Marqueurs de glose” et journée “L’emprunt : un évènement linguistique”
On peut écrire “événement” ou “évènement” depuis la réforme de
1990.
J’avoue que mon côté réac. de prof. de français me fait toujours
préférer l’orthographe traditionnelle…
JLF
Réponse 3
Date : Mon, 10 Oct 2005 15:07:21
Objet : Re: “Marqueurs de glose” et journée “L’emprunt : un évènement linguistique”
La nouvelle orthographe le permet (facultativement)! Il va falloir s’y
habituer, mais ce n’est pas pire que “porte-jarretelle” ou “tire-fesse”,
proposés sans “s” au singulier…
MD
Réponse 4
Date : Mon, 10 Oct 2005 20:43:05
Objet : RE: “Marqueurs de glose” et journée “L’emprunt : un évènement linguistique”
évènement s’écrit avec un è depuis 1990 (réforme de l’orthographe).
Autant que je sache, les deux variantes sont possibles.
Cordialement,
DM

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Cette discussion montre bien que, même chez les linguistes les mieux
informés, les positions traditionnelles demeurent et s’expriment par
l’auto-ironie dubitative (« mon côté réac. ») ou la nostalgie désabusée
(« ce n’est pas pire que… »).
On pourrait croire que cette compulsion corrective est une habitude
professorale, plutôt répandue chez les enseignants, mais la fréquentation des forums de discussion sur l’internet modifie rapidement cette
croyance, comme l’indique cette discussion sur le forum des étudiants
de l’IUT Science et Génie des Matériaux de Nantes :
ardemeus
Sujet : Les fautes d’orthographe Mar 20 Juin 2006 - 22:21
Bien, on m’as déjà dit que ce forum était consulté par des gens extérieurs à l’IUT et que par conséquent certains sujets disponibles au
public devaient être soignés, présenté, etc.
Donc je voudrais quand même signaler des fautes d’orthographe, et
ce dès la page d’introduction du forum : exemple :
S’ENRENGISTRER C’EST SIMPLE: —> En bon français on écrit
S’ENREGISTRER
Ensuite en tout petit —> “dans la cathégorie” —-> Catégorie
Après ça catégorie Bouges-toi : il est écrit “un concert à tel salle” alors
qu’en fait ça serait plutôt “à telle salle” et la même remarque pour le
forum du forum avec “tel ou tel manipulation”
Voilà! je vais peut-être passer pour un ch mais je tenais quand même à
le signaler histoire de pouvoir améliorer ce forum où nous sommes si
nombreux à être inscrits.
Si il faut j’en signalerai d’autres
Loulou (Administrateur du Forum SGM)
Sujet: Merci Mer 21 Juin - 12:33
Merci a toi !!!
tu as tt a fai raison, si on veu kil soit le mieu possible il fau éliminer le
plus de point noir possible et ces fautes sont un point noir donc des k
tu en voi signale le.
Tu es devenu le correcteur d’orthographe si tu l’accepte !!!!
Juste une faute k jai pa trouvé : catégorie avec un H. si tu pouvai faire
un imprime écran pour k g voi ou c’est.
Bat (Administrateur du Forum SGM)
Sujet: Les fautes d’orthographe Mer 21 Juin - 12:44
À noter qu’un sujet plainte à été créé pour l’occaz dans le forum
demande.
Catégorie est bien écrit.
T’inquiète, tu vas pas passer pour un chiant si tu ratrappe mes fautes.
J’en fait des tas!!
(http://sgm-nantes.superforum.fr)

Tous les intervenants partagent un même avis sur l’orthographe : il
faut corriger les fautes, qui décrédibilisent le forum, cette nécessité
étant directement liée à la représentation idéologique que nous examinions plus haut, qui lie l’orthographe, l’éducation et l’image sociale et
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professionnelle ; mais chez le « correcteur » comme chez « Bat », la
volonté normative semble coupée de la pratique orthographique réelle,
qui est, comme on le voit dans leurs messages, fautive. Cela veut dire
que la correction peut rester de l’ordre de la représentation, et ne pas
correspondre aux pratiques des individus.

4.3.3. L’orthographe électronique : vitesse et décontraction
La réponse de « Loulou » sur le forum de l’IUT de Nantes dessine un
type de scripteur devenu courant sur l’internet : témoignant d’une
bonne maîtrise du langage alphaphonétique typique de l’écriture en
ligne en temps réel, il montre aussi une bonne compétence orthographique classique. Sa production, loin d’être le résultat d’une dégradation de l’écriture sur les supports électroniques, témoigne au contraire
d’une compétence dans ce que Jacques Anis, linguiste spécialisé dans
les écritures en ligne, appelle de la « conversation écrite » (Anis 1998).
Mais l’écriture électronique ravive, chez les puristes et les locuteurs
attentifs à la conservation de la norme, le fantasme de l’écriture phonétique, comme le montre ce « Comité de lutte contre le langage sms et
les fautes volontaires » créé en 2004. Les abréviations, phonétisations,
sigles et rébus sont ainsi accusés de faire reculer la compétence orthographique et d’éloigner les jeunes de la langue académique. C’est un
point de débat que l’on retrouve aussi sur les forums de discussion, et
les forumistes ont des positions qui ne sont pas très éloignées de celles
des chercheurs ; pour les uns comme les autres en effet, le langage
texto ou SMS et le langage académique résultent de compétences différentes et l’un n’influence pas forcément l’autre. Sur le forum Teemix,
du site aufeminin.com, une discussion s’engage à partir d’un message
sur les fautes :
Message d’origine de la discussion : “Fautes d’orthographe”
Envoyé par jenna501 le 19 juin 2006 à 00:45
Je prends peur quand je lis la plupart de vos commentaires ; certes je
dois être plus vieille que la plupart d’entre vous mais il y a tellement
de fautes dans vos comm que je ne comprends rien des fois.
Non mais franchement, c’est grave ce language SMS et cela vous portera préjudice plus tard!
Apparemment, maintenant on fait des dictées “SMS” au collège …

Les réponses tournent toutes autour de cette séparation des compétences, que viennent confirmer les graphies des participantes, même
fautives, et tout particulièrement la faute sur language de la « puriste »,
qui ne peut raisonnablement être attribuée au langage texto qu’elle ne
connaît pas. Cette faute « classique », déjà présente dans les copies des
jeunes élèves des années 1980, doit être vraisemblablement mise sur le
compte conjoint de la phonographie (graphie gu pour le son [g]
devant certaines voyelles) et de la graphie anglaise.
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Les participantes du forum expliquent leur pratique tout en renvoyant Jenna dans ses buts, sur sa graphie de comm et sa faute sur language :
1. Envoyé par maricerdi le 28 juin à 11:54
C’est vrai qu’on apprend à écrire en language SMS mais c’est normal
c’est pour plus tard pouvoir copier les cours plus rapidement mais on
fait encore tout de même des dictées, et je crois que … à s’écrit avec
un s à la place du m “coms” et coms c’est un abrégé de commentaires
2. Envoyé par nat1823 le 27 juin à 20:03
bon franchemen la on né pa à l’école ou je ne sé ou… ok? pi dja on
écri kom on vx et c notre problème
pi dja si tu parlà si b1 t’oré mi vos commentaire, ou comms …
s) pa …
3. Envoyé par jesssiica le 22 juin à 21:22
tu n’aurais pas du appeler ton post “fautes d’orthographe” mais “langage sms”
tu fais toi même des fautes dans un post aussi petit… “fautes
d’orthographeS” il faut accorder au pluriel, et “langAGE” sans le U !
4. Envoyé par ladouceamoureuse le 19 juin à 15:15
Salut !
Je suis à moitié d’accord avec toi.
Je trouve qu’effectivement on écrit de plus en plus en languages textos, mais ce n’est pas pour ca que l’on perd son orthographe
Je pe ecrir com ca si tm mieu mé ca mempech pa det bne en ortho !
Et pourtant, je ne fais pas ou presque pas de fautes !
Donc d’après moi, ca veut rien dire. Certes, cela n’arrange rien, mais
ca n’empire pas non plus
(http://teemix.aufeminin.com)

Alors que la première réponse explique les formes du langage SMS
par la rapidité de l’écriture, la deuxième, qui livre un échantillon particulièrement représentatif de l’écriture électronique, pointe la nonpertinence de la remarque par rapport au lieu d’expression : l’orthographe, c’est pour l’école, dit-elle, et non pour les forums, ce en quoi,
comme nous l’avons vu plus haut, la jeune internaute se trompe
puisque l’on parle d’orthographe strictement partout en France, même
dans les toilettes. La troisième est intéressante dans la mesure où son
auteure se livre à la compulsion corrective, d’ailleurs déclenchée par le
message normatif initial, ce qui la pousse elle-même à la faute,
puisqu’elle « hypercorrige » le nombre d’orthographe dans « fautes d’orthographe » : il s’agit typiquement d’un exemple de faute fabriquée par
les contraintes externes, le contexte de la discussion faisant pression
pour « trouver la faute ». La dernière réponse témoigne de la même
double compétence en langage texto et académique que le message de
Loulou vu précédemment, et exemplifie la position actuelle des chercheurs dont les travaux ne montrent aucune corrélation entre fautes
d’orthographe et écriture texto. Il s’agit de compétences différentes,
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comme le montrent plusieurs recherches récentes, dont celle réalisée
par des psychologues et des linguistes des universités de Rouen et
d’Amiens. Ils ont demandé à 18 étudiants et 18 collégiens de communiquer par SMS, par courriel et sur papier sur la description d’un itinéraire entre deux points. Les SMS se sont avérés beaucoup plus brefs et
plus riches en mots tronqués que les courriels, eux-mêmes plus courts
que les indications sur papier. Le langage SMS aurait prioritairement
pour fonction l’économie dans les gestes : il s’agit de réduire le nombre
de pressions sur le clavier du téléphone. L’étude montre également que
les scripteurs font bien la différence entre les différents supports et
n’écrivent pas de la même manière en fonction des possibilités et des
contraintes du SMS, du courriel et du message papier. C’est la version
scientifique des théories spontanées de nos forumistes, confirmée par
cette remarque d’un des étudiants enquêtés par Liselotte BiedermannPasques sur leurs pratiques de correction : « À l’écrit ça dépend - si
j’écris une lettre papier je corrige mais si j’écris un mail je ne corrige
pas ». L’étude nous révèle également que le langage SMS s’apprend,
comme les autres, puisque les étudiants s’avèrent beaucoup plus
rapides que leurs cadets.
L’utilisation explicitement artistique ou ludique du langage SMS va
dans le sens d’une compétence distincte de la compétence orthographique classique. Le site du professeur Phil Marso, www.profsms.com,
est un exemple très élaboré et de très bonne qualité à la fois graphique
et imaginative d’utilisation ludique du langage SMS. On y trouve des
traductions en SMS de fables de La Fontaine, de la Marseillaise, du
« Pont Mirabeau » et du Petit Poucet dont voici un extrait :
Le petit Poucet de Charles Perrault
le peti pou’C 2 charl’ P’rØ
Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous
garçons; l’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept.
il étè 1 foa 1 bucheron É 1 bucheronn ki avè 7 enfan, tous mek, lèné
n’avè ke 10z’an, É le plu j’En’ n’en avè ke 7.
On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps ; mais
c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en avait pas moins de deux à la
fois.
on C’tona ke le bucheron è U tan d’enfan en 6 p’E 2 tem ; mè c’es ke
sa femm alè vit’ en bezoÑe, É n’en avè pa – 2 d’2 a la foa.
Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup,
parce qu’aucun d’eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait
encore, c’est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot : prenant pour
bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit.
il zétè for pØv’ , É l’Er 7 enfan lê 1komodè bôkou, parce k’Øk’1 d’2
ne pouvè enkor’ gaÑé sa vi. ce kil ê chagrinè enkor’, c’es ke le + j’Ene
étè for Dli’K É ne 10zè mo : prenan pr bêtiz ce ki étè 1 mark’ 2 la
bonT’ 2 son S’pri
(http://profsms.com).

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L’orthographe, entre langue et société

On y trouve également des devoirs de vacances, une classe SMS
récemment ouverte, bref tout un ensemble d’activités centrées autour
du langage SMS et de l’invention de l’auteur du site, la PMS, « phonétique Muse Service ».
L’orthographe en France n’est pas une question de spécialistes, mais
elle appartient à tous les locuteurs, qui exercent sur elle une surveillance passionnée. Le nombre de discussions sur telle ou telle forme graphique sur les forums internet quels que soient leurs thèmes montre
bien qu’il s’agit d’une préoccupation constante.
Dans L’accent du souvenir, ouvrage écrit en 1995 pour éclairer les
débats parfois violents qui ont eu lieu en France sur l’accent circonflexe
après la réforme de 1990, Bernard Cerquiglini explique très clairement
ce statut particulier de la norme orthographique en France, constituée
de prescriptions souvent anciennes et devenues inutiles, mais fortement
investies de légitimité culturelle. C’est l’orthographe française : un système complexe, souvent erratique, qui apparaît incohérent sur le plan
linguistique et didactique, mais qui se soutient de la mémoire historique et de la justification sociale.

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Chapitre 5

La grammaire :
quelques cas de figure
Certaines incorrections grammaticales,
dans un style solide, ont le charme
un peu pervers d’une pointe
de strabisme dans un joli visage.
(Montherlant, Carnets).

Nous avons jusqu’ici adopté à l’égard du purisme une attitude dialogique et dialectique : du point de vue scientifique, nous défendons une
position selon laquelle du savoir savant existe dans les savoirs populaires, c’est-à-dire que le discours puriste, comme linguistique populaire, participe aussi de l’élaboration du savoir linguistique. Comme
pratique métalinguistique particulière, le purisme dit quelque chose de
la langue dans son organisation sociale. Ce qui ne veut pas dire que les
positions puristes dans les domaines de la langue soient justes, mais
elles s’accordent avec des représentations stéréotypées et des typifications sociales sauvages. Si dans son analyse des parlers et des classes
sociales, le puriste a abordé la terra incognita de la linguistique scientifique, comme le parler de la bourgeoisie ou des classes dominantes
(voir le chapitre 8), si des positions paradoxales émergent quant à la
néologie, au respect des convenances ou à propos des réformes de l’orthographe, il est un domaine où les positions puristes s’opposent de
façon plus dichotomique aux positions des linguistes, c’est celui de la
grammaire.

5.1. Grammaire et esthétique
La grammaire rapproche-t-elle position puriste et position linguistique ?
En effet, chacune se trouve confrontée non seulement à la norme langagière et sociale (le code commun qui fait qu’on identifie une langue)
mais surtout à la transmission de savoirs sur la langue grâce à cet outil
qu’est la grammaire. On devrait d’ailleurs employer le terme au pluriel :
il y a des grammaires, à visée différente, ce que relevait, de façon partiale,
André Moufflet :
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La grammaire : quelques cas de figure

Il existe en réalité deux grammaires : celle de notre enfance, due à
Noël et Chapsal, à Larive et Fleury, à Brachet et Dussouchet, qui examinait certes le fait grammatical, mais l’appréciait, qui nous guidait,
nous morigénait ; puis une grammaire moderne, à prétentions scientifiques (1931, p. 202).

On voit que le purisme défend l’idée d’une grammaire qui soit aussi
une esthétique : « La science du langage est aussi un art ; elle ne doit
point faire fi du goût » (ibid., p. 201). Ce lien passe également par l’histoire de la langue, qui se confond avec l’histoire de la littérature : on
apprend le français classique à travers Molière ou Racine (JacquesPhilippe Saint-Gérand parle de la « visée socio-stylistique de la langue et
de la grammaire », 1999). Parmi les auteurs des grammaires scolaires
figurent certes des linguistes mais aussi des enseignants, des inspecteurs, des écrivains, des amateurs « éclairés ». Si certaines grammaires
reproduisent encore l’ancien modèle latin du découpage en partie du
discours, qui est devenu un type d’organisation socio-cognitif pour tout
locuteur ayant fréquenté au moins l’école primaire, elles ont intégré, à
des degrés divers, les avancées de la linguistique, notamment énonciative et textuelle. Elles laissent une place à une interrogation sur la
norme et sur les variétés de français ; le Bon usage dans sa dernière version reconnaît par exemple qu’il présente une langue relevant du
« registre soutenu » : « […] quand les circonstances demandent que
l’on surveille son langage » (§ 13). Elles cherchent à développer la
capacité métalinguistique de l’enfant : « La grammaire d’usage introduit le sujet à une réflexivité achevant de le subjectiver sur un mode
civil en le détachant de ses premières identifications et de leurs sommations » (Merlin-Kajman, 2003 p. 260). La grammaire se veut scientifique
et critique mais ce n’est pas le modèle dominant : l’on songe à la
Grammaire critique du français de Marc Wilmet dont la première édition a
paru en 1997. Sa réception a bien montré qu’elle contrevenait aux
représentations de ce que devait être une grammaire pour les usagers
et un ouvrage scientifique pour les linguistes, comme si le souci pratique et la force de l’analyse théorique n’allaient pas de pair.

5.2. Maîtrise de la langue, correction syntaxique et
cristallisation puriste
La frontière irréductible entre les linguistes, soucieux de didactique et
des questions d’apprentissage, et les puristes, inquiets pour la transmission de leur idéal langagier, c’est la manière dont on apprend la grammaire à l’école. Si chacun a l’impression qu’il peut produire un discours sur la langue parce qu’elle est « notre bien commun », tout le
monde s’estime aussi le droit d’avoir un discours sur la matière et la
manière d’enseigner la langue. Le discours de la déploration (« les
jeunes ne savent plus écrire », « les jeunes n’ont plus d’orthographe »),
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La grammaire : quelques cas de figure

voire la rhétorique catastrophiste de certaines associations qui regroupent des enseignants, des érudits et même des linguistes, comme
Sauvons les lettres, a contribué à la circulation d’un discours nostalgique
sur l’école à l’ancienne et ses pratiques ancestrales jugées les seules
capables d’asseoir une maîtrise correcte de la langue. Si les travaux
d’historiens et de linguistes comme ceux d’André Chervel, de Nina
Catach et de Danielle Manesse sur l’orthographe ont depuis longtemps
montré comment un discours sur la baisse de la maîtrise de la langue se
déconstruit lorsqu’on fait des analyses sérieuses et historiques, il reste
que l’opinion commune, relayée par des enquêtes sociologiques qui
évaluent le savoir-faire de la langue, ne se départit pas de l’idée qu’on
n’apprend plus à écrire correctement à l’école et que les spécialistes de
la langue et de l’éducation en seraient en grande partie responsables.
C’est autour de la syntaxe que se nouent ces enjeux, mais une syntaxe
soumise à l’orthographe : elle fait l’objet d’un apprentissage en classe,
elle est un savoir pratique, un savoir écrire qui suppose, de façon plus
ou moins explicite, la capacité de rédiger des phrases correctes
(constructions transitives ou intransitives par exemple) et d’accorder
les mots et les unités grammaticales entre eux (accord en genre, en
nombre, concordance temporelle et modale…).
Or, la correction grammaticale n’est pas un critère fixe et le modèle
scolaire et logique de la phrase (sujet + verbe + complément) ne correspond pas aux usages oraux et écrits. Évelyne Charmeux (1996, p. 39)
propose la phrase suivante : Pourquoi le garçon que le voleur que mon frère a
surpris a détroussé s’est-il enfui ? pour montrer que la correction grammaticale (en l’occurrence cette phrase est correcte parce qu’elle exploite
une possibilité du français qui est de pouvoir intercaler des relatives dans
un syntagme nominal) y est respectée alors qu’elle ne satisfait pas la
« correction » communicative puisqu’elle est impossible à comprendre.
Les puristes la condamneraient aussi, au nom de la clarté de la langue.
Il faut tenir compte, encore une fois, des représentations communes
et littéraires, sur lesquelles s’appuie le discours puriste lorsqu’il parle de
la syntaxe : faculté de l’âme pour Paul Valéry (Choses tues, 1930), à laisser
en paix pour Victor Hugo, même si le poète buvait « le sang des
phrases » et tempêtait au fond des encriers.
Les puristes ont cependant moins de grain à moudre lorsqu’il s’agit
de syntaxe ; en effet le lexique évolue vite, alors que la syntaxe change
beaucoup plus lentement, ce qui la rend difficile à décrire :
Nous sommes assez démunis pour saisir les changements syntaxiques,
qui semblent évoluer à un rythme beaucoup plus lent que ce qu’on
peut en observer directement le nez sur l’événement. Presque tous
les changements, dans ce domaine, se font à l’échelle de plusieurs
générations (Blanche-Benveniste 1999, p. 195).

Ce qu’on peut saisir, ce sont plutôt les changements dans l’évolution
des jugements normatifs sur la syntaxe, notamment pour le français sco171

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laire qui a pris en considération le fait que le français s’écrivait, se lisait
et se parlait de façon parfois fort différente selon les situations de communication et les genres de discours, écrits ou oraux. On accepte de
prendre comme forme de référence pour la forme interrogative non
plus l’inversion, très écrite, mais des formes où c’est l’intonation qui
marque l’interrogation : Pierre vient manger demain ? Le subjonctif imparfait a disparu du fameux guide de conjugaison Bescherelle, parce que
cette forme n’est plus produite à l’oral, sauf dans des emplois humoristiques (nous revenons précédemment sur ce point). On note une tendance à ne plus accorder le participe passé à l’oral, etc. Les changements de la langue sont donc en partie dus à l’influence du français
parlé. Mais, de façon globale et synchronique, la syntaxe donne plutôt
une impression de fixité, qui est l’idéal des puristes.
Dès lors, ils se cristallisent sur certains thèmes récurrents, comme :
1. Le subjonctif, en particulier le subjonctif imparfait : témoin d’un
état de langue antérieur, il est paré de vertus stylistiques et d’une distinction sociale marquée, entre prestige et ridicule. Il s’arrime à la
concordance des temps, notion très discutée par les spécialistes de la
langue depuis la célèbre affirmation de Ferdinand Brunot : la concordance des temps n’existe pas. Mode des affects : on verra que les discours
des linguistes amateurs sur ce point précis s’illustrent particulièrement
sur la toile, par des commentaires métalinguistiques et des appels au
subjonctif dans des contextes où l’on ne s’y attendrait pas.
2. Le participe passé cristallise aussi les passions des amoureux de la
langue : touche pas à mon participe passé, clamait François Cavanna,
comme si cet accord incarnait la naturalité de la langue (« s’il est une
règle où l’on ne peut guère reprocher à la grammaire de pêcher contre
la logique et la clarté, c’est bien celle-là », dit Cavanna, 1989, p. 123).
Les interventions institutionnelles visant à rendre l’accord plus cohérent, à aménager ou à bouleverser certaines règles, sont très mal vues
de l’opinion publique, coincée entre des impératifs contradictoires :
« la maîtrise de la langue est difficile mais surtout ne la facilitons pas en
intervenant sur ses normes » ou bien « la règle est simple, ne la changeons pas ».
3. Autre grand sujet de débat qui réveille de façon répétée les ardeurs
puristes, celui du genre des mots via la féminisation des noms de fonction. C’est affaire de sociologie et de réticences sociales et non de
langue car celle-ci offre des ressources lexicales, morphologiques ou
syntaxiques pour féminiser.
4. Enfin, l’usage « fautif » des prépositions : c’est là que les tensions
entre norme sociale et norme linguistique sont les plus fortes. On
aurait pu choisir l’exemple des relatives ou encore les contraventions à
la règle énoncée sous forme de comptine du morphème si interdit de
conditionnel (la scie n’aime pas la raie). Les fautes de préposition sont
classantes, parce que le locuteur qui les produira sera immédiatement
catalogué au mieux, comme faisant un régionalisme lorsqu’il emploie
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une préposition là où le français standard ne le fait pas, au pire comme
un déclassé de la langue.
Ces quelques exemples que nous développons plus avant sont à prendre dans une approche plus large de la vision de la syntaxe comme le
reflet d’une façon de penser et de tous les stéréotypes charriés par la
« beauté » de son noyau : la phrase.

5.3. Qu’est-ce qu’une belle phrase ?
Il existe des définitions linguistiques de la phrase. Selon le champ théorique et les critères choisis, la ponctuation, l’intonation, le sens, son
intention communicative, etc., les critères de définitions varient,
comme le montrent Gilles Siouffi et Dan van Raemdonck :
À l’écrit, la phrase correspond à l’espace compris entre une majuscule et un point. Cependant, ce critère graphique s’avère inopérant
dès que l’on considère la langue parlée.
À l’oral, la phrase apparaît comme une suite de sons. On définit alors
la phrase comme une unité mélodique entre deux pauses (Siouffi et
van Raemdonck 1999, p. 136).

La phrase, pour le linguiste, est une unité d’analyse. Elle peut être
plus ou moins simple ou complexe mais elle ne sera pas jugée en
termes d’harmonie, d’élégance ou de beauté.
À l’école, le discours grammatical recourt à la notion d’ordre logique
et les corrections des travaux d’élèves ne manquent pas de signaler
phrase lourde, mal construite, construction à revoir… : sous ces formules
laconiques, pointe une représentation qui superpose grammaire et
esthétique.
Dans les représentations spontanées, une belle phrase est une phrase
claire, comme le dit ce Manuel de politesse à l’usage de la jeunesse :
Dans le langage familier, il est important que le travail de la forme ne
se montre pas. Il faut autant que possible exprimer ses idées d’une
manière claire, en se servant de phrases courtes, simples, naturelles
(s.d., p. 146).

Il y aurait une supposée conformité de la langue aux structures de la
pensée : Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, la phrase-aphorisme de
Boileau, alliant raison et art de bien dire, constitue l’un des modèles de
référence du savoir populaire, sans pour autant correspondre à une réalité langagière.
C’est le sens linguistique commun, relayé par l’institution scolaire et
le discours grammatical, qui assoit l’idée d’une syntaxe claire, opposée
de fait à une syntaxe obscure ou « mal foutue », comme le disait
Céline dans Voyage au bout de la nuit :
Ils ont une certaine manière de parler les gens distingués qui vous
intimide et moi qui m’effraie tout simplement, surtout leurs femmes,
c’est cependant rien que des phrases mal foutues et prétentieuses,

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mais astiquées alors comme de vieux meubles (Céline 1932,
/www.dicocitations.com/).

Intégré dans une phrase, le mot « se prend pour Frégoli » et « la
phrase, agitée par ses soubresauts, se cherche un nouvel équilibre »
(Rivais 2000, p. 9). L’équilibre suppose à la fois la netteté, la brièveté, la
précision, l’élégance ou la qualité de la langue, notions vagues qui
recouvrent à la fois la norme « objective », la conformité aux règles de
la langue, et la norme « sociale » dans laquelle voisinent la logique,
l’histoire, l’esthétique (Chantefort 1980). L’imbrication des deux
normes est patente dans le discours puriste où la norme sociale est la
norme objective.
Mais comment alors définir ce que sont des réalités aussi floues
qu’une phrase, bien construite ou élégante ou encore, dans le registre négatif, un monstre grammatical ou une construction douteuse ? Qu’est-ce
qu’une belle phrase dans les représentations des locuteurs spontanés ? Et
plus largement qu’est-ce que le bon style puisque la syntaxe… c’est le
style, comme l’affirment certains ? Dans Les soirées du Grammaire-Club, on
trouve cette célèbre définition :
Anselme : […] Je m’en vais élever le débat et vous soumettre ce soir
une protestation contre la misère de la Syntaxe. Voilà, je pense, une
grande affaire ! La syntaxe est-elle autre chose que le style ? La syntaxe est-elle autre chose que l’homme même ? Donc la syntaxe, c’est
l’homme… (Boulenger, Thérive 1924, p. 182).

Une belle phrase, dans les usages communs, est assimilée à une
phrase qui témoigne de l’esprit (l’exemple de Stendhal dans Lucien
Leuwen), une phrase qu’on retient et qu’on cite (l’exemple du Journal
de Gide). La belle phrase est donc un signal de distinction culturelle :
C’était l’élégant M. de Lanfort, l’ami de Madame De Puylaurens qui,
par cette belle phrase prononcée lentement développait et illustrait
la pensée de sa spirituelle amie (Stendhal, 1835, p. 89).
Je relève, dans la visite à Buffon, de Hérault De Séchelles, cette très
belle phrase de Buffon, un peu différente de celle du discours sur le
style : « le génie n’est qu’une plus grande aptitude à la patience »
(André Gide, Journal 1889-1939, p. 1252).

Faire de belles phrases, c’est posséder la syntaxe et le style : c’est supposer qu’une suite de phrases forme sens et texte, ce qui est faux. Aligner
des phrases correctes ne forme pas une unité car les phrases et le texte
ne relèvent pas du même régime linguistique. Pour le texte, ce seront
des principes comme la cohésion, la cohérence et la non-contradiction
qui seront mises en avant. On pourrait d’ailleurs établir un parallèle
entre le souci de clarté phrastique et la recherche de cohérence textuelle, la recherche de la qualité de la langue et de la qualité de l’écriture, comme le fait Jacques Lecavalier, enseignant au Québec, pour qui
« la cohérence est la nouvelle forme du mythe de la clarté de la langue »
(1998). La cohérence provient d’« impressions de lecture qui résultent
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d’une interprétation et d’une évaluation » (ibid.). Lecavalier en relève
l’usage difficile en classe, à des fins pédagogiques efficaces.

5.3.1. De la clarté et de la simplicité
Les stéréotypes attachés à la clarté de la langue française ont été depuis
longtemps démontés par la linguistique : Marina Yaguello rappelait
que, « pour être “claire”, une langue devrait être transparente, c’est-àdire sans ambiguïté. Elle devrait effectuer des correspondances univoques entre les formes et les fonctions. Ce qui n’est jamais le cas dans
les langues naturelles » (1988, p. 121). La cohérence, elle, semble participer de la compétence textuelle possédée par chacun – « un effet »
produit – et reste une notion utilisée de façon généralement non critique, même si on souligne la difficulté à la formaliser.
En matière de syntaxe, la clarté entretient des rapports complexes
avec l’idée de simplicité. Il faut distinguer d’une part la clarté, comme
idéal au service d’un projet politique (la langue la plus claire serait, par
exemple, la plus apte à devenir la langue de communication internationale), de la simplicité, qui oscille entre une définition linguistique (la
phrase simple ne comporte qu’un verbe conjugué par exemple) et une
compréhension plus vague, aux valeurs axiologiques contrastées. La
simplicité peut être valorisée comme relevant du naturel et de la pureté
mais peut aussi glisser vers la naïveté et la pauvreté d’expression. Dans
les années 1960, le sociologue anglais Basil Bernstein opposait deux
codes de maîtrise de la langue, en regard des classes sociales : les classes
dominantes possédaient le code élaboré, sur lequel s’appuie le discours
scolaire, alors que les classes défavorisées n’avaient accès qu’à un code
restreint, qui ne fait pas l’objet d’un apprentissage à l’école. Parmi les
caractéristiques linguistiques de ces codes, on trouvait, pour le code restreint, une conception de la syntaxe des milieux populaires comme
pauvre, paratactique. Il est classique qu’on assimile une syntaxe « simple » à l’oral, qu’on caractérise le français parlé par l’absence de liens
syntaxiques ou parataxe. Or les travaux linguistiques menés depuis des
années sur la langue orale ont montré une syntaxe en partie propre à
l’oral, qui usait de marqueurs syntaxiques complexes (par exemple
Françoise Gadet dans le Français ordinaire en 1997) combinés à des marqueurs propres, comme l’intonation.
Comme on a pu longtemps laisser circuler le discours selon lequel les
classes défavorisées avaient un vocabulaire lacunaire, on a aussi véhiculé
l’idée que leur syntaxe était pauvre en articulation et donc peu claire et
peu logique.

5.3.2. Une description puriste linguistique ?
Cependant, la position puriste peut être aussi complexe : dans l’un de
ses essais, Contre le massacre de la langue française déjà cité, André
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Moufflet relève la capacité analytique du style populaire caractérisé
notamment par :
– La répétition nom/pronom (Marie, elle…)
– L’accumulation de mots en début de phrase (Marie, sa mère, elle n’est
pas venue)
– La construction directe (notamment dans l’interrogative)
Son attitude consiste à dire ensuite que le style populaire vise à la
clarté, même s’il est maladroit : « C’est pour se faire comprendre à coup
sûr que le peuple emploie à tout bout de champ le redoublement »
(p. 16-17). André Moufflet s’appuie sur le linguiste Henri Bauche :
En note remarque ingénieuse de M. Bauche : quand le vulgaire veut
marquer que le sens de rentrer est exactement celui du français correct, il ajoute un complément, tel que chez nous, à la maison (cité
par Moufflet, 1931, p. 17)

Renchérir, c’est vouloir bien faire et il y a, dans ces remarques, quelque
chose de l’analyse du phatique conversationnel, qui n’est pas sans pertinence pragmatique. On est donc dans la description – préjugés de
classe mis à part – de faits de langage populaire, comme, autre exemple, ces indications sur la manière de rapporter une conversation, où
l’auteur se livre à une notation phonétique intéressante :
L’illettré fidèle à ses habitudes analytiques tient à désigner sans équivoque le personnage qui parle ; cela ne va pas sans lourdeur, ni
monotonie, sans répétition continuelle de clichés de ce genre :
« alors il me dit - alors je lui ai dit… » (en note : quand le récit
ramène trop souvent ces formules, le débit s’accélère et l’on n’entend
plus que « aoriadi », « aorjiaidi ») – (ibid., p. 20).

Cette représentation d’une pratique conversationnelle commune,
liée à la situation propre de la communication (on est bien obligé de
re-signaler qui parle lorsqu’on rapporte une conversation car on met
en abîme les voix d’autrui), est assimilée à une pratique populaire, que
l’on retrouve sous la plume contemporaine du chanteur Renaud, dans
sa chanson Si tu vas au bal… :
Tu vas au bal qu’y m’ dit
J’u’y dit qui, y m’ dit toi
J’u’y dit moi, y m’ dit oui
J’u’y dit non je veux pas,
C’est trop loin
Y m’ dit bon
Et toi t’y vas qu’j’u’y dit
Y m’ dit qui, j’u’y dit toi
Y m’ dit moi, j’u’y dit oui
Y m’ dit non j’y vais pas,
J’ai un rhume et j’ai froid (album Mistral gagnant, 1985)

Les puristes semblent savoir ce qu’est une mauvaise phrase ou, en
tout cas, ce qu’elle produit comme effet : c’est une « gaucherie d’ex176

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pression », disait le grammairien René Georgin dans la revue Défense de
la langue française (1959, p. 18).
La mauvaise syntaxe est le plus souvent issue, selon eux, d’un calque
des langues étrangères. On retrouve là la réaction défensive classique ,
déjà éprouvée lors de l’acception des néologismes ou des variétés de
français, mais également une dérive raciste, à partir de l’influence
« néfaste » du mélange des langues, comme le montre ce commentaire
de Robert Beauvais dans Le français kiskose :
En écrivant « L’après-midi d’un faune », Stéphane Mallarmé ne se
doutait pas qu’il était le premier poète français pied-noir. Ces nymphes,
je les veux perpétuer est l’exemple même de la syntaxe de Bab-el-Oued
dont la base est le passage du complément en début de phrase (La
merguez j’aime privilégié à J’aime la merguez) (Beauvais 1975, p. 16).

La dislocation, à gauche ou à droite (le français, je l’aime ou je l’aime, le
français), est un fait bien décrit par les linguistes et a longtemps été
attribuée au français « populaire » alors qu’elle relève d’un fait de
langue (la thématisation) ; on la trouve par ailleurs sous la plume d’auteurs non suspects de pratiquer le style parlé (en poésie par exemple
chez Mallarmé ou chez Proust) ; la langue parlée élaborée par des écrivains comme Queneau ou Céline illustre des « sur-usages » de cette
construction marquée. Cette dislocation peut poser des difficultés aux
locuteurs non natifs parce qu’elle réclame généralement un dédoublement du thème (J’aime Marie devenant Marie, je l’aime) et que, selon les
effets produits et les types de noms (nom propre, nom de lieu, nom animé
ou non…), on aura ou non besoin de la reprise pronominale (voir l’explication de Marina Yaguello dans son ouvrage Petits faits de langue paru
en 1998). Les applications des règles de grammaire ne sont pas dissociables de leur contexte de production.
Si certains puristes ont ainsi émis des descriptions valides de la
langue, c’est le jugement péjoratif qu’ils portent sur ces formes qui
« tord » leur raisonnement et révèle des attitudes contradictoires, fondées sur des préceptes idéologiques.

5.3.3. Qui a le droit de malmener la syntaxe ?
Les écrivains sont-ils épargnés par ce souci de clarté qui occupe tant les
puristes ? Nous avons dit ailleurs que les rapports entre puristes et écrivains, quand ils n’étaient pas l’un et l’autre, étaient complexes.
Tout d’abord, certains adhèrent à cet idéal de clarté et de simplicité
syntaxique : Paul Léautaud affirme que « la phrase doit être entière,
d’une seule ligne, je veux dire non coupée par des point et virgule,
ponctuation qui ne correspond à rien : autant commencer une autre
phrase » (Journal, vol. I, 2, juillet 1899). On lira cependant, sous la
même plume, un point de vue opposé, où la phrase simple n’est pas
nécessairement synonyme d’élégance voire de correction : le même
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Léautaud recommande de « s’appliquer aux phrases longues, qui permettent seules l’harmonie » (ibid.).
En matière de jugement esthétique et d’acceptabilité grammaticale,
les (bons) écrivains sont classiquement désignés comme exerçant une
pratique « à part » leur permettant des jeux avec la norme, qui attestent
de l’entrée en usage d’un tour antérieurement proscrit, comme le
signale cet ouvrage intitulé Difficultés et finesses de langage :
(à propos de l’emploi de la préposition après partir)
Partir à
Partir pour, partir à ? Vieille querelle ! La plupart des grammairiens et
des lexicographes ont condamné sans merci l’emploi de partir à, en.
Leur condamnation est-elle irrévocable et faut-il toujours considérer
partir à comme appartenant à la langue populaire ? Non, si l’on tient
compte du bon usage actuel et de la tendance de plus en plus marquée des écrivains à user de cette forme (Bottequin 1945, p. 193)

Mais la position à l’égard des écrivains peut être plus critique et la
stigmatisation des phrases proustiennes en est une belle illustration.
Dans les célèbres Soirées du Grammaire-Club, les phrases de Proust sont
jugées « les plus mal construites » parce qu’elles ne font qu’épouser
« les contours fuyants et visqueux de certains états de conscience lents
à percevoir » (p. 16). De même, chez Jean Duché : « […] ses phrases
interminables enchevêtrées d’incidentes, sont, Dieu merci, inimitables
– sauf par un ver à soie… » (1985, p. 236).
Les puristes accordent cependant des libertés à certains :
Montherlant, s’il est « cavalier » dans ses rapports avec la syntaxe
(notamment en faisant suivre après que… du subjonctif), s’il a « des
subordonnées en révolte » (c’est-à-dire qu’il les rattache à une préposition) et se sert du relatif dont « en dehors de toute orthodoxie » (Soirées
du Grammaire-Club, p. 10), demeure quand même un « écrivain racé ».
Récemment, certaines critiques à l’encontre du prix Goncourt 2006,
Jonathan Littell, faisaient douter de sa capacité à écrire un bon français : « Comment un parfait inconnu écrivant mal en français a ridiculisé Angot, Yann Moix et compagnie lors de la rentrée 2006 » (Frédéric
Vignalevitch sur Lemag.net). L’attaque s’appuie sur la conception d’un
mauvais français dû aux calques supposés de l’anglais et elle vise à
remettre en cause le statut même d’écrivain de Jonathan Littell. Dans
un ouvrage-charge (veine polémique chère aux puristes) intitulé Les
Malveillantes - enquête sur le cas Jonathan Littell, Pauk-Éric Blanrue a systématiquement relevé ce qu’il considère comme solécismes, barbarismes,
impropriétés et fautes de syntaxe, par exemple :
p. 514
« une syntaxe particulièrement embrouillée » : c’est un autoportrait
de JL ?
« il parlait posément et clairement » : s’il est difficile à comprendre, il
ne parle pas clairement mais « d’une voix claire ».

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« la France, où nous avons si l’on peut dire pu commencer » : la
tmèse (avons/pu) alourdit la phrase. Il faudrait : « la France où, si l’on
peut dire, nous avons pu commencer ».
p. 516
« Le vivier potentiel, sujet aux diverses complications que vous m’avez
expliquées » : assez laborieux !
p. 520
« En disant distraitement au revoir » : mal dit. Peut-être « rapidement » ?
[…] « On est trop occupé à digérer » : mal dit

La syntaxe laborieuse, le « mal dit », ne s’appuie pas sur des règles
précises mais sur des impressions, liées à des représentations de ce
qu’est une « belle syntaxe » et, de fait, la bonne littérature.
La question de la langue n’échappe donc pas au jugement esthétique
parce que le plus souvent, « on croit parler de la langue et on parle de
la littérature » (Meschonnic 1997). Le jugement déclasse l’analyse, la
syntaxe devient le style.

5.4. Le subjonctif, un mode d’investissement
Le subjonctif est-il un mode « en danger », en voie de disparition ? C’est
en tout cas ce qu’affirment les puristes, depuis l’arrêté du 26 février
1901 relatif à la simplification de l’enseignement de la syntaxe française
et revu par le ministre René Haby en 1976. La concordance des temps
et des modes s’y trouvait assouplie :
Dans une proposition subordonnée au subjonctif dépendant d’une
proposition dont le verbe est à un temps du passé ou au conditionnel,
on admettra que le verbe de la subordonnée soit au présent quand la
concordance stricte demanderait l’imparfait, au passé quand elle
demanderait le plus-que-parfait (arrêté du 21.02.1901).

Parce qu’il disparaît progressivement, le subjonctif imparfait devient
donc l’emblème de la cohérence de la langue et de la grammaire et
déchaîne la passion puriste. Voilà ce qu’écrivait Jean Dutourd dans le
quotidien France soir en 1977 :
Il me semble hardi de consigner dans un texte officiel qu’on pourra
dorénavant se passer de l’imparfait du subjonctif. Cette forme verbale, même si on l’utilise peu dans la conversation, est une pièce
essentielle de la langue. Une grammaire qui abandonne la concordance des temps me paraît gravement menacée. Pour moi je me
ferais plutôt hacher menu que de rater un imparfait du subjonctif
quand j’écris. J’y verrais quasiment un péché contre la logique
(Dutourd 1977).

5.4.1. Un mode en voie de disparition ?
Le subjonctif est un mode en déclin. Cette affirmation relève plus généralement du discours puriste de la déploration et du manque et n’est
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pas neuve. Au début du XXe siècle, on trouve cette idée sous la plume
d’André Thérive mais aussi d’Antoine Meillet et de Charles Bally. Mais
ce constat vise plutôt le subjonctif imparfait puisque la concordance
dans les sous-phrases ne s’y réalise plus à l’aide de cette forme, qui
paraît de plus en plus comme le signe d’une sur-norme ou d’un ridicule
plus ou moins assumé. Nombreux sont les linguistes qui ont, au
contraire, soutenu la vitalité du mode en s’appuyant sur les formes surmarquées du type : il faut qu’il vienne (en effet un grand nombre de
formes au subjonctif ne sont pas différentes de celles de l’indicatif et on
n’entend donc pas de différence, ce qui peut induire qu’on utilise d’office l’indicatif). Mais « l’écart entre discours et représentation de la
langue est bien réel : on utilise des subjonctifs quotidiennement en
ayant l’impression que ce mode est marginal dans les discours » (Damar
2007, p. 389). Les traitements linguistiques oscillent entre catalogue
d’emplois et explication globale des modes en français ; les critères
relèvent de la syntaxe (une construction exige le mode, on étudie les
emplois en phrase simple ou en phrase complexe), sémantique (le sens
exige le mode) ou de la psychologie (le sentiment à exprimer demande
le mode). Pour certains, le subjonctif est le mode de la subjectivité,
pour d’autres c’est le doute ou la virtualité qui est dominante. Le subjonctif fascine les linguistes, parce qu’il convoque des problèmes d’ordre syntaxique, sémantique et énonciatif. La norme est fluctuante et les
choix peuvent relever de l’intention du locuteur : on dit Pierre doute que
Marie vienne mais la tournure Pierre doute-t-il que Marie vienne ? supporte
aisément l’alternance avec l’indicatif futur viendra. L’investissement
affectif, dans ce mode, passe sans doute par les représentations ellesmêmes affectives du monde, avec lesquelles composent les linguistes.
Les commentaires des puristes sont d’ailleurs peu étayés du point de
vue linguistique et s’appuient sur une représentation commune,
comme chez André Moufflet qui lie l’emploi du subjonctif, expression
du possible, au style administratif, évitant l’engagement :
L’indicatif énonce un fait ; le subjonctif énonce une idée présentée
comme possible ; c’est le mode qui convient au doute, à la supposition, au souhait, à l’affirmation atténuée. On comprendra donc que
l’administration, vieille dame timide, en fasse un large usage. Un
fonctionnaire circonspect, là où rien ne l’empêcherait de d’écrire :
« Il y a lieu », dira : « Il semble qu’il y a lieu de ». Enchérissant sur
cette expression dubitative, il risquera : « Il semble qu’il y ait lieu de ».
Il pratique soigneusement toutes les nuances quand il s’agit de se
couvrir (1931, p. 238).

Représentation imaginaire encore : sous la plume d’Erik Orsenna
dans Les chevaliers du subjonctif (2004), le subjonctif devient le mode de
l’amour, de la révolution, de tous les possibles dans l’archipel des
modes, dont les défenseurs forment une chevalerie.
Quant au subjonctif imparfait, c’est, à travers lui, faire appel à l’histoire et à l’immuabilité de la langue :
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Pour moi, utiliser le passé simple et l’imparfait du subjonctif dans la
conversation me replonge deux à trois siècles en arrière, et tout l’héritage de la bonne langue française me revient en mémoire. J’étudie
la carte du Tendre, je participe (présent) aux fêtes galantes, je suis
l’observateur statufié des tableaux de Watteau (Alain Bouissière, Le
Bar du subjonctif ebook téléchargeable).

5.4.2. Une marque de prestige et… d’humour
C’est le subjonctif imparfait comme signum social que nous retiendrons ici (et qui est généralement associée au passé simple, temps lui
aussi considéré à la fois en déclin et marqué socialement). Lucien
Foulet (1930) soutenait que les gens cultivés utilisaient plus de subjonctifs que les autres. Fernand Feugères (cité par Wilmet 2003, p. 401) en
faisait un signe de snobisme. Marcel Cohen notait à propos des gens
qui veulent se distinguer par le langage :
La grammaire fournit un signe distinctif qu’on trouve, il me semble,
plutôt chez des magistrats que chez les universitaires, mais encore
chez d’autres. C’est le subjonctif imparfait ou plus-que-parfait plus ou
moins borné aux auxiliaires être et avoir et quelques rares verbes
comme faire et dire (1970, p. 316).

Le subjonctif imparfait répond donc à une volonté de marquer une
différence sociale. C’est ce que rappelle Évelyne Charmeux :
[…] les linguistes (Notamment Frédéric François, L’enseignement et la
diversité des grammaires Hachette 1978) considèrent son emploi
comme une manifestation de sur-norme, nom donné au souci « d’en
rajouter une couche » que l’on trouve chez ceux, peu habitués à l’élégance, qui croient de bon ton de multiplier les fanfreluches sur leurs
habits… (www.vousnousils.fr, 22/10/2007).

Sur ce site de rencontres, le subjonctif imparfait signe bien son appartenance de classe :
Vous êtes un phœnix mais vous détestez le langage SMS ? Votre
beauté irradie tout GA mais s’assombrit à chaque faute lue sur le JDI ?
Vous faites passer la dictée de Mérimée à tout votre cercle d’amis sur
la plage de Biarritz ? Vous faites partie des « happy few » qui savent
que le verbe absoudre ne se conjugue pas au passé simple ni à l’imparfait du subjonctif ? Ce groupe est vôtre ! (http://groupe.beau-gossefort-en-orthographe.gayattitude.com/).

De même que sur ce blogue :
C’est quand même en Lettres, qu’il y a la plus grande concentration
d’émasculés du subjonctif au mètre carré. Bon, je dis pas que, en
Sciences, les gens brillent par leur culture. Mais au moins ils ne génocident pas Camus de par leur débilité simiesque (http://lesiteducid.
blogspirit.com).

Marque de prestige alors ? De connivence en tout cas, et le subjonctif
imparfait survit en partie grâce à l’internet où les puristes ont trouvé un
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lieu de diffusion privilégié, sur le mode généralement humoristique (la
grivoiserie étant de mise avec les formes que je susse, que je visse…), qu’illustre la fameuse histoire racontée par Chamfort à propos du grammairien Nicolas de Beauzée :
Madame Beauzée couchait avec un professeur de langue allemande.
Monsieur Beauzée les surprit au retour de l’Académie. L’Allemand
dit à la femme : « Quand je vous disais qu’il était temps que je m’en
aille ». M. Beauzée, toujours puriste, lui dit : « Que je m’en allasse,
monsieur » (Chamfort 1794, p. 120).

Le puriste est effectivement celui qui ne manque jamais le bon mot
ou la verve rhétorique :
A : c’est que j’enseigne ces choses-là chaque année alors c’eût été la
honte que je me trompasse
R : Encore eût-il fallu que je le susse
A : L’eussiez-vous su que vous vous en fussiez abstenue, et il eût été
dommage que nous n’en profitassions point, que nous en eussions
été privés (etc.) (www.achyra.org).

