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Rencontrée à la Coordination des familles en demande d’asile (Cafda), que gère à Paris le Centre d'action sociale protestant (Casp), Marthe, Camerounaise francophone de 23 ans originaire de Yaoundé, a fui

PAR CARINE FOUTEAU ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 2 FÉVRIER 2016

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eyJtZWRpYSI6eyJpZCI6IjU2YWY2MzdiYTVjOTU5NmM2NzhiNDU2OSIsInBhdGgiOiJmaWxlc1wvMjAxNlwv son pays en 2011, à la suite d’un drame familial. Après avoir tué son père, son oncle est venu prendre

Les femmes fuyant leur pays sont toutes ou presque la cible de violences sexistes le long de leur parcours migratoire. Mediapart a documenté cette réalité qui suscite une relative indifférence. Dans les pays d'accueil, y compris en France, la réaction des pouvoirs publics est quasi inexistante.

Il y a peu de chances, voire aucune, d’en réchapper. Les violences subies par les femmes le long de leur parcours migratoire sont protéiformes et omniprésentes. Chantage, agressions, exploitation sexuelle, mariages forcés, viols : les hommes rencontrés en chemin, qu'ils soient passeurs, policiers, agents de sécurité ou réfugiés, représentent à tour de rôle un danger potentiel. Un danger d’autant plus incontournable que ne pas se soumettre à leurs abus risque de compromettre le voyage.

Les mères de famille et les jeunes filles sont pourtant de plus en plus nombreuses à affronter les périls de l’exil : elles représentent 48 % des 232 millions de migrants internationaux, c’est-à-dire de personnes vivant hors de leur pays natal, selon l’Organisation des Nations unies. Dans l’exode sans précédent de réfugiés que connaît l’Europe (plus d’un million en 2015), principalement constitué de ressortissants syriens, afghans et irakiens, elles occupent une place croissante (de 27 % en juin 2015 à 55 % en janvier 2016 avec les enfants, selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés). Celles qui avancent seules ou avec des enfants sont les plus vulnérables aux prédateurs sexuels, mais les épouses ne sont pas épargnées. Ces faits ne sont pas nouveaux. Peu documentés par les médias, ils font l’objet de réponses limitées, pour ne pas dire inexistantes, des pouvoirs publics, comme si une forme d’indifférence entourait la condition des femmes migrantes.

possession du domicile conjugal. « Il est arrivé chez nous, et il a dit : “C’est moi maintenant l’homme de la famille.” Malgré la résistance de ma mère, il s’est installé. Il a d’abord essayé de me violer, puis a organisé un mariage avec un vieil homme. Je devais être sa deuxième épouse, j’ai refusé, mais il m’a forcée. Avec ma maman, nous ne nous sentions plus en sécurité. Nous lui avons proposé de lui laisser la maison, cela n’a pas suffi. Nous avons décidé de partir loin. Il nous a dit que, où que nous irions, il nous retrouverait. » Toutes leurs économies en poche, elles quittent le pays. Avec elles : les frères et sœurs de Marthe, ainsi que son premier enfant alors âgé d’un an et demi. Tout au long du parcours, des passeurs se relaient. À chaque fois, il faut débourser des centaines d’euros. Entre le Nigeria et le Niger, les ennuis commencent. Des motos les mènent à travers la brousse et les champs. La jeune fille manque d'être violée. À Tamanrasset, en Algérie, cela recommence. « À notre arrivée, des hommes du désert nous tournaient autour. Ils disaient qu’ils voulaient nous kidnapper, sinon ils nous violeraient. Ils nous lançaient des cailloux. On s’est défendu. À un moment, je me suis retrouvée toute seule, on a dû aller à l’écart, j’ai eu très peur, puis j’ai retrouvé ma maman. Ils nous ont demandé de l’argent, c’est ainsi. »

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Les deux femmes et leurs enfants reprennent la route vers le nord jusqu’à la frontière entre l’Algérie et le Maroc. Une « auto-mafia » les conduit jusqu’à Nador, ville portuaire en bordure de Méditerranée. « On était tellement serrés dans cette voiture, il y avait des gens dans la malle arrière », se souvient-elle. La famille est débarquée dans une forêt où survivent des centaines de personnes sous des bâches et des branchages. Effrayée

