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La traduction médicale du français

vers le mooré et le bisa


Un cas de communication interculturelle
au Burkina Faso

Lalbila Aristide YODA


ISBN 90-367-2281-0
© Lalbila A. Yoda, 2005
Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation et d’exécution reserves
pour tous les pays.
Rijksuniversiteit Groningen

La traduction médicale du français vers


le mooré et le bisa
Un cas de communication interculturelle au
Burkina Faso

Proefschrift

ter verkrijging van het doctoraat in de


Letteren
aan de Rijksuniversiteit Groningen
op gezag van de
Rector Magnificus, dr. F. Zwarts,
in het openbaar te verdedigen op
maandag 4 juli 2005
om 14.45 uur

door
Lalbila Aristide Yoda
geboren op 31 december 1961
te Komtoega (Burkina Faso)
Promotor: Prof. Dr. E.J. Korthals Altes

Copromotor: Dr. S.I. Linn

Beoordelingscommissie: Prof. Dr. M. Mous


Prof. Dr. R. Nikiema
Prof. Dr. G. Redeker
Remerciements
Ce projet s’inscrit dans le cadre de la coopération entre l’UFR/LAC (Unité de
Formation et de Recherche en Lettres, Arts et Communication) de l’Université
de Ouagadougou et la Faculté de Lettres de l’Université de Groningen. Je suis
redevable à la «Netherlands Organisation for International Cooperation in
Higher Education» (NUFFIC) qui, à travers le Programme MHO, a financé mes
différents séjours et activités de recherche aux Pays-Bas d’octobre 2001 à
décembre 2004. Je suis redevable également à la Faculté de Lettres de
l’Université de Groningen pour avoir accepté de continuer le financement de
mon projet en 2005 et faciliter l’impression de la thèse.
Je voudrais exprimer toute ma reconnaissance au Professeur L. Korthals
Altes (Département Arts, Cultures et Médias) et au Docteur S. Linn (Dépar-
tement des Langues et Cultures Romanes) qui m’ont fait confiance dès le début
et ont accepté de diriger ma recherche. Je leur suis très reconnaissant pour leur
disponibilité et leur rigueur qui m’ont permis de boucler ce travail de recherche
dans les délais. Leur intérêt pour mon sujet de recherche et leurs
encouragements permanents m’ont stimulé dans ma recherche. J’apprécie très
positivement le souci qu’elles ont toujours manifesté pour mon bien-être
pendant mes différents séjours aux Pays-Bas. Je remercie également le
Professeur Norbert Nikièma qui, en dépit de ses nombreuses sollicitudes, a
accepté de lire mon travail. Ses suggestions et ses conseils m’ont été très
précieux.
Ce travail aurait été impossible sans le soutien et les encouragements des
personnes appartenant aux différentes institutions ci-dessus mentionnées. Je
voudrais remercier les autorités de l’Université de Ouagadougou et de
l’Université de Groningen, en particulier le personnel du Bureau de la
Coopération Internationale, le personnel du Secrétariat des Langues
Européennes de la Faculté de Lettres de l’Université de Groningen qui n’ont
jamais ménagé aucun effort pour faciliter mes différents séjours aux Pays-Bas.
J’adresse mes sincères remerciements au Professeur Gosman, dont la générosité
a permis le financement des frais d’impression de la thèse, ainsi qu’à Gorus
Van Oordt qui s’est occupé de sa mise en forme et de son impression.
Je tiens à remercier en particulier Pierre Kouraogo, le responsable du
Projet MHO à l’UFR/LAC qui n’a cessé de m’apporter ses encouragements et
de me donner des conseils, Frans Rutten, responsable du Projet UFR/LAC à
l’Université de Groningen, qui malgré ses responsabilités administratives a
toujours trouvé le temps pour s’occuper de la coopération entre l’Université de
Ouagadougou et l’Université de Groningen. Son amitié et sa disponibilité ont
toujours rendu mes différents séjours agréables. Je remercie également
Mahamadi Sawadogo, le chef du Département de Traduction et d’Interpréta-
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

tion, qui a bien voulu accepter d’assurer mes tâches administratives et me


permettre ainsi de me consacrer à mes travaux de recherche. J’adresse
également les collègues qui ont relu mon manuscrit et m’ont fait des
suggestions de forme et/ou de fond. Il s’agit en particulier de Pierre Malgoubri,
mon yagenga, de Youssouf Ouédraogo et de Sidiki Traoré.
Mes remerciements s’adressent aussi à toutes les personnes qui m’ont
aidé d’une manière ou d’une autre lors de mes travaux sur le terrain. Je pense
particulièrement au Pasteur Jonas Djenné de la SIL, qui a transcrit en bisa
l’émission radiophonique sur le choléra qui fait partie de notre corpus de
documents unilingues ; Albert Ouédraogo qui a collecté des données en mooré,
transcrit et traduit en français l’émission en mooré sur les infections
sexuellement transmissibles ; Halidou Yoda pour la collecte des données en
bisa.
Quant à mon épouse, Maïmouna, et à mes filles, Marie Lise et Nicole,
qui ont supporté mes longues absences, je leur dis tout simplement merci. Je
leur dédie ce travail.

ii
CHAPITRE 1

Introduction générale
Il existe au Burkina Faso des barrières linguistiques et culturelles entre les
différents acteurs en matière de santé. Il y a, d’une part, les autorités politiques,
les institutions et le personnel de santé, dont la langue de travail est le français
et qui ont une conception moderne de la santé basée surtout sur celle de la
médecine occidentale, et, d’autre part, les patients et de manière générale les
populations qui s’expriment essentiellement dans les langues locales et dont la
conception de la santé reste encore traditionnelle, c’est-à-dire sous l’emprise de
la tradition et des croyances religieuses. Dans ces conditions une traduction
efficace constitue un moyen de surmonter ces barrières linguistiques et
culturelles et de permettre ainsi à la communication d’atteindre son but. D’où
l’intérêt de notre recherche, qui s’intitule «La traduction du français vers le
mooré et le bisa : un cas de communication interculturelle au Burkina Faso», et
dont l’objectif, sur lequel nous reviendrons plus loin, est d’étudier les rapports
entre langue et culture dans la traduction, considédérée à la fois comme un
phénomène linguistique et culturel.
Depuis la Deuxième Guerre mondiale, et en particulier avec le
développement de la coopération internationale et la naissance d’organisations
internationales telles que l’Organisation des Nations unies (ONU) ou la
Communauté économique européenne devenue Union européenne (UE) en
1993, le volume de traduction professionnelle dans tous les domaines (littéraire,
économique, scientifique et technique, commercial, médical ...) n’a cessé de
croître.
Dans le même temps, on a assisté à la naissance de programmes
universitaires dont la vocation est la formation de professionnels de la
traduction. Même si notre étude est basée essentiellement sur des documents
écrits, nous employons comme Peter Newmark (1991 : 35) le concept de
traduction ici dans son sens large :

In general terms, translation is a cover term that comprises any method of


transfer, oral and written, from writing to speech, from speech to writing,
of a message from one language to another.

