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Monique Laederach : La femme séparée

Plan

http://www.culturactif.ch/inedits/laederachreine.htm

1) Contexte

1a. Problématique
1b. Ecriture du corps et féminitude
1c. Biographie de Monique Laederach.

2) Présentation de La femme séparée

2a. Résumé
2b. Structure et style
2c. La quête identitaire
2d. Le rôle de l’écriture

3) Conclusion

4) Bibliographie
1a. Problématique
Monique Laederach s’inscrit dans un débat très controversé des années 70 qui met en
évidence l’existence d’une éventuelle écriture féminine, c'est-à-dire d’une écriture qui, tant
pas sa thématique que sa forme, s'ancre dans le corps de la femme en tant qu'élément qui la
rend irréductiblement différente. Dans ce contexte, l’écrivaine invite les femmes à se
réapproprier leur corps et leur identité par le médium de l’écriture.
Anne, l’héroïne de La femme séparée effectue tout au long du roman un cheminement
intérieur pour parvenir à exister en accord avec elle-même, de manière vraie et
harmonieuse, loin des dictats de la norme qui l’oppressent.
Divisé en deux parties, l’exposé tentera d’expliquer d’une part la quête de la féminité que
réalise Monique Laederach et d’autre part, la quête identitaire d’Anne au fil de La femme
séparée. Nous montrerons que les deux démarches se croisent dans le roman qui
revendique le deuil des conceptions conformistes et dès lors la renaissance de la femme au
sein d’une existence authentique.

1b. Ecriture du corps et féminitude


Comme nous avons pu le voir, le corps est resté longtemps tabou dans l’univers protestant
suisse romand. Il était considéré comme impur et peu d’écrivains en faisaient mention dans
la première moitié du XXe siècle1. Petit à petit de plus en plus d’écrivains hommes vont
mettre en valeur le corps sous la forme de la sensualité ou de l’érotisme (par exemple,
comme Pierre-Louis Mattey). Mais, dans ce contexte, le corps en littérature demeurait
malgré tout l’apanage des hommes.

Autour des années 70, après les bouleversements provoqués par mai 68, certaines femmes,
vont reprendre le concept du corps et du désir féminin mais dans une perspective féminine,
par exemple, Alice Rivaz, Anne-lise Grobéty, Amélie Plume ou alors justement Monique
Laederach2. Dans leur œuvre, ces écrivaines s’inscrivent dans un mouvement féministe de
l’époque qui préconise l’existence d’une «écriture féminine», c'est-à-dire différente de celle
1
Ramuz, par exemple, devra faire des coupures dans Vie de Samuel Belet pour ne pas choquer ses abonnées.
« Vie de Samuel Belet », écrit en 1913, à 35 ans, lors du long séjour de dix ans que Ramuz fit à Paris, et qui a
encore une facture réaliste : le lecteur y suit Samuel, le héros homonyme et tourmenté, depuis le premier
événement marquant de son existence, la mort de sa mère, jusqu'à sa vieillesse, où, enfin apaisé, il pêche
tranquillement sur le lac Léman. Samuel Belet, né en 1840 dans un foyer modeste, parcourt sa vie en se
déplaçant du lac Léman au Gros-de-Vaud, en Savoie, puis à Paris, Vevey. Chaque étape, avant de retrouver
son village d’origine, l’enrichit d’une amitié ou d’un amour, d’un nouveau métier, de nouvelles
connaissances. Les événements politiques et les aléas de la vie le renverront sur les routes. Le lieu de départ
finalement rejoint, Samuel Belet trouvera la sérénité et la compréhension des choses.
2
+ Alice Rivaz (La paix des ruches), Catherine Colomb…
des hommes et propre au sexe féminin. Dans l’idée d’«écriture féminine», on revendique
l’émancipation des écrivains femmes qui étaient jusque là soumises aux canons littéraires
masculins. A travers leurs textes, ces écrivaines désirent faire sortir la femme des images
fictives qui lui sont attribuées (tant dans la littérature masculine que dans les médias) et la
replanter dans la réalité qui l’a concerne. Pour peindre au mieux la condition féminine de
leur époque, elles fuient les préceptes littéraires romands qui veulent que la littérature
suisse romande soit sacrée et pure. Elles revendiquent au contraire «l’impureté», la banalité
du quotidien et la marginalité des femmes dans un univers dominé par les hommes, car
relève Anne-Lise Grobéty, «une banalité, une fois écrite, n’est plus tout à fait une
banalité»3.