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à la vue de cette vie exposée aux intempéries, Marthe

se rassure en pensant n’y rester qu’une semaine ou deux. Mais faute d’argent, le passage en Europe est sans cesse reporté. Une année finira par s’écouler avant qu’elle ne puisse quitter cet enfer. « C’était le premier hiver de ma vie. J’ai eu très froid sous la tente. Ça a été terrible. On n’avait plus d’argent, on allait faire la manche dans les marchés. Des couples se formaient dans la forêt. Des femmes se faisaient violer par les Marocains. Un homme m’a proposé de l’argent pour coucher avec lui. Des gens sont morts là-bas. Trop de choses se sont passées. Pour survivre, nous nous organisions entre femmes : nous échangions nos marmites et nos couverts, nous coopérions. Mais nous avions besoin d’un homme pour aller puiser l’eau avec les bidons de 10 litres à une ou deux heures de marche. Il fallait être protégé par quelqu’un. Ma mère et moi avons chacune eu un ami qui nous aidait. Nous n’avions pas le choix. » Jamais, dit-elle, les autres réfugiés ne s’en sont pris à elles. « Au contraire, ils nous protégeaient. » En revanche, les « connection men », ces migrants devenus passeurs, représentaient un danger : ils proposaient aux femmes de coucher avec eux en échange d’un passage en mer gratuit (au lieu des 1 000 à 1 500 euros exigés).

Lors de cette étape éprouvante au Maroc, rythmée par les descentes des policiers, Marthe réalise qu’elle est enceinte. Au moment des contractions annonçant

l’accouchement, elle appelle une ambulance qui refuse de venir la chercher dans cette « jungle ». Après 40 minutes à pied, elle arrive à l’hôpital. Quand elle ne s’y attend plus, le passage vers l’Europe est programmé. En deux temps : d’abord sa mère et les enfants, puis elle avec son nouveau-né. Dans un Zodiac surchargé, elle traverse la Méditerranée, multiplie les prières, pense que sa dernière heure est venue. La terre est en vue. Après avoir atteint l’Espagne, elle rejoint rapidement sa mère en France qui l’a précédée d’un mois. Depuis février 2014, plus aucun homme ne lui

a posé de problème, assure-t-elle. Sa demande d’asile

a été déposée dans la foulée, mais l’Office français

de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) l’a fait patienter un an avant de la convoquer. Elle trouve le temps long. Lors de l’entretien, prévu le 1 er février, elle

devait expliquer les raisons l’ayant conduite à fuir son pays. La France, espérait-elle, allait enfin reconnaître les violences dont sa mère et elle avaient été victimes.

Fatima, elle, n’a toujours pas été entendue par les

officiers de protection. Cette Nigériane anglophone de 28 ans est pourtant arrivée à Paris il y a six ans, via un réseau de prostitution tenu par des compatriotes. Mais différents aléas de procédure ralentissent l’examen de sa situation par l’Ofpra et retardent sa mise à l’abri. Après avoir quitté sans argent son pays en 2007 pour échapper à l’excision, elle ne s’est rendu compte qu’une fois arrivée à Madrid qu’il lui faudrait rembourser les frais de voyage en se prostituant. Au total 40 000 euros, lui a annoncé son « patron ».

« J’ai pleuré quand j’ai compris ce qu’il était en

train de me dire », dit-elle. Elle n’en revient toujours

pas : comment a-t-il pu lui demander une telle somme, alors qu’elle a failli mourir en traversant le désert du Ténéré et risqué d'être violée dans les taillis environnant Melilla ? Après cinq mois de prostitution dans la capitale espagnole, elle rembourse ce qu’elle peut – 3 000 euros – et s’efforce d’échapper à la surveillance du proxénète. L’arrivée en France ne

marque pas la fin de ses soucis. Pendant trois ans, rattrapée par la communauté nigériane de Château- Rouge à Paris, elle se prostitue aux abords de parkings du quartier. La naissance de son enfant, il y a deux ans, l’encourage à interrompre cette activité. Elle quitte le père du bébé. « Il ne me tapait pas mais m’empêchait de manger quand nous nous disputions. » Désormais hébergée en hôtel avec sa fille par le Samu social, elle vit grâce aux dons des associations.

