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Romantisme

Le ridicule raisonnement de Fort comme la mort
M. René Lefêbvre

Abstract
Resemblance is central to this novel. Stimulated by a painting and dramatised by a mirror, the repetition of love here is
neither like the repetition in social events, nor merely a sign of weakness in Bertin as a creative pointer. It has the depth of
Plato 's metaphysics of the archetype and its reflections, illustrating the disquieting complexity of duplication and the
difficulty in placing oneself between the visible world and the world of Forms, but also between reality and ils artistic truth.

Résumé
La ressemblance occupe une place centrale dans ce roman. Médiatisée par un tableau et dramatisée par un miroir, la
répétition amoureuse ici n'est ni comparable à une répétition mondaine, ni le signe d'un affaissement de Bertin comme
peintre : elle a la profondeur de la métaphysique platonicienne de l'archétype et de ses reflets, manifeste la complexité
trouble de la duplication, évoque la difficulté de se situer entre le monde sensible et le monde des essences, mais aussi
entre la réalité et sa vérité artistique.

Citer ce document / Cite this document :
Lefêbvre René. Le ridicule raisonnement de Fort comme la mort. In: Romantisme, 1997, n°95. Romans. pp. 69-80.
doi : 10.3406/roman.1997.3184
http://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1997_num_27_95_3184
Document généré le 20/10/2015

« Ce roman [. 40). tandis que pour tel autre. à juste titre. dans L. 74. tantôt une étude psychologique. répondent la réapparition. Jacques Bienvenu. qu'à cette chose qui précède. vérifiée dans de nombreuses nouvelles et la plupart des romans. Divers objets font office de révélateurs : « Entre l'être et son double s'interpose l'obstacle matériel d'un tableau {Fort comme la mort). Harris. Forestier éd. effrayante sous ses propres yeux. du père dans un fils honni {Un fils). « la vraie tragédie. se renforce de l'habitude. On a signalé de longue date l'importance des redoublements dans le récit lui-même. Le sentiment naît. Annette. en dernière instance. juste avant Freud.. aidés de quelques repères philosophiques. dont le personnage central est un peintre. en particulier. Le Horla).René LEFEBVRE Le ridicule raisonnement de Fort comme la mort La critique met désormais fréquemment en relief le rôle de la ressemblance ' dans l'œuvre de Maupassant. Maupassant et Fort comme la mort : le roman contrefait. Flaubert et le Horla. fascinante sous les yeux d'un amoureux. le thème de la ressemblance familiale prend une valeur métaphysique qu'on ne retrouve pas ailleurs. d'un amour impossible qui le conduira à la mort. on ne saurait ignorer que c'est une œuvre saturée de ressemblances. Chacun réagit à sa manière [. p. tantôt une peinture tragique de la condition humaine. annonce clairement Fort comme la mort.] est ce à quoi on en vient. « Ce roman qui prend la ressemblance pour un de ses principaux thèmes » (Trevor A..]. sans chercher davantage à situer le roman dans le contexte d'une œuvre où il trouve de nombreuses résonnances \ ni dans celui d'une vie considérée à bon droit comme 1. Comme Maupassant. et la structure qu'il génère comme l'objet abstrait auquel celui-ci est consacré.. « la ressemblance sera le thème de Maupassant » 2. Dans les pages qui suivent nous voudrions... C'est ainsi que pour tel interprète. p.].] d'un miroir [.. ou à Pierre Bayard.. Maupassant et l'écriture. c'est la ressemblance » -\ Cette importance. la ressemblance. « Dans Fort comme la mort. est reconnue dans le cas particulier de Fort comme la mort 4. pour Maupassant. souvent en liaison avec des considérations sur la psychologie de l'homme. et qui [. \911. De même que celui de l'altérité : qu'on pense à Alberto Savinio. 3. On a vu dans ce roman. 41. la fille même d'Anne de Guilleroy. au besoin aggravée d'une ressemblance à la mauvaise mère {Le Champ d'oliviers). à le relire. 2. au fond. Maupassant et l'« Autre ». p. 200). A la réapparition. 1981. Il s'agit de l'amour d'un peintre pour une comtesse. d'un daguerréotype {Pierre et Jean) [. 1991... tantôt la représentation satirique de certains milieux. dresser la carte de cet objet. Dans Fort comme la mort toutefois. p... ROMANTISME n° 95 (1997-1) . le plus souvent tout à la fois. à ressembler [. ibid. Colloque de Fécamp. « Le texte encadré : les tableaux « illusionnistes » dans les romans des Maupassant ». aux yeux de qui l'écrivain se perçoit comme une réincarnation d'Alfred Le Poittevin. Maupassant.. d'une photographie {Le Champ d'oliviers... 1994.]. Philippe Bonnefîls. c'est le thème de la ressemblance et de la différence qui s'impose à travers l'œil du peintre » (Joseph-Marc Bailbé. ou la tragique absence de ressemblance au père de ce qu'on aimait jusque-là comme un fils {Monsieur Parent). 1993. devient dissymétrique lorsque Olivier Bertin se prend à aimer. pour qui le double est un autre qui ressemble. Maupassant. ne réagissent. p. « Le peintre et la sensibilité féminine chez Maupassant ». mais tous ils réagissent à la même chose.] » (p. 131). à commencer par la résonnance inscrite dans son titre définitif » (Robert Lethbridge. Lille. Le V. Jocaste). 4. On gagne pourtant à considérer le dédoublement d'Anne en Annette comme le cœur du livre. 78). La nouvelle Fini (1885). Marseille. 1991. de la mère dans une fille aussi belle qu'elle {M. 5. et peut-être commande.