« L’imparfait du subjonctif, c’est le pétrole de la France » : dans un
sketch datant de l’époque du Petit rapporteur, célèbre émission satirique
télévisuelle des années 1970, l’humoriste Pierre Desproges interroge le
secrétaire national d’une association créée « pour l’utilisation rationnelle du subjonctif ». Mais la réalité rejoint la fiction : accessible un
temps sur le net, l’association Corupsis (Comité pour la réhabilitation et
l’usage dans le langage parlé du passé simple et de l’imparfait du subjonctif) regroupait les amoureux pro-actifs du mode, dont l’histoire est
racontée dans Le bar du subjonctif déjà mentionné :
Depuis l’âge de dix-neuf ans – j’en ai hélas cinquante-trois, étant né la
même année que la première grammaire des époux Bled, en 1946 –
quand mes amis étaient lassés d’entendre mes trop fréquents « il
serait séant… », je les priais de m’excuser en promettant : « Un jour,
je monterai une association pour réhabiliter l’emploi du passé simple
et de l’imparfait du subjonctif dans le langage parlé ! »
Le prétexte était là… Il ne restait plus qu’à passer aux actes.

5.4.3. Le subjonctif suivant après que
Autre irritation puriste : le subjonctif qui détrône l’indicatif après la
locution après que. Marc Wilmet a proposé une analyse historique et linguistique du phénomène, à laquelle nous renvoyons (2003, p. 401-404).
Retenons que ce tour, qui n’était pas absent de l’ancien français, se
développe au début du XXe siècle, s’accentue dans les années 1950 et est
toléré actuellement dans le discours grammatical. Les puristes en sont
encore fâchés, comme l’auteur du Petit manuel du français maltraité :
Je voudrais donner la palme du bon français à quiconque osera, sur
les ondes, faire suivre avec constance « après que » de l’indicatif : à

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quiconque osera émettre, sans défaillance, d’étonnants « après qu’il
a », « après qu’il fut », « après qu’il aura ». Palme du mérite grammatical mais aussi palme du martyre… Car l’audacieuse ou l’audacieux
ne manquera pas, ainsi, de passer pour ignare (Bénard 2002, p. 189190).

Classé comme solécisme, le tour est déjugé et expliqué par le principe d’analogie (le tour après que s’aligne sur la construction avant que +
subjonctif). Les explications linguistiques montrent qu’il faut traiter de
ce déplacement dans un cadre systématique général des temps et des
modes, où l’on voit que « le subjonctif commence à remplacer l’indicatif quand le passé 1 [passé simple] quitte le français parlé » (Wilmet, op.
cit.) et que le maintien de l’indicatif obligerait, en toute logique, à composer la forme : après qu’il eut fui, la jeune femme s’écroula, ce qui est peu
économique. Le subjonctif, indifférent aux époques (on peut employer
celui-ci dans un contexte passé, présent ou futur : j’ai douté qu’il vienne,
je doute qu’il vienne, je souhaiterais qu’il vienne), offre donc une solution
efficace à un problème syntaxique.

5.4.4 De l’influence de l’internet sur l’usage du subjonctif
Au-delà des classiques interventions dans les chroniques de langue, il
semble que les nouvelles formes électroniques aient joué un rôle dans
la multiplication des commentaires métalinguistiques et des investissements affectifs sur ce mode.
Pourquoi ? Nous l’avons déjà signalé, la toile a démultiplié les discours sur la langue et sa norme (voir Osthus 2002 déjà cité). Elle permet aussi la circulation écrite d’une forme qui ne se dit plus (les
puristes intégristes souhaitent d’ailleurs restaurer le subjonctif imparfait dans la langue orale). Ces discussions métalinguistiques ne relèvent
pas toutes du même ordre selon qu’elles concernent le subjonctif présent ou imparfait ou encore son emploi dans la structure avant que +
subjonctif, qui contrevient à l’idée que ce mode disparaît. Mais on peut
dire que le subjonctif donne lieu à de nombreuses discussions et prises
de positions passionnées, et pas seulement sur les sites consacrés à la
langue.
Le fameux blogue des correcteurs du Monde « Langue sauce
piquante » n’a pas manqué de lancer des chaînes de commentaires sur
la question, ce qui donne lieu à des discussions et explications linguistiques : à partir d’un extrait du Pont Mirabeau d’Apollinaire, la question
est posée de savoir si les verbes des derniers vers (« Ni temps passé Ni
les amours reviennent / Sous le pont Mirabeau coule la Seine / Vienne
la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure ») sont à l’indicatif ou au subjonctif bien qu’ils n’aient pas la « béquille » que (26 avril
2007).
Dans les avis donnés, il est parfois difficile de mesurer le degré de spécialité dans la connaissance de la langue en raison du mode de circula183

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tion des discours sur l’internet (anonymat, pseudonymes, etc.). Les
considérations linguistiques, quand elles ne deviennent pas commentaires humoristiques (à propos d’un emploi du subjonctif dans le Pont
Mirabeau, un participant propose de le renommer « un mode fluvial »),
décrivent des parallèles entre le mode subjonctif et l’impératif parce
qu’ils peuvent exprimer un ordre. On trouve là une confusion classique
entre le mode (une manière particulière au verbe de présenter l’action) et la modalité (une façon générale de montrer par un nom, un
verbe, une construction une prise de position du locuteur) : un ordre
peut se présenter sous des formes aussi différentes que Venez manger, À
table, Il faut venir manger, Vous venez manger, indépendamment des modes
verbaux. Les explications sont parfois loufoques (on ne donne pas d’ordre à quelqu’un qui n’est pas là donc cela explique qu’il n’y ait pas de
troisième personne) ou subjectives (sur la manière de ressentir le temps
qui passe) :
“Sonne” ne permet pas le doute à mon avis, il est au subjonctif,
“vienne” l’est avec certitude et ils sont construits de la même façon.
Ce subjonctif est injonctif, équivalent de l’impératif (deux modes très
proches, cf l’impératif d’“être” : sois), utilisé pour la troisième personne qui n’existe pas à l’impératif : on ne peut donner d’ordre à
l’impératif à quelqu’un qui par définition n’est pas présent dans la
communication (seulement “je” et “tu”). Le sujet de cet injonctif doit
donc être exprimé : vienne la nuit, sonne l’heure (différent de
“Viens”, “sonnons”). Pour “passent”, je pencherais pour un indicatif,
comme Pierre, un constat du temps qui s’écoule de plus en plus vite.
Mais le subjonctif de souhait est possible aussi : Faites que les jours et
les semaines passent. Le temps permet d’oublier. On avance plus vite
vers la mort. On peut laisser au poète le droit à l’ambiguité, non ?
(Rédigé par : clairon | le 26 avril 2007 à 09:15).

On voit également que le commentaire glisse tout de suite de l’infraction à la norme, infraction rattrapée par la liberté poétique, qui échapperait aux règles strictes :
On notera aussi que cette phrase est grammaticalement fausse. On
devrait en effet écrire : “Ni temps passé. Ni les amours NE reviennent”. Rédigé par: François | le 26 avril 2007 à 09:22
[…] L’erreur de syntaxe sert en fait la prosodie. […]. Rédigé par :
Dominique | le 26 avril 2007 à 09:36
[…] Plutôt de l’avis de Dominique. Pourquoi tenter de normaliser la
poésie? Elle est en plein dans son rôle lorsqu’elle pousse la syntaxe à
ses limites. Elle est d’abord un langage expérimental (Rédigé par :
Henri | le 26 avril 2007 à 10:03).

Mais les discussions sur ce mode surgissent hors des sentiers battus
des amateurs de la langue et on y notera un phénomène récurrent, la
confusion entre conditionnel et subjonctif. Faut-il y voir une survivance
de la grammaire scolaire qui aligne un conditionnel passé 2e forme
(« doublet archaïsant du conditionnel passé », selon Marc Wilmet
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2003) et un subjonctif plus-que-parfait ? Ainsi sur ce forum de discussion sur la perte de poids et l’entraînement sportif, l’intervenant commente un emploi de la forme en -rait en parlant de… subjonctif :
Dans le cadre de mon activité professionelle, j’ai été en contact avec
un docteur en nutrition qui a un avis différent en ce qui concerne les
glucides et les matières grasses :
Il semblerait que mettre un peu de beurre sur du pain et dans des
pâtes soit bénéfique pour le stockage des glucides. […]
De plus, 2 semaines avant une épreuve de longue distance, il conseil
de manger les glucides après l’entrainement. en effet, l’effet manque
pendant l’entrainement, amènerait l’organisme a stocker après coup
et a transformer les glucides en “super” glycogenes.
J’utilise le subjonctif car je n’ai que les compétences de relater une
conversation (www.vsprint.com).

On le voit, l’analyse du discours puriste sur le subjonctif illustre bien
la valorisation d’une norme sociale hiérarchisée (une classe se distingue par l’emploi d’une forme langagière haute) au détriment de
l’usage (puisque le subjonctif s’implante ailleurs) et de l’explication linguistique. On notera aussi que le discours puriste sur la toile est particulièrement bien illustré par le mode subjonctif dont les représentations
de prestige continuent de circuler : bien connaître le bon français, c’est
maîtriser le subjonctif.

5.5. Touche pas à mon participe passé
Le participe passé ? « À quoi bon ces palinodies, ces éternelles resucées
de matière morte » ? (Wilmet 1999, p. 7).
Justement : le discours puriste relève pour une grande part d’un
retour continuel sur la même crispation autour de certains faits de
langue. Le participe passé fait partie du patrimoine de la langue française comme le relève cet internaute : « Vous avez bien du courage de
vous attaquer à ce monument qu’est le participe passé français »
(www.languefrancaise.net). André Chervel (1977) a bien décrit l’hypertrophie de cette matière considérée comme le prototype de la maîtrise
de la langue et constituant, par excellence, le fond grammatical scolaire, uniquement soucieux de règles et d’accords orthographiques.
Le participe passé fait l’objet de nombreux ouvrages visant à acquérir
sa maîtrise, à partir de règles qualifiées à la fois de logiques et de complexes. Il constitue donc régulièrement la matière des chroniques de
langue, dans les quotidiens ou sur la toile :
Ah ! La fameuse règle du participe passé des verbes conjugués avec
avoir ! Nous refusons d’étudier ces choses ! s’écrient les méchants
petits-enfants. Elles nous encombreraient l’esprit. Peut-être. Mais
qu’en pourrez-vous dire plus tard ? Que vous vous êtes refusés les plaisirs de la grammaire ou que vous vous êtes refusés à ses joies ?
(Bladuche-Delage 2000, p. 125-126).

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La langue française est malade de l’une de ses grandes difficultés :
l’accord du participe passé. Le français, langage de la précision : le
souci de précision est tel que l’on a multiplié les cas et l’accord propre à chacun, que l’on s’empêtre dans les nuances de situations, que
l’on n’en finit pas de raisonner et de discuter sur ces questions
(www.languefrançaise.net).

On voit que la question de la difficulté de la règle est liée à une valeur
sous-jacente : celle de l’effort consenti à son apprentissage. « Le participe passé, ça se mérite », et on décode le sous-texte, qui rejoint le discours classique de la déploration et de la nostalgie : que serait une
école où le mérite et l’effort ne seraient plus demandés aux élèves ? Les
questionnements sur le fonctionnement du participe passé et sa norme,
pourtant objet d’enseignement canonique, reviennent incessamment,
comme l’illustrent ces demandes émanant de locuteurs natifs ou étrangers sur les accords suivant les auxiliaires :
Voilà je n’arrive pas à trouver le truc pour faire trouver à mon grand
de 9 ans le participe passé au féminin (afin qu’il sache la terminaison) ex dormir… il ne pense pas à dire elle s’est endormie donc il ne
trouve pas le féminin et c’est le cas pour bcp de verbe y a t il un truc
pour lui faire trouver plus facilement le féminin d’un participe
passé ? (forum.doctissimo.fr).
Bonjour à tous !
Ma question est un peu bizzare, mais je n’arrive pas à trouver la
réponse. Faut-il accorder le participe passé si tu es du genre féminin ?
par exemple : j’ai ouvert (ou ouverte) ?
Je suis fatigué ou fatiguée ?
Merci et ne vous fâchez pas si ma question est trop bête, j’apprends le
français par moi-même et il n’y a personne à qui je pourrais demander cela (posté par Yourkin 24-06-2007).

Le souci de bien écrire pose la question de la faute et, à cet égard, le
débat sur la possible simplification des règles a montré la difficulté de
toucher à une « institution » langagière et scolaire : puristes sourcilleux,
usagers ordinaires et un grand nombre de linguistes se sont finalement
« entendus » pour maintenir une règle historique artificielle, moyennant des aménagements avec la réalité langagière et la conscience linguistique de chacun.

5.5.1. Le participe passé : sa vie, son œuvre
C’est la faute à Marot… Il a suffi de quelques vers-épigrammes, à l’occasion de divertissements mondains, pour qu’un jeu de langage devienne
une servitude grammaticale et un casse-tête national :
Il faut dire en termes parfaits
Dieu en ce monde nous a faits ;
Faut dire en paroles parfaites :
Dieu en ce monde les a faites.

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Et ne faut pas dire en effet :
Dieu en ce monde les a fait,
Ne « nous a fait » pareillement
Mais « nous a faits » tout rondement.
(Clément Marot cité par Wilmet 1999, p. 18).

Cette « règle » d’accord est un calque de l’italien, comme le disent la
suite des vers : « L’Italien dont la faconde / passe les vulgaires du monde
/ son langage a ainsi basty ». Elle est donc dès le départ un artefact,
devenu, par son histoire, un symbole de la logique de la langue. Elle tentait de fixer des usages fluctuants, liés à l’histoire de la forme même issue
du perfectum participium latin et qui servait à construire le passif en s’appuyant sur le verbe habere. Le participe, qui était par ailleurs déplaçable
avant ou après le verbe (j’ai une femme épousée/ j’ai épousé une femme), s’accordait alors comme un adjectif. Dès le latin vulgaire, « [l]e drame se
noue », explique Marc Wilmet, lorsque la forme auxiliaire + participe
passé devient une forme verbale (le passé composé). L’accord avec le
complément d’objet n’est dès lors plus de mise puisque le participe perd
son statut d’adjectif. Les pratiques éclectiques des clercs médiévaux
montrent une tendance à ne plus accorder lorsque le complément suit
le participe, mais ce n’est pas réglementé. Au XVIe siècle, les premiers
grammairiens vont tenter de fixer les choses et le poète Clément Marot
leur servira de « législateur ». Si la règle est reprise par Vaugelas au siècle
suivant, ce dernier, fidèle à sa pratique, décrit plutôt des usages mais
n’impose pas de règle stricto sensu. Il l’a « sanctionnée de son autorité
mais contredite par de nombreuses exceptions » (Cohen 1965 p. 107). À
la fin du XVIIIe siècle, la grammaire scolaire, qui se constitue notamment
à partir de la grammaire philosophique et de la logique, va progressivement, en mettant en avant la bonne orthographe, ériger la règle et sa
cohorte d’exceptions en modèle, et en se basant sur des critères grammaticaux multiples. Au début du XXe siècle, dans sa célèbre Lettre ouverte
à Monsieur le Ministre de l’Instruction publique (1905) commentée au chapitre 4, Ferdinand Brunot montrait comment la réflexion sur le fonctionnement de la langue (en l’occurrence ici la différence entre forme
active et passive) n’existe pas dans une pratique scolaire soumise à la
doctrine de la dictée :
Demandez à n’importe quel lycéen, même instruit, ce que c’est que
cette forme verbale : la bataille est perdue, et si elle est semblable à
celle-ci : la terre est encore trop mal cultivée en France. Il vous dira
sans hésitation que ce sont là deux indicatifs présents passifs, tout
semblables. D’où il résulte que la bataille est perdue correspondrait à
l’actif de la phrase on perd la bataille, ce qui est absurde. Voilà des
observations qui mériteraient bien d’être faites, je ne sache pas qu’on
s’en soit jamais occupé dans une grammaire classique. Oui bien, de
l’accord de perdu, cela est important : ne pas mettre un e, c’est risquer une faute dans une dictée, et tout est là (Brunot 1905).

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Deux guerres et des années plus tard, Marcel Cohen relatait une
expérience réalisée dans une classe d’élèves des années 1960 : « [Marcel
Pons] a dicté à 23 élèves de quatrième technique (15 ans en moyenne)
un énoncé de problème contenant neuf participes avec un auxiliaire
avoir ou être, avec ou sans complément » (p. 110). Résultat ? « Aucun
élève n’a fait tous les accords corrects » (ibid.). Les exceptions et les cas
particuliers exposés dans les grammaires ont en effet de quoi donner le
vertige, « de quoi rendre fous les scripteurs ordinaires, mais aussi et surtout de quoi ahurir les linguistes habitués à croire que la langue est un
système » (Audet 1996, p. 2).
Donner de la logique à une règle artificielle : comment s’étonner dès
lors que les locuteurs, spécialistes ou non, cherchent à éclairer, à expliquer, à donner du sens ou à simplifier, rationaliser, voire à user de trucs
et de recettes pour tenter d’acquérir cet usage, de façon rentable et efficace ? L’appel à l’histoire n’y fait rien et pour cause, les usages et les
fautes ne montrent pas actuellement un mouvement unilatéral vers le
non-accord avec avoir, ce qui serait une réforme radicale, préconisée en
1991 mais battue en brèche par l’Académie.
Comment dès lors composer avec une règle ancienne, une demande
sociale, des pratiques différentes selon qu’on est à l’oral ou à l’écrit et
une tolérance orthographique pas toujours maîtrisée ?

5.5.2. L’appel à la logique
La logique… on oublie d’abord que l’étiquette elle-même de « participe passé », si elle est connue, n’en est pas moins opaque grammaticalement parlant et pas nécessairement « logique ». Pourquoi « participe » ? Parce que cette forme participe de deux natures, de l’adjectif et
du verbe : tous les participes passés sont en fait des adjectifs au sens où
ils sont des « ajouts » à un élément support dans la phrase (Wilmet
1999). Quant au terme passé, il signifie en fait composé (on peut en effet
employer le participe passé pour décrire un événement au présent ou
au futur : les élections seront organisées fin août).
Si les règles étaient logiques, pourquoi commet-on des fautes ?
Les fautes en matière de participe passé relèvent de l’ensemble des
fautes de conjugaison dont on sait qu’elles constituent « un stéréotype
du discours sur la langue en France » (Paveau 2005, p. 103). Ainsi c’est
la dérivation morphologique elle-même qui pourra être déviante (et
dans notre exemple littéraire extrait du Bachelier de Jules Vallès, elle est
assumée et codifiée comme signal de connivence communicatif) :
Ces hommes-là furent rejoignis par des escholiers de Paris…
Matoussaint sait bien que rejoindre fait « rejoints » au participe
passé : « rejoints » et non pas « rejoignis ». Mais « rejoignis » a l’air
pâtre (ce qui déroute la police ; et en même temps m’indique qu’il a
compris) – (Vallès 1879, p. 95).

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Mais c’est surtout l’accord, donc l’orthographe grammaticale, qui va
se trouver au centre d’un ensemble de « fautes » qui relèvent d’ordre
différent :
1. Il faut, si l’on veut être logique, distinguer les emplois oraux des
emplois écrits.
Le rapport à l’oral était fondamental chez Vaugelas. Jacques
Chaurand (2004, airoe.org) rappelle que le maître remarqueur mentionnait « l’influence sociale et culturelle des prononciations, avec un
accord perçu à l’oral et à l’écrit par exemple en Normandie mais pas en
Picardie. Ainsi le participe passé terminé par i, u, é, est marqué par un
allongement à l’oral pour certains mais non pour d’autres ». Et certains
grammairiens puristes réputés l’ont noté : André Thérive parlait à propos du participe passé de divorce secret entre langue écrite et langue
vivante (1966). Le recours ponctuel à l’oral est aussi ancré dans la
mémoire de tout élève : puisqu’on n’entend pas, à l’oral, l’accord des
verbes du premier groupe, on conseille alors, comme truc scolaire, de
mettre un verbe d’un autre groupe pour entendre l’accord (Yaguello
1998, p. 41). Ce que répète, en faisant appel « au bon sens pratique »
populaire, cet internaute :
Jsuis pas prof de primaire ms qd jt petite, ma gd-mère m’avait donné
un truc : remplacer le verbe en question par un autre verbe qui
conjugué au participe passé féminin « s’entend », comme par exemple : comprendre : comprise, mettre : mise (forum.doctissimo.fr).

Concernant plus spécifiquement l’accord lui-même, les linguistes ont
montré, à partir de la notion même de faute d’accord, « celles qui n’en
sont plus » à l’oral parce que relevant d’un usage spécifique. Le participe passé est souvent non accordé dans le français parlé. À la suite
d’autres linguistes et grammairiens, Claire Blanche-Benveniste (2000,
p. 40) cite plusieurs exemples en montrant la diversité sociale des interlocuteurs :
(professeur) : en fonction des analyses qu’on a fait
(enfant de 7 ans) : les petites lettres c’est moi qui les ai mis

Des exemples typiques et connus sont les non-accords des hommes
politiques, les linguistes et les grammairiens ayant relevé notamment
des cas chez Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterrand : « Toutes
les décisions que je vous avais promis » (le premier cité par Joseph
Hanse 1994) et « …dans les conclusions qu’ils m’ont remis » (le second
cité par Wilmet 2003).
2. Mais on trouvera aussi à l’oral des cas d’accord là… où il n’en faudrait pas : le site langue-fr.net rapporte la tournure « une grave maladie
qui m’aurait atteinte » dans la bouche de Jacques Chirac à l’occasion de
sa célèbre intervention « abracadabrantesque ». Marina Yaguello consacre une chronique de ses Petits faits de langue déjà cités à un accord fautif courant : je me suis permise. On peut certes expliquer cette faute par la
confusion avec la forme je me suis mise, où l’accord est fait parce que le
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pronom est complément direct précédant le participe. Mais la linguiste
suggère une interprétation sociale intéressante. Puisque cette faute est
le fait des femmes et produite dans une situation de communication
soignée, elle témoigne peut-être d’un sentiment d’insécurité linguistique et donc d’une représentation, profondément ancrée, de l’accord
comme marque de distinction :
De nombreuses études sociolinguistiques ont montré que les femmes
étaient particulièrement sensibles à l’influence de la norme et donc
des formes de la langue considérées comme les plus prestigieuses.
Dans leur aspiration à réformer leur propre usage afin de se couler
dans le moule dominant, il leur arrive de dépasser leur but et de produire des formes fautives en croyant bien faire (Yaguello 1998, p. 4344).

3. Enfin la norme est fluctuante et des difficultés grammaticales se
posent à partir de cas (verbes pronominaux, infinitif + participe) qu’on
a parfois simplifiés (l’exemple de laissé + infinitif) mais qui restent problématiques dans les usages. La tolérance est, certes, une manière d’engranger l’usage mais sans le contraindre, en raison notamment des
résistances fortes de l’opinion publique à l’intervention juridique sur la
langue (il suffit de se rapporter à la querelle de l’orthographe ou à la
féminisation des titres et des fonctions). La tolérance ne simplifie pas
nécessairement la pratique. Voyons cette intervention sur le blogue des
correcteurs du Monde, qui relèvent des « fautes » d’accord (« le participe a du mal à passer », 8 août 2007) dont :
– Figaro 7/08 : Avec le boudhisme et les arts martiaux, elle s’est
construite une philosophie métissée
– Humanité 7/07 : Les Taittinger ont fait fortune dans le champagne
auquel ils ont laissé leur nom devenu une marque d’excellence

Si le premier exemple contrevient à la règle d’accord des verbes pronominaux, le second est juste : voit-on des fautes partout parce que la
règle est trop complexe, méconnue… ou pas assez « logique » ?

5.5.3. De l’évolution des pratiques et des règles
« L’usage hésite. Une seule solution, ne pas le forcer », écrivait Marcel
Cohen en 1965.
La législation mise en place en 1901 visait à développer une tolérance
grammaticale et orthographique et préconisait un non-accord pour le
participe passé avec avoir. . Mais elle ne fut jamais appliquée. Lors de la
réforme de l’orthographe de 1990, seule la règle touchant au participe
passé suivi d’un infinitif fut finalement touchée par la tolérance (c’est
la seule acceptée par l’Académie qui mit son veto à une tolérance plus
large) : dans ce cas unique, on pouvait laisser le participe invariable. Ce
sont des recommandations, qui contribuent donc à la fluctuation de la
norme et qui doivent être vues à travers le prisme de la polygraphie :
une véritable tolérance voudrait dire accepter qu’il y ait deux possibilités,
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accorder ou non. Cette latitude est généralement peu prisée par le
public qui souhaite une règle stricte :
Je cherche une règle « noir sur blanc » qui prouverait que la phrase
suivante s’écrit comme suit :
La surprise que cela a déclenché (sans accord pour déclenché).
Je n’ai rien trouvé de satisfaisant dans le Jouette.
Merci d’avance (Adele, www.etudes-litteraires.com).

L’attitude des linguistes et des grammairiens n’est pas unifiée et est
liée à celle, plus large, des réformes orthographiques (voir le chapitre 4
sur l’orthographe), entre opposants farouches, modérés partisans et
radicaux ultimes. La position la plus couramment adoptée est d’essayer
de rationaliser un problème d’orthographe par « l’explicitation grammaticale de la relation entre le verbe et son complément » (Yaguello
1998, p. 41). On essaie de donner de la logique à ce qui ne l’est pas tout
à fait, de « raisonner le catéchisme officiel, [d’]ordonner le chaos des
singularités, [de] jeter une passerelle entre la grammaire normative
abêtissante […] et la grammaire descriptive, qui sollicite, elle, l’attention des élèves » (Wilmet 1999, p. 8).
Dès lors la question de la simplification est regardée avec suspicion :
ainsi Josette Rey-Debove se révélait-elle très prudente… au nom de la
logique du système :
[…] il nous est apparu que le système actuel, bien que difficile, était
merveilleusement agencé du point de vue logique et que, pour le
sens, il permettait des nuances délicates qui font défaut à d’autres
langues. De plus, tout changement de système au profit de l’invariabilité pourrait, de proche en proche, se répercuter sur l’adjectif qualificatif puisque la frontière entre participe passé et adjectif est très
incertaine. On se retrouverait quasiment dans le système anglais où
les deux sont invariables. Les changements grammaticaux ont une
portée considérable et la prudence s’impose (Rey-Debove 1991, citée
par Luc Bentz sur www.langue-fr.net).

Garder les règles et les rendre accessibles, voire les aménager, semble
donc être la voie suivie par les spécialistes de grammaire ou de langue :
une multitude de « solutions pratiques » circule, orthographe en kit,
méthode rapide et rationalisée, ouvrages et sites divers venant d’experts
mais aussi de professeurs, d’amateurs de la langue (par exemple :
« L’accord du participe passé sans se préoccuper du vocabulaire grammatical et notamment de ce #&@?!! de complément d’objet » sur
www.langue-fr.net ; Orthonet et ses jeux pour accorder le participe passé
correctement ; « L’accord du participe passé en une seule règle » par
Charles-Henri Audet ; « L’accord du participe passé en 5 minutes »,
etc.).
Les grammaires consacrent toujours un chapitre à l’accord du participe passé, des ouvrages spécifiques continuent d’être publiés et illustrent différentes façons de l’aborder, dans le cadre plus général d’un
apprentissage scolaire, point central pour les uns, à faciliter en vue de
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pouvoir faire autre chose en classe pour les autres : Accorder le participe
passé. Les règles illustrées par l’exemple (1996, Annick Englebert, Duculot),
Le participe passé autrement (1999, Marc Wilmet, Duculot), Savoir accorder
le participe passé : règles, exercices et corrigés (6e édition 2004, Maurice
Grevisse, Duculot), Mieux comprendre le participe passé (2004, Georges
Farid, éditions nouvelles ASM, Québec).

5.6. Le sexe « faible » des mots
Comment dit-on « un puriste » au féminin ? Par boutade, nous pourrions dire qu’il (ou elle ?) n’existe pas parce que les figures puristes
sont essentiellement masculines, et répondre comme le faisait Jules
Renard sur le féminin d’auteur : c’est « une bas-bleu » (Journal, p. 959).
Il existe cependant des attestations du féminin du terme « puriste »,
dans… le Dictionnaire de l’Académie française (6e édition 1832-1835, cité
par Hautefort) : « C’est une puriste sévère ». Pourquoi, des siècles
après, cette même Académie s’est-elle fortement opposée à la féminisation des titres ?
La question du féminin dans la langue s’appuie sur un imaginaire linguistique puissant, dans lequel la langue elle-même serait « féminine »,
et se situe à différents niveaux. « Le féminin » superpose d’abord la
question du sexe, qui relève de l’identité biologique et sociale, à celle
du genre qui, en linguistique et en grammaire, est une notion servant à
définir des unités (par exemple on peut dire que le genre est inhérent
au nom) et à sous-catégoriser les mots (les noms masculins et les noms
féminins) en vue de l’acquisition de connaissances orthographiques ou
lexicales. On signalera aussi que l’introduction en France de la notion
de « genre » au sens de « gender » (l’identité sexuelle) a ouvert la possibilité de nouveaux domaines de recherche où le genre est posé comme
constitutif des rapports sociaux et des inégalités en fonction des sexes
biologiques. Sur le féminin et la langue, on distingue deux points de
vue : le premier vise à isoler le fonctionnement de la langue de la réalité sociologique, qu’on soit pour ou contre la féminisation (soit la position puriste « contre » : ce n’est pas parce qu’on a des femmes qui sont
des docteurs qu’on doit féminiser le terme ; soit une position linguistique « pour » : après avoir listé les règles de formation du féminin,
Marc Wilmet conclut : « le reste n’est que sociologie » 2003, p. 63) ; le
second pense la langue comme porteuse d’une fonction sociale et inscrit au cœur des rapports entre langue et société la question du genre
et du sexe des mots (comme Marina Yaguello ou Anne-Marie
Houdebine pour ne citer qu’elles). La néologie peut alors être mise au
service d’une cause politique : on « force » la langue, par contravention
aux règles morphologiques, en disant une auteure par exemple.
Par ailleurs, « le féminin » suppose une maîtrise linguistique, comme
le signalent les sites internet qui proposent souvent des exercices gram192

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maticaux ou des jeux de langue à partir du genre des mots : « Quel est
le genre des mots suivants : hymne, oriflamme, alvéole, enzyme
office ? » (www.ville-gennevilliers.fr).
Différents facteurs linguistiques et rhétoriques expliquent les hésitations des locuteurs face au genre en général : au long de leur évolution
des noms ont changé de genre (une honneur est devenu un honneur) ;
la catégorie des épicènes permet l’alternance (un/une enfant) ; le
genre peut être marqué a contrario du sexe (la sentinelle) ; le genre
dans les noms de pays, où la terminaison en –e tend au féminin (La
France, La Belgique), souffre des exceptions (Le Mexique) ; en ce qui
concerne plus spécifiquement le féminin des noms, les dérivations morphologiques ne sont pas complètement systématiques (l’exemple
typique est celui des mots en eur/teur : meneur/meneuse, instituteur/institutrice) ; des noms féminins sont susceptibles de désigner deux objets
du monde (plombière, cafetière)…
Nous ne reprenons pas systématiquement les éléments historiques du
débat sur la féminisation dans le monde francophone (le Québec fut
l’initiateur en la matière, avant la Suisse, la Belgique et puis la France)
qui a largement été commenté et qui a fait l’objet de synthèses à la fois
sociologiques et linguistiques ainsi que d’échanges médiatiques au travers d’articles polémiques entre les opposants et les défenseurs à la
féminisation des noms de fonction. Les puristes y ont trouvé toutes les
bonnes raisons de pester, contre l’évolution de la langue et contre les
femmes : les propos insultants ont été légion (« Elles sont étranges, ces
dames ! Elles gémissent ou glapissent, à longueur de législature,
qu’elles sont insuffisamment représentées dans la vie publique », raillait
Maurice Druon dans son célèbre article-pamphlet ; « Au secours voilà la
clitocratie », avait titré Jean Dutourd à la une de France Soir lors des
débats entre 1984 et 1986).
Les ressources de la langue (ajout d’un article ou affixation) sont
cependant là pour attester de la possibilité de mettre au féminin les
mots, même s’il faut aussi envisager ces ressources dans une perspective
historique car elles varient avec le temps et sous diverses pressions
sociolinguistiques : par exemple, le suffixe -esse, parfois teinté de ridicule ou de mépris, est, à un moment donné, entré en concurrence avec
le suffixe -euse. Comme le signale Patricia Niedzwiecki (1994), ce suffixe
reste cependant bien vivant et c’est une dérivation favorite de la langue
populaire (chefesse), tout en permettant la formation de mots « haut de
gamme » (princesse). Mais il emporte avec lui une série de représentations péjoratives courantes (sur un blogue, Rachida Dati, la Garde des
Sceaux française, est appelée ministresse de l’Inquisition) comme la
dépréciation générale des mots issus du populaire, et les citations patrimoniales misogynes jouent sur les connotations dépréciatives des suffixes (« Il y a trois sortes de femmes : les emmerdeuses, les emmerdantes… et les emmerderesses » Paul Valéry).
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Ce débat a révélé, comme la réforme de l’orthographe, une part de
l’imaginaire linguistique véhiculé dans la société et l’investissement
affectif et idéologique des locuteurs sur la langue, couplés aux stéréotypes attachés à l’idée du féminin.

5.6.1. Les hommes et les femmes parlent-ils la même langue ?
De façon spontanée, la différence hommes/femmes paraît s’inscrire
aussi dans la langue. On citera le succès des petits ouvrages comme Les
hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus ou Les femmes ne savent pas
lire les cartes routières qui relaient des représentations spontanées sur les
dispositions socio-cognitives particulières à tel ou tel sexe.
Dans la langue, cette opposition du masculin et du féminin est illustrée par des jeux de langage (« Il était une fois un rein et une reine »,
écrit le poète Robert Desnos), des féminins « ludiques » (un mélomane,
une melowoman), des stéréotypes mettant en balance des parlers
« femmes » et des parlers « hommes », comme l’attestent ces exemples
« humoristiques » issus de la toile : « Si une femme vous dit : Oui, cela
veut dire = non »(www.ledman.ch). Et ainsi de suite : « Non = oui ; Peutêtre = non ; Je suis désolée = tu vas le regretter ; J’aurais besoin = je
veux ». Et pour les hommes : « Oui = Oui ; Non = Non ; J’ai faim = J’ai
faim ; Je suis fatigué = Je suis fatigué ; Veux-tu aller au cinéma ? = Je voudrais baiser après ; Veux-tu dîner au resto ? = Euh… on pourra baiser,
après ?… ».
Au contraire des puristes qui vont tenter d’éradiquer dans la langue
ces différences, certains linguistes s’appuient d’ailleurs sur cette altérité
« spontanée » pour montrer que la structuration des discours masculins
et féminins varie, par exemple, en vertu des objectifs à atteindre
(consulter les travaux de la linguiste américaine Deborah Tannen sur la
communication entre les hommes et les femmes). Il est des domaines
de langage qui restent tabous pour les femmes : l’insulte et l’invective
publique (voir la fin du chapitre 7 sur le bon style de l’insulte) sont
réservées aux hommes dans le cadre d’une performance rhétorique
valorisée socialement. Une femme qui insulte sera une femme populaire, vulgaire qui transgresse les lois sociales : la grossièreté publique
est un privilège masculin.
Par ailleurs, les ressources de la langue pour féminiser sont spontanément utilisées par les usagers et ce depuis longtemps : on parlait de
« tisserande » au XIIIe siècle, on trouve sous la plume de Restif de la
Bretonne peintresse, amateuse, imprimeuse et des féminisations ou des
« masculinisations » sous le clavier des internautes : « moi je connais un
sage-homme qui accouche à domicile », signale un internaute ; « avezvous vu ma chefesse ? », dit un autre ; « elle est ma maîtresse à penser »,
écrit l’éditrice Lucie Poirier. Ces formes témoignent d’une indication
des normes et des représentations, mais aussi d’une maîtrise linguistique, de la suffixation. On se demande de quel usage alors parlent les
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puristes lorsqu’ils l’invoquent pour justement ne pas céder à la féminisation, pourtant richement illustrée par l’histoire de la langue et ses
pratiques multipes.
Plus généralement, c’est, d’un côté, la question du genre et de la
langue qui est posée et, de l’autre, celle des places et rapports sociaux
et langagiers des hommes et des femmes dans le monde réel. C’est bien
là que se situe l’antinomie, entre une approche abstraite de la langue et
une approche concrète et sociale, qui ne recoupe pas l’opposition
entre les puristes et les linguistes, puisque parmi ces derniers, des positions antinomiques ont été défendues (voir un exemple sous 5.6.2), et
que des philosophes, des terminologues, des politiques, des sociologues
s’en sont mêlés. C’est non seulement une question de norme sociale
qui est ici envisagée, mais de pouvoir de et sur la langue. Comme le rappelait la linguiste Anne-Marie Houdebine, « […] le neutre n’existe pas.
C’est une idéologie grammaticale, comme on dit que le féminin sort du
masculin ». La neutralisation de la différence prônée par certains
relève, poursuit la linguiste, d’une idéologie grammaticale. Et c’est au
service de cette idéologie-là que vient se mettre le puriste et son appel à
l’usage.

5.6.2. Sexe et pouvoir du langage
En 1978, Marina Yaguello publiait un ouvrage qui a fait date dans l’histoire des études sur la féminisation du vocabulaire : Les mots et les femmes.
Elle retraçait les positions des différents domaines de savoir qui avaient
abordé les rapports entre le sexe et le langage, entre le genre grammatical et l’identité culturelle des femmes. À travers différentes langues, elle
donnait des exemples de spécificités, allant de la phonétique à la syntaxe, généralement attribuées au sexe, alors qu’elles relèvent d’une
position sociale dominée ou marginalisée. Il n’y a pas de langue masculine ou de langue féminine, il y a des registres en fonction des positions
dans les communications et les instances sociales. Ce qui lui fait définir
la langue comme « […] un système symbolique engagé dans ses rapports sociaux ; aussi faut-il rejeter l’idée d’une langue “neutre” et souligner les rapports conflictuels » (Yaguello 1978, p. 7).
Rapports conflictuels : il y en eut et il y en a encore à propos du
« sexe » des mots.
Conflit sur l’intervention juridique pour « forcer » la langue par l’action du politique, qui entendait procéder à la féminisation des noms de
métiers, fonctions, grades ou titres dans les textes officiels, langue « violentée »
par la loi, selon les arguments avancés tant par les puristes « pur jus »
que par les linguistes eux-mêmes : dans un amusant dialogue socratique
imaginaire, l’hispaniste Jean-Claude Chevalier retrace les discussions,
les arguments avancés par les uns et les autres, les spécialistes, les
experts, les passionnés de la langue, pour conclure qu’il est dommage
« que l’on ait mis tant de passion dans cette affaire. Qu’on ait légiféré.
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Qu’on ait perdu une bonne occasion de prendre de la distance. Ça ne
méritait pas toute cette encre » (1998, p. 162). Tout comme l’Académie
française qui a contesté le « principe même d’une intervention gouvernementale » au nom de l’usage. La démarche volontariste apparaît
contre-nature.
L’appel au genre arbitraire des mots a été un autre argument qui a été
invoqué notamment dans un texte célèbre de Georges Dumézil paru
dans le Nouvel Observateur en 1984 (sous le titre « Mme Mitterrande,
Madame Fabia ») et dans un rapport rédigé pour l’Académie française,
avec Claude Lévi-Strauss : « Tous ces emplois du genre grammatical
constituent un réseau complexe où la désignation contrastée des sexes
ne joue qu’un rôle mineur ». En français, le masculin serait donc le
genre non marqué.
On retrouve dans ce conflit les classiques discursifs du purisme : la
méfiance à l’égard des néologismes qu’illustrent les féminisations militantes docteure, proviseure, professeure, la peur de l’ambiguïté pourtant
inhérente à la langue (cafetière désignerait un objet et ne serait donc pas
approprié pour désigner une femme qui tient un café), ou encore la
laideur des mots féminisés (le mot écrivaine a reçu des salves particulièrement corsées). La hantise du « trop » fait appel à l’idée d’une juste
mesure, assimilant la demande de féminisation à une demande exorbitante, hors-norme à la langue. Voici quelques interventions, à titre
exemplaire, sur la féminisation « abusive » :
– « Petit prof modérateur » sur www.languefrançaise.net/forum/
La féminisation à tous crins n’a rien d’indispensable.
Il me semble qu’elle participe de la mentalité magique : que le signifiant soit le reflet exact du référent, bien que depuis des millénaires
la répartition des genres grammaticaux soit parfaitement immotivée.
Et depuis des millénaires, cela ne gêne personne. De l’autre côté de
la grande flaque, les féministes veulent souligner par des E incongrus
et attentatoires à la pureté de la langue l’accès des femmes à des fonctions jugées jusqu’ici masculines.
– Dans un splendide accès de logique qu’on ne peut que louer mais
qui laissa cependant songeur, la presse donna aussi sec à ces femmeslà, dès le 2 janvier 1997 et sans sourire ou si peu, l’appellation de
« sans-papières ». Sémantiquement logique, non ? (Merle 2005, p. 93).
– Seule Chrystel Barnier, la Sommelier (je n’aime pas la féminisation
abusive des titres. Sommelière fait un peu trop harnais à mon goût),
m’a quelque peu séduit. Sa rencontre avec une jeune viticultrice
bourguignone m’a remis en mémoire Maria Cuny. De bien belles
femmes ces femmes là ! Dans le sens noble du terme bien sûr, pas seulement pour le physique (http://christianchezmmmmh.skynetblogs.be).

L’usage est invoqué contre la légifération, à laquelle les puristes répugnent alors qu’elle vise précisément à harmoniser les emplois et à distinguer entre emplois privés et emplois publics ou administratifs. Enfin,
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c’est dans la francophonie, au Québec et en Belgique, dès les années
1970, que les féminisations ont été le plus défendues. Le combat des
Français hors de France, a sans doute contribué à crisper les puristes en
France face aux variations francophones.
Pourtant une étude des pratiques montre que la féminisation, notamment relayée par les médias qui se sont mis à user de la juge ou de la
ministre, fait partie des habitudes linguistiques des usagers. Mais il subsiste une frontière de classe (encore) entre les professions « nobles » et
les autres, maintenue par les femmes elles-mêmes, qui viennent en
quelque sorte soutenir le point de vue puriste :
Une résistance à la féminisation continue d’exister chez certaines
femmes qui occupent pour la première fois un poste jusque là réservé
à un homme. Après avoir obtenu leurs diplômes, elles ont travaillé
avec la volonté de faire carrière. Elles obtiennent ainsi un poste destiné depuis toujours à un homme, mais cette réussite ne leur suffit
pas. Elles veulent qu’on leur donne le titre au masculin (Service de la
langue française, www2.cfwb.be/franca/femini/feminin.htm).

Pourtant ce n’est pas faute d’ouvrages sur la question qui ont
dénoncé les idées reçues sur la langue « des femmes » et/ou qui ont
proposé une aide linguistique à la féminisation. Citons quelques publications : en 1994, la linguiste Patricia Niedzwiecki publiait sous un titre
injonctif Au féminin ! un code de féminisation à l’usage de la francophonie. La Québécoise Louise Larivière a successivement rédigé Les mots
pour la dire et À la recherche des mots perdus (2000). Citons encore La féminisation des noms de métiers en français et dans d’autres langues (1998) sous
la direction d’Anne-Marie Houdebine, Le féminin à la française d’Edwige
Khaznadar (2001), Politique de la langue et différence sexuelle : la politisation
du genre des noms de métier de Claudie Baudiot (2001) ou encore Le sexe
en linguistique : sémantique ou zoologie ? de Claire Michard (2002). Les
brochures officielles – comme par exemple Mettre au féminin en
Communauté française de Belgique (deux éditions, la seconde montre
que les usagers féminisent beaucoup, au-delà des prescriptions des spécialistes, par exemple pour auteure, selon les enquêtes de la linguiste
belge Michèle Lenoble-Pinson), le Guide d’aide à la féminisation (France
1999) ou Femme j’écris ton nom (1999, rédigé par le comité de féminisation du CNRS-INALF sous la direction de Bernard Cerquiglini) – entendent montrer aux locuteurs les possibilités et les contraintes linguistiques et sociales de la féminisation et les évolutions des usages réels en
la matière.

5.7 On n’ira plus au coiffeur
On ne dit pas se rappeler de quelque chose mais se souvenir de quelque chose : le
mode proscriptif du discours puriste s’est attaché à ces « fautes » d’emploi des prépositions qui sont particulièrement classantes.
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Pourquoi met-on le mot faute entre guillemets ? Dire aller au coiffeur
ne serait pas une faute de français ? Et en quoi ces déviations du système sont-elles plus classantes que d’autres fautes ?
La plupart de ce qu’on appelle fautes de français ont reçu une explication linguistique. La « grammaire des fautes » montre que ces incorrections désignent pêle-mêle des évolutions ou des survivances de systèmes anciens, comme des calques issus d’autres langues ou bien
encore des formes attestées dans des variétés de français, qu’il s’agisse
du parler de la région de Toulouse ou du français du Québec. Une
grammaire des fautes décrit la logique et la capacité linguistique à l’œuvre dans des formes qui sont non conformes à celles du bon usage standard. Ainsi l’enfant qui produit la forme il disa produit-il un passé simple non conforme mais qui illustre une capacité à user de la
morphologie (sur la base de la forme il mangea). Dans le cas qui nous
occupe ici, les variations des prépositions sont courantes parce que le
système de la préposition est instable en français et qu’il s’accompagne
d’une variation lexicale avec des paires d’expression quasi synonymiques (pallier/remédier à, se rappeler/ se souvenir de…) ; parce qu’on
hésite sur le statut de certaines prépositions comme le petit « de » qui
peut aussi être un article partitif (je bois d’excellent vin, par exemple ;
pour une analyse approfondie voir Marc Wilmet 2003 qui montre
notamment les zeugmes de constructions où l’on passe de l’article à la
préposition, pour effectuer un jeu de mot : moi je joue de l’orgue de barbarie et je joue du couteau aussi, écrit Prévert cité par Wilmet 2003 p. 157).
Parce que les emplois évoluent (l’extension de la préposition sur) et
que des noms deviennent des prépositions (dans des cas comme : Côté
cave, nous sommes fournis).

5.7.1. Usages et mésusages des prépositions :
où est la norme ?
Pour les puristes et autres prescripteurs du bon usage, la norme semble
aller de soi : « se rappeler des choses/ se souvenir de quelque chose,
“règle simple” » dit Alain Bladuche-Delage (2000, p. 115). Mais il s’agit
en fait d’une règle traitée au cas par cas, par lexique interposé :
Se rappeler, se souvenir. – Je m’en rappelle. Je ne me rappelle pas du
nom de cette personne. Fautes effroyablement courantes qu’un peu
de réflexion suffirait à éviter. Rappeler, c’est appeler de nouveau. Il
faut que quelqu’un appelle ou rappelle. Le souvenir au contraire se
présente spontanément, sans que quelqu’un l’ait provoqué ; le hasard
le ramène. Se rappeler un endroit, c’est donc appeler à soi, de nouveau, la mémoire de cet endroit. Se veut dire à soi, vers soi ; il n’est pas
complément direct ; se n’est point l’objet du rappel. C’est l’endroit
qui est le complément du verbe se rappeler ; ce complément direct
n’a que faire de la préposition de. Se rappeler d’un endroit voudrait

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donc dire qu’on se rappelle soi-même, qu’on se fait revenir de l’endroit (Moufflet 1931, p. 184-185).
« À » et « de » distinguent donc la sortie du ressort. Ces deux petits
mots pèsent plus lourd qu’ils ne noircissent de papier. Trop
modestes, on les perçoit mal, on use de l’un au lieu de l’autre. Pour
« ressortir », c’est trop souvent « de » employé où il faut « à ». Pour
participer, c’est l’inverse (Bénard 2002, p. 164).

Les listes de prescriptions dévoilent en partie, sur le mode sérieux ou
ludique, les difficultés du système, où la norme semble particulièrement
retorse :
Dites… mais dites :
Dites parler à un ami, mais dites causer avec un ami
Dites aller à la boucherie, mais dites aller chez le boucher
Dites aller en voiture mais dites aller à bicyclette (Hamon 2000, p. 61).
On ne dit pas qu’on va au coiffeur mais chez le coiffeur
On ne dit pas qu’on va au docteur mais chez le docteur
La vache ne dit pas qu’elle va au docteur mais chez le vétérinaire
Mais quand on part à la guerre, on peut dire qu’on va au casse-pipe
(Fournier 1998, p. 158).

Pourquoi ce système est-il instable ?
Les prépositions sont des mots qui servent à établir une relation entre
des éléments, et la nature de cette relation, ainsi que son sens (les mots
fonctionnels ont un sémantisme à la fois très vaste et très réduit), sont
complexes et dépassent la notion large d’espace, traditionnellement
attachée aux prépositions :
La préposition est un objet de langage que l’on reconnaît à son fonctionnement, mais dont on ne sait pas très exactement définir la
nature et la place à l’intérieur des parties du discours […]. L’histoire
de cette notion, au début du XIXe siècle peut éclairer quelques aspects
de la spécieuse façon dont grammairiens, grammatistes et linguistes
ont été obligés, jusqu’à nos jours, de traiter par le style un tel objet
(Saint-Gérand 1999, www.chass.utoronto.ca).

De plus, le système de la préposition jouxte celui de l’adverbe et des
prépositions peuvent être utilisées comme des adverbes, ce qui
explique des constructions elles-mêmes aussi jugées familières ou populaires comme marcher avec :
La langue populaire continue d’utiliser indifféremment un grand
nombre d’adverbes et de prépositions ; la différence entre les deux
n’apparaît plus que par leur position dans la phrase. C’est ainsi
qu’avec n’a probablement jamais cessé dans certaines variétés de la
langue parlée, de pouvoir jouer le rôle d’adverbe, ne servant pas,
dans ce cas, à relier deux éléments de la phrase : il est venu avec son
fils (préposition), il joue avec (adverbe) – (Laforest 1997, p. 74).