La professionnalisation de la traduction a été soutenue dans les milieux


universitaires par une théorisation sur sa pratique dont le couronnement a été la
naissance dans les années 1960 d’une nouvelle discipline : «Translation
Studies» – terme que le mot «Traductologie» rend difficilement en français
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

mais que nous allons utiliser au cours de cette étude faute de mieux – avec pour
père fondateur J. S. Holmes (1972 / 1988). En tant que discipline, la traducto-
logie a pour objet l’étude de la traduction dans son sens le plus large possible :

‘Translation Studies’ is now understood to refer to the academic


discipline concerned with the study of translation at large, including
literary and non-literary translation, various form of oral interpreting, as
well as dubbing and subtitling (Baker, 1998 : 277).

Cet intérêt pour la traduction en tant que pratique et objet d’étude théorique n’a
pas laissé l’Afrique en reste. Dans la majorité des pays africains qui ont accédé
à l’indépendance dans les années 1960, et avec la création de l’Organisation de
l’unité africaine (OUA) et bien d’autres organisations régionales et sous-
régionales, la traduction occupe de plus en plus une place de choix comme
moyen de communication tout comme instrument dans la coopération et dans le
développement économique et social. Cependant, force est de constater que la
traduction reflète la situation linguistique paradoxale des pays africains. En
effet, dans ces pays appelés francophones ou anglophones qui comptent des
dizaines d' autres langues, les populations s'exprimant en français ou en anglais
représentent plutôt une minorité de privilégiés. Pourtant, ce sont les langues
héritées des différents systèmes coloniaux, à savoir essentiellement le français,
l’anglais, le portugais et l’espagnol qui sont les langues du pouvoir, de
l'administration et de l' enseignement, et qui par conséquent jouissent d' un statut
de prestige. Au Burkina Faso le français est reconnu comme la langue
officielle, tandis que toutes les langues locales ont le titre de langues nationales.
Cette distinction entre langue officielle et langues nationales est valable dans la
plupart des pays africains. On comprend alors pourquoi la traduction écrite se
pratique surtout entre les langues des anciennes puissances coloniales.
Au Burkina Faso, la pratique de la traduction professionnelle est liée à
l'histoire moderne du pays. Dès son accession à l' indépendance en 1960, le
ministère des Affaires étrangères s' est doté d' un service de traduction et
d'interprétation dont la mission est de servir les besoins de l' État en matière de
communication dans les principales langues internationales : français, anglais,
espagnol et arabe. La typologie des langues de traduction reflète le constat fait
ci-dessus, c' est-à-dire la place prépondérante des langues internationales, en
particulier l' anglais et le français. Au fil du temps, la traduction dans les
langues nationales au Burkina Faso, à l' instar des autres pays africains, - en
partie pour des raisons nationalistes - s’est avérée nécessaire non seulement
pour des besoins de communication mais également pour assurer deux
fonctions essentielles.
La première fonction est surtout d' ordre culturel. Dans son avant-propos
au livre Proverbes et contes mossi de Bonnet et al. (1982 : 4), Bouquiaux
souligne le nationalisme culturel de la traduction. Celui-ci peut se définir
comme l' affirmation des valeurs culturelles nationales des anciennes colonies
longtemps dénigrées par le colonisateur. C' est ainsi que l' indépendance poli-
tique devait être renforcée par la revalorisation des cultures nationales :

2
Chapitre 1. Introduction générale

Il est naturel que l'indépendance des pays en voie de développement ne


veuille pas s'affirmer seulement sur le plan politique et économique, mais
qu'elle tienne à se manifester au plan culturel (ibid.).

Au Burkina Faso, la traduction apporte sa contribution à la valorisation du


patrimoine culturel. Dès les années 1960, les chercheurs et les hommes de
culture se sont lancés dans la collecte, la transcription et la traduction de
documents culturels du pays en vue de les faire connaître et de les conserver
pour les générations futures. Les recueils de contes et de proverbes sont légion.
La seconde fonction de la traduction, qui touche le plus près à l' objet de
notre recherche, est relative au développement économique et social.
Essentiellement religieuse au départ, la traduction écrite remonte à la période
coloniale. Ces dernières décennies, la traduction scientifique (en particulier
dans les domaines de l’agriculture et de la médecine) est devenue un moyen
d’information, de sensibilisation et de vulgarisation des connaissances dans le
cadre du développement économique et social du pays.

1.1 La traduction : moyen de communication, d’expression et de


développement économique et social

La situation linguistique du Burkina Faso rend la pratique de la traduction


indispensable. On remarque que la traduction entre les langues nationales et les
langues européennes d’une part, et entre les langues européennes d’autre part,
occupe une place de plus en plus importante au Burkina Faso en tant qu’outil
de communication et de développement. Les pouvoirs publics, d' une manière
ou d' une autre, se servent de la traduction pour toucher la majorité du public, la
langue officielle, le français, n' étant parlée que par une minorité de la
population (10 à 15% selon Nikièma 2000 : 127).
Dans le domaine de la santé, celui qui circonscrit notre étude, on peut
affirmer que la traduction est non seulement un acte de communication mais
également un moyen de communication pour le développement, car le
développement d' un pays dépend en partie de la santé de sa population. Le
besoin de traduction provient du fait que les organismes de santé publique,
nationaux ou internationaux font des prestations de services en français au
profit de populations dont la majorité ne s' exprime pas dans cette langue. Ces
institutions ne disposant pas toujours de compétences dans les langues de leurs
interlocuteurs, la traduction devient incontournable. Nazam Halaoui résume
bien le problème :

Nombreux sont... les agents de développement, personnel technique


d’encadrement des populations rurales au sein des projets, qui, à l’heure
actuelle, éprouvent de grandes difficultés à vulgariser la connaissance
technique en la communiquant aux paysans, car s’ils s’adressent à eux en
langue africaine, langue parfaitement connue d’eux, ils ne peuvent
surmonter les obstacles causées par le manque de termes techniques de

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La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

leur langue, et s’ils utilisent une langue étrangère comme le français,


langue bien armée dans le domaine, ils se heurtent à des difficultés de
compréhension chez leurs interlocuteurs, qui n’ont pas une maîtrise
suffisante de cette langue (1991 : 296).

