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Isbn : 2-9515739-2-8

Editions de l’Eau Régale


Contemplation
Au commencement de la fin
Première Période

Se faisant gloire de ses siècles à


penser, à concevoir, à échafauder, l’homme
sait-il toujours le bonheur de ne plus
penser, de se laisser aller, et de retrouver
l'être essentiel du premier jour de la vie ?
L’instant est suprême en cette impression
exquise de ne plus penser, de ne plus
respirer, de ne plus exister ! de consciem-
ment s'oublier. Etre sans dimension, sans

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origine ni lien, entre la vie et la mort, tel un
astre dans la nuit ; infiniment.
J'évoque à ce jour la fin de tous les
autres. C'est pour moi ce jour, chaque jour
où j’inverse le cours du temps afin d’avoir
pour réveil le soleil culminant, vivant
ainsi sans boussole un moment sans
intention ni projet, comme un jour sans
lendemain.
Longtemps je prolonge cet état où je me
sais éveillé dans le sommeil naissant, ce

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même sommeil qui, finissant, me fait
émerger d'un bain de chaleur utérine pour me
plonger dans la lumière feutrée du jour en
gestation. Au sein du vide mental je gis,
sans suffisance ni peine, tel un nouveau-né.
Je suis, simplement bien, d'un honnête bien-
être.
Parcimonieusement, je bouge les yeux, et
tourne la tête, découvrant l’alcôve
dépouillé où je me trouve comme pour la
première fois. En son centre, au niveau du

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sol, le matelas s’étend, engoncé dans une
fosse de faible profondeur. Un rebord de
bois massif fait la jonction entre la literie
et la moquette. D'une section carrée égale
à la profondeur de la fosse, il est vernissé
d'une teinte de chêne doré. La tapisserie
tellurique a le poil court et dense, elle
exhale un azur de feu. D'un bleu
atmosphérique, fixée par ses quatre coins
aux quatre coins du plafond, une toile
suspendue tient lieu de plafond. Des murs

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anthracites ruisselle un crépis plastique
neigeux.
En prolongeant mon regard vers le côté
opposé à la fenêtre, face à l'obscurité de la
pièce attenante, je remarque un corps étendu,
visiblement nu. Il a à mon regard nais-
sant la blancheur incandescente d'une forge
attisée. Je tends la main, et la pose sur le
corps, doucement. Je touche, je palpe, je
caresse, je ressens.

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D'une texture soyeuse, c'est une chair tendre
de femme ; la chair fraîche — lisse, ferme et
moelleuse — d’une jeune femme. Les volutes
noiraudes de la chevelure ondoyante font
somptueusement écho à la pénombre
pubienne, obscure et transparente tout à la
fois. Des seins opulents s'affalent sur la
poitrine qui, modestement, pulse. Non-
chalamment le ventre prend ses aises et
puis s’étend, entraînant avec lui l'air
chaud qui, par les narines, s'évanouit.

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En suivant la chair du bras onctueux
jusqu'à l'avant-bras crémeux, j'ai saisi la
main juvénile aux ongles longs et rognés
qui, d'un rouge écarlate, conféraient une note
aérienne à ce membre étiré. Lentement je l'ai
entraîné vers le corps tumescent qu'inexo-
rablement je trouve le matin en venant au
monde. J'ai affirmé la prise de la paume
sur la hampe du membre pour lui imprimer
un mouvement de flux dans le reflux. Avec

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onctuosité, j'ai flatté la chair terminale du
crêpe érectile…
Bientôt, j'ai laissé glisser le membre
gracile pétri de sommeil, puis, d'un geste
affectueux, lent, précautionneux, j'ai écarté
les cuisses où se tenait caché l'organe
indéfini de cette créature abandonnée
— soumise à l'obscur seigneur de la
conscience — ; dans la paume de ma main,
le mou des cuisses me semblait fondre
comme beurre au soleil. Je me suis roulé

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jusqu'à lui, enveloppé par le voile exquis
de l'inconscience qui m'animait. En lui,
soigneusement, je me suis immiscé : il
n'était pas là de béance, mais bien de la
chair ; une chair moite, sirupeuse et
chaleureuse, aussitôt suave et onctueuse,
câline à souhait, impériale dans
l'humilité. J'ai badigeonné ce sexe avec mon
sexe ; en lui je me suis soigné. Je me suis
couvert de son intimité., je me suis imprégné
de cette femme jeune en laquelle je me suis

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fondu et confondu. J'ai léché, j'ai sucé ; la
bouche, les seins…
Postérieurement, j’ai perçu des gémisse-
ments, d'abord timides mais ensuite
plaintifs, émanant du sommeil qui se
troublait ; la noblesse de mon offre n’en fût
pas amoindrie, avec ferveur mon bassin
prenait de l'ampleur, avec élan j'allais en
profondeur. Le visage dodelinant de ma
compagne se fronçait par endroits et,
tandis que, m’épuisant à l’aimer, je

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m'avachissais davantage sur elle, son
bras sans vigueur tenta instinctivement de
me repousser, en un élan vague, indéterminé.
Il demeura, ainsi vain, à mon contact,
sans insistance, avec un semblant de regret.
Enfin, derrière les paupières, les yeux se
découvrirent pour aussitôt se taire,
sensiblement éblouis par l'éclat du soleil
se faufilant par-delà les lames bleutées
du store anodisé ; la blessure était là,
aux yeux, dans les yeux.

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Là, j'ai pacifié mon instinct. D’abord,
j’ai bisé les paupières ; trouvant mon
souffle sur les seins. J'ai ensuite embrassé
la bouche ; d'abord gentiment, ensuite
goulûment. Ma généreuse amie suffoqua.
Elle s'étouffait lorsque je retirai ma
bouche de la sienne qu'elle ouvra soudai-
nement pour précipitamment aspirer une
lampée d'air. A travers ses paupières
bouffies, elle m'identifia. Elle s'apaisa.
Amicalement, elle serra sa main dans ma

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main et demeura, lasse, entre la veille
assoupie et le sommeil incertain en lequel
elle chercha à nouveau la tranquillité.
Le visage se pencha, la joue sur le drap,
avec nos mains entrelacées qu'elle venait
de placer contre son front. Avec cérémonie, je
recommençai à manifester ma présence en
cette fille candide et cette femme savoureuse,
très lentement, respectueusement. La toison
ténébreuse de son pubis gonflé frémissait
comme la fente profonde de son tout petit

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corps bombé. Je sentis son bas-ventre se
mouvoir en son cœur et s’émouvoir. Un
sourire léger se dessina sur sa figure
devenue radieuse avec sa mine pieuse…
Sans m’épancher, je m’immobilisai enfin et
à mon tour demeurai dans le silence ténu,
fouetté par le sifflement des souffles,
tiraillé par la conscience de respirer à
nouveau ; lacéré, déchiré, mortellement rené
dans mon sarcophage de chair lasse.

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Ainsi passif et rebelle, en Krystel mon
corps intime fusionnait avec son corps
intime. Le sien m’enveloppait, doucement,
m’étreignait, autour de moi ruisselait. Il
reprenait sa place en la mienne, celle que
d’elle j’avais dérobée. En moi rosissait
la vapeur de l’ardeur, mon sang refluait.
Aujourd’hui, je connais la valeur du
temps qui passe ; si vite, passe, défile,
fuse… Je la connais depuis que du
temps je ne suis plus le cours. Je sais

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maintenant que rien n'est plus contraire
à la vie que la vanité. Pour jouir, rien
ne vaut une sincère humilité. Il ne faut
rien ; il faut même moins. C’est
l’humilité du créateur qui ne s’empare
pas de son bonheur ; le fait créateur
dont il n’est, après en avoir été
l’invocateur, que le premier spectateur, le
premier interprète. Il n’a pas créé, il a
entrouvert une porte et a laissé venir ce
qui était là depuis toujours.

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En ayant dans le regard le témoignage
onirique d’une certaine réalité de la vie, je
songe aux gamètes innocemment déversés
dans l’urne à double fond où ils deviennent
des étoiles dans un océan cosmique,
scintillant de leur impatience à réaliser un
destin. Ils attendent leur jour et leur fin ;
la vie et la mort mêlées.
C'est au sommet de ma gloire que je me
suis finalement retiré de ma compagne, en

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faisant de ma tumescence tenace le gage
chevaleresque de ma passion pour elle.
Il n'était pas là de meurtre dans
l'amour, mais — ni sauvage ni
procréatif — vraiment rien qu’un acte
anodin. La relation n'est pas inter-
rompue, ni même différée, mais plutôt
bien reconduite, thésaurisée, investie,
transfigurée.
Dans le prolongement anatomique de mon
linéament, je contemple une fois encore cette

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chair dépouillée en vogue, offerte dans
l'évanescence. Elle est une femme, une
aventure parmi les fascinantes aventures
de l’homme. Le temps est lourd dans la
passion soudaine : à l’instant, il me
survient… Je l’aime !
Telle est à ce jour ma raison de vivre
jusqu’à demain…

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Deuxième Période

Je me suis réveillé, j’ai été réveillé et


je n’ai qu’une seule envie, — une envie
identique à — celle de retourner dans cette
nuit intime d’où j’ai été plongé de force et
puis, de force été extrait. Je le veux,
profondément, mais la nuit ne veut pas de
moi. Aujourd’hui encore, bien malgré moi
j’ai emporté une victoire sur la mort. Ce
matin, la nuit est partie. Elle ne reviendra

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pas avant ce soir. Je l’attendrai ; jusqu’à
ce soir, jusqu’à demain, jusqu’à mon
dernier soir. Le temps qu’il faudra, je la
guetterai, jusqu’à ce qu’elle soit acculée à
moi, qu’elle ne puisse se refuser, et qu’elle
me soit soumise.
Quand chaque jour est une renaissance à
l’esprit qui doute et au cœur qui saigne,
pour l’âme non identifiée qui ne s’identifie
à rien, chaque jour, chaque éveil au monde
porte en lui la douleur d’une naissance de

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chair. Sur l’instant, je n’en peux plus de
renaître entre les mains de mes yeux : au
cœur de cette jeune femme exquise, torréfiée à
point. Tellement, je souffre d’être en vie ; de
cette vie cruellement belle.
Je détourne le regard contemplatif qui révèle
les filles à elles-mêmes, celui qui précède
l’autre regard, le regard avec lequel je ne
demande rien, celui avec lequel je butine leur
corps, celui avec lequel je m’empare purement
et simplement de leur âme.

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Devant le miroir, je me regarde, et je ne vois
pas moi. Je regarde ce visage à travers ce
visage même, depuis le reflet de ce visage,
comme une image distincte de moi, qui
toutefois ne m’est pas étrangère.
Je reconnais là les prémisses de ce qui,
déjà, m’a tourmenté d’exaltation ; déjà,
autrefois. Autrefois et à chaque fois, à
chaque fois que je vais au ciel pour
m’étourdir de l’étourdissant, de là où tout
le monde gronde, vers là où les étoiles

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fondent, quand j’ouvre les yeux et que mon
cœur tombe, quand happée par le vide, la
distance et le Tout, la conscience de moi
se joue, quand le champ de vision se perd
dans la concentration, de l’esprit qui se
retire du monde et de l’âme et du cœur qui
s’effondrent, quand je me sens face aux
étoiles comme un prisonnier en cavale se
débattant dans un champ barbelé, une
clôture électrifiée, un ensablé qui s’engouffre
d’autant plus qu’il veut échapper à son

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sort, un émigré qui voit à l’horizon sa terre
natale qu’il regrette avec nostalgie et que
les ans éloignent chaque jour un peu plus
de lui…
Face à l’inconnu, perdu dans l’immensité
comme un enfant qui est seul au monde ; il
se replie sur lui pour avoir quelqu’un sur
qui s’appuyer, pour ne pas flancher.
Devant lui, le vide, rien que le vide, et tout
au plus quelques points lumineux, témoins
silencieux d’une vie lointaine, inaccessible.