ni non plus dans la perspective des prolongements esthétiques de cette hantise 7. il ne les confondait pas du tout. 1. Annette affiche sa ressemblance avec la mère actuelle. est le premier à souffrir. qui semblaient restés dans sa gorge depuis la jeunesse de sa mère. un mot. même compromis. Dont Sur l'eau donne une idée (p. ressemblance contemporaine dont le sens n'est pas révélé. il épiait. car le moment n'est pas encore venu de voir en Annette. Bertin. Le retour à Paris d'Annette devenue jeune fille constitue le moment crucial du roman tout entier. Harris estime que Bertin. anticipatrice. Il nous semble au contraire que la similitude de la mère et de la fille n'est justement pas un cas de cette universelle répétition dont Bertin. Des intonations parfois le faisaient frémir d'étonnement. il ne sera encore question que de la ressemblance tout court de la mère et de la fille. Selon Trevor A. il attendait. Ici comme ultérieurement. La réaction est prémonitoire. Puisque dans le passage il est distingué 6. 63-64 et 91-94 de l'édition « Folio »).70 René Lefèbvre marquée jusqu'à la folie par la hantise du double personnel 6 et de l'insupportable retour du même. Qu'on pense au témoignage du Cahier d'amour de Gisèle d'Estoc. 7. Cet interprète estime qu' Annette active l'esthétique de Bertin plus que sa sensibilité. Avant de s'affirmer comme le sosie de la mère jeune. Certes. usé par la mondanité.notamment une tension entre l'originalité et la répétition » (ouvr. souvent même. 900 de l'édition de la Pléiade des Romans. p. il y avait entre leurs paroles des dissemblances telles qu'il n'en avait pas tout de suite remarqué les rapports. Trevor A. c'est nous qui soulignons. « l'un des plus fascinants aspects de Fort comme la mort est sans aucun doute la thématisation timide des questions esthétiques . Le V. Tous deux sont ensemble à se promener. « son asservissement à la ressemblance physique entre les deux femmes illustrant de façon singulièrement concrète l'asservissement des mondains en général à l'idée de la répétition ». demande à la fille de poser. au milieu des phrases de cette fillette presque étrangère à son cœur. Jusqu'ici. Le V. douze ans plus tôt 8. p. saisi par un trouble croissant. un rire. par exemple. tente un retour chimérique en deçà du temps de son impuissance. la répétition d'Any en Annette ne serait ainsi qu'un cas particulier de cette ressemblance entre elles des belles Parisiennes fréquentées par le peintre. Ce surgissement révèle un personnage encore plus platonicien que mondain. mais que même comme peintre. et la jeune fille parle. cité. en entreprenant le portrait d'Annette après celui d'Any. et que la fascination éprouvée face au surgissement d'Annette l'arrache précisément à la médiocrité dans laquelle il s'enfonce. Dans toute la première partie. Voici la réaction d'Olivier Bertin : II écoutait. il avait constaté la ressemblance de leurs visages d'un œil amical et curieux. telles que. C'est de cette personne ressemblante que va s'amouracher le peintre. mais cette différence ne rendait que plus saisissants les brusques réveils du parler maternel. 69). est pris au piège de la répétition qu'appelle le vide d'un univers convenu. 8.3. ROMANTISME n° 95 (1997-1) . Dans la monographie qu'il consacre au roman. achève de renoncer à sa propre créativité. mais voilà que le mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une telle façon qu'en détournant la tête pour ne plus voir la jeune fille il se demandait par moments si ce n 'était pas la comtesse qui lui parlait ainsi. Harris. celui-ci « se rend à la répétition ». Any jeune. qui a peint la mère il y a longtemps. un son.

il la rejoue par dérision. par bon goût. On est alors tenté de répondre que c'est comme double qu'Annette exerce sa fascination. comme elles ont rendu sa mère aimable. 9. On imite assez bien la grimace. 904). ni très extraordinaire. il convient de se demander pourquoi Olivier va aimer Annette. car on peut concevoir de diverses manières la fascination exercée par un double. Pour Bertin. Mais Annette n'est pas le sosie d'Any. C'est une certaine ressemblance seulement qui peut infléchir l'œuvre vers son dénouement tragique. Laissons Fort comme voit Olivier fille à Paris. mais ce côté farcesque échappe jusqu'au bout à Bertin.Le ridicule raisonnement de Fort comme la mort 71 entre une expérience assez plate de la ressemblance. Quelques pages plus loin. Deux réponses sont possibles. mais à la comtesse hier. Quand elle prononce certaines phrases. Il n'est encore pas question du retour d'une voix éteinte. 240b). on ne meurt pas de rire. c'est à la comtesse que s'adresse Olivier. un semblant. Comme il ne s'en laisse pas compter. Le Sophiste. on peut estimer que la raison du trouble est. le monde est une comédie. Sa vie elle-même est une farce. comme on le voit lorsqu'il tourne en ridicule. Dans les premiers temps qui suivent le retour de sa comtesse tire son profit de sa ressemblance avec sa fille et la cultive.. au sens de Marx. ROMANTISME n° 95 (1997-1) . à elle seule. pour partie. dont le sérieux va jusqu'à se décliner sur le mode tragique. pour lui dire : « Je l'aime beaucoup votre fille. ou Any dans quelqu'un qui ne soit pas elle? S'agit-il du plaisir de vivre deux fois la même chose. Si même un mari peut saisir cela. Annette possède les qualités qui incitent Olivier à l'aimer. Olivier Bertin peut apprendre à s'intéresser à cette jeune fille ressemblante sans que l'histoire vire au tragique. devant « Nanette » elle-même. Elle vous ressemble tout à fait. la découverte que ce n'est pas tellement à la comtesse aujourd'hui. lorsqu'elle se sent vieillir et détourner d'elle. on ne fait jamais la chose [. si la comtesse de Guilleroy ne s'émeut pas. elle en est la fille. ni très menaçante. et de faire semblant de rire. dans le monde. la « vie d'un homme bien élevé ». Il y a un lien génétique de la deuxième à la première expérience. Le plus touchant. cependant. et Olivier luimême n'est plus l'homme qu'il a été. 2 . dans mort.]. d'avoir l'air de s'amuser. p. et la comtesse peut répondre : « Mon mari me l'a déjà dit bien souvent » (p.. une Any qui ne soit pas Any. S'agit-il ici d'expérimenter un mixte sophistique d'être et de non-être 9. le la se la surgissement d' Annette dans la vie d'Olivier. on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa bouche ». On a la complaisance. La première : ressemblant à sa mère Anne. En attendant cet infléchissement. et s'insurge contre le rire qui accueille sa caricature : Oh ! Madame. En attendant que cette découverte intervienne dans sa plénitude. n'existe pas cependant? » (Platon. c'est ce qui. c'est que la ressemblance n'est. Sa peinture. ne le tourne pas en ridicule et le prend au sérieux quand elle le redouble. « Ce que nous disons être réellement une image. que la jeune fille est ressemblante. et une expérience troublante. mais cette réponse est insuffisante. même du rire (I. sans être réellement non existant. Je vous dis qu'on fait simulacre de tout. en deux occurrences différentes? Sagit-il d'une expérience impliquant fondamentalement et immédiatement la temporalité ? On appréciera en tous cas l'ironie : c'est un pourfendeur de la simulation qui tombe ainsi victime d'un double. voire bouleversante. Cette réponse revient à affirmer que Olivier vit une répétition fortuite. C'est à peine si on rit. est la tragédie vécue par la mère. 877).