La traduction médicale, dont il est question ici, s' inscrit dans le cadre de ce
que Baylon & Mignot (1999) appellent la communication sociale. Elle a pour
ambition de servir le bien-être collectif, à travers la responsabilisation de
l'individu dans ses choix en matière de santé et de sécurité. Pour Balima &
Frère (2003), la communication sociale constitue non seulement un moyen de
transmission des connaissances et des savoirs, mais elle permet également aux
populations de participer plus activement à leur propre développement. Baylon
& Mignot (1999 : 278) répartissent les sujets traités par la communication
sociale en trois catégories : ceux qui cherchent à modifier les comportements,
par exemple, le tabagisme et les mauvais traitements infligés aux enfants ; ceux
qui ont pour objet de présenter des éléments nouveaux concernant les droits et
les devoirs des citoyens comme le service national et ceux qui cherchent à
promouvoir des services et des organismes publics comme les musées et les
parcs nationaux.
Les documents de notre corpus, que nous allons présenter plus loin,
relèvent de la première catégorie, car les sujets traités cherchent à modifier les
comportements. Cependant, il faut relever que les limites entre ces catégories
ne sont pas nettes. Dans le contexte du Burkina Faso, chercher à changer les
comportements individuels en matière de santé implique à la fois la promotion
des structures de soins sanitaires auprès des populations.

1.2 Communication et culture

Si la langue est un moyen d’expression culturelle, elle constitue également l’un


des moyens privilégiés dans la communication qui est tributaire de la culture.
Cependant, il faut souligner la complexité de la communication, qui est loin
d’être un phénomène purement linguistique. Selon Samovar & Porter (1991 :
28) «communication occurs whenever meaning is attributed to behavior or the
residue of behavior». Quant à Hall (2002 : 16) «communication refers to the
generation of meaning» (les italiques sont de l’auteur). Ces définitions, à
l’apparence lapidaire, montrent toute la complexité et le caractère
multidimensionnel de la communication, qui peut être, d’une part, consciente
ou intentionnelle et, d’autre part, inconsciente. Prenons l’exemple d’un homme
politique, qui prononce un discours à la télévision ou devant un auditoire.
L’opinion que se fait l’auditoire de lui n’est pas fonction uniquement de
l’interprétation des signaux linguistiques que constituent les mots (Baylon &
Mignot 1999) mais, également, des signaux non linguistiques. Tout ce qui peut
être potentiellement porteur de sens fait partie de la communication. Ainsi,
participent à la communication, en ce qui concerne notre homme politique, en
plus du facteur linguistique, des facteurs non linguistiques : l’aspect physique

4
Chapitre 1. Introduction générale

(habillement, taille, âge, corpulence...), le sexe, les gestes, les silences, etc.
Même le canal de communication a son importance. L’écriture dans la société
occidentale a une longue tradition, tandis que dans les sociétés africaines
comme chez les Bisa et les Mossi l’oralité domine encore.
L’enjeu de la communication est tel que l’on assiste, depuis ces dernières
années, à la multiplication des services de spécialistes appelés conseils en
communication1 qui, selon Baylon & Mignot (1999 : 10), tend à élargir son
sens. Balima & Frère (2003 : 13), tout en relevant son intensification dans les
projets de développement, soulignent les mutations que la communication a
connues au Burkina Faso. Cependant, il est certain que communication et
culture sont intimement liées (voir Ladmiral & Lipiansky 1989 ; Samovar &
Porter 1991 ; Hall 2002), à tel point que l’on ne peut comprendre la première
sans la seconde : «One’s cultural perceptions and experiences help determine
how one sends and receives messages» (Samovar & Porter 1991 : xii).
C’est dans cette perspective que la communication interculturelle est
conçue pour désigner une situation de communication où le destinateur et le
destinataire appartiennent à des cultures différentes. Ce concept s’applique à la
communication entre «co-cultures2». Ainsi que le montrent Samovar & Porter
(1991) et Hall (2002), la culture, en particulier la vision du monde, les valeurs
et les normes qu’elle véhicule sont importantes pour comprendre la
communication interculturelle, dont la traduction constitue un exemple parfait.
Cependant, il faut relever, comme le notent Ladmiral & Lipiansky (1989 : 11 et
21), que la communication interculturelle est d’abord un problème de
communication tout court et que les clivages linguistiques de la communication
interculturelle, selon les situations, peuvent être considérés comme un obstacle
ou seulement comme un élément de la relation interculturelle.
Mais on ne doit pas voir cette relation entre culture et communication
dans un sens unique. Hall (2002 : 55) souligne que la relation entre culture et
langue est situationnelle. Pour lui, négliger la situation de la communication
peut aboutir à des déceptions dans les interactions interculturelles :

If we ignore the situational nuances, then community-based norms, ways


of speaking, values, and world views become reified into stereotypes that

1
Il faut relever que dans la culture traditionnelle africaine, les «griots» en Afrique
francophone ou «King’s linguists» en Afrique anglophone, maîtres de la parole et véritables
spécialistes de la communication sont au cœur du pouvoir politique traditionnel. Diabaté
(1985), Nama (1993), Kouraogo (2001) montrent la place cruciale qu' occupent ces
personnages dans le système politique traditionnel. Diabaté (1985 : 21) signale qu’on ne peut
concevoir un chef «s’il n’est entouré de griots qui le relient directement à la masse, au
présent, et le projettent sur l’avenir». Kouraogo (2001 : 116) montre le parallèle qui existe
entre les «King’s linguists» de la période précoloniale et les interprètes modernes au Burkina
Faso. Kouraogo considère que ces derniers, pour la plupart des amateurs, perpétuent la
tradition des premiers.
2
Ce terme de «co-culture» a été utilisé par Samovar & Porter (1991 : xii) dans le contexte
américain, caractérisé par le multiculturalisme. La conclusion que l’on peut tirer d’un tel
constat est que la communication interculturelle est un phénomène observable tant au plan
international que national.

