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Études • 2
Collection dirigée par Georges MARTIN

Publié avec le concours d’AILP (GDRE n° 671 de CNRS)
Couverture : Bibliothèque nationale de France, ms. Fr. 342, f° 150.
Crédits : BnF, Paris.
Paris, SEMH-Sorbonne, 2011

CORINNE MENCÉ-CASTER

Un roi en quête d’auteurité
Alphonse X et l’Histoire d’Espagne
(Castille, XIIIe siècle)

Les Livres d’e-Spania

À mes parents
À Eddy, Nora et Kinvi

REMERCIEMENTS

Ce travail n’aurait jamais vu le jour sans les précieux conseils, les critiques
constructives, les encouragements et la sollicitude de Georges Martin, que nous
tenons à remercier chaleureusement. Il sait ce que nous lui devons.
Merci aussi à toute notre famille, en particulier à Juliette, Henry, Eddy,
Maguy, Hervé, Chantal, Laurie et Cindy, à nos deux enfants Nora et Kinvi, pour
le temps que nous leur avons pris et pour la patience infinie dont ils ont fait
preuve à notre endroit, tout au long de cette préparation.
Merci à Malissa…
Merci enfin à Cécile Bertin et à Maurice Belrose pour leurs encouragements,
leurs conseils avisés et leur disponibilité jamais démentie.

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le sujet littéraire se trouve. C’est donc à la faveur de ce réexamen des rapports entre « individu » et « sujet » que prend place. la nostalgie qui les anime : celle de la question du sujet. En revanche. au travers des déclarations fracassantes sur la « mort de l’auteur » ou des détours terminologiques savamment orchestrés. que constitue la collectivité des versions en manifestant la matérialité . lorsque nous parlerons d’« œuvre médiévale ». Dits et écrits (19541975)(1994). Paris : Gallimard. dans le champ vaguement déterminé par cette étiquette. 1972. laquelle mort se trouve corrélée à la naissance d’un lecteur critique. Pour d’éventuels rapprochements entre les deux définitions du mot « œuvre » au Moyen Âge. in : Le bruissement de la langue. à partir d’une perspective qui tienne compte tout autant de l’individuation de l’œuvre que de l’individualité de son producteur.. au niveau du retour à Freud. récitants. et tout particulièrement. 73 : « Le terme d’« œuvre » ne peut donc être pris tout à fait dans le sens où nous l’entendons aujourd’hui. moins du sujet lui-même que de son absoluité. en passant par Barthes ou Foucault. d’essence structuraliste. 2 t. . 1 Jacques LACAN in : Michel FOUCAULT. de la dépendance du sujet par rapport à quelque chose de vraiment élémentaire. je voudrais faire remarquer que. Roland BARTHES. dans la critique contemporaine. amputé de sa toutepuissance. Essai de poétique médiévale. et notamment de ses fondements anthropologico-historiques. La déconstruction d’un tel sujet. et que nous avons tenté d’isoler sous le terme de ‘signifiant’ ». un possible –. p. p. laquelle cherche à poser en termes fonctionnels. Paris : Seuil. 2 Il nous paraît très important d’indiquer que nous donnons ici au mot « œuvre » son sens commun de « texte ». Est ainsi appelé le réexamen de ce concept. la définition d’une « entité » qui apparaît désormais plus « générique » que « spécifique ». et non plus seulement anthropologiques. a remis en cause l’existence. et son rapport à l’individu – dont il ne devient rien moins qu’une variable. Qu’est-ce qu’un auteur ?. Il recouvre une réalité indiscutable : l’unité complexe mais aisément reconnaissable. copistes) et de la littéralité des textes. se voit alors modifié. ce qui est extrêmement différent . Dans cette perspective. dissimulent mal. 9. co-auteur du « sens ». n. Jacques Lacan1 reconnaît ainsi qu’il s’agit. sans prendre part à la redéfinition qu’en propose Roland BARTHES lorsqu’il l’oppose au texte : cf. la réflexion sur l’auteur. la synthèse des signes employés par les « auteurs » successifs (chanteurs. nous ferons nôtre la définition qu’en propose Paul ZUMTHOR. 2001. menée à bien de Freud à Derrida. On en vient ainsi à reconnaître que « la mort de l’auteur » n’a d’autre sens que la mort d’une certaine conception de l’auteur. 1984. 1. cf. structuralisme ou pas. et donc de l’œuvre2.INTRODUCTION GÉNÉRALE Les recherches contemporaines. p. La forme-sens ainsi engendrée se trouve sans cesse remise en question ». il me semble qu’il n’est nulle part question. de la négation du sujet. non pas de nier le sujet mais de manifester sa dépendance en le pensant dans sa relativité. « De l’œuvre au texte ». Paris : Seuil. lui aussi. 848 : « Deuxièmement. Il s’agit de la dépendance du sujet. 71-80.

Historiens. 2001. p. L’écriture en « roman ». chère à de nombreux médiévistes. ce rapprochement curieux mais attendu entre deux univers apparemment irréductibles l’un à l’autre. elle ne renvoie pas purement et simplement à un individu réel. avec la proclamation. se jouait tout à la fois le rapport à l’autorité de la tradition. en Castille. elle n’est pas définie par l’attribution spontanée d’un discours à son producteur mais par une série d’opérations spécifiques et complexes . l’« accaparement de 3 Il nous paraît important de préciser que nous empruntons le terme « auteurité » à Michel ZIMMERMAN (dir. Leur démarche s’enracine dans une analyse nouvelle des concepts d’auteur/auteurité et de création et de leur adaptation à la réalité médiévale. qui amène à reconsidérer certaines réalités longtemps négligées ou dévalorisées […] ». Puis. détermine. menacé dans sa souveraineté. à définir comme un mode de rapport à l’écriture. s’assume tout à la fois comme roi. porteuse de « fonctions-auteur »4 nouvelles. Paris : École des Chartes. entre une historiographie en langue latine et une historiographie en langue vernaculaire. au mode d’être « historiographe » au XIIIe siècle. p. comme sujet du roi. iconographes s’intéressent à l’écriture médiévale. a pourtant un même point d’ancrage : une interrogation sur la validité d’un concept – celui d’auteur – ayant valeur d’évidence. p. articule l’univers des discours . Actes du colloque de Saint-Quentin-en-Yvelines (14-16 juin 1999). de circulation et de fonctionnement de certains discours à l’intérieur d’une société ». ce faisant. littéraires. . Il nous a semblé que dans ce jeu de rôles où un sujet royal s’invente une autorité d’historiographe dans une langue frappée elle-même d’illégitimité. émergeait une instance auctoriale « originale ». entre un individu et une œuvre. 9 : « Depuis une ou deux décennies. 4 Michel FOUCAULT. comme historiographe et comme artisan langagier. 826 : « [l]a fonction-auteur est donc caractéristique du mode d’existence. Le corpus choisi – l’Histoire d’Espagne d’Alphonse X – l’a été en raison de son positionnement frontalier (et donc ambigu). hagiographes. C’est sans doute que le milieu du XIIIe siècle. elle peut donner lieu simultanément à plusieurs ego. Auctor et auctoritas. de « l’absence de l’auteur » ? Point de départ de ce travail de recherche sur la problématique de l’auteurité3. Il nous a ainsi paru utile d’entamer une réflexion sur les conditions de possibilité d’une approche pertinente de l’auteurité dans le discours historiographique alphonsin. et que. on pose inévitablement la question de la pertinence d’une définition fondée en priorité sur le rapport de « propriété » entre une instance biographico-historique et un texte. enraciné dans la « créativité ». à toutes les époques et dans toutes les formes de civilisation . marque un tournant pour l’historiographie royale. Qu’est-ce qu’un auteur ?….8 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Comment résister alors à l’envie de mettre en relation cette provocante déclaration de la « mort de l’auteur ». 831 : « la fonction-auteur est liée au système juridique et institutionnel qui enserre.). à l’écriture. diplomatistes. Invention et conformisme dans l’écriture médiévale. Ainsi s’élabore une science des œuvres propre à l’époque médiévale. on assiste à un véritable renversement de perspective. à plusieurs positions-sujets que des classes différentes d’individus peuvent venir occuper ». elle ne s’exerce pas uniformément et de la même façon sur tous les discours. Que l’on proclame la « mort » ou « l’absence » de l’auteur. où un monarque.

ni même des énoncés du discours qu’il remet en mouvement […] » et qu’il en vient à affirmer que « [l]e texte se donne à lire dans une écriture sans auteur 7 révèle-t-il un positionnement tellement différent de celui d’un Barthes dans sa définition de l’intertexte comme étant : […] tout le langage antérieur et contemporain qui vient au texte. et on ne construisait pas l’auteur d’une œuvre romanesque au XVIIIe siècle comme de nos jours ». favorables à la constitution d’une nouvelle instance auctoriale. dans un tel contexte. 1987. que la manière dont la critique littéraire a. il avait pris soin d’expliquer en quoi consistent ces opérations : « Toutes ces opérations varient selon les époques et les types de discours. Lorsque. le roi. Il en découle une approche de l’auteur qui se fonde moins sur une problématique de l’attribution que sur une problématique de l’individuation logique (de l’œuvre). 6 Nous empruntons l’expression « forme-auteur » à M. Annexes des Cahiers de linguistique hispanique médiévale. 11. qui fonctionne comme variante combinatoire de celle « fonction-auteur » semble être requise quand il s’agit d’appréhender la « fonction-auteur » comme « forme » construite à partir d’un certain nombre de règles. 1997. Cette expression. On ne construit pas un « auteur philosophique » comme un « poète » . En particulier. pendant longtemps. le royaume. Paris : Seuil. de donner à celui d’auteurité. L’art du faux dans le roman médiéval. 5 Georges MARTIN. perçu comme « sujet » historiographe non conventionnel mais ancré cependant dans la tradition historiographique. Le mirage des sources. afin de voir quelle assise effective il permet. Paris : Klincksieck. fondée elle-même sur une conception du texte comme nonclôture. telle qu’elle est définie dans la célèbre conférence « Qu’est-ce qu’un auteur ? » nous servira de point de départ. Histoires de l’Espagne médiévale. 829 : « Il me paraît. 123-136. Auparavant. Qu’est-ce qu’un auteur ?…. À cet égard. « Le pouvoir historiographique (l’historien. 7 Roger DRAGONETTI. Ces mutations. favorable à une évolution des « formes-auteur »6 traditionnelles. un certain nombre de passerelles. dont le point d’ancrage est l’individu empirique Alphonse X. p. défini l’auteur –ou plutôt construit la forme-auteur […] ». p. à l’individu empirique permet précisément de jeter. ne serait-ce qu’en partie. . Le tournant alphonsin) ». non selon la voie d’une filiation repérable. p. Roger Dragonetti écrit : [l]’écrivain n’est donc jamais le maître de l’instance d’énonciation. 42. par exemple. entre les positions des structuralistes et les allégations des médiévistes. 133-134. qui réalisent un parcours intertextuel. d’une imitation volontaire. le récent colloque qui s’est tenu autour de la problématique de l’« auctor » et de l’« auctoritas » ne pouvait que baliser efficacement le terrain. FOUCAULT. comme somme inachevée de variantes actualisées ou en gestation. obligent à interroger un concept aussi problématique que celui d’auctoritas. à propos du roman médiéval. car l’appréciation de l’auteurité comme extérieure.INTRODUCTION GÉNÉRALE 9 l’autorité d’écriture 5 » par le roi Alphonse X signalent un point de rupture. p. La théorie foucaldienne de la fonction-auteur.

On peut ajouter à titre complémentaire les extraits suivants tirés de : P. Essai de poétique…. L’auteur a disparu : reste le sujet de l’énonciation. ou ne contient-il que des essences ? […] Pourtant. y est attaché. Lors même qu’un nom. qu’un je de papier ». Ce n’est pas que l’Auteur ne puisse ‘revenir’dans le Texte. Paul Zumthor adopte un positionnement voisin puisqu’il fait de la Tradition l’unique référent. « De l’œuvre au texte ». brouille le rapport à l’instance empirique de « production » qui s’efface pour laisser parler ce que ces théoriciens dénomment la « productivité » jamais démentie du texte. Guillaume. le texte. celui-ci apparaît à nos yeux comme une poésie presque totalement ‘objectivée’: je veux dire. p. il déclare alors : « tout est vu. Il n’est pas inutile toutefois de comparer cette présentation avec celle de R. lui aussi. mais c’est alors. Paris : Seuil. connu. 69 : « Le texte exprime-t-il quelque chose de l’individu-auteur. in : Le bruissement de la langue…. énigme. dans son texte . p. par « signature » ou par la tradition des copistes. dont le sujet nous échappe ». Langue. Cette absence est. mais une fable concurrente à son œuvre […] du même coup la sincérité de l’énonciation. Il laisse ensuite entendre que la figure de l’auteur se donne le plus souvent comme absente du texte10. p. en fait. 166 : « Quelles que soient en effet les circonstances qui ont prévalu dans la transmission des diverses parties de l’ensemble littéraire médiéval. BARTHES. . Raoul. ainsi que l’écrit Zumthor : [C]es obscurités ne sont pas l’effet de la seule épaisseur des siècles qui nous séparent des hommes ainsi dissimulés : elles tiennent aussi à quelque caractère spécifique des textes. p. Prenant l’exemple du Roman de la rose. ZUMTHOR. véritable ‘croix’ de la morale littéraire. 1975. une instance locutrice intégrée au texte et indissociable de son fonctionnement : ‘ça’ parle ». p. « Texte (théorie du) ». à interpréter comme absence dans l’œuvre de toute référence à la réalité empirique (dont l’individu fait partie). il s’agit le plus souvent de prénoms si fréquents dans l’onomastique.. comme dans le cas de Turold qui signa le manuscrit d’Oxford de la Chanson de Roland9. si l’on peut dire. le seul vrai référent. intégré au texte au point que 8 Roland BARTHES. Encyclopaedia Universalis. ZUMTHOR. à titre d’invité . récitant et copiste. mais d’une productivité8 ? Selon ces approches. 64. ce texte est dit par Quelqu’un […]. que l’on ne peut en tirer grand-chose. […] [L]es cas douteux abondent. 77 : « [L]e Texte peut se lire sans la garantie de son père . […] sa vie n’est plus l’origine de ses fables. Encore arrive-t-il qu’on distingue mal entre auteur. de l’intérieur de cet Amant sans figure. à une décentration du langage dans la pratique qui les produisit. appréhendé dans une dynamique de l’écriture et de la récriture faisant du patrimoine « intertextuel » commun. la restitution de l’intertexte abolit paradoxalement l’héritage.10 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ mais selon celle d’une dissémination –image qui assure au texte le statut non d’une reproduction. Pour ce faire. 10 Ibid. Pierre. texte. 372. p. 370-374. il manifeste d’abord l’incertitude liée au nom et au statut du scripteur médiéval : Jusque dans le cours du XIVe siècle un très grand nombre de textes restent […] anonymes. devient un faux problème : le je qui écrit le texte n’est jamais. 1995. 9 P.

même s’il peut y avoir un individu sans que tous les sujets soient là »13. Foucault préfère envisager une « pluralité d’ego » dont la dispersion témoigne de la menace que l’inventivité inhérente à l’écriture fait peser sur l’unité de l’individu. en faisant remonter la naissance de la personne et la prise de conscience de l’intériorité chez les saints hommes autour des IIIe et IVe siècles. l’auteur ne saurait être saisi comme créateur individuel. par ailleurs. on élude la dimension inventive du discours. 13 Henri MESCHONNIC. apport invariable qui l’absorberait en quelque sorte dans un jeu de renvois infinis. ibid. Ainsi. réinvente du même coup l’individu. Il apparaît que les productions textuelles du Moyen Âge. laquelle n’est autre que la capacité de l’individu à devenir un certain sujet en vertu du pouvoir reconnu à l’écriture de produire des espaces autres où se dessinent de nouveaux rapports à soi. 1995.. à une approche de « l’auteur » qui ne soit pas seulement psychologique ou biographique. À la suprématie d’un « je ». Michel Foucault se propose de renverser la démarche habituelle qui fait de l’individu le point d’origine de l’auteurité pour lui substituer une réflexion sur les conditions d’émergence d’un sujet qui. lorsqu’on confond individu et sujet. à l’horizon du texte. Comme le dit si bien Henri Meschonnic. le discours représentant. laquelle se présenterait dès lors comme le véritable sujet. Dans sa célèbre conférence. s’inventant dans et par le processus d’ordonnancement discursif. politique du sujet. « L’individu dans la cité ». 1987. Paris : Seuil. est précisément son assimilation ipso facto à l’individu. se trouve projetée la Tradition. régi par des lois génériques et formelles. à la société. 35-37. et possiblement la structure de la « forme-auteur » qu’il a travaillée. p. objectivé par une Tradition. lequel est dans le même temps confondu avec le sujet. 170. 12 . En conséquence. encore que Jean-Pierre Vernant12. Mais. Paris : Verdier. Politique du rythme. Dans ces conditions. dénoncé par les épigones de Bakhtine et Kristeva. p. ZUMTHOR. une des modalités par lesquelles l’individu peut être appelé à se constituer en un sujet différent. puisqu’il ne serait qu’un des supports variables. de par ces réticences bien connues quant au statut délicat du sujet et de l’individu. « il y a à faire la différence entre individu et sujet. on ne peut pas nier qu’ils partagent des choses. in : Sur l’individu. Le sujet ne saurait donc être qu’un des possibles de l’individu.INTRODUCTION GÉNÉRALE 11 s’abolit toute référence à autre chose que la tradition qu’actualise celui-ci11. p. invite à une position plus nuancée. Jean-Pierre VERNANT. 11 P. perçu comme tout-puissant. soient plus réceptives que tout autre. étant aussi un lieu de coercition. le discours est à saisir également comme un espace contraignant où le sujet doit assumer sa propre impuissance. aux institutions. L’un des travers de la pensée traditionnelle de l’auteur. qu’il n’y a pas de sujet sans individu. 205.

ou selon Meschonnic « le théâtre. 52. elle ne renvoie pas purement et simplement à un individu réel. à plusieurs positions-sujets que des classes différentes d’individus peuvent venir occuper 16. « l’auteur-enchair-et-en-os »17. 829-830. mais par une série d’opérations spécifiques et complexes . précise-t-il. BARTHES : « Le nom propre et le propre auteur ». lui donne à se découvrir autre. n’est pas l’unique sujet du sens. subordonné à un autre (le sujet du roi par exemple ou l’« effet-sujet » de Lacan). p. En ce sens. et qui le domine […] »14. Actes du colloque de l’ENS Fontenay-Saint-Cloud. Ainsi. Une histoire de la « fonctionauteur » est-elle possible ?. M. p.12 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ On retrouve ainsi l’ambiguïté constitutive du mot « sujet » : alors que l’étymon subjectum renvoie à ce qui est soumis. puisque précisément ce sens qui lui échappe partiellement. Michel Foucault relève quatre traits définitoires pertinents pour la critique moderne. ne se distinguent guère des modalités de définition de l’authenticité selon saint Jérôme : l’auteur comme « certain niveau constant de valeur ». loin d’être seulement un moment de l’origine du texte. lesquels. 15 . p.. FOUCAULT. l’auteur. 832. Il conclut alors que : [la fonction-auteur] n’est pas définie par l’attribution spontanée d’un discours à son producteur. Qu’est-ce qu’un… ?. 199. un lien se maintient entre l’instance empirique et cette instance interne par le truchement de la reconstruction de cette dernière comme « pluralité d’ego » dont il est souhaitable de tenter le repérage et l’identification. Pour autant. comme « unité stylistique » et enfin.. Dans la perspective de Foucault. la fable. comme « moment historique défini et point de rencontre d’un certain nombre d’événements »15. le sujet est aussi à saisir comme « agent » (cas du sujet cartésien). comme « champ de cohérence conceptuelle ». Procédant à l’historique des critères de définition usuels de l’auteur.. il constitue une référence de l’aval et doit être aussi rapporté au temps de la lecture. et l’acteur d’une action qu’il domine et ne domine pas. elle peut donner lieu simultanément à plusieurs ego. le sujet référentiel en quelque sorte. Saint-Étienne : Université de Saint-Étienne. revient alors à le penser comme sujet dominant et dominé. est aussi une construction rationnelle de l’interaction interprétative d’un lecteur avec un texte. Le sujet est donc tout à la fois celui qui agit et celui qui est agi. 16 Ibid. p. L’instance textuelle construite par le lecteur se substitue alors au moins en partie à l’individu réel. 2001. Penser l’auteur autrement que comme individualité créatrice dont le lieu d’ancrage est le réel empirique. L’intérêt d’une telle approche pour un corpus tel que le nôtre est indéniable car elle permet de toute évidence de mieux comprendre comment et pourquoi un monarque lettré a pu croire au pouvoir de ré-invention du discours au point de faire de celui-ci une véritable cellule dialogique de (ré)-conciliation avec ses 14 Ibid. 17 Nous empruntons cette expression très suggestive à Niels BUCH-JEPSEN qui la tient luimême de R.. sujet divisé inscrit dans une dynamique de reproduction et d’invention dont le discours est le lieu propre.

Qu’il soit bien clair que la démarche qui nous guide ici est tout autre. sujet. « L’historicité de l’auteur : une catégorie problématique ». mais que nous choisissons cependant de dénommer « œuvre » pour manifester qu’elle est malgré tout analysable comme « tout-organique ».). lequel sujet présuppose toujours l’individu. on valorise d’emblée l’individualité (comme spécificité). . 1985. C’est l’œuvre20 dans sa singularité ou son caractère conventionnel qui fonde ou non de nouvelles règles de construction de la « forme-auteur ». C’est. C’est là tout l’intérêt d’articuler ensemble les trois notions : individu.INTRODUCTION GÉNÉRALE 13 sujets. Il faudrait. dans la mesure où elle considère précisément la fonction-auteur comme la meilleure hypothèse heuristique permettant de penser le sujet qu’est l’auteur. au sein d’un champ discursif particulier. là où il conviendrait d’interroger d’abord la généricité. en raison notamment du discrédit qu’elle semble faire peser sur les concepts d’intention de l’auteur. 17. p. être à même de déceler les lieux discursifs d’affleurement privilégiés de ces divers « ego » et d’en effectuer le tracé conduisant alors à l’esquisse d’une hypothèse d’« Auteur Modèle »18 (ou Virtuel). produit par le discours. plutôt que comme stratégie parfaitement contrôlée par un « sujet-moi » plein. comme « intenté du texte ». Foucault prône une approche dynamique de l’instance auctoriale comme « instance en devenir qui dépend du devenir du sujet »19. BOUHAZER (trad. pour cela. au lieu de servir à établir l’évidence de son absence. mais aussi sur celle d’une nouvelle « formeauteur » historiographique. L’individu qui entreprend de produire un discours (historiographique par exemple) crée une certaine figure de « sujet historiographe ». 20 Il faut entendre ici par « œuvre ». de sujet créateur. Lector in fabula (1979). une « forme-sens » constituant sans doute une version parmi d’autres disponibles. auteur. c’est aussi parce que sa configuration discursive engage un pari non seulement sur la construction d’un sujet royal. permettrait d’en suggérer les permanences et les écarts. en effet. tant qu’on s’obstine à concevoir « l’auteur » uniquement comme l’individu posé à l’extérieur de l’œuvre. De fait. Mais si cet « Auteur Modèle ». nous intéresse. etc. in : Une histoire de la « fonction-auteur… ? . En effet. laquelle conforte ou déplace la figure validée de « l’auteur historiographique » telle qu’elle se construit à une époque donnée. sans doute parce que l’individu empirique Alphonse X avait conscience de cette capacité de négociation du « soi » offerte par le discours qu’il prit le parti de lui confier cette mission de négociation avec les autres. Une remarque cependant : Nous sommes parfaitement consciente des nombreuses réserves formulées à l’encontre de l’approche fonctionnaliste. et de les interpréter comme remise en cause incessante d’un tumultueux rapport à « soi » et aux « autres ». M. quand c’est celle-ci qui 18 Voir Umberto ECO. 19 Arnaud BERNADET. Paris : Grasset. dans l’entier de la production discursive alphonsine. En présentant la « fonction-auteur » comme une spécification de la fonctionsujet. Une analyse du parcours de constitution de la figure royale virtuelle.

22 Par « fonction récitative ». en termes notamment de délimitation. p. une sorte de contradiction à reconnaître les scripteurs – autres que les auctores – comme de simples media de la tradition-transmission (tradere) et à postuler dans le même temps une évolution des « formes-auteur ». somme toute apparente. elle-même partiellement indexée à une fonction récitative22. Il nous a semblé ainsi utile. in : Une histoire de la « fonction-auteur »…. on en vient à clamer l’absence de l’auteur. de postuler. est vite levée lorsqu’on oppose l’écriture comme imaginaire à l’écriture comme résultat. pose problème. 21 Nous conservons ce terme « latin » qui n’a guère été traduit. « auctor21 ». un certain nombre de concepts qui tiennent jusqu’alors lieu d’« évidences ». Ainsi pour déterminer ce qui est au fondement de la « fonctionauteur ». nous serons amenée à définir le « contenu » qui est affecté à ces fonctions. au Moyen Âge. de répétition du discours d’un auctor. . sur le fond et sur la forme. la démarche se trouve inversée puisque c’est à partir du rapport (conventionnel ou original) qu’un individu instaure à une « forme-auteur » existante qu’on en arrive en fin de parcours à le caractériser comme « sujet ». Cette contradiction. mais pas comme « résultat ». « compilateur ». Voir Fabienne POMEL. il nous reviendra de « sérier » précisément ce qui la rapproche et la distingue des diverses autres fonctions que la critique définit traditionnellement à partir des termes « scribe ». qu’elle institue comme paradigme. à une « fonctionauteur » créatrice. l’intérêt d’une telle approche réside surtout dans sa puissance critique et l’on verra qu’elle nous coduira à questionner. l’existence de deux fonctions parallèles : la « fonction-auctor » (qui jouerait au Moyen Âge le rôle dévolu à la « fonction-auteur » dans les discours littéraires « contemporains ») et la « fonction-auteur » (à redéfinir pour l’adapter aux spécificités du Moyen Âge). ou plutôt re-créatrice. « compilateur » ou « auctor » alors même que la définition de ces fonctions. pour le Moyen Âge. c’est-à-dire à nous interroger sur ce qui fait qu’un individu ait pu être appelé « scribe ». 90-106. « La fonction-auteur » dans le Roman de la Rose de Jean de Meun : double jeu de la consécration et de l’esquive ». d’un point de vue heuristique. et ce. « commentateur ». comme si ces termes allaient de soi. Le postulat d’une écriture de la reproduction domine l’écriture comme « praxis ». en effet. nous entendons une fonction de citation. qui constitue dès lors le versant le plus opératoire de notre réflexion car elle nous permet d’articuler la réécriture. en privilégiant essentiellement leur rationalité fonctionnelle. fonction généralement dévolue à l’actor.14 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ se présente. Seulement comment penser cette inventivité dans une culture où le primat reconnu à la Tradition semble d’emblée l’invalider ? Il y a. Ce faisant. même si le terme « aucteur » semble être disponible dans la terminologie critique française. On l’aura compris : il nous intéressera moins ici de catégoriser des individus que de définir des formes d’intelligibilité de l’inventivité de l’écriture médiévale. Il en résulte une « créativité » toujours agissante. En conséquence. dans le discours historique. Avec l’hypothèse de la fonction-auteur.

tout « scripteur » devant d’abord être vu comme « lecteur » du texte qu’il se propose de continuer d’écrire en le récrivant. à comprendre comme poétique de la reformulation.Nous devrons nous intéresser à la genèse de l’œuvre médiévale. au vu notamment de notre corpus. En effet. D’où la prégnance de la réécriture. non plus de son propre contexte de réception. s’adjoignent les « significations » des réceptions suivantes où l’œuvre est comprise en fonction. lui fournissent les moyens de sa libération. cette « fonction-auteur » (qui est et n’est pas la fonctioncompilateur) ne peut s’analyser indépendamment des « fonction-lecteur » et « fonction-traducteur-(ré)-énonciateur » auxquelles elle se doit. Auctor et Auctoritas…. non comme seule origine du texte mais aussi comme hypothèe de lecture. Comment définir l’auteurité. le statut même de l’écriture médiévale comme écriture collective et continuée23 articule très vigoureusement la problématique de « l’écriture » à celle de la lecture. p. et. ou à tout le moins. recréatrice. Seulement la praxis de la réécriture qui fonde le rapport du scripteur médiévale à l’écriture fait de c tte interprétation interactive d’un lecteur avec un texte moins une hypothèse qu’une « thèse » que ce scripteur cherche à valider en la construisant dans et par cette écriture de la continuité. qui devient ainsi celle de la discontinuité. amplifient le possible sens originel. à l’instar de l’Histoire d’Espagne. Ainsi. mais en référence au contexte du « lecteur ». d’être référée. qui comme tel. à partir du modèle de (voire sans doute malgré) l’auctoritas. d’une instance auctoriale à penser. On retrouve donc bien cette idée. dans le contexte propre à l’Espagne du XIIIe siècle. 11 : « L’écriture continuée. contredisent. pose le problème de l’exercice de la fonction « créatrice ». ZIMMERMANN. . chère à Foucault et aux tenants du poststructuralisme. œuvre continue et collective que l’on a pu qualifier d’œuvre à plusieurs mains ».INTRODUCTION GÉNÉRALE 15 Notre idée est que cette « fonction-auteur » (au sens où Foucault l’entend) est en gestation au Moyen Âge. à postuler de nouvelles règles de construction de la « forme-auteur » historiographique ? Quels en sont alors les mécanismes principaux ? Quel auteur historiographique en résulte-t-il ? Dans quelle mesure ces nouvelles fonctions renvoient-elles alors à des « positions-sujets » permettant d’identifier un « ego » royal. mais qu’elle reste prisonnière en quelque sorte de la « fonction-auctor ». liée à l’imaginaire de cette fonction ? La « fonction-compilateur » parvient-elle. se présente comme « compilation ». Au « sens » de la première réception. écriture de l’entre-deux en quelque sorte.. c’est-à-dire comme remise en mouvement des énoncés par une « main » qui n’est pas première. quoique d’autres fonctions apparemment distinctes. telles la « fonction-compilateur ». la réécriture fait sans cesse du lecteur le « co-auteur » d’un texte qui s’ouvre ainsi constamment à la multiplicité des significations qui enrichissent. Ainsi indexée à une poétique de la paraphrase. dans un texte qui. sur la base d’une hypothèse d’Auteur Modèle ? 23 M.

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actor . auctor.Pre miè re partie Prob lé matiqu es Genèses de l’auteurité : auctoritas.

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218. La seconde main. Or. Paris : Seuil. produites par des sujets anonymes identifiés comme « actor ». C’est. référée à un sujet reconnu. qui ne peut être comprise que si elle se trouve rapportée à l’idéologie de la signifiance au Moyen Âge. L’auctoritas1 renvoie à l’autorité énonciative maximale dont un texte peut bénéficier. comme on le verra. en devenant sa véritable identité. flottantes. « rénovation ». à partir d’une conception verticale de la relation entre Dieu et les hommes. reste liée aux notions de « créativité ». p. par son histoire. Le mot. et donc. voire « autor ». L’auctor. 218 : « L’auctoritas est une phrase d’un discours théologal répétée dans un autre discours théologal. « scholasticus doctor ». sans cela sa valeur est nulle ». p. porteur de vérité.. 1 Antoine COMPAGNON. Il nous appartiendra de dégager les concepts opératoires à partir desquels le concept d’auteurité prend sens et s’élabore. que se dessinent très clairement les fondements d’une telle culture. est le scripteur qui fait autorité et qui. loin d’être anodine. etc. C’est en effet. Elle délimite un ensemble de discours « autorisés » attribués à un sujet écrivant. auctor suprême. produisant un énoncé attesté. celui d’auctoritas acquiert une importance particulière puisqu’il est précisément ce qui tout à la fois le fonde et le limite. Dans ces conditions. . Ainsi définie. nous chercherons à examiner les conditions de possibilité d’une pensée de l’auteurité (à partir du postulat de la « fonctionauctor ») dans le contexte de la culture médiévale. trahit cependant qu’il en est autrement. L’auctoritas est une citation nécessairement référée à un auteur . participe au grand dessein de Dieu. sont le creuset d’une pensée de l’auteur. dans l’entre-deux de la tradition et de l’innovation que s’est généré un espace favorable à l’émergence d’une « fonction-auteur » telle que la définit Michel Foucault. Il n’empêche que « [t]oute la puissance de l’auctoritas tient à son éponyme »4 et que la force de cette énonciation. 1979. 2 Ibid. signale une hiérarchie des textes et des scripteurs. laquelle. ladiscrimination « auctor » / « auteur ». 3 Ibid. diverses. 4 Ibid. jugées sans doute insignifiantes. Parmi eux. entre le langage et les choses. p. si l’on en revient à l’origine démiurgique du terme. 219. accessible au travers d’un nom. la liaison qu’elle établit dans la chaîne patristique semble de type symbolique . elle relierait exclusivement deux textes T1 et T2. comme le souligne Antoine Compagnon « s’agrège à la tradition »3 et n’existe finalement que par cette tradition qui le subsume.INTRODUCTION Refusant toute fausse évidence.. désigné par le terme d’auctor. L’auctor (encore appelé « auctor authenticus »2). « originalité ». ces énonciations. contraint toutes les autres énonciations à n’exister que dans la latence de celle-ci.

Seule. roi. C’est en ce sens que la production alphonsine nous apparaît comme un lieu originaire possible de l’auteurité. une approche « élargie » de l’œuvre alphonsine est en mesure de témoigner de son positionnement original à l’intérieur d’un champ dont elle contribue à remodeler de façon significative la structuration. « L’hiatus référentiel (une sémiotique fondamentale de la signification historique au Moyen Âge). L’hypothèse heuristique d’une « fonction-auctor » se justifie alors pleinement quand elle se trouve rapportée à un univers sémiotique où l’auteurité était privée de tout statut propre. traducteur. et donc n’est pas à proprement parler « auctor ». soucieux de fonder en droit la souveraineté royale en la libérant de toute sujétion à l’égard du pouvoir de l’Église et de la Noblesse. Il nous a donc paru important d’articuler notre réflexion à une interrogation sur la problématique des postures énonciatives possibles du scripteur médiéval. Une auteurité qui s’est d’abord affirmée en tant que conscience critique à l’égard des auctores. Cette ambiguïté de statut dont la production alphonsine dans son ensemble porte la trace. caractériser la posture énonciative d’un roi qui eut pour ambition de rassembler et d’ordonner l’entier du « savoir » de son temps comme il entendait contrôler l’ensemble de ses sujets ? Compilateur acharné. Comment. en effet. mais entendons-nous bien. 43. alors même qu’elle ne cessa jamais de « grignoter » en creux l’espace dévolu à l’auctoritas. Alphonse X. C’est pourquoi l’œuvre « encyclopédique » d’un monarque comme Alphonse X. d’une auteurité 5 Nous empruntons cette expression à G. ne pouvait que retenir notre attention. Chercheur infatigable de « savoir ». Penser la fonction-auctor revient de fait à engager une réflexion sur la généalogie de l’auteurité ou fonction-auteur. par ses ambitions totalisantes (ou totalitaires). en effet. . suffit à expliquer le soin que nous avons pris à la replacer dans le contexte culturel de l’Occident du XIIIe siècle. il s’affiche cependant dans une position en surplomb qui cadre mieux avec la posture énonciative d’auctor qu’avec les diverses autres que le Moyen Âge s’est efforcé de répertorier et de « verrouiller ». « écrit majoritairement les mots des autres ». dont la reconnaissance de l’auctoritas humaine avait été le premier jalon. législateur. p. cognitive (« sapientia ») étaient de toute évidence appelées à fusionner. si l’on en croit l’« imaginaire sémiotique » que nous nous attacherons à décrire. à partir des rôles énonciatifs disponibles dans l’« imaginaire sémiotique »5 médiéval. témoigne. Histoires de l’Espagne …. et donc émancipatrices.20 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Le roi comme figure médiatrice y occupe une place à part. MARTIN. politique (« dominium » ou « imperium »). Nous croyons en effet que seul un examen attentif des contraintes sémiotiques qui pèsent sur ce scripteur peut éclairer les conditions d’émergence d’une auteurité telle que celle dont l’œuvre alphonsine. comme étape finale d’un processus d’humanisation du sens et de l’écriture. avant que de revendiquer un territoire propre : celui d’un système « épistémologique » où autorités morale et énonciative (auctoritas).

l’entre-deux a(u)ctorial dans lequel se meut Alphonse. pris entre les exigences de son ambitieux programme politique et les contraintes propres à l’« imaginaire sémiotique » médiéval.INTRODUCTION 21 comme non-lieu sémiotique. à cheval entre une auctoritas toute-puissante et un statut d’actor qui s’assortit mal de l’arrogance politique et énonciative d’un monarque lettré. par la mise en évidence d’un certain nombre de contradictions . . ainsi. Nous chercherons à manifester l’intérêt qu’il y aurait à mettre en perspective l’œuvre alphonsine à partir de cette problématique de l’auteurité.

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Ces médiateurs sont dits « auctores ». une création récente qui. fonction-auctor La problématique de la délégation de l’auctoritas divine Dans l’objectif de mieux situer la production alphonsine dans le contexte culturel et intellectuel où elle prend place. le mot ‘intellectuel’ (intellectualis). L’homo interior comme instance de médiation Le primat de la sagesse théorique : rappels La problématique de la délégation de l’auctoritas divine ne peut se comprendre véritablement que si elle est rapportée à la conception médiévale du monde comme tout hiérarchiquement ordonné. où chaque élément est à la place que lui a assignée le Créateur. cependant. dans la mesure où l’on peut faire correspondre à ce type un groupe d’hommes précis : les professionnels de la pensée. dans la mesure où on peut identifier au Moyen Âge un type d’homme auquel le terme peut s’appliquer et. Pour un historien. deuxièmement. Paris : Seuil. appliqué à l’homme. mais aussi par son propre système théorique. comme on dit. 9-10 : « Comme l’a récemment rappelé Mariateresa Beonio BROCCHIERI. n’avait pas de signification au Moyen Âge. par la traduction qu’il livre des œuvres du pseudo-Denys l’Aréopagite. par la délégation d’auctoritas dont ils disposent. 1991. pour l’essentiel. clercs ». il convient d’engager une brève réflexion sur la problématique de la délégation de l’auctoritas divine. l’expression a sa légitimité médiévale. premièrement. Voir aussi Jacques Le GOFF. il convient donc de s’en remettre à des « médiateurs » symboliques. auctor. Penser au Moyen Âge. selon son degré de perfection. p.CHAPITRE PREMIER PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES AUCTORITAS ET POSTULAT DE LA CONDITION ÉCRIVANTE AU MOYEN ÂGE Auctoritas. Nous espérons ainsi pouvoir éclairer que le rapport de l’« intellectuel »1 médiéval à l’écriture est tout entier régi par une conception de l’univers comme tout hiérarchiquement ordonné. Scot 1 Nous nous fondons sur la définition qu’en donne Alain de LIBÉRA. maîtres. remonte au XIXe siècle et à l’affaire Dreyfus. En soumettant. Les intellectuels au Moyen Âge. Paris : Seuil. 1985. Puisque tous les hommes ne disposent pas des mêmes capacités d’entendement et de sagesse. le langage que Dieu adresse aux hommes. C’est. aptes à déchiffrer. litterati. la pensée médiévale à l’influence du néo-platonisme. .

cette aptitude au « savoir » n’est pas dévolue à tous. étant langage de Dieu.). l’un des traités composant l’Organon. Commentaire sur le premier livre des Rois.865-866. Charles BUTTIMER (éd. le monde s’exprime. 122. la place de chaque élément est déterminée par son degré de perfection ou par celui de son espèce : « par un double mouvement. n’hésite pas à proclamer l’utilité des arts libéraux : « Dieu tout-puissant a mis cette science séculière dans la plaine. à la suite de saint Augustin. saint Augustin voulant définir dans le De doctrina christiana les principes de la science sacrée et tout particulièrement ceux de l’exégèse. La classification d’Hugues. Écoles et enseignement dans le Haut Moyen Âge. 4 Pierre RICHÉ. dans la Métaphysique et dans la Physique. outre les sciences « théoriques » et « logiques » comporte les sciences « pratiques » (morale. le christianisme se situe donc résolument du côté du savoir. comme source incomparable d’une solide formation culturelle et intellectuelle. La philosophie au Moyen Âge. rappela l’intérêt des arts libéraux considérés comme une invention divine ».24 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Erigène2 ouvrit la voie à cette conception. La domination de la théologie. 1930. Ce « livre de la vie » écrit par Dieu dont parle l’Ancien Testament. le désir de savoir se confond avec l’amour de Dieu.). pour nous faire monter les degrés qui nous vers les hauteurs de la divine Écriture. d’Occam . 5 Hugues De SAINT-VICTOR. Paris : Payot. in : Patrologie Latine. Les sciences. s’explique alors aisément puisque. mathématiques. de studio legendi. Dès lors. agriculture. subordonné à la « science sacrée ». selon lui. dialectique) et les sciences « théoriques » (théologie. Grégoire Le Grand. Washington.-P. en premier lieu. car elle suppose un long apprentissage et des « techniques » appropriées. cet univers sort de Dieu et y retourne […] »3. les sciences « mécaniques » (différents arts et techniques : armurerie. Selon un tel ordre. p. médecine. coll. économie ou science domestique. J. 2 Jean Scot ERIGÈNE. Ce philosophe propose en effet un système conscient dont il rappelle les perspectives à plusieurs reprises dans Les topiques. à travers les Écritures. Or. Paris : Picard. 1939. 6 Il est intéressant de comparer la classification du savoir selon Hugues de SAINT-VICTOR avec les divisions de la physique telles qu’elles furent élaborées par Aristote. la connaissance de Dieu. astronomie et musique) qui étudient la vérité6. comme savoir chrétien unitaire. Didascalicon. 1989. 84. V. Il en découle l’idée d’un univers théophanique. à la formulation de la doctrine. le chrétien doit être en mesure de le lire et de le comprendre. p. allant même jusqu’à les considérer comme une « invention divine »4. Les besoins de l’exégèse biblique suffisent donc à légitimer la place importante que les Pères de l’Église ont accordée aux arts libéraux. chasse…). 2728 : « Au début du Ve siècle. CCL 144. Pour bien comprendre l’Écriture. Religion du livre sacré. rhétorique. p. 12-13. 470. constitue dans la classification qu’Hugues de Saint-Victor propose dans son Didascalicon5 les sciences « logiques » (grammaire. et politique). mais inversement ce savoir ne s’éclaire que s’il se trouve rapporté à l’approfondissement de la foi. De Divisione naturae. et dont la dialectique est une branche. 3 Étienne GILSON. dont la description embrasse toute l’histoire du monde. ouvrant la moindre connaissance sur toutes les autres : le corollaire en est que tous les savoirs concourent à un seul et même objectif. Ce savoir profane. Il a voulu que nous en soyons instruits avant de passer aux choses spirituelles […] ». De Scot Érigène à G. MIGNE (éd. se répartissent en trois sous-ensembles : les sciences théoriques (ou .

PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 25 l’intellectuel chrétien devait être solidement formé en grammaire. la théologie (ou métaphysique) a pour objet l’Être en tant qu’être. qui visent le savoir pur. dans le Moyen Âge occidental. politique). A cette Nature organique. doctrinal et littéraire où les écrits authentiques du Stagirite sont soit enveloppés. véritable « force » (« vis ») inhérente aux choses. . profondément néo-platonicienne. etc. C’est pourquoi la manière dont les « intellectuels » médiévaux ont pensé la Nature est tout à fait significative de ce primat du « théologique ». « science du divin ». le « kosmos » est l’ouvrage qui témoigne. de LIBÉRA. C’est pourquoi elle n’a pas manqué d’être perçue comme un livre ouvert où l’homme peut lire les bienfaits. Les sciences poétiques dont l’objet est de produire des œuvres extérieures au sujet connaissant (œuvres de l’artiste. la Nature apparaît comme la manifestation de la perfection formelle. de l’ordre divin comme ordre du tout. théorétiques). Ces disciplines. est dévolue une fonction médiatrice ainsi qu’en témoigne le Dragmaticon de Guillaume de Conches. par opposition au chaos originel. Cet intérêt pour la Nature dont l’harmonie esthétique émeut particulièrement un Alain de Lille par exemple. détournés. d’après la métaphysique des Chartrains. science de l’éloquence et des arts. s’enracine dans le principe augustinien d’un monde organisé par Dieu « ordine et mensura ». puisque selon la définition qu’en donne Aristote7. la volonté et la puissance de son Créateur. la rhétorique. Par ailleurs. Penser au…. structurés. avoir des connaissances en arithmétique. elle exprime la beauté musicale de l’univers. l’ordre divin. s’était glissée parfois subrepticement ». pré-interprétés par la pensée « arabe ». de l’artisan…). Gouvernée qu’elle est par les lois du Nombre. En ce sens. soit débordés. et si possible l’hébreu. à laquelle on rattache la poétique. Le corpus aristotélicien où les médiévaux ont fixé leurs efforts et leurs aspirations n’était pas celui d’Aristote. 20 : « De fait. il existe une autre « discipline » qui est moins une science qu’une propédeutique à toute science qui est la logique. le nom d’« Aristote » couvre un ensemble théorique. c’était un corpus philosophique total. la figure et le mouvement comme des abstractions. de la juste proportion. Ainsi. une cosmologie. connaître le latin. Il est clair que l’on apprend d’abord pour mieux connaître Dieu. Il faut aussi prendre en compte l’importance de la dialectique comme art de raisonner à partir de prémisses probables 7 A. Ces sciences se subdivisent en fonction de la nature de leur objet : les mathématiques étudient le nombre. la recherche spéculative du vrai. amplifiés par une multitude d’apocryphes où les philosophes de terre d’Islam ont fait culminer leur propre culture scientifique – qu’ils l’aient élaborée à partir des données de l’Antiquité tardive ou tirée de leur propre fonds. Les sciences pratiques dont le but est de diriger l’action du sujet (morale. la physique étudie les mêmes notions mais selon la perspective du principe interne (phusis) qui les meut. p. la physique est jusqu’au XIIIe siècle. séparé et immobile. en rapport avec les verbes « discere » (apprendre) et « scire » (savoir) constituent alors le fondement d’une culture intellectuelle qui considère que tout doit se soumettre à la théologie. une théorie générale d’un univers soumis à Dieu. le grec. maîtriser l’art de la rhétorique et de la dialectique. où toute la pensée hellénistique. Tel est bien ce qu’affirme un Neckam : le livre de la nature a été écrit pour l’homme afin de l’aider à accéder au salut.

). l’homme faisant figure de cosmos en réduction ». .M GRENN (trad. Paris : Grasset. La théorie de l’« homo quadratus »10. 65. Art et beauté…. À travers le « thème de l’ordonnance polyphonique de l’univers »9 s’affirme l’absolue confiance du chrétien en un Dieu dont la Nature est le reflet ontologique. Corpus Christianorum. ECO. éthiques et esthétiques qui explique les correspondan es symboliques qu’un saint Augustin 12 8 L’intérêt de l’encyclopédie est donc aussi de fournir un savoir sur les choses qui ne relèvent pas des « disciplines scolaires ». 1997. 11 Ibid. fondement de l’univers. W.26 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ L’encyclopédie8 ou somme est donc conçue comme un speculum libri (le livre du livre). p. 10 Cette théorie repose sur une analogie entre le cosmos (macrocosme) et l’homme (microcosme).). 1970. de la conscience métaphysique de l’unicité absolue de Dieu. M. 12 SAINT AUGUSTIN. Comme l’explicite remarquablement Umberto Eco : Dans la théorie de l’« homo quadratus ». Le cosmos est un homme de grande taille. synthèse des cosmologies naturaliste et pythagoricienne. JAVION (trad. rappelle que « [l’] origine s’en trouvait dans les doctrines de Calcidius et de Macrobe. en ce sens. qui représentent tout aussi bien des correspondances esthétiques11. les mathématiques. le nombre. dans le Didascalicon de Hugues de Saint-Victor. manifeste la volonté d’exprimer la conscience de cette unicité en des termes mathématiques. l’astronomie. in: Opera. Les Etymologiae en constituent à cet égard un paradigme car elles ouvrent droit de cité aux arts mécaniques qui figurent dès lors dans la classification retenue par le Didascalicon. C’est précisément cette confluence des principes ontologiques. 12) qui rappelait que : Physici mundum magnum hominem et hominem brevem mundum esse dixerunt. jugée souvent seule digne d’intérêt. c’est-à-dire à partir d’une esthétique de la proportion comme principe d’une harmonie esthétique dont le Père (première personne de la Trinité) est la cause efficiente. U. la musique ont pu. 29. Cette capacité d’émerveillement face à la Nature est d’abord un acte de foi. 39. de ce dernier surtout (In somnium Scipionis II. Les diverses classifications du savoir que le Moyen Âge a retenues sont en prise directe avec cette conscience aiguë d’une réalité spirituelle et intellectuelle. l’encyclopédie se veut le reflet d’une vision systémique de la Création. à travers l’ordre de la nature qu’elle entend reproduire. p. en vient à revêtir des significations symboliques fondées sur des séries de correspondances numériques. De ordine. être répertoriées dans une même « classe » ?) tant qu’on ne les ramène pas à leur foyer d’irradiation : la conscience métaphysique de l’unicité absolue de Dieu. Ces taxinomies peuvent nous paraître arbitraires (comment par exemple des disciplines aussi variées que la théologie. que nous évoquions précédemment. 9 Umberto ECO. éd. Elle témoigne. en ce qu’elle cherche à reproduire cette perfection de la forme qui caractérise la Nature et dont le cercle – dans lequel la circonférence est parfaitement égale – est le paradigme. Art et beauté dans l’esthétique médiévale. Somme ou cercle de toutes les connaissances généralement ordonnées du haut vers le bas.

Seulement toutes n’ont pas la même valeur opératoire. il est question de fonder la doctrine chrétienne. c’est-à-dire d’édicter les principes d’une sagesse. c’est à l’homo interior. à la raison. seul l’exercice de l’intelligence abstraite conduit à la sagesse. si l’on ne peut nier que dans la Cité de Dieu13. L. Les Saintes Écritures constituent donc le double testament de cette sagesse dont l’épine dorsale est le Christ. il n’en demeure pas moins qu’il manifeste une réticence certaine à l’égard des arts mécaniques (« technè ») trop attachés au sensible. comme on l’a dit. le théologien devient la figure même de l’homo interior. En effet. qu’il appartient d’entreprendre cette recherche spéculative du vrai. MOREAU. se comprend aisément lorsqu’elle est rapportée à la conception théophanique de l’univers qui la sous-tend : toutes concourent en effet à en assurer le déchiffrement. 1994.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 27 a pu établir entre l’harmonie inhérente à l’honestas. en conciliant sagesse philosophique et sagesse divine. Ces derniers ont tenté de mettre en valeur l’harmonie ou encore la complémentarité de la philosophie et de la théologie. J. Augustin reconnaît que l’homo exterior peut réaliser des merveilles. 2. formé aux disciplines de la pensée. 13 SAINT AUGUSTIN.Cl ESLIN (trad. l’harmonie des nombres et la perfection du cercle. La perméabilité naturelle des « disciplines » qui contient en germe le postulat de leur indispensable articulation. La conséquence en est que. .). ont généralement été parcourus par les Pères de l’Église. dans la conception augustinienne. Dans ces conditions où la référence christique (réelle ou symbolique) est la seule référence de l’éducation. l’intelligence et l’art de l’homme sont à célébrer dans leur entier. à la main de l’homme.. 2 t. pour mettre sur la voie de la Vérité. Avec un présupposé d’importance : seul le Dieu des chrétiens qui s’est révélé dans la Parole qu’il a adressée aux hommes peut conduire à la sagesse véritable. il apparaît très clairement que l’homo exterior reste en marge du chemin qui mène à la sagesse vraie. Mais cette science théorique n’est elle-même possible que si elle s’assortit d’une méthode rigoureuse qui trouve sa source dans les enseignements du trivium mais aussi d’une certaine connaissance « encyclopédique » du monde (notamment pour élucider le sens historique de la Bible). aux arts libéraux. La cité de Dieu. lesquelles à leur tour rendent tout aussi bien compte de la cohérence d’une science « théorique » organisée autour de « disciplines » pour lesquelles la loi du Nombre est le référent majeur et l’ordre de Dieu l’objet ultime. Paris : Seuil. en empruntant le plus souvent à la dialectique ses méthodes. En se fondant sur l’idée augustinienne de l’homo duplex (homme intérieur et extérieur). C’est pourquoi les chemins de la sagesse philosophique. Dans tous les cas. dont la Lecture du Livre est la clef de voûte. notamment dans le sillage de Platon et des néoplatoniciens tels Plotin. la lecture. Savoir et sagesse sont inexorablement liés et si.

in : L’œuvre d’Anselme de Cantorbéry. 17 Ces considérations s’inspirent de P. 1. 14 Michel CORBIN (éd. centrée sur la figure christique. et qu’au contraire par son essence. p. 1964. 1989. 865-866 : « Nihil enim visibilium rerum corporaliumque est. 16 Jean SCOT ERIGÈNE. laquelle. J. quod non incorporale et intelligibile significet ». Comment comprendre par exemple la dimension figurative de l’Ancien Testament par rapport au Nouveau sans une herméneutique adaptée à la complexité de son objet ? Il en découle que la pensée chrétienne est par essence interprétative. Comme le rappelle Jean HUIZINGA. c’est-à-dire la Révélation de la Sagesse qui est elle-même. L’exégèse constitue son appareillage méthodologique. Comme tel. coll. indirecte. 5. Itinerarium mentis in Deum. puisque la théorie de la Grâce. le comprendre revient à saisir le Discours que Dieu adresse aux hommes. 15 SAINT BONAVENTURE. « Le livre et l’univers ». ut arbitror. Paul Zumthor17 rappelle ainsi que le Livre saint. 19-37.). toute chose tendait vers l’au-delà ». 29-35. A. mais que la Rédemption réussit à redresser en éclairant l’itinéraire du retour vers Dieu. la Parole divine s’est obscurcie : elle demande à être déchiffrée. demeure cependant « cachée ».. déjà révélée aux hommes dans les Saintes Écritures. Comme le laisse entendre saint Bonaventure15. puisqu’elle fonde la science sacrée qui est rempart de cette sagesse. signifie Dieu de façon exemplaire. p. non accessible au premier regard. On retrouve ici la posture de saint Anselme14 selon laquelle comprendre sa foi (et donc se mettre en quête du savoir) c’est se rapprocher de la vue même de Dieu. son régime de parole. 10 t.28 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ La supériorité de l’homo interior L’articulation extrêmement forte entre savoir « théorique » et sagesse révélée circonscrit une place vide. révèle Dieu et est même capable de rendre « divin » – et conformément à ce qu’en dit saint Augustin. ZUMTHOR. L’automne du Moyen Âge. Florence : Quaracchi. « De Divisione… ». in : Amor librorum. sagesse révélée. in : Opera Theologica selecta. crée un fossé infranchissable entre la foi et la philosophie (même si celle-ci peut aider celle-là). « chemin de sagesse ». car elle seule peut comprendre que l’homme est venu de Dieu selon un projet d’amour. le désir de savoir se confond alors avec l’amour de Dieu. p. 1958.). seule la science sacrée peut expliquer le destin de l’homme. 7 : « Le Moyen Âge n’a jamais oublié que toute chose serait absurde si sa signification se bornait à sa fonction immédiate et à sa phénoménalité. . C’est que l’Écriture. qui ne peut plus être celle du Philosophe (au sens platonicien). et plus particulièrement. « Monologion ».). on l’a vu. Paris : Cerf. La quête du savoir (théorique) est déjà « retour vers Dieu ». qu’il trahit certes. interprétée pour mettre à nu la vérité de son message. Dans ces conditions où le savoir forme une boucle – il vient de Dieu. BASTIN (trad. plus sans doute que tous les autres éléments du cosmos marqués au sceau de l’Intelligibilité. Amsterdam. Paris : Payot. 1986 ss. SEPINSKI (éd. La spéculation philosophique n’est pas gratuite. microcosme qui reproduit à son échelle l’organisation de l’univers. est le signe d’une vérité supérieure16. Seulement en s’inscrivant dans l’écriture.

1972. c’est-à-dire non « appelé ». qui écoute. en est le lieu d’exercice privilégié. c’est-à-dire le fondateur du commentaire ou du discours théologal ». 20 A. par l’intermédiaire de l’Esprit Saint. contre les Juifs qui n’ont pour texte premier que l’Ancien Testament. à travers tout l’appareil de la Révélation. c’est en raison d’un champ d’application qui couvre l’entier des écrits bibliques. c’est pour souligner le principe de répétition qui est au cœur même de la philosophie du commentaire. Préface. contre les gnostiques qui. qu’ils tiennent généralement pour un « idéal ». véritable « labyrinthe » (si l’on en croit saint Jérôme) dont la complexité est accrue par les sylves patristique et scolastique. p. 12. les symboles. COMPAGNON. « convocation ». cet « obscurcissement » de la Parole constitue un danger pour le « lecteur » non « initié ». du questionnement toujours ouvert du texte biblique.U. fait appel à des ministres qui ont en charge de recueillir sa Parole et de perpétuer son message en évitant toute dérive interprétative. L’Église comme Institution devient donc le garant de la Vérité du message. par le don de sa grâce. résume. reformule. 163. élémentaires (la scolie) ou très élaborés (le tome). Quel que soit leur degré d’érudition. FOUCAULT. même si. La lecture du texte biblique s’accompagne de toute une série de « gestes interprétatifs ». Cette « politique générale du commenter »20 suffit à expliquer la densité du « discours théologal »21 qui témoigne. 170 : « Ainsi. Paris : P. le terme d’Église (ekklèsia) signifie « appel ». sur la base de cet axiome. à l’exception des textes pauliens. toujours au-delà de lui-même18. A.F. La seconde…. dans l’objectif de comprendre et d’interpréter. 21 Ibid. Naissance de la clinique. eux. les Pères de l’Église expriment la valeur qu’ils concèdent au commentaire. est. le discours théologal se définit en son début par la considération de deux ensembles concurrents de l’Écriture.. Si celui-ci peut être tenu pour un « métalangage » de la Bible. les images sensibles. p. Indiquons simplement qu’au sens étymologique. à ceux qu’Il a choisis. trie. au Moyen Âge. dans la première moitié du IIIe siècle. 163. Tel Paul sur la route de Damas. Dieu. En effet. La seconde main…. le ‘véritable créateur de l’exégèse scientifique dans le monde chrétien’. Si Antoine Compagnon a pu parler à ce propos de « machine à écrire théologale »19. l’Ancien Testament. Dans les différents types de compilations qu’ils sont amenés à produire. comme l’écrit Gustabe Bardy. rejettent l’Ancien Testament et ne reconnaissent que tout ou partie de ce qui sera bientôt le Nouveau.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 29 Michel Foucault formule ainsi son rôle : […] l’exégèse. Origène. de cette sagesse de l’Évangile qui est sagesse de Dieu dans son secret et que Celui-ci choisit de révéler. ils témoignent d’un travail de déchiffrage du sens comme acte d’appropriation d’un texte par un lecteur qui sépare. p. le Verbe de Dieu. doublée de sa distorsion sémantique par rapport au réel explique donc tout à la fois la prééminence accordée au savoir théorique et la médiation de l’Église comme relais indispensable entre Dieu et les hommes. 18 M. à travers les interdits.. toujours secret. COMPAGNON. à son tour. p. Cette centralité du Livre. 19 .

pouvoir de la perversion si elle est au contraire mal perçue. (1972). . La seconde main…. se mettent donc en place toute une série de stratégies visant à assurer une adéquation des « tâches » et des « statuts ». L’importance concédée aux prophètes. in : L’activité paraphrastique en Espagne au Moyen-Âge. indiquait que 22 Francisco RICO. laquelle comprend les décisions des conciles et les décrétales. Cette volonté de prévenir les dérives trouve son accomplissement dans « l’acte de naissance de la tradition sous son aspect réglementaire » ou « praescriptio proprietatis »24. En établissant la liste des Écritures divinement inspirées. 24 A. l’étroite surveillance exercée sur les modes de diffusion du « savoir » pour enrayer. j’ai des pièces émanant des propriétaires auxquels le bien a appartenu. 214.30 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Le Moyen Âge retiendra surtout l’idée d’une organisation hiérarchique de l’Église. Cette problématisation du rapport de l’homme au monde selon le mode de la distorsion induit donc celle de la nécessité de la médiation symbolique. la stricte répartition des tâches au sein des scriptoria. p. Quant à vous. jugé dangereux s’il n’est pas efficacement contrôlé. tous ces modèles d’autorité témoignent d’une défiance à l’égard d’un savoir. comme pendant de l’organisation hiérarchiquement ordonnée d’un monde dans lequel la place de chaque être est définie par son degré de perfection. 23 Bernard DARBORD. de redresser le sens et de maintenir ainsi la rectitude du message. p. Tres lecciones. je le possède d’ancienne date. enfin le risque inhérent à l’entreprise même du « commentaire » de l’Écriture…. le péché de la vaine curiositas en instaurant des circuits d’une parfaite visibilité. initialement seule institution médiatrice entre Dieu et les hommes. C’est à l’Église et à elle seule qu’il revient désormais d’exercer un droit de regard sur l’orthodoxie du discours théologal. Alfonso el Sabio y la General Estoria. à partir des deux « tours » de contrôle que sont l’Écriture et la Tradition. 133 : « En el universo jerarquizado […] los niveles de saber corresponden en principio a los niveles estamentales. je le possédais avant vous . Contre les dérives possibles liées à l’hermétisme de l’écriture. à l’intérieur même des monastères. puis aux auctores. C’est moi qui suis l’héritier des apôtres […]. « Pratique de la paraphrase dans El conde Lucanor ». Cette épistémologie du savoir comme « trésor caché »23 renvoie donc au savoir comme pouvoir : pouvoir de la sagesse si la distorsion est correctement perçue par le « récepteur ». 111-112 : « […] le savoir est un trésor caché. On peut citer également ce passage très éclairant : « Tertullien réplique aux hérétiques afin de réfuter leur prétention au commentaire de l’Écriture : ‘Ce domaine m’appartient. Cahiers de linguistique hispanique médiévale. De ahí que sea doctrina repetida la que otogaba (o exigía) a la condición real la ciencia y el entendimiento máximos ». c’est qu’ils vous ont toujours déshérités’ ». p. 1984. l’Église. 1415. 1989-1990. fondée elle-même sur le postulat d’une homologie entre ordre « social » et ordre du savoir22. si l’humanité ne le mérite pas ». c’est-à-dire aux hommes qui ont reçu le bon entendement. Ne doit le découvrir qu’un petit nombre de sages ou même personne. Il appartient aux seuls « initiés ». avec l’espoir permanent d’atteindre une forme d’adéquation de la pensée aux choses en dehors de toute distorsion. ce qui est sûr. COMPAGNON. Ariel : Barcelone.

note Du Cange (c’est-à-dire à l’heure du plein développement de l’écrit). 59. Gérard Leclerc. ne peut être. parole de Dieu. écrit de sa main.F. Paris : Seuil.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 31 le Temps de l’Écriture (correspondant au temps de la Révélation) était aboli. Nous verrons précisément. entre le texte et l’exégèse. après la clôture du Canon des textes authentiquement inspirés. en français. Qu’on évoque le deuxième verset du Psaume (44. Paris : P. à partir de la reconnaissance d’un « sujet » humain. c’est la Bible. quoique en étroite connexion. entre le XIIe et le XIIIe siècle. 1996. La progressive prise en compte de l’auctoritas humaine Allégorie et auctoritas humaine : un conflit latent Nous partirons d’une observation de Bernard Cerquiglini pour tenter de comprendre pourquoi une réflexion sur l’auteurité doit nécessairement s’articuler à une analyse des spécificités du « texte » médiéval. L’assignation des énoncés culturels et la généalogie de la croyance. un second Temps.U. semblent irréconciliables : Toute écriture. parole de Dieu. ce faisant. par définition. p. signifie « livre d’évangile ». par l’intermédiaire d’une plume humaine27. l’inscription du texte scripturaire. Chapitre 2. Elle ouvrait. pour langage de Dieu. qu’énonciation purement humaine. Ce texte. 28 « Lingua mea calamus velociter scribentis… ». et donc. Éloge de la variante. 2) qui fait autorité en la matière : « Ma langue est la plume d’un scribe qui écrit vélocement »28. c’est-à-dire. . « causateur » du texte. entrelacé. dans un premier temps. et partant de celles du postulat de la condition écrivante à l’époque : On comprend que le terme de texte soit mal applicable à ces œuvres. que l’on peut certes gloser mais non pas récrire. comment. sera progressivement envisagée dans sa dimension « humaine ». structure close : textus (participe passé de texere) est ce qui a été tissé. À partir du XIe siècle. 1989. décalée par rapport à la transcendance de ces derniers. p. 26 Bernard CERQUIGLINI. nécessairement. 94. Première Partie. Énoncé stable et fini. celui de la Lecture qui est aussi écriture mais cette fois. puis refait en texte (c’est un mot savant). L’écriture sainte est donc tenue. 25 Gérard LECLERC. et les énoncés immanents produits par des hommes ordinaires25. La clôture du Canon instaure la scission irréversible entre les Ecritures et le commentaire. dans l’ouvrage qu’il consacre à L’histoire de l’autorité dresse le constat de cette coupure entre deux univers scripturaux qui. tressé. construit . écriture des hommes. 27 Cf. textus désigne de plus en plus exclusivement le codex Evangiliorum : tiste. De sorte que la fracture entre les Écritures et le commentaire sera bien moins grande qu’il n’y paraissait de prime abord. Histoire de l’autorité. entre l’Enoncé absolu.. exégèse. Il n’est qu’un texte au Moyen Âge. immuable. attesté vers 1120. c’est une trame26.

« Auctor. Archvium latinitatis Medii Aeui. 1984. London : Scolar Press. p. 31 Marie-Dominique CHENU. mais aussi dans toute l’histoire de l’herméneutique. une reconnaissance. actor. est au fondement de l’aventure spirituelle du sens. Paris : Seuil. Medieval Litterary Theory and Criticism. La seconde main…. Medieval Theory of Autorship : Scolastic literary attitudes in the later Middle Ages. XIII. puis plus ferme ensuite. par le truchement de laquelle le Moyen Âge a pensé la question de l’intention. p. 12). alors il ne reconnaît aucune pertinence au scripteur (sacré ou profane) qui a écrit le texte. Le démon de la théorie. et du corps dont ils sont prisonniers. 217-233. MINNIS. ce n’est pas pour lui-même) ».B SCOTT. 59-60 : « Saint Augustin reproduira cette différence de type juridique entre ce que veulent dire les mots qu’un auteur utilise pour exprimer une intention. 1998. puisque l’exégèse qu’il mène cherche le sens sous la lettre. Dans le De doctrina christiana (I. 30 Nous suivrons tout au long de ce chapitre la posture d’Antoine Compagnon telle qu’elle est développée dans son cours électronique sur l’auteur. Dans cette distinction entre l’aspect linguistique et l’aspect psychologique de la communication. in : Bulletin du Cange. la lettre n’en est que le point de départ puisque c’est la lecture spirituelle qui constitue le véritable enjeu de toute entreprise exégétique. chez saint Augustin. entre les XIIe et XIIIe siècles. sens qu’il s’agit de retrouver sous la « lettre ». 3. privilégiant ainsi la voluntas d’un auteur par opposition au scriptum du texte. Si celle-ci se fonde sur la lettre. Augustin dénonce l’erreur interprétative qui consiste à préférer le scriptum à la voluntas. on est amené à ne pas tenir compte du rôle de scripteur dans l’inscription du texte. à l’intention. une argumentation qui a déjà été menée ailleurs31. le scripteur « humain » est celui qui a inscrit la signification littérale. COMPAGNON. Voir aussi A.J. Quelles en sont les conséquences sur la manière même d’aborder l’auctoritas humaine ? Nous sommes. MINNIS. A. 1927. et reprise par saint Augustin. un conflit latent entre reconnaissance d’une auctoritas humaine et allégorie. institue clairement la quête d’un sens « déposé » directement par l’Auteur des choses. 1988. dès lors qu’on néglige celle-ci. de toute évidence. qui reprennent des schémas venus de l’Antiquité. du rôle du « scripteur » humain dans l’inscription du texte sacré ou profane. ou de l’esprit (spiritus). Or. ou pour reprendre une terminologie d’inspiration augustinienne. La décision de faire dépendre herméneutiquement le sens de l’intention n’est donc. . et ce que l’auteur veut dire en utilisant ces mots. J. au Moyen Âge. l’allégorie. qu’un cas particulier d’une éthique subordonnant le corps et la chair à l’esprit ou à l’âme (si le corps chrétien doit être respecté ou aimé. Il ne s’agit pas ici de reprendre dans le détail. p. Voir aussi A. obligée de postuler. autor ». si l’attention de l’exégète est entièrement tournée vers la catégorie spirituelle du sens.32 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Dans ces conditions. c’est-à-dire la signification sémantique. En effet. mais 29 A. la signification charnelle ou corporelle. leur relation étant analogue à celle de l’âme (animus). De fait. d’abord timide. c’est-à-dire l’intention dianoétique. La distinction « lettre » / « esprit » posée par saint Paul. Oxford : Clarendor Press. Ou encore A. 81-86. sa préférence va conformément à tous les traités de rhétorique de l’Antiquité. et à s’intéresser uniquement à l’auctoritas divine30. qu’apparaît. Le rôle des prologues C’est avec les prologues des commentaires sacrés et profanes. à travers la distinction « voluntas » / « scriptum »29. COMPAGNON.

comme le précédent. « pars ». locus. est celle qui est en relation avec le « qui ». inspirées de la topique rhétorique : « qui. Le premier modèle. de quelle manière. puisqu’elle porte sur la persona. où des sens chrétiens sont révélés dans les Métamorphoses. trois objets sont pris en compte : les parties (le nombre de livres). présente une série de sept questions. ou une brève vita auctoris. « nomen auctoris ». « titulus ». mais on ne le retrouve guère par la suite. c’est le sens intentionnel du texte. Il est évident. « ordo ». que le principe de la recherche du sens reste l’allégorie : sens spirituel de la Bible. qui caractérise les commentaires de Scot Érigène (IXe siècle). En réalité. car. et indique donc un intérêt à l’égard de celui-ci. Avec le « nomen auctoris ». Dans un cas (« ante opus »). quel que soit le type de prologue.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 33 d’en souligner les articulations utiles à notre propos. ce modèle s’applique aux textes sacrés : il est très employé dans les commentaies de la Bible de Hugues de Saint-Victor au XIIe siècle. pourquoi. sont abordées les questions d’authenticité et d’attribution. tempus. jusqu’à devenir dominant. plus important que la lettre. dans toutes les disciplines. avec pour paradigme l’introduction aux Églogues attribuée à Donat au IVe siècle. d’un certain intérêt pour « l’homme ». quand. « utilitas » se répand largement au XIIe siècle. qui est visé ou sa finalité (« finis ») : finalité didactico-morale pour les poètes profanes. mais aussi le sens voilé sous l’integumentum chez les auteurs profanes. En fait. Le second type de prologue. il est délaissé pour un troisième type. comme dans la tradition de l’Ovide moralisé. d’origine profane. est apparu dans les commentaires de Virgile. et donc. spirituelle pour les textes sacrés. « utilitas ». au premier chef. par quels moyens ». Peu importe les objectifs subjectifs et individuels du « scripteur » qui a inscrit le texte. l’organisation (l’ordre des livres) et. conduite à distinguer trois types de prologues. Nous serons. Mais c’est surtout l’« operis intentio » qu’il faut interroger pour déterminer la place qui est faite dans cette « théorie » à l’auctoritas humaine. Ces six ou sept rubriques (si on tient compte de la seconde structuration) ne sont pas loin de constituer une « théorie du texte ». tout comme le modèle décrit précédemment. Le troisième et dernier modèle dont nous rendrons compte. . Dans les deux parties qui constituent le prologue. où. La question qui nous intéresse. procède de Boèce et de son commentaire de l’Isagogè de Porphyre. l’attention se porte d’abord sur « l’avant » de l’œuvre (« ante opus ») avant que de se fixer sur « l’intérieur » de l’œuvre elle-même (« in ipso opere »). à la vie du poète ou cause et à l’intention. souvent réduit à trois ou quatre rubriques : « intentio ». dans l’autre (« in ipso opere »). On peut remarquer que la prise en compte de la « vie du poète » peut être l’amorce d’une ébauche de biographie. sur le scripteur. quoi. ainsi. ce modèle de prologue ne comporte généralement que trois éléments : persona. Sous sa forme abrégée. l’explication. « intentio ». « auctor » ou « materia ». « ad quam partem philosophiae ». en dernier lieu. Il est organisé autour de six rubriques : « operis intentio ». Quoique d’origine profane. ce modèle. on s’intéresse au titre. « ordo ».

« Summa theologiae ». est allégorique. ce dernier s’appuie sur les conflits d’interprétation entre les auctoritates pour engager une réflexion sur la part de la responsabilité humaine dans l’inscription du texte sacré. à la différence de la Bible où cette signification. pour sa vie. 33 SAINT Thomas d’AQUIN. comme « intention de l’auteur divin ») témoigne. Dans le Sic et non35. Désormais. l’intérêt progressif qui est manifesté pour le « scripteur » humain. . 178. Pour saint Thomas33. in : Opera. saint Augustin lui-même l’admet). avec l’intérêt qui s’affirme envers le sens littéral. on l’a vu. 49. En montrant le caractère faillible de l’interprétation humaine (même les Pères de l’Eglise peuvent se tromper. les prologues des commentaires peuvent être tenus pour le berceau d’une certaine genèse de l’auctoritas humaine. Paris : Desclée. in : Opera omnia. c’est sans doute parce que s’y sont développées des réflexions qui dessinent une « théorie du texte » et de la signification.). 34 Par « auctor ». Abélard révèle 32 SAINT AUGUSTIN. Seulement la Bible renferme également un sens littéral lié à la signification des mots. à l’intention de l’auctor humain. II. Rome. ce « scripteur » ne sera plus seulement vu comme une simple « main » qui écrit sous la dictée de Dieu. comme on a cherché à le montrer. est tout à la fois un auteur inspiré (cause instrumentale) et Dieu ou le Logos (cause principale). par opposition à l’auctor divin). Or. laquelle invalide l’auctoritas humaine comme référence obligée du texte. qu. 1962. qui dans son Didascalicon entreprend de dénoncer les excès d’une exégèse souvent trop résolument allégorique. Patrologie latine. « De doctrina christiana ». qu’il faut respecter en redonnant au sensus auctoris. Pourtant. annonce déjà la remise en cause du primat de l’interprétation allégorique du texte sacré ou profane. toute sa place. 1882-1906 (éd. à travers la quête incessante d’une signification allégorique. nous entendrons désormais « auctor humain ». I. Signification littérale et auctoritas humaine : l’émergence de l’auctor Si. 2. un changement s’amorce au XIIe siècle avec Hugues de SaintVictor. aussi inscrite dans les choses.34 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Cependant. Renvoyant à la doctrine officielle de l’allégorie développée par saint Augustin dans sa Doctrine Chrétienne32. dans les écrits humains. Française dite de la « Revue des Jeunes »).). MARTIN (éd. 35 Pierre ABÉLARD. Œuvres complètes. 1925. Cette timide prise en compte de l’intention de l’auctor34 (humain) se retrouve plus nettement formulée chez Abélard. la signification est portée par les mots. L’intérêt accordé à l’intentio operis ou intentio auctoris (qu’il faut comprendre dans un premier temps. le sujet du discours biblique. J. en référer à l’intention de l’auctor humain revient à reconnaître que ce dernier joue un rôle dans l’inscription du « sens » du texte sacré. (c’est-à-dire cette fois. t.P Migne (éd. CC32. de l’obsession d’une signification celée dans le texte même. il rappelle que.

En ce sens. se décomposant en quatre rubriques qui correspondent aux quatre causes principales36 qui régiss nt toutes les activités et toutes les évolutions. s’adosse lui aussi à une cause première (Dieu). ce qui revient à dire que l’auctor humain y joue aussi un rôle. quoique à un niveau inférieur. reste certes le garant de l’auctoritas du texte. fondée sur l’avènement du prologue.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 35 que l’inspiration divine ne contrôle pas l’entier de l’inscription du texte sacré. La causa efficiens nous intéresse plus directement car. désormais portée au sens littéral des textes. ce qui conduit à une reconnaissance de deux catégories (humaine et divine) d’auctores. il détient donc aussi. à la faveur du développement d’une nouvelle herméneutique. En définitive. de type aristotélicien. 2000. il peut être vu comme un opérateur. inscrit dans la lettre. Dieu. le support du sens allégorique. mais il s’appuie sur l’auctor (humain). Mais. langage de Dieu. Pierre PELLEGRIN (éd. et trad. aux qualités de style et de structure qui varient selon les auctores. à l’auctoritas divine. . L’auctoritas divine qui constituait l’objectif ultime des allégoristes est relayée par l’attention plus soutenue. 203. COMPAGNON. s’affirme plus nettement au XIIIe siècle. en tant qu’être inspiré. Seulement comme Dieu n’a pas écrit le livre de sa main et que ce sont les mots propres de cet auctor qui 36 ARISTOTE. l’auctor humain. La physique. Le prologue aristotélicien. elle définit l’auctor comme celui qui s’exprime dans le sens littéral en y manifestant en outre ses qualités de style (causa formalis). Saint Bonaventure fait ainsi ressortir que l’auctor. cause efficiente seconde pour « faire être » textuellement cette auctoritas.). Le rapport de l’auctor humain à l’auctor divin suppose donc un « enchâssement » d’auctoritas : l’auctor humain s’exprime dans le sens littéral et sa conformité à la vérité divine fait de ce sens. question pertinente. l’« auteur » humain qu’est l’auctor conquiert sa place à côté de l’auctor divin. possède une intention qui lui est propre (causa finalis) et qui s’exprime dans le sens littéral. Paris : Les Belles Lettres (Flammarion). C’est alors qu’on assiste véritablement à la genèse d’une auctoritas humaine qui vient se superposer. faire la part du Logos et celle de l’homme ? »37. encore diffuse au XIIe siècle. et par voie de conséquence. La signification des mots fonde dès lors la pertinence de l’interprétation littérale. cause efficiente primaire. le pouvoir de signifier : ses mots sont le signifiant des choses. moteur non mû (movens et non mota) qui assume la pleine responsabilité de la doctrine contenue dans le texte. mot à mot. Le recul de l’exégèse allégorique explique sans doute cette évolution. Le développement d’une exégèse littérale correspond alors à cette quête du sensus auctoris qui devient ainsi la porte d’accès aux autres sens. un instrument. Inspiré par l’esprit divin. mû et moteur (movens et mota). En se présentant comme la force motrice qui fait advenir le texte. « comment faut-il. p. dans les textes bibliques. 37 A. La seconde main…. propose une nouvelle articulation de cette théorie émergente de l’« auteur ». représentant ce qui fait être le texte. Cette reconnaissance.

C’est là un plan très étudié : avec ce qu’il y a de mieux dans le canon chrétien et dans le canon païen. puis les poètes païens [Caton. saint Grégoire. Deux critères fondent alors l’auctoritas. Paris : P. S’agissant du discours scripturaire. 216. c’est bien entendu. 1956. Antoine Compagnon38 a très bien rappelé comment : Un discours théologal.U. par opposition notamment aux fables qui servent d’exemples de grammaire. 409. Lucain. Si nous déduisons de ces vingt et un auteurs les quatre premiers. très officiellement et explicitement. De fait. 40 Ernst Robert CURTIUS. p. un prosateur chrétien et deux païens. reste conforme à l’inspiration divine. sauf Térence remplacé par Ovide. se définit d’abord comme autorité « éthique ». p. le critère pertinent. qui prend le relais du texte qu’il récrit jusqu’à se substituer presque à lui39. Virgile. l’auctor jouit aussi. le croit-on du moins. ils la composent au même titre que les décisions conciliaires. Il faut préciser néanmoins que la découverte d’un « sens chrétien » chez des poètes profanes comme Ovide permet aussi de définir un corpus de textes autorisés. sorte de Canon profane40. Visiblement on s’est efforcé de faire l’équilibre entre les deux. la garantie de conformité à la vérité chrétienne. saint Jérôme. auctor et exégèse biblique ou discours théologal. de la tradition . Il demeurera l’ossature des catalogues très étendus du XIIIe siècle. C’est pourquoi il est important de souligner les liens qui unissent auctoritas. d’une certaine indépendance. COMPAGNON. La littérature européenne et le Moyen Âge latin. Arator. c’est la valeur. Prudence]. au sein même de sa soumission. Salluste]. Stace. Ce sont les auctores de l’Antiquité qui viennent s’agréger en quelque sorte aux auctores chrétiens que sont les Pères de l’Église. même si celle-ci. A propos du Canon : « Si l’on examine le catalogue que Conrad [de Hirschau] donne des auteurs. Suivent trois prosateurs parmi lesquels Boèce. Concernant le discours théologal. certaines de leurs interprétations.36 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ investissent le texte et en instituent le sens littéral. laquelle. p. 38 A. les écrits des auteurs religieux consacrés Pères de l’Église sont réputés faire partie. Pendant le moyen âge. Cicéron. » 39 . Une telle ratification est un triomphe pour le discours théologal. et aux textes profanes en général. Les six suivants sont les poètes chrétiens [saint Augustin. l’authenticité des textes qui doivent être non apocryphes. on a constitué un canon médiéval. c’est son intention qui y est contenue. La seconde main…. l’écriture de l’homme va donc se déployer essentiellement sur le plan de l’exégèse biblique tel que décrit précédemment.F. il en reste dix-sept. Après la fixation du Canon biblique. précisons-le. s’intègre ensuite à la tradition dont il constituera un maillon. et l’Église unanimement réunie a parfois approuvé. Prosper. six poètes chrétiens et huit poètes païens. Ibid. à savoir. 210-217. ils sont une lecture pour les débutants. s’il se soumet lors de son énonciation au contrôle de la tradition. à plain droit. on s’aperçoit que les quatre premiers […] constituent une classe à part.

Le vocabulaire des institutions indo-européennes. voire dérivé. en indo-iranien désigne « un pouvoir d’une nature et d’une efficacité particulières. s’arrêter uniquement au statut de « garant » de l’auctor reviendrait à saisir le processus de reconnaissance de l’auctoritas. un attribut que détiennent les dieux ». car « l’augmentation » dont il est question procède en réalité de cette « création » d’un quelque chose qui s’ajoute 41 Nous renvoyons pour cette analyse dans son entier à Émile BENVENISTE. c’est-à-dire après l’exercice d’une fonction qu’on pourrait qualifier d’« énonciative ». « prendre une initiative ». en priorité. augmenter). . Paris : Minuit. au détriment de l’acte même d’énonciation du sujet. HUYGENS (éd. auctor était essentiellement rattaché à augere (accroître. alors que cet acte constitue ce grâce à quoi a pu s’exercer cette sanction. L’auctor est un auteur de poids. Dans cette perspective. Dans la perspective étymologique du Moyen Âge. En ce sens. Pourtant. Pouvoir. Paris. parce que ses écrits sont respectés et crûs. augeo désigne l’acte créateur qui est le fait des dieux et des puissances naturelles. traduire augeo par « augmenter » revient à promouvoir un sens faible. 1969. Augur désigne généralement la « promotion » que les dieux accordent à une entreprise et qui est rendue visible par un présage. p. 1960. jouit d’une grande autorité. 148151. et qui. un extrait d’un auctor.qui. 42 Conrad De HIRSCHAU. Benveniste s’appuie sur la racine aug. « produire en premier ». on trouve auctor. C’est cette logique inversée qui a conduit Benveniste41 à tenir pour problématique l’assimilation entre auctor et « accroissement du savoir ». mais non pas des hommes. nom d’agent de augere. La meilleure traduction du terme « auctor » serait sans doute celle de « garant ». droit. perspective. Déduisant que le sens premier de augeo n’est point celui d’« augmenter ». alors que pour toute une tradition de philologues. comme le « scripteur » qui garantit la vérité. religion. Cette idée d’un pouvoir d’accroissement divin se retrouve dans l’adjectif augustus. d’abord. à rebours. on est bien obligé de reconnaître qu’elle découle d’une reconnaissance qui n’a pu venir qu’après coup. et à privilégier la sanction de la Tradition. pour manifester à quel point elle est inséparable du « sujet de l’énonciation » qui l’assume. l’auctoritas est. quand on s’interroge sur cette fonction de « véridicité » qui est attachée aux écrits de l’auctor. Dialogus super auctores. qui continue la Tradition en s’y insérant . mais également en latin augur.. dérivé du thème européen issu de augere et qui signifie en latin classique « augmenter ». comme chacun sait. puisqu’il s’agit notamment de produire hors de son sein.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 37 Le diktat de l’auctor Il est donc évident que l’auctor se définit. pour postuler que le sens premier de augeo serait moins « augmenter » que « promouvoir ». 2 t.). une « sententia digna imitatione ». l’auctor est celui qui « augmente le savoir ». c’est pourquoi. 2. Dans ses emplois anciens. très prégnante. qui remonte sans doute à Conrad de Hirschau42. Dérivé d’augere.

de celles qui changent de fond en comble le monde. Quel est donc le statut de ces scripteurs « modernes » ? Comment se dénomment-ils ? Qu’ont-ils le droit d’écrire ? L’hypothèse heuristique de la fonction-auctor Du point de vue du principe « éthique » dont nous venons de rendre compte.L. L’auctor est donc celui qui détient ce rare pouvoir « créateur » et qui. des modèles que les scripteurs « modernes » se doivent d’imiter. Or. Une certaine circularité – apparente. « La notion d’‘auteur’ ». D’où 43 J. peut et doit être tenu pour le garant de l’œuvre qu’il fait advenir en la « produisant à l’existence ». gardiens d’un patrimoine déjà constitué. L’un des objectifs de la reproduction des textes canoniques profanes est de promouvoir une meilleure maîtrise du latin classique. En d’autres termes. semble-t-il. 169- 170. la fonction définitoire. voire que l’auteur par excellence est l’auteur de cette œuvre suprême qu’est la « Création ». mais une donation nouvelle et fondamentale. et plus généralement du « style ».. si l’on préfère. la culture médiévale est à percevoir essentiellement comme culture de la copie et de la tradition. n’était qu’une fonction connexe de celle de « création ». in : Une histoire de la « fonction-auteur »…?. Tel est le pouvoir de la parole prononcée ave autorité et qui fait exister la loi. les scripteurs reconnus comme auctores sont nécessairement anciens et ne peuvent pas assumer cette fonction heuristique : ils sont. des modèles de littérarité qu’il convient d’« imiter ». DIAZ. Au Moyen Âge. avec l’idée que cet « augmen » est. 170. José-Luis Diaz valide. au fil du temps. qui signifie « augmenter ». du fait de ce pouvoir. De là l’idée initiale que l’acte de « l’auteur » s’apparente à celui de Dieu. Diaz souligne ainsi que la fonction d’autorité qui. par excellence de l’auctor : [l’auctor] […] n’est pas celui qui engendre à nouveaux frais un monde. une longue chaîne d’allégeances a donné statut d’autorité44. p. linguistique et littéraire. et donc figé. à tout le moins –. p. se crée : un texte de valeur doit avoir été écrit par un auctor. 44 Ibid. une création. la notion d’auteur insiste donc. pareille hypothèse lorsqu’il met en avant l’inhérence de la fonction créatrice : Rappelons simplement que le mot [auteur] vient de « augeo ». si l’on prend garde à son étymologie. à l’origine. est devenue. Leur véritable rôle est d’être des instances de légitimation. La copie se présente comme le mode idoine d’appropriation des modèles reconnus. au contraire. non un simple ajout. sur […] la fonction créatrice ou. Il existe des gardiens des patrimoines « éthique ». les auctores n’écrivent plus et les scripteurs « modernes » ne peuvent pas être appelés auctores. mais celui auquel toute une tradition immémoriale de respect. la fonction « heuristique » 43.38 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ au déjà-là et « l’augmente ». .

Les raisons sautent aux yeux. 46 Daniel POIRION. la parole « authentique » (car « authentifiée ») « ne peut pas venir de n’importe qui . 47 Ibid. sa valeur. Ainsi. La parole « authentique » ressortit. et d’une façon générale son existence comme parole [authentique] ne sont pas dissociables du personnage statutairement défini qui a le droit de l’articuler »47. p. p. Qui a donc le droit d’énoncer ? En paraphrasant Michel Foucault. valorisés sans que soit posée la question de leur auteur »48. les discours littéraires étant au contraire « reçus. FOUCAULT. et par un jeu d’analogies nouvelles ou de ressemblances sémantiques […] ». Nous ne sommes pas sûrs nous-mêmes de l’usage de ces discours dans le monde de discours qui est le nôtre. on pourrait dire qu’au Moyen Âge. 33 : « Si modeste que fût demeuré le niveau des études et si chancelant que fût le sort de la civilisation depuis la renaissance carolingienne. déjà mise en exergue. ses pouvoirs thérapeutiques eux-mêmes. À plus forte raison quand il s’agit d’analyser des ensembles d’énoncés qui étaient distribués. le scripteur médiéval est d’abord vu comme celui qui écrit à l’ombre des modèles. « Sur l’archéologie des sciences. la pratique du trivium et du quadrivium n’en était pas moins devenue traditionnelle : dans certains pays. Qu’est-ce qu’un auteur ?. par le bras. mis en circulation. GILSON. La philosophie…. dont le discours théologal est l’exemple paradigmatique. catégorie difficilement appréciable à cette époque49. que par une hypothèse rétrospective. et qui s’étaient pris d’une telle ardeur pour la dialectique et la rhétorique qu’ils faisaient volontiers passer la théologie au second rang ». l’écriture médiévale étant elle-même appréhendée comme une ‘manuscriture’. 48 M. fictions. histoire. la ‘littérature’ et la ‘politique’ sont des catégories récentes qu’on ne peut appliquer à la culture médiévale.). il semble que la ligne de partage véritablement pertinente soit celle qui s’effectue entre les discours de « fiction » (fabula) et les discours ayant prétention à la 45 É. dont les dispositions d’esprit inclinaient à la sophistique. 827 49 M. ou même encore à la culture classique. littérature. elle s’imposait comme une nécessité. même. 729-730. Cette distinction reste infondée si elle ne se trouve pas rapportée au statut même des discours plutôt qu’à leur « genre ». […] À l’intérieur même de l’Église on rencontrait déjà certains clercs. 117. religion. p. une production qui reste attachée à la main qui écrit. philosophie. au Moyen Âge. « Écriture et réécriture au Moyen Âge ». p. On ne peut admettre telles quelles ni la distinction des grands types de discours ni celles des formes ou des genres (science. 2. Dits et écrits. 41. son efficacité. fait lui-même remarquer le caractère arbitraire des découpages habituels : « Il ne faut pas non plus tenir pour valables les découpages ou groupements dont nous avons acquis la familiarité. En ce sens. in : Littérature. . Foucault tient que. 1981. Réponse au Cercle d’épistémologie ». à l’épaule d’un “auctor” »46. FOUCAULT. aux discours des auctores. répartis et caractérisés d’une tout autre manière : après tout. comme « une activité.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 39 l’importance. c’est-à-dire selon Daniel Poirion. ce qui crée une dichotomie entre ces discours considérés comme prouvés et les autres. du trivium45 dans la formation de l’intellectuel mais aussi le primat d’une esthétique de la répétition. etc. seuls les discours scientifiques entrent dans la première catégorie et ont donc besoin d’être marqués du nom de leur auteur. de toute évidence.

Si le « nom d’auctor » renvoie à celui qui est tenu pour le « créateur » de l’œuvre. on peut lire : « Le texte établit donc une distinction entre l’aucteur (celui qui endosse la responsabilité d’un discours et en cautionne la vérité) et le récitant (celui qui cite. non facta ». en définissant la fonctionauteur du texte comme une fonction de récitation. de fait. celui de son esquive : c’est pourquoi. parmi lesquels le « nom d’auctor » qui fonde leur recevabilité. lesquels sont dès lors les seuls à ne pas se dérober à cette fonction. aux auctores. quel que soit le régime du discours. « La fonction-auteur » dans le Roman de la Rose de Jean de Meun : double jeu de la consécration et de l’esquive ». de disperser et de relativiser la responsabilité du discours ». Introduction. le « nom propre » (qui n’est pas un « nom d’auctor ») dénote seulement une des autres positions énonciatives (telle celle de scriptor que nous envisagerons plus avant). Il faut alors bien distinguer entre les noms d’« auctor » et les « noms propres » affichés par certains textes. eux aussi. 89-106. leur producteur empirique.40 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ vérité (historia)50. les discours dits « littéraires » ont. 54 Cf. C’est ce qui explique sans doute que Fabienne Pomel. Une histoire de la « fonction-auteur… ?. lequel anonymat préserve en quelque sorte d’une possible indignité. Leurs discours qui répondent aux principes d’élection et de désignation se trouvent donc référés à un nom d’« auctor ». scientifiques…) ayant vocation à rendre compte de l’univers phénoménal. ont à fournir un certain nombre d’indices de fiabilité. 50 C. pour être « reçus » au Moyen âge. 53 Ibid. 6. F. POMEL. p. parle du « diabolisme latent de la fonction-auteur »52 avant que d’évoquer « le spectre de la culpabilité et du châtiment qui semble attaché à cette fonction »53.54. ainsi qu’on l’a dit. Ainsi il conviendrait plutôt d’opposer « discours de fiction » et « discours de vérité ». F. Pomel montre ainsi comment Jean de Meun cherche à esquiver la responsabilité auctoriale : « Le jeu de masques. n. 52 Ibid. 24 : « Fabula ficta est. le problème de la responsabilité auctoriale reste partout posé. répète le discours de l’aucteur). p. et partant. par lequel Jean de Meun semble à la fois médiatiser et mettre à distance la fonction-auteur tout en la mettant en scène. 51 . Il s’agira de recenser rapidement les principaux procédés de cette esquive et de voir sur quelles figures la responsabilité est déplacée ». Dialogus super auctores …. […] Le jeu de l’intertextualité permet donc de multiplier les instances auctoriales et. même s’ils étaient. tous les discours (historiques. à la suite de Roger Dragonetti. Les discours de « fiction » qui ne peuvent en aucun cas se revendiquer de la Vérité divine n’ont pas besoin d’être « reçus comme prouvés » : ils peuvent donc fonctionner sur le mode de l’anonymat. contrairement à ce qu’allègue Foucault. Un peu plus loin. p. en se mettant à l’abri derrière les auctoritas51. moins contraints que les autres. Pourtant. peut se lire comme une esquive de la responsabilité auctoriale. 91. C’est pourquoi Paul Zumthor continue à parler d’anonymat alors même que le texte exhibe une référence propre. Il en ressort que tout le poids (l’image n’est pas que suggestive !) de la responsabilité auctoriale incombe. De HIRSCHAU. théologiques. En revanche. joué le jeu de la citation et de l’exemple.