Enfin, les formes sont nombreuses avec des variantes sémantiques
subtiles (salade au poulet/salade de poulet), des variantes régionales ou his199

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toriques (se rappeler de quelque chose en français québécois, être après manger, économiser avec le lait, à matin…), stylistiques (les emplois en poésie,
chez Rimbaud par exemple, où l’on trouvera entrer aux splendides villes,
rouler aux blessures, les gens qui meurent sur les saisons), des écarts par rapport la norme (Dans toutes les armées du monde, on pallie généralement au
manque de matériel par des hommes, Albert Camus). On mentionnera enfin
que de nouvelles prépositions apparaissent dans la langue, transformant des noms en mots outils : question cuisine le chef il s’y connaît, côté
coiffeur il y a pas mieux, il est genre dix heures…
Dans son ouvrage consacré à La préposition en français (2004), le linguiste belge Ludo Mélis met en évidence la flexibilité syntaxique,
sémantique et contextuelle de ces petits mots. La répartition des
emplois obéit cependant à des facteurs morphosyntaxiques et sémantiques (Yaguello 1998, dont une partie des exemples qui suivent sont
issus) comme la forme du syntagme nominal (avec ou sans article
défini : on ne dira pas je milite à une fac mais je milite à la fac), sa conceptualisation (pense-t-on de la même façon un boulevard ou une
rue puisqu’on se promènera sur les grands boulevards mais dans la rue ou en
rue ?) ou l’interprétation spécifique ou générique de la phrase (parlet-on d’un lieu précis – vous paierez à la sortie – ou d’une habitude générique – paiement en sortie ?). La focalisation puriste et normative sur les
emplois s’explique aussi en partie par le fait que la langue exerce des
contraintes spécifiques (il y a, en système, des formes qui ne sont pas
permises à un moment donné par la langue) et qu’il existe en revanche
de nombreuses variations géographiques et historiques, cette zone
étant un lieu d’évolution où l’on assiste à une extension d’emplois par
mot spécifique (en et sur par exemple), qui rend la norme fluctuante.
Les alternances s’expliquent donc par des spécialisations, comme le
montrait très bien Marina Yaguello (1998) pour les prépositions à, de,
en. Par exemple, en a supplanté les deux autres prépositions dans un
grand nombre d’emplois :
Les locuteurs ont le sentiment justifié que en + groupe nominal sans
article (car là est sa singularité fondamentale par rapport à dans et à)
est le marqueur incontesté de la valeur générique, conceptualisante,
autrement dit de la notion opposée à l’occurrence, telle que la référence à un lieu défini (p. 81).

Autre cas connu, l’extension de la préposition sur jugée familière par
le philologue belge Joseph Hanse, auteur du célèbre Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicologiques (première édition en 1949, plusieurs
éditions ultérieures), est généralement stigmatisée par le discours
puriste :
Parmi toutes les prépositions françaises, sur est sans doute celle qui
donne le plus de fil à retordre et qui, après de et à, revient le plus souvent […]. Les Québécois dont la langue subit les assauts des anglicismes et des régionalismes, ne sont pas les seuls à éprouver certaines
difficultés dans le maniement de la préposition sur. Les Belges et les

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Suisses, en contact avec les langues germaniques, reçoivent leur lot,
de même que les Français, chez qui l’on relève différents emplois
douteux, notamment le suivant : travailler sur Paris, où sur indique la
localisation (à) – (www.servicesdedition.com/fr/langue/chroniques).

Les linguistes, eux, vont expliquer cette extension progressive : sur
s’est d’abord employé avec des verbes de mouvements comme rentrer (Je
rentre sur Bruxelles, tu m’accompagnes ?) et cet usage a permis d’alléger des
constructions, « à Paris et en banlieue » devenant « sur Paris et la banlieue » (Yaguello 1998, p. 83). Mais actuellement, la préposition s’est
étendue à des verbes comme habiter ou être (en 1998, Marina Yaguello
hésite à l’accepter) : les petites annonces sur le net regorgent de « j’habite sur Paris ». Est-ce pour maintenir un flou quant à la localisation
précise ?
Cela donne en tout cas un système complexe où l’on a successivement : j’habite Paris, à Paris, sur Paris, dans Paris, j’habite Arles, en Arles…
La norme s’effrite-t-elle devant l’usage ? « Grammaticalement conforme
et socialement acceptable », disait Pierre Bourdieu (1982, p. 75) : la
norme du puriste va hiérarchiser cette variation linguistique, en la stigmatisant et en tentant d’éradiquer les formes régionales et les normes
fluctuantes qui en découleraient. On n’ira donc pas au coiffeur… parce
que la norme dominante, relayée par les puristes, exclut cette forme et
qu’elle sera vue comme dépréciative pour celui qui en use.

5.7.2. La faute classante
Regardons cet extrait d’article éclairant sous un angle particulier l’emploi des prépositions en français pour les étrangers… :
Plusieurs de nos étudiants s’étonnent qu’on ne puisse pas dire « aller
au coiffeur/au dentiste » alors qu’ils sont sûrs d’avoir entendu des
Français, en France, utiliser ces tournures. Apparemment certains
français sont eux-mêmes assez déconcertés par cet usage pour
demander conseil à leur journal local. C’est ainsi que le Républicain
lorrain reçut une lettre d’une lectrice demandant de décider qui avait
raison – elle ou son voisin – à propos de « aller au/chez le coiffeur ».
Réponse du journal : « Vous avez raison tous les deux. Ce qu’on vous
a appris à l’école est parfaitement correct, mais l’usage, ce grand maître de la langue vivante, tend à supprimer cette forme un peu lourde
et précieuse de ‘chez le coiffeur’, ce qui justifie l’opinion de votre voisin (Slack 1974, p. 791).

La faute de préposition apparaît comme la faute de français par
excellence, ainsi que le rappelle cette blogueuse sous le titre J’aime pas
les gens qui font des fautes :
Au top 3 des plus tristement connues
La sœur à ma mère
Il faut que je voye
Je vais au coiffeur (25 septembre 2007).

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Je vais au coiffeur, pourtant simplement classée comme construction
familière dans le Trésor de la Langue française, est surtout considérée
comme la faute populaire type : elle serait un « test de classe », comme
le dit Anne Slack (1974, p. 792) : « le peuple disant au et le bourgeois
chez ».
Les alternances sociales et leur signification relèvent généralement
d’un emploi fautif ou relâché, assimilé au français populaire et régional, c’est le cas de la généralisation de en ou de sur là où la norme
demande à ou dans. Et pourtant le linguiste Georges Mounin plaisantait les puristes en retournant leur argument favori, l’étymologie, en
montrant qu’aller au coiffeur respectait l’emploi de la préposition ad en
latin :
Il ne faut pas dire « je vais au coiffeur ». [….] Il se trouve sans doute
ici, par un joli paradoxe, que les usagers de la langue populaire risquent d’être les plus fidèles au latin, les continuateurs de l’emploi de
ad avec sa valeur régissant de l’accusatif, eux qui disent aussi sans
aucun complexe : je vais aux fraises, je vais aux champignons, je vais
au pain, etc. […]. Alors que chez vient de casa : on a dit d’abord je vais
à chez simon, je vais à la maison simon puis je vais chez simon
(Mounin cité par de Rudder 1986, p. 225).

Bernard Cerquiglini, sous la figure du « professeur » à TV5 Monde,
parle d’un emploi fautif, qu’il ne recommande pas mais « qui n’est pas
aberrant » : l’intuition populaire serait juste parce que chez venant de
casa (« maison »), dire aller au coiffeur implique qu’on ne se rend pas
chez lui mais dans son lieu de travail. Danielle Leeman-Bouix propose
la même analyse dans Les fautes de français existent-elles ? (1994), s’appuyant entre autres sur des emplois non stigmatisés comme aller aux
flics ou aller aux filles.
À l’inverse, l’emploi marqué, généralement archaïque, de certaines
prépositions indique la recherche d’une position haute, « aristocratique » : l’emploi de en qui précède un nom de lieu. Cette règle de
grammaire scolaire, qui prescrit l’emploi de en devant les noms de pays
de genre féminin et devant les noms qui commencent par une voyelle
ou un h muet, devient un casse-tête lorsqu’on précise des types de lieux,
une île par exemple où la vision « ponctuelle » du lieu demande la préposition à et en une vision étendue (Banque de dépannage linguistique
en ligne) ou qu’on s’attelle à des emplois attestés. C’est précisément
aussi à cause de cet usage « capricieux » que certains assument des
choix qu’ils estiment marqués. L’investissement affectif pointe toujours
son nez comme sur le blogue d’Alain Lambert, ancien ministre français
délégué au budget, à propos de la préposition en (4 juin 2007) :
Il m’est parfois reproché d’utiliser la préposition « en » pour introduire le nom d’Alençon. « En Alençon » sonne tout de même mieux
qu’à Alençon. Puis ce n’est pas exactement la même chose. Le « à »
envisage un lieu banal, comme une simple surface. Alors que le « en »

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introduit un lieu de prestige, de charme, de beauté […](www.alainlambert-blog.org/).

Et de citer Étiemble : « Pour moi quitte à me faire traiter de pédant
ignorantin, j’ai choisi dès longtemps d’écrire : en Arles, en Alger, en
Alep, en Alexandrie car j’ai pour moi Racine et son choix d’en Argos,
dont à bon escient le louait Marmontel » (www.alain-lambertblog.org/). Les questions sur les forums de la toile montrent à la fois la
connaissance floue (et pour cause) de la norme linguistique mais la
valeur forte de la norme sociale, notamment dans la raillerie des utilisateurs de la forme à/aux + personne(s) :
Pourquoi dit-on chez le coiffeur et au bordel ?
R : Pcq chez c’est pour désigner un animé, genre une personne, alors
que « au » nan, le bordel c’est un ensemble enfin je crois et puis les
subtilités de la langue française
R : Grammaticalement aucune idée. Bordel vient du bord de l’eau,
j’en déduis qu’on ne va pas chez le bord de l’eau. Tu soulèves une ?
importante car alors on devrait dire « je vais chez la p… » or on dit
« aller aux p… »
R : Parce que le bordel n’est pas une personne. Imaginez : ce soir,
vous allez chez Madame Bordel ? Et si ta femme allait au coiffeur ?
etc. (fr.answers.yahoo.com).
Salut à tous, jai une question. Je suis ouverte à tout mais mon copain
veut aller aux danseuses avec moi pour nous exciter
Je ne sais pas si j’aimerais
Conseillez moi
R : ben moi je vais aller au coiffeur, au docteur, au fait ç ‘est quoi aux
danseuses ?
R(1) : ah bon moi c’est chez le coiffeur, chez le docteur
R : tant que c’est pas dans le docteur ou dans le coiffeur ça va
R : surtout si j’ai une coiffeuse ou une docteuse
R(1) : petite précision : on va chez le coiffeur et chez le docteur on
emmène la vache au taureau et ta belle mère au mammouth (Forum
sexualité de doctissimo).

Le système prépositionnel a donc été particulièrement investi par le
discours normatif puriste, avec une répartition d’emplois considérés
comme classant vers le haut (formes archaïques et bénéficiant d’une
généalogie littéraire) mais surtout vers le bas, où se superposent, fait
maintenant bien connu, la variété régionale et la variété sociale. La
norme sociale, encore une fois, dissimule les évolutions « logiques » des
prépositions selon les besoins des locuteurs, « régularisation d’un côté,
différenciation sémantique de l’autre » (Yaguello 1998, p. 84).

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Chapitre 6

Le lexique.
L’amour et la valeur des mots
– Savez-vous bien, reprit-elle,
que chaque jour on m’assassine ?
– Allons, allons… N’êtes-vous pas immortelle ?
– Ils me tueront, Monsieur, ils me tueront !
J’entre dans un café boire un verre de vin
rouge… Et qu’est-ce que j’entends ? Surtout les
jours de congé parce que… les jeunes lycéens…
ils s’éclatent. Des mecs cool, straight, sympas,
new-wave, pas ringards, sapés jeans et pulls,
le look quoi, sur fond de hard-rock à cent
décibels. Pour s’exposer à ces attentats,
croyez-moi, il faut aimer le beaujolais.
(Jean Duché, Mémoires de Madame
La Langue Française)

Dans les Contemplations, Victor Hugo formule une conception du mot
qui nourrit depuis toujours les ardeurs puristes en justifiant l’immobilité de la langue : « Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant ». Le
thème de la vie des mots 24 dépasse en effet la simple métaphore car il
est articulé sur une vision organiciste de la langue répandue au XIXe siècle : sous l’influence de la biologie et de la médecine, et de la théorie
de Darwin, la langue est vue comme un organisme vivant, et il n’y a
qu’un pas à franchir pour en faire l’analogue d’un être humain auquel
il faudrait prodiguer les plus grands soins. Cette vision court jusqu’à
nos jours, comme en témoigne l’organisation à l’été 2005 du premier
festival du mot à La Charité-sur-Loire, destiné entre autres à « éclairer
la vie des mots », ainsi que l’entreprise de « sauvetage » des mots lancée
par Bernard Pivot et le magazine Lire en mars 2004, qui va jusqu’à proposer à des écrivains et aux lecteurs d’« adopter » des mots.
Cette conception explique que le purisme, et plus généralement l’ensemble des discours normatifs sur la langue se concentrent sur le

24. Titre du célèbre essai d’Arsène Darmesteter en 1943, La vie des mots, étudiée dans leurs significations (Paris, Delagrave)

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Le lexique. L’amour et la valeur des mots

lexique 25 qui constitue l’objet de la plupart des remarques sur le bon
français : les courriers des lecteurs, les blogues sur la langue 26 comme
les dictionnaires de critique ironique 27 portent le plus souvent sur des
mots ou expressions, orthographe comprise, et plus rarement sur des
phénomènes syntaxiques, morphologiques ou phonétiques. Mais cette
concentration des préoccupations normatives sur les mots trouve aussi
une justification dans la nature même de la norme lexicale : plusieurs
linguistes ont souligné que la norme grammaticale se perçoit facilement, tandis que la norme lexicale est plus difficile à définir, hésitant
toujours entre le critère linguistique (la conformité aux règles de la
langue) et le critère social (la conformité aux modèles de correction).
Danielle Leeman, auteure d’un ouvrage intitulé Les fautes de français
existent-elles ? qui porte sur cette question des rapports entre norme linguistique et norme sociale, remarque que les puristes s’attaquent surtout à l’emploi des mots :
[…] le lexique est un domaine moins stable que la syntaxe […],
moins bien contrôlé par les locuteurs. C’est également celui […] qui
donne le moins facilement prise à la description linguistique et à un
enseignement systématique dans le cursus scolaire. Toutefois cette
complexité n’apparaît pas à la plupart des gens pour qui « le vocabulaire » est au contraire l’aspect le plus concret, le plus directement
accessible de la langue, et ce seul à quoi elle est ramenée dans les
jugements qui sont portés. […] Ainsi connaître une langue se
ramène-t-il peu ou prou pour tout un chacun à savoir des mots
(Leeman 1994, p. 104).

Elle en conclut qu’il est impossible d’élaborer pour le lexique l’équivalent d’une grammaire. De plus, ce sont les mots du lexique (les mots
pleins sémantiquement, c’est-à-dire nom, adjectif, adverbe et verbe) qui
portent le sens dans les représentations communes 28, ce qui implique la
possibilité d’un rapport culturel voire idéologique à la langue.
Ce sont les raisons pour lesquelles les locuteurs, qu’ils soient écrivains
ou usagers ordinaires de la langue française, donnent libre cours à leurs
représentations, leurs images voire leurs fantasmes sur les mots, comme
le montrent les rêveries d’Erik Orsenna dans La grammaire est une chanson douce : dans « l’archipel des mots », qui vont et viennent, vivent et
meurent comme des êtres humains, les magasins s’appellent « Au voca25. Il faudrait en toute rigueur distinguer le mot lexique, désignant le stock virtuel des mots de
la langue, de vocabulaire, qui nomme l’ensemble des mots employés dans telle ou telle production verbale. Mais dans l’usage des linguistes comme des essayistes, les deux alternent volontiers
et nous emploierons l’un ou l’autre de manière équivalente.
26. Nous nous référerons souvent à « Langue sauce piquante », le blogue des correcteurs du
Monde : http://correcteurs.blog.lemonde.fr/correcteurs/
27. Selon l’expression de Laurence Rosier qui nomme ainsi cette pratique si française du
recueil de définitions plaisantes et critiques, de Pierre Daninos à Pierre Merle, en passant par
Robert Beauvais, Alain Schifres ou Philippe Vandel.
28. Que les prépositions, conjonctions, pronoms et déterminants possèdent un sens est un
phénomène moins visible, et donc plus difficile à admettre pour les usagers de la langue.

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bulaire de l’amour (tarif réduit pour les ruptures) » ou « Marie-Louise.
Étymologiste en quatre langues » ; dans la « ville des mots », il n’y a ni
objets ni êtres humains, mais des mots qui marchent dans la rue, s’arrêtent aux feux rouges, volettent et cabriolent, menant une vie propre et
indépendante des humains. Ces mots ont deux caractéristiques
typiques du discours normatif en France : ils sont volontiers rares et un
peu précieux (Thomas et Jeanne, les petits héros d’Erik Orsenna, rencontrent par exemple échauboulure, échinidés, éclateur et éléphantin) et surtout très nombreux (l’archipel est fait de « milliers de mots, un banc
immense », précise l’auteur p. 33).
La « richesse lexicale » est en effet l’un des stéréotypes les plus courants sur le lexique, et recouvre à la fois la quantité et la qualité des
mots. « Plus nous aurons de mots dans notre langue, plus elle sera parfaite », disait déjà Ronsard en 1565 dans son Abrégé de l’art poétique français, et, même contrecarré par l’unification un peu restrictive du classicisme qui viendra après l’extraordinaire créativité du XVIe siècle, cet
impératif quantitatif est encore bien présent dans les discours contemporains. Combien de remarques, nous y reviendrons, sur la pauvreté ou
l’indigence lexicale des jeunes, dont le vocabulaire serait réduit à
quelques centaines voire parfois à quelques dizaines de mots, contre la
richesse de celui des lettrés, écrivains ou simples « honnêtes hommes »,
qui posséderaient un stock à quatre ou cinq chiffres ? Et combien de
notations et d’ouvrages sur les mots rares, précieux, obsolètes, perdus
ou inutiles 29, considérés comme un véritable patrimoine de la langue
française, à sauver, à conserver et à entretenir pour les générations
futures ?
En matière de mots comme ailleurs, il semble bien que tout ce qui est
rare soit cher, mais également que l’avoir implique l’être. Les normes
lexicales permettent en effet l’appartenance et l’exclusion : non seulement, il faut en avoir (du vocabulaire), mais il faut aussi être de ceux
qui en ont car les bons usages lexicaux construisent les identités
sociales. On entre là dans le domaine de la norme prescriptive, celle
dont le respect n’a pas forcément pour but premier de produire du
sens, mais de construire une image sociale. Nous connaissons tous ces
petits recueils construits sur le schéma « dites… ne dites pas », mais ils
ont pour nous un parfum suranné car nous pensons, à l’instar d’Alain
Rey dès 1972, que ce type de discours est dépassé et irrecevable de nos
jours :

29. Quelques exemples : le Dictionnaire des mots rares et précieux de Zylberstein (1996), le Petit
dictionnaire des mots rares de Prellier (2002), Turlupinades et tricoteries : dictionnaires des mots obsolètes
de la langue française, de Duchesne-Leguay (2004), le Dictionnaire des mots manquants de Chombart
et Gromel (2005), Cent mots à sauver de Pivot (2005) et Les mots obsolètes de Furetière dans lequel
Jean-Marc Mandosio, professeur à l’École pratique des hautes études, « relit » le célèbre dictionnaire de Furetière en cochant les mots oubliés de nos jours (2006).

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On peut déjà noter que le discours prescriptif avoué, réalisé par l’impératif (du type « Ne dites pas…, mais dites… », titre effectif d’ouvrages puristes), est en général abandonné et qu’un système de transformations lui donne les apparences d’un discours didactique,
parfois « objectif » et « neutre », ou d’un discours polémique, souvent
ironique et plaisant (1972, p. 18).

L’examen des publications des années 1980 à nos jours (petits guides
d’expression et de rédaction, ouvrages de vocabulaire)30 infirme largement cette impression : les subtils et nombreux interdits lexicaux
typiques du discours puriste y sont largement représentés, et tranquillement assumés en tant que tels par deux petits ouvrages de la collection
« Profils » aux éditions Hatier. L’un d’entre eux, Mieux rédiger de Claude
Morhange-Bégué, paru en 1995, se construit entièrement sur le système
« Ne dites pas… dites », et Les fautes de français les plus courantes du
même auteur va jusqu’à concrétiser graphiquement l’interdit en barrant d’une croix noire les formes fautives.
Il faut donc se pencher sur ce système de prescriptions et de proscriptions, véritable guide des bonnes et mauvaises manières lexicales, pour
mieux comprendre les fondements du discours normatif sur le lexique.
Mais avant cela, examinons de près la notion de richesse lexicale, qui
sert si souvent d’argument dans les jugements sur la qualité de la
langue.

6.1. La notion de richesse lexicale
Richesse lexicale, pauvreté du vocabulaire, enrichir son lexique, un vocabulaire
de quarante mots, indigence lexicale : autant d’expressions courantes qui
émaillent de jugements de valeur les discours sur la langue des jeunes,
des médias, des premiers romans, etc. En effet, on évalue souvent le
lexique de manière quantitative et la richesse lexicale est presque toujours associée à des chiffres qui disent des niveaux de vocabulaire. Ce
discours mathématique sur le vocabulaire est tenu par des locuteurs
aux positions sociales et idéologiques les plus variées, comme le montre
un reportage de Télérama intitulé « Gad Elmaleh, apôtre du bon français. On ne badine avec la langue ». Dans l’un de ses spectacles, l’humoriste défend en effet la maîtrise de la langue française, ce qui fait dire à
la journaliste Fabienne Pascaud : « Contrairement à tout possible préjugé, c‘est donc Gad Elmaleh qui convaincra un public grandissant de
jeunes (et vieux !) que mieux vaut posséder deux mille cinq cents mots
de vocabulaire que cinq cents – même rigolos, même rythmés – et qu’il
n’est de pire exclusion, que celle que provoque insidieusement le langage. Plus il s’appauvrit, moins il permet de s’exprimer, de s’expliquer.
De se comprendre » (Télérama 30.03.2005).

30. Pour des détails, voir l’étude présentée dans Paveau 2000.

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6.1.1. Les chiffres des lettres
Plus que la simple désignation d’un niveau ou d’une culture, les noms
et les chiffres de la richesse et de la pauvreté lexicale construisent une
représentation économique du vocabulaire vu comme un signe extérieur de culture. Dans presque tous les ouvrages qui portent sur le bon
français se trouvent des affirmations sur le stock lexical des locuteurs,
émises à partir d’un chiffre-seuil un peu magique au-delà et en deçà
duquel on serait lettré ou illettré, cultivé ou inculte, riche ou pauvre :
pour Gad Elmaleh, on l’a vu, c’est 2 500 mots pour les riches et 500
pour les pauvres, pour le guide Marabout du vocabulaire (Désalmand
1991), c’est 20 000 contre 1 000 31, le guide Bien rédiger chez Bordas proposant un seuil à 10 000 (Humbert, Vial 1992), les éditions Belin présentant de leur côté un ouvrage intitulé 1.000 mots pour réussir (Lebrun
1987), et le guide Savoir s’exprimer chez Retz révélant « les 250 mots à
connaître » pour maîtriser le vocabulaire « moderne » (Pesez 1999). Au
Québec, l’écrivain Georges Dor insiste sur la pauvreté du vocabulaire
des jeunes Québécois, l’estimant à 300 mots. Sans être totalement fantaisistes, ces chiffres ne correspondent guère aux réalités observées par
les chercheurs qui s’accordent sur quelques seuils intéressant directement la notion de « bon français ».
La célèbre étude menée en 1964 par Georges Gougenheim et son
équipe sur L’élaboration du français fondamental (Paris, Didier) 32 est plus
ou moins explicitement présente dans les spéculations des auteurs. Il
faut noter que ce travail est mentionné par l’essayiste Pierre Daninos,
subtil observateur des évolutions lexicales du XXe siècle, dans Sonia, les
autres et moi, où il dit accomplir « un raid de basic french », afin de contribuer « aux travaux gigantesques de ces deux professeurs de faculté qui,
à l’aide de tables de fréquence et d’appareils enregistreurs camouflés
chez les commerçants, veulent établir un dictionnaire de mille mots –
celui du français tel qu’on le parle » (1952, p. 103). Les résultats de
cette étude distinguent le « français élémentaire », qui compte environ
8 000 mots différents, et le « français fondamental de 1er degré » qui en
compte environ 1.400, les 700 les plus fréquents du français élémentaire et 700 autres disponibles ou indispensables. Mais il faut signaler
que la mesure du vocabulaire moyen d’un locuteur pose de nombreux
problèmes de saisie et que toute affirmation sur ce thème ne peut être
qu’une construction.
31. L’auteur allant jusqu’à présenter des statistiques particulièrement caricaturales du stock
lexical de la presse : « Cependant, le souci d’être compris par le plus grand nombre de lecteurs
conduit certains journaux à se contenter des quelques milliers de mots qui constituent le français
fondamental […]. Le journal Le Monde, s’adressant à un lectorat cultivé, n’écrème pas le vocabulaire et il peut constituer un bon outil de travail » (Désalmand 1991, p. 129). Le français fondamental constituant par définition le stock minimal à la communication orale, il est peu raisonnable de l’appliquer à un écrit, quelle que soit par ailleurs sa qualité.
32. Cette étude est ancienne et les chiffres évolueront peut-être dans les mesures pour la
période actuelle qui sont en cours de réalisation.

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Agnès Florin rappelle les variations vertigineuses des estimations chiffrées depuis le début du XIXe siècle : de 3 600 à 44 000 pour un enfant
de 8 ans et de 19 000 à 200 000 pour un étudiant ! (1993, p. 96).
Jacqueline Picoche estime que « 8 ou 10.000 mots sont déjà une belle
richesse » (1993, p. 11) et Nicole Gueunier pense que le vocabulaire
nécessaire à la communication courante est de 10.000 mots (1994). Les
spécialistes de l’acquisition du langage donnent des chiffres
« objectifs » intéressants concernant les jeunes enfants, qui possèdent
20 mots à 1 an et demi, plus de 100 mots à 20 mois, 300 mots à 2 ans et
1000 mots à 3 ans (Moreau, Richelle 1997). Dominique Bassano, spécialiste de l’acquisition du langage, donnent des chiffres comparables à
propos des petits Anglais : 60 mots à 16 mois, 300 mots à 2 ans, plus de
500 mots à 2 ans et demi. Les évaluations de Gad Elmaleh ou des pourfendeurs de la pauvreté lexicale des jeunes sont donc, on le voit, bien
loin des réalités linguistiques. Les enfants possèdent d’ailleurs très tôt
un stock lexical important : tous les spécialistes sont d’accord pour parler d’une « explosion lexicale » au milieu de la seconde année, où les
tout jeunes enfants peuvent acquérir entre 4 et 10 mots nouveaux par
jour ! L’acquisition du lexique suit ces étapes « explosives » jusqu’à 8 ou
10 ans environ, contrairement aux autres acquisitions, en particulier
syntaxiques, qui sont plus régulières, et donc apparemment plus lentes.
Les linguistes québécois font chorus, comme Marty Laforest :
« Comment mesure-t-on l’étendue du vocabulaire d’un individu ? […]
l’évaluation du vocabulaire repose très souvent sur un jugement qualitatif a priori des mots utilisés, au détriment d’une évaluation objective de
l’étendue du registre lexical » (1997, p. 62).

6.1.2. La culture lexicale : héritage et acculturation
Parler d’héritage et d’acculturation en matière de vocabulaire sousentend qu’il n’existe pas de véritable apprentissage dans les conceptions normatives : finalement, on n’apprend pas vraiment à bien parler,
mais on hérite cette compétence de la famille et du milieu, ou on s’acculture, c’est-à-dire qu’on apprend, non pas les savoirs lexicaux, mais les
bons usages du lexique. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron parlent d’acculturation pour désigner le fait que les aptitudes des élèves
telles qu’elles sont mesurées par l’école tiennent plus à la conformité
entre les « habitudes culturelles d’une classe » et les critères d’évaluation du système scolaire qu’à des capacités ou des dons naturels. « Pour
les fils de paysans, d’ouvriers, d’employés ou de petits commerçants,
l’acquisition de la culture scolaire est acculturation », précisent-ils
(1985, p. 37). La majeure partie des ouvrages concernant l’acquisition
du bon français illustrent bien ce phénomène, qui traitent généralement le vocabulaire sous la forme de la liste. L’héritage et l’acculturation supposent en effet qu’il existe un modèle culturel dominant
auquel se conformer, modèle constitué de savoirs lexicaux, mais aussi,
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et peut-être surtout, de tout un ensemble de modes d’accès aux
connaissances et de représentations de la culture qui sont autant de
façons légitimes de savoir.
Nos guides présentent plusieurs traits qui vont en ce sens : d’abord,
l’enrichissement lexical repose lui-même sur des acquis antérieurs, par
exemple la connaissance du latin et du grec, ce qui ne fait que reconduire la question de l’acculturation à propos de ces savoirs antérieurs.
C’est particulièrement le cas pour le guide Marabout, qui consacre
19 tests sur 63 aux langues anciennes. Ensuite, et corrélativement, l’apprentissage du vocabulaire est présenté comme une restauration des
savoirs perdus, et repose sur l’idée d’une lignée des mots à connaître et
transmettre (c’est la définition de la tradition). Cela donne, on y reviendra, des mises au point étymologiques nombreuses, particulièrement
dans le guide des éditions Le Robert-Nathan, où figurent de longues
listes d’expressions aux origines oubliées (fier comme un pou) ou d’antonomases invisibles (passages de certains noms propres dans la catégorie
des noms communs, comme diesel, doberman ou guillotine). On a là la
manifestation d’une conception à la fois mondaine et conservatrice de
la langue : mondaine parce que le savoir étymologique permet une virtuosité savante cotée sur le marché des valeurs culturelles ; conservatrice parce que la vision étymologisante du vocabulaire repose sur l’idée
que la présence du passé dans le présent est une garantie de la valeur
de ce présent. Cela s’articule, on le verra, avec une méfiance envers le
néologisme, qui fait bondir la langue vers un futur inconnu et non
contrôlable. Enfin, le mode d’apprentissage privilégié est la recherche
du « trésor » de mots à posséder, qui rejoint l’obsession du chiffre-seuil
dont nous parlions plus haut et ne laisse aucune place aux « techniques
intellectuelles », dont Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron,
notaient en 1970 qu’elles étaient particulièrement reléguées dans le système français 33. Cela explique que l’on trouve dans les petits manuels
d’enrichissement lexical surtout des exercices à trous (il faut trouver le
mot qui « convient ») et de substitutions (il faut remplacer une mauvaise formule par le « mot juste », ou donner des équivalents synonymiques, qui seront autant de mots en plus à mettre dans son panier). Il
n’y a pratiquement pas d’exercices de création, de réemploi des mots
appris, de reconnaissance des mots dans un texte. Les mises en
contexte par des références à des textes littéraires, des articles de presse
ou autres sont rarissimes et la majorité des énoncés sont fabriqués (en
tout cas non signés).

33. « […] L’institution scolaire relègue objectivement au dernier rang de sa hiérarchie l’inculcation méthodique des techniques matérielles et intellectuelles du travail intellectuel et du rapport technique à ces techniques » (p. 153, note 21). En 30 ans, les procédures d’enseignement
ont certes évolué, mais le mépris de la « technè intellectuelle » a la vie dure.

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On trouve parfois, comme dans 1 000 mots pour réussir chez Belin, une
volonté d’amener les lecteurs (ici les élèves de lycée) à un véritable
apprentissage du lexique qui ne reconduirait pas les processus d’héritage et d’acculturation. Mais la systématisation de la technique l’emporte sur l’apprentissage puisqu’un traitement caricatural par champs
lexicaux (ensemble de mots se rapportant à un même thème) reconduit finalement la pédagogie de la liste. On comprend d’ailleurs, à la
lecture d’un article écrit plus tard par l’auteure pour expliquer son projet (Lebrun, 1992), que l’ouvrage repose sur des représentations sévèrement puristes et sur une véritable idéologie de l’acculturation : on peut
y lire des expressions comme « la pauvreté de leur langage » (celui des
élèves), « lacunes insoupçonnées et inimaginables », « dégradation
générale de la langue », « degré de déficit verbal qui interdit tout progrès, toute réussite scolaire et au-delà toute réussite humaine », qui
signalent une position très normative par rapport au lexique supposé
du détenteur du bon français.

6.2. Les bonnes manières lexicales
C’est qu’en matière de lexique comme ailleurs, on se doit de respecter
les bonnes manières. Et quels meilleurs modèles que les auteurs considérés comme des piliers de la culture française ? Le petit guide de vocabulaire des éditions Le Robert-Nathan en présente une image à travers
les références données sur tel ou tel point concernant le lexique :
Horace sur la créativité lexicale, Fénelon sur le signe, Molière sur le
sens propre et figuré, Du Marsais à propos des synonymes, La Fontaine
sur les antonymes, Alphonse Allais comme humoriste détournant des
expressions figées et Pascal Quignard sur l’usage des registres de
langue. La section finale de ce guide, intitulée « Les jeux avec les
mots », mentionne François Villon, Victor Hugo, Gustave Flaubert,
Guillaume Apollinaire, Jean Giraudoux, Robert Desnos, Jacques
Prévert, le groupe de l’Oulipo, Raymond Devos et Pierre Desproges,
ainsi que trois ouvrages à la fois ludiques et pédagogiques sur les
mots du français : Le Distractionnaire de Robert Galisson, Le Petit
Fictionnaire illustré d’Alain Finkielkraut et Le dicodingue de Raoul
Lambert.
Modèles à la fois sérieux et humoristiques du savoir parler français,
tous ces auteurs ont en commun cet amour de la langue qui constitue
une des spécificités de la culture française : nulle part ailleurs en effet
ne se développe un pareil discours sur la langue, où entrent autant de
connaissances rationnelles sur le fonctionnement linguistique que de
sentiments quasi amoureux et d’émotions esthétiques sur le corps et
l’âme de la langue française. Ce mélange de savoirs et d’émotions se
fixe en particulier sur l’étymologie, la recherche du mot juste et la
conservation du mot rare.
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6.2.1. L’amour de l’étymologie
On serait presque tenté de faire de l’étymologie un sport national tellement les notations, précisions, remarques en tous genres abondent sur
ce point dès qu’il est question de la langue française. Les courriers des
lecteurs et les blogues en sont farcis, les conversations mondaines en
sont truffées et les jeux télévisés ne rechignent pas à y piocher
quelques-unes de leurs questions les plus ardues. Mais l’étymologie
n’est pas seulement un jeu de société, c’est également un véritable discours sur le sens des mots, qui fait appel à l’autorité et la vérité.
« Car enfin, pourquoi cette vertu singulière, et d’où vient cette autorité sur nous des mots primitifs ? », se demande Jean Paulhan dans La
preuve par l’étymologie, brillant petit pamphlet sans pitié pour les pratiques de ses contemporains (1988 [1953], p. 77).
Ce que les spécialistes d’argumentation appellent la preuve étymologique fait en effet partie des arguments d’autorité les plus incontestables. Comme le rappelle Francis Goyet, spécialiste de la rhétorique à la
Renaissance, « […] toute étymologie est par elle-même un argument,
de façon très évidente : nul besoin d’invoquer Aristote pour comprendre que le recours à l’étymologie est la base, le ground, du “raisonnement” plus ou moins farfelu qu’on vous présente » (1991, p. 174).
Catherine Julia, qui a étudié les manières qu’ont les locuteurs de préciser le sens des mots qu’ils emploient, abonde également dans ce sens.
Elle pense que l’étymologie est dotée d’une forte valeur argumentative
et parle à ce propos d’une « archéologie linguistique », ce qui signale
une remontée vers l’origine de la langue perçue comme un lieu de légitimité (2001, p. 154 et 161). Elle donne cet exemple tiré du Traité du
caractère d’Emmanuel Mounier : « Il est encore vrai de ces esprits
“curieux”, au vieux sens du latin curiosus, qui sont avides de connaissances menues et insignifiantes plus que de culture » (1946, p. 641). Ou
encore cet autre, pris dans la Correspondance d’Alain-Fournier, dans
lequel l’étymologie est seulement mentionnée : « Ceux qui ne le savent
pas sont des imbéciles et je les plains. Ce sont les barbares. Ce sont les
“imbéciles”, au sens latin, oui » (1914, p. 135). Elle précise très justement que l’étymologie donne une « instruction d’interprétation », et
nous ajoutons, de la bonne interprétation, car avec la référence étymologique nous sommes précisément dans la norme sémantique. Rappeler
l’origine des mots, c’est affirmer quelque chose de l’ordre de la loi (la
loi de la langue) auquel l’interlocuteur, comme tous les usagers, doit se
soumettre 34.
C’est la raison pour laquelle les notations sur le lexique dans les discours normatifs passent très souvent par la case « Étymologie ». Le

34. Sur la question de l’étymologisme comme argument autoritaire et comme appel au « prédiscours » de la langue, voir Paveau 2006, chap. 5.

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blogue des correcteurs du Monde s’en est fait une spécialité, comme le
montre la note sur l’expression avoir droit au chapitre :
Les voies du Seigneur
« Avoir droit au chapitre », expression que l’on peut lire ici ou là, est
l’altération d’« avoir voix au chapitre », qu’il est préférable d’utiliser.
Le « chapitre » était le lieu où se réunissaient les chanoines d’une
cathédrale : y avoir « voix » signifiait avoir le droit de l’ouvrir (pour
parler vulgaire). Cette expression, née dans l’Église, a fini par en sortir avec le sens plus général d’« avoir autorité pour parler ». Idem
pour « chapitrer », qui veut dire « passer un savon à quelqu’un au
sein du chapitre ». Ces deux mots, comme une infinité d’autres en
français, dérivent du latin caput capitis (« tête » et « chef »). Se faire
chapitrer, c’est donc la prise de tête (http://correcteurs.blog.
lemonde.fr, 04.02.2005).

C’est donc le retour à la source qui sert de norme lexicale, l’étymologie semblant littéralement donner le bon sens du mot. On retrouve ce
type de démarche dans bon nombre des ouvrages sur le bon français,
en particulier chez Étienne Le Gal au siècle dernier :
N’écrivez pas : Je me porte couci-couça, écrivez : Je me porte couci-couci
C’est-à-dire : ni bien ni mal, comme ci, comme ça (c’est sous l’influence de cette dernière locution qu’a été formé couci-couça).
« Ai-je pas réussi
En tout ce que j’ai dit depuis ? – Couci-couci » (Molière, L’étourdi, IV,
5)
Couci-couci vient de l’italien cosi cosi : « ainsi ainsi ». Il serait donc plus
conforme à l’étymologie d’écrire : coussi-coussi.
Aussi Scarron écrivait : « Celui (feu) qui brûla nostre Troie… n’était
qu’un feu coussi coussi » (Virgile travesti, V).
Cette locution est familière (Le Gal 1924, p. 27).

Le discours normatif remonte donc le temps et va à contre-courant
des usages établis : même en 1924, il eût sans doute été un peu étrange
d’employer couci-couci au lieu de couci-couça, mais la norme s’appuie sur
des lois qui ignorent à la fois la temporalité et les emplois concrets des
locuteurs en situation. Le même appel à l’étymologie est fait par
Étienne Le Gal pour le bon usage d’embrouillamini, argument d’ailleurs
repris par Maurice Grevisse en 1979 qui signale seulement que brouillamini est « vieilli » :
N’écrivez pas : Quel embrouillamini ! écrivez : Quel brouillamini ! ou quel
embrouillememt !
Brouillamini est déjà une corruption du génitif latin boli Armenii : « bol
d’Arménie ».
Le bol d’Arménie (bol, de bolus, lat. moy : « motte, morceau ») est une
argile ocreuse employée parfois en pharmacie. Elle venait autrefois
d’Orient, notamment d’Arménie, sous forme de petites mottes marquées d’un cachet et était fréquemment utilisée en médecine et dans
l’industrie.

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Sous l’influence de brouiller, et par fausse analogie avec ce mot,
brouillamini, qu’on écrivait anciennement brouilliamini, a signifié :
« confusion, grand désordre où l’on ne se reconnaît plus ».
Embrouillamini est de formation plus récente. Il est dérivé de embrouiller (composé lui-même de : en (lat. in) et brouiller, d’après
brouillamini). Le mot correct est embrouillement (Le Gal 1924, p. 36).

Plus proches de nous, il existe un ensemble de mots dont le bon
usage est précisé grâce à l’étymologie dans la plupart des lieux normatifs contemporains. Qu’il s’agisse des guides d’enrichissement lexical,
d’amélioration de l’expression, du courrier des lecteurs, des blogues et
sites internet, l’on mentionnera immanquablement l’étymologie pour
expliquer que pallier réclame un complément direct (« pallier un inconvénient ») et non indirect (« pallier à un inconvénient ») 35, que achalandé veut dire « bien fourni en clients » et non « en marchandises », et
que alternative désigne une paire de possibilités et non une seule 36 ;
Maurice Grevisse remarque cependant avec une décontraction bienveillante dans Le bon usage en 1965 qu’alternative « est souvent employé abusivement, même par d’excellents auteurs » (p. 16).
Certains remarqueurs modernes n’hésitent pas à en appeler à
l’Académie pour restaurer les autorités étymologiques, tel ce lecteur du
Monde qui s’offusque de la prononciation désormais dissyllabique de
arguer :
Toujours la langue française
[…] C’est le cas du verbe arguer qui, comme on devrait le savoir, se
prononce ar-gu-er, en trois syllabes, et dont la racine se retrouve dans
argument et argutie. Malheureusement, ce verbe ainsi que ses dérivés,
notamment « ils arguent » et « en arguant », prononcés sans faire
entendre le « u », sont de plus en plus employés dans l’audiovisuel,
ceci au point de supplanter complètement la forme correcte. Peutêtre l’Académie française devrait-elle, dans le respect de l’étymologie
et de l’euphonie, imposer un tréma comme dans « ciguë » pour attirer l’attention sur la prononciation de ce mot qui revient à la mode
(Le Monde, 06.03.2005, Courrier des lecteurs).

Cet amour de l’étymologie s’étend pour le défenseur du bon français
à un attachement plus général aux origines de la langue et de la
culture, déposées dans le vocabulaire français. Les savoirs issus de
l’Antiquité latine et grecque sont considérés comme indispensable à un
35. Le rappel de la structure [Pallier + COD] figure déjà dans la liste des rappels étymologiques les plus connus dressée par Jean Paulhan en 1953 : religion de religare, poète et poésie de
poiein, parole de parabole, pallier + COD de palliare, privé de privatus, barbare de barbarah. La
construction de pallier est analysée en détail au chapitre 5.
36. Les correcteurs du Monde ne manquent pas de mentionner les usages du mot : « Un des
nombreux mots formés à partir du latin alter, “un des deux”, ou “autre”. A d’abord eu le sens
d’“alternance”. Puis a pris au XVIIe siècle celui de “situation qui n’offre que deux possibilités”,
synonyme de dilemme. Le « choix cornélien » en était l’archétype. De plus en plus, il prend le sens
de « seule solution », comme en anglais, perdant ainsi sa dualité originelle. En fin de compte,
« deux alternatives », ça fait combien ? » (http://correcteurs.blog.lemonde.fr, 12.04.2005).

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bon maniement de la langue et font l’objet de remarques dont l’humour possède parfois des fondements tout à fait sérieux. Pierre
Marcelle, le facétieux chroniqueur du quotidien Libération, n’hésite pas
à faire un cours de grec à ses lecteurs au moment où la Lyonnaise
Câble, filiale de la Lyonnaise des eaux, choisit de s’appeler Noos :
Cretinus, cretinoos
Le niveau monte, en même temps que celui du prix de la flotte, car
noos est certes un substantif grec qui renvoie aux choses de l’esprit.
Même si ses promoteurs affirment d’un air pénétré qu’il signifie
intuition (qu’on traduirait mieux par pro aïsthési, en son acception de
pressentiment, mais passons). Plus rigolo : les mêmes « créatifs » intiment au client l’ordre de « prononcer Nouss ». Encore raté, ma
Lyonnaise ! En grec, noos est un mot contracté, qui se prononça
d’abord (vers sous Homère, IXe siècle avant J.-C.) avec un digamma
entre ses deux o (phonétiquement nowoss), avant de se contracter en
nous (avec un « esprit » sur le u). […] Tant d’esprit et d’intuition
méritent assurément un coup de chapeau. Mais pour le latin et le
grec, il conviendrait mieux de les enseigner dans les écoles
(Libération, « Quotidienne », 11.05.2000).

Le discours normatif sur la langue échappe largement aux clivages
idéologiques et politiques, ce petit texte de Pierre Marcelle ayant fort
bien pu se trouver dans la rubrique « Langue française » du Figaro, sous
la plume d’André Frossard par exemple. Les préoccupations culturelles
en matière de langue sont partagées par l’ensemble du groupe social, et
si les manifestations sont différentes selon les niveaux culturels et
sociaux, le fonds normatif est le même. Ce fonds est incarné par
quelques « lieux de mémoire », selon l’expression qui donne son titre à
la somme dirigée par Pierre Nora, au rang desquels… les pages roses
du Petit Larousse. C’est comme une référence culturelle commune et
presque obligatoire que ce lecteur du Monde les mentionne :
Fiat lux (Que la lumière soit)
Le lectorat du Monde ne serait-il plus ce qu’il était ? Au point de ne
plus connaître, horresco referens, les pages roses du Larousse… « Nulla
dies sine linea » : il se peut que Victor Hugo et Émile Zola, faisons
confiance à leurs spécialistes, en aient fait leur devise, comme d’ailleurs bien d’autres écrivains. Elle n’est pourtant évidemment ni de
l’un ni de l’autre. La formule, pro memoria, passée depuis belle lurette
en proverbe, est de Pline dit l’Ancien dans son Histoire naturelle – redde
Caesari… Cela date, il est vrai, d’une époque qui semble bien lointaine à nos contemporains, qui font de l’histoire un perpétuel
palimpseste. O tempora ! O mores ! (Le Monde, 04.03.2005, Courrier des
lecteurs).

D’une manière générale, l’amour des origines implique celui de
l’exactitude, et nombre de discours sont tenus sur la langue pour lui
rendre sa vérité perdue. La forme et l’origine exacte des expressions
figées est un objet de rectifications très fréquent et nous pourrions citer
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mille remarques de cette sorte. Un lecteur de Télérama estime devoir
envoyer par exemple une « précision » (titrée comme telle par la rédaction) sur l’expression Nacht und Nebel : « […] l’expression Nacht und
Nebel utilisée par les nazis ne désigne nullement “l’entreprise d’élimination des juifs dans les camps de la mort”, mais elle est une autre dénomination d’un décret signé à Berlin par le maréchal Keitel (“décret
Keitel”), qui instaurait une procédure secrète destinée à condamner et
à faire disparaître les opposants et les résistants de l’Europe occupée »
(Télérama, 19.10.2005). Le blogue des correcteurs du Monde abonde en
précisions historiques sur les formes primitives de certaines expressions
courantes :
Tirer les marrons du feu
Expression empruntée à la fable de La Fontaine « Le Singe et le
Chat ». À l’origine, on disait : tirer les marrons du feu avec la patte du
chat. Depuis, la patte a été amputée, et le sens s’est insensiblement
inversé. Dans la fable, le chat tire les marrons de la braise, et son compère le singe les croque. On voit donc qui est le bénéficiaire : ce n’est
pas celui qui se brûle (http://correcteurs.blog.lemonde.fr,
22.03.2005 dans « La confusion des sens »).

De nombreux petits ouvrages normatifs et plaisants traquent les
fausses étymologies : le Petit glossaire des curiosités et chausse-trapes du français proposé par Albert Hamon chez Hachette précise ainsi qu’un jour
ouvrable n’est pas un jour où l’on ouvre, qu’un sommier n’est pas un lieu
où faire un somme et que le quartier de la Muette n’est pas celui des
muets mais des meutes (2000, p. 29).
Pour Jean Paulhan, l’étymologie permet surtout un discours fantaisiste sur les mots : « […] s’agit-il de langage, déclare-t-il, les pires superstitions nous semblent probables. Et chacun de nous – ce n’est pas assez
dire : les meilleurs d’entre nous et les plus réfléchis – prétendent
mener des observations, et tiennent des raisonnements, dont un PeauRouge ne voudrait pas » (1953, p. 10). Il n’en reste pas moins que le
discours étymologique possède une fonction organisatrice dans la
société : il permet de construire un cadre de référence et de fonder des
savoirs partagés qui sont à la base de l’existence d’une norme lexicale.
C’est la raison pour laquelle tous les locuteurs, experts ou profanes, ont
quelque chose à en dire.

6.2.2. La tradition du mot juste
Trouvez le mot juste, remplacez par le mot juste, employez le mot juste, ayez le
souci du mot juste, employez un terme précis : autant de titres d’ouvrages ou
d’intitulés d’exercices que l’on trouve fréquemment dans les publications sur le bon français. Terme impropre, lit-on aussi dans les marges des
copies d’élèves ou d’étudiants. Il existerait donc, pour chaque pensée
ou réalité à exprimer, le mot juste, le mot propre, le mot précis ? Oui,
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répond le discours normatif qui prend sa source, entre autres, dans un
célèbre passage des Caractères de La Bruyère :
Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule
de nos pensées, il n’y en a qu’une qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant ; il est vrai néanmoins
qu’elle existe, que tout ce qui ne l’est point est faible, et ne satisfait
point un homme d’esprit qui veut se faire entendre. Un bon auteur,
et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l’expression qu’il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu’il a enfin trouvée, est
celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se
présenter d’abord et sans effort (« Des ouvrages de l’esprit », § 17,
1995 [1696], p. 129).