5
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

can distort and complicate intercultural interactions as often as enlighten


and facilitate them (ibid.)

Même si la culture permet de comprendre le monde, elle ne doit pas transformer


les individus en robots culturels dont les actions seraient prévisibles et
programmables. La culture n' est pas un système clos, mais ouvert, dynamique et
capable d'adaptation selon la situation et le contexte. C'
est dire que culture et
communication s' influencent réciproquement.

1.3 La traduction comme moyen de transfert culturel

Dans les études traductologiques, la traduction n’est plus perçue uniquement


comme un phénomène linguistique mais de plus en plus comme un transfert
culturel où le traducteur est considéré comme médiateur entre deux cultures.
En effet, la langue, partie intégrante de la culture au sens large du terme, est
définie par Mackey comme :

ensemble de connaissances, connaissances que possède un groupe social


ou ethnique lui permettant d’identifier ses membres. Et par groupe
entendons tribu, nation et même État-nation. En quoi consiste cet
ensemble de connaissances ? Il peut inclure les coutumes, la nourriture,
le vêtement, l’habitation, l’histoire, le comportement social, les traditions
orales, la littérature écrite et les croyances. (...) Mais, avant tout, il peut
comprendre une langue sans laquelle toutes les autres composantes
perdent progressivement leur authenticité. Car non seulement la langue
est un moyen de communication, mais elle constitue la représentation de
tout ce que les générations antérieures ont considéré comme digne de
représenter. C’est le découpage de l’univers opéré par les peuples qui a
façonné toute culture (1998 : 12).

Une telle définition permet de voir que la langue constitue non seulement l’une
des composantes essentielles de la culture, mais également elle montre que,
compte tenu du rapport entre les deux, le traducteur doit être bilingue et
biculturel, car les différentes langues ne perçoivent pas la réalité de la même
façon. Les liens qui fondent le couple «langue-culture» sont si forts que
Richard (1998 : 151) note que «qui change de langue croit changer de culture».
De nos jours, il est accepté de façon presque unanime que la langue
véhicule l’expérience qui lui est propre. Autrement dit, la langue est
l’expression de la réalité culturelle du groupe ou de la société qui la partage. En
tant que telle, elle véhicule les normes et les valeurs qui sont le reflet de la
culture qu’elle représente. Une telle approche renvoie à la fameuse hypothèse
Sapir-Whorf selon laquelle la vision du monde d’une communauté linguistique
est déterminée par sa langue. Cette hypothèse a été citée et commentée
abondamment dans de nombreux ouvrages (voir par exemple Wardhaugh 1992

6
Chapitre 1. Introduction générale

et Hudson 1998). La langue, estime Whorf, détermine notre vision du monde et


notre manière de percevoir la réalité :

The background linguistic system (in other words the grammar) of each
language is not merely a reproducing instrument for voicing ideas but
rather is itself the shaper of ideas, the program and guide for the
individual’s mental activity, for his analysis of impressions, for his
synthesis of his mental stock in trade. Formulation of ideas is not an
independent process, strictly rational in the old sense, but is part of a
particular grammar, and differs, from slightly to greatly, between
different grammars. We dissect nature along lines laid down by our
native language (cité par Hudson 1998 : 96).

Les conséquences que Kramsch (1998 : 14) tire de la théorie de Sapir et de


Whorf montrent que leur hypothèse concernant le lien entre langue et culture
demeure pertinente :

1. There is nowadays a recognition that language, as code, reflects


cultural preoccupations and constrains the way people think.
2. More than in Whorf’s days, however, we recognize how important
context is in complementing the meanings encoded in the language.

C'est dire qu'


il est difficile d'
aborder la culture ou la langue de façon isolée,
hors d’un contexte culturel donné.

1.4 La perception de la santé et de la maladie en Afrique

Le lien entre langue et culture apparaît particulièrement quand il s' agit d'
un
domaine chargé de valeurs et de tabous comme la santé. Les représentations de
la maladie et de la santé, qui sont au centre des préoccupations de toute société,
portent la marque de celle-ci et de sa culture. De nombreuses études
anthropologiques dont, par exemple, Murdock (1980), Jacobson & Westerlund
(1989) et Augé & Herzlich (1995) montrent que la maladie a une dimension
sociale et culturelle dont l’interprétation et l’explication varient selon les
sociétés.
Murdock distingue par exemple les théories de la causalité naturelle de la
maladie et les théories de la causalité surnaturelle. Les théories surnaturelles
sont subdivisées en trois groupes : les théories mystiques, les théories animistes
et les théories magiques. D’une façon générale, l’auteur aboutit à la conclusion
qu’il existe une prépondérance, à travers le monde, d' attribution de causalité
surnaturelle de la maladie dans toutes les croyances, en particulier en Afrique,
où elles prédominent (1980 : 26).
Cette approche a été rejetée par de nombreux anthropologues, à
commencer par Augé (1995), qui ne voit pas de différence fondamentale entre
les systèmes médicaux africains, qui seraient basés sur le surnaturel et la magie,

7
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

et le modèle biomédical d’origine occidentale, dit scientifique. Pour Augé la


réalité est plutôt complexe ; il conviendrait de parler de «systèmes pluriels » où
coexistent plusieurs traditions médicales qui ne s’excluent pas les unes les
autres, en particulier en Afrique où le traitement de la maladie est souvent à la
fois social et biologique. On ne se contente pas de soigner le corps malade
seulement, mais il faut s'attaquer également à ses causes sociales :

A social treatment (re-establishment of a normal, social relationship


through admission, fine, sacrifice...) and an objectively vegetal
treatment administered to the suffering body (Augé 1995 : 58).

Cependant les conclusions auxquelles Murdock (1980) est parvenu dans son
étude portant sur un échantillon de 139 sociétés à travers le monde, dont 18
représentent l’Afrique sub-saharienne, confirme, et si besoin en était, le lien
entre la culture et la maladie. En effet, il a relevé que les théories de la maladie
ont tendance à être les mêmes au sein d’une même famille de langues. Cela
renforce donc non seulement le lien entre langue et culture mais également
souligne les aspects culturels de la santé et de la maladie :

Health and illness are conceptualized with a specific cultural experience


and the codes are derived from it. This is also the case with Western
school medicine, even if it has long been presented scientific medicine as
an objective way of freeing the treatment of human body from shackles
of old folk beliefs and popular nosologies. The practice of scientific
medicine carries with it the social and cultural connotations of the
dominant culture in which it has been developed to its present form...
(Swantz 1989 : 277).

