2,60 € – 3,90 FS ‹ no 3639

7 janvier 2016

www.reforme.net

HEBDOMADAIRE PROTESTANT D’ACTUALITÉ
ENTRETIEN

Regards sur
la guerre
Jean-Claude
Guillebaud analyse le
retour de la violence
P. 4-5

REPÈRES

Une Église
de témoins
Une nouvelle série
théologique sur
l’évangélisation

Un an après
L

es attentats contre Charlie Hebdo et
l’Hyper Casher ont ouvert l’année 2015
sous de terribles auspices. Puis ceux de
novembre, tellement meurtriers, l’ont refermée de la même façon. Comment penser la
violence ? Comment continuer à vivre sans

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peur  ? Comment pardonner  ? Comment
apprendre à coexister avec nos différences ?
Telles sont quelques-unes des questions
qui traversent ce numéro pour tenter de
comprendre et pour ouvrir des chemins
P. 2-3, 6-10, 17, 20
d’espérance.

Attester pour le Christ
Congrès fondateur des Attestants
Samedi 16 janvier 2016, Paris, Centre Maurice Ravel

http://attester.fr

VINCENT ISORE/IP3 PRESS/MAXPPP

P. 12

DISPUTATIO
Faut-il changer
les paroles de
la Marseillaise ?
par Claude
Baty et André
Encrevé
P. 14

Lisez
sur

www.reforme.net

2

Événement

ÉDITORIAL

Nathalie
Leenhardt

Yeux et bras
ouverts
Ma génération n’avait pas connu la
guerre, elle se sentait à l’abri, privilégiée, différente. Fille de l’Europe, je suis
née l’année des accords d’Évian. Jeune,
je me suis indignée contre la faim dans
le monde et la montée du racisme. Mais
je n’avais pas peur, j’espérais, vivant en
direct et en images, la chute du mur de
Berlin et la libération de Mandela.
Pourtant il y eut la rue des Rosiers et
la FNAC de la rue de Rennes, la crainte
déjà. Les attentats avaient surgi dans
nos vies paisibles. Et puis, en 2001,
alors que j’habitais Washington, ce
fut la stupeur, des avions transformés
en bombes, des tours qui s’écroulent,
comme se désagrègent les rêves d’un
monde meilleur.
Les années filent, on oublie, un temps.
Et la réalité revient, tel un boomerang.
7 janvier 2015, Charlie Hebdo. 9 janvier
l’Hyper Casher. Depuis le Bataclan et
les cafés de Paris. Mais aussi le Liban,
l’Égypte, la Tunisie, le Mali.
Nous sommes en guerre. Elle est mondiale. C’est pourquoi nous avons donné
la parole à Jean-Claude Guillebaud
pour qu’il nous aide à penser ce que
nous avons voulu oublier, taire, nier,
pour éclairer ce qui nous arrive et qui
nous rend différents.
Mais essayer de comprendre ne signifie
pas admettre ou se résigner. C’est pourquoi ce numéro, un an après la sauvagerie de Charlie, dit aussi le pardon et les
tentatives du vivre ensemble. Plus que
jamais, les chrétiens, les protestants, les
lecteurs et lectrices de Réforme peuvent
être – et se doivent d’être – des porteurs
de lumières faibles et vacillantes, mais
réelles et tenaces.
2016 sera sans doute une année charnière. Que feront les États pour se
défendre du terrorisme et s’attaquer
à ses racines ? Que fera notre gouvernement pour enrayer le chômage,
profond terreau de tant de maux ? Que
ferons-nous, là où nous sommes, pour
faire vivre la fraternité ? À chacune, à
chacun, je souhaite de trouver ce point
d’équilibre entre l’indispensable lucidité et la vitale espérance...•

Cet éditorial est en vidéo
sur le site : reforme.net

RÉFORME NO 3639 • 7 JANVIER 2016

POLITIQUE. À l’occasion du premier annniversaire des attentats meurtriers contre Charlie

