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Marcel Metzger Liturgie, spiritualité et vie en Christ. Nicolas Cabasilas et Ignace de Loyola In:

Liturgie, spiritualité et vie en Christ. Nicolas Cabasilas et Ignace de Loyola

In: Revue des Sciences Religieuses, tome 65, fascicule 3, 1991. pp. 227-239.

Résumé Les hasards de l'édition ont rapproché deux auteurs, pourtant fort éloignés par leurs conceptions de la spiritualité chrétienne :

Nicolas Cabasilas (+ 1397) et Ignace de Loyola (t 1556). Le Vie en Christ, de N. Cabasilas, vient d'être publiée en édition critique (Sources chrétiennes 355 et 360). Selon cette tradition de spiritualité, la vie en Christ s 'origine dans les saints mystères (la liturgie), elle s'applique à la méditation, à partir de la lecture biblique, elle est ferment d'unité, tant pour les communautés que pour l'existence personnelle. L'aggiornamento actuel de l'Église latine gagne à s'inspirer de cette tradition, dont divers aspects ont été trop méconnus par les institutions ecclésiales dans lesquelles Igance de Loyola avait trouvé sa voie.

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Marcel Metzger. Liturgie, spiritualité et vie en Christ. Nicolas Cabasilas et Ignace de Loyola. In: Revue des Sciences Religieuses, tome 65, fascicule 3, 1991. pp. 227-239.

doi : 10.3406/rscir.1991.3175 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rscir_0035-2217_1991_num_65_3_3175

It*

LITURGIE, SPIRITUALITE ET VIE EN CHRIST

Nicolas Cabasilas et Ignace de Loyola

Ces derniers temps, les hasards de l'édition ont attiré l'attention, de façon inégale, sur deux maîtres de la spiritualité. D'une part Nicolas Cabasilas, dont la collection Sources chrétiennes vient de publier l'admirable ouvrage La vie en Christ. D'autre part, saint Ignace de Loyola, dont les écrits bénéficient de nouvelles publications et commentaires, à l'occasion des centenaires célébrés en son honneur. Pourtant, ces deux auteurs ne jouissent pas de la même notoriété dans nos milieux catholiques, loin s'en faut. Les projecteurs de la publicité ecclésiastique éclaireront surtout le second, mais c'est le premier des deux qui nous aiderait le mieux à poursuivre, jusque dans la compréhension de la spiritualité, l'aggiornamento du Concile Vatican II.

I. Nicolas Cabasilas

Nicolas Cabasilas a vécu au XIVe siècle, en Grèce, il est mort probablement vers 1397/1398. On l'a souvent confondu avec son oncle, qui fut métropolite de Thessalonique. Mais lui-même était laïc, fréquentant beaucoup les milieux monastiques. Il est surtout connu par deux de ses œuvres, toutes deux disponibles à présent dans des éditions critiques : De la Divine Liturgie (1) et La Vie en Christ.

(1) Edition Sources Chrétiennes 4bis, Paris 1967, sous le titre Explication de la Divine Liturgie ; le terme « interprétation » conviendrait mieux pour traduire herme- neia ; d'ailleurs la tradition manuscrite ne s'accorde pas sur ce mot et l'éditeur ne l'a pas transcrit dans le texte critique. Si une nouvelle édition de ce précieux ouvrage devait voir le jour, il conviendrait de réviser les notes et de les débarrasser de certaines considérations critiques, dans lesquelles le commentateur appréciait les propos de N. Cabasilas à l'aune de la théologie sacramentaire occidentale et rectifiait tout ce qui s'en écarte. Il faudrait pourtant admettre que le langage de Cabasilas est celui de la mystagogie, dans la contemplation d'un mystère qui nous dépasse infiniment, et non celui du précis de théologie.

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Voici les références de la nouvelle édition de ce dernier ouvrage :

Nicolas CABASILAS, La vie en Christ. Deux volumes, avec introduction, texte critique, traduction et annotation, par Marie-Hélène Congourdeau, coll. Sources chrétiennes, n° 355 (livres I-IV) et 361 (livres V-VII), Paris 1989 et 1990, 360 et 247 p. Le second volume est muni d'une table des principaux termes grecs, avec des sous-titres en français.