Le cas spécifique du Burkina nous permettra, d’une part, de mettre en exergue


le rapport entre langue et culture et, d’autre part, d'
analyser comment ce rapport
est pris en compte dans la traduction. Celle-ci étant un phénomène non
seulement linguistique mais aussi culturel, toute traduction vers les langues
africaines doit en tenir compte. Le traducteur doit savoir, par exemple, que dans
la culture des peuples bisa (le groupe ethnique dont la langue est le bisa
s’appelle également bisa3) et mossi4 (groupe ethnique ayant comme langue le
mooré), la sexualité est un sujet tabou5. Par conséquent, la traduction des
documents portant sur l’éducation, l’information et la sensibilisation en matière

3
Le mot «bisa» qui peut être utilisé comme nom ou adjectif s’écrit également «bissa». Il
désigne à la fois l’ethnie et la langue.
4
Le mot «mossi», qui désigne l’ethnie dont la langue est le mooré, peut être utilisé comme
nom ou adjectif et s’écrit également «mosi». Cependant, il convient de souligner que le nom
mossi, le plus utilisé, a été celui donné par le colonisateur. Sinon l’ethnonyme normal est
«moaaga» au singulier et «moosé» au pluriel.
5
La planification familiale, le sida et l’excision qui touchent à la sexualité constituent, selon
Bougaïré (2004 : 15) des «des sujets tabous, difficilement abordés par les couples, les parents
et même les éducateurs, ceci par pudeur».

8
Chapitre 1. Introduction générale

de sexualité ou de sida par exemple doit tenir compte de ce facteur culturel. Il


existe un lien étroit entre culture et représentations de la maladie. «Illness»
affirme Paaprup-Lausen (1989 : 63) «is thus not only a matter of cause and
treatment, but the result of a cosmology, the result of the concept of man,
society and nature».

1.5 Contexte de l’étude

Le Burkina Faso représente sans doute une vraie tour de Babel dans la mesure
où ce pays, d’une superficie de 2 72 200 km2 et d’une population d’environ 11
300 000 habitants (Barrère et al. 1999), possède une soixantaine de langues, en
plus du français, la langue officielle. Le mooré, le fulfuldé et le jula qui
comptent respectivement 50%, 10% et 3% de locuteurs6 constituent les
principales langues nationales, les autres étant des langues moyennes ou
minoritaires (BARRETEAU 1998 : 6).
Si le multilinguisme et le multiculturalisme sont à l’origine de la
traduction, cette situation pose des problèmes en matière de communication
publique dans un pays où la langue officielle et la langue du pouvoir, le
français, n'est parlée que par une minorité. Le français constitue également la
langue d’instruction. La plupart des spécialistes de la santé, par exemple, ont
reçu toute leur formation dans cette langue. Un tel constat de la situation
linguistique du pays montre la nécessité de la traduction.
À la situation linguistique qui rend nécessaire la traduction, il convient
d’ajouter le contexte social et épidémiologique du pays, qui reflète celui qui
prévaut à l’échelle continentale. Les pays de l’Afrique subsaharienne sont
confrontés à d’énormes difficultés de santé publique qui concernent aussi bien
l’hygiène que des maladies courantes comme le paludisme et le sida. Depuis
l’apparition de la pandémie du sida, l’Afrique semble être le continent qui en
souffre le plus, avec 28 500 000 personnes infectées par le VIH/SIDA en 2001
(ONUSIDA 2002 : 8). Le Burkina Faso n’est pas en reste. Bien que les données
relatives au sida ne soient pas exhaustives, on estime qu’au Burkina Faso
l’infection du sida connaît une évolution inquiétante et qu’elle constitue une
menace grave pour la santé publique. Le ministère de l’Economie et des
Finances (2001 : 61) estime le nombre de séropositifs VIH à au moins 600 000
personnes en 1998 et la séro-prévalence aujourd’hui est estimée à 7,17%
(L’Observateur Paalga, 2002 : 2).
L’une des stratégies de mise en oeuvre de la politique nationale de
population des pouvoirs publics repose sur la trilogie information - éducation –
communication (IEC). Cette stratégie est valable pour plusieurs secteurs dont la
santé en général, la planification, la nutrition, l’environnement, la sécurité
6
Il faut noter que le chiffre concernant les locuteurs jula est en deçà de la réalité, car la
question posée lors du recensement qui a permis d’aboutir à un tel taux portait sur les langues
parlées en famille (voir Barreteau 1998 : 6). Il n’existe pas au Burkina Faso de statistiques
fiables à propos des locuteurs jula, une langue véhiculaire parlée également dans d’autres
pays en Afrique occidentale.

9
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

routière, la lutte contre les MST et le VIH / SIDA (Le ministère de l’Economie
et des Finances 2001 : 9). Parmi les productions de supports utilisés dans le
cadre de l’information, de l’éducation et de la communication on peut citer,
entre autres, la production de livres ou de manuels en français et dans les
langues nationales.

1.6 La traduction médicale

La traduction médicale fait partie de la traduction dite scientifique et


technique qui est une langue de spécialité, par opposition à la langue générale.
Il n’est pas aisé de définir la traduction scientifique. La difficulté majeure
provient de la notion même de «langue de spécialité». Existe-t-il une catégorie
de langue dite scientifique ou spécialisée qui serait autonome au sein de la
langue de façon générale ? Daniel Gile (1986 : 26) définit la traduction
scientifique à partir de deux caractéristiques :

- elle se fonde sur des contenus cognitifs spécialisés que ne possèdent


que les spécialistes
- elle véhicule essentiellement des messages informatifs plutôt
qu’affectifs ou esthétiques.

Les critères d’évaluation d’une bonne traduction pour Rouleau (1994 : 40),
parlant de la traduction médicale, sont alors :
1) transmettre exactement le message original ;
2) observer les normes grammaticales de son temps ;
3) être idiomatique ;
4) être dans le même ton que l’original ;
5) être pleinement intelligible pour le lecteur qui appartient à une autre culture.