La tradition du mot juste est très présente dans les manuels de savoirvivre et les guides de correspondance jusqu’à nos jours. Écoutons la
célèbre Liselotte, éducatrice de plusieurs générations de Français de
l’entre-deux-guerres :
L’ignorance de notre langue est la principale source de notre mauvais style. Nous connaissons peu de mots et nous les connaissons mal,
c’est-à-dire que nous n’en pénétrons pas bien le sens, en sorte que,
ayant à exprimer une idée, nous ne trouvons pas le terme juste pour
la rendre. […] Le terme propre, celui qui correspond absolument à
l’idée, est le terme parfait ; quand nous l’avons trouvé, nous n’avons
rien de mieux à faire dans le travail du style (Liselotte 1936, p. 11).

Cette conception du mot propre ou juste est articulée sur des conceptions de la langue française qui naissent au XVIIe siècle : simplicité et
clarté sont en effet les qualités du français qui sont mises en avant par
les remarqueurs de cette époque, et qui dessinent une image encore
très présente dans les représentations contemporaines. Le mot juste est
un mot simple et clair, qui vient naturellement et sans affectation,
comme le précise le père Bouhours, auteur des Entretiens d’Ariste et
d’Eugène paru en 1671, ouvrage central dans la constitution de l’image
du français à l’époque classique. La description qu’il donne du parler
du roi Louis XIV insiste sur ces valeurs :
Ceux qui ont l’honneur de l’approcher admirent avec quelle netteté,
et avec quelle justesse il s’exprime. Cet air libre et facile dont nous avons
tant parlé entre dans tout ce qu’il dit ; tous ses termes sont propres, et
bien choisis, quoiqu’ils ne soient point recherchés ; toutes ses expressions sont simples et naturelles ; mais le tour qu’il leur donne est le plus
délicat, et le plus noble du monde (Bouhours 1671 dans Fumaroli
1998, p. 29 ; nous soulignons).

La transmission jusqu’à nos jours de cette image du mot juste défini
comme simple, naturel et précis se fait aussi à travers un débat sur la
langue qui aura lieu au siècle suivant, au moment de la Révolution française. Le thème de l’abus des mots est alors très vivement discuté, chez
Louis de Bonald en particulier : il s’agit de conserver le sens des mots
tel qu’il est enregistré dans les dictionnaires, et d’éviter les transforma217

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tions néologiques et autres qui constituent « la nomenclature barbare
et ridicule des mots de la langue révolutionnaire » (Bonald cité par
Ricken 1982, p. 41). Il s’agit à l’époque d’une position contrerévolutionnaire, qui défend la fixité du vocabulaire comme garantie de
la stabilité sociale, mais cette position conservatrice, qui n’a évidemment plus les mêmes enjeux, est présente de nos jours dans les discours
sur la langue : conserver aux mots leur forme et leur sens, ainsi que leur
adéquation à la pensée, c’est maintenir la justesse, la clarté et la simplicité du français.
Pour toutes les raisons précédentes, le mot juste est par définition
unique, correspondant à une économie de la langue qui fait de la brièveté une nécessité impérieuse. À Ariste qui déplore qu’on ait « retranché de notre langue une infinité de mots, et de phrases », Eugène
répond que « c’est par ce retranchement qu’on l’a perfectionnée »
(Bouhours 1671 dans Fumaroli 1998, p. 23).
Cela explique que les guides contemporains d’enrichissement lexical
et d’amélioration de l’expression pratiquent assidûment ce que nous
appelons la réduction lexicale. Ainsi, dans Mieux rédiger de Claude
Morhange-Bégué chez Hatier, trouve-t-on un exercice consistant à « éviter l’accumulation des substantifs et employer un verbe » : il a des dons
de sportif est ainsi transformé en il est doué pour le sport et fais-tu la culture
et la taille des rosiers ? devient cultives-tu et tailles-tu les rosiers ? Le guide
Bordas préconise d’éviter « les périphrases lourdes, oiseuses, sirupeuses. Ex : L’année de la Déclaration des droits de l’homme (pour
1789) ». Le Vocabulaire français chez Duculot considère quant à lui « que
les mots-outils comme les prépositions et surtout les conjonctions de
subordination encombrent le style » (p. 252) et propose donc des exercices consistant à remplacer des propositions subordonnées relatives
par des noms et des adjectifs, et des propositions subordonnées
conjonctives par des noms ou des groupes nominaux.
Quelles sont les représentations sous-jacentes à ce type de manipulation linguistique ? Nous répondrons en détail à cette question dans le
chapitre 7 sur le bon style, mais nous pouvons préciser ici que, conformément à l’esthétique économique ou l’économie esthétique du classicisme, le mot unique est considéré comme meilleur que l’expression ou
le groupe de mots parce qu’il obéit au principe de la brièveté. Nous
avons bien parlé d’économie et d’esthétique, et non de linguistique ou
de grammaire, parce qu’il faut bien constater que ce type de prescription témoigne d’une réduction des structures de la langue à leur mode
esthétique d’expression : nulle réflexion en effet sur l’expression de la
pensée par la langue, mais une concentration des commentaires sur…
l’expression de l’expression. On peut alors légitimement se demander
pourquoi la langue permet les propositions subordonnées si elles doivent faire l’objet de réductions si drastiques. Nous reviendrons largement sur ce problème quand nous exposerons les « mauvaises manières
lexicales », mais nous pouvons dès maintenant signaler que cette posi218

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tion témoigne parfaitement, sur cette question du mot juste en tout cas,
de la nature éminemment sociale du discours normatif sur le bon français : la subjectivité esthétique remplace la réflexion linguistique.

6.2.3. Les mots précieux : tout ce qui est rare est cher
Le regard esthétique sur la langue implique une catégorisation des
mots : les jolis mots, les mots laids ; les mots qu’on aime, les mots qu’on
déteste ; les mots qu’on soigne, les mots qu’on délaisse. Sont alors valorisés les mots rares, quelle que soit l’origine de leur rareté (mots
savants, mots désuets, mots châtiés).
– Le marché des biens lexicaux
La catégorie du mot rare est à la fois objective, puisque « rare », au sens
quantitatif, est une des notations conventionnelles des dictionnaires, et
subjective car elle implique une valeur du mot. Dans les deux cas elle
constitue un véritable indicateur social et culturel, en même temps
qu’une sorte de sésame permettant d’appartenir à la communauté des
« amateurs de beau langage », selon l’expression de Paul Désalmand
dans le guide Marabout. En termes plus sociologiques, on parlera de la
détention du « corps de savoirs, de savoir-faire et surtout de savoir-dire
qui constitue le patrimoine des classes cultivées » (Bourdieu, Passeron,
1985, p. 36). Ce patrimoine est bien visible dans les ouvrages sur le bon
français, en particulier à travers des phrases constituées uniquement de
ces mots légitimes qui signalent le locuteur cultivé, doté de maîtrise et
d’aisance dans le maniement du français. Paul Désalmand propose un
énoncé où se déploient quelques obsessions lexicales bien connues :
« Je fus reçu par un vieillard ingambe qui se trouvait en proie à une
grande alacrité. Il m’expliqua non sans aménité et compendieusement
qu’il n’y avait pas de solution de continuité entre son projet et le mien »
(1991, p. 20). En effet ingambe et compendieusement font partie des mots
les plus souvent commentés dans les guides normatifs, comme en
témoigne le Écrivez… n’écrivez pas d’Étienne Le Gal en 1924 :
N’écrivez pas : Il s’est expliqué compendieusement. Écrivez : Il s’est expliqué
de façon sommaire, en peu de mots
Compendieusement est dérivé de compendieux, latin compendiosus, abrégé,
du lat. scol. compendium, proprement : économie, et, par métaphore,
abrègement.
Compendieusement signifie donc : en abrégeant, en peu de mots.
Ce mot, admis par l’Académie en 1878, est souvent confondu avec les
mots : sans rien omettre, tout au long, copieusement. C’est un contresens.
« Jésus-Christ parla par figures car icelle manière est plus compendieuse » Christine de Pisan (Hist. de Charles V, V, III, 68) – (Le Gal
1924, p. 22-23)

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Dans l’éditorial du magazine Lire consacré à l’entreprise de sauvetage
des mots par Bernard Pivot (mars 2004), François Busnel se livre au
même exercice en fabriquant la phrase suivante, dont on remarquera
les connotations égrillardes, qui participent souvent de l’attitude esthétique envers la langue : « Le clampin peccamineux étala derechef ses
génitoires devant la péronnelle babillarde qui se sentit une âme de
gourgandine ».
Ce faisant, Paul Désalmand et François Busnel adoptent précisément
une posture puriste, comme le précise François Méchoulan dans la préface de Écrire au XVIIe siècle, recueil sur les arts poétiques au XVIIe siècle :
« Le purisme participe d’une économie politique de la langue où la
valeur est déterminée par la rareté. L’enjeu n’est pas simplement linguistique, il concerne l’ensemble de la communication […] » (Mortgat,
Méchoulan 1992, p. 15). Il explique plus loin que « la tâche de produire […] le sens des signes de la nature et de la société » descend du
Ciel sur la Terre et que Malherbe et son école répondent justement à ce
nouveau programme : élaborer « des modes de détermination du sens à
partir d’une économie de la rareté », au moyen de la raison humaine
(Ibid, p. 16). Mais l’économie de la rareté participe également de l’élaboration et de la conservation du principe de distinction sociale, dont
Danielle Trudeau explique les origines sociales au XVIIe siècle, en s’inspirant de la notion d’habitus proposée par Pierre Bourdieu. Elle
explique en effet qu’il existe « des habitus linguistiques dont les stratégies consistent à neutraliser les différences sociales entre les partenaires
dans le but d’établir des relations égalitaires » (Trudeau 1992, p. 189,
note 19). Dans la société d’Ancien Régime, des stratégies de ce type
lient la noblesse provinciale et le peuple (le partage du patois par
exemple). Le rôle de Malherbe, Vaugelas et plusieurs remarqueurs du
XVIIe siècle consiste à introduire « un principe de la distinction [déterminant] ainsi que des stratégies de séparation (et non plus de réunion)
des classes supérieures et des groupes sociaux inférieurs » (Ibid.). Mais
c’est évidemment sous la plume de Pierre Bourdieu et Jean-Claude
Passeron que nous trouvons la description sociologique la plus fine de
la recherche de la rareté en matière lexicale :
Ainsi l’évitement de l’expression usuelle et la recherche du tour rare,
caractéristiques du rapport au langage que les professionnels de
l’écriture et de la différence par l’écriture entretiennent avec le langage, ne sont que la forme limite de la disposition littéraire à l’égard
du langage qui est propre aux classes privilégiées, portées à faire du
langage utilisé et de la manière de l’utiliser l’instrument d’une exclusion du vulgaire où s’affirme leur distinction (Bourdieu, Passeron
1970 p. 147).

Il faut cependant souligner que cette posture qui privilégie la distinction au risque de l’exclusion, héritée du siècle classique, constitue une
rupture par rapport au XVIe siècle. Parmi les cibles privilégiées de
Geoffroy Tory dans son célèbre Champ Fleury paru en 1529, se trouvent
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« les “jargonneurs” et autres “novateurs” […], les écrivains qui ne craignent pas de s’identifier aux criminels en utilisant un vocabulaire
inconnu de la foule » (Trudeau 1992, p. 24). On sait que c’est surtout
François Villon qui est visé à l’époque, le marché des biens lexicaux lui
étant, de nos jours, beaucoup plus favorable. Le purisme est donc,
comme toutes les attitudes par rapport à la langue, fortement dépendant d’un contexte historique et social, il ne s’agit pas d’une position
éternelle que justifierait la langue elle-même.
En attendant un éventuel renversement de la table des valeurs lexicales en France, le mot rare continue d’être bien coté sur le marché des
biens lexicaux. En témoignent les dictionnaires qui fleurissent chez les
éditeurs, petits et grands. Celui de Thierry Prellier, intitulé Petit dictionnaire de mots rares, est présenté comme une collection, comme un trésor
de mots français décrits comme des fleurs :
Un mot, c’est une fleur. L’herbier vous donne sa description et la
glose de son sens. Mais la rencontre de la plante parmi son paysage,
dans l’entourage, le biotope qui lui est familier font, plus souvent,
que toutes les plantes botaniques du monde. Elle donne au végétal
inconnu une réalité, une présence, une évidence !… […] faites donc
des bouquets de mots peu entendus, d’adjectifs rares, de noms lus
pour la première fois, de verbes inusités. Plus on les emploiera, plus
on les cueillera et recueillera, plus on les offrira, et plus ils auront de
vie, de sens et de raisons d’être (Prellier 2000, p. 8-9).

Dans ce dictionnaire se trouvent rassemblés, de manière assez banale
et prévisible, des mots spécialisés (distique, enthymème et métathèse, bien
connus des littéraires et des linguistes), des mots familiers ou argotiques (entôlage, jaboter, ribouler) et une certaine quantité de mots à
connotation sexuelle ou scatologique, fût-ce par l’intermédiaire de la
médecine ou de la physiologie (crottier, flatueux, miction, proctologue, sexcapade), bref les prototypes des mots qui ont en général les faveurs des
amateurs mondains. Il est remarquable que la collection, dont l’auteur
se dit avec une certaine lucidité être devenu « prisonnier », soit tirée
d’une dizaine de romans dont la moitié en traduction (Eco, Forester,
Nabokov), ce qui restreint significativement l’empan de langue concernée : de la littérature, et de traducteur. L’image de la langue est donc
considérablement biaisée, et l’on peut dire que ce dictionnaire constitue un artefact bien loin des réalités linguistiques françaises.
Mais le mot savant est toujours très prisé, comme en témoigne cette
lettre d’un lecteur cultivé du Monde sur la critique du film Le parfum de
la dame en noir :
Parfum de magie
D’une part, vous faites référence au « magicien escapiste Robert
Houdin » alors que cette discipline de la magie est qualifiée d’« escapologie », et ses pratiquants sont donc des escapologistes et non des
« escapistes » (Le Monde, 22.09.2005, courrier des lecteurs).

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Et cette publicité dans la presse écrite, en utilisant les noms réputés
complexes et parfois incompréhensibles des collectionneurs pour
construire une antithèse frappante avec un mot plus familier, joue également sur cette valeur du mot spécialisé :
Un cucurbitaciste collectionne les étiquettes de melon.
Un molubdoténophile collectionne les taille-crayons.
Un pigeon collectionne les grosses factures (Publicité Club internet,
novembre 2005).

Il est cependant des auteurs qui se moquent de cette valorisation du
mot rare, et on les trouve dans le genre du « dictionnaire de critique
ironique », reposant paradoxalement sur une dénonciation plaisante
du snobisme puriste qu’ils visent tout en même temps à entretenir et
conserver. Ainsi peut-on lire chez Alain Schifres une description amusante du stock lexical du parfait mondain :
Pour montrer à table qu’on pense entre les repas.
Savoir les expressions mise en abyme et construction spéculaire. Dénoncer
le spectacle (au sens de spectacle, non de spectacle). Prononcer les
mots altérité, anomie, aporie, atticisme, épistémé, éponyme, iconique, immarcescible, instrumentalisé, matité, mnésique, mucilagineux (si l’on dîne chinois), palimpseste, paradigme, psyché, rédimer, scholie, sémiotique et vulgate.
Mangez bien (Schifres 1998, p. 22).

Il préconise plus loin de connaître le mot boustrophédon : « Mot à
savoir. Dire qu’il s’agit d’écrire comme on laboure un champ. On ne
passe point pour pédant : cela amuse » (Schifres 1998, p. 55).
Alain Schifres souligne ainsi de manière humoristique l’aspect artificiel de la langue telle qu’elle est représentée à travers la valorisation du
mot rare : une langue imaginaire, non fonctionnelle, dont les fonctions
sont esthétique et sociale, mais qui ne permet guère la communication
et l’interprétation du monde.
– Sauver les mots
Il est cependant des entreprises beaucoup plus sérieuses qui visent à
conserver et même à sauver les mots rares et chers, quitte à les faire
adopter. C’est le cas de Bernard Pivot dans son ouvrage 100 mots à sauver, auquel le magazine Lire consacre un dossier de plus de 20 pages
dans son numéro de mars 2004. Il s’agit de sauver les mots marqués
« vieilli » ou sortis des dictionnaires, au nom d’une « nouvelle discipline » selon l’éditorialiste François Busnel : l’« écologie des mots » qui
permettrait à Bernard Pivot de rejoindre Claude Hagège et Jacqueline
de Romilly au panthéon des sauveteurs de langue. Le ton est dramatique, et à lire François Busnel, on croirait sérieusement que le français
est menacé de disparition immédiate :
Sortir un mot de l’édition populaire d’un dictionnaire n’est pas un
acte anodin ; c’est, à chaque fois, enfermer un peu plus la langue
dans une cage, la réduire au strict nécessaire. On ne peut feindre de

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l’ignorer. Il est bien loin, le temps où l’on pouvait, avec Cyrano, mourir pour une virgule. […]
Entendons-nous bien : qu’un vocabulaire nouveau fasse son apparition est une excellente chose ; mais on doit pouvoir, dans une société
ouverte, accepter les Modernes tout en tolérant les Anciens. Il y a la
règle et l’usage, certes, mais aussi le plaisir : celui d’aimer les mots les
moins passe-partout, de les marier, de les conjuguer. De vivre avec
eux, en somme. Les mots rares sont nécessaires ; un lexique indigent
précipiterait notre ruine (Lire, mars 2004, p. 7).

Pour conjurer les effets de ce « crime de lèse-lexique » (c’est ainsi
qu’est qualifié le fait de sortir un mot du dictionnaire), on propose des
mots rares à l’adoption, au nom d’un anthropomorphisme typique de
la posture esthétique, et que nous avions déjà souligné chez Erik
Orsenna. Ainsi s’esbigner, barguigner, carabistouille, bailler, billevesée, convoluter, jocrisse, hommasse, gourgandine et lupanar cherchent-ils des parents
adoptifs, afin que ne disparaissent ni les mots ni les valeurs qu’ils charrient, quelles qu’elles soient (les trois derniers étant particulièrement
chargés sur le plan idéologique). Effet de contagion ou tradition française déjà bien implantée, on trouvera sur l’internet quelques sites
visant également à conserver les mots rares. « Le mot du jour »
(http://lemotdujour.over-blog.com) propose ainsi d’envoyer à ses
abonnés un mot par jour et constitue par là une sorte de banque dont
voici deux échantillons :
Les mots en A :
Abstrus ; Acculer ; acrimonie ; Admonition ; Adobe ; Affidé ; Agape ; agreste ;
Ahaner ; airain ; alacrité ; Albâtre ; Alcôve ; Algarade ; Alliciant ; Allogène ;
Anagyre ; Anastylose ; Antimoine ; Aphérèse (et apocope) ; Aphorisme ; apocatastase ; Apologie ; Apocope (et aphérèse) ; aporie ; Aptère ; arcane ; Arroi ;
Arsenal ; Ascétisme ; ataraxie ; athanée ; athénée ; Avanie
Les mots en S :
Sabir ; Sadisme ; Santon, santonne ; Sarisse ; Scabreux ; Schibboleth ; Scories ;
Scrofule ; Séide ; Sémaphore ; Sibylle ; Sicaire ; Sigisbée ; Simiesque ; Simonie ;
Socque ; Solécisme ; Solipsisme ; Sonate ; Sororal ; Spiciforme ; Spicilège ;
Stannifère ; Stipendié ; Stuporeux ; Stylite ; Sublimation ; Subroger ;
Surérogatoire ; Surir ; Surseoir ; Sybarite ; Sylvain ; Symposium ;
Synallagmatique ; Synoptique (et panoptique)

On constate que figurent dans ces listes des mots déjà repérés auparavant dans le stock des différents essayistes mentionnés (par exemple
alacrité) et qu’il existe donc une norme de la rareté, ce qui est un des
paradoxes constituants de la posture puriste et normative. En effet, il y
a rare et rare, pourrait-on dire, et la rareté excessive ou la « mauvaise »
rareté est aussi condamnable que la banalité la plus éculée. Un commentaire du guide d’expression des éditions Retz est particulièrement
éclairant à cet égard :
Il n’est pas nécessaire, comme certains auteurs contemporains le
croient, d’être obscur pour paraître profond, ni de rechercher l’équi-

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valent rare pour avoir l’air savant. Une pensée, un style clairs se doivent d’éviter impropriétés et néologismes à la mode quand ces mots
ont leurs équivalents corrects. Cela ne signifie pas qu’il faut avoir
peur de s’écarter des lieux communs et de leur « aveuglante » clarté.
La banalité n’est pas la clarté, tout au contraire : à force de répéter
des phrases toutes faites, nous ne voyons plus le sens de nos propos
[…]. Un objectif fondamental : être compris » (Pesez 1999, p. 109).

Nous comprenons alors que la prescription de rareté et d’originalité
n’est en aucun cas une autorisation à s’écarter de la norme : c’est d’une
rareté et d’une originalité normatives qu’il s’agit puisque « […] le
terme extraordinaire révèle souvent une indigence intellectuelle »
(Pesez 1999, p. 111). L’originalité de l’expression doit donc maintenir
le souci de la compréhension et du maintien du consensus communicationnel. Paradoxe difficile à tenir cependant, tant les ouvrages examinés contiennent de mots à la fréquence tellement basse qu’il peuvent
sembler improbables ; les listes mentionnées plus haut contiennent
d’ailleurs des hapax, c’est-à-dire des mots qui ne sont utilisés qu’une
fois, le plus souvent en contexte littéraire, comme c’est le cas pour le
mot-valise sexcapade relevé dans Lolita de Vladimir Nabokov. L’art du
mot-valise est particulièrement sophistiqué chez les amoureux du français et le recueil de mots fabriqués selon ce principe est presque une
tradition française : que l’on pense par exemple au Petit fictionnaire illustré d’Alain Finkielkraut (1981) ou au recueil Le pornithorynque est un salopare d’Alain Créhange (2004).
Effectivement, si les mots rares sont à ce point valorisés, alors autant
les inventer, comme le font plaisamment Hector Chombart et Valéry
Gromel dans leur Dictionnaire des mots manquants. On s’amuse ainsi à
apprendre qu’un frispoulet est un « fantôme goguenard qui amuse les
enfants », que gasseoir signifie « se conduire comme un citouve »,
qu’une Pastagore est une « fleur dont on n’a conservé que la tige », que
la crémelle est une « préparation à base de chien » et que le
combaluze désigne le « vertige des mineurs de fond ». Un pas supplémentaire est franchi grâce aux dictionnaires « des mots qui n’existent
pas » comme le Baleinié autrement baptisé Dictionnaire des tracas par
Christine Murillo, Jean-Claude Leguay et Grégoire Oestermann (2003,
deux tomes supplémentaires publiés en 2005 et 2007), qui propose
144 néologismes euphoniques ou cacophoniques pour répertorier les
désagréments « innommés » qui embarrassent la vie : ainsi appelle-t-on
pégaudie une attente musicale téléphonique ou beccari une accélération
cardiaque lors d’un contrôle de police alors qu’on n’a rien à se reprocher ; çon désigne un premier appel trop timide pour être entendu du
garçon de café, çonçon un deuxième appel bien timbré sans plus d’effet
sur la garçon et çonçonçon une formule de politesse hurlée pour pouvoir
enfin passer commande (Le baleinié 2, p. 35 ; voir également les exemples évoqués au chapitre 2). De son côté Jean-Loup Chiflet, dans son
ouvrage Le mokimanké, appelle garamnésie une impossibilité de se souve224

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nir de l’endroit où l’on a garé sa voiture la veille au soir, tard (Chiflet
2003, p. 70).

6.3. Les mauvaises manières lexicales
Les bonnes manières s’accompagnant toujours de leur symétrique,
nous nous penchons maintenant sur les mauvaises manières lexicales,
c’est-à-dire sur tout ce qu’il ne faudrait ni faire ni dire en matière de
vocabulaire pour être un bon locuteur.
Il existe en effet dans la norme contemporaine un certain nombre de
mots proscrits ou déconseillés qui constituent une liste étonnamment
semblable à celle qui organise la norme lexicale au XVIIe siècle, en particulier sous la plume de Malherbe. Se sont transmis en effet, sans doute
par l’intermédiaire d’ouvrages comme les dictionnaires de difficultés
du français (par exemple celui de Joseph Hanse et Daniel Blampain,
2000) des interdits sur les « mots à la mode », les « mots nouveaux », les
archaïsmes, les régionalismes 37, les mots étrangers (en particulier l’anglais), les mots familiers, les « mots longs », les « mots passe-partout »,
les mots « vagues et imprécis ». Autant de catégories spontanément
constituées sur des critères intuitifs, en grande partie esthétiques, mais
qui recouvrent des réalités linguistiques précises : le mot « vague et
imprécis » recouvre souvent des phénomènes de polysémie, le mot
« long ou lourd » entre dans une critérisation esthétique dont on peut
retracer les linéaments historiques, les mots nouveaux ou à la mode
relèvent de la néologie et les mots étrangers de l’emprunt lexical.

6.3.1. Trop de sens nuit : l’horreur polysémique
« Le mot problème est vague et trop souvent utilisé. Il est nécessaire de le
remplacer par un terme plus précis », peut-on lire dans le petit guide
de vocabulaire chez Hatier (Bédrane 1995, p. 16). Cette remarque est
emblématique du discours sur l’imprécision que l’on trouve dans l’ensemble des ouvrages normatifs sur le français, et s’inspire directement
de l’idéologie du mot juste chez La Bruyère.
– Les mots « passe-partout »
Ce discours concerne certains noms comme problème ou chose, mais surtout des verbes fréquemment appelés « passe-partout », qui font l’objet
d’une procédure d’élimination (« éliminez les verbes passe-partout »
est un intitulé d’exercice que l’on trouve dans de nombreux guides
d’expression). C’est le manuel belge (Thiry et al. 1999) qui en donne la
37. L’évitement des régionalismes, susceptibles de brouiller la communication, se retrouve
jusqu’au début de notre siècle, comme en témoigne ce conseil du Guide du nouveau savoir-vivre :
« […] il faut éviter les expressions et le vocabulaire régional ou local, que seuls les gens originaires de cette région pourraient comprendre » (Cechman 2004, p. 198). Nous revenons sur
cette question dans le chapitre 7 sur le bon style.

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liste la plus complète : il y a, il se trouve, avoir, faire, faire + infinitif, mettre,
voir, dire, donner, prendre. De nombreux exercices sont alors destinés à les
remplacer pour plusieurs raisons. Tout d’abord ils sont « imprécis » ou
« trop généraux », comme le signale le manuel d’expression des éditions Retz :
La langue parlée nous habitue trop souvent à utiliser des termes
« omnibus » ou « passe-partout » qui enlèvent toute précision au style.
La facilité, la loi du moindre effort nous font ainsi employer il y a,
exister, se trouver, mettre, faire, prendre, aller, etc., quand un verbe précis
peut enrichir considérablement notre phrase (Pesez 1999, p. 111).

Ensuite, ils manquent d’« expressivité » selon plusieurs ouvrages, et
enfin ils « ne viennent que trop spontanément sous la plume »
(Humbert, Vial 1996, p. 36). Ces trois caractéristiques, imprécision,
inexpressivité et spontanéité, constitueraient presque une définition
spontanée du mot polysémique : imprécis parce que trop disponible,
inexpressif parce que légèrement vidé de son sens (pour la lexicologue
Jacqueline Picoche, l’évidement sémantique est une des marques de la
polysémie) et spontané parce que fréquent.
Il se trouve en effet que ces mots sont parmi les plus fréquents de la
langue française. Les verbes passe-partout les plus souvent mentionnés
dans les ouvrages normatifs figurent dans la liste des 20 verbes les plus
fréquents en français (voir Meleuc 1999, p. 62). Cela n’a rien d’étonnant puisque, comme le souligne Jacqueline Picoche (1993, p. 11), il
existe un lien entre fréquence et polysémie. C’est cette fréquence qui
contribue sans doute à leur dévalorisation dans la perspective normative qui promeut plutôt, comme on l’a vu, les mots rares donc chers, le
mot fréquent étant du côté de la pauvreté. Comme le souligne Jean
Hennebert dans son guide pratique de bon usage, « à un certain degré
de fréquence ou de saturation, les mots et les tours qui ne sont pas pleinement reçus avilissent le langage » (1968, p. 13) 38. C’est la raison pour
laquelle la polysémie est condamnée par le discours normatif car elle
est traduite en termes d’imprécision.
La recherche du « mot précis », avatar du « mot juste », qui écarte la
polysémie, repose également sur la croyance en l’univocité du rapport
entre la langue et le monde : un mot pour une chose et vice versa. Le
linguiste Paul Siblot explique les origines de cette conception, en rappelant que cette croyance ancienne sur le modèle de la langue adamique 39 est largement relayée par toute une tradition saussurienne et

38. Sa liste de mots passe-partout comporte des mots dont la très haute fréquence est parfois
contestable, et constitue donc une contrainte forte dans le choix des mots pour le locuteur : comporter, contrôler, conversation, départ, doter, impressionner, inciter, indiquer, majeur et mineur, permettre, possibilité, prévoir, réaliser, rencontre, type, valable.
39. La donation des noms aux animaux par Adam est avec la tour de Babel l’un des grands
mythes de l’origine des langues : « L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du
ciel et à toutes les bêtes sauvages […] » (Genèse, 2.20).

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post-saussurienne (les linguistes Darmesteter, Gilliéron, Ullmann, qui
défendent, sous des formes et des théories différentes, un rapport de
type univoque entre le signe et le référent) qui voit la polysémie comme
une déviation, voire une pathologie : « Envisagé le plus souvent comme
altération, déformation, dénaturation d’un sens originel, le polysème
est, au sens fort, un mot déplacé » (Siblot 1996, p. 42-43). Les ouvrages
normatifs reconduisent cette perspective puisque la polysémie, quand
elle est mentionnée, est toujours abordée comme un obstacle au bon
fonctionnement de la communication, un problème à résoudre (pouvant faire l’objet d’un chapitre entier, comme dans le guide Marabout
qui propose le test « Rue des polysèmes », p. 146), et non une propriété
ordinaire du lexique. Ces ouvrages tentent en effet de
réduire ou même d’éliminer la polysémie dans la langue, alors qu’il
s’agit d’une activité propre à l’échange verbal (calculs interprétatifs du
locuteur, contextualisation, travail de désambiguïsation du récepteur).
Charles Bally souligne cette propriété de la langue dès 1930 :
Le français donne la préférence aux mots simples ; il forme difficilement des composés (je ne parle pas des mots savants du type aviculture, hydrographie, etc.). Il s’ensuit qu’en moyenne un mot simple
français est chargé de sens beaucoup plus nombreux qu’un mot simple allemand ou anglais. […] La conséquence est que chaque emploi
particulier des mots doit être précisé par le contexte, au sein même
du discours, et l’on comprend l’effort d’attention qu’exige ce travail
de combinaison, que l’on nomme généralement souci de la propriété
des termes […] (Bally 1930, p. 21).

Le discours sur le mot passe-partout est donc un très bon indicateur
idéologique : à travers lui, ce sont la polysémie et la haute fréquence
qui sont rejetées, l’une s’articulant sur l’autre et vice versa. L’idée dominante dans le sens commun est que le polysème, mot fréquent, est
facile et pauvre. Les travaux des lexicologues et des sémanticiens montrent le contraire : la résolution de la polysémie, pour peu qu’on veuille
bien rendre au vocabulaire ce qui lui appartient, c’est-à-dire sa capacité
à parler du monde au sein d’un contexte discursif, est une négociation
du sens cognitivement complexe ; et le fait qu’un mot puisse avoir plusieurs sens est plutôt un signe de richesse lexicale, pour peu que l’on
considère la notion de richesse en termes de contenu de sens et pas
seulement de formes et de fréquences.
– L’abus des mots
Une forme particulière de polysémie omniprésente dans les ouvrages
sur le bon français est formulée dans la notion d’« abus des mots », qui
recouvre autant leur usage que leur sens : « les sens abusifs », peut-on
lire dans le sommaire d’un des guides des éditions Hatier ; « usage abusif », rencontre-t-on régulièrement sous la plume des essayistes et des
locuteurs attentifs à leur langue. C’est que « l’abus des mots qui nous
trompent sur les choses », selon l’expression d’Urbain Domergue dans
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le Journal de la langue française en novembre 1791 (cité dans Ricken
1982, p. 29), est un thème très ancien, largement exploité au XVIIIe siècle comme nous l’avons vu plus haut 40, et qui court dans les idées sur la
langue française jusqu’à l’époque contemporaine. Il est lié à la polysémie, car utiliser un mot en l’appliquant à une réalité inédite en accroît
de fait la polysémie. Mais cet accroissement est refusé par le discours
normatif qui y voit un danger : l’établissement d’un lien inédit entre un
mot et une chose, inédit car non « autorisé » par la norme sociale et
lexicale, dérange et menace même l’ordre établi des rapports entre les
mots et les choses. C’est particulièrement visible dans une notation
d’Étienne Le Gal qui stigmatise la fuite hors du domaine bien circonscrit du lexique juridique du verbe clôturer nommant « sans autorisation » des achèvements divers et variés :
N’écrivez pas : On a clôturé le débat. Écrivez : On a mis fin au débat, On a
tranché le débat
Clôturer, du latin claudere, clausum, signifie : faire une clôture,
entourer de haies, de murs, de palissades. Il traduit l’idée générale de
fermeture, d’enclos. C’est le langage juridique et parlementaire qui a
le plus contribué à répandre – par analogie et abusivement – cette
expression lourde et impropre : clôturer un débat, et les expressions
du même genre : la clôture d’une discussion, d’un scrutin, d’une
séance, d’un inventaire (Le Gal 1924, p. 22).

Le débat sur les risques des mots est en effet l’une des constantes du
discours normatif sur la langue : les mots peuvent trahir les choses,
nous en donner une vision déformée, car la langue, impuissante à dire
exactement la vérité du monde, conserve malheureusement les opinions erronées. C’est exactement cette idée que défend un lecteur du
Monde dans une remarque sur le mot chaotique : « J’ai souvent été irrité
par l’usage abusif du mot “chaotique” dans les médias. Le chaos, ce
n’est pas rien, tout de même » (Le Monde, 08.04.2005, Courrier des lecteurs, « Les mots de la communication »). « Le chaos, ce n’est pas
rien » : formulation spontanée de la nécessité d’accorder l’importance
des mots à celle des choses et de ne pas vider l’univers de sa gravité.
Cette méfiance envers les mots et leurs abus peut aller jusqu’à l’établissement d’une « liste noire », véritable concrétisation des interdits lexicaux. Dans un article des Échos, on trouve ainsi la description détaillée
d’un dispositif de proscription lexicale mis en place par une revue
consacrée aux annonces immobilières :
Les petites annonces immobilières sont surtout éloquentes pour ce
qu’elles ne disent pas. […] pas facile donc de décrypter les annonces
lorsqu’elles sont trop imprécises par rapport au bien lui-même. Mais
dans tous les cas, l’alerte doit être de mise lorsque figurent ces mots

40. Il concerne des mots comme société, démocratie, anarchie, aristocratie, oligarchie, roi, tyran
(Ricken 1982, p. 31).

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qui tuent : rare, coup de cœur, charme. Là, il y a sûrement un handicap à
masquer […]. Il convient aussi de se méfier du dictionnaire des synonymes employé par bon nombre de professionnels de l’immobilier.
Ainsi « calme » signifie en général « déprimant ». […] À bannir aussi
l’expression « très bonne exposition » car elle ne veut rien dire. […]
Ces mots se sont tellement vidés de leur sens que la revue « De
Particulier à Particulier » a décidé de les bannir des 220.000
annonces publiées chaque semaine. Ils figurent sur une liste noire de
56 mots, à côté de « idéal, rare, charme, coquet, exceptionnel » (Les
Échos, 25.03.2005, Élisabeth Lelogeais, « Les PA pas à pas »).

Dans ce commentaire, c’est la perte du sens qui est alléguée pour justifier l’interdit de certains mots, mais le plus souvent, dans les dis-cours
normatifs, se pose la question de l’extension de sens, qui est également
une forme de polysémie.
– Les extensions de sens
Le phénomène de l’extension de sens, qui est pourtant l’un des grands
processus gouvernant l’évolution des mots, est mal perçu par le normativiste ou le puriste car il semble remettre en question le « vrai » sens
des mots (en termes linguistiques, leur supposée monosémie et le rapport univoque entre la langue et le monde). L’extension est toujours
marquée d’un trait négatif, par exemple la familiarité pour Étienne Le
Gal :
L’Académie a admis abîmer dans ce sens de gâter qu’on lui donne
aujourd’hui couramment. Mais il n’a ce sens que par extension, et il
ne doit l’avoir que familièrement. Abîme garde toute sa signification
de grande profondeur, et c’est en ce sens qu’il doit être employé dans
le style soutenu (Le Gal 1924, p. 2).

Trait que l’on retrouve mot pour mot dans les manuels contemporains, comme en témoignent ces extraits de Trouvez le mot juste chez
Hatier en 1995, sous la rubrique « Glissements de sens à éviter »:
– Catastrophique : qui offre vraiment les caractères d’une catastrophe.
N.B. : employé par exagération, l’adjectif appartient à la langue familière : une intervention catastrophique de ce député (p. 27).
– Fracassant : qui fait un grand bruit : une fracassante chute de pierres.
L’emploi nouveau au figuré est plutôt familier, mais fait image. Après
les fracassantes déclarations de la presse, impossible de temporiser (p. 29).
– Impensable : qui ne peut être pleinement saisi par la pensée. Sens
très fort. L’emploi pour « impossible », « inadmissible », « absurde »
relève de la langue familière. Le monde entier connaît depuis quelques
années des mutations économiques jusqu’ici impensables (p. 29).

Dans le même chapitre, on rencontre une liste de « mots familiers
déconseillés dans la langue écrite », et on se rend compte qu’il s’agit,
pour la plupart, d’unités ayant subi le fameux « glissement de sens »
condamnable : accidenté, agressé, catastrophé, contacter, contrer, décontracté,
émotionner, indifférer, ovationner, sidéré, solutionner (p. 33). Dans les dic229

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tionnaires courants (Petit Robert et Petit Larousse) certains de ces mots
sont effectivement notés fam., comme accidenté, catastrophé, décontracté,
émotionner, indifférer et sidéré dans Le Petit Robert, alors que d’autres sont
décrits avec la notation « emploi critiqué » ou « anglicisme », et que
d’autres encore ne portent pas de marque particulière. Cette condamnation homogène sous l’étiquette « familier » correspond en fait à un
rejet de l’extension et du changement de sens, donc de la polysémie et
de la dimension évolutive de la langue. Celle-ci est souvent considérée
comme un affaiblissement et tombe de ce fait sous le coup de la déploration conservatrice, comme le montre l’exemple de l’évolution du mot
algarade, abordée dans le blogue des correcteurs du Monde. Ces derniers
présentent de manière neutre, teintée comme à l’habitude d’un
humour léger, l’origine et l’affaiblissement de ce mot :
Algarade
De l’arabe al-ghâra, via l’espagnol algarada, « escarmouche ». Le type
même du mot qui s’est émoussé avec le temps. Son sens militaire originel d’« engagement à main armée » s’est adouci en simple « prise
de bec ». Accompagnant l’évolution des mœurs vers moins de violence, et peut-être aussi moins de passion, algarade s’est résignée à
laisser son poignard au vestiaire (http://correcteurs.blog.lemonde.fr,
15.05.2006 dans « Le mot du lundi »)

Aussitôt suivent des commentaires d’internautes qui investissent de
manière dévalorisante et déploratoire la notion d’affaiblissement ; algarade entre alors dans la catégorie des mots « qui ne veulent plus dire
grand chose » :
J’ignore si ce phénomène est dû à une évolution des mœurs mais il
est constant pour les termes liés à la souffrance et bien intéressant :
« gêne » a le sens originel de « torture », « navrer » le sens de « blesser » (physiquement), etc. Le sens s’use-t-il avec le temps, ou alors des
emplois hyperboliques (tels que l’on en rencontre dans les chroniques sportives, dans les journaux régionaux notamment, où un
footballeur peut « crucifier » le gardien adversaire d’un but victorieux) l’affaiblissent-ils ? (Rédigé par : emmanuel, 15.05.2006,
08:54:26)
Emmanuel : je me demande en passant par là si ce n’est pas plutôt la
règle de base d’évolution de tous les mots, de s’émousser dans le
temps, de perdre de leur force. Je pense à « formidable », « extraordinaire », ces adjectifs qui ne veulent plus dire grand’chose. Je pense
aussi à « charme », « charmer », liés originellement à la sorcellerie. Et
je n’ai pas le temps de chercher d’autres exemples, mais sur ce blog il
y a plein de gens savants qui en connaissent… J’aime la sonorité de
« algarade », comme beaucoup des mots donnés par les arabes : moucharabieh, algazelle, algèbre, alpenstock, minibar, minaret *
* chercher l’erreur … (Rédigé par: clairon, 15.05.2006, 09:24:03)

On remarquera que le commentaire déploratoire est lié à une perspective esthétique (« j’aime la sonorité de “algarade” »), la perte de
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sens étant d’autant plus regrettable que le mot semble plaisant à
l’oreille.
Mais certains observateurs de la langue préfèrent souligner ces migrations de sens avec humour, comme Pierre Daninos, qui parle pourtant
dans Le pyjama de « révolution verbale » : « Jamais la dépense verbale
n’avait atteint de tels sommets, jamais les gens ne se sont tant payés de
mots. À croire que, ça aussi, c’est remboursé par la sécurité sociale »
(1972, p. 64). Et d’examiner quelques cas d’extension sémantique spectaculaires comme celle de dégradation, qui, dans son enfance, « restait
une cérémonie exclusivement militaire au cours de laquelle on arrachait
à l’intéressé (de préférence le capitaine Dreyfus) les galons qu’il avait
préalablement décousus pour permettre au sous-officier dégradeur de
ne pas rester trop longtemps accroché » (p. 64-65) ; ou mutation, qui
« ne figurait qu’en tête d’une rubrique qui nous annonçait que l’oncle
Jérôme passait de Toul à Bar-le-Duc » (p. 65) ; ou encore aliénation, qui
« n’avait pas encore franchi les frontières de la démence » (p. 65).

6.3.2. Le mauvais goût des mots
Nous avons mentionné à plusieurs reprises le regard esthétique que certains locuteurs portent sur les mots qui leur « plaisent », qu’ils trouvent
« jolis », qu’ils « aiment ». À l’inverse évidemment, il existe des mots
qu’ils n’aiment pas, qu’ils trouvent « laids » ou « moches ». Ces jugements, voire ces sentiments par rapport aux mots, sont omniprésents
dans les discours sur la langue et concernent tous les locuteurs, quel
que soit leur rapport, savant ou spontané, subjectif ou objectif (nous
pensons, bien entendu, aux linguistes…), au lexique et à la langue en
général. Ils ont leur origine dans la constitution des représentations de
la langue à l’époque classique et s’organisent autour de plusieurs catégories : le mot bas, le mot « moche », le mot vulgaire.
– L’évitement des mots bas
siècle, quand un Malherbe par exemple se livre à une « épuration
du vocabulaire » qui vise les expressions touchant aux réalités corporelles et, plus largement, matérielles. C’est la notion de sublime qui servira de critère à la noblesse des mots et de la langue en général, notion à
laquelle s’oppose celle de « bas », comme l’explique Danièle Trudeau :

XVIIe

Ces expressions étiquetées « plébées » ou « sales » par Malherbe ont
souvent trait au domaine du corps, qu’il s’agisse du vocabulaire de
l’anatomie, de l’hygiène corporelle ou de tout ce qui évoque, de près
ou de loin, les fonctions physiques, en particulier la sexualité. […]
Dans ces exemples, le commentaire lexical répond à des préoccupations d’ordre stylistique, foncièrement différentes de celles sur lesquelles s’appuie le commentaire syntaxique. Il ne vise pas à déterminer ce qui appartient ou non à la langue, mais ce qui convient au style
sublime. […] En effet, si le vocabulaire du corps se trouve rejeté du

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côté de la plèbe, inversement celui de l’esprit et du cœur, épuré de
toute référence à ce qui est « bas » ou « sale », se trouve valorisé
comme noble […]. Le style sublime exclut bien d’autres secteurs du
lexique, d’autres domaines de la réalité […]. Disparaîtront également tous les termes professionnels et techniques par lesquels l’univers de la production risque de faire intrusion dans celui de l’esprit
[…] » (Trudeau 1992, p. 152).

Et c’est exactement cette conception de la « bassesse » des mots liés
au corps et à la physiologie qui, plus de trois siècles plus tard, fait écrire
à Alain Schifres : « Accouchement. Mot à éviter ; le remplacer par événement. “Pour quelle époque attendez-vous l’événement ?” » (Schifres
1998, p. 24).
Ce type d’évitement relève d’un rapport au langage qui, selon Pierre
Bourdieu, fait partie de l’acquisition du langage lui-même : on n’acquiert pas seulement la grammaire, le lexique et la prononciation, mais
également des représentations, des usages et des positionnements. Le
bas et le sublime suivent alors une répartition de classe :
[…] la distance distinguée, l’aisance retenue et le naturel apprêté qui
sont au principe de tout code des manières mondaines s’opposent à
l’expressivité ou à l’expressionnisme de la langue populaire qui se
manifeste dans la tendance à aller du cas particulier au cas particulier,
de l’illustration à la parabole, ou à fuir l’emphase des grands discours
ou l’enflure des grands sentiments, par la gouaillerie, la gaillardise et
la paillardise […] (Bourdieu, Passeron 1970, p. 145).

L’évitement du mot bas (et, partant, la promotion du mot sublime,
dont les critères croisent ceux du mot rare décrit plus haut) s’explique
donc par des raisons historiques, idéologiques et sociologiques mais il
n’en reste pas moins que certaines appréciations sont difficilement justifiables, tant la subjectivité personnelle joue un rôle important en cette
matière. Prenons par exemple, collectés par Jacques Cellard, quelques
jugements lexicaux portés par le célèbre chroniqueur Lancelot (pseudonyme de l’académicien Abel Hermant). Il sera bien difficile de savoir
sur quel type d’argument les approbations et condamnations apparaissent fondées :
– On se demandait l’année dernière comment dénommer les gens
qui prennent des vacances, et quelqu’un avait proposé les VACANCIERS, qui est laid et ridicule. Il paraît que cette année-ci les gens qui
font une cure sont dénommés CURISTES, qui n’est pas moins ridicule, mais qui est ravissant.
– Un amateur de choses nouvelles […] célèbre la louange de l’informe adjectif MONDIAL. Cela devait arriver un jour ou l’autre, je
m’attends à tout.
– « Mme N. au temps de son activité JOURNALISTIQUE… » Vous
voulez dire : au temps où elle faisait du journalisme, où elle était journaliste.
Que ne le dites-vous, et pourquoi user de ce galimatias, qui a l’air
boche ? (Cellard 1983, dans Bédard, Maurais (éd.), p. 659)

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Laid, ridicule, informe, et jusqu’à boche : voici des appréciatifs qui ne
décrivent a priori rien de bas (vacanciers, curistes, journalistique sont des
mots courants ne renvoyant ni au corps, ni à la technique), mais qui ont
seulement le défaut, on y reviendra, d’être nouveaux. En effet un jugement sur la laideur des mots recouvre en fait souvent un sentiment de
nouveauté et une certaine déstabilisation devant une invention qui
trouble l’ordre lexical. La conservation du même est en effet au centre
de la position puriste et normative.
– Les mots moches, les mots laids
Un exemple emblématique de cette position de retrait devant les mots
inconnus nous est donné par les deux correcteurs du Monde à propos
du mot transfèrement, qualifié de « moche » par une lectrice :
…èrement
“Un mot moche”, nous disait une lectrice. Et puis surtout, “qu’est-ce que
ça veut dire ?”, et pourquoi ne pas avoir écrit transfert ? Eh oui, Le
Monde.fr écrivait le 4 mai : Perpétuité pour Moussaoui, la question de son
transfèrement est posée. Transfèrement = passage d’un prisonnier d’un
lieu à un autre. Le mot n’est pas très jeune : le Dictionnaire historique de
la langue française (Robert) le fait remonter au début du XVIIIe siècle.
Mais avait-il alors déjà ce sens ? Transfèrement sonne un peu ferrement, l’action de fixer des fers aux pieds d’un forçat. Une sorte de
compromis entre les fers et le transfert. Mais dans ce déplacement-là,
pas de divan moelleux pour déverser haine ou amour sur le psychanalyste, plutôt un lit en fer.
(Ah ! si vous étiez allés consulter le P’tit Dico, colonne de droite maintenant, vous l’auriez trouvé, transfèrement ;-) – (http://correcteurs.
blog.lemonde.fr, 06.05.2006 dans « Au fil des jours ») 41

Le commentaire montre bien que la « mocheté » est équivalente à la
nouveauté et les correcteurs procèdent dans ce passage à une sorte de
réhabilitation du mot qui passe essentiellement par son inscription en
bonne et due forme dans les dictionnaires : que le mot figure dans le
dictionnaire lui ôte, en quelque sorte, sa laideur. Un internaute renchérit cependant sur cette laideur du mot, immédiatement transférée à
celle de la réalité, en vertu de ce rapport univoque entre la langue et le
monde que nous avons souligné comme un des traits de la position normative :
« Transfèrement », le mot est horrible, mais moins que la réalité.
Parlons plutôt de transfermement et même de transfèrementerrement : 23 heures sur 24 seul dans une cellule de 7.5m2, une heure de
promenade seul, pas de journaux ni de livres* ni de radio, une télé

41. Employé également pendant l’affaire de l’Arche de Zoé à la fin de l’année 2007, le mot
transfèrement a déclenché de nouveau cette polémique dans les courriers des lecteurs de la presse
française.

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de la prison, pratiquement pas de visites. Si Moussaoui n’est pas fou,
il va le devenir. Et il y a 500 autres prisonniers dans son cas.
Dire que les gens qui ont inventé ça l’ont fait au nom d’une civilisation supposée en lutte contre la barbarie.
* Le salut de Moussaoui aurait pu venir d’eux, de ce qui nous fait
venir sur ce blogue : une langue, la plus précise et la plus expressive
possible, des mots pour des maux (Lacan ?). Ses maux, il va les garder, le martyr qu’on ne voulait pas faire et qu’il ne méritait surtout
pas d’être va grandir dans un isolement pour lui mais dans une foule
créée par lui, ou plus exactement par toutes sortes de prèche-haine
qui, de cette ignominie, vont se faire pain béni [sic] dans leurs sermons (rédigé par : PMB | 6 mai 06, 20:28:24).