de type plotinien ou scolastique l0. Ainsi. n'eût pas sans cesse à l'esprit Y obsession de les comparer 1 Certes il devait le faire malgré lui. qu'accentuait encore l'imitation naguère cherchée des gestes et de la parole » (II. le signe de son règne. Plotin : « il y a deux espèces de ressemblances la ressemblance qui exige un élément identique dans les êtres semblables. Evitant le plein éclat de la lumière. ROMANTISME n° 95 (1997-1) . où elle provoquait un parallèle avec sa fille. ou est-ce ta maman? (I. puisque la ressemblance s'est opérée de la deuxième manière » (Ennéades. Seul Olivier s'y livre encore. elles avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes. un reflet. qui ne commence qu'à peine à sentir l'attrait exercé par Annette sur Olivier. p. perçu comme tel par les regards extérieurs. la comtesse pouvait sans doute nourrir l'illusion d'avoir. combien elles étaient. « où elle recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui étaient alors favorables » (II. la. solution 4). par laquelle la ressemblance se trouvait recueillie. nous dit-on. 2). sans cesse. et il y a tout à craindre de son regard : Etait-il possible qu'Olivier. 995). 979).72 René Lefèbvre Les deux femmes brillent ensemble en société et la beauté de la jeune fille rejaillit sur la mère. une caresse. si elle peut encore être regrettée. parce qu'ils viennent du même principe. 6). la comtesse habille Annette avec des toilettes de jeune femme. Dans les temps bienheureux du début. Elle y voit plutôt un intérêt supplémentaire apporté à sa propre personne. : 10. 4. p. p. de sa fille à elle sans réciprocité. trouvant dans sa propre présence au cœur de ce reflet. question 4. quelque invention ingénieuse. Thomas d'Aquin : « il n'y a lieu à similitude mutuelle qu'entre des êtres appartenant à un même ordre. Annette se mêle au jeu. d'une réalité sienne. 5 . Il arrive à Olivier de les confondre. 919). hanté lui-même par cette ressemblance inoubliable un seul instant. c'est Annette seule que les hommes regardent. puisqu'il s'agit en sa fille. p. Elle pouvait s'imaginer une ressemblance dissymétrique. mais plutôt d'un élément différent. en la personne de sa fille. 1. mais non que le modèle ressemble au portrait » (Somme théologique. afin de porter elle-même « des robes presque pareilles à celles de sa fille » (I. parmi ces passants. 918). jolies toutes les deux et combien elles se ressemblaient » (p. en les revoyant presque chaque soir. Qui donc aujourd'hui. qu'elles sont faites "à l'image et à la ressemblance de Dieu". enfantée par elle à sa ressemblance. les confondait à tout instant et demandait : « est-ce toi Annette. la seconde espèce de ressemblance existe entre deux choses dont l'une est devenue semblable à une autre. heureuse de « montrer par un mouvement. elle existe entre les êtres dont la ressemblance est réciproque. où elle cherchait. C'était l'époque. nous disons bien qu'un portrait ressemble à son modèle. ce second type de ressemblance n'exige pas la présence d'un élément identique dans les deux. Dieu pourtant ne leur ressemble pas plus qu'un homme ne ressemble à sa propre image » {Noms divins. et ne le juge pas menaçant. article 3. « Ils étaient loin les jours. la marque de sa gloire. maintenant que domine la dissemblance. IX. 5 . proches pourtant. 4.2. sans plus la faire bénéficier du charme de sa fille. songeait à les comparer? » Cette pratique de la comparaison. et même à Monsieur de Guilleroy : A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements. 918). Puis va venir le temps où la mère se désolera de voir que désormais. du fait de l'âge. non de l'effet à la cause. que Monsieur de Guilleroy lui-même. qui est elle-même primitive et dont on ne peut dire par réciprocité qu 'elle est semblable . quand il voyait passer l'une ou l'autre dans le fond sombre du salon. dans la mesure précisément où ce qui le hante n'est pas la ressemblance in praesentia. ne peut plus être convoitée. en disparaissant ou cessant du moins d'évoluer au côté d' Annette. A cette comparaison-là. Denys l'Aréopagite : « il faut dire que les créatures mêmes ressemblent à Dieu. la comtesse ne pense plus qu'à se soustraire.