Qu’est-ce qu’un… ?. Ainsi. dans la culture médiévale. le fait que l’on puisse dire « ceci a été écrit par un tel ». En effet. C’est uniquement lorsqu’un nom d’« auctor » figure sur le texte qu’il en va ainsi : seul un tel nom élimine la référence à une instance autre. si. Ce n’est donc pas le nom propre en tant que tel qui discrimine un discours comme pourvu ou non de la fonction-auteur. dans nos sociétés contemporaines. mais le rapport de « propriété » qui peut être posé entre ce discours et le nom auquel il se trouve référé. la « fonctionauteur » occupant précisément un non-lieu sémiotique. indique que ce discours n’est pas une parole quotidienne. C’est ce statut de garant dont jouit l’auctor qu’explicite José-Luis Diaz quand il met en évidence le lien entre fonction « créatrice » et fonction « véridictoire » : 55 M. une parole immédiatement consommable. Ibid. au Moyen Âge. 56 . « […] le fait pour un discours d’avoir un nom d’[auctor]. Tel est bien. suivant Foucault on considère que. il faut alors reconnaître que le mécanisme d’attribution ne vise qu’un nom propre et un seul. le nom qui se trouve associé à un texte peut tout à fait référer simplement au « scripteur » qui a copié le texte. 828. dans une culture donnée. tandis que les autres relèvent de « la parole qui […] passe ». En paraphrasant Foucault. de nos jours. indexés à un unique nom propre. recevoir un certain statut »57. qui l’a écrit. seule la « fonction-auctor » s’avère véritablement pertinente. « […] à tout texte de poésie ou de fiction on demandera d’où il vient. 57 Ibid. en quelle circonstance […] »55. etc. on pourrait être ainsi amené à dire que. mais qu’il s’agit d’une parole qui doit être reçue sur un certain mode et qui doit. indifférente. De fait. il convient d’introduire une variante à la théorie foucaldienne en posant que. il serait abusif de croire que la présence d’un nom propre au-devant d’un texte médiéval permet instinctivement de rompre avec la problématique de l’anonymat. il y avait « un certain nombre de discours […] pourvus de la fonction [« auctor »] ». signe la fracture entre les textes « auctoriés » et les textes « anonymes » (nous y incluons ceux porteurs d’un nom qui n’est pas assimilable à un nom « d’auctor »). FOUCAULT.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 41 Zumthor souligne par là qu’un texte porteur d’une signature n’est pas pour autant un texte « auctorié » au sens où nous l’entendons actuellement. qui flotte et passe. p. du nom d’un « auctor » et ceux qui. au Moyen Âge. à côté d’autres qui en étaient « dépourvus »56. De sorte qu’il existe une homologie entre les discours marqués. une parole qui s’en va. sont dits par Foucault « pourvus de la fonction-auteur ». à quelle date. dans la civilisation médiévale. 826. Or. p. On comprend dès à présent le souci alphonsin d’assurer par une politique énonciative la pérennisation de son projet. Les discours pourvus de la fonction-auctor sont perçus comme crédités d’une autorité éternelle. au Moyen Âge. en jouant par lui-même le rôle d’autorité garante ou de modèle initial. ce qui. ou « un tel en est [l’auctor] ». semble-t-il. Dans ces conditions. le nom du « créateur » unique et véritable.

in : Opera Theologica selecta.42 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ [Le fait] « [d]’avoir exercé dans un passé immémorial la fonction heuristique [entendons créatrice]. p. 1934-1949. est celle d’auteur : auctor. B 59 . I-I. ou autor qui. de répétition du discours d’un auctor. A. en ce qu’il lui revient surtout d’imiter les écrits de l’auctor. 61 Nous nous référons ici au prologue du commentaire des Sentences de Pierre Lombard par saint Bonaventure. Nous nous inspirons pour notre analyse de : A. MINNIS. DIAZ. actor. encore que la terminologie soit loin d’être transparente59. 10 vols. p. MINNIS. actor. La seconde main…. Vincent de Beauvais et l’écriture du Speculum Majus ». dont nous postulons précisément qu’il avait fait sien le sème « créativité » que le premier ne contenait plus. Il convient de consulter également sur F. C’est ce « retournement » de sens qui explique sans doute que le vocable auctor se soit maintenu. A. 1882-1892. marquée par l’Histoire. I-IV. Pertinence du postulat de l’auteurité : actor et fonction-auteur Qu’est-ce qu’un actor ? Les scripteurs qui ne sont pas considérés comme des auctores sont généralement dénommés actores (qui vient de agere-agir). Voir aussi Opera omnia..L. sans que lui soit donné le droit d’y introduire des idées nouvelles. d’auctores qui sont soigneusement signalés en rubrique à l’intérieur de la colonne de texte ». On peut néanmoins considérer qu’à l’actor est reconnue une fonction récitative60. Auctor et auctoritas…. t. « actor ». au profit de celle de caution de la vérité. VAN STEENBERG. La philosophie au XIIIe siècle. Une première approche de la définition de l’actor peut se faire moyennant l’analyse des quatre rôles énonciatifs que distingue saint Bonaventure61. de les répéter.M Bello (éd. Medieval Theory of authorship…. le long du parcours. Florence QUARACCHI (éd. Il est donc clair que. J. […] donne [à l’auctor] le droit d’être éternellement une instance juridique de véridiction : c’est là sa manière. et il apparaît que sous cette dénomination dans le corps du Speculum majus à égalité avec les centaines d’auctoritates. « L’actor et les auctores. II. 60 Par « fonction récitative ». IV Sententiarum. COMPAGNON.). même si cette qualité ne lui est reconnue qu’après coup ». nous entendons une fonction de citation. d’exercer cette fonction d’autorité spirituelle qu’est la fonction symbolique58. 218 indique ainsi que le Code de Justinien n’établit pas de distinction entre les trois termes disponibles « auctor. 58 J. autor » : « La notion pertinente que […] le Code de Justinien institue. 170. en un sens très éloigné de son origine démiurgique. 1966. de les reproduire. J. III. Paris : Louvain. « La notion d’‘auteur’ »…. à côté de cet autre. L. A. 153 : « [Vincent de Beauvais] se donne lui-même le nom d’« actor » (que les copistes transformeront souvent en « Auctor »). et plus spécifiquement à la quatrième question qui constitue un texte fondamental sur l’auteur du temps de la scolastique : Libri I. de son origine démiurgique. un renversement a lieu qui dépossède la « fonction-auctor » de sa virtualité « créatrice ». Le caractère mouvant de ces désignations est aussi mis en relief par Monique PAULMIER-FOUCART.). p. désigne celui qui a qualité juridique et institutionnelle pour faire une œuvre.

• « Compilator » Le compilator choisit et rassemble différents textes. celui pour lequel j’avouerai une préférence. censée fortifier l’âme en l’attachant comme malgré elle à l’esprit du texte62. Le compilator s’appuie donc. p. Institutiones 1. ils enrichissent leur intelligence. comme qui écrit les mots des autres. intellectuels). le scriptor a pour tâche de recopier sans modifier. ouvrir de ses doigts des langues. 76 : « Parmi les ouvrages des mains. de ces « reproductions » : c’est pourquoi. puisqu’elle suppose l’enregistrement passif d’un dit antérieur. porter silencieusement la vie éternelle aux hommes. Nous insisterons donc sur les trois autres. Sa vertu procède précisément de cette attention scrupuleuse à la lettre du texte d’autrui. La seconde main…. • « Scriptor » Pour Bonaventure. SCOTT. et en conséquence. Puisqu’il écrit les mots des autres. combattre par la plume et l’encre les suggestions du diable ! […] Mais que les scribes ne mêlent pas au bon texte des erronés en se trompant de lettres. « compilator ». spirituels. ils multiplient par la transcription les préceptes du Seigneur. étranger qu’il est à l’éclosion d’un sens dont il se contente d’effectuer la fixation.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 43 Rôles énonciatifs et condition d’actor Nous partirons des quatre rôles énonciatifs (« scriptor ». Medieval Literary Theory and Criticism. il est généralement vu comme celui qui exécute la fonction la plus servile. Il est au service du magister qui lui ordonne de « copier ». dans l’« imaginaire sémiotique » médiéval. vu comme qui rassemble la matière d’autrui et non la sienne. A. 62 Marcus Aurelius CASSIODORE. que le correcteur peu cultivé ne fasse pas d’erreurs ». car. identifiés par Bonaventure et dont un – celui d’auctor – nous est déjà bien connu. en relisant les divines Ecritures. En ce sens. Rappelons que l’idée même de « compilation » implique un acte de « réunion » de divers textes choisis. Elle suppose aussi celle de « reproduction » d’une matière déjà constituée. 155-230. Oxford : Mynors. de reprendre à la terminologie de Bonaventure. 1937. c’est le travail des copistes. Selon saint Bonaventure. Le compilator est en effet totalement tributaire de ces « copies ».… . dans des buts divers (pédagogiques. Heureuse application. . pour le moment. il est reconnu implicitement. pourvu qu’il se fasse avec une scrupuleuse exactitude . 2 et 3. même si a priori on ne se prononce pas directement sur la suspension de sa compétence énonciative. nous contentant. l’accomplissement de cette tâche servile étant pour lui un moyen idoine d’honorer la place que Dieu lui a assignée en ce Monde. la copie est perçue comme un acte purement mécanique. sur l’échelle du savoir. « commentator ». consigné dans un document écrit. « auctor »). p. réunit des extraits. à l’instar du scriptor. et de discriminer les attributions propres à chacun de ces rôles. étude digne de louanges : prêcher par le travail des mains. le scriptor écrit les mots des autres sans ajouter ou changer rien. COMPAGNON. sur les travaux des scriptores qui l’ont précédé et ont rendu possible son travail par la reproduction des textes qu’ils ont effectuée.

110. Ibid. L’étymologie de « commentari » nous met en relation avec le lexème mens qui signifie « esprit ». 107. d’un notanda ou de la petite main à l’index tendu dont les lecteurs médiévaux attentifs couvraient si souvent les marges de leurs livres ». p. Le compilator est au-dessus du scriptor dans la hiérarchie du savoir puisqu’il « fabrique » quelque chose. Monique Paulmier-Foucart insiste également sur cette dimension de reproduction en définissant la compilation comme « une succession organisée de textes venus d’ailleurs. pendant longtemps. 65 M. p. Histoire et culture…. qui faisait corps avec le savoir et. en relation de parasynonimie avec le 63 B. La démarche relève de contraintes techniques […]. • « Commentator » Le commentator s’introduit dans le texte mais exclusivement pour expliquer. « L’actor et les auctores … ». exprimer le sens qu’il a perçu. 110 : « Pour mener à bien une grande œuvre. non de documents. dans les livres. c’est d’abord reproduire. même s’il nuance fortement sa position par la suite66 : Compiler. 68 B. 64 . est assigné un domaine d’application à cheval sur « l’esprit » du texte et sur sa « lettre ». 145. derrière lui. p. Histoire et culture historique…. 67 G. l’acte de compiler comme un exercice de reproduction. repéraient dans les archives les documents ou. Elle ressortit sans doute aussi à des impératifs mentaux : le respect des autorités et de l’écrit –de la lettre. il n’est pas abusif de considérer qu’au compilator. mais de textes historiques constitués (d’historiogrammes). 66 Nous développerons ces aspects dans la Deuxième Partie. « Compilation (cinq procédures fondamentales) ». PAULMIER-FOUCART. Le commentator s’intéresse donc à « l’esprit » du texte mais dans l’objectif d’en déployer le sens (il suffit de se référer au verbe latin « explicare ». un historien avait besoin d’être aidé et il n’est pas étonnant que. […] 67. puisque le principe même de l’extraction relève d’une opération sémantique liée à la lecture. les passages qui leur semblaient intéressants. ou même simplement des collaborateurs en qui il avait confiance. MARTIN. avec les faits. Et j’entends ce mot au sens qu’il tient du phénomène dominant de la compilation : la reproduction. GUENÉE. Ils les marquaient d’un notandum. Car qu’est-ce qui est copié en définitive ? Les textes sélectionnés dans leur entier ? Les passages qui ont retenu l’attention du compilator ?68 Les choses s’obscurcissent et révèlent l’opacité d’un système. Chapitres 1 et 2. dans un premier temps. Histoires de l’Espagne…. Les données nous manquent pour retracer dans le détail la stricte répartition des tâches ainsi que leur déroulement chronologique. GUENÉE. pris aux auctores »65. Georges Martin évoque aussi. p. Le maître d’œuvre. Quoi qu’il en ait été. les plus savants travaux soient sortis des scriptoria monastiques.44 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Bernard Guenée souligne la difficulté qu’il y avait à « trouver des scribes compétents en nombre suffisant »63 pour « copier les extraits repérés »64 manifestant de la sorte la sujétion du texte compilé à ses textes-sources.

ni même une regula fidei. commentaire des Anciens […]. Paris : Gallimard. la proximité sémantique qu’il vise avec un énoncé – source qu’il dit répéter. LECLERC. selon saint Bonaventure. dans le De doctrina christiana. 55 : « Savoir consiste donc à rapporter du langage à du langage. et le discours théologal aura pour fonction de le valider ». 72 Ibid. ». 162. 109. On ne demande pas à chacun de ces discours qu’on interprète son droit à énoncer une vérité . de commentaires. dans son extension […]69. Commentaire de l’Ecriture. le commentateur apporte du nouveau par rapport au texte ». le commentator. La seconde…. C’est-à-dire à faire naître au-dessus de toutes les marques le discours second du commentaire. simple explicitation qui cherche à en redoubler la signification (amplificatio). comme dimension majeure de l’activité d’écriture70 est tenu pour une fonction connexe de la lecture. 73 A. COMPAGNON. Cependant. sous la forme nouvelle du codex. La seconde…. p. Mais dans certains cas. et il n’est guère surprenant qu’il ait. par le commentaire autorisé. 70 . p. Celles-ci. d’annotations. le commentaire est une forme particulière du texte scripturaire. avec sa mise en page aux quatre marges. p. 1966. Le propre du savoir n’est ni de voir ni de démontrer mais d’interpréter. quoiqu’il se présente comme un corps étranger. A restituer la grande plaine uniforme des mots et des choses. 215 : « Saint Augustin. COMPAGNON. ce qui fait que son dire reste placé sous l’autorité d’un autre. lors de la phase de développement du codex. la séparation n’est pas claire et nette. et non celui d’établir le support textuel de ce sens. C’est pourquoi. […] La tradition n’est plus un symbole. le commentaire serait un surplus de texte. Cette exigence d’orthodoxie explique que le 69 A.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 45 déponent « commentari »). interprétations propres71. un code contraignant . FOUCAULT. 103 : « Le livre. quand il affirme que « à son corps défendant. de l’autre. investi les marges72. le lecteur du texte glosé peut se méprendre sur leur statut. pourrait-on dire. a pour champ d’action le « sens ». même quand elles se veulent répétition de l’original. 71 Nous souscrivons ainsi à l’affirmation de G. p. sont toujours. dont la figure paradigmatique est l’exégète. la tradition qui comprend les décisions des conciles et les décrétales ou regulares papales. invite. clairement disposées dans les marges. Une archéologie des sciences humaines. Il s’agit. le commentator écrit les mots des autres et aussi les siens. au développement de scolies. en effet.. ne serait-ce qu’en partie. dans sa forme première de glose. gloses et annotations sont bien séparées du texte. Antoine Compagnon indique ainsi : Dans le vocabulaire traditionnel de l’herméneutique catholique. on ne requiert de lui que la possibilité de parler sur lui ». en fait plus une excroissance de ce dernier qu’un texte autonome73. Dans cette perspective. En principe. Le commentator questionne le texte et lui propose ses réponses. puisque le commentaire. Du point de vue de l’imaginaire. un ajout. terme qui serait le meilleur équivalent du discours théologal. Histoire de l’autorité…. d’assurer une garantie de conformité à la vérité en évitant toute dérive interprétative. et donc de sens. précise le système de régulation qui est désormais celui du discours théologal : l’Écriture d’une part. mais tout un corps de textes. p. Elles ont un tout autre statut symbolique que le texte proprement dit. M. À tout faire parler. mais il n’expose pas sa doctrine propre. Les mots et les choses.

Ibid. mais. à poser une différence entre l’écriture comme « reproduction manuelle du texte » et l’écriture comme « production intellectuelle d’un énoncé propre »75. de l’être les existences. p. ZUMTHOR. 16 : « […] les lettres se joignent en une ligne. à la suite de Gérard Leclerc. s’apparente tout à la fois au compilator qui choisit et rassemble ce qui a déjà été constitué et au scriptor qui « copie » ce qui a déjà été écrit. Nous en revenons ainsi à la valeur hautement significative77 de la lettre.[…] l’œuvre maîtresse qui domina [l]a pensée [du haut Moyen Âge]. partant. pour sa part. valeur des plus symboliques pour qui 74 Ibid. faut-il nuancer) révèlent. texte…. relève bien d’un imaginaire puisqu’il est évident que le « sens » du texte est contenu dans sa « lettre ». refaites par Raban Maur vers 850. Si le vocable « texte » est pris dans son acception quasi exclusive de « lettre ». p. les Etymologiae d’Isidore de Séville. reproduit la lettre. Les définitions de ces diverses postures codifiées.46 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ commentator puisse être perçu comme un auctor en herbe. si l’on s’en tient à l’imaginaire dominant. parce que la Bible n’est pas n’importe quel langage-objet. de l’Intelligible la matière et les formes ? ». comme « esprit » du texte. le commentator. index rerum :non point par un pur symbolisme abstrait. sinon la reproduction de la procession créatrice elle-même. Ce postulat nous amène ainsi. Il s’agit alors. le terme d’« énoncé » est donc à saisir. C’est à l’Église. dans cette perspective. que le texte se confond avec sa lettre. Langue. la distinction en l’occasion pertinente n’étant pas. enseignent-elles la valeur significative éminente de la lettre. qui de l’un engendre le multiple. 76 P. dévoilant progressivement le sens à mesure que sont constitués les mots : qu’est-ce là. parmi les discours qui prennent leur départ de la Bible. c’est-à-dire avec l’ensemble des signes de l’alphabet. entre le VIIe et le Xe siècles. selon un processus métonymique. sera soumis au critère de l’orthodoxie. qui forment progressivement des unités de rang supérieur. à omprendre comme « originalité ». comme la prise de contact ultime avec la vérité des choses. c’est la lettre. 77 Ibid. entre l’orthodoxie et l’hétérodoxie. parmi les discours théologaux. : « Le fondement du texte. et qui. l’unité de base qui. ce qui institue d’emblée une différence entre « texte » et « énoncé » ainsi qu’entre les divers « scripteurs » impliqués. mots et phrases76. est sentie comme à la fois conceptuelle et réelle. en toute clarté. qu’il appartient d’instituer un discours comme théologal et son scripteur comme « commentator authenticus ». à l’exception de celle d’auctor (et encore. mais 75 . propriétaire de l’Écriture. Le scriptor qui a en charge cette tâche. Cette partition – utile d’un point de vue heuristique –. de considérer.. le postulat d’interdiction qui pèse sur l’« énonciation ». Examinons d’abord le sens à assigner au terme « texte » quand il est question de « reproduction du texte ». entre celui qui n’est pas théologal et celui qui l’est. […]74. Mais puisque le « commentator authenticus » est finalement celui qui a su répéter le « déjà-là ». Comme l’explique Antoine Compagnon : La théologie n’est pas n’importe quel métalangage. 103. c’est-à-dire comme sens.

1998 (1946). la Bible vaut avant tout par le sens historique et immédiat des réalités qu’elle raconte ou des préceptes qu’elle expose ». « L’hiatus référentiel (une sémiotique fondamentale de la signification au Moyen Âge) ». 34-58. porte d’accès aux divers autres sens possibles78. Paris : Seuil. 1977. selon qu’ils ont pour champ d’action la « lettre » ou « l ’esprit ». précise. c’est sur cette partition (« lettre » versus « esprit ») qu’il semble possible de se fonder pour poser une catégorisation des scripteurs. considérant qu’elle dessine une « théorie du texte » en rendant compte. 108-134 ainsi qu’à M. 4 vols. Cette distinction reproduit. un Cassien. p. la manière dont l’homme de lettres médiéval percevait l’activité des différents scripteurs. comme la signature par le signe majeur que constitue la présence de quelque sujet engendrant le texte. FOUCAULT. un chiffre ». « compilator » ou « commentator » – le couple terminologique vraiment pertinent étant plutôt celui « auctor/actor » en vertu d’une puissance liée au geste d’écrire. 79 M. un Bède. Litteratura se réfère à littera comme signatura à signum : elle dénote le réel ultime impliqué par la lettre. . les quatre sens de l’écriture. pour mieux aborder cet « imaginaire sémiotique » du scripteur médiéval. Historiographie du XIIIe siècle et « imaginaire sémiotique » : mise au point terminologique et conceptuelle Nous ferons de la distinction des rôles énonciatifs opérée par saint Bonaventure la base de notre réflexion. que pour nous.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 47 n’ignore pas l’importance de plus en plus grande concédée. un tel signe a la même valeur désignatrice. 32-59. Les mots et les choses (« La prose du monde »). mais aussi au lumineux article de Georges MARTIN. 1959-1964. S’il est relativement rare qu’un « scripteur » se désigne lui-même comme « scriptor ». d’un investissement possible du rôle générique d’actor. […] Pour l’homme de ce temps. l’allégorisme est avant tout une technique théologique qui sert à découvrir sous le sens immédiat des Ecritures des vérités d’un ordre supérieur qui y sont cachées dans la juste mesure qui convient. sous-tendue par une théorie du signe : Tzvetan Todorov en offre une analyse remarquable dans Théories du symbole. 13. Pourtant. Paris : Albin Michel. en fait. […] Depuis saint-Augustin et tout le long du XIIIe siècle. 43-56. On peut. selon un modèle hiérarchique qui reléguait les « scripteurs » de la « lettre » au rôle d’exécutants (actores). avec en toile de fond. un Raban Maur énumèrent le sens historique. Telle est bien une manière pertinente de poser le problème. Avec une ambiguïté fondamentale : où situer exactement le compilator sur cette échelle. Il est très utile également de se reporter à l’étude de Paul ZUMTHOR dans Essai de poétique médiévale (« Poésie et signification »). p. […] les Latins qui feront loi au cours du Moyen –Age.. ZIMMERMANN. Etudes d’esthétique médiévale. 2 t. Cette théorie est.. dans sa matérialité. 672673 : « Pour les exégètes. anagogique. Auctor et auctoritas…. 1966. Paris : Gallimard. p. 1. Exégèse médiévale. soumis à l’intervention fondatrice et modélisante des « scripteurs » de l’esprit (auctores). à partir du XIIe siècle au sens littéral. allégorique. p. p. se référer à la monumentale étude d’Henri DE LUBAC. jusqu’à un certain point. pour tout « scripteur ». tropologique. 78 Il suffit de se reporter à la théorie de l’allégorisme telle qu’elle est expliquée par : Edgar de BRUYNES. à la prise de possession qu’est la lecture. ces deux questions naguère formulées par Michel Zimmermann : « Quels sont les mots qui désignent au Moyen Âge l’activité créatrice ? […] La langue latine contourne-t-elle l’obstacle en appelant notre « auteur » d’un autre nom qu’auctor ? »79. p. Paris : Cerf.

211-214. in : Le métier d’historien au Moyen Âge. le travail était essentiellement organisé autour de deux axes : la sélection d’extraits (excerptio) qui étaient « copiés » par des scriptores et leur « réunion » (collectio) dans un ensemble. Quel(s) rôle(s) remplit-il ? Et comment désigner ce rôle ? Dans la perspective de l’élaboration d’une compilation historique. « L’historien par les mots ». à celle de « déploiement » ou d’« actualisation » du sens qui fonde le travail du commentator. Etudes sur l’historiographie médiévale. Une équation facile consisterait alors à assigner. s’il se risque à faire dire du nouveau aux auctores. pré-alphonsine. il faut ajouter le rôle de « traducteur » (translationem) sur lequel nous aurons à revenir de façon très attentive. à ses débuts. Il faut donc prendre garde à ne pas confondre « rôle énonciatif » et « sujet du rôle ». Dans le cadre de l’historiographie alphonsine. à l’historien le rôle énonciatif de scriptor et au maître. dans le contexte du travail en atelier qui caractérise la production historiographique sous Alphonse X. contextere et recolligere qui sont en vigueur dans tout l’Occident médiéval81 renvoient. tel qu’il est défini dans la « théorie » de Bonaventure. Voir aussi du même auteur : Histoire et culture historique…. il existe des sujets qui sont identifiés comme « historien ». en revanche. du XIIIe siècle. de compilator s’il choisit et rassemble des extraits. ce qui n’est jamais évident. 1-17. d’auctor (certes clandestin). les divers rôles énonciatifs répertoriés par Bonaventure. le seul rôle énonciatif de compilator se 80 Voir Première Partie. c’est-à-dire le contrôle de l’entier de l’élaboration de la compilation historique. p. parce qu’il va avoir des incidences importantes sur le rôle de compilator. Dans le contexte de l’historiographie castillane. plus qu’un rôle énonciatif. ce « titre » dénote un statut. Voir B. de commentator s’il lui revient d’éclairer le sens d’un passage. p. généralement commanditée par un monarque. Mais les choses sont loin d’être aussi évidentes. au cours de son travail d’élaboration de la compilation. Il est évident que l’« historien » (qui est souvent. Les verbes compilare. on entend un magister. assez aisé d’identifier des « scripteurs » qui remplissent des rôles énonciatifs répondant aux définitions indiquées. sans autre analyse. Ce magister. Il peut ainsi tenir le rôle énonciatif de scriptor s’il « recopie » les mots des autres sans les modifier. peut être amené à remplir simultanément ou successivement. Il a en charge la conception du « programme historiographique80 ». « théologien » ou « maître » (magister). et de façon sans doute plus implicite. Paris : Publications de la Sorbonne.48 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ qui définit d’ailleurs plus à un statut qu’à un rôle –. GUENÉE. 81 . s’assimile à un « maître d’œuvre ». explicitement à ces charges de « sélection » et d’« assemblage » par lesquelles Bonaventure définit le compilator. Ainsi. 1977. il est vrai. Chapitre 2. il est. Concernant le champ de l’historiographie. celui d’auctor. le « maître » qui est généralement un homme d’Église. Si par « historiographe ». un moine) ne jouit pas du même statut que le « maître » et n’a donc pas les mêmes prérogatives.

83 Que faut-il entendre exactement par là ? 84 G. soit par plusieurs82. l’étroite surveillance dont il fait l’objet de la part de l’abbé ou du monarque. Turnhout : Brepols. si l’on en croit Conrad de Hirschau. 85 Ibid.H. « modèle » sans doute le plus immédiat de Rodrigue de 82 G. ne saurait. d’autres –moins nombreux. Georges Martin propose de « [distinguer] d’abord nettement l’historien […] du théologien ou du maître 85 ». plus compétents– menaient de front. de plusieurs (compilator. Rodericus Ximenius de Rada.. si l’on se réfère à la définition qu’en propose saint Bonaventure. cependant. C’est plutôt dans la « conjointure » des divers rôles qu’il aurait à définir son statut. d’un statut (actor. Historia de Rebus Hispaniae. C. où la fonction d’emendar dominait toutes les autres ».F. commentator…). […] l’asservissent. Mentalités et discours historique dans l’Espagne médiévale. 87 Juan FERNÁNDEZ VALVERDE (éd. 5 (4). en théorie. p. On peut d’emblée noter que tous les commentateurs du De rebus Hispaniae de Rodrigue de Tolède87 sont unanimes à reconnaître en ce dernier un « maître d’œuvre » qui impose puissamment sa marque à la matière qu’il reprend aux autres en la retravaillant. capituler. les trois pratiques fondamentales : traduire. p. 327 : « Les cloisons fonctionnelles. et susceptibles d’être occupés. Les juges de Castille. caractéristique. « glosador »… hiérarchiquement organisés. voire de Luc de Tuy. Ếtre magister reviendrait donc à jouir du statut de compilator et à remplir minimalement le rôle « validé » (« choisir et rassembler » la matière des autres) correspondant à ce statut. 1987. M. « Cómo trabajaron las escuelas alfonsíes ». Corpus Christianorum. ni se définir au travers d’un seul d’entre eux. Ce n’est pas un hasard si Georges Martin évoque les écrits de Luc de Tuy. et donc de la perception de soi en tant que scripteur reste posé pour le magister-compilator.. Si « l’humilité de […] statut [du moine]. Voir aussi Gonzalo MENÉNDEZ PIDAL. un « historiographe »83 de la stature de Rodrigue de Tolède. 1951. 51. il en va tout autrement du maître ou du théologien qui peuvent prétendre tous deux à une certaine liberté énonciative. à l’instar de celui d’auctor. S’interrogeant sur « l’univers sémiotique dans lequel l’historiographe pensait sa pratique »84. ou alternativement. 363-380.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 49 subdivise en une multitude de sous-rôles : « trasladador ». Considérons les exemples des deux « historiographes » les plus représentatifs de l’historiographie pré-alphonsine : Luc de Tuy et de Rodrigue de Tolède et cherchons à les car ctériser dans leurs rôles et dans leurs statuts.). « L’hiatus référentiel… ». MARTIN.R. MARTIN. « ayuntador ». . p. du statut d’auctor. occuper un seul rôle. Cela supposait une hiérarchie. 43. 86 Ibid. 72. 1992. « emendador ». n’étaient pas étanches : si l’activité de certains se limitait à la traduction. soit par un seul sujet. à la fonction de scribe »86. p. agencer. (Annexes des Cahiers de Linguistique Hispanique Médiévale. 6).. Paris : Klincksieck. auctor…) ? De toute évidence. Ce dernier se définit-il au travers d’un « rôle énonciatif » majeur (compilator…). N. à s’assimiler à un statut. De sorte que ce rôle tend. Il n’empêche que le problème de la désignation.

89 . p. et en se référant aux désignations latines disponibles. On voit donc. 259. et aussi avec tractator. 90 Ibid. Ibid. Il en découle que les rôles de scriptor. Rodrigue.. Dans ces conditions. si on considère qu’il est en mesure de faire référence à toute une série d’opérations (translationem. quoiqu’il ait sans doute « écrit les mots des autres ». au sens technique. compilator. « Les verbes en rapport avec le concept d’auteur ». ajoutant. au regard de la « créativité ». Auctor et auctoritas…. p. il met l’accent sur « une extrême liberté de traitement et d’écriture »89 comme marque d’une « personnalité sûre de sa science et de son talent »90. p. tractatum. des diverses « actions » que Rodrigue déploie.50 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Tolède. p. Les juges…. rapproché de doctor et opposé à exceptor […]93. 204. Pascale Bourgain signale ainsi que c’est un verbe qui « est extrêmement fréquent. 92 Pascale BOURGAIN. 91 Ibid. chez Sigebert de Gembloux. choisi et rassemblé une matière qui n’était pas directement la sienne.. 363) ainsi que « tractare peut renvoyer à l’action de l’auteur [auctor ?] en train de travailler : « Expedita namque egregie intentionem tractantis seorsum extrinsecus posita summa futuri operis… » et plus nettement encore. déplaçant. et surtout : imposant résolument sa lettre au texte qu’il prétend transcrire » 91. ce qui revient à dire qu’il écrit aussi ses propres mots. ceux qui font œuvre magistrale et scientifique » 92. p.. il semblerait que ce soit le terme tractare qui soit le plus apte à rendre compte dans leur ensemble. parce que ce terme englobe la conception intellectuelle et la mise en œuvre. MARTIN. Le terme compilator pourrait-il admettre ce contenu implicite. semble se conformer parfaitement à la définition de l’auctor selon Conrad de Hirschau. en termes « d’effacement et de conviction. 260. considérant en quelque sorte qu’un « scripteur ». au travers de cette analyse. C’est donc la polarité qui se développe autour des termes auctor et actor qui explique l’« aplatissement » du terme compilator sur 88 G. en jetant donc un regard critique sur ceux des autres. soit « crée » (auctor). 93 Ibid. Elle précise (p. Elle précise également qu’« il fait couple avec le substantif tractatus. d’obéissance et de résolution qui coïncident dans un dévouement sans faille aux autorités »88 alors que pour Rodrigue. commentator qui renvoient à des pratiques très différentes sont mis sur le même plan. excerptio…) qui induisent une part de créativité et d’autorité ? La difficulté vient de ce que la terminologie latine disponible tend à prendre en compte uniquement les pôles extrêmes de l’activité d’« écriture ». que loin d’assumer un rôle de scriptor ou de compilator.259. 362. surtout à propos des auteurs dignes étymologiquement de ce nom. Rodrigue « les reprend le plus souvent de très haut. décrivant la colombe qui vole au-dessus de la tête de Grégoire le Grand au travail : « super caput Gregorii tractantis sedentem ». soit « récite ou copie » (actor). Il n’est pas étonnant que face aux textes-sources qu’il manipule et quoiqu’il fasse preuve d’une attitude de respect à leur égard.

outre l’« imaginaire sémiotique » médiéval. montre la nécessité de prendre en compte. il est clair que l’autorité institutionnelle dont bénéficie le « scripteur » joue un rôle déterminant dans l’accessibilité aux sources dans les modes de gestion de celles-ci (mise à disposition de scribes. C’est pourquoi nous sommes amenée à considérer que toute réflexion sur les « mots » propres à « l’imaginaire sémiotique » de l’historiographie médiévale ne peut faire l’économie d’une problématisation pertinente du rapport entre « imaginaire auctorial » du scripteur et « imaginaire sémiotique » dominant. dans l’imaginaire. Il nous paraît évident alors de postuler que la mise en place d’une démarche critique à l’égard des textes-sources tout autant que le degré de représentation du scripteur dans son texte seront d’autant plus manifestes que ce scripteur jouit d’une réelle autorité énonciative. telle que celle que Rodrigue met en œuvre. que nous disent les « historiographes » sur la façon dont ils se « perçoivent ».PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 51 le terme actor. et souvent extrêmement récents. c’est-à-dire la « conscience auctoriale » qu’il a de lui-même. de l’autorité institutionnelle qui lui est attachée. Il ne faut pas oublier alors de considérer que la conscience auctoriale que le scripteur a de lui-même. dans le De rebus. De Luc qui dispose d’un éventail de sources relativement modeste à Rodrigue qui manipule les riches fonds des Archives de la Cathédrale de Tolède. au travers d’un statut. dépend à son tour de son statut « social » et donc. Le rôle de la « collectio » comme paramètre discriminant mérite alors d’être pris en compte. par l’écart qu’elle exprime entre le contenu notionnel attribué. la question de la « désignation » du rôle énonciatif s’avère sans doute moins pertinente que celle de la « perception ». possibilité ou non de traduction in extenso des sources importantes. l’imaginaire « auctorial » du scripteur. Or. Or. sans oublier Alphonse X lui-même qui parvient à collecter un nombre encore plus important de documents historiques constitués ou non. de ce rôle énonciatif par un scripteur. « aplatissement » qui rend alors ce terme peu apte à exprimer la dimension novatrice de certaines pratiques. extrêmement prestigieux. mais aussi. elle-même en prise avec l’autorité institutionnelle. souvent pris au piège des mots. En ce sens. Point n’est besoin d’épiloguer sur la disparité existant entre le modeste statut d’évêque de Tuy de Luc (et encore moins celui de simple chanoine au monastère de Saint-Isidore) par rapport à celui. par rapport à la pratique d’« écriture » qui est la leur ? Dans quelle mesure les « mots » qu’ils emploient éclairent-ils cette pratique ? . dans le rapport que le scripteur entend instaurer avec elles. au rôle de compilator et l’interprétation qu’en fait Rodrigue. etc. pour comprendre leur rapport nécessairement différent à l’acte « énonciatif » qu’est la compilation.). l’examen de cette « pratique ». par exemple. d’archevêque de l’illustre ville de Tolède dont jouit Rodrigue.

il importe de retenir que le terme auctor n’interdit pas un entourage cotextuel que l’on croirait propre au terme collector (« Flores historiarum ». 97 Ibid. p. parce qu’en se 94 B. complexe et contradictoire. c’est-à-dire sur ce qui a été pris à autrui. Il nous semble utile de formuler deux observations : d’une part. pour transformer en « auctor » ce qui. qui a en charge de rassembler l’entier du savoir disponible. Mais elle précise également : […] et il apparaît sous cette dénomination dans le corps du Speculum majus à égalité avec les centaines d’auctoritaes. Nouvelles réflexions sur les genres au Moyen Âge » in La chronique et l’histoire au Moyen Âge. GUENÉE.52 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Dans l’étude qu’il consacre aux rapports entre « histoire » et « chronique » au Moyen Âge94. est. mais stupidement la chronique de Saint-Maixent. D’autre part. On peut cependant indiquer rapidement que « collector » (qui renvoie à collectio) met l’accent sur l’acte de rassembler. p. auquel recourt Bonaventure. 153. de toute évidence. que nous assimilons ici à celui de compilator. tandis que « compilator » (qui vient du bas latin pilare). « L’actor et les auctores… ». soit « collector ») ou s’il est possible qu’elle postule une certaine équivalence entre les termes « auctor » et « collector ». à l’origine. 96 M. « Histoire et chronique. figurait sous la forme « actor ». L’exemple de Vincent de Beauvais. 1986. l’auteur déclare : « Hunc Julius Florus auctor sive collector vocavit Flores Historiarum idcirco quia eundem ordinavit a Nino primo rege Assiriorum et ab Abraham usque ad nativitatem Christi. Dans tous les cas. volontairement ou non. se présente comme le « compilateur des compilateurs ». 7. Cronicam Omnium Temporum vocitamus » 95. Voilà ce qu’il rapporte : […] en 1126. « collectus »). Bernard Guenée soumet à notre attention un exemple intéressant. si l’on admet avec Barthes qu’il en existe une. nous intéresse à un double niveau. Sed quia ab hinc usque ad nostrum tempus collectus est. p. à propos de Vincent de Beauvais qu’il « se donne lui-même le nom d’« actor » (que les copistes transformeront souvent en « auctor ») » 96. D’abord. d’auctores qui sont soigneusement signalés en rubrique à l’intérieur de la colonne de texte97. qui date du XIIe siècle. . c’est-à-dire sur le nouvel ensemble produit. dans le prologue de l’œuvre anonyme que l’on appelle traditionnellement. PAULMIER-FOUCART. Il n’est pas impossible non plus que des copistes soient intervenus. 3-12. on peut se demander si la conjonction « sive » pose une stricte relation d’alternative (Julius Florus est soit « auctor ». 95 Ibid. insiste sur l’extraction (excerptio). et que la « théorie » médiévale de l’auteur. Actes du colloque des 24 et 25 mai 1982. et qui comme tel. Monique Paulmier-Foucart signale ainsi. la « possible » proximité sémantique des deux lexèmes tend à indiquer que le terme auctor n’est pas toujours à prendre dans son sens « fort ». Paris : Presses de la Sorbonne.

« contexendam ». de les mettre dans un certain ordre. 152. scilicet modernis doctoribus. tout en se déclarant «. malgré les formules rhétoriques d’humilité habituelles. qui est le médiateur entre la production intellectuelle de tous les siècles passés et le frère prêcheur qui a vocation au savoir […] »99. des médiateurs entre le savoir historique ancien ou plus récent et le « public » de leur temps. Alphonse X. Ils pourraient donc être désignés comme actores si l’on considère avec Monique Paulmier-Foucart que « la fonction de l’Actor est […] une médiation entre ce qu’il est bon de retenir et ce qui n’est pas nécessaire ou qui est dangereux […] »100. 99 Ibid. quas de membranis et pictatiis laboriose investigatas laboriosus compilavi […]. qui est une 98 Ibid. Historia de rebus Hispania. 154 : « L. une « position de principe ». En se fondant sur cette possible fracture entre l’« horizon de sens » que doit convoquer le lexème « actor » et l’univers des pratiques que s’autorise le « sujet » qui s’auto-désigne de la sorte. Vincent de Beauvais agit comme un « auctor » : Ce médiateur. ce legens-lector. .. 102 J. […] prout ex antiquis libris et relatione fideli recolligere potui. il nous permet d’établir une certaine corrélation entre le travail de collector ou compilator et le statut d’actor. « recolligere »102…. moyennant les termes « compilavi ». nomine meo id est Actoris intitulavi’ ».). et donc disponible pour évoquer la compilation. Mais ensuite. ad historiam Hispaniae contexendam. FERNÁNDEZ VALVERDE (éd. ainsi qu’on l’a déjà précisé. didici vel in quorundam scriptis notabilia repperi. a pu constituer un « abri » idéologique. Rodrigue de Tolède. 101 Ibid. quam sollicite postulastis… » . et nous en venons à notre second point. C’est ce qui explique sans doute que les « scripteurs » aient cherché à désigner davantage leurs pratiques qu’à identifier leur rôle ou leur statut. p. cap. p. il convient de s’interroger sur le contenu exact à donner à ce terme dans la mesure où. commente sa pratique. 157. à leur façon. c’est Vincent de Beauvais lui-même. Ainsi. il semblerait que le terme « actor » soit le plus indiqué pour rendre compte de la position qu’occupe « ce lector du couvent. ce premier lecteur qui choisit pour les autres. qui renvoient. p. eux aussi. par exemple. par la fonction topique qu’elle était amenée à remplir.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 53 désignant comme actor98. Le parallèle est évident avec les « historiographes » que sont Luc de Tuy.A. il n’est pas vain de considérer que la « désignation ». stilo rudi. p. et sapientia tenui […] sollicitus compilavi […] ». à la terminologie habituelle. plus qu’une réelle « assignation » permettant d’identifier les rôles énonciatifs qui s’y trouveraient impliqués. 100 Ibid. Rodrigue de Tolède ou les rédacteurs alphonsins qui constituent. ego Rodericus indignus cathedrae Toletanae sacerdos. d’« autoriser » 101.. prend pouvoir de sélectionner les textes. de les abréger. qui.3 : ‘Interdum etiam ea que ipse vel a majoribus meis. 3-4 : « […] ex libris beatorum Isidori et Ildephonsi […] et aliis scripturis. et donc finalement de donner autorité. dans le prologue de l’Histoire d’Espagne. Rodericus Ximenius de Rada.

On peut néanmoins. probablement comme équivalent du verbe latin componere est de nature à nous éclairer quelque peu sur le regard qu’Alphonse portait sur sa propre pratique.). Chapitre 3. 105 Ibid. les « sages » 103 Nous appréhendons ce texte à travers la version qu’en donne Ramón MENÉNDEZ PIDAL. légèrement remaniée de celui du De rebus. p. à désigner toutes les opérations d’« arrangement ». 2 t.1. Primera Crónica General de España. soit par les noms accompagnés d’un verbe décrivant l’acte accompli (« E sobresto dixo Lucan que fiz est estoria »104. voir Deuxième Partie. on est fondé à considérer.. que les « auteurs » des textes-sources sont généralement désignés. lequel n’est pas sans exprimer. voir chapitre 2 de cette Première Partie. soit au moyen de termes génériques qui renvoient à l’acte d’écrire (los escriuidores de las estorias107) ou à l’époque d’écriture (los antigos108). « tomar de » qui peuvent être tenus respectivement pour les équivalents castillans des termes latins recolligere et excerpere. p. de « mise en ordre ». « Plinio » etc.2. 225. « libro ». soit par des périphrases (« los sabios que estorias fizieron »105. 1. dans l’Histoire d’Espagne103 notamment.C. avec néanmoins dans ce dernier cas. surtout si l’on se réfère au substantif. à l’organisation d’un « tout ». c’est-à-dire sur l’« imaginaire auctorial » qui l’habitait. il se révèle difficile de reconstituer la perception exacte qu’Alphonse avait du statut exact de ces scripteurs.G). Pour les rapports entre l’Histoire d’Espagne et la Primera crónica general (désormais P. à savoir. en effet. 145. 104 P. tenter une approche définitoire. Toutefois. soit par leurs seuls noms (« Orosio ». los que escriuieron las estorias dAffrica e de Roma »106). le terme « componer » qu’il emploie. 44. On en viendrait ainsi à distinguer. d’un côté.. 73. 107 Ibid. Madrid.G. ordinatio. 106 Ibid. une part d’autorité. Autrement dit.54 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ « traduction » en castillan. n’est pas moins avar de « confidences » sur sa pratique. L’examen des termes qu’Alphonse X utilise pour désigner les « historiographes » des textes-sources qu’il a consultés pour « composer son livre ». surtout si on tient compte du complément qui l’accompagne. 1. en s’appuyant sur les catégories qui semblent émerger.. Le verbe componere est apte. 109 Pour le traitement en détail de ces questions.. . De sorte que l’on peut aussi tenir « componer » pour un équivalent du verbe latin ordinare. avec ce système de désignation générique et périphrastique. et sous celle de Cicéron. 108 Ibid. 1955.C. p. « verba componere ». puisqu’il ne recourt pas à des termes qui font sens par rapport aux modèles latins. par exemple. p. qu’Alphonse X avait le sentiment d’avoir œuvré à la mise en place harmonieuse. de « composition ». sous la plume d’Horace. Gredos. s’avère-t-il plus fructueux ? On peut remarquer. On trouve. p. une référence implicite à l’auctoritas109. Ce ne sont là pourtant que des indices. Si on admet un rapport d’équivalence sémantique entre le verbe castillan « componer » et le verbe latin componere. « Lucan(o) ». 20. « res gesta componere ». puisqu’il se contente d’employer les verbes « ayuntar ».

d’inscrire une certaine duplicité. Considérant ainsi qu’on n’est pas scriptor. on pourrait trouver des « faiseurs » de chroniques et d’histoires (parmi lesquels Rodrigue de Tolède par exemple110) à propos desquels Alphonse ne se prononce pas directement. une écriture « arrogante ».C. De l’autre. Ce sont. D’une part. d’autre part. nous tiendrons que les termes scriptor. Cette duplicité (« un terme en cache un autre ») nous situe alors au cœur même de notre réflexion et nous encourage à rendre compte des « rôles » et des « fonctions » qui sont assumés par un individu ou alors plusieurs individus à la fois. p. non pas une « histoire » ou une « chronique ». bien qu’ils ne soient pas tenus pour des auctores au même titre que les « anciens »111. selon les opérations qu’elles ont mises en œuvre comme figures d’actor ou d’auctor. compilator. « Prologo ». les éventuelles pratiques novatrices tout autant que les possibles « annexions » de statut. en raison du fait que leurs œuvres sont placées sous l’autorité de rois. Nous voulons dire par là que peu importe finalement qu’un « scripteur ». de toute évidence. très imprécise n’est nullement anodin : il permet. Toutefois. de dissimuler. mais un « livre ». l’ambition affichée (« compusiemos este libro de todos los fechos… »). 110 P. moins à des « sujets » qu’à des constructions « rationnelles » de « figures » qui sont ensuite interprétées. parce que leurs noms figurent aux côtés de ceux des auctores. et qui a a composé.C. Cette terminologie peut donc être considérée comme un repli. 111 Mais dans la mesure où ils ont travaillé sous le patronage d’un roi. . 4 : « E por end Nos dos Alfonso. l’identité sociale. historiens et poètes. un abri idéologique. ces deux éléments définitoires qui semblent pertinents : « rey » et « libro »112 comme si. à bien des égards. […] rey de Castiella. et somme toute. compilator ou commentator qu’il remplit. le reste n’ayant été qu’une parenthèse vite refermée. p. plutôt qu’à chercher à désigner les individus mêmes qui remplissent ces rôles et ces fonctions. on peut penser que. clairement « exhibées » annoncent déjà. de Toledo. et donc de taire. dépendait le destin de l’historiographie espagnole. de leur étroite association. ou comme on l’a déjà dit. ce qui s’explique aisément quand il apparaît que cette liste de « scripteurs de l’Histoire » est finalement placée sous la domination écrasante du « roi-historiographe » qu’il est. De fait. de détourner l’attention vers cette figure singulière dont l’identité individuelle. de […]. en effet. puisqu’ils ne sont pas des « anciens ». Voir Chapitre 3 de cette Première Partie. plus préoccupé par la dénotation de leur « rôle » que de leur « statut ».G. commentator… en soi. 4 : « […] et tomamos de la cronica dell Arçobispo don Rodrigo que fizo por mandado del rey don Ffernando nuestro padre […] ».G. Il permet aussi. à travers le rôle énonciatif de scriptor. en présentant « pêle-mêle » les prédécesseurs d’Alphonse. la manière même de poser le problème est différente. générique. 112 P. ils ont quand même droit à une reconnaissance. mandamos ayuntar quantos libros […] et tomamos de la cronica […] et compusiemos este libro […] ». le recours à une terminologie topique. compilator… renvoient. qui sont des « ascendants » d’Alphonse. Quoi qu’il en soit. détenteurs sans aucun doute de l’auctoritas. Alphonse semble.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 55 (« sabios ») et les « Anciens » (« antigos »).

ainsi que le terme actor. étant donné la polysémie du terme français « acteur ». susceptible de masquer leurs éventuelles positions dissidentes. en priorité. préféraient recourir. « compilateur ». écrire « ses propres mots ». en effet. Nous nous intéresserons donc. En retour. termes sur lesquels tout un chacun peut s’entendre. qui pourrait être disponible. Dans la mesure où les termes latins de scriptor. C’est. nous préférerons. dans la suite de notre travail. en bref. par-delà cette hégémonie de la tradition et de l’autorité. il est évident que la « construction » qu’il opère de ce « rôle » a des répercussions importantes sur le contenu « idéel » qui se trouve attribué à ce dernier dans l’« imaginaire sémiotique » dominant. à opposer rôles énonciatifs « validés » et positions « dissidentes ». aux « constructions » textuelles des rôles énonciatifs « validés ». et confronté à un « imaginaire sémiotique » aussi répressif. tenus de parler sous le contrôle de l’auctoritas. que nous espérons pouvoir manifester comment les actores s’y sont pris pour assumer « clandestinement » la fonction « créatrice » que ne pouvaient plus remplir les auctores. la plupart du temps. s’il construit. ce qui se justifie pleinement dans un contexte où les scripteurs. à travers la (re)-construction (ou déconstruction) qu’il opère du rôle « validé ». dans son énoncé. faire accepter des idées nouvelles. compilator et commentator étaient fort peu employés par les « historiens » médiévaux. et les connotations d’oralité qui se trouvent attachées au terme de « récitant ». difficilement traduisible. réussir à adopter une démarche critique. nous garderons le terme auctor qui est passé tel quel à la postérité. Comment dès lors. le « scripteur » moderne qu’est l’actor semble d’emblée exclu du « circuit » de la créativité énonciative. Actor et fonction-auteur Actor et auctor Nous avons déjà souligné la sorte de circularité que provoque le déni d’énonciation qui caractérise la condition écrivante de l’actor : puisque l’œuvre d’un auctor a de valeur et se doit d’être lue et qu’inversement une œuvre de valeur est nécessairement celle d’un auctor. à une terminologie topique. en postulant. au sein de la catégorie d’actor. une « figure » (ce que Foucault appelle un « être de raison ») qui rend possible la détermination du statut qu’il revendique. parler de « scribe ». énoncer sa propre pensée ? . En revanche. par la suite. C’est pourquoi nous serons conduite. un conflit latent entre « rôle énonciatif » et « construction textuelle de ce « rôle » ». tout autant que sur l’« étanchéité » des frontières qui le sépare des autres rôles disponibles. et éventuellement « commentateur ».56 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ se désigne comme actor (ou ne se désigne pas).

se prévaut de cette ombre. à cet être de raison [qu’on appelle l’auteur]. faut-il alors en conclure que cette fonction « créatrice » était condamnée à disparaître ? Puisqu’il est évident que la réponse ne saurait être positive. on l’a vu. est très prégnante. revenir quelque peu sur la définition qui a été proposée de l’auctoritas comme norme herméneutique qui garantit la conformité à la doctrine. La question qui se trouve donc posée est celle des conditions de possibilité d’un discours critique sur l’auctoritas et la tradition. permettant aux actores de faire dire du nouveau aux auctores. grâce à laquelle a été assuré le renouvellement de la pensée et du sens au Moyen Âge. les auctores ont été progressivement « dépossédés » de la fonction heuristique et que les autres scripteurs n’ont pas le droit de l’exercer. FOUCAULT. entre foi et raison.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 57 Dans la logique foucaldienne qui préside à la définition de la « fonctionauteur ». Le recours à l’auctoritas devient alors un moyen « commode » et relativement sûr d’introduire des idées nouvelles sans pour autant proposer de « noms » nouveaux. ou dans notre perspective. comme on l’a dit. il faut alors. pour l’identifier également comme « abri idéologique ». le lieu originaire de l’écriture ». . discours qui serait susceptible de favoriser l’émergence d’un certain nombre de positions énonciatives dissidentes. « Qu’est-ce qu’un auteur ? ». dans l’individu. c’est-à-dire les scripteurs dénués de toute autorité. il faut donc admettre que ce sont les scripteurs « modernes ». qui ont pris en charge clandestinement cette fonction « créatrice ». à quelle date. un « projet ». Si l’on veut donner une certaine assise à l’idée selon laquelle c’est l’actor qui prend le relais de la fonction « créatrice ». un auteur au sens moderne. dérivées des rôles validés et dont la spécificité consisterait à « exister » sans « être ». 828) ou encore : « sans doute. la dimension de créativité qui était. un pouvoir « créateur ». 828-829. originellement au fondement de la condition d’auctor. l’actor étant un auctor en devenir. une instance « profonde ». L’actor est donc à percevoir tout à la fois comme celui qui écrit à l’ombre des modèles et comme celui qui. quoique sous-jacente113. qui l’a écrit. De la latence d’un discours critique sur l’auctoritas En réalité. il est difficile d’engager un tel débat sans revenir à la problématique de l’articulation des rapports entre théologie et philosophie. comme par exemple celle-ci : «Mais les discours « littéraires » ne peuvent plus être reçus que dotés de la fonction auteur : à tout texte de poésie ou de fiction on demandera d’où il vient. pour faire valoir ses propres idées. en quelles circonstances ou à partir de quel projet » (p. Si. on essaie de donner un statut réaliste : ce serait. L’examen de telles relations constitue un point d’observation privilégié pour approcher avec pertinence la manière dont le Moyen Âge a 113 Cette dimension de « créativité » inhérente à la fonction-auteur transparaît dans certaines affirmations de M. dans le même temps. p. La distinction auctor/actor est moins radicale qu’il n’y paraît.

les Chrétiens de l’Antiquité tardive ont accepté l’éducation classique et les valeurs humanistes qu’elle présentait. . « De doctrina christiana ». les Pères de l’Église. 1947. Jusqu’au XIe siècle. 1960. 39 et 40. Paris. 27 : « Malgré tout ce qui opposait culture païenne et christianisme. Au XIe siècle. s’ils ont émis par hasard les idées vraies et conformes à notre foi. se développe une philosophie chrétienne d’inspiration patristique115. 115 Comme le fait justement remarquer Pierre RICHÉ. comme à d’injustes possesseurs. t. Voir Charles MUNIER. mais pour des raisons liées à l’organisation de notre exposé. ce consensus entre la raison et la foi est loin d’être partagé par tous. Œuvres de saint Augustin. Paris. qui eux-mêmes avaient été formés sur les bancs de l’école romaine ont rassuré les consciences chrétiennes. 119 En fait. La controverse entre dialecticiens et nondialecticiens119 est habilement résolue par saint Anselme120 qui adopte une position originale : s’il reconnaît avec fermeté que la foi est le premier donné du chrétien. à n’en pas douter. à partir de la « christianisation » du platonisme et du néo-platonisme. 1984. Saint Augustin ne signalait-il pas que traiter de philosophie c’était exposer les règles de la vraie religion ? Dans cette perspective. On renoue ainsi avec l’hostilité à la culture classique manifestée par certains rigoristes du Ve siècle118. 116 SAINT AUGUSTIN. 117 Voir É. G. Paris. la raison qui s’assimile à la philosophie (dialectique) n’a pas d’autre objet que d’inciter le chrétien à donner un sens à ce qu’il croit. p. et tantôt porter tout à la raison en fondant l’Écriture par les moyens de la raison. COMBES (trad. la théologie étant en droit inspiratrice de toutes les disciplines et donc de la philosophie. La dialectique devient alors la cible de violentes critiques de la part de théologiens qui considèrent fort dangereuse l’application de la philosophie à la théologie117. le discours dogmatique. Tout en mettant en garde les fidèles contre l’immoralité des textes profanes. GILSON. même si elles sont à percevoir comme des disciplines spécifiques. et notamment en l’aidant à interpréter l’Écriture. tout en rappelant que le culte des muses ne devait pas les détourner du culte du vrai Dieu. de mieux comprendre le « chassé-croisé » du « dogmatisme » et de l’« analyse dialectique ». vu son lien étroit avec la théologie. 33-40. Voir aussi Pierre GILBERT. 2 : « Ceux qu’on appelle philosophes et tout spécialement les platoniciens. « Monologion ». il ne se montre pas du tout défavorable à l’entreprise dialectique. 118 C’est le cas notamment du rédacteur de la collection canonique : Statuta Ecclesiae antiqua qui interdit aux évêques tout commerce avec la culture païenne.11. « adaptés » aux dogmes116. philosophie et théologie sont généralement cultivées par les mêmes auteurs. qui se caractérise par une volonté manifeste d’accorder raison et foi. p. ROUSSEAU a paru aux éditions Aubier. tantôt porter tout à la foi en accordant à l’Écriture un caractère absolu. il faut non seulement ne pas les craindre mais le leur réclamer pour notre usage. 327-333. Écoles et enseignement…. 120 SAINT ANSELME. Dire l’ineffable. L’œuvre d’Anselme…Une traduction plus ancienne de P.58 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ cherché à légitimer. L’analyse des rapports entre philosophie et théologie114 permet. Paris : Cerf.). p. tant 114 Il ne serait pas inopportun d’y ajouter l’« histoire ». Ainsi. La philosophie…. c’est-à-dire possiblement critique. la problématique augustinienne est rapportée à des structures dialectiques qui cherchent à corriger la tendance de l’époque qui voulait. Lecture du « Monologion » de saint Anselme. 1949. Les « statuta Ecclesiae Antiqua ». au moyen d’un discours rationnel. nous choisissons de la traiter séparément.

a priori. tout en s’octroyant le droit au jugement. p. GILSON. plus osée. Le XIIe siècle retiendra la leçon en mettant la philosophie à la place qu’elle mérite : ainsi Jean de Salisbury122. mais alors. Turnhout : Brepols. Ils restaient. après avoir dit que « j’ai voulu » constituer ma propre liste hiérarchisée d’autorités ? […] Quoi qu’il en soit. « on ne comprend pas afin de croire. Le caractère polémique de ces relations témoigne d’une angoisse cachée chez les « rigoristes ». Ainsi. dans une logique de justification de l’autorité et du dogme. en matière de théologie. par exemple. juste après avoir dit avec force la nécessité de reconnaître la valeur des auteurs païens. En effet. il ne s’avère guère possible de voir émerger un discours contre l’auctoritas. après avoir hardiment défendu l’intérêt des apocryphes. La philosophie…. revendiquée et accordée au lector en fonction directe de sa liberté de . Le vrai philosophe est celui qui use de ses connaissances théoriques pour vivre pleinement la doctrine qu’il enseigne. la tension existe à l’intérieur même du prologue du Speculum majus. En ce sens. entre l’autorité théorique d’un décret pontifical ancien et une pratique de fait. Seul l’établissement d’une stricte hiérarchie entre les deux disciplines (et non l’évacuation pure et simple de la dialectique) constitue une solution raisonnable. 76 : « Le sentiment très vif du rôle apologétique de la philosophie qui se fait jour chez Abélard n’est pas un trait qui lui soit personnel. au raisonnement. p. selon le principe de la non-contestation des commentateurs « consacrés ». Polycraticus. 42. Comme le résume É. de l’avènement d’une crise d’autorité comme conséquence directe d’une démarche critique à l’égard des textes de la tradition. 152 : « Il est en tout cas difficile de croire que Vincent de Beauvais accorde encore au Décret une autorité réelle . La philosophie…. au contraire. Voir É. tant que la tradition demeure le détenteur légitime du sens. 122 Jean De SALISBURY. doit être évaluée à sa juste mesure. p.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 59 que celle-ci reste entièrement soumise aux Saintes Écritures. Cette posture ambiguë explique pourquoi la tradition n’a jamais constitué un frein réel à l’avènement d’une pensée émancipatrice dont témoignent. pourquoi l’intégrer au Libellus apologeticus. S. ardents défenseurs d’un dogmatisme pur et dur. Elève d’Abélard. et intellige ut credas ». la position des partisans de la « raison » quoique. ils ne cherchaient rien moins qu’à prévenir le risque d’une « désacralisation » des auctores.). 123 Monique PAULMIER-FOUCART. mais on croit au contraire afin de comprendre 121 ». rappelle que la spéculation philosophique n’est pas un jeu désintéressé puisqu’elle se confond avec l’amour de Dieu. En plaçant d’emblée la dialectique sous l’autorité de la théologie. les écrits d’un Abélard ou la démarche critique d’un Vincent de Beauvais123. il fait siens les enseignements de son maître pour qui la dialectique a pour utilité principale l’éclaircissement des vérités de la foi et la réfutation des Infidèles. adepte du moyen platonisme. B KEATS-ROHAN (éd. d’exercer un « esprit » critique tout en restant dans le cadre de la loi. et l’ambiguïté n’est pas levée. K. GILSON. plus audacieuse. « L’actor et les auctores… ». Il n’empêche que la prise de position en faveur d’un discours « critique » (fût-il un discours de renforcement du dogme) témoigne d’une volonté de préserver un attribut humain essentiel : la faculté de juger. D’autres esprits au XIIe siècle sentent quel profit la religion peut tirer d’une intelligente collaboration avec la spéculation philosophique et d’une utilisation prudente des doctrines anciennes ». Elle permet aussi de comprendre la tension 121 La formule latine correspondante est : « crede ut intelligas. 1993. de fait.

Le contexte de l’œuvre littéraire (Énonciation.60 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ qui existe entre l’autorité théorique de la tradition et la pratique de fait. Il n’empêche que le scripteur ne peut totalement ignorer ni les rôles énonciatifs validés par la tradition ni la hiérarchie qui les ordonne. sachant par ailleurs qu’il est des positions plus ouvertes (et donc plus stratégiques) que d’autres. En effet. aux côtés de la « fonction-auctor ». définie en priorité comme jugement raisonné. ou plutôt qu’il y a son propos une grande liberté d’interprétation. elle ne fonctionne pas. tel qu’il est défini de façon idéelle dans l’imaginaire. Cette notion nous semble opératoire parce que sa polysémie nous permet de l’exploiter sur deux axes majeurs124 : « celui d’u e « prise de position »/ « celui d’un ancrage dans un espace conflictuel (on parle d’une « position » militaire) »125. indépendamment des découpages déjà répertoriés. Cette possibilité justifie donc pleinement notre décision de postuler. Nous voulons dire par là qu’un scripteur qui accomplit un acte de copie s’assumera comme « scribe » s’il se borne dans sa pratique à respecter les limites imposées par ce qu’il conviendrait d’appeler la définition « idéelle » du rôle de scribe dans l’imaginaire dominant. Il est évident que le scripteur qui transgresse cet interdit. pour le Moyen Âge. Celle-ci repose par exemple sur l’interdit absolu d’actualisation d’une quelconque compétence énonciative. 125 Ibid. 68. 1993. si la loi existe et est répétée. La juxtaposition des deux listes d’autorités. exercée par celui qui a acquis sa capacité de juger ». montre que. la pratique d’écriture qui en résulte n’est pas pour autant exempte de dissidences. en effet. ou pour en revenir plus directement à notre problématique. société). Il s’agit en conséquence d’un acte délibéré qui ne peut se satisfaire d’une topique des lieux. ne serait-ce que parce que la position qu’il choisit d’occuper le situe toujours entre deux positions concurrentes. Mais la possibilité qui lui reste toujours offerte d’habiter le champ à sa façon en le restructurant lui octroie une liberté au sein même d’un univers qui pourrait paraître répressif. nous chercherons à jeter les bases d’une réflexion visant à établir la pertinence de la notion de « position » énonciative. . c’est. En procédant à l’examen critique de la taxinomie des « postures » dissidentes. enraciné qu’il est dans un imaginaire qui relève de la topologie. Tout dépend en fait. entre l’imaginaire auctorial du scripteur (c’est-à-dire la « conscience auctoriale » qu’il a de lui-même) et « l’imaginaire sémiotique » qui le domine en lui assignant d’office une place dans la hiérarchie « énonciative » en fonction du rôle qu’il est censé remplir. ainsi qu’on le verra. déconstruit le rôle de « scribe » même s’il continue d’être perçu au travers de ce rôle. Paris : Dunod. 124 Nous suivons en cela Dominique MAINGUENEAU. investir la structuration établie d’un champ avec une posture que l’on se confère. Se positionner. p. si l’imaginaire sémiotique dans lequel le scripteur pense sa « pratique » le contraint à s’identifier à l’un des rôles énonciatifs pré-établis. du référent auquel le scripteur décide d’articuler sa « pratique » : son propre imaginaire auctorial ou celui auquel l’imaginaire en vigueur le rattache de fait. celle de Gélase et celle de Vincent de Beauvais. écrivain.

à chaque scripteur la possibilité d’investir le champ à partir d’une « prise de position » propre. section 2 de cette même partie. nous pouvons saisir les scribe. Positions dérivées : dissidences Si donc une possible théorie de l’auteur au Moyen âge se fonde sur la reconnaissance de quatre rôles énonciatifs. serait à appréhender comme fonction (re)-créatrice126. 127 . on l’a dit. elle. bien entendu. Nous pourrions ainsi au terme de notre parcours opposer à une « fonctionauctor ». pourra s’apparenter tantôt à la fonction-scribe. Mais auparavant il convient de tenter un descriptif schématique des attributions qu’annexent les positions dissidentes. Nous n’ignorons pas les réserves qui peuvent être formulées à l’encontre de l’approche « fonctionnaliste » que nous n’adoptons qu’en raison de sa rentabilité heuristique pour notre propos. Selon le degré d’actualisation de la fonction-(ré)énonciateur. « fonction-compilateur ». en mettant l’accent sur le non-dit. une « fonction-auteur » qui. nous chercherons à mettre en évidence que les trois rôles énonciatifs – scriptor. ZIMMERMANN. C’est pourquoi l’appréhension de ces compétences en termes « fonctionnels »127 nous paraît plus rentable que celle privilégiant une logique de l’individu. Dans les pages qui suivent. Elle se définit par sa capacité à rendre compte de la construction toujours ouverte d’un « être de raison » (qu’on pourra appeler avec Michel Foucault. pleinement légitimée. « le compilateur »…) ce qui gagnerait à être pensé ensemble. des « constructions » relevant d’opérations complexes et imprévisibles. cette fonction-lecteur est appelée à s’identifier ou non à la fonction-auteur. laquelle tend à cloisonner (« le scribe ». une « fonction-auteur » qui serait à définir comme instance de récitation et d’invention128. C’est ainsi que la fonction-compilateur. p. tantôt à la fonction-commentateur. la pratique d’écriture assure entre ces domaines une grande perméabilité. en offrant.. etc. Nous verrons ainsi qu’une « position » peut être à cheval sur deux ou plusieurs rôles énonciatifs validés. c’est-à-dire les 126 Voir « Pertinence du postulat de l’auteurité ». En parlant de « fonction-scribe ». ce qui nous conduira. compilateur…moins comme des « individus » que comme des rôles. commentator – se ramènent à une seule et même fonction qui nous semble devoir être appréhendée comme fonction-lecteur (+/-(ré)énonciateur). telle que la décrit Michel Foucault. compilator. Auctor et auctoritas…. selon les critères mobilisés pour sa construction. fonction-auteur ou sur ce principe fonciton-scribe ou fonction-compilateur…) à partir de critères virtuellement disponibles mais non nécessairement actualisés de la même façon à chaque fois. en regard des textes contemporains.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 61 fonction autoritaire. 128 Voir M. 7-14. surgie au creux de la condition écrivante d’actor. à revenir brièvement sur celles qui sont au fondement des rôles énonciatifs validés. légitimante. toujours susceptibles de lancer un défi à la stricte codification du contenu des rôles « validés » dans l’imaginaire. instance d’autorité. etc. des fonctions. pouvant être en réalité répartis en deux grands domaines de compétences (celui de la reproduction d’énoncés et celui de la création d’énoncés).

132 : « Du remaniement délibéré à l’inattention fautive. 130 Nous opposons « positions validées » et « positions dissidentes » par rapport au référent qu’est l’« imaginaire sémiotique » médiéval. le lecteur du texte glosé peut se méprendre sur leur statut […] Il s’agit pour leur ‘auteur’ — pour le copiste énonciateur — de faire passer. Elles ont un tout autre statut symbolique que le texte proprement dit. reproduction de la « lettre » du texte. du sens de l’énoncé. […] Mais son rôle peut être plus important.une compétence de lecture .l’absence de projet d’écriture. G. éventuellement hérétiques ». p. […] La copie médiévale permet la glose. intentionnellement par ses gloses et ses interpolations.Une compétence de « montage » de la matière 129 Nous adoptons cette « présentation » schématique pour mieux souligner les éléments de comparaison que nous voulons faire ressortir. la scolie. 131 G. […] En principe. La fonction-scribe129 ● Elle se construit à partir des compétences suivantes : .une compétence d’écriture ● Les positions conformes au rôle énonciatif validé se fondent sur les présupposés suivants : . ● Les positions dissidentes130 procèdent de : . Ibid. ajouts). p. in : Cahiers de linguistique hispanique médiévale. LECLERC. Une position sera jugée d’autant plus dissidente qu’elle actualisera un nombre important de compétences non prévues par la position validée. c’est-à-dire une sujétion totale à la « lettre » et donc à l’« esprit » du texte reproduit.Une compétence de « collecte » de la documentation .l’actualisation d’une compétence énonciative131. Involontairement par ses erreurs.(ré)-énonciateur) ».Une compétence de sélection de la matière .l’actualisation d’une compétence de lecture critique . gloses et annotations sont bien séparées du texte. La lecture du copiste suppose une compréhension du texte. LECLERC. soit une conception de l’écriture comme « copie ». quelque chose est en jeu qui redonne vie à l’inscription inerte. le copiste est un auteur en puissance. en est parfaitement conscient : « Le travail du copiste est de reproduire textuellement. d’introduire.. le commentaire. Histoire de l’autorité…. ou interventionnisme » (suppressions. . « Le vouloir-dire et le dit ».Une compétence de lecture . ». 1993-94. Voir aussi Jean ROUDIL. dans les marges mêmes du texte recopié ou lu. 104 : « La lecture du copiste est bon gré mal gré interprétation. il nous sera plus aisé de comprendre pourquoi ce que nous avons résolu d’appeler les fonctions-scribe/-compilateur/commentateur peuvent être subsumées sous la seule et même fonction « lecteur (+/. la langue miroite et prend dans son piège le copiste qu’elle institue en sujet ».62 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ présupposés implicites. d’accréditer des idées nouvelles. .la suspension de la fonction critique.103-104. Mais dans certains cas.Une conception de la lecture comme « déchiffrage » . p. clairement disposées dans les marges. La fonction-compilateur ● Elle se construit à partir des compétences suivantes : . En procédant ainsi. à partir de laquelle la compétence d’écriture se décline en compétence de récriture. Paris : Klincksieck. la séparation n’est pas claire et nette.

une compétence de lecture . p. MARTIN. différent de ses sources .la sacralisation des textes-sources qui constituent la « matière » . argumentation ● Les positions dissidentes procèdent de : .la soumission à la doctrine du texte. En conséquence.de l’actualisation d’une compétence de lecture « anachronique » : le textesource est lu à travers le prisme du présent.la mise en forme de la matière Il n’est pas explicitement fait mention d’une compétence énonciative. lecture herméneutique. ce qui suppose l’actualisation d’une fonction critique de contrôle. lecture anachronique. « Compilation… ». la réunion des oeuvres implique la production d’un texte nouveau.une écriture raisonnée (au sens rhétorique) : exposition.une compétence d’écriture ● Les positions conformes au rôle énonciatif validé se fondent sur les présupposés suivants : .le postulat de l’« invariance » de la matière . 132 G. ces trois fonctions peuvent être subsumées dans la fonctionlecteur/ (+/). . c’est-à-dire une interprétation conforme à l’intention de son auteur.de l’actualisation d’une compétence énonciative visant à réélaborer de façon significative le contenu des textes-sources avec pour corollaire la création d’un texte nouveau132. soit s’actualiser automatiquement pour produire un discours qui est ou n’est pas une paraphrase acceptable du discours premier (fonction-commentateur). la fonction-(ré)énonciateur qui est connexe de la précédente peut. comme s’il s’agissait d’un simple « copier-coller ». il apparaît ici qu’elle peut constituer en soi un premier degré de renouvellement du sens ». soit s’actualiser ou non (fonctions-scribe/-compilateur). La fonction-commentateur ● Elle se construit à partir des compétences suivantes : . c’est-à-dire la production d’une paraphrase non acceptable d texte.ré-énonciateur qui se confond globalement.PROBLÉMATIQUES D’ÉCRITURES 63 ● Les positions conformes au rôle énonciatif validé se fondent sur les présupposés suivants : . 113 : « À l’évidence.la dérive interprétative. il apparaît que toutes trois se définissent par rapport à la fonction-lecteur. . dont les modalités de construction dépendent en réalité du postulat de lecture : lecture-déchiffrage. ce qui implique un postulat de lecture « herméneutique » . comme on tâchera de le démontrer.du filtrage des autorités qui sont « évaluées ».l’exercice d’une lecture « anachronique » . Selon la posture de lecture choisie.une compétence d’interprétation . avec la fonction-auteur. en surplomb . À travers cette visualisation des « attributions » de chacune de ces fonctions. ● Les positions dissidentes procèdent : .

comme corrélat nécessaire de la souveraineté politique « pleine » (ou « hyper-autorité ») qu’il entend exercer ? Rappelons. .64 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Jusqu’à quel point ces rôles validés et ces diverses positions dissidentes peuvent-ils rendre compte de l’imaginaire auctorial d’Alphonse X ? En quoi les prises de positions alphonsines dans le champ politique déterminent-elles ses prises de position dans le champ énonciatif. La problématique des fondements de l’autorité énonciative était posée. le roi se dressant désormais face à la traditionnelle figure du « théologien-auctor » comme possible figure rivale. c’est-à-dire non déléguée par l’Église. le « théologien » était le détenteur légitime de l’auctoritas. appelé qu’il était à exercer presque sans partage cette fonction de médiation. que si. l’expansion des monarchies au XIIe siècle a rapidement posé le problème de la définition exacte de la royauté. celle de la légitimité du monarque quant à l’exercice d’une auctoritas directe. en effet. au départ. avec comme question connexe.

En conséquence. ce nous semble. Nous dirons simplement qu’en mettant en lumière l’étroite imbrication du savoir et de la sagesse. Elle est donc bien connue. ne prend sens que par rapport aux prolongements politiques qu’elle admet tacitement. cognitive. le problème qui est posé est bien celui de l’articulation de ce modèle d’autorité « concentrique » aux modèles existants. on peut s’en douter. Alphonse X chercha surtout à manifester la parfaite homologie existant entre la conception « théophanique » de l’univers qui domine au XIIIe siècle et l’interprétation politique qu’il entendait donner de cette dernière. qu’en raison de la singularité du modèle d’autorité par rapport à laquelle celle-ci s’ordonne et qui vise à faire du roi le seul dépositaire de l’autorité légitime (qu’elle soit spirituelle. en vertu de l’ambition totalisatrice qui gouverne la réalisation de son œuvre. c’est tout à la fois la nouveauté de l’articulation entre « savoir » et « politique » et sa résolution pragmatique qui semblent devoir ici retenir notre attention. Perspectives alphonsines Encyclopédisme alphonsin et pensée encyclopédique En qualifiant naguère d’« encyclopédique » le XIIIe siècle. politique). En ce sens. si Alphonse X fait figure d’exception. et donc empreint de sagesse. En construisant ce vaste système du « savoir ». En partant de la conception encyclopédique du savoir chez Alphonse. Jacques Le Goff invitait implicitement à le tenir pour un pur produit de l’essor culturel des XIe et . nous chercherons à montrer que l’architecture théorique qui la soustend et dont les fondements sont de toute évidence « théologiques ». ce qualificatif exprime d’emblée la posture épistémologique d’un monarque qui voulut faire du « savoir » la clef de voûte d’un système politique ordonné selon la loi de Dieu. est en prise avec celle de l’Occident du XIIIe siècle. c’est moins. En ce sens. laquelle. énonciative. toutes deux induisant une remise en cause des modèles dominants.CHAPITRE DEUXIÈME PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES ENJEUX POLITIQUES ET ENJEUX ÉNONCIATIFS Introduction Nous ne reviendrons pas sur la réputation de roi lettré d’Alphonse X car c’est elle qui justifie l’appellation de « Roi Sage » sous laquelle il est passé à la postérité.

3 Du latin « princeps ». perceptible notamment à travers la vigueur de l’augustinisme. encore fortement tributaire de la philosophie de l’histoire (qui est déjà philosophie politique) augustinienne. Guillaume de Conches (Philosophia mundi) et Alexandre Neckam (De natura rerum) énonce des théories similaires. par sa double qualité de roi et d’« aspirant » à l’Empire ne pouvait manquer d’être sensible à ce genre de problématiques. tant l’ampleur de l’œuvre qu’il a produite tout au long de son règne témoigne de cet « esprit encyclopédique » ? Un simple coup d’œil à la production alphonsine suffit à manifester son inscription dans un champ couvrant quasiment l’entier du savoir disponible à cette époque : Histoire. Cet effort « encyclopédique » atteint sans doute son apogée au XIIIe siècle avec le Speculum mundi de Vincent de Beauvais. lui-même héritier du néo-platonisme de Plotin et Porphyre. en vertu notamment de l’émergence et de l’affirmation. Il est certain qu’Alphonse X. lequel devait logiquement aboutir à la vaste entreprise de recensement et de mise en ordre du savoir. Honoré d’Autun. de Bède le Vénérable (De rerum natura) et de Raban Maur (De rerum naturis). Cette répartition « disciplinaire » ne doit pas masquer la cohérence et la finalité d’un projet dont les fondements restent théologiques. même s’il est vrai que la dimension « métaphysique » y prend sens surtout en regard de sa mise en perspective « politique ». Musique (à travers ses cantigas). plus connue sous le nom d’encyclopédie1. était dévolue au peuple espagnol et singulièrement à son « seigneur naturel ». il n’est pas surprenant que « métaphysique » et « politique » 2 se soient disputé le titre de « philosophie première ». notamment à partir du XIIe siècle. l’influence de ce dernier. la volonté affichée de délimiter clairement le territoire de la royauté par rapport aux pouvoirs papal et impérial constituent autant d’indicateurs d’une réflexion théologico-politique. selon une économie qui n’est pas réductible à celle du platonisme. Comment résister alors à l’envie de qualifier Alphonse X d’« homme » pleinement « de son temps ». l’émergence d’une « science de la nature ». d’autant que le défi de la Reconquête plaçait l’Espagne au cœur même d’un débat plus large touchant à la « mission » particulière qui. et dans le prolongement d’œuvres encyclopédiques telles que celles d’Isidore de Séville (Étymologiae).66 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ XIIe siècles. dans le plan divin. premier. Or. des jeunes États. . Dans ces conditions. On peut à cet égard rappeler que l’importance accordée dans le péripatétisme à la « science politique » induit un nouvel équilibre entre « sciences théoriques » et « sciences pratiques ». demême que l’ouvrage. Droit. le Prince3 qu’était Alphonse. Dans un XIIIe siècle marqué par la pénétration des thèses aristotéliciennes. la Politique d’Aristote. dans son Imago mundi s’inspire de ses prédécesseurs pour décrire l’essence d’un monde en perpétuel mouvement. 2 L’emploi des guillemets vise à attirer l’attention sur un terme. Astronomie (ou Astrologie). Nous y recourons néanmoins car la « réalité » qu’il désigne jouit d’une réelle assise. celui de « politique » qui arrive tardivement. au XIIIe siècle. Il désigne depuis Auguste le détenteur du pouvoir souverain (celui qui a à la fois de l’auctoritas et de la potestas). continue d’être vive : la lutte entre l’Empire et la Papauté. n’eut de cesse de rechercher 1 Il faut prendre en compte. Miroirs du Prince (à travers la littérature sapientiale).

somme astronomique. La problématisation effectuée autour de ces trois notions permet de comprendre ce qui est au fondement de l’« esprit encyclopédique » alphonsin. 71. Il s’agit en effet aux yeux d’Alphonse de manifester que le roi. « métaphysique » et « politique ». de l’empire et de la papauté ». extérieurs. caractérise celle-ci : l’assemblage du savoir dans une totalité organique. par le truchement de son œuvre conférer une assise théologico-philosophique à un pouvoir royal qu’il souhaite libre de toute entrave à l’égard des autres possibles contre-pouvoirs que sont l’Église et la noblesse. on l’a dit. L’unité de la cité n’est alors rien moins que conformité à l’ordre naturel. somme « sapientiale »…) dont la réunion forme un ensemble qui. L’entier de l’entreprise encyclopédique d’Alphonse X peut donc. 335 : « L’Espagne est ainsi portée à la croisée des temps intérieurs de ses deux grands acteurs ethno-politiques (Maures et chrétiens) et. 3. fonde sa légitimité. à la croisée des « temps intérieurs et extérieurs » 4. au sens le plus autorisé. Patrologie latine…. 5 Qu’on évoque Isidore de Séville. est par nature le plus apte à diriger la cité terrestre. Alphonse X oppose l’horizontalité de multiples sommes (somme juridique. aimer le roi. En ce sens. Alphonse entend ainsi. Alphonse cherche moins à intégrer les disciplines à un parcours du savoir5 conforme à l’ordre « ascendant » défini par les sciences libérales – ce qui 4 G. Ce qui frappe d’em lée dans l’œuvre d’Alphonse X. empereur en son royaume. Étymologies. généralement ordonnées du haut vers le bas. C’est donc en tenant compte de ces divers paramètres que nous nous proposons d’envisager maintenant les rapports très étroits qui. c’est-à-dire comme Encyclopédie des encyclopédies. être vu comme volonté de manifester le rapport d’homologie existant entre l’ordre naturel et l’ordre politique. le respecter c’est donc aimer l’ordre voulu par Dieu pour l’homme. par la complexité de sa structure et la densité de ses informations. les signes manifestant à la face du monde son statut de Vicaire de Dieu. A la verticalité de l’organisation encyclopédique des connaissances.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 67 dans les divers événements propres à son règne mais aussi plus largement à son époque. p. à son tour. Alphonse X n’aura de cesse de le marteler. dans l’univers des « mots ». dans la pensée alphonsine. somme historique. c’est une structuration qui mime celle de l’encyclopédie tout en s’interdisant ce qui. et qu’il détient donc non seulement la potestas (pouvoir pratique de gouverner et d’administrer) mais aussi l’auctoritas (primauté théorique. valent d’être établis entre « encyclopédisme ». MARTIN. au travers d’une œuvre qui devait transposer. Les Juges de Castille…. se présente comme le Miroir du miroir. de l’organisation de son ouvrage qu’il conclut sur les disciplines mathématiques : « Cependant l’ordre de ces sept sciences profanes fut conduit jusqu’aux astres par les philosophes pour que par eux les âmes embarrassées par une sagesse . justifiant le caractère ordonné. Alphonse X se poserait-il alors en suprême auctor ? Une chose est sûre : à la différence d’un Isidore de Séville ou d’un Vincent de Beauvais. d’essence divine). 41. Ce qui revient à poser que l’ordre de la royauté s’insère naturellement dans l’harmonie divine de l’univers qui. en réalité. la problématique de l’autorité telle qu’elle se posait à lui dans l’univers des « choses ».

Celui des sciences dites « pratiques ». Auquel cas la ligne de partage. est reconnue une dimension sensible. organisées autour du Droit et de l’Histoire et celui des sciences « théoriques » où dominent les ouvrages d’Astronomie et de Sapience. outre une intelligibilité. la non-linéarité du parcours de lecture qui est ainsi présupposée justifie le principe de la dispersion du savoir dans des sommes distinctes. lecteur d’Aristote. en y associant la sagesse éthique (sôphrosynè) ». Aristote reconnaît la possibilité d’une quête dont le terme pourrait être la possession de la seule sagesse pratique (ou phronèsis). C’est en ce sens que le choix alphonsin de produire une encyclopédie « éclatée » nous semble pouvoir être interprété comme le signe d’une mutation dans l’ordre du savoir. mutation qui remet en cause précisément la conception augustinienne (issue elle-même du néo-platonisme) faisant des sciences conquérantes ou phronèsis (dialectique. dans son Image du monde somme son lecteur de respecter l’ordre de lecture. Couloubaritsis précise par ailleurs. Il nous paraît évident qu’à travers la structuration qu’il adopte. ce qui montre bien que l’encyclopédie n’est pas encore un ouvrage de consultation. L. Paris : Grasset. musique…) le seul chemin vers la sagesse chrétienne. p. Quoi qu’il en soit. il ne saurait être question de réduire la quête de la sagesse à la seule recherche spéculative du vrai.68 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ suppose une lecture de la continuité6 (et donc. l’intégration des diverses « sciences » au sein d’un même ouvrage). p. Mais à leur tour ces sciences pratiques renferment une dimension théorique qui invalide cette tentative de délimitation7. est aussi une voie moyenne vers cette sagesse. 1998. Histoire de la philosophie ancienne et médiévale. qu’à circonscrire d’emblée des parcours autonomes de « savoir » qui soient tout à la fois alternatifs et successifs. Alphonse X entend refléter l’approche aristotélicienne d’une Nature à qui. 286 : « [Platon] parle de sagesse (sophia) et de sagesse propre à la science (phronèsis). La double mise en scène d’un roi législateur et philosophe Pour Aristote. 7 Qu’on pense en effet aux traités législatifs où l’énoncé de la loi s’assortit généralement de son fondement juridique. même si le principe des vases communicants reste de mise. Ainsi tout en incitant l’homme à ne pas se limiter à l’action (praxis). 6 C’est ainsi par exemple que Gossuin de Metz. il réorganise en profondeur le schéma platonicien de la sagesse8. et donc des fins proprement naturelles. 341 : « Chez Platon. même si la vie théorétique qui se confond avec la sagesse théorique (sophia) en représente le couronnement. En séparant les sphères de l’activité théorique de séculière soient détournées des choses terrestres et pour qu’elles se consacrent à la contemplation des choses d’En-Haut ». Avec Alphonse. De fait. mathématiques. 8 Lambros COULOUBARITSIS. le terme phronèsis exprime davantage la science ou un savoir . tout à la fois intérieure et extérieure à un seul et même ouvrage est plus difficile à établir. la sagesse pratique qui s’incarne dans le savoir juridique notamment et qui est au fondement de l’harmonie politique du royaume.

1332a. 28 : « Ainsi se détache fortement une figure. qu’il appartient de lui donner cette formation. Vrin : Paris. le roi a besoin d’une formation sérieuse. Paris : Garnier-Flammarion. Stanislas Edouard FRETTÉ (éd. c’est bien l’autonomie du « politique » par rapport au « théologique » qui se trouve ici fondée. en mettant effectivement en valeur une sagesse pratique [qu’il appelle phronèsis] à une sagesse théorique (sophia). dont le gouvernement nécessite le déploiement d’une tout autre sagesse que celle des choses divines9. a toujours eu pour eux une stature quasi divine […] ». s’appuie sur une sagesse pratique. G. En devenant la règle même du gouvernement royal. P. Les politiques…. 7-34. Par conséquent.). Paris : Klincksieck. 12 Voir ARISTOTE. La prudentia regnativa n’est pas essentiellement religieuse. in : Thomae Aquinatis opera omnia. surtout quand il est fondateur de cité. Cahiers de linguistique hispanique médiévale. pour bien gouverner. c’est au philosophe. fondée sur la connaissance des choses humaines. […] Sans doute Aristote retrouve-t-il là l’une des images les plus prégnantes de l’imaginaire collectif des Grecs : le législateur. dans l’unité de la cité envisagée conformément à l’ordre naturel. qui va dominer toute l’éthique et toute la politique aristotéliciennes. quoique ne relevant pas de la science divine. 492. peut en servir les desseins. Le philosophe est alors pressenti comme le législateur de la cité (puisqu’il est en fait le formateur des législateurs)12. Il ouvre ainsi la voie à la reconnaissance d’une forme de sagesse. Septénaire.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 69 celles de l’action proprement dite qui vise le bien propre de l’agent et le bien commun. 10 ARISTOTE. tandis que c’est justement par elle que le roi se rend le plus semblable à Dieu. l’une pratique. . 9 Voir Thomas d’AQUIN. Les Politiques. PELLEGRIN (trad. mais de science et de choix réfléchi 10 ». Aristote ne préconisait pas autre chose quand il affirmait qu’« être vertueuse pour une cité n’est en rien le fruit du hasard. 1-11 (suite) ». auteur de traités éthiques et politiques au sens étroit. « Alphonse X et la science politique. sphères représentées par deux formes de sagesse. 1990. 13. De fait. 1875. Seulement comme la foi ne suffit pas à gouverner les hommes selon leur bien naturel. l’autre théorique. En effet. puisque la nature ordonnée à la grâce ne saurait s’accommoder d’un roi impie. l’ordre naturel fonde la légitimité d’un roi choisi par Dieu en raison de sa vertu. explicitement conçue comme participation à l’ordre divin. Le thomisme. également Étienne GILSON.). du législateur. Opuscula varia (16). La nécessité d’une « science politique » 11 correspond donc à celle d’édicter des lois positives qui soient en accord avec les lois naturelles. 11 Cf. en effet. le roi doit procurer au peuple qu’il éduque à la vertu une vie sans dommage. Tractatus de rege et regno ad regem Cypri. Paris. Dans la perspective aristotélicienne. Cf. la figure du nomothète. ce qui est rejeté par Aristote dans son Éthique. p. Thomas d’Aquin défendra l’idée d’un roi enraciné dans un royaume bien de ce monde. 7. Comment s’inscrit alors dans un tel schéma une réflexion sur la royauté ? En se fondant sur de telles prémisses. il est légitime que le roi. qui. MARTIN. Introduction à la philosophie de saint Thomas. p. 1962. 20. scientifique. 1995. et en faisant de la première la condition de la seconde. le Stagirite ménage une place de choix au savoir pratique. p.

la jurisprudence des fazañas. dans le schéma aristotélicien. « Alphonse X de Castille. soit parce qu’il conteste l’autorité qu’Aristote a choisi d’accorder à cette figure. avant tout. le roi. . lequel droit se trouve en réalité assimilé à une prérogative royale. 1985. 16 Gonzalo MARTÍNEZ DÍEZ (éd. MARTIN.). trop souvent en décalage avec son réel castillan. 2000. 23. Commentaire du premier titre de la Deuxième partie ». Aussi a-t-il toute légitimité à déclarer dans le Miroir du droit : Nos dixiemos de suso que feziemos leys a pro de nuestras tierras e de nuestros regnos e mostraremos muchas razones por que conuiene que las feziessemos16. 15 Siete Partidas. le droit de légiférer. Il y avait belle lurette que le roi exerçait en León et en Castille un pouvoir de création et de contrôle de la loi et du droit. à travers notamment. éd. perçu comme empereur en son royaume. il met en chantier les Sept parties. avait favorisé la formation de juristes à l’université et contribué à l’harmonisation juridique du territoire. Défenseur convaincu de la théorie des deux glaives14. Leyes de Alfonso X. de par son statut. acquiert une réelle autonomie par rapport au prêtre. L’évolution que connaît le concept de « royauté » entre le XIIe et le XIIIe siècle favorise largement un tel dessein. Ferdinand III.5.70 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Un simple examen de la production juridique alphonsine suffit à manifester que le roi s’y met en scène comme législateur13. En réalité. puisque sous l’effet conjugué de la pénétration du droit romain et de l’aristotélisme. à la suite du For royal et du Miroir du droit – tous deux achevés et promulgués en 1254 ? – . c’est. il s’agira pour Alphonse. c’est-à-dire à un tiers. II. bien assi como el Emperado en su Imperio 15. au moment où.i.I. la tradition des fors locaux ». Le droit royal n’en restait pas moins borné par la coutume. I. au Philosophe. la concession. Il est ainsi amené à évoquer les qualités qui doivent être celles du Législateur (« fazedor de las leyes ») : El faze or de las leys deue amar a Dios e temer e tenerle ante sus ojos cuando las feziere porque las leys que feziere sean conplidas e 13 G. d’ouvrir le contenu notionnel du terme « roi » sur celui de « philosophe-législateur ». roi et empereur. Cahiers de linguistique hispanique médiévale. Paris : Klincksieck. père d’Alphonse X. Il revendique ainsi. Espéculo. p. Ávila : Fundación Sánchez Albornoz. 14 Ibid. en ce qu’il es reconnu apte à conduire chacun de ses sujets à la perfection de sa nature raisonnable. 103. La faible rentabilité de la distinction roiphilosophe dans la perspective alphonsine implique alors que le roi n’a nul besoin du philosophe. Real Academia de la Historia. la révision et la confirmation des fors. puestos sobre las gentes para mantenerlas en justicia e en verdad quanto en lo temporal. le long d’une œuvre juridique qui souligne les inflexions d’une pensée. légitimer par un antécédent juridique prestigieux la prérogative royale de révoquer. peut-être comme remaniement de ce dernier. 1807. 332 : « Pour Alphonse. ce qui suppose qu’il concentre en sa personne royale l’autorité dévolue. Alphonse X participait de la conception de l’origine divine du pouvoir royal : Vicarios de Dios son los Reyes cada uno en su reyno. c’est-à-dire le code de droit civil le plus important de la chrétienté occidentale depuis le Liber augustalis. soit parce qu’il s’estime lui-même philosophe. de créer et d’interpréter la loi.1.

Cf. C’est.). Add. doit prendre en charge le destin de la cité des hommes.1966. On trouve dans la conception alphonsine de la royauté des points de convergence avec l’interprétation de la souveraineté royale chez saint Thomas d’Aquin18. mais de plus contrarient l’insertion du royaume dans l’harmonie divine de l’univers. L’importance accordée à l’entendement et à la raison souligne très précisément que le roi est par nature le plus apte à occuper cette fonction législatrice dans la mesure où il est dans son royaume comme la raison dans l’âme. 18 . « Alphonse X de Castille… ». 20 Fernando GÓMEZ REDONDO. el sobredicho rey don Alfonso. p. Dans cette perspective. Platon faisait en effet correspondre à la classe dirigeante des magistrats. régies dans les deux cas par les mêmes vertus. que eran contra Dios e contra derecho. il en découle que les fauteurs de trouble qui contestent l’autorité du roi sont doublement coupables : en l’empêchant de remplir correctement sa fonction. 19 Cf.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 71 derechas. 3-4: ibid. e aperçebido de razon para responder çiertamiente a los que la demandaren 17. selon une optique similaire qu’il convient d’appréhender la volonté alphonsine de « redresser » les lois mauvaises en vigueur. 21 Ms Add. En terres chrétiennes.i. et doté de toute évidence de l’entendement maximal. 517. au sommet de la hiérarchie. réformateur 17 Ibid. assi que los unos se judgauan por fazannas desaguisadas e sin razon […] tolliendo a los reyes su poderio e sus derechos e tomandolo pora si lo que non deuie seer fecho en ninguna manera 21. 1998.en lo sustancial. entendiendo e ueyendo los grandes males que nascien e se leuantauan entre las gentes de nuestro sennorio por los muchos fueros que usauan en las uillas e en las tierras. la fonction de la raison avec comme vertu la sagesse. L’influence d’Aristote est ici très nette car Alphonse X. G. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les arguments qu’Alphonse X avance dans le prologue du Livre du for des lois20 (qui se confond globalement avec la Première Partie) pour manifester la gravité de ces actes jugés délictueux : E por ende nos. 513 : « El códice en el que figura este epígrafe. 20787 de la British Library. I. Livre X. PLATON. MARTIN. un proyecto cerrado de legislación del que hoy sólo se conserva este primer libro que viene a coincidir. Paris : Garnier-Flammarion. con lo que fue luego la Partida Primera ». 1. En établissant une tripartition des fonctions dans la cité. le roi. E deue amar justicia […] E deue seer entendudo por saber departir el derecho del tuerto. non seulement ils contreviennent à la paix du royaume. 2 t. comme lois contre nature. et dans le prolongement de la logique platonicienne. 20787. Qui plus est. Madrid : Cátedra. p. p. Historia de la prosa medieval castellana. Robert BACCOU (éd. parallèle à la tripartition des fonctions de l’âme (constituée de la partie concupiscible. p. La République. 104. el ms. la concorde et l’harmonie ne peuvent régner dans la cité que si chacune des classes accomplit sa fonction.4. de la partie irascible et de la partie rationnelle). representa una primera versión (A). 342-345. laquelle est à rechercher dans l’homologie platonicienne19 entre l’individu et la cité.