« J’aimerais des papiers, indique-t-elle, mais par- dessus tout j’aimerais rencontrer un homme qui m’aime pour ce que je suis. »

Ce que ces femmes ont subi est exemplaire de ce qu’elles subissent toutes ou presque. Les violences sont la norme plutôt que l’exception. C’est ce qu’explique Omar Guerrero, psychologue clinicien au centre parisien de soins Primo-Levi, où ont été accueillis des milliers de réfugiés depuis plus de dix ans. « Dans certains pays, les violences sexuelles sont considérées comme une arme pour détruire non seulement une personne, mais aussi une famille,

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voire un village. Le viol entraîne le bannissement. Comme lors d’une irradiation, les effets se font sentir longtemps. » En premier lieu, lors du trajet. « Les passeurs se servent. Le corps des femmes est utilisé comme une monnaie d’échange », observe-t-il. Deux récits lui viennent à l’esprit : celui d’une Érythréenne à qui l’on a dit que sa « disponibilité » permettrait de payer le voyage ; et celui d’une Tchadienne, sommée de coucher avec un homme sous peine de voir son enfant passé par-dessus bord. Une fois en Europe, ces femmes migrantes ne sont pas au bout de leurs peines. « Quand elles arrivent, sans repères, elles sont particulièrement vulnérables. Surtout si elles ont déjà

été victimes. Leurs défenses naturelles sont fragilisées.

»

« Les femmes ne veulent pas causer de problèmes susceptibles de perturber leur voyage » Le déplacement massif de population provoqué par les conflits au Proche et Moyen-Orient n’échappe pas à la règle. Le chemin de l'exil est parsemé de violences. Pour les femmes, celles-ci commencent dès le Liban, comme en témoigne le rapport d'Amnesty International publié le 2 février. « Beaucoup de migrantes, notamment celles qui dirigent leur foyer, se retrouvent exposées au harcèlement, à l’exploitation et aux violations des droits humains, au travail et dans la rue », indique l'ONG. Une précédente synthèse, réalisée à partir d'une quarantaine de récits recueillis en Allemagne et en Norvège, est tout aussi alarmante. « Beaucoup ont indiqué que, dans presque tous les pays qu’elles ont traversés, elles ont connu agressions physiques et exploitation financière, ont été touchées de manière inappropriée ou ont subi des pressions visant à les inciter à avoir des relations sexuelles avec des passeurs, des employés chargés de la sécurité ou d’autres réfugiés », assure ce document publié le 18 janvier 2016.

Tout au long du trajet, via la route des Balkans, l’obligation de dormir dans des camps aux côtés de centaines d’hommes, réfugiés comme elles, revient comme un cauchemar. « Les tentes étaient toutes mixtes et j’ai été témoin de violences (…), indique une

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Syrienne de 20 ans. Je me sentais plus en sécurité lorsque j’étais en mouvement, en particulier dans un bus, le seul endroit où je pouvais fermer les yeux et dormir. Dans les camps, il y a tellement de risques de se faire toucher, et les femmes ne peuvent pas vraiment se plaindre et ne veulent pas causer de problèmes susceptibles de perturber leur voyage. » Des violences perpétrées par des policiers sont également signalées, notamment en Hongrie et en Grèce. Dans ce pays, une Syrienne de 16 ans a déclaré à Amnesty International avoir reçu des coups de bâton. « Ils m’ont frappée sur le bras. Ils s’en sont même pris à des enfants. Ils ont frappé tout le monde sur la tête. J’ai été prise de vertige et je suis tombée par terre, des gens m’ont marché dessus. Je pleurais et j’ai été séparée de ma mère. Ils ont appelé mon nom et je l’ai retrouvée. Je leur ai montré mon bras et un policier l’a vu et a ri, j’ai demandé à voir un médecin, et ils nous ont dit à toutes les deux de partir. » Ces accusations sont corroborées par Human Rights Watch qui, dans un rapport publié le 21 septembre, dénonce les abus envers les femmes dans le centre d’enregistrement pour migrants de Gazi Baba, en Macédoine, à proximité de la frontière grecque, ainsi que par le HCR qui signale des cas de mariages forcés le long de la route migratoire.