L’idée d’écriture féminine a suscité un débat très controversé. En suisse, ce mouvement


n’aura que très peu d’impact. En fait, même des femmes écrivains suisses romandes vont
dénoncer le coté sexiste de la thèse différentialiste selon laquelle, il existerait une différence
dans l’écriture d’un homme ou celle d’une femme. Pour ces femmes, il n’y que l’Art qui
compte et il est réducteur de vouloir catégoriser la littérature selon le sexe de leur auteur.
Anne Cuneo4 dira : «Je ne suis pas une «écrivaine», je suis un individu (neutre) qui écrit.»5
Corinne Desarzens6 déclarera : «Les cheffes, les Barbies, les Beauvoir, les écrivaines me
donne de l’eczéma. Il y a les bons et les mauvais livres. C’est le seul critère.»7

A l’heure actuelle, on a tendance à rejeter ce débat autour de la littérature, en faite, on


considère la littérature et la critique féministe comme une mouvance moderne, une famille
ou un ensemble, au même titre que le sont le roman réaliste, la littérature romande, la
littérature essentialiste ou la littérature africaine. La littérature féministe est devenue un
fragment dans une perspective où la diversité est considérée non pas comme une tare, mais
comme une richesse culturelle.

3
LAEDERACH, Monique, GROBETY, Anne-Lise, PLUME, Amélie, Littérature féminine ou féministe?,
Genève, Ed. Zoé, 1983, p.24.
4
Anne Cuneo est une écrivaine, journaliste, metteuse en scène et réalisatrice suisse d'origine italienne, née à
Paris le 6 septembre 1936. Elle est la sœur du chanteur et acteur Roger Cuneo.
5
COSSY Valérie, « 'Ecoutez, je ne suis pas celle que vous croyez…' Subjectivités féminines dans la
littérature de suisse romande» in : Histoire de la littérature en Suisse romande, tome 4, FRANCILLON,
Roger (éd.), Lausanne : Payot, coll. «Territoires», 1999, pp.387
6
Corinne Desarzens : Née à Sète le 27 août 1952, Corinne Desarzens vit et travaille à Nyon. Myope,
astigmate et presbyte. Trois adolescents. Deux chats Maine Coon. Poisson-Tambour (Campiche), Le verbe
être et les secrets du caramel (Aire) sont ses deux derniers titres parus.
7
COSSY Valérie, « 'Ecoutez, je ne suis pas celle que vous croyez…' Subjectivités féminines dans la
littérature de suisse romande» in : Histoire de la littérature en Suisse romande, tome 4, FRANCILLON,
Roger (éd.), Lausanne : Payot, coll. «Territoires», 1999, pp. 387.
Maintenant, et pour revenir au concept de corporalité, selon Monique Laederach, cette
fameuse «différence» dans la manière d’écrire provient du rapport distinct qu’entretiennent
les hommes et les femmes avec leur corps. En fait, Monique Laederach souligne que
l’écriture féminine est plus proche du corps que de l’esprit. Le problème, c’est que le
contexte de la deuxième moitié du XXème siècle tend à dénigrer ou du moins à déformer le
corps féminin. Du coup, et pour que les femmes se réapproprie leur corps, l’écrivaine
utilise la littérature pour le revaloriser. Dans cette démarche, elle le réévalue sur deux
niveaux :

D’une part au niveau intellectuel et symbolique : elle s’oppose au modèle platonicien qui
sépare le corps et l’esprit et qui valorise l’usage de l’esprit au détriment du corps dans un
état d’esprit où justement on attribue plus facilement l’usage de l’esprit aux hommes et
l’usage du corps aux femmes. Pour Monique Laederach, le corps est tout aussi important et
même solidaire de l’esprit et il prend une place notable dans son univers littéraire où les
sensations, les impressions corporels sont minutieusement décrites.

D’autre part et au niveau culturel, l’écrivaine s’oppose à la censure, aux tabous et à toutes
les images tronquées du corps féminin. A ce sujet elle dira : « Le corps et sublimé en même
temps qu’il nous est retiré, qu’il est nié, tant il est vrai que les elfes de nos publicité sont un
mensonge (épuré, corrigé) de perfections multiples, patchwork d’illusions de plus en plus
éloignées de notre légitime corporalité» 8.

En définitive, Monique Laederach propose aux femmes de se réapproprier leur identité


féminine et leur corps «colonisés» par le modèle masculin, grâce à l’écriture, mais nous
reviendra là-dessus plus tard, lorsque nous parlerons du concept de la quête identitaire.

1b. Bibliobiographie de Monique Laederach


Monique Laederach naît en 1938 aux Brenets, un petit village du canton de Neuchâtel, situé
à la frontière française. Fille de pasteur, elle grandit dans un univers particulier. Elle étudie
la musique à Vienne, puis les lettres à Neuchâtel. Elle se dédie tout d’abord à la poésie, puis
au roman. Elle est également critique littéraire engagée, traductrice français-allemand et
8
Ibid., p.398.
8
On retrouve cette thématique dans : L'Etain la source, poèmes, L'Aire, 1970 et Pénélope, poème, L'Aire,
1971.
enseignante. Durant sa vie, Monique Laederach accomplit plusieurs tournées de
conférences, en Grande-Bretagne, Scandinavie, Etat-Unis, Canada, Mexique. Elle décède
dans le canton de Neuchâtel, à Peseux en 2004.