Cet accaparement de la fonction législative par le roi doit donc être compris comme le signe d’une volonté forte de mise en ordre du royaume. […] entendiendo que la uilla nombrada […] non ouieron fuero fasta en el nuestro tiempo e iudgavasse por fazañas e por alvedrios departidos de los omnes et por usos desaguidos e sin derecho. à partir d’une architecture juridique qui.). à savoir la vertu qui doit conduire à la sagesse politico-éthique. que a de tener sus pueblos en justicia e en derecho. droit. a pour objectif premier de mettre en adéquation le royaume avec la finalité qui lui est dévolue. c’est-à-dire à sa paix et à son bon état. mais aussi comme responsable du bonheur ou du malheur de ses concitoyens. S’il en allait ainsi. don Alfonso. selon lui.72 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ convaincu. C’est pourquoi il revient seul au roi d’assumer cette mise en chantier législative : Onde conuiene a rey. et qu’elles n’étaient donc pas conformes à l’ordre divin. n’eut de cesse de doter la Castille de lois excellentes. En conséquence. histoire. . lesquels par leur manque de cohésion ne pouvaient. On retrouve ici la figure du nomothète chère à un Aristote comme facteur de la vertu par l’institution de bonnes lois. La fonction législative telle que la conçoit Alphonse. Jean-Philippe Genet nous permet de l’apprécier quand il écrit : […] en tant que droit de Rome qui est à la fois le siège de l’Église universelle et celui d’un Empire (désormais plus ou moins théorique 22 Gonzalo MARTÍNEZ DÍEZ (éd. c’est que ces « lois » n’étaient pas dérivées de la loi naturelle. de que uienen muchos males e muchos daños a los omnes e a los pueblos22. ce qui n’est pas sans rappeler le propos du Livre IV des Politiques où Aristote évoque les deux sortes de situations que le législateur aura à affronter : a constitution de lois nouvelles (fondation d’une cité nouvelle) ou l’action réformiste (révision de lois existantes). 1985. 184-185. code unitaire visant à remplacer les divers fors particuliers existants. Dans le second cas lié à la révision. va transformer le paysage législatif existant. ils contrevenaient gravement à l’unité du royaume. Leyes de Alfonso XII. Ávila : Fundación Sánchez Albornoz. Fuero Real. délimiter un ensemble législatif cohérent. L’importance qu’y acquièrent le droit romain et le droit canon vaut d’être soulignée. il est surtout question des cités dotées d’un type de régime politique adapté mais ayant malgré tout dévié de leur forme droite. C’est précisément dans l’objectif de conjurer un tel péril qu’Alphonse X décida de promulguer le For Royal. 23 Ibid. p. que faga leyes pora que los pueblos sepan como an de beuir e las desabenencias e los pleitos que nacieran entre ellos que sean departidos de manera que los que mal fizieren reciban pena e los buenos biuan seguramient23. C’est ce que laisse entendre Alphonse X : E por end Nos. récepteur attentif d’Aristote. entre 1254 et 1270. d’autant qu’elle manifeste l’étroite imbrication entre métaphysique-théologie.

dans l’augustinisme politique. Le Prêtre. de philosophie politique qu’il s’agit si on entend par là une réflexion qui vise à mettre en place un savoir spécifique sur un certain nombre d’éléments (Ex : la nature du royaume. il rencontre un problème majeur : il n’a pas de souveraineté directe sur les 24 Jean-Philippe GENET. elle l’est seulement par l’écho qu’y trouve la parole de Dieu. au Miroir du droit et aux Sept Parties). à travers des promulgations de « fors » ou de « code législatif » (qu’on songe au For Royal. Il nous semble donc possible d’approcher l’œuvre « juridique » d’Alphonse selon un double niveau. interne à chacune des composantes. avec leurs arrière-plans aristotélicien et augustinien. 130. De fait. 2 t. La nature déchue de l’homme fait que si une harmonie est possible en ce monde. à travers notamment Isidore de Séville et Grégoire VII. Les Parties et le Septénaire s’en souviendront qui intègrent plus largement que le Miroir. au moyen d’arguments d’essence « théologique ». Augustin admettait tacitement que seuls les prêtres étaient en mesure d’administrer la Cité. La notion de « mise en conformité » nous servira de guide en nous permettant d’établir la manière dont s’articulent dans la philosophie politique alphonsine la nature et la grâce. L’« augustinisme politique ». ainsi que le souligne sa liaison intime ave le droit canon. postule que l’Église tient les deux « glaives ». etc. « idéologique »24. Mais dans l’exercice qui découle de cette prérogative. les fondements de la loi.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 73 ou mythique) auquel on prête dans les textes une sorte de supralégitimité législatrice. La Cité de Dieu. et sa liaison organique avec le droit canon n’est pas seulement technique mais aussi. Un niveau « pratique » où. 1. afin de s’octroyer également les faveurs d’une Église toujours prompte à rappeler au roi ses devoirs envers Elle. apparaît comme la figure politique par excellence. les prérogatives du roi. Tout remonte à l’œuvre augustinienne. p. légiférer en se fondant sur un tel droit revient à doter d’emblée les « lois » de son royaume d’une autorité qui tire sa légitimité de sa conformité à l’ordre naturel. Paris : Seli Arslan. l’origine du pouvoir royal. le droit canon. . dirions-nous. la principale vertu politique étant la piété. le droit romain apparaît comme l’instrument de la volonté divine. en effet. Alphonse X vise la transformation législative de son royaume. ce qui revient à dire qu’il n’est pour l’État d’autre droit naturel d’exercer un pouvoir que ceux de protection et du service de l’Église.) en rapport avec l’essence même de la polis. par la voix du prêtre. Le surcroît de légitimité accordé au droit romain procède de sa qualité de loi positive droite car fidèlement dérivée de la loi naturelle. En posant qu’il n’est de royaume digne de ce nom que la Cité Céleste où les hommes vivent selon la loi de Dieu et développent donc la vertu. fondatrice de la philosophie de l’histoire/politique.. Un niveau théorique où il est question d’expliquer et de justifier le bien-fondé de ce programme de mise en conformité « juridique » du royaume. C’est bien. La mutation de l’éducation et de la culture médiévales.

25 G. indépendamment de toute eschatologie. fondée sur Paul (Timothée. car de même qu’il est dit roi sur tous les rois. de vérité et de droit dans le remploi de l’étymologie bien connue.74 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ royaumes terrestres. une contradiction majeure. 16) : ‘Le roi a pris son nom de notre Seigneur Dieu. Dans ces conditions. ce sont des fins proprement naturelles qui échoient au gouvernement du roi. 5r°b). Suivant la logique augustinienne. fol. Quoiqu’il procède de la chute. en effet. la royauté devenant elle-même la manifestation de la disposition de la nature à la vertu. 6. C’est là peut-être l’expression la plus forte d’une affirmation répétée à satiété au long des lois consacrées au roi et néanmoins absente . sapientiale. Il en découle que la légitimité du roi s’enracine tout autant dans cette disposition de la nature qu’elle tient à l’autorité du Pape. « Alphonse X de Castille… ». 335-336 : « La nature fondamentalement spirituelle de la royauté est du reste reliée aux notions de justice. en plus du pouvoir naturel et violent du corps. est d’imprimer aux hommes la vertu qui l’attache au Sacerdoce. la royauté comme ordre de nature et comme pouvoir violent ? Une évolution d’importance se dessine alors dans la pensée « augustiniste ». [les rois] sont tenus de maintenir et de garder en justice et en vérité les hommes de leur seigneurie’ (loi 6. 15) et sur l’Apocalypse (19. le politique en constitue dans le même temps le remède. 1re. déjà pressentie à la fin du haut Moyen Âge. avec la diffusion de la philosophie politique d’Aristote qui met en avant la nature politique de l’homme et donc. Ce sont les rois qui occupent cette place. et non celui d’organiser la cité selon la loi de la raison divine. par quoi [ceux-ci] ont pris leur nom. est attribué au roi le pouvoir de conduire les hommes sur la voie du salut. Alphonse X consacre. le roi ne saurait que le « corriger » : il détient seulement un pouvoir violent du corps. si l’Église est appelée à diriger le peuple. il est vrai. Point d’importance qui concentre tout l’enjeu de la philosophie politique alphonsine telle qu’elle se donne à lire dans sa littérature juridique certes. les littératures historiographique. représentée par exemple dans le discours d’un Alcuin : s’il est vrai que l’existence politique est l’effet de la déchéance de l’homme. En effet. « scientifique » (Astronomie) : la légitimation d’un champ d’exercice de la compétence royale autonome par rapport à l’autorité du sacerdoce et à celle des « vassaux » sur lesquels s’étend naturellement son « empire ». l’essentiel de ses efforts à justifier la vocation naturelle du roi à être « empereur en son royaume » par la continuité existant entre l’ordre politique de la royauté et l’ordre de la nature tel qu’il est voulu par Dieu pour l’homme25. il n’est pas moins certain que le rôle du roi dont la nature est ordonnée à la grâce. MARTIN. mais aussi dans toutes les autres. à savoir. en s’insérant dans l’harmonie divine de l’univers. p. et qu’il les gouverne et les maintient à sa place sur terre pour faire justice et droit. Or. ces derniers (nature déchue) ne vivent pas sous le règne de la grâce de Dieu et ne sauraient être donc que des tyrans. La noblesse neuve ainsi conférée à la royauté pose progressivement le roi en modèle de vertu. voit le jour : comment concilier. Dans l’unité de la cité envisagée conformément à l’ordre naturel. la cité comme fait de nature.

sobre esta base. . se tradujeron y compusieron colecciones sapienciales que. on l’a vu. En s’efforçant de définir le concept de « roi »26 par exemple. 20. e referidor de los acuçios para fazer mal… ». e es apremiador de los mayores que non sean soberuios. mais aussi la procession divine de la justice royale ». e es eforçador de los mezquinos que non enflaquezcan. prolongeant par ce biais la tradition étymologique isidorienne. 29 Ibid. C’est ce qu’explicite Hugo Bizzari : après avoir avancé l’hypothèse que « le surgissement de l’intérêt pour la littérature sapientiale et son développement coïncident avec le début du mouvement de codification castillane »27. 26 Espéculo.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 75 C’est en ce sens que doit être comprise l’obsession alphonsine de l’étymologie. par rapport à la vision unitaire de la Création q i la soustend. reafirmaran la autoridad monárquica. La loi comme forme de sagesse29 pratique est préfiguration de la sagesse théorique que le roi-législateur possède comme attribut interne. il entend précisément manifester que cette « potestas » trouve sa légitimité dans une « auctoritas » dont le lieu originaire se confond avec celui de l’Humanité dans sa marche vers le salut. moyennant la littérature juridique. […] Dentro de ese nuevo plan. e es muro que los anpara que non reçiban daño de los de fuera.1. qui se situe à la croisée des deux formes précitées. 46 : « el surgimiento del interés por « lo sapiencial » y su desarrollo coincidió con el inicio del movimiento de codificación castellana ». las colecciones sapienciales entraron como fuentes del Derecho. p. par sa production historiographique. Alphonse X ne cherche pas seulement à « prédiquer ». II. il conclut : La reforma jurídica que planeó Alfonso X con el Fuero Real y el Espéculo debía ir acompañada de una reforma de las costumbres de la realeza y de la clase nobiliaria. déchiffrable dans l’ensemble des mots prend sens. philosophie politique et métaphysique. e es mantenedor de los menores que non perezcan. Cahiers de Linguistique Hispanique Médiévale. Le rôle de la littérature sapientiale. 46. 116 : « Naturalmientre el rey es cabeça de su reino e es ayuntamiento de su pueblo e uida e assentamiento d’ellos para fazer auer a cada uno el lugar que. Presque tous les commentateurs l’ont souligné : Alphonse X énonce non seulement un discours sur les « choses » mais aussi sur la « nature des choses ». se comprend alors aisément. 27 Hugo BIZZARRI.i. en un código que incorpora el « humanismo medieval » 28. il entend surtout exhiber le rapport entre la chose et sa nature manifestée par le « mot ». et qui se révèle par le nom de chaque chose.. e non por premia de ley ». et qu’il doit de celles traitant de l’empereur : la nature spirituelle de la royauté certes.l’ conuiene e guardarlos en uno que non se departan. p. Tout « écrit » dès lors concourt à ce même projet où s’unissent philosophie de l’histoire. p. 28 Ibid. Paris : Klincksieck.41 : « En Bocados del oro el signo del hombre sabio es respetar y seguir la ley : « La sabiduria es créer en Dios e guardar la ley » . cit. Para eso. Cette intuition d’une continuité qui unit l’homme à l’origine de la nature. éd. « Las colecciones sapienciales castellanas en el proceso de reafirmación del poder monárquico (siglos XIII y XIV) ».. Alphonse cherche à démontrer que la loi positive droite ne saurait être édictée que par celui qui est âme d’un royaume enraciné dans la loi divine. Si. « E dixieron a Loginem : Que ganaste de la tu sabencia ? E dixo : Que fago de grado lo que he de fazer.

la singularité de la place d’Alphonse dans l’Univers. d’exprimer la disposition de la nature à la grâce. s’incarnerait de façon préférentielle dans les traités de Droit et d’Histoire. par sa vertu. eux aussi. ainsi qu’on le sait. éd. les sciences « pratiques » qui mènent à la phronèsis (sagesse pratique) constituent une voie moyenne. 12. D’où l’idée commune à Platon et Aristote (malgré des divergences importantes dans ses modalités d’application) que seule la possession d’une science adéquate rend possible une action politique authentique. cette prééminence de la politique ne va pas sans poser quelques problèmes. cit. Tous trois fondent la possibilité d’une « science politique » sous laquelle ils se subsument et qui se présente. le nomothète aristotélicien. à partir de laquelle il s’avère possible de s’engager sur le chemin de la recherche spéculative du vrai (ou sagesse théorique). les traités juridiques et les œuvres historiographiques constituent. comme « fin qui sera le bien même de l’homme ». Dans sa transposition alphonsine.. ainsi que l’indique Aristote lui-même. en ce qu’ils ont une finalité pratique en relation avec la préservation de la paix et de l’unité dans le royaume. Dans la Première Partie. Si pour Platon (et les « augustinistes ») les sciences th oriques sont l’unique voie d’accès à la sagesse. C’est pourquoi dans l’œuvre alphonsine. en se fondant sur la parfaite homologie existant entre l’ordre prescrit par le roi et l’ordre voulu par Dieu pour l’homme. le primat du politique ne prend sens qu’en liaison avec la conscience métaphysique de l’unité d’un Dieu qui permet à l’homme. 30 Sept parties. . le législateur (ou fazedor de leyes) est appelé à acheminer les autres hommes vers la sagesse. on peut lire en effet : Muy grande es a maravilla el pro que adusen las leyes a los homes : ca ellas muestran a conoscer a Dios : e conosciendole. des traités éthiques. Dans l’architecture du savoir alphonsin. et c’est encore cette disposition amoureuse qui fait du philosophe le citoyen le plus apte par nature à gouverner la cité. la qualité première du législateur est d’être un « sage ». Mais alors que dans la philosophie d’Aristote considérée dans son ensemble. En réalité. par l’exercice de la politique. il faut tenir alors que celle-ci constitue un de ses att ibuts. notamment dans ses rapports avec la « métaphysique ». Si par les lois qu’il conçoit. I. c’est bien l’amour comme aspiration à la sagesse qui caractérise le philosophe.10. ne se distingue guère du roi-philosophe platonicien. lui. dans le système de pensée alphonsin. Partie I. pour Aristote. Dans la République de Platon.76 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ s’évertuer. En conséquence. c’est-à-dire un médecin de l’âme. de transmettre au corps social. la littérature sapientiale comme forme de philosophie morale pourrait représenter le savoir éthique subordonné au savoir politique qui. sabran en que manera lo deben amar e tener30. le « savoir pratique » possède toujours ce qu’il conviendrait d’appeler une « extension théorique » dont la finalité est de rappeler. par sa prédisposition et son amour pour la sagesse.

13-19. Dans cette perspective. Horace (Odes. 20-32) ». indoctos ipse doceo : Propaganda etenim est rerum doctrina bonarum. comme on l’a vu. Alphonse X se présente comme l’ordonnateur d’un savoir humain 31 Libro de las cruzes. 160 : « Très répandu est également le topos ‘posséder le savoir oblige à le transmettre’. 4). pour éviter que ce dernier ne se perde. Chez Caton. quel fruit tirera-t-on de l’un et de l’autre ?’ (Ecclésiastique. imprègne la conception médiévale du savoir.. poète gnomique on trouve la maxime suivante (IV. CURTIUS. 1) et Sénèque (Ep. Plaçant. La littérature européenne…. instaure un parcours de restitution de la mémoire humaine. hérité de la philosophie platonicienne. une telle prééminence qui l’apparente au roi Salomon contribue à organiser la royauté selon un axe hiérarchique dont Alphonse est le sommet et le savoir. On peut en retrouver l’expression antique chez Théognis de Mégare (769). La Bible offrait beaucoup de passages utilisables en ce sens : ‘Mais si la sagesse demeure cachée et que le trésor ne soit pas visible. un canal de transmission. Il en découle que cet « empereur des rois ». R. une position en surplomb qui justifie le modèle particulier d’« hyper-encyclopédisme » qu’il propose et sur lequel nous reviendrons plus avant : Onde nostro señor. 32 . 1a. 33 Cf. dont le mot d’ordr est la transmission des « vestiges » de l’héritage gréco-romain. de l’entendement et de la raison. le point médian. rey d’España. De fait. à partir de la récupération de manuscrits oubliés ou dissimulés. II. E. el muy noble rey don Alfonso.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 77 Pouvoir politique et enjeux énonciatifs Pouvoir et sagesse Cette place n’est pas assimilable à celle de n’importe quel autre roi : le prologue du Livre des Croix est à cet égard éloquent. Augustin en appelle à une plus grande connaissance de la nature en vue d’une meilleure compréhension de l’Écriture. fijo del muy noble rey don Ferrando et de la muy noble reina doña Beatriz. Alphonse y revendique. 6. Ibid. 19-25. non seulement pour ses sujets mais aussi pour le reste du monde. (ou pour le moins de l’Occident) : [Alfonso] siempre se esforço de alumbrar et de auiuar los saberes que eran perdidos al tiempo que Dios lo mando regnar en la tierra 32. Dieu choisit un « restaurateur » afin de lui confier l’insigne mission de collecter toutes les connaissances disponibles et de les diffuser. celui qui possède le savoir est tenu de le transmettre33. 23) : Disce. 2. La perte du savoir. est voué par nature à en être un foyer d’irradiation. p. dont le livre caché est la métaphore. véritable prophète du savoir. sed a doctis. En effet. en qui Dios puso seso et entendemiento et saber sobre todos los príncipes de su tiempo […] 31. sur le plan du savoir. la foi au centre de tout savoir. En réalit . l’Occident médiéval ne fait que reprendre le projet d’encyclopédisme chrétien formulé par saint Augustin. Le désir de savoir comme amour de Dieu.

En transmettant la pensée des philosophes grecs « arabisés » en latin. 37 Ibid. et donc d’une conquête progressive de la sagesse. Inspirées par Aristote mais exprimées par Al-Kindī dans le premier chapitre de sa Philosophie première. il n’en reste pas moins qu’il est aussi le récepteur de sa propre quête sapientiale. in : Dos obras didácticas y dos leyendas. ces idées exigent : […] qu’on aille chercher la vérité où qu’elle soit. peut nous servir de guide dans la représentation qu’Alphonse se fait de sa personne royale. les rôles de destinateur et de destinataire. E todo omne que fabla en saber es tal como el que alaba a Dios. l’une du sage – Aristote −. qu’on l’adapte au temps et qu’on la fasse arabe37. p. Alphonse X poursuit donc son projet de diffuser le savoir. La mise en scène de deux figures modèles. Madrid : Sociedad de Bibliófilos Españoles. Penser au Moyen Âge…. Alain de Libéra l’impute à « l’effet de l’arabisme sur l’intellectualité médiévale »38. ethniques….) « Flores de filosofía ». Il est intéressant de remarquer qu’à peu de choses près c’est ce que fait Alphonse quand il réunit dans ses studii des traducteurs et des érudits de toutes confessions pour assurer aux chrétiens l’intelligibilité de textes écrits en langue arabe ou autre. 140. 1878. ainsi qu’en témoigne l’intense activité de ses ateliers. Émerge très clairement l’idée d’un apprentissage du savoir. p. même si paradoxalement celui-là qui la reconnaît est le même à se réclamer d’une sagesse comme don de l’Esprit Saint : E por ende aprende el saber. p. 273-285. sur le plan d’une sémiotique narrative. 3-83. 74. C’est à cette seule condition qu’il pourra espérer le salut dans l’Autre Monde : Los sesos son donadios de Dios e los saberes ganalos ome pora si. l’autre du roi – Alexandre − figures qui se croisent à l’intérieur de l’espace textuel. inscrit la problématique de l’origine (Alexandre qui apprend) et de l’achèvement de la quête du savoir (Aristote qui enseigne). ca en aprendiendolo faz’ omne servicio a Dios. Car le sage qui a reçu le savoir doit faire fructifier cette vertu cognitive. 38 Ibid. voir F. Pues el que guisa en el 34 Sur le Poridat. p. selon l’enseignement de la parabole des talents dans le Nouveau Testament. Este mundo es pasaje para el otro mundo. bref traité sapiential. en occupant tout à la fois. KNUST (éd. Pour Alain de Libéra. Cet « appétit de savoir » qui dépasse les frontières linguistiques. Historia de la prosa…. cette thèse « d’une croissance du savoir. d’une construction graduelle de la pensée et de la sagesse »36 remonte aux philosophes arabes. GÓMEZ REDONDO.78 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ que sa position d’« élu de Dieu » lui permet de brasser et d’organiser à grande échelle. S’il est vrai que « l’encyclopédisme militant » d’Alphonse comporte une dimension éducative à l’égard de ses grands sujets. 35 . Le Secret des secrets34 . 36 A. de LIBÉRA. même chez des philosophes d’autres nations et qui parlent une autre langue. d’un progrès. H. E el saber es dono que dio « sanctus spiritus »35.

dans l’espace-temps de la Castille du XIIIe siècle correspond donc son énonciation exemplaire dans l’espace-temps de l’éternité divine. Si on considérait le savoir comme un cercle. de gouvernement. en pleine quête d’un savoir qu’il entend ensuite transposer dans des sommes à l’attention de ses sujets. 41 Espéculo. lui qui chercha par tous les moyens à manifester qu’il était un point focal du plan divin. 40 Il est évident qu’il s’agit ici d’une chronologie symbolique.4. 51. le passé. les collections sapientiales et les manuels d’Astrologie sont d’abord destinés au roi lui-même. à tel point qu’elle pourrait en constituer la clef d’accès la plus pertinente. Ce n’est pas un hasard si le Lapidaire fut rédigé très précocement alors qu’Alphonse était encore infant ou que la traduction des collections sapientiales précéda généralement ou fut concomitante à la rédaction des traités juridiques. .). C’est pourquoi à l’énoncé de la loi dans sa contingence41 sont généralement associées des définitions qui 39 Mechthild CROMBACH (éd. immuable et éternelle. 262 : « Mas primeramientre dezimos del merino mayor que a de guardar el regno o la tierra sobre que fuer’ puesto de robos e de furtos e todas malfetrias […] E otrossi a de guardar las eglesias. Tout semble indiquer qu’Alphonse y cherchait des modèles d’autorité. Alphonse X. La problématique de la lecture du Temps est donc essentielle dans la saisie de l’architectonique alphonsine du savoir. et l’ordre de la loi divine. IV. si les ouvrages juridiques et historiographiques s’adressent en priorité aux « sujets » d’Alphonse. iii. le temps étant coextensif à l’espace dans un monde objectif conçu comme dynamique. 1971. astronomiques se distribuent sur l’axe du Temps40 selon les trois grandes catégories du présent. Dans ce dispositif notionnel. Le présent. de la Révélation de Dieu dans le temps humain. il apparaît que les traités historiques. juridiques. assurant le transit d’un ordre à un autre. Bonn : Romanisches Seminar del Universität. humaine. par la médiation d’une figure qui.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 79 todo lo que es menester para el camino. Reprenant le thème de l’inscription dans l’histoire de la prophétie messianique. fidèle à la représentation linéaire du temps chrétien. que ninguno non las quebrante nin las queme nin las derribe nin las entre por fuerça […] ». En se fondant sur cette logique. Ainsi. transforme le présent ponctuel de la loi humaine en présent gnomique de la loi royale « divinisée ». associe le monde de la mémoire au monde de l’éternité. le présent et l’avenir sont corrélatifs. 12-14. du passé et du futur. avec comme ambition d’éclairer la position d’Alphonse dans le plan divin dont le temps humain est la Révélation. le maintenant du temps est corrélé à l’ici spatial : la fonction dévolue aux ouvrages juridiques est précisément d’établir cette corrélation entre l’ordre de la loi positive. contingente. es seguro de non pasar los peligros que otros pasan39. Bocados de Oro. de savoir capables de l’aider à forger ses propres systèmes épistémologique et idéologique. 52. À l’énonciation historique de la loi. 11-12 . il est clair qu’Alphonse X en revendiquerait le centre.

porque se legan y todos las conpanas que an de guardar e de onrar e de ayudar al señor de la corte. projeté dans l’espace symbolique d’une géographie des représentations de la royauté. le conte de Borges « Ruinas del Mapa habitadas por Animales »44 qui développe l’idée de la carte comme parabole de la représentation peut nous aider à mieux cerner les enjeux de ce qui n’est rien moins qu’une allégorie du pouvoir. le passé est corrélatif à un ailleurs rétrospectif que l’on voudra d’autant plus lointain que son enracinement dans un « autrefois-là-bas » contribuera à inscrire le sujet royal alphonsin dans un réseau de relations ininterrompues qui l’institue comme unique héritier direct. Il s’agit de dessiner une nouvelle représentation cartographique de la Castille qui permette de repenser le territoire de la royauté comme espace messianique. En ce sens. de l’auctoritas (par opposition à la potestas). en que ouiesse siete letras. II. Cette conscience d’une « prédestination » ressortit à une topologie dans laquelle l’espace géopolitique castillan. 18-26. la puissance royale est définie a priori comme le pouvoir de décider des termes dans lesquels la réalité peut être traduite. le récit du passé. Dans la perspective du récit historique comme récit généalogique. caractéristique des énoncés juridiques. 163 : « Corte dezimos que es logar o son los mayores señores assi como apostoligo o enperador o rey o otro grant señor. e después por derecho linaje […] cuyo nombre quiso Dios por la su merçet. en étalant selon une suite d’éléments cosmogoniques et anthropogoniques les éléments qui constituent le présent. objet des ouvrages historiques. et donc légitime. la otra razon por que a nonbre corte es esta. la répartition de ce présent. nos. in : El hacedor. ca y es la espada de la justiçia del señor con que se corta . e otrossi es llamada corte porque es y el señor mayor cuyo es el cuidado de la corte dado de guardar la tierra en paz e en derecho ». quiso que se començasse en A e se feneçiesse en O. don Alfonso […] señor heredero. Madrid : Alianza Editorial. dans la mesure où elle concentre dans l’ici-maintenant le passé et le futur. ne fait que dévoiler la structure. « Ruinas del Mapa habitadas por Animales ». e a nonbre corte por todas estas razones : la una porque es logar o se deuen catar todas las sobejanas de los malos fechos. définit le pouvoir alphonsin comme un invariant. Le problème est non seulement celui de la représentation du pouvoir mais du pouvoir de la représentation. Setenario. et 42 Ibid. Puisqu’il n’y a de mémoire que du présent. 44 Juan Luis BORGES. n’est pas sans effet sur la représentation des énoncés du passé. primeramientre por la merçet de Dios. dominé par une figure royale messianique (« messie » en grec se dit christos) car annoncée et attendue.). Dans ces conditions.80 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ visent à manifester que les prescriptions se fondent sur la nature même des « objets » concernés42. segunt el lenguaje de España.1.xiv.VANDEFORD (éd. a semejança del su nombre43. 7. Cette articulation du ponctuel et du gnomique. non tel qu’il est mais tel que lui en tant qu’empereur se la représente. Un parallèle peut être alors esquissé entre l’empereur qui ordonne à son cartographe de tracer la carte du territoire impérial. . 1984. Alphonse X dans le Septénaire en fait clairement état : E por ende. c’est-à-dire sur une réalité non contingente. 43 Kenneth H. 1979. Barcelona : Crítica. p.

en lui imposant certains « aménagements » le processus déjà initié par Rodrigue de Tolède. Lawrence B. La mémoire du futur. Représentations de l’espace et du temps dans l’Espagne des X-XIII siècles. Le vrai sage est alors celui qui dispose d’une maîtrise parfaite des diverses mémoires du temps. implique que ce dernier ait pour corrélat un « ailleurs » prospectif. « Fondations monastiques et territorialité. à partir de laquelle il s’avère possible d’anticiper la connaissance des événements : Et cuando quisieres saber cuando acaecera al hombre ocasion de muerte o de enfermedat o de llagas o alguna d’estas cosas atales que acaecen al hombre. que sepan de lo que merescen 45 Alphonse X poursuit. qui est lui-même temps de la mémoire de l’éternité. KIDDLE (éd. ne peut être dévoilée que par des initiés. ce qui suppose qu’il soit à même de substituer constamment à la « littérarité » des choses et des événements leur « sens » caché. 1961. peut être captée dans l’ici-maintenant et constituer une révélation sur la conduite de l’existence. mais aussi dans la Nature. 1-2. MARTIN. 46 Lloyd KASTEN. Telle est l’orientation du message d’Aristote à son disciple Alexandre : Pues pensat en sus palabras encerradas con la manera que sabedes de mi et entenderlo edes ligera miente. cette vérité profonde qui est dissimulée au cœur des récits bibliques. Comment Rodrigue de Tolède a inventé la Castille ». et qui vit moins dans le temps de l’attente que dans celui de la révélation. 1. Lyon : ENS-Éditions. ressenti d’autant plus proche que l’ici le contient déjà en germe. Voir à ce propos : G. Précisément. 243-261. Dès lors.). La construction des légitimités chrétiennes.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 81 Alphonse X qui s’invente une Castille45 et une généalogie conformes aux dimensions de sa représentation de la royauté (impériale ?). il pourrait être pour eux une occasion de chute. 148b. 2003. Il en découle que cette visée hyperréaliste. in : Patrick HENRIET (dir. para mientes en su nacencia et cata el signo de su acendent46. Dans le cas contraire. Madrid-Madison : CSIC. par laquelle le présent concentre et abolit le futur. 149a. telle est sa mission. l’intérêt alphonsin pour la science astronomique (ou astrologique) s’explique aisément lorsqu’elle est rapportée à cette conception du temps comme temps de la mémoire du présent. 52-55 . Libro de las Cruzes.). 15. . Perçu en effet dans leur seule littéralité. ces récits seraient susceptibles de pervertir l’éducation du non-initié et d’être une source de dépravation morale. et sur lequel nous aurons à revenir. c’est-à-dire si ce savoir tombait entre les mains de néophytes. en raison de l’entendement maximal dont Dieu l’a doté : expliquer l’ordre du monde en redressant le « sens » d’une narration qui se déploie selon des distorsions permanentes. p. pero non çerré tanto sus poridades si non por miedo que non caya mi libro en manos de omnes de mal sen et desmesurados. Annexes des Cahiers de linguistique et de civilisation médiévales. déjà disponible. Le sage est donc celui qui accomplit pour lui-même et pour les autres un travail d’exégèse infini.

c’est-à-dire sur le mode d’une soumission plus ou moins avouée au modèle de l’auctoritas. …) ? Tel est l’enjeu d’un programme d’éducation qui. idéologiques. selon un processus infini. p. par la série de manuscrits dont il fait réaliser (ou réalise lui-même) la traduction ou la compilation. à travers son « encyclopédisme militant » participe de fait de cette course au savoir. 48 G. Alphonse X entend donc. Tout maître. l’harmonie et la concorde. sur les pierres de cette sagesse.). ne peut se constituer qu’en s’adossant aux dires des auctores. si l’on en croit Aristote. . celle du pédagogue qui ne doit plus « celer » le savoir mais le dévoiler. 1957. le bonheur dépend de la vertu qui elle-même est le produit d’une bonne éducation. dont témoigne l’imaginaire de la compilation. présent et à venir. Alors Alphonse X. il n’en demeure pas moins que « […] nul avant Alphonse X de Castille n’avait directement pris en charge leur énonciation dans un code royal »48. Alphonse n’a pas d’autre choix que de diffuser la vertu dans le corps social car. Si les idées qu’il défend sont largement répandues dans la culture occidentale de son siècle. Pour mettre en application ces idées. on peut s’en douter. MARTIN. Au cœur de ce projet prennent place. « Alphonse de Castille… ». par définition. les traités éthico-politiques que sont les ouvrages juridiques et historiques. figure d’auctor ? Roi-philosophe. 339. 32. associée à la nécessité déjà évoquée de transmettre le savoir tout autant qu’à celle d’accroître ce dernier. comment organiser le savoir reçu (le roi étant d’abord récepteur du savoir qu’il est ensuite appelé à transmettre) en savoir conçu pour que le discours des auctores puisse mordre à distance sur des lecteurs du XIIIe siècle qui n’en partagent pas nécessairement les valeurs (culturelles. Dans la représentation du monde qui est ici en cause. lesquels 47 Lloyd KASTEN (éd. il est tout à la fois le modèle du « sage » (le philosophe Aristote) et celui du disciple qui a assimilé les enseignements de son maître (le roi Alexandre). Si Alphonse. il se présente bien plus volontiers comme celui qui met ce « savoir » à la disposition des autres. en quête d’un savoir plus profond. Roi Sage. 6-11. bâtir un royaume où règnent la vertu. de même que ce plus sage a tiré lui aussi profit de sa rencontre avec un autre maître. Comment concilier alors un modèle politique qui prône la fusion de toutes les formes d’autorité et les modèles d’autorité énonciative prégnants. Cette épistémologie du savoir caché.82 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ nin quiso Dios que lo entendiessen. distribue des rôles qui sont. Dans ces conditions. le « redresser » en le rendant accessible au plus grand nombre. Madrid : Seminario de Estudios Medievales Españoles de la Universidad de Wisconsin. Contrôlant par les productions textuelles qu’il ordonne la mémoire du savoir passé. une nouvelle place se dessine pour le roi-législateur-philosophe. que yo faria grant traicion en descobrit poridat que Dios me mostro 47. est à tout moment susceptible d’être l’élève d’un plus sage que lui. en raison des postulats de l’imaginaire sémiotique qui organise la condition écrivante. El Poridat de las poridades. réversibles.

en outre. celui de compilateur49. Si cet examen présente un intérêt. Seul l’adossement à un corpus de référence peut. il nous offre l’occasion d’apprécier la relation qui s’instaure entre un scripteur. être compilateur. guère éloignée sans doute de celle d’auctor si l’on tient compte de la posture politique en surplomb de ce monarque qui se sentait investi par Dieu d’une mission particulière. s’agissant d’une compilation historique. à l’intérieur d’un champ énonciatif qui est celui de l’historiographie. non seulement est étrangère à cette vision totalisante mais tendrait de plus à faire d’un Alphonse X qui s’affiche comme auctor. parce qu’il fait œuvre de compilation. à partir des hypothèses concurrentes de « fonction-auctor » et « fonction-auteur ». la manière selon laquelle ces concepts s’articulent à une pratique d’écriture – celle du roi Alphonse X –. Confronté à une « œuvre » qui présente le double avantage d’être une compilation historique écrite en langue vernaculaire et un des premiers textes en castillan signé par une autorité institutionnelle qui s’assume. un simple « actor » ? Le problème qui est posé et que nous chercherons à résoudre tout au long de ce travail est bien celui de la nécessité de postuler une auteurité comme moyen de penser une « position » énonciative qui se situe dans l’entre-deux de celles d’auctor et d’actor. l ’Histoire d’Espagne. à l’intérieur du champ énonciatif de l’historiographie ? 49 Il suffit de se référer au Prologue de l’Histoire d’Espagne. permettre de mesurer l’écart pressenti entre le rôle énonciatif « affiché ». et donc. comment définir les paramètres en fonction desquels dégager la position énonciative qu’occupe effectivement Alphonse X. lequel statut suppose précisément que l’on s’affranchisse d’un tel lien. lui assigne la place de « compilateur-actor » ? Comment déceler les indices qui pourraient légitimer le postulat d’une écriture de l’auteurité. Le problème qui se pose est précisément celui des relations difficiles. au travers d’un texte précis. le rapport entre auctoritas et auteurité. Il s’agit maintenant d’aller plus loin en examinant. serait-ce tout simplement être auteur ? Corpus de référence Les analyses antérieures ont mis en évidence la nécessité de problématiser les notions d’« autorité ». comme « autorité d’écriture ». voire contradictoires.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 83 assignent des rôles selon une hiérarchie qui. la « prise de position » d’Alphonse comme « auteur ». des textessources et un « texte-cible ». en effet. en l’occurrence pour Alphonse X. c’est-à-dire la manière dont s’articulent. entre le statut de « compilateur » qui est en lien avec celui d’actor et le statut d’auctor revendiqué par Alphonse X. pris entre sa conscience d’être un auctor et l’imaginaire sémiotique qui. de « rôle énonciatif ». Mais ce statut d’auteur ne se confond-il pas alors avec celui de compilateur ? Dans ces conditions. . c’est d’abord parce que. et la position réellement assumée.

le brouillon de l’Histoire d’Espagne fut établi dans son entier50. sirvió de texto base a la edición Menéndez Pidal de esta primera mitad de la Crónica General de España. p. puesto que se manuscribió después de 1289. al parecer. según indica una nota inicial en que se hace referencia al otro volumen (Primera Crónica2. p. vol I. Le reste du second tome est basé sur le manuscrit E2. et même si tout porte à croire que du vivant d’Alphonse X. le premier tome et les 51 premiers chapitres du second tome (jusqu’au chapitre 616) relèvent en réalité d’un manuscrit royal alphonsin E*53 qui. 30 : « Aunque X-i-4 no es un códice alfonsí como Y-i-2.XXV) Por eso. que abarca desde el comienzo de la Estoria de España hasta el fin del reinado del último rey godo. Voir aussi ibid. desde luego. 25 : « La Crónica General de España habría sido ordenada y escrita toda ella. p. et qui demeura inachevée. Los restantes manuscritos que abarcan esta parte de la crónica no ofrecen variantes de gran importancia. p. si le manuscrit E* est un codex de l’atelier royal alphonsin54. 51 Ibid. n. 50 Diego CATALÁN. dans le cadre de cette étude. on entend seulement la version rédigée sous Alphonse X et officiellement reconnue par lui comme définitive. seule une partie de la Première Chronique générale d’Espagne peut être confondue avec l’Histoire d’Espagne. De Alfonso X al conde de Barcelos. termina en ese capítulo 565 y es sin duda un manuscrito regio alfonsí » et p. par Histoire d’Espagne. 52 Ibid. De fait. notre corpus de référence. Madrid : Universidad de Madrid. 53 Ibid. 33-34 : « Entre todos los manuscritos de la Crónica general de España que conocemos el más venerable por su factura es. 33-42. il n’en est pas de même de E2. Rodrigo. sin hacer entre ambas división alguna especial. para la cámara de Sancho IV y. y la ‘destrucción’ de España por la invasión árabe ».. De la silva textual al taller historiográfico alfonsí. p. incluait le manuscrit E1 et un manuscrit dit E2 (a). fue concebido como segunda parte de E1. en effet. Esta ‘Estoria de los Godos’ alfonsí se interrumpía bruscamente. Le premier tome de l’édition de Ramón Menéndez Pidal : Primera crónica general de España. Avant d’aller plus avant. 54 D.84 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ C’est l’Histoire d’Espagne qui constituera.. tradicionalmente designado con la sigla E1. aunque sólo en forma de ‘borrador’. sin duda. 4. Menéndez Pidal lo llamó ‘volumen II° del manuscrito E’ y lo tomó como base de la segunda mitad de su edición ». […] El resto de la Crónica General. en medio del reinado de Alfonso el Casto ». Les deux tomes constitutifs de l’édition pidalienne se fondent. escrito por varios amanuenses en la corte de Alfonso X. al finalizar un cuaderno. qui date de l’époque post-alphonsine55. 24 : « El códice E1. en su forma originaria a la cual llamaremos E* (=E1 + E2 (a)) incluía la historia de la España neogótica restaurada en Asturias y León. bajo la dirección de Alfonso X ». il convient sans doute de préciser que cet intitulé recouvre généralement la compilation historique entreprise par Alphonse X. bautizado por Menéndez Pidal con la sigla E. el códice escurialense Y-I-2.. escrito. sur deux manuscrits d’époques différentes – le manuscrit Y-i-251 (dit E1) et le manuscrit X-i-452 (dit E2) de la Bibliothèque de l’Escurial. Or. 1997. p. vers 1270. p. 55 Cf. 21 : « El códice escurialense Y-I-2. En conséquence. relativo a la historia posterior a la destrucción de España ya no llegó a concluirse bajo Alfonso X ». a continuación de la historia del reino godo toledano. Ainsi. . dans sa forme primitive. et les 51 premiers chapitres du second tome renferment le texte de cette version. CATALÁN. es sí un códice regio. 48 : « El códice regio alfonsí de la Crónica General..

Dans ces conditions. 58 Ibid. p.. sobre todo en lo concerniente al modo de « dar forma » al concepto alfonsí de la Historia 58. à savoir. 1992. il s’avère extrêmement déterminant de travailler sur un ensemble textuel répondant à une seule et même logique de « fabrication du discours » et dominé par une seule et même instance de contrôle et de régulation. . le critère « facture alphonsine » qui est opératoire. mientras que la sumisión de la General Estoria a la 56 Inés FERNÁNDEZ-ORDÓÑEZ. au XIIIe siècle. la Générale Histoire. Madrid : Istmo. Los estoriadores responsables de la Estoria de España impusieron su idea de la historia sobre los materiales que aprovecharon. les méthodes de traduction. les procédures de combinaison. d’autant qu’elle fut mise en chantier presque en même temps56 que celle de l’Histoire57 ? Inés Fernández-Ordóñez nous offre un éclairage intéressant lorsqu’elle écrit : Si bien tanto la « General Estoria » como la « Estoria de España » fueron producto del mismo esfuerzo historiográfico. il apparaît clairement que la Générale Histoire et l’Histoire d’Espagne ressortissent à deux projets différents. il s’agira précisément de l’établir. de locution. en effet. nous avons donc l’assurance de définir un ensemble discursif de « facture alphonsine ». p. Elle en vient ainsi à opposer deux « façons d’écrire l’histoire 59 ». Las Estorias de Alfonso X el Sabio. 97. y no acumulativa como la General Estoria. Si c’est.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 85 Ces éléments d’identification se révèlent d’une importance capitale pour notre propos. las dos compilaciones son muy distintas entre sí. on pourrait considérer que ce dernier pourrait tout aussi bien intégrer l’autre production historiographique alphonsine. et. combina con agilidad todas sus fuentes. en vez de concatenarlas […]. Ce critère ne suffit pas pourtant à asseoir la cohérence de notre corpus car s’il en était ainsi. pourquoi ne pas élargir notre corpus à cette compilation.74 : « […] cabe aducir todo un conjunto de datos que nos inducen a sospechar que la General Estoria estaba en proceso de redacción cuando se escribieron las primeras páginas de la Estoria de España ». Si nous voulons en effet engager une réflexion sur la problématique de la construction de l’auteurité et de l’auteur historiographique dans le discours alphonsin. d’autant que l’écriture « accumulative » qui caractérise la Générale Histoire s’oppose en quelque sorte à l’écriture « sélective » qui définit l’Histoire d’Espagne. Su comparación descubre la existencia de líneas de trabajo divergentes dentro de las colaboradores historiográficos alfonsíes. perceptible dans le traitement des sources. En restreignant le corpus désigné sous l’appellation Histoire d’Espagne aux textes effectivement rédigés sous Alphonse X (soit les 616 premiers chapitres de la Première Chronique Générale). 59 Id : « dos modos de historiar ». Inés Fernández-Ordóñez ne ditelle pas à ce propos que : Obra selectiva [la Estoria ]. 57 Nous nous réservons le droit de désigner l’Histoire d’Espagne simplement par l’Histoire. qu’il s’agirait de traiter séparément.

que cumpliese sus 60 aspiraciones compilatorias ? Le champ historiographique pré-alphonsin : état des lieux L’Histoire d’Espagne nous intéresse. l’une (Ancien Testament) étant exprimée symboliquement. favorables à l’émergence d’une « forme-auteur ». pour mieux apprécier la rupture qu’elle va y instaurer. Ainsi l’Histoire participait de la « science grammaticale » selon une vieille tradition qui remonte à l’Antiquité. suivant en cela Isidore dans ses Étymologies. p. « [l]e métier d’avocat s’apprend d’abord dans les écoles littéraires. comme une discipline véritablement autonome. définit la grammaire comme « l’art d’interpréter les poètes et les historiens ». et sans doute bien longtemps après. rappelons-le. Histoire et culture…. Les grammairiens. 61 . en priorité. les anecdotes sur les hommes illustres. rappelle Pierre RICHÉ. Orose…) et modernes (Grégoire de Tours. chroniques. signifie « littéral ». à côté des trois disciplines de base. tandis que le Droit constituait un prolongement de la rhétorique. l’autre (Nouveau Testament) historiquement. Joseph). Il précise également (p. p. 1843. de connaître l’origine des peuples et des institutions ». représente le livre d’histoire le plus important. Avant de devenir une discipline autonome. Raban Maur (XIe siècle). servait essentiellement de « tribune » aux rhéteurs. GUENÉE. C’est pourquoi il convient de « dresser » un état des lieux du champ historiographique au sein duquel l’Histoire. prend place. puis se perfectionne dans les écoles de droit62 ». « puise[nt] dans la bibliothèque des textes d’historiens antiques (César.117. Nous envisageons l’histoire comme « discipline » sans entrer pour le moment dans une argumentation intra-générique visant à opposer les diverses formes (annales. Comme le souligne Pierre RICHÉ. comme deux expositions essentielles du plan de la création divine. Écoles et enseignements. 258) « La lecture des historiens permet aux élèves d’enrichir leur érudition. Voir aussi B. Il suffit pour s’en convaincre de noter que la Bible.86 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ auctoritas de las fuentes impidió en parte. histoire) qu’elle pouvait revêtir. de collectionner les exempla. juifs (Flavius. Bède) ». Le savoir historique au Moyen Âge : rappels L’histoire61 n’apparaît guère. l’Histoire et le Droit se trouvaient naturellement. autour des années 1270. Il convient de rappeler que l’histoire a d’abord existé en tant que science auxiliaire62. « Historicus ». de déconstructions. l’interprétation allégorique l’emporte largement. chrétiens (Eusèbe. comme une ramification de la morale et du droit. Salluste…). Le Droit qui fonctionne en association avec la rhétorique dont il est perçu comme une ramification. 252. 62 Il n’est pas inutile de rappeler qu’à cette époque.. elle fut perçue dans l’Antiquité et une partie du Moyen Âge. intégrés au trivium. parce qu’elle signe un certain nombre de déplacements. p. dès lors qu’elle est lue littéralement. ellemême très liée à la grammaire. sous l’influence de la lecture d’Origène. son utilité ne fut 60 Ibid. N’oublions pas que les deux parties de la Bible (Ancien et Nouveau Testament) sont considérées. avant le XIIIe siècle. Avant le XIIe siècle. Jugée édifiante par les exemples qu’elle propose.

Dans un univers mental dominé par la conception d’un savoir chrétien unitaire. « chronique ». dénote le phénomène qui est langage de Dieu aux hommes. Mutations…. qui est l’auteur d’une Histoire ecclesiastica. attribué au monde de la Création induisait une virtualisation de ce dernier telle qu’il n’y avait guère de place pour le développement d’une « historicité » humaine. auteur d’une Historia ecclesiastica. Il n’est donc pas étonnant que l’histoire ait progressivement occupé. d’Isidore de Séville et de sa Chronica majora . p. allégorique pour en dégager la structure théologique. en prise directe avec les réalités d’en haut et celles d’en bas.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 87 jamais remise en cause même si elle n’acquit pas facilement le statut de science autonome. temps de la Grâce – absorbe tous les temps. conformément au schéma élaboré par saint Augustin et diffusé par Grégoire le Grand – temps d’avant la Loi. Eusèbe de Césarée. voir « Déplacement générique ». Le récit historique comme « narratio rei gestae ». traduite en latin par saint Jérôme . 19. Il inaugure une lecture littérale de l’histoire aussi rigoureuse à ses yeux que celle de la nature. traduite en latin par Rufin. Avec le 63 J. 64 Ibid. p. Cassiodore. en restituant aux mots leur sens premier. de l’Anglo-saxon Bède. elle témoigne de cette inscription dans le temps humain de la révélation de Dieu. « l’histoire » comme récit simple et vrai (qui doit être lu au sens littéral) apparaît. Ainsi Hugues insiste sur la nécessité d’une triple lecture de l’Écriture en généralisant la théorie des quatre sens : historique et littéral (celui de l’Historia scholastica de Pierre le Mangeur) pour connaître la « gesta dei ». Orose. ainsi que d’une Chronica. La chronographie chrétienne.. C’est donc avec Honoré d’Autun que l’historicité de l’homme prend une dimension nouvelle. n. 3 : « Le fond de la culture historique latine vient d’Eusèbe de Césarée […]. de Paul Orose […] qui écrit après le sac de Rome en 410 son Historia adversus paganos . 180. Consigner par écrit les événements historiques équivaut alors à rendre compte de cette volonté divine qui s’exprime à travers eux. d’une Vita constantini . il rappelle qu’il convient de prendre la pleine mesure du « sensus historicus » (sens littéral) : « historiquement parlant. de Cassiodore […] qui regroupe dans son Historia Tripartita des traductions d’auteurs grecs […] . 65 Pour la distinction entre « histoire ». . Isidore et Bède63. Tant que triompha le néo-platonisme. une place de choix dans la mesure où. Jérusalem n’est rien d’autre que cette cité sise en Palestine » 64. détaillant la christianisation de l’Angleterre ».P GENET. que certains membres de l’école de Saint-Victor exploiteront à fond. L’histoire médiévale est héritière de la tradition latine : Pères de l’Église. « annale ». au Moyen Âge. Désormais. temps de la Loi. Avant de s’aventurer dans l’interprétation allégorique. en raison de son enracinement dans le « particulier ». Il faudra attendre la pénétration de l’aristotélisme (théorie des quatre causes) pour limiter les excès de la toute-puissance de l’interprétation allégorique. dans un univers séparé de son Créateur où l’homme est en mesure d’exprimer des idées qui ne soient pas directement manifestées par Dieu. le faible degré de réalité et d’existence. et enfin tropologique ou morale. l’histoire65 est placée sous la dépendance de la théologie.

p. Dans ses Étymologies. La vérité du récit historique se confond avec l’authenticité des sources que le « compilateur » a utilisées : en ce sens.C) a écrit en grec un livre intitulé Anagraphè hierá dans lequel il expose sous forme allégorique son interprétation rationaliste de la religion grecque. au XIIe siècle. un testigo. prophètes. notamment les nombreuses généalogies qu’elle contient […] ». p. les héros de la mythologie classique et les protagonistes de l’Histoire Sainte (juges.C. c’est d’abord « recevoir » l’enseignement des autorités traditionnelles […] »69. Histoire et culture…. . p. En griego. 508. et celles qui en manquaient. 68 J. il n’est pas étonnant qu’elle n’eût pas encore construit un système critique qui lui fût propre. ‘árbitro’. in : Memoria. ‘averiguación’ y. saint Isidore exploite remarquablement ce principe en situant sur un même plan. Les historiens du Moyen Âge ne critiquaient pas des témoignages. pues. se formó historía […] con el significado de ‘indagación’. aquel cuya experiencia y aplicación intelectual le permitían poner orden en los hechos y establecer su certera relación causal ». de la création du monde et de la chute d’Adam qui ouvre l’histoire de l’humanité souffrante. Si comme le signale Curtius. et parfois au sein d’un même lignage. alguien que había visto lo que contaba . ils pesaient des témoins. 70 B. CURTIUS. Elle s’appuyait sur des autorités.J. de manifester une continuité depuis le récit biblique de la Création. 134 : « Au temps où la science historique n’avait pas encore conquis son autonomie. GENET. Logroño : Instituto de Estudios Riojanos. la démarche de l’historien ne se distingue guère de celle du théologien70 qui sépare l’authentique et l’apocryphe pour 66 Evémère De MESSINE (330-250 a. 2003. Leur démarche critique partait tout naturellement de la distinction fondamentale entre les sources qui avaient de l’autorité. Il est d’ailleurs possible de calculer les dates de la création et celle de la fin du monde à partir des indications fournies par la Bible. que significa etimológicamente ‘quien sabe algo por haberlo visto’. 69 E. p. Cette continuité explique pourquoi le récit historique médiéval relève surtout de la compilation. jusqu’au Jugement Dernier. 67 J. Elle s’était contentée d’adopter celui qu’avait mis au point. se construisait sur l’opposition fondamentale entre les sources authentiques et les sources apocryphes ». découvrir la vérité68. La palabra está relacionada con la raíz indoeuropea *wid. el de ‘resultado de la investigación. de ahí. A través del sustantivo (h)ístor. tout est histoire et l’adoption de la doctrine évémériste66 ne peut que le confirmer. Mutations…. El ‘historiador’ venía a ser. A. patriarches). « Desde el mito a la historia ». concretamente en el proemio de su obra. 180 : « L’histoire s’intègre dans le cadre général que lui fixe le christianisme. y un ‘investigador’ o buscador de la verdad. esta raíz aparece en ideîn ‘ver’ y eidénai ‘saber’. est déjà porteur du temps futur. en la segunda mitad del siglo V a.J. R.88 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ christianisme. GUENÉE. « pour le Moyen Âge. celui de l’économie générale du salut. CABALLERO LÓPEZ. la théologie et le droit triomphants. P. Il s’agit. alors la première démarche de l’historien est bien de construire son « histoire » à partir des différentes sources reconnues « authentiques ». 35-36 : « Es Heródoto. mito y realidad en la historia medieval.que significa ‘ver’ […]. en récupérant la tradition mythologique et les récits qu’en ont donné les poètes grecs et latins. à travers laquelle le temps présent est héritier du temps ancien qui. lui-même. L’intérêt médiéval pour l’histoire universelle67 se comprend dès lors parfaitement. relato de la averiguación’ que es el más conocido para nosotros. Il affirme que les Dieux de la mythologie grecque n’étaient que de simples humains qui furent divinisés par l’admiration populaire. La littérature…. quien emplea por vez primera la palabra ‘historia’ (historíe).

« La chronique se caractérise par la brièveté. 77 Ibid. 5 : « L’histoire donne un récit plus ample ». mais d’autre part et d’abord par le souci de donner la suite des temps ». Le dernier modèle qui est lié aux sources écrites remonte à l’affirmation de saint Paul dans son Épître aux Romains (15. « Histoire et chronique. j’ai entendu (audivi) qui renvoient à l’étymologie même du mot « histoire ». comme le rappelle justement Bernard Guenée : Toute œuvre médiévale en général. p. j’ai lu (legi). A. que pour bien comprendre une œuvre médiévale. Voir l’excellente synthèse de G. plus comme une ramification de la théologie que comme une « discipline » à part entière. p.. ainsi qu’en témoigne Bède le Vénérable quand il classe ses récits hagiographiques avec son Historia ecclesiastica gentis Anglorum.). un majeur − l’histoire76 − l’autre mineur − la chronique −77 il fit très rapidement face à une confusion de deux genres. 74 Ibid : « Or. Si. il s’agit d’être « le plus attentif possible aux conceptions et aux intentions des historiens du Moyen Âge eux-mêmes »75. en bonne méthode. en 71 On peut dénombrer trois modèles principaux d’autorité : j’ai vu (vidi). et ne peut être jugée et comprise que par rapport aux lois de ce genre73. il me semble. car. au moins jusqu’au XIIe siècle. son organisation et leur positionnement à l’intérieur de ce dernier74. Si. Structuration générique du champ historiographique pré-alphonsin Il convient sans doute de poursuivre notre analyse par une brève réflexion sur les genres historiques au Moyen Âge. En un mot.VAUCHEZ (dir. comme le précise Bernard Guenée. on ajoute leur vocation naturelle à rendre compte de l’aventure du Verbe dans le monde pour formuler ensuite une interprétation eschatologique72. Il importe non seulement de pouvoir « reconstituer » la structuration générique du champ historiographique à partir des données que les textes livrent. ont déjà une valeur intrinsèque se voient créditées d’un surplus de valeur. qui parce qu’elles sont écrites. à cette identité des modèles d’autorité de l’histoire71 et de la théologie. avec. mais aussi de s’interroger sur la manière dont les « historiens » médiévaux percevaient le champ. Paris. à l’instar des « sciences de la nature » se présente.. il est clair que l’histoire. 1997. par l’inscription d’un nom d’auteur « authentique ». 76 Ibid.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 89 construire son argumentation. GUENÉE. Ces sources. 72 C’est le sens anagogique qui permet une telle interprétation. 73 B. DAHAN. l’historien médiéval dut au départ choisir entre deux genres. . Ce n’est pas un hasard si les Vies des saints et les récits de miracles étaient considérés comme des ouvrages historiques à part entière. 75 Ibid. 3. il faut d’abord savoir dans quel type d’œuvre l’auteur lui-même entendait se situer ». et toute œuvre historique médiévale en particulier. Dictionnaire encyclopédique du Moyen Âge. 4) : « Quaecumque enim scripta sunt ad nostram doctrinam scripta sunt ». se situe dans un genre. Nouvelles réflexions… ».

que « au XIIIe siècle. deux ou dix siècles plus tôt. Introduction. Sans doute s’articule-t-elle sur la suite des dates (alors que le récit de l’histoire suit les temps mais ne donne pas de dates). juste antérieurs à l’Histoire d’Espagne.XXII. 8-9 : « Mais si les historiens s’avouent de plus en plus volontiers auteurs de chroniques. 9. du moins pour ce qui est de son livre premier. Emma Falque écrit : Libro I : Es la crónica de San Isidoro. en faveur du vocable latin « chronica ».90 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ outre. Faut-il en conclure que. Se sigue el orden de las edades del mundo 81. rendent-elles compte de cette neutralisation des deux termes ? L’une.). Chronicon Mundi. dit chronica en latin et chronique en français »80. Corpus Christianorum LXXIV. Il a souvent été dit que le Chronicon mundi de Luc de Tuy n’est qu’une « reproduction » plus élaborée de la Chronica d’Isidore de Séville.. sa préférence pour le terme « historia ». 80 Ibid. compiler une chronique est devenu le rêve de l’érudit médiéval79.. c’est aussi que cette chronique qu’ils écrivent a acquis un des traits fondamentaux qui faisaient la noblesse de l’histoire : de simple notation d’événement. 2003. dès le XIIe siècle. un renversement hiérarchique qui donna. serait-on tenté de dire. 79 Ibid. dans l’introduction de son édition du Chronicon. p. . Turnhout : Brepols. pouvait se vanter d’avoir écrit une histoire. semble-t-il. mais la simple notation brève d’événements est devenue récit ». tandis que l’autre. p. le choix de l’une ou l’autre de ces formulations est indifférent ? Autrement dit. et dans la mesure où les deux mots d’histoire et de chronique continuent à désigner deux réalités différentes. moment où Alphonse X entreprend la rédaction de l’Histoire d’Espagne. la chronique est devenue récit. Composer une histoire avait été le rêve de l’histoire antique . la distinction histoire-chronique n’a plus aucune pertinence. Ainsi. Il faut donc tenir que dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Bernard Guenée note. p. un historien du XIIe siècle est tout aussi fier d’avoir écrit une chronique qu’un historien. en effet. Les œuvres de Luc de Tuy et de Rodrigue de Tolède qui constituent les deux textes majeurs de l’historiographique castillane. son titre étant historia de rebus Hispanie sive historie gothica. à la chronique ses véritables lettres de noblesse78. 81 Emma FALQUE (éd. affiche. p. il ne semble plus y avoir qu’un genre historique. Il s’ensuit que : La distinction entre les deux formes eusébiennes de l’histoire et de la chronique est de plus en plus floue. faut-il croire que pour les compilateurs que furent Luc de Tuy et Rodrigue de Tolède. à cet égard. de la que se incluye el prólogo y el colofón. les termes « chronica » et « historia » étaient réellement interchangeables ? Un premier élément de réponse nous est sans doute donné par l’argument de la filiation transtextuelle. 10. tomados de la Historia escolástica de Pedro Coméstor. rédigée par l’archevêque de Tolède. 78 Ibid. celle de l’évêque de Tuy intitulée « Chronicon mundi » se prononce. dans ces deux textes écrits à moins d’une dizaine d’années d’intervalle. con añadidos..

et donc aucune préface84. . de souligner : « La historiografía universal en la Edad Media europea no puede disociarse de los Cánones Crónicos »85. Les juges de Castille…. sert de point de départ incontesté et de modèle à toutes les chroniques universelles du Moyen Age. 86 Voir E. En ce sens. Bède le Vénérable (725)…reprennent et poursuivent le récit dans un cadre équivalent ». MARTIN. c’était une pierre de plus à une œuvre commune dont les fondations avaient été jetées par Eusèbe de Césarée. Nos uero ad libros chronicorum a doctores Hispaniarum Isidoro editos manum mittimus. La restriction apportée par le génitif « Gothorum » nous éloigne. que ut cronicorum libros a beato Ysidoro et a quibusdam aliis peritis de ystoria regum Yspanorum et quorundam aliorum editos sibi scriberem imperavit […]. 87 Ibid. FALQUE (éd. aucune explication supplémentaire. puisqu’il s’agit pour l’Archevêque de 82 G. Victor Tonnonensis (581). GUENÉE. que Jérôme met à la disposition du monde latin en la traduisant. le Chronicon. Tres lecciones…. 204 : « Le premier livre du Chronicon mundi reproduit avec de très substantielles interpolations. Bernard Guenée précise ainsi : Nous concevons ces œuvres comme des œuvres autonomes. dont Isidore de Séville est l’une des figures paradigmatiques83. Pour sa part. 83 B. mais pour leurs auteurs et pour les contemporains. de Monique Paulmier-Foucart et Mireille Schmidt-Chazan sur « La datation des chroniques universelles en France aux XIIe et XIIIe siècles » : « La Chronique d’Eusèbe. p. semble-t-il. par son titre. Cassiodore (519). p. « Praefatio ». « Introduction ». dans un premier mouvement. tout autant que par sa structure et son contenu86. XVI-XXV.. p. inscrite dans le génitif « mundi ». Chronicon Mundi. et encore inédite. le De rebus Hispaniae paraît revendiquer une filiation directe avec l’Historia Gothorum d’Isidore. Prosper d’Aquitaine (468). le De rebus de Rodrigue de Tolède semble d’emblée s’inscrire dans une logique distincte. p. mais dans une perspective universaliste qui le conduit. 22. p. Jérôme lui-même la continue jusqu’en 379. et qui ne demandaient aucune justification. Marius d’Avenche (581). 6 : « Une chronique au contraire est presque toujours conçue comme une continuation de la chronique d’Eusèbe-Jérôme. J’emprunte la phrase suivante à l’étude très intéressante. Hydace (ad annum 468). à partir de la Création du monde et à embrasser la terre entière.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 91 La quasi-identité attribuée aux deux textes82 renvoie bien au projet de Luc de Tuy d’écrire une chronique universelle (« chronicon mundi ») et de se situer dans la tradition initiée par Eusèbe de Césarée. manifeste son intention d’actualiser l’œuvre historique d’Isidore de Séville87. 85 F.). Jean de Biclair (590). en effet. 84 Ibid. RICO. la Chronique universelle d’Isidore et traite donc des six âges du monde de la Genèse au règne de l’empereur Héraclius 1er ». 6 . Après lui. Et Francisco Rico. secundum etiam qosdam alios Hispanorum Regum § aliorum qurundam seriem prosequendo praeceptis gloriosissimae Hispaniarum Reginae dominae Berengariae omni desiderio desiderantes fideliter satisfacere ». 47-54 : « Astrictus preceptis gloriosissime ac prudentissime Yspaniarum regine domine Bernegarie. Isidore de Séville (627). « Histoire et chronique… ». De fait. le comte Marcellin (518 et 534). de la préoccupation d’universalité.

MARTIN. Elle me permet ensuite de coiffer deux modalités de l’histoire que la recherche et l’enseignement ont toujours séparées : l’histoire « scientifique » (l’historiographie) et l’histoire « poétique » (la geste). p.92 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Tolède de prolonger le projet isidorien d’écrire une histoire « locale »88. d’une fonction et des moyens d’expression qui lui sont propres. l’objet de mon analyse n’étant pas historique par la réalité . Soit. 91 G. en rapport avec les deux voies ouvertes par l’historiographie isidorienne : histoire universelle (chronica) ou histoire locale (Historia Gothorum). celle du « légendaire ». […] Passant par l’histoire sainte.. il introduit le thème de l’histoire des peuples et des Espagnes pour en venir enfin à son livre. p. en ce qu’ils s’enracinent dans des imaginaires distincts : imaginaire de la chronique universelle pour Luc de Tuy. p. et que Rodrigue de Tolède ne parvient pas à « oublier le cadre œcuménique dessiné par les premiers historiens chrétiens »90. 17 : « ‘Discours historique’ ai-je dit. 260 écrit : « […] Rodrigue présente son œuvre comme une modeste contribution à la « renommée (du) peuple et à la gloire (de la) majesté » du roi. en reprenant à son compte la thèse néo-gothique. 35 : « No resultaba fácil. est à définir. A propos de la préface du De rebus. bien se ve. donc à une histoire locale89. C’est ce qui explique que ce choix ne préjuge en rien du résultat effectif de la production : il faut distinguer le modèle qui sert de prototype et le produit. S’il est vrai que Luc de Tuy. finit par faire une place très importante à l’histoire d’Espagne. qui peut être en décalage avec lui.. Les juges…. car elle est en mesure de nous renseigner sur la structuration du champ historiographique. sin invadir dominios historiográficos ajenos. […] Contiguë à cette question. MARTIN. 27 : « […] la historia universal [pecará] de provincianas conclusiones nacionales ». mais plus profonde. expose les principaux centres d’intérêt (calamités infligées à l’Espagne par le déferlement des peuples. origine et exploits des rois espagnols) […] ». pourvue d’une thématique. Dans ces conditions. 89 Ibid. La formulation du titre trahirait ainsi la nature de l’infratexte tenu pour fondateur par le compilateur. la Historia Gothorum sitúa bien la posición de los protagonistas en el ámbito universal. il n’est pas infondé de tenir que le choix des termes « chronique » ou « histoire » n’est pas réellement indifférencié puisqu’il renvoie à un positionnement historiographique précis. p. précisons-le. si on esquisse un 88 F. RICO. 90 Ibid : « La historia nacional pecará de excesivos preliminares universales ». au moment d’entreprendre la réalisation de son propre texte. p. il n’en reste pas moins que les projets initiaux de chacun de ces deux compilateurs diffèrent. 26 : « Y. en dépit de son projet de réaliser une chronique universelle. en nous aidant à répondre à une question essentielle : comment définir le corpus historique préalphonsin ? Ce corpus. El loor de España con que se abre la obra certifica que Isidoro pretende escribir una historia nacional […] ». Cette notion de « modèle » est à approfondir. ibid. L’expression […] désigne d’abord […] une formalisation du savoir. dont il rappelle le patronage. a su vez. ou plutôt avec son contenu « idéel ». G. Les juges…. non en fonction de nos propres catégorisations mais en tenant compte de la manière dont l’historien médiéval envisageait les contenus mêmes de son « discours »91. imaginaire de l’histoire particulière d’un peuple pour Rodrigue de Tolède. olvidar el ámbito ecuménico […] dibujado por los primeros historiadores cristianos”.

la Chronique des vingt rois et le de Rebus. Las estorias…. Ses trois parties Naturale. à l’intérieur d’une série. le dernier grand ordre de questions tient au rapport. entre les textes qui lui sont constitutifs : dans la série chronique (« locale » ou « particulière »). celui de Jean de Biclare et le Chronicon mundi de Luc de Tuy). la Historia silense. C’est dire que trois grands ordres de questions s’imposent. poétiques. globalement. Ensuite. les textes poétiques latins. sachant que les chroniques arabes sont loin de constituer une branche à part93. Ainsi saint Bonaventure explique que la philosophie doit être soumise à la théologie. Aussi se trouvera-t-on en présence d’un pur discours ». il convient de réserver une place particulière à l’examen des rapports entre les textes « hispaniques » et les autres (par exemple entre le Chronicon d’Hydace. celui du rapport que chacun de ces textes établit avec le système isidorien (et avec les propres infratextes de ce dernier). 93 I.PROBLÉMATIQUES ALPHONSINES 93 classement conforme à nos schèmes actuels. sur le modèle de la Chronique universelle isidorienne mais a du mal à assumer jusqu’au bout un tel projet. D’abord celui du rapport que chacun des textes dits historiques entretient avec la Bible et le corpus patristique (quelles relations directes ou indirectes existe-t-il par exemple entre le Chronicon et les textes de saint Paul. Doctrinale Historiale furent compilées probablement entre 1240 et 1250. Le Speculum historiale qui nous intéresse plus spécifiquement . p. mais aussi entre les chroniques et les annales castillane et tolédane notamment. le corpus « historiographique » post-isidorien. Pensons à Luc de Tuy qui prétend réaliser une chronique universelle. il faut poser la question des rapports entre la Chronique dite d’Alphonse III. saint Augustin ?). des matériaux théologiques92. par exemple. Il faut tenir compte également du fait que la production d’un texte nouveau est susceptible à tout moment de réorganiser le champ dont la structuration se voit alors irrémédiablement modifiée. hagiographiques. Dans la série « chronique universelle ». la geste. 23 : « La historia Arabum funciona como una más de las fuentes que completan la información sobre lo acaecido en ese reinado cristiano ». le corpus « historiographique » isidorien (à qui nous attribuons ici une valeur de texte fondateur). Le corpus historique pourrait donc être vu comme un ensemble de textes extrêmement dense incluant la Bible. 94 Le Speculum maius du dominicain Vincent de Beauvais représente sans doute la plus complète encyclopédie du XIIIe siècle. dans le corpus « post-isidorien ». ce qui renvoie à la problématique du choix du modèle – « local » ou « universel » – mais aussi à son mode d’investissement. 92 La distinction entre théologie et philosophie n’est pas toujours pertinente au Moyen Âge. FERNÁNDEZ-ORDOÑEZ. dans la mesure où la théologie absorbe en fait le discours philosophique. les textes patristiques. entre les deux séries de textes ainsi déterminées (les textes qui s’ancrent dans le « particulier » : – le De rebus Hispaniae de Rodrigue de Tolède – et les textes qui s’enracinent dans l’« universel » : le Chronicon mundi de Luc de Tuy) mais aussi. est héritière du mouvement naturaliste du XIIe siècle et introduit le savoir nouveau de la science gréco-arabe. Enfin. Que penser de l’irruption du Speculum Historiale de Vincent de Beauvais94 dans le champ de l’historiographie du qu’il recouvre mais par l’historicité qu’on lui a prêtée. Elle s’inscrit dans la tradition isidorienne des Etymologies. « historiographiques ».

MARTIN. 98 : « Lorsque les références sont précises (nom de l’auteur. Il retrace la « geste » de l’humanité en marche vers son salut.. p. le Chronicon de Luc de Tuy et le De rebus Hispaniae –. flamande. 82 (2). Les juges…. L’Histoire d’Espagne va donc survenir à l’horizon d’un champ historiographique constitué par un entrelacs de textes d’une extrême densité mais qui s’articule néanmoins. allemande. R.94 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Moyen Âge occidental. ce qui indique que nombre d’informations du De rebus ont été reçues à travers le Chronicon (en particulier pour ce qui est du livre IV). chapitre). 3793 chapitres et cite plus de 150 auteurs et œuvres. œuvre aux ambitions totalisatrices et qui prétend réunir l’entier du savoir historiographique de l’époque ? Il convient. 67 (2). Concernant les « modèles » extérieurs. il est vrai. 615-634. 96 Ibid. 1959. .M. livre. 289-300. Le Moyen Âge. « Fuentes y cronología en la Primera crónica general de España ». Ainsi Georges Martin souligne que « le Chronicon de Luc […] constitue la trame du De rebus Hispaniae »95. p. Sur l’utilisation par les compilateurs alphonsins. par ailleurs. castillane. par la proposition d’un « modèle » qui ne faisait plus du binôme « universel/local » son axe majeur mais tendait à se définir en relation avec une nouvelle redistribution des rôles et des statuts. autour de trois « modèles » majeurs – les deux histoires isidoriennes.. 398. catalane de l’ouvrage. comprend 31 livres. de ne pas négliger le fait que la plupart de ces textes n’entretiennent pas un rapport immédiat avec les corpus de référence cités mais qu’ils y accèdent par le truchement d’une compilation. elles viennent en règle de Vincent de Beauvais […]. 259. Il précise. Georges MARTIN reconnaît le Speculum historiale comme « une des sources modélisantes de l’Histoire ». 1976. où la démarche critique de l’historien prenait toute sa place. p. n. « Comment travaillaient les compilateurs de la Primera crónica general de España ». p. par leurs nombreux infratextes. Louis CHALON. Il existe des traductions française. du Speculum historiale comme canevas de l’histoire romaine et comme source pratique intermédiaire : J. 95 G. 332. il est certain que l’œuvre de Vincent Beauvais à laquelle Alphonse X a eu accès96. s’agissant de l’historiographie produite en Espagne et en Castille.A B. depuis la Création jusque vers les années 1244 ou 1254 selon les versions de l’ouvrage. par ailleurs. a dû contribuer à modifier sa perception du champ historiographique. travaillés. titre de l’œuvre. p. Gómez Pérez.

Par ailleurs. en réalité. une rupture avec la tradition historiographique antérieure : ce n’est plus le monarque. en se donnant précisément pour un texte écrit par celui-là même à qui elle devrait être destinée. Ce double déplacement. déjà occupé par les œuvres de Luc de Tuy et de Rodrigue de Tolède. le vocable « istoria » fonctionne comme terme générique. mais bien l’aristocratie laïque et religieuse qui se voit instituée en « récepteur » de l’histoire royale. considéré son ouvrage ? Un simple examen du prologue de l’Histoire suffit à révéler que les termes « cronica » et « istoria » semblent avoir tous deux la faveur d’Alphonse. représente un indicateur de changement important. l’Histoire constitue un texte à part. Déplacement générique : le rôle de la sous-fonction collecteur La sous-fonction collecteur comme fonction cardinale Dans quel type d’œuvre. dont le signe le plus patent est sans doute la re-structuration qu’il impose au champ de l’historiographie. le seul destinataire du récit. le choix d’écriture en langue vernaculaire contribue fortement à renforcer la distorsion. en effet. selon le principe du speculum principis. Alphonse X entendait-il se situer lorsqu’il mit en chantier l’Histoire d’Espagne autour des années 1270 ? Revendique-t-il de façon explicite la soumission à des modèles ? Comment a-t-il nommé. en effet. une forme spécifique qui vient modifier la trame générique usuelle. un renouvellement des modalités de construction de la « forme-auteur » historiographique. loin d’être anecdotique. L’accaparement de l’« autorité d’écriture » par le roi signe.CHAPITRE TROISIÈME DÉPLACEMENTS ALPHONSINS VERS L’AUTEURITÉ Dans le champ historiographique castillan du XIIIe siècle. Il manifeste. en mettant en jeu ce qui pourrait sembler être une contradiction : la langue officielle de l’autorité – le latin – se voit délaissée par le détenteur symbolique de l’autorité institutionnelle – le roi – au profit du castillan. ainsi qu’en témoigne le syntagme « libros de estorias » : . Nous insisterons sur deux points : le déplacement générique et le déplacement linguistique. même si.

les « rédacteurs » expriment en toute conscience que leur écriture encyclopédique se fonde sur l’explicitation de la nature et/ou des propriétés des choses. La prégnance de l’imaginaire spéculaire qui s’incarne dans l’écriture et la métaphore du livre et qui est manifestée dans les expressions « speculum » et « natura rerum » ou leurs équivalents. 332. quelles qu’en soient la provenance et la nature. et dotras estorias de Roma las que pudiemos auer que contassen algunas cosas del fecho dEspanna. 4. l’information portant sur l’histoire d’Espagne : tout recueillir. ils s’avèrent impuissants à dénoter la nouvelle forme historiographique émergente ? La question ne saurait manquer d’être troublante. s’affirme largement au XIIIe siècle. en revanche. Quand il est question pour Alphonse d’évoquer sa propre production.. Ils affirment de la sorte que l’encyclopédie est le miroir de toutes les connaissances humaines parce qu’elle rassemble en son sein l’entier du savoir disponible. Les juges…. p. et de Paulo Orosio. Dans ces conditions. et de Pompeyo Trogo. et de sant Esidro el mancebo. « livre de la nature » qu’évoque. parce que. et de Idacio Obispo de Gallizia […] et de Dion que escribio la estoria de los godos. À propos de la pratique des compilateurs alphonsins. à travers ce choix lexémique. p. c’est.G. 2 . à quelques nuances près. G. à épuiser. et de la de Maestre Luchas. on l’a dit. il semblerait donc que l’emploi du vocable « libro » soit signifiant et qu’Alphonse X. Le terme « speculum » utilisé systématiquement par Vincent de Beauvais et qui figure souvent dans les prologues des encyclopédies renvoie ainsi à l’encyclopédie comme miroir de la nature. Obispo de Tuy. et del Lucano. et de sant Alffonsso.C. et tomamos de la cronica dell Arçobispo don Rodrigo […]. Alphonse X lorsqu’il écrit : « compusiemos este libro de todos los fechos que fallar se pudieron della. se situe dans une logique qui invalide la distinction « histoire universelle/ histoire locale » pour lui préférer un système fondé sur l’« imaginaire spéculaire » de l’encyclopédie2. et compusiemos este libro de todos los fechos que fallar se pudieron della.96 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ E por end Nos don Alfonso […] mandamos ayuntar quantos libros de istorias en que alguna cosa contassen de los fechos dEspanna. par exemple. Alain de Lille au XIIe siècle. écrit : « Leur pratique se caractérise d’abord par une aspiration à appréhender la totalité d’un savoir. précisément. à travers l’analyse des 1 P. siècle. « speculum libri ». desdel tiempo de Noe fasta este nuestro » ? Sur la base de ces divers éléments. à l’instar de Vincent de Beauvais. MARTIN. tel est l’impératif premier ». et de sant Esidro el primero. « encyclopédiste » par excellence. pour qui connaît les multiples références du Moyen Âge latin au symbolisme du livre : « livre de l’expérience ». tout assimiler dans l’œuvre royale. N’est-ce pas ce qu’affirme. c’est donc implicitement manifester ce qu’il conviendrait d’appeler un « esprit de somme ». desdel tiempo de Noe fasta este nuestro 1. Faut-il voir. le terme « libro » qui est requis. Identifier son écriture comme portant sur les choses de la nature. l’expression d’une stratégie d’évitement visant à contourner les termes « cronica » et « istoria » disponibles. Voyons ce qu’il en est plus précisément. C’est en ce sens que l’encyclopédie peut être vue comme livre du livre.

en réalité. Il importe de souligner que cette valorisation de la sous-fonction collecteur est étroitement associée au statut « institutionnel » d’un « mandant » qui n’est autre que le roi lui-même. MARTIN. por la gracia de Dios rey de Castiella. collecteur par nature d’un savoir qu’il est ensuite appelé à recevoir et à transmettre. de Leon. c’est-à-dire dans le prologue. (Souligné par nos soins). en effet. à son instar. surtout. de Cordoua. Le prologue Ce prologue.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 97 « déclarations d’intention » alphonsines au seuil de son œuvre. de Jahen.…et à d’autres histoires de Rome que nous avons pu obtenir qui racontassent quelque chose du fait de l’Espagne. mandamos ayuntar quantos libros pudimos auer de ystorias en que alguna cosa contassen de los fechos de Espanna […]3. G. « Alphonse X ou la science politique… ». 3 P. puisque la distinction entre commanditaire et réalisateurs porte seulement sur les préparatifs de l’œuvre – ‘[…] nous avons ordonné que fussent réunis autant de livres d’histoire que nous pûmes nous procurer…’ — tandis que la composition elle-même est présentée. …et à celle de maître Luc. soit comme relevant directement du roi. Il est manifeste qu’Alphonse X met. et à Paul Orose. C’est. se détache de son « modèle » dès lors qu’il est question de présenter la figure qui a « commandité » et « réalisé » l’ouvrage. inégalé jusquelà. de Murcia. p. et avons composé ce livre…’. avec. à définir ceux qui sont pourvus d’une réelle légitimité énonciative. à une documentation de type « encyclopédique ». son autorité institutionnelle qui lui assure un accès facile et. disposent de l’autorité institutionnelle. Alphonse vise.. Soit donc tous ceux qui. évêque de Tuy. Sur le terrain de la production historique. l’accent sur l’effort de documentation sans précédent qui fut accompli dans l’élaboration de la compilation que constitue l’Histoire d’Espagne : Nos don Alfonsso. 4 . d’entrée de jeu. manifestée sans ambages dans les expressions à valeur absolue telles que « quantos libros ».C. L’insistance sur le « statut » est avant tout un moyen pour le monarque de rappeler avec hauteur sa vocation énonciative naturelle. on voit donc le roi continuer d’assumer solitairement l’autorité de commande. l’affirmation de cette position en surplomb. « todos los fechos que fallar se pudieron »… Il apparaît clairement alors qu’en se fondant sur une qualification d’ordre institutionnel. mais s’investir également (d’une part ?) de l’autorité de réalisation ». et dell Algarue. On retrouve la figure déjà évoquée du roi. soit comme comptant celui-ci parmi ses acteurs : ‘[…] et nous avons emprunté à la chronique de l’archevêque Rodrigue. de Toledo. de Seuilla. en plus. de Gallizia. 85 : « Ce phénomène est plus affirmé encore dans l’Histoire d’Espagne. Ce dernier s’affirme tout à la fois comme « autorité de commande » (« mandamos ayuntar ») et de « réalisation »4 (on lit un peu plus loin « compusiemos este libro »). p.G. qui se présente de prime abord comme une « traduction » de celui de Rodrigue de Tolède. 4a. ffijo del muy noble rey don Fernando et de la reyna donna Beatriz.

Comment le texte du prologue de l’Histoire témoigne-t-il de la déconstruction du champ. p.98 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Il n’est pas anodin par ailleurs que le premier auteur cité soit Rodrigue Jiménez de Rada (« el Arçobispo don Rodrigo »). directement (la sienne propre) ou par délégation (par exemple. en se donnant à percevoir comme une imbrication d’autorités filtrées par une imbrication d’autorités filtrées par une autorité suprême. Rodrigue de Tolède qui l’assume pour Ferdinand III). Il est certain que cette fonction atteint son point culminant quand c’est le roi lui-même qui assume l’autorité énonciative de façon immédiate. par cet acte d’investiture. une compétence6. Mais. Il s’agit donc pour Alphonse X de produire une définition du discours historique légitime. Langage et pouvoir symbolique. revendiquant ainsi l’autorité de l’entier d’un champ8 dont il remanie la structuration. MARTIN. instituer. de sorte qu’il ne puisse être possible d’en donner une meilleure définition. Alphonse X. définit le profil idéal de l’historien. Tout se passe comme si. En effet. Elle consacre ainsi une différence entre l’historien comme « homme » et l’historien comme « institution ». On peut souligner leur impact sur la représentation de l’objet « investi ». Sans disqualifier les autres discours historiques qui ont eu lieu avant (il déclare constituer son propre discours à partir d’eux). c’est assigner une essence. il place du même coup sous la tutelle de son autorité toute-puissante l’ensemble des discours produits. ce faisant. Le contexte de l’œuvre…. En définissant l’autorité énonciative de l’historien comme institutionnelle. dans le prologue. La dimension symbolique des actes d’investiture a été abondamment commentée5. 7 D. 77. MAINGUENEAU. il était demandé à ce discours d’être enfin à la hauteur de sa fonction « sociale » en devenant un véritable « instrument politique ». le texte issu de l’atelier royal représente sans relâche un rapport de domination ». p. 6 Ibid.. 1982. qui se voit re-défini. p. en ce que sa chronique fut « ratifiée » par un roi qui n’est autre que le propre père d’Alphonse. De fait. . « institué ». à ce qui s’apparente à une cérémonie d’« investiture » du discours historique. Les juges…. en marquant solennellement le passage d’une ligne qui instaure une division fondamentale entre un avant et un après du discours (et donc du savoir) historique. p. Cette coupure pose une différence entre les discours qui disposent d’une autorité énonciative légitime et les autres. Alphonse X ne dit pas « le discours historique est » mais « le discours historique doit être « institutionnalisé » pour être ». 8 G. 175-186. Paris : Fayard. 179. tenu pour un historien légitime. 332 : « En s’instituant comme compilation. « filtrant ainsi la population énonciative potentielle »7 qui pourrait se présenter après ou encore simultanément. Alphonse X procède. opérée par la démarche alphonsine ? 5 Voir à ce propos Pierre BOURDIEU.

trame sur laquelle vient se greffer le Chronicon. est lui aussi soumis à une certaine disqualification : il est ainsi caractérisé par son incomplétude. la liste des sources (déclarées) ne constitue pas un réel indice quant à la manière de circonscrire cette absence. d’un refus de se soumettre aux « canons » qui régissent implicitement le champ ? En reconnaissant que les faits relatifs à l’Espagne sont disséminés un peu partout. Actes du colloque international organisé par la Fondation Européenne de la Science à la Casa de Velásquez. le De rebus. si la première moitié du siècle est dominée par une historiographique en langue latine10. propice à l’inscription de topiques de tous genres. Comment ne pas y voir. mais dans ce lieu liminaire du prologue. Madrid. cette « explosion historiographique » correspond à 9 Ibid. 12 Voir en particulier J. Parfaitement mise en lumière par nombre d’historiens et sémiologues12. L’histoire et les nouveaux publics dans l’Europe médiévale (XIIIe-XVe siècles). : « Du reste : pourquoi. dans son prologue. s’attache moins à établir le caractère direct de cette filiation que la parenté institutionnelle qui lie son Histoire au De rebus Hispaniae.). l’Histoire connaît un essor prodigieux : en Castille. au XIIIe siècle. 23-24 avril 1993 : Paris : Publications de la Sorbonne. à l’instar des autres sources citées. dans la péninsule Ibérique comme dans le reste de l’Europe.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 99 S’il a pu être établi que le texte de Rodrigue de Tolède représente la trame essentielle de l’Histoire d’Espagne9. vis-à-vis du De rebus. pourrait éveiller quelque soupçon sur la nature exacte de la position qu’Alphonse X entend occuper dans le champ historiographique. qui fait la base textuelle de l’Histoire pour la période gothique et post-gothique. en effet. l’expression d’une transgression « générique ». GENET (dir. . avoir systématiquement rétabli le Chronicon […] ? » 10 Il s’agit bien évidemment du Chronicon mundi de Luc de Tuy et du De rebus Hispaniae de Rodrigue de Tolède 11 Il est clair que nous évoquons ici les deux productions alphonsines : la Générale Histoire et l’Histoire d’Espagne. et qui avait digéré le texte de Luc. Mais en dépit de ce « lien sacré ». la seconde se caractérise au contraire par le développement d’une historiographie en langue vernaculaire11. Seule la formulation – « quantos libros/en que alguna cosa contassen » – qui invalide d’emblée la distinction histoire « locale »/histoire « universelle ». Alphonse X.P. Alphonse X ne signifie-t-il pas que l’articulation du champ historique autour des critères « universel /local » est non pertinente ? N’érige-t-il pas alors la sous-fonction collecteur en fonction cardinale ? Le déplacement du « modèle isidorien » En effet. puisqu’il lui est implicitement reproché de ne pas avoir pu (ou su) réunir la totalité du savoir disponible : « mandamos ayuntar quantos libros pudimos ayuntar de ystorias en que alguna cosa contassen de los fechos d’Espanna ». 1997. L’Histoire d’Espagne vient donc combler un manque.

tout en prétendant réaliser une histoire locale. c’est la subversion intentionnelle du modèle isidorien. C’est l’acception même du signifié du terme « local » qui se voit redéfinie. l’histoire « locale ». c’est la problématique de la définition même des « Espagnols » et de « l’Espagne » qui est posée et résolue d’une certaine façon. Dieu a besoin de « vicaires ». Ángel SESMA MUNÕZ. ont donc un rôle particulier à jouer dans l’histoire du salut. un souverain) était d’autant plus sûr de son assise. l’expulsion des Infidèles. selon Augustin et par la suite. à ouvrir le local sur l’universel. . qu’il pouvait faire valoir l’ancienneté de son sol. Il nous appartient pour l’heure de montrer comment Alphonse X. Ces mythologies sont opératoires parce qu’elles exaltent une conviction. par la Reconquête. Avec Alphonse. beaucoup plus ancienne. sut tirer parti du modèle bipartite isidorien en voyant précisément dans l’histoire locale un moyen de manifester l’étroite articulation entre l’histoire de l’humanité. Inversant la tendance visant à contempler l’universel à travers le prisme du particulier. extrêmement forte au Moyen Âge : celle de l’absolue suprématie de l’ancienneté. una selección interesada del pasado ». placées généralement à la tête d’un peuple non moins prédestiné. On voit bien quels avantages Alphonse X. p. roi. Un peuple (et partant. Memoria. qui sont des élus capables de l’aider dans la réalisation de ses plans divins. au contraire. Le meilleur moyen pour y parvenir est de toute évidence de procéder à la reconstruction d’un passé prestigieux. « La creación de la memoria histórica. à partir d’un jeu savamment orchestré sur la porosité des frontières entre « histoire locale » et « histoire universelle ». d’autant que nous l’avons déjà. qui se confond en réalité avec celle du Monde. Grégoire le Grand. dans ses ambitions d’universalité. Ainsi. évoquée. L’idée en est simple. qui s’enracine au plus profond des origines. de la légitimité de la chose transmise et de l’héritage. l’Histoire d’Espagne s’applique. qui font remonter l’origine de l’Espagne à celle du peuple goth. lui en assigne une. au seuil de ce chapitre.100 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ l’affirmation des identités « nationales » qui cherchent à se constituer une mémoire collective13. et avec elle. De fait. de sa population et de son institution 13 Voir J. 13-32. partie prenante de cette aventure sacrée. Ces figures exemplaires. celle de la légitimité du seigneur naturel depuis lequel cette histoire nous est contée. Alphonse X. et partant. Pour mener à bien sa « geste ». pouvait attendre d’une telle articulation. à la différence de ses « modèles » les plus directs – l’Historia Gothorum de saint Isidore et le De rebus de Rodrigue Jiménez de Rada −. mito y realidad…. Ce qui caractérise la « prise de position » de l’Histoire d’Espagne dans le champ de l’historiographie. et l’histoire d’un peuple particulier. devient un moyen de déployer l’hispanité aux confins mêmes de l’univers. perçue comme progressive révélation de Dieu. en repoussant très loin l’origine des Espagnols. Inversement l’histoire universelle comme histoire sacrée ne peut qu’aboutir à ce peuple choisi (celui d’Espagne ou des Espagnes) à qui il a été confié. dont la figure domine l’historiographie castillane de la seconde moitié du XIIIe siècle.

en faisant correspondre cette origine à celle de l’Humanité. comme « rex Romanorum ». Madrid : Centro de Estudios Constitucionales. celui de l’histoire locale) et celle de porter l’Espagne aux confins du monde (ce qui le contraint à réinventer le mythe de l’origine des Espagnols. El concepto de España en la Edad Media. elle s’attaque aux contenus plus qu’à la forme. C’est parce qu’Alphonse veut légitimer le nouvel ordre politique qu’il entend fonder. hasta extenderlo en verdad de mar a mar ». p.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 101 (la monarchie). l’Histoire met à mal la structuration « générique » du champ. par conséquent. RICO. Tres lecciones…. elle lui assigne ainsi une essence autre que celle qu’avait postulée Isidore. pour en exhiber la double légitimité : légitimité spirituelle puisqu’en tant que roi. légitimité « politique » puisque sa généalogie prestigieuse le consacre comme fils de Jupiter et. C’est le sens de l’œuvre qui le conduit au contraire à privilégier tel ou tel autre type d’investissement générique. ce qui a pour effet de la maintenir ancrée dans une tradition « générique » qu’elle contribue pourtant à bouleverser. Il lui revient donc de tresser les fils de l’histoire d’Espagne telle qu’elle a été conçue jusque-là avec ceux de l’histoire universelle pour réaliser un ancrage originaire capable de l’ériger en héritier légitime de la potestas et de l’auctoritas. 341 se dedican a la historia de Roma. non en revendiquant une nouvelle dénomination générique mais en déconstruisant un des deux types existants. en lui garantissant l’accès à un savoir total. L’atelier et le rituel historique : mise en place d’un système critique On voit comment les déterminations « génériques » ne sauraient être tenues pour un simple cadre contingent. 37 : « […] y frente a uno y otro [Luc de Tuy y Rodrigo de Toledo] se ensancha considerablemente el marco de lo hispano. De fait. Redéfinissant la catégorie du « local ». p. Ce qui revient à jouer des deux « formes-auteur » validées pour en construire une troisième qui se caractérise par son positionnement frontalier et son ambition totalisatrice. L’ambition encyclopédique 14 Voir J. il lui importe aussi de rappeler son statut de vicaire de Dieu sur terre. y entre ellos son inmensa mayoría los « relatos que originariamente nada tienen que ver con [Hispania] ». L’investissement générique est donc indissociable du contenu des œuvres. Rodrigue de Tolède et bien d’autres14. comme dans les chroniques universelles). Voir aussi F. Ou encore. Or. Alphonse X établit ainsi la continuité d’une filiation qu’il fait remonter à l’origine même du monde. 38 : « […] de los 616 capítulos que Alfonso dio por válidos. 30. 1997. A. qu’il a besoin d’afficher une autorité sans faille enracinée dans une origine immémoriale dont il a su néanmoins retrouver la mémoire. p. . Cette ambiguïté s’explique : Alphonse X est partagé entre la nécessité de s’inscrire dans une continuité (ce qui lui impose de rattacher sa production à un « genre » déjà bien connu. Un « auteur » quel qu’il soit ne place pas son œuvre dans un genre. seule sa position institutionnelle lui permet d’accomplir un tel haut fait. En récusant la logique qui préside à la séparation du « local » et de l’« universel ». MARAVALl.