Ces critères, qui peuvent s’appliquer en réalité à toute traduction, ne confèrent


guère un statut particulier à la langue de spécialité. Cependant, l’assertion de
Gile (1986 : 26) et de Rouleau (1994 : 41), selon laquelle la spécificité du texte
médical ou paramédical réside dans la neutralité de ton et de contenu, reste
discutable, particulièrement en ce qui concerne le premier point. En effet,
lorsque le discours médical s’adresse à des non spécialistes il peut adopter, par
exemple, un ton autoritaire, moralisateur ou humoristique.
L’une des caractéristiques fondamentales de la langue de spécialité qui la
rendent différente de la langue générale serait d' ordre terminologique. Sager
(1990 : 2) définit la terminologie comme :

The collection, description, processing and presentation of terms, i.e.


lexical items belonging to specialised areas of usage of one or more
languages.

10
Chapitre 1. Introduction générale

Pour certains, comme Faber (1999 : 106), le degré de spécialisation d' un texte
dépend de sa terminologie, car ce sont les termes qui déterminent le domaine du
texte et lui confèrent la technicité de son contenu. Cette vue est sans doute
limitée et discutable, car la limite entre langue de spécialité et langue générale
n'est pas claire. Le même terme peut relever des deux catégories et la
proportion des termes de langue générale dans un texte relevant du domaine
spécialisé est toujours importante. On le voit, la distinction entre ces types de
langue est loin de faire l’unanimité. Pour Balliu (2001 : 94), par exemple :

La distinction récurrente entre langue générale et langue de spécialité, si


chère à plusieurs auteurs, me semble utopique à en juger par la diversité
discursive qui caractérise nombre de textes spécialisés, dont ceux relatifs
à la médecine. La biunivocité, rêve de tout terminologue, reste un voeu
pieux qui ne sera jamais exaucé.

Cependant, il faut distinguer plusieurs types de communication. Dans le


domaine médical, comme dans tout autre domaine spécialisé d’ailleurs, Balliu
(2001 : 92-93) en distingue trois qui correspondent à un triple besoin de
communiquer :
1) le besoin ésotérique interne : la communication dans un micro-domaine
permettant l’échange et la discussion d’information ;
2) le besoin ésotérique externe : ici on sort du micro-domaine pour s’adresser
aux médecins généralistes ou d’autres spécialités ;
3) le besoin exotérique qui vise :

essentiellement à informer de manière simple, claire et concrète un public


extérieur à l’activité médicale, mais nécessairement en contact avec cette
dernière par des consultations, des traitements ou d’une volonté d’infor-
mation légitime. La typologie discursive sera de nature informative, axée
sur la vulgarisation et par conséquent, sur une simplification lexicale et
cognitive de l’information fournie (Balliu, 2001 : 93).

Dans les documents de notre corpus, comme on le verra, la traduction du


français vers le mooré ou le bisa répond au besoin exotérique. Les traductions
sont destinées, d’une part, à faciliter la communication entre les spécialistes ou
agents de santé ayant généralement reçu leur formation en français ou dans
d’autres langues internationales et le public en majorité analphabète et, d’autre
part, à informer et à sensibiliser les personnes alphabétisées dans les langues
nationales.

1.7 Langage médical

Sur la base de ce qui précède, nous pouvons affirmer que le langage médical
est loin d'
être monolithique. Aussi sommes-nous d'accord avec la perception du

11
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

langage médical comme un type de registre, d’après Pilegaard (1997 : 159), à


l'
intérieur duquel il existe des variétés. Pilegaard (ibid.) en distingue cinq :

(1) Language of medical education (e.g. textbooks), (2) language of


medical occupation (e.g. journal articles), (3) language of medical
journalism (popular medicine), (4) doctor / patient language, and (5)
medical technical language (e.g. manuals).

Il est clair que cette présentation du langage médical permet de mieux le


comprendre, mais il n' existe pas de différences nettes entre ces variétés, car une
même variété peut être perçue sous plusieurs angles. Par exemple, le langage
populaire médical sert également à éduquer le public. Cependant, ce qui est
incontestable est que toutes ces variétés servent à communiquer.
Parlant d'anglais médical, Pilegaard (1997 : 160) soutient que la diversité
de ce langage est sans importance. Ce qui importe, c' est l'
existence d'
une variété
ou d' un sous-registre appelé «anglais médical». L' avantage de son approche est
de prendre en compte les trois types de communication mentionnés ci-dessus,
c'est-à-dire ésotérique interne, ésotérique externe et exotérique :

It suffices to note that there is an isolatable variety or subregister called


'medical English'which varies according to the roles and status of
participants, their degree of specialised training, and the setting in which
the communication takes place. Medical English is here seen to comprise
both highly technical jargon in expert-to-expert tenor and the colloquial
vocabulary of the layman.

Cette description concerne l’anglais, mais elle est valable sans doute pour toute
langue. Elle montre que le langage médical ou de façon générale la langue de
spécialité cesse d'être uniquement des «dialectes de métiers» pour faire partie
de la communauté linguistique à laquelle ils appartiennent en tant que discours
dont le contenu et la forme peuvent varier selon le contexte et les acteurs en
présence. Dans cette perspective la traduction comme transfert culturel
s’applique à tout type de traduction, y compris la traduction médicale.

1.8 Objectif

Très peu d' études sur la traduction prennent en compte la perspective


culturelle africaine. Aussi une étude sur la traduction dans le domaine de la
santé publique au Burkina Faso paraît-elle pertinente en vue d’examiner la
relation entre langue et culture. Nous proposons une telle étude à partir de
documents traduits du français vers le mooré et le bisa concernant l’information
et la sensibilisation en matière de santé en vue de trouver des réponses aux
questions suivantes :

12
Chapitre 1. Introduction générale

• Comment interviennent les différences culturelles dans la pratique de la


traduction en matière de santé, de maladie et du corps ? En d’autres termes,
vu le rapport entre langue et culture, que révèle l’analyse des traductions de
notre corpus dans le domaine de la santé par rapport aux valeurs culturelles
concernant le corps, la santé et la maladie ? Ou, quelles sont les
représentations culturelles spécifiques de la santé, de la maladie et du corps
que véhiculent les langues mooré ou bisa dans les documents traduits ?
Quelle(s) fonction(s) jouent-elles dans la culture cible ?

La relation entre langue et culture ainsi que les différences culturelles entre le
français et le mooré/bisa sont-elles prises en compte dans la traduction des
documents médicaux du français vers le bisa et le mooré ? Si oui, comment ?
Quels sont alors les stratégies et procédés utilisés pour rendre compte des
différences culturelles et linguistiques dans les traductions ?