En ce qui concerne son activité littéraire, l’écrivaine se consacre comme nous l’avons
mentionné, essentiellement à la cause féminine. Elle publie tout d’abord plusieurs recueils
de poèmes et ensuite, des romans où les héroïnes sont presque toute des femmes (sauf dans
un livre : La trahison). Ces femmes sont marginalisées par rapport à la société dans lequel
elles vivent et elles se cherchent dans des univers dominé par des représentations
extérieures faites d’images idéales qui sont totalement erronées (citation9).

2) Présentation de La femme séparée


Le livre a été publié une première fois en 1982 à la librairie Fayard à Paris et aux éditions
de L’Aire à Lausanne et à été rééditer en 1993 à Lausanne, mais cette fois chez l’Age
d’Homme.

2a. Pour faire un bref résumé


Dès les premières lignes du livre, nous assistons au départ d’Anne qui décide de quitter son
mari pour commencer une nouvelle vie. Aidée par deux amis, elle embarque un minimum
d’affaires et emménage dans un nouvel appartement toute seule. Commence alors pour elle
une longue période de deuil affectif et de quête identitaire : Qui est–elle sans son conjoint ?

L’histoire se déroule sur dix-huit mois durant lesquelles Anne traverse des moments de
souffrance, de solitude intense et des instants plus paisibles. Tout au long de sa quête
identitaire, la protagoniste est confrontée à toute sorte de relations :

Elle traîne tout d’abord avec une bande de marginaux, elle fréquentes différents amants,
9
Je vais juste en citer quelques uns, pour donner un aperçu de son oeuvre :

En 1982, dans La partition, un recueil de poèmes (publié chez L'Aire), Monique Laederach superpose coupures de presses et poèmes. La
présentation du texte met en scène la difficulté, évoquée dans les poèmes, de la quête féminine dans un monde dominé par des
rreprésentations extérieures faites d’images idéales qui sont totalement erronées.

Dans Trop petits pour Dieu, roman publié en 1986 (L'Aire), Monique Laederach met en scène une jeune femme qui peine à trouvé sa
place dans un village du jura francophone traversé par la guerre. Tout au long du livre, on dévoile les rapports difficile de Judith, la
protagoniste, avec sa mère entre mars 1940 et juin 1941 où la mère décède.

Dans J’ai rêvé Lara Debout, roman publié en 1990 (Zoé), il s’agira d’une jeune femme qui étouffe dans un village aux mœurs primitives
et qui s’attache à un petit réfugié vietnamien et à une handicapée.

Et finalement, Dans les Noces de Cana publié en 1996(L'Aire), L’écrivaine mettra en scène Lacathie, une ancienne prostituée qui reprend
un bistrot…
elle cultive une relation avec Térence de 10 ans son cadet, puis avec Michel, un ami de
Térence et finalement avec Jean-Jacques qui se révélera être un homme marié. Elle affronte
sa famille : ses parents, son frère et sa sœur qui suivent « la norme » des models
traditionnels et étouffants et qui peinent à comprendre les raisons de sa séparation. Elle
fréquente ses amies qui lui reflètent encore une fois un certain nombre d’images, de miroirs
qu’elle remet en question. Et finalement, ni ses frère et soeur, ni ses amies ne la
comprennent vraiment et c’est donc en affrontant la solitude qu’Anne évolue vraiment.
Alors, pour surmonter le deuil de sa relation avec son mari et sa culpabilité et pour «se
trouver», l’héroïne va se livrer à toute sorte d’activités qui sont minutieusement décrites
dans le livre : elle cultive un jardin, elle part à la recherche de ses origines en s’identifiant à
sa grand-mère, elle trouve un travail d’enseignante, elle entretient un journal et petit à petit,
au fil d’un chemin solitaire, Anne accepte une autre part d’elle-même et parvient à exister
de manière indépendante.

2b. Structure et style

La structure :
Le livre est volumineux et fragmentaire. Par son morcellement, la structure du livre reflète
le thème de la séparation. Le roman est constitué de 60 chapitres non numérotés qui sont la
plupart du temps fractionné. Le fait que les chapitres ne soient pas numérotés indique que
l’ordre des moments vécus par Anne n’importe pas beaucoup. L’on pourrait tout à fait
déplacer certains chapitres sans pour autant changer le propos. En réalités l’agencement
particulier des chapitres du roman ne suit pas une chronologie linéaire, mais il donne au
lecteur l’impression de suivre le fil désordonné et emmêlé des événements pensés et vécus
par la protagoniste.