Les écrits de N. Cabasilas sont connus en Occident depuis quelques siècles et ont fait l'objet de plusieurs traductions françaises, plus ou moins fidèles. Mais, selon les règles de la collection Sources chrétiennes, la nouvelle édition de La Vie en Christ présente à la fois le texte grec et une traduction très fidèle, dans l'ensemble, malgré les difficultés : les sous-titres provenant de la tradition byzantine ont été transcrits et traduits, cette nouvelle édition ne les a pas remplacés, comme d'autres, par des gloses inspirées de la théologie occidentale.

L'œuvre de N. Cabasilas est d'abord une mystagogie, qui commente avec profondeur toute la richesse du trésor liturgique et en nourrit la vie ecclésiale. L'auteur connaît parfaitement la tradition biblique et la patristique grecque, en particulier Jean Chrysostome et le Pseudo- Denys, et même certains écrits de la théologie occidentale.

La structure de l'œuvre

L'organisation et le contenu de l'œuvre apparaissent déjà dans les titres des livres. J'ajouterai chaque fois quelques extraits significatifs, pour mettre le lecteur en appétit.

Livre I. La vie en Christ est conçue par l'intermédiaire des divins mystères du baptême, de la chrismation et de la divine communion. (2)

vie en Christ est une, elle germe dans le temps présent et

s'accomplit dans la vie future. Elle est vie du Christ en nous, salut que les saints mystères rendent actuel : « Voici en quoi consiste la vie que le Seigneur a apportée en venant : c'est qu'en passant par ces mystères nous ayons part à sa mort et partagions sa Passion, sans quoi il est impossible d'échapper à la mort » (I, 42).

La

Livre IL En quoi le baptême contribue à la vie en Christ.

A partir d'un commentaire mystagogique du rituel baptismal, N. Cabasilas annonce comment les mystères unissent au Christ : « Ainsi,

(2) SC 355, p. 74.

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nous sommes baptisés pour mourir de cette mort (du Christ) et ressusciter de cette résurrection ; nous sommes chrismés pour partager l'onction royale de sa déification ; en nous nourrissant du pain très saint et en buvant le très saint breuvage, nous participons à la chair même et au sang même qui ont été assumés par le Sauveur : de cette façon, nous sommes unis à celui qui pour nous s'est fait chair, a été déifié, est mort et est ressucité » (11,3).

Dans le baptême, nous célébrons l'économie du salut, « non par

des paroles mais par des actions

(proclamation trinitaire)

Nous énonçons la théologie

mais l'économie, il nous faut absolument la

, reproduire et la montrer par des actes. Voilà pourquoi la Trinité est exprimée par la parole, tandis que la Passion et la mort, nous les peignons par l'eau dans notre corps, nous configurant nous-mêmes à cette figure bienheureuse et à cette forme » (II, 34).

Le baptême est naisance à la vie en Christ : « En celui qui est engendré, de toute évidence, c'est sa propre vie qu'introduit celui qui engendre » (II, 51). L'œuvre de ce mystère est multiple : « affranchir des péchés, réconcilier l'homme avec Dieu, faire de l'homme le fils adoptif de Dieu, ouvrir les yeux de l'âme, faire goûter au rayon divin, bref préparer à la vie future. Nous avons donc bien raison de lui donner le nom de Naissance et des noms analogues, entre autres raisons, parce qu'il fait lever une connaissance de Dieu dans les âmes de ceux qui le reçoivent » (II, 101).

Livre III. Quel achèvement la chrismation apporte-t-elle à la vie en Christ.

Conçus dans l'Esprit, les baptisés « doivent obtenir en conséquence une activité adaptée à une telle naissance, et un mouvement correspondant. Cela, c'est le mystère du très saint chrême qui peut le produire en nous : en effet, il rend agissantes les activités (III, 1). Quant à la réponse de l'homme au don de Dieu, à savoir « la ferveur humaine, elle n'a pas d'autre rôle que de conserver ce qui a

été donné et de ne pas livrer le trésor » (III,

»

19).