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Menaçants sont les regards qui se posent
sur lui, même souriants ; terrifiants. Alors
il pleure quand il sourit, de toutes ses
forces, de son sourire il pleure pour, des
lumières dans la nuit, faire de ses larmes
des étoiles dans ses yeux.
J’ai longtemps cherché dans l’errance
méditative, dans le songe et dans la
réflexion, la création à l’état pur. J’ai
cherché à m’affranchir de tout, de ce qui
déjà avait été élaboré ; je voulais

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tellement, véritablement créer. Je me suis
retiré du monde, et j’ai tout mis en œuvre
pour l’oublier. Banni, damné, loin des
yeux et surtout loin du cœur, ce monde
du mensonge, de la lâcheté, de la
barbarie, de la vanité… De cette quête
aussi vaine qu’éperdue ne me reste que
le cruel sentiment d’être… prisonnier. Et
toujours aussi vivace : l’appel des
étoiles…

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Combien de temps encore résisterais-je
à l’appel de l’Autre Monde ? Il y règne
une féerique magie, mais une magie
aussi blanche que noire. S’abandonner
suffit, mais lorsque l'autre monde
surgit. Hhhhh ! La peur ; une peur qui
pétrifie.
C’était il y a quelques ans, avant… ou
après… Avant après quoi, finalement ?
Il y a toujours un avant et un après. Le
tout, c’est le moment, l’instant présent.

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Pour moi, c’est trop de temps en mon cœur
passé loin de tout, et ce temps qui pèse a
posé sur moi le sceau de l’absence. Etre et
ne pas être, telle est ma volonté. Non pas
ma volonté. Tel est mon sort que je devine ;
condamné à être sans être, apatride dans
l’âme comme libre d’esprit, attaché à rien de
ce qui peut être, même de moi. Me voilà à
nouveau, à nouveau plongé dans ce que j’ai
tant adoré et tellement redouté, là où j’ai

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échoué, éprouvé par la peine et la vérité. A
nouveau… mon ombre.
Mirage de moi, je chancelle à me regarder
disparaître au fond de moi, vacillant au
regard éperdu de l’âme aux abois. Au
moment de me quitter, je hoquette de tout mon
corps, de tout mon être, de tout mon moi. Ce
n’est pas le moment…
J’éteins la lumière pour éteindre en moi
l’image de moi qui transparaît et m’attire
loin de moi. Je lui tourne le dos et je reviens

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sur mes pas, sur la trace de celle qui m’a
trouvé, celle sans qui je ne serais pas moi,
bergère sans troupeau d’un loup qui se
cherche et ne se trouve pas ; il traîne
auprès d’elle, se perd, oubliant un peu qui
il est, et pas.

Troisième Période

Eté. Lorsque je revins sur le lieu de


son existence, une main de lumière

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saupoudrait sur le corps féminin de la
poudre de riz soufflé. Enveloppée dans les
draps qui l’accueillaient, la jeune femme se
tenait couchée. Elle s’était tournée sur le
côté, le visage perdu dans le creux de son
bras plié et de l’autre qui y passait de
l’ombre ; de l’ombre comme une eau sur l’âme.
L’aisselle lissée composait avec la
lumière bleutée une onde harmonique
ruisselant voluptueusement jusqu’à l’in-
sondable galbe des seins. Le dos dans

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l’ombre renvoyait aux confins de l’univers
qu’il semblait porter, et son échine à une
voie lactée, donnant relief à une troublante
immensité : j’assistais à une éclipse de
femme. Sur cette peau de lune dorée, comme
de la poussière de pierres précieuses, en
mes yeux j’entendais les clapotis légers,
les clapotis infinitésimaux des perles de
sueurs qui, de leur parfum raffiné,
scintillaient en de splendides précautions,
tout comme des sirènes, de sibyllines

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invitations, de lointaines étoiles appe-
lant le voyageur solitaire, susurrant au
vagabond de l’âme.
Mon regard se détacha un instant
— m’offrant de reprendre mon souffle, de
ressaisir mon âme —, et lorsque mes
paupières se rouvrirent de s’être battues, en
revenant à moi, tout autre fut mon
impression de cet aperçu…
Une mine de graphite glissait le long de ce
corps dont elle soutenait les contours,

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balayant de sa tranche molle les corps
creux, en insistant sur les parties
ombragées qu’elle recouvrait grassement de
pénombre. Sur ce papier de soie trans-
paraissait l’envers de l’endroit ; avec, en
filigrane le tatouage de la féminité, et en
relief la griffe de la femme. La beauté de
l’intérieur supplantait avec allégresse la
beauté des arcs et des flèches, en plein
cœur, faisait sourdre la flamme.

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Je me surpris soudain à être un garçon
curieux de la femme, de sa nudité, comme du
plus beau secret du monde ; j’étais fasciné,
obnubilé, charmé, admirablement voyeur.
Autour de cette forme j’ai lentement tourné,
longuement, tissant ainsi de mon regard
avisé une toile pour la piéger, façonnant de
son charme une robe d’ombre lumineuse
fouettée par mes flots d’émotion, modelant
mon esprit avec l’unique, et pour toujours,
la splendide : la féminité.

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J’ai vogué, j’ai scruté, j’ai admiré, j’ai
chaviré, me rendant malade de ma maladie
chronique : le désir. Femme au-dessus de
tout. Par en-dessous, j’ai scruté son
horizon interminable en pleurant d’envie,
d’une envie de l’atteindre, de me plonger
dans ses vagues intimes, et salivant de la
rejoindre, dans ses profondeurs de lagune,
d’heureusement me noyer ; dans le mou de
ses cuisses, dans le creux de ses reins,
balayé par son souffle mammaire,

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réchauffé par l’éclat de ses yeux et son
sourire charmeur.
Impénétrable femme qui se refuse pour que
d’elle ne reste pas, sarclée par l’écume,
qu’une jarre fendue. C’est d’une neige d’argent
fondue, le démoniaque sermon éternel qui
prohibe le viol, lors même solennel.
Imperceptiblement, je me suis retrouvé
agenouillé, comme en elle, quasi évanoui,
et je me suis mis à la contempler ; en moi

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la méditer, en moi la psalmodier, en moi
l’aduler.
Cette jeune femme avait la candeur des
femmes conscientes et amies de leur
féminité ; des femmes consentantes à
l’amour. Elle avait le sommeil profond de
l’âme en paix. Elle s’abandonnait à la
vie, au bonheur ; ainsi s’y adonnait,
disciple fidèle d’une divine catin céleste.
Se doute-t-elle vraiment, ou bien s’étonne-
t-elle encore, peut-être s’effraie-t-elle

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toujours ? de sa beauté, de ses effets, de
sa forme, de son fond, de sa nature, de sa
portée. Magique magicienne de son sexe, de
ses seins, de son visage, de ses mains, de
son cou, de ses fesses, de sa taille, de ses
reins, de ses chevilles, de ses hanches, de
son ventre, de sa bouche, de ses cuisses…
Tout ce que gâche la vanité cultuelle,
parce que la beauté se suffit à elle-
même et qu’il n’est nul besoin d’en

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rajouter, quand louer la femme est la
rouler par terre.
J’aimerais être ce soleil qui la ravit, ce
silence qui l’apaise. J’aimerais, ainsi la
pénétrer et lui procurer ce bien-être qui
l’enchante, tellement, lui faire ce plaisir.
J’aimerais être la pluie sur sa peau, une
pluie chaude, entre ses cheveux, au bout de
ses cils, au bord de ses lèvres. J’aimerais
être son urine, pour venir du troublant
endroit et la voir du beau lieu, être sa

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sueur pour émaner d’elle et l’enrober en
dragée. Je voudrais, terriblement, lui donner
du plaisir, un monstrueux plaisir, et la
voir rougir, briller, s’enflammer, l’entendre
gémir, râler, crier, la sentir vibrer, fondre,
s’écouler. Je voudrais patauger dans son
humus, me retourner dans sa terre profonde.
Femme monstrueuse de beauté.
Quelle naïveté m’envahit soudain ?
Suis-je à présent naïf ou bienheureux ?
Aujourd’hui, à ses pieds, je suis un

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bienheureux, car bienheureux est l’amant
d’une femme honnête ; honnête, non point
d’une rectitude guindée, honnête avec
elle-même.
Femme qui s’abandonne au bonheur qu’elle
appelle de ses vœux et accueille de mes
mains, sur son corps, sur sa bouche, sur
son sexe, expiant en lui ses écarts, ses
erreurs, ses chagrins.
O combien désenchanté et malheureux
est celui qui voit la femme avec les yeux

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de son esprit ; le malheureux ne verra
pas la beauté, il sera dégoûté ou
désemparé, mais il le sera pour la vie.
Il n’y a de femme merveilleuse qu’au
regard de l’enfant, parce que l’enfant lui
va bien ; bien mieux que tout.
Idéaliser — illusionner — est-il un
tort ? Ce qui réjouit l’un déçoit l’autre,
ce qui exalte l’un terrorise l’autre,
l’essentiel de l’un est la futilité de
l’autre. Qu’est-ce alors à dire ?

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La vie n’est pas un rêve, mais une vie
sans rêve, ce n’est pas une vie.
Quand la vie est dure, femme, ne soit pas
si belle, ne soit pas si douce, ne soit pas
si sage. Femme ! soit inhumaine, soit
cruelle, soit terrible. Ainsi sois que je
puisse, en toi, me voir. Ainsi sois que je
puisse, de toi, me délivrer, de moi. Que ma
révolte, que ma rage, que ma colère puisse
sur toi se déverser, car je souffre, si je
souffre de moi, d’être loin de toi ; et si je

45
souffre près de toi, c’est d’être loin de moi.
Ta bonté te va, et tes excès. Femme ! ne me
sois pas l’être sublime que tu es. Sois
l’être infâme qu’auprès de l’homme tu
deviens ; celui qu’auprès de toi il devient.
Si je ne peux, sur toi, me délier, me libérer, je
me tuerai. En toi, je le veux, finir ma vie, et
demeurer à jamais dans ton cercueil de
cristal rose.

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Femme. Je donnerais ma vie pour voir à
nouveau la vie comme un garçon
découvrant une femme nue.

Quatrième Période

Automne. Cette nuit, une tempête s’est


abattue. Au fond du jardin, le figuier a eu
un bras cassé, le tronc éventré, et ses
grandes oreilles se sont faites sourdes
d’avoir trop clamé du clame des mourants

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et des revenants. Une de ses branches était
brisée, coincée entre ciel et terre, suspendue
entre la vie et la mort. En le voyant dans
cet état, je me suis vu moi.
De ma fascination enjouée pour les
catastrophes naturelles — manifestes pour
la vie par excellence —, j’avais fait mienne
en moi la délinquance ordinaire de la
Nature en furie, le vandalisme suicidaire
du révolté et du désespéré qui, aux
consciences étourdies, assoupies,

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assassines ou alanguies, s’achève et se
maudit.
Perdu dans mon désert de silicium,
errant dans les lignes brisées d’un écran
d’ordinateur, je romançais un instantané de
vie lorsque, devant les éclairs de l’orage
qui commencèrent à perturber le secteur, je
pressentis avec inquiétude et attention
l’ampleur du phénomène qui ne tarda pas à
se déclencher… la machine éventrée.

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En une fraction de temps, l’équation ultime
était résolue : je venais de perdre le fil de
la vie ; son avatar, un brin de folie. Moi
qui suis apparemment en ce monde, je
venais certainement de disparaître en
l’Autre Monde.
Devant l’écran noir et le silence relatif
soudain, j’éprouvai le sentiment que l’on
éprouve lorsque l’on devine qu’une
irrémédiable catastrophe est arrivée ;
quand il n’y a plus rien à faire, quand

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alors l’abattement, la résignation, la
renonciation et l’apaisement se posent en
absolus, quand les bienfaits de la mort
apparaissent au grand jour. Des mois de
torture, de persévérance et d’acharnement, en
un instant, furent effacés de l’ordre des
contingences comme du cours des événe-
ments ; anéantis comme s’ils n’avaient
jamais existé. Une vie d’esprit venait de
prendre fin, une vision du monde crevée ; la
vie de l’au-delà foudroyée.