L’image troublée de la

L

e 7 janvier 2015, Chérif et Saïd
Kouachi se lancent à l’assaut des
locaux de Charlie Hebdo, tuent
onze personnes en cinq minutes
et s’enfuient. Quelques heures plus
tard, Amedy Coulibaly commence une
sauvage équipée, blessant un jogger,
tuant une policière avant de pénétrer
dans un hypermarché casher de la porte
de Vincennes. La colère et l’émotion
qui ont saisi les Français ce jour-là
provoquèrent partout dans le pays des
manifestations de recueillement, mais
aussi d’une indéfectible fidélité aux
valeurs de la République. La tragédie
du mois de novembre dernier a suscité
les mêmes émotions.
Mais cette fois, le débat politique a
pris un tour plus solennel, François
Hollande annonçant le 17 novembre
une modification de la Constitution,
notamment pour renforcer les mesures
contre les terroristes. Alors que le gouvernement propose de déchoir de leur
nationalité les citoyens détenteurs de
la binationalité convaincus d’activités
terroristes, la polémique enfle.
À gauche comme à droite, les avis
divergent sur l’opportunité d’une
réforme constitutionnelle dont l’efficacité n’est pas garantie. Par-delà les
nombreux problèmes soulevés par ce
projet, dont on sait pas, à l’heure où
nous achevons ce numéro, s’il sera
présenté en l’état, Réforme a souhaité
s’interroger sur le sens et l’influence du
mot nationalité et sur ce qui la relie à la
notion de citoyenneté.

Des relations complexes
Chacun connaît le triptyque sur lequel
repose une nation : un terriroire, un État,
un peuple. La France dispose d’un État
parmi les plus anciens du monde – il
s’est constitué par étape, au Moyen Âge.
Sous l’Ancien Régime, seul le roi pouvait délivrer des « lettres de naturalité ».
Avec la Révolution est apparue la notion

Le rassemblement républicain, place de la République à Paris, après les attentats de janvier

Il fallut attendre 1851 pour que soit instauré le droit du sol, mais on voit que, dès
1789, un lien trè!s fort s’est établi entre
citoyenneté et nationalité. Pourtant,
les deux notions ne se confondent pas.
« Deux exemples concrets le montrent,
explique l’historien Dominique Borne.
Dans les départements algériens, jusqu’à
la fin de la Seconde Guerre mondiale, les
musulmans étaient considérés comme
français mais ils n’avaient
pas le titre de citoyens
puisqu’ils étaient régis
par le code de l’indigénat. De manière inverse,
aujourd’hui, en Israël,
les Arabes israéliens n’ont
pas la nationalité du pays
où ils vivent parce qu’elle a des fondements religieux, mais ils sont citoyens et
peuvent contribuer à élire les députés de
la Knesset. »
En France même, alors que nul ne
doutait de l’existence de la nation, il a
fallu attendre 1848 pour que le suffrage
universel soit établi pour tous les Français et encore, à l’exception des femmes
qui ont dû patienter jusqu’en 1944 pour
en disposer. «Longtemps, notre pays a

« Longtemps, notre pays a
compté des citoyens passifs,
ne disposant pas de la
totalité de leurs droits »
de citoyen. « La citoyenneté, c’est la jouissance de ses droits et devoirs civiques,
observe le philosophe Philippe Gaudin.
La question du civisme est un engagement au service de la communauté, peut
conduire à l’affirmation du sentiment
national. » Le titre de citoyen pouvait
même être accordé à des étrangers
ayant rendu service à la République, à
la condition de résider en France et de
prêter serment.

donc compté des citoyens passifs, ne
bénéficiant pas de la totalité de leurs
droits », déplore Dominique Borne.
On peut donc définir la citoyenneté
comme un instrument permettant de
faire vivre la nation. Dans la célèbre
conférence qu’il a tenue le 11 mars
1882 à la Sorbonne, le philosophe
Ernest Renan a déclaré : « Une nation
est une âme, un principe spirituel.
Deux choses qui, à vrai dire, n’en font
qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé,
l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de
souvenirs, l’autre est le consentement
actuel, le désir de vive ensemble.  »
À partir de cette profession de foi,
Dominique Borne souligne que chaque
nation a défini sa façon d’être, érigé le
corpus autour duquel s’organise la
nationalité : « Pour prendre encore un
exemple, la nation hongroise est fondée
sur un noyau magyar, avec sa langue et
sa culture, par lesquelles est justifié le
vivre ensemble. Chez nous, être attaché
à la nationalité, c’est être relié à un imaginaire collectif qui n’implique aucune
couleur de peau, aucune race -comme

Événement

RÉFORME NO 3639 • 7 JANVIER 2016

Hebdo et l’Hyper Casher, analyse des notions de citoyenneté et de nationalité.

nationalité française
À LIRE
Quelle histoire pour la France ?
Dominique Borne
Gallimard, 358 p., 22,50 €.
Vers une laïcité d’intelligence?
Philippe Gaudin
Presses Universitaires d’Aix-Marseille
341 p., 20 €.