Livre IV. Quel achèvement l'eucharistie donne-t-elle à la vie en Christ ?

Baptême et chrismation conduisent à l'eucharistie : « Certes il (le Christ) est présent à chaque mystère ; c'est en lui que nous sommes chrismés et baignés, c'est lui qui est notre repas. Mais s'il est uni à ceux qui sont initiés et leur communique ses biens, ce n'est pas de

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la même façon en tous les rites : quand il baigne, il affranchit l'argile du mal et lui imprime sa propre forme ; quand il chrisme, il rend agissantes les activités de l'Esprit dont lui-même est devenu, à cause de sa chair, le réceptacle. Mais quand il conduit à la Table et donne son corps à manger, il change entièrement celui qu'il initie et lui donne

en échange sa propre disposition ; et l'argile n'est plus de l'argile, qui

a reçu la forme du roi, mais elle-même est devenue corps du roi, et

l'on ne peut concevoir plus grand bonheur que celui-là. C'est aussi pour cette raison que ce mystère vient en dernier : parce qu'on ne peut

pas s'avancer plus loin, ni rien y ajouter » (IV, 2-3).

L'eucharistie (3) rend présente la réconciliation : « Le Christ nous réconcilie avec Dieu, non pas seulement la nature humaine en général, et non pas uniquement au moment où il est mort, mais il réconcilie à tout instant chacun des hommes : de même qu'il le fit autrefois en étant crucifié, il le fait aujourd'hui en nous nourrissant somptueusement, chaque fois que nous le lui demandons en regrettant nos péchés » (IV, 15).

Si tels sont les dons de Dieu, qu' est-il demandé aux chrétiens ?

« Nous sommes tous tenus non d'apporter les fruits de la sagesse

humaine, ni de tenir bon jusqu'aux combats suprêmes du martyre, mais de vivre cette vie nouvelle qu'est la vie en Christ » (IV, 80).

Les saints mystères préparent les chrétiens à la Parousie : « Car ce pain-là, ce corps qu'ils auront emporté de la sainte Table en quittant ce monde, quand ils arriveront là-bas, c'est lui qui paraîtra alors aux yeux de tous sur les nuées (IV, 102). Ils passeront d'une table à une autre table, de la table voilée à la table dévoilée, du pain au corps » (IV, 106).

Livre V. Quel achèvement la consécration de l'autel apporte à la vie en Christ.

Méditation mystagogique sur la consécration de l'autel.

Livre VI. Comment garder la vie en Christ que nous avons reçue des mystères.

Pour que le don de Dieu porte ses fruits, la coopération des chrétiens à la vie en Christ est nécessaire. N. Cabasilas développe ce point

(3) L'auteur ne décrit pas le rituel de l'eucharistie, comme il le fait pour le baptême et la chrismation, sans doute parce qu'il l'a déjà commenté dans l'autre ouvrage, (Explication) de la Divine Liturgie.

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dans un discours éthique, sur la volonté : « Celui qui a résolu de vivre

, exercer sa volonté à vouloir ce que veut le Christ » (VI, 7). Le moyen pour y parvenir, c'est la méditation : « Le principe de toute action,

c'est le désir, le principe du désir, c'est la pensée. Ce à quoi il faut donc s'exercer avant tout, c'est à détourner l'œil de l'âme des vanités, en ayant à tout instant le cœur rempli de bonnes imaginations. Méditer sans cesse et ruminer dans son âme les choses du Christ devient

la cause et le principe de la pratique des Epris d'un amour si violent, nous mettrons en œuvre ses

commandements et nous partagerons sa volonté » (VI,

La méditation est à la portée de tout chrétien, quel que soit son genre de vie ou sa profession ; elle n'oblige à aucune disposition particulière (VI, 42). Comme l'enseigne la Bible, elle a pour nourriture la Loi, lue à présent dans l'Esprit, c'est-à-dire l'œuvre de Dieu, économie du salut, en laquelle est manifesté l'amour sans limite du Christ pour l'humanité (VI, 39). La méditation conduit à vivre les Béatitudes, à partir d'une contemplation du Christ, qui a d'abord réalisé chacune des Béatitudes en lui-même (VI, 49 svv.).

en Christ doit en conséquence être rattaché à ce cœur et à cette

(VI, 9-10)

19).

