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Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1963, N°15. pp. 9-24.

ASPECTS DE

L'HERMÉTISME

DANS LA POÉSIE MÉDIÉVALE

Communication de M. J.

{Sorbonně)

FRAPP 1ER

au XIVe Congrès de Г Association, le 25 juillet 1962.

Si la série des exposés sur la redoutable question de l'he rmétisme commence par le mien, je ne dois à coup sûr ce rang qu'à une raison d'ordre strictement chronologique. Alors que j'assistais l'automne dernier à une séance du Conseil de notre Association où déjà l'on s'occupait d'organiser le présent congrès, plus d'un dans cette réunion estima que le Moyen Age, tant de langue d'oc que de langue d'oïl, méritait d'avoir sa place, ne fût-ce qu'en guise de préambule, dans des consi dérations sur « hermétisme et poésie ». Il ne m'appartenait pas de m'opposer à cet avis. Aussi bien il suffisait que fût prononcée — ce qui advint promptement — l'expression apparemment irréfutable de trobar dus pour qu'il ne fût plus permis au médiéviste qu'on avait sous la main de se dérober à une amicale invitation. Trobar dus — art clos, poésie fermée — n'a-t-on pas là un équivalent exact, ou un synonyme plus clair, du terme d'hermétisme ? En fait, le trobar dus, qui répond à une volonté de style obscur, qui tend à rendre difficile d'accès le sens, celui-ci n'aurait-il en soi rien de mystérieux, n'est que l'aspect le plus littéraire et le plus concerté d'une tendance fondament aleau Moyen Age. Celle-ci relève initialement d'une con ception du monde et d'un outillage mental. Comme on le sait,

0О

JEAN FRAPPIER

la conception est d'origine platonicienne et chrétienne : les apparences d'ici-bas ne font que refléter des réalités supé rieures et cachées. L'outillage mental provient surtout de l'exégèse biblique et des préfigurations établies entre l'Ancien et le Nouveau Testament: sous le sens littéral du texte sacré 11 convient de découvrir un sens allégorique et un sens myst ique. C'est de cette conviction, de cette croyance essentielle à la précellence des significations occultes, des « senefiances », pour user du terme médiéval, que se ramifient, comme d'un tronc commun, les divers systèmes de la symbolique (je n'ose dire immédiatement du symbolisme) et de la « moralisa- tion », la hiérarchie des niveaux d'interprétation (sens littéral, sens moral, sens allégorique, sens anagogique). Les animaux, les pierres précieuses, les couleurs, les nombres, les lettres, les sons, les mots et leur etymologie impliquent des vérités morales et spirituelles. Sous leur écorce trompeuse les mythes païens renferment des leçons de sagesse chrétienne. Des ré seaux à demi clandestins de correspondances et d'analogies — orgueil des clercs initiés à leurs secrets — prêtaient en principe à l'hermétisme dans l'ordre de la poésie. Avec ou sans attaches avec l'esprit de symbolique et de moralisation, le goût du secret, du langage clos, ou, plus largement, du langage figuré, qu'il semble permis de consi dérer comme un commencement d'hermétisme, s'est manif esté au Moyen Age de bien d'autres façons, sur des plans variés, à des degrés bien différents. Faut-il rappeler le bla son, les énigmes, les jeux de mots et les rimes équivoquées, les emblèmes, dont la mode, il est vrai, se répand surtout aux XVe et XVIe siècles, ou les senhals et l'exigence du secret dans la fine amor, ou ces signatures par un « engin » cryptographique auxquelles eurent recours par exemple un Jehan Renart, que la critique moderne est parvenue à tirer des terriers où il s'était tapi, comme on l'a dit (i), et l'auteur encore problémat iqueaujourd'hui des Quinze Joies de Mariage ? Ce ne sont là cependant que des formes inférieures ou accidentelles de

Cf. Ch. V. Langlois, La vie en France au Moyen Age, de la fin du

XIIe au milieu du XIVe siècle d'après des romans mondains du temps (Paris,

Hachette, 1924), p. 357.