D’un autre côté, le texte est truffé d’éléments hétérogènes au texte de base. Il s’agit
d’extraits du journal intime d’Anne, de notes et de cahiers. Ces fragments sont toujours en
italique et sont fait d’éléments de recherche d’Anne sur sa grand-mère, de réflexions sur les
autres et sur soi ou de tentative d’écriture fictionnelle. En fait, la nature irrégulière du
roman empêche de tomber dans le sentimentalisme qui serait assez facile étant donné la
situation de l’héroïne. Grâce aux réflexions d’Anne qui vont parfois jusqu'au délire, le
lecteur peut mesurer l’écart entre la réalité et les idées d’Anne. Dans l’extrait que je vous
présente, on découvre par exemple, l’obsession maladive d’Anne qui attend des nouvelles
de son amant Jean-Jacques:

Trois jours enfermée, maintenant ; incapable même de descendre au jardin ;


ligotée par l’obsession du téléphone, l’obsession du facteur, l’obsession
moindre pas dans la maison, du moindre bruissement d’ arbre.
Aucune nouvelle de JJ.
Le silence. (p.444).

La narration :
La narration est très complexe. Elle reflète encore une fois le thème de la séparation. Tout
au long du récit, on retrouve un mélange de «je» et de «elle» en ce qui concerne les
références à Anne et cela y compris dans la même phrase, par exemple, dans la première
citation:
Anne.
C’est ainsi qu’elle s’appelle depuis ce jour, ce premier, cet axe
d’avant-après, le jour de rupture, non pas vraiment ce jour-là la rupture, mais
ce jour-là celui de son déménagement : elle prend ses meuble, elle s’en va, Je
quitte mon mari. (p.9)

On peut observer deux instances narratives distinctes : une extérieure et une intérieure qui
serait la voix du personnage principal. Le mélange des deux pronoms «je» et «elle» dans :
«elle s’en va, Je quitte mon mari.» (p.9) diminue l’écart entre le personnage et le narrateur.
La distance entre personnage et narrateur et encore amoindrie par les éléments hétérogènes
au texte dont nous avons parlé tout à l’heure. En réalité, les notes d’Anne et son journal que
nous retrouvons en italique, constituent la matière du roman que nous sommes en train de
lire, de telle sorte que la protagoniste devient presque la narratrice de sa propre histoire.
Dans ce contexte, il est souvent difficile de différencier les deux instances narratives de
manière très claire. En fait, si les deux points de vue narrateur et personnage se
chevauchent, ce n’est que pour mieux montrer le dédoublement de la même personne : la
dualité des pronoms illustre un constant dialogue d’Anne avec elle-même.

-Incroyable dit Fred, les artistes aujourd’hui, ils se foutent de notre


gueule.
Et elle rit. Anne, l’autre. Argumente :
-N’empêche, c’est de ça que tu parles. Ni de Rodin ni de Bosch ni de
Breughel10.
Tandis que, tapie au fond d’Anne, l’autre Anne effarée regarde cette
forteresse d’Anne disposer de l’espace hors son mari, hors de
l’ancienne ordonnance, avancer gaîment (gaîment !) dans cette jungle
d’une maison vide… (p.15).

10
Rodin : sculpteur (XIXe), Bosch : peintre (XVe), Breughel : peintre flamand (XVIe)
Dans cet extrait, l’être intérieur d’Anne se dédouble et se voit en quelque sorte assumer la
situation. Le passage du «elle» au «je» permet de rendre compte de la séparation entre
l’apparente assurance face à sa décision de quitter son mari et sa détresse intérieure.

Les monologues intérieurs :


Par delà la narration, et au sein du discours, on rencontre de nombreux monologues
intérieurs. Ces monologues sont transmis à travers le discours indirect libre et se déroulent
soit à la première personne du singulier, soit à la troisième personne du singulier. Ils font
totalement disparaître le narrateur extérieur et permettent de rendre compte des sentiments
et des émotions d’Anne en même temps que celle-ci les expérimente :

Dimanche voit Anne ; et le jardin devant sa fenêtre comme une


promesse insensée de rêverie ; mais, lui aussi : des ombres. Pourtant il
fait si bon, déjà la fenêtre ouverte tout le jour, on se croirait en été.
Un jour pour Anne.
Mais l’ombre, et cette tension qui ne disparaît pas, ne décroît même pas
la nuit, rêves échevelés, obscurs, fuites dans des labyrinthes pourtant
éclairés d’étranges fleurs translucides, un souvenir du printemps et :
«tout ce que je croyais s’effondre.»
Pour Anne, la fenêtre comme l’exacte séparation de deux mondes, en
bas l’Eden, une harmonie peut-être, mais l’inaccessible, et maintenant il
semble que tout le temps passé sous les arbres, passé à bêcher biner
planter, s’est décanté11, temps heureux, inconditionnellement heureux,
malgré les entaillades fugitives des passants et l’obscurité qu’ils
amenaient invariablement avec eux.
Là-bas l’Eden où il faudrait pouvoir descendre en laissant ici le
grouillement immaîtrisable et les douleurs.
Mais on ne s’abandonne pas ainsi, sait Anne qui tente de faire le point,
et d’abord ceci : dans quinze jours le divorce ; même pas quinze jours :
le 15 juin. (pp. 339-340)