Livre VII. Ce que devient l 'initié qui garde par sa ferveur la grâce qu 'il a reçu des mystères.

Le propos de ce dernier livre est annoncé en ces termes : « II nous reste maintenant à contempler, dans son intégrité, cette vie qui a pris consistance, à montrer quel est le résultat de cette action commune et de quelle façon la vertu humaine tout entière peut collaborer avec la grâce » (VII, 1). Aussi le but vers lequel tendent tous les bienfaits de Dieu est-il que la volonté des chrétiens « soit bonne et tournée vers Dieu seul, c'est cela la vie bienheureuse » (VII, 5-6).

Cette orientation vers Dieu engendre à la fois la vraie tristesse, qui s'afflige de ce qui déplait à Dieu, et la vraie joie en Christ, « joie continue et solide, extraordinaire et admirable, parce que le chrétien est à tout instant en contact avec ce qui appartient à l'aimé : ceux qu'il rencontre à chaque moment, ce qu'il utilise pour son corps, ses pensées, ce qui le soutient, ce qui le fait vivre, subsister et agir, tout ce qu'il a et tout ce qu'il est. Il sait que tout est l'œuvre de Dieu et que tout est en relation continue avec lui : aussi tout maintient en lui le souvenir de Dieu » (VII, 57).

N. Cabasilas conclut en montrant que la vie en Christ, c'est la charité. « Elle est union à Dieu et c'est cela qui est la vie, de même que

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la mort, nous le savons, et séparation d'avec Dieu

qui mériterait, plus que la charité, le nom de vie ? » (VII, 107, 109).

Qu'est-ce donc

Traits caractéristiques de la tradition représentée par Cabasilas

Dans son commentaire mystagogique (Explication) de la Divine

Liturgie, XXXVIII, N. Cabasilas présente ainsi la vie en Christ :

, comme dans le cœur

sont signifiés les membres, comme en la racine d'un arbre ses branches et, selon l'expression du Seigneur, comme en la vigne les

sarments. En effet, les saints mystères sont le corps et le sang du Christ, qui pour l'Eglise du Christ sont véritable nourriture et véritable breuvage. En y participant, ce n'est pas elle qui les transforme au corps humain, comme nous faisons pour les aliments ordinaires, mais c'est

elle-même qui est transformée en eux

maintenant, par ce sang, la vie dans le Christ, dépendant réellement de cette Tête, et étant revêtus de ce Corps, il n'est donc pas hors de propos de voir là l'Eglise signifiée par les divins mystères. »

Tout le dynamisme du mystère chrétien est exprimé en ces quelques lignes : la vie en Christ naît des saints mystères et croît par eux, elle se nourrit de la Parole par laquelle Dieu s'est révélé (comme le suggère le langage biblique de ces lignes), elle est ecclésiale, elle informe l'existence des croyants.

« L'Eglise est signifiée dans les saints

Les fidèles vivent dès

Médiation absolue et unique des mystères

Outre les extraits transcrits plus haut, ces deux autres passages de La vie en Christ manifestent à l'évidence la place des saints mystères ou de la liturgie dans l'économie chrétienne :

— III, 18 : « II n'est aucun bien, non, aucun, qui soit accordé aux

hommes une fois réconciliés avec Dieu, et qui ne leur soit procuré par celui qui est établi pour nous médiateur entre Dieu et les hommes (cf. / Tim. 2,5) ; or rencontrer le médiateur, le saisir, recevoir ses bienfaits, rien d'autre absolument ne nous le donne que les mystères.

Ce sont eux qui nous apparentent à son sang, et qui nous font partager les grâces qu'il a reçues par sa chair et les souffrances qu'il a

supportées »

(cf.

I Pierre

4,13).