(i)

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II

l'hermétisme. On en dirait sans beaucoup d'injustice à peu près autant du style oraculaire, ténébreux par définition, si chez un Geoffroy de Monmouth, dans les Prophéties de Merlin, où les apparitions et les métamorphoses de bêtes fantastiques se mêlent à des visions d'apocalypse, une ima gerie comparable à la symbolique des bestiaires ne s'apparent aitaussi à un délire onirique propre à contenter les fervents

du surréalisme, pourvu qu'ils consentent à lire quelques pages de latin médiéval. Moins indiqué me paraît le rapprochement qu'on a voulu faire entre le surréalisme et le genre mineur, le tout petit genre, de la fatrasie, caractérisé par la divagation verbale et des associations d'idées éminemment saugrenues. Pour ma part je verrais plutôt dans la fatrasie une simple amusette (peut-être assaisonnée par endroits d'allusions satiriques plus ou moins voilées) et en quelque sorte un bur

lesque

Non moins que la symbolique, une tradition tout autre, où s'affirmait le souci d'une poésie savante, entendons d'une poésie d'art, était de nature à favoriser l'éclosion de l'hermé tisme.Ce culte d'une forme recherchée, raffinée à l'excès, non exempte des studieuses puérilités du « maniérisme », n'était pas d'une absolue nouveauté au temps des troubadours. L'histoire en raccourci qu'en a donnée E. R. Curtius (2) part du VIe siècle avant J.-C. et en suit les principales étapes à travers l'alexandrinisme, l'Empire et la fin du monde antique, le haut Moyen Age et le Moyen Age lui-même, jusqu'à l'épo quede la Renaissance et du baroque. De son côté Edgar de Bruyne a estimé dans des pages consacrées à Virgile le gram

de l'hermétisme. Aussi en parlerai-je un peu.

mairien

(deuxième moitié du VIIe siècle) et à l'idéal « hispé-

rique », où florissaient les artifices du style et les surcharges d'ornements, qu'il s'est alors formé «toute une atmosphère qui prépare peut-être les voies à la poésie savante et her

métique

du trobar

dus

»

(3).

C'est en tout

cas un

fait

(2) Voir La littérature européenne et le Moyen Age latin (traduit de l'all

par Jean Bréjoux), Paris, Presses Universitaires de France, 1956,

emand

chap. XV, p. 331-367, Le maniérisme. (3) Études d'esthétique médiévale, I, De Boèce à Jean Scot Erigène (Bruges, 1946), p. 114.

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bien établi aujourd'hui — depuis un article décisif de Robert Guiette (4) — que la lyrique des troubadours et des trouvères d'oïl, alliée à la musique, fondait son originalité bien moins sur un renouvellement des thèmes et des sentiments amou reux que sur des variations d'ordre technique — un agence

mentencore ignoré de la strophe, un mariage inattendu des rimes et des sons, une surprise subtile dans la structure de la chanson — bref, sur des secrets de composition, menus, ex quis, offerts à la délectation des connaisseurs, sinon des ini tiés. On peut situer le trohar dus à l'extrême aboutissement de cette « poésie formelle». Cela dit, ne nous berçons pas trop d'illusions. Si des vir

tualités

iqueet dans les formes savantes de la poésie, il reste à savoir dans quelle mesure elles se sont réalisées. Des abords du temple et de son portique, nos poètes médiévaux ont-ils pénétré jusqu'au saint des saints ? Je crois que dans les cas les plus favorables ils n'ont guère dépassé le vestibule de l'hermétisme. Les accords mystérieux de la symbolique furent trop souvent contrecarrés et dissipés par le didactisme,, un zèle à peu près constant d'élucidation et d'enseignement. Quant au trobar dus, plus proche à coup sûr d'une esthétique de type mallarméen, on n'en est encore avec lui qu'aux « en

d'hermétisme se trouvaient incluses dans la symbol

fances

de l'hermétisme. Il n'en résulte pas qu'à côté de zones larg ement négatives je n'aurai pas à signaler des éléments positifs,

à des degrés divers, suivant les catégories considérées. Mais le plus important me paraît d'écarter des méprises trop fr

équentes

», disons, en toute justice, aux intéressantes « enfances >

et de distinguer, autant qu'il m'est permis, l'authen

tiquedu faux hermétisme. Il faut avouer en effet que sévit

quelquefois

médiévistes la manie d'attribuer, in-

tempestivement, des sens secrets aux textes les plus limpides.

parmi les

(4) D'une poésie formelle en France au Moyen Age dans la Revue des Sciences humaines, avril-juin 1949, nouv. série, fasc. 54, p. 61-69 e* R°~ manica Gandensia, VIII, Questions de littérature, Garni, iq6o, p. 9-23.