De manière générale, plusieurs fonctions sont attribuées à la traduction. Parmi


celles-ci nous pouvons citer :

• la valorisation et la promotion de l’identité et des valeurs culturelles de la


langue source ou de la langue cible ;
• l’enrichissement et le développement, ou au contraire la domination et la
destruction d’une langue et d’une culture dans une situation multilingue
ou plurilingue comme celle du Burkina Faso où les langues ne jouissent
pas d’un même statut ;
• le développement économique et social.

L’hypothèse de recherche, sur laquelle nous reviendrons au chapitre 4, est que


la traduction en tant que communication interculturelle véhicule des valeurs
culturelles et remplit des fonctions, en particulier :

• l’introduction de nouvelles représentations culturelles ;


• la mise en valeur et la défense de certaines valeurs culturelles de la
langue cible, ou au contraire leur rejet et leur condamnation.

Quant aux stratégies de traduction, l’hypothèse, sous-jacente à la théorie du


skopos, est qu’elles sont déterminées par la ou les fonction(s) assignée(s) à la
traduction dans la culture qui la reçoit. Mais dans la pratique cet idéal cède le
pas au réalisme. En effet, la traduction étant un acte de communication et vu les
liens entre communication et culture, nous postulons que toute traduction ne
sera fonctionnelle que si les stratégies utilisées par le traducteur sont adaptées
aux normes et aux conventions socioculturelles de la langue cible.

13
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

1.9 Présentation du corpus

1.9.1 Type de corpus


L’utilisation d’un corpus bilingue est sans doute intéressante dans la mesure où
elle permet d’apporter des réponses à notre problématique, en particulier
concernant les stratégies utilisées dans la production des documents cibles et
les valeurs culturelles que véhicule la traduction. Mais pour mesurer la
pertinence de nos conclusions, nous proposons d’utiliser en plus du corpus
bilingue un autre corpus de documents qui ne sont pas des traductions mais des
documents originaux dans nos deux langues cibles. Ces deux types de corpus
s’appellent corpus comparables, approche introduite dans la traductologie par
Baker :

Comparable corpora consist of two separate collections of texts in the


same language : one corpus consists of original texts in the language in
question and the other consists of translations in that language from a
given source language or languages (Baker 1995 : 234).

Les corpus comparables concernent en général des données importantes


stockées sur ordinateur en vue d’une analyse automatique ou semi-automatique
(Baker 1995 : 226). Ils peuvent contribuer à dégager les caractéristiques
linguistiques spécifiques aux traductions par rapport aux documents unilingues
produits dans la même langue. Selon Baker (1995 : 234) «the most important
contribution that comparable corpora can make to the discipline is to identify
patterning which is specific to translated texts, irrespective of the source or
target languages involved». Dans l’approche de Baker, où l’anglais est la
langue cible, des études semblables entreprises dans d’autres langues serviront
à valider ou à réfuter les hypothèses concernant le processus de traduction et
formulées à partir du corpus comparable en anglais. Dans notre analyse, nous
allons utiliser des corpus comparables, constitués de documents sélectionnés
sur la base de critères similaires sur lesquelles nous reviendrons dans les
sections suivantes. Ces corpus comparables sont : des traductions dans les
langues nationales (TLN) mooré et bisa à partir du français et des documents
originaux en langues nationales (DOLN) en mooré et en bisa qui ne sont pas
des traductions. Même si certains documents ne portent pas de date de
publication, la période que couvre notre corpus peut être qualifiée de
synchronique dans la mesure où il s’agit de documents portant sur des
questions de santé publique qui sont d’actualité. L’essentiel de notre analyse
portera sur les TLN et leurs originaux en français. Leurs résultats seront validés
ou réfutés par ceux de l’analyse des DOLN.
L’obstacle majeur à l’utilisation des corpus comparables dans la
traduction impliquant les langues africaines est le caractère oral de celles-ci et
leur expérience relativement récente de l’écriture, qui fait qu’il existe très peu
de documents types écrits. Cette situation nous a conduit à envisager des corpus
comparables mixtes, c’est-à-dire qui comportent des documents écrits (TLN) et
des documents oraux (DOLN). Certes, il existe une différence entre discours

14
Chapitre 1. Introduction générale

écrit et discours oral, mais comme le montre Maingueneau (2002), les vieilles
oppositions entre l’oral et l’écrit, qui associent, d’une part, oralité et instabilité
et, d’autre part, écriture et stabilité, ne sont plus possibles. En effet, les
avancées technologiques qui permettent d’enregistrer la voix rendent désormais
l’oral aussi stable que l’écrit, si bien que pour Maingueneau (2002 : 60)
«aujourd’hui quand on enregistre, d’une certaine façon on écrit» (les italiques
sont de l’auteur). Tuomarla (1999 : 229) évoque l’oralisation de l’écrit à travers
une tendance générale à la «conversationnalisation» qui fait qu’il «est difficile
de disjoindre et d’opposer systématiquement l’usage de la langue parlée et celui
de la langue écrite». D’ailleurs, nous verrons au cours de notre analyse que le
discours oral est représenté dans les documents écrits de notre corpus sous
forme de conversations dans Discutons avec nos enfants (1998) et sa traduction
(1998). Dans tous les cas, comme le montre House (1986 :
180), l’écrit et l’oral ont tous les deux un objectif commun : la communication.
Nous qualifions les documents oraux de notre corpus d’authentiques parce
qu’ils ont été produits de manière spontanée. Les critères principaux de
sélection, qui rejoignent ceux des documents écrits ci-dessous, sont leur
caractère scientifique et de vulgarisation, et leur appartenance à la
communication sociale, justifiant ainsi leur comparabilité avec les traductions.