Cette remarque est intéressante à plus d’un titre : outre la conception
de la langue comme reflet du monde (« le mot est horrible mais moins
que la réalité ») et l’idéologie du mot juste (« une langue, la plus précise et la plus expressive possible »), elle témoigne également d’une
méfiance ironique envers les néologismes (transfèrement étant reformulé
dans deux mots-valises transfermemement et transfèrementerrement). En
quelques lignes, nous avons donc un concentré de la position normative.
Mais le « mot moche » constitue une véritable catégorie de linguistique spontanée et il existe même sur l’internet, comme on l’a vu, un
Dicomoche. Le positionnement idéologique du site n’est pas complètement explicite (puriste, ou humoristique, ou les deux ?) mais l’on y
retrouve les ingrédients habituels de la position normative, comme l’indique l’argument en page d’accueil :
C’est quoi, causer moche ? C’est parler comme le fait votre voisin,
votre patron, le député local, le commentateur à la télé, le garagiste
d’en face, votre psychanalyste, l’auteur de ce site dès la première
phrase, et bien d’autres. C’est comme pour l’automobile : ce sont surtout les autres qui (se) conduisent mal. Et il y a bien des manières
pour plonger dans le jargon, le charabia, le baragouin, le patois, pour
gêner l’interlocuteur et faire en sorte d’être mal compris. […] Le
gros problème, c’est comment arriver à parler moche.
Paradoxalement, une bonne méthode consiste à parler correctement.
C’est tellement rare que l’on est sûr de se faire remarquer. Il y a d’autres recettes : emprunter des mots à l’anglais (initier, finaliser), inventer des termes sous prétexte de technicité (digital, végétaliser), ressortir
des vieux mots disparus (chacunière, délinquer, s’esquicher), prendre un
mot à côté de son sens (positionner, instance), etc. Vous avez le choix !
(www.dicomoche.net/, page d’accueil).

L’énumération des solutions pour « parler moche » reprend en fait, à
une exception près, les constantes du discours normatif sur la langue :
l’emprunt et le néologisme (que nous traitons plus bas), l’extension ou
le glissement de sens. La critique du mot obsolète n’entre cependant
pas dans le tableau, la position conservatrice ayant plutôt tendance à
défendre le maintien des mots anciens, rares ou perdus. Si nous exami234

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nons les exemples donnés par le site (qui présente une liste alphabétique sur le mode « dites… ne dites pas », inversé à la sauce « moche »),
nous constatons l’existence de ces catégories, et particulièrement la
présence massive de l’emprunt (nous avons choisi les lettres B et F) :
Ne dites ni n’écrivez…
B
bandit
barrer (avec des barrières)
bombardement
boycott
bradeur
brigand
brousse
broutille
budgétiser
bureau du personnel
F
facilitant
facilité d’emploi
faire
faire communiquer
farce
farceur
faux
fermeture à glissière
finir (pour)
florilège
fonction
forme
franc-tireur
fréquent

mais plutôt…
gangster
barriérer
frappe aérienne
boycottage
discounteur
gangster
bush
peccadille
budgéter
division des
ressources humaines
facilitateur
utilisabilité
effectuer
interfacer
gag
gagman
inexact
zip
au final
best of
fonctionnalité
format
sniper
récurrent

Remarque

mais si !

Belgique : tirette

informatique

Sont ainsi épinglés : les emprunts (gangster, discounter, bush, gag, gagman, best of, sniper) ; les néologismes régularisants comme barriérer, utilisabilité et interfacer, construits de manière à faciliter l’usage de la langue
par des séries cohérentes (barrière -> barriérer sur le modèle de clôture > clôturer, et utiliser -> utilisabilité sur le modèle de tracer => traçabilité ou
du récent breveter -> brevetabilité) et dont il faut noter la conformité
stricte avec les lois morphologiques du français 42 ; les synonymes apparaissant comme inutilement complexes ou jargonnants, ou encore
pédants (peccadille, effectuer, fonctionnalité, récurrent), ce qui s’inscrit dans
l’idéologie classique de la simplicité de la langue française ; enfin les

42. Le présentateur du « 19-20 » de France 3, expliquant le 27.07.2006 que la canicule provoque une sècheresse rendant difficile l’alimentation des ovins, propose spontanément pâturer
pour paître (dans l’expression « faire pâturer les bêtes »), formé « régulièrement » sur pâturage.

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périphrases relevant plus ou moins du politiquement correct comme
frappe aérienne et bureau des ressources humaines.
Le Dicomoche fournit également, dans la tradition française du dictionnaire de critique ironique, des définitions reposant sur les mêmes
bases, comme nous le constatons pour revisiter et renseigner :
Revisiter
Revisiter un appartement, est-ce le visiter à nouveau, en vue d’une
location par exemple ? Vous n’y êtes pas du tout. Cambrioler à nouveau ? Non plus.
Dans le jargon actuel, c’est refaire la décoration. Vous pouvez donc visiter un appartement qui a été revisité.
Renseigner
On renseigne quelqu’un. Mais on ne renseigne pas un document !
Pourquoi lit-on, dans des documents officiels, « toutes les rubriques
doivent être renseignées » ? Écrire « toutes les rubriques doivent être
remplies » ou « on est prié de répondre à toutes les questions »
seraient-ils trop pauvres ?
Wanadoo fait très fort : dans le formulaire proposé en exemple aux
créateurs de sites : « Merci de bien vouloir renseigner les champs suivants ». Deux mochetés sur une seule ligne, faut le faire ! Date (au cas
où ils modifieraient leurs propos) : 3 novembre 1999.

Le Dicomoche stigmatise également des formes déjà condamnées au
début du XXe siècle, qui procèdent également de cette régularisation
spontanée et rationalisante des locuteurs. Les verbes en -tionner sont en
effet systématiquement épinglés, comme le montre la définition de réguler : « Le verbe régulariser ne conserve plus guère que son sens de “rendre
conforme à une règle” et perd celui de régler. Du coup, on copie sur l’anglais to regulate. On a quand même évité régulationner… Ouf ! ». Les avis
sur les formes en -tionner sont particulièrement intéressants pour saisir le
fonctionnement de la position esthétique sur la langue.
En 1924, Étienne Le Gal condamne les verbes en -tionner, qualifiés de
« néologismes lourdauds », et dont le prototype, que l’on retrouvera
dans presque tous les ouvrages, lettres de lecteurs et sites internet
jusqu’à nos jours est solutionner :
N’écrivez pas : Il faut solutionner cette question. Écrivez : Il faut résoudre
cette question
Solutionner est un néologisme inélégant, dont l’emploi ne doit pas
dépasser les discours parlementaires et les lettres d’affaire.
On a tendance, de nos jours, à multiplier les dérivés des mots en on :
solutionner, ovationner, affectionner, émotionner, contagionner, se rébellionner, etc. D’ordinaire, ces mots ne sont pas formés irrégulièrement,
quoi qu’on ait dit. Émotionner est tiré régulièrement d’émotion, comme
affectionner, d’affection. Mais ces mots sont lourds, inélégants, et le plus
souvent inutiles (Le Gal 1924, p. 95).

En 1928, Henri Frei, dans un ouvrage unique en son genre, qui porte
sur la réalité des pratiques langagières de son époque en adoptant un
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point de vue sociolinguistique anti-normatif, La grammaire des fautes,
propose une analyse en termes de besoins linguistiques des locuteurs :
Les dénominatifs du type solutionner sont attaqués par les grammairiens comme « inutiles et malsonnants ». […] Or, c’est le plus souvent
le besoin d’invariabilité et le besoin d’interchangeabilité qui poussent
à ces créations : leur fonction est d’éliminer les verbes qui n’appartiennent pas à la première conjugaison, et d’en créer qui soient interchangeables avec le substantif (Frei 1982 [1928], p. 173)

Et en effet, il est plus facile pour le locuteur, quel que soit son niveau
culturel et sa compétence langagière, de passer d’audition à auditionner
qu’à entendre, de fusion à fusionner qu’à fondre, de solution à solutionner
qu’à résoudre, ou, comme le signale le Dicomoche, de promotion à promotionner qu’à promouvoir 43. Les verbes en -tionner présentent deux avantages au locuteur : ils se rattachent explicitement aux substantifs en
-tion, assurant ainsi la régularité des paradigmes morphologiques, et se
conjuguent sur une seule base (le radical sur lequel viennent se greffer
les marques de mode, de temps et de personne), comme tous les verbes
du premier groupe, contrairement aux autres qui ont tous des conjugaisons difficiles du fait de la multiplicité de leurs bases 44. « Allez donc
voir les tableaux d’un manuel de conjugaison : vous verrez à quoi ils
vous font échapper, nos deux bon verbes en –onner, dans leur tranquille
“premier groupe” », déclare Michel Arrivé dans son ouvrage sur les
verbes sages et les verbes fous (2005, p. 149). Nous avons ainsi l’explication à l’existence d’apparents doublets en français, apparents seulement car les sens des verbes se sont progressivement spécialisés, comme
le montre par exemple la différence entre recevoir et réceptionner (le dernier réservé au sport et au transport d’objets) ou voir et visionner (le dernier réservé au domaine de l’audiovisuel).
Malgré les analyses d’Henri Frei et d’autres sociolinguistes qui ont justifié tout au long du XXe siècle les formes en -tionner par des arguments
parfaitement rationnels, la malédiction persiste, comme en témoignent
les interdits relayés par Berthe Bernage dans son guide de correspondance des années 1950 et 1960 (il faut remplacer émotionnant par émouvant et solutionner par résoudre), ainsi que cette remarque plus récente
de Paul Désalmand : « Le verbe “solutionner” est parfois employé par
des journalistes ou des candidats mais il donne des boutons à tous les
amateurs de beau langage » (1991, p. 45).
– Les mots vulgaires
Au jugement esthétique que nous venons d’aborder, s’ajoute un jugement de type moral (sur l’axe bon vs mauvais), qui condamne certains
43. Autres exemples du Dicomoche : positionner (pour situer ou placer des fonds), affectionner
pour aimer, portionner pour partager.
44. Promouvoir se conjugue par exemple sur trois bases différentes : prom-, promeu(v)-, promouv-;
résoudre, cauchemar des écoliers, possède quant à lui quatre bases : résou-, résoud-, résol-, résolv-.

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mots sur une échelle qui va de la familiarité à la grossièreté en passant
par la vulgarité. Sont en cause alors les mots d’argot, dont les frontières
avec les mots familiers sont parfois bien flottantes, et tout un ensemble
de tournures perçues comme contrevenant aux normes de correction
sociale des locuteurs pour des raisons très hétérogènes et parfois mystérieuses.
Ainsi dans le petit manuel d’André Rougerie intitulé Trouvez le mot
juste (1995), dans le chapitre « Synonymes et niveaux de langue », les
marques courant, fréquent sont-elles souvent associées à la notation familier. Le critère de fréquence croise donc celui de la qualité, ce qui nous
ramène naturellement à l’idéologie du mot rare évoquée plus haut.
Tout ce qui est rare est décidément cher en matière de lexique et une
trop haute fréquence fait sérieusement baisser les prix sur le marché
des biens lexicaux.
Outre la fréquence, il est un autre indice de familiarité ou de grossièreté des mots, à savoir le genre ou le support du discours produit.
Toujours chez André Rougerie, on peut lire cette intéressante consigne
d’exercice : « Dans les phrases suivantes, extraites de la presse, remplacez le mot ou l’expression en italiques par un terme moins familier »
(p. 63). On n’imagine pas un tel exercice à partir de textes littéraires
ou philosophiques. Le discours de la presse, écrite ou orale, est en effet
présenté comme le lieu du relâchement langagier. Mais comme les critères sont mouvants et les références complexes, cette même presse est
aussi, à l’époque actuelle, le lieu de fabrication de la norme lexicale, et
plus largement linguistique, dans sa composante informative en particulier (quotidiens d’information et journaux télévisés). En revanche il
est une forme de la langue systématiquement dévalorisée et stigmatisée
comme relâchée, familière voire « grossière », c’est l’oral, véritable
contre-modèle de l’expression correcte. Il est d’ailleurs remarquable
qu’il serve parfois à définir le style familier, en vertu d’une identité
entre familiarité et oral qui transforme le dernier en niveau de
langue alors qu’il s’agit d’un code de communication :
[Le style familier] correspond à une parole spontanée […]. Il
emprunte beaucoup de ses caractéristiques au modèle oral : phrases
juxtaposées plutôt que subordonnées, phrases sans verbes, règles classiques de concordance des temps non respectées, absence du « ne »
dans les locutions négatives… et un vocabulaire laissant une grande
place à l’argot ou aux mots dits « grossiers » (Rougerie 1995, p. 197).

L’exemple donné pour illustrer le phénomène est le texte en mode
« vulgaire » des Exercices de style de Raymond Queneau. Cet exemple est
peu pertinent, puisqu’il s’agit d’une construction écrite reposant sur la
fabrication d’effets ni de style familier car le texte correspond à un
niveau « populaire », en tout cas tel que les écrivains se le représentent.
Cette dévalorisation de l’oral semble commune à l’ensemble des francophones puisque l’on retrouve des discours de ce type au Québec. Au
cours d’un colloque sur la langue de la publicité, la responsable d’une
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entreprise alimentaire commente ainsi le remplacement du mot dill,
réputé oral et peu raffiné, par la lexie cornichon au fenouil, ressentie
comme une sorte de progrès lexical :
Quant tout le monde appelait les cornichons au fenouil « dill », on
avait un gros « Dill » sur l’étiquette et un très petit « cornichon au
fenouil », pour ne pas dire rien du tout. Ce n’était pas une question
de Loi 101 ou pas. C’était une simple question d’identification. Et, à
ce moment-là, si on avait eu à faire un message télévisé pour ce produit, représentant une situation de tous les jours, pour faire vrai, il
aurait fallu utiliser le mot « dill » dans le dialogue. Autrement les gens
n’auraient pas su de quel produit il s’agissait.
Par contre, à mesure que le souci de mieux parler s’est manifesté, la
mention « cornichon au fenouil » a grossi sur l’étiquette. Et aussi
longtemps que la langue parlée de la population continuera de s’enrichir, la langue de la publicité québécoise deviendra plus raffinée et
plus intéressante (Denyse Maheux, PDG de l’entreprise Maheux,
1995, « Pour se parler, faut se comprendre », communication au colloque La qualité de la langue).

Ces remarques superposent des phénomènes d’ordre différent : l’oralité, la langue quotidienne, la compréhension, l’enrichissement de la
langue. Le mot dill est présenté comme peu raffiné mais parlant, et cornichon au fenouil comme moins compréhensible mais plus élégant.
Entre la compréhension et l’élégance, il semble bien que la deuxième
gagne, présentée d’ailleurs comme garantie de la première : c’est la
dimension sociale de la norme qui prévaut.
Les marques de niveau de langue reposent évidemment sur un substrat social, en vertu de l’analogie entre stratification sociale et stratification langagière : au peuple le style familier, vulgaire ou grossier, à l’élite
la langue châtiée, recherchée ou soignée. Ou, selon la version de JeanLouis Fournier, aux pauvres la trivialité, aux riches l’élégance :
L’été, le jardin de Monsieur Riche sent la rose, celui de Monsieur
Pauvre sent la merguez et la sardine. À l’église, les riches sont devant,
les pauvres derrière. À la guerre, c’est le contraire. Quand Madame
Riche a des flatulences, Madame Pauvre pète. Quand Monsieur Riche
chasse le lion, Monsieur Pauvre chasse les mouches. Madame Pauvre
s’interroge : pourquoi on dit toujours pauvre con, jamais riche con ?
Écrit par un ancien pauvre, cet ouvrage de sociologie légère rappelle,
fort à propos, qu’il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre
et malade (Fournier 2002, p. 36).

Mais l’assimilation va plus loin et le principe d’analogie entre les mots
et les choses fonctionne encore sur cette question, puisque la vulgarité
des mots signale ou signe pour beaucoup la vulgarité des choses. Même
le linguiste, ici Louis-Jean Calvet, pourtant bien au fait de la distinction
saussurienne entre l’ordre du monde et celui de la langue, cède au
démon de l’analogie quand il s’agit des normes morale et sociale de la
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langue (il s’agit d’une réaction à l’emploi de ras-le-cul par Maryse
Joissains et de fouilleur de merde par Alain Juppé) :
On disait le général de Gaulle et l’on dit le président Chirac, extrêmement grossiers en privé. C’est leur affaire, et c’est plutôt sympathique.
Mais que la grossièreté, la vulgarité, empiètent sur la vie publique est
l’indice d’une dérive récente qui témoigne d’un grand mépris pour
le peuple en empruntant l’expression du peuple. […] Et nous
devrions prendre garde à cette extension de la vulgarité dans le discours public, car il vulgarise la chose publique, c’est-à-dire, étymologiquement, la République.
Les hommes politiques sont depuis longtemps, par fonction presque,
bilingues : ils parlent la langue nationale de leur pays et la langue de
bois. Certains d’entre eux sont plurilingues, parlant en outre la
langue de pute et la langue de vipère. Voilà qu’une nouvelle génération ajoute à ce répertoire : la langue vulgaire. Dante Alighieri, qui
écrivait, il y a bien longtemps, De vulgari eloquentia, ne pouvait pas
savoir que ce titre, avec un tout autre sens, pourrait un jour s’appliquer aux grands de ce monde : de l’éloquence vulgaire (L.-J. Calvet,
Libération, 11.07.2003, « De l’éloquence vulgaire des grands »).

Ressort clairement de ce commentaire deux caractéristiques qui nous
éclairent sur les conceptions de la « vulgarité » ou de la « grossièreté »
lexicales : celle d’abord que les mots vulgaires appartiennent au peuple
et que leur usage par la classe politique est un emprunt insultant, et
constitue même une « dérive » dangereuse pour la République.
Autrement dit, le mot vulgaire ne l’est que sorti de son milieu d’origine, ce qui confirme bien la nature éminemment sociale de la vulgarité, ce que nous retrouverons plus loin pour l’argot. C’est cette idée
qui motive bien des prescriptions des guides de savoir-vivre et de correspondance tout au long du XXe siècle. Berthe Bernage conseille par
exemple d’éviter votre dame et votre jeune fille, au profit de votre femme et
votre fille : c’est que ces expressions, qui ne posent aucun problème
quand elles sont utilisées par le peuple, deviennent « populaires » au
mauvais sens du terme sous l’œil normatif de la classe dominante 45.
Seconde idée émanant du texte de L.-J. Calvet, celle que la grossièreté
est sympathique en privé mais dangereuse en public, autre distinction
sociale qui brouille encore les critères de définition des marques « grossier » ou « vulgaire » si souvent utilisées. Au bout du compte, les mots
vulgaires semblent être ceux que les circonstances dotent de ce trait
définitoire, sans qu’il existe de véritables critères intrinsèques.
Mais les choses sont plus complexes : il y a argot et argot, vulgarité et
vulgarité. De nombreux ouvrages normatifs ou esthétiques sur la langue
défendent la qualité de l’argot traditionnel, contre les formes dégra-

45. Nous développons le cas des désignatifs des femmes (dame, demoiselle, créature, etc.) au chapitre 7 sur le bon style.

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dées des lexiques marginaux contemporains. C’est ainsi que l’on peut
lire une apologie de Frédéric Dard et de la langue verte dans la très
conservatrice revue de l’Association pour la sauvegarde et l’expansion de la
langue française :
Frédéric Dard, que nos lecteurs amateurs de langue verte connaissent
mieux sous le nom de son héros, le commissaire San-Antonio, a écrit
près de trois cents romans de type policier. Ce genre passe pour
mineur, mais San-Antonio était un amoureux des mots et de la littérature française qu’il connaissait fort bien. Ses livres lui étaient surtout
l’occasion de donner libre cours à son franc-parler, parfois savoureux
(Lettre(s) 2003, p. 19).

Pour les mêmes raisons, se constitue également un purisme de l’insulte, dont l’un des représentants les plus en vue est Pierre Merle,
déplorant le manque d’inventivité des locuteurs contemporains, par
rapport à leurs mythiques anciens (Merle 2006) 46.
Ces auteurs participent d’une représentation du social bien décrite
par Pierre Bourdieu dans La distinction, qui montre que la notion de
style définit les manières de vivre des classes moyennes et supérieures,
mais non celles des classes populaires, à l’exception, justement, de
l’argot :
Ce n’est pas par hasard que le seul domaine de la pratique des classes
populaires où le style en soi accède à la stylisation est celui de la
langue, avec l’argot, langue de chefs, de « caïds », qui enferme l’affirmation d’une contre-légitimité, par exemple par l’intention de dérision et de désacralisation des « valeurs » de la morale et de l’esthétique dominantes (Bourdieu 1979, p. 460).

Alors que les catégories stylistiques des classes populaires se définissent négativement par rapport à celles des classes dominantes, le style
langagier, où sont présents l’argot, le franc-parler, l’usage de la métaphore, existe comme négativité dynamique, pourrait-on dire, puisqu’il
possède une fonction de contestation. D’où cette catégorie idéalisée du
langage populaire ou du style populaire, qui s’oppose au « langage hautement censuré de la bourgeoisie » (Bourdieu 1979, p. 197).
– Les mauvais mots en francophonie : l’exemple des belgicismes
La Belgique a évidemment ses puristes et donc ses mauvais mots. Parmi
eux, les belgicismes, la norme idéale voulant se rapprocher le plus possible du français de France. C’est ainsi qu’il existe un certain nombre
de mots sortis d’usage en France mais parfaitement vivants en Belgique.
Se pose alors un problème de norme diachronique : considérés comme
des archaïsmes en France, mais vivaces en Belgique, ces mots sont soupçonnés par les tenants de la norme « française » ou « parisienne ».
Parmi eux, Joseph Hanse et ses collaborateurs auteurs de La chasse aux

46. Sur cette question voir dans le chapitre 8 le développement sur l’insulte.

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belgicismes (1971) et de La nouvelle chasse aux belgicismes (1974). C’est ce
que montre le célèbre Cléante, chroniqueur du quotidien Le Soir,
auteur de Tours et expressions de Belgique. Prononciation, grammaire, vocabulaire : acertiner est condamné dès 1939 par Léon Brasseur au nom de la
norme parisienne ; acompter (« faire cas de, attention à »), amitieux ou
bisbrouille (« bisbille ») sont parfois condamnés en Belgique (le dernier
par La chasse aux belgicismes) mais pas forcément dans les dictionnaires
français (Petit Larousse et Petit Robert) ; carte-vue est condamné par La
chasse aux belgicismes de 1971 mais figure sans mention particulière dans
le Larousse et le Robert ; jouette, logopède (pour orthophoniste), mariant, faire
la file, minerval (pour « droits d’inscriptions à l’université »), pension,
pensionné (pour retraite, retraité), fréquents dans le français de Belgique,
et sans marquage populaire particulier, sont également épinglés par
Hanse et ses collaborateurs.
Georges Lebouc, auteur du Belge dans tous ses états, s’interroge sur ce
qu’est un belgicisme exactement : un écart par rapport au français de
France ? Mais quel français de quelle France ? En effet nombre de mots
marqués comme « belgicismes » sont employés dans le nord et l’est de
l’Hexagone (comme fancy-fair et flat par exemple).
Cette condamnation du belgicisme a ses racines dans les idéaux classiques : le XVIIe siècle, qui construit une langue imaginairement homogène et « pure », condamne en effet les régionalismes, et, plus largement, toute forme de variante. On trouverait des exemples tout à fait
analogues d’helvétismes (bordier pour riverain) ou de québécismes (char
pour voiture).
Cependant, comme nous l’avons précisé dans le chapitre 2, en
Belgique comme dans l’ensemble de la francophonie, le dessein initialement proscriptif de ce type de relevé a laissé la place à des inventaires
des particularités lexicales, sans jugement de valeur. Les titres précédemment cités illustrent ce changement : on passe de la Chasse aux belgicismes de Joseph Hanse en 1971, aux Belgicismes de bon aloi d’Albert
Doppagne en 1979, puis aux Belgicismes : inventaire des particularités lexicales du français de Belgique de Willy Bal et ses collaborateurs en 1994.

6.3.3. Les mots nouveaux ou le protectionnisme lexical
« Évitez d’avoir recours à des mots étrangers (le plus souvent anglosaxons) : le vocabulaire français est assez étendu pour leur trouver des
équivalents » : ce conseil qui semble fleurer les années 1970 se trouve
dans un manuel de savoir-vivre récent (Cechman 2004, p. 199). Alors
que de nombreux mots anglais se sont intégrés au français par lexicalisation, et que la virulence de la lutte contre le franglais s’est considérablement amoindrie et réduite à des espaces culturels restreints (voir chapitre 2), les représentations et le discours qui les soutient perdure. Cette
sorte d’étanchéité à l’histoire et ses évolutions est une caractéristique du
purisme, et, dans une moindre mesure, de la position normative.
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– Les emprunts
La position normative ou puriste n’est pas départie d’un certain protectionnisme, qui lui fait généralement condamner les emprunts. Ceux-ci
sont en effet incompatibles avec une conception de la langue dominée
par la pureté, qui recouvre en fait le sentiment de son unité et de son
homogénéité. Si la langue est une, alors les éléments extérieurs menacent son intégrité, qui est également, à des degrés divers selon l’identification des locuteurs à leur langue, la leur propre. Le rejet de l’emprunt, en particulier à l’anglais, est l’un des arguments les plus
fréquents et médiatisés de la position puriste, comme l’illustre le célèbre pamphlet d’Étiemble, Parlez-vous franglais ?, rédigé en 1971 avec
une réédition en 1991, et qui est à la source d’une tradition très vivace
de dénonciation de l’emprunt. Tout l’ouvrage porte sur le « sabir atlantic » et développe le thème de « l’anglomanie (ou l’« anglofolie »,
comme l’écrivit un chroniqueur, l’anglofolie donc, dont nous payons
l’anglophilie de nos snobs et snobinettes, [qui] se voit déplacée par une
américanolâtrie dont s’inquiètent les plus sages yankis […] » (1991
[1971], p. 47).
Dans ce domaine, on trouve de tout, de la notation légère et humoristique à la polémique la plus musclée. Mais les thèmes sont clairement
identifiables et récurrents.
Ceux qui méprisent l’emprunt lexical défendent d’abord, dans la
lignée d’Étiemble qui n’hésitait pas à parler du « statut colonial ou
semi-colonial » de la France par rapport aux États-Unis et à
l’Angleterre, l’usage du français comme langue de communication,
s’élevant contre l’emploi de l’anglais dans le monde des entreprises et
de la recherche. Un des premiers colloques en anglais, organisé par
l’École normale supérieur de la rue d’Ulm, déclenche ainsi les foudres
de l’association de défense du français de Philippe de Saint-Robert qui
s’expriment dans un texte de la revue :
Nous avons encore en tête les propos de ce quotidien du soir traitant
d’« ayatollahs » les personnalités qui, à l’instar de notre président,
prennent publiquement position pour qu’on parle encore français
dans notre pays et dans le monde. L’idéologie dominante de collaborationnisme linguistique avec la mondialisation vise à accompagner le
plus possible toute communication en français d’une inévitable version en langue anglaise, en attendant de substituer complètement
dans la vie publique la langue de l’asservissement mondial à notre
langue de liberté. Nous taxer de puristes ou de dinosaures quand ce
n’est donc pas d’« ayatollahs » revient en fait à nier en le moquant
notre droit à la Résistance (Lettre(s) 2003, p. 7).

Collaborationnisme, asservissement mondial, Résistance : la référence est
claire et l’analogie avec la Seconde Guerre mondiale transparente.
Nous sommes là dans un conservatisme qui dépasse le cadre linguistique pour prendre une dimension politique. Ce n’est plus le lexique
seul qui est visé, mais la langue dans son ensemble, et tout particulière243

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ment dans sa dimension nationale. Ce type d’argumentation n’avait pas
échappé à Pierre Daninos, au moment de la parution de l’ouvrage
d’Étiemble, qui lui semblait avoir la même coloration nationaliste. Tout
conservateur et même parfois puriste qu’il soit, l’auteur de Snobissimo a
pourtant quelques mots assez durs pour une position qu’il trouve « nauséabonde » :
Mais nous ne le suivons plus quand il parle de « désastre ». Cette croisade contre le franglais m’a, si j’ose écrire, un méchant parfum de
désodorisant anti-Anglo-Saxons (appellation rituelle de nos amis
quand on a quelque chose de désagréable à leur dire), et apparaît
comme le reflet d’autres tendances si claires, ou plutôt si troubles,
dans des domaines infiniment plus vastes (Daninos 1964, p. 181).

Mais la plupart du temps, le discours puriste se fixe sur des unités
lexicales. La majeure partie des commentaires est en effet constituée de
condamnations simples des emprunts, assorties ou non de solutions
« françaises » à la dénomination de telle chose ou de tel concept. C’est
ainsi qu’une jeune lectrice de Citato, magazine mensuel destiné aux
lycéens, s’insurge contre l’emploi par la rédaction de mail pour courrier
électronique, qu’elle voudrait voir remplacé par courriel :
Mail ou courriel ?
Raphaëlle. Bonjour ! Une petite remarque pour la page « Exprimezvous ». Vous écrivez : « réagissez par mail ou par courrier ». Quand je
prends mon dictionnaire, je constate que « mail » veut dire courrier !
Alors pourquoi ne pas écrire : « Réagissez par courriel ou par courrier ». Ça aurait plus de gueule, isn’t it ?
Réponse de la rédaction. C’est 100% exact Raphaëlle, mais franchement, qui a déjà reçu un « courriel » ou envoyé un « mél » ? « Mail »
étant le mot que nous utilisons tous, nous avons décidé de nous permettre cette petite entorse à la langue française ! (Citato, février 2006,
Courrier des lecteurs)

C’est ici un cas simple de demande de maintien d’un mot français,
qui passe par l’ignorance volontaire de l’adaptation sémantique des
emprunts (changement de sens de mail intégré au français, qui passe de
« courrier postal » à « courrier électronique »).
L’argumentation anti-emprunt emprunte cependant des configurations plus complexes, comme le montre la lettre de ce lecteur du
Monde :
Servilité et flagornerie sont, avec l’incompétence « qui va avec », les
caractéristiques de notre consternante inconduite à l’égard de la
langue française (heureusement défendue dans les pays francophones !). On peut citer, entre autres exemples de cette déviance,
l’emploi de « live » (laïveu), de « prime-time » (praillemeutaillemeu) et
Tchallaintch, ce dernier mot signifiant challenge, vieux mot français
s’il en fût (Le Monde, 05.12.2005, Pierre Thibault).

On constate ici que la dénonciation classique de l’emprunt comme
contrevenant au bon usage (le lecteur parle d’« inconduite » et de
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« déviance ») est assortie d’une critique ironique de la prononciation à
la française : le purisme ne concerne alors plus l’unité nationale de la
langue française mais aussi, finalement, celle de la langue anglaise phonétiquement défigurée par son voyage Outre-Manche ou Atlantique. Il
apparaît alors quelque chose comme du purisme dans le purisme, phénomène que l’on retrouve assez souvent dans la linguistique spontanée
des locuteurs. Ainsi de ce commentaire humoristique du Dicomoche
sur blini, qui stigmatise l’emprunt fautif, c’est-à-dire l’emploi d’un mot
qui, dans la culture d’origine, désigne une réalité un peu différente :
« C’est le pluriel de blin (prononcer bline), petite galette russe. Dans les
supermarchés, on vous vend en fait des ouladi (tout aussi russes). Vous
n’avez plus qu’à porter plainte » (www.dicomoche.net/). Le discours
sur l’emprunt est parsemé d’autres corrections de ce type : faire hara-kiri
fautivement employé pour faire seppuku, zakouski employé en France
pour « gâteaux d’apéritif », alors qu’il s’agit plutôt d’entrées dans la cuisine orientale, etc.
On rencontre un raisonnement plus complexe encore, qui stigmatise
un néologisme français destiné à éviter un emprunt qui n’en n’était pas
un… Ainsi de ce lecteur qui critique le « balourd ordinateur », alors que
computeur aurait été selon lui parfaitement pertinent, puisque dérivé de
l’ancien verbe français computer :
Le computeur de Chateaubriand
Ce responsable [d’IBM-France] aurait été mieux inspiré de relire les
mémoires de Chateaubriand, dans lesquels on trouve cette phrase :
« Il ne sut ni computer les jours ni prévoir l’effet des climats ». Cela
l’aurait peut-être incité à consulter un dictionnaire qui lui aurait
appris l’existence du verbe français computer (du latin « computare »)
signifiant « calculer ». Il était donc possible de reprendre presque textuellement le mot anglo-saxon (Le Monde, 22.04.2005, courrier des
lecteurs).

– Les néologismes
La position normative ou puriste étant par définition conservatrice, elle
est a priori défavorable aux changements et nouveautés dans la langue.
Le lexique étant « la partie la plus visible et la moins solide de la
langue » (Savatovsky 2000, p. 137), toute invention lexicale, qu’il
s’agisse d’une néologisme de forme (un nouveau mot) ou de sens (un
nouveau sens), est soupçonnée de contribuer à la perte de l’essence
intangible et de la stabilité des usages de la langue. Cela explique que le
néologisme ait mauvaise presse dans l’ensemble des essais sur le bon
français que nous avons consultés, et ce quasiment depuis le XVIe siècle.
La Renaissance est en effet couramment présentée comme l’époque
de l’invention du français et de la promotion du mot nouveau, comme
l’indiquent par exemple ces paroles de Ronsard issus de la Franciade :
« Il est fort difficile d’écrire bien en notre langue si elle n’est enrichie
autrement qu’elle n’est pour le présent de mots et de diverses façons de
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parler. Ceux qui écrivent journellement en elle savent à quoi leur en
tenir ; car c’est une extrême gêne de se servir toujours d’un
même mot ». Au XVIe siècle, il s’agit de construire, et pas encore de
conserver la langue française comme ce sera le cas au siècle suivant, ce
qui explique que les lettrés baignent dans une conception ouverte et
libérale de la langue, qui sera balayée par les ardeurs proscriptives de
Vaugelas et Malherbe : « Plus nous aurons de mots dans notre langue
plus elle sera parfaite », déclare encore Ronsard en 1565 dans l’Abrégé
de l’art poétique français (dans Goyet 1990, p. 483-484), suivant en cela la
célèbre remarque d’Horace dans L’Art poétique : « Il a toujours été permis, il le sera toujours, de mettre en circulation un vocable marqué au
coin du moment » 47. Pour ce faire, Ronsard préconise par exemple
l’utilisation de termes techniques des métiers, termes qui seront réputés
« bas » au siècle suivant :
Ronsard, La Franciade.
Tu pratiqueras bien souvent les artisans de tous métiers comme de
Marine, Vènerie, Fauconnerie, et principalement les artisans de feu,
Orfèvres, Fondeurs, Maréchaux, Minéraliers, et de là tireras maintes
belles et vives comparaisons, avec les noms propres des métiers, pour
enrichir ton œuvre et la rendre plus agréable et parfaite […]
(Ronsard 1565, dans Goyet 1990, p. 470).

Mais le néologisme trouve ses détracteurs dès la Renaissance et la
vision mythique d’une époque de la « langue libre » est historiquement
réductrice. Dans l’Art poétique de Jacques Peletier du Mans par exemple,
on trouve un discours ambigu sur l’« innovation » des mots. « Le précepte général en cas d’innovation de mots est que nous ayons l’astuce
de les cacher parmi les usités, de sorte qu’on ne s’aperçoive point qu’ils
sont nouveaux » (dans Goyet 1990, p. 249). Le néologisme n’est donc
pas totalement accepté, et la tendance ne fera que s’aggraver au cours
des siècles. À partir du XVIIe siècle en effet, le discours sur le néologisme
sera unilatéralement contempteur, excepté dans les domaines
« nobles » comme la littérature, et ce jusqu’à l’époque contemporaine.
Malherbe condamne en effet les néologismes de formation française (y
compris les composés et les dérivés) au nom de la pureté de la langue
qui lui fait également exclure les mots « bas » et techniques. Le néologisme lexical (fabrication d’un mot nouveau) est en effet suspect dans
le discours ordinaire : « Inutile de préciser que ce procédé est à proscrire dans une production non littéraire », remarquent les auteurs du
guide Bien rédiger chez Bordas (p. 64), alors que le manuel des éditions
Retz cite François Richaudeau, auteur de La Lisibilité (Paris, CEPL,
1969), qui déclare que « dans un grand nombre de textes […], une faible proportion (un quart peut-être) de mots nouveaux relèvent de la
nécessité, et le reste d’une certaine paresse mentale mâtinée de pédan-

47. Épîtres, Paris, Les Belles lettres, 1941, p. 205.

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Le lexique. L’amour et la valeur des mots

terie » (p. 179). On ne peut être plus clair sur la condamnation des
néologismes.
Quant au néologisme sémantique (c’est-à-dire l’attribution d’un nouveau sens à un mot déjà existant), également appelé « glissement de
sens », nous avons vu plus haut (à propos des mots catastrophique, impensable, etc.) qu’il était considéré comme une dégradation de la langue
courante ou soutenue en langue familière. C’est que le néologisme a
tous les défauts. Tout d’abord, il est obscur et opaque, et, de ce fait,
« accepter tous les néologismes (mots ou emplois nouveaux) serait souvent très préjudiciable à la clarté de la communication », comme le souligne Antoine Rougerie dans Trouvez le mot juste chez Hatier (1995,
p. 18). C’est exactement la position que défend ce lecteur de Télérama à
propos du mot littérisme :
Néo-illogisme
Connaissez-vous le « littérisme » ? Non ? Rien d’étonnant : le mot
vient d’être forgé par la très savante Commission générale de terminologie et de néologie, pour désigner « la capacité à lire un texte simple en le comprenant, à utiliser et à communiquer une information
écrite dans la vie courante ». Étonnant que, dans le cadre de la lutte
contre l’illettrisme, on se préoccupe d’inventer un terme que ne
comprendront pas les principaux intéressés… (Télérama 21.09.2005,
Courrier des lecteurs).

Ensuite il est, évidemment, nouveau, et en cela structurellement
contraire à toute position puriste, comme le remarque A. Rey : « Une
des constantes du purisme est le refus du changement historique. […]
Le refus s’adresse aux imprévisibles de l’histoire, et le refus du temps
historique recouvre en fait celui du temps social, de l’évolution
sociale » (1972, p. 22). C’est ce qui motive les sarcasmes d’Alain
Schifres qui épingle des néologismes lexicaux ou sémantiques d’un ironique « moderne » :
Danger (se mettre en). Moderne pour « innover ». Fait bien chez un
artiste.
Écrivain-voyageur. Moderne pour « beat », « routard », etc., les beaux
hôtels en plus et le goût des capitales (voir ce mot)
Effet. Moderne pour syndrome : « l’effet Le Pen », « l’effet
Maastricht » (Schifres 1998, p. 81)

Pierre Daninos va plus loin, qui parle dans Made in France d’une
« entreprise de démolition du français » en citant des noms de magasins du 15e arrondissement en 1977 : « Lavauto, Hyperviande… délicieux conglomérats, saignants raccourcis… On parle souvent de la
“France défigurée” par l’érection de tours ou de cubes, mais nous avons
une façon d’envoyer le français à la casse qui n’appartient qu’à nous »
(1977, p. 13).
Enfin, dans le cas précis du néologisme sémantique, il introduit de la
polysémie, phénomène inacceptable dans une conception univoque de
la langue, comme on l’a vu plus haut. Ce « défaut » motive la remarque
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suivante d’un lecteur du blogue du Monde « Langue sauce piquante » à
propos du verbe initier :
« Initier » : à manier avec précaution
Il vaut mieux réserver ce verbe à son sens précis, qui est « apprendre
les rudiments de quelque chose à quelqu’un ». Éviter de l’employer
dans le sens de « commencer », même si c’est « tendance » actuellement. C’est un anglicisme, sans doute arrivé via l’informatique, qui
n’enrichit pas le vocabulaire ; on peut même dire, comme les
Dupond(t), qu’il l’appauvrit. (http://correcteurs.blog.lemonde.fr,
28.12.2004 dans « La langue korrecte », commentaire n° 6)

Ces positions sont liées à une vision plus générale du rapport à la
langue : il y a dans ces discours l’idée dominante que la langue est riche
et que le locuteur, parti d’un état langagièrement miséreux (le manuel
des éditions Retz parle bien d’« indigence lexicale »), doit accéder à
cette richesse qui semble le transcender 48. Cette vision, partiellement
tirée de certains grammairiens du XVIIe siècle, est de nature idéologique
et la position inverse, plus rarement défendue, existe d’ailleurs, tant au
XVIIe siècle (chez Bayle, Fénelon ou Lamy par exemple) qu’au XXe. C’est
ainsi qu’Aurélien Sauvageot rappelle en 1964 que la langue n’est pas un
corps sacré intouchable, mais se trouve dotée de tous les défauts et
toutes les qualités des productions humaines :
S’il est une notion qui semble ignorée des enseignants et, d’une
manière plus générale, des défenseurs traditionalistes d’une langue,
c’est bien celle des insuffisances ou lacunes que pourrait recéler le
lexique de leur idiome […]. Constater les lacunes du vocabulaire
n’est pas commettre un crime de lèse-langue ou de lèse-pensée
comme certains pourraient le croire (Sauvageot 1964, p. 212 et 217).

Si l’invention lexicale incontrôlée et non conforme aux règles de la
langue française est évidemment à proscrire, la néologie ne peut être
combattue en tant que telle, puisqu’elle est l’une des sources principales de l’évolution lexicale du français, comme d’autres langues d’ailleurs. De plus, néologie et emprunt sont inversement proportionnels :
une langue qui ne crée pas de mots va les chercher ailleurs, et les linguistes ont depuis longtemps souligné que le purisme en matière de
néologie favorisait l’emprunt… également condamné par les puristes,
ce qui constitue une manière de cercle lexicalement vicieux. Pour la
seule année 1998, la lexicographe Hélène Houssemaine-Florent, qui
assure chez Larousse une veille néologique, a relevé 2 194 néologismes… dans le quotidien Le Monde uniquement. C’est dire à quel
point tout locuteur du français est aussi, peu ou prou, néologue. Les
nombreuses discussions sur les blogues ou sites consacrés à la langue
48. C’est assez exactement la position qui sous-tend cette remarque de Georges Pastre dans la
revue Lettre(s) : « Francis Mer, ministre, sort un “atteignable” de derrière les fagots. Notre langue
est-elle si peu accessible ? » (Lettre(s) 2003, p. 20. Rubrique « Perles d’inculture »).

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Le lexique. L’amour et la valeur des mots

illustrent une position récurrente sur les néologismes : s’ils sont justifiés, les néologismes sont bienvenus. Mais que veut dire justifié ? Tout à
tour utile, attesté, indispensable, correct, attractif, ou même sexy, élégant,
branché, sérieux… le néologisme doit montrer patte blanche pour recevoir l’adoubement des locuteurs. Car il existe en France une véritable
passion lexicale, qui transforme les locuteurs attentifs en véritables sentinelles de la langue, qui traquent et chassent le néologisme « impur »,
posture qui présente le risque de surestimer le coefficient néologique
de la langue. Laissons pour finir la parole à Émile Littré, qui alerte les
puristes sur les excès de leur vigilance :
Et qui ne croirait, à première vue, que l’adjectif inétonnable est dû à
quelqu’un de ces audacieux que le puriste déclare sans foi ni loi à
l’égard de la langue ? Eh bien, non, il est de Malherbe, sans parler
d’ineffrayable, qui est aussi de lui (Émile Littré, Préface au
« Supplément » du Dictionnaire de la langue française)

Le lexique, partie la plus visible et la plus instable de la langue : les
représentations que nous venons de détailler montrent à quel point les
mots de la langue fixent les affects des Français par rapport à leur
langue. Le lexique est une sorte de lieu pulsionnel pour les francophones, un espace imaginaire où s’affrontent les goûts et les couleurs,
les défenses et les condamnations, les conservations et les nouveautés.
Son caractère évolutif et son extrême variété en font un lieu de fixation
de la norme par excellence.

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Chapitre 7

Le bon style.
Les belles manières de l’écrit
Il y a quelque chose de très important
qui nous a suivis toute notre vie :
on nous a appris à très bien parler, à parler
un très bon français, à nous exprimer de
façon intelligente et très française.
(Éric Mension-Rigau, Aristocrates
et grands bourgeois, témoignage oral)
J’écris en français parce que c’est la langue
des Lumières, de Buffon et d’Onésime
Reclus, de Rabelais et d’Alain Rey,
de Richelieu et de Frédéric Dard.
Bref, du grand génie français.
(Abdourahman A. Waberi, Libération)

C’est « bien écrit », « mal écrit », il écrit « comme une patate », il « sait
parler », il « s’exprime mal », il « n’a aucune conversation », il s’exprime « comme un pied » : autant de jugements normatifs qui font
intervenir les normes du style, entendu ici au sens large de manières
d’écrire, incluant les normes génériques, la forme et la longueur des
phrases, l’emploi des métaphores autant que le choix du lexique ou des
tournures syntaxiques. Le style est une grande affaire en France : il faut
en avoir, évidemment, mais pas n’importe lequel ; en cette matière, ce
sont les critères les plus marqués par les données sociales, culturelles et
historiques qui dominent, et l’imaginaire collectif impose fermement
ses lois aux productions écrites.

7.1. Le modèle de l’écrit
Les représentations du bon style, qu’il soit oral ou écrit, privilégient le
modèle de l’écrit fermement installé à partir du XVIIe siècle et largement diffusé par la scolarité obligatoire à partir de la fin du XIXe. Le
modèle est encore omniprésent dans les différents niveaux scolaires et
universitaires en France, les normes de l’oral (l’oral quotidien et non
l’oral oratoire qui rejoint largement le modèle scriptural), bien
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Le bon style. Les belles manières de l’écrit

connues des chercheurs, n’étant pas adoptées comme modèle de
parole à enseigner et encore partiellement dévalorisées.

7.1.1. L’écrit et la norme : valorisation, standardisation
La culture française abonde en formules, maximes et proverbes qui
valorisent l’écrit au détriment de l’oral : outre le légendaire Verba volent,
scripta manent (« Les paroles s’envolent, les écrits restent »), depuis
longtemps détourné de sa valeur juridique originelle pour promouvoir
les formes de l’écriture, on trouve ici et là des formulations très claires
de la supériorité de l’écrit sur l’oral. « Ceux qui écrivent comme ils parlent, quoiqu’ils parlent très bien, écrivent mal », déclare péremptoirement Buffon dans son Histoire naturelle. « Ce qui est écrit est écrit »,
répond Pilate aux Juifs qui veulent modifier l’inscription sur la croix du
Christ, produisant sans le savoir l’une des formes les plus proverbiales
de la culture judéo-chrétienne.
Les expressions paroles verbales et promesses verbales désignent des déclarations peu fiables, celles dont se contentent ceux qui « se payent de mots
ou de paroles » ; parler comme un livre montre bien qu’il vaut mieux parler
comme on écrit plutôt que d’écrire comme on parle, de même qu’il est
préférable d’écrire des phrases plutôt que d’en faire, l’expression faire des
phrases désignant l’enflure d’un oral toujours plus creux que son équivalent écrit.
Ce pouvoir de l’écrit garantit son intégrité selon les observateurs de la
langue inscrits dans la tradition puriste à la française, et contribue à
dévaloriser de nombreuses formes du discours oral, en particulier celles
de la publicité et des médias. Ainsi Pierre Daninos, un de nos plus fins
sociolinguistes, brocarde-t-il dans Snobissimo le langage de la publicité
des années 1960 pour mieux affirmer la résistance à toute épreuve de
l’écrit :
L’influence exercée par le langage parlé sur la langue écrite n’est pas
niable, mais elle est lente, et comme filtrée, du moins par les bons
auteurs. Jamais la langue bien écrite – celle que les générations se
transmettent – n’a été sérieusement influencée par les lubies et les
toquades des modes parlées ou publicitaires, dont les auteurs
comiques et les moralistes (souvent les mêmes) se sont maintes fois
gaussés sans que leur style ait été le moins du monde altéré (Daninos
1964, p. 180).

La domination de ce modèle n’est nullement le fruit du hasard
quand on se rappelle que la langue française a construit peu à peu la
forme que nous lui connaissons par l’écrit. C’est le français « standard », celui que nous parlons tous, une forme commune et partagée
qui nous permet de nous comprendre. Mais la situation française, toujours particulière quand il s’agit des normes et des manières, a radicalisé la standardisation, jusqu’à faire du français commun à tous une
idéologie, comme l’explique Françoise Gadet :
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La standardisation soumet les locuteurs à une « idéologie du standard », qui valorise l’uniformité comme état idéal pour une langue,
dont l’écrit serait la forme parachevée. Accompagnant toujours la
standardisation, cette idéologie est pourtant spécialement vigoureuse
en France (et souvent exportée dans la francophonie), dont le jacobinisme apparaît propice à la propagation de tels discours. Le standard
est donné comme préférable de façon intrinsèque, forme par excellence de la langue, voire la seule. Il est supposé pratiqué par les locuteurs ayant un statut social élevé, les autres variétés en étant dès lors
regardées comme des déviances (Gadet 2003, p. 18).