pays, nombre de ces références sont
remises en question. «  Le fonctionnement de notre démocratie n’est plus
adapté au cadre de la mondialisation,
note Philippe Gaudin. Il existe bel et bien
une citoyenneté européenne, qui transcende la somme des appartenances particulières, mais la nationalité européenne
n’a pas encore vu le jour. Face aux immigrés venus d’Afrique du Nord, se posent
des questions très complexes. »

© DELPHINE RENOU/WOSTOK PRESS

Le débat tourne à vide

2015

on disait encore au XIXe siècle. »
Ressentir en soi la nationalité française
revient, suivant le mot de l’historien
Marc Bloch, à vibrer au souvenir du
sacre de Reims et de la fête de la Fédération, à se reconnaître une communauté
de valeurs avec ses concitoyens.
Dans le contexte où se trouve notre

Un point de vue partagé par Dominique Borne, pour qui la question
coloniale n’a pas encore été surmontée :
« Les Français musulmans descendent de
familles qui ont vécu la colonisation et
tissent une relation conflictuelle avec la
France. La question de leur nationalité
leur paraît lointaine, tant ils se trouvent
en situation de domination sociale et
recherchent dans le pays de leurs ancêtres
une source de fierté. » On voit par là que
la question de la nationalité demeure
attachée à celle de l’imaginaire, mais
qu’elle se nourrit désormais d’apports
extérieurs où la France tient le mauvais
rôle, celui de la puissance qui oppresse
au lieu d’émanciper.
Sur le plan politique, le débat paraît
biaisé. « L’emballement des élus au sujet
de la nationalité traduit leur souci de
répondre à ce qu’ils croient être les attentes
de l’opinion publique, déplore Olivier

Ihl, professeur de sciences politiques
à l’Institut d’études politiques (IEP) de
Grenoble. Il reflète un désarroi politique,
un vide abyssal en ce qui concerne l’idéologie. » Selon ce politologue, les querelles
internes au Parti socialiste annoncent
même la décomposition d’une organisation incapable d’encadrer les courants
qui la traversent, de contenir les forces
centrifuges qui la menacent.
Comme un signe de délitement, une
poignée de militants de l’association
SOS-Racisme, proche historiquement
du Parti socialiste, ont manifesté contre
le projet de déchéance de nationalité
pendant que le bureau du PS débattait
de la question. De cette réunion, rien
n’est sorti si ce n’est le constat de désaccord qui règne au sein du parti majoritaire. Il ne règne pas plus de clarté à
droite, les candidats à la primaire du
parti Les Républicains ne s’exprimant
qu’avec, en ligne de mire, le souci de
convaincre les électeurs de les choisir.
Mais c’est surtout au sein de l’opinion
publique que la question se pose d’une
façon vive. « La plupart de nos concitoyens ne maîtrisent pas les nuances du
débat juridique portant sur la déchéance
de la nationalité, remarque Olivier Ihl.
Tout juste entendent-ils dans cette proposition une réponse forte, simple, au
geste inacceptable qui consiste à porter
atteinte à la nation. »
Pour nombre d’observateurs, le débat
se déroule dans un climat de confusion
peu propice à la sérénité. Mais surtout
cette réplique symbolique peut-elle dissuader les éventuels porteurs de bombes
de se faire exploser ?
Poser la question, c’est déjà y répondre.
Au moment d’un sinistre anniversaire, on
se bornera à rappeler que Chérif Kouachi,
son frère Saïd et Amedy Coulibaly possédaient la nationalité française. •
FRÉDÉRICK CASADESUS

La nationalité, c’est comme la santé !
Dans le Nouveau Testament, l’identité est donnée par
le baptême selon le verset de l’épître aux Galates qui
est une des clefs de la théologie de Paul : « Vous tous qui
avez reçu le baptême du Christ, vous avez revêtu le Christ.
Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme
libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous
êtes un en Jésus-Christ. » (Ga 3,27-28). Au nom de cette
identité donnée par la foi, l’apôtre dit dans l’épître aux
Philippiens : « Quant à nous, notre citoyenneté est dans les
cieux. » (Phi 3,20), et l’épître aux Éphésiens surenchérit :
« Vous n’êtes plus des étrangers ni des exilés; mais vous êtes
concitoyens des saints. » (Ep 2,19).
Normalement, cette définition devrait nous suffire, mais
notre identité est multiple. Nous nous définissons par