— VI, 104 : « Si nous sommes ainsi unis au Christ par la

célébration, par les prières, par la méditation et par les pensées, nous

exercerons notre âme à toute vertu, nous garderons le dépôt (I Tim. 6,20 ;

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rons la grâce déposée en nous par les mystères. De même qu'il est à la fois celui qui célèbre et le mystère lui-même, de même lui seul garde en nous ce qu'il nous donne et nous dispose à demeurer dans la grâce que nous avons reçue : Sans moi, dit-il en effet, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,5).

On reconnaît ici le christocentrisme de la tradition représentée par N. Cabasilas : l'incarnation du Christ, qui agit par les saints Mystères, est le chemin du salut et, par conséquent, de la divinisation des chrétiens. Cette tradition exprime d'une façon éminente la communion des chrétiens avec le Christ, dont ils sont le corps ; les extraits réunis ci-dessus sont suffisamment éloquents et présentent une large palette de comparaisons exprimant cette communion (4) : corps, assimilation de la nourriture, modelage de l'argile, réceptable, temple, etc.

— Dimension ecclésiale

Tout au long de l'ouvrage, le propos de N. Cabasilas est presque exclusivement à la première personne du pluriel, ce qui manifeste déjà la dimension communautaire de la vie en Christ. Je n'ai relevé que trois passages à la première personne du singulier, en observant,

cependant, que l'auteur revient aussitôt au pluriel : II, 33 et VI, 48 (« mon salut »), IV, 27 (« ma langueur »). Quand il fait s'adresser Dieu aux fidèles, c'est encore au pluriel : « Je ne vous demande en échange rien

de plus

: l'union à Dieu n'est pas une voie solitaire, elle naît

fondamentalement ecclésiale

que de m 'aimer » (VI, 40). Cette spiritualité est

de la célébration des saints mystères, lieu éminemment ecclésial.

— Enracinement biblique

Les extraits proposés plus haut ont déjà fait apparaître combien la pensée de N. Cabasilas est nourrie de la Bible. Contentons-nous ici, d'un critère externe : l'étendue de l'index scripturaire dans le volume SC 361. Cet index couvre 10 p., soit 20 colonnes. L'Ancien Testament occupe 5 colonnes, les Psaumes couvrant presque deux colonnes, les références aux évangiles s'étendent sur un peu plus de

(4) Ce sentiment si profond, chez les Byzantins, de l' inhabitation du Christ est peu compatible avec les dévotions latines de l'exposition du Saint Sacrement, lesquelles consistent, il faut bien l'admettre, à extérioriser la présence du Christ par rapport aux chrétiens, alors que le symbolisme de la nourriture est pourtant celui de l'assimilation et de la communion, comme l'exprime le discours sur le Pain de vie. L'icône, dans les Eglises d'Orient, a une tout autre fonction, en tant qu'elle nourrit la méditation des mystères de l'économie du salut.

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6 colonnes, Jean en occupant près de 3. A titre de comparaison, dans l'édition du traité Sur le Saint-Esprit, de Basile de Césarée (SC 17bis), texte plus volumineux, l'index scripturaire ne compte qu'un peu plus de 5 p.

— Place de la méditation

On apprécie, chez N. Cabasilas, toute la richesse d'une contemplation nourrie de la Bible et qui réunit, en une synthèse admirable, les annonces prophétiques et les révélations sur la vie en Christ, toujours en lien avec les saints mystères. Nombreuses sont les pages de méditation aimante, contemplant les initiatives du Christ dans son

incarnation (par ex. IV, 91

ils sont ainsi décrits : « Tout d'abord, quand l'âme est occupée par les bonnes réflexions, elle donne congé aux mauvaises, et par suite elle garde pur de toute infirmité le rayonnement issu des mystères, ce qui nous procure une masse de toute sorte de biens, sans que nous ayons eu à nous donner de la peine, ensuite, il est forcé que ces pensées elles-mêmes, par les remèdes qu'elles apportent, produisent leurs fruits et opèrent dans le cœur les meilleurs effets » (VI, 46).