et les femmes dont la tournure ressemble à la vôtre agitent mon cœur de tout le mouvement des rues. quand Olivier fait placer les deux femmes côte à côte. occupent mes yeux. avec la valeur de son côté. « comme si ce petit déplacement eût cicatrisé ses plaies ». Le passage du temps va rendre la ressemblance non contemporaine. Il voudrait encore embrasser les deux : la mère.. parce qu'il l'aime toujours et par la force de l'habitude. Plus tard. Bertin l'accueille par une exclamation : « vous êtes éblouissante ce soir! ». car elles se ressemblaient moins côte à côte qu'avant de quitter Paris » (II. La duchesse fut tellement surprise. pour s'étonner — « Est-ce stupéfiant? » . sa fille. 997). telle que je vous ai rencontrée autrefois en entrant chez la duchesse » (II. 937). Tout le pathétique de la condition d'Anne de Guilleroy éclate dans la page du miroir (II. Il s'agit d'une ressemblance accrue à Anne jeune. elle avait compris que dans ce salon. où jusqu'alors elle était seule admirée. mais c'est sa mère revenue sur la terre. je puis au moins trouver Annette qui est une émanation de vous. mais elle ressemble bien plus à cette toile (II. dans votre premier deuil de femme [. l'espérance de vous reconnaître [.]. sous lequel il vient de la conduire. p. ou la révéler telle. prenait sa place » . 956). que celle-ci a cessé d'être un signe et possède désormais une densité propre.]. pour la première fois. 922-923). aimée. à trouver en d'autres celle qu'il aime. mais la fille maintenant pour retrouver miraculeusement le plaisir éprouvé jadis avec la mère. 1 . 948). même si Olivier parle de la retrouver en sa fille. la comtesse se sent vieille. celle qui habite le pèsent de la société parisienne ROMANTISME n° 95 (1997-1) . p.. une autre. A Roncières. entretiennent mon attente.]. dans cette campagne lumineuse où le chagrin affecte la mère. c'est mon portrait ! C'est vous.ce salon « d'où elle écarte avec un soin discret et tenace toute redoutable comparaison » (p. « Le grand soleil les éclairant. 2. « Ce soir-là. c'est étonnant". fêtée. on ne s'en serait pas aperçu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup. p. 2.. 3 . mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir renaissant de ce qu'avait été la mère » (p.Le ridicule raisonnement de Fort comme la mort 73 Après la mort de sa mère. 938). c'est toute la jeunesse de la fille qui ressort. Annette a pris le deuil comme sa mère. complimentée. comme je vous retrouve. il confondait moins à présent la comtesse avec Annette. bien peu de temps après. Le personnage assiste à son propre dédoublement. 5 .de la ressemblance d' Annette avec le tableau représentant sa mère. p. Quel miracle! Sans ce portrait. en noir comme ça. me donnent une sorte d'appétit de vous voir (II. Oh ! Cette Annette. Et alors la ville devient charmante. survient l'expérience décisive du tableau. Le retour à Paris et aux lumières artificielles apaise l'angoisse de madame de Guilleroy vieillissante. l'existence de la fille crée ce paradoxe que la personnalité abandonnée au passé par la femme vieillissante est la vraie. en réalité. mais étrangement. p. comme tous les amoureux en un sens mais plus qu'eux sans doute. 955).. mais il répétait machinalement. Olivier lui écrit encore à Roncières : Lorsque je vous sais à Paris [.. « II les compara. qu'elle semblait hors d'elle et répétait : « Dieu ! estce possible! C'est une ressuscitée! Dire que je n'avais pas vu ça en entrant! Oh! ma petite Any. sans conviction : "Oui.. Le soir. mais c'est. d'où l'échec de la tentative pour constater cette ressemblance. c'est étonnant. si je ne vous aperçois point. Désormais. on observera en passant que s'il ne prend plus Annette pour un simple renvoi. il s'obstine. La comtesse ne peut savoir encore. Bertin s'exclame : « Mais c'est votre portrait peint par moi. moi qui vous ai si bien connue alors. S'agissant d'Olivier. Vous me mettez l'une et l'autre de l'espérance plein les rues. et la lumière solaire de la campagne normande le fait ressortir.

« l'amour de Bertin ne change pas d'objet. L'inverse est vrai dans le cas d'Any : l'image actuelle est déréalisée. C'est vous. p. c'est sa jeunesse qui la perd. comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. un instant distraite par cette besogne nouvelle. cette image contredit le souvenir qu'on avait de soi-même. et souvent. mais il ne prend d'abord la fille que comme une émanation de la mère : « Voyons. p. et qu'on est devenu cela. Annette l'exproprie M. L'expérience de ne plus exister qu'à peine s'aggrave ici d'une affirmation triomphante : tout ce dont tu as été porteuse vit et vit bien. dont il interroge le sens : « il berçait son amour au charme de cette confusion » (II. dans le salon aux tapisseries. En empêchant sa mère de vieillir. Any ne perd pas sa jeunesse. d'avoir d'autres idées. essayait de se distraire. et c'est la personne même de la comtesse que frappe l'inanité. ce n'est que toi qui t'en détaches. grosse comme une noix. 942). comme un portrait du siècle dernier. et bientôt sa main. p. dès lors. ce n'est pas ce que tu es que la mort menace. on observe sa propre image. Lorsqu'on s'est laissé surprendre par l'âge. Elle portait dans sa poche une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire. Entreprend-elle de s'en défaire. elle. c'est l'objet qui change de place » (ouvr. Comme le note Philippe Bonnefils. mais c'est justement parce que je vous retrouve en elle que cette fillette me plaît beaucoup. Dans le cadre ovale et ciselé son visage entier s'enfermait comme une figure d'autrefois. on le lui rend. elle doit se résigner et remercier : on ne se défait pas de son ombre. il lui a fallu. le petit objet sur le meuble et s'efforçait de se remettre à l'œuvre. se tendait par un mouvement irrésistible vers la petite glace à manche de vieil argent qui traînait sur son bureau. voici cette page : Cela devint une maladie. Elle luttait. la ressemblance avec la mère le frappe. Dans un miroir. 129). qu'il retrouve grandie avec plaisir. ma chère Any. en la traitant encore en fillette. dit-il encore avec quelque mauvaise foi (II. et l'on peut éprouver le sentiment d'être trahi. pour aimer la comtesse. cité. Puis. elle se voit devenue une triste réalité. l'expulse. mais toi. Any lui prête ce va-et-vient comparatif 11. revenait bientôt à son obsession. et elle tendait de nouveau le bras pour reprendre la miroir. lorsqu'elle s'était longtemps contemplée. comme les autres. dont le couvercle intérieur enfermait un imperceptible miroir. et une femme du passé. elle la tenait ouverte dans sa main et la levait vers ses yeux. 2. Déjà. de continuer son travail. la marche lente des rides sur son front ». invincible et torturant. Anne de Guilleroy. Le narrateur vient d'évoquer « ainsi qu'une vague démangeaison. d'un mouvement las. puis on comprend que le temps a passé. comme Bertin. elle reposait. Résumons le cas Olivier. une nouvelle confusion s'installe. puisque la jeunesse vit de toutes ses promesses. sent à ce spectacle le naufrage d'une jeunesse abandonnée au passé. la rejette. voit dans la glace à la fois une femme vieillie. sa pensée. la piqûre du désir la harcelait. il s'est en même temps familiarisé avec l'enfant. mais elle n'avait pas lu deux pages ou écrit vingt lignes. vous seule que j'aime en la regardant ». ROMANTISME n° 95 (1997-1) . Quand la jeune fille revient à Paris.74 René Lefèbvre et de l'amour. hantée par le souvenir de la beauté perdue. Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire. Puis il la prend comme une copie de la mère « autrefois » . C'était en vain. 4 . celle qui a l'avenir devant soi. la régularité de sa présence à l'atelier. tout en marchant. 964). lâchant le livre ou la plume. une possession. Lorsqu'une femme âgée se regarde dans un miroir. que le besoin de se regarder renaissait en elle.