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À Paris aussi, des faits graves ont été recensés. Le directeur de France terre d’asile, Pierre Henry, est affirmatif : « Des viols ont eu lieu à Pajol », devant la halle sur laquelle plusieurs campements se sont succédé au printemps dernier avant que la mairie ne mette en place un dispositif d’hébergement plus adapté aux besoins. « Nous en sommes certains, car un de nos intervenants qui parlait l’arabe et venait tous les jours sur place a recoupé les témoignages : certains migrants ne s’en cachaient pas, ils disaient à qui voulaient l’entendre qu’ils s’étaient “amusés” avec telle ou telle femme. Ils ne voyaient pas où était le problème », indique-t-il. Ainsi repérées, les femmes ont été mises à l’abri et séparées de leurs agresseurs quand une offre de logement leur a été faite. Les faits délictueux ont été signalés. Mais aucune n’a porté plainte.

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Au lycée désaffecté Jean-Quarré, dans le XIX e arrondissement de la capitale, squatté par des migrants jusqu’en octobre 2015, des allégations de viols et de prostitutions ont circulé. Élu EELV de Paris, Bernard Jomier, chargé des questions de santé, a été effaré en visitant les lieux : « Imaginez une demi- douzaine de femmes au milieu de 600 hommes vivant dans une extrême précarité… » Pour faire face, les femmes s’étaient regroupées dans une pièce au rez- de-chaussée. Une affichette indiquait que les hommes n’étaient pas les bienvenus. La porte était gardée à tour de rôle. « J’ai entendu parler de ces rumeurs, affirme-t-il. J’ai demandé des éclaircissements, mais je n’ai pas eu de confirmation par le commissaire du quartier. Cela ne veut cependant pas dire que de tels agissements n’ont pas eu lieu. D’ailleurs, à la suite de notre visite, les femmes ont été exfiltrées. » L’adjoint au maire regrette que cette problématique soit « instrumentalisée » pour disqualifier les réfugiés dans leur ensemble, à l’inverse de Pierre Henry qui reproche aux « soutiens » de la taire « de crainte que cela ne nuise au combat en faveur des migrants ».

Déjà exceptionnelles en temps normal, les poursuites judiciaires sont rarissimes dans le contexte migratoire. Beaucoup de victimes hésitent à en parler autour d’elles pour de multiples raisons entremêlées :

pudeur parfois, honte souvent, et stratégie aussi. En l’absence de réponse adaptée, elles redoutent que leurs confidences ne contribuent à les isoler davantage et, au bout du compte, ne se retournent contre l’avancement de leur périple.

À Calais, dans la « jungle » où vivotent entre 4 000 et 5 000 personnes en attendant de passer en Grande- Bretagne, un militant associatif évoque la présence d’un, voire deux lieux de passe au vu et au su de tous. « Entre les petits business montés par des Afghans venus de Belgique et les réseaux d’armes à feu », précise-t-il. « Les bénévoles ne savent pas comment réagir à cette situation anarchique. Les policiers non plus », observe-t-il. À la suite d'une visite dans le bidonville, des soignants ont évoqué la situation d'une femme qui les a particulièrement touchés. « Elle avait passé la nuit dehors et paniquait à l’idée d’en passer

une seconde, car des hommes avaient voulu l’emmener de force dans leur tente, ont-ils écrit dans une tribune au Monde. Nous avons appelé le centre Jules-Ferry [qui accueille des femmes]. Qui l’a inscrite en position 56 sur la liste d’attente. Nous nous sommes vus lui donner un duvet et lui trouver un petit coin dans la tente d’une autre Érythréenne. Le lendemain, on l’a trouvée en pleurs. On saura seulement que le mari de l’autre femme était revenu ivre dans la nuit. Elle gardera pour elle les détails. Et nous notre honte de ne pas l’avoir mise à l’abri. »

Référente à Calais pour Médecins du monde (MDM), Aurélie Denoual explique comment son équipe intervient dans la « jungle », où des maraudes sont organisées en direction des femmes isolées. « Le viol et la prostitution, cela existe. La question est de savoir ce que nous pouvons faire pour aider les femmes et non leur compliquer la vie. D’abord, nous allons voir celles qui sont seules dans leur coin. Plus elles sont isolées, plus elles sont des proies potentielles. Quand nous identifions un cas problématique, nous nous présentons, nous faisons savoir à la personne que nous sommes disponibles pour la rencontrer, qu’elle peut venir nous voir, nous laissons un numéro de portable joignable à tout moment. Nous revenons, en essayant de trouver l’équilibre entre la nécessité de garder le contact pour que la personne se confie et ne pas en faire trop pour ne pas la mettre en péril. »