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Tout dépend, il est vrai, de ce qu'on entend par hermétisme. Afin de mettre un peu de clarté dans une question qui n'a rien de très lumineux par nature, il me faut bien recourir à des tentatives de définition, à mes risques et périls, avec la ferme intention d'abjurer mes erreurs, si je m'y vois contraint par les autres communications et par nos débats. S'agit-il aujourd'hui entre nous d'hermétisme au sens pro pre et premier du mot, de la science d'Hermès Trismégiste,

du grand œuvre, de la pierre philosophale, d'alchimie, ou, plus généralement, d'une quelconque doctrine occulte (5) ? Je ne le pense pas. Que le contenu du poème soit ésotérique ou non, je tiens avant tout l'hermétisme dont nous avons à traiter pour un fait de style, de technique littéraire, une obscur itévoulue, calculée du langage. Il va de soi qu'aune forme hermétique peut s'unir un sens rare et profond — et dans ce cas, tant mieux — ; mais ce sens n'est pas nécessairement incompatible avec la clarté de l'expression. Il arrive, inverse ment,qu'une pensée ordinaire, un objet banal soient revêtus des prestiges de l'énigme. C'est le style obscur, et non le sens, quel qu'il soit, qui crée l'hermétisme. Quant aux exégètes prompts à découvrir un sens caché sous des termes sans équi

voque,

moins de prouver que le sens évident constitue un truchement, subtil entre tous, à l'usage d'initiés. C'est ainsi que bien vai

nement,

il y

a

gros à parier qu'ils sont dupes d'un mirage, à

sans l'ombre d'une justification, on a voulu inter

préter la fine amor des troubadours comme une expression ésotérique de l'hérésie cathare. Cependant une définition trop stricte aurait ses inconvén ients. Comment ignorer qu'indépendamment de l'hermé tismeinstitué consciemment par le poète, un autre hermé tisme est consubstantiel à la part inconnaissable ou incon-

(5) Rappelons-le : hermétique, « relatif à l'alchimie », est attesté au début du xvue siècle ; son sens figuré et littéraire ď « obscur, difficile ou imposs ibleà comprendre, à interpréter » n'est pas antérieur à la fin du xxxe siècle, de même que l'apparition du nom hermétisme, dans ses différents sens.

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nue de la réalité, aux mystères du monde et de l'homme ? Incertitude métaphysique, états inconscients ou subcons cients, obscurément conçus, ne sauraient être exprimés ou suggérés qu'obscurément, échappent du moins, par essence, à la pleine clarté. En principe un langage purement rationnel n'est pas l'instrument adéquat de l'irrationnel. Au contraire il est permis de croire à un rapport d'équivalence, on ne dira pas d'exactitude, entre une forme imprécise et le don brut,

confus, non élaboré, de la sensibilité, de l'émotion, de la rêverie. A cet hermétisme spontané, plus vague, plus fluide, intermittent, devraient se rattacher, me semble-t-il, le sy bolisme et le surréalisme. Hermétisme spontané, hermétisme calculé, celui-ci fondé sur un système un et cohérent de l'écri ture, ont chacun un caractère distinct ; on admettra pourtant que les deux catégories ne restent pas toujours sans contact et qu'elles peuvent s'entrecroiser dans l'acte poétique. Il n'en faut pas moins juger qu'une obscurité voulue, ou une demi-obscurité, est le fait majeur de l'hermétisme : « la

gage

langage plus dense et plus vrai, comme est plus vraie la valeur

étymologique d'un mot. Hormis les cas de mystification, puériles perfidies, le style hermétique a ses exigences, ses devoirs, ses avantages aussi. La règle du jeu, la règle d'or, consiste pour le poète à enfermer un sens réel dans le coffret

de sa poésie, mais à n'en pas livrer la clé, à laisser au lecteur le soin de la chercher et, par une chance méritée, de la tro ver. Le sens doit exister, la clé aussi. Sans quoi l'hermétisme n'est rien du tout. De cette invitation à l'exégèse, étape provisoire et temps de probation, on saisit aisément les bénéfices. La difficulté opère une sélection : le lecteur trop profane est écarté. Seule

au cœur du langage », ainsi que l'a dit Valéry, au mieux,

une élite

d'alerte poétique par la surprise de l'obscur ou du clair- obscur. Il s'établit une coopération du poète à l'amateur. Celui-ci ajoute à sa lecture des relectures ; entre le doute et l'espérance, au delà des euphories de la poésie pure, il se voue au tourment délicieux du déchiffrement. S'il trouve la clé de l'énigme, il peut dire comme le «bateau ivre » de Rim-

en état

est captivée,

entre dans

le jeu,

est mise

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baud : « Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir. »

S'il a cru voir, il est déjà heureux. S'il continue à chercher, il prolonge sa ferveur, invente peut-être un sens à lui, crée un poème nouveau. C'est à cet usager d'élite, et non à l'au teur, que pensait amicalement Mallarmé en déclarant : « Nom merun objet, c'est supprimer les trois quarts de la jouissance d'un poème, qui est faite du bonheur de deviner peu à peu ;

le suggérer, voilà le

Il doit y avoir énigme en poésie (6). »