1966. mais le sens de cet amour n'est pas immédiatement clair.. 1958. dé ne pouvoir rendre la ressemblance de la respiration écumante d'un chien.. Olivier fait le portrait d'Any. Mimesis and art. désespéré. 14. et de la jeunesse. avant de devenir image 14.. et les chants. Olivier doit reconnaître que c'est Annette qu'il aime. mimeisthai signifie « mimer » : il s'agit de représenter par son corps ou par sa voix. République III. Histoires Naturelles. p.. cela peut expliquer qu'il discerne mieux des caractères et notamment des ressemblances. 549 et Odyssée 19. 3. toutes les colorations de sa chair. la réponse est « oui et non.. 401d. a fortiori s'il s'agit de mauvais modèles. ainsi qu'une onde. Sorbom. àjieixûÇeiv. ROMANTISME n° 95 (1997-1) . Else. 102-103 de l'édition des Belles Lettres. Ce dont il s'agit chez Maupassant. de nature à faire naître à l'écoute une assimilation de l'auditeur à ce qu'il écoute (Rép. On se souvient de cet artiste qui. Rép. il se persuade de la supériorité de son expérience amoureuse actuelle sur celle de ses amours avec la comtesse. Aristote en revanche valorise. Classical Philology. depuis ce qui n'a ni proportions ni couleurs. en l'occurrence les mouvements de l'âme. toutes les ombres de la peau. 13. Penché vers elle. 12.or rather of niimos and mimeisthai . « Imitation in the fifth century ». Enfin. 400b.. mais encore? Lorsqu'Any demande à Olivier : « ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il à ce que vous éprouviez près de moi? ». 53. plus qu'il n'a jamais aimé Any. il s'était imprégné d'elle comme une éponge se gonfle d'eau.] »). Elle le sentait s'éprendre d'elle. In other words. toutes les expressions et les transparences des yeux. épiant tous les mouvements de sa figure. 10. Pour Xénophon (Mémorables. puis à l'autre.. au témoignage de Pline. et l'intimité annonçant l'amour s'est déjà installée entre eux. 656a-b) : de là une influence musicale que Platon observe avec circonspection. Fort comme la mort est l'histoire d'un peintre amoureux. 22 et note. de même que l'Aristote platonisant de Politique VIII. 4. animal and human. ou des effets de lumière sur un visage. A la fin. 55a 24-34). by the body and the voice (not necessarily the singing voice) rather than the artefacts such as statues or pictures. on sait depuis Damon. these terms originally denoted a dramatic or quasi-dramatic representation.was the imitation of animate beings. Qu'il soit peintre. G. 78b : « the original sphere of mimesis . contraint de se placer èv tolç kûQeoiv (Poétique. pour qui les sons imitatifs entendus rendent aufAJtaOeîç (1340al 1-13). contre la diègèsis. on peut déjà picturalement èxjAineîaOai. dont les origines remontent en particulier à Xénophon l2. celle d'Olivier. Initialement. sans présence d'un medium distinct (voir G. de sa pensée à son pinceau. qui le rend nostalgique de sa propre jeunesse. En contemplant la copie du portrait de la mère peint par lui. tous les secrets de sa physionomie. Platon. » (II. Le passage reste tributaire d'une conception mimétique de l'art. Iliade 18. c'est le peintre lui-même qui est éponge. p. faisant du poète un (xavixôç. et transportant sur sa toile cette émanation de charme troublant que son regard recueillait. 1-8).Le ridicule raisonnement de Fort comme la mort 75 dont elle souffre. lorsque des jeunes gens jouant un rôle risquent leur vertu dans une identification à l'un. il en demeurait étourdi. àcponoicnjv. c'est-à-dire des réalités mentales. Voir déjà le bouclier d'Achille et le manteau d'Ulysse. XXXV. III. 1012). qui en meurt. Mais l'attitude originelle que cela induit à l'égard de la réalité est indiquée dans le premier chapitre du roman. Lois. cité par Platon. s'en prend à ce que les anglo-saxons appellent impersonation. Any éloigne Olivier. qu'il y a une correspondance entre la réalité. Qu'est-ce qu' Annette? Il y a bien sûr la vieillesse d'Any qui la rend moins désirable. comme si la substance de la réalité qu'il peint devait transiter par lui. grisé comme s'il avait bu de la grâce de femme. ne dut de triompher de la difficulté qu'au dépit qui lui fit projeter sur la toile son éponge imprégnée de couleur '\ Ici. ce que Platon condamnait sous le nom de mimèsis. Uppsala. Mais cette conception intègre originalement le thème classique de l'éponge du peintre.. 6. and their extension to non-dramatic forms like painting and sculpture must have been a secondary development [. c'est d'un processus allant de l'objet imité à l'œuvre en passant par une imprégnation de l'artiste. 229. p. III. et qui coulait.