51
C’était l’œuvre d’une trappe intemporelle et
sans dimension où les injustices et les
merveilles disparaissent sans laisser de
trace ; l’ordre tyrannique sans appel.
C’était le cruel et impitoyablement
merveilleux destin de la mort.
Je survivais en apnée, suspendu au terrible
constat, comme commotionné. De rage en
nage, la tempête haletante m’a rappelé à la
réalité, d’un bouche-à-bouche m’a réanimé…

52
Dans ce moment ensorcelé de face-à-face
avec la nature déchaînée j’eus, comme des
prémices amoureux et les dernières visions
d’un mourant, une forte pensée pour celle qui
était à mes côtés et qui n’avait pas mot
prononcé.
A la lueur des éclairs comme à la flamme
d’une chandelle, dans les soubresauts
lumineux de la voûte céleste, elle s’était
silencieusement approchée, et elle avait
posé ses mains sur mes épaules ; épaules

53
dans le reflet de l’écran noir que je trouvai
trop massives pour elle, trop lourdes, trop
imposantes. Entre ses mains, j’éprouvai le
sentiment d’être mon principal défaut, les
autres ne faisant que suivre : j’avais pour
défaut majeur de ne pas être un enfant. Il
fallait un enfant à ses mains ; un enfant
que je ne ferai pas venir ici-bas, pas
comme ça, comme quand il le faut.
« Comment peux-tu rester si longtemps avec
cette machine ? », me demanda Krystel.

54
« Parce que tout est simple avec elle. ».
« Ah ? Et bien, je ne trouve pas ! »,
s’exclama-t-elle en se détachant de moi
comme de « cette machine ». J’ai quitté
l’écran noir des yeux pour me tourner vers
cette créature ravissante que la lumière
vacillante rendait troublante. « La
relation avec elle est tellement élémentaire
qu’elle en est franche, sincère, parfois
exaspérante, mais tellement apaisante ».
C’était une explication comme une autre.

55
C’est ainsi. Pour tout ce qui concerne
les actes élémentaires et impérieux de
la vie quotidienne, je préfère traiter avec
les machines. L’être humain est trop
confus pour être sincère. Le rapport
humain, je le réserve au seul véritable
rapport humain : celui qui déborde de
compréhension mutuelle, celui exempt
d’impératifs et d’exigences sociales ou
professionnelles.

56
Le tonnerre tonnait, l’orage grondait, les
éclairs jaillissaient, la pluie battait, le
vent soufflait, fort, soufflait. Sur le cou
des ténèbres passionnées, l’éther gonflait
les veines électriques. Le temps semblait
se dilater et l’espace se contracter, comme
accouchant dans le cri et les larmes d’une
force terrible, d’une femme féminine, d’un
diable au corps. Implacablement, l’ordre
naturel des choses suivait son cours.

57
L’humilité s’imposait, l’attention, le
calme, la sérénité ; les vecteurs de l’Amour.
C’est là, dans ces moments radieux de
nature frénétique, que resplendit un foyer,
une présence complice et affectueuse.
C’est face à la Nature, absolument, que
chaque sexe redevient à l’autre la chose
la plus merveilleuse qui soit. Alors,
chacun revient à l’autre comme le
charmant souvenir d’un désir primal,
d’une affinité universelle, comme la sève

58
d’un monde végétal en soi que l’on a
cessé d’entretenir ; un monde végétal
toujours prompt à recouvrir les mondes
déchus. Ce souvenir fait resurgir une
seconde nature, une nature oubliée,
fossile et ressuscitée…
Ma belle s’était appuyée contre moi.
Krystel, elle avait laissé glisser ses
bras autour mon torse. Je sentis avec
émotion la tendre puissance de sa
poitrine, la rémanence de ce relent délicat

59
qui me prenait l’esprit et qui était celui de
son corps, de son souffle. Je me dis alors
que chaque sexe est bien pour l’autre ce
qu’il a de plus précieux en ce monde. Il n’y
a rien d’autre. Cette nuit, il n’y avait rien
d’autre.
Krystel. J’aime son silence dans sa
présence et sa voix dans son absence. Cette
jeune femme m’équilibre et me complète ; femme
avec qui l’image et le son se conjuguent
sans se confondre, comme les chiffres et les

60
lettres, comme l’homme et la femme,
concevant que l’un doit s’effacer lorsque
l’autre paraît, se taire lorsque l’autre
parle, noter lorsque l’autre pense. Elle n’est
pas ma moitié car elle ne me divise pas.
Elle n’est pas mon tout car elle ne m’écrase
pas. Elle m’est l’air, l’eau, la terre, le feu
et l’éther. Je peux le dire : je suis de ses
éléments, mais de sexe différent.
J’aime sa façon de se tenir, de se mouvoir,
sa façon de rire, de converser. J’aime ses

61
goûts, j’aime ses envies, et j’aime tous ses
souhaits. Mais plus que tout, égoïste-
ment, je l’aime comme j’adore le silence de
la nuit. Plus que le silence : l’im-
mobilisme, l’inertie ; le froid absolu, le
vide total. Son absence de présences,
l’absence de moi quand je suis éperdu
d’elle. Pas un jour qui ne passe sans
que je n’ai une pensée pour elle, ma bien-
aimée, ma captive, mon enchantée : ma mort.

62
Elle qui tous les jours se tient là, à mes
côtés. Elle qui m’attend, elle que j’attends ;
impatiemment, avec hâte. Je la désire
souvent ; profondément, avec fracas.
Résolu à faire le premier pas, je la
provoque parfois, essayant de l’approcher,
de la cerner. D’elle, je m’appâte parfois.
Elle, fugitive assaillante que je vois
m’éloigner de moi, m’encercler, à mesure que
je la cible, que je la conçois. C’est la mort
dans l’âme que je reviens à la vie, une vie

63
sans âme restée auprès de celle que j’ai, en
d’incessants va-et-vient, maintes fois
quittée avant même de l’avoir abordée. En
des fiançailles ardentes je me suis
abandonné à la nuit, en des noces de
ténèbres qui ont vu mes plus beaux jours de
vie.
J’entretiens avec la vie le rapport que
j’entretiens avec la femme, que j’aime
et qui me déçoit. Elle me déçoit

64
quand elle veut me prendre la vie. Je
l’aime, mais j’y suis allergique.
Déçu par les femmes, je l’étais,
parce que d’elles, précisément, je me
faisais une belle idée : la raison
d’être déçues et dégoûtées par les
hommes qu’ont les filles idéalisant
l’homme, c’est la raison d’être déçus
et dégoûtés par les femmes qu’ont les
garçons idéalisant la femme. Il
m’apparaît : l’attrait des femmes

65
diminue avec la profondeur du
regard.
S’il est difficile de reconnaître que
les hommes et les femmes sont
exécrables, ô combien il peut être
terrible de parler dans le vide comme
de parler au passé ; c’est le plus
souvent avec nostalgie ou amertume,
mais toujours de l’amour et des
choses fanées.

66
Un jour, les unes après les autres
les femmes me sont apparues. Des
femmes que je voyais je me suis
soudain intérieurement écrié :
« Quelles sont laides ! ». On
dirait des hommes, mais ce sont
plutôt des monstres bisexués,
d’horribles hermaphrodites ; comme
des monstres à double tête ou à
double train issu d’une mutation

67
par radioéléments, elles ont un
double sexe, une double face.
Comment en suis-je arrivé là ? La
chose féminine est à jamais une
merveille en soi, mais globalement
parlant, les femmes sont… Comment
dire ? Surfaites : drapées, fardées,
parfumées et cultivées pour dis-
simuler leur véritable et repoussant
aspect.

68
Leurs chairs, leurs effluves, leurs
formes… Les femmes ont bien raison
de ne pas vouloir exister à travers
leur beauté car c’est, avant vingt ans
et après vingt ans, avec la certitude
de ne pas exister. Des femmes, je
retiens ce que je peux voir des
hommes. Et quelle abomination
pour un homme que cette impression
répugnante de coucher avec des
hommes !

69
Réalisent cela, certaines font état
de beauté intérieure en ne réalisent
pas combien hideuses elles sont à
l’intérieur, autant sinon plus qu’à
l’extérieur. Je les regarde, je les
interpelle, je les écoute… De tout ce
qui me vient d’elles, il me vient des
pensées morbides : je leur couperais
la langue, à toutes ! je leur
couperais le sexe. A toutes les
femmes sauf à toi, jamais de la

70
vie ! C’est totalement impensable !
ma belle Krystel, ma pure, ma
sincère, mon authentique femme, jeune
et succulente femme. Non, pas de
misères pour toi, mais rien que des
délices. A mort toutes celles qui ne
sont pas toi ! De leur sale langue
de vipère coupée j’en ferais pour toi
un vaccin contre la mort, et de leur
misérable sexe funèbre j’en ferais pour

71
toi une potion contre le mauvais
sort.
Mais comment te regarder dans les
yeux en ayant ça en moi ? Je devrais
moins regarder et davantage res-
sentir. Quelle espèce d’homme est
celui qui ne frétille plus devant la
femme ? Certainement pas un homme
heureux.
Pour moi, il y a avant Elle, et après
Elle : Krystel. Une femme gracieuse, enfin !

72
Une femme féminine ! Une fille avec un corset
de femme confectionné dans une étoffe de
fille tissée par une main de femme… Joli
brin de femme si doux à la main et si
moelleux à la bouche, je te tiens !
Quand vient le temps de l’immortaliser,
il me vient à l’esprit combien bien en
peine je suis de la décrire ; sa féminité.
Qu’est-ce donc à dire ? Quand le sexe
féminin se définit par ses absences, la
féminité se définit aussi par son

73
absence. Si elle n’est pas, cela se sait.
Quand elle est, cela se sait aussi.
Une femme a la féminité ou elle ne l’a
pas. La féminité ne se simule pas ; ni
par l’habit ni par le fard. Il ne s’agit
pas même de la voir ou de ne pas la
voir, la féminité force l’âme en laquelle
elle s’immisce et se révèle. On la sent,
on la sait ; elle se fait sentir, elle se
fait savoir. En présence de la féminité,
un autre moi, sans effort, se révèle en

74
l’homme ; au fond de ses yeux comme en
son for intérieur. Elle frappe comme une
grâce. A l’âme qu’elle frappe, elle dit :
« C’est moi ». Et l’âme le sait comme
depuis toujours : la grâce qui touche
la femme donne la féminité, la grâce qui
touche l'homme donne la masculinité.
La grâce, c’est l’écriture dans l’âme — la
mort dans l’âme —. Pour toi j’écris, tout
de toi, avec toi, grâce à toi.

75
Cinquième Période

Il neige. L’altitude est ici de zéro


mètre, la saison d’hiver n’est pas de
saison, mais il neige. Dans la couverture
neigeuse le silence se fait ; le calme, la
volupté. D’une grâce aquatique, les
flocons tombent : ils tombent de la terre
pour rejoindre le ciel. A travers la froide
clarté de la diaphane lumière enneigée,

76
dans par le manteau blanc de la femme
hivernale, je me souviens…
Un jour que je m’égarais dans le sillage
d’une fragrance légère si naturellement légère
qu’elle me semblait l’air ambiant d’un
décors champêtre à la recherche duquel ma
tête s’était mise à virevolter, je la
découvris, battue par le flot de la foule
empressée, noyée dans la marée montante
des consommateurs empoissés. Dès que je
l’ai vue, je ne l’ai plus quittée des yeux…

77
Je la regardais faire… Elle faisait acte
de société, de civilité. Je la détaillais… Je
détaillais ses mains de nymphe entre la
paume et les doigts desquelles
j’imaginais bien prendre forme, entre ses
allées et venues, douces et voluptueuses,
devenir un homme, et sur elle jeter un
puissant dévolu… au bas de son dos, là !
biser ses hémisphériques joyaux, les aimer
dans leur rondeur de suc et de chair en
laquelle je brûlais de mollement enfoncer

78
mes canines. Là où je ne voyais qu’elle,
j’imaginais glisser une main, glisser tout
entier entre elle et elle, et me retrouver au
plus profond de son âme, entre la chair et
le sort. Moi qui en ses reins imaginais
devenir homme, à l’approche de ses seins je
sentis en moi trembler un enfant. Ni l’un ni
l’autre, de moi à elle, je n’étais plus rien,
rien qu’une ombre se traînant à ses pieds.
Je m’étais avancé et je m’étais mis à
chercher son visage du regard, me penchant

79
à son côté pour, dans la soyeuse chevelure
sombre et ses mèches bien plus sombres, le
voir. Elle avait levé la tête et avait
prononcé : « Oui ? », le regard écarquillé,
le sourire accueillant, le ton enchanté.
Oui, c’était bien elle ; la femme en moi,
depuis toujours… mon anima. C’était jour
d’émotion, de trop grande émotion… j’en ai
perdu la voix. Je ne m’attendais pas à ça.
Toutes ces jeunes filles, si adorablement
nimbées par l’espoir du grand amour, ces

80
jeunes femmes, si joliment torturées par la
quête d’une féminité, de partout, toutes ces
femmes, si sensuelles, si désirables, riant,
murmurant, les jupes courtes et les bas
Nylon, arrogantes et très fières, la tête
pleine — avec ou sans intelligence —,
d’illusions ou d’ambitions, la poitrine
gonflée — avec ou sans soutien-gorge —, se
balançant sous les épaules nues… On
dirait des papillons ; une myriade de
papillons.