Dans cet extrait, Monique Laederach nous restitue le raisonnement du personnage presque
directement. Le lecteur est conduit à suivre les sentiments de la protagoniste en même temps
qu’elle les vit. Le terme de « rêverie » (à la deuxième ligne) permet d’introduire les pensées
d’Anne. Le monologue intérieur favorise une grande liberté tant au niveau de la narration
que de la syntaxe. Le déferlement de phrases incomplètes et l’absence de verbe (par
exemple : «la fenêtre comme l’exacte séparation», et non : «la fenêtre est comme l’exacte
séparation») nous évoque le langage parlé. A travers le procédé du monologue intérieur, le
lecteur se rapproche de la psychologie du personnage et de son inconscient. Pourtant, en
même temps, qu’il s’allie à la protagoniste, l’usage du pronom «elle» empêche le lecteur de
11
Transvaser un liquide pour qu'il soit débarrassé de son dépôt. Syn. : clarifier, purifier. Cela fait déjà passé
une Année qu’Anne est séparée.
fusionner avec l’héroïne et l’oblige encore une fois à garder un regard critique vis-à-vis de la
réalité exposée. En vérité, tout le roman se situe à cet endroit flou de la pensée intérieure ou
la narratrice s’efface derrière les pensées d’Anne en adoptant constamment la perspective de
l’héroïne sans jamais la juger et toujours en restant solidaire.

Contenu :
Au niveau du contenu, La femme séparée met en évidence plusieurs caractéristiques de la
poésie, un genre auquel Monique Laederach va consacrer plusieurs de ses œuvres. Par
exemple, un grand nombre d’images, de métaphores et d’allégories ponctuent le texte. Au
niveau des isotopies, les réseaux lexicaux de la souffrance, de la séparation et de la solitude
sont récurrents tout au long du livre. Dans le passage que nous avons lu tout à l’heure, la
fenêtre devient l’allégorie du propre état dans lequel se trouve Anne : séparée entre
l’harmonie édénique de son jardin qu’elle cultive tant au figuré qu’au sens propre, Anne
aspire à la quiétude et ouvre une partie d’elle-même vers la paix intérieur. Mais en même
temps, les événements qu’elle vit «ici», dans le moment présent, la bouleversent et la
maintiennent dans un état d’angoisse et d’agitation. Dans ce passage, elle parle de
«grouillement», mais à d’autres endroits du livre, il s’agira de «bouillonnement», de
«tourbillon» ou de «flux» par exemple.

Forme :
An niveau de la forme, Monique Laederach exploite la souplesse du genre romanesque pour
agrémenter son texte de poésie. Par exemple, dans l’extrait (qu’on a lu tout à l’heure) où
Anne attend des nouvelles de son amant Jean-Jacques, la configuration des phrases, la
répétition du mot obsession, la mise en évidence du mot «silence» rappelle la structure
poétique.

Style :
Un autre trait assez typique du style de Monique Laederach, c’est l’usage d’une syntaxe
délibérément en rupture avec la tradition. Par exemple, elle s’octroie une liberté totale dans
l’usage de la ponctuation. Par exemple, dans l’extrait du début du livre, dans «Je quitte mon
mari», Le «Je» en italique prend une majuscule, même s’il suit une virgule. Dans ce cas, cet
effet de style permet de mettre en évidence la prise de conscience d’Anne de sa singularité
en dehors de sa fusion avec son mari.
2c. La quête identitaire
Pour parler de la quête identitaire d’Anne, je commencerait par resituer l’héroïne dans le
contexte de sa séparation : Anne quitte Jérôme, son mari, après dix ans de vie commune sur
un coup de tête. Incapable de n’accepter aucune loi, elle a toujours cherché la transgression
alors que son mari, critique d’art, mettait en avant l’ordre, le respect. Jérôme surplombait
Anne qui n’arrivait pas à le comprendre et qui étouffait. La rupture va engendrer un
arrachement : la protagoniste affronte tout d’abord l’insécurité financière, le dénuement.
Elle ressent immédiatement une détresse, un vertige du vide. Alors qu’elle a quitté l’ordre,
elle s’aperçoit qu’elle le recherche. Elle se rend compte qu’elle a besoin d’être protégée et
portée par un homme. On retrouve assez bien l’état d’esprit d’Anne après sa rupture dans
l’extrait (suivant) :