mais comme femme peinte. avant d'abandonner ce rôle à Annette. — Le jeu est compliqué par l'existence de ce tableau lui-même : puisqu'Any est déjà redoublée. dans le déclenchement chez son amant d'une passion aberrante. L'âme peut-elle cependant tout absorber ? Si Olivier avait peint Annette. et l'aptitude du peintre à capter la vie. cesse-t-il rapidement de la considérer comme telle? Plusieurs éléments d'explication sont concevables. certains ont la propriété de prendre plus de valeur que les originaux : c'est le cas des tableaux. — Dans l'ensemble des doubles. Etabli à distance de la réalité. Etre deux fois paradoxal. en sorte que son avidité est une avidité impure. inégalement contournés. qui transforme le couple en triangle tragique. L'éponge à laquelle est comparé Bertin aspire au contraire ces flux que les anciens faisaient circuler de la réalité au corps du mime. sans doute. et ignorons s'il aurait sacrifié plus volontiers Any ou le tableau. puis exprime. ou la toile. peut-être ne serait-il pas mort. le jet de l'éponge fait ressortir le fait que le jeu implique un imité et un imitant. la réplique a vite fait de devenir plus vivante que l'original : Any s'efface sous l'effet de l'âge. Malheureusement. comme peintre. il y a des circonstances où le peintre à l'esprit fort ne sait plus reconnaître qu'un double n'est qu'un double. — S 'agissant de ces deux femmes. Reflet vivant d'une femme éteinte déjà peinte. d'une femme pourtant figurée dans sa jeunesse. et quelle part à la passion amoureuse. nous savons peu de chose de Bertin contemplateur d'art. image de sa mère. Il y a des circonstances où. dans laquelle on ne sait quelle part revient à la passion picturale. Il est vrai que la femme qu'il veut peindre est ici la femme qu'il commence à aimer. à celle de l'auditoire. en tant que peintre s'imprègne. A l'inverse. Bertin ne peut plus laisser la réalité exister à distance.76 René Lefèbvre Dans l'anecdote rapportée par Pline. homme réservé avec les femmes. sous lequel s'accomplit la reconnaissance d'une ressemblance à la mère « autrefois ». Bertin. l'existence du tableau. De plus. mais peut-être aussi ne l'a-t-il pas peinte parce qu'il devait mourir de cette rencontre. le peintre. et s'en empare pour la porter en lui. Dans tous les cas. à la force meurtrière de l'image existante. Annette. Esprit critique incapable de confondre une réalité authentique et sa reproduction factice. il se jette avidement sur Annette. et se confesse la force de l'amour nouveau. en réduisant à sa plus simple expression la contribution du troisième. à l'âme du poète. le tableau qui a fixé la jeunesse d'Any peut la remplacer dans le rôle d'original. mais cette éponge est le peintre en personne. qui contribue à expulser Any d'elle-même et aide Annette à la vampiriser? Quel est le rôle exact du portrait dans la tragédie amoureuse vécue par Olivier Bertin? C'est comme femme à peindre que lui est apparue son amante. a fortiori comme peintre amoureux. il ne saute pas aux yeux qu' Annette n'est qu'un double. implacable et définitive. elle devait finir par le décevoir. Annette n'est plus sortie de lui. Il faudrait opposer encore la vie d' Annette. joue un rôle déterminant dans l'infléchissement tragique du vieillissement de la comtesse. avant d'en produire un double pictural. Mais pourquoi ne la reconnaît-il plus comme double. et Annette se trouve seule capable d'exhiber les caractères réputés appartenir à la mère. et tout d'abord. et qui entend mettre dans sa relation avec le monde de la distance. Qui est l'intruse. tandis que la ROMANTISME n° 95 (1997-1) . il y succombe lorsqu'elle devient objet à peindre. et c'est ainsi qu'il succombe au charme d' Annette.

cité. comme une barque qui coule appartient aux vagues (II. 85). Annette représente la chance d'une permanence que la copie du tableau donne à voir. un artisan qui. et les personnes refusent de sacrifier leur singularité au profit d'un eidos. Si Olivier a changé. Quant à Olivier. p. il aspire à l'éternité. Il essayait de la revoir. allait trouver ailleurs une réincarnation paradigmatique. il alla prendre la copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse. Or. 988). C'est dans l'amour de « la petite » qu'Olivier s'engloutit. et comme homme. et qui ne peut tendre à devenir de plus en plus celle d'Annette au point de faire oublier qu'il s'agit d'un portrait d'Any. Je crois cependant que je pourrais faire un très joli portrait de votre fille. ou celle-ci son agent diabolique ? Voici les termes dans lesquels est évoqué l'acte irrécusable du naufrage : Dans le placard où il la gardait. depuis que les deux femmes ont quitté Paris : Autrefois. La mère avait disparu. Bien sûr. ROMANTISME n° 95 (1997-1) . 4 . coexistant au plus avec sa mémoire.. « Le peintre est donc un être simple. 966) ? Que l'art et l'amour soient liés n'est pas fait pour surprendre. p. en même temps que le cœur d'Olivier. et cette loi : « on aime un type » (II. peut-être. telle qu'il l'avait aimée jadis. mais l'éternité picturale ne lui suffit pas. je ne trouve plus en chaque être humain ce caractère et cette saveur que j'aimais tant discerner et rendre apparents. il n'y a pas encore longtemps.. ce n'est pas la copie du tableau qui rend Any dissemblante de ce qu'elle fut. de la retrouver vivante. Malheureusement. puis la posa sur son chevalet. s'était évanouie laissant à sa place cette autre figure qui lui ressemblait étrangement. et la mère aussi. Comme peintre. et j'avais pour les exprimer une telle variété de moyens que l'embarras du choix me rendait hésitant. et s' étant assis en face. Ne réalise-t-il pas le tour de force d'affirmer en même temps ce « sophisme rassurant : on n'aime qu'une fois ». fidèle au cœur. après avoir empêché les amants de vieillir ensemble. Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi . la contempla. dans l'espace du tableau c'est d'une même forme que les deux femmes apparaissent comme les avatars. une forme qui perdure. mon investigation est devenue impuissante et stérile. l'espace de la toile. le nombre de motifs nouveaux me paraissait illimité. s'arrête en chemin. en proie aux conflits qui déchirent les moments de la condition humaine » (Joseph-Marc Bailbé. Une occurrence en remplace une autre dans la même forme. et dans le contexte nouveau du vieillissement du peintre. Le portrait est-il l'auxiliaire d' Annette. comme il n'avait jamais appartenu à l'autre. Voici les termes dans lesquels le peintre se plaint par lettre d'être devenu stérile. que je vous confonds dans ma pensée? Oui. et comme homme de chair. Et tandis que dans le cœur un amour pourrait chasser l'autre. Mais le lieu dans lequel Annette et Any se substituent l'une à l'autre est. comme un même amour doit pouvoir durer d'une hypostase à l'autre. voilà que tout à coup. Est-ce qu'elle vous ressemble si fort. le monde des sujets entrevus s'est dépeuplé. C'était la petite [. allant vers la beauté idéale. p. il troque la vieille contre la jeune l5. Mais c'était toujours Annette qui surgissait sur la toile.Le ridicule raisonnement de Fort comme la mort 77 peinture. 15. après la mère. dans lequel elles occupent tour à tour la permanence d'une place. 5.] et il sentait qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là. mais la petite est ce qu'a été la mère. Annette ressemblante à ce que fut Any. il a en quelque sorte réalisé l'idée. vulnérable. art. la vie n'a pas la complaisance de l'art. il n'est pas net.