81
J’aime, ô combien j’aime, suivre les
femmes dans le sillage de leur parfum,
ainsi, à la trace les deviner et
m’enivrer ; deviner leur intimité et
capturer leur âme. Le plus souvent,
elles sont leur parfum ou leur habit,
leur sexe ou leur mari, mais elle, elle
était elle, un joli brin de femme en devenir.
Peu de femmes valent la peine d’être
remarquées, mais celles qui valent cette
peine valent toutes les peines du monde.

82
En tout ce qu’elle faisait, elle ne faisait
rien : elle ne brassait pas l’air, elle ne
faisait pas éclat de sa voix, elle
n’agitait pas l’esprit, elle ne remuait pas
terre ou ciel. Elle était là, simplement elle,
bel et bien un être en soi, rayonnant d’une
divine vividité. Elle était à mes yeux un
phare dans la nuit sans fin du navigateur
errant.
Confronté à moi-même, je ne disais rien, me
faisant à l’âme qu’elle était La femme

83
entre toutes, « la mienne », si bien qu’elle se
troubla, et de moi qui la reflétait dans mes
yeux, elle se trouva renvoyée à elle-même, à
son image, à son identité, en semblant
intriguée par la découverte mémorable qu’en
elle je venais de faire. Je n’en revenais pas.
Cette jeune femme m’a réveillé à une
émotion que j’avais depuis longtemps
refoulée, elle m’a réanimé d’un sentiment
que j’avais profondément perdu. Ces

84
quelques mots, c’est pour lui dire
merci : merci.
Bientôt, elle s’en alla, assez discrètement,
me certifiant de sa vapeur sucrée qu’elle
était bien la personne que je voyais. Je ne
bougeais pas, j’étais obnubilé, saisi par
la silhouette fantomatique qui
s’éloignait, en moi se rapprochait. La
suivre aurait été me dessaisir de ce qui
m’enchantait. M’en tenir là a été la source
d’une intense détresse ; la terrible détresse

85
de l’enfant qui, par sa mère, se voit
abandonné, la détresse de l’amoureux qui,
par le sort, se voit privé de son amour.
Krystel. Ses hanches sont avec l’air une
coque prise dans la houle : elles tanguent
imperceptiblement, oscillant dans le
mouvement sans choc et sans rupture. Elle
ondoie latéralement, de part et d’autre de
l’arbre de vie. Elle serpente, marquant de
ses pas déliés la femme qui passe. Avec
fluidité, son corps s’écoule, ses jambes

86
avec souplesse. La plante des pieds
enrobe la marche, les talons effleurent le
sol ; elle défile sur un coussin d’air. De
ses chevilles posément, de ses mollets
délicatement, jusqu’à ses cuisses effilées,
elle épouse le mouvement. Sylphide allure
que la sienne !
En la contemplation d’elle, entre le regard
et l’esprit, je vois se faufiler un air félin
légèrement turbulent… C’est une main
glissant entre ses jambes, et une autre qui

87
enlace sa taille, entre ses doigts l’affine…
C’est un esprit gardien des songes qui
distille en elle son esprit et, sur la pointe
des pieds, la laisse s’éloigner ; prenant
soin d’effacer dans son sillage la trace
animale de son passage. Véritablement,
elle transparaît.
Le décor, pour elle, se déplace, avec elle,
grâce à elle. Elle module l’espace, formant
avec lui une mélodie de corps et de lumière.

88
Ses courbes façonnent les courbures de
l’espace qui donnent son allure au temps.
De la danse à laquelle elle se livre dans
la gestuelle quotidienne, elle semble un
mirage qui se façonne du jeu subtil de
l’atmosphère, de la lumière, et de
l’horizon ; elle me semble irréelle. C’est à
chaque instant de sa vie un être qui renaît
de lui, et s’évanouit comme il a surgi. C’est
une mer de vagues jaillissant des sources

89
profondes comme le courant d’air d’un
typhon.
Ses enjambées sont parfois encore celles
d’une enfant cherchant, dans son
apprentissage de l’équilibre, de la posture,
de la vie, à placer son corps ; se faufilant
dans un trafic imprévisible, esquivant une
foule virtuelle comme fuyant les regards
multiples, ici et là, avides et envahis-
sants, virevoltant d’une direction à une
autre, tout à la fois indécise et déterminée.

90
Galbé avec souplesse, verticalement
sinueux, avec prestance, son dos projette
tendrement les seins en avant. Alors on peut
dire qu’en ce monde deux soleils culminent.
Ses jolis seins ne lui pèsent pas, elle
rayonne d’eux, mais dépassés par leur
poids, Krystel n’aime pas que cela se
voit, alors entre ses bras elle les cache
parfois, mais parfois, même entre ses bras,
je ne vois qu’eux.

91
Dans la cambrure des reins, les fesses
élégantes, parcimonieusement rebondies,
font du derrière la devanture de tout. Ni
saillantes ni tombantes, ni larges ni
étroites, impériales… les épaules ouvrent le
décolleté au monde, aux regards, aux
amours, à la vie. D’une poigne de fer, elles
tiennent les seins pulpeux ; elles sont à
croquer. Sous la rotondité mammaire se
dessine une taille fine jusqu’aux hanches
qui se détachent avec guère plus de

92
largesse que la distance donnant aux
seins leur éclat. Son corps s’élève à une
hauteur céleste qui donne à l’homme fait
l’impression de regarder l’horizon, de
l’avoir bien en bouche en ayant à l’esprit
l’avenir devant soi.
Elle se penche en avant… c’est le monde qui
chavire, chavirant avec les seins qui, avec
tenue, massivement se balancent, mollement,
avec retenue. Sous les seins fermement
suspendus, le soutien-gorge est une paire

93
de mains achevant de modeler une glaise
dont on devine une texture massive de même
force que celle du chêne, du granit ou de
l’or. A l’encre blanche, les bretelles signent
sur les épaules le nom de la prestance
qu’elles gravent sur le promontoire de chair
avec la griffe de la féminité. Ravissante
jeune femme. Sa poitrine la statufie.
Férue des petites tenues et non moins des
grandes, elle procure à son corps les
marques du temps présent, celui qui va et

94
vient, incessamment. Il établit avec lui une
relation complice et sensuelle faite
d’élégance dans l’aisance, de caresse
dans l’arrogance, de force dans la tenue.
En un même espace, en un même temps, elle
se montre et elle se cache. Un peu farouche,
il n’y a pas de violence dans ses refus,
mais l’esquive de la violence, la crainte
des heurts. Elle se détourne pour ne pas
affronter.

95
Saisie par la crainte de faillir
davantage que par le soucis de parfaire,
elle se saisit des objets avec un égard
comme une grâce qui leur confère le goût de
la préciosité, la valeur du sacré. Entre
ses mains, tout un objet est de cristal, objet
de déférence. A mes yeux, cette jeune femme ne
touche pas, elle sanctifie.
Elle est au proche inconnu comme à son
père, quand son regard charmeur se teinte de
malice, de timidité, de prudence, d’attention,

96
avec le soucis de l’accueil fait à ses
propos. Il y a dans son regard celui de
la jeune fille à qui se révèle avec délice, à
travers le regard des hommes, sa féminité.
Elle a connu ce moment unique qu’elle
semble vouloir perpétuer, celui qui l’a
tendrement contentée ; doucement, elle appelle
à nouveau à lui.

97
Sixième Période

Appâtée par la promesse de


quelques compliments, elle s’était laissée
aller. On s’était donné rendez-vous dans
un bistrot. C’était l’hiver. Elle était en
retard, mais avant elle, j’étais également en
retard. J’ai couru, elle a couru,, jusqu’à
l’essoufflement. Nous nous sommes
précipités, mais sans nous jeter l’un sur
l’autre. La rencontre physique se réalisait

98
par le jeu de l’idée que chacun s’était faite
de l’autre, mais la rencontre intime ne
s’était pas encore produite. Nos êtres
sociaux avaient fait le premier pas,
encouragés en cela par ce que nos êtres
spirituels envisageaient comme possible.
Un fin pull à col roulé moulait son buste,
un pull d’un rose ancien comme la couleur
de chair fruitée proche de celle avec
laquelle le rouge, naturellement, reprenait
pour la soutenir, la couleur des lèvres ;

99
styliste dessinant une commissure ocre
autour des lèvres qui se distinguent du
visage pour s’affirmer. De l’onyx souli-
gnait avec insistance le contour de ses
yeux parce que son jeune âge lui faisait
manquer de cette violence que la vie se
charge de mettre dans le regard, dans la
voix et dans le caractère. Elle avait dans
les yeux aucune trace de larme, aucune
marque de caractère trempé.

100
A l’endroit de ses doigts mignons, là où le
baiser se pose pour honorer, brillaient de
leur éclat des bagues et des pierres de
commune préciosité. Autour du cou, au
bout d’une chaînette pendaient ses
convictions.
Passé un certain temps en sa compagnie,
elle porta un regard sur sa montre dorée
dont le cadran était calé sur le pouls, si
bien qu’elle dû le prendre dans sa main et le

101
tâter, afin de faire témoigner la vie qui
passe, le sang qui dans ses veines coule.
Elle avait à faire ailleurs tant elle ne
s’ennuyait pas de la vie ; tout le contraire
de moi. Elle avait la vie devant elle, une
vie vers laquelle elle allait volontiers, une
vie pleine d’amitiés dont elle mesurait
chaque instant avec pragmatisme et faste
modéré. A son âge, elle avait encore tous
ses rêves. A vingt ans, que pouvait-elle

102
avoir d’autre que des rêves, des
illusions ?
J’avais vu en elle une fille qui ne voulait
pas avoir à se battre avec hargne pour
pouvoir exister. Elle était née humaine et
elle ne voulait pas, par la force des
choses, devenir bête. Elle voulait vivre
simplement, d’une vie saine et posée.
Je lui ai demandé où était sa vie mais je
ne lui ai pas exactement révélé où était la
mienne ; cela n’avait pas de sens : je vis

103
dans ma tête. Comme la plupart des filles,
elle a hésité devant l’inconnu que j’étais et
elle a tergiversé avant d’avouer à demi-
mot quel lieu l’abritait.
Elle n’a pas immédiatement souhaité
aller plus loin dans notre rencontre. « J’ai
un peu peur » ; elle avait peur d’avoir subi
un assaut dans des conditions
similaires à celles dans lesquelles je
l’entraînais. « Mais ce n’est pas de toi. Je
me méfie aussi des filles que je ne connais

104
pas », poursuivit-elle. Elle révéla ainsi
toute la vie qu’elle avait en elle ; ceux qui
ne connaissent pas la peur de la vie étant
ceux qui ne connaissent pas la vie, ceux
qui croient qu’elle leur appartient, la vie de
leur conjoint, ceux qui ne connaissent pas
l’angoisse de perdre ce qui est cher au
cœur.
Aie peur, ma belle, mais que ta peur ne te
paralyse pas. Mais n’aie pas peur, aie
confiance ; aie confiance de la confiance

105
qui distingue les humains des animaux,
celle qui permet, sans appréhension, de
tourner le dos à quelqu’un.
Je lui est dit : « Je suis végétarien. As-tu
déjà eu rumeur de végétariens violeurs ? ».
Cela n’existe pas davantage qu’une fleur
violeuse d’homme. « Si j’avais en tête de
te forcer à quoi que ce soit, avant
d’essayer de t’abuser, j’essaierais au
moins de te séduire. ».