Qu'on veuille bien excuser ces observations : elles vont m'aider, je l'espère, à séparer le faux du véritable hermétisme, ou de ce qui tendait à celui-ci, dans quelques cantons, exami néssommairement, de la poésie médiévale. C'est en dernier lieu que je parlerai du trobar dus. D'abord la symbolique, à la fois symbolisme en puissance et symbolisme desséché. Elle faisait du monde visible un reflet du monde invisible. La création devenait un immense alpha bet.Chaque être, chaque chose était l'hiéroglyphe d'une idée. Quoi de plus favorable à l'hermétisme, apparemment, que ce chiffre universel ? Mais là se trouvait précisément l'écueil. La symbolique était considérée comme une méthode, un sys tème cohérent d'explication, une science, et non un art. De plus, les clercs n'entendaient pas garder pour eux le tré sor du savoir. Entre beaucoup, Chrétien de Troyes l'a dit ainsi : « Qui ne répand pas libéralement ce qu'il a de science, autant que Dieu lui en donne la grâce, n'agit pas en sage (7). » C'est pourquoi les rapports mystérieux, fondés presque toujours sur de vagues analogies, de simples impressions, ou de traditionnelles conventions, que la symbolique éta

blissait

entre une apparence concrète et une réalité abstraite,

étaient promptement révélés, dévoilés. En bonne conscience

et le cœur pur, les auteurs

lissaient

livraient la clé et,

du coup, abo

l'hermétisme. Il suffira d'en juger par les bestiaires

(6) Déclaration de Mallarmé à Jules Huret. — Jules Huret, Enquête sur l'évolution littéraire, Paris, 1891. (7) Erec et Enide, v. 16-18.

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et par leur plus fréquente formule ďélucidation, comparable

au signe de l'égalité : E iço signefie

Cest oisel [le pélican]

signefie le fiz sainte Marie

ki a plusours testes senefie Готте ki a autretant ď amies com

(Richart de Fornival). Malgré quelques

variantes, d'auteur à auteur, la symbolique a tendu de plus en plus à la fixité, a fini par constituer, ou peu s'en faut, un répertoire de similitudes, un code de « senefiances ». Il lu manquait et l'élan créateur et la part d'ombre indispensable au symbolisme. Est-ce à dire que ce dernier n'a jamais fructifié dans la poésie du Moyen Age ? Ce serait là une disgrâce extrême Heureusement, il n'en va pas ainsi. On peut même estimer que les grimoires des rapports symboliques, l'accoutumance à compter sur la révélation d'un sens caché au delà de l'imag et du mot, le réflexe de la « senefiance », si l'on veut, ont dû préparer des auteurs de plus grande envergure et animés d'autres intentions que les compilateurs des bestiaires ou des lapidaires à concevoir et à réaliser, en quelque mesure, un symbolisme original. Le Conte du Graal est à mes yeux l'exemple le meilleur d'une montée vers le symbole. Là, Chrétien de Troyes, un maître du récit énigmatique au surplus, laisse flotter l'im

Hydres

(Philippe de Thaiin)

il a ďacointances

gination du lecteur entre plusieurs interprétations possibles, entre un mythe païen et un graal christianisé, en jouant de ressources chatoyantes de l'ambiguïté et de la pluralité des sens. Il en résulte un certain hermétisme, accru, il est vrai par l'inachèvement du conte. Accident peut-être heureux du biais qui retient aujourd'hui notre attention. Il n'en rest pas moins que dans le cours de son récit, au développemen gradué, Chrétien préserve le mystère, s'abstient d'expliquer, ou ne consent qu'à de tardives, furtives, partielles explic tions,propres encore à aiguiser la curiosité. C'est de cett imprécision, de cette fluidité que proviennent à mon avis l symbolisme et le demi-hermétisme du Conte du Graal (8)

(8) Je ne puis présenter ici tous les arguments utiles à mon interprét tion.Je l'ai déjà fait ailleurs ]Perceval ou le Conte du Graal, Paris, Centre d

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Exemple à coup sûr privilégié que celui-là, mais non isolé. Dans plus d'une œuvre médiévale, on a le droit de recon naître un symbolisme authentique et par conséquent, pour le moins, un léger hermétisme. Il suffit parfois d'une finesse de composition, d'un trait insolite, un peu énigmatique. Il faut surtout que la clé de l'interprétation soit dissimulée, qu'on la cherche. A l'opposé, l'auteur de YOvide moralisé, féru de symbolique, épargne à son lecteur ce beau souci d'une quête :

pour chaque fable des Métamorphoses, il nous livre un sens « selonc estoire », un sens « selonc phisique », un sens « par allégorie ou sentence », subdivisé lui-même en sens moral ou

satirique,

tend non pas une, mais un trousseau de clés.