CATALÁN. assemblage. et en particulier. car il plaçait constamment ce dernier. 1963.F. assemblage. p. L’attention portée à l’autorité cognitive et qui renvoie. glose. 84. 5 (4). p. D. N. et surtout d’ordonner un vaste savoir (de nature encyclopédique) qu’Alphonse X peut se poser en « sage » et revendiquer. « Cómo trabajaron las escuelas alfonsíes ».102 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ alphonsine. Ces ateliers qui pourraient être tenus pour un entourage contingent des énoncés historiques que sont l’Histoire et la Générale histoire.H. et favorise une refonte en profondeur des différents textes-sources (glose. dans la situation du juge qui doit trancher entre des versions concurrentes (souvent aussi plausibles les unes que les autres). un simple lieu « technique ». révision). l’autorité spirituelle. grâce à laquelle il est l’héritier direct et légitime de la potestas divine. L’atelier royal n’est pas. . ainsi qu’on l’a vu. Dans ces conditions. facilite le repérage des fragments qui énoncent des versions divergentes. où l’historien donnait à voir sa version ou celle qui lui paraissait digne d’être retenue. on l’a dit. Le principe de la répartition des tâches. c’est non seulement celui qui gouverne mais aussi (voire surtout) celui qui concentre en sa personne ces diverses formes d’autorité. Grâce à cette expérience de la « varietas » ou « dissonantia ». parce qu’il est en mesure de brasser. représentent en réalité une des composantes essentielles de leur rituel d’énonciation. Surtout le fait de pouvoir disposer d’œuvres traduites dans leur entier. 363-380. Il est partie prenante du positionnement esthétique du récit historique alphonsin. ne prend sens que par rapport à cette problématique de la redéfinition de l’autorité « politique » comme autorité tentaculaire qui absorbe toutes les autres. Método y problemas en el trabajo compilatorio ». l’autorité cognitive et énonciative. et donc d’une spécialisation du travail permet le brassage d’un volume de données bibliographiques beaucoup plus important et favorise donc un exceptionnel effort documentaire. suffit à expliquer que la sous-fonction collecteur se voie érigée en fonction cardinale. qui le conduisait non pas nécessairement à choisir la version des sources les plus autorisées mais celles des sources les 15 Ces ateliers sont organisés autour d’une stricte répartition des tâches entre diverses équipes dont on a pu établir les fonctions : traduction. on comprend bien que l’émergence de la production énonciative alphonsine soit inséparable de l’existence d’ateliers royaux15. eu égard à l’étendue des sources qu’il lui offrait la possibilité de compulser. « El taller historiográfico alfonsí. 354-375. C’est. Le « borrador compilatorio » dont parle Diego Catalán illustre l’ampleur et la précision du travail qui pouvait être mené depuis la simple juxtaposition de « versions » concurrentes jusqu’à l’élaboration d’une « texture » d’une extrême cohérence. du fonctionnement en parallèle. à la dimension métaphysique du savoir comme porte d’accès à la sagesse divine.R. l’historien était en mesure de forger un véritable système critique. Voir à ce propos Gonzalo Menéndez PIDAL. Désormais. amendement. 1951. sorte de ruche où bourdonneraient des « exécutants » affairés par les travaux à accomplir. Romania. en effet. mise en rubrique. L’atelier excitait donc la démarche critique de l’historien. le roi. au même titre que les ministres de l’Église. en effet.

La prétention alphonsine consiste à « montrer » son propre discours historique surgissant du haut d’une « tour de contrôle ». perçu comme lieu d’accumulation. Cette « hyper-auctoritas ». et non pas d’un choix contingent. On considérera de même que la façon dont une œuvre gère la langue fait partie du sens de cette œuvre. revenir en arrière. recommencer jusqu’à rencontrer la syntaxe et la formule adéquates. sous Ferdinand III. relève d’une prise de position dans le champ de l’historiographie castillane du XIIIe siècle. Elle établit sa propre identité dans le champ en se démarquant précisément des autres discours qu’elle place sous son contrôle et son autorité toute-puissante. de son nom 16 Voir Georges MARTIN. Ce travail critique était de toute évidence stimulé par la structure même du travail en équipes qui ne pouvait que favoriser l’échange. Il pouvait aussi « tresser » deux ou plusieurs versions pour donner naissance à la sienne propre. Ne faut-il pas y voir un moyen de faire coïncider ce que « dit » le texte (je fonde une nouvelle autorité) et ce qu’il fait dans son énonciation (je récuse un ordre ancien dont le symbole est le latin : je fonde un nouvel espace textuel dominé par le castillan) ? Déplacement linguistique « Castellano derecho » : Imaginaire de langue et « reconstruction cognitive » Nous avons évoqué la manière de transgression que constitue le mode d’investissement « générique » en cherchant à établir que le compilateur ne se contente pas de placer son œuvre dans un « genre ». qui n’est autre que l’atelier royal. délaisse la langue de l’institution. la concertation. . en représente en quelque sorte le point de départ. et donc le raisonnement. « La compilation (cinq procédures…) ». 118-121 (en particulier). l’historiographie alphonsine délimite sa propre place dans un espace générique qu’elle vise du même coup à réorganiser.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 103 plus conformes à son idéologie16. de sélection et d’ordonnancement critique du savoir historique dominant. Le Fuero Juzgo. Il peut sembler curieux à cet égard qu’un texte qui se construit autour d’un tel questionnement et qui vise « l’institutionnalisation » du discours historique. de l’auctoritas par excellence – le latin – pour lui préférer une langue vernaculaire. Le choix du castillan comme langue « administrative » a déjà été abondamment commenté. extérieur à la signification de l’œuvre elle-même. corrélative d’une conception encyclopédique de l’Histoire. La traduction du Liber iudiciorum. la « disputatio » c’est-à-dire l’argumentation. En disant qui elle est (et donc ce qu’elle n’est pas). Raturer sans cesse. elle-même reliée à la démarche hautement critique que nous évoquions. Cette démarche critique est essentielle pour comprendre la manière particulière dont les compilateurs alphonsins ont investi le rituel historique. p.

19 P. superando arcaísmos y adoptando. p. 20 Ibid. formas claramente innovadoras ». tel par exemple le souci de fonder une nouvelle « auctoritas » à partir d’une langue qui. aptitude du castillan à répondre aux nouveaux besoins d’expression…18 Si certains de ces arguments semblent ténus (ainsi par exemple la visée d’un lectorat plus ample. c’est-à-dire comme des rapports de communication impliquant la connaissance et la reconnaissance. il faut dépasser l’alternative ordinaire entre l’économisme et le culturalisme. Diverses études attestent la concomitance de la genèse de la langue officielle et de la constitution 17 Voir Corinne MENCÉ.III. p. 1997.104 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ castillan. 18 C’est l’argument qu’avance indirectement Julio VALDEÓN BARUQUE. tel qu’il est posé dans le contexte alphonsin.N. parmi lesquelles Cordoue en 12417. extrêmement important d’envisager le problème du déplacement linguistique. en vigueur au royaume de León ainsi qu’à Tolède.. 60-89. ne serait pas solidaire de l’auctoritas ancienne. Divers arguments ont été avancés pour expliquer le choix de cette langue d’écriture. No obstante el romance castellano. Valladolid : Ámbito Alarife. devait être ensuite concédé à des villes andalouses. . Langage et pouvoir…. Thèse de doctorat soutenue à l’Université de Paris XIII (déc. 1996). al decir de los historiadores de la lengua. pour tenter d’élaborer une économie des échanges symboliques20. 3 t. la décision alphonsine de faire du castillan la langue du nouvel ordre politique qu’il entend fonder. La posture de ce sociologue est claire : […] il s’agit de montrer que s’il est légitime de traiter les rapports sociaux – et les rapports de domination eux-mêmes – comme des interactions symboliques. Il nous paraît. doit être analysée comme une « prise de position » en faveur de l’imposition d’une langue légitime.R. procedentes asimismo del latín. en relation avec ce que Pierre Bourdieu dénomme « l’économie des échanges linguistiques »19. Bref.6 de la Bibliothèque de San Lorenzo de El Escorial). 1. Mais c’est véritablement durant le règne d’Alphonse X que le phénomène atteint sa réelle ampleur : l’entier de la production livresque issue des ateliers alphonsins est rédigée dans la langue vernaculaire qu’est le castillan. BOURDIEU. por el contrario. qui signe concurremment l’abandon du latin : désir d’atteindre un lectorat plus large.. 2004.T. Lille : A. Dans ces conditions. demostró tempranamente su madurez. pour notre part. 135 : « El castellano surgió simultáneamente a otras variedades romances. p. d’autres paraissent plus recevables.. dans un contexte où le pourcentage de lecteurs potentiels étaient de toute évidence peu susceptible d’évoluer). Fuero Juzgo (Manuscrit Z. Las raíces medievales de Castilla y León. 60-61. contrairement au latin. como el leonés o el navarro-aragonés. on doit se garder d’oublier que les rapports de communication par excellence que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique où s’actualisent les rapports de force entre les locuteurs ou leurs groupes respectifs. liée à l’Église. volonté de fonder une autorité « civile » enracinée dans une langue autre que le latin – langue par excellence de l’autorité « religieuse ».

p. par des scripteurs qui. p. curieusement. pero en esta « normalización » de elementos concretos que no eran estrictamente castellanos : muy lejos. et quanto en el lenguaje endreçolo el por si se . […] ». 21 Antonio G. en consonancia con lo enunciado en el pasaje del ‘castellano derecho’. estaba. et puso las otras que entendio que complian. Nous voudrions. la claridad expresiva. la eliminación de repeticiones innecesarias o poco afortunadas de acuerdo con su gusto . montrer qu’il n’en a pas pu en être autrement. Al tratar de definirlo […] concibió la idea de una lengua integradora : un idioma que madura sin reparos y selecciona lo que considera oportuno de otras variedades gemelas ». incarnée en priorité par Ramón Menéndez Pidal. Le credo de cette posture pourrait être constitué par l’affirmation suivante de Cano Aguilar : […] la acción lingüística de Alfonso X. . le castillan bénéficie automatiquement de toute une série de conditions grâce auxquelles va se réaliser sa codification. 22 Juan Ramón LODARES. et inventer une écriture. Pour ce faire. Paris : Klincksieck. Studia hispanica in honorem R. en vertu de laquelle le terme « derecho » serait à comprendre comme indicateur de normalisation d’une langue de « synthèse » entre le castillan et les autres variétés dialectales proches23. placés sous le regard du roi. 18-19. 2. 1915. « dialectologico-historique ». 313-334. En devenant la langue « institutionnelle » de l’appareil politique alphonsin. « Intervención de Alfonso X en sus obras ».DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 105 de l’État moderne. 4. 63-80. Cahiers de linguistique hispanique médiévale. « La construcción del idioma en Alfonso X el Sabio ». 1993-1994. Philologia Hispalensis. 2. 24 Rafael CANO AGUILAR. Menéndez Pidal quien imprimió un nuevo giro a la interpretación y subrayó la importancia de la cita al identificar en el « castellano derecho » un modelo linguístico normativo al que obedecerían el rey y sus colaboradores. 1. SOLALINDE. 287 : « Et despues lo endreço et lo mando componer este rey sobredicho . « Las razones del « castellano derecho » ». la tendance actuelle est de battre en brèche l’idée selon laquelle Alphonse X aurait œuvré à la « normation » de la langue castillane. 23 « Fue R. pues. 463-473. Juan Ramón Lodares22 oppose deux postures : l’une. 1972. p. Auge y culminación del didactismo (1252-1370) ». el Rey de cualquier actitud purista […] 24. Lapesa. dans les pages suivantes. Madrid : Gredos. alors qu’il faudrait insister sur la dimension symbolique de cette « légitimation » qui va de pair avec l’imposition d’un système de normes réglant les pratiques linguistiques et sociales. parece haberse producido sobre la estructura de la frase. Or. Voir à ce propos : Ramón MENÉNDEZ PIDAL. « De Alfonso a los dos Juanes. Ce rapport de solidarité se conçoit aisément dès lors que la problématique de la « langue officielle » est abordée selon une optique constructiviste et non plus « naturaliste ». p. 1989. Revista de Filología Española. il convient dans un premier temps de revenir sur l’expression si controversée de « castellano derecho »21 ou « drecho ». Dans la synthèse qu’il opère quant à l’histoire des interprétations de l’adjectif « derecho ». et tollo las razones que entendio que eran soueianas et dobladas. ont tout autorité et toute légitimité pour écrire. Rafael Lapesa et Rafael Cano Aguilar. Précisons que cette citation est tirée du prologue de De las XLVIII figuras de la VIII esfera. et que non eran en castellano drecho .

quien posee una percepción idiomática y una escala de valores y prioridades frente a los hechos lingüísticos propias de su época. le langage comme « objet d’intellection » et comme instrument d’action et de pouvoir. Pourtant. LODARES. de Carlos Menches). il nous paraît difficile de ne pas interpréter dans le même temps ce désir ferme d’Alphonse de mettre en adéquation le castillan avec la réalité extra-verbale comme une volonté (consciente ou non) de « reconstruction cognitive ». De fait. tout en souscrivant à l’interprétation que Lodares propose de l’expression « castellano derecho ».. Las razones…. p. C’est pourquoi. moins un grammairien qu’un homme politique.. Cette théorie qui s’articule à une « philosophie intellectualiste »28 considère avant tout la langue comme un « objet d’intellection »29. p.. De sorte qu’il est surtout question à travers la « “derechura” castellana » de : […] demostrar la capacidad del español como lengua recta y autorizada. il n’en reste pas moins que selon la théorie de l’intellection. . ibid. sea estilístico) pues cuadraría muy bien en el ámbito de ciertas tareas en las que se empeña un traductor medieval. la remise en cause de la théorie de la « normation » est liée à la corrélative promotion de ce qu’il conviendrait d’appeler la théorie de l’« intellection ».. 27 Ibid. 334 : […] lo que se alaba y se fomenta en esa parte del prólogo [del libro de la esfera] son las potestades de un poder real basado en los saberes […] ». […] de modo que los saberes pierden valor en sí mismos y pasan a ser. R. 29 Ibid. R. LODARES. LODARES. même si dans le même temps elle reconnaît en Alphonse X. ibid. sustento y emanación del poder político ». 31 J. 30 Ibid. le savoir et le pouvoir ne sauraient être traités séparément – le savoir devenant « l’émanation même du pouvoir politique »30 –. y consecuentemente. 322. R. 316. de adivinar la razón de nombres tan estrictamente como cualquier otra lengua sabia 27. On peut préciser que J. dont Niederehe25 pourrait être tenu pour l’initiateur et Juan Ramón Lodares pour l’un des plus ardents défenseurs. 317 évoque la « preocupación casi exclusiva [de] la suficiencia o intelectualización del español […] ». p. l’intérêt alphonsin pour le langage est analysé essentiellement en relation avec l’axe du savoir31.. telle qu’elle se trouve formulée par un Lodares. del rey que promueve la traducción. 59. esencialmente. de « conversion de la vision du monde » de ses 25 Hans-Josef NIEDEREHE. 333 : « En los prólogos de los tratados astronómicos alfonsíes suele reiterarse una idea : las obras se traducen para mayor gloria de Dios. il s’avère difficile de considérer. considère que : […] la expresión « castellano derecho » podría estar refiriéndose a un asunto muy distinto del habitualmente considerado (sea dialectal. p. Madrid : SGEL. En ce sens. p. en un seul et même mouvement. les deux réalités sont loin d’être incompatibles. sea normativo.106 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ La seconde posture. 28 Ibid. Alfonso X el Sabio y la lingüística de su tiempo (trad. tan útil para captar la naturaleza a través de las palabras. 26 J. p. 1987. dans la perspective alphonsine. S’il est clair que. […] 26.

De fait. 1996-1997. de présenter comme naturel ce qui relève.. appelle une problématisation de ce concept de « nature ». de capter la « nature » des choses. 114 34 Ibid. subit une décontextualisation. sin lugar a dudas. en relation avec celui de son père. Il nous semble précisément que l’idée selon laquelle une langue digne de ce nom doit être en mesure. glosa e interpretación de voces ». indépendamment de la tradition antique et isidorienne. etimología. en réalité. LODARES. Un exemple significatif. Cahiers de linguistique hispanique médiévale. par le recours à une rhétorique de la scientificité. R. « El mundo en palabras (Sobre las motivaciones del escritorio alfonsí en la definición. pero es una práctica corriente de la historiografía medieval y. qu’il ne saurait être question d’ignorer la dimension prescriptive inhérente à la mise en relation des mots et des choses. lorsqu’il évoque l’interprétation qu’Alphonse donne du signifié de son propre nom33. au moins en partie. transposé dans une langue vernaculaire. Car si. De même l’origine étymologique qu’il attribue au nom « España »34. à travers ses mots. es uno de los primeros que lo hace en una lengua vernácula y acaso recurra a este método más que otros . instrumento imprescindible […] para ningún autor medieval hay saber sin etimología. est donc tout à la fois ce qui « installe » le castillan dans une tradition d’autorité. corrélative d’un travail de normalisation des habitus linguistiques. ses termes d’adresse et de référence et la 32 J. por tanto.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 107 contemporains. non seulement à travers les choses mais aussi dans les mots. selon Alphonse. un mode de montrer et de faire voir. Il s’agit. lesquels ont pour objet d’en masquer la dimension idéologique. si les procédures définitoires et étymologiques constituent « une exposition verbale de pouvoirs ». avec son nouveau vocabulaire politique. sin conocer la razón de sus nombres no hay vía posible para conocer las razones del mundo ». 115. ne doit pas masquer l’enjeu véritable d’une pratique qui vise. témoigne d’une certaine pratique subversive de l’étymologie qui nous autorise à l’envisager comme procédure de « reconstruction cognitive ». p. 21. 33 Ibid.. qui est à appréhender dès lors comme construction de l’esprit. elles sont aussi à identifier comme des modes de ‘naturalisation’ du nouvel ordre socio-politique qui est en gestation. d’une (re)construction propre à un système. d’autant que ce savoir. à la « naturalisation » de l’ordre social. autant que la définition. L’étymologie. Paris : Klincksieck. p. ningún pionero al preocuparse de estos aspectos en sus compilaciones históricas o en obras de otro carácter . et ce qui permet à Alphonse X de faire reconnaître un nouveau discours d’autorité. C’est parce que toute description (qu’elle soit étymologique ou autre) est en soi une prescription.111 : « Alfonso X no es. Le fait qu’Alphonse X « se contente » de reprendre à son compte un savoir étymologique hérité de la tradition32. elle l’est aussi quand elle est capable de manifester le rapport entre la « nature » et « l’ordre politique » qui s’exprime. p. tiré du Septénaire. mejor que práctica. une langue est d’autant plus sage qu’elle sait expliquer le lien entre « nature » et « mot ». nous est donné par Lodares. .

« Miseria y esplendor de la traducción ». p. p. 5. 1978. Publications APHMCEREAH. ne joue-t-il aucun rôle ? Les choix de traduction qu’il opère ne constituent-ils pas un indice de la médiation de son langage propre ? Si. dans le temps. Le rôle de la « traduction » vaut alors d’être souligné car la tâche première du traducteur est sans doute de permettre l’expression dans sa culture d’origine de ce qui. C’est parce que le lecteur du texte traduit ne pourra jamais le lire comme le ferait le lecteur de « l’original ». 234-235. ce qui suppose qu’elle « n’est pas seulement affaire de mots [mais] […] d’abord une définition de l’Autre social »38. Obras completas. 448-449. p. 2005. 49-64. comme l’affirme Jean Peeters. 39 José ORTEGA Y GASSET. 1999. depuis ses propres présupposés culturels. Et le langage de l’« auteur » de la traduction. Après Babel . p. et justifier par là même une manière d’exister linguistiquement en tant qu’elle n’en est pas une autre »40. ibid. « traduire revient à […] affirmer. n’avait jamais été formulé. Entre hispanité et américanité. Artois : Presses Université. l’expression « castellano derecho » renvoie dans le même temps à la conformité entre « res » et « verba » et au processus de « ré-formation » mentale qu’implique cette mise en adéquation. jusqu’alors. La médiation de l’étranger (une sociolinguistique de la traduction). la traduction est toujours 35 Nous reviendrons sur ce rôle de façon plus approfondie dans la deuxième partie de ce travail. puisqu’« il n’existe pas. 38 Jean PEETERS. que le traducteur a un devoir de fidélité envers son lecteur. . 36 Voir Corinne MENCÉ-CASTER. Paris : Albin Michel. PEETERS. 81. d’une nouvelle actualisation socioculturelle et historique. Le rôle de la « traduction »35 Nombre des théoriciens de l’approche socio-linguistique de la traduction ont souligné que le changement de langue (au sens matériel du terme) est corrélatif d’un changement de réalité interlocutive. p. Madrid : Revista de Occidente. 40 J. o se lleva el lector al lenguaje del autor »39.. La traduction requiert donc que l’agent qui l’accomplit puisse se mettre à la place de l’Autre. en dégageant notamment le caractère impropre de ce terme. « De la compilation et de la traduction comme stratégies scripturales d’un entre-deux auctorial ». 128. José Ortega y Gasset évoque en ces termes la dynamique de l’échange interlocutif dans le cadre de la traduction : « o se trae el autor al lenguaje del lector. 37 Georges STEINER. sous son masque neutre et anhistorique. Penser l’entre-deux.108 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ représentation du monde social qu’il véhicule et qui est liée aux intérêts de sa vision de la royauté. 1951. alors il convient de reconnaître que cette médiation existe. de pivot immuable d’où la compréhension se révélerait stable et définitive »37. une poétique du dire et de la traduction (1975). Actes du colloque international tenu à la Martinique (10-11 mars 2005). C’est dans cette perspective que la notion d’« original »36 est elle-même à problématiser car elle serait plus la somme des différents états interprétatifs d’un texte qu’un modèle invariable. En ce sens. et que.

si elles visent à instaurer un rapport de conformité entre « verba » et « res ». p. Dans cette perspective. si bien abundante en los casos de falta de equivalencia castellana. Après avoir montré que ce titre XXXIII était une traduction de la Summa Azonis. 42 José PERONA. ceux du traducteur et du lecteur de la traduction. sont présentées comme une nécessité naturelle . fue contrarrestada por una actitud casticista que sólo puede interpretarse como hostilidad a la innovación 41. Perona en vient à déduire que le titre XXXIII est un « dialogue entre [les] langues » latine et espagnole. Homenaje al profesor Lapesa. la referencia a las realidades de España o las explicaciones didácticas. todas las definiciones de las SIETE PARTIDAS constan de este esquema QUE COSA ES…. Il conclut alors que : De ahí que en los comentarios o glosas.. à la faveur de cette procédure de légitimation. c’est non seulement conférer une légitimité à la langue mais aussi aux options de « traduction » et de « définition » qui ont été choisies et qui. p. al servicio de unos receptores que debían ir acomodando su lengua y su visión del reino y la realeza a la teoría boloñesa del poder real42. alors qu’elle est connexe de celle d’intellection. manifester l’adéquation des mots et des choses. se introduzcan las cosas. En ce sens. 175 : « Y dado que siempre [los traductores de las Partidas] traducen. dans « Sobre el “modus interpretandi” alfonsí » révèle cet impact de l’imaginaire du traducteur en montrant comment Alphonse X se prononça en faveur d’une innovation lexicale extrêmement contrôlée : […] la aceptación de vocablos cultos (helenismos y latinismos).DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 109 confrontation d’au moins deux histoires interlocutives. 1990. Murcia : Universidad de Murcia. en la metalengua de la definición. 1961. . PERONA. ont surtout pour objet de 41 Fernando Lázaro CARRETER. el indefinido quid. Selon la définition sociale qui est donnée de l’Autre. ibid. « De rerum et verborum significatione : el título XXXIII de la Séptima Partida y la Summa Azonis ». Ibérida. 98. l’« acharnement » étymologique et définitoire alphonsin peut se lire aussi comme un aveu de la personnalité d’un Autre. le traducteur va investir un certain sens dans le vocabulaire et ainsi mettre à jour sa propre perception de l’identité de cet interlocuteur. 43 J. 6. Les nombreuses définitions qui émaillent le texte43. Fernando Lázaro Carreter. jugé a priori fort contestataire et qu’il faut convaincre par des arguments de type « naturaliste ». que cierta tradición llamó de forma incorrecta amplificatio. L’oblitération de cette dimension idéologique de la traduction par l’analyste a pour principale conséquence le rejet de l’idée de normation. c’est-à-dire de l’interlocuteur. p. « Sobre el ‘modus interpretandi’ alfonsí ». glose de l’œuvre justinienne. 189. con lo que la identificación de RES/VERBA se mezcla en la ‘realidad legal’ y en la ‘metalengua’ ». Considérons avec José Perona l’exemple du titre XXXIII de la Septième Partie. deux imaginaires linguistiques distincts.

se joue un processus de traduction intralinguale47 au cours duquel les mots. p. 46 G. un autre contexte : en les adoptant (et éventuellement en les adaptant). Ainsi. 213-229 . entre les textes de Luc de Tuy et de Rodrigue de Tolède. Il n’est donc pas inutile de rappeler que. Il faut donc voir dans cet emprunt d’un langage de la nature « que cosa es… ». Comme le dit Jean PEETERS. 17 : Après Babel stipule que la traduction est. p. l’expression d’un projet définitionnel qui est à percevoir comme programme normatif « que cosa debe ser… ».. Après Babel…. dans l’étude qu’il a consacrée à la tradition textuelle de la légende des juges de Castille. Les juges de Castille…. famille. entre leurs textes et celui d’Alphonse. Voir Georges Steiner. Sous la plume 44 P. 45 . Si. « familia ». sont toujours susceptibles de prendre deux sens antagonistes. travail. que ce soit dans le sens sémiotique le plus large ou dans des échanges plus spécifiquement verbaux ». que les définitions données ne soient pas « créées » ex nihilo par Alphonse. et que les « noms que l’on dit communs. a parfaitement montré comment les imaginaires de la royauté que reflètent les textes de la chaîne sont distants les uns des autres. p. voire antinomiques46. qu’il les juge nécessaires à un fonctionnement optimal de son projet politique. implicite dans tout acte de communication. le simple fait de proposer des définitions de vocables aussi courants que « muger ». mère. « varon ». témoigne bien chez Alphonse d’une conscience aiguë qu’il n’y a pas de mots « innocents ». lorsqu’on passe du latin au castillan. Alphonse révèle qu’il adhère à leur contenu idéologico-sémantique. p. etc. Ibid. p. Georges Martin. avec tous les changements de paramètres interlocutifs qu’il suppose. 44 « Il s’ensuit qu’échanger verbalement dans la même langue ou traduire entre des langues mutuellement étrangères revient toujours à se poser comme différent des autres et à rapporter le vocabulaire étranger à celui que l’on possède et qui est façonné par son histoire interlocutive ». ce processus se voit doublé d’un exercice de traduction interlinguale. Langage et pouvoir…. écrits tous deux en latin. verbales. p. avec pour enjeu « la formation et la ré-formation des structures mentales ». ce qui fait que des interprétations divergentes sont toujours possibles. BOURDIEU. capable d’en imposer une définition normative. formellement et pragmatiquement. 63. Peu importe. et surtout. voire antagonistes […] »45.110 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ « produire et imposer des représentations (mentales. qu’il faut réguler par un discours de la légitimité. 187. p. 353-383. reçoivent en réalité des significations différentes. graphiques ou théâtrales) du monde social qui soient capables d’agir sur ce monde en agissant sur la représentation que s’en font les agents » 44. amour. en ce sens. une autre langue. dans l’émission et la réception de tous les modes de sens. 274-295 . mais traduites depuis un autre texte. MARTIN. ce n’est pas seulement le « signifiant » qui change (Ex : le passage de « rex » à « rey ») mais aussi le « signifié » tout autant que le référent qui lui est associé. « ciudad ». 47 Parler de « traduction intralinguale » revient à considérer que le medium commun qu’est censée être la langue ne garantit pas le sens des mots du producteur vers le récepteur. La médiation…. incessamment rapportés à l’histoire interlocutive respective des deux compilateurs.

Georges Martin nous en donne un exemple avec la notion d’« amour »49 comme « opérateur imaginaire de l’intégration politique qui a assimilé les régimes de dépendance aux relations de parenté »50. p. Le vocabulaire des institutions…. 49. Alphonse X cherche à « court-circuiter » la « polysémie inhérente à l’ubiquité sociale de la langue légitime ». ce qui garantit une forme de consensus pratique entre des locuteurs généralement dotés d’intentions et d’intérêts différents. p. qui sont en rapport avec l’idéal alphonsin de la royauté. 48 Cf. en accord avec ses propres intentions et intérêts royaux. soit des définitions explicites jusque-là informulées. Autrement dit. S’appuyant sur cette remarque. il cherche à forger un langage politique monosémique. que ce discours métalinguistique s’enracine dans un contexte juridique : Benveniste faisait justement remarquer que les mots qui. par lequel il espère créer un consensus qui ne repose plus sur « l’effet idéologique d’unification des opposés »51 consécutif à la pseudo-neutralité de la langue. dans les langues indo-européennes. en créant l’impression d’une équivalence de terme à terme. p. Précisément. formellement conforme. la traduction – qu’elle soit intralinguale ou interlinguale –. par un appareillage définitionnel qui vise à assigner aux noms dits communs des significations qui vaillent pour l’ensemble des membres de la communauté.. 169206. renonçant à un langage neutralisé. en lui opposant la monosémie propre au lieu social depuis lequel il parle. prétend par là même […] à dire le droit. « La double mise en scène d’un roi législateur et philosophe ». BENVENISTE. « Amour (une notion politique) ». mais sur une stricte régulation du « sens commun ». servent à dire le droit sont issus de la racine dire52. Craignant que ses (grands) sujets n’engagent dans le processus de restitution du sens la diversité de leurs instruments d’appropriation symbolique. etc. à partir du jeu de l’équation entre mots ou langues (il suffit de se référer à l’expression problématique de « traduction littérale ») masque cette dimension polysémique inhérente au langage. 53 P.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 111 d’Alphonse X. 50 Ibid. Première Partie. Histoires de l’Espagne…. l’argument étymologique jouant le rôle de codificateur du système. BOURDIEU. p. Il en découle que les divers interlocuteurs impliqués dans l’échange croient parler la même langue. les vocables « rey ». « ley »48… reçoivent. par ailleurs. Bourdieu note que « le dire droit. soit des acceptions nouvelles. . On voit tout l’intérêt que l’opération de « verrouillage sémantique » pouvait tirer de la mise en relation de la « nature » et du « langage ». 205. voire divergents. MARTIN. 52 É. 49 Voir G. Langage et pouvoir…. Or. c’est-à-dire le devoir être »53. 51 P. Chapitre 2. 63. le pari alphonsin consiste justement à déjouer l’illusion apparente de l’unité du langage ordinaire en se proposant de réaliser cette unité. p. de la noblesse. BOURDIEU. 65. Il n’est pas anodin. entendons ici. le même langage. Langage et pouvoir….

La langue est ainsi perçue comme un outil méthodologique devant permettre d’assurer l’identification entre la pensée alphonsine et la production d’un « citoyen » nouveau. en se définissant négativement par rapport aux grandes langues de civilisation que sont alors le latin. « De rerum et verborum… ». l’unification des royaumes de Castille et de Léon. Inés FERNÁNDEZ-ORDÓÑEZ. sólo una literatura »54. c’est bien un conflit pour l’accaparement du pouvoir symbolique. PERONA. Le « castillan » se constitue au départ. Et il cherche à le montrer en procédant à cette mise en adéquation entre « mots » et « choses ». Si l’on en revient aux rituels d’institution. Mais. una lengua. une différence qui ne peut se comprendre que si elle se trouve rapportée à l’efficacité symbolique des rites d’institution. la codification dont il est question est moins « stylistique ». 178. sous-entendu. on pourrait dire qu’Alphonse X. entre une langue vernaculaire qu’il s’agit de « modeler » et des langues de prestige déjà constituées. par cet acte d’investiture au moyen duquel il fait « connaître et reconnaître. consacre le castillan comme langue en disant : le castillan est une langue. La construction idéelle du castillan comme langue réformatrice des structures mentales ne présuppose alors aucune pureté linguistique – pouvant conduire à une intolérance à l’égard des diverses variétés dialectales en présence –. 190. du fait de la « population linguistique » potentielle pour un tel rôle. il consacre une séparation définitive entre le castillan et les autres langues vernaculaires. Es la monarquía astur-leonesa y los reyes de León y Castilla quienes poseen la herencia indivisible de los derechos godos al señorio de las Españas.112 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ De fait. une différence »56. Le castillan occupait. « Desde la prosa alfonsí. Langage et pouvoir…. sur le plan stratégique. par un acte politique délibéré. si acaso. et non en relation d’opposition avec les variétés dialectales péninsulaires. De acuerdo con esa idea. p. c’est-à-dire au « pouvoir qui leur appartient d’agir sur le réel en 54 J. c’est-à-dire « mentale » et « idéologique ». le grec et l’arabe. Ainsi que le note très justement José Perona. aragoneses y portugueses ». par la suite. puisque précisément le castillan n’est pas l’origine du processus mais son terme. une place de choix : l’expansion du territoire castillan à la faveur de la Reconquête. Il est indéniable que. Ce qui se joue dans un premier temps. une vraie langue. de toute évidence. les projets impériaux du monarque Alphonse X qui prétend également au titre de seigneur naturel des Espagnes sont. 23-24: « Tampoco admite estructuralmente la Estoria de España el imperium de los reyes de otros reinos cristianos peninsulares. 56 Pierre BOURDIEU. el año de reinado de los reyes navarros. nunca se cita. Antes era. au XIIIe siècle. 55 . à travers laquelle se joue la crédibilité de cette langue vernaculaire comme idiome « plein ». « el lenguaje de Castilla » es. ni siquiera como sincronía adicional. Las estorias…. p. p. « orthographique » (même si elle est en gestation aussi) que « sémantique ». sensu strictu. au fondement d’une géographie des représentations où la Castille figure comme lieu cardinal de la symbolique du pouvoir « central »55. s’est engagée une compétition entre les langues vernaculaires disponibles.

mais le latin. Le tour de force alphonsin que nous avons choisi d’aborder sous l’angle du « déplacement linguistique » consiste précisément en une « transgression des limites de l’ordre social et de l’ordre mental »58 qui tendaient à séparer les langues légitimes des langues qui ne l’étaient pas. En attribuant au castillan le même pouvoir de pénétration de l’essence des choses. les pouvoirs légitimes de ceux qui ne l’étaient pas. et ainsi réalisée. Si. que les énoncés prédictifs ont le pouvoir de faire advenir ce qu’ils énoncent. « España ». L’exploitation des mots « españoles ». Pierre Bourdieu notait à juste titre que : On ne devrait jamais oublier que la langue. de l’imaginaire socio-historique qui leur est associé.… sur laquelle nous reviendrons plus avant. comme imaginaire de langue et de culture. d’un lieu originaire ancien (auctoritas) vers le lieu d’une nouvelle origine (auteurité). le castillan se voit. mais aussi. Autrement dit. « señor natural ». originaire. un nouvel imaginaire porteur de représentations du monde. Ibid. En travaillant à enraciner le castillan dans un univers culturel et savant. et non le réel lui-même. en énonçant dans la langue castillane comme s’il s’agissait d’une langue déjà autorisée. Alphonse X révèle qu’il a bien compris que le véritable enjeu concerne les représentations du réel.. le déplacement linguistique du latin vers le castillan se trouve corrélé à un déplacement des imaginaires de l’autorité et de la puissance. réalisent. il se fonde sur le pouvoir structurant des mots pour modifier le programme de perception de ses sujets et faire que ceux-ci. « amor ». en raison de l’infinie capacité générative. c’est parce qu’une bonne part du prestige du latin reposait sur son identification comme langue de l’auctoritas. p. Alphonse X contribue à créer dans le même temps une nouvelle représentation de la Castille. en faisant voir et en faisant croire. qui domine le castillan. et conséquemment. . et ce faisant. c’est-àdire une langue. aux yeux des divers récepteurs. au sens de Kant. elles aussi inédites. 176. dépositaire de la vérité. En créant un nouveau modèle de représentation du castillan qui s’assimile à celui du latin. « investi » d’une autorité qui le rapproche du latin et l’éloigne irrémédiablement des autres parlers vernaculaires. C’est parce que la représentation que l’on a d’un objet contribue à la réalité de cet objet. Alphonse manifeste que la division opérée entre « langues non légitimes » et « langues légitimes » est infondée. par leur consentement à la ré-formation mentale qui est en jeu. parmi les attributs dont Alphonse X veut doter le « castillan » se trouve justement cette capacité de mise en conformité des mots et des choses. de son seigneur naturel. comme réel de langue. De fait. son programme politique. est particulièrement significative de cette puissance constructrice d’un verbe qui veut enchanter et séduire. De par cette « cérémonie ». Ce n’est pas le latin. de 57 58 Ibid.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 113 agissant sur la représentation du réel »57. que lui confère son pouvoir de produire à l’existence en produisant la représentation collectivement reconnue. Dans ces conditions. Alphonse X fait surgir à l’existence ce par quoi il énonce.

114 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ l’existence. 60 . 63 Ibid. Il convient sans doute de signaler d’emblée les enjeux qui se dissimulent derrière cette « prise » autoritaire d’écriture. Lorsqu’il expose sa nouvelle définition de la « royauté ». en fait. est sans doute le support par excellence du rêve de pouvoir absolu 59. En ce sens. Michel de CERTEAU. « Le pouvoir historiographique… ». dans la tradition historiographique castillane. Il est clair que le déplacement que signe. La prégnance de l’étymologie dans le programme politique d’Alphonse X témoigne de sa conscience aiguë de l’incapacité notoire des mots et de leur pouvoir de faire advenir un ordre nouveau s’ils ne sont pas prononcés dans un cadre qui garantit « la croyance dans [leur] légitimité et [dans celle] de celui qui les prononce. s’inscrit dans un programme qui vise à « convertir » des propriétés sociales (ou culturelles) en propriétés de nature et prétend imposer l’appréhension de l’ordre établi comme naturel. 59 Ibid. affecter à la force qui le rend effectif une autorité qui le rende croyable. 62 G. croyance qu’il n’appartient pas aux mots de produire »61. l’usage d’une langue vernaculaire. du « pouvoir historiographique ». un art de manipuler la complexité en fonction d’objectifs. 128. il désigne. Paris : Gallimard. 1975. il ne suffit pas seulement à Alphonse X de disposer du pouvoir de fait. p. l’historiographie « officielle ». D’autre part. que sont les appareils idéologiques. p. C’est pourquoi il ne lui est sans doute pas indifférent d’accaparer aussi l’« autorité d’écriture ». En effet. p. et donc un « calcul » des relations possibles entre un vouloir (celui du prince) et un tableau (les données d’une situation) ». notamment au XIIIe siècle. 13 : « D’une part. Déplacement de l’« autorité d’écriture » Lorsque Georges Martin évoque les « deux traits de sémiologie pragmatique »62 qui caractérisent ce qu’il dénomme le « tournant [historiographique] alphonsin ». 66. MARTIN. figure en bonne place. Alphonse X veut exprimer ce qui n’est rien moins qu’un rapport de force sous forme d’un rapport de sens60. et concurremment.210. c’est bien parce que. et c’est ce déplacement qui lui rend l’explication étymologique si nécessaire. 61 Ibid. comme « récupération » et mode de mise en mémoire de tout un peuple. à l’intérieur du champ politique. de la « noblesse ». il veut aussi fonder ce pouvoir en droit afin de se prémunir contre toute concurrence. parmi les instruments de production symbolique. « l’accaparement par le roi lui-même de l’autorité d’écriture » et « l’abandon du latin au bénéfice du castillan »63. L’écriture de l’histoire.. le rapport entre un « vouloir faire l’histoire » (un sujet de l’opération politique) et l’« environnement » sur lequel se découpe un pouvoir de décision et d’action. appelle une analyse des variables mises en jeu par toute intervention qui modifie ce rapport de forces. si on a pu parler à juste titre. p. le pouvoir doit se légitimer.

la production du système symbolique de l’historiographie se voit confiée. commanditaire de l’œuvre historique. 59. parle de « programme iconographique » : C’est aussi le problème de l’historien de l’art : qui commande l’œuvre. Il n’est pas inintéressant de se demander jusqu’à quel point le commanditaire d’une chronique (par exemple Bérangère de Castille ou Ferdinand III) pouvait être considéré comme le « fournisseur » du « programme historiographique ». Auctor et auctoritas….. dans l’espace de l’atelier royal. p. Lorsque Bérangère s’adresse à Luc de Tuy et qu’elle lui commande la réalisation d’une œuvre assemblant « les écrits des experts de l’histoire des rois espagnols depuis Isidore de Séville ». s’arroge-t-elle une fonction autre que celle de commanditaire ? S’il est certain que l’intérêt renouvelé des souverains envers l’historiographie est à corréler à la prise de conscience de « l’importance de l’histoire pour l’assise imaginaire de la royauté ». détient l’« autorité de commande ». sous Alphonse X. N’oublions pas. auteur. Si dans les deux types de configurations. qui fournit le programme iconographique. 65 . l’historien se devait d’offrir au monarque un « miroir » où celui-ci (tout autant que ses descendants) pouvait engager une réflexion critique sur le pouvoir. artiste dans les inscriptions médiévales ». la personne royale constitue l’« autorité de commande ». p. dans le second cas uniquement. en effet. Nous empruntons. qu’au travers du texte historique. on admet généralement que le roi. ibid. qui le réalise ? On sait qu’il y a généralement commanditaire et artiste. 129-132. l’« autorité de commande » dévolue au roi s’assortit d’une mainmise sur l’« autorité de réalisation » et sur l’autorité d’« écriture » également. placé directement sous l’autorité et le regard du roi64. tout en se contemplant lui-même tel qu’il était en quelque sorte « réfracté » par le regard de l’historien. La question fondamentale reste : qui fournit le programme iconographique ?65 Dans l’historiographie pré-alphonsine. dans l’historiographie pré-alphonsine. cette expression à Robert Favreau qui. doit-on considérer cette visée comme relevant du « programme » ? Il semble d’autant plus difficile de trancher qu’il paraît logique de tenir que le choix même du « maître d’œuvre » relevait déjà sans doute d’une certaine démarche de connivence idéologique. l’employant en rapport avec le domaine de l’art.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 115 Produite jusqu’alors par un « corps de spécialistes » religieux (parmi lesquels on trouve Luc de Tuy et Rodrigue de Tolède par exemple). MARTIN. en la transposant. Le choix par le commanditaire d’un « homme d’Église » comme maître d’œuvre n’était 64 Voir G. « Commanditaire. peut être menée en se fondant sur la question du « programme historiographique ». dans le cadre de l’historiographie préalphonsine. Robert FAVREAU. à un corps de producteurs spécialisés et laïcs. Le « programme historiographique » Une première approche de la problématique de l’autorité d’écriture.

de reproduction passive et silencieuse. sorte de « contrat moral » qui définit implicitement un positionnement esthétique et idéologique.. MARTIN. le commanditaire estimant sans doute ce cadre partagé. n. évoquant le traité historique de Rodrigue de Tolède. son style. Il n’est donc pas exagéré de postuler qu’avec Rodrigue de Tolède. l’historiographie entre dans une dynamique de spécification de la « forme-auteur » validée par la tradition. au « maître d’œuvre » semble avoir été laissé le soin d’élaborer le cadre conceptuel et idéologique. en effet. 69 Ibid. si on entend par là la conception de l’œuvre. il semble bien que l’historien ait disposé de l’autorité de réalisation et de conceptualisation. 260. par exemple. en raison de la connivence évoquée.. d’une « élaboration où le contexere s’impose décidément au compilare »70.116 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ donc pas innocent. la liaison des faits et le discours qui les portent affiche d’un bout à l’autre une démarche personnelle67. une chose est sûre : l’historiographe qu’est Rodrigue de Tolède ne se laisse dominer ni par ses sources. Georges Martin fait remarquer : […] l’on est. 67 . Qu’est-ce qui change réellement avec Alphonse X et qui légitime que l’on parle de « tournant alphonsin » ? 66 Cf. Qu’il s’agisse du « caractère novateur de la pratique »68 de Rodrigue. p. sa lecture personnelle des faits du passé. à penser sa pratique en termes de soumission. p. 68 Ibid. ce qui tendrait à signifier que c’est lui qui « fournit le programme historiographique ». 260. 77. Si l’on en croit les propos que rapporte Luc de Tuy. on l’a vu. Il n’est pas abusif. ni par un « imaginaire sémiotique » qui l’obligerait. à limiter fortement l’impact du commanditaire dans la conception du « programme » et à retenir comme vraisemblable l’hypothèse d’un accord tacite entre la souveraine et le chanoine. depuis les choix des textes jusqu’à leur mise en forme. De même. sans doute plus encore qu’avec Luc de Tuy. 259. Les juges…. p. les consignes de Bérangère sont. puisqu’il lui garantissait tout à la fois l’inscription de son texte dans une tradition d’autorité66 et le respect d’un certain schéma « éthique ». la focalisation. à cet égard. Dans le cas de figure que nous venons de décrire. de sa « liberté dans l’approche de l’écriture historique »69. de soutenir qu’un Luc de Tuy a travaillé dans une autonomie relative par rapport à son commanditaire. 70 Ibid. puisqu’elle lui demande explicitement. fort claires. non seulement de rassembler les écrits des auctores. Le léonisme du Chronicon nous invite. devant le De rebus. mais aussi de concevoir un speculum principis. Le fait que Luc de Tuy ait réussi à inscrire sa propre « couleur » idéologique dans le texte indique que c’est l’historien qui finit par imposer au commanditaire sa propre vision des choses. Si a priori c’est le commanditaire qui définit le « contenu » brut (Bérangère qui demande de réunir les écrits des experts). en présence d’une composition tout à fait originale où le positionnement. G.

[…] compusiemos este libro de todos los fechos que fallar se pudieron della. en réalité. « L’hiatus référentiel… ». 54. « Le pouvoir historiographique… ». De fait. desdel tiempo de Noe fasta este nuestro 71. car elle permet de bien saisir comment il va. por la gracia de Dios rey de Castiella. eu égard à l’épistèmè médiévale. C’est précisément l’acception à donner au verbe « illustrer » qui fait problème quand le roi est l’historiographe. 72 . 4.G. 74 G. sachant qu’il signifie Dieu et que donc. il tendra. dans une synthèse remarquable dont nous reproduisons les passages les plus significatifs : « Dans l’Histoire. sorte de Messie annoncé par une série de figures (tel Jupiter par exemple) prestigieuses auxquelles le relie une longue chaîne généalogique76. les faits de tous les peuples et de tous les hommes ayant exercé sur lui un pouvoir. Par conséquent. p... 71 P.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 117 Alphonse X. et sa définition politique : nous sommes en présence de l’histoire politique d’un espace. p. 76 C’est ce qu’explique G. MARTIN. C’est dire qu’il lui revient d’illustrer doublement l’« ordre divin de la royauté » : en tant que roi. 333-334. Les juges…. Ceci a pour première conséquence que – par-dessus les continuités ethnique et dynastique (dont la charpente demeure) – c’est désormais. MARTIN. p. roi-historiographe Faut-il le rappeler ? Un simple examen du prologue de l’Histoire suffit à manifester qu’Alphonse X. revendique aussi l’autorité de réalisation et l’autorité d’écriture : Nos don Alfonsso. regroupant en diachronie mais aussi en synchronie. il est chargé de transcrire « l’actualité du Verbe dans le phénomène » auquel l’ordre royal qu’il incarne participe pleinement. désormais le sol prime. à vouloir rendre compte de l’actualité de sa royauté dans le plan du Verbe. le roi qu’est Alphonse « le signifie » par « sa façon singulière d’illustrer l’ordre divin de la royauté par quoi l’histoire témoigne du Verbe »74. Pour ces questions. outre l’autorité de commande. car « illustrer ». s’ériger en « foyer de convergence » de l’histoire antérieure de l’humanité. il cherchera surtout à « rendre illustre » son ordre royal à lui. 73 Voir G. Alphonse X double son statut de roi de celui d’historiographe. 128-132. cette confusion des statuts est loin d’être anodine. dans l’ordre des événements eux-mêmes. en tant qu’historiographe. p. de Toledo. Chapitre 2. Sans aborder pour l’instant la question de l’autorité d’écriture du point de vue des problèmes qu’elle pose sur le plan énonciatif72. Nous renvoyons à l’analyse que nous avons menée de la lecture du temps chez Alphonse. célèbre ». 75 Rappelons toutefois que l’ordre royal est aussi un ordre de langage. Comme vicaire de Dieu sur terre. dans l’ordre du langage humain75. l’histoire de sa royauté témoigne plus que tout autre de celle du Verbe. « La question de l’identité du ‘sujet d’écriture’ ». En « accaparant l’autorité d’écriture »73. Comme historiographe. MARTIN. voir Deuxième Partie.C. si l’historiographe se laisse dominer par le roi qui habite en lui. nous voulons seulement l’appréhender dans la dimension symbolique qu’elle revêt. c’est tout aussi bien « rendre plus clair » que « rendre illustre. Du point de vue de l’imaginaire sémiotique. « Prólogo ». de Leon. au lieu de transcrire l’actualité du Verbe dans le phénomène.

c’est-à-dire digne de foi ». par inclusion. En choisissant par exemple dans l’Histoire d’Espagne comme dans la Générale Histoire de structurer son récit sur la base des « sennorios naturales ». General o de España. authentique. Aussi bien le passé lointain de l’Espagne est-il réintégré dans l’histoire de l’empire romain comme espace politique inclusif. et son roi – se trouve prise dans la cosse de l’empire. dont le destin depuis les origines. p. par sa qualité de vicaire de Dieu. Or. marqué au sceau de sa vérité. 49. 77 G. tal como la concibe Alfonso X en sus dos grandes compilaciones (la General Estoria y la Estoria de España). elle était aussi d’écrire des histoires dignes de foi. le royaume qui politiquement la domine. p.118 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Cette figure messianique du roi dont l’Histoire est appelée à transcrire la trajectoire permet d’établir un parallèle – certes prudent – entre l’Histoire et l’Écriture sainte. lorsqu’on la rapporte au fondement de l’épistémè médiévale. 79 B. 32-33 : « Si la Estoria. pourquoi la caution d’un roi. Las Estorias…. dans l’État. 19 : « La historia. hubiera empleado como base la organización cronológica una era cualquiera como cómputo dominante . p. FERNÁNDEZ-ORDOÑEZ. comme dans la Bible. La question du « redressement sémantique » est d’autant plus essentielle qu’elle nous situe au cœur même des modes de « restitution » du savoir historique par le roi-historiographe. Histoire et culture historique…. préparant sa dernière germination : l’avènement de l’empereur élu. les progrès de la juridiction gracieuse […] établirent une nouvelle hiérarchie d’autorités civiles. d’un prêtre. le roi jouant le rôle de « signe transitif »78. si elles ont été approuvées par une autorité.. par cette ponctuation de références à l’histoire impériale. […] À côté de cette hiérarchie des autorités ecclésiastiques. diffusant sur elle sa lumière. […] Par cette expansion de son histoire romaine. et quelle autorité. puisque que dans l’Histoire. était en mesure de conférer immédiatement une « autorité » presque sans faille à un récit historique79. c’est-à-dire de figures de la transitivité. « L’hiatus référentiel… ». y ante todo. On comprend mieux sans doute. […] » et p. Ils eurent donc le souci de plus en plus vif de s’abriter sous l’autorité des jeunes États pour que leur œuvre. « est surmonté l’hiatus signe linguistique vs signe objectal »77. GUENÉE. MARTIN. 134-135. de par la « transparence » qu’il présente par rapport « au récit phénoménal de la vérité ». es historia de los pueblos que ensennorearon la tierra […]. et d’un récit que l’autorité d’un évêque ou d’un abbé avait rendu digne de foi. Il en découle que lorsque l’historien est roi. de « redresser le sens » du récit historique. si l’ambition des historiens était de suivre des sources dignes de foi. côtoie et encadre le sien. Par ce principe organisateur qui rompt avec le modèle de chronologie plus largement d’un héritage politique que la royauté peut se prévaloir. devînt. les progrès de l’État et. tout le problème est précisément de savoir si elles sont authentiques. 53. de sus príncipes o señores naturales. p. par le secours même de ces autorités. Car l’approbation pontificale fait d’un récit quelconque un récit authentique. On saisit mieux également pourquoi la confiscation du « pouvoir historiographique » par le roi constituait pour ce dernier un enjeu des plus importants puisqu’il était dès lors à même. un récit plus authentique encore. 78 Ibid. incapable à elle seule d’entraîner la conviction du lecteur. le récit historique qu’il propose est non seulement « continuatio de la Bible » mais déjà langage de Dieu lui-même. 80 Comme le précise I. pose en ces termes la problématique de la « caution morale » dont bénéficie le texte d’un scripteur : « Pour les œuvres plus récentes. l’Espagne – et. Alphonse X prenait le parti de situer les événements non seulement selon un ordre de succession mais aussi selon le rang et le pouvoir80. du ‘roi des Romains’ Alphonse X ».

Histoire de la philosophie…. fondée sur le règne des seigneurs naturels. rappelant ainsi la position centrale qu’il occupe et qui lui permet d’être « l’instance sémiotique de médiation »86 par excellence. MARTIN. dans la perspective de l’Histoire. en raison de son origine divine. ont occupé un rôle central dans l’histoire humaine. 34.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 119 universelle hérité des Canons d’Eusèbe et de saint Jérôme81. p. todos los hechos históricos tendrían que haber sido presentados en función de su fecha como unas enormes tablas cronológicas. l’ordre présent (voire éternel) du monde selon une topologie et une structure qui manifestent un partage de pouvoirs organisé selon un principe immuable. le « prince de fait » qui relève de l’ordre du réel et le « prince possible » qui appartient à celui du langage.. Alphonse X assure le redressement du discours diachronique en une structure synchronique de façon à rétablir l’unité de ce qui se trouvait séparé par une organisation seulement chronologique de la matière. Alphonse X fusionne la mémoire généalogique de l’Espagne. la utilización del señorio como principio de organización cronológica permitió concebir la historia como una sucesión de reinados o poderíos terrenales ». p. en tant que dépositaire direct de l’autorité divine. exprime. COULOUBARISTIS. 84 Ibid. « L’hiatus… ». L’importance attribuée par Alphonse à la parenté comme « schème régulateur qui unifie l’expérience humaine »83 en « rend [ant] possible un rapport intelligible entre l’homme et le monde qui l’entoure »84 nous renvoie donc à la thématique de la glorification comme manière d’assumer le rapport à la mort (à travers par exemple le culte des ancêtres). 40. il comporte un sens. non uniquement temporel. dans ces conditions où s’abolit toute distance entre le technicien du « faire de l’histoire » et celui du « faire l’histoire ». qui se sont illustrées en assurant en même temps un nom à leurs descendants »85. à y permanente (por ejemplo. : « Es la linna de sucesión en el imperium (o senorio. 86 G. avant tout à Alphonse de révéler un ordre hiérarchique. En cambio. tant dans l’ordre du réel (il est roi) que dans celui du langage (il est roi et historiographe). par un récit temporel (diachronique). 85 Ibid. Bien que. 82 Ibid. 54. autant que possible. décelable seulement à la suite d’un redressement qui ne peut être effectué que par un sage ou un initié. y no una cronología universal permanente (tal como ocurre en los Cánones Crónicos de Eusebio y Jerónimo) ». en effet. 81 Id. car la succession et le contenu des éléments qui y sont insérés révèlent leur disposition dans un ordre hiérarchique. sont appelés. on conçoit clairement que. p. et sa propre mémoire. apte à conférer un sens autre que « temporel » à la lignée des rois. Sur un plan plus pragmatique. c’est-à-dire par le roi. como lo llama Alfonso) el principio fundamental organizador de toda la Historia. il est clair que la narration alphonsine de l’histoire d’Espagne. Il importe.. el nacimiento de Abraham o de Cristo). En pensant le discours historique comme « discours glorificateur qui s’adresse aux figures. p. Par conséquent. . 83 L. qu’il présente comme mémoire de l’actualisation du Verbe dans le phénomène. cet ordre continue de se présenter comme divisé et temporel. qui d’Adam jusqu’à lui-même82. parmi ces ancêtres. 38.

Le pari était d’autant plus difficile à relever pour Alphonse qu’il était en proie à toute une série de contradictions : en tant que roi. il lui était difficile de se montrer « irrespectueux » à l’égard des textes-sources dans lesquels celle-ci s’incarnait. parallèlement à la figure de souverain idéal.120 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ se confondre. en imposant une approche monosémique des modèles royaux. En un mot. c’est-à-dire de simple medium de la tradition. 14. Mais si l’historien du roi. n’est plus « auprès » du pouvoir mais « au » pouvoir. p. De sorte qu’elle tend. n’est plus une « cellule de réflexion » décalée par rapport au pouvoir. en réalité. La difficulté qui s’offre à cet historien-roi qui. Orchestrée par un roi-historiographe. vient de son incapacité à opérer son « décentrage » par rapport au discours magistériel qui est le sien. devait penser le pouvoir qu’il n’avait pas et « donner des leçons de gouvernement sans en connaître les risques et les responsabilités »88. afin de le transmettre. et qu’il devait effectivement assumer puisque. « signe transitif ». il lui était demandé d’insérer son récit dans une tradition authentifiée comme telle. Difficulté inverse. De fait. il lui importe seulement de le faire sans quitter sa place de maître puisque son objectif premier est précisément de « construire » un « serviteur » à la mesure de son ambition royale de toute-puissance. de celle de l’historien du roi qui lui. L’écriture de l’histoire…. un savoir déjà constitué.. était lié à son « commanditaire » par un contrat tacite qui limitait sa marge de manœuvre « critique » et l’obligeait jusqu’à un certain point à épouser la cause royale. c’était qu’il « récupère » en l’actualisant tout au plus. ainsi qu’on l’a vu. à la différence de ses prédécesseurs. celle de citoyen modèle. Cependant. il ne pouvait en aucun cas. quel que fût son statut « social » et le degré de conscience auctoriale qui en découlait. . S’il est tenu d’occuper la place fictive de sujet du roi en jouant au « serviteur » qu’il n’est pas. Dans le même temps. lui. qui n’est pas sans rappeler le désir alphonsin d’une langue monosémique. soit à légitimer les stratégies politiques déjà mises en place par le monarque. et surtout auctorié au sens où l’entend Michel Foucault. p. 15. ne pouvait totalement échapper à la contrainte forte qu’exerçait sur lui le rôle énonciatif de compilateur qui lui était d’emblée assigné. notamment quant au savoir. se trouve libre de tels engagements. de CERTEAU. ce qui était essentiellement attendu de lui. la position en surplomb qu’il avait résolu d’adopter. mais un « appareil idéologique » qui vise « à justifier historiquement le prince en lui offrant un blason généalogique »87. En tant qu’héritier d’une tradition dont il prônait la transmission directe et immuable. la scène du récit historique. l’historiographe médiéval. Ibid. soit à inscrire un discours prédictif qui a pour objet de projeter. assumer le rôle d’actor. le roi-historien. l’image de législateur et philosophe qu’il s’était efforcé de construire pour 87 88 M. comme lieu originaire de son rêve de « pouvoir absolu ». l’abolition de la « fonction critique » dévolue à l’historien royal qui est corrélative de « l’accaparement » alphonsin de « l’autorité d’écriture » a comme effet le plus visible de « verrouiller » l’espace des possibles. ouverte à la seule performance de sa parole.

entre soumission (l’adossement aux textes-sources latins) et dissidence (l’espace de liberté qu’ouvre leur « translation » en castillan). Il nous a semblé alors que ce point de rupture signait l’émergence d’une auteurité ou fonction-auteur. D’où la prégnance de cette interrogation incessante : pour un scripteur qui est un roi. En ce sens. quelle « prise de position » pourrait être de nature à concilier un imaginaire d’actor qui commande seulement de rassembler la matière des autres avec une pratique effective d’auctor. car il fut le masque premier de l’auctor humain comme il ne manqua pas. comme actor. au statut de « co-auctor » n’a été possible que par la reconnaissance d’une certaine singularité perceptible dans la diversité de styles et de structures qui. avoir une vue tout autre. ne pouvaient manquer de l’apparenter à un auctor. de l’autorité et de leur propre imaginaire auctorial. car incapables de rendre compte du nouveau rapport que des scripteurs. amoureux du savoir. le concept d’actor joue un rôle déterminant. témoins d’une démarche critique de relecture et de réécriture des textes. tous les schémas disponibles semblent « anachroniques ». « individualisent » les différents livres de la Bible. nous a montré que la « promotion » de celui qui était vu. dans l’entre-deux des statuts d’auctor et d’actor. porteur de marques propres. plus tard également. non plus comme fonction dérivée mais comme fonction validée ? Comment affronter cette question autrement qu’en postulant une homologie entre les relations « actor/auteur » et celles qui avaient été posées au départ entre auctor divin et actor humain ? Selon cette perspective. De l’auteurité comme postulat de la condition écrivante alphonsine Quelle valeur heuristique attribuer à l’hypothèse selon laquelle au « tournant alphonsin » correspondrait l’émergence d’une « fonction-auteur ». comment « écrire » l’histoire d’un pays qui est aussi l’histoire de sa royauté. l’autorisaient à « redresser le sens » de récits historiques ou poétiques dont il pouvait. dans le cas du discours historique comme compilation serait à penser.DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 121 légitimer sa conception de la royauté et la définition du « roi » qui s’y trouvait attachée. qui. précisément. rappelle alors que si . avec les mots des autres ? Quelle posture énonciative ou mieux. au départ. en raison de son encyclopédisme militant. tels Rodrigue de Tolède ou Alphonse X de Castille engagent vis-à-vis de l’écriture. naturellement associée à une démarche critique et une réelle compétence énonciative ? Des rôles énonciatifs aux positions dissidentes qui en sont dérivées. le choix d’écriture en langue vernaculaire peut s’interpréter comme une volonté d’adopter un positionnement médian. Cette « individualisation » de l’auctor qui se fonde en priorité sur la reconnaissance d’un « style ». La trajectoire de reconnaissance de l’auctor humain que nous avons esquissée au premier chapitre. d’être celui de l’auteur. Ces divers éléments.

Orléans : Paradigme. d’institution humaine. à son tour. La dignité de l’auctor réside donc d’abord dans son écriture (au sens large) qui fait corps avec la lettre du texte. et la sermo. L’écriture singulière de l’auctor engage ainsi l’œuvre dans une dynamique de l’individuation (le style comme marque de…). 91 Marie-Louise OLLIER. puisse en toute légitimité jouer son rôle de porte d’accès aux autres sens. BERNADET. système de significations. laquelle impose. 90 . elle ne s’y réduit pas pour autant. avec ses faiblesses (qu’il blâme par ailleurs). sont bien humaines. s’articule à une réflexion sur le langage humain dont on découvre en quelque sorte la contingence. Ce n’est donc pas un hasard si ce mouvement d’« “humanisation” du sens »91. dans sa Vie de Dante. objet comme tel du grammairien et du dialecticien. 92 Ibid. Politique du rythme…. 48. p. de le reconnaître comme « individu » (ou plutôt comme certain « sujet »90). avec H. MESCHONNIC. 199 : « Le sujet est une figure de l’individu ». il faut qu’il s’articule à un puissant instrument d’« autorité ». ce qui se cherche est moins un individu qu’un « style ». et comme tel. p. En effet. avec l’idée que l’expression de la Vérité 89 A. de la dialectique et des arts du langage. laquelle se trouve au point de jonction de la grammaire. qui s’affirme au XIIe siècle au travers de la valorisation d’une exégèse littérale. du sujet écrivant dont il loue les qualités littéraires. Quand Boccace. « L’historicité de l’auteur »…. elles. On considère alors. marqué au sceau de la contingence. pour que ce « sens » littéral.122 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ « l’idée d’auteur s’articule à l’histoire de l’individu »89. La réflexion critique qui s’engage sur le langage a pour foyer la signification. La forme du sens (Textes narratifs des XIIe et XIIIe siècles : Etudes littéraires et linguistiques). lieu de l’écriture humaine par excellence. 2000. 14. 93 Ibid. d’origine divine. p. au moment même où on en reconnaît le caractère humain 92. Ainsi l’intérêt nouveau pour le sens littéral doit se comprendre comme une entreprise de mise à jour des instruments humains de production du « sens » dans l’expression d’une « vérité »93. à travers le primat accordé à ces qualités expressives. est de manifester le caractère contingent du langage humain et d’en tirer toutes les implications. La reconnaissance d’une auctoritas humaine se fonde donc sur la reconnaissance d’un « sujet d’écriture ». 46. Elle tient sans doute aussi à son statut d’« être inspiré » mais celui-ci ne fait qu’exacerber l’admiration envers ses facultés d’expression qui. aborde le « moderne » qu’est Dante. p. Or. s’installe ainsi au cœur de toute signifiance. lieu par excellence d’expression de l’auctor humain. Comme le fait remarquer Marie-Louise Ollier : Le langage. Un des objets de la distinction opérée par Abélard entre la vox. La rhétorique remplira cette fonction. il prend soin de distinguer l’homme. c’est-à-dire d’une voix qui s’entend sous les mots et qui oblige à déplacer le regard du sens allégorique vers le sens littéral.

DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 123 dépend de la qualité du langage. GENET. de nouveaux modèles. perd progressivement son caractère opératoire. P. divinement inspirés et donc détenteurs de la Vérité. quelles que soient les diverses infidélités […] C’est pourquoi la pratique romanesque se situe à part dans la littérature médiévale. justement par la globalité signifiante qu’elle instaure. une nouvelle tradition dont l’autorité réside moins dans la langue que dans l’écriture. 215-258. . J. S’insinue alors – sans doute de façon assez confuse –. en un mot. à partir des diverses ressources de la rhétorique. plus relative dans les écrits historiographiques en langue vulgaire. au contraire. entendons la capacité toute rhétorique d’expression de la vérité. A ce titre. de la juste attribution du prédicat à son sujet. qui s’affirme en même temps que la volonté de fonder une mémoire collective autrement que par la geste. Or. 95 Cf. La notion de transcendance du « sens ». rattachée à l’imaginaire sémiotique du scripteur médiéval. c’est-à-dire selon Abélard. à la lumière de ce nouveau pouvoir de l’écriture. Cette émancipation. va asseoir le pouvoir de la clergie . Alors que l’autorité concédée à ces derniers procédait en partie de la « proximité » avec Dieu qui leur était reconnue. 53-54 : « Les auteurs des romans antiques sont encore retenus par la fidélité qu’ils doivent aux auteurs qu’ils « translatent » : non qu’on ne puisse réordonner. comme l’histoire humaine est le langage de Dieu aux hommes et que cette histoire s’inscrit d’abord dans le sens littéral. l’exhibition de la contingence du sens au travers notamment des contradictions entre auctores que pointe Abélard. la détermination des rôles humains devient un passage obligé. Quand s’insinue progressivement l’idée d’une auctoritas fondée sur l’écriture. c’est « celui qui écrit » et à qui on commande d’écrire l’histoire. laquelle leur conférait un statut de médiateurs. le clerc se 94 Cf. d’abord plus symbolique que réelle à l’égard de la tradition et de l’auctoritas. L’écriture des langues vernaculaires. L. absorber n’importe quel énoncé dans un nouvel énoncé doté justement de sa propre signifiance (tout énoncé romanesque est fait de ce ‘tissu’). le clerc. le lieu d’une auctoritas ancienne qu’il s’agit maintenant de déplacer pour fonder de nouveaux lieux de savoir. moins un donné qu’un à-construire dans et par l’opération d’écriture. l’idée que l’auctor véritable est celui qui détient le pouvoir de l’écriture. Ce transfert va d’ailleurs souvent de pair avec une nouvelle conception de l’ordre politique95. Cette mise en retrait du latin. p. C’est alors que l’écriture fonde une nouvelle auctoritas – que nous choisissons d’appeler auteurité pour la distinguer de l’ancienne – qui oblige à repenser. le texte romanesque est clos ». le modèle ne perd jamais sa forme finie. p. trouve son effectuation dans le point de rupture constitué par l’écriture des langues vernaculaires. tend à faire du latin. et le rôle dévolu aux auctores. qui ouvre un nouvel espace de liberté. tenus de s’adosser aux sources latines qu’ils « translatent ». Dans la « translation » qui s’avoue comme telle. L’histoire et les nouveaux publics dans l’Europe médiévale… (XIIIee XV siècles). et l’idéologie de la signification. mais l’énoncé intégré n’a alors d’autre ‘clôture’ que celle que lui confère son statut de partie constitutive de l’énoncé intégrant. M. absolue dans les œuvres de fiction que sont les « romans »94. fait de l’expression de la Vérité. OLLIER. La forme….

qu’il s’estime lui-même tel. à cet égard. Erec. à l’orgueil presque provocateur. OLLIER. 111-112. Ollier entend le texte narratif. En forgeant leur propre texte. . que les individus empiriques auxquels sont référés les textes. 99 Ibid. Ollier voit donc en Chrétien de Troyes « l’incarnation exemplaire de cette nouvelle conscience d’auteur qui s’affirme […] »98. p. Un constat s’impose : le sentiment d’être un « auteur » s’assortit d’une nouvelle écriture. puisque comme prend soin de le souligner Georges Martin. à partir de nouveaux traits. p. 97 Ibid. MARTIN. et que la nouvelle auctoritas ainsi fondée gagnera à être interprétée 96 M. par opposition au narratif oral de la chanson de geste. il s’agit toujours du poète latin . l’affirmation d’un nouveau « sujet de discours ». Rodrigue emploie les verbes compilare. p. 98 Ibid. Ils contribuent alors à déplacer la « forme-auteur » traditionnelle et donc à la reprofiler. en usage dans tout l’Occident. si le mot auteur n’est pas tout à fait disponible. 45 : « Ainsi Chrétien s’institue-t-il avec éclat sujet de discours : son premier roman. Cette terminologie traditionnelle. dans la tradition du roman médiéval français.. estoire – jamais à un « autor » . elle aborde sous cet angle la question de l’auteur : Wace et Chrétien (et déjà Benoît de Sainte-More) désignent leurs œuvres comme des « livres » .. contexere et recolligere. ibid. tous ses prologues l’attestent97. 21. ces « scripteurs » définissent aussi une nouvelle manière de construire la « forme-auteur » pour un type ou un genre donné.124 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ retrouve dans une relation d’homologie avec l’auctor d’autrefois.. dont Chrétien de Troyes semble être le paradigme96. Marie-Louise Ollier met ainsi en évidence. La forme…. est à cet égard exemplaire de l’orgueilleuse conscience d’avoir le pouvoir de l’auctoritas. L. Ce faisant. livre. autant d’éléments qui constituent un point de rupture dans une tradition. Les juges…. 101 G. c’est qu’il est trop proche encore de la perspective de la « translation » : quand Benoît évoque « l’autor ». Il est. un nouveau traitement de la matière. dans la littérature française. d’un narratif écrit »100. 259 : « Pour évoquer son travail d’historien. à défaut du mot. L. Par « narratif écrit ». significatif que l’émergence de cette « nouvelle conscience » n’acquiert de pertinence que rapportée à la manière dont « au XIIe siècle. seront progressivement reconnus comme des « auteurs ».. cette œuvre est mal dénotée par la terminologie traditionnelle en rapport avec la compilation101. tant cet orgueil s’y étale ». Chrétien en revanche ne se réfère toujours qu’à une source – conte. il n’hésite pas à forger cette écriture qui deviendra son premier « nom ». Les romans de Chrétien de Troyes « constituent la première apparition. Seulement désormais pleinement conscient des pouvoirs de la rhétorique et de sa capacité de scripteur à « fabriquer » un discours empreint d’un « style » propre. p. et c’est précisément parce qu’ils transforment l’horizon des pratiques discursives. 100 M. OLLIER. pourrait cacher le caractère novateur de sa pratique ». le De rebus de Rodrigo Jiménez de Rada marque à sa façon un tournant dans l’historiographie castillane. se constitue le discours romanesque »99. p. 45.

il nous paraît utile d’établir une distinction entre la forme-auteur générique. constitue sans doute le meilleur moyen de penser l’auteurité. Or. En ce sens. « L’historicité de l’auteur ». cette « révolution auctoriale » n’a pu se faire qu’en sourdine. « Écriture. 17. cette figure du compilateur est très prégnante. Ainsi Arnaud Bernadet a bien fait de préciser que « [c]’est l’œuvre qui constitue l’auteur comme auteur de cette œuvre et non l’inverse »102. Ibid. 1968. tels que nous les concevons actuellement. idéologie ». à travers la « résistance de leur écriture »104 ont réussi à transformer notablement le paysage discursif qui les précédait. Dans le contexte médiéval qui nous préoccupe ici. Tel quel : théorie d’ensemble. c’est parce que leurs œuvres. Cette articulation étroite entre l’auctoritas ancienne et l’auctoritas nouvelle que permet la compilation fait de celle-ci un remarquable point d’observation et de réflexion sur les conditions d’émergence de l’auteurité. Jean-Louis BAUDRY. à côté de l’auteur divin. Il en résulte que lorsque des œuvres rompent avec l’horizon de la tradition. instance en devenir » engagée dans une « une dynamique de la spécification »103. elles redéfinissent les règles de construction de la forme générique. p. premier moteur. fiction. auteur philosophique. ces jalons qui ont sans doute permis de passer de discours pourvus uniquement de la « fonction-auctor » à d’autres pourvus de la « fonctionauteur ». Voir en particulier les concepts de « lisibilité » et d’« illisibilité ». dans et par la compilation. 104 Cf. entre un « scripteur » et un « sanctus doctor ». Si précisément. ce sont ces « moments forts ». Inversement la fonction existante conditionne au moins en partie celle qui émerge. entre un postulant au titre d’auctor moderne (ou auteur) et un auctor consacré. Nous tenons l’Histoire d’Espagne pour l’une d’entre elles. Mais ces deux formes sont dans une relation dialectique. l’instituer en objet d’analyse à travers l’examen de la fonction-compilateur. des scripteurs ont pu se faire un « nom d’auteur ». Cette possibilité d’élargissement de la sphère de l’auctoritas. 102 A. Dans la mesure où dans l’œuvre alphonsine. construite à partir d’un certain nombre de règles propres à un genre ou un type de discours (ex : auteur autobiographique. Ce n’est pas un hasard si Bonaventure invitait à tenir le compilateur pour une troisième cause efficiente. responsable de la doctrine professée dans l’œuvre. en rompant le « tête-à-tête » entre Dieu et l’auctor. auteur historiographique) et la « forme-auteur » spécifique d’une œuvre. Ces œuvres constituent donc des moments forts de « l’histoire de la « fonction-auteur » pour un genre donné. Paris. ouvrait la voie à la reconnaissance d’une troisième « autorité » à l’œuvre : celle du compilateur comme figure originaire de l’auteur. p. 40. et de l’auctor. dans la relation étroite qui se tissait. car le processus de singularisation par lequel une œuvre particulière déconstruit une forme-auteur générique a pour effet de faire advenir une nouvelle manière de construire cette fonction. 103 .DÉPLACEMENTS ALPHONSINS 125 comme auteurité. BERNADET.

Précisément la production alphonsine a cela de frappant qu’elle met en œuvre un rapport à l’auctoritas qui est assomption de son auteurité propre. alors même que la « fonctionauteur » implique. la formulation. qui soit dans l’entre-deux des positions respectives. le compilateur tend à se retrouver. Elle nous invite donc à une relecture de la compilation comme « écriture » de l’auteurité. on l’a vu. une dimension créative. tous ces éléments s’accommodent mal de l’imaginaire de la reproduction qui reste attaché à la compilation. ce qui implique que l’on en revisite les grilles de lecture traditionnelles. de par la compétence énonciative qu’on lui dénie (il n’écrit pas mais rassemble les mots des autres) plus proche du scriptor que de l’auctor. par-delà l’adossement au dire d’autrui qu’implique le modèle de la compilation. c’est-à-dire d’une « prise de position » du scripteur. en un mot. C’est en ce sens que nous chercherons à établir une grille de lecture de la compilation qui soit plus en accord avec l’intelligence d’un projet qui visait à transformer un ordre existant. L’ampleur du projet alphonsin. c’est-àdire inséré dans le réseau de la reproduction. La compilation entrave plus qu’elle ne favorise une pensée de l’auteur au Moyen Âge tant qu’elle est abordée sous l’angle d’une poétique de la reproduction. dans l’imaginaire médiéval. qu’on en redéfinisse explicitement la sémiologie. Il conviendra ensuite de justifier ce renversement de perspective en confrontant le texte de l’Histoire d’Espagne à cet imaginaire de l’auteurité : quels sont les indices qui témoignent d’une écriture de l’auteurité. l’ambition politique qui s’y trouve reflétée tout autant que la conscience d’un ordre nouveau à instaurer.126 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Le problème est que. traditionnellement occupées par l’auctor et l’actor ? Quelle nouvelle « forme-auteur » historiographique la mise en conjonction de ces divers indices exhibe-t-elle ? . et non à reproduire un ordre ancien.

Deux ième partie Systé mat ique s Construire l’auteurité dans la compilation au XIIIe siècle : Alphonse X et l’Histoire d’Espagne .

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de la posture de l’analyste et du regard qu’il porte sur l’objet. Or. Quoi qu’il en soit. le discours historiographique comme discours de légitimation politique des États émergents. 3 Nous retenons le principe de coopération de Grice selon lequel toute énonciation est orientée vers quelqu’un et ne prend sens que si le destinataire est en mesure de reconnaître une intention. ainsi que le rappelle José Antonio Maravall. 267. C’est pourquoi la compilation a pu précocement apparaître comme une voie moyenne vers l’auteurité. p. 1967. nous la tenons pour un paradigme analytique. se superpose une « micro-intention »3 qui gouverne chaque projet historiographique et en fait un produit unique. Teoría del saber histórico. « A nadie se le puede ocurrir en serio pensar que la Historia consista en reproducir y enunciar los hechos del pasado »2.INTRODUCTION Les chapitres antérieurs nous ont permis d’établir la nécessité de problématiser la notion de « compilation »1 : nous chercherons à montrer que sa définition dépend. Si. caractérisé par un style et une écriture propres. alors même qu’elle ne cessa jamais d’être simultanément perçue comme un bastion de la fonction de reproduction. s’affirme envers le sens littéral. Nous verrons par la suite que cette notion d’« intention » est. au XIIIe siècle. chaque fois que se profilera une ambiguïté. il paraît utile. nous emploierons le terme « compilation » quand nous désignerons l’« action de compiler » et la forme composée « compilation-texte » pour rendre compte du résultat de cette action. au XIIe siècle. fort complexe. Selon l’« imaginaire sémiotique » en vigueur dans l’Occident médiéval. pour une bonne part au moins. nous l’avons dit. Cette ambiguïté s’accentue quand elle est mise en relation avec l’essor que connaît. mais encore que cette intentionnalité en contrôle et en oriente la conception et l’élaboration. mais d’exhiber le plus 1 Il nous paraît souhaitable de préciser que. Aussi faut-il reconnaître d’emblée qu’à la « macro-intention » édifiante qui est prêtée à l’Histoire au Moyen Âge. ce qui a pour effet de lui conférer. le compilateur. à côté de l’auctor. un statut de « reproducteur ». une brèche s’ouvre. aux yeux de ses contemporains. de façon quasi paradoxale. en effet. mais néanmoins incontournable. est essentiellement perçu comme un scripteur dénué de toute compétence énonciative. dans l’objectif d’une plus grande clarté. 2 José Antonio MARAVALL. avec l’intérêt qui. . Madrid. non plus seulement de mesurer l’écart existant entre la compilation-texte et ses sources. certes critiquable. qui permet de saisir le compilateur comme possible cause efficiente. En se fondant sur ce principe. alors il faut bien conclure que non seulement tout projet de compilation est mû par une intentionnalité du présent. en réalité.

le savoir historique est bien un savoir du présent. de façon à manifester que c’est ce projet. 1982. Il s’agira donc pour nous de mettre en exergue toute une série de contradictions dans la manière même d’aborder la forme d’écriture qu’est la compilation. Si. Cette proposition de démarche qui. le filtre explicatif pertinent des diverses transformations que la compilation. à partir d’un certain nombre de postulats liés à la lecture. à l’interprétation. est étroitement liée à la fonction lecteur critique. a pour objet premier de rappeler que la « compilation-texte » existe d’abord en elle-même et pour elle-même. . 5 Au cours de l’analyse. p. pourrait s’apparenter à un véritable renversement méthodologique. et en particulier dans le sous-chapitre intitulé « Déplacements alphonsins ». « fableintrigue » ? Que dire alors du rapport entre compilation-texte et « source » quand survient la médiation de la traduction ? La compilation-texte ne relève-t-elle pas intrinsèquement d’un mode de pensée et d’écriture caractéristique de ce que Gérard Genette dénomme « œuvre transpositionnelle »6 ? En tenant que la notion de « projet » est inhérente à tout programme d’écriture. « Problématiques alphonsines » de la Première Partie. 6 G. Palimpsestes (La littérature au second degré). fait subir aux textes-sources. s’est jouée rien moins qu’une silencieuse « révolution auctoriale ». en effet. et donc. enserrant les nouvelles réalités dans une terminologie ancienne qui les dénote mal. nous serons appelée à délaisser cette appellation au profit de celle d’hypotexte. à partir de questions simples mais incontournables : qu’entend-on par compilation historique au XIIIe siècle ? Qu’est-ce qui justifie qu’elle soit perçue comme la reproduction de l’œuvre d’un auctor plutôt que comme une entité textuelle de plein exercice ? Cette posture méthodologique est-elle tenable. et que sa fidélité (si fidélité il y a) ne saurait s’apprécier qu’à l’aune de son propre projet. 4 Nous avons décrit globalement ce projet dans le second chapitre. 292. GENETTE. à la réception. selon certains. en montrant notamment comment seule une poétique de la lecture fondée sur l’interprétation anachronique est en mesure d’en rendre compte. nous chercherons à établir un descriptif précis de la « fonctioncompilateur ». Tout semble indiquer qu’autour de la pratique de la compilation. Une autre conséquence en est que le cheminement doive désormais s’effectuer selon un double mouvement (de la compilation-texte vers le textesource5 et inversement). laquelle se trouve d’emblée reléguée à une simple « fonction-reproducteur ». La difficulté vient de ce silence qui. Paris : Seuil. masque la créativité inhérente à la « fonction-compilateur ». Il nous importera donc de manifester la centralité de cette sous-fonction-lecteur. dans son procès d’engendrement.130 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ précisément possible le « projet »4 qui porte celle-ci. alors même que la compilation historique est récit. alors la « décontextualisation » qui s’opère dans le cadre de l’écriture de la compilation transforme le sens des textes-sources dont l’autorité et la valeur se voient alors renégociées. et à mettre en évidence que la sous-fonction énonciateur qui peut lui être associée.

cette lecture. il a certes l’intention d’exprimer quelque chose. que je définissais déjà. grossièrement.INTRODUCTION 131 Notre problème se ramène donc à examiner la manière dont le « compilateur ». 8 G. parce qu’il a quelque chose à lui dire7. pour prendre sens. COMPAGNON. invalident toute approche visant à valoriser la fonction de reproduction. ou transcendance textuelle du texte. manifestée notamment dans la relation « je-tu » exhibée par Émile Benveniste : « Quand quelqu’un écrit un texte. De fait. 9 Nous verrons que la différence n’est pas que terminologique. une extrême allégeance au texte-source. de la compilation historique qu’est l’Histoire d’Espagne. p. Il s’agira d’examiner comment les textes-sources se voient « re-travaillés ». pris entre les contraintes de ses « modèles » et les exigences de son propre programme éthico-politique. en analysant la dimension diachronique qui l’habite comme dimension interne. Le démon de la théorie. en regard d’un tel projet. a pu aménager un espace de liberté au travers duquel il s’adresse à un lecteur-récepteur dont la (re)-construction idéelle est son réel objet. Cf. 92. que cet objet est la transtextualité. Or. 7 : « Je dirais plutôt aujourd’hui. S’agissant. « absorbés ». ce qui revient à dire que les modèles existants constituent tout à la fois des moules dans lesquels couler les idées neuves et des repoussoirs. p. . en se fondant sur cette intentio. En un mot. ibid.. il veut dire quelque chose par les mots qu’il écrit ». En tenant que c’est le projet et l’image de récepteur qui conditionnent le traitement des sources et fondent ce qui nous apparaît être une systématique du lire-(ré)-écrire. comme pourrait le laisser croire une certaine formulation « philologique ». à son intentio propre. augure du référent majeur autour duquel cette Histoire entend s’articuler : le récepteur castillan du XIIIe siècle envers lequel le compilateur cherche à se montrer fidèle. il est possible de mettre à jour les présupposés théoriques et 7 A. il est clair que les déplacements génériques et linguistiques que nous avons examinés dans la première partie de notre étude. aussi n. Ce primat du « politique » (ordre du présent). c’est-à-dire à la mise en place d’un « projet politique » désireux de créer un ordre nouveau. 3. par ‘tout ce qui le met en relation. en effet. de mettre en place une grille ou un mode de lecture de la compilation qui permette de manifester qu’elle est une production textuelle relevant de la « transtextualité »8 et non pas une simple « reproduction » de textes-sources. soucieuse d’adapter les modèles historiographiques existants. Cette « compilation-texte » semble plutôt témoigner d’une « conscience » auctoriale. énonce en ces termes cette loi fondamentale de l’énonciateur. puis transformés en hypotextes9. Si nous postulons que cet espace existe. avec d’autres textes’ ». manifeste ou secrète. GENETTE. en fonction d’une cible (récepteur) qu’elle entend également remodeler. il nous importe de déterminer les clefs de la lecture alphonsine des textes. doit être rapportée à la finalité qui meut Alphonse X. et non pas. Il s’avérera utile. il nous paraît important d’aborder ce texte historique dans son immanence. dès lors qu’il énonce. dit quelque chose à quelqu’un. plus largement. D’où l’idée d’une écriture gouvernée par la logique d’un projet interne. c’est en raison de la validité que nous conférons au postulat selon lequel un locuteur.

Richard LOCKWOOD (coord. À quelle systématique du lire s’articule la sous-fonction lecteur ? En quoi cette systématique du lire rend-elle compte à son tour de la systématique du traduire-réécrire. Paris : Honoré Champion. p. Actes du Colloque international de Saint-Denis (19-21 juin 1997). 10 François CORNILLIAT.132 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ méthodologiques qui sont au fondement de la lecture alphonsine des sources et. c’est-à-dire de l’exercice effectif d’une sous-fonction-réénonciateur. Èthos et pathos. perçue alors dans sa double dimension d’« art des mots » et de la « personne »10. fondée elle-même sur une poétique de la « transposition recréatrice » ? À partir de quelles fonctions principales se construit alors la « forme-auteur » historiographique dans l’Histoire ? Jusqu’à quel point la détermination de ces fonctions nous permet-elle de rendre compte de la construction d’une auteurité. de leur traduction et réécriture. Le statut du sujet rhétorique. 2000. . 9.). de façon connexe.

p. 3 B. dans les livres. p. p. 4 Ibid. 107-121. […] réunit des extraits dans divers buts […] »3. p. Nous entendrons donc une formulation obsédée par l’origine. le compilateur comme étant celui qui « rassemble et choisit différents textes. selon Antoine Compagnon (ibid. Georges Martin souligne ainsi que « [c]ompiler. et sa compréhension à la reconstruction de sa production originelle ». de copie4 et de reproduction de textes. 5 G. . Voir en particulier. Le démon de la théorie. MARTIN. définit la position philologique comme celle « identifiant rigoureusement la signification d’une œuvre aux conditions auxquelles elle a répondu à son origine. que faut-il entendre ? A. dans la première partie de notre étude. Ils les marquaient d’un notandum.. 68. 1 Par « formulation d’inspiration philologique ». Un scribe devait alors copier les extraits repérés ou les abréger. GUENÉE. ce qui renvoie à la procédure de compilation comme activité de collecte. Postulats État de la question : compilation-dossier et compilation-récit Nous avons défini. est incapable de rendre compte de la complexité d’une pratique. Histoire et culture…. l’original.CHAPITRE PREMIER AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIE SIÈCLE APPROCHE D’ENSEMBLE Les limites de la formulation d’inspiration « philologique »1 Comment démêler les fils de l’autorité de l’auctor de ceux du compilateur ? Jusqu’à quel point la compilation a-t-elle pu constituer un mode d’assomption de l’auteurité discursive ? Il s’agira de manifester que la poétique de la reproduction. et qui peut en venir. Bernard Guenée. repéraient dans les archives les documents ou. ou même simplement des collaborateurs en qui il avait confiance. p.) ». « La compilation… ». souvent perçue comme fondement de celle de la compilation. dominée en tous points par l’innovation2. 2 Nous développons en cela la position que défend Georges MARTIN. 108. d’un notanda. c’est-à-dire ce qu’il a signifié au cours de l’histoire ». COMPAGNON. c’est d’abord reproduire […] : la reproduction […] de textes historiques constitués5 ». à « nier qu’un texte signifie ce qu’on y a lu. « La compilation (cinq procédures…. les passages qui leur semblaient intéressants. et c’était le tourment de l’auteur de trouver des scribes compétents en nombre suffisant.). 110 : « Le maître d’œuvre. 109.

Hormis « l’auctor […] qui augmente et y met du sien »8. de réunir une matière déjà élaborée. si au Moyen Âge. 158. son livre est composé d’extraits qu’il a choisis (excerpere) et réunis (contextere. p. 211. puisque Bernard Guenée signale que « la compilation la plus rudimentaire se contentait de juxtaposer quelques grands textes complémentaires exactement copiés »10. colligere) »6. Les juges de Castille…. dans le cas de la compilation-texte. MARTIN. décrit le travail du compilateur en ces termes : « […] dans le pré d’autres livres. le texte issu de la compilation. Ibid. contexere et recolligere. GUENÉE. Il faut donc entendre par « reproduction » cette opération de « copie » à la lettre qui rapproche le compilateur du scriptor qui « recopie sans modifier ». La seconde main…. 259 : « Pour évoquer son travail d’historien. 12 G. après l’avoir extraite. compilator. la juxtaposition plus que la « réunion ». tous les autres scripteurs (scriptor.134 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ glosant l’appellation « Fleurs » qui sert à désigner le produit d’une compilation. se présente comme un « discours citant ». ce qui favorise. selon Georges Martin. plus que tout autre. il devait les citer exactement. Histoire et culture…. Rodrigue emploie les verbes compilare. p. p. en relation avec de multiples « discours cités ». semble-t-il l’hétérogénéité. 10 B. […] Il revenait d’abord au compilateur de choisir les textes dont il allait composer son œuvre. Inversement. l’idéal était même qu’il n’y ajoutât rien. en respecter la lettre même7. autant de critères qui renvoient au « décousu » plus qu’au « construit ». semble être d’une facture toute différente. une compilation très élaborée. et ajouter à ses sources le minimum. commentator) « se fondent sur une autre autorité qu’eux-mêmes et qui les dépasse »9. Discours citant inscrit dans la discontinuité. 6 B. l’entier de l’autorité d’un texte vient du dehors. mal dénoté par la terminologie traditionnelle en rapport avec la compilation12. Puis. le privant par-là même de toute compétence énonciative. GUENÉE. 9 Ibid. 11 Ibid. 8 A. Histoire et culture…. il apparaît. 212. la coupure. COMPAGNON. Pour que sa compilation jouît d’autant d’autorité que ses sources. les ayant choisis. Loin d’être perçu comme un énonciateur. Il apparaît que la vision du rôle du compilateur est entièrement dominée par la conception de l’autorité par délégation qui est au fondement de l’« imaginaire sémiotique » médiéval. Faut-il voir alors la compilation-texte comme une anthologie de morceaux choisis ? Rien ne l’interdit formellement. cette relation de dépendance se trouvant exhibée. C’est en ce sens qu’il peut être dit que le compilateur écrit majoritairement les mots des autres. il a cueilli les fleurs de son propre bouquet. comme c’est le cas du De rebus hispaniae de Rodrigo Jiménez de Rada. À tel point que son fin « travail de marquetterie »11 est. Cette terminologie 7 . capable. Et d’ajouter : Un bon compilateur devait se garder de tout apport personnel. p. on l’a vu. comme un « technicien » du « découper-coller ». De fait.

en réalité. 47 : « Esta fijeza del texto cronístico no puede sorprendernos. De Alfonso X al conde de…. sino un mero « borrador » de la Crónica. Alfonso X había aceptado como definitiva la redacción de la Crónica General hasta el capítulo 615.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 135 Il est évident que tout dépend de la chronologie de saisie de l’événement : il existe toujours un instant t-n où une compilation. la plus ou moins grande lisibilité ou opacité des textes-sources à partir desquels la « compilation-texte » s’est constituée. G. se contentait de copier à la suite. p. Cf. p. « cuadernos ») constituent. tendría existencia provisional en los cuadernos de trabajo de sus talleres científicos ». pourrait cacher le caractère novateur de sa pratique ». CATALÁN. aussi aboutie qu’elle puisse être. ya que.. « Compiler (cinq procédures fondamentales) ». con la derrota de Alfonso VI en « Sacralias » o « Zallaque » y la venganza tomada por el rey leonés contra Sevilla. à savoir la compilation proprement dite (« fijeza del texto cronístico »15). ce faisant. ainsi que le souligne la terminologie employée pour y référer. Rigord et Guillaume le Breton pour celui de Philippe Auguste ». 13 Voir Partie I. […] Detrás de las dos versiones se halla no un original más perfecto. permitiendo que se manuscribiese en un códice regio ». p. Dans sa rigoureuse reconstitution de la genèse textuelle de l’Histoire d’Espagne13. 16 On peut citer encore B. hallarse yuxtapuestos dos relatos de la invasión almorávide. 108. pour tenter un parallèle utile à nos yeux. 212. 28 : « Antes de la fijación de una obra de las escuelas alfonsíes en un lujoso códice regio. Histoire et culture…. MARTIN. est passée par l’étape de la simple juxtaposition de textes. à travers l’exemple qu’il en donne : « Par exemple. PROCTER. Sólo en un borrador compilatorio podían. c’est-à-dire dans la perspective qui est la nôtre. à ce que Bernard Guenée dénomme « compilation rudimentaire ». Aimoin pour les origines. basados en fuentes diversas. Les premiers (« borradores ». voulant compiler une histoire de France. Il n’est pas inintéressant de voir ces brouillons comme des « auto-hypotextes » (l’expression est de Gérard Genette) qui font partie de l’appareil paratextuel. según sabemos. 14 D. Diego Catalán confronte précisément les divers « états de compilation » pour faire le tri entre ce qu’il dénomme les « borradores compilatorios » (ou « cuadernos »14) et le produit fini ou rédaction définitive. en usage dans tout l’Occident. 15 Ibid. Ce que le philologue espagnol Diego Catalán appelle « brouillon » correspondrait donc. pourrait donc avoir vocation à désigner : – soit une anthologie. lorsqu’il réfère au texte produit. le(s) brouillon(s) nous livrera(ont) invariablement les différents « états de compilation » et. Suger pour le règne de Louis VI. Oxford : Clarendon Press. auquel cas le vocable « fleurs » dénoterait parfaitement ce type de production16 relevant simplement du « découper-coller »17 et dont un descriptif pourrait être le suivant : traditionnelle. 1951. Autrement dit. à un état premier de la compilation. . 2 de la présente étude. Ainsi le terme « compilation ». yuxtaposición que el examen comparado de las versiones « regia » y « vulgar » nos obliga a suponer en el « prototipo » de donde ambas derivan ». p. s’agissant des compilations alphonsines. 17 « a work of scissor and paste ». un contemporain de saint Louis. GUENÉE. des états provisoires du texte définitif. entre autres. por ejemplo. C’est pourquoi nous souscrivons pleinement avec Georges MARTIN à la réfutation de cette thèse du « découper-coller ». chap. Eginhard pour le règne de Charlemagne. voir Evelyn S. Alfonso X of Castille patron of literture and learning.