notre foi, mais nous sommes issus d’une famille, nous
avons une culture, nous parlons une langue, nous sommes
attachés à une région et nous avons une nationalité. La
nationalité est comme la santé, on en mesure l’importance
quand on l’a perdue. Elle nous paraît naturelle, mais il
suffit qu’on nous l’ôte pour qu’on se trouve amputé d’une
partie de notre histoire.
Entre l’identité spirituelle qui fait de nous des citoyens des
cieux et notre identité charnelle qui nous inscrit dans une
famille et une histoire, il y a un rapport dialectique. On peut
d’autant plus accéder à l’identité spirituelle qui nous ouvre
à l’universel qu’on est solidement enraciné dans l’identité
charnelle qui nous rappelle d’où nous venons.
ANTOINE NOUIS

3

ROYAUME-UNI. La déchéance de la
nationalité, une procédure normale
pour les Britanniques.

Une question
réglée

A

lors que l’Hexagone se déchire sur la
question de la déchéance de la nationalité
pour les Français se livrant à des activités
terroristes, la question a été réglée depuis
longtemps de l’autre côté de la Manche. La dénaturalisation existe depuis la Première Guerre mondiale,
l’État britannique a pourtant très peu exercé ce droit
jusqu’aux années 2000. C’est après les attentats du
11 septembre 2001 que la législation a évolué sous
l’impulsion du gouvernement de Tony Blair. En 2002,
une loi permet au ministre de l’Intérieur de déchoir
une personne de sa nationalité s’il « estime » qu’elle
« compromet gravement les intérêts vitaux » du pays.
Mêmes celles nées au Royaume-Uni peuvent perdre
leur nationalité à condition qu’elles ne deviennent
pas apatrides. Ce nouveau pouvoir n’a été exercé
qu’une seule fois avant les attentats du 7 juillet 2005
à Londres. Les critères ont été élargis, mais, là encore,
cette nouvelle possibilité a été peu utilisée : quatre fois
seulement jusqu’à l’arrivée au pouvoir des conservateurs qui ont, eux, décidé d’user de ces prérogatives.
Theresa May est la chef du Home Office depuis 2010.
Elle seule a le pouvoir de dénaturaliser un citoyen si
elle estime cela « conforme à l’intérêt public ».

Des pouvoirs élargis
En 2014, le Parlement a cependant encore élargi
ses pouvoirs. La ministre de l’Intérieur peut désormais déchoir de sa nationalité une personne qui ne
possède que la nationalité britannique, à condition
qu’elle l’ait obtenue par naturalisation et que ses
actions soient « sérieusement préjudiciables aux intérêts vitaux » du Royaume-Uni. Theresa May peut
donc rendre une personne apatride. Selon Shami
Chakrabarti, la directrice de Liberty, une association
de défense des libertés civiles, l’État peut désormais « retirer à quelqu’un le droit d’avoir des droits ».
L’opposition travailliste a voté contre l’extension de
ces pouvoirs, et certains députés conservateurs ont
manifesté leur mécontentement. « Nous créons des
citoyens de seconde classe, a déclaré Jacob Rees-Mogg
au journal The Spectator. Cela génère une inégalité
fondamentale parmi les Britanniques. » Car les dénaturalisations sont le plus souvent prononcées contre
une personne se trouvant hors du pays. Une période
d’appel de 28 jours lui est cependant octroyée. La
Chambre haute a cependant imposé une condition à
la ministre de l’Intérieur, elle doit « avoir des raisons
de penser » que la personne déchue de sa nationalité
peut acquérir celle d’un autre pays.
Si la législation a pu évoluer au Royaume-Uni, c’est
notamment parce que, contrairement à la France, il
n’y a pas de Constitution écrite. Même si les changements de textes ont souvent été critiqués, chacune
des décisions prises n’a pas été rendue publique. Le
cas d’Abou Hamza, l’iman de la mosquée de Finsbury
Park dans le nord de Londres, a été le plus populaire.
Celui de Bilal al Berjawi et Mohamed Sakr, déchus de
leur nationalité en 2013 alors qu’ils étaient en Somalie
et tués l’année suivante par des drones américains, a
aussi fait couler beaucoup d’encre. Mais en dehors
de ces exemples, la déchéance de la nationalité d’un
Britannique accusé d’activités terroristes est devenue
un non-événement au Royaume-Uni.•
MARIE BILLON, CORRESPONDANCE DE LONDRES

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