Les bénévoles, sur lesquels l’État se défausse d’une partie de ses responsabilités, se retrouvent démunis face à ces drames vécus dans la solitude par les femmes migrantes. « En présence d’éléments concordants permettant de désigner une tête de réseaux, il peut nous arriver de faire des signalements auprès des autorités compétentes, ces femmes sont soumises à des pressions multiples, de natures différentes, que nous ne maîtrisons pas de bout en bout », indique le responsable de FTDA, en train de mettre en place entre Paris et Calais une équipe d’une dizaine de personnes dédiée à la prévention et à la lutte contre la traite des êtres humains. Financé par la Grande-Bretagne, ce programme est une première en France, signe de la difficulté des acteurs à prendre cette question à bras- le-corps.

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Les abus sont parfois d’autant plus invisibles qu’ils viennent des maris, voire d’autres femmes. « Les violences intrafamiliales existent comme partout, mais peut-être avec une intensité supplémentaire sur les routes migratoires en raison des bouleversements culturels induits par les déplacements », indique Marie Paindorge, à la tête du pôle asile du Casp, qui a reçu 2 392 familles à Paris en 2015. « Le décalage est tel entre la vie dans le pays d’origine et les coutumes du pays d’accueil que certains couples sont désarçonnés », poursuit-elle, évoquant le cas d’une femme tchétchène dont le mari n’a pas supporté qu’elle se dévoile à son arrivée en France. « Avec l’excision, le danger est principalement féminin. Souvent, ce sont les tantes ou les grand-mères qui font subir l’opération », note-t-elle.

« Lors des consultations, les “maris”, “amis” et autres “protecteurs” restent à la porte » Les associatifs en contact avec les migrants se posent tous la même question : comment tisser des liens avec les femmes en difficulté afin de les aider à s’en sortir ? Dans la lande, MDM s’est rendu compte à l’usage que son dispositif de soins initial n’était pas accueillant à l’égard des femmes. « Au départ, les médecins étaient tous des hommes. Beaucoup de migrants venaient aux consultations. Les femmes ne représentaient que 5 % des patients. On ne proposait pas de plages horaires pour elles, la salle d’attente était mixte. Certaines ont dû hésiter à venir pour ces raisons », indique Aurélie Denoual. « Lors des consultations, nous avons établi une règle : les “maris”, “amis” et autres “protecteurs” restent à la porte afin de s’assurer d’un minimum de confidentialité avec les patientes. »

Médecins sans frontières (MSF), dont le dispensaire continue de fonctionner, s’apprête également à faire circuler dans la lande une équipe constituée d’une infirmière et d’une interprète afin d’aller au- devant des femmes « qui n’osent pas venir » dans l’Algeco. Dès que le contact est établi, dès que des solutions sont proposées, la confiance s’installe et des portes s’ouvrent, soulignent les intervenantes de MDM et MSF qui, en cas de besoin, orientent

les patientes vers l’association Gynécologie sans frontières (GSF) et la Permanence d’accès aux soins de santé, porte d’entrée vers l’hôpital public. Les pathologies dont elles souffrent sont caractéristiques de la vie en bidonville (gale, infections sexuellement transmissibles, problèmes dermatologiques), de la saison (syndromes respiratoires, ORL) et des circonstances (blessures physiques liées aux tentatives de passage).

Présente dans cinq campements du Nord-Pas-de- Calais depuis le 15 novembre, GSF a eu du mal à se faire une place. « Franchir les portes d’un cabinet de gynéco est stigmatisant, observe Richard Matis, gynécologue-obstétricien et vice-président exécutif de l’association. Les réticences sont fortes : les gens pensent que vous venez pour un avortement – ce qui peut être le cas. Nous devons à la fois être visibles et discrets. » Lors des 110 consultations réalisées en un mois, une quarantaine de grossesses ont été détectées. « Nous les accompagnons à leurs rendez-vous à l'hôpital, ce qui crée parfois des tensions avec les passeurs qui leur déconseillent de se faire connaître de l’administration française et les menacent de partir sans elles si elles s’absentent trop longtemps. »