Guenée. le statut de « cause efficiente » seconde. B. 212-213. nous offre avec la Générale Histoire d’Alphonse X un exemple intéressant d’une troisième forme. 19 . à ce propos. qui pourrait être dite « compilation mixte » et qui se caractériserait par l’intégration au sein de la « compilation-récit ». MARTIN. 20 B. p. surtout si l’on rappelle le principe selon lequel toute « forme historique » médiévale. ne saurait être que « compilation ». au lieu de simplement dire ‘histoires’ ou ‘chroniques’. un auteur intitule son œuvre ‘Fleurs des histoires’ (Flores historiarum). à travers la « cause matérielle ». y finalmente. […] Flores historiarum. selon Georges Martin « ne diffère que très marginalement d’une production originale »19. lesquels se trouvent. chronicorum ou temporum annoncent par une image une compilation historique ». p. Esta estructura expositiva implica necesariamente la producción de varios relatos de los mismos sucesos ». ‘Fleurs des chroniques’ (Flores chronicorum) ou ‘Fleurs des temps’ (Flores temporum). A continuación. après Dieu qui est la cause efficiente première. nous choisirons de dénommer la « compilation rudimentaire ».136 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Les plus simples de ces compilations n’étaient que des dossiers à l’état brut. 206 : « Les deux moules eusébiens de l’histoire et de la chronique n’étaient pas tombés dans l’oubli. reseña todos los aconteciminetos que señala Jerónimo en los Cánones Crónicos para cada uno de esos años […]. 21 I. la problématique de la reproduction et de l’innovation devrait se poser en des termes différents. 211 : « Souvent.. Or. Pour bien marquer la distinction entre les deux formes. mixte en quelque sorte. traduciendo el texto de los capítulos 17° a 22° del Libro VI de sus Historiarum adversum paganos. p. d’éviter de possibles répétitions. qui combinait l’exactitude de la chronique en précisant les dates et la beauté de l’histoire. mais « refondus » dans un ensemble plus large qui. non plus juxtaposés et copiés les uns à la suite des autres. il n’en va pas toujours ainsi. G. de noter que la définition que Bernard Guenée propose du « récit historique »20 dénote en quelque sorte cette « compilation » élaborée. notamment à partir du XIIe siècle. d’une modalité de la « compilation-dossier » : « La general Estoria no intenta la combinación de las fuentes en un relato único. GUENÉE. compilation-récit21. Tout leur effort tendait à dépasser les limites qu’ils leur imposaient. Selon le canevas final retenu par le compilateur (dossier ou récit). Histoire et culture…. Il est intéressant. caractérisée par une lisibilité beaucoup plus faible des textes-sources. à partir du XIIe siècle. l’auctor étant donc celui qui assume alors. ibid. incluye el relato de la llamada estoria rromana. Il n’y a donc pas lieu d’établir une différence entre ces désignations et celles d’histoire ou de chronique d’autant que la délimitation de ces différents genres s’est vite avérée floue . 98.. FERNÁNDEZ-ORDÓÑEZ. Il est plutôt courant d’entendre que le compilateur extrait sa « matière » de l’œuvre d’un auctor. 121. traduciendo el primer capítulo de su Libro VII. et la compilation élaborée. Mais les historiens n’y coulaient plus que rarement leur œuvre. d’harmoniser les systèmes chronologiques18. En primer lugar.. à créer une seule forme historique. sans souci de fignoler des raccords. sino que prefiere encadenar una tras otra las versiones que las distintas fuentes daban de los hechos acaecidos en esos 42 primeros años. compilation-dossier. p. p. où les textes avaient été copiés à la suite. enlaza con Pablo Orosio. en soignant le récit ». ibid. 18 Ibid. Las estorias …. – soit une composition nettement plus élaborée.

En témoigne très clairement le recours à un vocabulaire critique qui. c’est pour dénoncer l’incohérence qu’il y aurait à assimiler sans autre précaution méthodologique ces deux modalités de la compilation. en l’instituant d’emblée comme « copie » dont il faut évaluer le degré de « fidélité » à l’« original ». les choses s’avèrent plus complexes. Or.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 137 Dans la compilation-dossier. laquelle sera axée de façon prioritaire sur la compilation-récit puisque celle-ci. Loin d’être anodine. cette indiscrimination terminologique – un terme générique au lieu de deux termes spécifiques-. vaut d’être analysée. d’opérer une distinction entre ce qui nous apparaît être deux formes de compilation (la compilation-dossier et la compilation-récit). stade ultime de la rédaction définitive. la « reproduction » d’un « original » toutpuissant. Le rapport copie-original Si nous avons pris soin. Tout se passe en réalité comme si le propre de la compilation consistait dans cette tension vers le Même. non seulement de notre corpus mais aussi du XIIIe siècle. soit aux textes-sources. Un simple examen des présupposés qui sont au fondement d’une telle posture révèle alors que la compilation. constitue la forme de compilation caractéristique. quelle que soit la forme qu’elle revêt. La finalité de la « compilation-texte » serait ainsi d’être le reflet de ses sources. en revanche. Auquel cas. ainsi qu’on tâchera de le montrer. est tenue implicitement pour la « copie ». dans notre étude préliminaire. ne faut-il pas reconnaître deux états de la matière ? Une matière brute correspondant à la compilation-récit dans son stade initial de compilation-dossier provisoire et conforme globalement à celle des textessources ? Une matière élaborée qui est celle de la compilation-récit dans son stade d’achèvement ? Peut-il y avoir équivalence entre ces deux matières ? Telles seront les interrogations qui guideront notre réflexion. alors à l’état de « brouillon » . l’usage en vigueur est précisément de recourir au terme unique de « compilation ». dont la reproduction scrupuleuse serait le véritable enjeu. Ainsi. de la compilation-récit. car elle rend compte d’un certain nombre de présupposés épistémologiques et méthodologiques qui sont au fondement de l’approche de la compilation. selon une orientation épistémologique qui trahit une forte solidarité . à tel point que deux stades d’évolution sont à envisager :   celui de la compilation-dossier qui représente seulement le canevas préparatoire de la compilation-récit. celui de la compilation-récit proprement dite. avec celle de la compilation-dossier. il est clair que la matière des textes-sources constitue la matière finie de la compilation-dossier. produit fini et élaboré. prive le texte issu de la compilation de toute « incidence interne ». en passant sous silence la problématique de la matière brute et de la matière (ré)-élaborée. la juxtaposition des sources rend parfaitement compte de cette extraction d’une matière en provenance d’élaborations textuelles antérieures. le choix d’une seule et même dénomination pour désigner deux objets distincts trahit leur inclusion dans une catégorie unique qui se confond en réalité. S’agissant. Dans cette perspective. ainsi qu’on le verra. quelle que soit la physionomie de l’objet considéré.

Métodos y problemas… ». 239. c’est-àdire de la mimèsis comme « imitation ». il convient également de commenter brièvement l’usage qui est fait du vocable « omisiones » : « Las omisiones del texto de la « Estoria de España » saltan a la vista ». Ce terme indique. Las estorias…. 24 Ibid. por referirse esta parte de la Farsalia a España. la « General Estoria » se ciñe estrictamente a la fuente y su redacción intenta incluso reproducir la estructura sintáctica y el vocabulario de las frases de Orosio ». SOLALINDE. CATALÁN. 23 . en effet. I. FERNÁNDEZ-ORDÓÑEZ. Desconoce detalles de la fuente […] Frente a esta actitud tan irrespetuosa. version de l’Histoire d’Espagne. quelques exemples de cette articulation copie-original. 22 Voir PLATON. un oubli volontaire ou non. Procter ha resumido de forma plástica. 101. p. La République. c’est-à-dire renvoie à un acte conscient ou inconscient. consideran necesario incluir una traducción más textual que de los otros pasajes mencionados. 1941. 108 : « La traducción de la « Estoria de España » es. telle qu’elle se laisse appréhender au travers des formulations critiques des philologues qui se sont intéressés à la compilation. Sin embargo. no dejan los redactores de alterar el texto que traducen 26. p. L’ambiguïté est donc ici de mise.. FERNÁNDEZ-ORDÓÑEZ. p. Su fidelidad a las « autoridades » manejadas justifica que haya sido estudiada principalmente en atención a las fuentes perdidas que aprovecha […]27. Id. y no de una construcción original apoyada en una información de primera mano o selectivamente deducida de la tradición historiográfica anterior. se trata de una obra de tijeras y de goma de pegar (« a work of scissor and paste ») [en el sentido de que su propósito fue acoplar en un relato unitario todo lo que las fuentes historiográficas conocidas contaban que había ocurrido en la Península]. 9. 25 On peut aussi citer cet autre passage de I. Ainsi Inés Fernández-Ordóñez qui parle de « la actitud ante la fuente. lorsqu’il écrit : La estructura de la « Estoria de España » nos es hoy bien conocida gracias al estudio de las « Fuentes » que acompaña a la segunda edición de la « Primera crónica » de Menéndez Pidal (1955). devota en la General Estoria y más irreverente en la « Estoria de España »23 ou encore de « veneración por la fuente »24 à propos de la Générale Histoire25. 27 D.138 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ avec l’imaginaire platonicien22 de la représentation comme dégradation. ibid. 48. « Livre X »…. « Una fuente de la Primera Crónica General : Lucano ». Como E. 26 Antonio G. además. 97. Dans le même ordre d’idées.. De même José García Solalinde qui. p. p. « El taller historiográfico alfonsí. menos fiel a la letra del texto latino. On peut souligner l’emploi du verbe « desconocer » qui tend à présenter comme une « incapacité » ce qui relève sans aucun doute d’un refus conscient d’intégrer certains détails. évoquant la relation entre la Pharsale de Lucain et la Première chronique générale. Hispanic Review. Diego Catalán se fait également le porte-parole de cette posture sans doute commune aux tenants de la philologie. s’exprime en ces termes : […] los compiladores de la Crónica. D’abord. aunque un tanto grosera.

« irreverente ». ne pouvait percevoir ces rapports autrement que selon une verticalité orientée du haut (source) vers le bas (compilation). por R. p. Ashton llega a conclusiones poco halagüeñas : en la mayoría de los casos es ésta sólo ‘a poor’ (p. et comme telle. « Le Texte primitif et la parole poétique médiévale ». le recours. devient une image « déformée » de ce qu’elle aurait dû être. selon laquelle la compilation est « copie » du texte-source. chapitre 2. 5 : « Los desvíos del textto cronístico alfonsí –pero sólo con respecto a Ovidio– quedan apuntadas. Paris : Presses de l’École Normale Supérieure. ‘looseness’ (p.Schevill en Ovid and the Renascence in Spain. Voir pour approfondissement de cette question. conscient du contrat « énonciatif » qui le lie à ses sources. à cet égard. d’autre part. 35. au verbe « alterar » qui éclaire la manière dont sont perçus les rapports entre « compilation ». « Poétique de la transposition recréatrice ». chez Solalinde. 1. 1964. « Un dechado de la prosa literaria alfonsí : el relato cronístico de los amores de Dido ». L’altérité du texte second par rapport au texte premier est ainsi perçue comme « dégénérescence ». c’est-à-dire dans une logique de dépendance binaire absolue. 251-263. 77-85. . Cette idée de « dégradation » ne peut s’expliquer qu’au regard d’une pensée du mimétisme. comme s’il était entendu d’avance que le compilateur. Il ne fait guère de doute que ces approches de la compilation sont en prise avec l’« imaginaire sémiotique » que nous avons tâché de décrire. ce qu’est en soi la compilation. appelée à en être le miroir. 1993. ‘Ovid’s Heroides as Translated by Alfonse the Wise’. 79-80). Paris : Larousse. Écriture et modes de pensée du moyen âge.78). 29 Voir Pequeño Larousse ilustrado. selon lequel la référence obligée à un « Texte primitif »31 comme participation à un « Dit transcendant »32 constitue pour l’œuvre médiévale le seul moyen d’acquérir sa 28 Au XIIIe siècle. Nous ne distinguons pas réellement les deux pratiques (compilation et traduction) car elles relèvent. lorsqu’elle contrevient à ce principe d’identité foncière. 81) ». se greffe donc celle de la traduction. Sur la problématique de la compilation. « traduction »28 et « sources ». dans le même mouvement. p. et nous le remplacerons avantageusement en fin de parcours. 152153. caracterizada por ‘pedestrian explicitness’ (p. en rapport avec la même thématique de « variation sur le thème du Même ». 78). les écrits historiques sont rédigés en castillan. 31 Michel STANESCO. 32 Ibid. il importe de souligner le vocabulaire d’essence religieuse (« devota ». ainsi qu’on le verra. particulièrement utile d’attirer l’attention sur deux points :   d’une part. fugazmente. sous l’impulsion d’Alphonse X.Ashton en la tesis doctoral ya mencionada. d’où le terme de « compilation-traduction » auquel nous recourons par la suite. Il en découle que la compilation-traduction (puisque c’est ce dont il s’agit précisément ici). par celui d’« adaptation ». ‘prosaic translation’ (p. « veneración ») qui est usité par Inés FernándezOrdóñez pour rendre compte des relations entre la compilation-texte et ses sources. 30 Olga Tudorica IMPEY. Romance Philology. il est clair que les variations que présente cette forme de compilation par rapport à ses sources sont condamnées en vertu du principe d’identité originaire qui est.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 139 Il nous paraît. y muy meticulosamente por J. Comparando cada verso de la heroida vii con su traducción castellana. Le recours à un tel vocabulaire laisse entendre que la philologue interprète ces rapports comme analogues à ceux existant entre le profane et le sacré. de procédures similaires. 1980.72 y 82). Le terme « traduction » nous paraît impropre. Vu le sémantisme de ce verbe « cambiar la esencia o forma de una cosa »29. postulé entre les deux textes. abâtardissement30. ‘unjustified eleboratio’ (p.

étant entendu que. 2. pour ce en vue de quoi elle est produite ? Autrement dit.. A. à travers la dernière phrase de la citation de Diego Catalán. 36 Nous nous contenterons. Madrid : Gredos. faut-il nécessairement assimiler ce désir (sincère ou feint) de communion à une « parole antérieure » à une pratique de la reproduction servile ? Cette première analyse qui a mis en exergue le principe du « calque » qui est au fondement de la perception des relations existant entre la compilation-texte et ses sources. puisque son objet ainsi défini. « Ajustar : 1. lorsque l’écart entre le textesource et la compilation est proche de zéro. comme si le philologue le remerciait. est non pas de « réécrire » en commentant par exemple. transparaît très clairement que la compilation-texte moins que discours autonome (ce que Diego Catalán appelle sans doute « construcción original ») est perçue comme « “sur-scription” c’est-à-dire allégeance à quelque chose » 34. en autorisant l’acception « concilier ». Faut-il pour autant tenir cet impératif d’ancrage dans un « archi-texte réel ou fictif »33 pour la finalité même de l’œuvre. de parler de « compilateur ». Mientras la ‘General Estoria’ traduce exquisitamente sin perder un detalle. 1959. par son respect envers l’original. alrededor de otra opor encima de otra. la ‘Estoria de España’ resume en breves párrafos extensos pasajes de Orosio ». mais de « réunir » en reproduisant (encore qu’il y ait ambiguïté puisque le terme espagnol « acoplar »35. 37 I. Juntar una cosa con otra colocándolas de modo que no quede espacio entre ellas o que ocupen el menor espacio posible. à jamais. « irreverente ». hors d’atteinte s’il les avait « altérées »38. De fait. Poner una cosa junto a otra. nous laissons de côté notre approche en termes de « fonction » pour mieux nous conformer à la sensibilité des tenants de cette posture.140 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ validité. ouvre implicitement sur celle de « réécrire »). Poner una cosa en armonía. nous y incluons le traducteur. « Fuentes y cronología en la « Primera Crónica General de España ». Revista de Archivos. Dans la mesure où nous procédons à un examen des présupposés de la posture « philologique ». dans le contexte qui nous intéresse. La seconde…. COMPAGNON. 103 : « La diversa actitud ante el texto latino se subraya en el modo de traducir su narración. 38 C’est l’impression que crée ce passage José GÓMEZ PÉREZ. Vu le système d’organisation en atelier. p. C’est ce qui explique que c’est curieusement. S’ensuit donc 33 Ibid. 34 . par la suite. « harmoniser ». 161. en correspondencia o en la relacion conveniente con otra ». FERNÁNDEZ-ORDÓÑEZ. se doit d’être complétée par de brèves considérations sur le statut même de la compilation comme texte. Bibliotecas y museos. le substantif « veneración » ou le verbe « alterar » que nous avons déjà cités. de lui avoir favorisé l’accès à des sources qui lui seraient restés. elle n’est même pas reconnue comme discours sur d’autres discours (c’est-à-dire comme « métatexte » au sens où l’entend Genette). 1998 : « Acoplar : 1. que le compilateur-traducteur36 se voit positivement qualifié37. À travers les adjectifs évaluatifs tels que « devota ». 35 Selon le Diccionario de uso del español de María MOLINER. il est clair que la forme composée « compilateur-traducteur » est à considérer comme un raccourci commode pour rendre compte de façon extrêmement ramassée de toute cette procédure de hiérarchisation et de spécialisation des tâches. avant que d’en entamer la critique. ~ : ajustar ». 67. Las estorias…. p. de modo que no queden huecos entre ellas o d emodo que cada una o cada parte de una entre en el lugar correspondiente de la otra […] 2.

Dans cette perspective. à tel point qu’on a pu parler de « fidélité ». puisque l’intérêt qui lui est porté réside dans la « qualité » de la relation d’imitation qu’elle est capable d’instaurer avec l’original. elle est passible d’un jugement sévère. alors même que cet intérêt n’était pas justifié par l’étude des modalités de chaînage d’un texte à l’intérieur d’une tradition. on expose immédiatement la compilation à la dure critique platonicienne du livre X de La République. « respect ». Une telle approche de la compilation ne peut donc se comprendre que si est exhibé le postulat de « l’invariance » de la matière qui est en son fondement. C’est donc toujours par rapport à l’original imité qu’elle se définit.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 141 une hiérarchisation des compilations en fonction du critère « fidélité à l’original » : plus une compilation est fidèle à ses sources. conservada deficientemente en los manuscritos salvados de la incuria y deterioro de los tiempos. doit être p. cette conformité relève du simulacre). se completan algunas de sus lagunas con las lecciones que nos dan la Primera crónica general ». Le postulat de l’« invariance » de la matière Si l’intérêt de nombreux philologues s’est fixé. pour être comprise à sa juste mesure. sur le rapport existant entre la compilation-texte et ses sources. que si no es obra muy extensa. elle s’en éloigne. qui pointe la qualité ontologique dégradée de la représentation. si la relation entre la compilation et les textes-sources a généralement reçu une orientation unique – de la source vers la compilationtexte. alors il faut admettre que le texte de la compilation est perçu comme une excroissance du « texte-source ». En ce sens. une sorte de sous-produit dérivé. Simple courroie de transmission. d’une société. à ses modèles (alors même que pour Platon. textes qu’il lui revient de « copier » fidèlement en vue d’assurer dans son propre texte leur transparence ou lisibilité. etc. ou mieux de l’imaginaire de perfection de l’original. c’est-à-dire comme un gardien de la mémoire des textes de la tradition. et donc déjà susceptible d’être vue comme « fausse » ou « altérée ». Le primat qui est ainsi accordé à la relation d’imitation ou de copie témoigne de l’impossibilité d’appréhender le texte de la compilation comme objet sémiotique propre. Cette obsession de la « source ». de manière privilégiée. ce qui fait qu’elle renvoie toujours en arrière vers l’origine. « altération ». objet inavoué de la quête de certains philologues. en cambio está escrita por quien siguió de cerca al protagonista de la historia y es muy fidedigna . le compilateur n’est vu rien moins que comme un « passeur ». Si. 622 : « También reviste importancia la Historia Roderici. au contraire. lui est assignée comme mission première de préserver de l’oubli et de la dégradation du temps les textes fondateurs d’une culture. tant que l’on tient « compilation » et « reproduction » pour synonymes. plus fiable elle est. . Perçue comme « copie ». Il faut donc lire cette incessante mise en rapport du texte avec ses sources comme la preuve la plus évidente de l’incomplétude sémiotique foncière qui lui est reconnue. la compilation n’acquiert paradoxalement un semblant de dignité que si elle entreprend de se conformer. dans une exactitude absolue. –.

utilise le verbe « copiar » pour évoquer l’activité du compilateur qu’est Rodrigue de Tolède : « El toledano. 237. sous toutes ses formes. tout autant que la valeur opératoire qui est attribuée à l’écart par rapport à l’invariance. Lucano y Ovidio. a pesar de conocer a Virgilio. À l’intérieur de l’espace de l’auctor. chaque variation de la « compilation-texte » par rapport au textesource est soigneusement repérée. C’est précisément le caractère « extérieur » de la matière de la « compilation » qui justifierait alors l’étroite dépendance dans laquelle celle-ci se trouverait maintenue à l’égard de ses sources. nous l’avons déjà suggéré. le compilateur n’est donc vu que comme un scriptor qui recopie (et rassemble) sans modifier. Il en découle que le compilateur se voit. 40 . bien plus marginal. les énoncés « invariants » de la « compilation ». attribué comme par défaut au compilateur. Aux auctores des textes-sources sont donc référés de façon plus ou moins explicite. puisque celle-ci est issue du dehors. un autre. dépossédé de tout auteurité réelle sur le texte qu’il produit . dévolu aux auctores qui sont tenus pour les réels signataires des textes « reproduits » (recopiés ?40). ce qui a pour conséquence de faire de l’espace discursif de la « compilation » un doublon de celui des textes-sources. rappelle une certaine vision de la « compilation » comme duplication du texte-source. Si cette problématique nous intéresse. dans l’une de ses interprétations possibles comme imitation de la Nature. En creusant l’analogie. p. de même qu’il est tacitement admis que l’Art emprunte sa matière à la Nature. avec comme présupposé implicite leur écrasante suprématie. en cas de fidélité parfaite. responsable des énoncés de la variation. ce qui implique confusément la scission du discours en deux espaces d’auteurité très inégalement répartis dès lors que c’est la fidélité qui prévaut : un espace. la Nature est déjà elle aussi forme seconde. telle une relation à sens unique. on tient que la finalité de la représentation consiste à dupliquer le réel et non à exister en tant que telle. Au regard de cette approche. on pourrait dire que. En effet. incluye en su lista únicamente a los historiadores. Dans le creux que dessine le texte de la compilation à l’égard du texte-source se sédimente en quelque sorte un coefficient d’auteurité contraint par la variation. SOLALINDE. auquel cas la représentation. et donc nul. más rígido en la mención de sus fuentes. ce qui.142 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ appréhendée. « Una fuente… ». L’écart devient ainsi le seul indice d’auteurité du compilateur. aurait pour unique perspective d’être un décalque du réel. de toute évidence. en relation avec la manière dont la question du rapport entre la représentation et le monde a été posée et résolue dans une certaine tradition. il est implicitement reconnu que la « compilation » tire sa matière du texte-source. en effet. 39 À dire vrai. elle invite à envisager le rapport entre « texte-source » et « compilation-texte » selon une logique de la dépendance. à la problématique de la mimèsis. analysée. On en vient. c’est parce que. de quienes copia en sus Historias ciertos versos ». Antonio G. postulant une forme première39 (la Nature) et une forme seconde (la représentation) qui serait dérivée de celle-ci. il n’occupe alors que par inadvertance la fonction d’énonciateur. majoritaire.

« matière de France ». p. ainsi que le suggère Diego Catalán41 que la compilation soit étudiée en direction de ses sources plus que comme « construction originale ». on entend ce que la rhétorique a pu définir comme la res : El estadio inicial de la res […] es la materia « materia. au lieu de procéder.). 43 Heinrich LAUSBERG. « matière de Bretagne »…) et de suivre précisément la façon dont cette matière est reproduite dans les différents cycles. En considérant comme résolues un certain nombre de questions qu’elle ne se donne même pas la peine de poser. C’est donc le postulat de l’invariance de la matière. 251-253. si ce postulat peut sembler recevable s’agissant de la compilation-dossier où les textes-sources se trouvent simplement juxtaposés les uns à la suite des autres. travaille sur ces fausses évidences. la formulation d’inspiration « philologique ». Manual de retórica literaria (1966). 22 de ce chapitre.. Paris : Seuil. 3 t. PÉREZ RIESCO (trad. à un renversement dialectique de la relation entre la « copie » et l’« original » en se demandant : qui des sources et de la compilation reflète vraiment l’autre ? Le postulat du primat de la matière La validité reconnue au postulat de l’invariance de la matière dans la conception de la « compilation » a pour présupposé que la « matière » entretient un rapport d’ordre métonymique avec le texte. 1994. Lancelot 26) 43. il ne saurait être applicable sans autre précaution à la compilation-récit. Or. Le rôle de « marqueur » ou « traceur » de mémoire qui est ainsi attribué à la « matière » s’explique en partie par la fonction de « mise en mémoire » dévolue à l’écriture. Tout se passe. comme objet sémiotique non autonome car pourvu d’une matière extérieure. Il est d’abord demandé au scripteur de « conserver » un héritage par la transmission qu’il en assure. 1. La « matière » d’un discours devient donc ce par quoi il est possible d’inscrire ce discours dans une tradition dont il est alors plus aisé de suivre les lignes de force. quel qu’en soit le type. 1999.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 143 Ce déni d’auteurité justifierait donc. « Mimèsis et description ». étant entendu que par « matière ». comme si celui-ci pouvait se réduire à la seule « matière » qui le compose. 42 . Louis MARIN. en fait. lié à la conception de la représentation mimétique. J. p. n. on parle » (ya Chrest. De la représentation. ce qui revient à dire 41 Cf. objeto del discurso ». Le simple fait de ne pas juger bon d’établir une distinction entre les deux formes de compilation suffit à manifester la prégnance de l’imaginaire de la représentation mimétique. dans la tradition critique du roman français des XIIe-XIIIe siècles. il est courant de répertorier les textes en fonction de leur matière (« matière antique ». qui sous-tendrait l’approche de la « compilation ». fidèle à cet imaginaire. Ainsi. francés matière « objet sur lequel on écrit. à l’instar de ce que propose Louis Marin42 pour le dénoté et son signe. Madrid : Gredos. 100.

pour nous rappeler que la signification historique ou littérale n’est pas autre chose que la signification accessible à partir de la lettre du texte. illustrée dans le domaine de la fiction romanesque par le voyage vers Sarras à la fin de la Quête du Saint-Graal : tout cela est matériel ». Il en découle que c’est sur la matérialité même du texte (ou littéralité) que se fondent toutes les possibles aventures intellectuelles orientées vers l’appréhension des catégories figurales de la signification. Mais elle est à relier aussi à ce que Michel Zink juge être la manifestation d’une pensée « extrêmement matérialiste »45 où « tout part du donné sensible »46. les phénomènes à contre-courant. du livre où sont écrits les uns et les autres […].144 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ que le regard se fixe sur cette matière héritée du passé qu’il a en charge de « recueillir ». au-delà de l’arbre sec. Paris : Gallimard. s’il est appelé à remarquer que « le même mot [lettre] désigne la matérialité de l’écriture et son sens immédiat47. p. 12 : « […] la pensée et l’art du Moyen Age paraissent marqués au contraire par l’objectivation des réalités intellectuelles et morales. 1985.. 152. les tentatives avortées. La théorie des quatre sens est là. Il en découle une possible sacralisation de la matière. il met en exergue l’importance de la lettre du texte : Celle-ci [cette fonction] ne laissait pas. qui est. 47 Ibid. du jugement dernier avec la pesée des mérites et des péchés. 51. Les représentations du monde chrétien. 46 Ibid. la semiconfusion entre le pèlerinage ou la croisade vers la Jérusalem terrestre et le cheminement vers la Jérusalem céleste. p. du paradis terrestre aux confins du monde. où chacun occupera sa place selon une stricte hiérarchie. La subjectivité littéraire. 1978.F. 116 : « […] Cette transposition confère aux œuvres du passé une valeur d’exemplarité impérative. des interventions du diable et des intercessions de la Vierge des saints. une unité excluant et reniant la nouveauté contestataire. « l’hiatus référentiel… ». l’action des 45 . STANESCO. p. Ce n’est donc pas un hasard.U. Michel ZINK. à comprendre. relativement à la fonction de scribe. si l’on peut dire. MARTIN. Pour une esthétique de la réception. C’est ce qu’explicite Georges Martin à propos de l’historiographie. 48 G. et ordonne les créations de l’esprit en une continuité substantielle qui introduit dans l’histoire une harmonie. matière vouée à être transmise. R. de l’enfer et du purgatoire. Ce trait apparaît jusque dans sa pensée religieuse. mais dont on postule implicitement l’invariance. 49 H. et des tourments infernaux. Conformément à ce que décrit Hans Robert Jauss pour la tradition49. p. Conformément à l’image de la tradition-transmission (tradere). en effet. on pourrait être amené à dire que la matière tend à devenir le 44 M. d’être vertigineuse : la matière que l’historiographe avait en charge de recueillir n’était autre que l’aventure divine du monde. extrêmement matérialiste. néanmoins. quand. de la béatitude du paradis. le Verbe dans son procès d’actualisation48. puisque l’impératif de « conservation » qui contient en germe celui de l’invariance revient en quelque sorte à hypostasier celle-ci. comme récupération d’une « matière » qui est celle d’une tradition d’écriture et de réécriture. La prééminence accordée à la « matière » s’explique ainsi en grande partie par la représentation que l’écriture médiévale donne d’elle-même comme « reprise d’une parole antérieure »44. Paris : P. de la géographie du ciel. JAUSS.

en relation avec une nouvelle forme. et d’ériger ainsi le compilateur en « copiste » de cette « matière » du dehors. Il n’est. Ainsi. dans le cadre de la compilation-dossier qui se contente de juxtaposer les « matières » sans les traiter. 50 Se trouve valorisée une conception du temps. on l’a dit. Histoires de l’Espagne médiévale…. Or. est variable (c’est-à-dire interchangeable). de proclamer impudemment que le texte est son modèle51. c’est leur adhésion à une telle conception que les compilateurs affichent dans les discours qu’ils profèrent. Zink. proche de celle que G. pour comprendre l’importance qui est concédée à ce travail de « récupération ». répétons-le. voire inacceptable pour ce qui est de la compilation-récit. elle se « substantialise » et confirme ainsi le caractère inopérant du temps50. comment il détermine le texte second. dans le prologue de l’Histoire. en maintenant la « compilation » dans l’étroite dépendance de l’« original » et en considérant la « matière » de la compilation comme emprunt plutôt que dans son inhérence au texte qui la contient. on l’a vu. p. . n’ayant sur elle qu’une prise limitée. La subjectivité…. en effet. 28. Il suffit d’évoquer la manière dont Alphonse X. Ainsi. reconnu à ce « transmetteur » d’autre fonction que celle d’assurer la perpétuation de cette logique de l’invariance « où le meilleur fondement à la définition d’un événement est encore qu’il ait un antécédent temporel dont la définition soit la même : ce qui fut sera ». Possiblement justifiée. voire même aucune prise. sujets dans l’histoire est ainsi supprimée et remplacée par le devenir autonome de substances éternelles ou comme le développement nécessaire de normes originelles ». L’autre conséquence majeure. Le « transmetteur » se trouve alors réifié. par le biais de cette « matière » transmise dont ils sont amenés à leur tour à postuler fondamentalement (quoique de façon implicite) l’invariance. quand ils prétendent faire seulement œuvre de mémoire à travers l’acte d’écriture qu’ils commettent. c’est le pouvoir d’exemplarité. Il est plus surprenant. 51 M. que les « philologues » reprennent à leur compte cette même posture. puisque la diachronie. Cette position. « Temps ». en revanche. MARTIN. les conduit à examiner comment le texte premier (le fameux « original ») se reproduit à travers le temps.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 145 véritable sujet du processus de transmission. reconnu à la matière qui fonde son immanence et explique la prégnance d’un modèle d’interprétation qui l’érige en essence. c’est-à-dire nié comme sujet. l’apport représenté par le texte est invariable tandis que le support. s’agissant des récits historiques « temps de l’hérédité ». p. où s’opère une véritable réélaboration de celle-ci. constitué par le « transmetteur ». comme fait bien de le rappeler Michel Zink : Ni le zèle de l’imitation ni le respect de l’autorité ne sont jamais poussés jusqu’à leur conséquence logique extrême qui serait de transformer l’auteur en copiste et de confondre modestement le texte avec son modèle ou. 58-62. est de projeter l’auteurité dans la « compilation-texte » en direction d’un « dehors » qui est celui des textessources. attire l’attention sur la « matière » dispersée qu’il a réussi à rassembler. dénomma naguère. De fait. si celui-ci est imaginaire. cette identification des deux « matières » apparaît simplificatrice.

« Rhétorique-Poétique-Herméneutique ». dispose déjà du fond de son discours. le commentaire) »54. mais d’intrigues qui sont des fables. 53 Ce postulat se justifie largement par un principe aristotélicien édicté dans la Physique. Il est. traitée. Ce théologien fut. par exemple. 148 : « Le poète est un artisan non seulement de mots et de phrases. retravaillée. p. le compilateur. C’est en attribuant un caractère opératoire à ce clivage que Bonaventure peut s’autoriser à scinder en trois. non pas sous quelque autre rapport mais en tant que statue. Bonaventure apporta à la question de l’auteurité dans la compilation. de CERTEAU. Est-il vraisemblable de tenir que la « matière » demeure « inchangée » après qu’elle a été mise en forme. cause efficiente première. ou de fables qui sont des intrigues. L’écriture de l’histoire. Un paradoxe naît cependant qui procède de la manière dont est posée et résolue la question des rapports entre « matière » et « forme ». en effet. 1986. Bonaventure oppose en quelque sorte à la mimèsis passive comme reproduction servile. et cela non par accident (par exemple de la statue <sont causes> à la fois l’art de la sculpture et l’airain. surtout si on se réfère à ce que 52 Ce n’est pas que nous refusions d’admettre qu’il y a une part d’invariance dans la matière transmise. 19. non selon la même modalité. . la compilation continue de se définir rigoureusement comme un objet sémiotique incomplet dont le propre est de disposer d’une forme « intérieure » reliée à une matière « extérieure ». la simplex historia) et l’ornamentum (la présentation. en effet. Bruxelles : Université de Bruxelles. qui permet de revenir sur le « clivage » que l’histoire tend à introduire entre « la materia (les faits. amené à postuler trois « causes efficientes »53 : Dieu. tentant de tenir que le discours historique n’autorise pas l’inventio dans la mesure où l’historien. « refondue » dans un ensemble autre ne saurait être la même. 130 selon lequel : « Il arrive qu’il y ait plusieurs causes d’une même chose. une certaine trame des faits . l’espace d’auteurité à l’intérieur de la compilation. Un pas est néanmoins franchi avec la prise en compte de la formalisation de la « matière ». une mimèsis (plus) active qui reconnaît au compilateur un travail sur la forme. En considérant le compilateur comme un des agents causateurs du texte et non pas comme un simple medium passif. De la métaphysique à la rhétorique. p. cause efficiente seconde qui assume la « cause matérielle » et enfin. 54 M. à la différence du poète55. Il n’empêche qu’à travers l’articulation des fonctions qu’il propose. la mise en scène. ce que nous cherchons à dire. 55 Paul RICOEUR. […] L’acte poétique est une invention de fable-intrigue […] ». p. troisième cause efficiente. l’autre comme ce d’où part le mouvement) ». l’auctor.146 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Critiques du paradigme mimétique Critique du postulat de l’« invariance52 » : la formalisation de la matière La posture qui vient d’être décrite se trouve en partie invalidée par la réponse qu’à sa façon. responsable de la « cause formelle ». c’est que cette « matière ». puisqu’il « recueille » la « matière » d’une tradition souvent largement authentifiée. mais l’un est comme matière.

c’est aussi le travail de l’historien de donner aux faits une belle ordonnance. le compilateur peut être vu. H. Paris : Hachette. « Comment il faut écrire l’histoire ». ce faisant. soulignant ainsi l’altérité existant entre les deux. 100 : « La res de un discurso recorre varias fases elaborativas desde la materia bruta hasta el discurso ya acabado ». à Alcamène. p. Manual de retórica…. est appelé à transformer cette 56 ARISTOTE. on est contraint de poser un principe de différenciation là où. TALBOT (trad. Ce fut un effet de leur art de disposer la matière comme il convenait . car en prenant en compte le traitement que subit la « matière » lors de sa mise en forme. 127. Encore. car à forme différente matière différente »56 ? De même Heinrich Lausberg distingue la « matière brute » de celle du « discours achevé »57. 58 LUCIEN. non encore travaillée. le domine.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 147 nous dit Aristote dans sa Physique : « la matière fait partie des choses relatives. p. M. une telle reconnaissance est loin d’aller de soi comme si les deux réalités évoquées se superposaient plus qu’elles ne s’imbriquaient. 59 Ibid. collé. LAUSBERG. ou à quelque autre de ces artistes. ils les avaient sous la main .. pour ce faire. en ruinant aussi simultanément la croyance en son « invariance » et en l’immutabilité de son essence. ajusté et rehaussé d’or. l’ont poli. De fait. 57 . y compris l’historien.). Dès lors. Ainsi. Or. Lucien. de toute évidence. que comme un agent producteur qui. l’introduction du paramètre « forme » ruine l’illusion d’une matière qui se transmettrait identique à elle-même. comment il doit l’énoncer »58. Nous élevant en faux contre cette posture ambiguë qui ne tire pas toutes les conséquences des postulats qu’elle admet implicitement. in : Œuvres complètes. n’admet pas pour autant de façon explicite que. l’ivoire ou les autres matières dont ils se sont servis . à Praxitèle. p. est appelé à exercer un pouvoir sur elle. parce qu’il en assure la formalisation. il faut croire qu’un historien ressemble à Phidias. 370-379. […] ils ne leur ont donné que la forme : ils ont scié l’ivoire. le point de vue qui est porté sur elle change nécessairement. qui se trouve engagé dans un processus de disposition de la matière. nous considérons précisément que tout scripteur. parfaitement conscient du travail de formalisation que l’historien doit effectuer sur la « matière » qu’il a reçue : « [L’historien] n’a point à chercher ce qu’il a à dire mais. Aucun d’eux n’a fabriqué l’or. l’argent. 1866. il s’avérait possible de postuler un ordre de permanence. il intervient aussi nécessairement sur cette matière : En somme. On voit bien qu’à partir du moment où l’œuvre est appréhendée à partir de la double perspective de sa « matière » et de sa « forme ». faut-il renoncer au principe de l’inertie de la « matière » et reconnaître la relation dialectique qui unit « matière » et « forme » et selon laquelle la matière formalisée ne saurait être identique à la matière brute. en se fondant sur le primat de la seule matière. et de les produire sous leur jour le plus brillant59. Physique. moins comme le récepteur (voire un réceptacle) passif d’une matière qui.

quae causam probabilem reddant. Le postulat des deux états de matière : la compilation comme production Qu’est-ce qui change dès lors qu’on admet le postulat des deux états de matière ? En premier lieu. permettent à l’orateur ou. Chaque historien opère donc un tri. Manual de…. 62 Ibid. […] se inicia con la materia bruta y la va elaborando hasta llegar a la declamación en público del discurso. de poser pour l’instant l’existence de deux « états de la matière » : la matière brute qui correspond à la matière que l’historien recueille du passé. ce fond restreint et « brut » est nécessairement mis en forme et. 235 : « Naturalmente. les auteurs à « oser des digressions […] »65 pour soigner la beauté de leur récit66. p. 64 B. ce qui nous renvoie à l’inventio comme processus partiel. la inventio es también un proceso parcial . » 61 Ibid. Bernard Guenée ne manque pas de le souligner lorsqu’il rappelle la dimension rhétorique qui habite l’histoire64 et qui incite. 207 : « En somme. la matière élaborée ou finie qui est celle. l’historien sélectionne un fond plus restreint. 63 H. Histoire et culture…. par conséquent. la rhétorique antique avait créé l’histoire qui est surtout discours ». correspondant à ce que nous avons déjà désigné par « compilationdossier » ou « matière brute ». n. s’agissant de la compilation-récit. 3 inventio est excogitatio rerum verarum aut veri similium. réélaboré. De fait. GUENÉE. de la compilation-récit. 66 Cf. 44 chapitre 1. Dans un premier temps. p. à l’historien. se extrae de la res aquello que favorece a la propia causa : Her. Le seul terme de « récit » implique par lui-même un processus d’élaboration de la matière brute. c’est-àdire. dans le présent cas. Dans le vaste fond commun constitué par ce qu’il conviendrait très grossièrement d’appeler la « matière historique ». à tout le moins dans la perspective de la confection de la compilation-récit.p. 234 : « La inventio es un proceso productivo-creador […] ». LAUSBERG.. 1. en un mot. effective. à effectuer un véritable travail de recomposition de la matière 60 H. 226. il est impératif. d’extraire de la res ce qui lui semble utile60. p. 2. Mais dans un second temps. par exemple. l’historien s’aventure donc dans le « processus productifcréateur »61 consistant à « extraire les possibilités de développement des idées contenues de façon plus ou moins dissimulée dans la res62.148 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ « matière » par la nouvelle forme qu’il lui donne. En este proceso se distinguen « cinco fases de elaboración 63. 166. Manual de retórica. p. : [La inventio] consiste en extraer las posibilidades de desarrollo de las ideas contenidas más o menos ocultamente en la res (excogitatio) ». . LAUSBERG. 65 Ibid. matière du canevas préparatoire qu’est la compilation-dossier. la conception que l’on se fait de la facture de la « matière » de la compilation-récit. enveloppe primitive du récit : […] el proceso propiamente elaborativo de la « materia ».

ECO. et en particulier aux procédures de réunion. 70 Par « argument ». révision67. est le suivant : « unde proprie idea non respondet materiae tantum. s’il a déjà été posé que l’écriture de l’histoire relève d’un acte rhétorique. MARTIN. neuve. Opera omnia XXII 1. Dans ces conditions. dans tout langage. le seul fait de tenir que le compilateur travaille sur la base d’une matière qu’il a lui-même réélaborée suffit à mettre en évidence qu’il est en mesure de soutenir la comparaison avec le poète. sed composito toti respondet una idea. c’està-dire d’une élaboration d’arguments70. 112. 121 : « […] cette analyse des mécanismes d’une compilation [il s’agit bien sûr de la compilation-récit] manifeste cinq grandes opérations : reproduire. nec formae tantum . il faut entendre ce que dans la terminologie rhétorique. 69 Cité par U. réunir. mais. agencer. il faut maintenant aller plus loin en assumant pleinement le fait qu’il est aussi un acte poétique. De fait. . La distinction heuristique entre « forme » et « matière » n’est donc pas opératoire dès lors qu’il s’agit d’apprécier la compilation dans la dynamique de recréation qui la caractérise. lie langue et discours […] 68. En effet. p. Comme le souligne Aristote : […] l’idée ne correspond ni à la matière seulement. par son travail de mise en forme. on a coutume de désigner comme « locus ». de celle qui. 112. qu’il s’agisse de la forme aussi bien que de la matière69. bâtir. dans la compilation. le compilateur devrait être reconnu pour « cause efficiente » non seulement en ce qu’il assume la cause formelle. 5. À rebours. s’instaure entre la compétence que constituent les textes-sources et la performance que constitue le texte-cible. Art et beauté dans l’esthétique médiévale. p. agencement. 68 Ibid. consubstantielle de la nouvelle forme qui l’habite.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 149 brute. au composé (de matière et de forme) pris dans son entier correspond une idée qui est productive de la totalité. « La compilation… ». p. Tant que l’on reste fidèle au principe d’une matière du « dehors » (que celle-ci soit unie ou pas à une forme du « dedans »). ni à la forme seulement . mais aussi en raison de son intervention décisive sur une matière qu’il contribue largement à recréer. réviser ». Le texte latin tiré de De veritate III. non seulement parce qu’il est « fabrication de discours » (poiesis) mais en ce qu’il est aussi 67 G. on s’attache à un modèle d’interprétation qui dénie au compilateur toute auteurité sur le texte qu’il produit. on voit bien l’incohérence d’une position qui consisterait à reconnaître la recomposition de la matière brute tout en refusant d’admettre qu’une telle réélaboration en fait invariablement une matière autre. compte tenu de cette indissociabilité de la forme et de la matière. Ce qui permet à ce sémiologue de conclure que : […] une analogie foncière rapproche la relation qui. Un descriptif assez précis nous en est même donné qui renvoie aux cinq opérations fondamentales de la compilation naguère répertoriées par Georges Martin. quae est factiva totius et quantum ad formam et quantum ad materiam ».

Et il y a de la rhétorique dans la poétique. mais bien le « projet ». fait d’emblée de lui l’agent causateur de la forme et de la matière. que le compilateur décide de réaliser une compilation et de sélectionner telle « matière » qu’il formalisera de telle ou telle autre façon. Certes. selon Aristote. qu’en est-il de cette figure lorsque le texte est conçu comme une réalité anhistorique ? 71 P. C’est parce qu’il est mû par un projet. En effet. « Rhétorique-poétique… ». puisqu’à l’instar de celle-ci. l’« intention ». selon l’expression d’Aristote) ». l’intrigue que le poète invente lors même qu’il emprunte la matière de ses épisodes à des récits traditionnels. il y a de la poétique dans la rhétorique. .150 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ « invention d’intrigues »71. 72 Ibid. en tant qu’acte créateur. la fable. une fableintrigue ? Selon cette perspective. c’est. 148 : « Le lieu initial d’où le poétique diffuse. Faut-il rappeler que la poésie. ou de fables qui sont des intrigues. car ce n’est plus la « matière ». le compilateur-historien ne peut plus être relégué au rang de « troisième cause efficiente ». Avec l’émergence de cette idée de « projet ». la question pertinente à poser à la « compilation-récit » n’est plus celle de sa fidélité à ses sources mais de sa fidélité au projet ou intention de son « causateur ». dans la mesure où ‘trouver’ un argument (l’eurésis du livre Ier de la Rhétorique) équivaut à une véritable invention. le lieu initial d’où la compilation diffuse. RICOEUR. c’est-à-dire imitation créatrice »72. Le poète est un artisan non seulement de mots et de phrases. puisque cette mise en forme indissociable de la réélaboration de la matière. en conséquence. […] L’acte poétique est une invention de fable-intrigue. imite dans la mesure même où elle engendre un muthos. Il est donc clair que le postulat de la « variabilité » de la matière a pour effet de restituer au texte de la compilation son « auto-suffisance » sémiotique et de l’instituer de fait comme « entité textuelle » de plein exercice. p. Dans ces conditions. propulse le compilateur sur le devant de la scène auctoriale. Ce changement de perspective qui renvoie l’auctor à l’arrière-plan et qui. une intention productrice. détourne du même coup l’attention du critique de la « cause matérielle » vers la « cause finale » (« causa finalis ») ou intention. ce récit n’est autre qu’une « reconstruction imaginative du champ de l’action humaine – imagination ou reconstruction à laquelle Aristote applique le terme de mimesis. mais d’intrigues qui sont des fables. responsable de la seule « cause formelle ». le récit historique qui est « narratio rei gestae » participe nécessairement de cette « invention de la fable-intrigue ». laquelle intention passe par la construction discursive d’une certaine figure de récepteur. on admet nécessairement (en vertu du rôle de moteur suprême qu’Aristote confère à la cause finale) qu’elle est réalisée en vue d’une certaine « intention ». l’acte rhétorique une élaboration d’arguments. si l’on tient que la compilation est discours autonome. dans la mesure où à toute intrigue on peut faire correspondre un thème ou une pensée (dianoia. Dès lors s’opère un renversement de perspective. d’un certain « projet ». Or.

si elle cherche à rester fidèle au principe de cohérence et de vraisemblance que nous posons comme préalable nécessaire à la mise en forme de toute narration. 75 Ibid. p. porté sous une instance évaluante. de considérer qu’est posée à l’horizon du texte une image de récepteur « immuable ». G.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 151 La problématique de la construction du lecteur-récepteur Quand on admet que la « compilation-texte » est dans un rapport de représentation mimétique avec les textes-sources. ce statut. Les références fréquentes aux deux historiens affichent. une multitude d’interventions oeuvrent à créer un contenu nouveau ». elle ressortit à un arsenal de procédures (effacement. du reste. Eco. p. puisque les divers textes qui servent de base infratextuelle à la « compilation-texte » sont susceptibles de formuler des hypothèses de lecteurs-récepteurs divergentes. l’Histoire (dans ses deux rédactions) se présente comme une savante composition assemblant dans leur détail les propos de Luc et de Rodrigue. modification. à une représentation ambitionnant d’influencer sa conception des choses . la sienne propre. Ibid. de cette réalité de l’adaptation à l’autre-cible. p. De fait. 74 . sous un regard qui juge. 73 Nous empruntons cette formulation à U. équivaut à tenir pour non pertinente la question de l’« adaptation » de l’« auteur » au « lecteur-cible » qu’il postule.. non plus qu’à une « harmonisation » (comme on l’entend souvent) des textessources – ceux-ci étaient inconciliables dans leur sens . p. la compilation doit prendre position par rapport à ces hypothèses et construire sa propre image de « Lecteur Modèle »73. Lector in…. ce qui. Les juges de Castille…. Pourtant. 361 : « L’activité des compilateurs ne s’est pas bornée à un « travail de découpage et de collage ». à travers notamment la mise en évidence des stratégies qu’Alphonse X déploie74. association sélective ou corrective) travaillant à un savant rééquilibrage des sources au sein d’un texte original ». pour construire. MARTIN. 382 : « […] le récepteur du message n’est plus seulement confronté [dans l’Histoire] à un propos historique exemplaire. Tant qu’on demeure dans la logique d’une « transmission » qui s’effectue sans variation. Les travaux de Georges Martin. à propos de la légende des juges de Castille témoignent. « copie ».. d’un quelconque « original ». on vient à reconnaître que celle-ci n’a d’autre choix que de « conserver » la même hypothèse de lecteurrécepteur que ses sources. Il est évident qu’il ne peut en être ainsi. Les résultats auxquels Georges Martin aboutit75 sont en phase avec la manière dont les travaux récents en « sciences du langage » ont renouvelé l’approche de la problématique du lecteur-récepteur. on est tenu. distingue les bons-hommes qui sont aussi les hommes bons ». en outre. Nous en proposons une rapide synthèse pour bien mettre en évidence qu’une approche de la « compilation-texte » qui donne toute sa place à la problématique du lecteur-récepteur comme construction partiellement contrôlée par un « auteur » ne saurait souscrire à une conception de la compilation comme « reproduction ». à partir des images contradictoires d’allocutaires projetées dans les textes de Luc de Tuy et de Rodrigue de Tolède. il est. déplacement. en effet. ajouté. voire contradictoires. 61. 359 : « Sur l’ensemble textuel qui nous intéresse. en réalité. en effet.

il faut d’emblée le préciser. 75. 1995. dans cette perspective. 1992. cet auteur qui est représenté dans le discours sous forme d’une certaine stratégie énonciative. Cette notion d’« effet ». héritière en cela de la rhétorique aristotélicienne. ECO. c’est-à-dire comme le « détonateur » de l’acte de langage. la prise de conscience par le destinateur de l’échange. Ce dernier devient ainsi coauteur ou co-énonciateur c’est-à-dire l’autre versant de la stratégie énonciative qu’est l’auteur virtuel ou « Auteur Modèle »79. Lector….. Bruxelles : Université de Bruxelles. engagés tous deux dans une dynamique d’échange. 77 Voir Chaïm PERELMAN. dont il façonne les contours. responsable a priori de la procédure d’énonciation. conçu à l’attention d’un destinataire plus ou moins implicite. acquiert une pertinence toute particulière dans le cadre des échanges de type argumentatif. C’est pourquoi la problématique de la figure du lecteur-récepteur comme construction discursive se trouve au cœur des diverses approches qui appréhendent le discours dans sa dimension pragmatique. Or. détermine le contenu et oriente les perspectives77. 1. nous invite à saisir le texte comme « objet de communication ». pour que cette médiation s’effectue. Lucie OLBRECHTS-TYTECA. p. en fait.152 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Le lecteur-récepteur comme construction La pragmatique76. comme Jacqueline AUTHIER-REVUZ. Traité de l’argumentation. est. . 76 Nous partageons ce présupposé de l’approche pragmatique selon lequel tout locuteur cherche à s’adapter à l’« autre-cible ». Larousse.coïncidences du dire. 79 U. le partenaire d’un échange. le Lecteur Modèle devient. à l’instar de certains énonciativistes non pragmatiques. En revanche. Si l’auteur (empirique) se présente de prime abord comme le maître d’œuvre de l’opération discursive. dont le discours tend à anticiper les réactions et commentaires. Ces mots qui ne vont pas de soi : Boucles réflexives et non. c’est-à-dire orientée vers un destinataire. Dans tous les cas. il perd vite l’aura de toute-puissance qui pourrait l’entourer lorsqu’est prise en compte la notion d’« effet » à produire. inscrit dans la latence du texte. Nous emploierons les termes d’énonciateur et de co-énonciateur quand il s’agira de rendre compte des instances d’énonciation autrement que comme « stratégies éénonciatives ». doit tenir le lecteur virtuel pour responsable également en partie de la construction discursive. Le lieu textuel est alors perçu comme espace d’interaction entre un « auteur » et un « lecteur » virtuels. nous croyons que cette adaptation est nécessairement marquée au sceau de la non-coïncidence de l’interlocution. Paris. L’auteur. 78 Nous verrons plus loin que cette médiation est elle-même problématique dans la mesure où le locuteur est lui-même contraint par l’« inconscient » et l’« interdiscours ». 2 t.. à saisir comme médiateur d’un procès dont le succès dépend précisément de la capacité qu’il a à assumer pleinement la médiation78 qu’il a en charge. même s’il est admis désormais que toute production discursive est par essence dialogique. des capacités de coopération ou de refus de coopération du destinataire est de nature à briser le sentiment de toute-puissance que nous évoquions précédemment. Au lieu d’être la cible docile et malléable d’un discours constitué par avance.

et la figure de lecteur (empirique) qui préexiste à ce même discours. et qui apparaît grâce à elle81. SZNYCER (trad. Ce détour. le lecteur est appréhendé aussi comme une figure qui préexiste au monde verbal construit par l’auteur. De fait. L’auteur virtuel ne peut réellement assumer la stratégie qui est la sienne s’il ne cherche à se projeter à la place du destinataire de son discours. il se projette à la place du lecteur virtuel pour le mieux construire. Bruxelles : Madarga. Représenter. à la différence d’Umberto Eco qui travaille surtout en direction de textes narratifs romanesques. L’acte de lecture-théorie de l’effet esthétique. Ainsi. et donc de son vouloir-lire. Comment se construitelle alors ? Le concept de « projection » peut se révéler opératoire. que le Lecteur Modèle emprunte des traits à ce qui nous apparaît être le lecteur doxique. Il devient alors en quelque sorte « auteur-lecteur » puisque. E. Comme l’indique Wolfgang Iser : […] la perception implique la préexistence d’un objet donné tandis que […] la représentation se rapporte toujours à un élément qui n’est pas donné. . au moment d’élaborer son discours. Le discours produit devient le carrefour de ces différents vouloirs qui se connaissent et se méconnaissent. le lecteur virtuel n’est plus saisi comme instance de « réception » mais comme co-instance de production. La tension qui en résulte dessine une figure de lecteur à la fois une (elle est le résultat du brassage de la différence) et plurielle (elle rappelle que tout brassage est la somme de différences singulières). p. Toute projection implique un transfert. qui emprunte les sentiers de l’imaginaire et de l’inconscient.). c’est tout à la fois rendre présent et présenter autrement. nous considérons.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 153 L’hypothèse est la suivante : chacune des deux « stratégies » en présence (auteur et lecteurs virtuels) se dédouble pour occuper le lieu de l’autre. 1985. tout en continuant d’être à l’origine de la stratégie énonciative. et donc comme texte argumentatif. lequel se définit comme la représentation que l’auteur empirique se fait du lecteur empirique. Lorsque la projection est mentale. ou qui est absent. elle engage la détermination d’une image. dans un tel mouvement. une telle projection a pour conséquence d’inscrire dans le discours les traces ou l’intenté de son vouloir-dire. c’est-à-dire une représentation. On est donc en droit d’établir que la construction de la figure de Lecteur Modèle s’opère en deux phases distinctes. 248. La première phase engage une réalité d’ordre perceptif : dans cette perspective. Cette figure anté-discursive tire alors un certain nombre de ses propriétés du monde de référence et de l’« encyclopédie » 80 Dans la mesure où nous appliquons la notion de « Lecteur Modèle » à un texte historique. qui est à percevoir comme discours politique. pose une distance entre la figure de lecteur (virtuel) qui sera construite par le discours. se représente plus ou moins consciemment son Lecteur Modèle80 : autant dire qu’il lui attribue une certaine corporalité mais cette corporalité immatérielle qui est corrélative d’une rupture avec le corps empirique suppose un détour. 81 Wolfgang ISER. à la fois concomitantes et successives. et donc se déclinent sous le signe de la contradiction. L’auteur (empirique).

cette idée. il doit intégrer à cette image les représentations qu’il se fait de ce lecteur.154 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ de l’auteur empirique. le lecteur est un « absent/non-loquent »82 . 35. Il en résulte une « schématisation »83 qui peut être appréhendée comme la synthèse de ces diverses perceptions. les schèmes de pensée…c’est-à-dire l’appareil doxique 82 Catherine KERBRAT-ORECCHIONI. pour être construite à partir des instructions délivrées par la figure de son homologue anté-discursif. c’est-à-dire à une « représentation » de cette figure.. Le Lecteur Modèle comme construction socio-historique liée à un « projet » Autrement dit. 1997. est néanmoins résolument intra-textuelle. p. il est une figure qui doit être convoquée par le discours. De fait. Il s’ensuit que ce qui va effectivement compter. L’auteur matérialise en quelque sorte sous forme d’image les données que lui fournissent la réalité et la perception qu’il a de celle-ci. on pourrait dire qu’à cette étape. p. Pour être plus explicite. p. les opinions. La seconde phase est en rapport avec la « représentation ». Paris : Armand Colin. Mais dans le même temps cet auteur est amené à procéder à une « recréation » imaginaire de la figure de lecteur. La figure anté-discursive du lecteur est donc en prise plus ou moins directe avec la réalité empirique de l’auteur. Dans notre perspective. laquelle est nécessairement en décalage avec ce que pourrait être celle du lecteur réel84. ce sont les représentations que A se fait des représentations de B85. on l’a dit. Le donné qui participe de la construction de cette image englobe les croyances. En effet. Il en résulte une image que l’on peut qualifier de « mentale » pour suggérer son caractère non matériel. De cette mise en abyme des représentations qui est aussi un chassé-croisé. 27. dérive une image de lecteur qui relève à la fois du donné et du fictif. a eus ou aurait. 1999. Paris : Ophrys. une telle affirmation est essentielle. des traits que le « lecteur doxique » a. L’énonciation. sans qu’il soit réellement possible de déterminer dans quelles proportions exactes. 35-39. l’auteur retravaille l’image préalable qu’il a de son lecteur de référence (lequel est en relation à la fois directe et indirecte avec la réalité empirique) pour construire une image qui s’harmonise avec ses intentions discursives. à partir de la perception qui est la sienne. 85 Ibid. qui s’enracine dans une certaine réalité empirique du lecteur. 83 . car elle admet pour présupposé que l’auteur empirique a une idée du lecteur empirique qu’il veut influencer par son argumentation. comme le dit Jean-Blaize Grize : [le locuteur A] n’a aucun accès direct aux représentations de [l’allocutaire] B. Logique et langage. Voir Jean-Blaise GRIZE. dans le monde de son expérience. 84 On peut considérer que cette recréation est tout à la fois assumée et subie par le sujet. c’est-à-dire le monde référentiel. Cette image mentale. Dans le cadre propre à l’argumentation écrite. l’auteur tend à attribuer au Lecteur Modèle qu’il construit. ayant pour base une certaine figure de « lecteur doxique ».

En attribuant indûment à son lecteur des valeurs qu’il lui sait « étrangères ». De fait. l’auteur l’ampute dans le même temps de celles qui seraient de nature à entraver sa dynamique de persuasion. à partir notamment de la déconstruction de la figure de lecteur doxique. Il travaille dès lors non plus à partir des seules représentations qu’il se fait du lecteur doxique mais se fonde également sur l’image de Lecteur Modèle qu’il s’est forgée. bien qu’il soit présupposé par lui. pour sa part. Quand l’auteur se situe dans une optique argumentative. on le voit. se situe dans l’au-delà de ce donné empirique. sont celles de tout être de raison.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 155 que l’auteur attribue à son lecteur-cible. l’entreprise est vouée à l’échec. engagé dans une dynamique argumentative. C’est sans doute là l’objet de la « captatio benevolentiae » : s’attirer la bienveillance du lecteur revient à trouver des lieux consensuels où ce dernier. Si l’image du Lecteur Modèle est trop distante de celle du lecteur « doxique ». De la confrontation de ces deux images surgit précisément ce qui constitue l’enjeu de l’entreprise argumentative : traiter les différences comme des identités de façon à combler la distance qui rendait l’accord impossible. se présente comme un « rassembleur » : il sera donc enclin à saisir ces deux figures dans leur cohésion de façon à délimiter une base de travail qui représentera l’indice d’un terrain d’entente. le donné intègre-t-il une dimension fictive. se reconnaît sans effort. Dans cette perspective. Le fictif. nourrit une certaine image de ce que nous avons convenu d’appeler le « Lecteur Modèle ». surtout si cette image est décalée par rapport à ses propres valeurs. il lui importera de dégager une zone d’intersection où les deux images se rejoignent et communient ne serait-ce qu’un instant. puisqu’elle s’appuie sur le monde d’expériences partagé de l’auteur et du lecteur. L’auteur. Ce Lecteur Modèle est aussi à considérer comme l’instance-cible qui est construite dans et par le discours. Il est intéressant de chercher à saisir ces deux images (image doxique/image idéale) dans ce qui les rassemble et ce qui les sépare. Or. cet être de raison. encore appelé « auditoire . Il est logique de soutenir que tout auteur. selon lui. Ainsi. l’auteur engage un fondement topique qui certes intègre la « doxa » du lecteurcible mais va au-delà en englobant toute une série de valeurs qui. sur la base des valeurs dominantes au sein de leur communauté. considéré alors dans sa dimension doxique. sur leur univers référentiel commun. il ne peut se suffire de cette image de lecteur doxique. de façon à « précipiter » en quelque sorte la conversion du lecteur « doxique » en Lecteur Modèle. ou à celles qu’il veut faire admettre à son lecteur. Mais c’est aussi déjà présenter comme allant de soi tout un réseau subtil de vérités plus ou moins consciemment admises par lui. résulte lui aussi d’une construction de l’auteur mais cette construction a une base empirique. dans la perspective argumentative qui est la sienne. c’est-à-dire dans leur cohésion et leur tension interne. Ce donné.

il est légitime de se demander si le lecteur réel qu’est le compilateur se retrouve dans l’image de Lecteur Modèle que les textes-sources lui renvoient. qui prend pleinement connaissance du texte qu’il a en charge de « reproduire ». 41-46. p. apaisée. unifiée. n’est lui-même qu’une projection du locuteur87 puisqu’il peut être perçu comme l’image que ce locuteur se fait de cet être de raison. Autrement dit. même s’il ne s’y reconnaît pas totalement. Tout ce que nous avons dit de la « représentation » du lecteur laisse penser que tout texte élabore une image de Lecteur Modèle qui lui est propre. Cette identification sera bien entendu facilitée par la projection parallèle de l’image doxique. Or. Il ressort donc que le texte fait s’entrecroiser plusieurs figures de Lecteur Modèle quoiqu’il ne veuille projeter qu’une seule. et donc. et l’étude de ces variations serait fort instructive. qui jettera les fondements d’une relation de confiance. p.156 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ universel »86 par Perelman et Olbrechts-Tyteca. chaque individu a sa propre conception de l’auditoire universel. Il est donc logique de considérer que la « compilation-texte » retravaille la figure de lecteur inscrite dans le texte-source si celle-ci lui semble trop distante de la projection idéale qu’il s’en fait. ce qui revient à dire que la figure de Lecteur Modèle constitue nécessairement une « variable » de chaque texte. le seul fait qu’on puisse parler d’« altération ». en fonction de sa culture propre. PERELMAN. OLBRECHTS-TYTECA. perçu comme medium passif. nous voulons simplement poser que la médiation d’un tel sujet établit la dimension sociohistorique de toute « réception ». Traité de l’argumentation…. par exemple. Ainsi. l’historien. lequel pourrait donner alors une certaine assise à l’idée d’une 86 C. vrai et objectivement valable88. d’« écart » indique qu’il y a médiation d’un sujet lisant empirique. de créer une figure de lecteur valorisante à laquelle son lecteur-cible sera heureux de s’identifier. le locuteur a beau jeu. nécessairement l’image qu’il se fait de cet être de raison. L. existe-t-il entre le Lecteur Modèle postulé par le texte-source et le lecteur réel qu’est l’historien. l’auteur s’efforce d’actualiser dans le discours les traits de son Lecteur Modèle dont la figure achevée renvoie. Par ce truchement. au cours de l’histoire. C’est ce que notent Perelman et Olbrets-Tyteca : […] chaque culture. ne saurait vraisemblablement être appréhendé comme un lecteur attentif. Nous y reviendrons plus longuement. critique des textes qu’il a en charge. car elle nous ferait connaître ce que les hommes ont considéré. Dans l’imaginaire de la compilation comme « reproduction » ou « copie ». une zone d’intersection suffisamment large pour permettre le succès de l’échange. à l’intérieur d’une série donnée. Ibid. 87 .. comme réel. Pour l’heure. Dans cette perspective. elle aussi. 43. pas plus qu’il n’est vu comme énonciateur. L’idée d’« auditoire universel » qui pourrait valider l’hypothèse d’une conception anhistorique de la réception a tôt fait de révéler son caractère socio-historique. 88 Ibid.

Aristote. Ainsi perçue. dans le cadre d’une coopération presque parfaite accomplie entre l’Auteur Modèle d’un texte-source et le lecteur empirique qu’est l’historien-compilateur. peut exercer sur le texte premier qu’est la source. c’est-à-dire. C’est que. que si une telle formulation garde un sens. dans l’autre. étranger à cette nostalgie de l’Être. la mimèsis suppose une prise de position. selon une certaine approche. lui-même déjà marqué au sceau de la dégradation. Nous nous proposons. c’est-à-dire selon une certaine représentation politique du réel. la représentation devient un lieu d’expression et d’élaboration d’une connaissance du monde. il nous paraît plus pertinent de les saisir dans ce qu’elles sont susceptibles de nous dire de l’influence rétrospective que la compilation en tant que texte second. on l’a vu. d’indiquer brièvement les éléments qui fondent la légitimité du renversement dialectique que nous entendons effectuer. celui de Lecteur Modèle. de la « copie » vers le « modèle ». à la fois personnels et partagés.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 157 « transmission sans variation » ? Il nous semble. En effet. dans un cas. une volonté de retranscrire le réel en fonction de codes esthétiques et éthiques. La reformulation « transtextuelle »89 Il s’agira ici de manifester que l’identité sémiotique de la compilation-texte se doit d’être perçue comme relevant de la « transtextualité ». La différence d’approche n’est pas à sous-estimer car. du moment qu’on renonce à la voir comme enregistrement passif du réel. une autre façon d’appréhender la proximité littérale que la compilation-texte peut entretenir avec ses textes-sources. vise à envisager les relations entre « compilation » et « texte-source » dans la bilatéralité qui les fonde. plutôt que de considérer que ces relations doivent nécessairement s’orienter de la « compilation » vers la « source ». . est de saisir cette « conformité » à travers le prisme de la coïncidence du dire de l’un avec le vouloir-lire de l’autre. liée à une certaine éthique. La compilation comme représentation vraisemblable du texte-source Il convient brièvement de rappeler qu’à la différence de Platon qui analyse la mimèsis comme une tentative impossible de copie d’un réel. la « compilation-texte » est perçue comme dépendante. dans les pages qui vont suivre. l’appréhende comme atelier des possibles. c’est uniquement en l’abordant selon l’optique d’une réception « réussie ». à la suite de ce que Georges Martin a réalisé dans son analyse de la « Légende des Juges de Castille ». en effet. menés par le Professeur Georges MARTIN. parmi lesquels. et en particulier à ceux contenus dans deux de ses ouvrages. déjà abondamment cités : Les juges de Castille… et Histoires de l’Espagne médiévale. Ainsi. 89 Nous tenons à dire la dette de toute cette analyse aux divers travaux d’inspiration sémiologique. elle est vue comme une entité autonome qui construit ses propres paradigmes. lequel.

non telles qu’elles sont ou paraissent être. En effet. mais aussi un inéluctable détachement. non pour le « copier » mais pour le modéliser. Si les critiques contemporains90 préfèrent évoquer la mimèsis au moyen du terme de « fiction ». corrélative de sa réélaboration et de sa modélisation. une sélection de la matière historique. la lecture-écriture opère comme un miroir à plusieurs facettes. Daniel Poirion. mais telles qu’elles devraient être. « Écriture et réécriture… ». en construit une représentation fictive qui n’est jamais qu’une représentation vraisemblable de ceux-ci. La vraisemblance fait les choses. de par son insertion dans un nouveau contexte. a-t-elle sur la conception de l’objet d’analyse qu’est la compilation-texte ? Si comme on l’a dit. mais qu’elle ressortit plutôt à une « retraduction » du réel en des termes qui relèvent d’un « programme normatif » précis. dans la mise à jour des « théorèmes » de l’intertextualité fondatrice du texte médiéval. à se montrer fidèle. par la relation qui la lie aux textes qui l’ont précédée. dans la mesure où elle implique un arbitrage. autant que possible. par la vision « parcellaire » qu’elle propose des textes premiers. mais de plus la « portion » qui se trouve prélevée. cette conception postule que le rapport entre le monde et sa représentation ne saurait se réduire à une simple opération de décalque. . ne saurait être identique à ce qu’elle fut. Quelles conséquences cette approche qui prend en compte la normativité inhérente à la mimèsis. il n’est pas vain de le rappeler. p. La transposition qui est ainsi à l’œuvre rend applicable le critère de vraisemblance. pour donner au texte une plus grande richesse en réseaux signifiants91. c’est parce qu’ils sont extrêmement sensibles au procès de recréation qui est en jeu dans toute procédure de restitution d’une réalité. – le texte second ne pouvant en aucun cas absorber toute la « matière » d’une source donnée –. c’est-à-dire tout à la fois un arbitre 90 91 Nous pensons en particulier à Gérard Genette et Paul Ricoeur. La formalisation de la « matière ». Il est donc logique de considérer alors.158 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ C’est pourquoi chaque représentation postule un monde possible car elle est une construction intellectuelle qui prend appui sur le réel. non seulement la procédure de compilation implique. énonce ainsi le quatrième d’entre eux : Divisant et multipliant les éléments contenus dans le texte-mère. nous l’avons dit. 114. POIRION. c’est-à-dire la conformité de la représentation ainsi proposée à un « programme de vérité » qui n’est autre que celui auquel l’auteur de l’objet représenté cherche. doit donc s’interpréter comme « retranscription » signifiante d’un « texte-source » qui se voit partiellement détruit pour être ensuite reconstruit ailleurs. D. Il en découle que la compilation. alors le rapport entre le texte de la compilation et ses sources relève aussi de cette même dynamique de « retranscription » fortement signifiante. La notion de « construction intellectuelle » peut nous aider à mieux saisir cette dynamique : la « compilation ». que la notion de « sélection ». suppose une part d’adéquation sensible et immédiate avec eux.

La définition de l’identité d’un texte constitue donc un point nodal de la réflexion que nous entendons engager : le texte se définit-il en fonction de sa lettre ou en fonction de son « agent causateur » ? Nous avons répondu en partie à ces interrogations lorsque nous avons traité de la question de la matière et de ses états. De fait. orientée intentionnellement en vue d’une fin particulière. On sent chez saint Paul une grande répugnance à déchiffrer.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 159 et un paradigme de référence. Le primat accordé à la « matière ». nous permet de mettre en évidence. C’est ce qu’explique Georges Steiner : La question. parmi lesquelles la plus fondamentale est sans doute celle de l’identité d’un texte. tenu pour immuable. Notre souci est donc de reformuler cette problématique en tenant compte de données qui permettent de porter sur elle un éclairage différent. mêmes tournures…). car l’adjonction de l’opérateur « traduction » accroît la complexité du problème de la représentation. Dans la mesure où le langage est d’essence divine ou maléfique. c’est-à-dire ses origines supposées. renvoie indubitablement à une reconstruction imaginaire de l’objet. tout acte de traduction sans exception pousse sur une . surtout quand le « transfert » s’opérait du latin. à poser la question de l’identité de l’œuvre et de l’auteur. et puisqu’il abrite la révélation. perceptible dans la sorte de sacralité qui entoure la fonction de scribe (chargée de recueillir cette matière dans sa littéralité). de savoir si la traduction est vraiment possible. On tient alors que la compilation comme texte présent réinvente son passé. cette question se fait encore plus prégnante. sa transmission délibérée dans la langue vulgaire ou par-dessus la barrière des langues est moralement douteuse ou franchement condamnable. langue du sacré. quant à la légitimité du passage d’une langue à l’autre. qu’au Moyen Âge. vers une langue vernaculaire. l’identité d’un texte semble résider dans sa lettre et partant. sans réelle difficulté. en dotant d’un surplus de crédit le coefficient de valeur attaché à l’approche mimétique. quelle pertinence conserve la problématique de la reproduction dans l’appréhension du mode d’écriture qu’est la compilation ? La faible pertinence de la problématique de la reproduction La problématique de la reproduction telle qu’elle est posée par la critique traditionnelle laisse dans l’ombre toute une série de questions. dans son sens originel. la « compilation ». La valeur heuristique reconnue à l’identité littérale explique sans doute le sacrilège qu’a pu représenter aux yeux de certains théologiens le fait même de traduire. on l’a compris. En tant qu’elle est retour du même sous la plume d’un autre (mêmes mots. A partir du XIIIe siècle où « compilation » et « traduction » vont de pair. des hésitations devant l’affaiblissement qu’entraîne toute réécriture : en substance. prend racine dans des scrupules d’ordre psychologique et religieux. vieille comme le monde. appréhendée comme écriture oblige.

STEINER. POUIVET (trad. ELGIN.). on demanda à chacun de rédiger un bref rapport sur ses expériences. 94 Cf. Inversement. Dans l’objectif de problématiser le lien complexe existant entre un texte et son scripteur97. Après coup. d’endroits et d’événements distincts. auteur du Quichotte »96. À la différence de ‘chat’. ibid. Inútil agregar que no encaró nunca una transcripción del original .sino el Quijote. BORGES. Borges imagine deux scripteurs distincts écrivant rigoureusement le même texte : No quería componer otro Quijote –lo cual es fácil. 52. no se proponía copiarlo. la « compilation » qui n’affecte aucunement la « matière » préserve l’identité du texte jusque dans sa lettre. on a un seul texte dans ce cas. p. auteur du Quichotte » est parue chez Gallimard en 1974. C’est ce que sous-entend Nelson GOODMAN. La traduction française intitulée « Pierre Ménard. ELGIN. Cette valorisation de l’identité littérale nous renvoie à la position que défend le philosophe Goodman quand il affirme que le seul auteur d’une œuvre est « l’individu qui le premier a produit l’inscription du texte »95. Cette conception de l’identité littérale laisse sous-entendre que la traduction est susceptible d’altérer l’identité du texte. alors même que les jumeaux parlaient de personnes. 67. Catherine Z. 331. 62 quand il écrit : « Des jumeaux qui avaient vécu ensemble depuis des années furent envoyés pour l’été dans des camps de jeunes similaires mais distincts. p. 98 J. déplacement de l’origine. 93 . Et leurs rapports furent composés de séries exactement identiques de mots. « Pierre Ménard. Après Babel…. nouvelle dont le texte de Goodman constitue précisément un commentaire critique. Elle contient donc en germe l’idée que la « traduction » est transgression. 96 Juan Luis BORGES.160 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ pente glissante. R. Ne serait-ce pas un clair exemple de deux œuvres pour un unique texte ? Effectivement. p. GOODMAN. en Nouvelle-Angleterre. par la menace qu’elle fait peser sur l’authenticité de sa lettre. in : Esthétique et connaissance (Pour changer de sujet). à condition toutefois que le scribe accomplisse rigoureusement sa tâche94. 1956. 1990. 15. Madrid : Alianza Editorial. 95 N. Il n’est pas surprenant alors que le compilateur ait pu être défini implicitement comme qui copie les mots des autres en les rassemblant. n. ibid.. in : Ficciones. 97 Nous employons à ce dessein ce terme marqué d’une certaine neutralité. Z. et donc. Paris : Éclat. Il est intéressant de noter que Goodman partage la posture qui est défendue au Moyen Âge. cette série de mots fonctionne dans un seul langage ». 92 G. p. Ménard. qui fonctionne comme deux textes différents dans deux langages différents. trahison car elle est à même d’exercer un pouvoir dénaturant sur ce qui fonde la matérialité du texte93. C. L. selon laquelle tous les scripteurs postérieurs ne peuvent revendiquer le titre d’« auteur » puisqu’ils ne font que réaliser des inscriptions d’un texte dont la paternité est déjà confisquée par le scripteur premier (ou auctor). Su admirable ambición era producir unas páginas que coincidieran–palabra por palabra y línea por línea-con las de Miguel de Cervantes98. « Interprétation et identité : l’œuvre survit-elle au monde ? ». Tout autre est la position revendiquée par Borges dans « P. éloigne d’un degré de la manifestation directe du logos92. autor del Quijote ».

100 Cf. Il se pose donc. en faveur d’une conception du « sens » comme « signification »101. en effet. 78. Il postule ainsi que la réécriture littérale d’un texte n’affecte pas le statut du texte comme objet sémiotique propre. Il n’est pas anodin. dès lors que l’intention qui régit le projet de réécriture est différente. p. Le démon…. dans un mouvement de bascule qui annule la pertinence des tentatives de quantification des ressemblances et des différences. à ses intentions. en nous obligeant à la tenir pour ce qu’elle est véritablement : un « miroir aux alouettes ». Borges nous invite à déplacer le foyer de l’identité textuelle de la lettre vers la signification. il est nécessairement une œuvre distincte. En effet. et non plus. on passe trois siècles plus tard chez Pierre Ménard qui a lu William James et sa théorie pragmatique à une conception de l’histoire comme origine. « De la compilation et de la traduction comme stratégies scripturales… ». comme recherche de la réalité99. ouverte. En posant qu’il y a deux œuvres. qui sépare le sens (meaning) d’un texte de sa signifiance (significance). C’est ainsi que l’écriture de Pierre Ménard est qualifiée par Borges de plus subtile que celle de Cervantès. 1967. 49-64. . Prenant appui sur la notion d’« histoire comme mère de la vérité ». en réalité. Cette distinction est. n. il avance l’idée que la question de l’identité d’un texte est inséparable de celles de l’intention et de l’interprétation.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 161 La question qui se trouve posée est évidemment de savoir s’il s’agit de deux textes ou d’un seul et même texte. est variable. à ce titre. l’analyste argentin étaye son affirmation en montrant que « d’un pur éloge rhétorique chez Cervantès ». Il renvoie ainsi la problématique de la reproduction dans le champ des chimères théoriques. MENCÉ-CASTER. précise-t-il . p. et peut-être infinie ». ou l’on considère qu’elle est sémantique et qu’elle est donc liée à son producteur. Borges nous fait prendre conscience de la nécessité de choisir entre deux positions théoriques : ou l’on tient que l’identité d’un texte est littérale. le Quichotte de Pierre Ménard ne pouvant en aucun cas s’interpréter comme celui de Cervantès. Pour Borges la réponse ne fait pas de doute : deux auteurs qui écrivent strictement et littéralement le même texte créent deux œuvres différentes. New Haven : Yale University Press. à quoi sert-il d’établir des degrés de « fidélité » à l’original quand le texte second se propose de n’être rien moins que la copie conforme de cet original ? En poussant le problème du rapport entre « copie » et « original » à sa limite extrême. 101 A. à un certain contexte de production et de réception. plurielle. suggérée par Eric Donald HIRSCH. no se proponía copiarlo »100. Antoine Compagnon la reprend au travers de l’opposition sens/signification : « Le sens est singulier ». son prédécesseur. de remarquer que Borges présente la tentative de Pierre Ménard comme un projet nouveau. En ce sens. que l’identité d’un texte est d’ordre sémantique revient à signifier qu’elle est fonction de 99 Sur cette question. en dépit de l’exacte identité littérale. « la signification. qui met le sens en relation avec une situation. Dire. COMPAGNON. voir C. répondant à une finalité interne : « Inútil agregar que no encaró nunca una transcripción del original . 99. Validity in Interpretation.

dans cette fiction où Pierre Ménard réécrit le Quichotte. en d’autres termes que ses idées font partie du capital linguistique de 1918. Borges fait comme si Pierre Ménard a lu William James et connaît sa théorie pragmatique. Comme on peut le voir. dans des termes plus courants. on change de coordonnées historiques »102. Ou si l’on veut. comme le souligne Jean Peeters. parce qu’elles engagent des expériences de lecture qui ne se recoupent pas. à travers les deux versions exactement semblables du Quichotte que sont celles de Cervantès et Pierre Ménard. utile de reproduire presque dans son entier : Non pas que la date officielle du calendrier soit ce qui nous intéresse particulièrement. c’est d’abord parce qu’il en a promu une nouvelle lecture. La médiation de l’étranger…. Si.162 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ l’interprétation qu’on peut en faire. la langue de l’auteur espagnol serait lue – interprétée. on peut dire qu’il a changé de contemporains de parole. ce n’est pas seulement changer de mots […] mais c’est passer d’un interlocuteur à un autre et ramener l’un à l’autre. on peut considérer que Pierre Ménard en a produit une nouvelle écriture. Lire William James dans l’œuvre de Pierre Ménard. Ici. Ibid. Et de poursuivre le long d’un propos qu’il nous semble. […] Changer de langue. la langue n’est pas dans la matérialité du texte mais dans l’analyse sociolinguistique du document. sans avoir modifié le moindre mot au texte de Cervantès. en dépit de sa longueur. PEETERS. La référence à William James ne vaut donc que dans une conception sociolinguistique de l’échange. En écrivant de nouveau le Quichotte. . p. c’est-à-dire d’un certain contexte de production et de réception. 102 103 J. mais elle correspond ici à un changement d’interlocuteurs. Pierre Ménard introduit de nouveaux participants – il s’adresse à d’autres interlocuteurs – et de nouveaux protagonistes – il contribue à un autre patrimoine de savoir – qui ne faisaient pas partie de l’histoire de Cervantès. Comment douter alors que le modèle d’interprétation de l’écriture de la compilation dépend étroitement de la conception que l’analyste se fait de la mimèsis ? De la mimèsis platonicienne qui est imitation à la mimèsis aristotélicienne qui est représentation s’ouvre un espace contradictoire qui permet de penser la compilation comme vérité possible du réel. […] En d’autres termes. « [e]n passant du Don Quichotte à celui de Pierre Ménard. 205. c’est affirmer que la langue implique des conversations et des communications que l’on a eues ou pas103. La problématique de la transposition passive En évoquant précédemment l’expérience borgésienne de l’écriture conforme. traduite – dans celle de l’auteur français fictif écrivant en espagnol. nous avons pu mettre en évidence que ces versions sont en mesure de soutenir deux interprétations distinctes. C’est que.

« l’accueil des textes préconçus (et la reconduction de leur thématique » renvoie à l’« acclimatation » d’un dit antérieur qui n’entre pas en contradiction avec l’intention de propos du compilateur. En glosant Antoine Compagnon104. Pour la Poétique. 1989. Paris. p. ce terme nous semble impropre à rendre compte de la créativité qui est à l’œuvre dans cette opération. En ce sens. c’est-à-dire qu’elle est indissociable de la situation historique dans lequel ce texte est actualisé108. C’est pour cela que d’un point de vue sociolinguistique. à tous les niveaux. p. 38. 107 Comme nous l’avons déjà souligné. PEETERS. la prétendue fidélité aux sources du scripteur n’est rien moins que la « coïncidence » du dire de l’Autre avec le vouloir-lire/écrire105qui est le sien. Il en découle que les rapports entre auteurité et compilation doivent être véritablement repensés dans la perspective d’une écriture « transtextuelle » dont la visée est recréatrice et non reproductrice. p. quel que soit le degré de conformité littérale existant entre le texte premier et le texte second. préside au dynamisme de l’écriture qui la fonde. Leur problème était ailleurs ». MARTIN. 1973. et qui est comme démultipliée par l’adjonction de l’opérateur « traduction »107.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 163 La « transposition passive » doit donc se comprendre comme l’actualisation historique. Le compilateur se doit d’assumer l’entière auteurité de son texte. 2 t. Les juges de Castille. Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?. De par la « décontextualisation » inhérente aux changements de paramètres interlocutifs. COMPAGNON. car s’accaparer les mots des autres équivaut à se les approprier. 105 . La seconde…. p.. 205. 2. l’idée de « compilation » est étroitement liée à celle de projet narratif . 108 Jean-Marie SCHAEFFER. il dit quelque chose de différent parce qu’il applique ces mots à autre chose. De fait. Les compilateurs. quoique le compilateur s’empare des mots des autres. nous invite alors à percevoir la compilation-traduction comme un véritable mode de pensée qui. les mots de l’Autre sont l’enjeu d’une quête de Soi. l’identité sémiotique du texte est contextuellement variable. Voir chapitre 2 de cette même partie. La médiation …. C’est ce que sous-entend G. Paris : Le Seuil. toute écriture de la « compilation » est déjà en soi une « traduction ». Gallimard. La « transposition créatrice » qui vient en renfort de cette transposition passive. Comme le fait remarquer JeanMarie Schaeffer : […] puisqu’un message ne peut signifier que dans un contexte et par rapport à ce contexte. c’est-à-dire la « recontextualisation » qu’implique toute « décontextualisation ». ont fidèlement suivi Rodrigue de Tolède. il apparaît que. elle l’est d’autant plus quand elle est « traduction-texte »109 puisque l’une des missions du « traducteur » médiéval est précisément de rendre dicible 104 A. De sorte que pour ce scripteur. De fait. MESCHONNIC. 353 quand il écrit : « On serait bien en peine de trouver dans l’Histoire le moindre apport à une généalogie de la royauté castillane. 134. « il n’y a pas plus […] de reproduction authentique qu’il n’y a d’original immuable »106. sur ce point. 109 H. 106 J.

à ce propos. équivaut à faire un roman »111. semblait non seulement recevoir l’adhésion des scripteurs mais de plus était au fondement de l’imaginaire d’autorité ? Si. un espace qui n’est pas franchi et qui est le lieu de la littérature113. en effet. de « variation ». 112 Ibid. il y a de son adaptation scrupuleuse à sa transcription pure et simple. Comme le dit remarquablement Michel Zink : […] lorsque le modèle existe. Or. p. 91-104. au Moyen Âge. 14-15. in : Écriture et mode de pensée…. les relations possibles entre un texte-source et un texte second. Laurence Mathey-Maille a pu écrire que « [é]crire et traduire se confondent chez Wace pour qui mettre un texte en roman. Porque todo sería indecible. 111 Laurence MATHEY-MAILLE. 1980. L’espace de liberté ainsi offert explique sans doute pourquoi. De aquí la enorme dificultad de la traducción : en ella se trata de decir precisamente lo que este idioma tiende a silenciar ». cet espace infranchissable qui se confond avec la brèche ouverte que nous venons d’évoquer n’est rien moins que le lieu où un sujet « lecteur-scripteur » découvre son pouvoir. Voir. p. le très bel article de Jean-Claude CHEVALIER et Marie-France DELPORT. comment expliquer alors que les scripteurs aient pris de si généreuses libertés à l’égard des textes premiers ? A partir du moment où l’activité du compilateur-traducteur va bien au-delà d’une transcription à la lettre. 1989-1990. ZINK. Or. comme nous avons tenté de le montrer. le conduit à se 110 José ORTEGA Y GASSET. Ne devons-nous pas à sa suite nous demander si la compilation-traduction ne révèle pas « une manière de penser ou de repenser le rapport à l’écriture et au texte […] »112 ? qui est propre à la « transtextualité » ? La compilation-texte comme écriture « transtextuelle » Comment intégrer cette conception de l’identité textuelle à notre analyse puisqu’elle paraît s’opposer en tous points à celle qui. 28. 190. d’« écart ».164 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ dans sa culture ce qui jusqu’alors n’avait pas encore été formulé110. 122 : « […] cada lengua es una ecuación diferente entre manifestaciones y silencios. « Traduction et réécriture dans la Historia troyana ». p. c’est le modèle d’interprétation fondé sur l’identité littérale qui prévaut. il faut reconnaître une fracture entre un modèle d’interprétation théorique et un champ d’application pratique. c’est-à-dire en français. à propos de ce qu’elle dénomme la « traduction-interprétation » de l’Historia Regum Britanniae – c’est-à-dire le Roman de Brut –. le simple fait que l’on puisse évaluer en termes d’« altérité ». suffit à manifester l’existence d’une brèche dans laquelle nombre de scripteurs médiévaux n’ont pas hésité à s’engouffrer. Cette découverte fulgurante. . La subjectivité…. entre une position de principe et un résultat. sublime. « Miseria y esplendor de la traducción » (1937). 113 M. « Traduction et création : de l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth au Roman de Brut de Wace ». Cada pueblo calla unas cosas para poder decir otras. p. Cahiers de linguistique hisoanique médiévale.

par le truchement d’un compilateur qui sélectionne et organise la « matière » historique qu’il reçoit. MARTIN. alors il apparaît clairement que la « matière » est non seulement sélectionnée mais aussi filtrée. mettre plusieurs sources en parallèle. Du coup il prend conscience que : […] la littérature n’a plus pour humble mission de dire la vérité d’un passé qui serait oublié sans elle […] elle comprend soudain que. le sens nouveau qu’implique son éclairage par l’actualité »117. il nous avait déjà été donné d’entrevoir. outre l’opération désignée par Georges Martin comme « agencement » et qui correspond à ce que nous avons décrit comme « formalisation ». Il pouvait rappeler à leur date « aucunes incidences ». « l’« action » exercée par le passé dans le présent »118. c’est-à-dire de déplacements aussi infimes soient-ils. mais dans un paragraphe des phrases et dans une phrase des mots d’origines différentes ». Il pouvait aussi aller beaucoup plus loin et sauter des passages entiers de sa source. s’il est brûlant. « transmis ». Si. tout aussi fondamentale : celle de « révision ». Pour une esthétique…. La compilation… ». ou n’en retenir que quelques mots. à celle-là un autre passage jugé préférable. pour une période donnée. Ibid. prenant à celle-ci un premier extrait. contemporains du récit principal mais extérieurs à lui. présuppose. c’est qu’il n’est pas le passé. ainsi que l’explicite Jauss. p. En effet. 117 H. le ramène à elle et donne à ce qu’elle a ainsi transformé en présent. p. selon une logique interne gouvernée par une intentionnalité qui n’est autre que celle qui meut la « conscience réceptrice ». y ôter quelques phrases inutiles ou contradictoires. 119. Il pouvait ajouter à sa source première. 116 B. il pouvait. c’est-à-dire des faits importants. tirée d’autres sources. c’est qu’elle seule projette dans le passé en le projetant dans les mots le présent qui nous habite ou qui nous entoure115. Il pouvait même aller plus loin encore et ajuster non pas simplement dans un chapitre des paragraphes d’origines différentes.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 165 représenter que « la fidélité au passé […] est de le soumettre à une élaboration constante et respectueuse »114. épurée. 213 : «Mais si le compilateur en avait le temps et le goût. L’existence de « variations »116. Histoire et culture…. Si « réviser » le propos des textes-sources consiste bien à le « transformer sciemment »119. JAUSS. La fonction-compilateur gagne donc à être abordée en regard de cette action de médiation qui lui est inhérente et qu’elle exerce entre la « vérité du texte 114 Ibid. […] Mais le compilateur ne se contentait pas de retrancher. GUENÉE. 116. 115 . Il pouvait surtout ne pas se contenter d’une source principale et. reproduisant sa chaîne d’auteurs principaux. l’existence d’une « conscience réceptrice qui ressaisit le passé. qui permissent au lecteur de mieux situer celui-ci. « chose qui vaille à la besogne ». R. il nous faut maintenant envisager une autre. 118 Ibid. 119 G. p. il nous est désormais possible d’identifier toutes les facettes de cette « actualisation active » du texte-source par la « conscience réceptrice ». « traduit ». à travers la question de la formalisation de la matière.

la « matière » se voit nécessairement rapportée à un « sujet ». ajoutent. 359-361 : « Sur l’ensemble textuel qui nous intéresse. MARTIN. avec laquelle elle ne coïncide pas nécessairement. p. la réalité des textes. de prime abord. Les juges de Castille…. cette « intention » est tenue de s’adosser à une « intention » première. « […] toute compilation est une construction qui mérite d’être étudiée pour elle-même. […] On assiste aussi à des déplacements de propos […] Les compilateurs n’ont pas hésité non plus à modifier le contenu d’un propos préexistant. et précisément comparée aux sources qu’elle a utilisées »123. à travers la métonymie de la « matière ». Elle ne peut plus alors soutenir une interprétation essentialiste. non plus qu’à une «harmonisation » (comme on l’entend souvent) des textes-sources –ceux-ci étaient inconciliables dans leur sens– . p. se donne « pour une information sur le monde prétendant à une vérité générale et objective »121 ou « pour l’expression d’une vérité métaphysique ou sacrée »122. non comme représentation mimétique du texte-source mais comme représentation vraisemblable. le postulat d’une vérité possible. à des exigences qui ne sont plus celles de celui qui. Or. GUENÉE. du reste. La subjectivité…. Histoire et culture…. nier cette médiation revient à considérer que le texte. elle ressortit à un arsenal de procédures (effacement. déplacement. […] Enfin les compilateurs. pourraient apparaître contradictoires (puisque l’un vise à fonder une approche de la compilation dans la clôture de son texte tandis que l’autre projette de la saisir à partir de ce qui constitue sa base infratextuelle) ne le sont plus dès lors que l’on renonce à fonder le rapport entre « compilation » et « source » sur une relation d’imitation 120 G. 122 Ibid. l’Histoire (dans ses deux rédactions) se présente comme une savante composition assemblant dans leur détail les propos de Luc et de Rodrigue. c’est-à-dire à une historicité. à partir de son propre « programme de vérité »120. ce statut. Nous avons tenu compte de cette médiation subjective quand nous avons défini la « compilation ». contredit cette information.166 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ premier » et le « lecteur » du texte second. On constate des effacements. sans doute. 9. association sélective ou corrective) travaillant à un savant rééquilibrage sémantique des sources au sein d’un texte original ». Il nous semble ainsi important de réinterpréter les concepts de « fidélité » et d’« écart » en les rapportant à leur juste référent : le projet ou intention de l’agent causateur du texte. […] L’activité des compilateurs ne s’est pas bornée à un « travail de découpage et de collage ». qu’il s’agisse de la « compilation » et/ou de la « traduction ». 123 B. p. s’agissant de la compilation et/ou de la traduction. la nécessité de l’adaptation du texte-source impliquant son allégeance à une nouvelle façon de penser et d’écrire. 214. ZINK. en réalisa l’inscription. qui réfracte l’« original » plus qu’elle ne le reflète. elle présuppose une ré-interprétation. À l’inverse. . Pourtant. le premier. 121 M. à un contexte soumis à variations. Mais dans la mesure où. C’est pourquoi. modification. et non pas l’« original ». pour Bernard Guenée. ajoué. Les références fréquentes aux deux historiens affichent. Ainsi ramenée à sa contingence. Ces deux objectifs qui. glissant dans le contenu des textes-sources des thèmes de leur cru. une multitude d’interventions oeuvrent à créer un contenu nouveau. celle du texte-source.