106
N’était-ce pas précisément ce que je
faisais ? Pas vraiment. Je n’essayais
pas de la séduire, mais d’infiltrer en elle
tout ce qui était moi, afin qu’elle m’ait en
elle aussi naturellement qu’elle-même.
Séduire, violer… De bien étranges
procédés : la séduction, ou la forme bien-
séante du viol ; c’est l’acte illégitime de
l’illégitime.
Je ne puise pas mon plaisir dans la
détresse et la souffrance de la femme, mais

107
dans son propre plaisir. Femme : « Ton
plaisir est mon plaisir ». Un chagrin est
émouvant, nullement bandant. Les larmes ne
conviennent pas en tant que lubrifiants.
Quel plaisir ingrat pourrais-je avoir
dans la détresse et l’effroi, les sanglots et
les larmes de celle qui m’a ressuscité ?
Elle avait déjà un compagnon, « un
copain » avec qui elle ne vivait pas.
Rien de bien sérieux, à mon sens. Avec lui,
elle apprenait à faire ce qu’une fille ne peut

108
que rêver de faire avec son père adoré,
qu’elle voyait comme « un homme grand et
beau ».
L’admiration infantile qu’elle vouait à
son père la remplissait de la confiance en
soi qu’ont ceux qui ont trouvé « l’amour de
ma vie », ceux animés d’une foi, ceux qui
nourrissent en eux le culte d’un dieu comme
d’un objet précieux qu’il leur incombe de
préserver. Elle avait une mission : vivre.
En elle, elle protégeait son père, elle

109
couvait l’image qu’elle se faisait de lui.
Cela lui donnait un air maternel fabuleux,
puisqu’elle avait hérité des magnifiques
attributs qu’elle reconnaissait à son
secret amant de père : une belle stature, une
belle beauté.
« Tu peux avoir une voiture et un chien,
cela ne doit pas t’empêcher d’avoir un vélo
et un chat ». C’était mon avis. J’insistais.
« Chacun t’apporte ce qu’il a à t’apporter ;
ce sera tout à ton bénéfice. Moi, je veux

110
simplement avoir le plaisir de ta
compagnie, et lui, s’il était l’homme de ta
vie, tu serais déjà marié avec lui. ».
« Qu’est-ce que tu en sais ? ! », c’est ce
qu’elle m’avait lancé d’un sourire poli mêlé
de révolte enfouie.
Qu’est-ce que j’en savais ? Je n’en savais
rien. C’était la vérité que je me faisais,
celle qui me convenait, celle avec laquelle,
sur l’instant, je me faisais un monde. Mon
monde, en ce temps-là, était déjà fait

111
d’elle : Krystel. Sa compagnie me
suffisait ; sans toutefois suffire à combler
le vide qui m’inondait un peu plus chaque
jour. Elle me réconfortait un peu, beaucoup,
passionnément, à la folie ; à la mesure de
ce qui m’expulse du monde, me sépare de la
vie.
Avant de l’aborder, je m’étais demandé ce
que je pouvais lui offrir. La réponse
était : pas grand chose. « Qu’est-ce que
tu veux m’offrir ? », avait-elle demandé,

112
enchantée par la perspective, la bonne
intention. « La Lune, non… ce qui fait la
vie », lui ai-je dit, en n’ayant de cesse de
parler de la mort à travers tout ce que
j’envisageais comme la vie.
L’abstraction de soi, l’absence d’identifi-
cation, la confiance aveugle… tout cela lui
paraissait bien étrange, presque un peu
dément, et même dangereusement suicidaire :
la passion, la dévotion. Elle était une
fille de son temps, une fille bien éduquée

113
pour devenir librement femme, volontairement
épouse, sûrement mère.
«Tu penses tous les jours à la mort ? »,
s’inquiéta-t-elle. Oui et non ; oui, tous
les jours ou presque, non, pas vraiment,
pas comme quand on y pense vraiment. Je
marche un pas dans la vie et un pas dans
la mort ; constamment, naturellement. J’y
pense, mais je ne la pense pas ; surtout
pas avec des pensées morbides. Elle est
une composante de la vie ; ça, je ne l’oublie

114
pas. Elle conditionne ma vie ; mes choix,
mes projets, mes espoirs.
Je n’ai jamais vu de morts « en vrai »,
mais j’ai déjà vu la mort, la vraie ; ma
propre mort. La mort, je sais ce que c’est. Je
suis déjà mort une fois. La mort, je l’ai en
moi.
Dernièrement, sur une route que
j’emprunte habituellement, mon regard
s’est porté vers le ciel, saisi par les
silhouettes jeunes et colorées qui

115
s’agitaient sur le plongeoir d’une
piscine municipale. Je me suis un
instant étonné de savoir cet établisse-
ment en activité ; comme si les traces,
les circonstances, les espaces et les
acteurs du passé auraient naturelle-
ment dû disparaître avec mon enfance.
Il me revint alors : dans cet endroit
même, il y a très longtemps… j’ai failli
me noyer.

116
A l’époque, je ne savais pas nager,
aussi, c’est avec une certaine
appréhension que j’essayais parfois
de me dépasser : je me laissais perdre
pied en pataugeant progressivement vers
les profondeurs, avant de tourner sur
moi-même pour revenir rapidement en
arrière. A ce jeu, j’ai eu tôt fait de ne
plus pouvoir revenir en arrière, et c’est
sitôt à pic que je me vis couler… sans
rien pour m’accrocher, rien d’autre que la

117
vision de la fille avec qui j’étais et qui
me regardait d’un air dubitatif
d’impuissance.
C’est à ce jour que ma vie bascula
dans je ne sais quoi : tandis que l’eau
envahissait mes poumons, je découvris
un état de conscience au sein duquel
régnait une grande paix. Mon mental
était déconnecté, je ne réagissais plus.
Pendant un temps indéterminé — qui,
selon toute vraisemblance, ne dura qu’un

118
instant —, je me trouvais nulle part et
partout à la fois, dans un bain de
blancheur ouatée ; ce que j’ai appelé
« le bain blanc de la mort », que je
compare aujourd’hui avec « le bain
gris de l’orgasme ». Complètement
détaché de mon corps et de moi-même, je
me voyais avec les yeux de l’esprit tel
que je me vois encore aujourd’hui : à
côté de moi-même.

119
Par je ne sais quel sursaut vital, je
réussis à sortir la tête de l’eau et à
m’agripper à la perche que traînait un
maître nageur pour guider un enfant.
Cette perche ne m’était pas destinée. Nul
n’avait remarqué que je me noyais.
Aujourd’hui encore, cet épisode de ma
vie conditionne ma façon de percevoir
la vie et d’orienter ma vie : de la vie, je
ne vois plus rien, et j’oriente la mienne
vers nulle part ; je ne m’appuie sur

120
personne, dans ma tête, dans son cœur,
il n’y a personne sur qui je pourrais
m’appuyer. Je conçois clairement que
tout a une fin, comme un commencement,
que toute chose, ainsi, ne vaut qu’entre
son commencement et sa fin. Depuis ce
jour, je marche un pas dans la vie et un
pas dans la mort. Je gis dans un état
perpétuel, entre un commencement et une fin.
Je ne vis plus la vie, j’accompagne celui

121
qui de moi la vit sans moi. J’erre,
quand je ne me promène pas.
Krystel me regarda avec angoisse et
crainte, mais ne dit rien.
Une fille qui sait se taire est bien faite
pour me plaire. Savoir se taire est
aussi précieux que savoir discourir.
Lorsque je l’interrogeai sur ses rêves, le
sourire revint sur elle, enchantée qu’elle fut,
de pouvoir exprimer tout ce qu’elle avait
sur le cœur, juste au dessus du sexe ; entre

122
le rêve illusoire et le réel espoir. Elle est
néanmoins restée vague, « c’est personnel ».
En fait, les siens étaient simples mais
sains : une vie à deux avec le meilleur pour
la fin ; le meilleur, c’était les enfants. Une
vie faite de petits bonheurs quotidiens, des
moments intimes et inoubliables. Avoir sa
place dans la société, faire bon ménage à
deux, être bien dans la vie,
Je n’ai pu avouer mes rêves, particulière-
ment dans leur teneur obsessionnelle… De

123
toutes les choses qui me permettent de
« tenir le coup », une me tient particulière-
ment à cœur : j’aimerais assister à la fin
du monde ; la fin de l’injustice, la fin de la
cruauté, la fin du mensonge. J’aimerais
voir périr les arrogants, les vaniteux, les
pervers, les cyniques, les prétentieux. J’ai
longtemps cru que cette fin était proche
sans réaliser que cette fin était la mienne.
Partagé entre la déception et la
lassitude, je redécouvre la vie avec tout de

124
même un certain plaisir ; mais ce n’est pas
la même chose, ce n’est plus comme
« avant », ce plaisir n’est plus naturel, il
est réfléchi. Intimement, secrètement, j’espère
encore sans plus y croire, alors j’en rêve…
C’est ainsi. Je déteste appartenir à
l’espèce humaine, je déteste être de son
genre, je déteste être ici, et je déteste ne
pas pouvoir partir d’ici sans avoir à
mourir, parce qu’au fond je ne veux pas
mourir de la mort d’ici, mais vivre de

125
la vie d’ailleurs ; vie d’ici qui se
traîne aux pieds de ses morts qu’elle
sème.
Pourquoi voulais-je connaître la fin du
monde ? Je ne le sais plus. Je ne sais même
plus pourquoi je me suis battu. Etait-ce
contre la vie, était-ce contre la mort ? Je ne
sais plus pourquoi j’ai parié sur la vie
en gageant ma vie. Je ne le sais plus. J’ai
tout oublié ; jusqu’à moi-même, jusqu’à ma
vie.

126
Septième Période

Je reconnais que j’aurais eu davantage


de plaisir à cette rencontre si Krystel
avait été vierge ; mais néanmoins avertie
dans son esprit, vierge des marques de la
société comme libre des contraintes des
femmes mariées, libre des entraves d’une
femme prise dans le cercle infernal de la vie
sociale, libre ou innocente… J’avoue que le

127
plaisir vient à l’homme lorsqu’il prend
cette liberté.
Fouler une neige vierge, une forêt vierge,
une terre vierge, une femme vierge… c’est un
plaisir unique, un moment mystique, une
magie céleste, une osmose féerique, une
révélation de soi, une renaissance en
soi…
Je ne sais pas ce qu’il est advenu de sa
relation avec « l’Autre ». Etait-elle avec
lui lorsqu’elle n’était pas avec moi ? Je

128
n’ai jamais voulu le savoir. Je me
réjouissais des moments passés en sa
compagnie en voyant se profiler, chaque
jour un peu plus, la fin de notre relation.
C’était inéluctable, entre autres choses
parce que l’union conjugale « ne passera
pas par moi » ; je suis vacciné contre ce
rite de passage, cette mutilation sexuelle,
ce poison de l’âme, ce fléau de société, cette
tare institutionnelle. Krystel accepte d’être

129
suicidée par acte de mariage, j’en suis
désolé.
Longtemps, profondément, tout mon être est
resté empreint de cette jeune femme : Krystel.
Mon corps comme une pierre poreuse en
laquelle ruisselait une eau, mon cœur
comme une éponge pressée qui bientôt
allait redevenir sec, et mon esprit à jamais
en errance, le vague à l’âme. J’ai subi de
plein fouet l’image que je m’étais faite
d’elle, une image claquante et sanguinaire

130
qui empêchait toute autre concentration de
l’esprit que sur elle. A mort, je l’avais
« dans la peau ».
J’ai le sentiment qu’une essence de son être,
son âme ou bien une émanation d’elle, a
occupé un temps — pendant son absence — le
même espace que mon âme. Loin d’une
présence en moi, c’était une essence en moi,
une brume en mon esprit, un parfum en mon
corps. A la date d’aujourd’hui, elle ne m’a
pas vraiment quittée, elle semble avoir

131
intégré une partie de mon être. Une fusion
s’est opérée, une combinaison d’âme, un
complexe métaphysique. Elle est là, avec
moi, faisant désormais partie de ce qui
est moi. Elle me constitue. Je sais
maintenant qu’il s’agissait de l’image que
mon individu se faisait de ma mère. D’une
certaine façon, j’ai flirté avec ma mère ;
celle que je n’ai pas eu.
J’ai traîné, j’ai erré, j’ai hanté les espaces
où j’avais connu le plaisir de la

132
contempler, le privilège de la côtoyer. Là,
en mon esprit surgissait la rémanence de ce
qu’en d’autres lieux, jamais je ne pouvais
voir ; les images merveilleuses d’une jeune
femme amoureuse épousant chaque jour la
vie. La mémoire des lieux, peut-être ;
mémoire de l’eau, mémoire de l’air, mémoire
des pierres., mémoire des formes. Je la
revois encore, s’éloignant de moi, rejoignant
sa demeure à travers un parc et un bois…

133
Chacun de nous pour une raison
particulière, nous avions le soucis de la
discrétion. Je l’avais ramenée à son
domicile, mais je l’avais laissée à
quelques lieux de là. Elle devait emprunter
un bosquet clairsemé afin de ne pas être
vue.
Cette précaution teinta la silhouette d’une
allure féerique ; silhouette rompue par la
course, elle donnait au corps l’apparence
des arbres ombragés. Elle se faufilait,

134
sautillait, ralentissaient, avant de
s’élancer à nouveau, par petits bonds
légers, se tournant quelques instants en ma
direction. Elle s’intriguait de moi, elle
s’interrogeait sur mes intentions. Je la
regardais, en elle comme en lévitation. Je me
délectais, tout simplement, encore et
toujours. Loin de moi et de mes paroles
rassurantes, elle doutait à nouveau de
moi. Il lui fallait réfléchir, prendre de

135
nouvelles mesures, de plus grandes
précautions.
Bientôt, j’eus une autre vision, la vision
fugitive d’une jeune femme se précipitant
avec entrain et majesté dans un véhicule
qui l’attendait. Je n’ai saisi que les
derniers instants de sa diligence, au
moment où je sortais de mes songes, de mes
pensées, de derrière mes verres fumés.
Ephémères et imprévus, ils en furent

136
magiques à mon âme, précieux à mon cœur.
C’est la dernière fois que je l’ai vue.