Pour éviter les agressions, les femmes livrées à elles-mêmes n’attendent pas les bénévoles pour s’organiser. À Calais, les plus isolées, principalement des Érythréennes et des Soudanaises, recréent leur propre réseau de solidarité autour de cuisines communautaires, où elles se retrouvent pour préparer et partager leur repas ; elles échangent leurs savoir- faire pour s’abriter de la pluie, se chauffer et se soigner ; quand elles ont à faire hors du bidonville, elles se déplacent à plusieurs ; comme les hommes, elles tentent de rejoindre l'Angleterre la nuit : la plupart d’entre elles ne disposent pas des 5 000 à 6 000 euros demandés ces jours-ci par les trafiquants pour un passage soi-disant garanti (les éventuels gains de la prostitution sont si faibles qu’ils sont consacrés à la survie), ce qui explique qu’elles recourent aux techniques habituelles consistant à monter dans les remorques des camions. Les échecs étant fréquents, elles se relaient pour retrouver leurs affaires dans la lande.

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Les pouvoirs publics, en leur réservant un espace dans le centre Jules-Ferry, ont montré qu’ils étaient conscients des dangers spécifiques encourus. Mais les efforts, tardifs, restent insuffisants : des dizaines de migrantes continuent de dormir dehors chaque nuit. Au-delà des violences occasionnées par des hommes, l’élu parisien Bernard Jomier fustige la violence institutionnelle qui consiste pour un État à laisser à la rue des femmes en situation d’extrême précarité. En matière de soins, les défaillances sont tout aussi problématiques. « Quand elles poussent la porte de l’hôpital, il est souvent trop tard, indique-t- il. Elles sont dans un état de souffrance physique et mentale catastrophique. » Dans les campements du Pas-de-Calais, il arrive que des femmes accouchent en plein air. Lorsqu'elles sont hospitalisées, il arrive aussi qu'elles soient renvoyées quelques jours à peine après la naissance.

Le manque de réactivité et de soutien financier des institutions publiques est également dénoncé par le responsable de GSF. « Pour nos activités dans le camp de réfugiés de Zaatari en Jordanie, nous avons reçu des fonds du ministère des affaires étrangères. Depuis que nous sommes à Calais, nos demandes de subventions à l’échelon municipal, régional et

national sont restées sans réponse », affirme Richard Matis, qui note que le maire EELV de Grande-Synthe Damien Carême fait exception. Quant à l’action des forces de l’ordre, elle aussi est dommageable. « En cas de violences, nous incitons les femmes à porter plainte. Mais encore faut-il qu’elles soient prises au sérieux lorsqu’elles débarquent dans un commissariat », souligne Marie Paindorge.

À l’initiative de la Ville de Paris et de l’État, un établissement réservé aux femmes migrantes enceintes ou accompagnées d’enfant doit ouvrir ses portes dans les semaines à venir à Bourg-la-Reine, dans les Hauts- de-Seine. Le Casp s’est vu confier la prise en charge de ce lieu qui ne connaît pas d'équivalent en France. Seules une cinquantaine de places seront disponibles. Que se passera-t-il quand toutes les chambres auront été attribuées ? Rien n’est prévu pour les femmes sans enfant, qui pourtant subissent les pressions des proxénètes. Comment expliquer un tel retard en France ? La difficulté des victimes à se confier est souvent mise en avant pour justifier la lenteur des actions publiques. Il est toutefois vraisemblable que l'existence de réponses institutionnelles adéquates encouragerait les femmes à prendre la parole et à faire valoir leurs droits.

Directeur de la publication : Edwy Plenel Directeur éditorial : François Bonnet Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007. Capital social : 28 501,20€. Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071. Conseil d'administration : François Bonnet, Michel Broué, Gérard Cicurel, Laurent Mauduit, Edwy Plenel (Président), Marie-Hélène Smiéjan, Thierry Wilhelm. Actionnaires directs et indirects : Godefroy Beauvallet, François Bonnet, Laurent Mauduit, Edwy Plenel, Marie- Hélène Smiéjan ; Laurent Chemla, F. Vitrani ; Société Ecofinance, Société Doxa, Société des Amis de Mediapart.

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