en sens mystique, en sens eschatologique. Il nous

#

*

Le sens allégorique était un échelon dans la gamme des significations symboliques (au surplus le terme d'allégorie était employé couramment pour désigner toutes les formes et tous les degrés de la symbolique). Précisons une fois de plus que rattachée à la symbolique l'allégorie n'est pas annexée de ce fait au symbolisme. Il est même assez évident qu'elle s'opposerait plutôt à ce dernier. Au lieu de s'élever, comme le symbole, du monde visible au monde invisible, de la copie au modèle, l'allégorie correspond à un mouvement inverse :

métaphore prolongée ou introspection extériorisée, elle donne une apparence visible au monde invisible des idées et des sentiments. De toute façon, ce que j'ai déjà dit de la symbolique en général convient spécialement à l'allégorie. Cependant son rôle est si grand chez les poètes médiévaux qu'il mérite peut-être un examen particulier. D'autant plus que cet examen ne se révélera pas tout à fait négatif. Pourtant, avouons-le d'abord : les arts poétiques du XIIe et du XIIIe siècle ont beau la ranger dans la catégorie de Vornatus difficilis (9), on n'attend pas, pour l'hermétisme, un

Documentation Universitaire, 1953 — Chrétien de Troyes, Paris, Hatier (Connaissance des Lettres), 1957, chap. VII). (9) Cf. Edmond Faral, Les arts poétiques du XIIe et du XIIIe siècle (Paris, Champion, 1923), p. 89-90.

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grand rendement de l'allégorie. Il est rare en effet qu'elle n'apporte elle-même le sens vrai de son discours. Personni ication, elle donne son nom : Doux Regard, Nature, ou Faim, « maistresse e nourrice Larrecin, le valleton lait ». Image, elle ne se voile d'aucun mystère : la Rose fleurit au jardin d Déduit. L'allégorie est à la fois letre et sen, fable et vérité, quand ce n'est texte et glose dans la littérature didactique où les formes plus ou moins variées qu'elle revêt ne restent guèr inexpliquées, si longtemps que s'en fasse attendre Yexposi-

tion (10). Qui enseigne doit être clair et ne saurait laisser courir

à la letre le risque d'une interprétation vicieuse. Méditée,

orientée, l'image allégorique n'apparaît que pour éclater sous l'analyse en mille fragments signifiants, ou se résoudre en

idée. Captive, dans l'esprit de l'auteur, du sens qui la justifie, elle ne peut avoir l'ambiguïté du symbole. Comme on l'a dit en un temps plus proche de nous que le Moyen Age, « l'allégorie habite un palais diaphane » (Lemierre). Il n'empêche qu'on irait trop loin en déniant la moindr ressource d'hermétisme à l'allégorie, ou, plus précisément,

à l'usage adroit qu'en ont fait certains poètes médiévaux.

Je pense avant tout au Roman de la Rose, où le jeu allégorique, appliqué chez Guillaume de Lorris aux secrets de l'amour courtois dont l'intelligence est réservée à une élite, acquiert assez de complexité pour devenir, dans le monde clos du songe et du verger, un arc-en-ciel de personnifications. Si classées, étiquetées soient-elles, un halo d'incertitude, avant de se di siper, les nimbe un moment de quelque mystère. Servant à imager, à dramatiser l'abstrait, l'allégorie confère alors à la pensée, ou banale ou subtile, un attrait d'énigme. De plus Guillaume de Lorris et Jean de Meun n'ont pas manqué de déclarer, plusieurs fois (n), qu'ils remettaient à plus tard la complète explication de telle allégorie ou du songe tout entier. L'opposition, déjà traditionnelle dans la poésie allégorique, entre la parole « coverte » et la parole « aperte »■ (ouverte) introduisait dans la « fable » un élément d'hermé-

(10) L'explication. (11) Roman de la Rose, éd. E. Langlois, vers 978-84, 1600-02, 2057-76, 10603-04, 21211-14, 15147-54.