Huitième Période

Eté. Au milieu de la nuit, brusque-


ment ! j’ai été réveillé, bouleversé par un
profond malaise : le profond sentiment
d’une intense solitude.
Tout est noir, terriblement noir. C’est la
nuit mais ce n’est pas la nuit. Ce n’est pas

137
la nuit comme l’absence de lumière, c’est le
néant. Il n’y a, à mon horizon intérieur
comme à mon champ de conscience, pas le
moindre objet, pas la moindre forme, pas
la moindre trace, pas la moindre présence.
C’est l’absence totale de tout ; en moi
comme en tout. C’est la solitude de n’avoir
nulle part où aller — pas même en soi —, de
n’avoir personne à friser — pas même
soi —, la solitude d’être nulle part là,
d’être prisonnier de soi.

138
Quand l’âme ne supporte plus de vivre
en ce monde, elle se réfugie dans l’Autre
Monde, et quand elle ne supporte plus
de vivre dans l’Autre monde, elle se
réfugie en ce monde ; l’âme égarée.
Cela me paraît ainsi chaque nuit,
lorsque las de la vie je m’abandonne à
la nuit avec l’espoir de ne plus revenir
ici, lorsque chaque nuit je suis
chassé du sommeil par la peur,
l’angoisse, la mélancolie… et que

139
revenir en ce monde maudit est pourtant
salvateur.
Je dirais en substance : vis ou meurs,
mais ne reste pas entre la vie et la
mort !
Je me suis donc échappé de moi, et me
voilà là. J’ouvre les yeux au milieu de la
nuit. C’est le milieu de la nuit, lorsque
dans l’esprit le jour qui s’est achevé est
aussi lointain que le jour qui doit naître ;
le milieu de la nuit, durant un temps

140
indéfini au cour duquel, oublié le jour, ne
reste dans l’esprit que la notion de nuit.
Entre la pénombre de mon corps que j’ignore
et, de la pleine Lune qui transparaît, la
lumière cendrée que filtrent les stores, se
dessinent les formes voluptueuses de celle
qui est à mes côtés et qui en moi se tait.
A mon regard, Krystel est bien là, voguant
dans ses songes, mais en moi je ne la
trouve pas. Sa chevelure masque son
visage et le drap couvre son corps. Son

141
bras gauche se cache sous l’oreiller, et
son bras droit ploie sous le poids de ses
seins. A ce moment, de sa présence, de son
existence, je ne sais rien, absolument plus
rien.
A la force de l’insistance, mon regard se
troubla, ma vision se voila, et de Krystel
ne me resta bientôt que les ondes nacrées et
les ombres tachetées. Je la regardais
comme si je regardais au loin, et je me

142
voyais la regarder comme si je la
regardais de loin.
A la vue de cette ombre humaine, je me mis à
éprouver le sentiment déchirant que j’éprouve
inexorablement à la simple vue d’un astre ;
le sentiment d’être « là-bas » chez moi
— là où je ne suis pas —, le sentiment d’être,
loin de moi, dans mon élément. J’ai alors
tendu la main, et j’ai soulevé une mèche
afin de dégager le visage ; une comète

143
traversa l’écorce céleste. Son âme
m’apparut ; en moi, la mienne soupira.
J’ai approché ma face de son visage pour
effleurer sa bouche de ma bouche, respirer
de son air et m’enivrer… sur mes cils sentir
ses cils et sur ma joue la douceur de sa
joue. En me secourant d’une main sur sa
chair, j’ai faufilé ma jambe entre les
siennes pour placer ma cuisse entre ses
cuisses, tout contre leur cœur. Sur ma
cuisse, progressivement, je sentis un sirop

144
de lune se répandre et imprégner ma chair.
J’ai glissé ma main entre ses seins,
rejoignant la sienne dans le couffin
moelleux attiré par l’attraction de la terre
et soumis au poids de l’atmosphère. Sa
main était chaude et moite ; la mienne le
devint aussitôt. Tout contre ce corps, je
revins à moi en suffoquant de bonheur.
A nouveau, je me souvins d’elle, de Krystel,
de son corps, de sa chair, de son sexe. Le
bouquet de Krystel, la mélopée de sa voix,

145
l’arôme de sa bouche. Ses gestes
affectueux, ses regards langoureux. Ses
désirs ébahis, ses rêveries enchantées.
Krystel qui aime être aimée, Krystel que
j’aime aimer.
Enivré par sa présence maternelle, je
devinais mon âme s’apaiser, je sentais
mes paupières s’affaisser. Le sommeil,
lentement, me revint.

146
Neuvième Période

Aujourd’hui, je connais la valeur


du temps qui passe. Il est vain de
courir après la vie car on ne rattrape
pas le temps qui passe. Je ne suis pas
vieux, mais déjà, déjà j’entrevois le jour
de la fin. Dois-je m’y résoudre ou le
fuir en vain ? alors avec légèreté, me
prendre au sérieux et vieillir, m’enlaidir,
me mentir.

147
Quand les rêves se perdent, quand la
mort se présente comme une évidence,
quand la solitude pèse, engendrer un
enfant se pose en ce monde comme la
voie de la sagesse, en tant que dernier
rempart contre la détresse ; cela
s’impose à soi comme l’acte de survie
élémentaire. La vie de chacun se réduit
à si peu.
Les jours de gloire se sont achevés
sans même avoir commencé. A jeunesse

148
immature et douteuse comme arrogante
et infidèle succède la vaniteuse
suffisance de celui qui sait, qui a, qui
est, qui peut, qui doit, mais qui ne fait
rien, rien de rien. Cramponné à ses
certitudes, il gravit ses marches,
imperturbablement, comme une pierre qui
roule. Il suit en menant, il obéit en
ordonnant. Il se pose en absolu, il
s’impose à la vie. Il traque le doute
pour devenir grand, mais ce faisant

149
— prédateur de ses appels intérieurs —,
il court à sa perte.
Quelle lourdeur que les souvenirs, trop
grande lourdeur des souvenirs qui bien
trop pèsent. Je vois les plus jeunes gens,
et je ressens l’éloignement ; un si grand
détachement ! le sentiment de n’avoir
plus prise, plus d’assise en ce monde.
J’imagine ce qui m’attend. Je me vois,
assistant le vague à l’âme au
spectacle de la vie, aux jeux des

150
enfants ; sans plus aucun goût, plus
aucun enchantement. Etrange sentiment :
ils commencent leur vie, je termine la
mienne ; je suis au bout du souffle, ils
sont à l’autre bout. Je sais ce qu’ils
apprendront, et ils savent déjà ce que je
n’ai jamais appris. Je connais les
réponses aux questions qu’ils se
poseront, et eux se posent des questions
dont je n’ai jamais cherché les
réponses. J’ai découvert ce dont ils ne

151
soupçonnent pas l’existence, et ils
soupçonnent déjà ce dont je n’ai jamais
eu l’idée de chercher. J’ai vécu ce qu’ils
ne vivront peut-être jamais, et ils vivront
ce que je n’ai jamais vécu. Si
j’essayais de parvenir jusqu’à eux, de
communiquer, de partager ma vie, ce
serait en vain. Je m’exténuerais à parler,
je m’évertuerais à expliquer, mais ils ne
m’entendraient pas, ils ne me
comprendraient pas. Il y a un fossé

152
entre nous. Ce n’est pas le langage, non…
ce n’est pas l’espace, et ce n’est pas le
temps : une vie nous sépare ; l’instant
furtif et insaisissable d’une vie, un
clignement de paupière, juste un tout
petit instant, l’insignifiante durée d’une
dérisoire vie.
Ils ne se doutent pas de ce que je vois
maintenant. Ce qui fut est et sera, avec
ou sans moi, ou qui que ce soit ; et
inlassablement on demande de quoi

153
sera fait demain, et c’est pourtant
certain… des mêmes choses qu’hier.
Ils croiront pouvoir faire le monde ou
le refaire, et ils s’épuiseront à se
tromper. Tout continue comme tout a
commencé. Il n’y a qu’une fin possible :
celle du commencement.
Ne pas se douter de ce qui nous attend,
se laisser surprendre par la vie est
encore bien le meilleur moyen de bien la
vivre ; aimer être surpris, comme un

154
enfant. Embrasser son destin en
répondant à ses avances. Vivre sur le
souvenir est le plus certain moyen de
mourir.
Il m’apparaît alors : jamais je
n’aurais été au cœur de la vie, je
l’aurais simplement effleurée ou pire,
évitée ; je n’aurais jamais consacré ma
vie qu’à apprendre à mourir. J’ai le
sentiment de connaître le sort de ces
gamètes mâles qui finissent leur vie en

155
ayant échoué dans leur approche de
l’ovule, de la vie ; le sentiment d’être une
graine faite pour donner un certain
plant, mais une graine qui n’a pas été
placée sur le bon substrat. Il faut
connaître ce sentiment pour connaître la
nature réelle de l’avortement : c’est
exclure de la vie, exiler loin du monde
des vivants. Souvent, je devine que c’est
à la fin de ma vie, seulement, qu’enfin
j’aimerai la vie.

156
Et quand je songe à tout ce que j’ignore,
mon regard fléchi, mon échine
s’affaisse, j’ai honte. J’ai honte, non,
plus vraiment ; savoir m’échappe. Je
blêmis, je frissonne, je palpite, je
rougis : tout ce que l’on ignore est tout
ce que l’on ne vit pas, et paradoxale-
ment, tout ce que l’on a à apprendre est
autant de vie – autant de vies – que
l’on a à vivre. N’avoir plus rien à
apprendre de la vie est n’avoir plus

157
qu’à mourir. Merveilleuse est mon
ignorance soudain car alors, ainsi il
m’apparaît, sûrement : j’ai encore de la
vie devant moi.
Tellement de choses à faire dans la
vie, tellement de vies à vivre… et tellement
de vide dans la vie. Pour ne pas
connaître ce sentiment de passer à côté
de l’essentiel, la plupart des gens font
des enfants. Ils les font et s’en défont.

158
Ils se procurent une dose d’illusion ;
juste de quoi tenir une vie.
La vie ? Ce ne peut être que ces moments
rares et éphémères qui nous extraient de
la ronde incessante à laquelle on
s’adonne pour rester en vie ; pas même,
pour garder le rêve, l’espoir — de vivre,
même heureux ou malheureux, de bien
mourir, de connaître la vraie vie —. C’est
dans ces seuls moments que la vie
nous happe, nous étreint, nous réanime,

159
avant de nous abandonner à nouveau à
notre terne destin.
La vie a le goût d’un baiser ; amer et
sucré. Un profond baiser ; avec la
langue. C’est lui, le baiser, qui donne à
la sexualité toute sa saveur, toute sa
volupté. Le baiser réchauffe l’âme.
Sans baiser, le sexe refroidit. Faire
l’amour sans le baiser est comme se
nourrir par le derrière, aligner des mots
sans âme, sans musique, sans esprit.