Elle décrit plus loin le standard comme « une construction discursive
sur l’homogène » (2003, p. 18). Discursive, car il ne s’agit pas d’une réalité de langue, mais d’une représentation : l’écriture possède en effet
un statut social élevé et il existe une opposition socioculturelle forte
entre le français parlé et le français écrit. Parallèlement, les deux codes
écrit et oral constituent deux systèmes de réalisation de la langue standard, ce qui fait dire à Françoise Gadet que la langue française est « un
système unique à deux manifestations » (1989, p. 52). Il est donc nécessaire de faire la distinction entre la dimension sociolinguistique et la
dimension linguistique. Cette distinction est souvent brouillée par une
confusion entre le français parlé (passible de la description linguistique
des formes orales) et le français populaire ou vulgaire (objet d’une description sociolinguistique définissant certains sociolectes), comme en
témoigne cet « exercice » de Raymond Queneau :
Vulgaire
L’était un peu plus dmidi quand j’ai pu monter dans l’esse. Jmonte
donc, jpaye ma place comme de bien entendu et voilàtipas qu’alors
jremarque un zozo l’air pied, avec un cou qu’on aurait dit un télescope et une sorte de ficelle autour du galurin. Je lregarde passeque
jlui trouve l’air pied quand le voilàtipas qu’ismet à interpeller son voisin. Dites donc, qu’il lui fait, vous pourriez pas faire attention, qu’il
ajoute, on dirait, qu’i pleurniche, quvous lfaites essprais, qu’i
bafouille, deummarcher toutltemps sullé panards, qu’i dit (Queneau
1947, p. 64).

Dans ce passage, l’assimilation est faite entre les formes du français
oral et la dévalorisation populaire : l’élision des e muets (dmidi, jmonte,
je lregarde) ou de certaines consonnes (qu’ismet, qu’i, sullé) n’est pas un
phénomène socialement marqué, mais un trait de l’oral que l’on
retrouve chez les locuteurs les plus experts ; en revanche certaines tournures comme comme de bien entendu ou un cou qu’on aurait dit un télescope
sont davantage susceptibles d’un marquage social et correspondent à ce
que les linguistes appellent « le français populaire » car elles ne se
retrouvent pas dans les autres sociolectes (voir par exemple Guiraud
1973). Le départ est donc parfois difficile à faire entre formes orales et
formes populaires, et Pierre Daninos, remarque très justement avec son
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ironie habituelle que les formes orales sont construites avec complexité (il est question des simplifications orthographiques) :
Le bizarre est que ces simplificateurs ne font pas remarquer que, neuf
fois sur dix, le français communément parlé – où c’est-y donc qu’il est
passé le tournevis ? – est infiniment plus compliqué que le français tout
court : Où est le tournevis ? Pourquoi simplifier au nom du peuple
puisque le peuple se fait un plaisir de compliquer ? (Daninos 1977,
p. 187).

Remarquons que l’auteur ne fait pas la confusion entre la forme orale
et la marque « vulgaire », puisqu’il emploie une description technique
et neutre (« le français communément parlé »), mais qu’elle plane
quand même sur son propos puisqu’il mentionne « le peuple » comme
locuteur de ce français parlé.

7.1.2. L’écrit des écrivains : la langue du bon style
L’écrit est donc bien le modèle à suivre, mais écrit par qui ? Quelle est
la langue du bon style ? Globalement, et sans tenir compte des variations selon les époques, c’est l’écrit des écrivains, de ceux que l’on
appelle les « bons auteurs », qui sert de modèle à l’écriture de tout un
chacun. Ce modèle, issu du classicisme du XVIIe siècle, est assez homogène entre le milieu du XIXe siècle et les années 1930 ; ensuite, les écrivains sont attaqués par les garants de la norme (G. Philippe parle plaisamment du « boulangisme linguistique » des « chroniqueurs
grammaticaux des journaux et des marchands de règles » dans son
ouvrage sur le « moment grammatical de la littérature française », 2002,
p. 111) et le modèle devient en quelque sorte virtuel : il existe désormais un ensemble de normes, bien apparentes dans tous les guides
d’expression écrite, mais sans référence identifiée à un discours particulier (on est censé « bien écrire », sans pour autant « écrire comme un
écrivain »). Un phénomène analogue se produit d’ailleurs dans le
champ savant : dans Le style dans la langue, Jean-Michel Adam regrette
que « la langue orale et le discours ordinaire semblent suffire au linguiste pour interroger les frontières de la norme et de la variation »
(1997, p. 10). Il pense que la langue littéraire doit être un observatoire
des variations du français. La langue littéraire semble donc avoir disparu des objets savants et des modèles spontanés, ces derniers, on le
verra plus loin, étant désormais plutôt de nature sociolectale, du côté
des classes dominantes.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, on apprend à bien écrire en français
par le latin, puis par la lecture des « bons auteurs » dont le style est
reconnu. La technique de l’écriture est donc celle de l’imitation d’un
modèle. Mais la question du style n’est posée en termes de formes de
langue, c’est-à-dire de grammaire, qu’à partir de 1870, comme le montre Gilles Philippe dans Sujet, verbe, complément : on passe alors, expliquet-il, de la « définition humaniste de la littérature comme corpus à la
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définition formaliste de la littérature comme pratique de la langue »
(2002, p. 13). Les débats sont vifs sur cette question, comme le montre
par exemple la querelle sur le style de Flaubert, qui occupera bien des
grammairiens, écrivains et pamphlétaires pendant plusieurs années
(voir l’examen en détail qu’en donne Philippe 2002, chap. II, p. 47-66).
Mais jusqu’aux interventions de Charles Bally vers 1930, on est bien
d’accord sur un point : le style est dans les grands auteurs, position de
Ferdinand Brunot dans La pensée et la langue par exemple (1922), qui
choisit même des exemples littéraires afin de « normaliser » des tournures orales considérées comme déviantes. L’écrit littéraire constitue,
garantit et fabrique même la norme du bon style, dans les représentations partagées des Français. Dominique Maingueneau explique ce rapport intime entre langue et littérature, qui aboutit à faire de la langue
littéraire le modèle de la langue tout court, en soulignant que « […] la
“langue” comme système stabilisable se constitue et se maintient à travers l’appareil énonciatif d’un ensemble privilégié d’énoncés soustraits
à l’échange quotidien ». Pour lui en effet, « la littérature ne peut pas
être considérée comme le superflu d’une langue déjà là, identifiée et
autosuffisante, mais comme une dimension constitutive de son identité.
Le “bien dire” double le “dire”, comme son double invisible et inévacuable » (1995, p. 48).
Mais à partir des années 1910 (dans le Précis de stylistique paru en 1905,
le Traité de stylistique de 1909 et surtout Linguistique générale et linguistique
française en 1932) Charles Bally développe des conceptions opposées,
affirmant plutôt que le style est le contraire de la langue littéraire,
puisqu’il est fait d’appropriation et d’innovation : en ce sens le style est
dans la rue ou dans la cuisine autant que dans les livres de littérature
qui n’en sont qu’une forme parmi d’autres. À partir des années 1930, le
modèle littéraire, sans disparaître totalement, s’effrite progressivement.
Les « bons auteurs » sont volontiers critiqués pour leur style et l’on peut
penser que la détention des normes revient alors aux remarqueurs et
essayistes qui s’inscrivent dans la tradition puriste. On le voit bien dans
Les soirées du Grammaire-Club (1924), qui épinglent le « style-mollusque »
ou « style-madrépore » de certains auteurs contemporains :
[Le symbole] de tout ce style invertébré, incharpenté, si j’ose dire
[…] que certains de nos contemporains emploient par faiblesse de
logique ou de syntaxe. On pourrait l’appeler style-mollusque ou
encore style-madrépore, selon que l’on considère la mollesse de son
ossature ou le foisonnement de ses organes inutiles (Boulenger,
Thérive 1924, p. 185).

Paul Morand s’avère ainsi coupable « d’inhumanité syntaxique », les
auteurs attaquent Pierre Mac Orlan pour son usage inconsidéré des
participiales ainsi que… Marcel Proust dont les « phrases les plus mal
construites ne font qu’épouser les contours fuyants et visqueux de certains états de conscience lents à percevoir, plus lents encore à analyser,
et qui se passent fort bien de la logique (Ibid., p. 186).
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Mais quelles sont donc alors les caractéristiques du bon style des bons
auteurs ?
Sont d’abord promus les usages originaux et inattendus de la langue,
puisque, selon Sully Prudhomme : « Le style est donc tout ce qui dans le
langage échappe à la convention » (cité dans Philippe 2002, p. 27).
Quelques préceptes tirés de l’ouvrage d’Antoine Albalat, paru en 1903,
Le travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains,
montreront que cette prescription d’originalité en implique une
seconde, la nécessité du travail : « Une prose seulement correcte et
facile peut n’être pas considérée comme un spécimen de style complet.
D’autres proses au naturel et à la correction joignent l’image et le
relief », affirme d’emblée Antoine Albalat (1991 [1903], p. 8), ajoutant
qu’il « est indispensable de laisser refroidir son style » de manière à respecter « les variétés de tournure, les surprises d’expression, l’économie
des mots, la saillie des images, le sens du relief et de la vie » (p. 9). La
condition du bon style est donc le travail, la refonte, la retouche car le
naturel ne suffit pas : « Le style naturel ne sera donc pas celui qui a été
sans travail, mais celui où le travail ne paraîtra pas » (p. 12). Le travail vise
essentiellement à écarter toute banalité : « On revoit les images ; on les
supprime, si elles sont communes ; on évite les phrases toutes faites,
l’épithète incolore, les clichés d’expressions (p. 18). Dans son manuel
de 1899, Antoine Albalat expliquait que les notions de clarté, naturel,
pureté, etc. (héritées, on le verra, des normes classiques) sont inutiles
pour l’enseignement du bon style. Les trois qualités nécessaires sont
l’originalité, la concision, l’harmonie, la première étant, eu égard au
volume qui lui est consacré dans l’ouvrage, la plus importante, et justifiée par la simplicité, autre trait directement hérité des préceptes classiques. L’ouvrage contient en effet une critique acérée de la phraséologie, constituée de « banalités, clichés, locutions toutes faites ». L’auteur
propose même une liste de périphrases à éviter, au profit du « mot simple », qui est le bon justement parce qu’il est simple. On évitera ainsi
répandre des larmes au profit de pleurer, on s’abstiendra de l’expression
porter une accusation, « comme on porte son fusil ou un paquet », signale
ironiquement l’auteur, ainsi que de la tournure « la tristesse était peinte
sur son visage », « peinte à la détrempe, probablement », ajoute le maître es style.
Un siècle plus tard, avec des variations de surface, le fonds de la définition du bon style est toujours là : un bon indicateur nous est fourni
par les suppléments littéraires des grands quotidiens nationaux, Le
Figaro, Le Monde et Libération. Pour caractériser l’écriture littéraire, les
journalistes (qui sont parfois aussi les écrivains) proposent entre autres
un critère que l’on peut appeler « épure », assez conforme aux exigences de concision et d’originalité d’Antoine Albalat. Si l’auteur chroniqué dans les suppléments satisfait à ce critère, alors son ouvrage est
inscrit dans le domaine de la « littérature ». Les commentaires sur ce
trait de style passent par la métaphore du tranchant (« morsure du
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style », « ciselé », « analyse au scalpel ») et soulignent méliorativement
la sobriété et la sécheresse du style (« sècheresse d’anorexique »,
« sobriété du ton », « pas un mot de trop »)4 9.
Si le modèle de l’écriture n’est plus désormais l’écriture littéraire, les
mêmes impératifs demeurent : tous les guides d’expression écrite, on y
reviendra, promeuvent la concision et la brièveté, et proscrivent les clichés, les formules préconstruites, les accumulations d’adverbes et d’adjectifs et les phrases longues.
Il est cependant une forme d’écrit qui échappe à ces prescriptions car
elle est placée par les commentateurs du côté de la conversation orale,
c’est la lettre.

7.1.3. L’art de la lettre ou la conversation à distance
Il existe des ouvrages prescriptifs sur les formes de la lettre depuis le
XVIe siècle, et ils connaissent un développement important au XVIIe : on
publie alors beaucoup de « secrétaires », c’est-à-dire des recueils de
modèles de lettres, essentiellement des remerciements 50. Le style
recommandé est situé entre le bas et le sublime, ne relevant ni du style
populaire adapté au burlesque et au comique, ni des élévations nécessaires au discours philosophique, à l’épopée ou à la tragédie. C’est le
style moyen ou modéré qui est conseillé, fait de négligence et de naturel, adoptant le ton badin de la conversation cultivée sur le modèle de
Madame de Sévigné. Tous les guides de correspondances entre le XVIIe
et le XXe siècle reprennent les mêmes critères, accentuant finalement
les traits de naturel et de simplicité attribués dans l’imaginaire collectif
à la langue française en général.
En 1889 la baronne Staffe estime qu’il « n’est pas du tout indispensable d’avoir le talent de Fénelon ou celui de la marquise de Sévigné »
pour écrire des lettres, mais que « le cœur est le seule maître à consulter » et qu’il faut donc « écrire comme on pense, sans phrases, ce qui ne
veut pas dire qu’on soit dispensé de certaines formes de la politesse, de
la bienveillance, de l’amabilité qui peuvent parfaitement glisser leur
note » (1989 [1889], p. 216-217). C’est l’époque où Marcel Proust épingle les velléités d’inventions mondaines de madame de Cambremer qui
remplace sincère par vrai pour faire plus franc et qui le met à droite du
nom utilisé dans ses formules finales : « Ses lettres finissaient par :
“Croyez à mon amitié vraie”, “Croyez à ma sympathie vraie”.
Malheureusement c’était tellement devenu une formule que cette affectation de franchise donnait plus l’impression de la politesse menteuse
que les antiques formules au sens desquelles on ne songe plus »
(Proust, Sodome et Gomorrhe, cité par Weil 1983, p. 56).
49. L’analyse complète figure dans Laborde-Milaa, Paveau 2003, d’où sont tirées les expressions citées.
50. Sur les secrétaires, voir l’article « Lettre » de M.-C. Grassi dans le Dictionnaire raisonné de la
politesse et du savoir-vivre (Montandon (dir.), 1995).

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Antoine Albalat reprend ces prescriptions autour du naturel en 1899 :
« La lettre étant une conversation par écrit, exige les qualités de la
bonne conversation et le naturel par-dessus tout » (p. 315). Il est en
cela suivi par Liselotte dans les années 1920 : « Le naturel et la clarté,
voilà les deux qualités fondamentales de la correspondance et qui doivent se retrouver dans toute lettre, de quelque nature qu’elle soit »
(1925, p. 411). Françoise de Quercize insiste sur la dimension orale de
la lettre puisqu’elle donne « aux épistoliers embarrassés » le conseil
d’imaginer le destinataire en face de soi (1952, p. 119). Gisèle d’Assailly
recommande en 1967 de « rédiger avec simplicité », car, « avant toute
chose, une lettre doit être compréhensible, [ce qui] n’implique pas forcément une sécheresse de ton qui puisse faire oublier les usages les plus
élémentaires de la bonne éducation » (1967, p. 6 et 14). À la même
époque Berthe Bernage conseille de « rédiger des lettres plaisantes et
justes comme ton » en utilisant « un certain abandon, une certaine élégance » (1968, p. 11-12). En 1987, Jean-Yves Dournon explique que
« l’art d’écrire une lettre est principalement – et tout à la fois – une
question de sincérité… et de grammaire. Si clarté et simplicité sont les
mots clefs d’une lettre d’affaires, spontanéité et variété le sont pour la
correspondance privée » (1987, p. 5). En 2004, Olivier Cechman, qui
prend en compte les formes les plus contemporaines de correspondance (courrier électronique, SMS, chat), retrouve cependant les
recommandations de ses prédécesseurs : dans un chapitre intitulé « Les
écrits restent », il consacre quelques lignes au style épistolaire, citant
Colette (« Le style, c’est écrire avec les mots de tout le monde… mais
comme personne ! »), recommandant d’éviter les « tournures qui manquent de naturel et les phrases interminable » et donnant finalement ce
(simple) conseil : « Pour être sûr d’être bien compris, restez simple ».
On voit donc que les normes épistolaires présentent une belle permanence entre le XVIIe et le xxe siècle, confirmant ainsi la prégnance des
représentations collectives et des traditions scripturales françaises.
Cette permanence est encore plus manifeste en ce qui concerne le
nuancier sophistiqué des formules initiale et finale. Véritable casse-tête
de l’étiquette épistolaire française, le problème de la formule adéquate
est traité longuement et sans exception par tous les guides et manuels
de correspondance. Liselotte résume bien la situation :
Ce qui rend l’exécution d’une lettre difficile, c’est moins, souvent,
l’expression des idées que la formule du début et surtout la formule
finale. Cependant, cette partie n’est pas à négliger ; le choix même
de ces formules donne une indication presque certaine sur le tact, le
savoir-vivre de la personne qui écrit (Liselotte 1925, p. 411).

En termes plus sociologiques, nous dirons que cette question des
formes de l’adresse et de l’adieu est un des marqueurs les plus visibles
de l’imposition des normes sociales de comportements dans la mesure
où elle peut classer (et déclasser) les scripteurs. C’est sans doute la rai257

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son pour laquelle les guides de correspondance mentionnent si souvent
la « paralysie », ou la fameuse « angoisse de la feuille blanche » : la lettre, considérée dans sa dimension normative, est en effet un stigmatisateur efficace. Sylvie Weil mentionne indirectement cette violence formulaire virtuelle dans Trésors de la politesse française :
Le français établit des distinctions très nettes entre les différentes
sortes de correspondance. À l’intérieur de ce système, le but des formules est de situer le signataire et les destinataires l’un par rapport à
l’autre dans la hiérarchie sociale et, en même temps, d’indiquer le
lien qui les unit : respect, dévouement ou gratitude, affection, admiration, mais aussi intérêt, autorité, mépris, et… « les sentiments distingués », c’est-à-dire rien du tout (Weil 1983, p. 114).

Sur ce plan les choses n’évoluent guère entre la monarchie classique
et la démocratie moderne, les critères de classement se contentant de
changer de forme ou de mode de présentation. Dans le guide de savoirvivre le plus récent de notre documentation, celui d’Olivier Cechman
en 2004, on peut encore apprendre, sous la catégorie mi-distanciée miironique « destinataires un peu particuliers », comment s’adresser, formule initiale, finale et appellatifs compris, aux ambassadeurs, aux chefs
d’État, au pape, à un prélat et aux différents souverains (empereur et
impératrice, roi et reine, prince et princesse). Mais quoi qu’il en soit,
ces formules sont bien présentes dans le manuel, ce qui déclenche l’ironie de Jean-Louis Fournier dans Je vais t’apprendre la politesse : « À un
ministre, écrire sur du papier ministre, à un boucher jamais sur du
papier de boucher », peut-on lire dans le chapitre « Écrire à autrui »,
qui contient également quelques croustillantes formules d’appel :
« Mon Dieu », « Cher imbécile », « Monsieur le grand Rabbin (Pour un
petit rabbin : monsieur le Rabbin) » ou « Mon gros loup » (formule
d’appel d’un vétérinaire à son patient). Et elles sont un lieu possible
pour la révolte et la transgression symboliques, comme le montre la fin
de ce courrier adressé au préfet de la Corrèze en septembre 2006 à propos des expulsions d’enfants étrangers scolarisés, le début respectant
parfaitement les règles de l’épistolarité :
[À Monsieur Philippe Galli, préfet de la Corrèze]
Espérant que vous êtes plus côté Bonnefoy que côté Papon, et que
vous allez immédiatement faire le nécessaire pour que cessent ce
scandale et cette honte, comme pour les réparer, je vous adresse,
Monsieur le Préfet, des salutations dont j’aimerais être certain qu’il
soit justifié qu’elles puissent être très respectueuses.
Michel Guérin, Écrivain (liste de diffusion du collectif éditorial transnational multitudes.samizdat.net, septembre 2006)

Enfin les normes de l’épistolarité s’exercent sur d’infinies typologies,
chaque « secrétaire » ancien ou moderne proposant ses types de lettres,
le modèle du genre étant sans doute Le guide de la correspondance de
Liselotte, best-seller des années 1930, qui ne présente pas moins de
600 modèles, comme l’indique son abondante table des matières.
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Lettres fictives alternent avec des lettres « de nos meilleurs écrivains
français » (Cicéron, Fénelon, St François de Sales, Voltaire,
Montalembert, Mallarmé…) ou d’écrivains moins connus (Henry du
Roure, Jean Saleilles, le général Humbert). Voici la liste des lettres correspondant à la rubrique « Mariage », et qui correspondent aux fiançailles :
D’une mère à son fils pour l’engager à se marier
À un ami qui a ménagé une entrevue matrimoniale
Lettre à une amie pour combiner un mariage
Lettre à un ancien professeur pour le prier de transmettre une
demande en mariage
Lettre de demande en mariage du père du jeune homme au père de
la jeune fille
Pour refuser une demande en mariage
Lettre de demande en mariage faite par le jeune homme lui-même à
une employée du bureau où il travaille
Demande en mariage. Du père du jeune homme au père de la jeune
fille
Lettre d’acceptation d’une demande en mariage
Lettre de refus d’une demande en mariage
Demande en mariage. De la mère du jeune homme au père de la
jeune fille
Lettre d’un fils à ses parents pour leur demander leur consentement
à son mariage
Réponse défavorable des parents
Lettre d’un fils à ses parents qui s’opposent à son mariage
Lettre à un père pour lui demander la main de sa fille, beaucoup plus
jeune que l’auteur de la lettre
Lettre d’un jeune homme pour demander en mariage une jeune fille
plus âgée que lui
Demande en mariage d’un monsieur âgé à une demoiselle âgée
À une veuve. Demande en mariage
Pour demander en mariage la veuve d’un de ses amis
Lettre de conseils à une veuve à propos d’un mariage
Lettre d’une maire d’une ville pour répondre à une demande de renseignements sur un de ses administrés
Lettre pour donner des renseignements sur un jeune homme qu’on
préfère ne pas recommander
Lettre pour fournir des renseignements favorables sur un jeune
homme à propos d’un mariage
À une amie, pour lui annoncer ses fiançailles
Une mère annonce à une amie les fiançailles de sa fille
Félicitations de l’amie, à une jeune fille
Lettre d’une jeune fille à une dame amie de la famille, pour lui
annoncer ses fiançailles
Madame de Maintenon : Félicitations à propos d’un mariage
Pour offrir à une jeune fille d’être demoiselle d’honneur : d’une
mère à une mère
Billet pour remercier d’un cadeau de mariage

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D’une marraine : conseils à une fiancée
D’une sœur aînée : conseils à un fiancé
Lettre à un directeur d’usine pour lui demander d’être témoin au
mariage d’un de ses employés
Lettre d’un fiancé à sa fiancée au soir du beau jour des fiançailles
Première lettre d’un fiancé à sa fiancée à l’occasion d’un départ
Vers à écrire sur l’album de sa fiancée

On comparera cette extraordinaire profusion à la liste de modèles
figurant dans le manuel de Dominique Sandrieu, paru en 1983 et
réédité en 1993, qui propose cependant une variété assez analogue de
situations et de circonstances 51, même si la quantité est moindre :
La demande en mariage
Demande en mariage
Réponse dilatoire
Réponse favorable
Réponse défavorable
Demande en mariage à une amie d’enfance
Demande en mariage à une veuve
Les fiançailles
D’un jeune homme à un ami pour annoncer ses fiançailles
D’une jeune fille à une amie pour annoncer ses fiançailles
D’un jeune homme à ses parents pour annoncer ses fiançailles
Réponse favorable
Réponse dilatoire
Réponse du jeune homme

7.2. Le style français : le génie de la langue
« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément ».
Ces vers légendaires tirés du premier chant de l’Art poétique de Nicolas
Boileau (1674), que l’on trouve mentionnés dans la plupart des guides
d’expression et de correspondance jusqu’à nos jours, comme sur la
couverture d’un livre de Marie Cardinal 52, dessinent depuis quatre siècles le portrait imaginaire de la langue française, dotée de quelques
traits permanents : clarté, logique, pureté, naturel, simplicité.
« Marchez donc sur ses pas, aimez sa pureté, / Et de son tour heureux
imitez la clarté », poursuit l’auteur de l’Art poétique en parlant de
Malherbe. Cette image de la langue, ou plutôt de son usage, a constam51. Il est évidemment impossible de savoir si Dominique Sandrieu a lu Liselotte, mais de nombreuses analogies dans le choix des lettres indiquerait que le manuel de 1983 s’est plus ou moins
inspiré de celui de 1936. Quoi qu’il en soit les tons sont très différents, chacun respectant les
codes de son époque, et c’est ce qui rend leur lecture intéressante du point de vue de l’étude des
normes.
52. Les mots pour le dire de Marie Cardinal paru en 1975 transpose de manière originale sur le
discours analytique la facilité normative exprimée par le vers de Boileau.

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ment nourri les représentations au cours de tous les débats qui ont eu
lieu depuis l’époque classique sur ce qu’il est convenu d’appeler le
génie de la langue. Cette notion formule l’idée que chaque langue est
spécifique, intraduisible dans son entier dans une autre langue, car elle
porte et constitue tout à la fois des manières de penser et de se représenter le monde.

7.2.1. Un puissant imaginaire linguistique
Dans l’imaginaire linguistique français, c’est-à-dire le système de production des images de la langue et des locuteurs 53, le génie de la langue
française correspond à des caractéristiques attribuables à la France et à
ses habitants : c’est le lien si souvent fait entre la langue d’un peuple et
son identité culturelle, entre le caractère langagier et le caractère national.
Dans Les lieux de mémoire, Marc Fumaroli analyse longuement cette
notion et en explique les origines étymologiques :
La correspondance entre le « naturel » du caractère national et le
« naturel » de la langue, qui sous-tend tout le paragraphe, n’a pas
besoin d’être thématisée ou théorisée : elle est impliquée dans le
champ étymologique et sémantique que porte en lui le mot génie :
l’ingenium latin est construit sur la même racine qu’ingenuitas, cette
franchise et cette liberté qui font la grâce de l’« esprit français », ou
encore que genus, la « belle naissance », la noblesse, genius, le
« démon » de Socrate, genialitas, l’humeur joviale, generatio, la fertilité
et la fécondité (Fumaroli 1992, p. 913).

Inopérante sur le plan linguistique, cette analogie entre les manières
de parler et les manières d’être est largement ancrée dans les représentations collectives, à tel point que Maurice Druon, l’un des représentants majeurs du purisme contemporain, en dérive une autre dans ses
chroniques de langage au Figaro : « Langue française, langue du sacré »
est le titre de l’une d’elles qui souligne la « belle langue » des programmes religieux du dimanche matin à la télévision :
Qu’ils soient prêtres catholiques ou orthodoxes, pasteurs, rabbins,
imams, moines boudhistes, ou qu’ils nous instruisent de religions
plus rares, et même lorsqu’ils sont de naissance étrangère, ce qui ne
se reconnaît qu’à l’accent qui fait chanter leurs phrases, tous s’expriment dans une langue excellente, ordonnée, tantôt démonstrative,
tantôt poétique, et souvent émouvante. […] Mais le respect du divin
implique le respect du langage. […] Il y a un lien évident entre la
langue et le sacré (Druon 1999, p. 241).

53. C’est la définition proposée par A.-M. Houdebine à partir des années 1975, en particulier
dans un article intitulé « l’imaginaire linguistique et son analyse » (dans Houdebine (dir.) 1996),
et dont on trouve une large synthèse dans le volume L’imaginaire linguistique (Houdebine (dir.)
2002)

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Le sentiment d’« évidence » est une des traits dominants de l’imaginaire linguistique : les représentations semblent alors relever d’une réalité objective incontestable. Mais cette évidence, en ce qui concerne les
qualités « nationales » du français à partir du XVIIe siècle, et même,
selon Marc Fumaroli, à partir du XVIe (puisque les Essais de Montaigne
lui apparaissent comme une « révélation » dans « l’histoire de la langue
et de son génie »), se réalise cependant de manière concrète : le français sera longtemps la langue de la diplomatie et des bonnes mœurs en
Europe, et il reste actuellement, aux yeux des écrivains francophones,
avec des variantes selon les pays, la langue du pouvoir et de la bourgeoisie, en Turquie, au Liban ou dans les Caraïbes par exemple.
Examinons de plus près quelques-uns des traits de la langue française
dans l’imaginaire collectif, le naturel, la simplicité et la logique.
– La « marche naturelle » du français
L’expression marche naturelle est de Voltaire dans l’article « Langues » du
Dictionnaire philosophique (voir l’encadré). Le naturel du français est
bien défini au siècle précédent par les arts poétiques et les nombreux
essais sur la langue, par exemple sous le terme de naïveté dans les
Entretiens d’Ariste et d’Eugène du père Bouhours :
Mais comme la langue française aime fort la naïveté, poursuivit-il, elle
ne hait rien tant que l’affectation. Les termes trop recherchés, les
phrases trop élégantes, les périodes même trop compassées lui sont
insupportables. Tout ce qui sent l’étude, tout ce qui a l’air de la
contraindre la choque, et un style affété ne lui déplaît guère moins
que les fausses précieuses déplaisent aux gens de bon goût avec
toutes leurs façons et toutes leurs mines. Elle n’affecte jamais rien et,
si elle était capable d’affecter quelque chose, ce serait un peu de
négligence, de la nature de celle qui sied bien aux personnes propres
et qui les pare quelquefois davantage que ne font les pierreries et tous
les autres ajustements (Bouhours 1671, dans Morgat, Méchoulan
1991, p. 130).

Ce naturel, qui est selon Marc Fumaroli « à la fois celui des nourrices
et celui de la méthode cartésienne » (1992, p. 917) 54, est celui de la
prose orale, fait trop souvent oublié dans les représentations, du fait de
l’importance excessive donné à l’écrit dans la culture française. En
effet, les normes du français classique sont d’abord celles du discours
oral, comme le formule clairement François de Malherbe, qui développe selon Marc Fumaroli l’idée d’un « transfert » de la langue naturelle impure à la langue pure qui se fait à l’oral et non dans le silence
de l’écrit. Qu’elles aient été adoptées pour l’écrit explique sur le plan

54. On a vu dans le premier chapitre de cet ouvrage que l’attribution de ce naturel à la langue
française justifiait l’importance donnée au discours des femmes, et plus généralement des personnes non éduquées, et de ce fait non « contaminées » par la sophistication et l’affectation des
tournures.

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de l’histoire des idées ce que nous signalions plus haut sur la dévalorisation de l’oral : à partir du moment où les critères du bon oral sont les
mêmes que ceux du bon écrit, tout oral spontané non « écrit », c’est-àdire authentique, tombe sous le coup des condamnations normatives.
La qualité de naturel, loin d’être un trait gratuit de la langue, est productive de sociabilité dans les représentations classiques. Comme l’explique encore Marc Fumaroli, elle garantit en effet l’urbanité et les
formes hyper civilisées des relations sociales :
L’Oratio numerosa, la dictió ornata dégagent de la langue naturelle une
langue seconde ; elles extraient du plomb de l’une, l’or de l’autre ;
elles remplacent la cacophonie tâtonnante par une musique civilisée
et même savante. Elles modifient donc radicalement le rapport
d’homme à homme, d’homme à femme, qui, de brutal et indifférent
à autrui, se pénètre du désir et des moyens de plaire à l’oreille et, par
l’oreille, à l’âme d’autrui. Elles éduquent, et font entrer dans une
société noble. Pas d’éducation libérale, pas d’urbanité, pas de conversation, pas de galanterie, pas de sociabilité un peu raffinée et heureuse sans cette « douceur » qui révèle à la langue naturelle son propre bonheur d’expression, aux hommes et aux femmes qui la parlent
leur vocation à l’intelligence réciproque et à la sympathie (Fumaroli
1992, p. 939).

On comprend donc que l’imaginaire linguistique possède une fonction, voire une nécessité sociale : les traits attribués à la langue sont
autant de moyens de réguler les rapports sociaux et de doter le corps
social de normes comportementales.
Document
Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif,
article « Langues », partie « Génie des langues » (extraits)
Génie des langues.
On appelle génie d’une langue son aptitude à dire de la manière la plus
courte et la plus harmonieuse ce que les autres langages expriment moins
heureusement.
Le latin, par exemple, est plus propre au style lapidaire que les langues
modernes, à cause de leurs verbes auxiliaires qui allongent une inscription
et qui l’énervent.
Le grec, par son mélange mélodieux de voyelles et de consonnes, est plus
favorable à la musique que l’allemand et le hollandais.
L’italien, par des voyelles beaucoup plus répétées, sert peut-être encore
mieux la musique efféminée.
Le latin et le grec étant les seules langues qui aient une vraie quantité, sont
plus faites pour la poésie que toutes les autres langues du monde.
Le français, par la marche naturelle de toutes ses constructions, et aussi par
sa prosodie, est plus propre qu’aucune autre à la conversation. Les étrangers, par cette raison même, entendent plus aisément les livres français que
ceux des autres peuples. Ils aiment dans les livres philosophiques français
une clarté de style qu’ils trouvent ailleurs assez rarement.

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C’est ce qui a donné enfin la préférence au français sur la langue Italienne
même, qui, par ses ouvrages immortels du XVIe siècle, était en possession de
dominer dans l’Europe.
[…]
Ce génie, qui est celui du dialogue, triomphe dans la tragédie et dans la
comédie, qui n’est qu’un dialogue continuel ; il plaît dans tout ce qui
demande de la naïveté, de l’agrément, dans l’art de narrer, d’expliquer, etc.
Il s’accommode peut-être assez peu de l’ode, qui demande, dit-on, une
espèce d’ivresse et de désordre, et qui autrefois exigeait de la musique.
Quoi qu’il en soit, connaissez bien le génie de votre langue ; et, si vous avez
du génie, mêlez-vous peu des langues étrangères, et surtout des orientales, à
moins que vous n’ayez vécu trente ans dans Alep.
Section II.
Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.
Boileau, Art poét., I, 161.
Trois choses sont absolument nécessaires : régularité, clarté, élégance. Avec
les deux premières on parvient à ne pas écrire mal ; avec la troisième on
écrit bien.
Ces trois mérites, qui furent absolument ignorés dans l’Université de Paris
depuis sa fondation, ont été presque toujours réunis dans les écrits de
Rollin, ancien professeur. Avant lui on ne savait ni écrire ni penser en français ; il a rendu un service éternel à la jeunesse.
Ce qui peut paraître étonnant, c’est que les Français n’ont point d’auteur
plus châtié en prose que Racine et Boileau le sont en vers ; car il est ridicule
de regarder comme des fautes quelques nobles hardiesses de poésie, qui
sont de vraies beautés, et qui enrichissent la langue au lieu de la défigurer.
Corneille pécha trop souvent contre la langue, quoiqu’il écrivit dans le
temps même qu’elle se perfectionnait. Son malheur était d’avoir été élevé
en province, et d’y composer même ses meilleures pièces. On trouve trop
souvent chez lui des impropriétés, des solécismes, des barbarismes, et de
l’obscurité ; mais aussi dans ses beaux morceaux il est souvent aussi pur que
sublime.
Celui qui commenta Corneille avec tant d’impartialité, celui qui dans son
Commentaire parla avec tant de chaleur des beaux morceaux de ses tragédies,
et qui n’entreprit le commentaire que pour mieux parvenir à l’établissement de la petite-fille de ce grand homme, a remarqué qu’il n’y a pas une
seule faute de langage dans la grande scène de Cinna et d’Émilie, où Cinna
rend compte de son entrevu avec les conjurés; et à peine en trouve-t-il une
ou deux dans cette autre scène immortelle où Auguste délibère s’il se
démettra de l’empire.
Par une fatalité singulière, les scènes les plus froides de ses autres pièces
sont celles où l’on trouve le plus de vices de langage. Presque toutes ces
scènes n’étant point animées par des sentiments vrais et intéressants, et
n’étant remplies que de raisonnements alambiqués, pèchent autant par l’expression que par le fond même. Rien n’y est clair, rien ne se montre au
grand jour; tant est vrai ce que dit Boileau (Art poét., I, 53) :
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement.

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L’impropriété des termes est le défaut le plus commun dans les mauvais
ouvrages.
Section III
[…] La plus belle langue ne peut être la plus généralement répandue,
quand le peuple qui la parle est opprimé, peu nombreux, sans commerce
avec les autres nations, et quand ces autres nations ont cultivé leurs propres
langages. Ainsi le grec doit être moins étendu que l’arabe, et même que le
turc.
De toutes les langues de l’Europe, la française doit être la plus générale,
parce qu’elle est la plus propre à la conversation : elle a pris son caractère
dans celui du peuple qui la parle.
Les Français ont été, depuis près de cent cinquante ans, le peuple qui a le
plus connu la société, qui en a le premier écarté toute la gêne, et le premier
chez qui les femmes ont été libres et même souveraines, quand elles
n’étaient ailleurs que des esclaves. La syntaxe de cette langue toujours uniforme, et qui n’admet point d’inversions, est encore une facilité que n’ont
guère les autres langues; c’est une monnaie plus courante que les autres,
quand même elle manquerait de poids. La quantité prodigieuse de livres
agréablement frivoles que cette nation a produits est encore une raison de
la faveur que sa langue a obtenue chez toutes les nations.
Des livres profonds ne donneront point de cours à une langue : on les traduira ; on apprendra la philosophie de Newton ; mais on n’apprendra pas
l’anglais pour l’entendre.
Ce qui rend encore le français plus commun, c’est la perfection où le théâtre a été porté dans cette langue. C’est à Cinna, à Phèdre, au Misanthrope,
qu’elle a dû sa vogue, et non pas aux conquêtes de Louis XIV.
Elle n’est ni si abondante et si maniable que l’italien, ni si majestueuse que
l’espagnol, ni si énergique que l’anglais ; et cependant elle a fait plus de fortune que ces trois langues, par cela seul qu’elle est plus de commerce, et
qu’il y a plus de livres agréables chez elle qu’ailleurs : elle a réussi comme les
cuisiniers de France, parce qu’elle a plus flatté le goût général.
Le même esprit qui a porté les nations à imiter les Français dans leurs ameublements, dans la distribution des appartements, dans les jardins, dans la
danse, dans tout ce qui donne de la grâce, les a portées aussi à parler leur
langue. Le grand art des bons écrivains français est précisément celui des
femmes de cette nation, qui se mettent mieux que les autres femmes de
l’Europe, et qui, sans être plus belles, le paraissent par l’art de leur parure,
par les agréments nobles et simples qu’elles se donnent si naturellement.

– Simplicité : de l’économie des mots
La simplicité du français, comme caractéristique de la langue ou prescription pour la production des discours, est encore un trait récurrent
jusqu’à l’obsession dans les guides, manuels et essais de toute nature
sur le français. C’est dans les Entretiens d’Ariste et d’Eugène du père
Bouhours que ce trait est formulé avec le plus de précision, au sein
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d’une comparaison avec l’espagnol et l’italien (voir l’encadré). Une
petite revue des différentes interprétations et versions de la simplicité
du français montrera à quel point cette prescription est encore puissante de nos jours.
Les conseils sur le style dans un guide d’expression récent mentionnent explicitement la simplicité : « Quant au style, il faut rester simple,
c’est-à-dire construire des phrases brèves pour être intéressant et compris » (Bouvier 2003, p. 46). Un autre guide parle de « style coulant »,
recommandant d’éviter les excès d’appositions par exemple, sur le
modèle de Pagnol chez lequel « toutes les phrases y sont simples, coulant comme de l’eau de source » (Thiébault 2003, p. 38). Olivier
Cechman dans son guide de savoir-vivre de 2004 consacre un chapitre à
l’écriture : « S’exprimer par écrit », et en intitule une des sections « De
la simplicité avant toute chose ». Il y précise que « ça n’est pas parce
que vous vous exprimez par écrit qu’il faut utiliser un vocabulaire précieux ou recherché, des tournures qui manquent de naturel et des
phrases interminables. Pour être sûr d’être bien compris, restez simple » (Cechman 2004, p. 212). Jacques Capelovici oppose le « français
simple et direct » au « néo-français » (1999).
Cela explique l’un des interdits majeurs à respecter pour assurer la
qualité de l’expression française : la répétition sous toutes ses formes.
Qu’il s’agisse d’une redite ou d’une redondance (donner deux fois la
même information) ou d’une répétition pure et simple (dire ou écrire
deux fois le même mot en un court intervalle), en passant par la paraphrase, la reformulation et le légendaire pléonasme, tout ce qui peut
nuire à l’économie de la simplicité est condamné au nom de la clarté
française.
Examinons de plus près le cas du pléonasme, consistant à employer
deux mots de sens analogue dans un rapport grammatical étroit (ils
sont coordonnés ou l’un qualifie l’autre), qui est traité dans la plupart
des guides d’expression et d’enrichissement du style. Acceptable quand
« il a pour but de renforcer utilement la pensée exprimée » (Capelovici
1999, p. 69), il est unanimement condamné quand il est jugé inutile. La
liste est immuable 55 : s’avérer vrai, monter en haut / descendre en bas, être
défrayé de ses frais, prévoir d’avance, progresser en avant, au jour d’aujourd’hui,
collaborer ensemble, comme par exemple, panacée universelle. Jacques
Capelovici la complète par dune de sable, hasard imprévu, joyeux luron, s’entraider mutuellement, exporter à l’étranger, monopole exclusif, secousse sismique,
revolver à barillet… On comprend que d’immuable, cette liste peut devenir interminable et la question se pose évidemment de la fréquence du
pléonasme par rapport à son inutilité proclamée. H. Frei dans sa
Grammaire des fautes expliquait dès 1928 que les pléonasmes correspon55. Le petit ouvrage Le français sans faute publié chez Hatier dans la collection « Profil pratique » propose 51 pléonasmes « qu’il faut absolument éviter » (Dagnaud-Macé, Sylnès 1995,
p. 121)

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daient à un besoin du locuteur. Si l’on admet en effet que les gens ne
parlent pas pour ne rien dire et ne disent pas n’importe quoi n’importe
comment, on explique très bien l’existence de ce type d’expression par
la notion de motivation. Il semble que dans des tournures comme s’avérer vrai ou monopole exclusif, certains sens perdus (le sens de « vrai » dans
avérer et la notion d’exclusivité dans monopole) aient besoin d’être réactivés, ce qui explique l’apparente redondance. Le pléonasme s’explique
alors par la perte de motivation du mot, et constitue une remotivation.
Mais monter en haut et descendre en bas, pourra-t-on répliquer ? Dans ces
emplois, c’est sans doute le déplacement qui est privilégié par les verbes
monter et descendre, ainsi que la position du locuteur (dire monter en haut
ou descendre en bas suppose que l’on n’y soit pas, et que ces lieux soient
donc extérieurs au locuteur), d’où la nécessité d’ajouter une précision
spatiale. La majeure partie de ces expressions sont par ailleurs figées, ce
qui veut dire que leur sens est global, ne procédant pas de l’accumulation des sens de leurs composants respectifs : le sens de joyeux luron
n’est pas l’addition du sens de joyeux et du sens de luron, mais un sens
qui fait la synthèse des deux, faisant tomber du coup la qualification de
pléonasme. De plus, le pléonasme peut avoir une fonction expressive :
« C’est inacceptable. C’est de la sauvagerie inhumaine », a-t-on pu
entendre sur France 2 en novembre 2003, de la part d’un policier commentant les « tabassages » dont ses collègues avaient été victimes dans
une banlieue agitée. « Sauvagerie inhumaine » : pléonasme ou révolte,
redondance condamnable ou expressivité spontanée ?
L’interdit autour de la répétition est tellement ancré dans la culture
française qu’un certain nombre de pratiques mondaines et ludiques se
sont installées autour du phénomène. Sur le site du Clemi (Centre de
liaison de l’enseignement et des médias d’information), on trouve une
rubrique intitulée « Jouez avec les mots des journalistes », qui consiste à
retrouver les reformulations journalistiques, par synonymie, périphrase
ou paraphrase, souvent bien connues, du type l’Élysée pour la Présidence
de la République. L’évitement de la répétition est en effet enseigné dans
les écoles de journalisme, le mot d’ordre étant la variété des désignations. On peut lire sur le site : « Ces expressions offrent également
l’avantage d’être imagées et visuelles, et renforcent l’expressivité du
style journalistique. Certaines d’entre elles, très fréquentes, sont également répandues dans le langage commun ». Deux exemples sont donnés : 7e Art pour cinéma et Bercy pour Ministère des Finances. Le jeu propose donc de « traduire » certaines phrases en rétablissant la
désignation la plus référentielle, en tout cas la moins métaphorique (en
italique les « traductions ») :
– Bercy a remplacé la rue de Rivoli. Le ministère des Finances a déménagé.
– De la Ville Éternelle à la Venise du Nord, en passant par la Cité des
Doges, les touristes américains revisitent le vieux continent, où la ville
Lumière est un must. De Rome à Bruges, en passant par Venise, les touristes
américains redécouvrent l’Europe, où une visite à Paris s’impose.

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– Les hommes en blanc se relaient au chevet de l’homme en blanc.
Les médecins se relaient au chevet du pape
– Le patron des patrons n’hésitera pas à désespérer Billancourt. Le
président de la Confédération nationale du Patronat français n’aura pas
d’états d’âme sur le sort des ouvriers français (www.clemi.org)

Ce qui est présenté comme un jeu par le Clemi apparaît comme un
grave défaut d’expression chez qui condamne explicitement les
« figures imagées » :
La difficulté est que la plupart des candidats ont un discours « pollué » par celui des médias, qui devient de plus en plus le discours
dominant. Ce qui caractérise ce discours, c’est l’emploi de figures
imagées, de redondances, sans parler de certaines incorrections. Le
candidat devra donc veiller à utiliser une expression de bonne tenue,
pas trop compliquée mais correcte (Bouvier 2003, p. 148).

Il propose alors le même type d’exercice, mais la « traduction » en
français standard apparaît comme une amélioration du style :
Exercice : transformez ces expressions très journalistiques par des formules du registre standard [extraits]
La peur des lendemains qui ne chantent guère : la peur du lendemain
ou la peur de l’avenir
Mettre en branle : commencer, initier
Ce n’est pas une mince affaire : ce n’est pas simple
Les deux parties se livrent une lutte féroce : les deux parties s’opposent
Apporter sa pierre à l’édifice : contribuer à…
Tirer son épingle du jeu : réussir, s’en sortir (Bouvier 2003, p. 148)

– Logique : art de parler, art de penser
À la règle de l’économie de la langue est associé un trait attribué depuis
le XVIIe siècle à la langue française, sa logique. La logique est l’un des
noms de la fameuse clarté française dont nous parlions plus haut,
comme le montrent nombre de notations des guides et manuels d’expression qui associent très souvent les deux termes. Ainsi Jean-Yves
Thiébault estime-t-il que « deux qualités principales » sont nécessaires à
l’expression écrite :
La clarté, qui va être obtenue essentiellement par deux moyens :
– le choix des mots justes
– la mise en ordre des idées
La concision, qui est généralement le résultat des deux qualités énoncées précédemment : lorsqu’on emploie les mots justes et que les
idées sont logiquement articulées, le texte est court et facile à lire.
(Thiébault 2003, p. 70).

Un autre manuel conseille « l’organisation logique de la pensée avec
un discours clair et cohérent » (Bouvier 2003, p. 27). Robert Besson
dans son Guide pratique de la rédaction estime que la manque de logiques
est une « faute grave car elle touche non seulement au style mais à la
pensée » (1984, p. 88)
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Que recouvre exactement cette idée de « logique » ? Marina Yaguello
pose ainsi le problème dans son ouvrage sur les idées reçues sur la
langue :
La langue française est réputée claire et logique. Clarté et logique sont
utilisés de façon interchangeable, mais est-ce bien la même chose ?
Quand Rivarol proclamait au dix-huitième siècle : « Ce qui n’est pas
clair n’est pas français », il voulait dire manifestement logique, c’est-àdire conforme à l’ordre présumé naturel de la pensée. La clarté est
pour lui constitutive de la langue française et place celle-ci au-dessus
des autres langues (Yaguello 1988, p. 119).

Cette association entre clarté de la langue et ordre de la pensée, la
première étant l’expression naturelle du second, a sans doute ses origines dans l’usage que certains grammairiens et remarqueurs du XVIIe
siècle font du Discours de la méthode de Descartes, et au premier chef les
grammairiens Antoine Arnauld et Claude Lancelot. Marc Fumaroli
explique dans son travail sur le génie de la langue française comment
leur ouvrage La logique ou l’art de penser « faisant l’économie de la rhétorique, greffait directement sur la langue un art de penser méthodique,
lui aussi largement débiteur de Descartes » (Fumaroli 1992, p. 947).
S’établit alors une coïncidence entre une forme de langue et une
manière de pensée, coïncidence présentée comme naturelle, comme le
disent les deux savants dans leur Grammaire générale et raisonnée :
J’ajouterai seulement qu’il n’y a guère de langue qui use moins de ces
figures que la nôtre, parce qu’elle aime particulièrement la netteté, et
à exprimer les choses autant qu’il se peut, dans l’ordre le plus naturel
et le plus désembarrassé, quoiqu’en même temps elle ne cède à
aucune en beauté ni en élégance (Arnauld, Lancelot 1997 [1676],
p. 105).

Marina Yaguello n’hésite pas à parler de « chauvinisme » pour décrire
ce type de position, soulignant fermement qu’il n’y a pas de rapport
entre la langue et la logique, et d’énumérer avec humour une liste
impressionnante de tournures françaises absolument contraires à toute
logique : en français, rappelle-t-elle, la nuit tombe mais c’est aussi le cas
du jour, on peut dire « il risque de perdre » comme « il risque de
gagner », le mot chaise est au féminin et fauteuil au masculin, de même
que lampe et lampadaire, selon une correspondance bien peu logique et
fort hypothétique entre le féminin et la petite taille (1988, p. 123). Elle
rappelle également que l’ordre sujet / verbe / complément, réputé
fonder la logique du français, est loin d’être universel (les autres
langues seraient alors illogiques ?) et que, même en français, cet ordre
n’est pas systématique (en témoignent toutes les constructions dites clivées, si fréquentes à l’oral, mais également répandues à l’écrit, du type
Natacha, son chat, elle le caresse).
En d’autres termes, la logique présumée de la langue française ressortit à un idéal, et même à une idéologie bien installée dans les mentalités
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françaises, idéologie qui implique un certain nombre de prescriptions
stylistiques et de jugements de valeur que nous allons examiner.