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tisme. Réserver jusqu'à la conclusion l'éclaircissement de la « senefiance » était propre à ménager un charme, avec l'espoir

d'une exégèse, au long du récit. Mais ce qui fait la nouveauté, et peut-être aussi le piquant du Roman de la Rose, c'est que les promesses de Guillaume et de Jean ne sont pas tenues, que la glose attendue n'est jamais donnée. Il semblerait par conséquent que nos deux auteurs aient observé consciemment une règle essentielle de la poésie hermétique : ne pas livrer la clé. Cependant j'hésite à soutenir cette opinion. Pour Guil

laume

dénouement. Quant à Jean, n'aura-t-il pas finalement pensé, en dépit de ses promesses antérieures, qu'il importait peu d'ajouter une glose à des fictions qui n'en avaient nul besoin, tant leur sens était transparent ? On essaiera d'en juger par le seul passage où chez lui l'invention allégorique puisse appa remment déconcerter le lecteur (12) : la description du parc merveilleux que Génius oppose, point par point, aux « trufles et fanfelues » du jardin de Déduit. Nous y trouvons trois images qui ont un air d'énigme : i° celle des trois bouches d'où jaillit l'eau de la fontaine :

en effet, on sait qu'il n'a pas conduit son œuvre jusqu'au

E une e treis en trouverreiz, S'ous voulez au conter esbatre, Ne ja n'en i trouverreiz quatre, Mais toujourz treis et toujourz une ;

20474

de

fueille e de fruit s'encharge » quand l'eau de la fontaine baigne ses racines ; 30 celle de l'escarboucle toute ronde et cependant « a treis quierres » (à trois facettes), soleil de l'enclos, qui brille dans la fontaine. Enigmes ? Il faudrait être aveugle pour ne point reconnaître le paradis dans cet enclos rond où la nuit et le temps sont abolis, la joie et la connaissance parfaites, où les blanches brebis sont menées par un « bon pasteur ». L'olivier, d'ailleurs, porte un « rolet » où l'on peut lire :

« olivete petite » qui pousse

2° celle

de

Г

et croît

et «

(12) On ne peut raisonnablement croire que la métaphore prolongée de la fin (la cueillaison de la Rose) ait besoin d'être élucidée.

2O

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Ci cueurt la fontaine de vie Par desouz l'olive foillie Qui porte le fruit de salu.

20521

Les deux premières allégories désignent à coup sûr, l'une l'Esprit Saint indissociable des autres personnes divines, l'autre, la Vierge. L'escarboucle ne défend guère mieux son mystère : cette image de l'unité dans la trinité est moin banale que celle du triangle equilateral cher aux théologien médiévaux, mais un esprit formé par l'école devait la traduir aussitôt — et admirer la virtuosité de l'auteur (13). Admettons pourtant qu'il subsiste un léger voile, un sou çon d'hermétisme dans le Roman de la Rose, assez au bou du compte pour que Jean Molinet, deux siècles après Jean d Meun, se soit cru autorisé à le « moraliser », à le « réduire moralité », comme il dit, à l'interpréter dans un sens chr tien et mystique, en oubliant ou en dépassant la « substanti fique moelle » du vieux poème (on a beau épiloguer, le sen général est courtois chez Guillaume de Lorris, correspond une sorte de naturalisme évangélique chez Jean de Meun) Molinet explique, explique inlassablement. Rien n'est plu conforme à l'usage médiéval de la symbolique ; rien ne s'o pose autant et au symbolisme et à l'hermétisme.

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Nous changeons de secteur, et de registre, avec la fatrasie Il ne s'agit plus cette fois de suggérer ou d'énoncer, au-delà au dessus du sens littéral, un sens caché, moral, allégoriqu ou spirituel. C'est, à l'opposé, une poésie du non-sens, un jonglerie avec l'absurde. La fatrasie, nommée aussi fatras derverie, resverie, c'est-à-dire « divagation », n'est pas ant rieure au troisième tiers du хше siècle (fatrasies de Beauma noir, fatrasies d'Arras), mais elle se rattache à un courant d

(13) Voir les vers 20525-90. C'est sans raison que certains exégètes o prétendu interpréter comme des symboles alchimiques, donc hermétiqu au sens restreint du mot, les images de la fontaine, de l'olivier et de l'es rboucle (cf. M. Caron et S. Hutin, Les alchimistes, « Le Temps qui court Éditions du Seuil, Paris, 1959, p. 147-149).