la plus inanalysable et la plus complète émotion que pût goûter un homme. 2. après m'être efforcé d'esquisser un homme ou une femme qui ne soient pas semblables à tous les modèles connus. 251). troublé. 4.1 . tr. Voici le passage le plus platonicien : II arrivait alors souvent que. « Regardez la première bête venue. p. redevenue ce qu'elle avait été. telles qu'il les connaissait. était née dans l'esprit et dans le cœur du peintre l'impression bizarre d'un être double. aussi neuf. de celle de gauche comme de celle de droite. Et il vivait près d'elles. qui n'était plus celui de la mère. 919). La première partie s'achève sur ces mots : De cette ressemblance naturelle et voulue. une femme à chaque bras : II avançait. fondues ensemble. puis passaient l'une devant l'autre. ROMANTISME n° 95 (1997-1) . Il s'abandonnait volontairement avec une sensualité inconsciente et raffinée au trouble de cette sensation. avec quelle confiance il se laisse vivre ! Bien des milliers de chiens ont dû mourir. toujours » (II. autrefois. grisé d'une même tendresse par la séduction émanée de deux femmes (II. « l'œuvre d'art n'est qu'un moyen destiné à faciliter la connaissance de l'idée » (ouvr. Rappelons que pour Schopenhauer. aussi fort. possédé par elles. Elles le guidaient. Il n'est cependant pas un moi à se nourrir de l'essence des choses. je me décide à aller déjeuner quelque part. le conduisaient. tout est devenu semblable. laquelle était la fille. pas tout à fait celui de la fille. que si c'était aujourd'hui son premier jour. Qu'est-ce donc qui a péri pendant ces milliers d'années? . Burdeau. mais celui d' une femme aimée éperdument. rajeunie. Mais la disparition de ces milliers de chiens n'a nullement entamé l'idée du chien. et cependant. les deux figures se rapprochaient. p.. encore qu'on puisse hésiter entre dire d'Olivier Bertin qu'il aime l'unité dans la multiplicité. Il cherchait même à les mêler dans son cœur. réelle et travaillée. de la même femme continuée. à ne plus les distinguer dans sa pensée. et il berçait son désir au charme de cette confusion. encore. 942). laquel e était à droite. Annette renchérit en beauté sur sa mère.. N'était-ce pas une seule femme que cette mère et cette fille si pareilles? Et la fille ne semblait-elle pas venue sur la terre uniquement pour rajeunir son amour ancien pour la mère? Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château. ou qu'il aime la multiplicité dans l'unité. la force primitive qui l'anime. cité. et dans ses yeux luit le principe indestructible. Olivier se réfère à un être unique permanent dans le temps l6. que si son dernier jour pouvait ne jamais venir. ancien et nouveau. inquiet. avant que son tour vînt d'exister. Puis c'est l'évocation d'une marche vespérale. 1978 l0. partagé entre les deux.]. Bonne et mauvaise ressemblances : Bertin a commis un portrait d'Any. les deux femmes absentes. Est-ce donc dans la dissemblance (des modèles entre eux) que le peintre aime la ressemblance (picturale)? Est-ce dans la multiplicité qu'il aime l'unité ? Et comme homme aussi ? Plusieurs passages le suggèrent. laquelle était la mère.Ce n'est pas le chien.78 René Lefèbvre Donc. dans cette sorte d'hallucination où il berçait son isolement. sentant pour la mère ses ardeurs réveillées et couvrant la fille d'une obscure tendresse (p. toutes ces morts ne l'ont pas obscurcie du moindre nuage. car je n'ai plus le courage de m' asseoir seul dans ma salle à manger (11. p. regardez votre chien : avec quelle joie. différentes. de subir la plus étrange. un peu confus. Et comment peut-on seulement croire à la disparition de ce qui existe toujours et toujours. de deux corps faits l'un après l'autre avec la même chair. il lui sembla qu'il venait de passer les plus délicieuses minutes de sa vie. se mêlaient. et il allait devant elles. il se dresse intact devant nous. de ce qui remplit le temps tout entier? » (Schopenhauer. p. Assez clairement. sans savoir laquelle était à gauche. Et ainsi le chien existe aussi frais. 924-925). 1228). très connu et presque ignoré. selon le mot proustien. pénétré par une sorte de fluide féminin dont le contact l'inondait [. ce n'en est que l'ombre. p. ne faisaient plus qu'un visage. épris d'elles. Le monde comme volonté et comme représentation. que l'image reproduite dans notre mode de connaissance lié au temps. 16. 974).