127 G. Les juges de Castille…. on est autorisé à la définir comme « hypertexte » susceptible de renégocier l’autorité et la valeur des textes premiers. et qu’on l’aborde sous l’angle de la « transtextualité ». On tient alors implicitement que c’est dans l’immanence du texte second et non hors de lui que se trouve la source : est ainsi privilégiée une approche qui se centre sur la transformation des sources qui s’opère au sein même du texte second124. MARTIN. Autrement dit. favorisant ainsi la mise en évidence des lieux idéologiques les plus sensibles entre diverses époques ou différents scripteurs. 16. si on reconnaît à la compilation une identité sémiotique propre. « Assembler. L’analyse que propose Georges Martin de l’épisode des juges de Castille en est exemplaire. le même. Exégèse et herméneutique. 124 G. 1971. 126 Ibid. Agencer »]. 118-119 : « A ces quatre opérations [« Reproduire ». Auquel cas c’est le texte second qui redonne accès au texte premier. de toute évidence. pour manifester l’intériorisation d’une « source » qui est dans l’économie interne du texte second. de la relation entre les deux textes.Bâtir ». « La compilation… ». c’est la description qui en est donnée qui diffère. au lieu de s’intéresser au degré de fidélité de celui-ci à ses sources. Selon Barthes125. sur ce double trajet. c’est le texte qui choisit et articule ses sources. 292. D’où le recours au terme « hypotexte ». devrait se limiter la compilation si elle était (même tendancieuse. on ne retient comme prioritaire ni le point de départ – la source –. « Assembler. . « Conférence de conclusion ». MARTIN. même marginalement créatrice de sens) reproduction d’élaborations antérieures ». p. la dimension diachronique reste une dimension du texte126. Paris : Seuil. p. l’objet étant. 125 Roland BARTHES et alii. En effet. L’étude « classique » des sources s’avère indispensable pour toute analyse de la filiation d’un texte mais aussi pour suivre les variations d’un même épisode au sein d’une série textuelle. Elle rend possible le repérage des invariants tout autant que les points critiques que sont les écarts. qui permet à partir des « variations successives » d’« une structure chaînée » de « discerner à la fois les permanences et les déplacements d’un propos »127. comme cela se produit dans le commentaire. Tout dépend de la finalité que se donne l’analyste.AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE 167 mimétique. ni même le trajet de la source au texte d’arrivée mais le texte d’arrivée dans les transformations qu’il fait subir à l’amont pour s’auto-constituer. Faut-il dès lors considérer que « étude des sources » et « transtextualité » sont antinomiques ? La distinction entre les deux est-elle si repérable dans les faits ? L’étude des sources n’est-elle pas un préalable obligé à l’approche « transtextuelle » ? On peut répondre dans un premier temps que tout est question d’angle d’approche. p. c’est lui donc qu’il faut interroger en priorité lorsqu’on veut le comprendre. « Réunir ». ce qui revient à établir que : […] la compréhension se fait donc toujours dans l’aller et retour du texte à ses sources et de ses sources au texte .

168

UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ

Ainsi il paraît difficile, dans une telle visée d’analyse des transformations
d’un propos, de ne pas partir des textes fondateurs, lesquels sont, comme le
souligne Barthes, en tant qu’origine, une fonction des divers textes seconds.
En retour, lorsque l’on est résolu à étudier, non plus une série textuelle mais
un texte de la série, la problématique des sources ne conserve pas la même
pertinence. On est à l’inverse davantage fondé à procéder à une analyse
immanente qui s’appuie sur le texte et lui seul, appréhendé comme objet
sémiotique propre et non pas comme maillon d’une chaîne.
Telle est sans doute la question que pose l’approche « transtextuelle » à
l’étude des sources : le droit de la « compilation-texte » à l’immanence128. En ce
sens, l’étude des sources, si elle est pratiquée, gagnerait à s’inscrire
explicitement dans la perspective de l’étude du chaînage des textes au sein d’une
tradition, à travers par exemple les réécritures d’un même épisode. Si, au
contraire, ce qui est visé, c’est l’étude d’un texte et d’un seul, la prise en compte
de la dimension diachronique devrait s’exercer à partir de l’analyse des
procédures de « transposition recréatrice », impliquées par la reconnaissance de
la « transtextualité ».
Les deux approches seraient alors complémentaires plus que concurrentes,
l’étude « classique » des sources contribuant par exemple à faciliter
l’identification des hypotextes, nécessaire à la réalisation de l’étude
« transtextuelle ».
L’identification de la « compilation-texte » comme « réécriture » ne serait
alors que l’expression de sa qualité d’objet « littéraire », puisque si l’on en croit
Genette, la réécriture est le lieu même de la « littérature »129 :
[La réécriture est] un lieu primordial, marquant la littérarité générale
à tel point qu’on peut se demander si la réécriture n’est pas la
littérature, appréhendée comme macro-texte130.

Ce qui séparerait la « compilation » d’un texte contemporain de notre époque
serait moins une différence de « nature » que de « degré », la « compilation » se
présentant comme plus marquée par la réécriture, de par sa liaison affichée avec
un ou plusieurs textes tutélaires. L’écart ne constituerait pas alors un réel

128

Il nous semble important de ne pas mettre totalement sur le même plan « immanence » et
« clôture », sauf à inclure dans la « clôture » ce qui pourrait apparaître comme les limites du
texte. G. GENETTE, Palimpsestes…, p. 437, nous en propose un éclairage intéressant, à partir
des postures de lecture possibles pour l’Ulysse de Joyce : « La lecture innocente d’Ulysse dans sa
« clôture », comme d’une sorte de roman naturaliste sur l’Irlande moderne, est parfaitement
possible ; elle n’en serait pas moins une lecture incomplète. Et incorrecte au moins sur un point :
car, si innocent, soit-il, le lecteur d’Ulysse ne peut au moins ignorer son titre, ce titre « clef »
(Larbaud) qui lui intime, comme degé minimal de lecture hypertextuelle, cette question :
« Pourquoi Ulysse ? Quel rapport avec l’Odysée ? » Cette transcendance purement interrogative
est peut-être ici la plus pertinente ».
129
Nous conférons ici au terme « littérature » le sens très général, et étymologique, d’acte
d’écriture.
130
G. GENETTE, Palimpsestes…, p.16.

AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE

169

opérateur sémiologique, puisqu’il serait inscrit dans l’idiosyncrasie de la
« compilation-texte ».
Une fois que la « compilation » est reconnue comme écriture
« transtextuelle », son rapport aux textes-sources, désormais hypotextes, relève,
moins d’une relation de représentation mimétique que d’une relation de
représentation vraisemblable ou « transposition recréatrice ». Soustrait à la
fascination du mirage identitaire, le texte second est appréhendé comme
paradigme d’un vraisemblable que lui-même postule, dans la « digestion » qu’il
réalise des textes premiers.

La compilation-traduction
comme « mode de pensée » fondé sur la « transtextualité »
Les travaux que Georges Martin a menés sur l’épisode de la légende des
juges de Castille ont permis de mettre en évidence les procédures par lesquelles
Alphonse X et son équipe de compilateurs et traducteurs ont pu savamment
détourner les propos de leurs divers prédécesseurs et « créer un contenu
nouveau »131. Quoique ces analyses s’enracinent dans la section de l’Histoire
correspondant au second tome de la Première chronique générale, elles
acquièrent une portée générale dans la mesure où Georges Martin en propose ce
qui apparaît être une « systématique »132. Certes les conclusions qu’il tire
peuvent souffrir quelques nuances133, en fonction des chapitres de l’Histoire
auxquelles celles-ci réfèrent ; il n’empêche que la mécanique qui préside à
l’écriture de la « compilation »134 est décrite rigoureusement, et selon une
perspective systémique.
De ce fait, les travaux de Georges Martin semblent répondre parfaitement au
projet d’analyse que Dominique Boutet formulait au seuil de son étude sur les
rapports entre « écriture » et « mode de pensée »135, sachant que par « mode de
pensée », il faut entendre :
[…] ce qui gouverne la représentation des relations entre les choses,
entre les parties et le tout ; ce sont les principes qui régissent
l’organisation intellectuelle. Un mode de pensée, c’est donc un
ensemble de moyens d’analyse (et par conséquent de restitution,
dans et par le discours) du réel et des structures qui président à

131

G. MARTIN, Les juges de Castille…, p. 359. Voir à ce propos la note 89 de cet ouvrage.
Il suffit, pour s’en persuader, de se reporter à l’étude à « La compilation (cinq
procédures…) », p. 107-121.
133
L’incorporation de la geste et la reconstruction sémantique qui en est tentée pose des
problèmes autrement épineux que ceux pouvant procéder de l’intégration des sources antiques
par exemple.
134
Voir G. MARTIN, ibid.
135
D. BOUTET, « Introduction », Ecriture et mode de pensée…, p. 8 : « Notre propos […]
est de saisir les mécanismes, les modes de pensée qui président au dynamisme de l’écriture […],
et par conséquent aux constructions sémantiques que celui-ci élabore […]. Mais que faut-il
entendre par « mode de pensée » ?
132

170

UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ

l’organisation de l’imaginaire. Non pas des structures de pensée,
mais des moyens intellectuels qui ordonnent la matière136.

En effet, par son approche de la compilation en termes d’opérations
successives, Georges Martin établit la chronologie et l’ordonnancement des
diverses procédures qui président à l’élaboration de celle-ci. Il met donc à jour
les « moyens intellectuels » grâce auxquels les compilateurs « ordonnent » leur
matière, en prenant soin de procéder à un rapide descriptif de l’imaginaire qui
gouverne cette mise en ordre. Ainsi, la revendication d’une « source » que l’on
prétend suivre fidèlement doit être appréhendée, moins comme un impératif
catégorique, que comme un topos de légitimation de l’acte même d’écrire. Il
n’empêche qu’on doit voir, dans ce renoncement affiché (qu’il soit feint ou
sincère) au « privilège d’une première énonciation »137, l’influence déterminante
qu’exerce la pensée de la structuration verticale du monde138 qui rend nécessaire
la référence à un Texte primitif.
Si l’influence de la structuration verticale explique pour une bonne part
l’économie de la parole médiévale comme reprise d’une parole antérieure, c’està-dire comme marquée au sceau d’une « intertextualité » (au sens où l’entend
Genette) incontournable, elle est, à l’inverse, incapable de rendre compte du jeu
de réécriture incessant dans lequel le compilateur se trouve engagé.
Il faut alors faire intervenir l’autre facteur d’influence qu’est la conscience de
plus en plus aiguë de « l’autonomie de l’Histoire humaine »139, c’est-à-dire une
forme de pensée qui, contraignant l’homme à se penser dans son historicité, le
renvoie à sa contingence. Il suffit d’évoquer Abélard « découvrant », à travers
les contradictions entre auctores, la relativité du sens ou Vincent de Beauvais,
dans le prologue du Speculum majus, mettant sur le même plan la liste d’autorité
de Gélase et la sienne propre, pour comprendre le caractère irréversible d’un
processus d’historicisation, et donc de subjectivation de la pensée.
Faut-il pour autant privilégier l’un de ces deux facteurs ? Si on se réfère à la
seule « verticalité », on court le risque de rester prisonnier d’un modèle
d’interprétation soumis à la mimèsis comme copie conforme d’un « original »
tout-puissant, c’est-à-dire à une certaine vision anhistorique. Si on tient
uniquement compte de l’« historicité », on peut être conduit à négliger un
principe d’écriture qui ne se conçoit que comme « recréation »140 – la création
appartenant à Dieu –, pour manifester une originalité qui, soit n’a pas lieu d’être,
soit doit être envisagée sous une forme autre.
C’est en croisant ces deux séries de facteurs d’influence et les diverses autres
formes de pensée qui leur sont associées, que l’on peut espérer saisir le mode de
pensée qu’est la compilation-traduction. En le décrivant comme « transposition

136

Id.
M. STANESCO, « Le Texte primitif… », p. 153.
138
D. BOUTET, ibid.
139
Ibid.
140
M. ZIMMERMANN, «Ouverture », Auctor et auctoritas…, p. évoque cette « recréation »
au moyen d’une expression imagée « Faire du neuf avec l’ancien ».
137

AUTEURITÉ ET COMPILATION AU XIIIe SIÈCLE

171

recréatrice », nous signifions que ce mode de pensée relève d’abord d’une
expérience de « lecture » et ensuite seulement d’une expérience de
« réécriture ». Entre les deux prend place l’infini de l’interprétation, c’est-à-dire
l’exploitation de tous les possibles du texte.
Il en découle que, rapportée à la compilation, l’auteurité ne peut pas se penser
comme création ex-nihilo. Elle se tisse, au contraire, dans un corps-à-corps avec
un ou plusieurs textes dont le scripteur cherche à détourner le(s) propos pour
le(s) mettre en adéquation avec son propre vouloir-dire, qui est d’abord un
vouloir-lire. Ainsi, à la différence du scripteur moderne qui (pour peu qu’il ne se
place explicitement pas dans une dynamique « transtextuelle ») écrit sans autre
modèle que ceux que lui fournit sa mémoire intertextuelle, le compilateur
médiéval n’a pas d’autre choix que d’affronter l’altérité du dire de l’Autre avant
que de prétendre énoncer le sien propre.
Il apparaît alors que ce serait une erreur que d’envisager la fonctioncompilateur comme une fonction-auteur canonique (c’est-à-dire comme cause
première et suffisante de l’œuvre), le risque étant bien évidemment de passer
sous silence la manière dont elle s’articule à ses trois sous-fonctions
constitutives : les sous-fonctions lecteur, traducteur et énonciateur. Or, tout
l’intérêt de notre approche consiste à manifester les modalités par lesquelles la
fonction-compilateur, à qui n’est reconnue dans l’« imaginaire sémiotique »
médiéval qu’une fonction de « conservation » et de « reproduction », parvient à
annexer les fonctions inhérentes à la fonction-auteur, et singulièrement la
fonction heuristique de « (re)création ».
Il est donc important, pour rendre compte pleinement de la manière dont la
fonction-compilateur se profile comme fonction-auteur de ne pas saisir le texte
uniquement comme « produit », c’est-à-dire dans son résultat, mais aussi, voire
surtout, dans son « procès d’engendrement ». C’est en engageant une réflexion
sur les postulats méthodologiques qui président à la construction des sousfonctions lecteur et réénonciateur141 que nous pouvons espérer approcher la
genèse d’une écriture qui, en tant que « lecture-réécriture », est novatrice.

141

Nous y incluons la sous-fonction-traducteur.

Poser. pour ce faire. que le « récepteur » exerce sur le texte une action de « resémantisation » revient à saisir ce dernier.CHAPITRE DEUXIÈME ALPHONSE X ET LA CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR COMME FONCTION-AUTEUR POUR UNE POÉTIQUE DE L’HYPERTEXTUALITÉ DANS L’HISTOIRE D’ESPAGNE De la fonction-compilateur comme fonction-lecteur-réénonciateur En prolongeant la réflexion qui vient d’être menée sur la manière de penser l’auteurité dans la compilation. S’agissant de la fonction-compilateur. en contexte de (ré)-énonciation. non plus comme simple medium d’une tradition mais comme « sujet-lecteur-énonciateur » qui s’approprie le texte en exerçant sur lui une forme d’autorité. nous avons examiné les positions dissidentes qui pouvaient dériver des rôles énonciatifs validés. sont au fondement de la construction des sous-fonctions lecteur et réénonciateur. Dans la première partie de notre étude. dont la manifestation la plus évidente . à la faveur notamment de la non-coïncidence de l’interlocution. Précisions méthodologiques Appréhender la fonction-compilateur à partir de la sous-fonction-lecteur revient à prendre en compte les modalités particulières à partir desquelles elle est susceptible de s’ériger en fonction-auteur. Il nous faut donc prendre la pleine mesure de cette sous-fonction-lecteur critique en exhibant les postulats méthodologiques qui. dans l’Histoire. ce qui passe par l’examen et le descriptif des charges qui sont liées à ces différentes sousfonctions. en effet. Il convient. il nous était alors apparu que la façon d’exercer la compétence de lecture représentait un point de rupture évident : si la lecture des textes de référence s’opère de façon critique et non sur le mode d’un simple déchiffrage. sous-tendent les mécanismes de lecture des futurs hypotextes par les compilateurs. Il sera ensuite question de montrer que la fonction de réécriture qui lui est corrélée rend compte du conflit latent entre « sens » et « signification ». il est question maintenant de chercher à décrire la fonction-compilateur sous Alphonse X comme possible laboratoire expérimental de la fonction-auteur. de déterminer les postulats méthodologiques qui. alors s’actualise une compétence énonciative qui fait aussitôt basculer la fonction-compilateur vers la fonction-auteur. à partir de la sous-fonction (ré)-énonciateur.

distinct de celui du producteur originel. la seule référence. « L’historicité de l’auteur… ». celui à qui il parle).174 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ est la construction d’un sens partagé. il n’est plus du tout pour l’analyste actuel. d’« interdiscours » qui s’y trouvent formulés permettent. même si l’une présuppose l’autre »1. le sujet sur lequel il parle. nous sommes bien obligée de nous intéresser à la construction de l’œuvre en tant que communication. Les concepts d’« intention ». entre la réflexion aristotélicienne et les travaux contemporains : l’inscription de l’Autre (qu’est l’allocutaire ou le co-énonciateur) dans le discours de tout énonciateur comme une donnée incontournable. en effet. Si nous posons que la « fonction-auteur » a été engendrée au creux de la « sous-fonction-lecteur ». C’est pourquoi le terme de « coénonciateur ». la mise en évidence d’un système de chaînage des textes selon des problématiques de l’invariance et de la variation fait du lecteur empirique une figure obligée de notre analyse. de mieux saisir la complexité de la relation à l’Autre et de relativiser la portée des mécanismes d’ajustement. d’« inconscient ». nous chercherons à manifester que si la compétence de réécriture qui est annexée par la fonction-compilateur. En conséquence. Nous voulons dire par là que la compilation nous contraint à affronter la figure du lecteur réel. il nous semble que les problématiques du « sujet » et de « l’intention » donnent une certaine assise à ces présupposés. Or. précisément. peut être tenu pour un pionnier en la matière. par lesquelles les textes sont appelés à être « interprétés ». nous ne pouvons faire fi des différents travaux qui ont cherché à rendre compte de la manière dont s’exerce cette « communication » dans le cadre du texte. p. 27. BERNADET. Qu’il s’agisse des fonctions-compilateur/-commentateur (voire même de la fonction-scribe). . acquiert un sens. professionnelle. Dans les pages qui vont suivre. Si Aristote. en montrant précisément que l’adaptation à l’Autre est toujours marquée au sceau d’une faille insurmontable. la condition même de toute lecture . Un invariant demeure cependant. Sans mettre sur le même plan « la lecture comme réalisation pratique (son effectuation) et la lecture comme mode de transformation des sujets. l’ampleur du phénomène de la réécriture au Moyen 1 A. il est certain qu’elles déterminent des procédures de lecture active. en établissant la nécessité pour tout discours de distinguer trois éléments (celui qui parle. – la légitimation de l’interprétation anachronique. comme valorisation d’une « signification » issue d’un contexte autre que celui de la réception première de l’œuvre. En ce sens. pourrait être particulièrement indiqué pour désigner un tel sujet. lorsqu’elles évoquent la dissymétrie inhérente à la relation d’interlocution (systèmes différents des « énonciateur » et « co-énonciateur ») ou encore le lecteur critique comme « co-auteur » d’un texte. c’est en vertu d’une double hypothèse de départ : – la reconnaissance d’un écart jamais annulable entre le dit de l’énonciateur et le vouloir-lire du co-énonciateur qu’est le lecteur. qui fait de la réécriture virtuelle.

Paris : Éditions des Cendres. p. Descriptif des « charges » liées à la sous-fonction-lecteur Intention. la validité de « l’intention claire et lucide »4 de l’auteur empirique. le considérer comme « sujet-moi plein ». à l’instar d’Althusser6 ou de Pêcheux7.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 175 âge se doit d’être appréciée à la lumière de cette « communication » sans cesse différée. semble-t-il. 1976. Ces concepts peuvent. Critique et vérité. BARTHES. mais à celles de la 2 La problématique de l’intention a fait couler beaucoup d’encre. Paris : Seuil. cité in M. 7 Michel PÊCHEUX. le sujet parlant reste toujours décentré par rapport à son langage. concerne aussi l’homme médiéval. c’est-à-dire du langage qui échappe au sujet dans sa structure et ses effets et qu’il y a toujours au niveau du langage quelque chose qui est au-delà de la conscience et c’est là que peut se situer la fonction du désir […]5 alors. nous permettre de mieux comprendre tous les phénomènes d’incompréhension et de méprise qui sont à la base des ratés de la « communication ». 3 Il ne nous semble pas que nous faisons violence au texte médiéval quand nous le soumettons à ce type d’analyse car celle-ci prend appui. 252. 1968. « De la structure en psychanalyse. 1965 . contribution à une théorie du manque ». PICARD. De fait. pour avoir formulé une hypothèse de Lecteur Modèle trop distante de celle du lecteur empirique potentiel de son texte. ne retenant que ce que nous jugeons pertinent à notre propos. Qu’est-ce que le structuralisme ?. SAFOUAN. Paris : Seuil. Si comme l’explique Lacan : […] il y a de l’inconscient. PICARD. c’est : [Procéder] à une autre version du recouvrement du sujet par le moi – inverse si l’on veut de la première – […] non plus aux couleurs de la souveraineté d’un sujet-moi-conscient. . Nous proposons ci-dessous un bref descriptif de ces approches. 1966. et qui comme telle. 6 Louis ALTHUSSER. Paris : Éditions Sociales. Paris : Pauvert. ce qui suppose que son propre dire lui échappe partiellement. c’est méconnaître le sujet divisé de Freud dont le moi est le fantasme. in Ducrot et Alii. Roland Barthes lui répondit dans : R. Qu’on se souvienne de la célèbre controverse entre Raymond Picard et Roland Barthes à propos de l’étude intitulée Sur Racine que ce dernier publia en 1963. textes choisis et présentés par Denise MALDIDIER. 1990. en fait. inconscient et interdiscours Une réflexion sur l’intention2 ne peut pas. L’inquiétude du discours. Nouvelle critique ou nouvelle imposture. 5 Jacques LACAN. selon nous. Psychanalyse et médecine. Nous verrons plus loin comment Alphonse X. 4 Voir R.. a probablement « fait les frais » d’une réception en échec. Raymond Picard attaqua Roland Barthes : R. Nouvelle critique…. Inversement le tenir pour un « sujet-moi vide ». Positions (1964-1975). sur des données non liées à un contexte historique précis. faire l’économie des concepts d’« inconscient »3 et d’« interdiscours » qui obligent à repenser en termes de limites.

à saisir – sans qu’il s’y réduise pour autant − dans cette double détermination de l’inconscient et de l’interdiscours. nécessaire à la production de « la signification de l’énoncé par-delà son sens » est marqué par une « dissymétrie entre production et reconnaissance. c’est-à-dire comme un sujet susceptible d’occuper néanmoins une position de « patient ». 9 . un manque à « communiquer » – si par là on entend transmettre un sens fixé. Ces mots qui ne vont pas de soi…. Il est plutôt question de considérer avec Jacqueline Authier-Revuz que : À cette adaptation instrumentale du dire à l’autre. Dans ces conditions. parler c’est toujours se comprendre et se méprendre. J. p. erreurs. S’appuyant sur la théorie de l’énonciation développée par Antoine Culioli. sauf à prendre les fantasmes des énonciateurs pour le réel de l’interlocution 9. ratés. que : [L]’accomodation intersubjective ».« cible » du sens intentionnel de l’un. [une] noncoïncidence entre les systèmes des énonciateurs qui imposent de placer au centre de la théorie linguistique des phénomènes jusqu’alors rejetés comme des « ratés » de la communication 11. inhérents en quelque sorte à l’acte d’interlocution (tout locuteur cherche à s’adapter à son allocutaire. Ce « sujet de l’énonciation » est.qui ne peut pas se combler. exprimé. À cette faille dans la maîtrise. Ainsi : […] l’activité de co-énonciation s’inscrit […] dans un écart. écart dans lequel se produit un sens « partagé ».. il faut ajouter la dimension « interindividuelle » de tout discours individuel. AUTHIER-REVUZ. à éliminer les malentendus…). On ne peut pas 8 J. Comme le dit Bakhtine : […] le discours (comme en général tout signe) est interindividuel. p. on ne peut ramener la relation coénonciative. à anticiper ses réactions. inhérents à toute stratégie délicate. en fait. Il ne s’agit point de remettre en cause la réalité de ces mécanismes d’ajustement à « l’autre-cible ». se trouve en dehors de l’âme du locuteur et ne lui appartient pas uniquement. avec lui. fût-ce en y décelant les échecs. co-produire un discours. En ce sens. au sens de divisé. 89. Tout ce qui est dit. 176. p. conformément à l’étymologie du mot « sujet ». Les mots qui…. à le voir comme « un stratège assujetti ». Authier-Revuz reconnaît. Mais c’est aussi partager un sens. AUTHIER-REVUZ. 11 Ibid.176 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ détermination sans faille du sujet-moi-conscient par un registre idéologico-discursif souverain 8. 10 Ibid. le sujet de l’énonciation n’est pas totalement maître des stratégies de « calcul interprétatif » de l’Autre qu’il déploie. de non-coïncidant10. ce qui conduit.175. puisque précisément la faille qu’il y a en lui laisse surgir un « discours-autre ». communiquer et non-communiquer.

CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 177 attribuer le discours au seul locuteur. Esthétique de la création verbale. Ainsi. inhérente à ces fonctions. il n’est pas pour autant licite de tenir qu’il peut annuler cette non-coïncidence constitutive du fait langagier lui-même. 41. une opacité entre les systèmes de l’énonciateur et du co-énonciateur demeure qui crée un écart non annulable. et choisir. p. Ibid. sans régler pour autant la question du sujet ou à tout le moins de l’agent (étant entendu qu’un texte ne saurait être mû par lui-même d’une intention). 324 : « Lire. Nous ne sommes plus très loin alors de ce détournement d’auctoritas. à sa façon. Il s’ensuit une délégation d’autorité au lecteur16 qui devient ainsi une nouvelle clef du sens. dans les théories énonciatives non pragmatiques. Dominique Vasse en rend compte. p. 15 Si l’expression « intentio operis » qui s’est substituée à la plus ancienne « intentio auctoris » a pu apparaître comme un simple sophisme. 331. alors que dans les approches pragmatiques. 16 G. 20. préexistant dans l’intentionnalité de l’énonciateur. sans être pleinement satisfaisante. caractéristique des fonctionsscribe/-compilateur/-commentateur où la lecture professionnelle.. c’est qu’elle déplaçait de l’auteur vers le texte la problématique de l’intention. c’est laisser. 13 . en raison d’une dissymétrie fondamentale entre « sens » et « signification ». Paris : Gallimard. mais l’auditeur a aussi ses droits et en ont aussi ceux dont les voix résonnent dans les mots trouvés par l’auteur (puisqu’il n’existe pas de mots qui ne soient à personne)12. c’est bien (ou mal) choisir. 1984. s’articule à une rhétorique de la réécriture. p. Problématique de l’intention et intersubjectivité Cette reconnaissance d’un sujet clivé a conduit à réexaminer la problématique de l’intention. ce « coénonciateur » reste une « cible » totalement calculable dans sa différence et possible d’être ramenée à un sens voulu. de déplacer l’intérêt de l’intention de l’auteur vers ce qu’il conviendrait d’appeler l’intenté15 du texte. 14 Voir R. S’il est vrai que l’énonciateur procède tout le long de la constitution de son dire à un calcul interprétatif en cherchant à négocier le mieux possible la distance qui le sépare de son co-énonciateur. PICARD. Toute œuvre est plus ou moins amputée dès sa véritable naissance. De fait. « Nouvelle critique ou nouvelle… ». autrement que comme « intention claire et lucide »14. quand il pose l’hétérogénéité radicale de la structure du sujet comme constitutive de la parole : 12 Mikhaïl BAKHTINE. p. Il nous semble que l’expression « intenté du texte » à laquelle nous recourons. Palimpsestes…. a au moins le mérite de mettre en évidence la non-coïncidence toujours possible entre le vouloir-dire du sujet-scripteur et la suite de mots qu’il a réalisée pour l’exprimer. C’est pourquoi Bakhtine est amené à reconnaître que « l’être expressif et parlant ne coïncide jamais avec lui-même et est inépuisable dans son sens et dans sa signification »13. L’auteur (le locuteur) a ses droits inaliénables sur le discours. GENETTE. pour ces dernières. entre « vouloir-lire/écrire » et « dit ». ce qui a eu pour effet. le co-énonciateur » ne saurait jamais être l’« énonciateur » virtuel de ce qui est en train d’être dit. c’est-à-dire dès sa première lecture ».

multiplié en des significations diverses ? C’est la position que défend Barthes. ou imaginaire. Le poids du réel. 21 Ibid. « autre » que l’image que vous avez de moi. il produit. Barthes se place dans ce paradigme du « non-un » qui est celui de l’impossible conjonction des sujets désirants. En conséquence. et le sujet parlant que je suis.178 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Le « je » n’est pas le « tu ». « Sur la lecture ». quelques protocoles rhétoriques. ne serait-ce que partiellement. postulat contenue dans la célèbre affirmation « ça parle ». in : Bruissements de la langue. ou névrotique – et bien entendu aussi dans sa structure historique : aliéné par l’idéologie. réorienté. 19 Ibid. loin de décoder. ou perverse. 1983. En distinguant alors entre la poétique consciente d’un énonciateur et sa poétique inconsciente. individuelle : ou désirante. Selon cette perspective. on se détourne. sa souffrance. la lecture échappe par définition à toute tentative de systématisation. le lecteur ne rencontre que la langue. parce qu’elle n’est jamais que pure interprétation d’un sujet en prise avec lui-même au travers d’un texte. toujours détourné. R. 18 . qui serait seulement imputable au vouloir-dire de cet énonciateur. qui déloge de l’immédiate identification à l’image de l’autre en tant qu’image de soi excentre l’homme17. perdu dans la double méconnaissance de son inconscient et de son idéologie »18 qui va au texte « comme sujet tout entier »19. 188. de l’idée d’un sens pré-fixé. Plus raisonnable. l’apprentissage des lettres. D’ailleurs le refus barthésien de l’intentionnalisme repose sur l’idée que la signification d’un texte n’est pas déterminée par les intentions d’un auteur mais par le système de la langue. mais aussi le « je » n’est pas le moi et le « tu » n’est pas le toi. selon lui : […] toute lecture procède d’un sujet. 20 Ibid. amène à penser un « degré second de l’altérité » que Lacan nous a appris à reconnaître dans la parole pleine. et sans doute bien plus acceptable. BARTHES. Partant du principe d’un sujet clivé toujours enclin à la méconnaissance. L’individuation des sujets dans et par le langage conduit-elle alors inexorablement à poser que le sens d’un « texte » advient seulement du dehors et qu’il est de ce fait. le lecteur « sur-code » : « il ne déchiffre pas. Ce double rapport à l’altérité : l’image que j’ai de vous. ou paranoïaque. nous paraît être la perspective que propose Umberto Eco lorsqu’il allègue que l’œuvre ne permet jamais de remonter à l’auteur empirique mais à un rôle d’auteur qu’il appelle on 17 Dominique VASSE. Paris : Seuil. et elle n’est séparée de ce sujet que par des médiations rares et ténues. Selon Barthes. De sorte que. il entasse des langages »21. p. pas l’auteur. p. 47. indépendamment des intentions de son « auteur ». Cette altérité seconde. « dépris de toute unité. Il imagine alors un sujet lisant. « autre » que le sujet parlant que je dis. au-delà desquels très vite c’est le sujet qui se retrouve dans sa structure propre. par des routines de codes20.

Il s’ensuit une série d’écarts qui. c’est parce que. ainsi qu’on l’a dit. reconnue comme acceptable. Eco admet tacitement la possibilité d’un déphasage entre le vouloir-dire et le dit. Il admet donc la possibilité d’une non-coïncidence entre « les intentions du sujet empirique de l’énonciation » et les « intentions virtuellement contenues dans l’énoncé ». à partir des données de stratégie textuelle. Il n’empêche qu’à partir de la distinction. ECO. et le « roihistoriographe » virtuel.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 179 l’a vu. Lector…. entre le conscient et l’inconscient. Si le texte recèle des intentions « cachées ». En ce sens. pour tenter d’appréhender la manière dont la fonction-compilateur construit la sous-fonction-lecteur. entre « intention de l’auteur empirique » et « intention de l’Auteur Modèle ». Il doit assumer que l’ensemble des compétences auxquelles il se réfère est le même que celui auquel se réfère son lecteur. il reste possible de définir l’interprétation comme une interaction entre la compétence du lecteur et les instructions virtuellement contenues dans le texte. 67: « Pour organiser sa stratégie textuelle. de parler d’« intenté » du texte. et un sujet « divisé » susceptible d’exprimer autre chose que ce qu’il croit avoir voulu exprimer. 22 U. C’est cette intention en acte –ou intenté. Si la problématique de l’intention nous intéresse d’aussi près. sur la base de ses propres « interprétations » (conscientes et inconscientes) du texte. p. En considérant que ces intentions virtuelles sont imputables. L’approche d’Eco a cela de paradoxal qu’elle joue à la fois sur un « sujet-moi plein » qui élabore une stratégie rigoureusement contrôlée22. puisqu’elle nous amène à nous interroger sur les rapports de non-transparence entre le « roi » empirique. celles « promues » virtuellement par le texte et celles activées par le lecteur.(et non le vouloir-dire virtuel de l’auteur empirique) qui constitue l’objet de l’interprétation. « Auteur Modèle ». du point de vue de « l’interprétation » ellemême. Il reconnaît ainsi implicitement que l’intention ne préexiste pas au texte mais qu’elle y est en acte. un auteur doit se référer à une série de compétences […] qui confèrent un contenu aux expressions qu’il emploie. C’est pourquoi il prévoira un Lecteur Modèle capable […] d’agir interprétativement comme lui a agi générativement ». En tenant compte du possible décalage entre cette intention en acte et le vouloir-dire. entre le sens « voulu » par l’énonciateur et celui inscrit dans le texte. non au sujet de l’énonciation (qu’il appelle « auteur empirique ») mais à l’hypothèse d’auteur formulée par le lecteur (ou « Auteur Modèle »). c’est-à-dire non « prévues » par le sujet empirique. il importe de chercher à identifier la réponse qu’elle pourrait donner à la question : quel est le sens d’un texte ? Comment comprendre les textes qui sont distants historiquement et culturellement ? Nous y avons déjà partiellement répondu quand nous avons assimilé la compilation à un mode de pensée et d’écriture relevant de la « transtextualité ». c’est donc que celles-ci lui ont échappé. . elle est parfaitement applicable à la littérature « politique » qu’est l’historiographie du XIIIe siècle. établissent une altérité entre l’hypothèse d’Auteur Modèle « voulue » par le sujet. il nous paraît plus prudent.

c’est que la « compilation-texte » est réécriture. s’il en est ainsi. ou dit autrement. culturel et linguistique) du producteur de cette œuvre. non nécessairement valable dans un autre contexte de réception.fonction-lecteur » dans le contexte de la culture de la compilation. la « signification ». c’est la question : « Quelle valeur a ce texte ? »24 qui est au centre des débats. Palimpsestes…. prend appui sur une sous-fonction-lecteur qui se propose de dégager. en effet. 25 Pour H. Pour qu’une œuvre continue d’avoir de la valeur pour les générations postérieures. 23 G. face à une œuvre du passé. 236 : « Sous la forme de l’écrit. GENETTE. le « sens » renvoyant à « ce qui reste stable dans la réception d’un texte ». En interrogeant la « signification ». 24 . Il lui attribue ainsi une signification. Ibid. C’est donc la définition d’une certaine posture de lecture qui nous permettra de définir plus précisément les contours de la sous. En revanche. Paris : Seuil. non pas le sens originel de l’œuvre. à « ce qui change dans la réception d’un texte ». En s’intéressant au « sens ». 1976. p. tout ce qui est transmis est contemporain de tout présent. D’où la distinction heuristique entre « sens » et « signification ». G. mais la « signification » que celle-ci pourrait avoir dans le contexte où cette sous-fonction est appelée à s’exercer. Il y a donc dans l’écriture une coexistence unique du passé et du présent ». Vérité et méthode. mais aussi avec son vouloir-lire (ses convictions propres ou l’horizon d’attente de son époque). on cherche à répondre à la question : « Que veut dire ce texte ? ». Si la « fonction-compilateur » s’articule à une praxis de la réécriture. sinon une forme de lecture qui vise à rendre lisible un texte du passé ou un texte étranger pour celui qui n’y a pas directement accès ? La prégnance de la réécriture est donc un indicateur de la poétique de la lecture qui sous-tend la construction de la sous-fonction-lecteur. à envisager la lecture comme interprétation anachronique qui vise en priorité à mettre en adéquation le dit du texte premier avec le contexte de référence du lecteur. c’est que le compilateur. Or. 7. le lecteur qui met en relation cette œuvre avec son propre contexte de réception. pose la question de son sens « originel » (c’est le cas de l’exégète biblique par exemple). cherche à appréhender ce qu’elle dit en référence au propre contexte d’origine (historique. Cette réécriture montre que la signification totale d’une œuvre ne se réduit pas à l’horizon de sa première réception.180 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ c’est-à-dire de « la transcendance textuelle du texte »23. Le lecteur qui. perçu comme lecteur. écriture hypertextuelle. GADAMER. qu’est-ce que celle-ci. p. il faut que celles-ci y trouvent matière à éclairer un aspect de leur expérience25. c’est-à-dire au « sens » qu’elle revêtait à ce moment précis pour son « auteur » et les lecteurs contemporains auxquels il s’adressait. En effet. lui confère une valeur hors de son contexte d’origine. et donc du renouvellement du sens (resémantisation). puisque la « signification » qu’il construit est liée à l’horizon d’attente qui lui est contemporain. Elle nous invite.

comme une fonction d’« aménagement » d’une réception qui serait en échec si elle se limitait au « sens » de la première réception. L’importance qui est attribuée – à raison – à ces divers facteurs « contextuels » dans l’acte même de lire. c’est afin cette fois. Autrement dit. Être et temps (1964). de mettre en relation. de visée et en fonction de quoi quelque chose est susceptible d’être entendu comme quelque chose ». On comprend alors que l’idée de « tradition » serait en elle-même vide de sens si elle n’incluait pas une perpétuelle actualisation des textes. la fonction-compilateur se donne comme finalité partielle de « restaurer » le Un. l’approche en termes de « fonction » pour envisager les procédures de façon plus concrète. Si nous y revenons brièvement.). la dispersion et l’inaccessibilité de la documentation avec le rôle de médiation que joue la sous-fonction-lecteur (interne à la fonction-compilation). s’enracine dans ce que Heidegger26 évoque comme historicité de 26 Martin HEIDEGGER. manifestée dans un incessant procès de réécriture. Celle-ci se présente. en effet. Paris : Gallimard. Or. La médiation du lecteur réel Il faut interpréter ces données en relation avec la problématique de la compilation dans le contexte de la culture médiévale. 1986. inhérente pourtant à la fonctioncompilateur. Ce surplus de « sens » est aussi à relier à la « transposition passive » qui procède du changement de paramètres interlocutifs. MARTINEAU (trad. tout se passe comme si le compilateur était pour les lecteurs de son époque. cette poétique de l’interprétation anachronique. E. Cette non-coïncidence prend la forme ici d’une résistance du sens « originel ». de nouvelles significations se greffent qui pouvaient n’avoir été prévues ni par l’auteur ni par les lecteurs de la « première réception ». dans un premier temps. réfractaire à l’éclairage spontané d’un des aspects de l’expérience du lecteur et de son époque. Selon cette visée. la « sous-fonction-lecteur » serait à saisir. comme une interface entre le texte du passé et la fonction-lecteur (en général). un des rares (voire le seul) lecteur(s) du texte. . tout dépendait de l’interprétation qui était donnée au verbe « comprendre » : s’agissait-il de restituer le sens originel ou de postuler une signification qui fut en prise plus directe avec le contexte contemporain des lecteurs visés ? Nous avons établi précédemment que lorsqu’un texte passe d’un contexte historique ou culturel à un autre. 197 : « Le sens est ce sur quoi ouvre la projection structurée par les préalables d’acquis. dont le substrat est. menacé par la noncoïncidence entre l’« intenté » du texte et le « vouloir-lire » du lecteur. Nous avons déjà eu l’occasion de souligner la difficulté à exercer pleinement la compétence de collecte de « documents constitués ». de toute évidence. et en laissant de côté pour l’instant.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 181 Par sa manière de réaliser la sous-fonction-lecteur. p. Sa mission officielle consistait donc à « transmettre » le texte de façon à ce que d’autres lecteurs pussent le lire et le comprendre.

Le démon…. mais. La réponse que le texte apporte dépend de la question que nous lui posons de notre point de vue historique. Comme se plaît à le rappeler Antoine Compagnon : La distance temporelle entre l’interprète et le texte n’est plus à combler. La distance qui sépare l’historien du texte de la Tradition n’est pas en soi distincte du fossé qui peut séparer le Lecteur Modèle du lecteur réel lorsque la distance a été mal négociée par l’Auteur Modèle. pour être compris par la génération de lecteurs dont était issu l’historien. Il est logique de considérer que pour le lecteur qu’est en partie le compilateur. c’est-à-dire quand le lecteur virtuel ne ressemble pas suffisamment au lecteur réel. d’une part fait prendre conscience à l’interprète de ses idées anticipatrices. De toute évidence. sa force perlocutoire est quasi nulle. soit poser des questions non pertinentes. ni pour expliquer ni même pour comprendre. tout autant que lui-même. c’est moins le sens originel. d’autre part préserve le passé dans le présent. Il faut alors tenir l’historien pour un « symptôme ». les lecteurs de l’historien peuvent ne jamais avoir accès aux textes-sources. COMPAGNON. inédites. perçue dans sa dimension « intersubjective ». car le texte dialogue également avec sa propre histoire27. soit poser des questions pertinentes en des termes non pertinents. mais aussi de notre faculté de reconstruire la question à laquelle le texte répond. 72. c’est-à-dire en rapport avec la codification effectuée par le texte. Or. si l’historien. qui donne une certaine assise à l’idée de « fracture » entre le Lecteur Modèle postulé par le texte-source et l’historien qui reçoit ce texte. ressentait le besoin d’intervenir dans les textes-sources pour les conformer à son vouloir-dire. ce qui compte. laquelle devient le « préjugé » de toute interprétation. De fait. ce qui revient à dire que l’historien est leur « lecteur » de ces textes. Les « compétences encyclopé27 A. jugent pertinentes. Ainsi. corrélatif de celui d’« horizon d’attente ». S’il peut en être ainsi. ces textes se devaient d’être « rajeunis ». comme c’était la règle. C’est donc l’historien qui accapare la tradition pour en donner à ses contemporains une version plus « juste ». sous le nom de fusions d’horizons.182 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ l’intentionnalité phénoménologique. parfois à plusieurs siècles de distance. c’est que la réception n’est pas appréhendée comme « individuelle ». c’était que ces textes lui semblaient. que les réponses que le texte est susceptible d’apporter aux questions que ses lecteurs. cette pré-compréhension fait que nous ne pouvons comprendre l’Autre qu’à partir de notre propre condition historique. C’est précisément ce concept d’intersubjectivité. ni la lecture comme « subjective » : elle est. c’est-à-dire réévalués à l’aune des problématiques nouvelles. elle devient un trait inéluctable et productif de l’interprétation : celle-ci comme acte. autrement dit plus lisible. au contraire. Tant que le texte reste pour le lecteur réel un « espace du dehors ». . p. en fonction du projet que nous avons sur ce texte. Il nous dit par là que notre compréhension d’un texte est toujours soumise à une pré-compréhension qui n’est autre qu’une anticipation du sens.

Lector…. La problématique de la lecture-réécriture des textes au Moyen Âge donne toute sa légitimité à une approche historique de la réception : l’intense activité de « compilation » peut. p. aux yeux de ses contemporains. 105. elle est plus difficile à établir lorsqu’ils relèvent d’une même « synchronie »28. Entendons par là une réception où le « récepteur » ne s’est pas reconnu dans la figure modèle projetée dans le texte. en effet. il n’est pas moins vrai que cette compétence idéologique varie d’un « lecteur » à l’autre. ECO. . plus que tout autre. Lorsque le lecteur-compilateur devient ré-énonciateur. il considère que l’image de lecteur virtuel projetée dans le texte-source est globalement conforme à ses attentes. Si le lecteur réel qu’est le compilateur estime que le Lecteur Modèle construit par les discours antérieurs peut ne pas pouvoir servir de « relais de communication » avec le lecteur réel. dans une certaine mesure. c’est la mémoire de sa propre expérience de « lecteur réel » qui lui confère un pouvoir accru de négociation de la distance entre lecteurs virtuel et réel. toutes trois écrites dans les deux premiers tiers du XIIIe siècle. Rodrigue Jiménez de Rada et Alphonse X. la lisibilité des textessources. Le phénomène de « lecture-réécriture » nous offre dès lors l’occasion inespérée d’engager une réflexion sur les rapports effectifs – et non plus seulement virtuels − que peuvent entretenir un lecteur réel (correspondant ici au « compilateur ») et l’hypothèse de lecteur virtuel que ce sujet lisant empirique formule à partir des instructions textuelles et sur la base de ses propres compétences. le lecteur réel peut réagir en allant jusqu’à refuser de poursuivre sa lecture. ni de façon plus large. p. 30 U. Vincent Jouve explicite cette logique du refus quand il affirme que « le sujet lisant qui tient le livre entre les mains peut ne pas 28 C’est le cas par exemple des compilations historiques de Luc de Tuy.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 183 diques » des lecteurs varient selon les époques et ne sont donc pas définies une fois pour toutes. Livre II « Idéologiques ». le découpage de la réalité29 : elle engage surtout des problématiques d’ordre idéologique. 29 G. Si tout texte « prévoit un Lecteur Modèle qui participe d’une compétence idéologique donnée »30. 201-384. Si. le travail de « ré-énonciation » vise en priorité à réaliser une transposition idéologique du texte. alors l’action qu’il sera amené à exercer sera plus minime. être appréhendée comme signe de refus d’une réception qui serait en échec si le lecteur ne cherchait à accroître. Les juges de Castille…. L’actualisation du texte ne concerne plus seulement alors le lexique. Dans cette perspective. La prise en compte de cette réversibilité des places est essentielle pour saisir à quel point l’historien médiéval est. par le lecteur réel. MARTIN. alors il se propose de réduire la distance entre les deux en réécrivant le texte. Si ces rapports aboutissent à la reconnaissance. d’une noncoïncidence entre l’hypothèse de Lecteur Modèle que le texte lui paraît formuler et celle qu’il aurait voulu voir inscrite. Si cette « fracture » s’explique parfaitement quand les deux textes sont très éloignés dans le temps. en mesure d’opérer une telle jonction. au contraire.

prompt à être l’objet d’une écriture continuée. 72 : « En tant que produit par un individu. en ce qu’elle récupère « virtuellement » certaine hypothèse de Lecteur Modèle qui était « jouable » à un moment donné mais que le texte a abandonnée au profit d’autres qu’il jugeait plus conformes à son projet. Tout se passe alors comme si le co-énonciateur décidait de devenir le ré-énonciateur du texte lu pour y suturer l’écart perçu. Paris : P. p. entendons dans notre perspective. 32 . Cette pratique nous montre que le lecteur réel qu’est le compilateur ne se contente pas d’être un scripteur « potentiel » qui désire l’écriture. Dans le contexte médiéval. même dans les cas-limites (le sujet referme le livre pour protester contre le rôle qu’on lui fait jouer). il peut décider de « réécrire » le texte dans l’objectif de réduire ce sentiment d’incomplétude en procédant à un nouveau « calcul interprétatif » plus conforme à ses attentes de lecteur mais aussi à ce qu’il lui semble être les compétences des lecteurs de sa génération. le texte-source qui fait pourtant autorité est ressenti par le lecteur comme inachevé33 (donc « inactualisé ») et porteur dès lors d’un certain nombre de possibles actualisables dans une nouvelle écriture.F. à travers les écarts entre les deux textes. 33 P. de sorte que l’on passe d’une poétique de la « réécriture » virtuelle (comme forme de lecture) à une véritable praxis de la réécriture (comme écriture proprement dite). On retrouve ici l’idée du texte médiéval comme « structure ouverte ». la « réécriture » peut être vue simplement comme une procédure de « conversion » d’un « Lecteur Modèle » trop lointain en un « Lecteur Modèle » plus proche car mieux adapté au « programme de vérité » du lecteur réel. si l’on peut dire. sa survie et sa croissance ne sont pas seulement morales mais. 1992. la réaction du lecteur réel reste déterminée par la position du lecteur virtuel »32. lequel programme se fonde principalement sur des critères linguistiques. une fracture entre son vouloir-lire et ce « dit-autre ». Essai de poétique…. p. Ibid. lui opposer. le texte est caractérisé par une incomplétude virtuelle . La « réécriture » ne serait 31 Vincent JOUVE.. il devient un scripteur effectif. il s’avère possible de reconstituer l’hypothèse d’Auteur Modèle (ou de Lecteur Modèle) que le lecteur concret avait formulée pour le texte-source et celle qu’il entend par la réécriture. Et Jouve d’ajouter : « [o]n remarquera que. à partir de l’hypothèse de lecteur qu’il formule. Selon cette logique. corporelles ».U. En ce sens. En ce sens. culturels et idéologiques. 19. L’effet-personnage dans le roman. l’interprétation qu’il fait du rôle que le texte lui assigne. Le lecteur réel devient alors un « re-scripteur » du texte-source et. Si le co-énonciateur qu’est ce lecteur réel « frustré » lit malgré tout le texte jusqu’au bout et continue de ressentir au sortir de sa lecture. ZUMTHOR.184 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ accepter le rôle que lui assigne le texte »31. il est clair que l’interprétation – que nous avons qualifiée d’« anachronique » – est déjà réécriture potentielle. cette poétique de la « transtextualité » virtuelle trouve son « effectuation » dans la pratique de la « réécriture ».

CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR

185

alors que l’actualisation d’un des textes possibles qui habitent l’interprétation du
« lecteur ».
De fait, la théorie des textes possibles développée par Michel Charles34, peut
nous aider à mieux comprendre la problématique de la « réécriture » telle qu’elle
se pose ici. En effet, en s’attachant à démontrer que tout texte contient des
« textes possibles » abandonnés par le producteur du texte à un moment donné
de son écriture mais toujours « réactualisables », Charles avance l’idée que tout
texte est marqué au sceau d’une contingence essentielle. Il porte ainsi en lui
comme le dit Sophie Rabau, « la possibilité de son destin intertextuel et
constitue une interprétation préalable de son destin intertextuel »35. Aussi,
poursuit-elle, « le texte possible, abandonné dans le passé de la création peut
toujours être réactivé par un autre scripteur dans le futur »36.
Dans cette perspective, la lecture-interprétation est vue comme mode
d’exhibition de tous les possibles que recèle un texte : la sous-fonction-lecteur
est donc bien au cœur de la construction de la fonction-compilateur comme
fonction-auteur.
Seulement, à la différence de la forme de « réécriture » qu’est l’écriture
hypertextuelle « classique », qui aboutit à la production d’une « unité textuelle »
dont « l’auteur » revendique la pleine responsabilité auctoriale, la « réécriture »
que nous analysons ici, en cherchant à esquiver la responsabilité et en postulant
au contraire une identité textuelle, ne peut assumer sa condition
« transtextuelle ». Une difficulté d’importance s’offre en effet à notre lecteur(ré)-énonciateur : outre le fait qu’en tant que « réénonciateur », il ne puisse
travailler sur la base de ses seules représentations (il doit d’abord affronter celles
de l’Autre), il lui est demandé d’effectuer, en sourdine, sa réélaboration du
Lecteur Modèle. « Medium » d’une Tradition qui ne reconnaît pas son action (et
surtout qui ne l’admet pas sur le mode explicite), il lui revient de mettre en
corrélation l’image de Lecteur Modèle qu’il souhaite projeter dans le texte avec
les images − possiblement contradictoires − des divers textes-sources qu’il
manie. Cette mise en cohésion, qui est avant tout, mise en ordre, exige un subtil
travail de déplacement du sens car il faut « re-créer » en donnant l’impression de
« re-produire » à l’identique.
Comment penser alors cette « transtextualité » ?

Poétique de l’hypertextualité dans l’Histoire
Réécriture et hypertextualité
Dans la définition qu’il propose de la « transtextualité », Genette distingue
cinq types de relations transtextuelles37, parmi lesquelles la relation
34

Michel CHARLES, Introduction à l’étude des textes, Paris : Seuil, 1995, p. 361-367.
S. RABAU, L’intertextualité, p. 40.
36
Ibid.
37
Il s’agit de l’intertextualité, la paratextualité, la métatextualité, l’architextualité et
l’hypertextualité.
35

186

UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ

d’hypertextualité occupe une place privilégiée. Il en vient ainsi à souligner que
les relations qu’un texte entretient avec d’autres textes peuvent être manifestes
ou secrètes.
Dans le contexte qui nous intéresse, la transcendance textuelle dont nous
affublons la « compilation-texte » revêt de toute évidence une dimension secrète,
en ce qu’elle entre en contradiction flagrante avec le mode de pensée dominant,
soumis, ainsi qu’on l’a vu, à l’idéal de la « transmission sans variation ». Selon
cette perspective, la compilation-texte, loin d’être admise ou reconnue comme
hypertexte, est perçue au contraire dans une relation d’identité textuelle avec ses
« sources », ainsi qu’en témoigne le postulat de l’invariance de la matière.
À la différence du rapport d’hypertextualité qui unit par exemple l’Ulysse de
Joyce et l’Odyssée, la compilation-texte, en se prétendant « copie »,
« reproduction », oblitère les relations de dérivation, et donc de transformation,
existant entre le texte second (T’) qu’elle est et le texte premier (T38) pour leur
préférer un rapport fondé sur une stricte identité. Il advient alors que T’39 usurpe
l’identité de T, du moins pour les lecteurs de T’ n’ayant pas eu accès à T ( fait
d’autant moins anodin qu’il n’était pas rare que X’, producteur de T’-, soit pour
toute une génération de « lecteurs » de T’, le seul lecteur de T). Ainsi le texte T’,
réécriture de T, qui s’est développé en exploitant l’un des récits possibles de T,
devient la version la plus récente de T, sinon la seule. T’ peut à son tour
engendrer T’’, T’’’, etc., c’est-à-dire constituer pour les hypertextes issus de lui,
le texte fondateur (principe de l’invariance), alors qu’il n’est lui-même que
l’actualisation d’une des versions possibles de T, c’est-à-dire l’un de ses
hypertextes. On aboutit ainsi à une situation extraordinaire où le « vrai »
hypotexte, loin de contenir en puissance ses futurs hypertextes, est au contraire
prisonnier d’eux, puisque l’hypertexte s’approprie l’identité de l’hypotexte40.
Cette situation particulière nous contraint à opérer une distinction heuristique
entre le texte (comme totalité constituée) et l’énoncé (comme élément de sa
texture).
En effet un examen de la « texture »41 énonciative de l’hypertexte T’ (ou
plutôt d’un des hypertextes T’) révèle qu’elle est composée d’énoncés
originaires de T qui sont reproduits à l’identique, et d’énoncés relevant
proprement de T’ qui se greffent sur ceux de T ou se superposent à eux.
Le producteur de T’est donc tout à la fois l’énonciateur premier de certains
des énoncés de T’ et l’énonciateur second des énoncés de T qui sont dans T’.
L’insertion d’énoncés nouveaux, en modifiant l’économie de T selon les
procédures que nous avons décrites précédemment, fait que T’est un texte

38

Par T, nous entendons l’ensemble des textes-sources pris dans leur globalité ainsi que
l’ensemble des énoncés qui leur sont constitutifs.
39
Par T’, nous entendrons l’ensemble des énoncés de T’, parmi lesquels ceux qui sont repris
dans leur littéralité à T.
40
G. GENETTE, Palimpsestes…, p. 305 : « C’est l’hypertexte hypotextifié, et l’épopée
d’origine lue, à l’envers ».
41
Nous analyserons cette texture de façon beaucoup plus détaillée dans le deuxième chapitre
de cette seconde partie.

CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR

187

différent de T, quoiqu’il ne puisse s’afficher comme tel. Ainsi, tout en étant
l’énonciateur premier d’une partie des énoncés de T’, le producteur de T’ qui
prétend être le « reproducteur » de T, n’endosse pas cette responsabilité
énonciative, puisqu’il tend à nier les procédures de re-sémantisation qui sont en
jeu.
On voit que plutôt d’hypertextualité (rapport de dérivation entre deux textes)
il conviendrait d’abord de parler d’« hyperénonciativité »42.
Nous définirons l’« hyperénonciativité » comme le rapport de dérivation
existant entre un énoncé n’ « créé » par le producteur de T’, à partir d’un énoncé
n pris à T. L’énoncé second (n’) dérivé de (n) contient (n) sans s’y réduire. De
façon imagée, on pourrait dire que (n’) équivaut à « n+x », à « n-x »…c’est-àdire à du « n » transformé. Il est clair que l’altérité énonciative de T’ par rapport
à T fait de T et de T’ deux textes différents en relation de « transtextualité »,
mais cette « transtextualité », du fait de l’« imaginaire sémiotique » prégnant, est
niée en tant que telle. Tout se passe alors comme si l’« hyperénonciativité » ne
réussissait pas à s’imposer comme « hypertextualité », l’hypertexte étant reçu
comme « intratexte ».
En nous renvoyant du texte vers l’énoncé, l’« hyperénonciativité » a pour
fonction de rendre compte du travail de re-sémantisation souterrain, qui tente de
donner à la réécriture la physionomie de la « reproduction ». Cette réécriture qui
joue sur le tissu énonciatif du texte et prétend laisser indemne l’entité « texte »
proprement dite, – en regard de la préservation de l’auctoritas du texte premier –
, inverse la logique qui préside aux relations hypertextuelles. Si l’on pose une
relation d’identité entre T et T’, alors même que les énoncés de T’ sont dérivés
en partie de T, on « enferme » le texte second dans le texte premier, créant ainsi
une situation où un hypertexte semble contenu de façon aveugle dans son
hypotexte, alors qu’en réalité, c’est l’hypotexte qui se trouve pris au piège de
l’hypertexte. La compilation-texte, représentée ici par le texte T’ peut alors
apparaître comme le creuset de tous les « textes fantômes » qui étaient contenus
dans T et qui, lors de sa genèse, ont été actualisés.
Cette mobilité énonciative a eu pour effet de brouiller le rapport entre
énonciateur et énoncé, l’énonciateur du texte T’ pouvant attribuer la paternité
d’un de ses énoncés à l’énonciateur de T, lequel a pu avoir déjà fait de
même, etc. Lorsque sur cette question de l’attribution se greffent toutes les
problématiques de compréhension, d’interprétation et de traduction des textes, le
jeu du « Qui a dit quoi, où et quand ? » peut se révéler infini.
Par ailleurs, quel sens cela aurait-il de scinder l’auteurité du texte, alors que
la fonction-compilateur a précisément pour objet de sélectionner et
« rassembler », c’est-à-dire d’ordonner sous une seule et même autorité ?
C’est pourquoi il importe de ne pas confondre auteurité et création ex nihilo
ou originalité. Comme l’explicite Michel Zimmermann :
Nous devrons nous intéresser à la genèse de l’œuvre médiévale,
œuvre continue et collective que l’on a pu qualifier d’œuvre à

42

Ce terme, qui ne nous satisfait qu’à moitié, est de nous.

188

UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ

plusieurs mains. […] L’héritage ne se conçoit que dans une
perspective de prolongement et d’actualisation. […] La continuité
voulue par les auteurs successifs ne doit pas pour autant dissuader
l’historien de repérer l’intervention de l’individu, la greffe de
l’initiative sur le cours de l’œuvre collective ; celle-ci n’est pas
neutre : elle atteste l’existence d’un auteur, à travers la moindre
déviance par rapport au discours convenu ou par la conscience
affirmée d’une mise en ordre au moyen d’un prologue ou d’une
préface […]43.

Si dans le contexte de la « compilation-récit », la notion d’auteurité garde un
sens, c’est d’abord parce que l’œuvre peut être appréhendée comme un tout
organique, une totalité cohérente, en ce qu’elle est dominée, organisée, selon un
point de vue particulier, repérable au travers d’un style « individuel ». Une
question simple peut nous aider à y réfléchir : est-il nécessaire d’avoir lu Luc de
Tuy ou Rodrigue de Tolède pour comprendre l’Histoire d’Espagne
d’Alphonse X ? Auquel cas, doit-on lire aussi la Pharsale de Lucain, le
Speculum historiale de Vincent de Beauvais, les Héroïdes d’Ovide, etc. ? Et en
aval, convient-il également de se plonger dans la lecture de tous les textes pour
lesquels l’Histoire d’Espagne représente un texte fondateur ?
S’il est clair que l’analyse sérielle s’avère utile, à tous égards, et en
particulier, à la détermination du paradigme de l’originalité des écrits
d’Alphonse X par rapport à la tradition historiographique dans laquelle ils
s’inscrivent – d’où l’importance d’un opérateur comme l’écartou la rupture –, si
elle aide également à appréhender la genèse de l’auteurité, elle peut, si on n’y
prend garde, nous détourner de l’étude de l’auteurité elle-même, c’est-à-dire de
la manière dont Alphonse X investit l’espace intérieur de son texte, construit son
discours, se réapproprie les intertextes, « se » représente comme « sujet », etc.
Or, à partir du moment où un sujet de l’énonciation, quel qu’il soit, reprend à
son compte un « dire », sans introduire entre ce « dire » et lui-même, de
marqueurs de distanciation ou de rejet, sa responsabilité et son autorité se
trouvent irrémédiablement engagées. Ainsi que le spécifie Josette Rey-Debove :
C’est une loi du langage, que le sujet de l’énonciation, est le
producteur responsable de l’énoncé, si aucune glose ou convention
particulière (par ex. au théâtre) ne vient spécifier le contraire44.

En écrivant /X a dit que…/, sans marqueur de distanciation, ce sujet ne fait
rien d’autre que d’affirmer /je dis que ce que X a dit est vrai/, car « [d]ire qu’une
phrase est vraie signifie la même chose que de dire la phrase »45. De sorte que,
même si derrière celui qui prête sa plume, se profilent d’autres « je », au point
que l’on serait tenté d’affirmer que le « je » qui écrit est un autre46, par la
43

M. ZIMMERMANN, Auctor et auctoritas…, p. 11.
Josette REY-DEBOVE, Le métalangage (1978), Paris : Armand Colin, 1997, p. 214.
45
Ibid., p. 208-209.
46
Nous paraphrasons peu ou prou ce passage de M. ZIMMERMANN, Auctor et
auctoritas…, p. 10 : « Qui dit « je » dans le texte ? » –La formulation rejoint certaines
recherches sur la créativité littéraire mais elle s’étend, au Moyen Âge, à l’ensemble des activités
d’écriture et s’avère particulièrement fondée dans le domaine de la diplomatique, de l’épigraphie
44

CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR

189

médiation des contraintes propres au fonctionnement de l’énonciation, il
conviendrait aussi d’appréhender d’abord cet autre comme « je ».
En réalité, la solution la plus raisonnable est de penser l’auteurité dans la
compilation comme « transtextualité »47 (même si celle-ci reste non avouée,
secrète, honteuse), de façon à définir une poétique du texte comme
« transposition recréatrice ». Comme le dit Gérard Genette :
[…] il n’est pas d’œuvre […] qui, à quelque degré et selon les
lectures, n’en évoque quelque autre et, en ce sens, toutes les œuvres
sont hypertextuelles. Mais, comme les égaux d’Orwell, certaines le
sont plus (ou plus manifestement, massivement et explicitement)
que d’autres48.

D’où sa décision d’aborder « l’hypertextualité par son versant le plus
ensoleillé : celui où la dérivation de l’hypotexte à l’hypertexte est à la fois
massive […] et déclarée »49.
Il est clair alors que la « compilation-texte » constitue sûrement un cas-limite
d’hypertextualité dans la mesure où la déclaration de « dérivation » est tellement
massive, qu’elle en arrive même à se nier et à postuler une identité entre
l’hypotexte et l’hypertexte. En usurpant l’identité du texte T, le texte T’ renvoie
celui-ci au statut de « texte fantôme », pour reprendre l’heureuse expression de
Michel Charles. Il n’empêche que ce texte T la hante et constitue bien son
hypotexte, ce qui, du même coup, la renvoie à son statut d’hypertexte.
Il est donc légitimer de considérer que, la compilation, dès lors qu’elle n’est
plus appréhendée dans son « procès d’engendrement » (c’est-à-dire à partir de la
fonction-compilateur et des sous-fonctions-lecteur et réénonciateur qui lui sont
inhérentes), mais dans son « résultat », comme « texte » peut être analysée dans
sa dimension hypertextuelle (l’hypotexte lui étant dès lors « intérieur »).
On tient alors que la fonction-auteur qui hante la fonction-compilateur se
trouve actualisée.
Le texte produit peut alors être analysé dans son immanence, et le scripteur
dans sa fonction d’auteur. De sorte que l’étude de la dimension diachronique du
texte soit menée depuis son espace intérieur, c’est-à-dire depuis une réflexion
sur la manière dont il s’est approprié (en les transformant, assimilant ou
dispersant) les hypotextes qui l’habitent et qui sont soumis à son ordre propre.
Tel est le modus operandi d’une poétique de la « transtextualité ».

La question de l’identité du « sujet d’écriture »
Avant d’entamer l’étude des procédures de la « transposition recréatrice », il
convient de résoudre la question de l’identité du « sujet d’écriture ». Cette

ou du dictamen, où l’on serait tenté d’affirmer que « je » est un autre. Celui qui prête sa plume
entend bien ne pas être oublié, tel Gerbert écrivant « ex persona Hugonis » ».
47
Nous verrons, dans le chapitre qui suit, que cette transtextualité sera surtout à appréhender
comme hypertextualité.
48
G. GENETTE, Palimpsestes…, p. 19.
49
Ibid.

à la première personne du pluriel. suivi. spécifié par son nom.190 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ question se pose en raison des circonstances d’énonciation propres à l’écriture de l’Histoire. de ses titre et qualité (« rey… »). Alphonse X comme sujet de l’énonciation textuelle. Le sujet de l’énonciation ou auteur empirique Il faut entendre par « sujet de l’énonciation ». et en dernier lieu. « Le pouvoir historiographique… ». en effet. ou plus exactement. . Il semble que la séquence formulaire du prologue institue. en réalité. qui renvoie à l’amont de l’opération de compilation. le sujet empirique de l’acte d’énonciation. on y découvre ce qui pourrait s’apparenter à une « formule de présentation ». lequel. circonstances que nous avons déjà évoquées. que la composition de l’Histoire fut. de toute évidence. Pourtant. en apposition. inscrit l’intervention d’autres participants. dans la stratégie de présentation du sujet (extratextuel) de l’énonciation prétend. MARTIN. sans ambiguïté aucune. Il est donc clair que le prologue. à n’en pas douter. son titre et sa qualité. 129. en quels termes ? Considérons d’abord la question du « sujet de l’énonciation ». et que « cette dislocation de l’auteur individuel en équipiers se doubla d’une multiplication des équipes […] »51. comme auteur-historiographe empirique. entièrement dominés par un sujet de l’énonciation qui revendique et occupe toute la place. Ibid. à un yo). ainsi que l’indique Georges Martin. « componer »). celui qui se désigne dans le prologue. Mais ce factitif ne s’applique qu’au verbe « ayuntar ». ce sont ces deux verbes qui expriment véritablement l’action de « composer un livre ». ce sujet est. du nom du locuteur (« don Alfonsso). et donc porteur tout à la fois d’une identité individuelle et d’une identité sociale très précise. le problème se pose-t-il toujours ? Et si oui. c’est-à-dire à la phase de collectio. par-delà la multiplicité d’agents ou 50 51 G. « prise en charge par une pluralité d’agents chargés de fonctions spécifiques »50. Or. p. Cette multiplicité d’intervenants et d’équipes semble donc rendre problématique la définition du « sujet de l’énonciation ». parce qu’il indique que le sujet fait faire l’action. si l’on délaise cette perspective « extralinguistique » pour examiner comment le texte pose et résout la question de l’identité du sujet. Un seul groupe verbal inclut un verbe factitif (« mandamos [ayuntar] »). Dans l’Histoire. au moyen de l’indice référentiel que constitue le « nos » de majesté (« Nos don Alfonsso rey… »). de la forme : « NOS » de majesté (qui correspond. Cet ensemble commande un groupe de trois verbes (« ayuntar ». ceux-ci sont. au contraire. « tomar de ». Il nous faut admettre. signifiant l’action de rassembler un savoir afin de composer un livre. Les deux autres verbes « tomamos (de la cronica)… » et « compusiemos » posent. le sujet impliqué par le « nos » comme causateur unique. Si l’on examine de plus près ce texte. Si le recours au factitif « mandar » inscrit en creux l’intervention d’autres agents.

et donc comme sujet des énoncés. à travers la position actantielle qu’il occupe comme sujet de l’énoncé. Le présupposé est donc que le sujet de l’énonciation textuelle qu’est Alphonse. Nous voulons dire par là que la pluralité des « agents » devient non pertinente dès lors qu’elle est appréhendée au travers d’un « sujet » unique. met en place une stratégie textuelle et une seule. même s’il pourrait éventuellement être rapporté à une voix collective. constituer une seule « personne ». Le dire et le dit. En effet. Or. mais en liaison avec le « sujet textuel » qui se construit dans et par l’énoncé. Nous en venons donc à établir un lien de continuité entre le « nos » définitoire du sujet de l’énonciation et le « nos ». Partant. De fait. Le postulat de l’« unicité » de la stratégie textuelle donne une certaine assise à celui de l’homologie entre « sujet de l’énonciation » 52 53 Oswald DUCROT. ce sujet doit continuer d’être pris pour le locuteur de l’énoncé. p. 1984. sur le plan des indices énonciatifs eux-mêmes. dans le texte. aucun marqueur ne vient démentir cette responsabilité. à travers l’hypothèse de Lecteur Modèle qu’il formule. aux très nombreuses occurrences. Tant que. Paris : Minuit. de ce principe. le texte n’inscrit aucun « marqueur » de ce type. p. ECO. désignée comme étant « don Alfonsso rey ». En considérant qu’Alphonse se dessine luimême auteur en tant que sujet de l’énoncé. 194.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 191 d’équipes. qui englobe les différents individus impliqués dans la production de l’énoncé. Voir sur ce point U. on est amené à s’intéresser à la manière dont le sujet de l’énonciation se dessine en tant qu’auteur d’une stratégie textuelle53. 77. . rien ne nous permet de conclure à un « nos » qui référerait à des réalités subjectives diverses. Lector…. En ce sens. sans pour autant « aplatir » celui-ci sur celui-là. il se présente d’emblée comme « l’être désigné par les marques de la première personne »52. constitue une seule personne morale parlant d’une seule voix. Qu’en est-il maintenant du « sujet de l’énoncé » ? Faut-il supposer une altérité entre le « nos » définitoire du sujet de l’énonciation dans le prologue et le « nos » du reste du texte ? Y a-t-il une pertinence à considérer la possibilité d’une pluralité de « nos » ? Le sujet de l’énoncé comme « rôle actantiel » En se présentant comme « sujet de l’énonciation ». Nous postulons une certaine homologie entre le sujet de l’énonciation et le sujet de l’énoncé. De fait. lesquels sont subsumés dans un « nos » unificateur. non plus seulement dans son lien à l’individu empirique. sujet des énoncés du type « assi tornamos a fablar… ». qu’il prend la responsabilité de l’énoncé de l’Histoire. il paraît cohérent de considérer également que le sujet de l’énoncé. Alphonse X indique. par cette sorte de « signature » liminaire. nous admettons qu’il est présent dans le texte comme rôle actantiel. dans la mesure où le sujet de l’énonciation s’est défini dans son « unicité ». il paraît dès lors plus fructueux d’appréhender le « nos ». il faut le constater.

en dépit des efforts du monarque pour les limiter. l’égalisation et le redressement du propos ». d’autant que les données extra-textuelles (que nous mettons alors à contribution) confirment cette hypothèse de l’« unicité ». ainsi que l’a fait remarquer Inès Fernández-Ordóñez56. Ainsi. 55 . seraient à référer à la stratégie d’Auteur Modèle qu’il s’emploie à mettre en place. FERNÁNDEZ-ORDÓÑEZ. disent-ils –. tout autant que dans le reste du texte. Il est certain. la désignation de « qui. il paraît curieux de trouver.. C’est pourquoi il s’avère parfois difficile de déterminer ce qui relève d’une stratégie « intentionnelle » et ce qui tendrait plutôt à ressortir d’une concertation lacunaire. s’il ne correspondait pas à une écriture directe de l’œuvre – « avec ses propres mains ». ibid. vise à s’assurer de l’éboration. un certain nombre de contradictions dues à une insuffisance de coordination. Lorsque. finalement devait l’écrire »54. l’amendement. dans le domaine juridique. p. le prologue du Miroir du droit– de constituer cette version. le statut de « faiseur de livre » que se donnait Alphonse. à partir du chapitre 27. On peut citer cet autre passage de G. d’une stratégie textuelle cohérente. il nous paraît important d’évoquer brièvement ce qui pourrait être interprété (encore que d’autres interprétations soient possibles) comme possible indice d’une stratégie contradictoire. 130 : « […] le roi se réservait d’arrêter l’état de rédaction qui lui paraissait satisfaisant et peut-être même –à la manière de ce que déclare. la stratégie textuelle mise en place repose essentiellement sur l’exercice presque abusif d’une fonction de régie explicite. Georges Martin écrit : À en croire les rédacteurs de la Générale histoire. comme il était d’usage à l’université. p. 211-213. Nous pouvons donc interpréter l’impératif de hiérarchisation fonctionnelle dont l’ambition est de conférer un rôle prépondérant au glossateur et à l’amendeur. Sans vouloir anticiper sur ce que nous serons appelée à développer au cours du chapitre suivant. que la multiplication des agents et des équipes pouvait générer. comportait néanmoins la « composition. alors que dans les vingt-six premiers chapitres de l’Histoire. par ses rédacteurs.192 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ et « sujet de l’énoncé ». 54 G. car strictement contrôlée par lui55. cherchant à apprécier le degré d’« implication » du monarque dans la rédaction des œuvres qui lui sont attribuées. comme sujet empirique. actualisées dans l’énoncé. un cas a retenu notre attention. un sujet grammatical « abstrait » ell estoria en lieu et place du « nos ». en exemplar : en modèle de référence et de copie ». comme un signe de la volonté d’Alphonse de parvenir à la meilleure concordance possible entre ses intentions (en tant que sujet empirique) et celles qui. la « façon dont (le livre) devait être fait ». « Le pouvoir historiographique… ». Concernant le texte de l’Histoire. Las Estorias…. 131. MARTIN. 56 I. avec présence massive d’embrayeurs d’organisation dicursive à la première personne du pluriel. MARTIN. p. et par endroits. Il ne fait rien d’autre que de manifester les moyens par lesquels Alphonse X.

même si incidemment ils peuvent être amenés à le faire. même si. e tornamos a contar dErcules e de las cosas que fizo en Espanna depues que uencio a Caco 57.. il est constitué par un groupe de divers officiers d’écriture. De fait. ne saurait être qu’apparent (« en surface »). au 57 58 P. sur le plan physique. p. pour référer à l’énonciateur comme « personne morale ». attendu que le groupe défini représente une seule « personne morale ». Nous tenons alors que leurs « voix » se fondent globalement dans celle d’Alphonse. de prendre en charge l’énonciation ? L’effacement de l’énonciateur. Il nous reste cependant une observation à formuler : en abordant la poétique de l’écriture de la compilation-texte qu’est l’Histoire. il n’est pas non plus inconsidéré d’imaginer la possibilité d’une hypothèse « (ré)conciliatrice ». qui est désormais en droit. En tant qu’« exécutants » de la volonté royale. celle qui est susceptible d’être érigée en paradigme « énonciatif ». la stratégie textuelle la plus massivement représentée d’un bout à l’autre du texte. . de toute évidence. Ibid. nous serons amenée. 20. à savoir. qui. c’est-à-dire en considérant comme seule valable.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 193 Soit à titre d’illustration : Mas por que esto non non conuiene a los fechos dEspanna. C’est pourquoi. à l’instar de ceux qui l’ont précédé et auxquels il continue. dexamos de fablar dello. réfère à une même réalité subjective. à condition de rester fidèle au principe de cohérence que nous postulons être au fondement de toute stratégie textuelle contrôlée. qu’il renvoie à Alphonse X ou aux rédacteurs. 9. au contraire. correspondrait donc à la volonté de promouvoir l’Histoire au rang de texte historique constitué. Faut-il considérer que ces marques d’« énonciation privative » (c’est-à-dire caractéristiques d’un discours où l’énonciateur entend « s’absenter »). visant à attester la « naissance » toute récente d’un texte historique (celui de l’Histoire qui était en gestation depuis la narration du premier chapitre). les « rédacteurs » ne sont pas appelés à inscrire leur propre voix dans le texte. p. nous recourrons à la désignation « Alphonse X ». Quelle hypothèse explicative retenir ? S’il semble logique de « trancher » en se fondant sur l’argument du « plus grand nombre ».G. Mas agora dexa ell estoria de fablar dellos e torna a contar de cuemo los romanos enuiaron a Cipion el mancebo a Espanna58. c’est-à-dire à celui qui prend en charge l’énoncé dans son ensemble et construit le « sujet de l’énoncé » comme stratégie textuelle. nous nous arrêterons à cette position de principe (indépendamment des pratiques « déviantes » qu’elle a pu générer) : nous considérons donc que le « nos » du texte de l’Histoire. doté d’une identité sémiotique propre. en dépit de cette affirmation de « soi ». les tenir pour des indices d’une stratégie parallèle. de s’adosser. comme des « ratés » qui ont échappé à la vigilance du « superviseur » qu’est Alphonse X ou son délégué ? Ou faut-il.C.

en forgeant un hypertexte qui témoigne à sa façon de leur présence et de leur représentation. reste souterrain et invisible. MARTIN. l’illusion unificatrice du « sujet de l’énoncé ». en plus d’être « adaptés » à notre objet d’étude. que nous avons désigné par le terme « hyperénonciativité ». gagnera à être perçu dans sa dimension « composite ». L’objectif que nous nous fixons est de rendre compte de la manière dont Alphonse X s’est approprié les « textes-sources » et les a transformés. Celle-ci se dévoile uniquement au travers de la confrontation de l’hypertexte à ses hypotextes. ne serait pas de mise. Il est évident que s’il en était ainsi. n’exhibe pas cette « fragmentation ». agent-glossateur. C’est bien parce que ce patient travail de « greffe ». 129. « Le pouvoir historiographique… ». agent-amendeur… Face à un énoncé de l’Histoire dont on sait qu’il a été « traduit ». « adapté ». « amplifié ». étaient parfaitement « connus » des scripteurs médiévaux ? Une raison majeure semble devoir être évoquée. sont à rapporter à un sujet qui. qui tient précisément à la rupture que l’écriture en langue vulgaire suppose vis-à-vis de l’auctoritas de la 59 G. laquelle nous livre justement les « secrets » de ce fin travail de « marquetterie ». Poétique de l’écriture de la compilation-texte : des procédures de la « transposition recréatrice » Il s’agit d’entreprendre un examen des paradigmes de définition de ce qui nous apparaît être une « poétique de la compilation-texte ». La question pertinente. C’est ce que nous entreprenons de suite. qui nous à conduite à postuler son homologie avec celui de l’énonciation. à dégager les procédures de « transposition recréatrice ». quand il n’est référé qu’à lui-même. Il nous paraît important de rappeler simplement que ces procédures que nous appréhenderons de façon séparée. semble donc être la suivante : pourquoi ne pas avoir avoir donné une assise proprement « rhétorique » à cette étude de la « transposition recréatrice ». en regard notamment du « refus » qu’il semble impliquer à l’égard d’un possible enracinement « rhétorique ». . de « suture ». alors que la rhétorique offre le double avantage de fournir des outils qui. p. en l’occurrence.194 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ cours de la confrontation de cet hypertexte à son hypotexte. à partir de l’analyse des procédures régissant la « transposition recréatrice » qui est en son fondement. dans ce contexte précis. dans sa « clôture ». cet énoncé témoigne de la « dislocation de l’auteur individuel » en une « pluralité d’agents »59. comme entité constituée par les divers « agents » chargés de fonctions spécifiques : agent-traducteur. Écriture en langue « vulgaire » et rhétorique latine Le choix d’un positionnement « narratologique » mérite d’être brièvement expliqué. on pourrait se demander si. que le texte. et dont la « conjonction » produit le texte de l’Histoire.

ainsi que l’affirme Cicéron « vestire atque ornare oratione »61. il s’agit bien d’inventer une écriture60. 2. Cité par H. amplifie. même si. 8. correctio…) et de définition (definitio. p. Dans les deux cas. evidentia. p. quoiqu’une analyse du déterminant rhétorique dans l’Histoire puisse s’avérer instructive. Rappelons. interprète. c’est-à-dire « habillage linguistique ». paraphrase…. cette conscience se superpose à une autre. sans oublier toutefois que la période est parcourue par deux mouvements de sens contraires qui ne manquent pas d’avoir des incidences sur l’expression : dans un premier temps.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 195 langue et de l’écriture latines. quoiqu’elle existe. corrige. c’est moins dans l’intention première d’« embellir » son discours que de le « forger ». c’est-à-dire en quête de ses propres codes. Si le scripteur « roman » définit. Il ne s’agit pas pour autant de nier l’existence d’une conscience « esthétique » chez ce scripteur . t. se risquer à écrire la langue qu’on parle. Elle est. alors même que nous cherchons à montrer que l’expérience d’écriture en langue vulgaire qu’est la compilation. et donc de l’ornatus. en nous situant du côté de la dimension « ornementale » du discours. doit s’appuyer sur les ressources « techniques » offertes par la rhétorique latine. . interpretatio et paraphrasis. elle risquerait de nous enfermer d’emblée dans un système codifié. dans un second. en effet. de les « déconstruire ». que les ressources proprement scripturales que les procédés. Manual de retórica…. il nous importe seulement de souligner que. décrit. attachés à cette dimension. et ajusté à la structure de la langue latine. en ce que la puritas et la perspicuitas en constituent les enjeux les plus fondamentaux. Michel Zimmermann nous incite à en prendre la pleine mesure lorsqu’il écrit : [Cette comparaison] nous invite cependant à nous intéresser au phénomène de l’écriture au Moyen Âge. plus fondatrice qui pourrait être qualifiée de « grammaticale ». l’elocutio qui nous intéresse plus directement ici. Mais il est tout aussi certain que c’est moins la dimension « ornementale » du discours qui a retenu l’attention de ce scripteur. même si elle répond aussi aux impératifs de puritas (correction grammaticale de la langue) et de perspicuitas (intelligibilité du discours). Si cette inventivité du « second temps ». la dimension esthétique est loin d’être absente. créatrice. on l’a dit. Nous négligerons le problème liminaire de la langue. se situe du côté des moyens d’expression. ses propres référents. lui offraient pour « construire » son discours et lui conférer une identité stylistique et thématique. 9. éthopée…) auxquelles a recours le scripteur « latin » pour exprimer ses idées n’ont pas manqué d’inspirer le scripteur « roman ». « Ouverture ». Auctor et auctoritas…. ZIMMERMANN. écrire une langue qu’on ne parle pas . est avant tout. Il est vrai que les figures de pensée (amplificatio. dont l’ambition première est l’embellissement du discours. En ce sens. nous avons pris le parti de ne pas l’entreprendre en tant que telle. elle se doit aussi irrémédiablement de les « dépasser ». 60 61 M. pour voir le jour. LAUSBERG. En effet. que dans la perspective rhétorique traditionnelle.

Lorsque María Rosa Lida de Malkiel aborde « l’art de la traduction » dans la Générale histoire. sémantiquement « plein » en rapport avec l’utilitas. en employant ce lexème. 2 t. on n’est jamais totalement sûr de « neutraliser » le sens lié à cette dernière fonction. Paris : Seuil. l’autre. plus « gratuit ». en liaison avec ce que l’on a coutume d’appeler un pur « déploiement » d’éloquence. « La General estoria : notas literarias y filológicas ». et qu’elle envisage le procédé de l’amplificatio qui est en son fondement – procédé. 1. s’il est indéniable que la connaissance des arts poétiques de l’époque64 s’avère indispensable à une approche pertinente des « techniques littéraires » des scripteurs médiévaux. La solidarité existant entre ces deux formes de récit a été étudiée par Paul RICŒUR. C’est pourquoi Todorov trouve juste de préciser : 62 María Rosa LIDA De MALKIEL. ce qui fait que dans un tel contexte. l’invention d’une écriture suppose que le centre nerveux de l’expérience soit en rapport avec l’utilitas. Olga Impey fait de même lorsqu’elle écrit : Lo que denomino –a riesgo de incurrir en una tautología– « amplificación retórica » corresponde de hecho a la amplificatio. p. Romance Philology. peut revêtir une dimension purement ornementale (ou « rhétorique » pourrait-on dire pour faire un mauvais jeu de mots). 8. est toujours susceptible d’osciller entre deux pôles sémantiques : l’un. La configuration dans le récit de fiction. un terme comme amplificatio doive être interprété dans sa fonction proprement « utilitaire ». 12 (2). 63 Olga TUDÓRICA IMPEY. qu’elle dénomme.196 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Par ailleurs. Les arts poétiques du XIIe et XIII e siècle : Recherches et documents sur la technique littéraire du Moyen Âge. Paris : Honoré Champion. más algunos determinantes que lo acompañan. par ailleurs. 122. 1924. sino como expresión forzosa del didactismo y realismo racionalista que presiden a la concepción de toda la obra 62. et non sans raison « amplificación » – elle est obligée. nov. 64 Voir à ce propos. plus que dans sa fonction « ornementale ». Seulement. p. incapable de rendre compte de leurs traits d’inventivité si l’on reste prisonnier de la « codification » qu’ils établissent. Or.. la terminologie qui lui correspond. « Un dechado de la prosa litraria alfonsí … ». sobre la cual teorizan las artes poéticas de los siglos XII-XIII en Francia : el empleo de la « amplificación » como término genérico. dans la mesure où l’ornatus. dans le même temps. 22. ausentes de las artes poéticas pero presentes y aún abundantes en la práctica de la prosa alfonsí63. Temps et récit. 1991. constituant principal de l’elocutio. elle se révèle. 1958. pour lever toute ambigüité quant à l’acception à donner au terme de préciser : Es una versión amplificatoria. ce qui conduit irrémédiablement à user d’un certain nombre de précautions oratoires. pero de ningún modo por simple pujo retórico. En ce sens. Edmond FARAL. n. . como la valorativa y la explicativa. permite designar otras categorías de amplificaciones.

soit à la structure propre de la langue vulgaire. de signaler le « soubassement » rhétorique de telle ou telle autre procédure. […]. mais assez irrégulièrement marquée. 250. 65 66 Tzvetan TODORO. est subordonnée au projet d’écriture en langue vulgaire. afin de rappeler que toute rupture s’inscrit dans une continuité fondatrice qu’il serait vain de nier. loin de considérer que « narratologie » et « rhétorique » s’opposent. La figure qu’on lira à travers les différents niveaux de l’œuvre peut très bien ne pas se trouver dans le répertoire des rhétoriques classiques65. dans l’une ou l’autre de ses parties. soit à des besoins thématiques particuliers. En parlant de « transposition recréatrice » et en analysant les procédures qui la fondent. p. Il en découle que la rhétorique. Elle est donc très loin de fournir. C’est pourquoi le déterminant rhétorique nous paraît devoir être envisagé. des traducteurs alphonsins sur des « figures » rhétoriques qu’ils détournent au profit de leurs besoins thématiques et de leurs exigences stylistiques de base. comporte souvent un réajustement. ZUMTHOR. P. d’autant plus que les figures ne sont rien d’autre que des relations linguistiques que nous savons percevoir et dénommer : c’est l’acte dénominatif qui donne naissance à une figure. Il n’empêche que nous ne manquerons pas. comme un « point de départ » de l’entreprise d’écriture en langue vulgaire. qui ne contribuent pas moins qu’elle à la formation du langage littéraire. un principe d’interprétation universel. De toute évidence. Langue. ce qui nous a valu de choisir de l’aborder comme « écriture hypertextuelle ». Paris/ Seuil. dans ce domaine. et en l’occurrence ici.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 197 L’on doit donner au terme de figure une extension plus grande. 1971. […] Presque toujours une subordination apparente s’associe à une réelle autonomie . D’autres facteurs interviennent. . à travers les procédés qui la caractérisent. des éléments d’origine scolaire sont cristallisés sous d’autres influences66. […] Il en résulte souvent une quasi-impossibilité de déterminer la part de la rhétorique classique dans tel procédé attesté en poésie romane. ces divers commentaires manifestent la mainmise autoritaire des scripteurs médiévaux. p. plus qu’elle ne domine réellement cette écriture. Poétique de la prose. nous avons pris le parti de mettre en exergue l’autonomie de l’écriture en langue vulgaire. texte…. nous envisageons la première comme une relecture féconde de la seconde. Elle fut. en raison de l’attention plus soutenue qu’elle accorde à la dimension libératrice d’une écriture qui cherche à s’affirmer autrement que dans l’allégeance à une autre. sur elles. Comme le rappelle Zumthor : L’emprise de la rhétorique fut totale sur la littérature de langue latine […] Cette emprise s’étendit aux langues vulgaires. sa « modernité » en quelque sorte. L’usage de la rhétorique. 111-112. plus que comme son point d’ancrage fondamental. Ainsi. dès que l’utilité s’en fera sentir. profonde et durable.

la contraignant à épouser Iarbas. Naissance. réécrite. se tue de désespoir. pour mettre en évidence l’absence de toute discontinuité entre récit historique et récit littéraire de fiction. l’identification de ces divers hypotextes représente un moment fort de l’analyse. note ainsi : « C’est parce qu’elle fut une ‘regina pudica’ que Minucius Félix met Didon au rang des fondateurs de cités dignes d’être vénérées et de laisser un exemple à la postérité. in : Énée et Didon. avons-nous choisi de nous attacher au bref récit de la rencontre d’Énée et de Didon ? Deux raisons majeures peuvent être évoquées. considérer le chapitre II « De adventv Enee in Ytaliam et de regno eivs et de Didone » (l. L’autre version. Il n’est donc guère surprenant que le suicide de la Didon africaine ait été appréhendé comme un drame de la fidélité et de l’honneur. Didon. Pourquoi parmi les multiples exemples possibles d’écriture transtextuelle dans l’Histoire. et son hypotexte présumé. Didon se donne la mort pour échapper au mariage avec le roi gétule Iarbas tandis que dans la tradition virgilienne qui ressortit au chant IV de l’Enéide. Il constitue. rogo secundum matrimonium evadit. De fait. en raison notamment de l’autorité du modèle de « l’univira » (la femme qui n’a connu qu’un mari) développé par Tertullien dans sa lettre 123. On sait à quel point ce récit constitue un élément fondateur de la tradition de la Didon non chaste qui. mais sur les rapports plus ou moins directs que cet hypertexte entretient avec toute une série de textes qu’il s’agira de répertorier. dans sa version virgilienne. La première tient à l’intérêt de manifester les liens que le récit historique tisse avec la fiction littéraire dans l’écriture de l’histoire au XIIIe siècle. un filtre explicatif au motif du suicide de Didon. Depuis l’Antiquité. sans trop de difficulté. « L’image de Didon dans l’Antiquité tardive ». 1990. se laisse aller librement dans la grotte à une passion coupable. Jean-Michel POINSOTTE.). Mais c’est en Tertullien que la vertu de Didon a trouvé son incontestable champion […] Elle y est associée à d’autres grandes figures de l’héroïsme antique […] Tertullien n’omet pas de retracer brièvement [s]a destinée exemplaire. nous nous proposons de travailler sur un extrait de l’Histoire : le chapitre 57 relatif à la rencontre de Didon et d’Énée. p. Quels peuvent-ils être ? Comment les déterminer ? On pourrait. l’Énéide de Virgile a été abondamment glosée. elle se tua ‘pour n’être pas contrainte de se marier’ ». et il prend grand soin de préciser la raison du suicide […] : elle ‘échappe par le bûcher à un second mariage’. roi des Gétules. abandonnée par Enée qu’elle aime éperdument. intitulée De monogamia. René MARTIN (éd. il nous donne à réfléchir non pas. en effet. La seconde concerne la densité du réseau « transtextuel » qui caractérise le traitement de ce récit. Paris : Éditions du CNRS. l’hypertexte que constitue le récit alphonsin. réinterprétée. lui ôtait sa liberté de femme et sa souveraineté politique. De fait. par concupiscence. comme l’hypotexte premier du chapitre 57 67 Dans la tradition africaine de la légende. 1-19) de l’Historia Romanorum de Rodrigue de Tolède. . 43-55. fonctionnement et survie d’un mythe. sur seulement deux textes. un préambule aux amours tragiques d’Énée et de Didon et donc. rappelons-le.198 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Description de l’écriture hypertextuelle dans l’Histoire Pour mener à bien notre analyse. comme on pourrait le croire. L’historien espagnol Orose ne mentionne pas la conduite héroïque de la « dernière reine de Carthage » — l’épouse d’Asdrubal — sans évoquer ce que fit la première. Le récit de la rencontre d’Énée et de Didon est très connu67. mettait en scène une Didon prise au piège d’une promesse qui.

si le récit alphonsin se nourrit de cette « écriture ». et. Mais peut-on se contenter de cette seule détermination ? Sans doute si l’on s’en tient à la trame des faits. Alphonse X. En réalité. représenté ici par le récit de la rencontre tel qu’il figure dans le De rebus.. de composer sur la base de ces romances à « thématique grecque ». nous appellerons « hypotexte-cadre »). Virgilio aporta interpretaciones y secuelas argumentales . le ou les « hypotextes qui gouvernent l’esthétique de sa réécriture (et qu’on dira hypotexte(s) « esthétique(s) »). Il importe de distinguer au sein de ces narrations. Ces hypotextes que nous avons qualifiés d’« esthétiques » couvrent un champ circonscrit par ce que Fernando Gómez Redondo définit comme étant les « narraciones cortesanas »68 : Se trataría de obras de fondo histórico. En revanche. 70 Ibid. 71 Ibid. la réponse semble tout de suite moins évidente. 69 . peripecias militares. 797. entretient avec le De rebus Hispaniae. la antigüedad clásica fija sus imágenes en obras tan consultadas como las Metamorfosis o las Heroidas . 796-816. une Historia troyana polimétrica71. Ibid.. capaces de transmitir ejemplos moralizantes que interesaran a todos los grupos sociales cortesanos : de ahí esa fascinante mezcla entre episodios mitológicos. une façon pertinente de construire une argumentation satisfaisante serait de distinguer. Historia de la prosa…. viennent se superposer un certain nombre d’hypotextes qui ont avec lui une analogie de signifiants ou/et de signifiés. si l’on s’interroge sur les modèles qui ont pu inspirer Alphonse dans l’écriture de son récit. il n’entreprend pas moins de la déconstruire en la narrativisant et en l’adaptant au goût de son public. tandis que l’« hypotexte esthétique » proposerait un modèle de compétence scripturale et stylistique (appelons-le « narratif romanesque »). tout le savoir et le savoir-faire que les Latins (et en particulier Ovide). la « matière troyenne » comme matière d’une richesse et d’une densité extrêmes dont le traitement illustre. p. entreprit vers 1270. hypotextes qu’il s’agit maintenant d’identifier. dans leur exploitation de la « matière grecque »70. lui-même. c’est-à-dire au canevas narratif. en réalité. d’autre part. En effet. p. 799 : « Una arquitectura narrativa […] [que] requiere de la acumulación de todas las fuentes posibles que los « auctores » medievales pudieran allegar .CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 199 de l’Histoire d’Espagne. ont pu déployer. On tiendrait alors que l’hypotexte-cadre est ce qui fournit à l’hypertexte l’architecture de sa trame narrative – architecture qu’il déconstruit par ailleurs –. On peut donc considérer qu’à l’hypotexte-cadre. représenterait l’une des performances possibles. dont l’hypertexte qu’est le récit alphonsin de la rencontre. p. sucesos históricos y análisis de conductas amorosas69. en raison des liens très étroits que l’Histoire. et. 796. 68 Voir Fernando GÓMEZ REDONDO. comme macro-texte. d’une part. a Estacio le cabe la primera configuración historiográfica del asunto ».. p. à leur suite des historiens comme Benoît de Sainte-Maure par exemple. l’hypotexte qui organise le récit factuel (et que par commodité.

face signifiante et face signifiée. comme on l’a prétendu. Impey n’a pas manqué non plus d’en faire ressortir l’influence directe ou indirecte76. En este fervor ovidiano entran por igual razones estéticas […] y razones intelectuales ». towards creative recasting ». 38a y sigs. 75 M. Si. on 72 Olga Tudorica IMPEY. 18. sa compréhension du récit. and Juan Rodríguez del Padrón : two Castilian translations of the Heroides and the beginning of Spanish sentimental prose ». en effet. On pourrait donc. en lisant le récit de Rodrigue de Tolède. 1969. auquel nous avons conféré le statut d’hypotexte-cadre. 77 Reprenant une phrase de Philippe SOLERS. p. p. la biografía poética de Dido arranque de las Heroidas. et la lecture se réécrivant77. . outre le rôle joué par le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure et les sources de l’Historia troyana. 284 : « For Alfonso. le lisait à partir des Métamorphoses. and Juan Rodríguez del Padrón… ». À cet hypotexte. y no de las Geórgicas. […] Es sintomático que en la Primera crónica general. où l’écriture ne cesse de se lire et où la lecture ne cesse de s’écrire et de s’inscrire ». 283297. y no de la Eneida. 454 y sigs. Alfonso X. Figures II. 320a y sigs. tournent et s’échangent sans trêve. Ainsi lecture et réécriture s’interpénètrent. soutenir que le chapitre 57 de l’Histoire. 1 y sigs. « La General estoria : notas literarias… ». la lecture est l’esquisse d’une écriture. est à considérer comme un paradigme de l’écriture narrative de l’Histoire. 52. 73 Le texte des Métamorphoses fut traduit et adapté par Alphonse X sous le titre de El libro mayor.200 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Parmi tous les textes constitutifs de cette tradition. l’écriture se lisant. c’est cet anneau de Möbius où la face interne et la face externe. « Ovid. à titre de résumé. « Ovid. les Héroïdes74). p. sont tributaires de tout ce réseau de textes et de commentaires qu’il s’est appropriés par la lecture. face d’écriture et face de lecture. vient s’adjoindre. el mito de Orfeo arranque de las Metamorfosis. il convient donc. écrit : « le texte. dans sa dimension proprement « littéraire ». ou plutôt l’écriture qui la soustend. alors Alphonse X lecteur. la restitution qu’il en propose. María Rosa Lida de Malkiel a souligné. Tout se passe donc comme si Alphonse X. 113 : « De los autores profanos […] Ovidio es. Paris : Seuil. who spread knowledge and beauty by ‘his palabras de verdad’ and ‘rezones de solaz’. y que en la General estoria. Cette œuvre. p. R. Le chapitre II de l’Historia Romanorum de Rodrigue de Tolède. LIDA De MALKIEL. II. le puissant attrait qu’exerça sur Alphonse. X. 1980. Gérard GENETTE. et ensuite. según queda dicho. Alfonso X. cet auteur de l’Antiquité latine75. IV. présente en fait trois « strates » textuelles et constitue donc un cas un peu plus complexe que ceux qu’a analysés Genette dans Palimpsestes. I. Ovide was the admirable ‘auctor’ who wrote in accordance with the precept of ‘prodesse et delectare’. De fait. […] The Heroides was not only a literary model worthy of translation but also an invitation towards re-elaboration. des Héroïdes ou de tout autre texte de « littérature sentimentale » (pour autant que cette expression ait un sens). de prendre la pleine mesure de l’hypotexte esthétique de référence qu’a pu représenter l’œuvre d’Ovide72 (en particulier les Métamorphoses73. peut s’engouffrer dans la structure du texte lu pour l’ouvrir aux divers « possibles » qu’il y aura découverts. 76 Voir O. Tudorica IMPEY. el más importante. Ces trois strates sont donc : 1. VII. BHS. 74 Le texte des Héroïdes fut traduit et adapté par Alphonse X sous le titre de El libro de las dueñas.