; IV,

96 svv.). Quant aux effets de cette méditation,

— L 'unité de la vie chrétienne

Le titre que N. Cabasilas a donné à son ouvrage n'est pas usurpé, l'auteur traite effectivement de la vie des chrétiens : qu'on en juge, d'après la table du vocabulaire grec, par les nombreux emplois des mots zaô et zôè (5). Il ne s'agit pas seulement d'un commentaire liturgique ou théologique, mais l'auteur explique en quoi les saints mystères, en particulier la chrismation, informent toute la vie en Christ et l'orientent vers « l'existence future ». Autrement dit, cet ouvrage traite aussi de l'éthique, mais sans la séparer des autres dimensions de l'existence chrétienne.

Actualité et intérêt théologique de l'œuvre

La pensée et le témoignage et N. Cabasilas pourraient éclairer utilement bien des recherches théologiques actuelles dans l'Eglise latine. Je signalerai ces quelques pistes, à titre d'exemples significatifs :

(5) Cela contrairement à de récentes publications de vulgarisation théologique, où les termes « vie » et « vivre » ne figurent que dans le titre et ensuite sont à-peu- près complètement absents de l'intitulé des chapitres : « Pour vivre la liturgie », « Pour vivre les sacrements », etc.

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— Les effets de la chrismation dans le cas du pédobaptisme :

l'intervalle entre les dons reçus des saints mystères et la mise en œuvre de leurs effets.

— Les liens entre baptême et chrismation : « Le baptême est

Chrismation parce qu'il grave en ceux qui le reçoivent celui qui a été chrismé pour nous, le Christ, et il est un Sceau qui imprime le Sauveur lui- même » (II, 17),

— L'eucharistie est un remède contre le péché (IV, 19) ; les

pénitences des chrétiens « ont besoin du sang de la Nouvelle Alliance et du corps immolé, sans lesquels rien de tout cela n'est d'aucune utilité. » (IV, 21) ; le pardon ne porte ses fruits que par la participation au banquet sacré, « le seul remède qui soit pour les maux des hommes » (IV, 22-23).

II. La spiritualité ignatienne

Lire les Exercices sprirituels de saint Ignace de Loyola (6) après avoir étudié La vie en Christ de N. Cabasilas, cela provoque de

cruelles déceptions

mais aussi, quelle pauvreté, chez Ignace, par rapport à l'immense Tradition biblique, liturgique et patristique dont N. Cabasilas est un si éloquent témoin !

En effet, si chez Ignace de Loyola on reconnaît des intuitions admirables, une générosité et une disponbibilité merveilleuses, on admettra aussi les graves handicaps qui l'ont limité dans sa découverte de l'héritage chrétien, en raison de l'état des institutions de l'Eglise catholique à cette époque. Ignace est un converti, certes très fervent, soucieux de réforme dans l'Eglise, mais, n'ayant pas été suffisamment nourri par la Tradition, il transpose surtout ses expériences antérieures, dont celles d'origine militaire, dans son nouvel engagement.

: quelle différence de tonalité entre les deux pensées,

Les Exercices spirituels

Pour qui a goûté le climat joyeux de La Vie en Christ, la tonalité des Exercices spirituels paraît presque lugubre : cette insistance sur le péché et l'enfer, sujet qui occupe toute une semaine, soit un quart du temps, cette injonction de s'isoler de ses amis, ces distinctions subtiles, ces classifications, ce vocabulaire matérialisant, ce souci de

(6) Edition de E. GUEYDAN et collab., collection Christus 61, Paris 1989. Les références entre parenthèses renvoient aux paragraphes de cette édition.

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l'efficacité, qu'on est loin de la tonalité d'action de grâces qui parcourt toute la tradition byzantine !

— Le salut

Sans doute inspiré par quelque iconographie contemporaine, telles les visions triandriques, Ignace imagine une délibération de la Trinité aboutissant à l'envoi du Fils sur terre, en raison du péché (Exercices 102). Les méditations qui suivent, sur les « mystères de la vie du Christ », ne prennent en considération que les actions du Sauveur et réduisent son enseignement à quelques lignes, qui ne représentent même pas l'équivalent des lectures dominicales de la messe à cette époque. Quant à l'Ancien Testament, il me paraît totalement absent des Exercices.