7.2.2. Les formes idéales de la clarté française
Cette image idéale de la langue française explique l’importance donnée
à la distinction (propriété du terme) et l’évitement soigneux de toute
forme de confusion, la condamnation de toutes les manières de parler
non conformes à cet idéal de propriété, et le succès des jugements relevant du « politiquement correct », forme moderne d’euphémisme.
– La distinction contre la confusion
« Le terme est propre quand il désigne le plus parfaitement possible la
personne, l’objet ou l’idée dont on parle. Le choix difficile du terme
propre nous révélera le monde des synonymes et des multiples nuances
qui les séparent ; dans ce cas, notre style sera juste quand nous aurons
éliminé sous-entendus et ambiguïtés ». Cette définition du guide d’expression des éditions Retz (Pesez 1999, p. 110) repose manifestement
sur l’idée ou, dans une perspective plus critique, sur le mythe, de la
clarté de la langue. L’idéal de la bonne expression serait en effet de
produire une expression absolument monosémique et transparente où
toutes les « ambiguïtés » et les « sous-entendus » auraient disparu. Cette
conception de la langue est du domaine de la représentation et ne correspond pas aux réalités langagières : dans la réalité de la production
de la parole, les énoncés sont incomplets, ambigus, reposent sur l’implicite, sur la contextualisation, provoquent malentendus et incompréhensions. Toutes ces « imperfections » sont naturelles au français comme à
toutes les langues. En ce sens, le terme propre n’existe pas, mais il constitue un idéal nécessaire à l’expression et à la communication.
L’idéal de propriété des mots explique la présence systématique dans
l’ensemble des discours sur le bon français de la question des paronymes et synonymes. La ressemblance, qu’elle soit de forme (les paronymes) ou de sens (les synonymes), constitue, dans une optique normative, un risque de confusion, et éloigne donc le locuteur de la
distinction tant souhaitée. Ainsi les correcteurs du Monde épinglent-ils
Dominique de Villepin, Premier ministre, sur la confusion qu’il semble
faire entre se coltiner et se colleter :
Une vraie corvée
Chipotons un peu. « Un gouvernement qui veut avancer, c’est un
gouvernement qui se coltine avec les difficultés », M. de Villepin dixit
lors de sa conférence de presse aujourd’hui. Petit hic, se coltiner
(quelque chose) a heurté se colleter (avec). Bien sûr, dans les deux, on
entend col ou collet (saisir au), vous allez voir ce que vous allez voir…
Mais on se coltine* le ménage, la vaisselle, que d’la corvée ! Alors que
se colleter avec les difficultés, c’est autre chose : là, on se bat. Ah ! ces
affaires publiques, quelle barbe !

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*Évocation du coltin, une sorte de gilet de cuir qui servait aux forts
des Halles à se protéger le cou et les épaules en portant leurs lourdes
charges.
(http://correcteurs.blog.lemonde.fr, 29.09.2005 dans « La confusion
des sens »)

Comme Jean Paulhan à propos des étymologies, nous pourrions dresser la liste des paronymes qui reviennent régulièrement dans l’ensemble des ouvrages, sous le titre « Ne confondez pas… ». Le « top ten » ou
« hit parade » comprendrait percepteur et précepteur, compréhensible et compréhensif, conjecture et conjoncture, décade et décennie, évoquer et invoquer, original et originel, partiel et partial, nationaliser et naturaliser, gradation et graduation, inclinaison et inclination. La confusion des paronymes constitue
une faute de langue, certes, mais également un indicateur socioculturel de distinction sociale. Il est remarquable que les représentations cinématographiques, théâtrales ou télévisuelles du locuteur populaire fassent toutes appel à la confusion des paronymes. La Zézette du
Père Noël est une ordure, jouée par Marie-Anne Chazel en 1982, en produit
quelques-uns au sein de répliques devenues « culte » (« Hey, mais y
m’écrase la pomme des dents ! »), de même que les personnages de
Kaamelott, série humoristique récente à la télévision (M6, 2004) ou
encore le comique Jamel Debbouze dont le succès repose en bonne
partie sur ce que l’on peut appeler l’art du paronyme des cités, la
confusion étant clairement un indicateur communautaire et un véritable discours sur la scolarisation des enfants issus de l’immigration.
Confusion, distinction, deux postures opposées, la première vers les
bas-fonds de l’inculture et la seconde vers les sommets du savoir. Cette
dernière implique d’ailleurs une distinction aussi discrète qu’allusive,
comme le montrent encore les deux correcteurs du Monde, passés maîtres dans l’art du sous-entendu culturel, à propos de la distinction entre
commémorer et célébrer, que l’on ne comprend bien qu’en faisant appel au
sous-texte de la culture lexicale de l’honnête homme :
Célémmorer ou commébrer ?
La mémoire joue ses tours, le présent qui s’habille en passé, le passé
dont on ne sait plus comment le ramener au présent… On en arrive
alors à une « commémoration de bicentenaire » en moins de deux.
Sans doute parce que pour les deux – commémorer et célébrer –, il y
a cérémonie, qui brouille les cartes du temps. Commémorer, c’est se
rappeler, évoquer (un être ou un événement). Célébrer, c’est marquer une date solennellement. En 1989, on célébra somptueusement
le bicentenaire de la Révolution française. Finalement, peut-être commémorera-t-on en 2089 ces célébrations fastueuses où l’on commémorait la prise de… Où en est-on ? (http://correcteurs.blog.
lemonde.fr, 25.03.2005 dans « La confusion des sens »)

Cette précision légère et souriante montre que l’on peut se soucier
de précision lexicale sans aller jusqu’au purisme excessif ; on peut
même admettre certaines approximations au nom de l’usage, comme le
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fait Alain Rey à propos du mot wagon, dûment et poétiquement
approuvé par un lecteur de Télérama :
Le 14 janvier sur France 2, un célèbre lexicologue aux gauloises
moustaches [Alain Rey] fut interrogé comme expert au sujet de la
récrimination d’un téléspectateur. Ce dernier s’indignait qu’un présentateur […] eût employé le terme « wagon » (réservé selon lui aux
marchandises) au lieu de « voiture » (espace réservé aux voyageurs).
Pour une fois indulgent et peu sourcilleux, notre expert usa d’une
analogie : dans le désert, on parle de « chameaux » tout en sachant
fort bien qu’il s’agit de « dromadaires ». De telles approximations se
rencontrent souvent, qui ne valent pas la peine de fouetter un chat.
Que n’a-t-il songé à répliquer en citant Baudelaire : « Emporte-moi,
wagon ! Enlève-moi, frégate ! ». Le poète se prenait-il pour un tas de
charbon ou un sac d’épices ? (Télérama, 25.01.05, « Courrier des lecteurs »).

Mais quand l’équivoque s’étend aux énoncés tout entier, alors l’ambiguïté est poursuivie comme contraire à l’idéal de clarté : il faut que les
phrases aient un seul sens immédiatement perceptible et ne présentent
pas aux récepteurs une polysémie déroutante et si peu « française ».
Tous les manuels d’expression proposent des exemples d’ambiguïtés à
lever, présentant l’équivoque comme un défaut de la langue et un
péché des locuteurs. « Pas d’équivoque », ordonne Robert Besson qui
donne les exemples suivants :
– Qui a rencontré Jean ?
– Quel chien poursuit ce chat ?
– J’ai vu le chien du voisin qui a de longues oreilles.
– Elle portait une coiffure sur la tête qui était affreuse.
– Son chien fut effrayé par sa voix.
– J’ai porté mon devoir au professeur afin qu’il soit corrigé
– J’observais le chien qui fuyait avec curiosité (Besson 1984, p. 90).

L’évitement de l’équivoque est sans doute une garantie de bonne
réception de l’énoncé, mais, à en faire la chasse de manière aussi systématique, le risque est de nier l’un des traits les plus profonds de la
langue, sa polysémie. On a vu dans le chapitre sur le lexique que la
polysémie lexicale était la règle en français comme dans beaucoup de
langues. C’est aussi une constante des structures grammaticales, et si
l’ambiguïté représente toujours une difficulté, elle est naturelle à
l’usage de la langue et le plus souvent résolue par l’appel au contexte.
Les linguistes travaillent beaucoup sur ce phénomène et possèdent un
stock important de ces énoncés ambigus qui ont parfois des fonctions
pédagogiques (1. permet de travailler sur la construction de la relative),
pragmatiques (2, 3, et 5 reposent sur l’identification du référent des
noms propres et commun) ou ludiques (cas de 4 et de 6 qui est un slogan publicitaire québécois pour le port de la ceinture de sécurité) :
1. La fille de mon frère qui est pianiste
2. Picasso est au Louvre

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3. George Sand est sur l’étagère du bas
4. Les jumelles grossissent
5. Le secrétaire est dans le bureau
6. On s’attache au Québec

On constate donc que l’équivoque est susceptible de plusieurs interprétations et usages : tantôt faute majeure contre la transparence
logique française, tantôt indicateur de la richesse de la polysémie et
réservoir de jeux sur les signifiants.
– Images de la mauvaise langue : du charabia au néo-français
Les productions écrites ou orales contraires aux normes que nous
venons d’examiner ont reçu selon les époques des qualifications différentes, mais partageant toutes une profonde dévalorisation. Le « mauvais français » existe en effet comme objet en soi, puisqu’il possède de
nombreux noms : jargon, charabia, amphigouri, néo-français, hexagonal,
novlangue, jusqu’à des rapprochements idéologiques forts entre « mauvaise langue » et totalitarisme nazi chez É. Hazan par exemple. La
langue et le style sont, comme toujours, des lieux de cristallisation affective, sociale, culturelle, idéologique, etc.
Dans ses Commentaires sur Desportes écrits en 1600, Malherbe épingle
certaines tournures peu correctes comme relevant du « langage de
médecins » ou du « langage de palais » (Mortgat, Méchoulan 1991,
p. 171-180). C’est la position classique des tenants de la clarté française
contre les « jargons », langages professionnels ou spécialisés tenus pour
complexes, opaques et souvent peu conformes à l’esthétique. Dans le
tome XII de L’histoire de la langue française consacré au romantisme,
Charles Bruneau définit les charabias, appartenant à la catégorie des
« bas langages », comme « des français corrompus, dont le petit-nègre
est le plus caractéristique ». Il y ajoute le « vieux français drolatique »,
c’est-à-dire une version un peu gauloise du français du XVIe siècle, ainsi
que « le langage enfantin », ensemble de « balbutiements puérils » qui
s’emploie aussi avec les animaux favoris (dans Brunot 1948, p. 388-389).
Dans le tome suivant dévolu à « l’époque réaliste », le même, dans un
chapitre consacré à « Victor Hugo et la grammaire », fait l’éloge des
grammairiens qui « réparent et raccommodent la langue, incessamment ravagée et effondrée par ces lourdes charrettes de prose et d’éloquence que la presse, le barreau et la tribune font partir chaque matin
pour les quatre coins de la France… » (Brunot 1968, p. 35).
En 1924, Les soirées du Grammaire-Club de J. Boulenger et A. Thérive
n’épargnent pas non plus « le baragouin parlementaire » produit par
« l’orateur guindé sur la tribune », puisque « le jargon parlementaire
vise à la noblesse tout de même que le langage de la tragédie, mais il
n’atteint qu’à la solennité » (Boulenger, Thérive 1924, p. 52). Pierre
Merle qualifie volontiers le français contemporain de charabia. Le français est une langue étrangère paru en 2004. Il en donne une description
aussi polémique que traditionnelle, reformulant la vieille idée du vent,
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de l’enflure et des mots pour rien : le nouveau charabia « se compose
majoritairement de vent et est par conséquent tout tricoté d’esbroufe
pure. […] Le nouveau charabia se mâche, se remâche et, de surcroît, il
fait des bulles. Entendez par là qu’il se rengorge et se goberge, s’enfle
et se ballonne (Merle 2004, p. 9). Plus loin il évoque « une façon de
s’exprimer à la fois ampoulée, pédante et vaguement précieuse » (p.
10) et propose également le synonyme amphigouri défini comme un
« fameux mélange d’enflure, d’enluminure, de prétention, de snobisme et autres préciosités diverses et variées que, globalement, on peut
regrouper sous le nom d’esbroufe chloroformante » (p. 21). Rien de
nouveau dans ces propositions puisque ce sont des « classiques » du
purisme, comme le souligne Pierre Daninos dans Snobissimo : « Tout ce
charabia va de pair avec un culte dévorant pour le superlatif et ressortit
en fin de compte à ce qu’un grammairien attentif à l’évolution du langage a très justement appelé l’inflation du style » (Daninos 1964, p. 175 ;
le grammairien est René Georgin).
La presse elle-même entretient régulièrement ce type de jugement
sur la langue et propose des décryptages en forme de liste lexicale ou
de mini-dictionnaire. Dans le supplément « Écrans » du quotidien
Libération en juin 2006, on trouve sous la rubrique « Ça veut dire quoi
ce mot ? » le titre suivant : « Sigles, jargon, anglicismes, néologismes :
un glossaire pour décrypter le langage des écrans ». La liste est intéressante car elle rejoint les « mauvaises manières lexicales » dont nous parlions au chapitre 5. On sait qu’il existe, plus anciennement, mais avec
des survivances actuelles, des dénominations à connotations xénophobes : c’est du chinois, c’est du petit nègre, les mots de baragouin et de charabia étant eux-mêmes chargés de ce type de valeur puisque baragouin
désignait vraisemblablement les Bretons demandant du pain (bara) et
du vin (gwin) dans les auberges alors que charabia était au XIXe siècle le
sobriquet ethnique des Auvergnats.
Bien d’autres corporations que les médecins et les juristes sont stigmatisées pour leurs emplois jargonneux, et parmi elles les sportifs et les
linguistes. Dans Le pyjama, Pierre Daninos explique comment sa carrière a débuté par la rédaction de comptes rendus de matches de tennis
et livre une auto-critique qui entre bien dans cette condamnation traditionnelle du « jargon sportif » : « Si l’on ajoute à ces lourdeurs que le
style des techniciens du tennis (fournir une remarquable production, négocier un passing-shot, être absolument irréprochable dans tous les compartiments
du jeu, effectuer de judicieux placements) me fascinait, on comprendra très
vite pourquoi j’écrivais nettement plus mal que maintenant » (Daninos
1972, p. 15). Dans le domaine des lettres et sciences humaines, les linguistes sont particulièrement épinglés pour leur jargon spécialisé, souvent qualifié d’inutile et de prétentieux. Les Soirées du Grammaire-Club
contiennent quelques pages remarquables sur le phénomène, les
auteurs brocardant les termes de rhétorique : « D’ailleurs, les linguistes,
grammairiens et philologues ne le cèdent à personne en pédanterie :
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n’ont-ils pas leurs syllepses et leurs anacoluthes, leurs proparoxytons et
leurs antétoniques, et que sais-je ? … Mais pourquoi les savants font-ils
des mots si malgracieux ? » (Boulenger, Thérive 1924, p. 78). Maurice
Druon, dans un chapitre intitulé « Du jargon » de son ouvrage Le bon
français, n’est pas tendre avec « les linguistes et leur sous-catégorie, les
maîtres en “didactique” » accusés de malmener la langue française :
« Rivalisant d’inventions tortueuses, ils créent chaque semaine, sur des
étymologies approximatives, des vocables aberrants, et ajoutent préfixes
et suffixes prétendument savants à de bons et braves mots dont le sens
disparaît sous cette végétation parasite » (Druon 1999, p. 177). La
norme dominante étant toujours susceptible d’être intériorisée, on
trouve même sous la plume d’Alain Hamon des excuses au lecteur pour
avoir employé non plus du jargon, mais des « gros mots », même si le
terme est mis entre parenthèses : « Et plaidons enfin non coupable
pour les quelques “gros mots” de la linguistique qui nous auraient
échappé : acronyme, agglutination, aphérèse, apocope, doublet, homophone,
métathèse, paronyme… Consultez donc (si besoin est) un bon dictionnaire ! » (Hamon 2000, p. 62).
Il faut aller du côté des terminologues pour trouver une présentation
valorisante du jargon. Le Dictionnaire du français des métiers rédigé par
Loïc Depecker est significativement sous-titré « adorables jargons », et il
y défend « ses » jargons avec beaucoup d’ardeur : « […] les langues
techniques ont du génie. Et un génie propre : elles révèlent des imaginaires collectifs qui traversent le temps et les corporations » (Depecker
1995, p. 23). Il inverse en effet les connotations négatives du mot jargon,
et en fait un « joli mot » :
Voilà le grand mot, tenu ici pour un mot noble. Car il n’est rien d’autre que l’inventivité des gens au travail. Parler particulier à une communauté, par lequel elle décrit à sa façon son univers d’activité, le jargon ouvre à une communauté de labeur, d’habitude et d’esprit qui
forme la connivence, le savoir-faire et l’héritage d’une corporation –
dernier terme à prendre aussi au sens le plus noble de solidarité et
tradition de la belle œuvre, quelle qu’elle soit (Depecker 1995, p. 27).

Dans un petit « dictionnaire personnel » qu’il rédige pour Le Nouvel
Observateur en juillet 2006, Gérard Genette se livre lui aussi à une critique apparemment puriste du langage des médias, qu’il appelle « le
médialecte », équivalent pour lui à la langue de bois ou à ce que
George Orwell appelait novlangue. « Elle est constituée d’un ensemble
de fautes parfois délectables, d’idées reçues, de bévues », explique-t-il
(p. 36). Mais il ajoute aussitôt qu’il « revendique l’usage du jargon »,
mais sans « esbroufe théorique » (ibid).
Jargon, amphigouri, charabia, mais aussi hexagonal selon Robert
Beauvais, qui le définit comme « le langage nouveau qui est en train de
s’élaborer à l’intérieur de l’Hexagone, et cela à une telle cadence que
le français ne sera bientôt plus qu’une langue morte enseignée dans les
établissements secondaires » (Beauvais 1970, p. 8). Marqué par « la lai275

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deur et la prétention », l’hexagonal est cette « langue désincarnée » où
tout est maquillage de la réalité et promotion de la complexité. On
reconnaît là les critiques traditionnelles de la position normative et
puriste depuis le XVIIe siècle, où les Précieuses parlaient déjà sans doute
l’hexagonal. Dans le recueil de ses chroniques « Le bon français » au
Figaro, Pierre Bénard emploie de son côté néofrançais (sans trait
d’union), nouvelle langue, néolangue, français nouveau, en précisant que
« exubérance et tonitruance sont la devise du néofrançais » (Bénard
2002, p. 34).
Mais il existe des versions plus violemment idéologiques de la critique
des formes nouvelles de la langue, et le journaliste Éric Hazan nous en
fournit une particulièrement polémique : dans son ouvrage LQR langue
de la Ve République, paru en 2006, il n’hésite pas à comparer le français
actuel (LQR est le sigle de Lingua Quintae Respublicae) à ce que Viktor
Klemperer avait nommé LTI, LinguaTertii Imperii, c’est-à-dire la langue
du Troisième Reich.
Ce type d’analogie entre dans une tradition pamphlétaire moderne,
celle qui fait l’amalgame entre toute atteinte présumée à la vérité et à la
culture, ici le néolibéralisme, et l’entreprise de destruction généralisée
de la culture et de l’humanité par les Nazis. La comparaison est explicitement formulée : « Ce qui suit est une tentative pour identifier et
décrypter cette nouvelle version de la banalité du mal 56 » (p. 14) ou
« […] l’euphémisme, point commun avec la langue des nazis […] »
(p. 27). Ce qui est visé par cette analogie bien peu rigoureuse et si
contestable sur les plans linguistique, rhétorique et surtout éthique,
c’est le « jargon économique ». « Performant est un mot LQR type »,
peut-on lire p. 13, la LQR en question étant faiblement définie comme
un « écran sémantique permettant de faire tourner le moteur sans
jamais en dévoiler les rouages » (p. 16). Faiblement, car, finalement, on
ne retrouve ici qu’une critique séculaire et bien connue de l’évolution
sémantique dénoncée comme glissement de sens, masquage ou abus ou
dégradation sémantique, et du coup l’appel au Troisième Reich apparaît bien peu pertinent. On trouve d’ailleurs dans cet opuscule les
erreurs typiques des ouvrages pamphlétaires qui préfèrent la polémique à l’analyse scientifique. Un seul exemple suffira : la paternité des
phrases sans verbes à la une des journaux est attribuée aux publicitaires, alors que la phrase nominale est une forme bien normale et normée de phrase française depuis… que l’on parle français (p. 16). Mais
ce qui est intéressant pour notre analyse, c’est la présence attendue de
tous les thèmes typiques du purisme tels que nous les avons décrits au
chapitre 2 : la dénonciation de l’euphémisation (à partir du modèle, ou
même du prototype, de l’expression solution finale), l’évolution, modifi-

56. On sait que l’expression banalité du mal est celle proposée par H. Arendt dans Eichmann à
Jerusalem, publié en 1963, pour désigner l’extermination nazie.

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cation ou évidement du sens des mots qu’il nomme « essorage sémantique » ou « dérive sémantique » (le fameux thème des « mots qui ne
veulent plus rien dire » et la « perte du sens »), l’oubli dommageable de
la culture étymologique, le trop grand nombre d’anglicismes, l’utilisation d’images et de métaphores (guerrières en particulier), etc.
Le mauvais français a donc de beaux jours devant lui, les étiquettes qui
le nomment et les arguments qui le dénoncent semblant inépuisables.
– Les mots et les choses : le politiquement correct.
Ce discours déploratoire est directement lié à un imaginaire français
autour de la notion de mot juste, qui repose entre autres sur une conception très ancienne et très courante de la langue comme miroir du
monde : le terme propre serait celui qui « désigne » le mieux les êtres
ou les choses, dans une perspective de correspondance parfaite entre la
langue et le monde. Là encore, il s’agit d’une représentation ou d’un
désir, et en aucun cas de la réalité des rapports entre la langue et le
monde, qui appartiennent à deux ordres différents, la première à l’ordre de la représentation, le second à l’ordre de la réalité. Mais, comme
dit la langue elle-même qui multiplie les formules à ce propos, un chat
s’appelle un chat, comme son nom l’indique, quand on veut appeler les
choses par leur nom sans se payer de mots…
Cette représentation d’une langue transparente et donc adéquate au
monde sous-tend une myriade de remarques sur l’adéquation des mots
aux choses, du détail le plus superficiel comme la planche de surf de
Brice de Nice à la question plus grave du « politiquement correct ».
Dans l’hebdomadaire Voici, une lectrice intervient sur l’inadéquation
du verbe farter concernant des skis :
C’est la wax qu’elle préfère
Je vous écris rapport à Brice de Nice, car je suis trop étonnée que personne n’ait relevé sa grossière erreur : « Alors, ça farte ? ». On parlait
des blondes, mais les blonds ne sont pas plus éveillés. Car si on farte
bien ses skis avec du fart, il n’en va pas de même pour un surf sur
lequel on passe de la wax. Donc Brice devrait dire : « Alors, ça
waxe ? ». Compris, Brice ? Et si tu veux de jolies vagues, il te faut venir
ici, sur la côte basque. Tu verras, tu feras moins le kakou ! (Voici, juillet 2005, Courrier des lecteurs).

Cette remarque est intéressante à plusieurs titres : d’abord elle montre, encore une fois, à quel point le discours normatif est partagé en
France puisqu’on le rencontre même dans la presse « people » dont
l’image croise rarement la haute culture et la distinction sociale ;
ensuite elle montre très précisément le rapport entre les mots et les
choses, les objets mentionnés ici étant très précisément décrits dans la
terminologie sportive adéquate (les skis, la planche de surf, le fart, la
wax) ; enfin la publication de ce courrier donne elle aussi des indications sur la prégnance du discours normatif dans tous les lieux de dis277

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cours (la rédaction répondant d’ailleurs à la lectrice, lui reprochant
d’être trop dure avec le personnage de Brice).
La précision que les deux correcteurs du Monde donnent sur l’expression violences urbaines, « terme inapproprié » selon eux, repose sur la
même idée sous-jacente de l’adéquation entre les mots et les choses, sur
laquelle se greffe l’argument étymologique :
Violencezurbaines
L’expression violences urbaines fait florès dans les médias. À la télé, on
l’entend comme un mot d’un seul tenant, au pluriel, qui finira par
trouver son singulier : la violencezurbaine. Il serait difficile pourtant de
trouver un terme plus inapproprié : la banlieue étant tout ce que
n’est pas la ville (urbs en latin), et constituant la périphérie qui gravite
autour du centre, sans jamais se fondre avec lui, qualifier d’urbaines
des violences qui n’affectent que les banlieues, c’est résoudre la quadrature du cercle (http://correcteurs.blog.lemonde.fr, 30.09.2005
dans « La confusion des sens »)

Si effectivement un chat est un chat sans historicité possible, alors
urbain ne peut désigner la banlieue. Mais dans une conception de la
langue où tant les choses (la banlieue, c’est la ville, évidemment et
aucun géographe ni banlieusard ne soutiendrait le contraire) que les
mots (banlieue a depuis belle lurette perdu son sens étymologique de
mise au ban… de la ville) évoluent, alors l’expression violences urbaines
ne pose, bien sûr, aucun problème linguistique de quelque ordre que
ce soit. Nos correcteurs font preuve, sur cette question des banlieues,
d’un purisme remarquable.
Le terme banlieue se prêterait sans doute mieux à l’étude du phénomène que, sous l’influence de l’anglais, nous appelons le « politiquement correct ». Calque de l’anglais américain politically correct (politically
étant à comprendre comme provenant à la fois de politics et de policy,
donc relevant du politique comme du social), la notion désigne ce qui
est linguistiquement correct en ce qui concerne les normes éthiques du
discours dans une société donnée. Le terme apparaît aux États-Unis
dans les années 1960 et il faut préciser qu’il s’agit à l’époque d’un
terme dévalorisant, utilisé en dérision contre certains groupes qui réclament des dénominations « justes ». La dénonciation du politiquement
correct vise en effet certains mouvements politiques, notamment le
mouvement pour les droits des homosexuels, les féministes, le multiculturalisme et le mouvement des droits civiques. On brocarde alors certaines propositions de substitution comme lineworker (monteur à la
chaîne) au lieu de lineman qui contient man, « homme », chairperson ou
chair au lieu de chairman pour les mêmes raisons, ou encore l’usage de
la tournure Native Americans (Américains natifs) plutôt que Indiens.
En fait l’expression politically correct est utilisée bien avant le XXe siècle,
l’usage le plus ancien cité étant celui d’une décision de la Cour
suprême en 1793, où il est explicitement dit que l’emploi de certains
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termes n’est pas « correct », dans le contexte politique des États-Unis de
cette époque.
Le terme fait son entrée en France dans années 1990 (vers 1995 selon
J.-P. Colin 2003) et désigne le processus qui remplace une dénomination considérée comme discriminatoire ou brutale par une dénomination plus diplomatique et précautionneuse. On est très proche de
l’euphémisme ou de la litote. L’expression a évolué et s’est étendue,
recouvrant parfois celle plus ancienne de « langue de bois » : un discours à base de circonlocutions, de périphrases, d’euphémismes et
d’expressions figées, correspondant à ce que le français courant appelle
noyer le poisson ou tourner autour du pot.
Mais le « politiquement correct » est cependant une tradition bien
ancienne, sous un autre nom, si l’on en croit un auteur comme
Alphonse Karr qui dénonce déjà, en 1898, l’usage de « synonymes » à
des fins pratiques ou politiques :
On peut en France ne jamais changer les choses, pourvu qu’on
change les noms. L’odieuse conscription ne fait plus murmurer personne depuis qu’elle s’appelle recrutement. La gendarmerie, si détestée,
a le plus grand succès sous le nom de garde municipale. Louis-Philippe,
lui-même, n’est qu’un synonyme, – ou plutôt un changement de
nom. Les forts détachés ont fait pousser à la France entière un cri d’indignation ; l’enceinte continue est fort approuvée. Si ce synonyme-là
n’avait pas réussi, le roi en avait encore vingt en portefeuille, qu’il
aurait essayés successivement ; on peut gouverner la France avec des
synonymes (Karr 1898, p. 144).

Pierre Bourdieu parle à ce propos, avant que l’expression politiquement correct ne se soit introduite en France, de l’usage des « doublets
nobles » qui correspondent à des « stratégies de rétablissement symbolique » de certaines professions, et cite collaboratrice pour secrétaire et infirmier psychothérapeuthe pour infirmier psychiatrique (1979, p. 415). Reposant
sur un « goût pour l’édulcoration ou l’euphémisme » (Gadet 1999,
p. 623), le phénomène a produit quelques expressions restées célèbres
et souvent tournées en ridicule : malentendant, non-voyant, en voie de développement, à mobibité réduite ou encore technicien de surface. On y ajoutera
des créations plus récentes, mentionnées par Jean-Paul Colin : plan
social pour programme de licenciement, en recherche d’emploi pour chômeur,
dommages collatéraux pour pertes civiles, frappes chirurgicales pour bombardements ciblés (2003, p. 430), auxquels nous pouvons ajouter les hôtesse de
caisse et autres masseuse, dans le domaine très productif du masquage de
la dévalorisation sociale des métiers féminins 57. Pierre Georges, chroni57. Il semble même que le mot euthanasie, pourtant assez peu susceptible de « correction politique », puisse tomber dans cette catégorie comme le montre ce courrier d’un lecteur de
Télérama à propos de la menace de grippe aviaire : « Caquetages. Les médias reprennent largement un vocabulaire adouci lâché par un officiel : “Les volailles ont été euthanasiées”. Je ne suis
pas certains qu’elles aient été abattues dans le but de leur assurer une fin de vie sans
souffrance… » (Télérama, 08.03.2006, Courrier des lecteurs).

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queur au Monde, donne une définition plaisante mais assez exacte de ce
processus où se télescopent langue de bois et euphémisme, atténuation
et dissimulation :
Des mots, des maux
Ne dites plus : « une ménagère de moins de cinquante ans ». Mais
dites : « une femme de moins de cinquante ans responsable des
achats ». N’évoquez plus « une célibataire ». Mais célébrez « une célibattante ». Ne parlez plus de « train de banlieue, de gare de banlieue,
de ligne de banlieue ». Mais trouvez, c’est la SNCF qui le demande,
pour l’Ile-de-France un terme moins connoté.
Elle court elle court la langue. Et elle fourche aussi dans sa volonté de
toujours désamorcer les appellations au motif de qualifier tout le
monde et de ne fâcher personne, dans un permanent et technocratique polissage des mots (Pierre Georges, Le Monde, 19.05.2000)

Mais le goût des mots étant une spécialité nationale, les locuteurs ne
sont pas dupes et ne manquent jamais, comme l’a montré plus haut la
remarque sur la confusion de Dominique de Villepin, de commenter
les dénominations, redénominations et usages lexicaux jugés remarquables des hommes politiques, mais également des médias. Ainsi
durant l’automne 2005, où les « émeutes » de novembre dans les banlieues françaises ont déclenché des innovations lexicales de la part du
ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy (le désormais célèbre racaille),
peut-on lire un commentaire d’une lectrice de Télérama sur la manière
de désigner les « jeunes des banlieues » :
Fripouille
Notre société est malade parce qu’elle ne maîtrise plus le langage. Ce
qui me choque, c’est qu’elle préfère appeler « jeunes de banlieue »
des délinquants et se scandalise du mot « racaille » qui désigne « un
ensemble de fripouilles » (Le Petit Robert) […]. Les voyous, crapules,
escrocs, canailles (synonymes de fripouille lui-même synonyme de
racaille) peuvent donc jouer sur les mots pour légitimer leur violence
tandis que les « jeunes de banlieue » confondus avec eux en appellent au respect. À qui sert d’entretenir la confusion ? « Dans la presse
comme dans la politique, il y a tout un tas de fripouilles », disait
Marcel Aymé (Télérama, 09.11.2005, Courrier des lecteurs).

On comprend à quel point les mots sont chargés de toutes sortes d’a
priori idéologiques et de jugements de valeur. La question est bien
entendu de savoir de quel chat il s’agit ici : le jeune de banlieue est-il un
jeune qui habite en banlieue ou le masque lexical du délinquant ? La
seconde hypothèse porterait une condamnation générale sur les êtres à
travers leur dénomination puisqu’elle présupposerait que tous les
jeunes habitant en banlieue sont des délinquants. Le journaliste
François Gorin résout en quelque sorte ce problème lexical quinze
jours plus tard en signalant dans le même hebdomadaire que le mot
émeutier est devenu le terme officiel :
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L’immigré de l’intérieur
Ainsi, délaissant le Kärcher avec lequel il rejoua, l’état dernier, à La
Courneuve, le fameux gag de l’arroseur arrosé, M. Sarkozy s’empare
cette fois d’un lance-flamme. Sa cible : la langue de bois, précisément. Y en a marre qu’on n’appelle pas les choses et les gens par leur
nom, proteste le ministre de l’intérieur, dont on peut sérieusement
croire qu’il est aussi « président de la République des banlieues »
[…]. Mais M. Sarkozy n’a pas fini son show. Il est en mission, il a plein
de langues de bois à brûler. Tout à l’heure il s’échauffait : arrêtez
d’appeler les délinquants les « jeunes ». Faut-il les appeler « les délinquants » ? Une chose est sûre : ils sont jeunes, très jeunes. Dans un
reportage de France 2, on verra ensuite des gamins encapuchonnés
zonant par six ou sept, qualifiés d’« émeutiers » : c’est désormais le
terme officiel (François Gorin, Télérama, 23.11.2005, chronique
« Comment ça va »)

La discussion autour des noms des jeunes gens en colère de novembre 2005 montre que les usagers de la langue ont besoin de dénominations stabilisées et pertinentes par rapport à la représentation qu’ils se
font du rapport entre les mots et les choses. Si les choses sont descriptibles de telle manière, alors il doit exister un mot qui les nomme justement, proprement, précisément, selon les instructions de la Bruyère, en
évitant les trahisons du politiquement correct.
Car le politiquement correct est la plupart du temps dénoncé par les
locuteurs puristes ou normatifs, comme par la plupart des locuteurs
d’ailleurs. Les commentaires favorables au phénomène sont rarissimes,
mais existent cependant. Dans le manuel de savoir-vivre d’Olivier
Cechman, ce processus d’édulcoration est défendu au nom de la tolérance et du respect :
Zoom sur le « politiquement correct »
On s’est beaucoup moqué des formulations ampoulées du discours
qualifié de politiquement correct. Pourtant, à l’origine, il s’agit d’un
souci de justice, d’égalité, de respect pour autrui et en particulier
pour les infirmes, les minorités et tous ceux qui ont un emploi ou
une condition jugés dévalorisants. Les sourds et les malentendants
souffrent du même handicap, les techniciennes de surface et les
femmes de ménage font le même métier… Un chat sera toujours un
chat, quelle que soit l’appellation qu’on lui donne. Néanmoins, ce
respect de la personne, du moins dans les mots, part d’un sentiment
très louable. Si chacun faisait un petit effort pour respecter sincèrement la différence physique, raciale, sociale, religieuse, sexuelle, etc.
de l’autre, on n’aurait sans doute pas recours à ce subterfuge sémantique (Cechman 2004, p. 202).

Il existe en effet une très ancienne tradition mondaine du masquage
lexical, qui ne s’appelle pas le « politiquement correct » mais relève plutôt du trait d’esprit à la française, dans la filiation du classicisme. En
cette matière, Pierre Daninos est un consultant parfait, qui nous
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explique dans Snobissimo les arcanes des dénominations des femmes
dans le monde :
Celles qui sont mariées ne sauraient considérer comme des femmes
les filles-mères ou la petite amie de M. X… qu’elles se font un plaisir
d’appeler Mademoiselle. Sans savoir qu’en certains cas de réussite
sociale, le Mademoiselle-insulte devient presque un titre nobiliaire s’il
s’agit de Mlle Chanel par exemple, ou d’Edmonde Charle-Roux.
Quand on leur demande Madame, les secrétaires de ces dames rectifient toujours : « Vous voulez dire Mademoiselle ? » – Nous sommes
tout de même loin du « demi-monde » et des « demi-castors » style
1900, époque où, comme l’a noté Gabriel-Louis Pringué, une dame
de la haute société exécutait un homme en déclarant : « Dommage
qu’on ne puisse plus l’inviter. Il a épousé une demoiselle ». En ce
temps-là, il est vrai, quand une femme du monde voulait stigmatiser
la conduite extra-légère d’une femme du demi, elle disait : « C’est
une créature » ; mais pour le comportement, tout aussi léger, d’une
dame : « Elle est très farceuse » (Daninos 1964, p. 93-94).

Il existe donc une juste cause, ou cause spirituelle, pour le politiquement correct, position que défend également, d’une manière plus
ronde, le populaire Bérurier dans Le standinge selon Bérurier, à propos
des filles-mères précédentes, anciennement appelées Mademoiselle,
actuellement désignées comme mères célibataires : « Dans l’immédiat, au
jour d’aujourd’hui, on doit les aider par notre estime, les filles mères.
Et pour commencer les appeler filles mamans, ce qui est plus tendre »
(San Antonio 1965 : 102).

7.3. Les stigmates de la phraséologie
Après les joies de l’orthographe et l’amour des mots (ou le désespoir
orthographique et la haine des néologismes, c’est selon), les puristes
aiment s’attaquer aux phrases toutes faites et aux stéréotypes
langagiers : leur illustre ancêtre est Flaubert et son fameux Dictionnaire
des idées reçues (1880). Cette stigmatisation est liée au regard aigu que le
puriste porte sur sa langue puisqu’il est particulièrement attentif à tout
nouvel énoncé circulant. S’il souhaite la continuité de la norme en
matière d’accords grammaticaux ou s’il est rétif aux innovations lexicales, il rejette les tics langagiers rabâchés et, d’autant plus, les nouvelles expressions construites à partir de ces phraséologies premières
(selon un processus classique de figement/défigement). Comme d’habitude, il se fait donc volontiers recueilleur-critique des modes, sans
nécessairement voir en quoi ces stéréotypes langagiers sont une pratique linguistique commune et nécessaire. Mais il découpe la société
selon les expressions typiques des milieux : sociolinguistique spontanée
encore une fois où les coiffeurs, les communistes et l’administration
voient leurs tics listés, à des fins parfois ludiques. Pourtant, dans cette
phraséologie-là, il y a autant de phrases toutes faites communes à tous
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que d’expressions jargonnantes revues à la sauce sociale de tel ou tel
groupe particulier.

7.3.1 Du stéréotype en matière de langage
Nommer les objets qui nous entourent s’apparente à une catégorisation
immédiate qui révèle une vision du monde, de soi et de la composition
de la société. Lorsque cette vision se fixe dans le langage, on parle de
phraséologie et de stéréotypie : sous ces étiquettes, sont répertoriées des
structures linguistiques figées, allant de la locution (par exemple des
expressions comme au niveau de) à des phrases (Les femmes ne savent pas
lire les cartes routières).
Ces stéréotypies sont généralement attachées à un groupe dont elles
constituent l’univers de référence et de croyance. Si les stéréotypes sont
dits « partagés » par tous, il n’en demeure pas moins qu’ils peuvent être
plus ou moins attachés à des univers de discours particuliers. Les différentes stigmatisations des jargons professionnels dans les discours des
puristes répertorient des expressions figées en vertu des milieux socioprofessionnels.
L’attitude envers les stéréotypes est ambiguë : en effet, ils sont assimilés à des connaissances spontanées et populaires et donc généralement
dévalorisés (Paveau 2006, p. 22). Mais il existe aussi une approche plus
positive des stéréotypes qui montrent comme ils permettent la vie en
communauté, comme ils sont les signaux de partage de savoirs et de
connaissances, comme expression d’une opinion populaire valide
(Farge 1992 : « Tout individu a compétence à la critique »), d’un langage ordinaire qui peut servir de base au discours scientifique théorique.
Comment ce savoir populaire a-t-il conscience des stéréotypes en
matière de langage ? Il les identifie en les nommant phrases ou expression
toutes faites, ce qui correspond, dans le discours scientifique, aux stéréotypes, au sens commun, à la doxa, aux clichés, aux énoncés qu’on
appelle « parémiques » (les proverbes), aux locutions et aux formules, à
la phraséologie. Le discours puriste va adopter une attitude négative à
l’égard des stéréotypes langagiers et de ses mécanismes linguistiques.
Les linguistes définiront la phraséologie comme l’ensemble des tournures typiques d’une langue, soit par leur fréquence soit par leur caractère idiomatique. Le linguiste suisse Charles Bally traitait d’ailleurs la
phraséologie comme une partie de la lexicologie, où les phrases devenaient des mots.
Les phrases toutes faites sont actuellement envisagées par les spécialistes comme un indice de créativité et un mode de transmission culturel. C’est, en quelque sorte, le patrimoine d’une langue. Pour Alain Rey et
Sophie Chantreau (1989), la phraséologie est un système de particularités expressives liées à des usages sociaux. On peut également distinguer
une phraséologie populaire et une phraséologie technique et scienti283

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fique (Xatara 1998). Les combinaisons figées sont des ensembles de
mots qui ont une liberté de combinaison restreinte et dont le sens est
reconnu par une communauté de sujets parlants. Comme le rappellent
Claudia Xatara (1998) et Marie-Anne Paveau (2006), les distinctions
parmi plusieurs types de combinaisons figées représentent des tendances : les clichés, les expressions stéréotypées, les lieux communs, les
expressions idiomatiques, les phrases toutes faites, l’argot, les injures,
les gros mots, les mots ou expressions, auxquels ont peut ajouter les
aphorismes, citations, dictons, maximes, proverbes et toutes les formulations figées et consacrées, sont des révélateurs culturels et sont traités
par la parémiologie, un sous-domaine de la phraséologie. Comme unités phraséologiques de la langue de spécialité, on peut trouver les syntagmes terminologiques ou technico-scientifiques, les jargons et les
argots professionnels. Dans le dictionnaire, les phraséologies désignent
« l’ensemble des tournures typiques d’une discipline, d’une époque ».
Et de citer en exemple : phraséologie notariale, gauchiste, de la classe
ouvrière, du monde sportif. Mais le dictionnaire mentionne un emploi
généralement « péjoratif » : pourquoi ? La phraséologie est généralement assimilée à l’emploi de tournures dites « vicieuses », de phrases
toutes faites, et leur stigmatisation dans la conscience populaire est classique. Nos puristes s’attellent donc à les relever : dans ce vaste ensemble
voisinent des proverbes, des expressions stéréotypées nommées aussi clichés, poncifs, lieux communs…, des formules « à la mode », plus ou moins
éphémères et qui présentent des caractéristiques linguistiques : présent
de vérité générale, structures figées, absence de déterminant, etc.
Le figement phraséologique va être l’objet de tous les foudres des chroniqueurs de langage, alors que les linguistes auront tendance à les considérer comme faisant partie d’un processus général créateur des
langues.

7.3.2. Des mots d’enfants et des jeux :
un regard bienveillant sur la phraséologie ?
Mais, à nouveau, ce sont les puristes qui vont donc être à l’affût des circulations et des nouvelles phraséologies : si les expressions à la mode les
irritent, ils les recueillent avec d’autant plus d’attention. Et ils mettent
en avant des « styles collectifs » (l’expression est d’André Moufflet), des
milieux caractérisés par des formes langagières particulières, qui se
mettent à voyager dans l’ensemble de la société :
Phraséologie
Je ne serais pas surpris que les sourciers du langage décèlent les premiers symptômes de ce colossal barbotage dans une expression qui
naquit il y a environ trente ans, sans doute mise au monde par les
élèves de Centrale ou de polytechnique, et se trouve aujourd’hui dans
toutes les bouches. Je veux parler du Il n’y a pas de problème ! qui a
détrôné Ce n’est pas douteux ou C’est certain (Daninos 1962, p. 172)

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On relèvera aussi, toujours dans le chef du célèbre auteur des Carnets,
l’ouvrage Le pouvoir aux enfants (déjà cité) qui est un petit condensé de
phraséologie enfantine : à propos l’interview d’enfants entre 6 et 10 ans
sur des sujets sociaux et culturels, la mort, l’argent, la famille, la religion. L’imprégnation par les enfants des modèles phraséologiques qui
les entourent a frappé Pierre Daninos, qui commente :
Dans ces cerveaux incultes et non meublés sont déjà fichées d’authentiques idées reçues, de fausses vérités sur lesquelles les « grands »
s’appuient, vivent et meurent ; dans ces petites têtes d’écoliers, des
clichés aussi profondément gravés que dans les méninges d’un (toujours gros) soyeux de Lyon ou d’un richarmateur (toujours grec) –
(Daninos 1969, p. XVI).

Et de citer par exemple : (à propos de l’argent) il faut en avoir juste
assez, ni trop, ni trop peu…
Par ailleurs, Pierre Daninos loue aussi la créativité des enfants, en rapprochant alors leurs bons mots des bonnes phrases d’auteurs consacrés,
qu’il s’agisse de La Bruyère ou d’Alphonse Allais : « Et cette Corinne S.,
7 ans, en disant de la campagne On est moins enfermé qu’à la ville. À la
ville y a pas de campagne, ne rejoint-elle pas Alphonse Allais écrivant,
chacun le sait : “Pour bien faire, il faudrait construire les villes à la campagne” ? » (Daninos 1969, p. XIX). Ce détour par le langage enfantin
montre que d’une part la « spontanéité » langagière symbolisée par les
enfants dans la conscience populaire doit être évidemment passée au
filtre du rôle joué par l’acculturation familiale et la vie sociale, mais
aussi que la frontière entre expressions toutes faites à déplorer ou phraséologie inventive procède d’une construction idéologique et culturelle
et non linguistique. Il y a donc des détournements ou des évocations
liées à des formes de langue qui sont valorisées sur le plan esthétique, et
puis il y a « ce qui se baragouine dans le poste et la façon de le baragouiner » (Merle 2002, p. 14). Parce que ce sont les médias qui sont
pointés comme les principaux pourvoyeurs de ces modes langagières :
Interlocuteur intarissable, la télé en disait plus en un repas qu’en huit
jours toute une famille – qui finissait d’ailleurs par ne plus parler
(quand elle parlait, elle semblait tout imprégnée du vocabulaire télévisé – « Nous avons un petit problème avec Beyrouth au niveau du
son » – contractant les « bon… disons… à la limite… » comme une
grippe verbale) – (Daninos 1985, p. 58-59)

D’où le paradoxe puriste : le rêve d’un langage fixe, qui ne varierait
pas et la stigmatisation des formes « tics de langage en tous temps »
(Claude Duneton dans la préface du Dictionnaire du français branché de
Pierre Merle, p. 12), qui témoignent de la variation langagière. La pratique même du puriste sera paradoxale puisqu’il va composer des relevés d’expressions à proscrire et éditer des dictionnaires, qui fixent… et
font circuler ces expressions.
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Cependant, on peut trouver une position plus amusée (et amusante)
ou plus nuancée de la phraséologie. Dans Made in France de notre
Pierre Daninos encore (1977), le personnage féminin Turid (cover-girl
norvégienne de vingt-trois ans venue en France faire une thèse sur le
sadomasochisme) exerce son regard « persan » sur la société française :
elle relève que le français semble comporter, plus que d’autres langues,
des expressions servant à se lamenter. Au-delà de l’image stéréotypée
du français râleur, le relevé de ces expressions lui sert à prouver que le
sadomasochisme (sur lequel Turid rédige une thèse de doctorat) est un
moteur de l’histoire qui s’inscrit jusque dans nos pratiques langagières,
façon inattendue de renouveler ledit stéréotype :
Turid prétend que nous avons, pour nous plaindre, plus de formules
qu’aucun autre pays au monde. Du Pauvre France ! (sous-entendu :
« s’il n’y avait que des gens comme moi… ») au Ils m’emmerdent ! en
passant par le… Me font ch… ! Ca suffit comme ça !… Et puis quoi
encore ?… Je me fais suer… J’en ai par-dessus la tête… Je suis
crevé !… Je n’en peux plus !… Ras-l’bol !… et le classique J’en ai
marre ! (qui vient d’entrer au journal officiel par le truchement du
président de l’Assemblée nationale), y a-t-il un pays qui passe plus de
temps à gémir ? D’après Turid, la meilleure preuve que la nature
même du français l’incline au lamento, c’est sa façon très particulière
d’admettre, quand tout va bien : « On ne peut pas se plaindre… »
(Daninos 1977, p. 175-176).

Les entretiens sur la grammaire française d’Abel Hermant (1928) déplorent que « les inventeurs de proverbes, gens de formation toute primaire, ne voient jamais qu’un petit côté des choses. Ils disent, par
exemple, que “la nuit porte conseil”, et sans doute cela n’est point
faux ; mais c’est une formule étroite et particulière d’une vérité universelle » (p. 30). Mais quelques chapitres plus loin, le narrateur appelle à
son aide… les lieux communs : « J’exprimai des idées qui ne sont point
neuves et qui m’ont déjà servi à moi-même plusieurs fois » (p. 209).
Dans Mignonne, allons voir si la rose (1989), François Cavanna consacre
un chapitre à la défense et illustration du cliché, qu’il nomme « trouvaille » et « belle phrase ». Il propose une définition personnelle du cliché qui repose moins sur sa forme que sur son usage répété et sa publicité : « Une phrase n’est cliché que parce que ressassée jusqu’à
l’écœurement » (p. 21). « Un cliché est une très belle expression qui est
tombée dans le domaine public » (ibid.). Parallèlement, c’est aussi à
une valorisation des sources populaires du cliché qu’il nous invite :
Pourtant, c’est bien de source populaire, « triviale » que sont sorties
des merveilles telle que « passer du coq à l’âne » […], « faire feu de
tout bois », « ne pas se moucher du coude » et tant d’autres qui ont
droit de cité, et c’est justice. Elles sont belles, vives, galamment troussées et dansent en cadence. Elles sont certainement passées par un
long purgatoire, honnies des puristes et des gens du monde, et puis

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elles ont forcé leur chemin, les voilà bien en place (Cavanna 1989,
p. 34).