Ce vide, ce vide et Je ne sais rien y mettre, sinon de l’inexistence, Je ne


sais pas être seule. Ma liberté : cette lame de conscience, et comme un
écroulement de boues visqueuses et coupable ; j’ai fais cela, j’ai quitté
Jérôme, et je me suis trompée sur moi-même, je ne supporte pas.
Recroquevillée quelque part en elle sur un centre brûlant et dur :
«incapable, incapable», et s’assenant jusqu’au bout ce poignard :
«besoin d’être protégée, portée, Jérôme avait raison : je ne suis rien
sans lui.»
Cette fois la douleur. La vraie douleur : ne pas se rendre si vite, ne pas
perdre pied, d’autres ont vécu ça avant toi, tu n’es pas la première ; et.
Ces quelques mois seulement ; et : je n’ai rien essayé ; lutter contre la
dévoreuse, lutter contre le vide, la voix de grand-mère : «nimm dî
zäme», rassemble toi, ramasse-toi, Je suis comme elle, les bons mots
pour les autres, et moi ce geignement parce que j’ai perdu maman ?
Térence, Jérôme, ce n’est pas eux qu’il faut chercher, mais moi. Moi.
(p. 138)

A partir de là, et pour pouvoir accéder à une existence authentique, Anne va devoir faire le
deuil de son mari et par là même, des conceptions conformistes (que sous-entend la vie de
couple). Ce passage de sa vie résulte très douloureux : il y a l’alcool, les soirées au bistrot
avec la bande de marginaux, la dépendance vis-à-vis de Térence qui la délaisse au profit de
«sa liberté» et une nuit de Noël, toute seule chez elle loin de l’hypocrite dîner de famille, à
déprimer et à se convaincre que la solitude qu’elle vit, elle l’a voulue.

Pourtant, et malgré une existence incertaine est remplie de souffrance, Anne essaie de se
construire et d’observer le monde qui l’entoure avec la tête froide. Dans sa quête identitaire,
elle doit rejeter tout ce qui la nie elle, à commencer par la norme que lui renvoie les autres :

Les autres, ce sont :


Une famille traditionnelle constituée de parents qui ne se sont jamais aimé, d’un père
conservateur et d’une mère possessive et maternelle à l’extrême qui se complaît dans un
rôle de subalterne de l’homme:

Il faut pouvoir admirer son mari, dit maman. Une femme doit pouvoir
l’admirer. Elle a besoin de ça.
Pourquoi ? Mais depuis toujours, explique maman. Il est bon qu’un
homme en sache d’avantage, qu’il soit le chef. Le chef répète-t-elle.
Qu’il ait l’expérience.(p.207).

Les frère et sœur d’Anne se sont révolté à l’époque, mais désormais, ils suivent le chemin
que les parents,
La grand-mère décédée va être un fil rouge tout au long du livre. L’héroïne s’y identifie,
mais elle constatera qu’elle ne représente pas un modèle suffisant, d’une part parce qu’elle
appartient au passé et que pour Anne, c’est le présent qui compte et d’autre part, parce
quelle possède une vertu qu’Anne n’a pas : sa grand-mère a été orpheline, puis veuve, alors
qu’Anne doit supporter le poids de la culpabilité d’être la cause de la douleur qu’elle vit.

Notes d’Anne

[...]
Et le silence aussi quand son mari meurt, elle a trente-neuf ans, quelques années à
peine de plus que moi, et elle avec ces deux fils.
La différence entre nous : elle a été frappée ; moi j’ai frappé.
Pourtant, cette autarcie qu’elle s’est faite et dont je suis incapable.
Comme si j’avais été frappée plus profondément encore que ce qui se voit ?
On peut dire autrement : on peut dire : elle a fini par s’aimer.
En quoi elle me fascine, comme si elle détenait le secret. (p.306).

Les amies d’Anne sont représentées par des jeunes femmes mal dans leur peau qui se
complaisent dans leur situation respective et qui n’arrive pas à échapper au conformisme :
Elvina, l’amie d’enfance, poursuit sa relation avec son mari alors qu’il est homosexuel et
Danièle, sa collègue, est une femme séparée qui semble indépendante, mais qui n’a rien
résolu ; elle enchaîne des relations amoureuses vouées à l’échec et elle entretien une
relation problématique avec sa mère.
Les amants d’Anne sont finalement plus attirés par une relation physique et légère que par
quelque chose de sérieux.
Et ses amis marginaux sont encore plus blessés qu’elle, mais ils la rassurent, parce qu’eux
aussi, ils souffrent.
En fait Anne entre dans un schéma de deuil de ses idéaux et des modèles de la société. Elle
se rend compte qu’une relation avec un homme n’est qu’une piètre protection et que les
miroirs que lui renvoie son entourage ne lui conviennent pas :

Tous les miroirs mentent. Anne accoudée à sa table : nulle part la


moindre trace de vraisemblance, on n’a jamais été que dans une
conformité, même les désirs. (p.395).