160
Le commun des mortels s’abreuve de
choses sans baiser, sans goût, sans
vie ; que des accessoires futiles pour
un plaisir égoïste et possessif sans
don et sans retour.
Il en est qui ne s’enrichissent pas de
la vie, mais qui ne font que passer,
ceux-là qui balaient les enfants qu’ils
furent en privilégiant les adultes qu’ils
deviennent, balayant de même d’eux-
mêmes une chose après l’autre, au

161
contraire de ceux qui cumulent les
personnalités, devenant tout à la fois
leur parent et leur enfant, leur homme et
leur femme. Eux sèment. Ils s’aiment.

Dixième Période

Eté, fin. Le soleil s’alanguit. Le


temps s’attarde. L’air fleure bon la rentrée
scolaire ; le printemps social. C'est
l'ambiance virginale du renouveau. Après

162
la fin, le commencement. C’est le meilleur
moment de l’année ; empreint d’un nouvel
élan, c’est le moment de la découverte. Et
néanmoins, quand chaque chose commencée
rapproche un peu plus de la vie, c’est déjà
le pire moment, quand chaque chose
achevée rapproche un peu plus de la mort.
Il faut alors faire vite, vite recommencer !
Je suis retourné au Cour Montaigne. Le
lycée n’existe plus. Cela a jeté le froid
dans mon sang, la peine dans mon cœur.

163
La roue a tourné. Rien n’est plus comme
avant. La mort est annoncée.
C’est ainsi à chaque instant. Les choses
disparaissent comme si elles n’avaient
jamais existé. Ne reste d’elles qu’au plus
un souvenir — un souvenir artificiel, un
souvenir d’artificier —, un souvenir voué, à
son tour, à disparaître. Ne reste que le
monde imaginaire ; et de tout ce que l’on
imagine, lors même et surtout pour s’évader,

164
c’est tout autant ce dans quoi on s’enferme.
C’est la mort après la mort.
Je suis donc retourné plus en avant dans le
passé, jusqu’au collège qui a été rénové.
Là, j’ai retrouvé un espace que j’avais
l’impression de n’avoir jamais quitté.
Hormis quelques changements, l’endroit
était semblable à lui-même. En un instant,
j’ai cessé d’être moi pour redevenir celui que
je n’ai jamais cessé d’être, l’enfant que
j’étais. Dans mon esprit, une trappe

165
temporelle m’a transporté presque deux
décennies en arrière. Dans mon esprit, ce
temps passé existe donc encore ; mon esprit
y a ses repères. Ainsi, si mon corps était
rajeuni, je pourrais recommencer au
commencement, dans mon esprit cela serait
méconnaissable, transparent.
Je me vois dans le corps de cet adolescent
ou de cet autre, celui avec lequel cette mère
se pince le cœur ou celui avec lequel cette
autre se soulage les intestins. Est-ce

166
véritablement là qu’est la noblesse de
l’espace public ? vouloir, savoir ou devoir
mêler le pire et le meilleur. Je me détourne de
l’immonde trou de derrière pour prêter une
émue attention à l’adorable mère…
Rare parmi les choses rares et
précieuses, je n’ai de cesse de m’attendrir
pour cette faiblesse aussi infantile que
maternelle d’une femme pour un fils à qui
elle a toute la peine du monde à s’opposer

167
et à se refuser, fils à qui elle voudrait tout
donner, parce qu’il voudrait tout avoir.
C’est beau, parfois, tout ce que l’on
demande à l’Autre, tout ce que l’on attend
de Lui. C’est beau, parfois, tout ce qu’un
fils attend de sa mère. Emouvants,
parfois, sont les « non » des femmes,
quand ils ne sont pas des « non » de refus
et de négation, mais des « non » qui
demandent : « Comprends-moi ».

168
Femme qui s’affranchit des hommes à qui
elle se refuse en tant qu’esclave, c’est en
servante amoureuse qu’elle succombe aux
besoins de son fils qui apprécie
simplement comme un bienfait naturel la
bienveillance maternelle. Pas un instant
il ne se doute pas du constant déchirement
qui, sur sa mère, sévit : déchirée entre les
nécessités et limitations matérielles
comme l’investissement émotionnel fait en
son fils — tout ce qu’elle attend de lui —,

169
elle faillit à trouver la juste mesure, la
complicité rêvée, dans le don mutuel
l’équilibre affectif, le bonheur élémentaire.
Elle porte son cartable, elle peigne ses
cheveux, elle le débarrasse d’une poussière,
d’un petit grain de poussière, elle essuie
son visage avec un peu de salive, et puis
elle le bise, elle le bise, elle le bise… S’il
pouvait la comprendre sans calcul, par le
cœur, avoir sa mère en lui comme elle l’a en
elle…

170
Le fils innocent tire sur sa mère, de tous
les côtés, de part en part la ponctionne,
entièrement la croque. La mère s’affale,
alanguie, terrassée. Son fils grandi, elle
se laisse éventrer. Son cœur attendri, elle
se laisse dévorer. Voilà, le fils est armé
de sa mère. Avec l’amour de sa mère en
poche, il pourra affronter la vie et accepter
la mort.

171
Onzième Période

Printemps. Arraché du sommeil,


tôt ce matin je suis allé cueillir des
roses ; acte contre nature animé par des
désirs insensés. Je les ai déposées sur le
lit de sorte qu’éparses, qu’à son réveil la
jeune femme soit submergée par leur senteur
et par leurs couleurs. Krystel, en effet, fut
touchée : « Tu es gentil ». La fille avait
parlé.

172
Je me suis couché à son côté et, à l’aide
du brumisateur avec lequel, toute seule, elle
aime se cajoler, j’ai atomisé de l’eau sur
son visage. Lorsqu’elle s’éveilla, couverte
de rosée, elle me vit à travers les roses et
elle sourit. Faiblement, délicatement, elle
en saisit une et la respira. En un même
temps, je m’étais avancé et nous nous
sommes cordialement embrassés, à travers
la fleur. Le goût de la fleur me sembla
celui de sa bouche. Comme une confiture,

173
comme un vin ; de son sucre, de son tanin, je
l’aimais imputrescible, immortelle. Je me
saisis de la tige pour doucement sonder le
visage écarquillé comme un piège déployé…
Jeune femme. Elle me fixait du regard, elle
m’appâtait de l’âme. Reconnaissant en
moi un amoureux, elle laissa glisser ses
bras, elle s’abandonna…
Je me mis à la caresser des pétales, du
regard. De l’orée de la chevelure à la
gorge, des épaules à l’interstice des

174
aisselles, dans la vallée des seins et
jusqu’à creux du ventre, là où je laissai
tomber la rose, je l’ai aimée. Avec le
brumisateur, j’ai dévalé tout le long de ce
corps, du visage au pubis. J’ai pénétré en
elle de partout, à chaque fois qu’elle
frémissait de la fraîcheur en la brume. Avec
la langue, je l’ai ainsi entièrement lavée…
d’abord le visage — la bouche, les
paupières, les joues —, et puis la gorge, le
décolleté, les seins — leurs aréoles

175
gonflées, leurs sillons profonds —, ensuite
le ventre, particulièrement la ligne sensible
qui s’étend du nombril à l’ouverture dense
de la fente joufflue en laquelle je me
glissais, surmontant le monticule avant
de traverser le buisson pour me faufiler
entre les lèvres pulpeuses, jusqu’à l’antre
charnu, afin d’effeuiller les nymphes —
délicates et amples —. L’amalgame
lipophile rougissait et s’affermissait. Au
sommet, le membre roi se dressait, rutilant,

176
se découvrait. Le vampire déployait sa
tunique et s’assoiffait de son sang. Le
chef de la femme dodelinait, sa gorge
râlait, sa croupe se contorsionnait.
Avant qu’il n’en soit assez, avec les
épines de la rose, je m’étais mis à griffer et
à poinçonner le corps de tout son entier ;
ses seins, son ventre, ses cuisses, son
sexe.
Dans le flot de cyprine, avec le cœur de la
fleur, je faisais, contre le sexe féminin, acte

177
lesbien. C’est alors que ma compagne des
anges leva les bras, comme portée par des
ailes. Sans me voir, elle appelait à moi ;
elle appelait à l’aide dans la détresse du
plaisir, vulnérable d’amour.
Lorsque je fus en elle, ses bras me lovèrent,
ses jambes m’emprisonnèrent. Je me mis à
l’aimer comme elle se mit à m’aimer.

178
Douzième Période

La nuit tombe, sans se faire mal.


Elle tombe sur moi, elle me fait mal. Elle
me fait mal de me faire trop de bien. Elle
me fait du bien parce qu’elle me réconcilie
avec moi. Elle me réconcilie avec moi en me
maternant.
Je lève les yeux au ciel et je n’en reviens
toujours pas. De cette maladie, rien à

179
faire, je n’en guéris pas. Cette fois encore, je
suis en extase. Je me meurs d’émotion.
« Mère ! », pourrais-je m’écrier, « prends-
moi dans tes bras ! ». La mienne ne le veut
pas, elle ne le peut pas, elle n’a pas de
bras, pas de visage, pas de seins, pas de
corps : ma mère est une nuit.
Depuis quelques minutes, je suis ébahi
devant une séduisante demoiselle, et elle,
tranquillement, mettra dix heures et trente
minutes pour accomplir une rotation sur

180
elle-même, légèrement potelée par sa ceinture
d’astéroïdes. C’est une fille ambiguë qui
porte un nom de garçon ; elle s’appelle
Saturne. Du jour de ma naissance
jusqu’à ce jour, c’est en vingt neuf années et
cent soixante six jours que cette étoile s’est
résolue à faire la cour au Soleil.
Un jour, un an, voilà de trop courts
moments comme des repères temporels qui
écrasent la vie dans les mâchoires du

181
temps, en la réduisant à trop peu de chose.
Vingt neuf ans…
Ai-je donc en ce jour trouvé la véritable
dimension de ma vie ? Pas vraiment. A
peine pourrais-je compter jusqu’à deux,
peut-être jusqu’à trois. Un, je suis né, deux,
trois, je suis mort. Pas même le temps de
dire adieu ; je n’ai déjà plus le feu. Tous
les efforts entrepris pour ne pas mourir
d’oubli auront été vains.

182
J’aurais pu passer vingt neuf ans à
regarder cette planète tourner autour de moi,
c’est la distance qui nous sépare qui rend
cette période fascinante. J’essaie de me
représenter cette distance… je suis soudain
pris d’un vertige ! Je baisse les yeux pour
me ressaisir et je trouve mes pieds à terre.
Je lève les yeux vers le ciel et je cherche,
perdue dans les confins de l’univers, la
planète Saturne. La voilà, si petite part
la distance mais tellement immense par

183
l’éloignement. Elle est d’une si troublante
immensité. C’est phénoménal !
Elle pourrait être une femme bien-aimée que
la vie, que le temps, que l’éloignement
sépare de moi : Krystel. La distance qui
me sépare de cette Saturne, je la ressens
comme la distance qui sépare la mère du
nouveau-né. Il la cherche de tout son
cœur, il peine à la retrouver ; elle est
désormais si loin…

184
Que peut-on ressentir à la perte d’une mère
que l’on a adorée ? Vraisemblablement ce
que ce soir je ressens : une quiète tristesse,
une douce douleur sans rancœur ni révolte
comme une noyade dans le souvenir ; une
noyade dont on sort indemne grâce à la
bouffée d’air trouvée en celle qui fut une
créature de rêve comme une créature pleine de
vie .

185
Durant les derniers mois, j’ai exercé une
activité nocturne, mais aujourd’hui c’est
fini, à jamais, pour toujours.
Il faudrait dire à tous ceux que le
temps presse qu’ils jettent sur leurs
prochains des nuits blanches aussi
sûrement que la richesse se crée en
créant la misère — ce temps de vie qu’ils
veulent économiser, c’est le temps de vie
qu’ils volent à autrui —, des nuits

186
blanches qui font dans l’esprit l’effet
d’un esprit frappeur.
Apprenez donc à vivre, à faire l’amour,
vous serez moins pressés de vivre, de
faire l’amour !
Durant ces nuits contre nature — des nuits
de folie —, mon esprit devint comme un
fantôme qui me hantait. Désormais, je
n’aurais de cesse de repousser au
lendemain ce que je peux faire le jour même.
Chaque jour, je repousserai d’un jour ce

187
qu’il me revient d’accomplir le jour même. A
retarder l’horloge civile d’un heure pour
économiser de l’énergie, je retarderai mon
horloge interne d’un jour pour économiser
ma vie. Et ce temps décalé, je le ferais
fructifier comme un banquier jouant sur les
dates de valeur. Jamais plus, désormais,
je ne subirais le temps ; le temps qui
passe, le temps qui trompe, le temps qui
tranche, le temps qui assassine. Temps, je
te tiens !