Vue sous cet angle. un amour débordant jusqu'à englober cette fille qui en descend et lui ressemble. l'enfant tombe en arrêt devant le portrait de sa mère et demande : « c'est maman. s'écria-t-il. C'est peut-être surtout parce que la rencontre d'Annette parachève d'enseigner ce qu'Olivier sait déjà grâce à la peinture : que les êtres transitoires ont des doubles en compagnie desquels ils incarnent des types. qu'il y a seulement pour Any. la relation à la fille de la comtesse est bien de nature métaphysique. Le deuxième amour enfin n'est pas indépendant du premier.Alors. p. je n'aime pas la petite. elle. mais d'un autre côté. et à coup sûr. p. ou même de le continuer. ni des occurrences erratiques.donc il l'aimera (II. et de se référer à l'unité eidétique. vous osez me jeter une chose pareille à la face sur cette simple supposition et ce ridicule raisonnement : II m'aime. Olivier a raison : ce n'est pas parce que Y ressemble à X qu'il aime. « Non. Ni le type sans ses occurrences. un homme qui se laisserait guider par lui serait à son tour ridicule. depuis la diversité mondaine. Mais c'est peut-être parce qu'un deuxième amour trouve là une occasion de ressembler au premier. certaines ressemblances peuvent légitimement conduire à des comportements analogues. Comprenez. « Ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il à ce que vous éprouviez près de moi »? Relisons la réponse embarrassée d'Olivier : 17. La confusion. flatté de cet hommage naif à la ressemblance de son œuvre » (I. et l'engage dans une aventure métaphysique. C'est d'ailleurs par un hommage à la ressemblance que débute la proto-histoire de l'amour pour Annette l7. pour en jouir. dis? » . mais d'une jeune fille ressemblant à sa mère avant de l'effacer. son amour bégaie. . Ma fille me ressemble trop. la phrase peut signifier qu'au-delà des personnes. 964). ROMANTISME n° 95 (1997-1) . 850). Et il ne s'agit pas seulement de deux femmes qui se ressemblent. la dénégation paraît signifier qu'il n'y a pas d'amour pour Annette. Olivier est-il ridicule sans le savoir? On pourrait le penser. dont un tableau fut l'enfant. et il vaut la peine de s'interroger sur la relation exacte d'Olivier à ce qu'il appelle un « ridicule raisonnement ». est liée au fait d'être à l'articulation de deux mondes. connaître deux femmes et non pas une. dont il ne faut plus dire seulement que l'une ressemble à l'autre et la fait revivre. sans que telle attitude que nous avons vis-à-vis de l'une nous l'ayons aussi vis-à-vis de l'autre. ma fille me ressemble . dans la mesure où d'Any à Annette. mon ami.Le ridicule raisonnement de Fort comme la mort 79 c'est pourquoi il lui faut expérimenter Yeidos dans la diversité de ses participants. c'est qu'il viole la singularité des personnes. mais dont il faut reconnaître que toutes deux incarnent un type. elle est trop tout ce que j'étais autrefois quand vous avez commencé à m'aimer. pour que vous ne vous mettiez pas à l'aimer aussi. Un après-midi. c'est une ressemblance qui happe le peintre. il est devenu conscient de la ressemblance de l'une à l'autre. 1 . 3. Any a fini par prévenir Olivier : « Prenez garde. En premier lieu. est à double sens. vous allez vous éprendre de ma fille ». je suis la victime de sa ressemblance ». En un second sens. qu'il doit l'aimer aussi. Mais la répétition n'est qu'en partie naïve : s'il se laisse aller à aimer Annette plus qu'il n'a jamais aimé Any. Jusqu'à un certain point du moins. Le raisonnement ne serait qu'en partie ridicule : il y a bien des choses qui se ressemblent par tel ou tel aspect.Bertin alors « la prit dans ses bras pour l'embrasser. En va-t-il ainsi de l'amour? Ce qu'il y a de ridicule dans le raisonnement appliqué à l'amour.

les réalités concrètes (Anne et Annette : leur rire par exemple est vrai). comme le fait de son côté Annette par le même procédé. le consume. puisque c'est vous » ne va pas. et bien qu'il autorise des copies. Mais le tableau. 1 . Le portrait révèle le type en redoublant Any. puisque c'est vous. Cette dernière vérité. Bertin aime plus qu'une femme. Au deuxième niveau figure donc la vie qui.. car « je l'aime comme vous » signifie qu'il y a deux amours. encouragées à cela par le monde et la vie. il y a toute la désespérance de l'âge? « Je vous ai aimée autant qu'on peut aimer une femme » signifie qu'en Annette. de plus fort que la mort. 841)). il semble qu'on doive retrouver les trois niveaux : Yeidos. et dénonce le caractère transitoire des participants de chair et d'os. Elle. La différence entre les deux amours frappe par sa nature quantitative. Les participants de chair et d'os. 6. tout en les rattachant à Yeidos. par exemple un lit en peinture. le type. s' agissant du moins de personnes aimées. dont Anne et Annette sont des participants. leurs modèles eidétiques). comme l'idée. Je suis à lui comme une maison qui brûle est au feu (II. est lui-même ce que jamais on ne verra deux fois (« On ne fait pas deux fois le portrait d'Any » (I. Mais la raison de cet écart d'intensité? Est-ce seulement que dans le second. secrète cette vérité sur elle-même qui la concurrence et se retourne contre elle. mais cet amour est devenu quelque chose d'irrésistible. qui distingue trois niveaux d'être (les choses. et c'est pourtant presque la même chose. car la mère et la fille se croient deux. p. qui aurait dû sauver Olivier Bertin. je l'aime comme vous. Je vous ai aimée autant qu'on peut aimer une femme.. le tableau livre une vérité implacable sur le temps. tandis que le dédoublement d'Any en Annette souligne l'interchangeabilité des personnes dans leur office d'incarnation du type. pour leur part. et « puisque c'est vous ». (Lycée Les Bruyères) ROMANTISME n° 95 (1997-1) . 1012). ont le désir de la vie et l'illusion de l'autonomie. parmi les simulacres. les simulacres (et tout d'abord le monde : son rictus). Il est pobable qu'Olivier Bertin le situerait au second niveau. leurs reflets. Si l'on compare avec Platon. qu'il n'y en a qu'un. Platon situe le mimème pictural.80 René Lefèbvre Oui et non. dans la peinture. Simplement. p. de destructeur. et « je l'aime comme vous. Rien dans le roman de Maupassant ne laisse entendre qu'il privilégierait les œuvres au détriment des personnes ou l'inverse.