Cette position est plutôt minoritaire, François Cavanna d’ailleurs ne
se considère pas comme un puriste, qu’il assimile aux « gens du
monde » : le mythe d’un parler populaire « authentique », « la sobre
nudité » 58 de la voix du peuple répond aussi à un objectif politique centré sur une vision classiste stéréotypée du monde social (opposition
populaire/gens du monde). L’écrivain et dessinateur humoriste entend
faire de l’authenticité, et de nombreux auteurs du style parlé l’avaient
fait avant lui (voir encore l’ouvrage de Jérôme Meizoz déjà cité), un
enjeu de distinction à l’envers. Valoriser le peuple comme créateur privilégié d’expressions qui se hissent dans les strates sociales. Façon de
franchir, par le langage mais seulement par lui, une barrière de classe ?
Dans une veine moins militante mais plutôt bienveillante à l’égard
des phrases « toutes faites » et des expressions proverbiales, on peut
noter ces petits ouvrages à succès qui listent des expressions toutes
faites, pour accroître le savoir culturel (l’histoire des expressions par
exemple), pour en jouer aussi et contribuer donc à leur circulation.
Dans Les carottes sont jetées (édition Points dans la collection « Le goût
des mots » dirigée par l’écrivain Philippe Delerm et site les-carottessont-jetées.fr), des expressions proverbiales sont mêlées volontairement
pour en créer de nouvelles. À partir d’une pratique courante généralement pointée par le puriste (la déformation des expressions et proverbes, dont madame Verdurin chez Marcel Proust est un exemple illustre), on innove volontairement. Ces inventions attestent d’une double
supériorité : la connaissance des expressions et la maîtrise d’un savoirfaire, celui de les mêler habilement afin de produire un effet humoristique. On glane tomber dans les 36 chandelles, c’est la cerise sur le pompon.
Sur le site internet correspondant, la possibilité est offerte aux utilisateurs de produire leurs propres expressions hybrides : par exemple, ça
casse pas trois pattes à un canard + y a pas de quoi fouetter un chat = y a pas de
quoi fouetter trois pattes à un canard, y a pas de quoi fouetter trois pattes à un
chat, ça fouette pas trois chats à un canard, ça casse pas trois chats. Des publications plus classiques offrent de l’érudition étymologique et
historique : L’habit ne fait pas le moine : petite histoire des expressions par
Gilles Henry, « trois fois lauréat de l’Académie française » ou La cuisse
de Jupiter : 300 proverbes et expressions hérités du latin et du grec par Bernard
Klein (2006). Ces ouvrages voisinent avec les dictionnaires de référence, comme celui d’Alain Rey et Sophie Chantreau (Le Robert des
expressions et locutions 2006 seconde édition).
On le voit, le souci du puriste réside dans la circulation intempestive
de ces expressions parce qu’elles se mettent à voyager, à être dans
58. L’expression est de l’écrivain Henry Poulaille, cité par Jérôme Meizoz 2001, p. 243.

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toutes les bouches et enfreignent les barrières de classe ou de caste
socio-professionnelles.
Parler cliché, c’est à la fois parler comme les « Halles parisiennes » en
1980 (Pierre Merle), donc comme certains milieux déjugés (la mode,
les médias, les pipoles) parce que suivant inévitablement les modes,
mais aussi parler comme tout le monde : Jacques Merlino déplore
« l’uniformisation du langage » (p. 13), Pierre Bénard, le chroniqueur
du Figaro, parle du « panurgisme dans le langage » (p. 9). C’est là que la
position « sociologique » du puriste sur le langage révèle ses contradictions. Pour le puriste qui soutient l’unicité de la langue, les mots sont
marqués d’un sceau social ou géographique, et voilà que ces mots circulent dans des foules socialement hétérogènes : les mots ne marqueraient donc plus l’origine, sociale ou régionale. Pour tenter de résoudre
cette contradiction, le puriste va alors recourir à un argument « massue », celui de la nécessaire bonne communication : ces mots et expressions qui circulent, des médias à la rue et vice versa, nuisent à la compréhension et font du français « une langue étrangère » (Merle 2005).

7.3.3 Les expressions toutes faites,
entre marquage et uniformisation
Quels sont les termes utilisés par les puristes pour désigner ces expressions qu’ils appréhendent, en bloc, comme caractéristiques d’une
manière de parler, à la fois typique et répandue ? En effet, ces tournures sont traitées à la fois comme des « verrues » qui déparent la
langue et que l’on pourrait donc éradiquer pour lui redonner sa
pureté ; mais aussi comme formant des sous-langages sociaux qui ont,
pour le puriste, le défaut de nuire à la communication. Robert Beauvais
définissait le « français kiskose » comme
cette mosaïque de patois, d’argots, de parlers marginaux, de détournements de sens initial, d’acceptions particulières, de néologismes et
d’images nouvelles qui font que la plupart de nos conversations se
déroulent comme un échange de messages codés réservés à un
nombre limité d’initiés, liés par ces solidarités qu’engendrent les passions communes, les appartenances, le milieu social, les métiers, le
sexe, les générations, la nationalité, les états dans l’État, les francsmaçonneries diverses… (Beauvais 1975, p. 2).

Les phraséologies relevées trahiront en fait des variations historiques,
sociales, régionales, ethniques. Elles sont subsumées par des termes
comme sabir, charabia, jargon, baragouin, langage précieux : ces vocables
ont des significations historiques et linguistiques précises mais sont utilisés, de façon générale, pour désigner l’ensemble des « déprédations »
d’origines diverses subies par la langue. Par ailleurs, le puriste invente
aussi des termes ou des expressions : l’hexagonal (Beauvais), la jargonocratie (Thévenot), le français kiskose (Beauvais encore), le français branché
ou le français tic et toc (Merle).
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Quelles sont plus précisément maintenant ces expressions toutes
faites qui hérissent le puriste sommeillant en chacun de nous (qui n’a
pas eu un jour cette réaction de dire « on l’a déjà entendu vingt fois,
celle-là », et de relever les stéréotypes de l’autre ?)
La phraséologie regroupe à la fois les expressions et tournures
vicieuses mais aussi les clichés et tours dits éculés. Les puristes déplorent l’emploi de la phraséologie autant pour sa stéréotypie que pour
son opacité. Le « phraséologue », néologisme inventé par Pierre Merle,
est un phraseur, un esbrouffeur : « S’exprimer devient effectivement
[…] un véritable gymkhana, et tant pis pour la compréhension, tant pis
pour le sens, tant pis pour la clarté de ce qu’on raconte et pour le goût
de dire » (Merle 2005, p. 17).
Le langage sert à communiquer, de façon claire et transparente, c’est
la base du credo puriste, qui suppose d’une part que le langage reflète
le monde et la pensée, et d’autre part, et ceci découle du principe précédent, que l’on parle faux parce que l’on vit dans une société fausse,
on parle mal parce que la société n’offre plus de limite (à époque invertébrée, style mollusque !, selon la fameuse exclamation de Jacques
Boulenger et André Thérive) :
La langue est le témoin d’une époque et nous vivons dans une
époque de démission et de facilité. Tout effort nous est odieux, toute
contrainte insupportable. On ne châtie plus son langage, mais on ne
châtie plus personne. Châtier, castigare, c’est rendre pur : on s’accommode fort bien de l’impureté. On ne surveille pas les enfants, on
libère les fous, on gracie les criminels (qui recommencent), on émancipe les peuples qui en profitent pour s’égorger et on se lave les
mains de tout. Étonnons-nous après cela que la France ait fait si piètre figure aux Jeux Olympiques ! (Moussat 1960, p. 7).

La phraséologie regroupe à la fois les constructions dites ampoulées,
complexes et les phrases clichées qui, elles, sont généralement bâties
sur un modèle syntaxique « simple » : « Parler néofrançais, c’est allonger la sauce. C’est délayer, diluer, dilater, tartiner […]. On évite, grâce à
“quelqu’un qui” la syntaxe indigente “sujet-verbe” » (Bénard 2002,
p. 102).
Il faut aussi préciser que sous phraséologie, on peut entendre des
expressions qui contiennent un verbe mais qui ne constituent pas,
seules, des phrases grammaticales. C’est donc une catégorie entre
lexique et syntaxe, où l’on trouve des constructions diversement appelées expressions figées, collocations, unités phraséologiques (Pecman 2005).
Les expressions toutes faites sont l’objet d’une attention particulière en
raison des déformations populaires qu’elles peuvent subir (nous en
avons parlé plus haut) et les difficultés syntaxiques pointées sont le
maniement des interrogatifs, des constructions avec des locutions
comme malgré que, quant à, les constructions des verbes ou de multiples
expressions qualifiées de « douteuses » : il appréhende sortir le soir au lieu
de il appréhende de sortir le soir ; ce raisonnement s’avéra faux au lieu de ce
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raisonnement se révéla faux ; il en fait de trop au lieu de il en fait trop (extrait
du guide marabout flash rédigé par Maurice Rat, Je connais mieux le français, 1963)
Dans tous les cas cependant, on retrouve la même hantise : celle du
« vide du langage », dissimulé sous des constructions alambiquées ou,
au contraire, exhibé par la pauvreté des phrases clichées : « Mais le cliché le plus galvaudé, le plus vidé de toute signification primitive est sans
conteste sous le signe de qui, fréquent dans la presse, voire chez les écrivains notoires, qui fait florès également dans les sphères officielles »
(Défense de la langue française, juillet 1959, p. 18).
Quelle est alors la norme implicite qui prévaut en matière de syntaxe
chez les puristes, c’est-à-dire quel est l’axe évaluatif de ce que Alain
Berrendonner appelle la partition normative ? La simplicité vs l’obscurité mais aussi l’originalité vs le cliché sont les deux vecteurs organisateurs du discours sur la phraséologie et la syntaxe (voir le chapitre sur
la grammaire).
La stigmatisation est généralement présentée sur le mode énonciatif
classique du discours puriste normatif : dites / ne dites pas, ou sur un
mode plus ludique et ironique qui inverse apparemment le discours
prescriptif selon l’usage en vogue : si vous voulez adopter le style des
phraséologues, ne dites pas / dites (« ne dites pas violon d’Ingres mais
activité compensatoire », Beauvais 1975, p. 212) : « On ne disait pas,
d’abord qu’il avait fait rire une génération mais plutôt que “sous des
dehors frivoles, il avait su cacher la gravité de son propos” », précise
Pierre Daninos (1986, p. 17).
Autres langues, mêmes pratiques : l’ancien petit traité anglais, best
seller en 1880, intitulé Don’t, A manual of Mistakes and Improprieties more
or less prevalent in Conduct and Speech (first edit circa 1880, reed. 1982
Pryor publication) recommandait aussi d’éviter les proverbes et citations : « Don’t fall into the habits of repeating worn-out proverbs and
over-used quotations. It becomes not a little irritating to have to listen
to one who ceaselessly applies or misapplies a threadbare stock of “wise
saws” and stupid saying » (p. 73-74).

7.3.4. Des phraséologies spécifiques
au politiquement correct : guide Assimil et traduction
Pourtant, l’attitude à l’égard des phrases toutes faites peut aussi s’avérer
simplement normative car les fautes de langage et de syntaxe y sont
courantes et se transmettent particulièrement dans cette phraséologie
commune via la presse. Voltaire le signalait déjà : « Les papiers publics
et les journaux sont infectés continuellement d’expressions impropres
auxquelles le public s’accoutume à force de les lire » (cité par Duché,
1985, p. 267).
Et deux siècles plus tard, sous la plume des défenseurs de la langue
française : « L’influence croissante de la presse et de la radio qui s’abais290

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sent trop volontiers, pour se mettre à la portée d’un public peu difficile,
au lieu de s’efforcer de l’élever, diffusent des impropriétés sans
nombre, voire des incorrections » (Défense de la langue française, avril
1961, p. 3). Il s’agit donc là aussi d’un relevé qui va mêler des formes
« fautives » et des formes jugées trop complexes ou alambiquées, voire
absurdes du point de vue sémantique ou pragmatique. On superpose
correction du langage et tournures spécifiques à tel ou tel univers de
discours, dont certains contraignent à des formes de langage particulières.
Ce relevé peut prendre la forme du listage de « perles » : celles-ci sont
à la limite entre lapsus, jeux de mot (voire bons mots puisque des perles
d’écrivains sont aussi répertoriées) et coquilles, fautes de
lexique (Napoléon recrutait ses soldats par circoncision) ou de syntaxe. Elles
montrent souvent une compétence linguistique (sens de la dérivation
ou de la conjugaison par exemple : la femelle du loup s’appelle une loupe, la
femelle du corbeau s’appelle la corbeille www.lesotisier.com). Elles sont attachées à des groupes sociaux, de l’administration, des médias, du monde
judiciaire, de l’armée, de l’école (on pense aux célèbres recueils de
l’écrivain Jean-Charles dont La foire aux cancres en 1962) ou encore de la
gendarmerie (Le meilleur des perles de la gendarmerie édité par Christophe
Dechavanne en 2000).
La phraséologie administrative est aussi l’une des cibles préférées des
puristes : ainsi il existe des listes d’expressions toutes faites et douteuses
qui circulent de manu ou virtuellement sur les expressions de la poste,
des banques, des mutuelles, où les constructions alambiquées voisinent
avec des expressions usées jusqu’à la corde et des fautes de syntaxe.
En voici deux, extraites de lettres adressées à la sécurité sociale dans
les années 1960 et parues dans un numéro de la revue Défense de la
langue française (juillet 1961) :
Mon mari vivant avec sa maîtresse dans la maison de laquelle il vient
d’avoir cinq enfants
Habitant sur le derrière et ne me trouvant pas bien, je voudrais un
prêt pour l’amélioration de l’habitat

Sur le mode ludique, il est alors proposé de « traduire » ce français« charabia » en français compréhensible : cette notion de traduction
dans une langue nationale montre que les puristes considèrent ces
variations comme étrangères à l’image constituée de la langue (voir les
exemples donnés dans le chapitre 1). Les puristes pratiquent cette traduction sur le mode humoristique en déplorant d’une part que les jargons aient envahi le langage courant au détriment de la communication, d’autre part que les langages dominants soient clichés,
inauthentiques, superficiels, inutiles.
En général, pour les amateurs du beau langage, les expressions toutes
faites empêchent de réfléchir, elles sont des expressions figées, piégées,
voire elles servent à produire une « langue dévastée » par leur usage
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intensif, dont sont traditionnellement rendus responsables les journalistes. Elles rejoignent aussi ce qu’on a baptisé la « novlangue » (terme
forgé par l’écrivain Georges Orwell dans son célèbre roman 1984) ou la
langue de bois :
[…] c’est l’état déplorable de la langue française employée dans les
médias et le monde politique. Là même où devrait être observée la
plus grande rigueur langagière (ne serait-ce que par souci d’exemplarité) prolifèrent les fautes de liaison, de sens et de syntaxe et – plus
grave encore – s’épanouit un vocabulaire d’une indigence effarante,
où foisonnent les « expressions toutes faites » (Mikaïl Faujour,
Collectif les mots sont importants, http://lmsi.net)

Le combat du bien dire rejoint-il celui du bien penser ? Les expressions toutes faites, nous l’avons montré plus haut, regroupent des faits
linguistiques divers, allant jusqu’à l’emploi lui-même stéréotypé de
métaphores privilégiées, comme les expressions sportives en politique
par exemple. Le politiquement correct dont nous avons parlé plus haut
(baptisé aussi français tabou) est particulièrement visé parce qu’il est
senti comme un affadissement de la langue (on parle d’euphémisme ou
de litote) joint à une déliquescence politique. On retrouve là une attitude critique classique, qui stigmatise les dérives phraséologiques et
politiques sous le principe : « On nous dissimule la réalité en la nommant autrement, de façon détournée, en tournant autour du pot ». Les
gendarmes de la langue n’aiment guère la « police » des discours que
peut constituer le politiquement correct, et les puristes (qu’il s’agisse
des remarqueurs classiques mais aussi des philosophes, des hommes
politiques, des militants de droite et de gauche) l’associent très souvent
à la langue de bois. Son origine anglo-saxonne y est peut-être pour
quelque chose : « Politiquement correct sonne comme une mauvaise
traduction. L’anglicisme atteste le péché de naissance » (Philippe
Mangeot, dans Vacarme 1, 1997). Mais joue aussi cette possibilité d’intervenir du point de vue institutionnel sur la langue, action dont on
connaît, à travers les débats sur la réforme de l’orthographe ou de la
féminisation des titres de fonction, la mauvaise presse dans l’opinion
publique. On assimile le politiquement correct à de la censure et à une
bien-pensance (néologisme péjoratif) de surface. Se dire politiquement
incorrect apparaîtra comme une marque de courage politique
(Philippe Mangeot, op. cit.), avoir le courage d’appeler un chat un chat
(employer le mot « juste »), avoir un franc parler. Ainsi l’insulte par
exemple serait un moyen de fustiger la langue de bois et le politiquement correct. C’est d’ailleurs précisément sur le terrain politique que
Pierre Merle (2002) déplorait l’insulte bien sentie, qui secoue les
consciences (voir notre développement consacré au purisme en
matière d’insulte au chapitre 8). Le combat politique s’aligne sur la tradition puriste, comme le montre, de façon parodique, l’ouvrage de
Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française (paru en
2005) qui, sous une forme de louange apparemment anti-puriste, se
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Le bon style. Les belles manières de l’écrit

livre, par antiphrase, à une critique « puriste » des néologismes (par
exemple l’expression j’ai bugué : l’enfant qui apprend le piano et fait
une fausse note dira très naturellement : « j’ai bugué »).
La croyance puriste rejoint alors la croyance politique : des mots
seraient plus aptes à dire le monde de façon « naturelle », ontologique.
Clochard serait plus vrai que l’acronyme SDF, comme si les deux termes
étaient de purs synonymes : « Un SDF, on sait ce que c’est, et depuis au
moins une douzaine d’années. Il s’agit d’un clochard que, pour plein
de bonnes raisons hautement morales, on ne veut pas appeler clochard » (Merle 2005, p. 295).
Le terme SDF superpose en effet trois pratiques linguistiques que le
puriste condamne : ce qu’il appelle l’euphémisation, l’accointance avec
le terme anglais homeless et la mise en sigle (sans domicile fixe : ainsi Jean
Thévenot s’attaque-t-il à la siglocratie « symbole de la multiplication des
structures sociales dont l’individu est tributaire », 1976, p. 39).
L’expression rejoint pourtant une construction française classique
comme sans-culotte dans le lexique révolutionnaire, par exemple.
Notons que cette problématique du nom des personnes « nomades de
vie » est, dans le champ d’études spécifiques de ces phénomènes, un
problème : les pays ont des nominations diverses (les Québécois disent
itinérants) et des critères de subdivisions différents (selon l’âge, la durée
de la période sans maison, la loi en matière d’errance…). Les changements d’étiquettes (ce qui n’exclut aucunement que chaque mot
construit et reconstruit le système de représentations qu’il charrie, le
terme SDF comme un autre) révèlent des changements d’ordre juridique et sociaux, ce que le puriste généralement occulte. Il trouve plus
vrai, authentique et charmant un « vagabond sous les ponts de Paris »
qu’un jeune en errance, un squatter ou un marginal installé (termes utilisés
par les sociologues Emmanuel Jovelin et Anne-Françoise Dequiré, spécialistes en sciences de l’éducation, 2006), qui ont des impacts et des
conséquences réelles dans la vie sociale, par leur nomination même.
On établit ainsi des équivalences, via le principe de la traduction, entre
des réalités différentes, sans prendre en compte la mémoire du mot,
son impact social, sa réception dans des univers de discours spécifiques.
La phraséologie illustre la contradiction de l’imaginaire et de la pratique puriste en matière de représentations socio-langagières : rêve
d’une langue immobile mais déploration de son uniformisation, perpétuation d’une tradition populaire mais stigmatisation des clichés, relevé
des variations socio-professionnelles mais critique des circulations
médiatiques d’un univers social à un autre.

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Chapitre 8

Styles sociaux.
Classes, classements,
déclassements
– Quoi, tu veux tâter de mon fouet ?
– Plaf !
– Eh oui…il ne faut jamais
parler sèchement à un Numide.
(Goscinny et Uderzo, Le domaine des dieux)
– La candidate : Ben…
– Le jury : Mademoiselle,
une agrégée ne dit pas ben.
(Oral de l’agrégation de Lettres
classiques, épreuve de grec, 1988).

Les normes du bon style concernent aussi les productions orales, et
incluent donc la diction, l’intonation, les accents, le volume de la voix,
etc. On ne parle pas n’importe comment et les codes concernent également les aspects comportementaux du langage. « Merci qui ? », « Dis
bonjour à la dame », autant de prescriptions qui conditionnent les
bonnes manières qu’il faut bien décrire en termes de classes. Le paramètre social entre en effet en ligne de compte et marque fortement les évaluations : les normes et les modèles ne sont pas élaborés « démocratiquement », mais sont détenus et diffusés par les classes dominantes, même si
les hiérarchies de classe sont actuellement en cours d’effacement.

8.1. Diction, prononciation, articulation
Les prescriptions normatives et puristes ne concernent pas seulement
les manières d’écrire, mais régissent aussi les « façons de parler » orales
et plus largement gestuelles et comportementales. Dès le XVIIe siècle
cette norme comportementale est installée par les grammairiens et
remarqueurs, comme en témoignent ces recommandations très précises de Louis Le Laboureur en 1667 :
Notre langue est si belle quand on sait s’en servir. Si vous y prenez
garde, Monsieur, elle tient plus de l’esprit et dépend moins des

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Styles sociaux. Classes, classements, déclassements

organes du corps que toute autre. Elle n’admet aucun accent, il ne
faut ny parler de gorge, ny ouvrir beaucoup la bouche, ny frapper de
la langue entre les dents, ny faire des signes et gestes comme il me
semble que font la pluspart des Étrangers quand ils parlent le langage
de leur pays et comme nous sommes obligés de faire quand lorsque
nous voulons parler de mesme qu’eux (Le Laboureur Louis, Des
avantages de la langue française sur la langue latine, 1667, cité par
Fumaroli 1992, p. 951).

Autrement dit : beaucoup d’esprit, et très peu voire pas de corps du
tout doivent être mobilisés dans la production de la parole, norme qui
s’est transmise jusqu’à nos jours dans les représentations des bonnes
manières orales. Les guides actuels se livrent en effet à une apologie de
la neutralité corporelle et vocale, par exemple dans les recommandations aux candidats de divers concours de la fonction publique ou dans
les manuels de savoir-vivre : il ne faut parler « ni trop vite ni trop lentement », mais quand même varier le ton, sans excès, sur le mode majeur
de la mesure (Bouvier 2003, p. 34). Mais surtout, il faut posséder ou
acquérir une prononciation standard, sans marque particulière qui
aurait immédiatement une fonction stigmatisante. Comme le souligne
Pierre Guiraud : « De tous les traits de langue qui reflètent l’appartenance de l’individu à un milieu social et culturel, la prononciation est la
plus caractéristique » (Guiraud 1973, p. 99).

8.1.1. Le modèle : Paris et la bonne société
Les prononciations, comme les manières, peuvent donc être bonnes ou
mauvaises, voire très mauvaises. Ferdinand Brunot, comme tous les historiens de la langue qui prennent en compte les phénomènes oraux,
rend compte des marquages sociaux de la prononciation : dans la section « Prononciation élégante et prononciation populaire », il précise
que le modèle de la bonne prononciation à l’époque classique « ne
pouvait pas être celui des gens de banlieue qui fréquentaient les marchés, ni celui des “mécaniques”, ni celui des bourgeois. Aucun accent
ne fut si étroitement surveillé et dénoncé que l’accent parisien ; dès
qu’il se séparait de celui des salons, il était condamné aussi sévèrement
que celui des provinces » (Brunot 1966, p. 174).
Depuis le XVIIe siècle, la norme de la prononciation se construit en
croisant deux paramètres : l’un, géographique, donne Paris comme lieu
de référence (avec une extension sur le nord de la France) ; l’autre,
social, donne la bonne société (aristocratie, grande bourgeoisie, bourgeoisie de pouvoir) comme classe de la bonne parole : « […] ce n’est
pas en province qu’il faut chercher le modèle de la prononciation française, c’est à Paris, explique Pierre Martinon en 1913. […] Pour que la
prononciation de Paris soit tenue pour bonne, il faut qu’elle soit adoptée au moins par une grande partie de la France du Nord » (Martinon
1913, p. VI). Il déclare également que la « prononciation admise géné295

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ralement par la bonne société est bonne […], fût-elle absurde en soi »
(p. IX). La relativité des légitimations ne lui échappe donc pas, et il en
fait d’ailleurs le commentaire explicite, analysant de manière fine le
lien entre les notions de généralisation et d’approbation :
Si l’on me voit chemin faisant résister à certaines prononciations que
je crois mauvaises, c’est qu’elles ne me paraissent pas encore très
générales, et que la lutte est encore permise et le triomphe possible ;
autrement je passe condamnation, car il n’y a rien à faire contre les
faits. La seule difficulté est de savoir à quel moment une mauvaise
prononciation est assez générale pour qu’il faille s’incliner et la déclarer bonne ; car il faut bien se mettre dans l’esprit que toute prononciation qui est bonne a commencé par être mauvaise, comme toute
prononciation mauvaise peut devenir bonne, si tout le monde
l’adopte (Martinon 1913, p. IX).

Dans leur Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel,
André Martinet et Henriette Walter sont très sceptiques sur le modèle
des classes dominantes et déclarent « qu’il n’y a pas en France de prononciation […] qui soit positivement prestigieuse » (1973, p. 17). Ils
pensent que la prononciation idéale est celle qui passe inaperçue et
que les mauvaises prononciations « sont celles qui soudain vous rappellent, ne serait-ce qu’à un niveau très inférieur de la conscience, que
votre interlocuteur est de telle origine, nationale, géographique ou
sociale » (1973, p. 17).
Quoi qu’il en soit, les prononciations populaires et provinciales sont
condamnées, et même parfois assimilées dans cette condamnation ; il
faut éviter avec soin de prononcer l’é de déjà comme un e muet : il est d’jà
venu. Dans une note, Pierre Martinon détaille sa position : « Michaëlis
et Passy, qui admettent cette prononciation, admettent aussi q’rir pour
quérir : je me demande dans quel faubourg ils ont pris cette prononciation patoise » (Martinon 1913, p. 75). On voit comment les mots faubourg et patois, désignant des réalités d’ordre différent, semblent fondus
en une seule et même catégorie dévalorisante.
Les guides d’expression et de prononciation insistent souvent sur les
phénomènes de variation qu’ils considèrent comme des difficultés
importantes : en effet, la norme étant univoque, et ne tolérant pas les
variantes, comme on l’a plusieurs fois souligné dans les chapitres précédents, les locuteurs doivent alors faire le bon choix, produire la bonne
prononciation, celle qui est légitimée par les détenteurs de la norme
dominante. La question est particulièrement aiguë en ce qui concerne
les consonnes, et nombre de mots français présentent une difficulté de
réalisation sur les consonnes finales : prononce-t-on le [l] final de persil,
sourcil, terril ? le [s] de mœurs ? Les ardeurs normatives de Jacques
Capelovici fournissent une liste intéressante de ces variations :
consonnes finales prononcées dans abject, bœuf, Arras ou varech, mais
muettes dans suspect, cerf, almanach ou ananas ; réalisations différentes
des consonnes dans chose et choléra, diagnostic et magnanime, tranquille et
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Styles sociaux. Classes, classements, déclassements

camomille, etc. Pierre Martinon remarque que le problème ne semble
pas se poser pas pour les voyelles : « Qu’on les ouvre un peu plus ou un
peu moins, dans une foule de cas, dans la plupart des cas, personne
n’en est choqué, et on n’y attache pas une très grande importance »
(p. X). En revanche, les consonnes tombent sous cette fameuse loi de
généralité : « Mais qu’une consonne se prononce ou ne se prononce
pas, c’est là souvent un fait précis, catégorique, sur lequel il n’y a pas de
discussion possible, quand l’usage est suffisamment général ; et beaucoup de gens tiennent particulièrement à savoir si, dans tel mot, telle
consonne se prononce ou non » (p. X).

8.1.2. Les accents régionaux et sociaux
« Faire l’histoire de l’accent, des conceptions de l’accent, ce serait faire
l’histoire de l’altérité linguistique », écrit Gérard Dessons dans un article intitulé « Ne pas avoir l’accent qu’on a » (2005, p. 33). En effet, la
question de l’accent n’est pas simplement phonétique ou même
sociale, c’est également une question éthique, du fait des jugements de
valeur et des stigmatisations qu’elle engage parfois. La spécificité de
l’accent est de relever à la fois de l’émission et de la réception : « Pour
qu’une singularité phonétique constitue un accent, au sens propre, il
faut qu’elle soit perçue, en tant que réalité singulière, comme une réalité collective, comme la manifestation individuelle d’une communauté
linguistique, même si celle-ci n’est pas désignée comme telle » (Dessons
1995, p. 34). L’accent est alors la marque de quelque chose d’étranger
et d’étrange dans la prononciation d’une langue, c’est le signe de l’autre.
On peut distinguer, concernant le français, plusieurs types d’accent,
les distinctions suivantes, qui peuvent sembler complexes, étant cependant nécessaires pour ne pas effacer la charge sociale, culturelle et idéologique des accents de toute sorte : l’accent régional (bourguignon,
marseillais, du Nord), étranger (allemand, japonais, néerlandais…),
étranger de la francophonie (belge, suisse, québécois), étranger de la
francophonie anciennement colonisée ou actuels dom tom (maghrébin, africain, antillais, kanak), ethnico-culturel (accent beur, accent dit
de « banlieue » où il est bien difficile d’isoler ce qui relève du socioculturel et de l’ethnique via la langue d’origine) et enfin l’accent social
ou socio-professionnel (accent dit populaire ou snob, que représentent
les sociotypes de Françoise et Marie-Chantal examinés plus bas, ou
accent dit « technocrate », « artiste », etc.).
Dans la tradition française, qui commence tout juste d’évoluer, l’accent quel qu’il soit doit être éradiqué de manière à ce que la prononciation ne présente qu’une neutralité de bon aloi : c’est la normalisation
de la langue. Les prononciations à la radio et à la télévision sont en ce
sens un bon indicateur : jusqu’à la fin des années 1990 tout accent,
régional, ethnique ou social est un obstacle à une carrière sur les ondes
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ou à la télévision ; l’impétrant est prié de recourir à l’orthoépie, c’est-àdire la norme de prononciation des sons par rapport à la graphie d’une
langue, qui est univoque par définition. Cela explique l’uniformité des
prononciations à la radio et à la télévision, et la flagrante absence d’accents, qui ont cependant timidement intégré les studios d’enregistrement et les plateaux de télévision : un des chroniqueurs du « Journal de
la santé », émission quotidienne de France 5, possède un fort accent
méditerranéen, de même qu’une journaliste de France 2, correspondante à Toulouse. Cette nouvelle tolérance vis-à-vis des accents est bien
répercutée dans les manuels de savoir-vivre, comme le montre
O. Cechman : « La voix ne peut dissimuler ses origines, car elle possède
son propre accent. Certains conseillent de le gommer mais un accent
régional fait partie du charme d’une voix et de sa personnalité »
(Cechman 2004, p. 198). Mais, d’une manière générale, l’homogénéité
francilienne règne encore, y compris chez les présentateurs issus des
communautés noire ou maghrébine, qui parlent un français impeccable.
Si les accents sont quasiment absents des productions verbales légitimes, ils sont omniprésents dans les approches ludiques et métalinguistiques : l’imitation de tel ou tel accent est un ressort comique aussi
ancien qu’inépuisable. On connaît la fortune comique de l’accent
belge associés aux histoires du même nom, dans la carrière de Coluche
par exemple. Le rapport des Belges à leur accent est d’ailleurs compliqué puisque le français de Belgique possède un mot pour dire « masquer son accent belge et parler comme un Français de souche » : fransquillonner. Les mêmes remarques peuvent être faites sur les accents
québécois et suisse. Sur le front des accents ethnico-culturels, les nouveaux comiques de l’école de stand-up de Jamel Debbouze ne se privent
pas de pasticher les accents de leurs propres communautés, dans le
cadre plus large d’un discours sur l’intégration, ludiquement définie
par le jeune comique leader de sa génération comme le privilège
d’avoir son prénom… sur le bol breton. Un personnage public comme
Yannick Noah utilise, dans ses chansons ou ses interviews, les mêmes
procédés d’auto-pastiches.
Quel qu’il soit, l’accent est surchargé de valeurs culturelles et idéologiques fortes ; il est classant et déclassant, et peut même constituer un
argument. Dans les Soirées du Grammaire-Club, au chapitre « La visite au
philologue », on peut lire la croustillante description du philologue,
autrement dit du linguiste, spécialiste de la langue qui s’oppose souvent
au tenant d’un purisme mondain et cultivé : sur le ton de l’anthropologie en terrain exotique, on peut lire que la créature « s’exprime en un
français usuel, assez correct ; mais avec un accent provincial très marqué, qu’il entretient, je pense, avec amour ». Plus loin, il est question de
l’accent des Vosges (Boulenger, Thérive 1924, p. 208). Tout ce qui
éloigne de la norme commune est susceptible d’être marqué négativement, et cela est d’autant plus sensible depuis les années 1980, qui
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marque le début d’une sur-médiatisation de l’information et de la communication. Comme le souligne Fernand Carton dans un article sur les
accents régionaux, « aujourd’hui les locuteurs, sensibles à une prétendue infériorité culturelle et plus exposés aux médias, établissent une
hiérarchie : ce qui s’éloigne d’un français commun ne peut se dire
qu’entre intimes » (Carton 1987, p. 43).

8.1.3. Les liaisons : cuirs et velours
La liaison est une forme particulière d’enchaînement entre voyelles et
consonnes, qui est le principe de base de la réalisation orale du français. On dit souvent que le français est une langue qui n’aime pas l’hiatus (les [z] arbres, les [z] habitants), et la liaison rétablit donc une loi
fondamentale du système linguistique. Les sons du français s’enchaînent en effet pour former des syllabes centrées autour d’un noyau vocalique, dans lesquelles figurent les consonnes qui ne sont pas muettes.
La phrase écrite la table est mise se réalisera ainsi, à l’oral, en quatre syllabes, exactement de la même manière que la table émise, selon le principe d’enchaînement : [latablemiz]. En cas de liaison, le même principe s’applique mais sont alors intégrés des sons qui correspondent
habituellement à des lettres muettes, [z] pour s, t pour [t], [p] pour p
et [r] pour r, les deux dernières étant assez rares et relevant plutôt d’un
niveau de langue élevé. La réalisation des liaisons suppose une certaine
dextérité dans l’oralité ou l’articulation entre écrit et oral, et il se produit parfois des ratés, des liaisons « mal-t-à propos » comme dit l’expression familière : on parle alors de cuir (une fausse liaison comme « quatre [z] élèves » ou « cent [z] euros ») et de velours (une liaison ajoutée
comme dans l’extraordinaire « les [z] inscrits et les non [z] inscrits »
cité par Françoise Gadet dans Le français populaire paru en 1989).
Il existe un discours normatif très abondant sur les liaisons : il faut les
faire, les faire bien, mais pas trop, ni trop peu. La liaison est une
marque sociale positive, elle dénote le locuteur cultivé (voir sur ce
point l’analyse de Françoise Gadet sur les liaisons très élaborées de
Malraux, 1989, p. 74), mais elle peut aussi se transformer en stigmate
quand elle indique le pédant ou le fat qui exhibe des manières langagières affectées. L’absence de la liaison obligatoire signale a contrario le
manque d’acculturation et une compétence linguistique fragile. Les
discours puristes portent souvent sur cette pratique linguistique et
sociale tout à la fois, pour en condamner la rareté mais aussi l’abondance, dans une relative confusion entre liaison rendue obligatoire par
la nécessité de l’enchaînement et liaisons facultatives à fonction culturelle ou sociale. Écoutons encore une fois Pierre Martinon :
D’une façon générale, les professeurs en font plus [des liaisons] que
les gens du monde, à cause de l’habitude qu’ils en ont ; les instituteurs en font trop, non pas tant peut-être en parlant qu’en enseignant
à lire, car ils ne savent pas toujours que, même en lisant, il y en a

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qu’on ne fait pas. Mais les acteurs surtout en abusent étrangement,
soit sous prétexte de correction, soit parce qu’ils s’imaginent qu’ils se
font mieux comprendre, et cela à la Comédie-Française comme ailleurs, plus qu’ailleurs, hélas ! et dans la comédie en prose aussi bien
que dans la tragédie. Pourtant, ils devraient comprendre que, dans la
comédie, un personnage qui ne parle pas comme tout le monde est
ridicule […] (Martinon 1913, p. 356).

Un lecteur du Monde met presque un siècle après le doigt sur la
même question :
De l’usage des liaisons
Il semble que le sujet soit inépuisable, mais le supplice que subissent
les amoureux de la langue semble aussi sans limites. Dans le courrier
du « Monde Radio-Télévision » daté 9-10 janvier, Pierre Baron s’insurge de la « surutilisation » de la liaison par les professionnels de la
parole, à la radio comme à la télévision.
Il cite, à juste titre, les « zadolescents » et les « zemplois ». Mais pourquoi
s’en est-il tenu là ? Il aurait dû, dans la foulée, dénoncer aussi la suppression de cette liaison dans des groupes de mots employés couramment. C’est ainsi que l’on entend parler tous les jours des « zêtrumains » et des « personnagées ». […] (Le Monde télévision,
23-24.01.2006, courrier des lecteurs).

On ne peut que s’étonner de la dénonciation de « zadolescents » et
« zemplois », dans la mesure où il s’agit de cas de liaison obligatoire,
pour éviter l’hiatus ; et le même étonnement se manifeste sur « zêtrumains » et « personnagées », puisque les enchaînements se faisant bien, les
liaisons entre êtres et humains d’une part, et entre personnes et âgées de
l’autre, ne sont pas nécessaires ; elles paraîtraient même un peu affectées : les « êtres [z] humains » et les « personnes [z] âgées ».
L’arrivée de l’euro en France a provoqué, sorte de dommage collatéral, un symptôme d’hésitation sur la liaison, déclenchant les ardeurs
puristes de certains lecteurs :
Liaisons dangereuses
Au secours ! Des hordes de h aspiré ont envahi le pays ! Les heuros
sont partout. Qu’ils soient deux, deux cents ou quatre-vingts, personne n’entend la différence. Pourtant, nos petits euros n’aspirent,
eux, qu’à une chose : s’intégrer ! se lier ! Alors, en ces temps d’intégration troublée, faisons un geste. Accordons aux euros le même statut qu’à nos ans. Soyons audacieux ! Lions ! Délions nos [z] et nos
[t]. Que retentissent les cent-t-euros, les vingt-t-euros, les trois cents-zeuros ! Et ce pendant au moins mille cinq cents ans ! Merci pour eux
(Télérama, 18.10.2006, courrier des lecteurs).

La question est même soulevée dans le guide de savoir-vivre d’Olivier
Cechman, témoignant bien de l’importance des usages de la prononciation pour les Français :
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Zeuro est arrivé !
Le passage à l’euro n’a pas été une très bonne affaire pour les liaisons… Au temps du franc, on n’avait pas besoin de se demander quoi
que ce soit, puisque la question de la liaison ne se posait pas. Cent
franc, vingt francs, ou trois cents francs, peu importait. Mais remplaçons maintenant les francs par les (z) euros… On entend des aberrations : cent (z) euros, vingt (z) euros…
Donc, pour note, on dit :
- Un (n) euro
- Cent (t) euros
- Vingt (t) euros
- Mais trois cents (z) euros… (Cechman 2004, p. 207).
Document
Quelques exemples de liaisons fautives
1. si vous laissez [r] un message (relevé sur un répondeur, dans Gadet 1989)
2. il sera [t] également remercié avec de l’argent (leçon agrégation Lettres
modernes avril 2003)
3. ça va [t] être le propos de ma troisième partie (leçon agrégation 2003
Lettres modernes avril 2003)
4. À Toulouse au contraire, impossible d’accéder [z] aux amphithéâtres
(reportage France 2, 8 mars 2006 sur les événements liés au CPE)
5. C’est lui qui, chaque matin de manif, se retrouve [t] à virevolter (Sur
Bruno Juillard le président de l’UNEF, reportage sur Canal+, 25 mars 2006)
6. Le chef de l’État pourrait appeler [t] à une grande négociation sur le
chômage (Élise Lucet, JT de France 2, 31 mars 2006)
7. En gros ma question si j’en ai [t] une est… (question d’une intervenante,
colloque de littérature, Université de Paris 13, 4 mai 2006)
8. Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs reprenez [r] avec moi tous
en chœur (Liaison faite par Eddy Mitchell dans la chanson Boogie-Woogie
de 1975, relevée par Julaud 2000)
9. Un spectacle qui n’en est pas tout à fait [z] un (JT de l’A2, avril 1989, liaison relevée par Berthier, Colignon 1991)

8.1.4. Pièges sociaux et traquenards culturels
On l’a compris, la prononciation est un puissant révélateur et stigmatisateur social. « Dis-moi comment tu prononces, je te dirai qui tu es »,
semblent affirmer les tenants de la norme univoque et de la légitimité
homogène. Cela explique que le français soit parsemé, miné, pourraiton dire, de particularités qui sont autant de pièges sociaux tendus au
locuteur.
– La prononciation des patronymes
La prononciation des patronymes, c’est un peu comme la manière de
manger ses cailles ou sa salade (les premières à la main, la seconde coupée à la fourchette), elle classe et déclasse sévèrement celui qui en
ignore le code. Le remarqueur moderne Philippe Vandel ne s’y trompe
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pas, qui donne dans Le dico français-français, sous la rubrique
« Prononciation des noms propres », une liste de patronymes de la
haute société, dont la « hauteur », particulée ou non, passe aussi par la
prononciation : Broglie, La Trémoïlle, Schneider, Castellane, Castries, Uzès
sont en effet dotés de prononciations particulières qui ne correspondent pas à leur orthographe (Vandel 1993, p. 157-159). On y ajoutera
Voguë, et Münch, Beuys ou Maeght dans le domaine artistique, qui présentent la même possibilité ségrégative. Éric Mension-Rigau signale également que le « savoir prononcer » est une compétence de classe en mentionnant, à propos des aristocrates, « leur respect de la prononciation
“officielle” des noms propres d’artistes (comme les peintres Vouet
/vouette/ ou Mac Avoy /avo-ye/) […] » (1994, p. 196). Jacques
Capelovici alerte pour sa part le lecteur sur Enghien (également toponyme, à prononcer « en gain ») et Guise (« comme la deuxième syllabe
d’aiguillon », 1999, p. 176).
Alain Lerond, dans son Dictionnaire de la prononciation de 1980, donne
la prononciation particulière de la grande majorité de ces noms propres, ce qui signifie que le « traquenard culturel » n’est pas seulement
une question de classe, mais aussi de langue, ou plutôt que le système
de la langue est imprégné de social et de culturel. Il ajoute une précision sur la non-mention de la particule dans les entrées de son dictionnaire, en se réclamant des usages du Petit Larousse qui, « sauf pour les
noms d’origine flamande ou néerlandaise – où De n’est pas une particule nobiliaire », place l’entrée à la première lettre du nom et ne la
signale qu’après (de Gaulle se trouve ainsi à G et de Lattre à L). Cet
usage dictionnairique a un pendant social très présent dans les guides
de savoir-vivre : la doctrine mondaine est en effet de ne jamais intégrer
la particule dans la mention du patronyme, sauf pour les monosyllabes
(de Brosses), les noms en du (du Barry, du Bouchet, du Camp) et les cas
d’élision (d’Orléans, d’Ars, d’Anjou). Les usages dictionnairiques sont
instables : le Petit Robert des noms propres mentionne les noms en du à D et
ceux en d’ et de à la première lettre du nom.
Philippe Vandel donne également, de manière moins ludique qu’il
n’y paraît, la prononciation des diminutifs de certains prénoms grand
bourgeois ou aristocrates, qui signale à la fois la fonction classante de la
prononciation mais aussi du choix du prénom, sur lequel nous reviendrons plus bas.
À ces usages proprement sociaux s’ajoutent des manières de dire
idéologiques voire politiques : la prononciation des noms étrangers
peut en effet porter une charge idéologique parfois violente, si elle est
antisémite par exemple. Des prononciations à l’allemande de noms
anciennement francisés comme Berger, Hamburger ou Lustiger signalent
immédiatement l’intention stigmatisante. Plus généralement, la xénophobie peut s’inscrire dans le refus de franciser les prononciations, et
le maintien de la prononciation dite « d’origine ». À l’inverse, la prononciation soignée des noms étrangers dans la langue d’origine peut
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indiquer la maîtrise des codes et des manières de classe. Quoi qu’il en
soit, les manières d’articuler les noms sont éminemment classantes,
exhibant les savoirs et les ignorances sociales.
– Les ignorances de la prononciation
Les pièges posés par les patronymes et les noms propres en général
n’ont rien à envier à ceux que posent certains mots de la langue qui ne
semblent plus exister, dans les ouvrages normatifs en tout cas, que pour
cette raison. La liste est, sinon immuable, du moins assez constante
depuis le XIXe siècle. Celle que donne Alain Hamon en 2000, par exemple, est un bon indicateur, qui mêle les cas classiques de paronomases
mentionnés au chapitre 5, et des erreurs simples :
Prononçons bien
Arguer en trois syllabes
Astérisque et non astérixe
Caparaçon et non carapaçon
Filigrane et non filigramme
Hypnotiser et non hynoptiser
Gageure
Prestidigitateur et non prestigiditateur
Pantomime et non pantomine
Rémunérer et non rénumérer (Hamon 2000, p. 45)

On retrouve des phénomènes analogues dans celle que donne JeanJacques Julaud en 2000 :
On dit, on prononce, on écrit
abasourdir, Auxerre, Bruxelles, désuet, détritus, etc., gageure, linguiste, mœurs, Œdipe, œstrus, œufs, bœufs, osciller, poêle, rémunérer, sempiternel, yacht (Julaud 2000).

Si ces mots sont constamment signalés dans les guides et manuels normatifs, c’est que les « fautes » sont fréquentes et persistantes. Dans En
écoutant parler la langue, Marina Yaguello consacre un chapitre à la prononciation de dilemme, souvent réalisé en dilemne. Elle l’interprète
comme un cas d’hypercorrection, qui suppose un modèle, celui de
dilemne étant vraisemblablement la suite savante -mn-, assez fréquente en
latin et en grec, et donc présente en français dans des mots rares et/ou
savants comme amnésie, amniotique, damner, automne, et surtout indemne,
qui semble proposer une origine analogique très pertinente à dilemne,
prononciation aussi fréquente dans les milieux dits « lettrés » ou « cultivés » que dans ceux où la compétence linguistique est plus fragile
(1991). Dans la liste d’Alain Hamon figurent des cas de ce type, en particulier rénumérer qui se construit par analogie avec le paradigme de
numer- (numéro, numéral, énumérer, etc.), sémantiquement proche de
celui de rémunérer (établi à partir du latin munus, muneris, « don, présent, faveur »).
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8.2. Les parlers de classe
Il peut sembler anachronique ou déplacé d’utiliser le terme de classe, à
un moment où les sciences sociales préfèrent parler de « réseaux
sociaux » et de « sociabilités », et où disparaissent des discours les
marques de hiérarchie et de distinction, ce qui correspond pour
Norman Fairclough à la « conversationnalisation » de la société
(Fairclough 1992). Mais il n’est pas sûr que les hiérarchies profondes,
les stigmatisations et les mépris de classe, du haut du panier vers le bas
et vice versa, aient disparu, loin de là. Seulement les frontières bougent
et les répartitions sociales, culturelles et économiques se font autrement. C’est pourquoi nous conservons le terme de classe (voir sur ce
point le chapitre 3 sur les rapports entre purisme et société) pour rendre compte de ce que certains écrivains ont appelé « couleur sociale »,
c’est-à-dire le fait que les formes des productions verbales sont étroitement liées aux milieux sociaux (entendus au sens de milieux sociaux,
culturels, idéologiques, etc.) dans lesquels elles se situent. De plus, la
langue et les façons de parler étant en grande partie les produits d’un
héritage, les formes actuelles sont en grande partie tributaires des
classes de naguère. Dans le tome XII de l’Histoire de la langue française
consacré à l’époque romantique, Charles Bruneau décrit ainsi la notion
de couleur sociale chez Balzac :
La couleur sociale est beaucoup plus importante pour Balzac que la
couleur locale. Balzac, qui a l’expérience de tous les mondes, et qui
voit vivre ses personnages sous ses yeux, exprime les moindres
nuances de leur langue : un ancien vermicelier ne parle pas comme
un employé du Muséum, la langue de Mme Vauquer n’est pas celle
de Mme Couture ; à plus forte raison les improvisations de M. Vautrin
ont plus de ragoût que les discours du jeune Rastignac. C’est là que
Balzac est incomparable. Depuis le forçat jusqu’au bourgeois cossu, il
donne à chacun le vocabulaire qui lui convient (Bruneau 1968,
p. 382-383).

C’est cette correspondance entre manières de parler et classes
sociales, construite ou reconstruite par les écrivains, décrite ou transcrite par les remarqueurs et observateurs, dont nous allons parler ici.
Nul compte rendu d’une réalité prise pour argent comptant, mais
exploration des représentations que les gens se font des marquages
sociaux de la langue.

8.2.1. Classe et style : des catégories épineuses
Avant de faire le portrait de Françoise, Bouvard-Pécuchet et MarieChantal, prototypes que nous avons choisis pour parler des classes
sociales dans la langue et les discours, il faut dire quelques mots des
catégories descriptives employées pour les désigner : « populaire »,
« bourgeois » et « noble ». Nous expliquerons également pourquoi
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nous avons choisi le terme style pour désigner les productions verbales
elles-mêmes, plutôt que parler, langage, parlure, registre, etc.
Sur ce terrain des rapports entre langage et classes sociales, les positions sont diverses, et tournant autour de deux grandes approches. La
sociologue Basil Bernstein, auteur de Langages et classes sociales
(1975), pense qu’il existe des différences profondes et culturelles entre
les productions verbales des différentes classes