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fantaisie verbale attesté plus anciennement et destiné à se prolonger jusqu'au XVIe siècle, et plus tard encore, en des formes diverses (sottes chansons, menus propos, soties,

farces, coq-à-1'âne, cocasseries lexicales et autres de Rabel

ais) (14). La fatrasie du XIIIe

fixe — onze vers de cinq et de sept syllabes, bâtis sur deux rimes, schéma strophique (5a 5a 5b 5a 5a 5b/7b 7a 7b 7a 7b) où domine l'impair. La forme est concertée, d'un déséquil ibrecalculé. Mais le contenu s'affranchit du possible et du réel, se caractérise par l'imprévu, le décousu, le saugre

nu(15). Non sans parodier le lyrisme courtois, le poète s'amuse à des associations d'images et d'idées que suscite la rime, que ne freine pas la raison, qui rompent avec la logique ou qui naissent spontanément les unes des autres. Est-ce de l'he

rmétisme ? On en doutera fort, puisqu'on voit bien,

abord, qu'aucun sens n'est à trouver. Est-ce du surréalisme ? Il y a dans la fatrasie une étrange combinaison de recherche formelle et de mécanisme incontrôlé. De là vient qu'on a rapproché fatrasie et écriture automatique. Cherchant des précurseurs du surréalisme, Eluard, entre autres contempor ains,a élevé sur le pavois fatrasies et fatras. Honneur mérité ou non ? Je crois que P. Zumthor a justement pesé le pour et le contre en écrivant : « Surréalisme ? Sans doute, mais de caractère purement linguistique. Le fatras vise à libérer la

langue de sa fonction la plus obvie (communicative et ra

siècle apparaît comme un genre

de prime

tionnelle),

alors que le surréalisme moderne a tenté d'en l

ibérer

les racines mentales elles-mêmes

Dans la mesure où

elle rompt fondamentalement avec le langage littéraire court oiset sa mentalité propre, la fatrasie constitue l'une des toutes premières émergences d'une poésie moderne, d'une ors nova.

(14) Voir, à ce sujet, l'étude fondamentale de Robert Garapon, ha fant aisie verbale et le comique dans le théâtre français, du Moyen Age à la fin du XVIIe siècle (Paris, Colin, 1957). (15) Je ne puis entrer dans les détails et je renvoie pour un examen moins incomplet au livre de Lambert C. Porter, La fatrasie et le fatras, Essai sur la poésie irrationnelle en France au Moyen Age (Droz, Genève, et Minard, Paris, i960), ouvrage non exempt d'erreurs, et surtout à l'article, perspi caceet judicieux, de Paul Zumthor, Fatrasie et coq-à-l'âne (De Beauma- noir à Clément Maroi) dans Fin du Moyen Age et Renaissance, Mélanges de philologie française offerts à Robert Guiette (Anvers, 1961), p. 5-18.

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Mais, émergence en quelque manière prématurée, surgie de besoins encore mal différenciés, dans un monde encore trop formaliste pour qu'elle n'y soit pas condamnée dès le ber ceau à la sclérose (16). » Soit. Mais, de grâce, ne guindons pas la fatrasie. Elle reste plus près des « loufoqueries », non sans étincelles, de Pierre Dac (17) que de la poésie d'Eluard.

*

Je ne m'écarterais pas de mon propos en parlant de Villon. Une bonne part de son œuvre appartient en effet à l'herm

tisme,un hermétisme très personnel, fait d'allusions furtives, de railleries occultes, compliquées, que pouvaient saisir des copains « dans le coup », mais que le lecteur d'aujourd'hui ne saurait déchiffrer sans avoir une clé obtenue à grand renfort d'érudition. Cet hermétisme est dû aussi à la virtuosité du poète, à la densité de son style, et, plus profondément, à un pli de sa nature, son goût ou son besoin de la simulation, et même à ses obsessions qu'une écriture secrète aurait enr gistrées en multipliant les anagrammes de certains noms pr

pres

— Catherine, Sermoise, Ythier Marchant, etc., — dans

le Lais et le Testament, si Tristan Tzara a raison. Mais le temps me presse et seul le trobar dus des troubadours doit maintenant me retenir quelque peu. Le trobar dus fut surtout une affaire de style. Il ne se fo dait pas sur de la métaphysique, une conception symbolique de l'univers. S'il ne fut pas sans rapport à l'origine avec un certain ésotérisme de la fine amor, avec la loi du secret, la

peur de profaner l'amour, l'exaltation tout intérieure du joi, il devint assez vite une manière voulue d'écrire obscurément, une pure question d'art. On sait que les troubadours eurent

: ouvriers du vers,

ciseleurs de la rime, constructeurs de la strophe, ils mirent leur point d'honneur à faire de la poésie un métier difficile, à polir dans leur « atelier » des chansons « de bonne couleur »

au plus haut point le souci de la forme

(16) P. Zumthor, loc. cit.,

(17) « Les nuages sont bien bas ce soir, ils ne passeront pas la nuit.

p.

14,

16.