— Une ignorance presque totale de la vie liturgique

Dans les Exercices, rien n'est dit sur la célébration eucharistique, qui est pourtant sommet et centre de la vie de l'Eglise. La messe n'est évoquée que comme repère horaire et il n'est fait mention que de la pratique de la confession générale et de la démarche de communion individuelle, toutes deux présentées comme des moyens (44).

— Une démarche individuelle

Chez Ignace, la dimension communautaire, essentielle au mystère ecclésial, semble absente ; quand il concerne les fidèles, le propos est toujours formulé au singulier, alors que chez N. Cabasilas il est au pluriel, comme on l'a signalé plus haut.

— Christocentrisme ou anthropocentrisme ?

La spiritualité ignatienne est-elle christocentrique ? Dans un certain sens, oui. En fait, elle est d'abord anthropocentrique : dans les Exercices, c'est le plus souvent le fidèle, et non pas Dieu, qui a l'initiative. Cela apparaît déjà dans le « Principe et fondement » (23), puisque le point de départ de toute la réflexion est une définition anthropocentrique, où l'homme est situé par rapport à Dieu et caractérisé par sa fin, selon une mentalité soucieuse d'action et d'efficacité. Alors que dans la tradition biblique, liturgique et patristique, tout commence par une contemplation de Dieu, par laquelle l'homme prend conscience d'abord de l'antériorité absolue de Dieu et reconnaît que lui-même n'existe que par la grâce de Dieu.

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— Comment Ignace se représentait-il la relation à Dieu ?

Comment Ignace considère-t-il la relation de Dieu au monde, à l'Eglise, à chaque homme ? De façon habituelle, N. Cabasilas prend en considération la présence du Christ en nous. Ignace, par contre, se pose davantage vis-à-vis de Dieu, même s'il reconnaît que le chrétien est temple de Dieu ; dans son langage, l'homme agit pour Dieu, bien plus qu'il ne s'associe à l'action du Christ en lui.

— Le vocabulaire ignatien

Ignace utilise certains termes du vocabulaire chrétien dans un sens anthropocentrique qui n'est pas celui de la Bible, de la liturgie et des Pères : élection, gloire, sanctification. Dans la révélation biblique, l'élection et la sanctification sont d'abord des initiatives divines, au bénéfice des croyants.

Quant au vocabulaire de l'offrande, il faut d'abord noter sa rareté dans le langage biblique, car dans le mystère chrétien, l'offrande est unique, celle du Christ. Une enquête dans la Concordance de la Bible de Jérusalem le montre : on constate d'abord une importante différence entre les deux Testaments :

— offrande : 200 occurences dans l'AT, 14 dans le NT,

— offrir : 390 dans l'AT, 49 dans le NT, dont 22

dans Hébr.

Mais même dans le NT, les emplois de ce vocabulaire dans un sens cultuel se rapportent majoritairement aux institutions juives. Voici une des rares évocation de l'offrande des chrétiens : « je vous exhorte à offrir vos personnes en hostie vivante, agréable à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre. » (Rom. 12,1 ; cf. aussi Rom. 15,16 ; Phil. 2,17). Or il s'agit de l'incorporation au Christ, suite au baptême : elle nous associe à son offrande.

Présentation récente de la spiritualité ignatienne

Tenant compte de la dépendance d'Ignace par rapport à la culture chrétienne de son temps, j'ai vérifié comment ses héritiers ont adopté la présentation de sa spiritualité. Etudiant une parution récente (7), j'ai bien constaté un certain progrès, mais la différence avec les écrits de N. Cabasilas est encore importante sur plusieurs points :

(7) J. C. DHOTEL, La spiritualité ignatienne. Points de repère, Supplément à Vie chrétienne n° 347.

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— La Bible n'est pas encore à sa place : elle n'est pas la source

principale de la réflexion ; ses extraits ne sont proposés que comme des lectures complémentaires, alors que la catéchèse chrétienne élémentaire devrait d'abord commenter l'enseignement évangélique et prophétique.

— Il n'est pas fait mention de l'économie, ou de l'histoire, du salut, notions absentes ; les étapes de l'Ancien Testament sont ignorées ; seul la phase ultime du salut est évoquée, et cela, en des expressions réductrices, telle que « la descente de Dieu au cœur des créatures en Jésus Christ » (p. 61).