Madrid : Espasa-Calpe. es muy exiguo. Historia romanorum. on dit plus couramment de « commentaire ». salvo Lucano. /Sum tamen admissi tarda pudore mei. et trad. el de los demás poetas antiguos. 3. le neveu de Rameau ». au sein de son propre texte. p. pues todas se remontan al comentario de Servio. Paris : Belles Lettres. si algo prueban es que Alfonso no le conocía. neque enim specie famaue mouetur/ nec iam furtiuom Dido meditatur amorem:/coniugium uocat. 83 VIRGILE. L’Énéide. GENETTE. Ce n’est pas tout le récit de la rencontre. les cantigas de amigo du XIIIe siècle. 115 : « Frente al conocimiento de Ovidio [cf. évoque. 40 : « et mirata Ascaniii pulcritudinem in concupiscenciam Enne exarsit. dans l’ombre de l’Énéide de Virgile telle qu’Alphonse X a pu l’approcher au travers de divers commentaires78. N’oublions pas que les amours de Didon et d’Énée faisaient partie du répertoire commun des trouvères du XIIIe siècle. 82 OVIDE. Palimpsestes…. dans la Phénoménologie de l’esprit.). tel qu’il est exposé dans l’Historia romanorum et qu’il se voit 78 M. avant de le diriger vers la cour de Pierre II d’Aragon. R. tout un ensemble de textes « poétiques » aimantés par le récit de la rencontre amoureuse qui interagissent pour composer un hypotexte diffus. il faut inclure aussi les textes fondateurs de la poésie courtoise et lyrique péninsulaire (et surtout galaïco-portugaise) telle qu’elle se donne à lire. 1981. p. JIMÉNEZ De RADA. Paris: Belles Lettres. voire à la limite sans le nommer : c’est ainsi que Hegel.n. Dans ce grand ensemble qui intervient surtout comme modèle de compétence esthétique. MENÉNDEZ PIDAL. 43 : « Nulla mora est. Poesía juglaresca y juglares. p. p. allusivement et comme silencieusement. est la relation. quem uiderat in armorum decore preclarum ». à leur présence enfouie. 79 R. decepit idoneus auctor ./ Da ueniam culpae . sans nécessairement le citer (le convoquer). eux-mêmes si riches en mythes. Les trois strates pourraient se ramener à deux. PREVOST (trad.202]. BORNECQUE (éd. 11 : « Le troisième type de transcendance textuelle que je nomme métatextualité. et qui sont reprises par Rodrigue de Tolède au travers du terme « concupiscenciam »84. « Héroïde VII ». 92. sur les allusions ovidiennes82 à la faute de Didon. et probablement. sur lequel se greffe le langage impersonnel des mythes. uenio tibi dedita coniunx . Il faut préciser que ces évocations sont silencieuses puisque aucun de ces textes n’est nommé explicitement. M. 1991. qui unit un texte à un autre texte dont il parle. 84 R. p. 1969.).CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 201 l’a dit. 116 : « Ille dies primus leti primusque malorum/causa fuit . 81 Ce discours critique peut être lui-même possiblement nourri des réflexions critiques des textes relevant de la tradition anti-Énée. lorsqu’il annonce que le récit de la rencontre est établi à partir des textes qui l’ont consigné : « otros cuentan que… ». dans les jarchas. LIDA De MALKIEL. p. hoc praetexit nomine culpam ». déjà présentes dans l’hypotexte virgilien83. . 2. /Inuidiam noxae detrahit ille meae”. attiré par les personnages de Didon et d’Énée. Jacques PERRET (éd. H. uenio. quoiqu’Alphonse réfère implicitement à eux. « La General estoria : notas… ». par exemple. La version alphonsine de l’épisode de la rencontre qui résulte de l’interpénétration des deux strates textuelles mentionnées antérieurement. 80 G. salvo la penúltima que pertenece al trozo de Plinio […] ». in : Héroïdes.). Las menciones de Virgilio […]. Le métatexte80 que constitue le discours critique81 qu’Alphonse X profère. Menéndez Pidal79 rapporte que Giraut de Calanson recommanda ce répertoire au trouvère Fadet.

ne serait-ce […] que par l’importance historique et l’accomplissement esthétique de certaines œuvres qui y ressortissent. tout à la fois. le naufrage d’Énée. et les transpositions ouvertement et délibérément thématiques. si Alphonse prend le parti de respecter la trame des faits. Il est clair. De sorte qu’il remplit une 85 G. Il est incontestable que le récit alphonsin emprunte au récit de Rodrigue son architecture et qu’il la respecte. c’est admettre qu’ils répondent tous deux à la même trame narrative. la conception de l’honneur chez Didon et la nature exacte de ses liens avec Énée. sur la base des récurrences de certains motifs propres à la tradition anti-Énée (construite elle-même en réaction aux récits virgilien et ovidien) et sur celle des lacunes ou manques du récit de Rodrigue de Tolède. Palimpsestes…. 293) : « deux catégories fondamentales : les transpositions en principe (et en intention) purement formelles. De même que le récit virgilien avait permis de relire rétrospectivement toute la tradition de la Didon africaine. le songe prémonitoire. le transfert de la royauté de Didon vers Enée. qui fait l’objet d’un commentaire. nous tenterons d’examiner les procédures de « transposition » formelle et thématique les plus représentatives du mode d’appropriation alphonsin de ses hypotextes. est sans nul doute la plus importante de toutes les pratiques hypertextuelles. aspects que n’aborde absolument pas Rodrigue de Tolède dans son texte.202 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ rapidement évoqué dans l’Héroïde VII. Dans un souci de clarté. Examen de quelques pratiques hypertextuelles À la lumière des catégories définies par Genette85. chacun des deux récits s’articule autour des six séquences suivantes : le départ d’Énée pour l’Italie. pour mettre au jour ce qui lui paraît être les véritables raisons des actions décrites ou leur véritable sens. s’agissant de notre corpus. de même le discours critique qu’Alphonse X insère dans son traitement de l’épisode permet de relire les récits virgilien et ovidien tout autant que celui de Rodrigue de Tolède. ou transposition. leur mariage. p. que l’aspect ouvert et délibéré est à proscrire. Nous sommes invités notamment à prendre la mesure de l’interprétation anachronique (car « hispanisée ») que le récit alphonsin donne d’un personnage légendaire de l’Antiquité. mais uniquement ce qui se prête à un certain regard critique. Elle l’est aussi par l’amplitude et la variété des procédés qui y concourent ». chaste et vertueuse. 291 : « La transformation sérieuse. La version alphonsine s’élabore donc. à partir duquel il tisse sa propre « toile ». il choisit d’ajouter au récit purement factuel. une dimension interprétative. nous conserverons la distinction heuristique entre hypotexte-cadre et hypotexte « esthétique ». En effet. . à savoir. partie du propos ». où la transformation du sens fait manifestement. Ce critique est alors amené à distinguer (p. la rencontre d’Énée et de Didon. Comparaison de la structure du récit de la rencontre dans le De rebus et dans l’Histoire d’Espagne Dire que le récit du chapitre II du De rebus est l’hypotexte-cadre du chapitre 57 de l’Histoire. et qui ne touchent au sens que par accident […]. Seulement il l’utilise comme un canevas. GENETTE. En effet. voire officiellement.

et d’en suggérer les éclairages significatifs (« por que la desamparo su marido »). des états (qui affectent ceux-ci). qui surviennent indépendamment de la volonté des protagonistes). selon cette seconde version. Il en découle que le personnage de Didon se doit d’être considéré comme le filtre épuratoire à partir duquel seront lus les divers textes qui font état de cette version du suicide. en rupture avec l’écriture du Tolédan. L’enjeu de ce segment est donc de poser les éléments fondateurs de l’intrigue amoureuse tragique (« con grand pesar que ouo de Eneas su marido ») qui va se nouer entre Énée et Didon. Une analyse plus complète de la structuration narrative de ce récit dans l’Histoire nous permettra de prendre la mesure de la réélaboration qu’Alphonse X fait subir au « canevas » légué par Rodrigue. décrit. qui concernent les rapports qu’ils entretiennent) et des événements (naturels ou sociaux. por que la desamparo assi cuemo adelant oyredes86. Celle-ci. auquel nous avons choisi de nous attacher. en introduisant des éléments de dramatisation. tient à conserver son marquage « historique ». L’inscription de ce récit dans l’histoire globale de Didon indique que ce personnage en constitue le point focal : c’est pour expliquer les raisons de son suicide. 38. Il peut donc être considéré comme le segment inaugural de ce projet. le récit de la rencontre amoureuse prend place dans un projet narratif plus large qui concerne la relation de la seconde version du suicide de Didon. neuf chapitres sont consacrés à l’histoire complète de Didon. Ce récit était annoncé comme suit.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 203 fonction corrective et artististique qui consiste à redresser le sens du récit premier. ce qui le conduit. Le chapitre 57. alors un descriptif du schéma d’action du récit de la rencontre entre Énée et Didon pourrait être ceci : 86 P. nous l’avons dit. des situations (dans lesquelles ils se trouvent. de motivation psychologique qui ne figurent pas dans le récit de Rodrigue. D’emblée. .G. ne se prive pas d’emprunter les voies du pathos. que ce récit est entrepris.C. Si l’action se définit comme la somme des actes (agissements des divers participants). la rencontre de Didon et d’Énée. à la fin du chapitre 56 : Pero otros cuentan que esta reyna Dido se mato con grand pesar que ouo de Eneas su marido. après la péripétie du naufrage auquel le Troyen et son fils Ascagne ont réchappé. p. Dans l’Histoire. à mettre en œuvre une écriture qui.. textes qui ne sont identifiés que de façon extrêmement allusive (« otros cuentan que »). en dépit de l’origine « poétique » de ses sources. On entrevoit déjà comment l’hypotexte esthétique vient se superposer à l’hypotexte-cadre pour infléchir ce dernier vers une écriture « romanesque ». parce qu’elle cherche à susciter de l’émotion.

vit dans le bonheur et la paix. veuve et souveraine. Actes Acte 1 : la décision de Didon. d’aller voir Énée (« [ella] touo por bien de yr a ueerle ») Acte 2 : leur décision de se marier (« […] assi que en cabo fablaron de casamiento.204 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Situations Situation 1 : la souveraineté de Didon sur la ville de Carthage Situation 2 : la passation de pouvoir à Énée Le passage de la situation 1 à la situation 2 est provoqué par : Événements Événement 1 : le naufrage d’Énée et de ses hommes ainsi que leur arrivée inopinée sur des côtes proches de la ville de Carthage Événement 2 : le songe prémonitoire qu’il fait Événement 3 : l’attirance réciproque des deux personnages (« […] assi que luego fue enamorada de Eneas » / […] y el otrossi pagosse della »). à l’annonce de sa présence. Ces événements et actes sont encadrés par les états suivants : État initial (qui leur préexiste) État 1 : Didon. grâce à la prospérité de son royaume et à l’autorité qu’elle a sur son peuple (« Estando la reyna Dido muy poderosa e much onrada ») . e prometieron se un a otro ques tomassen por marid e por mugier »).

La manière dont sont combinées ces diverses sortes d’éléments éclaire les modalités de construction du récit.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 205 États intermédiaires Le texte suggère. assi que en cabo fablaron de casamiento. du suicide de Didon. le contenu du message délivré dans le songe fait déjà planer l’ombre du dénouement tragique. Ibid. ce qui montre qu’est privilégiée une forme de narration complexe qui intègre des éléments : • du récit d’aventures : association étroite des actes et des événements Le début du récit est ainsi caractérisé par l’inscription d’un certain souffle 87 Ibid. muy fermoso deuie seer. E quand ellal uio. prolepse qui vient redoubler celle contenue dans l’annonce. so fijo. avec une insistance sur la gradation : émotion esthétique provoquée par la beauté physique de l’autre. touo que era uerdat lo que del asmara. État final État 2 : rien n’est dit explicitement. 89 Ibid. assi que fue mas pagada del que de primero88. devra retourner en Italie. 90 Ibid. tan fermoso. Cependant. fonctionne comme prolepse du dénouement tragique. qui est à prendre surtout comme prédiction du départ définitif d’Énée. e fueron las bodas muy nobles e muy ricas90. touo en so coraçon que padre que tal fijo fiziera. plus qu’il ne les décrit véritablement. On peut ainsi remarquer qu’il existe un relatif équilibre entre eux. […] el otrossi pagosse della porque la uio muy fermosa e much apuesta89. […] assi que luego fue enamorada87. e sobresso fizieron grandes yuras […] e casaron luego. Cette prédiction de retour à Rome. 88 . émotion amoureuse : Ella quando uio a Ascanio. puisqu’il y est dit qu’Énée. aprè avoir épousé Didon. les états de trouble inhérents au sentiment amoureux naissant. e prometieron se un a otro ques tomassen por marid et por mugier . faite en fin du chapitre antérieur. quoique le texte développe un réseau de significations symboliques autour du mariage heureux : E souieron en uno fablando de muchas cosas.

• du récit amoureux. moins fortuite que prédestinée. au mode et à la perspective. c’est-à-dire sur le thème de la rencontre. naufrage. puisque Didon ignore ce que le lecteur sait déjà : le caractère inexorable du départ d’Énée. e sopo todo so fecho de cuemol auiniera. desque oyo dezir que Eneas arribara alli. touo por bien del yr veer. état qui va être en quelque sorte altéré par l’irruption du sentiment amoureux dont la violence est nettement suggérée.. L’impression de fatalité repose ainsi sur la conjonction du naufrage et du songe comme préalables à la rencontre de Didon et d’Énée. à des transformations qui. La transmodalisation Genette définit la « transmodalisation » comme « toute espèce de modification apportée au mode de représentation caractéristique de l’hypotexte »91. dans sa dimension « psychologique » : prédominance des états et des situations Avant l’arrivée d’Énée à Carthage. tout autant que la façon dont il s’approprie les modèles d’écriture de ses hypotextes « esthétiques ». il s’avère possible d’identifier les transformations que le récit alphonsin fait subir à celui du Tolédan. On assiste dans le récit alphonsin de la rencontre entre Énée et Didon. e guisosse 91 Ibid. un état prochain de déséquilibre et de frustration : le mariage de Didon et d’Énée qui inscrit comme un paradoxe le retour de celui-ci en Italie. . échouage) qui contrarient les plans du héros et l’engagent dans des actions qu’il n’avait pas prévues mais qu’il doit néanmoins affronter pour sa survie. nous chercherons à manifester qu’Alphonse X modifie le régime de vitesse du récit de Rodrigue. Didon est dans un état de bonheur et de sérénité. Durée En nous fondant sur un exemple significatif. ressortissent à la durée et d’autre part. c’est-à-dire en jouant sur l’effet de visualisation. se trouvent incluses celles qui sont en relation avec les catégories du temps. étant entendu que toutes sont. 395. p. en réalité. Parmi ces modifications. Malgré tout. Procédures de transposition formelle À partir de la structuration narrative que nous avons dégagée. et donc. en « convertissant » les sommaires en scènes. • du récit tragique : insistance sur les événements et les états Il faut surtout noter ici le rôle du songe prémonitoire qui annonce un futur marqué par la contradiction. du mode et de la voix. Soit : Ella otrossi.206 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ épique : série d’événements (mort du père. par la représentation détaillée qu’il donne des faits et des attitudes des personnages. ce bouleversement se voit régulé par l’opérateur « mariage » qui entraîne le passage à une nouvelle situation de stabilité. d’une part. intrinsèquement liées.

sur le mode sérieux). Alphonse choisit. en la dramatisant. en narrateur qui sait tout. pour paradigmatique de la transformation que l’écriture alphonsine fait subir à celle du poète latin. e leuo consigo omnes much onrrados e duennas e gran auer e muchas donas preciadas. Ce procédé permet à Alphonse de créer ce que Vincent Jouve 92 P. Le rôle de l’hypotexte « esthétique » transparaît dans ce souci du détail « réaliste » qui n’est pas sans rappeler un des traits de l’écriture ovidienne93.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 207 much apuesto. dans le canevas proposé par Rodrigue de Tolède. son « credo ». n’est didactique que de façon ironique. qui connaît les pensées et les sentiments des personnages. que a su vez pueden dilatarse con nuevos excursos ».. alors que le modèle ovidien (qu’il s’agisse des Métamorphoses. Ce récit de pensées correspond au traditionnel récit d’analyse par un narrateur omniscient (le « psycho-récit » pour Dorrit Cohn. ou « discours du narrateur sur la vie intérieure du personnage »). qui peut en toute liberté parler de faits survenus en divers lieux et temps. avec une insistance sur les détails d’apparat qui rappellent la haute condition d’une Didon fortement « hispanisée » : tenue vestimentaire. de développer les éléments qui se prêtent à la mise en scène. Il a été aussi analysé par Genette comme « discours narrativisé » qui consiste à traiter le récit de paroles ou de pensées en les notant comme des faits.G. R.C. LIDA De MALKIEL. qui n’en reste pas moins marquée au sceau du « style » ovidien. p. comme le montre Lida de Malkiel à propos de la traduction alphonsine des textes d’Ovide94. la scène de la rencontre. 95 Voir chapitre 3 de cette seconde partie. comme s’il y avait assisté. : « Precisamente por la primacía absoluta del didactismo. e fuel recebir con grandes compannas92. de L’art d’aimer. l’hypertexte alphonsin fait du didactisme (cette fois. Ce passage peut être tenu pour une « amplification » (ou « expansion diégiétique ») de celui de Rodrigue de Tolède : « Cuius aduentum cum Dido nouisset. des Fastes…). 93 M. pinta su vida material con gran cúmulo de circunstancias concretas […] ». que nous étudierons plus avant. 124 : « En contraste con el arte de Virgilio y Horacio como mitógrafos […]. section « La fonction critique d’autorité ». 38. cérémonial de réception (qui inclut les présents de bienvenue) sont autant de facteurs circonstanciels qui préparent. Cependant. el arte de Ovidio es un realismo nacionalista que reduce dioses y semidioses a muy humanas proporciones. 94 Ibid. p. . puisqu’il ne fait aucune confidence sur l’origine de son savoir95. egressa obuiam datis muneribus honarauit ». On peut donc tenir la dimension didactique. sont les meilleures preuves de l’« assaut » didactique que subit l’écriture. La moralisation du récit (dont le mariage est la pierre angulaire) et l’amélioration axiologique du personnage de Didon. « La General estoria… ». sur tous les faits rapportés. Mode-perspective : transfocalisation Alphonse X choisit de se « poster » au-dessus des personnages qu’il met en scène (focalisation zéro). Alfonso no tiene a menos quebrar la ilación de un relato ovidiano con prosaicos excursos.

que l’évocation d’une vie intérieure est un des procédés techniques à l’origine de l’« illusion de personne ». paraît nettement plus accessible. quelle que soit la distance qui sépare son univers diégétique de celui du lecteur. 124 : « […] el arte de Ovidio […] prodiga las motivaciones psicológicas de su conducta. Il n’est pas inopportun de rappeler. Il est clair qu’Alphonse se complaît à exprimer le « pourquoi ». que escapara del destroymiento de Troya. à travers l’insistance qu’elle met à inscrire la « légitimité » du sentiment amoureux de Didon. c’est-à-dire la motivation psychologique. sentiments. ce qui contribue à impliquer celui-ci dans l’événement de la rencontre. à la suite de Vincent Jouve. la marque de son didactisme. muy fermoso deuie seer .G. désirs d’un personnage crée une impression de richesse psychique. Le segment textuel correspondant dans le récit de Rodrigue est le suivant : « et mirata Ascanii pulchritudinem in concupiscenciam Enne exarsit. ainsi humanisé. 98 On peut aussi citer ce passage du récit alphonsin : « Eneas. p. 38. leur cheminement mental. et non pas seulement dans leurs actions98. 96 P. À travers ce goût pour la motivation psychologique99. e queriesse yr pora Ytalia… ». assi que luego fue enamorada97. R. plus « vraie » (de par l’effet de réel qu’elle produit). on peut rendre compte de la manière dont l’écriture ovidienne des personnages et des situations nourrit l’écriture alphonsine. lequel se voit ainsi transformé en récit de l’attente.208 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ dénomme un « effet-personne ». La référence aux pensées. de densité intérieure.. Ella quando uio a Ascanio so fijo. On note chez Rodrigue un effort d’explication logique qui ne s’appuie pas sur l’évocation d’une vie intérieure mais sur des verbes d’extériorité tels que « regarder » et « voir ». 99 M. Le fait de choisir ce type de focalisation permet d’offrir au lecteur une vision plus complète. qui renvoient plutôt à un point de vue externe. à laquelle s’ajoute un effet de proximisation.C. pero quel ueye dotra guisa muy bien faycionado de cuerpo e de miembros. traye consigo a so padre Anchises e un so fijo que dizien Ascanio . c’est-à-dire un « effet de vie » des personnages : E quando fue en la noche. puisque le personnage. LIDA De MALKIEL. e ante ques adormeciesse. quem uiderat in armorum decore preclarum ». laquelle permet au lecteur d’« accompagner » les protagonistes dans leur intimité. « La general estoria… ». començo a cuydar en su fazienda e de cuemo podrie yr a ytalia 96. ca Eneas uinie armado e nol podie ella assi ueer la cara. 97 . touo en so coraçon que padre que tal fijo fiziera. du désir différé. echos a dormir. p. –apunta la moral de los lances y dramatiza el relato con elocuentes insertos de discurso directo ». tout autant que de la façon dont celle-ci lui impose. Ibid.

par substitution. Palimpsestes…. Par « développement diégétique ». La « transposition pragmatique ». touchent à la signification même de l’hypotexte.G. elle permet à Alphonse de scinder le moment de la rencontre en deux phases successives. se produise. . multiplication des épisodes et des personnages d’accompagnement. en rendant plus vraisemblable le climax que constitue alors la révélation amoureuse. qui ne se recoupent pas totalement : […] [Dido] fuel recebir con muy grandes compannas. […] armosse el con muy pocos de so companna que tenie. L’artifice de la rencontre « ratée » puis possible. 101 P. 102 Ibid. e ante ques adormeciesse. la densité paroxystique. De fait. 103 Ibid. On peut évoquer ici le souci déjà indiqué du détail descriptif ou narratif. p. en fin de parcours. induit un effet de redoublement favorable à la maturation des sentiments dont on ressent. Mais Didon n’a toujours pas vu Énée. descriptions. il faut entendre « l’expansion : dilatation des détails. Dans la phase initiale. assi que en cabo fablaron de casamiento […] »103. perceptible dans la décomposition minutieuse des différentes étapes d’un procès101 ou dans l’étirement de l’action. enfin.. quando sopo quel ella uinie veer. e fuela recebir. GENETTE. / echos a dormir/. dramatisation maximale d’une aventure elle-même peu dramatique ». 378. à cet égard exemplaire : par le jeu de cache-cache qu’elle favorise entre Didon et Énée. desarmosse e fue la ueer . le fils d’Énée qui occupe le premier plan et joue le rôle de relais d’Énée. L’exploitation de l’armure comme objet scénique est. et il faut attendre la seconde phase. e quando ellal uio […]102.C. Eneas. par l’effet qu’elle exerce sur la durée de la scène. avant la chute brutale.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 209 L’amplification : développement par « expansion diégétique » Cette volonté alphonsine de remonter jusqu’à l’amont des actes induit donc une transposition par amplification. laquelle « procède essentiellement par développement diégétique »100. p. ca Eneas uinie armado e nol podie ella assi ueer la cara […] E desque fue en la uilla. contribue à renforcer l’impact de la motivation psychologique des personnages. peut être définie comme une « transformation pragmatique inspirée par le souci minimal de corriger telle 100 G. Sa beauté préfigure celle de son père. Procédure de transposition thématique La transposition pragmatique Les transpositions thématiques. cet étirement est à voir comme un « artefact » du didactisme alphonsin : il contribue à la moralisation de la scène de la rencontre. mais déjà attendue : « E souieron en uno fablando de muchas cosas. 38 : « E quando fue en la noche. rappelons-le. Cette « expansion diégétique »./ començo a cuydar en su fazienda/ e de cuemo podrie yr a ytalia ». c’est-à-dire le moment où le Troyen quitte son armure pour que la rencontre. de façon à créer un effet de dramatisation. Ella […] touo en so coraçon que padre que tal fijo fiziera muy fermoso deuie seer . c’est Ascagne.

210

UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ

ou telle erreur ou maladresse de l’hypotexte dans l’intérêt même de son
fonctionnement et de sa réception »104. En ce sens, il paraît indiqué de traiter ici
de la forme de transposition que constitue la transformation suscitée par le
passage du latin au castillan. Cette transformation qui est généralement dénotée
par le lexème « traduction » aurait dû, si l’on se réfère à la classification
proposée par Genette, être abordée dans la section relative à l’étude des
transpositions formelles. En effet, pour ce critique, la traduction est :
La forme de transposition [formelle] la plus voyante, et à coup sûr la
plus étendue [qui] consiste à transposer un texte d’une langue à une
autre105.

L’inclusion de la « traduction » dans les procédés de transposition formelle se
justifie, toujours selon Genette, par le fait que les déplacements de sens générés
par l’hypertexte sont accidentels et non intentionnels. Or, un procédé comme la
« transfocalisation » (c’est-à-dire la modification de la focalisation du récit), en
modifiant l’angle de prise de vue, a des répercussions importantes sur la
résonance psychologique du récit, sur sa visée, en un mot, sur son sémantisme.
Dans notre analyse antérieure, nous avons mis en évidence que le récit
alphonsin, écrit en castillan, à partir d’au moins un hypotexte premier en latin,
avait recouru à cette forme de transposition, dont nous avons cherché à souligner
l’impact sur la transformation sémantique du récit. Nous avons ainsi pu dégager
le rôle de pivot qu’Alphonse X assigne à cet épisode de la rencontre, dans
l’économie générale du récit des amours de Didon et d’Énée. A travers
l’expérience du désir –désir toutefois contenu par l’attachement à une morale
dont le grand enjeu est la démonstration de l’infaillibilité–, Alphonse X
transforme la linéarité du récit de la rencontre, tel qu’il est à peine esquissé dans
l’hypotexte-cadre, en la profondeur d’un espace traversé d’enjeux
contradictoires. De fait, il le re-sémantise de façon significative.
Par ailleurs, les diverses études de cas qui ont pu être menées sur la
« traduction » dans le contexte médiéval, font état de toute une série de
transformations formelles et sémantiques qui s’identifient, bien évidemment aux
formes de transposition répertoriées par Genette (amplifications explicatives,
rhétoriques, réductions, « transfocalisation », « transvalorisation », etc.), formes
que nous avons tâché d’étudier. Ces séries de manipulations hypertextuelles qui
visent, tout à la fois, la forme et le sens tendent à situer la « traduction »
médiévale dans le champ de la transposition sémantique, ce qui a pour effet de
rendre inadéquat l’usage du même terme pour des pratiques traductives
(médiévale et actuelle) aussi divergentes. En se « focalisant » sur la transposition
linguistique, et quoiqu’ils reconnaissent le profond travail de recréation qui est à
l’œuvre, certains critiques tendent, malgré tout, à identifier la transposition
médiévale à la pratique actuelle de la « traduction ». Ils en viennent donc à
interpréter ladite transposition à travers le prisme de cette pratique. Ainsi María
Rosa Lida de Malkiel :
104
105

G. GENETTE, Palimpsestes…, p. 442.
Ibid., p. 293.

CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR

211

Por supuesto, la traducción no es arqueológica sino actual,
conforme a la actitud general de la Edad Media ante la Antigüedad,
y clave de su « anacronismo », esto es, de su incapacidad a guardar
distancia y verla como cosa distinta y conclusa, la misma actitud
que se revela en su cultivo no purista del latín como lengua viva. De
ahí que Alfonso no se proponga trasvasar nombres sino brindar las
cosas correspondientes dentro de su cultura a las mentadas en el
texto original106.

Si nous partageons l’opinion générale émise par Lida de Malkiel, opinion
selon laquelle l’un des soucis du « traducteur » médiéval, et donc en
l’occurrence d’Alphonse, est de rendre le texte intelligible aux yeux de ses
contemporains, nous ne souscrivons pas à l’interprétation qu’elle donne de la
« négociation de la distance » comme faille (« incapacidad de guardar
distancia ») inhérente à ce « traducteur ». Il nous paraît au contraire que ce
jugement de valeur procède de l’obstination à saisir ce qui est fondamentalement
une « transposition pragmatique » (c’est-à-dire une transformation sémantique)
comme une transposition formelle. En effet, à quoi renvoie l’expression
« traducción actual » si ce n’est à une forme de transposition linguistique « où
l’original est pris non comme modèle, mais comme objet imparfait à modifier
selon un modèle de perfection qui n’est pas même le sien mais celui du
perfecteur et de son public »107 ? Il en découle que cette transposition n’a pas
pour objet de « traduire » l’« original », au sens où on entend habituellement ce
mot, mais de l’adapter, de le recréer en fonction de ce projet interne dont nous
avons déjà tant de fois, mis en évidence, la force dynamique.
D’où notre proposition de dénoter cette procédure au moyen de la forme
composée « traduction-adaptation », afin d’exprimer la double transposition
(linguistique et sémantique) qui est en jeu.
C’est pourquoi loin de tenir la « compilation » et la « traduction-adaptation »
pour des entreprises séparées, il nous paraît, au contraire, opportun de manifester
leur étroite imbrication en soulignant les rapports de conjonction qui peuvent
être établis entre les deux. On pourrait, en effet, voir la « traduction-adaptation »
comme la « transposition-cadre » qui subsume toutes les autres transpositions :
elle serait donc à appréhender comme catalyseur du mouvement de « translation
proximisante »108, déjà indexé à la procédure de compilation. Cette
« translation » est de toute évidence symbolique puisqu’elle n’est pas
diégétique : l’historien est tenu d’évoquer des personnages référentiels (le
référent étant soit le monde réel tel qu’il est construit dans son univers, soit
l’intertexte) : il ne peut donc pas changer les coordonnées spatio-temporelles pas
plus que les relations que l’on dit avoir existé entre les personnages, etc.
Puisqu’à la différence du romancier (pensons à Joyce qui transpose le récit
d’Ulysse dans l’Irlande du Nord), il ne peut transposer directement la diégèse, il
va chercher à la rapprocher, à l’actualiser aux yeux de son public par toute une

106

M. R. LIDA De MALKIEL, « La General estoria… », p. 124.
G. GENETTE, Palimpsestes…, p. 443.
108
Ibid., p. 431.
107

212

UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ

série de moyens qui passent par la conversion des codes esthétique, moral et
culturel de l’hypotexte en des codes qui sont « valides » à son époque.
La valeur heuristique qui est conférée au « mariage » dans le récit des amours
de Didon et d’Énée fait de celui-ci l’opérateur premier de cette « conversion »
des codes. Dès le titre du chapitre, le ton est donné : « De cuemo Eneas arribo
en Affrica e caso con la reyna Elisa Dido », de sorte qu’Alphonse X oriente
d’emblée la rencontre des deux protagonistes dans la perspective d’une telle
union, c’est-à-dire d’une relation rigoureusement contrôlée sur le plan moral.
Cette orientation est en fait à percevoir comme « ré-orientation », c’est-à-dire
comme « transmotivation » et « transvalorisation ». Par l’introduction et
l’exploitation insistante d’un motif (le mariage), l’économie sémantique du récit
de la rencontre se voit complètement modifiée. Il faut sans doute rappeler qu’il
l’était déjà par son insertion dans une série de narrations centrées sur le
personnage de Didon. En faisant de la reine de Carthage, le foyer principal de
son récit, Alphonse était obligatoirement conduit à lui attribuer un rôle plus
important que celui qui pourrait être le sien dans un récit consacré à la fondation
de Rome, c’est-à-dire à l’exploitation du mythe du Troyen glorieux109. Il
apparaît ainsi qu’il fait peu de cas du récit du naufrage d’Énée, puisque ce
naufrage, dans la perspective qui est la sienne, a pour unique intérêt de justifier
l’arrivée d’Énée sur le sol de Carthage.
En tenant compte de cet ordre de priorité, il n’est pas étonnant que soit mise
en place une opération d’ordre axiologique visant à valoriser le personnage de
Didon. Le rappel, au seuil du récit, de sa puissance et de sa dignité110, gages de
sa souveraineté sur Carthage, l’étirement de la scène de la rencontre elle-même
en témoignent. On peut également signaler le recours à un langage qui vise à
effacer toute connotation sensuelle. Aussi le terme « concuspiscentia » qu’utilise
Rodrigue de Tolède, n’est-il pas « traduit » dans l’Histoire par le lexème
« concupiscencia », jugé sans doute déplacé dans le contexte.
On ne peut alors que souligner les liens que cette forme de traduction
entretient avec la figure sémantique de la correctio, laquelle consiste en
l’amélioration d’une expression que l’« orateur » juge inconvenante. C’est ce
que Lausberg dénomme « correctio sociale » pour dénoter une figure qui a pour
objectif d’éliminer les termes ou expressions qui pourraient s’avérer chocants
pour le « public ».
Il en découle que les divers éléments évoqués contribuent donc à inscrire
immédiatement la relation amoureuse dans le cadre éthique du mariage, tout
autant qu’à insister sur l’engagement de fidélité éternelle111.Tous ces éléments
contribuent à améliorer le statut axiologique de Didon en lui conférant une

109

Le récit de Rodrigue de Tolède insiste bien plus sur le naufrage : « Throya destructa
Eneas filius Veneris et Anchise… ».
110
« Estando la reyna Dido en Carthago muy poderosa e much onrrada […] ».
111
« e prometieron se un a otro ques tomassen por marid e por mugier ; e sobresso fizieronse
grandes yuras segund el uso de los gentiles, e casaron luego, e fueron las bodas muy nobles e
muy ricas.

CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR

213

conduite, des mobiles, une valeur symbolique plus nobles, que celles qui lui
étaient conférées dans les récits virgilien et ovidien, où l’accent était mis sur sa
sensualité ou légèreté, présentée comme une faute. Le récit de Rodrigue, on l’a
vu, s’en faisait aussi brièvement l’écho.

L’identité de la « compilation-texte »
ou l’invention d’une écriture
Bien qu’il soit une adaptation du récit du chapitre II de l’Historia
romanorum, le récit du chapitre 57 de l’Histoire d’Espagne possède sa propre
identité, sa propre structure, son propre « style ».
Les diverses procédures de transposition formelle et thématique que nous
venons d’examiner ont permis, en effet, de mettre au jour la manière dont le récit
alphonsin, pour se construire, a exploité toutes les virtualités (tous les « textes
possibles ») contenues dans ses hypotextes, virtualités thématiques mais aussi
stylistiques, esthétiques. La dimension recréatrice de la « traduction-adaptation »
ne saurait être plus évidente, d’autant qu’Alphonse X, ayant procédé à
l’adaptation en « prose » des textes ovidiens des Métamorphoses et des
Héroïdes, s’était déjà approprié un certain répertoire. La vision de la compilation
s’en trouve du même coup modifiée, puisqu’elle apparaît moins comme
« entassement » de textes déjà constitués, que comme « entrecroisement »
d’écritures et de modes de pensée. Il est certain que, s’il y a lieu de parler
d’imitation, celle-ci est recréatrice et non reproductrice, car le geste mimétique
rejette hors de sa sphère, tout ce qui lui semble trop étrange, trop distant ou
contraire à ce qu’il veut montrer.
De fait, il est clair que la rénovation (renovatio) de l’hypotexte est impliquée
dans la démarche même du « traducteur-adaptateur »112. Comme le souligne
Michel Stanesco, « l’adaptation d’un ouvrage latin en « roman » suppose sa
renovatio obligatoire »113. C’est ce qui explique que, pour Laurence MatheyMaille, la « traduction » est une « adaptation que le [traducteur] développe,
amplifie et qu’il repense selon ses propres exigences »114. Alphonse X, par son
écriture du récit de la rencontre, témoigne d’une nouvelle manière de penser les
faits, les personnages115, le récit, et de leur conférer une réelle épaisseur. Il ne se

112

Olga Tudorica IMPEY, « Un dechado de la prosa literaria alfonsí …», p. 5 : « La
adaptación de la historia amorosa de Dido es sin duda una manifestación de aquella « actividad
artística nada desdeñable, que rebasa con mucho la mera traducción », atribuida por María
Rosa Lida de Malkiel a Alfonso con respecto a ciertos pasajes de la General estoria, traducidos
de las Metamorfosis ».
113
M. STANESCO, « À l’origine du roman : le principe esthétique de la nouveauté comme
tournant du discours littéraire », Styles et Valeurs. Pour une histoire de l’art littéraire au Moyen
Age, Paris : Sedes, 1990, p. 151.
114
L. MATHEY-MAILLE, « Traduction et création : de l’Historia Regum Britaniae de
Geoffroy de Monmouth au Roman de Brut de Wace », in : Écriture et mode de pensée…, p. 190.
115
Pour L. MATHEY-MAILLE, ibid., p. 191 : « Ce besoin d’enrichir le personnage favorise
la naissance de l’écriture romanesque, le roman étant par excellence, selon la critique classique,
le lieu où vivent et s’affirment des individualités ».

214

UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ

contente pas de changer de langue, il change de système de pensée, de référents,
de paradigme d’écriture. Peu importe alors qu’une confrontation minutieuse
laisse voir des fragments qui font état d’une traduction « littérale », à côté
d’autres qui se caractériseraient par une entière liberté d’interprétation et
d’expression. La greffe d’énoncés nouveaux n’est pas plus révélatrice de la
rénovation que la conservation littérale d’énoncés « anciens », puisque ceux-ci,
immergés à la fois dans une nouvelle dynamique d’écriture et un nouveau mode
de pensée, se voient eux aussi « rénovés » passivement. Le besoin de donner une
épaisseur aux personnages, un « effet de vie », tout autant que la nécessité de
moraliser l’écriture, font de la « traduction-adaptation » alphonsine, une
recréation, un véritable mode de pensée qui contribue à donner à celui de la
compilation, ses « lettres de noblesse ». Claude Buridant l’avait déjà signalé, qui
voyait l’espace du « traducteur » médiéval comme un champ d’innovations de
toutes sortes116. En ce sens, c’est bien de l’invention d’une écriture qu’il s’agit,
car même s’ils travaillent sur une même « matière », Alphonse et Rodrigue ne la
« formalisent » pas de façon égale. Rodrigue tend à vouloir compenser la faible
crédibilité de la « matière » poétique par une écriture « neutre », « pseudoobjective » qui en restaure l’historicité, tandis qu’Alphonse X se laisse gagner au
jeu de l’invention « romanesque »117.
Qu’en est-il du geste alphonsin dans l’Histoire ? Le texte étudié doit-il être
tenu pour représentatif de la poétique de transposition recréatrice chez
Alphonse ?
Dans l’objectif d’esquisser une poétique générale, il semblerait que puissent
être retenus au titre d’invariants, trois des éléments qui avaient déjà fortement
attiré notre attention. Soit : le traitement du personnage, qui devient plus
« humain », du fait de la motivation psychologique ; la moralisation de
l’écriture, qui passe par un didactisme exacerbé et un investissement axiologique
« massif » du narrateur ; la dramatisation de la narration, qui implique que
l’action soit repensée en fonction d’une logique du « paroxysme », ou à tout le
moins, de la crise annonciatrice de la chute. Ce choix de la dramatisation a pour
corollaire l’inscription de séquences descriptives minutieusement travaillées,
ainsi que la prédominance des scènes sur les sommaires, soit un allongement de
la durée de l’action (effet d’étirement).
La conjonction de ces différents traits induit donc un certain traitement
« romanesque » de l’action, caractérisé par l’attention qui est portée à son

116

Claude BURIDANT, Les problèmes de la traduction du latin en français à partir de
l’histoire de France en français de Philippe Auguste, Lille : Ateliers de reproduction de
l’Université de Lille, 1985, p. 2 : « la liberté par rapport au texte est facilement admise pour le
gloser, accentuer son impact moral ou l’embellir, des préoccupations paragogiques des
développements moraux, des préoccupations esthétiques, des enjolivements rhétoriques aidant à
appuyer la leçon ».
117
Il n’est pas étonnant que Olga TUDÓRICA IMPEY, « Un dechado de la prosa literaria
alfonsí … », p. 5, écrive : « En la sequedad de los asuntos históricos el relato amorose de Dido
abre una pequeña grieta poética, un mínimo oasis en el cual Alfonso se detiene con
delectación ».

e fueron buscar o poblassen. y en el so lenguaje dellos llamauan all angostura tiron. . e por que aquella marina era abondada de pescados de muchas naturas. ca de guisa sopieron los de Tiro sofrillos e defender se dellos. e guerreolos tan fierament que no lo pudieron soffrir . p.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 215 insertion dans un cadre spatio-temporel que l’on cherche à définir précisément. À titre de conclusion. nous proposons un autre exemple d’illustration de cette écriture : E a cabo de tiempo tremio aquella villa tan fieramientre. e sobre todo los de Persia. e por esso pussieron nombre a aquella cibdat Tiro. e fizieron una cibdat . E por que se poblaua muy bien y enriquecien mucho los omnes que morauan en ella. e los persianos. et donc un certain investissement axiologique du narrateur. sur lequel nous reviendrons. y ellos fincaron uencedores e onrados118. e. e con coyta del. ouieron los grand enuidia sos uezinos. pero en cabo fueron uençudos los de Persia. que los que y morauan cuydaron seer muertos. ouieron se los mas dellos a meter se en nauios por la mar fasta que fallaron una ribera e un puerto muy bueno de que se pagaron. mais aussi à l’explication des mobiles qui justifient son exécution. ce qui suppose la prise en compte du cheminement mental par laquelle elle s’accomplit. E desi yendo buscando meior logar que aquel. E andando assi radios por tierra de Siria. com eran m uchos e abondados de todas cosas guerrearon a Tiro muy fuert por mar e por tierra. Andados cient e ochaenta e quatro annos que esta cibdat fuera poblada. e por end ouieron la a dexar. e poblaron alli. e llamauanle los moradores de la tierra ell estanc de Siria.G. de guisa que ouieron a uenir a guerrear unos con otros . e fallaron y un logar de que se pagaron mucho. e moraron alli un poco de tiempo. fallaron un grand estanc que duraua mucho en luengo y en ancho. Y esta guerra duro luengo tiempo . E por que uieron que auie y unas angosturas que eran grandes fortalezas pora poderse deffender daquellos que les quissiessen fazer. Y esta cibdat fue poblada un anno antes que fuesse destroyda Troya la primera uez. 31. que por fuerça los ouieron a uencer e los echaron de toda su tierra. e aquellas gentes llamauan al pez sidon pusieron nombre a aquella uilla Sidona. poblaron y una grnad cibdat . llegaron se a la mar.. leuantos un rey duna tierra que llamauan Escalona.C. 118 P.

Et andaua ya discordia et mal querencia entrellos.C. ouieron se los mas dellos a meter se en nauios por la mar fasta que fallaron una ribera e un puerto muy bueno de que se pagaron.C. p. pero encubierta aun . e guerreolos tan fierament que no lo pudieron soffrir 3.C. e poblaron alli. e los persianos. e fallaron y un logar de que se pagaron mucho.G. e asmo que serie meior de llegar mayor poder. et pesol muy de coraçon.. com ellos auien de lidiar entre si . p. pero en cabo fueron uençudos los de Persia […] Nous tenons donc que la motivation psychologique des personnages.. llegaron se a la mar. ouieron los grand enuidia sos uezinos. constituent autant de 119 Voici quelques autres exemples de motivation psychologique des personnages dans l’Histoire : P. la dramatisation de l’action. e por quel semeio que aquel logar era muy uicioso y estaua en el comienço doccident. ca de guisa sopieron los de Tiro sofrillos e defender se dellos. 11 : « [Espan] E por que elle era omne que amaua iusticia e derecho e fazie bien a los omnes. 2. et desi uenir a el ». desque passo dAffrica a Espanna. chapitre 50. pero en cabo fueron uençudos los de Persia. plogol mucho e fuesse pora alla . et cuemo yva a el et a los otros romanos much adelante en el poder del consulado. refrescose les ell amor daquella batalla a que eran alli ayuntados. chapitre 10.G. p. 8 : [Hercules] « Este Hercules. […] guerrearon a Tiro muy fuert por mar e por tierra. et dexando las otras razones. . E por que uieron que auie y unas angosturas que eran grandes fortalezas pora poderse deffender daquellos que les quissiessen fazer. dubdo et ouo miedo que por uentura no podrie con el por las grandes compannas quel ueye y tener .. ca maguer era ell del linage de los gigantes e muy fuerte. 57 : « [Julio Cesar] E Julio Cesar ueyendo el recebimiento que fazien a Ponpeyo. p. arribo a una ysla o entra el mar Mediterraneo en el mar Oceano . 73 : « [Petreo y Julio Cesar] E en contando de las batallas por o passaran. e fizieron una cibdat (description) e por que aquella marina era abondada de perscados de muchas naturas. 9 : « [Hercules] Quando esto oyo Hercules.G. e.216 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Motivation psychologique119 Moralisation de l’écriture120 (Axiologie) e guerreolos tan fierament que no lo pudieron soffrir . Andados cient e ochaenta e quatro annos que esta cibdat fuera poblada. que por fuerça los ouieron a uencer e los echaron de toda su tierra. P. p. la moralisation de l’écriture. Dramatisation de la narration121 1.G. fizo y una torre muy grand e en somo una ymagen de cobre bien fecha […] » . e aquellas gentes llamauan al pez sidon pusieron nombre a aquella uilla Sidona. ante era piadoso a los buenos e muy brauo e fuerte a los malos.C. E […] poblaron y una grand cibdat 4.C. ainsi qu’à celui de la révolte des esclaves de Tyr. p. e sobre todo los de Persia. no era por eso omne cruo ni de mala sennoria. que assi cuemo Hercules se apoderaua de la tierra por fuerça. 121 Pour d’autres exemples de dramatisation. assi este se apoderaua della por amor ». ouo end grand envidia.G. 71 : [Petreo] Pues que uio Petreo que Julio cesar tan a coraçon auie el fecho et tan acucioso andaua en ello et que tan bien se le guisaua todo. P. P. amauan le todos tantos. [ellos] fallaron una ribera e un puerto muy bueno de que se pagaron. leuantos un rey duna tierra que llamauan Escalona. nous renvoyons au récit du mariage de Liberia. E desi yendo buscando meior logar que aquel. P. Y esta guerra duro luengo tiempo . tornaron a auiuarla […] Demas muy grieue cosa es dexar el omne lo que mucho a tomado en costumbre... de guisa que ouieron a uenir a guerrear unos con otros .C.G. poblaron y una grand cibdat . et tan affechos eran a ello que se non pudieron ende partir ». 120 Voici quelques autres exemples de moralisation dans l’Histoire : P. y ellos fincaron uencedores e onrados e con coyta del.

on l’aura compris. qui. pour les adapter aux nouvelles exigences de son projet. et a « affiché » son adhésion à des formes d’écriture qu’il n’a pas eu d’autre choix que de réinventer. . de forger des particules aptes à exprimer dans leur ensemble et dans leur particularité. la nécessité de transposer ces formes dans une langue qui commence juste à s’affronter à l’inscription de la « prose narrative » en castillan. de « déconstruire » les périodes latines pour les mouler dans la « phrase » castillane. les liens logiques requis par les exigences nouvelles de moralisation du discours.CONSTRUCTION DE LA FONCTION-COMPILATEUR 217 traits saillants de l’écriture alphonsine dans l’Histoire. et à titre de synthèse sans doute provisoire. soit au moyen des nouvelles fonctions qu’elle s’adjoint pour se construire (telle la fonction de régie explicite). suppose l’invention d’une écriture capable de « narrativiser » la poésie. il est clair qu’en les systématisant dans sa pratique d’écriture. soit au travers de la redéfinition des fonctions déjà existantes (comme par exemple la fonction idéologique). En effet. Alphonse X se les est appropriés. demandent à être explicitées. Il nous faut donc envisager maintenant. Ces nouveaux défis entraînent nécessairement l’émergence d’une nouvelle forme-auteur historiographique. soit de façon explicite. repérable. soit de façon latente. les modalités de construction de l’auteur historiographique dans l’Histoire d’Espagne. Même en admettant que ces traits fussent déjà disponibles. dans les divers hypotextes de l’Histoire.

.

Nous avons aussi fait remarquer. Dès lors. derrière la pratique scripturale alphonsine. primordiale.CHAPITRE TROISIÈME ALPHONSE X ET LA CONSTRUCTION DE L’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE DANS L’HISTOIRE D’ESPAGNE Nous nous situons désormais de plain-pied dans l’espace du texte. pour se constituer. qui se révèle être bien plus proche de l’« auctor » que de l’« actor ». ne pouvait raisonnablement assumer la position d’actor. nous l’appréhenderons comme fonction cardinale de l’auteurité. a dû s’engager dans une procédure de brouillage des voix d’auctores. permis d’entrevoir que. en ce qu’elle témoigne véritablement d’une prise en charge de la responsabilité énonciative qui est assumée et revendiquée par un scripteur. dès le prologue. met en scène un roi hautement conscient de sa position « en surplomb ». conscient de la fonction moralisante ou idéologique à assumer vis-à-vis de son récepteur. afin d’assurer par ce biais l’émergence de sa voix propre. tout autant que de ce que nous avons convenu d’appeler la « fonction de régie ». devait s’adosser aux écrits des auctores. et ce. dans notre étude sur la problématique de l’autorité discursive au Moyen Âge. Il s’agira d’analyser les modalités de construction de l’auteur historiographique dans l’Histoire d’Espagne. En nous fondant sur les stratégies textuelles mises en œuvre. nous espérons ainsi pouvoir dégager les images de « roi » et de « sujet du roi » qui se trouvent projetées dans un texte qui. rappelons-le. La détermination des quelques traits saillants de l’écriture alphonsine nous a. Les résultats des analyses qui viennent d’être conduites quant à la poétique de l’écriture alphonsine ne peuvent que confirmer cette intuition initiale. pour orchestrer le jeu de sa propre partition. sans pour autant contrevenir aux exigences de l’imaginaire d’autorité. . en tant que roi très conscient de la suprématie de son pouvoir. qu’Alphonse X. à partir du relevé et l’étude des fonctions paradigmatiques auxquelles la « forme-auteur » historiographique s’articule pour se construire. en effet. il est aisé d’imaginer qu’Alphonse X. La fonction de régie : l’assomption d’auteurité La fonction critique d’autorité : « intertextualité » et brouillage des voix d’auctores Intertextualité et hypertextualité Nous avons largement mis en évidence que le récit historique. Cette fonction de régie. se profilait un « auteur » (c’est-à-dire une stratégie).

GENETTE. dès lors qu’il se résout à assumer un tel rôle. legi (j’ai lu). Palimpsestes…. hiérarchise. qui est un emprunt non déclaré mais encore littéral . telle qu’elle est définie par Genette : Je définis [l’intertextualité] pour ma part. organise. par le travail de « refonte » dont il rend compte témoigne en quelque 1 G. évalue le dire d’autrui ? Les textes historiques médiévaux. c’est-à-dire. celle du plagiat […]. Aux trois modèles principaux bien connus. vidi (j’ai vu). . audivi (j’ai entendu). Il est évident que cette critique des sources ne peut s’exercer de façon ouverte. Or. 8. il conviendrait d’ajouter un quatrième qui se définirait dans la relation critique que ces textes maintiendraient à leurs sources. c’est précisément parce qu’elle nous plonge au cœur de la problématique du brouillage des voix. à la manière dont l’Histoire parle de ses sources et témoigne de leur présence. c’est la pratique traditionnelle de la citation (avec guillemets. d’une manière sans doute restrictive. Nous en venons donc à l’étude de l’« intertextualité » proprement dite. sous une forme moins explicite et moins canonique. eidétiquement et le plus souvent. entend en réalité se constituer en autorité suprême qui filtre. Si nous avons choisi de reproduire intégralement cette définition. De sorte que si l’étude de l’« hypertextualité » rendait compte du pouvoir que le scripteur entend exercer sur ses sources. par la présence effective d’un texte dans un autre. autrement non recevable […] 1. celle de l’allusion. Sous sa forme la plus explicite et la plus littérale. délibérée : aussi doit-elle prendre la forme d’un « brouillage ». mais qui. l’« intertextualité » témoigne en retour de la dette que ce scripteur contracte. l’« intertextualité » s’intéresse. répondent à des modèles qui se transmettent d’un texte à l’autre. dette que l’« imaginaire sémiotique » lui demande d’acquitter par l’affichage dans son texte d’un jeu de renvois à l’« extérieur discursif » qu’implique toute intertextualité. elle. perçus dès lors comme hypotextes. c’est-à-dire d’un énoncé dont la pleine intelligence suppose la pleine perception d’un rapport entre lui et un autre auquel renvoie nécessairement telle ou telle de ses inflexions. sous forme encore moins explicite et moins littérale. sélectionne. À la différence de l’hypertextualité qui envisageait le texte de l’Histoire à partir des transformations qu’il faisait subir aux textessources. on le sait. sous couvert de cet Autre.220 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ En ce sens. par une relation de coprésence entre deux ou plusieurs textes. cet « affichage » lui-même est à examiner dans ce qui le fonde et lui donne sens : est-il à considérer comme marque d’une « vraie soumission » aux sources ? Comme désir de restituer à autrui ce qui lui revient ? Ou faut-il au contraire le percevoir comme une simple stratégie par laquelle le scripteur. avec ou sans référence précise) . p. c’est-à-dire du rapport que le texte alphonsin entend instituer avec ses sources. c’est-à-dire d’un mélange de « voix » différentes qui rendent proprement inaudible chacune de ces « voix » d’auctor prise dans sa singularité. il n’est pas surprenant de constater la duplicité qui préside à l’inscription de la fonction d’indexation du récit à ses textes-sources.

C’est donc la double nécessité de construire la fonction-compilateur comme fonction-auteur « en surplomb » (donc comme fonction. mais aussi de la conscience auctoriale qui lui est corrélée. roi-historiographe. Néanmoins. il ne peut s’affranchir de manière totale et délibérée de cette position d’actor. . S’agissant d’Alphonse X. tisse avec d’autres textes. à travers l’ordonnancement qui en est proposé. dans certaines langues. il n’en va pas de même pour 2 Nous n’examinerons pas pour le moment la fonction testimoniale ou modalisante proprement dite. Intertextualité et hypertextualité sont donc tout à la fois complémentaires et antonymes : là où l’« intertextualité » semble sacrifier au « diktat » de la « fonction-auctor ». a trait à l’origine du savoir. assuré d’être le détenteur d’une sagesse procédant directement de Dieu. liens qui font alors de toute écriture. voire de l’« allusion ». et donc d’attester la présence de ce texte en son sein – d’où le terme de « co-présence » auquel recourt Genette. quand elle emprunte la forme de la « citation » ou du « plagiat ». C’est pourquoi nous avons choisi de parler de « fonction critique d’autorité » pour rendre compte tout à la fois de la critique sous-jacente des sources qui s’exerce. qui concerne l’attitude propositionnelle de l’énonciateur. pour se constituer. renvoie précisément à la capacité qu’a un texte de rendre transparente ou opaque l’origine de ce qu’il énonce. en cas de « brouillage » des « voix ». qu’elle soit ou non compilation. Nous réservons cette étude à la section « la fonction idéologique » intégrée à ce même chapitre. à l’instar de tous les autres. mais toutes deux visent à rappeler les liens secrets ou manifestes qu’un texte. elle est en liaison avec l’« intertextualité » explicite ou diffuse. il est clair que le statut d’« hyperauctor » que nous venons de postuler se présente d’emblée comme le plus recevable. Si. soumis à l’imaginaire d’autorité en vigueur. dont nous chercherons maintenant à rendre compte.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 221 sorte du primat d’une « voix » souveraine (d’hyper-auctor) qui orchestre toute la procédure. une écriture au second degré. en donnant à voir comme prédominante la fonction d’indexation. cette information est marquée grammaticalement par des particules ou des formes verbales spécifiques. puisque celle-ci. dans la mesure où ce compilateur se trouve. à la transformation du texte-source inhérente à la procédure hypertextuelle. La réalisation ambiguë de la catégorie de l’évidentialité2 L’évidentialité concerne les différents moyens par lesquels un énonciateur a pu entrer en possession des connaissances et des informations dont il dispose. c’est-à-dire plus exactement le rapport entre savoir et subjectivité. alors même que celle-ci participe.« hyper-auctor ») et comme fonctionactor qui le conduit à entreprendre ce jeu de brouillage des voix. l’hypertextualité paraît plutôt travailler en sourdine à l’« intronisation » de la « fonction-auteur ». Dans la mesure où la catégorie sémantique de l’évidentialité que nous analyserons ci-après. On entrevoit à quel point une attention trop soutenue portée à l’« intertextualité » dans le texte historique médiéval pourrait masquer l’« hypertextualité » qui le fonde.

les marqueurs d’évidentialité jouent le rôle d’indices de fiabilité car les noms d’auctores ou d’œuvres autorisées qui émaillent le discours du compilateur. de Mileto. Il n’empêche que les langues. donnent au lecteur l’assurance que le propos qu’il reçoit provient de sources authentifiées par la tradition. Louis Chalon met en évidence que les compilateurs alphonsins prétendent avoir consulté de première main des « sources » auxquelles ils n’ont eu accès que par l’intermédiaire de compilations3. etc. les moyens d’indiquer si sa connaissance est de première main. 291-292 : « Toutes ces sources ne sont pas avouées. sa croyance. introduire entre les propositions qu’il énonce sur le mode de l’assertion et lui-même une distance. c’est-à-dire à l’élucidation de l’origine des informations. Ainsi. selon le cas »5.C. ce n’est pourtant qu’au travers de son Speculum Historiale que sont passés dans la P. mais nous ne pouvons lui accorder qu’une confiance très limitée […] Ce que les collaborateurs d’Alfonso X se gardent bien d’avouer. il est certain que la réalisation discursive de la catégorie de l’évidentialité constitue un moment fort de l’inscription textuelle prise dans son ensemble. un grand nombre d’entre elles n’ont été identifiées que grâce au patient labeur d’investigation mené par Ramón Menéndez Pidal et ses prédécesseurs.. à savoir. sont en mesure de fournir à un énonciateur donné. ou au contraire exprimer son adhésion. Les études d’identification des sources qui ont été menées dans le cadre de la compilation historique qu’est l’Histoire d’Espagne ne manquent pas de rendre compte d’une certaine duplicité dans la réalisation de cette catégorie. Dans le contexte de l’écriture historique médiévale qui nous intéresse spécifiquement ici. Il peut. attendu que le compilateur peut faciliter cette recherche ou au contraire la rendre extrêmement aventureuse. 293. p. cela ne signifie pas qu’elle a été consultée directement ». En effet.C. du Pseudi-Egésippe. Le prologue de la PCG comprend bien une liste des auteurs compilés. CHALON. ce que celui-ci pourrait être en mesure de nous 3 L. des Vies du philosophe Segond et de saint Basile. comme c’est le cas du Speculum Historiale de Vincent de Beauvais qui n’est jamais directement cité.G. l’analyse de l’« intertextualité » peut se résumer à l’identification des « sources ».G. il ne cherche pas pour autant à examiner les causes de ce silence. notamment par le recours à un certain nombre de marqueurs (verbes. En ce sens. quelles qu’elles soient. tout énonciateur a les moyens de réaliser linguistiquement cette catégorie. Ils sont amenés à taire des sources qu’ils ont massivement compulsées. d’Haimon. si elle a été obtenue par déduction ou grâce à des sources autres. 5 Ibid. ce faisant. 4 Ibid. c’est qu’un certain nombre de leurs sources n’ont pas été consultées directement mais par l’intermédiaire d’un compilateur. des fragments des œuvres de Comestor. d’Hugues de Fleury. même lorsqu’une source est nommément désignée. Un examen attentif du texte de la P. . Celui-ci n’est jamais mentionné . le plus souvent Vincent de Beauvais (c. p. Si Chalon constate que « les collaborateurs d’Alfonso X [n’] éprouvent [pas] le besoin d’avertir leur lecteur »4 de « plusieurs sources [qui] sont exploitées directement ou indirectement. « Comment travaillaient les compilateurs… ». des Actes de saint Ponce. 1190-1264). de Suétone. Ainsi.222 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ toutes. adverbes de phrase. de saint Elinando. montre que. expression relevant du testimonial ou du nontestimonial).

Un bref rappel des spécificités de ces différents discours nous permettra de le poser plus clairement et de mettre en évidence que le choix majoritaire du discours indirect et de ses variantes témoigne bien de la procédure de brouillage qualitatif des « voix » qui est engagée par l’énonciateur. c’est-à-dire de sources écrites. Éléments de linguistique pour le texte littéraire (1986). notre hypothèse est que ces silences. 1990. discours indirect libre…). Pourtant. MAINGUENEAU. Paris : Bordas. ne s’écarte pas de l’« original ». Du fait de ce « simulacre ». Ainsi. mais il est évident que le choix de l’une ou l’autre de ces formes n’est pas indifférent quant à la responsabilité que l’énonciateur entend indiquer qu’il assume. si nous parvenons à les décrypter. même si les diverses formes ont en partage cette capacité de « ré-énonciation » ou de « dénonciation »7. 87. . Brouillage qualitatif des « voix » : la critique implicite des sources Dans la partie de l’Histoire d’Espagne qui narre les événements antérieurs à l’histoire castillane du XIIIe siècle. ou dit autrement. p. Or. discours indirect. elles ne l’exercent pas de la même façon. ces séries de non-dits qui se trouvent associés par ailleurs à un « affichage » explicite de noms d’auctores nous informent.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 223 dire quant à la « politique » alphonsine d’inscription discursive de la fonction d’indexation. La seconde main…. Dans ces conditions où la réalisation de la catégorie de l’évidentialité implique l’insertion d’un discours en provenance d’un discours antérieur. c’est-à-dire d’un discours qui « n’a d’existence qu’à travers le discours citant. sur les modalités de gestion des « voix » d’auctores au sein de son propre discours. elle renvoie en fait à la problématique du discours rapporté comme représentation de l’acte d’énonciation d’autrui dans l’énonciateur d’un locuteur. COMPAGNON. Il nous faut alors analyser le “flou” qui entoure les marqueurs d’évidentialité comme une volonté de brouillage des « voix » d’auctores. 7 Voir A. l’essentiel des informations procède des lectures (legi). p. 55. un énonciateur qui veut donner l’illusion de « fidélité » maximale au discours citant aura tout intérêt à recourir 6 D. chacune jouant différemment de l’« effet de fidélité ». Rappels Il faut sans doute rappeler dans un premier temps le statut de « discours rapporté » des discours direct et indirect. Il existe diverses procédures d’intégration d’un discours cité à l’intérieur d’un discours citant (discours direct. On voit donc déjà l’espace de liberté énonciative qu’offre le recours aux formes de discours rapporté. sur le degré de responsabilité que l’énonciateur entend assumer. brouillage tout à la fois qualitatif et quantitatif. il est possible de détourner complètement le sens d’un texte qui du point de vue de la littérarité. qui construit comme il l’entend un simulacre de la situation d’énonciation citée »6.

En effet. dans la mesure où non seulement il crée cette illusion de « fidélité ». p. . en rappelant simplement. quand elle concerne seulement le « signifié ». 57. le discours direct pourrait se présenter comme le mode idéal de discours rapporté pour l’énonciateur qu’est le compilateur. On comprend alors que. peut-être dans le discours de la logique). S’il est vrai que cette « fidélité » ne touche pas à l’identité littérale du propos. par la dissociation entre les deux situations d’énonciation. à la différence du discours direct qui peut rapporter des propos énoncés verbalement et dont la littéralité n’est pas aisément vérifiable.224 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ au discours dit « direct ». Ainsi. En ce sens. indépendamment de l’identité littérale possible entre les énoncés d’un texte et d’un autre. elle aussi. est un « énoncé répété » dans sa littéralité. puisque la citation. En prétendant restituer le discours sous sa double face de signifiant et de signifié. à travers cette déclaration. engage le « rapportage »8 de propos consignés dans des textes écrits et dont on peut contrôler l’exacte littéralité. comme dans le discours direct ou la citation. la « reprise » de l’énoncé est littérale. le plus souvent. Pourtant. puisse renforcer l’impression de « brouillage ». mais de plus. le discours direct.. elle a à voir avec l’impact que la « décontextualisation » d’un propos peut avoir sur son sens. comme la citation qui pourrait en être une des modalités. ce qui a pour conséquence d’entraîner une délégation de la responsabilité du « rapporteur » à un second locuteur. citante et citée. comme 8 9 Nous empruntons ce terme à Antoine COMPAGNON. deux systèmes énonciatifs. Ibid. avec Compagnon. c’est-à-dire dès que le même énoncé se trouve référé à deux énonciations distinctes. Ces indices donnent déjà à voir le « brouillage » naturel des « voix » qui se déclenche dès qu’un énoncé t est transféré d’un texte T1 à un texte T2. et où le système du texte comprend l’énoncé et l’énonciation […] deux textes. Seulement. Nous renvoyons donc à l’analyse que nous avons déjà menée sur la question. ibid. décharge le « rapporteur » de la responsabilité du propos cité. Le propre du discours direct est donc de faire coexister deux actes d’énonciation. se caractérise par la répétition du « signifiant » du discours cité. discours direct et citation semblent avoir de nombreux points de convergence. il serait erroné de croire que la citation ne se trouve pas engagée dans la même procédure d’« illusion » de fidélité que le discours direct. ne demeureraient pas moins dans une irréductible différence qui ne tiendrait plus qu’à leur énonciation9. que : Dans la mesure où il n’y a pas d’énoncé sans énonciation (sinon. à admettre que leurs énoncés soient identiques. la citation. en créant une « illusion » de « fidélité » plus diffuse. se trouve réaffirmée la singularité de toute énonciation. en référant ce propos à l’énonciateur du discours direct. cette reprise. et donc. celui du discours direct. Or. indépendamment du « signifiant ». Le « brouillage » intervient donc même dans les cas où.

En effet. 15 Ibid. 8. Le choix majoritaire du discours indirect et de ses variantes Si nous avons émis l’hypothèse d’une duplicité dans l’inscription de la fonction d’indexation. « assi cuemo ». que escribio esta estoria… »13. Los trece primeros capítulos ». au chapitre 1. « E cuenta Lucan que… »14. c’est parce que nous interprétons le recours massif à la forme de discours rapporté que constitue le discours indirect. 10 La référence à ces treize premiers chapitres nous semble particulièrement intéressante et significative.. avec une majorité de formules introduites par le marqueur « segund ». de la valorisation de cette information.. on peut lire : « E segund cuenta la su estoria deste Hercules… »12. . de la sélection des informations pertinentes. Le discours indirect pose donc le problème de l’interprétation de l’énonciation « citée » et de son rendu. 10. p.. On peut aussi citer cette référence du chapitre 7 : « […] segund cuenta la su estoria »16. Mais précisément parce qu’il se propose de « ré-énoncer » un dit antérieur pour en donner un équivalent. nous pouvons établir l’absence de toute citation. 13 Ibid. « La Voz y el Discurso Narrativo de la Estoria de España. car ces chapitres constituent un noyau de base dans la constitution de l’Histoire : voir. 9.. Ainsi. La subordination du discours cité qui est corrélative à un tel transfert est donc particulièrement révélatrice de la manière dont l’énonciateur entend se positionner par rapport au discours d’autrui. p. etc. 11 P. c’est dans ces premiers chapitres qu’il doit le faire. comme un indicateur de la volonté de « responsabilisation » énonciative de la part du locuteur.. 12 Ibid. Si nous considérons. à ce propos. p. c’est-à-dire de toute une série de questions liées à l’expression.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 225 on sait. F.G.C. p. Au chapitre 4. GÓMEZ REDONDO. 4. par exemple. le discours indirect suppose un transfert de la responsabilité énonciative. Il en est de même au chapitre 6. De plus. un relevé minutieux des marqueurs de la catégorie de l’évidentialité montre que le texte de l’Histoire d’Espagne n’est guère friand de citations littérales ni de discours direct. in : L’histoire et ses nouveaux publics. 16 Ibid. p. les treize premiers chapitres10. En effet. Il est nettement plus favorable au discours indirect « classique » (avec verbe introducteur + que) et à ses variantes représentées dans le texte par des formules introduites par les marqueurs « segund ». si ce dernier veut convaincre ses lecteurs de la fiabilité de son discours. ainsi que la prédominance absolue du discours indirect. 14 Ibid. c’est le propre du discours indirect que de n’être discours rapporté que par le sens (interprétation de re) et de constituer ainsi une sorte de « traduction » du discours cité. l’énonciateur du discours indirect prenant en charge l’ensemble de l’énonciation. on trouve « e cuenta otrossi en aquel libro que… »11. où les séquences introduites par « segund » sont récurrentes : « E segund cuenta Lucan. 145-164. leur situation liminaire fait d’eux des lieux cardinaux de la « politique » énonciative du compilateur. « […] assi cuemo la su estoria lo cuenta »15.

la préférence de l’énonciateur pour des formes de discours rapporté qui engagent véritablement sa responsabilité énonciative..C. quelles qu’elles soient. e iamas numqua y uieron al dragon ». chapitre 195 : « […] e segund cuentan los escriuidores de las estorias… » . ca ell otro medio auie el comido . pero tengo lo por uicio por amor de los saberes. « Onde cuenta la estoria sobre recebimiento deste Pompeyo e diz assi : Torno desta uez Pompeyo… Si le recours au verbe « diz » non suivi de la conjonction « que » paraît indiquer qu’il s’agit d’une citation littérale.C. chapitre 401 : « Segund cuentan los antigos… ». ca mas querie yr comer con su conpanna.G.’ E salieron amos de la cueua e fue cada uno a su parte. el imperio de Roma… » . chapitre 265 : « […] ca. En effet. p. À cet égard. segund cuenta Hugo el de Floriaco.. chapitre 66 : « Paulo Orosio cuenta en sos estorias que los romanos fueron… » . 18 P. De même. un échantillonnage effectué sur d’autres parties du textes18. que el guisarie cuemo nol uinies del danno . Il n’est pas difficile de tenir ces treize premiers chapitres pour représentatifs des modalités de réalisation de la catégorie de l’évidentialité dans tout le texte de l’Histoire.G. 57.G. diz. chapitre 80 : « Cuenta la estoria de Paulo Orosio que… » / « […] assi cuemo cuentan las estorias… » . p. en plus des formulations habituelles19 : Onde cuentan las estorias que fueron y aduchos desta guisa… […] et aun. le fait même qu’elle relève d’une « transposition linguistique » et qu’elle soit à cheval 17 P. que le discours du personnage est rapporté de façon « indirecte » au moyen de la formule « dixo que » sans que l’origine de ce dire soit mentionnée pour autant17. ca assaz e morado contigo. chapitre 23 : « Les estorias antiguas cuentan que… » . este Cipion fue el primero… » . ca no es este logar pora ti. dexar te quiero. car il donne accès « directement » aux propos du personnage sans préciser nullement l’origine de ceux-ci. y el dragon echol un medio buey delant qu etraye. e dixo a Tharcus que si querie comer daquel buey. segund diz Plinio. 19 P. c’est-à-dire qui subordonnent le discours cité au sien propre. 13 : « Dixol Rocas que no lo fiziesse. etc.. chapitre 61 : « E segund cuentan los que escriuieron las estorias de Affrica e de Roma. que esta guerra mal la ouieron por enuidia… » . y auien la aue que dizen fenix… des formulations du type20 : Onde diz Lucano en el libro que fizo desta estoria : Destos dos principes… ». chapitre 34 : « E segund cuentan las estorias. selon des procédures d’enchâssement assez complexes. notamment pour ce qui est du chapitre 12. On trouve ainsi.’ Estonce dixo Rocas al dragon : ‘amigo. le chapitre 78 est un exemple intéressant car il intègre quelques variantes qui tendent à brouiller les frontières entre discours direct et discours indirect. la longueur de la « citation ». révéleraient à l’identique. chapitre 65 : « E segund cuentan las estorias que fablan dello… » . 20 Ibid.’ Dixo estonce Tharcus : ‘sal aca e uayamos. Tharcus dixo que no. chapitre 98 : « E sobresto dixo Lucan que fiz est estoria… » . Puez diz : ‘yo tal uida fago. on remarque dans ce dernier cas. e fue estonçe Rocas al dragon e començol de falagar.226 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Il convient cependant de préciser que l’énonciateur recourt au discours direct pour mettre en scène la parole des personnages qui sont impliqués dans les histoires qu’il raconte. . chapitre 99 : « […] segund las estorias cuentan esta batalla… »/ « E diz Lucano que les contecio… » .C.

23 QUINTILIEN. Ce procédé qui relève de la « variatio » était couramment utilisé par les « traducteurs » médiévaux pour interpréter un passage en l’explicitant pour le lecteur-cible. modifiée et libre. même lorsque ce dernier est présenté explicitement comme une citation littérale. Paris : Belles Lettres. o dize : Corduba me genuit. 251 : « El de eadem dicere (=expolitio conceptual) no solo afecta a la exteriorización elocutiva (como el eandem rem dicere). Ch. il est évident que la « transposition » de la citation latine en « castillan » ne saurait être « littérale ». au travers de cet exemple précis. Livre I. L’exhibition de la médiation de ce sujet.125. Entre la « citation » en latin et sa transposition en castillan. Or. De toute évidence. On peut simplement supposer que l’énonciateur varie la formule sans nécessairement se donner les moyens d’inscrire le discours cité dans un cadre énonciatif clairement identifiable. même lorsqu’elle n’est pas déclarée de façon explicite. sous toutes ses formes. Il renvoie aussi à la « paraphrasis » que nous étudierons plus avant. De sorte que les frontières entre « citation » et « discours indirect » se révèlent extrêmement poreuses. avec la prédominance du verbe introducteur « contar » et de la préposition « segund ». Selon cette perspective. « de eadem re dicere »22. rapuit Nero. pose une relation d’équivalence 21 Ibid. franç. et que Quintilien23 définit comme étant la reproduction. car il montre bien qu’il ne saurait être question pour les compilateurs-traducteurs alphonsins de « reproduire » fidèlement le discours cité. leuome Nero por fuerça a Roma. sert à nous rappeler que cette médiation a lieu. il y a toujours l’intrusion d’une subjectivité. como que el de eadem re dicere consiste en la agregación de nuevos pensamientos agrupados en torno a la idea capiatal (res) con la que guardan relación y de la que derivan ». puisqu’elle suppose la prise en charge de ce « dire » par le « sujet énonçant » qui. du texte du modèle. IX. le reprend à son compte. tiré du chapitre 173. est à cet égard éclairant. prelia dixi Que quiere dezir : « en Cordoua nasci. trad. sino también a la misma esfera conceptual. H. LAUSBERG.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 227 sur plusieurs phrases tendent à rendre difficile la détermination exacte du type de discours rapporté dont il est question. Point n’est besoin de s’étendre démesurément sur la relation qui peut être établie entre cette « traduction-amplification » et le procédé rhétorique connu comme expolitio. L’exemple suivant. p. De institutione oratoria. en le « traduisant-adaptant ». à « traduire » : Et assi lo cuenta Lucan en un so libro. si cette dernière formulation introduite par « segund » (ou par une variante « assi cuemo »). La « transposition linguistique » rompt donc le contrat de délégation de responsabilité du « dire » rapporté. un possible enjeu de « réénonciation ». dans des formules telles que « cuenta la estoria que » ou encore « segund cuenta la estoria ». le caractère exceptionnel des « citations » qui s’affichent comme telles.. à bien y regarder. et fiz un libro de las batallas de los romanos » 21. ne fait en réalité que confirmer le primat absolu du discours indirect. p. Manual de retórica…. 22 . 1975 : Institution oratoire.

et de façon secondaire. p. Ils témoignent ainsi de l’allégeance de la « compilation-texte » aux discours des auctores. 26 G. sur la vérité du monde impliquée par ce discours25. etc. Le signifié mondain y est secondaire. un possible remaniement du contenu (soit par condensation. c’est-à-dire un certain déplacement du sens. alors même que le propos pouvait en être détourné. p. de voir celui-ci immédiatement crédité d’un très lourd coefficient de « vérité ». valorisation. qui en appelle à la responsabilité de celui qui prend en charge un processus de reformulation qui n’est guère distinct de celui de la « paraphrase ». à la différence du verbe introducteur « dezir ». Il n’empêche que le recours à de tels marqueurs s’avérait indispensable à la « réception » du discours historique. quoiqu’ils ponctuent régulièrement le texte. ne sont pas pour autant pléthoriques. ce qui correspond à une « prédication métalinguistique de vérité »24. Dire. La fonction « explicite » de ces marqueurs consiste donc à assurer l’indexation du récit à ses sources. La double fonction des marqueurs de « traduction-adaptation » Nous englobons dans cette catégorie. le verbe « contar » suppose déjà un détour sémantique. 24 Voir J. REY-DEBOVE. c’est-à-dire d’un signifié métalinguistique. quand elle affirme : La vérité d’une phrase métalinguistique est l’adéquation de cette phrase à l’état de choses linguistiques : ou la langue comme système ou le discours. MARTIN. De fait. plus indirecte. 25 . p. […] On prédique sur la vérité d’un discours. Nous proposons donc d’identifier ces divers opérateurs d’équivalence paraphrastique comme étant des marqueurs de « traductionadaptation ». On peut remarquer que dans l’Histoire. 207.). elle présuppose surtout une liberté interprétative. en « adossant » son discours à celui des auctores. En ce sens. /Y selon X/ revient à alléguer que la vérité de Y dépend de celle de X. constituant par-là même. même si ce déplacement est enregistré sous le signe de l’équivalence. en effet. « assi cuemo » et les formules phrastiques introduites par « cuenta la estoria que » et leurs variantes. ces marqueurs d’indexation. l’une explicite. l’autre. 209-210. C’est donc d’abord de l’adéquation entre deux discours dont il est question. 55. « L’hiatus référentiel… ». amplification. On voit tout l’intérêt qu’Alphonse X pouvait tirer de ce système d’adéquation qui lui permettait. à la fois les marqueurs prépositionnels de la forme « segund ».228 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ sémantique entre le discours cité et le discours citant. pris dans leur ensemble. remplissent une double fonction. des indicateurs de fiabilité qui autorisent le discours du compilateur. Le métalangage…. le rôle de l’historien étant d’abord perçu comme un rôle de transmission d’une vérité déjà consignée par écrit26 et qu’il fallait conserver indemne à travers le temps. C’est ce qu’explicite Josette Rey-Debove. on est amené à considérer que ces divers marqueurs. En effet. le rapport qu’il institue au discours rapporté nous paraît être sensiblement le même que celui des marqueurs évoqués précédemment. Ibid.

107-121. à travers une préposition telle que « segund » par exemple. tout se passe comme si l’énonciateur cherchait à indiquer subrepticement qu’il « adapte » le discours d’autrui en s’efforçant d’en donner une reformulation sémantique acceptable. la volonté d’intelligibilité dont parle Fuchs nous ramène du côté de la « signification » comme détermination d’un sens lié au contexte de la réception. la paraphrase se trouve définie comme un exercice de reformulation des textes d’auctores. Catherine Fuchs appelle « reformulations (à visée) explicative ». Prolongement presque obligé de la lecture. car ce discours lui paraît devoir être redressé sémantiquement.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 229 comme si l’énonciateur. qui en est la forme principale quand il est question de « procéder à une paraphrase plus libre. p. En effet. IX. la paraphrase trouve sa place parmi les exercices pratiques de lecture fondés sur la reformulation écrite. est de « configurer » le quatrième modèle historique que constitue la relation critique que le compilateur est susceptible d’entretenir à l’égard de ses sources. on se trouve directement confronté à ce que. Dans ce cas. ainsi qu’on l’a vu. Ibid. Ch. p. En effet. en les introduisant avec une certaine parcimonie. 30 Car. MARTIN. Il nous paraît alors que le choix de tels marqueurs signe la volonté très nette de l’énonciateur de la « compilation-texte » de manifester qu’il affranchit son discours des limites étroites de la simple reproduction en indiquant. bien que le recours à ces marqueurs dits par nous de « traductionadaptation » confère une certaine validité au postulat tacite (plus qu’explicite) de la « paraphrase » comme respect de « l’esprit » du texte. Paris : Ophrys. Celle-ci met en scène un producteur X’ « capable de restituer [l]e message sous une forme intelligible par ses interlocuteurs » et se faisant « l’interprète » du T-source et de son producteur d’origine »28. G. elle n’en est pas moins liée à la « fonction-traducteur-adaptateur » telle que nous l’avons analysée antérieurement. En ce sens. à la compilation29. pour sa part. cherchait à manifester sa liberté énonciative. les variations mêmes quant à l’interprétation de cet « esprit » (est-il question de « l’esprit » du texte dans le contexte de sa première réception ? ou faut-il au contraire référer cet « esprit » à l’horizon des nouveaux récepteurs ?) délimitent. que le texte qu’il propose est une 27 Catherine FUCHS. Si elle semble être en prise directe avec la « fonction-commentateur ». tout en respectant la pensée du poète » [Quintilien. 29 Cf. ceux de la forme « segund cuenta… ». qu’est-ce donc que la paraphrase sinon la liberté au cœur même de la soumission ? Dans le De Institutione oratoria de Quintilien. où il est permis d’abréger ou d’embellir ici ou là. 8. dans l’ouvrage qu’elle consacre à la paraphrase27. Paraphrase et énonciation. avec ce qu’elle suppose comme opérations de transpositions formelles et sémantiques propres. renvoie donc d’emblée au problème de la légitimité de l’interprétation mais aussi de ses limites. et en particulier. en introduisant ces marqueurs de « traduction-adaptation ». dans la contrainte. « Compilation : cinq procédures…». De institutione…. au fond.] 28 .. La reformulation explicative. La fonction « implicite » ou « indirecte ». un espace de liberté dont le champ exact reste impossible à déterminer30. 1994. impliquée par le marqueur « segund ».

nous renvoie à cette « hyperénonciativité » que nous évoquions dans un des chapitres précédents. c’est-à-dire. et de permettre leur reformulation : les uns sont spécialisés dans la référence au texte T et introduisent de façon plus ou moins fidèles des passages extraits de T […] . p. selon notre point de vue. l’écart entre T et T’ n’est plus à mesurer seulement à l’aune de la légitimité de l’interprétation de T par le producteur de T’ – que nous appelons x’ – mais surtout à celle de la légitimation de la vérité de x’ par T’. 32 Nous en donnons pour preuve un seul exemple . « déformer ». puisque l’intertexte peut s’en trouver masqué si la paraphrase est trop distante du texte-source. À ce premier type de « brouillage » d’ordre qualitatif. « modifier ». plus ou moins littéralement. [Ce] texte-mixte contient certains marqueurs méta-linguistiques dont le rôle est précisément d’assurer l’ancrage de passages de T à l’intérieur du texte-mixte. Il en résulte – si l’on pose la « compilation-texte » comme paraphrase d’un texte-source T donné – que celle-ci. tout en légitimant une certaine liberté énonciative. se définit. « trahir » le contenu du texte d’origine ». la relation paraphrastique contribuant par ailleurs à la rendre allusive par moments. Ainsi. en relation avec le masquage de l’identité des intertextes. l’énoncé suivant du texte de Rodrigue : « […] e dum dormiret. cette « intertextualité » est à la fois déclarée (l’intertexte est souvent explicité par le compilateur) et silencieuse (de nombreux intertextes sont dissimulés. 31 C. rappelle ainsi qu’« Origène recourait déjà à la notion de « paraphrase » pour stigmatiser chez autrui un commentaire tendancieux correspondant à une interprétation qu’il jugeait erronée du texte biblique : « paraphraser » signifiait sous la plume de ce Père de l’Eglise.230 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ « paraphrase » explicative (ou transformation) du texte-source qu’il mentionne. en revenant au récit de la rencontre de Didon et d’Énée. Ce « texte-mixte ». s’en ajoute un second. ibid. e ante ques adormeciesse. Elles engagent aussi une dimension plus polémique en rapport avec ce que l’on pourrait assez justement dénommer l’interdit qui. echos a dormir. FUCHS. començo a cuydar en su fazienda e de cuemo podrie yr en suennos que primero casarie con la reyna Dido. 9 : « La reformulation T’ est souvent insérée elle-même dans un texte-mixte. tressés dans ses propres énoncés de reformulation ou d’amplification. Les possibles dérives liées à la conformité ne relèvent plus alors seulement de simples conflits d’ordre interprétatif. où se trouvent réimportés. . Dans ces conditions. Catherine FUCHS. 22. Il est donc clair que la paraphrase est au fondement de la poétique de ces discours de « l’entre-deux » car elle concentre le double avantage de permettre l’esquive de la responsabilité auctoriale et des risques qui lui sont afférents. nombre des énoncés de T.. On pourrait donc dire que si le texte-source est présent dans le texte issu de la compilation. quoique indexée à T. un texte autre qui tout à la fois contient le texte-source (qui devient alors un hypotexte) et le transforme en s’en affranchissant (c’est ce qui fait de ce texte autre un hypertexte). pèse sur la vérité de l’individu. les autres introduisent des reformulations […] ». lié à la présence de ces marqueurs de « traductionadaptation ». audiuit in sompnis : ‘Prius Didoni coniugo sociaberis et post Ytaliam reverteris’ » auquel pourrait correspondre cet énoncé alphonsin que nous pourrions qualifier d’« énoncé-mixte » : « E quando fue en la noche. qui contient dans leur littéralité. e despues irie a aquel logar o el cobdiciaua ». c’est-à-dire s’il y a bien une relation intertextuelle entre les deux textes. comme « texte-mixte »31. on pourrait montrer que la réécriture de ce récit par les compilateurs alphonsins en fait un « texte-mixte »32. dans la culture médiévale. et non une « citation » ou « reproduction » de ce dernier. cachés). certains passages du texte T […]. toujours selon Fuchs. p. La paraphrase.

34 . 42 Cf..C. 41 Ibid. en dépit des renvois réguliers à un « extérieur discursif » par le biais des marqueurs d’indexation. « Paulo Orosio cuenta en sos estorias »41. lesquelles laissent planer un certain « anonymat ». Lucain. « Comment travaillaient… ». « escriptos » pour 33 L.C. 15. 20.). soit en relation avec l’auteur (« E assi cuemo cuenta Eusebio en su estoria »39. se mêlent emprunts directs et indirects […] »33. il est clair que l’énonciateur ne se montre guère soucieux de « promouvoir » une identification scrupuleuse de son « intertexte ».. CHALON. 292. p.G. p. 57. en se donnant à percevoir comme une imbrication d’autorités filtrées par une imbrication d’autorités filtrées par une autorité suprême. 48. Abondent en revanche les références d’ordre générique telles que « estorias ». le texte issu de l’atelier royal représente sans relâche un rapport de domination ». des nombreuses « sources » qui sont tues par le compilateur. p. 37 Ibid.G. À la désignation par le nom propre. « E de cuemo cada uno destos ganaron las tierras.. soit en relation avec le personnage « historique » concerné (« E segund cuenta la su estoria deste Hercules »42. p. On peut même trouver « otros cuentan que »38 où l’indéfini gomme toute possibilité d’identification. « los antigos »36. p. 36.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 231 Le masquage de l’identité des intertextes En tenant compte. P. 39 Ibid.. Si l’on en croit Chalon. dans un même chapitre. 61. p. ne sont pas « discriminées ». Pline l’Ancien. non seulement la liste des « sources » que ne mentionne pas Alphonse X est relativement importante. 43 P. même par le statut. en las sus estorias lo cuentan »43). 44 Ibid. Par ailleurs. Les juges…. à travers une compilation. « los escriuidores »35. Les noms d’auctores qui sont inscrits dans son texte (on trouve surtout des références à Orose.. l’énonciateur paraît nettement préférer celles qui renvoient à la fonction ou au statut. les sources qui ont été consultées « de seconde main ». « los que escriuieron las estorias dAffrica e de Roma »37. On trouve ainsi pour référer aux auteurs des histoires mentionnées : « los sabios que estorias fizieron »34. 40 Ibid. 36 Ibid. 38. 38 P. mais de plus. p. 332 : « En s’instituant comme compilation. 35 G. Martin. n. ce qui renvoie à des problèmes d’identification de l’intertexte effectif.. « escripturas ». etc. p. la référence à l’ouvrage se fait. Chalon signale même qu’« [i]l arrive que. 48.G. Les titres des ouvrages sont pratiquement inexistants : même quand le nom de l’auteur est indiqué. « Onde diz Lucano en el libro que fizo desta estoria »40.. en effet. soit en relation avec la thématique (« E segund cuentan las estorias que fablan dello »44). Eusèbe de Césarée) ne sont pas légion. il apparaît que certaines « voix » d’auctores sont comme étouffées par d’autres. p.C.

C. ce n’est qu’après que celui-ci a compulsé toutes les « sources ». Il n’est pas rare que certains récits ne comportent aucune mention de sources. en effet.. p. du fait de la relation critique que l’énonciateur institue envers ses sources. Il nous est dit de la sorte que. 46 . le vrai maître du jeu. Il en découle l’instauration d’un jeu de pistes qui n’est pas sans évoquer les jeux de masquage de l’écriture intertextuelle. 47 P. 49 Ibid. dans la mesure où il paraît difficile de croire en une pluralité de sources pour toutes les « histoires ». qu’il se sent apte à en proposer une reformulation. Il est. 48 Ibid.G. voire absolue : le syntagme nominal « las estorias ». en faisant de l’énonciateur. pour s’en convaincre. Nous constatons qu’elles tendent à rendre compte d’une base infratextuelle très large. exprime une idée d’exhaustivité qui confère au compilateur une posture de « superviseur ». ce pluriel tend à revêtir une valeur emphatique. 57. Le brouillage quantitatif des sources Il a été posé précédemment que s’effectuait un « brouillage » qui faisait écran à l’identification qualitative des sources dans la mesure où il s’avérait difficile de faire le point sur leur « nature » même. Parfois même l’exhaustivité n’est pas seulement indiquée en filigrane. dans la mesure où le nombre exact de « sources » consultées n’est jamais indiqué. n. Mais. la relation d’ordre paraphrastique qui se trouve établie entre les deux propos (le sien et celui de l’auctor concerné). relativement fréquent qu’Alphonse X utilise le pluriel pour référer aux sources qu’il a maniées. même floue46. dans la mesure où elle rend malaisée la mise au jour des divers intertextes. puisque nous avons mentionné que le nombre de sources consultées pouvait être bien plus important que celui indiqué. 36. de par la valeur généralisante de l’article défini. 48. un réel espace de liberté énonciative. C’est le cas par exemple du récit relatif à l’histoire de Didon. Cependant. octroie à celui-ci. p. dans le même temps. Un premier indice pourrait nous servir de repère : il s’agit de l’usage du pluriel que nous avons relevé sans toutefois nous y arrêter encore. 7... p. On pourrait dire que le texte rend compte à sa façon d’un tel état de choses.232 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ désigner ces ouvrages45. Considérons les références suivantes : Tres Hercules ouo que fueron muy connombrados por el mundo segund cuentan las estorias siguientes […] 47 E segund cuentan las estorias que fablan dello […] 48 Onde cuentan las estorias que […] 49. Il est certain que ce « brouillage » incluait aussi une dimension quantitative. Deux brèves conclusions s’imposent : l’énonciateur utilise les marqueurs de « traduction-adaptation » (Y segund X) pour manifester que la vérité du propos Y qu’il tient dépend de celle de X. Il suffit. elle est explicitement affirmée : 45 Cf. de se reporter aux différents exemples que nous avons cités.

e […] dixieron que […] 50 E segund cuentan las estorias. Son rôle de « superviseur » consiste non pas à déterminer le degré de fiabilité de chacune d’entre elles.G. les deux étant. 50 P.C. p. dans la mesure où l’attention portée à ces derniers. Ce type de segment peut donc être tenu pour un marqueur de « compilation réussie ».. par l’histoire d’Orose et par celle des Princes de Rome. ce qui présuppose un travail de confrontation préalable : E contar las emos aqui segund que las fallamos en la estoria de Paulo Orosio. L’étendue de ce « brassage » lui permet dès lors de contrôler la concordance des « sources ». liés). en filigrane. semble-t-il. este Cipion fue el primero princep que se fio en la palaura […]51 Onde cuentan las estorias que fueron y aduchos desta guisa leones y elefantes […] 52 Dans ce cas. p. elles. p. et bien entendu. en l’occurrence dans le présent cas. et en otras que acuerdan con ellas53. nous permet de reconstituer. en cas de « désaccord » ou de « divergence » entre les sources. la concordance de toutes les « sources ». 53 Ibid. en effet. 24. 51 . par ailleurs. soit sur celui de l’idéologie. s’arroge le droit de privilégier les versions qui lui semblent les plus recevables (soit sur le plan de la vraisemblance.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 233 […] e deste [Hercules] fablaron todos los sabios que estorias fizieron. qu’il existe d’autres sources qui. Alphonse X reconnaît. Le rôle de ces « marqueurs » qui intègrent un indéfini « partitif » tel que « otras » non précédé de l’article défini. Cependant. indique. En déclarant avoir consulté d’autres sources (« otras ») que celles constituées respectivement. p. en employant le verbe « acuerdan » qui atteste une concordance. 52 Ibid. certes de façon implicite. 20. mais à témoigner de l’importance qu’il a accordée à la « sous-fonction-collecteur » dans sa construction de la « fonctioncompilateur ». 57. Ibid. Alphonse X exhibe la richesse de la base infratextuelle de son Histoire. ne sont pas concordantes. l’image d’un compilateur qui. mais que le compilateur a délibérément laissées de côté pour privilégier celles-ci. et en la de los principes de Roma.. 79.. Le segment final « et en otras que acuerdan con ellas » mérite d’être analysé de façon attentive. avec sa valeur de partitif. Il témoigne. de l’importance (déjà maintes fois signalée) que revêt aux yeux d’Alphonse la sous-fonction-collecteur dans la construction de la fonctioncompilateur. il témoigne d’un résultat. n’est pas à négliger.. la présence de l’indéfini « otras ». celui d’une confrontation « heureuse ». en relation avec ce qui précède. En ce sens. Toutefois. il révèle du même coup que cette consultation de sources diverses et variées s’effectue sur le mode de la confrontation. par le recours à « acuerdan ».