ASPECTS DE L HERMETISME DANS LA POESIE MEDIEVALE

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comme le disait Guillaume IX (18). C'est là un trait commun aux tenants des trois styles qu'on s'accorde généralement à distinguer dans la poésie d'oc au хие siècle : apparent déjà

dans le trobar plan, pourtant simple et clair, le goût de l'art savant, élaboré, atteint son apogée dans le trobar dus et dans

le trobar rie, tout de raffinement technique et de virtuosité.

Trobar rie et trobar dus, remarquons-le, restèrent au fond étroitement apparentés : si le premier ne visait pas en théorie

à l'obscurité, en fait il se confondait souvent avec le second.

A moins que l'inverse ne soit plus exact et que l'hermétisme

du trobar dus n'ait surtout résulté d'une recherche exagérée, trop passionnée, de la forme belle et rare.

Je ne songe pas, on le devine, à retracer l'histoire du trobar

dus.

Guillaume IX (19), le plus ancien des troubadours connus, puis se manifeste amplement chez Marcabru, génie orageux qui semble avoir besoin d'un style enténébré pour faire jail lir l'éclair (compte tenu de toutes les différences, on serait parfois tenté de comparer son hermétisme à celui de Rimb aud). Cependant deux troubadours, plus jeunes d'une génér ation, Giraut de Borneil et Arnaut Daniel, passent à juste titre pour les maîtres du trobar dus. Encore advint-il qu'après avoir pratiqué et vanté le « style clos », Giraut de Borneil chanta la palinodie au profit du trobar plan : « Je saurais bien, déclare-t-il dans sa chanson IV, la rendre plus obscure, mais un chant n'a pas toute sa valeur, quand tous ne peuvent pas y prendre part. » C'est donc Arnaut Daniel qui devrait rem porter la palme du trobar dus, lui que Dante et Pétrarque ont mis précisément au premier rang des troubadours comme le meilleur artisan de sa langue maternelle. Inventeur d'une forme exquise et compliquée, la sextine — celle qu'il a composée, modèle du genre, est comparable à un travail de marqueterie — , Arnaut Daniel fuit studieusement l'expres sionsimple et naturelle. Aussi son trobar dus, auquel ne fait pas défaut une pure beauté d'art, appréciée, admirée des

Il me faut pourtant rappeler qu'il se discerne chez

(18) Chanson VI, v. 1-3, éd. A. Jeanroy (Les classiques français du Moyen Age). (19) Voir sa chanson IV, Farai un vers de dreyt nien

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connaisseurs médiévaux, a-t-il trop souvent l'air d'un jeu gratuit autant que laborieux. Allons plus loin en disant que malgré leur prétention au style obscur Arnaut Daniel et ses émules n'ont pas tellement pénétré dans la voie de l'hermétisme. Ils ont voulu, très consciemment, donner un tour énigmatique à leurs vers. Dans le fait, les moyens du trobar dus ont quelque chose d'élémentaire et de naïf, même quand ils sont appliqués avec virtuosité. Ils consistent surtout à forger des mots nouveaux, non exempts de bizarrerie, à torturer des images et des méta phores usées, à embrouiller arbitrairement la suite des idées (ce recours facile à une « divagation » sans commune mesure avec l'intuition poétique était désigné par une expression

technique, entrebescar los motz, « entrelacer, enchevêtrer les mots »). Paix est laissée en revanche à la syntaxe et aux art

iculations

impression d'étrangeté plus que d'obscurité. Bref, on pourr aitreprocher à l'hermétisme du trobar dus de rester superf iciel, trop clair. S'il fait le tourment, délicieux ou non, du lexicographe et du grammairien, il n'éveille que peu l'émo tionesthétique issue du sens secret de l'énigme. Il possède à coup sûr moins de mystère et de pouvoir d'incantation que l'obsédante et crépusculaire chanson de Jaufré Rudel, Amor de lonh, où l'art, tout symbolique soit-il, relève du trobar plan. Pourtant ne soyons pas trop sévère ou trop négatif :

malgré son insuffisance, on admettra que dans le trobar dus s'ébauchait un hermétisme analogue aux ambitions de Mal larmé. Il faut un commencement à tout.

logiques du discours. Le résultat global est une

##

Voilà terminée ma course à travers la poésie médiévale. Elle m'a fait traverser des secteurs si divers qu'une conclusion d'ensemble ne s'impose nullement. J'ai tenté de montrer pour chacun d'eux les chances de l'hermétisme et ses échecs partiels. Ai-je dissipé les malentendus auxquels j'ai fait allu sion ? Si oui, j'espère avoir aidé à préciser les conditions d'une poésie hermétique. jean Frappier.