— La liturgie n'est guère mieux traitée (8) : l'eucharistie n'est

présentée que sous des aspects très limités, essentiellement en tant que Présence réelle (p. 22-24) et par le commentaire de quelques termes du vocabulaire eucharistique. Mais rien n'est dit de sa dimension ecclé- siale, ni des prières eucharistiques (9). Considération plus décevante :

l'eucharistie, qui est pourtant le sommet du mystère de l'Alliance et de la vie de l'Eglise, est encore classée parmi les « simples moyens » ! (p. 65)

— L'ecclésiologie : dans l'inventaire des fondements de la

spiritualité ignatienne (p. 30), on ne trouve aucune mention de l'Eglise.

Souhaits

En comparant les deux spiritualités, celle de N. Cabasilas et celle d'Ignace de Loyola, il faut bien avouer que seule la première est fidèle à la tradition biblique, liturgique et patristique, et que les réformes du concile Vatican II se situent dans cette ligne-là. Il convient donc d'étendre le bénéfice de ce renouveau général de l'Eglise catholique également à la spiritualité. Car la réforme liturgique ne peut réussir

(8) Dans Ecritures. Chemins actuels du livre religieux, n° 6 (1991), p. 12, la

spiritualité ignatienne est présentée comme expérience de liberté, en ces termes : « Pour suivre le Christ, les chrétiens ne sont astreints — à l'intérieur du respect des commandements — à aucune règle extérieure. Saint Ignace a refusé la vie monastique,

les observances, le chœur : chacun doit trouver,

"discerner" sa propre règle. » Que

le chœur, c'est-à-dire la liturgie chorale des Heures, soit ravalé au rang de « règle extérieure », cela témoigne d'une absence totale du sens liturgique et du sens de l'Eglise locale.

(9) Voir par contre C. GlRAUDO, SJ, Eucaristia per la Chiesa. Prospettive teo- logiche suWEucaristia apartire dalla «lex orandi», Bescia et Rome 1989 ; ID., « Vers un traité de l'Eucharistie à la fois ancien et nouveau », dans Nouvelle Revue théologique 112 (1990), p. 870-887.

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que si elle entraîne une révision de tous les courants spirituels qui se sont développés en dehors d'elle.

Notre accès, toujours plus large, à la riche tradition chrétienne de l'Occident et de l'Orient, ne doit pas rester une simple jouissance littéraire ; il doit conduire à des révisions et on ne peut prendre prétexte du pluralisme des spiritualités pour maintenir des expressions trop peu conformes au mystère chrétien. Il faut accepter de corriger des formulations et des conceptions par trop tributaires de contingences historiques et de mentalités mal équilibrées.

J'en viens à un premier souhait. Puisque, au cours de leur histoire, les jésuites ont su lire les signes des temps et opter courageusement pour les missions où l'Esprit appelle l'Eglise, j'espère qu'ils sauront aussi rénover l'ensemble de la spiritualité ignatienne (10), dans l'esprit du concile Vatican II, en donnant à la liturgie sa place centrale et en optant pour une formulation communautaire, et non pas individuelle de la prière, selon la grande tradition liturgique. Les nombreuses congrégations religieuses, séminaires et groupements de fidèles, qui s'inspirent de cette spiritualité, ne pourraient qu'en profiter, car cela leur apporterait plus d'unité et de cohérence pour la vie en Christ.

Un second souhait : que la nouvelle édition de La Vie en Christ, de Nicolas Cabasilas, trouve la plus large audience dans l'Eglise latine, car il s'agit là d'un guide parfaitement valable pour nos communautés chrétiennes, en notre temps (11).

Marcel Metzger 5, rue de l'Eglise 67310 Bergbieten

(10)

(1 1) P. 331 du premier volume (SC 355), un membre de phrase a été omis dans

Et que l'on trouve mieux que le terme « Exercices » !

la traduction ; il correspond à la ligne 8 du texte grec ; lire ainsi : « lui grâce à qui,

en effet, de morts ils sont devenus vivants, d'insensés

».