55 . le compilateur semble référer à la liberté de jugement et d’appréciation de son lecteur. au détriment de la version « historique ». Il n’est donc pas étonnant que le texte soit aussi émaillé de ce qu’il conviendrait d’appeler des marqueurs de « compilation en échec ». Ibid. il n’en est rien puisque le recours à l’argument du plus grand nombre lui permet de masquer qu’il favorise la version « poétique » du suicide. et ceux qui sont « relatifs » en ce qu’ils témoignent d’une compilation réussie. lesquels sont construits à partir d’indéfinis (« algunos ». le compilateur juxtapose les deux versions. 44. d’autant que la mention des auctores responsables de cette version « poétique » s’était réalisée au moyen de l’indéfini « otros ». et non pas dans les secrets de son atelier. quand il évoque les deux versions « inconciliables » du suicide de Didon. p. cette « illusion » de liberté se voit détruite lorsque ce même compilateur impose à son lecteur sa propre hiérarchie « intertextuelle ». est annoncé le récit de la seconde version comme suit : « Pero otros cuentan que esta reyna Dido se mato… »56. c’est-à-dire qui rendent compte d’une concordance entre toutes les sources consultées et dont un exemple paradigmatique est « E segund cuentan las estorias que fablan dello ». au lieu d’écarter une version et de privilégier une autre. Pourtant. uniquement en raison de l’interventionnisme d’un compilateur qui a écarté les versions divergente. p. p. 54 Ibid.. por grand pesar que auie del por que la dexara e se fuera . En fin de chapitre. En réalité. en favorisant finalement une des deux versions concurrentes.. con ell espada misma que Eneas le diera. moyennant l’argument du « plus grand nombre ». peut être atténué. par laquelle le compilateur s’autorise à « trancher » entre des versions concurrentes et à occuper de la sorte une position « en surplomb ». très rapidement. grâce auquel il déclare se ranger à l’avis général : De esta manera que uos auemos contado se mato la reyna Dido con su mano. C’est ainsi qu’il procède. 38. à travers la citation qui réfère à la conclusion qu’Alphonse formule à propos de la seconde version de la mort de Didon. le compilateur qui exerce sa fonction critique (même si elle se limite ici à l’expression d’un accord avec le plus grand nombre) sous les yeux de son lecteur. En juxtaposant les deux versions et en « promouvant » une certaine concurrence entre elles. par exemple.. Dans ce cas. Il nous faut donc distinguer deux types de marqueurs de « compilation réussie » : ceux qui sont « absolus ». 56 Ibid. Dans ce cas. le titre du chapitre relatif à la première version est le suivant : « De cuemo murio la reyna Dido segund que algunas estorias cuentan »55. Ce sont bien entendu les « marqueurs » construits à partir de l’indéfini « otro(a)s » dans sa valeur de « partitif ». « otras ») marquant une alternative. y en esto se acuerdan todas las mas estorias que dello fablan54. Nous en avons donné un exemple précédemment. paraît agir en toute transparence.234 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Mais l’exercice de cette fonction « critique ». 37.

Il est alors en mesure d’apporter un surplus de connaissances et il ne se prive pas de le faire. en fin de parcours. Il révèle ainsi qu’il distille l’information comme bon lui semble et qu’il se réserve le droit d’« améliorer » une version. 60 Ibid. p. 58 . segund diz Plinio. ce qui lui permet d’ordonner et de ré-ordonner la vérité : Las razones que nos fallamos que Lucano dixo de los fechos que Julio Cesar fizo en Espanna. soit en indiquant la « refonte » des autorités qu’il réalise dans son texte. 61 Ibid. contadas las auemos aqui. et aun. absents d’une source. sont contenus.. il ajoute au « brouillage » quantitatif. par des formules telles « pero algunos dizen » qui lui permettent.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 235 Les divergences entre les versions consultées peuvent être plus ténues et se limiter à des « détails » qui. en lui ajoutant des détails qu’elle ne contenait pas. que quier dezir en romanz tanto como iuegos de Ana 57. « dizen algunos ». ce qui est manifesté. et daqui adelant diremos otrosi de lo que las estorias cuentan 60. Le compilateur signale généralement ces variations. en servant de l’indéfini. 10 Ibid. y auien la aue que dizen fenix. et por esto entendet que segund aquellos que lo cuentan. 57. c’est une relation critique envers les sources. p. en revanche. 77. un « brouillage » qualitatif. 59 Ibid. dans une autre.. puisqu’il ne donne pas les moyens d’identifier le « nombre » de « sources » concernées pas plus que leur « nature ». 57 Ibid. soit en ajoutant des détails à des versions qu’il juge incomplètes. et tantas de ellas que serie muy luenga cosa de contar . Il est donc évident que le compilateur de l’Histoire exhibe sa pratique. p. d’introduire le détail significatif tout en spécifiant qu’il provient d’une source autre que celle qu’il avait suivie jusqu’ici : E por aquellos iuegos que el fizo alli dizen algunos que puso a aquella tierra nombre Lusitanna. « e algunos dizen »59. que destas aues no a mas de una 61. et bubalos et otras bestias et animalias muy mas estrannas que estas. Cependant. soit en juxtaposant les versions contradictoires pour mieux guider ensuite le lecteur dans le choix de la bonne version. […] e algunos dizen que. isolant ainsi dans la masse des « sources ». por despecho quel fizieron los daquella tierra.. Onde cuentan las estorias que fueron y aduchos desta guisa leones et elefantes. Dans tous les cas. que passo aquend mar en Espanna e poblo otra uilla que dizen Carthagena58. celles qui présentent ces détails qui ont leur importance. relation qui ne prend sens qu’en regard d’une base infratextuelle dont la richesse et la densité sont affichées pour mieux faire ressortir que cette relation est prise en charge par un sujet qui cherche aussi à se représenter dans le discours qu’il produit.

63 Voir aussi pour l’affirmation d’une telle conscience ou « voix » auctoriale. au contraire. la position « en surplomb » qu’elle avait déjà commencé d’assumer. dans un discours cohérent et continu : le sien. les événements semblent se raconter d’eux-mêmes ». on l’a dit.. selon les modèles historiques disponibles ou à inventer. car elle a pour objet premier de rappeler que le discours produit est totalement pris en charge par un énonciateur qui n’hésite pas à montrer qu’il est en mesure non seulement d’en assurer l’organisation interne mais aussi de commenter celle-ci de façon explicite. qui s’établit entre les deux fonctions – la fonction critique et la fonction de régie –. Fernando GÓMEZ-REDONDO. par rapport à ce plan du « récit » qui vient d’être décrit. 148-155. Personne ne parle ici . réflexions. Nous verrons précisément au cours de cette section que la construction de l’auteurité passe par l’importance considérable qui est attribuée au plan du « discours ». Paris : Gallimard. 1. en réalité. . Problèmes de linguistique générale. Cette fonction de régie est. nettement plus rigoureux et assidu dans l’inscription de la fonction de régie ou de contrôle. il se montre. mais aussi le rapport possiblement hiérarchique. en indiquant par exemple le bien-fondé de ses choix. s’il est avare de détails sur les sources qu’il a effectivement consultées. on peut remarquer que l’énonciateur. etc. il n’y a même plus alors de narrateur. et désireuse de légitimer. Les événements sont posés comme ils se sont produits à mesure qu’ils apparaissent à l’horizon de l’histoire. À vrai dire. noter que si l’énonciateur assume « mollement » (ou plutôt fort habilement !) l’inscription de la fonction d’indexation. 241. Ainsi. par ce biais. à un sujet énonçant qui se désigne implicitement comme l’artisan de la « refonte » des discours différents. voire divergents. qui se trouve corrélée à la fonction narrative62. À la différence de la fonction critique d’autorité qui était vue davantage comme une fonction visant à assurer l’ordonnancement des « sources » au sein du récit. « La Voz y el Discurso… ». en effet. la fonction de régie explicite (fonction métanarrative). 2 t. Les marques énonciatives du sujet énonçant : la fonction métanarrative Pour bien comprendre le rapport de complémentarité. renvoie. p. 1966. la mise en évidence de cette fonction témoigne sans ambiguïté aucune de l’affirmation d’une conscience auctoriale63. sûre de son bon droit. la « fonction narrative » est comme « suspendue » par le récit historique : « Il faut et il suffit que l’auteur reste fidèle à son propos d’historien et qu’il proscrive tout ce qui est étranger au récit des événements (discours. au travers de la fonction critique d’autorité. les orientations qu’il a suivies. p. De fait. le contrepoint de la fonction critique d’autorité.236 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ La fonction de régie explicite Les marqueurs de compilation qui sont disséminés dans le texte renvoient. il faut examiner leur ordonnancement mutuel dans le texte. pour sa part. après avoir indiqué les « sources » existantes et signalé celles qui lui semblent pertinentes (fonction 62 Si l’on en croit Émile Benveniste. comparaisons). à l’existence d’un sujet énonçant qui s’exhibe véritablement en se mettant en scène et en donnant à voir les procédés (ou plus familièrement les « ficelles ») narratifs dont il s’est servi pour construire et organiser son récit. On peut.

les raisons qui ont présidé aux choix qu’il a effectués. de la projection de son reflet d’« auteur » efficace. p. 5. queremos lo contar en est estoria. en mettant ainsi en évidence l’existence d’un projet global qui sous-tend l’ensemble d’une démarche dont la dimension critique devient alors évidente. On trouve ainsi au chapitre 266. moins vers le destinataire du texte. 66 Ibid. Tout en reconnaissant être en possession de nombreuses sources. e dezimos lo assi64. 12. 4-5. au chapitre 50069. de que uos dixiemos […] ». que uos dixiemos. ce qui lui permet par ailleurs de manifester le tri qu’il opère entre la « matière » adéquate et celle qui. Ibid... heredaron […] ». Il est frappant de constater que cette fonction de guidage. de toute évidence. quoique. dans le déploiement d’un incessant jeu de renvois internes grâce auquel ce sujet organise la fonction de « guidage » de son lecteur. 69 Ibid.. « Despues desto murio assi como uos dixiemos […] ». p. que es en comienço de la Biblia. 64 Ibid. nous sommes très loin de la méthode « accumulative » qui pourrait sembler être au fondement de la pratique de la compilation. 67 Ibid. au chapitre 1168. 6-7. « todo lo que es destos terminos. selon lui. Cette mise en scène d’un sujet énonçant. « assi cuemo uos contamos […] ». non seulement il souligne la sélection qu’il opère mais explique. laquelle. perceptible surtout dans les premiers chapitres de l’Histoire. revendique de façon explicite son droit à « utiliser » uniquement celles qui s’inscrivent dans le droit fil de son « projet » narratif : Tod esto cuenta Moysen en este sobredicho libro. atteint son point culminant. paraît tout autant destinée à satisfaire le « narcissisme » d’un narrateur s’assurant. on l’a dit. etc. so yerno. p. l’énonciateur n’hésite pas à justifier la nécessité de la méthode « sélective » qui est la sienne. onde dezimos assi : que despues que desampararon […] 65.. p. 65 . au chapitre 367. que vers son « producteur ».. Mas por que no fablo de cuemo aquellos que se partieron a quales tierras fueron poblar. qui contrôle chacun de ses gestes d’écriture. Le plaisir de l’auto-contemplation En effet. 68 Ibid. est « hors sujet » : De Asia e de Affrica oydo auedes ya en otros libros quamanna son e quales. est manifestée dans la formulation même des marqueurs de « guidage ». En effet. en plus. segun lo fallamos en las estorias antiguas . « Et aquestas gentes de que uos dixiemos ». « assi cuemo uos dixiemos ». semble orientée. cette « auto-projection ». 277. orientée vers le destinataire du texte.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 237 critique). « […] fue y coronado por rey Pirus. mas aqui queremos fablar de Europa por que tanne a la estoria de Espanna de que uos queremos contar. p. Ce faisant. au miroir de ces renvois.

que son amas en Asia. 5. assi cuemo uos dixiemos. et ce. quel que soit le nombre de ses références textuelles à des écrits ou scripteurs prestigieux (auctores). mas non toda . car l’énonciateur tend alors 70 71 R. heredaron Asia. Or. Cette « reformulation » (second objectif) intègre généralement une dimension « axiologique ». Toutefois. ce modus operandi relève d’un stratagème soigneusement préparé. « contamos ». p. les constants rappels (dont la forme canonique est du type : « assi cuemo uos dixiemos ») qui émaillent le texte. que es llamado en griego Oceano. en effet. précisément. los fijos de Sem. d’introduire une formule de reprise grâce à laquelle ce propos est tout à la fois « résumé » et « reformulé ». onde dezimos assi : que pues que desampararon aquellos de fazer la torre e derramaron por el mundo.G. les dizaines d’occurrences de la forme « nos » suivi de « dixiemos ». il peut sembler curieux que l’énonciateur choisisse d’adopter une stratégie aussi « ouverte ». . Le « gras » est de nous. atteste le pouvoir qu’il est en mesure d’exercer sur la « matière » des autres. ell hermano mediano. dont l’objectif est triple : De Asia e de Affrica oydo auedes ya en otros libros quamannas son e quales. Les renvois internes concernent. p. 167.C. alors qu’on s’attendrait plutôt à une stratégie de repli. Il est donc possible d’interpréter cette « exhibition » du « nos » énonçant. sont à mettre en relation avec un sujet qui. semblent désireuses d’effacer ce « lecteur » pour mettre en avant la primauté du sujet énonçant. ell hermano menor. los fijos de Cam. en revendiquant de manière si affirmée l’« autorité » du « dit ». BARTHES. Onde estos tres linages desque ouieron partidas las tierras. l’instance d’organisation et de contrôle. comme une autre forme de stratégie de mise à distance ou brouillage des « voix » des auctores. ell hermano mayor. En ce sens. que cerca toda la tierra. sur l’acte d’énonciation lui-même. nos touieron por complidos de lo que auien. e de Siria la mayor. P. En réalité. le « nos » énonçant s’évertue ainsi à rappeler que c’est lui. et non celui des auctores. heredaron toda Affrica . Il s’agit. l’Histoire se présente comme un texte qui se prévaut des « signes de destination »70. son « dire » à lui. Dans le face-à-face qu’il instaure avec son lecteur. par ces formules. mas los fijos de Japhet.. « fablamos ». començaron a heredar desde Amano e Thoro que son dos montes en la tierra que es llamada Cilicia. « Le discours de l’histoire »…. et heredaron a buelta con ellas toda Europa desde la gran mar. o se ayuntan amas mares sobredichas. après avoir développé un propos d’une certaine longueur. e punnaron en toller se las tierras los unos a los otros […] 71. e acabasse Europa encabo dEspanna en Caliz. que es llamada ysla dErcules. fasta la otra mar que llaman Mediterraneo por que ua por medio de la tierra e faze departimiento entre Europa e Affrica.238 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ S’il est vrai que l’inscription textuelle du « uos » témoigne d’une tension vers le lecteur. mas aqui queremos fablar de Europa por que tanne a la estoria de Espanna de que uos queremos contar. pour valoriser et mettre l’accent sur la « création ». en premier lieu.

de sa propre histoire.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 239 à recourir à une terminologie « marquée ». qui était jusqu’alors sujet grammatical des verbes « dezir ». 74 Ibid. L’Histoire d’Espagne peut. « Mas agora dexa ell estoria de fablar desto. lui confère sur son lecteur (et inversement). en ce sens. 73 Ibid. le passage de « fijos » à « linages ». in : Histoire et chronique…. Ce « nos » auctorial. Parce qu’elle est aussi un redressement du sens (nous y reviendrons plus avant). p. on peut noter dans l’extrait cité. peut se retrouver piégé par une « lecture » qui n’est pas forcément la sienne. e torna a contar como los espannoles se alçaron contra Roma. En effet. 31. témoigne d’une volonté de souligner la « naissance » d’un texte historique qui a pris corps et est désormais en droit. être perçue comme l’histoire de la création d’un « auteur » et d’un « texte ». 72 Olivier SOUTET. e torna a contar de cuemo Annibal se torno a Affrica e de lo quel auino con Cipion »74. e cuenta de cuemo Julio Cesar puso nombre del suyo al mes de julio ». lequel. d’une variante dans la formulation. Si nous avons pris le parti d’insister sur le caractère stratégique de ces formules de reprise. de type orthonymique. d’assurer. ainsi que des possibilités illimitées que ce pouvoir lui offre pour affirmer sa primauté sur la population des autres « énonciateurs » potentiels. p. 25. Ainsi au chapitre 27. on trouve de même. « Des marques de la subjectivité dans les « Mémoires » de Commynes ». qu’il n’y paraît au premier abord. On peut donc interpréter la réitération de ces formules de reprise comme une stratégie de valorisation d’un énonciateur. « fablar » ou autres verbes de sémantisme analogue. on peut lire. Claude THOMASSET. l’introduction. à partir du chapitre 27.. p. 20. heureux de s’assurer. Vue sous cet angle. semble nettement moins énigmatique ou contradictoire. cette « reprise » constitue une façon de « récupérer » le lecteur. déjà signalée. cet énonciateur semble se délecter du pouvoir que l’autorité qu’il a sur son texte. Chapitre 51 : « Mas agora dexa la estoria de fablar desto e torna a conter cuemo la reina Dido fue casada con Acervo so tio ». en s’effaçant pour céder la place à un sujet abstrait « ell estoria ». Chapitre 117 : « Mas agora dexa aqui la estoria de fablar daquesto. Chapitre 38 : « Mas . « Mas agora dexa ell estoria de fablar dellos e torna a contar de cuemo los romanos enuiaron a Cipion el mancebo a Espanna »73. e de las muy porfiosas contiendas que ouieron con ellos fasta que uinieron los godos ». à l’instar de ceux qui l’ont précédé et auxquels il s’adosse. c’est-à-dire d’un vocabulaire « courant ». c’est pour mieux faire apparaître. comment elles connotent également ce qui s’apparente chez l’énonciateur à un « plaisir » de l’« énonciation » et de l’« intelligence »72. Ainsi. On trouve également de nombreux autres exemples : chapitre 40 : « Mas agora dexa ell estoria de fablar dellos. Au chapitre 36.. la prise en charge de son propre récit. s’il se montre distrait. de façon autonome. à un vocabulaire à connotation « politique ». avec une régularité digne d’un métronome. à travers la prise de pouvoir qu’elles supposent sur le « lecteur ». qu’il sait « administrer » un texte parce qu’il sait ne rien oublier d’essentiel à la progression logique des événements. dont il a une parfaite maîtrise.

Ils peuvent également en souligner une articulation. 78 Ibid. 75 Ibid.. 215. 121. de filtrer. le premier plan. se révèle dans le soin constant que le sujet énonçant prend à expliquer. e quales fueron los que la poblaron76. Il n’est pas rare non plus que l’énonciateur s’attarde à justifier une lacune de son texte.. En ce sens. Ceux-ci peuvent concerner l’ordonnancement du récit : […] conuiene que uos digamos primero quamanna es Europa e quantas otras tierras se encierran en ella 75.. aussi parfaite que possible. fijo de Herodes Agripa. queremos contar como fue primeramientre poblada Cartago. Mas por mostrar esto mas complidamientre. 77 Ibid. p. lesquelles sont à agora dexa ell estoria de fablar del. 79 Ibid. Il est évident que ce souci traduit une allégeance aux exigences rhétoriques de la breuitas. 5. avec autant de « vigueur ». si no tanto que fue el primero dell imperio de Marciano78. uiuie en Roma con Claudi ell emperador77. en renvoyant à la mention d’un propos antérieur : […] auino assi que Agripa. 279. de la quantité informative. il ne fait aucun doute que les interventions les plus significatives (et les plus fréquentes) de l’énonciateur témoignent d’un souci constant d’assurer une maîtrise. de qui uos dessuso fablamos. Cette conscience qui manifeste une identité d’« auteur » construite et souveraine. . por contar de cuemo los dEspanna se alçaron a Roma despues que el se partio dend ». 76 Ibid. Del segundo anno fastal quinto del regnado del rey Cindasuindo non fallamos ninguna ocsa que de contar sea que a la estoria pertenesca et en estas cosas passaron 79. à attester l’identité « construite » d’un sujet auctorial qui n’a plus besoin dès lors de revendiquer. que nous avons qualifiée de modulation en volume. à l’égard de la modulation en volume du texte. justifier et donc valider a posteriori toute une série de choix d’écriture. p. p. par l’évocation d’une documentation inexistante ou inaccessible : Del quinto anno no fallamos escripta ninguna cosa. Cependant. ne peuvent que confirmer son souci de maîtriser au mieux cette double « création ». p. de faire accéder à l’existence ou de réduire à l’oubli. en réalité.240 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ L’effacement « en surface » de l’énonciateur sert donc. à travers l’événement de cette « naissance » textuelle.. 31.. p. La modulation en volume du texte Il est évident que le sujet énonçant est conscient de l’étendue de son pouvoir : pouvoir de choisir. les préoccupations du sujet énonçant.

2. dexamos de fablar dello. C’est le cas quand ces interventions servent à expliquer de façon argumentée les raisons du traitement privilégié que reçoit tel ou tel autre personnage. 5. le moyen idoine de rappeler sans cesse son pouvoir sur le texte : c’est lui et lui seul qui organise son récit. Mas agora tornamos a fablar de Hercules por contar los fechos que fizo en Espanna83. Il importe. 269 : « El quantum satis est (Quint. 44 supervacua cum taedio dicuntur . 2.. 83 Ibid. sur la base des seules exigences de son projet. 7. Hor. fueras solamientre de los fijos de japhet. 9. Or.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 241 mettre en relation avec le « quantum satis est »80. De fait. p. p. est brevitate opus. demasía’ ». On doit noter cependant que. en dévoilant de la sorte les « artifices » rhétoriques qui sont au fondement de son écriture. c’est-à-dire avec la quantité d’informations pertinente par rapport au sujet traité. 30 utilitas) respecto a la narration probabilis. lo uno en conquerir las tierras. Manual de retórica….. El vitium de la demasía engendra en el público el taedium : Quint. por que ellos fueron comienço de poblar Espanna81. 40 cognitio) respecto a la narratio aperta. quand l’énonciateur indique. Hor. tornaremos a fablar de Hercules. . les choix qu’il opère et les raisons qui président à ces choix.. 2. au sujet énonçant de montrer. p. 45) constituye la tendencia propia de la breuitas. 82 Ibid. ars 337 omne supervacuum pleno de pectore manat […] La ‘demasía’ (supervacuum) debe. à chaque « carrefour » de la narration. […] mas por que los sos fechos no fueron muy sennalados pora contar en est estoria.4. Ce jeu de dévoilement le conduit ainsi à un détournement savamment orchestré des lois mêmes de la rhétorique. ut currat sententia neu/se impediat verbis lassas onerantibus aures . serm. perspicuitas. 4. en fonction des priorités qui sont les siennes : E cuemo quier que los fijos de Cam e de Japhet ganaron alguna cosa en Asia por fuerça. nos non queremos fablar de los otros linages. 4. 84 Ibid. lo al en poblando las82. 43 plus dicere quam oportet). dans l’« esprit » de la rhétorique classique. cercenarse (Quint. tout autant que les autres (puritas. p. que fue ell omne que mas fechos sennalados fizo en Espanna en aquella sazon. constituye un ‘exceso. pues. 10. la cual debe evitar el ‘demasiado’ (Quint. 4. e tornamos a contar dErcules e de las cosas que fizo en Espanna depues que uencio a Caco 84.. Mas por que esto non non conuiene a los fechos dEspanna. 1. 2. en effet. o no ayude al credere ([…] Quint. et à une distanciation qui renvoie à la déconstruction que nous avons déjà évoquée. c’est-àdire les hiérarchies internes du récit. ornatus) est seulement appelée à commander en sourdine l’opération d’écriture. cette vertu. 2. 10. sans qu’il soit jamais question de la mettre en scène dans le récit. 81 Ibid. de démontrer sans cesse qu’il 80 H. et que ces raisons concernent le « volume » informatif pertinent pour son projet. il exhibe cette exigence de brevitas aux yeux du lecteur. de l’intérieur. LAUSBERG. 4. p. l’exercice de la fonction de régie est pour le sujet énonçant. 9.

85 Par « discours ». tout en assurant l’indexation de son récit à des « sources » autorisées. car il nous semble essentiel de l’étudier dans le cadre plus général de la « fonction idéologique ». En « truffant » son texte de « marqueurs » qui renvoient à son « faire » de narrateur. faire des annonces. C’est d’abord la diversité des discours oraux […] [m]ais c’est aussi la masse des écrits […] bref tous les genres où quelqu’un s’adresse à quelqu’un. En effet. ses choix. s’énonce comme locuteur et organise ce qu’il dit dans la catégorie de la personne ». attendu que la fonction de régie explicite ne s’entend que rapportée à l’allocutaire qu’elle présuppose. Quelques commentaires d’ensemble s’imposent : il convient. L’emploi du présent de l’indicatif est à cet égard significatif de cet embrayage sur le moment de l’énonciation (« repérage déictique »). C’est pourquoi il lui importe d’assurer à tous égards l’« effacement » des autres concurrents potentiels. É. il faut reconnaître cependant leur indissociabilité. Problèmes de linguistique…. représentés par exemple par la modalisation86 et les marques énonciatives de l’allocutaire. et surtout à convaincre son lecteur de son « omnipotence ». si le détournement des sources constituait une première étape dans la construction de son auteurité. de critique. même s’il a sacrifié par ailleurs aux contraintes que lui impose l’imaginaire d’autorité. l’énonciateur cherche à être omniprésent. BENVENISTE. De fait. Cependant. cet empire du discours est repérable au travers d’autres signes tout aussi manifestes. il n’a de cesse que cette indexation soit simultanément le siège d’une critique des sources. p. déplorer une documentation lacunaire. de commentateur. Cette fonction qui consiste à s’adresser à l’allocutaire pour agir sur lui et maintenir le contact nous permet de revenir sur le rôle central qu’occupe ce dernier dans la stratégie énonciative alphonsine. . en est une autre. en effet. Nous avons déjà commencé d’identifier cette place à travers les marques énonciatives d’un « locuteur » qui intervient dans le texte pour expliciter sa démarche.242 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ n’assume pas le statut d’« actor ». un pas bien plus décisif est franchi dans la manière qu’il a d’exercer la fonction de contrôle. d’autant qu’il est accompagné de façon quasi systématique de l’adverbe « agora ». etc. 87 La fonction modalisante. « effacement » que lui-même avait déjà entrepris d’assumer. si nous avons choisi ici pour des raisons d’ordre méthodologique de traiter la fonction communicative séparément de la fonction métanarrative que nous venons d’examiner. C’est pourquoi il occupe un « entre-deux » puisque. de souligner la place importante qu’occupe le plan du « discours »85 (au sens de Benveniste) dans l’économie générale du texte alphonsin. Les marques énonciatives de l’allocutaire : la fonction communicative Il n’est pas exagéré d’affirmer que la fonction communicative (ou phatique) constitue une sous-fonction essentielle de la fonction de régie87 telle qu’elle s’exerce dans le discours de l’Histoire. que nous analyserons ci-après. et chez le premier l’intention d’influencer l’autre en quelque manière. 86 Nous procéderons à l’examen de la « fonction modalisante » dans la section suivante. 242. entend : « […] toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur.

[…] ». . dexo a el e a sos hermanos en guarda de Asdrubal so yerno. 249. E fueron assi poblando […] fasta que uino el rey Pirus. dès le chapitre 3). Chapitre 37 : « Los de tierra dAffrica fueron muy quebrantados por aquellas dos batallas que Cipion auie uençudas. p. assi cuemo oystes. assi cuemo oyestes desuso . Depues que fue soterrado el rey Espan en Caliz. sollicité. 89 Ibid. convoqué. les formulations mettaient l’accent davantage sur ce que le locuteur avait « dit » à l’allocutaire (« uos dixiemos »). e otrossi todo so emperio ». créer et maintenir un contact 88 Pour le choix de marqueurs de l’oralité. […] ». los vuandalos. p. los ostrogodos. 12.. on note un déplacement. segund de suso oyestes que las poblara amas la reyna Dido »..CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 243 Le texte alphonsin comporte de très nombreuses marques énonciatives d’un allocutaire qui est sans cesse interpelé. mas siempre touieron con los de Carthago dAffrica catando la naturaleza y el debdo que auien con ellos. 118. lorsque c’est l’usage de l’impératif qui est requis : Luego que ell emperador Cesar Gayo fue muerto. Chapitre 63 : « […] ca maguer lo mas dEspanna era en sennorio de Roma. so yerno. el que fue yerno del rey Espan. 95 Ibid.. 14. p. p. 94 Ibid. À la lumière de ces quelques exemples. los alanos et los sueuos que touieron la porfia daquella mala secta desdell tiempo dell emperador Valent fasta aquella sazon […] 95. 90 Ibid. « La voz y el discurso… ». comme on l’a dit. los de Carthago numqua se les quisieron tornar. de los grandes fechos que Scipion fiziera en Espanna y en Affrica […] ». On peut citer aussi ces autres exemples : chapitre 18 : « E quando passo a Espanna.. E sabet que eran llamados cort los senadores et los consules […] 94. p. 151. p. L’« adresse » à l’allocutaire peut être plus directe. 92 Ibid. que dexara en so logar quando se fuera. Si. Ya oyestes desuso cuemo Caco fue uendido y Hercules […] 91. Chapitre 25 : « Estonce eran sennores de la tierra Asdrubal e Margon. p. que dire ? On peut remarquer que si le locuteur s’adresse à son « allocutaire » pour vérifier la bonne tenue de son « attention ». au départ. de que uos dixiemos […]92. hermanos de Annibal. 10. 7. 91 Ibid.. voir Fernando GÓMEZ REDONDO. fue y coronado por rey Pirus.. […] assi cuemo adelant oyredes en est estoria […] 90. Chapitre 40 : « Ya oystes de suso en ell estoria. 93 Ibid. leuantosse grand desauenencia en la cibdat de Roma entre la cort et los caualleros et el pueblo. assi cuemo de suso oystes […]93. très rapidement (en réalité. assi cuemo oyestes. Et agora sabet aqui los que esta estoria oydes que los godos. puisque celles-ci visent à faire ressortir ce que l’allocutaire a « entendu » ou entendra88 : Hya oystes de suso contar de cuemo se partieron los lenguajes en Babilonia […] 89. assi cuemo ya oyestes.

une réflexion sur ses effets. ou alors du dehors. s’il avait sacrifié aux principes de l’écriture du récit historique. la fonction communicative telle qu’elle s’exerce dans le texte de l’Histoire s’apparente. outre l’analyse du mode d’inscription de la fonction idéologique. De fait. L’importance qui. sous forme de résumé. il paraît surtout très soucieux de « guider » et d’« encadrer » sa « compréhension » du texte en soulignant les points stratégiques du discours qu’il a tenu. en forgeant un texte « fermé » à toutes les lectures que lui-même ne postule pas. un rapide coup d’œil aux divers exemples cités suffit à manifester que chacune des « adresses » à l’allocutaire constitue pour le locuteur une occasion favorable à une « reprise ». du discours antérieur. le locuteur « verrouille » doublement l’espace de « lecture » de l’allocutaire en cherchant à contrôler strictement tous les « possibles » de la lecture de celui-ci. tel un guide plein de sollicitude. Or. c’est-à-dire en privilégiant le plan du « récit ». En effet. « ramassée » des « faits » qui viennent d’être contés. La nécessité de faire du « lieu » de l’Histoire. n’est rien moins alors qu’un « tremplin » vers l’auteurité : il est ce par quoi un scripteur peut abandonner son rôle de « stratège assujetti » pour s’énoncer comme « locuteur ». comme « sujet ». qu’à une réelle fonction de contact. tels qu’ils sont énoncés par Benveniste. Le « discours ». S’il peut. donner à croire en l’image d’un locuteur entièrement « tourné » vers un allocutaire qu’il veut « accompagner » patiemment. le « lieu » de sa propre parole le conduit à se mettre en scène et à organiser ce qu’il dit dans la « catégorie de la personne ». plus à une fonction « répressive ». ce sujet se serait retrouvé entièrement dominé par un « récit » parlant de lui-même. une simple analyse suffit à révéler que cette inscription massive des marques de subjectivité a surtout pour objet de projeter dans le discours l’ombre quasi menaçante d’un sujet qui veut éliminer tout vertige des possibles. du fait de ce didactisme exacerbé. le locuteur lui « inflige » sa propre vision des choses. Or. tout à la fois au niveau du « contenu factuel » (ce qu’il juge pertinent de garder en mémoire) et de « l’orientation axiologique » qu’il convient d’en donner. depuis un autre lieu qui serait celui des auctores. Ce locuteur cherche ainsi constamment à prévenir et/ou redresser toute dérive interprétative : c’est ce qui le conduit à ponctuer très régulièrement son texte de « résumés » succincts qui ont pour fonction de récupérer en chemin le « lecteur » fautif. il est clair qu’en « résumant » ce qu’il a lui-même déjà « réécrit ». dans un premier temps. En ce sens. L’hybridation des éléments propres au « repérage anaphorique » (plan du récit) et de ceux caractéristiques du « repérage déictique » (plan du discours) se réalise de façon tellement inégale qu’elle finit par produire un texte historique où c’est curieusement l’effet « discours » qui prédomine. tient ou tiendra. une version condensée.244 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ permanent. l’examen des modalités de construction de l’auteurité dans l’Histoire serait grandement incomplet s’il n’intégrait pas. Seulement cet « effet » peut être de prime abord trompeur. perçu comme plan d’énonciation. au plan de l’énonciation. se voit accordée au « discours » pourrait donc s’expliquer par la nécessité pour le sujet énonçant de « s’exhiber » comme « maître du jeu ». En « imposant » de façon presque systématique à l’allocutaire. .

en soi potentiellement infini. autrement dit de mots clefs »98 que le texte établit le « schéma ». lorsqu’elle est perçue comme testimoniale. d’une part.. on le conçoit. il est clair que l’importance qui se trouve attribuée à la catégorie de la personne révèle la place qu’occupe la fonction modalisante dans la construction de l’auteurité. c’est à partir de « la réitération d’une série de sémèmes. ECO. elle est centrée sur l’« attestation ». quand il en ressentait le besoin. Lector…. 97 . 111. puisqu’elle met en relation savoir et subjectivité. quoiqu’elles puissent être également abondamment distribuées. Ces expressions. c’est-à-dire sur le degré de certitude ou de distance que le narrateur exprime à l’endroit de ce qu’il raconte. sont généralement placées en quelques lieux stratégiques.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 245 La fonction idéologique : de la construction spéculaire d’un roi et d’un sujet du roi L’inscription d’un système axiologique Si on se fonde sur la prégnance du plan « discours » dans l’écriture de l’Histoire d’Espagne. En effet. il nous paraît opportun de commencer par expliciter ce programme. Ibid. Pour Eco. à propos de la manière dont « un texte. entendons par là. Mise au jour des structures discursives du texte : la reconstruction du « premier » schéma de lecture Nous chercherons à répondre brièvement à l’une des questions qu’Umberto Eco se posait naguère. le titre. en l’exhibant comme « sienne ». 98 Ibid. peut générer uniquement les interprétations que sa stratégie a prévues »96. il est à prévoir qu’il se montre dirigiste dans la 96 U. Pour bien comprendre les enjeux que la fonction modalisante revêt dans l’entier du programme d’écriture de l’Histoire. à partir d’un certain nombre de marqueurs de subjectivité. p. Il est question en réalité de « savoir de quelle manière le Lecteur Modèle […] est orienté à la reconstruction » d’un schéma hypothétique de lecture »97. le prologue et les chapitres d’ouverture du texte. p. Nous avons vu. Cette fonction qui exprime globalement le rapport que le « narrateur » entretient avec l’histoire qu’il raconte est loin d’être étrangère à la catégorie de l’évidentialité. il n’hésitait pas à revendiquer la pleine « assomption » de l’énonciation qu’il profère. et que d’autre part. celle qui prend en compte l’« émotion » que l’énonciateur est susceptible d’exprimer à l’endroit de ce qu’il narre et l’« évaluation » qu’il porte sur les actions et les situations qu’il rapporte. une relation critique à l’égard de ses « sources ». comme par exemple. 115. Puisque nous avons émis une hypothèse sur le caractère « répressif » du texte alphonsin. que l’énonciateur de l’Histoire ne se privait pas d’engager. Il nous revient maintenant d’examiner la dimension plus proprement « modalisante ».

Et esto fiziemos por que fuesse sabudo el comienço de los espannoles et de quales yentes fuera Espanna maltrecha et por mostrar la nobleza de los godos […] et como por el desacuerdo que ouieron los godos con so sennor el rey Rodrigo […] passaron los de Affrica et ganaron 99 Ibid.. quelle réponse acceptable le texte permetil de fournir à la question : « de quoi parle-t-on » ? On voit bien que là encore. vérifiable dans le reste du texte. de déterminer les éléments d’un « programme ». Il en découle un problème de hiérarchisation des schémas de lecture. à la compréhension. mais aussi (voire surtout) son savoir extradiscursif. tan bien de los que fizieron mal cuemo de los que fizieron bien. de ce que ses connaissances intertextuelles certes. à partir d’une axiologie clairement affirmée : […] et compusiemos este libro de todos los fechos que fallar se pudieron della. en fonction d’un niveau donné de sens. il est possible. […] et escriuieron otrossi las gestas de los principes. La reconstruction du schéma actualise donc tous les problèmes liés à l’interprétation. p. On peut d’abord mettre en évidence un « programme » moral lié à la visée édifiante de l’Histoire (et plus généralement de la mémoire et du savoir véhiculés par la culture écrite) : […] fueron sobresto apercebudos los sabios ancianos. constitue le lieu privilégié d’inscription du « projet » puisque le sujet locuteur s’y trouve autorisé à exposer les fondements et les motivations de sa démarche. ce qui suppose une dissémination beaucoup plus forte des « mots » et « expressions » clefs. alors que le texte peut présenter (ou sembler le faire. en tout cas). un « programme » politique enraciné dans un espace précis (Espanna) dont il s’agit de fonder la mémoire. si l’on se fonde sur le contenu sémantique du prologue. S’agissant de l’Histoire d’Espagne. et por los de los malos que se castigassen de fazer mal. à l’initiative du lecteur qui doit formuler une hypothèse de lecture. 3. Pourtant. . en fonction d’une compétence intertextuelle plus ou moins grande. à partir duquel peut s’opérer la formulation d’une hypothèse de lecture.246 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ manière de « gérer » la reconstruction du schéma de lecture (ou topic) par le lecteur. Se détache ensuite. por que los que despues uiniessen por los fechos de los buenos punnassen en fazer bien. la réponse dépend des « munitions » intertextuelles du lecteur ou. en se plaçant dans la perspective du lecteur « contemporain » d’Alphonse. plusieurs schémas. Dans l’Histoire d’Espagne. desdel tiempo de Noe fasta este nuestro. Il n’empêche qu’une telle reconstruction pose un certain nombre de problèmes dans la mesure où il faut décider d’un parcours de lecture. ce qui tient lieu de « programme » se voit ainsi défini en deux temps. Le prologue Le prologue – seuil du texte –. et en particulier dans les treize premiers chapitres. et por esto fue endereçado el curso del mundo de cada una cosa en su orden99. lui permet d’inférer.

de conter l’histoire de l’Espagne comme histoire de la lutte d’influences entre les « destructeurs » de cet espace et ses « (re)constructeurs ». […] Espan.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 247 todo lo mas d’Espanna . met en évidence le caractère « politique » qui sera donné à cette histoire : Tod estas tierras sobredichas fueron pobladas assi cuemo uos contamos. en manera que por los que el y dexasse. sur la nécessité d’assurer l’extension territoriale... 100 Ibid. c’est pour manifester une telle continuité qu’Espan est présenté comme le « neveu » d’Hercule : Desque Hercules ouo conquista toda Esperia e tornada en so sennorio. et del danno que uino en ella por partir los regnos100. ouo sabor dir andar por el mundo por las otras tierras e prouar los grandes fechos que y fallasse . 4. D’emblée. parmi lesquels le peuple goth fait figure de fondateur. que criara de pequenno. lo uno en conquerir las tierras. Mais l’énonciateur ne se contente pas de retracer l’histoire des différents « seigneurs naturels » qui ont dominé l’Espagne. e ouo y muchos cabdiellos que fueron sennores dellas e que ouieron grandes guerras entre si . 102 Ibid. que fue ell omne que mas fechos sennalados fizo en Espanna en aquella sazon. que auie nombre Espan […] e por amor del camio el nombre a la tierra que ante dizien Esperia e pusol nombre Espanna. e por esso la poblo daquellas yentes que troxiera consigo que eran de Grecia e puso en cada logar omnes de so linage. L’impact des treize premiers chapitres La prégnance de cette normativité se voit confirmée dans les treize chapitres initiaux. fondé sur la relation « violente » (« fuerça ») ou « légitime » (« amor »). L’accent est mis. Ibid. sobrino dErcules. mas […] tornaremos a fablar de Hercules. et como fueron los cristianos despues cobrando la tierra . que finco por sennor en Espanna […] 102. la continuité du lignage . empero non quiso que fincasse la tierra sin omnes de so linaje. de conduites à suivre et de comportements à proscrire (« del danno que uino en ella por partir los regnos »). E sobre todos fizo sennor de un so sobrino.. se dessine une « normativité » (les bons versus les méchants) qui renvoie du point de vue rhétorique au genre épidictique : distribution d’éloges (« mostrar la nobleza de los godos ») et de blâmes (« de quales yentes espanna fuera maltrecha »). fuesse sabudo que el la ganara . 101 . La réitération des sémèmes « amor » et « fuerça » qui ne prennent sens que par rapport à un certain type de dispositio. mais toujours « verticale ». p. Il est question. lo al en poblando las101. dès les tous premiers chapitres. p. s’instaurant entre un « seigneur » et un « espace » géo-politique. p. 9.10. en effet.

y era gigante muy fuerte e muy liger. no era por esso omne cruo ni de mala sennoria. Espan qui fonde son modèle de gouvernement sur la raison et l’amour. et cuando sopieron que Hercules uinie. positives pour l’autre) au moyen desquels il exprime son désaccord envers le modèle de gouvernement érigé par Gérion. Loin de laisser son « lecteur » libre de se constituer son jugement. F. mas no osauan yr contra el por que no auie y qui los deffender . « mal quisto » . que tantos buenos fechos fiziera e tantos omnes sacara de premia e de mal sennorio. dans le chapitre intitulé « De como Hercules lidio con el rey Gerion yl mato ». que acorriesse a ellos. Quando esto oyo Hercules. À travers l’opposition Gerion/Hercules se dessine un axe de positivités et de négativités représenté dans le texte respectivement par la lexie « fuerça » et par l’adjectif évaluatif « piadoso ». « muy brauo a los malos »).. et son adhésion envers celui promu par Hercule. Nombre d’exemples significatifs nous sont donnés : ainsi. p. le récit 103 Dans l’étude qu’il consacre à « La Voz y el Discurso… ». verdaderas pautas de actuación. on peut lire : E cuando Hercules llego a aquel logar. que el. « muy piadoso a los buenos ». le sujet énonçant lui impose constamment sa propre appréciation des faits. Ces divers évaluatifs permettent au locuteur de délimiter un double réseau de connotations (négatives pour l’un. 104 P. se voit qualifié de façon extrêmemement laudative. mediante la demostración de que el personaje sabe defenderlo y c) la voluntad política de gobernarlo y de ganar el “amor” de sus gentes ». b) el mantenimiento del mismo. Cet investissement axiologique a pour effet d’indiquer de façon claire et définitive les stratégies de gouvernement qu’il juge acceptables ou irrecevables. . se trata del mismo esquema que regula las líneas argumentales de la narrativa medieval : a) la extensión territorial de un estado o condición social recibida. e quel darien toda la tierra. ainsi que par les champs lexicaux qui leur sont associés (« fuerça » : « mataua los » . de guisa que por fuerça derecha auie conquista la tierra e auien le por fuerça a dar los omnes la meatad de quanto auien. à travers les divers faits narrés. GÓMEZ REDONDO souligne l’importance de l’axe « savoir » / « amour » dans la mise en place de l’axiologie alphonsine : « No sólo son rasgos de comportamiento propuestos para que los receptores del texto puedan asumirlos. seules sont légitimes celles qui sont fondées sur la raison et l’amour103. plogol mucho e fuesse pora alla . 156. […] e a los que no lo querien fazer mataualos. 9.248 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Il est question.G. enuiaron le dezir. ante era muy piadoso a los buenos e muy brauo e fuert a los malos104. E por esto era muy mal quisto de todas las gentes. de manifester que parmi les possibles stratégies de gouvernement. p. « premia » « mal sennorio ». Le texte se trouve alors « truffé » de « modalisateurs ». ca maguer ell era del linage de los gigantes e muy fuerte. dessinant en creux dès ces premières pages une certaine image du souverain idéal. Ainsi. sino que a ellos se vinculan consecuencias narrativas –o sea. sopo como un rey muy poderoso auie en Esperia que tenie la tierra […] y este fue Gerion.que delimitan el modo en que la historia podía servir de regimiento de príncipes […] En el fondo.C. « omne cruo »/ « piadoso » : « tantos buenos fechos ».

De fait. e de grandes carcauas e fondas. Aussi se montre-t-il extrêmement admiratif des stratégies déployées par Jules César et Didon par exemple. lesquelles performances légitiment pleinement la sanction positive finale de l’énonciateur.. 38. Didon est modalisée tout à la fois par son vouloir-faire (elle met en œuvre un certain nombre de programmes : « por end busco carrera cuemo se pudiesse salir de la tierra »107). […] e com era omne muy sabidor. 107 P. y enriqueciola tanto que todas las otras tierras que eran en 105 Ibid. 109 Ibid. p. p. par son savoirfaire (« Dido sopo traer art e maestria »109). Le reste du texte Ce parti pris de l’énonciateur continue de s’affirmer dans le reste du texte. que finco por sennor en Espanna. com era muy sesuda »108). il convient de souligner l’ardeur qu’il manifeste à souligner son savoir-faire. p. fizo fazer por grand sabiduria un grand espeio […] E por que ell era omne que amaua iusticia e dercho e fazie bien a los omnes. 106 . que assi cuemo Hercules se apoderaua de la tirra por fuerça. Ces commentaires évaluatifs qui ponctuent incessamment le discours106. par son pouvoir-faire (elle dispose des compétences requises : « Mas Dido. 110 Ibid. ebasteciola darmas e de navios. e todas las otras cosas por que ella entendio que mas fuerte serie.. 33. son savoir-être. soposse apoderar della. : « era much entenduda e sabidor destrolomia ». ibid.. Relativement à cette dernière. L’intrusion massive de modalisateurs sert à la description d’un parcours hors du commun qui soumet le récit factuel à la loi d’une évaluation extrêmement positive.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 249 factuel se trouvant soumis à une interprétation constante. où il apparaît qu’il demeure tout aussi attentif à la manière dont les différents « seigneurs » s’emparent des terres.G. p. 35. assi este se apoderaua della por amor105..C. les énoncés des compétences modales dont elle est le sujet sont autant d’énoncés de ses performances (son /faire/ est multiple et profitable). 108 Ibid.. amauan le todos tanto. au travers du couple sémantique « amour/raison ». 11. destinée à prévenir toute dérive interprétative : Espan. 34. p. sobrino dercules. conquièrent les « gens » (par des exactions ou une justice fondée sur la sagesse) et maîtrisent la gestion d’un royaume. assurent le repérage des figures de « seigneurs » exemplaires. […] e com era omne sabio y entendudo. andudo por la tierra e fizo la poblar y endereçar. et la prospérité incontestable de la ville de Carthage est là pour le rappeler : Dido […] fizo la cercar toda de muy grandes torres e muy fuertes muros. Didon sait être reine (« Estando la reyna Dido en Carthago muy poderosa e much onrada »110). On peut citer l’exemple de Liberia.

On voit 112 . Il nous faut revenir dès lors sur l’autre volet du « second » programme contenu dans le prologue.. le schéma de lecture de l’Histoire est sans conteste « description des modèles de gouvernement à imiter ». alors l’enjeu pour l’historien consiste bien à faire de la connaissance du passé un outil d’analyse de son présent. celle qui est la plus utile pour les personnes de la Cité »113. 31-32. l’objet premier de cette analyse est de permettre de déboucher sur « l’action politique. Il nous permet ainsi de mettre en évidence la manière dont l’« identité idéologique » du texte est en prise avec son identité « stylistique »115. 113 Michel Meyer.250 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ Affrica tremien antel so nombre. Mais ce schéma de lecture resterait incomplet s’il ne s’assortissait d’un second avec lequel il est appelé à fusionner. Le titre du chapitre 50 est : « Cuemo los sieruos de Tiro mataron a sos sennores ».. p. 1993. « Avant-Propos à Charles Morazé ». c’est une reconstitution des sociétés et des êtres humains d’autrefois par des hommes engagés dans le réseau des réalités humaines d’aujourd’hui »112. lequel met en perspective l’édification des récepteurs (« los que despues uiniessen […] punnassen de fazer bien »). p. 1948. le discours épidictique renferme déjà le discours délibératif puisque l’intérêt du récit historique est moins d’instaurer une ligne de partage entre bons et mauvais sujets que de susciter une réflexion sur le lieu que le lecteur-récepteur de cette histoire serait amené à occuper s’il était appelé à être « acteur » plutôt que « spectateur ». 111 Ibid. 115 Ce récit manifeste en effet la manière dont la « voix » d’Alphonse se greffe sur celle des auctores pour créer un récit « factuellement » identique mais sémantiquement autre. Mise au jour des structures actantielles et idéologiques : reconstruction du « second » schéma de lecture Un bel exemple de « projection-repoussoir ». 8. Lucien FEBVRE. et être orienté à « choisir » le rôle qui lui est assigné dans le système axiologique alphonsin. Or. 27.G. « le passé. il s’agit de susciter un jeu de rôles par le biais duquel le lecteur-récepteur − qui est au départ un « spectateur » − sera en mesure de se projeter virtuellement à la place des acteurs de la vie du passé. il représente une tentative d’« objectivation » (partielle) de la subjectivité. e aun las dasia e de Europa que eran sobrel mar Mediterraneo […] 111. Questions de rhétorique. Autrement dit. De fait. p. La narration de la chose faite (« res gestae narratio ») est alors à percevoir comme narration de ce qui aurait pu être autre si ce travail d’« édification » avait déjà été mené à son terme. En ce sens. Cet exemple est intéressant car.C. 114 P. Paris : Armand Colin (Cahier des Annales). in : Trois essais sur Histoire et culture. Si l’histoire peut constituer un terrain public où traiter de politique. si précisément comme l’écrit Lucien Febvre. p. Librairie Générale Française. c’est-à-dire d’anti-modèle de « sujet du roi » nous est donné au travers des chapitres 49 et 50114 qui racontent la fondation de la ville de Tyr et la trahison des esclaves envers leurs maîtres. à la différence des précédents. la décision à prendre. Paris. Le titre du chapitre 49 est : De cuemo la cibdat de Tiro fue poblada e de la traycion que fizieron los siervos a sos sennores ». 36.

Théorie et analyse en linguistique (1987). causatif ou subjectif. cette greffe tend à rendre problématique la réponse à la question « qui parle ? ». qui se traduit par une remontée vers l’avant du procès : il dénote donc une expérience intime. 31. mais de telle sorte que cette interprétation soit comme « tressée » dans le récit et produise une impression d’ « objectivation » de la subjectivité qui se trouve ainsi engagée. situés hors de l’espace textuel mais aussi en son sein. sur cette base la nature de l’origine des connaissances. comme si tout pouvait être tenu pour emprunt.G. C’est ce jeu de mise en retrait qui a conduit de nombreux analystes à conférer un rôle primordial à la problématique de la « reproduction » et à la délégation de l’autorité énonciative. et comme tel. si l’on en croit Pottier « à une classe de lexèmes que l’on retrouve dans la voix dite subjective […] » ne laisse de surprendre dans un discours à la troisième personne. Ainsi en est-il du prédicat « ver » dans l’exemple suivant : E por que vieron que avie y unas angosturas que eran grandes fortalezas pora poderse deffender daquellos que les mal quisiessen fazer. Pour mettre en évidence la manière dont le locuteur. le « faire par les sens » correspondant. d’où la nécessité d’établir une typologie des « faire ». en se fondant sur les lexèmes qui sont appelés à les exprimer : selon la nature des lexèmes.C. « matar »… n’engage pas de prise de position par rapport au dénoté : elles dessinent l’armature narrative du récit et renvoient à un certain nombre de garants. En revanche. De fait. Comme il n’est guère probable que l’agent du procès ait pu communiquer directement ces informations. « echar de tierra ». ne devrait fonctionner qu’à la première personne. 117 P. Ce prédicat implique un cheminement mental. des « faire » par les sens. le locuteur semble postuler une origine du dire unique. alors même que le « rapport » des paroles d’autrui engage la responsabilité du locuteur presque tout autant que l’énonciation de ses propres paroles. ce qui suppose un glissement d’énonciateur. 218. 1992. chap. enracinée dans des sources qui font autorité. p. ainsi que le propose Bernard Pottier116. vise à inscrire sa propre parole dans celle de ces derniers. des « faire » par les actes. Le « faire par les actes ».. il convient d’effectuer une mise au point sur la question de l’identité de l’énonciateur-source. Utilisé à la troisième personne. est le garant premier de ce qu’il énonce. et partant. « poblar ». Paris : Hachette. la structure des prédicats verbaux. puisque l’énonciateur. poblaron y una gran cibdat […] 117. en l’absence de marqueurs de distanciation. 116 Bernard POTTIER. En cherchant à «brouiller » l’origine du dire. il peut être intéressant d’examiner comment le récit factuel qu’il « hérite » de ses sources est « interprété » et redressé sémantiquement. comme si elle invitait à postuler une schizophrénie du locuteur.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 251 L’examen de l’expression de la modalité factuelle dans l’énoncé est de nature à éclairer ces diverses modalités. p. sur celle du texte de la compilation. exprimé par des lexèmes causatifs tels que « guerrear ». il faut bien admettre qu’elles ne peuvent provenir que d’un raisonnement reposant sur un certain vraisem- alors comment la problématique de la transposition recréatrice rejoint celle de la « reproduction ». en se réfugiant à l’ombre des auctores. des « faire » modulés (modalisés) afin d’inférer. . 16. il sera possible de distinguer. il doit être interprété comme relevant du style indirect implicite. En « [a]dossant son dire à un déjà –dit[…] ».

soit ponctué son discours d’indices « centrifuges ». il ne saurait être question de dégager la responsabilité de l’énonciateur de l’Histoire. La nature même du discours plébiscite la seconde hypothèse et pose ainsi l’énonciateur du texte en instance d’évaluation implicite. On est toujours en droit de se demander si les pensées ou réactions exprimées sont conformes à celles de l’agent ou s’il s’agit plutôt de faire dire par quelqu’un ce que l’on pense soi. n’est pas pertinent pour cette catégorisation. Il importe d’opérer une certaine catégorisation à partir d’indices qui concernent à la fois le type de procès dénoté et le modal impliqué dans l’opération. tel « probablemente ». . On s’intéressera en priorité aux prédicats verbaux de la forme : querer + procès non-terminatif / aver a + procès terminatif. le problème du statut des informations rapportées. à partir de la charpente des faits. De fait. soulèvent. puisque tous les énoncés sont à la troisième personne. 32. à la troisième personne. les prédicats de la forme querer + non-terminatif : « […] cada uno querie aver el sennorio »118. Il 118 Ibid. soit élaboré. il a du même coup marqué son adhésion : il peut donc être tenu pour le garant de ces assertions. il aurait. Qui a élaboré « en premier » un tel raisonnement ? L’énonciateur de l’Histoire ? Celui du texte-source consulté ? Ce raisonnement serait-il alors simplement repris ? Ne serait-ce pas plutôt « notre » énonciateur qui. En dénotant. à l’instar des lexèmes exprimant un « faire par les sens » comme de vrais marqueurs d’évidentialité. D’abord. l’analyse du rôle énonciatif des lexèmes qui dénotent à la troisième personne. sur la base des procès dénotés a opéré des déductions par inférence ? Même dans le cas d’une hypothèse « minimaliste » selon laquelle ce raisonnement figurerait déjà dans un des textes-sources. une expérience intime permet de les tenir pour de véritables marqueurs d’évidentialité. En effet. « pienso que »…) effacé en surface. un verbe d’opinion (« creo que ». car il s’agira de manifester qu’ils peuvent être appréhendés. sous forme adjective. qui aurait déterminé en profondeur. Aussi l’énoncé cité précédemment (« E por que vieron […] ») serait-il fortement compatible avec un adverbe modalisateur portant sur l’acte d’énonciation.. un raisonnement distinct. p. de par la non-coïncidence entre sujet d’énonciation et sujet d’énoncé qu’ils supposent. L’indice de personne. Le « faire » modalisé est exprimé par le truchement de prédicats verbaux intégrant des modaux. si ce dernier souhaitait introduire une distance. En s’abstenant de le faire. ces prédicats. une expérience intime. eux aussi. En révélant que le locuteur tire ses connaissances d’une déduction par inférence. ils instituent d’emblée le caractère seulement plausible.252 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ blable référentiel. quoique essentiel. eux aussi. Mais l’absence de tels marqueurs révèle bien que le sujet qui est à la source de ces assertions ne veut pas être tenu pour le garant de leur vérité. vraisemblable de ces connaissances.

Tout se passe comme si c’était l’événement décrit en B qui se trouvait placé sous le joug de l’hypothèse. elle aurait dénoncé le caractère seulement vraisemblable. B » (au détriment par exemple de celle « B por que A ») révèle qu’il est question de justifier. peut-être A. et non B qui est présenté comme admis par le destinataire. De sorte que la relation « Por que A. puisque c’est A.CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 253 s’agit au contraire. D’où un « Por que » équivalent à un « Puesto que ». ca de guissa sopieron los de Tiro sofrillos e deffender se dellos. de faits ou de circonstances qui sont énoncés en structure de cause ou qui se présentent comme tels. ouieron se los mas dellos a meter se en navios por la mar fasta que fallaron una ribera […] 119. dans leurs expressions et leurs fonctionnements. C’est. B. si elles ne sont pas exhibées. e con coyta del. de s’inscrire dans la plus parfaite clandestinité. pero en cabo fueron vençudos los de Persia. 120 . p. alors même que c’est le monde posé en A qui relève d’un tel ordre. Le recours quasi systématique à la structure « Por que A. Y esta guerra duro luengo tiempo . Cette inversion de l’ordre de la chronologie de raison permet précisément de camoufler le caractère hypothétique de A. en effet. sur la base de l’existence de B que se construit l’échafaudage sémantique qui confère à A une certaine existence. Ils permettent. Les procès ainsi dénotés sont présentés comme la résultante logique et nécessaire d’une série d’actes. On comprend bien ce que cache le rejet de la structure d’hypothèse introduite par Si : « considérée comme une attitude modale corrélative d’une thèse […] »121. B » mais on trouve aussi « B ca A ». alors qu’elle tend à vouloir se faire comprendre comme Puisque A. 121 B. e guerreolos tan fierament que no lo pudieron soffrir . L’analyse du cas des prédicats verbaux de la forme « aver a » + procès terminatifs ne pourra que confirmer une telle observation. plausible du propos. font illusion et masquent la subjectivité qui est à l’oeuvre. 213. pour lui. en effet. B » doive rétroactivement être interprétée comme Puisque B. Théorie et analyse…. POTTIER. Non seulement elle aurait obligé le locuteur à restituer l’ordre de la chronologie de raison (détournant ainsi l’hypothèse de B vers A) mais de plus. plutôt que d’expliquer. Le schéma le plus récurrent est le suivant : « Por que A. que por fuerça los ovieron a vencer […] 120. comme en filigrane et donc d’emprunter pour la réalisation linguistique des diverses modalités des voies détournées qui. l’hypothèse est trop liée à la modalité épistémique pour avoir droit de cité. Ibid. 119 Ibid. de mettre en relief certains choix de réalisations linguistiques qui se justifient pleinement par rapport à cette problématique de la duplicité. Il faut noter en premier lieu que « aver a » affectionne tout particulièrement les structures de conséquence : […] levantos un rey duna tierra que llamavan Escalona.

C’est pourquoi le locuteur préfère recourir à des formes d’expression qui relèvent de la modalité factuelle. 2004. mais un énonciateur qui parvient à « objectiver » la subjectivité de son énonciation. Aussi. Il n’est pas rare non plus de trouver le schéma « Por que A. alors même que le « savoir » qu’il inscrit réfère à ses propres systèmes d’évaluation. doit-il l’enter le plus naturellement possible sur celui de son homologue reproducteur. Cahiers de linguistique et de civilisation hispanique médiévales. de par l’orientation exclusive de la structure vers B. de guisa que … C’est en effet. à la droite de ces connecteurs que prennent place toute la série de marqueurs. ce sujet d’énonciation fait comme si c’était la vérité qui parlait par sa bouche. lesquels 122 P. B » de ne pas contraindre le destinataire à admettre A. en se dissimulant sous le masque d’un sujet universel (qui se confond par endroits avec ce qui pourrait être dit le « locuteur-reproducteur »124). por que .C. 123 . comment déterminer le rayon d’action exact du verbe introducteur. Elle n’a donc de pertinence que lorsque B implique un constat de réalisation (ex : « […] fueron vençudos los de Persia […] »122) qui confère déjà à A une valeur de réalisation (« […] ca de guisa sopieron los de Tiro sofrillos e deffenderse […] »123).G. le désavantage. pour « injecter » ce « savoir » au sein de l’énoncé. En gommant le lien qui relie à sa propre subjectivité la proposition assertée. p. de l’objet du discours vers le sujet discourant. L’atténuation de la force d’un propos qui ne serait plus perçu alors comme « vérité vraie » aurait donc pour conséquence de détourner l’attention du destinataire. L’exemple des énoncés intégrant des opérateurs de discours rapportés est à cet égard édifiant : en effet.254 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ révélant ainsi que ce qui est asserté ne procède que d’un échafaudage sémantique. lesquelles non seulement masquent la prise en charge épistémique mais de plus. de guisa (assi) que C » qui renvoie au niveau le plus complexe de l’échafaudage sémantique. en particulier. Cette structure présente. Loc. MENCÉ-CASTER.. Cette zone est celle qui se déploie autour des connecteurs propositionnels tels que ceux signalés antérieurement. lorsque son incidence enjambe une phrase ? Se crée ainsi une zone trouble où le glissement énonciatif devient imperceptible. On l’aura compris : ce sujet. 95-106. ca . p. en effet. instaurent une relation de nécessité – physique – entre A et B par laquelle l’aléthique est supposé. 27. Lyon : ENS-Éditions. comparativement à celle « Por que A. La faible occurrence de la structure « B ca A » s’explique alors par sa faible rentabilité. « Du rôle des modalités dans la construction de l’ethos discursif du locuteur : le récit de la révolte des esclaves de Tyr contre leurs maîtres dans la Première chronique générale d’Espagne ». du point de vue de la légitimation de A. c’est bien l’énonciateur du texte. subjectifs « objectivés » qui viennent d’être identifiés. B. cit. Dans « B ca A » la justification A n’est pas l’objet de l’acte de parole. 124 Voir C. 31.

au chapitre 49. La fondation d’une ville devient de la sorte un événement connexe de celui de la genèse d’un peuple souverain : c’est dire à quel point l’espace physique associé à la fondation ne fait sens que lorsqu’il se trouve rapporté à l’espace politique de la territorialité naturelle. Il n’empêche que les Seigneurs de Tyr accomplissent bien un parcours transformationnel. La visée transformationnelle de l’actant est marquée par le jeu qui s’engage entre les prédicats modaux poder et saber. à côté des valeurs descriptives. en présentant. ont le mérite. des valeurs modales perçues comme objet dans la visée du sujet. non seulement de signaler son territoire propre. Ainsi. de la compétence acquise a pour objet de rappeler le caractère « accidentel » de la contre-performance. D’où la nécessité d’opter pour une organisation syntagmatique qui envisage l’actant sous une forme évolutive. Il faut. indiquée par saber au passé simple ([…] sopieron soffrirlos e deffenderse […] ») – l’acquisition d’une compétence réelle. L’affirmation. car tout se passe comme si le locuteur hésitait entre inscrire une franche incompétence et indiquer simplement une contre-performance. Comme le dit si bien Inés FernándezOrdóñez : . non sans avoir rappelé qu’ils témoignent d’emblée une intentionnalité précise : opérer une définition modale des actants selon un principe de hiérarchisation. et en consacre l’échec. grâce auxquels il devient possible d’approcher encore l’un des modes de la transposition recréatrice. exprimée par saber à l’imparfait ([…] « maguer se sabien guardar de los enemigos de fuera […] »). le locuteur verrouille d’entrée de jeu l’événement de la révolte. ce qui permet de distinguer un sujet de droit (les seigneurs de Tyr) dont l’identité est fondée sur le Savoir et un sujet de quête (les esclaves) dont la modalité première est le Vouloir. C’est pourquoi. interroger l’incidence de cet ensemble de modalisateurs sur l’infléchissement sémantique du récit. le récit de la révolte – trahison sous l’angle d’une lutte entre la Contingence (représentée par le lexème Ventura) et la Nécessité (signifiée par le lexème Dios). le long d’un parcours qui engage une modification de son identité. ce qui était annoncé dès le titre comme le récit de la fondation d’une ville se transforme rapidement en récit de la genèse d’un peuple souverain. C’est pourquoi il importe moins à ce locuteur de dénoter des actes que d’installer. L’utilisation de poder en contexte d’échec (« […] non lo pudieron soffrir […] ») se doit d’être soulignée. au seuil du récit. au chapitre 50. C’est ce qui explique l’importance accordée au causatif et au conséquentiel qui permettent tous deux la prise en compte de l’histoire transformationnelle de l’actant. pour ce faire. De sorte que ce qui aurait pu être aussi le récit de la genèse d’un peuple souverain – celui des esclaves – devient le récit d’une genèse impossible. jalonné par deux étapes essentielles : – l’accomplissement d’une performance. mais surtout d’être de véritables opérateurs de sémiotisation. légitimée par la férocité exemplaire de l’ennemi : « [Escalona] guerreolos tan fierament que non lo pudieron soffrir […] ».CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE 255 quoique par ricochet.

. p. De fait. Lector…. la logique des actions et la syntaxe des personnages. En ce sens. on identifie déjà deux actants principaux dont les différents acteurs individuels ou collectifs qui apparaissent au fil de l’Histoire sont la manifestation figurative. Or. Nous avons pu mettre en évidence dans les sections antérieures. 145. il cherchait à éradiquer les réactions. l’entreprise alphonsine semble être vouée dans son entier à « neutraliser » toute capacité interprétative du lecteur. etc. 130 : « La fabula. C’est ce que Eco appelle « construction de la fabula »126. à la dramatisation. au détail « réaliste ». en fonction du « niveau d’abstraction que l’on juge interprétativement le plus fructueux »125. Nous avons vu comment il évaluait constamment les « personnages » et les « situations ». ou plutôt sa capacité de libre interprétation des événements. le second schéma de lecture qui vient compléter le premier ne saurait être que celui-ci : « des modèles de “vassaux” à imiter ». Dans cette perspective. 132. 126 . tout pouvoir de jugement en lui imposant le monde axiologique construit par le texte comme le seul monde possible. 127 Ibid. Il est cependant un domaine où elle ne fait aucune concession à cette forme d’écriture : la liberté d’anticipation du lecteur. ECO. tel que l’envisage l’actuel « seigneur » de cet espace. le lecteur n’est pas tenu de prévoir « les états de la fabula »127 comme il serait tenté de le faire face à un texte romanesque . évaluations et interprétations contraires aux thèses qu’il admet. c’est le schéma fondamental de la narration. on voit à quel point il est difficile d’édifier une ligne de partage stricte entre « structures narratives » et « structures actantielles ». p.. Après avoir actualisé le niveau discursif. puisqu’en déterminant la fabula à partir des rôles de « seigneur » et de « vassal ». La forte récurrence des « connecteurs » logiques (tels que « por que » et « ca ») témoigne de cette 125 U. avec notamment le recours à la motivation psychologique. l’Histoire d’Espagne. il peut cependant développer un processus d’interprétation « évaluative » à partir duquel il établit sa propre taxinomie axiologique. le cours des événements ordonnés temporellement ». p. Ibid. s’agissant d’un récit historique. En effet. le fait de pouvoir parler de « rôle » nous indique que l’on se situe encore au niveau des structures narratives. il est possible de formuler les macropropositions narratives. Cependant. ainsi qu’on l’a déjà fait remarquer. le schéma de lecture de l’Histoire étant : « de la description des modèles de “rois” et de “sujets du roi” à imiter pour une cité prospère ». la manière dont l’écriture de l’Histoire empruntait certaines des formes de l’écriture romanesque.256 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ El imperium recibido de Dios está exclusivamente reservado para los miembros de esta linna y vedado para el resto de los hombres 20. soit l’histoire du partage des pouvoirs entre seigneurs et « vassaux » au sein du territoire espagnol. c’est soit l’histoire du peuplement du territoire espagnol et des seigneurs qui y ont régné . comment à travers les versions condensées qu’il proposait régulièrement.

CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE

257

obsession d’une « causalité » qui est perçue comme le moyen le plus sûr de
contrôler, de susciter et de diriger la coopération du lecteur.
Il en découle un texte extrêmement « fermé », caractérisé par une
préoccupation didactico-idéologique telle qu’il se complique de redondances et
se définit comme un tissu de « trop-dit », plutôt que que de « non-dit ».

Des stratégies énonciatives aux sujets représentés
Si, comme l’allègue Eco, « générer un texte signifie mettre en oeuvre une
stratégie dont font partie les prévisions des mouvements de l’autre »128, alors on
peut en conclure que le stratège de l’Histoire s’est dessiné un modèle de Lecteur
identifiable à un adversaire redoutable, capable à chaque « coup » de prendre le
contrepied des thèses qu’il présente, un contestataire endurci à qui il convient
d’ôter toute liberté interprétative, en lui imposant pas à pas un système de
valeurs rigides et univoque. C’est ce qui explique sans doute cette prise en
charge drastique et systématique, ce dirigisme permanent.
Néanmoins, si l’Auteur Modèle a construit toute sa stratégie autour de la
« causalité », c’est qu’il a aussi prévu un Lecteur doté d’une certaine
compétence « logique » et donc capable de comprendre le bien-fondé d’une
démarche « rationnelle », à condition que celle-ci lui soit « suffisamment »
explicitée, voire « martelée ».
Mais la dimension « répressive » du texte relève sans doute également d’une
stratégie de « conversion » du lecteur doxique, tenu pour rebelle, insoumis,
déraisonnable, en un Lecteur Modèle, docile, heureux d’être « éduqué » et « pris
en main », auquel cas la stratégie textuelle qu’est l’Auteur Modèle en tant que
« sujet de l’énoncé », gagnerait à être référée au « sujet de l’énonciation » (ou
auteur empirique) qui a formulé une telle hypothèse de lecteur.
Ce « sujet de l’énonciation » qui s’est présenté dans le prologue en tant que
roi (« Nos don Alfonsso […] rey de Castiella […] compusiemos este libro
[…] ») est aussi « sujet de l’énoncé », ainsi qu’en témoigne l’usage du « nos ».
Le problème qui se trouve dès lors posé est bien celui de la nature et de la
définition du rapport qui lie ces deux sujets, car le discours impose une
médiation, une distance qui rend impossible leur totale identification.
À travers la fiction de l’Auteur Modèle, nous nous sommes intéressée jusquelà au sujet de l’énoncé comme stratégie qui postule un Lecteur capable de
coopérer textuellement : c’est donc, dans et par les mots, que cette stratégie
produit ses effets. Mais si, comme on l’a posé au début de notre étude, la lecture,
de même que l’écriture, peut être perçue comme un mode de transformation des
sujets, alors il importe de sortir des « mots », du « texte » pour examiner ce qui
se cache derrière « eux » et appréhender la « lecture » comme rencontre entre
deux « sujets ». Si en lisant un texte, le lecteur empirique est « ému »,
« convaincu », « indigné », « déçu »…, c’est parce que dans les « mots », il a
trouvé « quelqu’un », et que ce « sujet » a fait de lui un autre « sujet ».

128

Ibid., p. 65.

258

UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ

Si c’est toujours dans et par les mots que se développent de tels sujets,
comme se développent leurs passions et leurs convictions, il n’en reste pas
moins que nul argument, nul mot ne se présente sans que quelqu’un l’émette
pour quelqu’un, sans destinateur ni destinataire. Par-delà la construction des
stratégies textuelles qui ne met en jeu qu’un art des mots, il faut prendre en
compte une sorte de « rhétorique » qui serait à définir comme un « art de la
personne » et qui nous obligerait à nous pencher sur la question du sujet.
Dès lors, comment articuler les deux « arts », et partant, les deux « sujets »
(sujet de l’énoncé/sujet de l’énonciation) ? Nous sommes ainsi amenée à nous
affronter à la question de l’èthos. Pour Cornilliat et Lockwood, le problème se
pose en ces termes :
[…] on ne peut guère poser le sujet comme purement extérieur au
discours qu’il énonce, parce que la question pertinente est de savoir,
dès lors qu’il y a discours, comment le sujet « se » représente dans
le discours. Du côté de l’èthos, on reconnaît d’emblée que le sujet ne
peut pas sortir de la rhétorique. Inversement, situer le sujet
« éthique » à l’intérieur du discours, le concevoir comme un pur
« effet », ne peut éviter de soulever la question […] du rapport de
cet effet sur ce quoi il fait effet. Le propre de l’èthos est de jumeler
l’intérieur et l’extérieur, de mettre le sujet dans le discours tout en
rapportant le discours à un sujet. D’où une série de problèmes non
seulement rhétoriques, mais proprement philosophiques (éthiques
précisément). Si l’èthos est la présentation de l’orateur dans son
discours, quel est le rapport entre ce sujet discursif et le « vrai »
caractère du « vrai » sujet qu’il parle ?129

Sans entrer dans les détails d’une problématique ardue et qui constitue à elle
seule un champ d’étude vaste et complexe, il nous paraît utile néanmoins de
souligner sa pertinence pour notre propos. Car, si Alphonse X en tant que sujet
empirique prend la « parole », par le truchement d’un discours historique dont
bien d’autres avant nous, ont souligné la dimension éminemment politique, c’est
bien qu’il compte faire de ce nouveau mode de communication, une cellule
dialogique avec ses grands sujets. Dans ces conditions, il est logique de
considérer qu’il espère « projeter », et donc construire, par son discours une
image de lui-même130, autre que celle qui est attachée à son èthos réel ou prédiscursif, tout en visant dans le même temps à proposer à ses « sujets » une
image autre d’eux-mêmes, plus conforme au rôle qu’il leur a réservé dans son
projet politique. Dès que l’on quitte le strict univers du « verbe » pour s’attacher
à celui du sujet qui s’y trouve représenté, on ne peut, il est vrai, négliger le
contexte historique, social et politique dans lequel une œuvre s’inscrit. De fait, il

129

F. CORNILLIAT, R. LOCKWOOD (coord.), Èthos et pathos…, p. 9.
Ruth AMOSSY (dir.), Images de soi dans le discours. La construction de l’ethos,
Lausanne : Delachaux et Niestlé, 1999, p. 9 : « Toute prise de parole implique la construction
d’une image de soi. À cet effet, il n’est pas nécessaire que le locuteur trace son portrait, détaille
ses qualités ni même qu’il parle explicitement de lui. Son style, ses compétences langagières et
encyclopédiques, ses croyances implicites suffisent à donner une représentation de sa personne.
Délibérément ou non, le locuteur effectue ainsi dans son discours une présentation de soi. »
130

CONSTRUCTION DE L ’AUTEUR HISTORIOGRAPHIQUE

259

faut bien avouer que vers 1270, ainsi que l’a établi Georges Martin, « le miroir
des faits grimace »131 autour d’Alphonse X :
En Castille, la répression du soulèvement mudéjare a entraîné, en
chaîne, le tarissement du tribut du royaume vassal, impliqué dans la
rébellion, de Grenade et la fondation, à Lerma, d’une puissante
opposition nobiliaire132.

En ce sens, il est cohérent de penser que l’Histoire a été écrite pour répondre
à un double objectif : rappeler les fondements de la légitimité absolue
d’Alphonse au trône et expliquer le bien-fondé du modèle politique « vertical »
qu’il entend imposer.
Dès lors quelles images de « roi » et de « sujet de roi » semblent se dégager
de la construction discursive qu’est l’Histoire ?
On peut retenir – nous l’avons déjà indiqué –, qu’en formulant son hypothèse
de Lecteur Modèle, Alphonse X en tant que sujet empirique a travaillé sur la
base d’un lecteur doxique (empirique) qu’il se représentait semblable à ses
grands nobles hostiles et rebelles. De fait, il s’est ingénié à « contraindre » ce
lecteur de toutes les manières possibles en mettant en œuvre tous les dispositifs
de coercition que lui offrait le discours, afin d’être assuré de ne pas perdre son
pouvoir sur lui. Mais on peut aussi penser qu’en exhibant aussi librement et
aussi puissamment son axiologie, il a cherché à « déconstruire » ce lecteur
doxique insoumis, en le « repensant » comme Lecteur « ami », susceptible de
s’identifier avec bonheur à l’image valorisante, et virtuellement construite, d’un
projet de royaume (le sien, le leur) vivant dans l’harmonie, la paix et la
prospérité. Dans ce cas, il faudrait interpréter l’« exhibition » de l’idéologie
comme un signe de connivence de la part d’un énonciateur feignant d’être assuré
de partager avec son Lecteur un certain nombre d’« évidences » telles que la
suprématie de la raison, l’obéissance au seigneur naturel, l’amour du savoir, la
nécessité de la continuité lignagière, l’unité territoriale, et surtout la fierté d’être
« espagnol »133 et de relever d’un espace territorial, marqué au sceau d’un passé
prestigieux et grandiose.
En ce sens, la fondation de l’origine, c’est-à-dire l’assignation d’un
« commencement » est à percevoir comme un moment fort de la stratégie de
l’auteur virtuel, puisqu’il lui donne l’occasion de relier l’Espagne à des grands
hommes et à des mythes connus de tous.
En réalité, par un investissement axiologique aussi « massif », l’Auteur
Modèle cherche plutôt à « forcer » l’adhésion de son lecteur en faisant comme si
ces différentes valeurs allaient de soi pour l’un et l’autre, et que leur
« violation » représentait obligatoirement un fait répréhensible dont il faut
s’émouvoir et s’indigner.

131

Georges MARTIN, « Alphonse X et le pouvoir… », p. 233.
Ibid.
133
On peut noter la fréquence des expressions de la forme « los de Espanna », « los
espannoles », comme si Alphonse X misait sur un dénominateur commun « l’identité
espagnole », dénominateur que son récit contribue à construire.
132

260

UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ

Il n’est donc pas étonnant que, dans son écriture, il accorde une importance
non négligeable à la dimension du delectare, dans l’objectif de constituer un
terrain d’entente qui se fonde sur la communion à des valeurs partagées, mais
cette fois sur un plan esthétique, et non plus seulement idéologique. On peut, à
cet égard, considérer, par exemple le choix du modèle d’écriture ovidienne
comme un « clin d’œil » d’Alphonse à des grands sujets qui affectionnent autant
que lui cette « littérature » courtoise et chevaleresque émergente. De même, le
soin mis à certaines descriptions n’est pas étranger au désir de susciter une
« émotion » esthétique et de renforcer le sentiment d’appartenance commune à
un même territoire.
Mais pour que cette dimension esthétique, qui se trouve associée au plaisir de
la lecture, puisse réellement susciter l’adhésion du lecteur au projet alphonsin,
encore faudrait-il que ce lecteur accepte de s’identifier au Lecteur Modèle que
postule le texte, lecteur auquel, rappelons-le, est dénié le droit de « coopérer » de
façon autonome à l’actualisation de ce dernier.
La surveillance étroite dont ce lecteur fait l’objet le rend coupable en
permanence d’un délit intentionnel de « trahison » : en se projetant à l’extérieur
du texte, dans le monde réel de référence alphonsin, on pourrait dire que le
Lecteur Modèle, tel qu’il est conçu dans le texte de l’Histoire renvoie à un
« sujet du roi », soupçonné en permanence de félonie, en dépit de sa sensibilité
esthétique. Esclave de Tyr en puissance, ce Lecteur n’est pas digne de confiance,
pas plus que ne le sont les grands nobles, toujours susceptibles de contester
l’autorité royale.
De fait, cette « crise de confiance » conduit l’auteur empirique à projeter dans
le texte une image de l’Autre comme « traître en puissance », corrélée à une
image de soi, semblable à celle d’un « censeur » de la pensée, de l’ordre, de la
raison, image qui, par sa prégnance, « écrase » celle de guide et d’« esthète »
attentionné et patient qui aurait pu émerger.
Il en découle la construction d’un « roi » virtuel, plus proche du « tyran » que
du roi juste et sage. En se présentant pétri de compétences idéologiques très
strictes, et au travers d’un style éminemment didactique, voire coercitif, le sujet
énonçant projette de lui une image qui contredit celle qui structure le paradigme
du roi-modèle (sage, aimant et juste), que son discours cherchait à fonder. Cette
image contradictoire renvoie sans doute à la dimension « inconsciente » de la
présentation de soi, qui ne peut être entièrement contrôlée par un sujet qui est
lui-même assujetti partiellement à sa propre stratégie.
On peut se douter que le lecteur empirique, contemporain d’Alphonse X, que
nous avons globalement assimilé au « grand sujet », n’ait pas cherché à discerner
l’Auteur Modèle dans ce qui pourrait constituer sa dimension « séductrice »,
mais qu’il ait plutôt eu tendance à l’aplatir (à partir du savoir extra-discursif et
intertextuel dont il disposait déjà) sur l’auteur empririque en tant que sujet de
l’énonciation. Comment aurait-il pu adhérer, en effet, à un projet qui le
« cantonne » au rôle servile d’exécutant docile et malléable, encadré par un
« tuteur » à la vigilance exacerbée, alors que l’image qu’il avait de lui-même le
conduisait à se représenter tel l’égal du roi ?

CONCLUSION GÉNÉRALE

Conçue dans le dernier tiers du XIIIe siècle, l’Histoire d’Espagne, à l’instar
des chroniques royales antérieures, signe, en la confirmant, l’émergence d’une
histoire « politique », orientée vers la légitimation de la royauté et la fondation
d’une mémoire généalogique collective.
Son trait le plus remarquable fut sans doute d’avoir été « écrite » par une
pluralité de rédacteurs ou officiers, que nous avons choisi de désigner au moyen
du terme « Alphonse X », pour souligner leur « fusion » dans un personnage
unique, qui leur impose de parler d’une seule voix. C’est en ce sens que l’on
peut dire qu’Alphonse X assume l’autorité de commande, de réalisation et
d’écriture.
Cette prise de pouvoir ne pouvait manquer d’avoir des conséquences sur la
position énonciative que ce roi, qui prétendait avoir reçu plus d’entendement
qu’aucun autre1, ne manquerait de revendiquer.
Comment être roi et compilateur ? Ou plutôt, comment être compilateur sans
cesser d’être roi ?
C’est en postulant un conflit latent entre une position énonciative, perçue
comme proche de celle d’actor, et une posture politique « en surplomb » que
nous avons cherché à « penser l’auteurité dans le discours historiographique
alphonsin ».
La problématique de l’autorité énonciative, au Moyen Âge, est très
complexe : elle relève d’un imaginaire qui impose de lourdes contraintes
techniques, intellectuelles et mentales et dénie au scripteur le droit à
l’innovation. Mais cet imaginaire se trouve en prise avec une pratique plus
souple, plus ouverte qui, dans le cadre étroit où elle est appelée à se mouvoir,
explore les voies diverses par où elle espère trouver un chemin de liberté.
La compilation, quoiqu’elle puisse, dans un premier temps, être perçue
comme un carcan, et en conséquence, comme un bastion de la fonction de
reproduction, nous est pourtant apparue comme un de ces chemins possibles vers
l’auteurité. L’hypothèse heuristique de la « fonction-auctor » que nous avons
formulée nous a ainsi permis de rendre compte de la scission qui s’opère, dans le
contexte médiéval, entre les discours reçus comme prouvés et les discours qui,
pour l’être, ont à « s’adosser » à ces derniers. Il en découle que le « destin
sémiologique »2 de ces discours non autorisés, pour reprendre l’expression de
Georges Martin, est d’« être variation au sein d’une permanence »3.

1

Nous renvoyons à la note 189, p. 122 : « Onde nostro señor, el muy noble rey don Alfonso,
rey d’España, fijo del muy noble rey don Ferrando et de la muy noble reina doña Beatriz, en qui
Dios puso seso et entendemiento et saber sobre todos los príncipes de su tiempo […] »
2
G. MARTIN, Les juges de Castille…, p. 607.
3
Ibid.

Il en ressort que le texte de la compilation ne reflète jamais la « source » mais la réfracte en la transformant. on détermine. en raison de l’importance qu’au Moyen Âge. n’en reste pas moins marqué au sceau de l’inventivité. bien qu’imposé par un imaginaire sémiotique tout-puissant. car si d’un texte historique à l’autre. au cours de leur pratique. diffus. même lorsqu’il reste dans une proximité littérale très grande vis-à-vis de celle-ci. une raison « vraisemblable ». Dès lors. à comprendre justement comme jeu transtextuel. comment expliquer que cette matière ait pu être formalisée. et ce. de façon à mieux percevoir les fondements de la thèse de la « reproduction ». alors même qu’on prétendait la « transmettre » telle qu’elle avait été « reçue » ? Il faut donc admettre que les compilateurs ne croyaient guère au caractère immuable d’une vérité qui serait inscrite une fois pour toutes dans le texte. un territoire d’auteurité unique qui est celui du . celle-ci. Il nous est alors apparu que la question de la « matière » en constituait un point nodal. ne dit-elle pas que l’identité d’un texte dépend de l’interprétation qu’on peut en faire. Or. Mais précisément. des « pans » entiers de discours se « transmettent » et semblent ainsi valider l’hypothèse d’une certaine invariance. qu’ils accordaient volontiers un crédit plus grand à leur propre « programme de vérité ». s’il en est ainsi. puisqu’en remaniant incessamment les textes « reçus ». et donc de sa « signification » ? L’adoption de cette posture modifie totalement l’angle d’approche : c’est ce que nous avons cherché à manifester quand nous avons établi la nécessité de restituer à la compilation-texte sa pleine identité sémiotique. le propre d’un tel jeu est de détourner le sémantisme des textes. au lieu d’identifier des territoires d’auteurité morcelés. La conséquence en est que. mais plutôt en rapport avec une dynamique de la « transposition recréatrice ». mais au travers de celle « projet/Lecteur Modèle ». Dans ces conditions où la vérité historique est avant tout un « possible ». Or. au sein d’un texte qui reste alors fondamentalement celui de l’Autre. la question fondamentale tourne autour des critères définitoires de l’identité d’un texte : la lettre ou le sens ? En choisissant de faire du sens la clef de voûte de l’identité textuelle. épars. réélaborée.262 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ C’est précisément le mode d’approche de cette « permanence » qui a nourri l’ensemble de notre réflexion. en fait. il nous a semblé respecter l’esprit dans lequel les scripteurs eux-mêmes. la première mesure étant de ne plus l’appréhender au travers de la dialectique « écart/permanence ». lequel. la lettre revêt dans l’appréhension du réel spirituel. retravaillée en profondeur. en les recréant. faut-il pour autant considérer que l’auteurité du compilateur sur son texte est mise en cause au point qu’on puisse l’identifier comme intervention sur un discours préconstitué ? L’une de nos préoccupations essentielles a consisté à mettre au jour les présupposés qui sous-tendent les diverses approches de la compilation. envisageaient l’identité d’un texte. au sein de la compilation-texte. ils révélaient. enracinée dans une poétique de l’interprétation anachronique. au sens commun du terme. il nous est apparu que l’auteurité était à penser non dans une logique de l’originalité. L’examen des modalités de construction de la fonction-compilateur dans l’Histoire nous a permis de mettre en évidence l’importance qu’y acquérait la sous-fonction-lecteur critique.

si le postulat de la fonction-compilateur nous a permis de suivre le texte dans son procès d’engendrement et de dégager les spécificités d’une « fonction-auteur » comme « fonction-lecteur-réénonciateur ». Penser l’auteurité dans le discours historiographique alphonsin. étalée. revendiquée. non plus seulement cette auteurité dont nous parlons. De fait. jusqu’à donner l’impression de revendiquer. ne pouvait apposer son nom sur une production à qui était dénié le statut de « construction originale ». cette possibilité de « capter » une image d’Auteur Modèle. elle n’est pas dissimulée. et clairement perceptible dans l’« image de soi » que l’énonciateur projette dans son discours. Examiner la construction de l’auteurité par Alphonse équivaut à rencontrer. rend compte de cette théâtralisation d’un « sujet » qui fait de l’autorité énonciative. dans et par les mots.« discours ». cachée mais exhibée. L’examen des fonctions constitutives de la « forme-auteur » historiographique dans le discours de l’Histoire a ainsi livré les tenants et les aboutissants d’une auteurité moins assujettie que glorieuse. l’examen des modalités de construction de l’auteurité s’est révélé vertigineux et exaltant. dans l’économie générale du discours. Aussi la fiction de l’Auteur Modèle mérite-t-elle d’être considérée comme la véritable signature d’un scripteur médiéval qui. Précisément. au travers de l’Histoire. parce qu’elle refuse d’être réduite au silence. ils renvoient pourtant à des auteurs différents si la confrontation de leurs versions laisse transparaître des images d’Auteur ou de Lecteur Modèle différentes. mais bien une forme d’hyperauctoritas. Ainsi. cherche à forger son propre lieu de parole « recréatrice » au sein d’un univers qui pourrait paraître répressif. tout autant que l’image de Lecteur Modèle qui lui est étroitement corrélée. La prégnance qu’acquiert. et qui. un « sujet » qui se représente avec voyeurisme dans son discours. investit massivement l’espace discursif. la catégorie de la personne. Dans le texte de l’Histoire. En ce sens. L’exhibition du « sujet » est donc à interpréter comme mise en scène d’une auteurité qui se construit dans et pardessus des auctores. L’auteurité dans l’Histoire est donc à appréhender dans la perspective de la « construction » d’un effet-personne. fondé lui-même sur l’inscription d’un effet. il n’était pas en mesure de nous donner accès à une auteurité qui se révèle aussi au travers de l’exhibition d’un « sujet » qui investit un espace textuel qu’il perçoit pleinement comme « sien ». une forme d’autorité connexe des autres. c’est-à-dire tout à la fois dans sa dimension synchronique et diachronique. au point de créer un effet de saturation de subjectivité. refusant de se laisser dominer par le discours des autres. et donc de penser l’auteurité. peut être dès lors étudié dans son immanence. l’inscription d’un sujet dans le discours est aussi ce qui nous permet de rapporter ce discours à un sujet. En ce sens. suffit sans doute à manifester le caractère non illusoire d’une pensée de l’auteurité. Ce territoire d’auteurité. fondamentalement un. revient à penser la compilation comme « mode de pensée » et d’écriture fondé sur la « transtextualité. souvent. quoique les textes puissent continuer d’afficher le même nom.CONCLUSION GÉNÉRALE 263 compilateur. car il met en prise avec la réalité d’un « sujet énonçant » qui. moins en regard d’une problématique de l’attribution qu’en direction d’une problématique de la représentation discursive du sujet. .

264 UN ROI EN QUÊTE D’AUTEURITÉ En ce sens. probablement à son insu. n’en est pas moins réelle : elle renvoie sans doute plus que tout autre. était porteuse. à un imaginaire d’écriture où la lecture. car désireux de « verrouiller » l’espace de libre interprétation de leur lecture. ils se sont « vengés » en les actualisant progressivement. occupe une fonction de médiation symbolique. jusqu’à livrer des versions purement aristocratiques de l’Histoire. comme vertige des possibles. S’agrippant alors aux « textes-fantômes » dont l’Histoire. l’auteurité. C’est peut-être parce qu’Alphonse X a cherché à porter atteinte à cet imaginaire que les lecteurs de l’Histoire ont vu en lui un auteur tyrannique. quoique virtuelle. .

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........................................................................................................................................ 261 Bibliographie ......... actor Introduction .................................................. 267 ................ Enjeux politiques et enjeux énonciatifs ................................. Auctoritas et postulat de la condition écrivante au Moyen Âge ........................ 219 Conclusion générale................................................................... 65 Chapitre III Déplacements alphonsins..... 95 Deuxième partie............................... Vers l’auteurité ...........TABLE Remerciements ....... Approche d’ensemble .............................................. 133 Chapitre II Alphonse X et la construction de la fonction-compilateur comme fonction-auteur......... Construire l’auteurité dans la compilation au XIIIe siècle : Alphonse X et l’Histoire d’Espagne Introduction ............................ Genèses de l’auteurité : auctoritas..................................... 173 Chapitre III Alphonse X et la construction de l’auteur historiographique dans l’Histoire d’Espagne ....... 129 Chapitre I Auteurité et compilation au XIIIe siècle........ 23 Chapitre II Problématiques alphonsines..... 5 Introduction générale ...................................................................... Pour une poétique de l’hypertextualité dans l’Histoire d’Espagne ....................................... Problématiques.............................. Systématiques................................................................................ 7 Première partie................... 19 Chapitre I Problématiques d’écritures....................................................... auctor.........................