188
Aujourd’hui est un beau jour, un jour coloré,
un jour ensoleillé. Aujourd’hui, j’ai arrêté
le temps, mon temps. Aujourd’hui, tout peut
arriver, en moi rien ne se passera.
Le Printemps annonciateur et prometteur
cède la place à l’Eté qui immobilise les
mouvements sous le poids écrasant de sa
chaleur. Bientôt la saison estivale et le
silence minéral de la population qui se
terre, sirote, s’avachit.

189
J’ai veillé toute la nuit, et j’ai vu le jour se
lever. Je sors et je regarde ce soleil que,
pressé par le temps, durant des mois et
durant tant d’années je n’ai, du regard, que
furtivement caressé. Une négligence, une faute
d’attention ! une de ces erreurs qui dédouble
la personnalité, brisent les couples,
déstructurent les enfants. Pire qu’une faute
professionnelle, pire qu’une faute conjugale,
une faute vitale ! Aujourd’hui, je le regarde
du fond des yeux, je le contemple avec

190
enchantement, et lui me souffle tout le bien
qu’il y a sur terre : il rayonne en moi. Sur
ma peau, sur mes rétines, dans mon
cerveau, dans mon cœur, le soleil rayonne et
resplendit, il me ventile et me parfume,
m’exhume et me réanime. J’ai l’impression
d’avoir passé une longue nuit qui a duré
des mois, le sentiment d’avoir vécu un hiver
austral. Aujourd’hui, je sors d’un coma.
Aujourd’hui, je renais. Quel astre
fabuleux ! Quelle merveilleuse journée !

191
Ce matin, j’ai surpris le soleil dans ce
que, tous les jours, il entreprend de connu
mais de secret : je l’ai surpris revêtant la
nuit d’une parure dorée. Ce matin, comme
tous les autres, la nuit n’est plus nue, elle
s’est habillée. Aujourd’hui, dans une
tunique tissée avec du fil d’or, de cuivre et
d’argent, elle fait la grasse matinée. Sur
son lit de morte, elle s’étire et tarde à se
lever, démêlant à l’horizon ses longs
cheveux colorés.

192
Je garde à l’esprit l’absence tapie sous
cette robe de lumière. Je me souviens qu’il n’y
a rien, pas même un corps nu. Il n’y a rien
d’autre que la nuit. C’est rien, c’est peu,
mais c’est déjà beaucoup.
Aujourd’hui je suis un explorateur de
l’espace qui s’est posé sur une planète
inconnue. Il découvre que l’air y est — bien
mieux que respirable — léger, parfumé. Il n’y
a sur cette astre pas âme qui vive ; lui-

193
même est absent. Seule existe la relation
de cette terre à son soleil.
Une belle journée m’attend. Il m’est
aujourd’hui donné de vivre une journée de
plus. Merci ! Hier, j’avais presque trente
ans et j’étais navré des jours passés.
Aujourd’hui, j’ai vingt ans et j’ai toute la
vie devant moi. Dans l’équilibre affectif et
dans l’épanouissement intellectuel, c’est
beau d’avoir vingt ans et toute la vie
devant soi.

194
Je retiendrai de la nuit que la vie
nocturne brise le charme de la nuit et le
mystère qui l’entoure. Elle détruit la
valeur du jour et de la vie qui l’anime.
Le jour rejoint la nuit dans une ronde
qui compresse le temps jusqu’à réduire
la vie à rien. La nuit cesse d’être ce
monde inconnu des enfants, ce monde
enchanteur des amants ; monde secret,
mystérieux, et charmant. Alors trop
courte est la nuit, comme le jour. L’un

195
s’enferme dans l’autre. Quand cependant
la nuit se prête si bien à l’amour, à la
contemplation, à l’étude, à l’introspec-
tion, à l’errance, à la méditation, la
nuit, alors, semble durer une éternité.
Comme d’amour et comme de mort, la
nuit enlace, étreint, et délace les amants
éperdus, les penseurs inspirés.

196
Treizième Période

Eté. Cette nuit, je me suis fait mal,


terriblement mal. J’ai malencontreusement
meurtri une espèce de mille pattes qui
traînait dans la chambre. En voulant le
capturer, malgré d’infinies précautions, j’ai
arraché deux de ses pattes ; ô cruelle
cruauté que je t’ai infligée ! je ne me le
pardonne pas. Les membres déchiquetés
s’agitaient mollement, par réflexe. La

197
bestiole ne bougeait presque plus, elle était
choquée. J’ai assouvi ma volonté, j’ai mené
à terme mon intention. Je l’ai abandonnée
dehors, à l’agonie, à la merci des
prédateurs.
Qu’est-ce donc fait ! ? Je ne voulais pas
la blesser. Je voulais, comme à mon
habitude, simplement la remettre à sa
place, dehors, dans le jardin. Je suis
navré. Mon intention a été pervertie par mon
geste.

198
Il m’est toujours aussi pénible de ne
pouvoir comprendre pourquoi, pourquoi il
n’est pas possible de faire comprendre aux
insectes qu’il y a des endroits qui ne sont
pas les leurs, et de me dire combien il peut
être pénible pour eux de me faire comprendre
leur position, leur motivation, de me faire
comprendre que tous les endroits sont les
leurs. La mort de cet insecte a été une de
ces morts que l’on cultive par négligence,

199
avortement ou savamment. Une mort sale
d’être trop propre.
Je tuerais, si je le devais ; comme pour
défendre ma famille. Je le ferais sans
hésiter, sans y attacher la moindre
importance, sans y adjoindre la connota-
tion immorale et coupable de la mort par
crime ou de la redoutable et terrible mort
accidentelle. Ce sera une mort nécessaire
comme peut l’être la mort par avortement ;
une mort déterminée par un sordide petit

200
confort, par une lugubre petite perversion,
par un égoïste petit intérêt. Elle peut bien
être légitime et salvatrice, il n’empêche,
vraiment, je souhaite ne jamais avoir à
commettre une mort. C’est pourtant ce que
j’ai fait en donnant une estocade à ma
relation avec Krystel ; parce qu’elle
battait de l’aile.
L’Amour a cédé à la vie et à la mort.
Petite chose furtive à laquelle rien ne
résiste, petite chose imposante à

201
laquelle tout se réduit, petite chose
maladive, petite chose fugitive, petite
chose royale, petite chose obsédante…
l’Amour ne résiste pas plus à la vie
qu’à la mort.
Voilà, maintenant, la fin est proche.
Plus de Krystel auprès de moi. Elle
rêvait d’une vie ordinaire, suivant en cela
un modèle parental qui l’avait équilibrée, je
rêvais d’une relation unique avec elle, une
relation privilégiée avec tout. Elle

202
voulait à tout prix fonder un foyer, je tiens
par dessus tout à ma liberté. Je nourris
l’obsession de ne pas m’enfermer dans ce
que je suis et ce que je fais. Etre et ne pas
être, telle est ma volonté. Au fond, je ne sais
pas si je veux vivre ou mourir. De la vie
comme de toute chose, le plus difficile n’est
pas de la commencer… c’est de la terminer.
« Tu aurais fait un bon père, et un bon
mari, parce que tu es proche de la femme et
proche de l’enfant., et aussi parce que tu es

203
jeune et large de cœur et d’esprit ». Jeune
femme adorable, elle ne distingue pas la
proximité et la prison, la complicité et la
dépendance. C’est précisément parce que je
me mets « à la place de » que je ne suis
personne en particulier, que je ne peux vivre
« comme tout le monde ». Etre sans être,
c’est ce qui confère cette jeunesse et cette
largesse qu’elle voyait en moi, ce petit air
virginal qui cache ma nature foncière.
« Tu aurais fait une bonne mère et une

204
bonne épouse », aurais-je pu lui concéder,
« parce que tu as des seins généreux et un
sexe profond ».
« Que vas-tu faire ? ».
Avec tendresse, je l’ai regardée ; ému par
son ignorance qui était celle de son
innocence. Mon regard, de lui-même, a
glissé un instant vers le ciel. La Lune
souriait, les étoiles scintillaient. Sur
l’instant, il me sembla furtivement voir des
choses invisibles et vaguement connaître

205
des choses secrètes. Tout me sembla
s’éclairer, s’adoucir, s’étendre à l’infini.
J’ai soupiré, et sur le bord des lèvres j’ai
laissé s’écouler : « Je pars en voyage ».

Dernière Période

Ce soir, comme les autres soirs, la


nuit me lovera de son saint suaire, et en
elle m’égarera. Ce soir je le sais, je le sens.
Je ne suis déjà plus ici, un autre moi, déjà,

206
m’envahit. Cette fois n’est pas comme
parfois, toutes ces fois où elle me
surprend, me déroute, m’abuse, lorsqu’en me
réveillant je conçois clairement ce qu’elle a
fait de moi, en ne m’en souvenant qu’à peu
près. Cette nuit, avec mon ombre, je
m’envolerai. Ce soir, le cœur noué par le
souvenir, le déjà très vague souvenir de la
vie, c’est très volontiers, ce soir, que je ferai
le voyage sans retour. Bientôt, définitive-

207
ment, je ne saurai plus ce qu’est « être en
vie ». Je ne le sais déjà plus.
Etre en vie… Malgré tout, j’ai bien aimé être
en vie ; même si je ne l’ai jamais vraiment
été. Moi qui ne les ai jamais aimés, ceux
qui à tous prix veulent subsister, je me
surprend aujourd’hui à les aimer.
Aujourd’hui, je les trouve nobles et beaux.
Au fond, ils représentent tout ce que j’ai
toujours voulu être. Etre en vie…

208
Ce soir, ce que je suis consciemment
disparaîtra. Je serai toujours là, mais
sans y être. J’existerai, je crois, mais pas
pour moi, pas en moi. J’existerai par
transparence, mémorisant quelque chose
dont je ne me souviendrai certainement
jamais, si ce n’est qu’en me réveillant, ici
où là, je me souviendrai à nouveau de moi,
comme par magie, comme par moi-même,
mais ce ne sera pas moi.

209
Je fais le bilan d’une vie qui va s’achever,
et voilà : je n’aurais jamais fait que
consacrer ma vie à préparer ma mort.
Cette nuit, je l’ai mille fois rêvée, durant ces
nuits toujours trop courtes, ces nuits où
j’étais réveillé par ce néant qui déjà
m’envahissait, me tourmentait, néant au-
dessus duquel j’ai, jusqu’à présent,
surnagé. Aujourd’hui, j’en ai assez, assez
de fuir mon destin, assez de poursuivre

210
celui qui n’est pas le mien. Si grande est
ma lassitude…
Trop courte est la vie, mais surtout, trop
courte est la nuit. J’ai rêvé d'un crépuscule
sans fin comme à la vie dans un monde
sans atmosphère. « Demain » ne signifie
déjà plus rien. Pour moi, le monde, déjà
cesse d’exister. Tout disparaît. Au-delà
de moi, le brouillard s’étend ; un brouillard
clair-obscur où la conscience se perd, où

211
plus rien n’a de sens, où les questions ne
se posent pas. C’est juste la fin. Enfin !
Je vois la fin comme un reflet de miroir qui
m’apaise et me réconcilie avec moi-même.
J’ai fini d’être partagé entre le désir
d’avancer et le besoin de m’assoupir, de
m’étendre, et de tout oublier. Oublier, oublier
tout. Tout oublier pour pouvoir recommen-
cer. M’abandonner, entièrement, totalement,
m’abandonner…

212
Aujourd’hui, je vais m’éteindre. Je ne redoute
pas l’instant fatal. Je ne redoute pas la
mort, mais prétendre y être indifférent serait
mentir.
Au regard du bienfait procuré par une
nuit de sommeil à celui qui est éreinté,
celui qui est éprouvé par la vie ne doit
pas craindre la mort, mais la désirer
comme une libération.
Ma mort sera ma libération.

213
Première édition
Dépôt légal : Novembre 2000
Isbn : 2-9515739-2-8
Editions de l’Eau Régale © 2000