La quête identitaire par delà les autres :


Etant donné que son entourage lui procure des miroirs qui ne lui ressemblent pas, Anne va
chercher son propre reflet. Toute au long de sa démarche on retrouve un mouvement
perpétuel de correspondance entre le monde intérieur d’Anne et l’environnement extérieur.

Tout d’abord, Anne va chercher à se réapproprier son corps: On retrouve alors la notion de
corps qu’avait mis en avant Monique Laederach. Tout au long du texte, les sensations
qu’Anne éprouvent sur sont corps son liées à son état psychologique. Le corps est le
compagnon de route de l’héroïne : au début du livre, il traduit sa souffrance (Anne le décrit
comme «déchiré»), et peu à peu, au fur et à mesure qu’elle s’épanouit, il devient
l’extériorisation de son bien être intérieur. Au fil du récit, la protagoniste va essayer de se
familiariser avec son enveloppe corporelle, de l’habiter et de s’y trouver bien. Au fur et à
mesure de son évolution et de la prise de conscience de sa nouvelle identité singulière (sans
son mari), elle recherche une image extérieur de son corps qui puisse refléter le changement
qui s’opère à l’intérieur d’elle-même :

Anne encore à la salle de bains changer de tête. Une autre coiffure, un


autre maquillage, n’importe quoi qui signifie le changement, une avance
vers elle-même. (p. 191)

et inversement, elle recherche à travers l’extériorité de son corps quelque chose auquel elle
puisse se raccrocher et qui puisse lui refléter qui elle est à l’intérieurs :

Cette expérience qu’on fait dans les thérapies, se mettre nu devant un


miroir et se regarder, se voir. Se voir vraiment. Non pas comme un
étranger, mais cette inversée qu’on déteste qu’on aime dont on a peur
qu’on ne connaît pas, et sa relation avec elle : je-je. (p.308).

A travers le reflet dans le miroir, on retrouve la thématique du dédoublement qui


apparaissait dans les monologues intérieurs. Au début du livre, Anne s’observait face à sa
détresse. Désormais, elle se regarde vivre et elle désir prendre possession de cette autre
partie d’elle-même qui ne se morfond pas sur son sort, mais qui est capable d’exister pour
elle-même en tant qu’individu libre.

La nature : La nature constitue elle aussi une forme de reflet de l’état psychologique de la
protagoniste. Anne part plusieurs fois se réfugier dans la campagne. Elle cherche une
harmonie, une paix intérieure à travers la nature. En même temps qu’elle travaille sur son
identité, Anne cultive un jardin. L’état de ce jardin est encore une fois un indicateur de son
état psychologique. En janvier, quand elle quitte son mari, le jardin est tout abandonné :

Il [le jardin] s’étale sous la fenêtre de la cuisine, un verger maintenant


jaune et noir encore, et sauvage, des ronces le long du vieux mur
comme une toison, et des éboulis d’anciennes grottes artificielles, un
cognassier séculaire près d’un petit portail, et d’autres murs, inutiles,
croulants. (p.21)

Et à la fin du livre, lorsqu’ Anne s’est réconciliée avec elle-même, elle évoque le jardin
dans un moment de paix comme quelque chose d’agréable :

Dans l’épaisseur des chambres, les volets tirés, comme un


chuchotement familier qu’Anne tout à coup perçoit, et quelque chose,
imperceptiblement, se dénoue. Elle est ici, et cette pénombre d’août ; sa
table ; le jardin sous la fenêtre. C’est bon pense t-elle. J’aime. (p. 450)

Le choix d’un prénom qui lui convienne : Tout au long du livre, Anne essaie de nommer
cette autre partie d’elle même qui s’épanouit et elle y parvient à la fin de l’histoire
lorsqu’elle accède enfin à un état d’harmonie. Elle nomme cette part d’elle-même qui a
réussi à exister dans la plénitude Claire. Ce prénom représente la victoire de la lumière, de
la lucidité sur les ombres des idées reçues. Anne a réussi dépasser le coté obscure du deuil
du conformisme et a trouvé sa voie. En parallèle à l’expérience qu’elle a vécue, l’héroïne
prend à son compte les existences des autres femmes qu’elle rallie à sa quête :

Postuler Claire sa pareille, et, du coup, toutes leurs sœurs, les sœurs
possibles, histoires d’écriture, histoire de mots ?
Histoire aussi, voit Anne, de transparence ; de vraie transparence, sans
doute.
Anne, a ce reflet brouillé d’eau, la nuit profonde, et les grillons :
ce défi.
Ce défi. (p.475)
2d) Le rôle de l’écriture : medium de la quête et reflet d’une double quête
Ce défi que réalise Anne, on le retrouve tout au long du livre au sein même de l’écriture.
Au travers du texte fragmenté et rempli de notes, nous suivons toutes les difficultés auquel
l’héroïne doit faire face pour se retrouver elle-même.

D’une manière générale et pour revenir sur ce que nous avions vu au début de l’exposé,
nous pouvons faire un lien entre la quête que Monique Laederach entreprend pour la
reconnaissance d’une écriture féminine et la quête identitaire qu’entame l’héroïne-
narratrice pour se redécouvrir elle-même. Ce phénomène est insinué dans l’épigraphe du
livre que vous retrouvez dans la quatorzième citations : «A tous ceux qui voudraient voir
une autobiographie dans ce roman : Rien est vrai. Tout est vrai» (p.7).

Dans la quête que réalise Anne, l’harmonie, le bien-être ne seront accessible, nous l’avons
vu, qu’à travers une existence vraie, en accord avec elle-même, donc seulement après une
rupture d’avec son mari et d’avec la norme qui l’oppressait et l’aliénait.

Parallèlement, dans la quête identitaire féminine que propose Monique Laederach, le


cheminement poétique ou romanesque exige, comme en psychanalyse, une mort, un deuil
réel et symbolique à la fois, puis, une renaissance qui fait accéder à la conscience, à
l’expression et à une certaine harmonie avec soi-même. Dans le cas de l’émancipation
littéraire féminine que propose l’auteur, la quête nécessite un deuil des idéaux de pureté et
des canons littéraires masculins et un retour vers le corps et le quotidien féminin dans toute
sa banalité. Quand l’écrivaine nous raconte Anne, elle décrit ses sensations, ses perception
et reste très proche de son corps. Elle l’a décrit dans son quotidien, en train de s’occuper de
son jardin, en train d’attendre son amant, en train de prendre soin d’elle à la salle de bain…
Dans ce contexte, elle utilise le roman comme un véritable média en profitant de son
potentiel de diffusion pour revaloriser cette banalité, le renouement de la femme avec son
corps et par là même, l’identité féminine.

En ce qui concerne le contenu autobiographique du livre, je vous renvoie à la citation de


Monique Laederach.

Conclusion
L’œuvre de Monique Laederach s’inscrit dans un moment charnière de la littérature suisse
romande, où les circonstances historiques, sociales et culturelles liées à mai 68 vont
produire un véritable boom de la littérature générée par des écrivains femmes. Dans ce
contexte, les idées différentialistes étaient nécessaire afin de se situer par rapport à ce qui
avait été réaliser en suisse romande jusqu’ici et qui était majoritairement masculin. C’est
dans ce sens que nous retrouvons autant au niveau formel que thématique l’idée de
transgression de l’ordre établit.
La littérature féminine représente et témoigne de la condition de la femme au XXe siècle.
Elle est féministe dans la mesure ou elle entend corriger une image de la femme qu’elle dit
décalée. Par contre elle n’a pas de visée directement politique. En effet, elle ne préconise
pas a priori l’extension des droits et du rôle de la femme dans la société.
Maintenant et d’un point de vue purement littéraire, on peut considérer l’écriture féminine
comme une étape, un moment donné où les femmes sont parties à la découverte d’elle-
même, à la conquête de leur corps et à la recherche de leur identité sociale.

Bibliographie

Source

LAEDERACH, Monique, La femme séparée, Paris : Fayard ; Lausanne : L’aire, 1982


(réédition : Lausanne, L’Age d’Homme, 1993).

Du même auteur

LAEDERACH, Monique, GROBETY, Anne-Lise, PLUME, Amélie, Littérature féminine


ou féministe?, Genève, Ed. Zoé, 1983.

Ouvrages secondaires

BEVAN, David, Ecrivains d’aujourd’hui. La littérature romande en vingt entretiens,


Lausanne : Editions 24 Heures, 1986, pp.111-119.

COSSY, Valérie, « 'Ecoutez, je ne suis pas celle que vous croyez…' Subjectivités féminines
dans la littérature de suisse romande» in : Histoire de la littérature en Suisse romande,
tome 4, FRANCILLON, Roger (éd.), Lausanne : Payot, coll. «Territoires», 1999, pp. 387-
401.

Mémoires de Licence

BLANC, Aline, Quête existentielle et recherche esthétique chez Monique Laederach et


Anne-Lise Grobéty : deux exemples d’écriture féminine, mémoire de Licence, Faculté des
Lettres UNIL, sous la direction de Doris Jakubec, Lausanne, 2000.

RISTIC, Jelena, L'œuvre poétique de Monique Laederach : de l'écriture du corps à la


récriture des mythes (La partition, Si vivre est tel, Ce chant mon amour), mémoire de
Licence, Faculté des Lettres, sous la direction de Valérie Cossy, Lausanne, 2005.