1.9.2 Choix du corpus TLN


Le corpus de TLN qui fera l’objet de notre analyse est le résultat d’un travail de
terrain réalisé en 2001 (juin – septembre) et en 2002 (janvier-juin). Au cours de
cette période une lecture de plusieurs traductions en mooré et en bisa dans le
domaine de la santé nous a permis de déterminer ce corpus.
Dans un premier temps nous avons procédé à une collecte de données sur
la traduction médicale auprès d’institutions s’intéressant à des domaines aussi
variés que le développement, la recherche, l’alphabétisation, la santé publique
et la traduction. Ces institutions sont en particulier :
- le CRAAN (Centre régional d’appui à l' alphabétisation à Niogho)
dans la province du Boulgou ;
- l’ELAN - Développement (Association pour la promotion de l’écrit et
du livre dans les langues nationales pour le développement) à
Ouagadougou ;
- l’INADES-FORMATION (Institut africain pour le développement
économique et social - Centre africain de formation) basé à
Ouagadougou et dont le siège se trouve à Abidjan en Côte-d' Ivoire ;
- l’INA (Institut national d’alphabétisation) à Ouagadougou ;
- la SIL (Société internationale de linguistique) à Ouagadougou ;
- l’ANTEBA (Association nationale pour la traduction de la bible et
l’alphabétisation) à Ouagadougou.
En plus de ces institutions, il convient de mentionner :
- la Commission nationale des langues burkinabé et les différentes
sous-commissions de la plupart des langues nationales qui contribuent
au développement des langues nationales et à l’essor de la traduction
au Burkina Faso ;

15
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

- la filière professionnelle de Traduction et Interprétation de


l’UFR/LAC (Unité de formation et de recherche en Lettres, Art et
Communication) à l’Université de Ouagadougou qui a commencé à
constituer des données sur la traduction au Burkina Faso, avec la
confection de mémoires terminologiques par les étudiants et les
recherches que mènent les enseignants de l' Université de
Ouagadougou, en particulier ceux intervenant dans la filière.

1.9.3 Critères de sélection du corpus TLN


Compte tenu de l’orientation de notre étude et de la méthode d’analyse choisie,
les critères qui ont prévalu lors de la sélection des documents écrits (livrets) de
notre corpus sont les suivants :
- Les documents retenus doivent être des traductions. Les documents en
mooré et en bisa ainsi que les documents sources en français sont
disponibles.
- Ces documents doivent porter sur le domaine de la santé (la maladie
ou le corps).
- Ils doivent avoir également un caractère informatif, c’est-à-dire servir
de moyen de sensibilisation et d’éducation du public cible.
- Ces documents doivent avoir un caractère populaire, c’est-à-dire
s’adresser non pas à des spécialistes, mais répondre à un besoin
exotérique externe de communication selon les types de
communication dans les domaines spécialisés indiqués plus haut.
- Enfin, la communication dans ces documents doit avoir un caractère
public et social.
Il faut souligner, en passant, que le problème du choix s’est posé
beaucoup plus pour les documents en mooré, parce que, en tant que langue
majoritaire, le mooré dispose de plus de traductions que le bisa. Cependant,
parmi la quinzaine de documents examinés, les livrets qui constituent notre
corpus semblent les plus représentatifs et pertinents pour analyser la relation
entre langue et culture en matière de traduction médicale. En effet, le corpus
reflète la situation épidémiologique du pays, caractérisée par des maladies
courantes comme le paludisme et la pandémie du sida, qui posent toutes des
problèmes de santé publique.

1.9.4 Corpus TLN


Notre corpus est constitué de trois livrets, dont une traduction du français vers
le bisa : Notre santé. Un livret pour l’agent de santé communautaire (1985)
traduit en bisa sous le titre de
(1988). Mais l’édition que nous utilisons est de 1992. La traduction du français
vers le mooré concerne deux brochures : Mon livret sida (Sedgo, sans date),
traduit en mooré sous le titre de (sans date) et
Discutons avec nos enfants (1998), dont la traduction s’intitule
(1998).

16
Chapitre 1. Introduction générale

Il est important de relever que deux de ces trois livrets, à savoir Notre
santé... et Discutons avec nos enfants, qui ont été traduits respectivement en
bisa et en mooré ne portent pas de nom d’auteurs mais seulement d’institutions.
Par contre, leurs traductions comportent les noms des traducteurs. Quant à Mon
livret sida et sa traduction, , ils portent tous les deux
le nom de l’auteur original, mais le lecteur ne sait rien sur l’identité du
traducteur.
Le sida occupe une place importante dans ce corpus. En effet, non
seulement un titre lui est consacré, mais il en est également question dans
Discutons avec nos enfants. Il constitue un thème récurrent dans la plupart des
publications (y compris les traductions) médicales destinées à la
communication ésotérique externe, ce qui traduit l’ampleur de ce phénomène
mentionné plus haut (voir 1.5.).
Le choix de ces documents mérite quelques remarques, en raison du
problème du lien entre langue et culture qu' il pose, en particulier en ce qui
concerne les valeurs culturelles que chaque langue est censée véhiculer. Pour
les Africains francophones ou anglophones écrivant en français ou en anglais,
on peut se poser la question de savoir quelle culture leurs écrits véhiculent.
S' agit-il de valeurs culturelles des pays dans lesquels ces langues sont parlées ?
Ou bien s' agit-il de valeurs culturelles universelles ?
Les documents sources de notre corpus ont été écrits et publiés au
Burkina Faso où la langue française, langue officielle, on l' a dit, est parlée par
une minorité. Qui plus est, le français ne représente pas la langue maternelle.
C' est dire que la culture et la langue françaises, sous-produits de la
colonisation, sont loin d' être partagées par toute la société burkinabè. Les
Burkinabè comme la plupart des Africains utilisent la langue de l' ancien
colonisateur pour exprimer leur propre expérience. Dans ces conditions, l' on ne
peut s' attendre à ce que les documents sources de notre corpus qui sont en
français véhiculent nécessairement les valeurs culturelles françaises de la même
manière que le feraient des documents produits dans l' Hexagone. Nous aurons
l'occasion de revenir sur la complexité des liens entre langue, culture et nation,
dans le prochain chapitre. Pour l' instant, il suffit de dire, ainsi que le suggère
notre corpus, que le phénomène culturel est complexe et, sans remettre en cause
les liens entre langue et culture, on ne saurait les réduire à l' échelle d' une
nation : «culture cannot just coincide with the principle of nation» (Lambert
1994 : 23).

1.9.5 Corpus DOLN


Comme nous l’avons souligné, l’essentiel de notre analyse portera sur les
traductions. Mais au cours de nos travaux de recherche nous avons jugé utile
d’élargir notre corpus à des documents originaux oraux. C’est ainsi qu’à partir
de 2002 nous avons commencé à nous intéresser aux productions radio-
phoniques en mooré et en bisa. Après avoir écouté des enregistrements qui
représentent environ cinq heures d’écoute, nous avons retenu deux émissions,
dont l’une en mooré et l’autre en bisa, qui remplissent les critères de sélection
des corpus comparables décrits plus haut. Chacune de ces émissions dure

17
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

environ trente minutes. L’émission en bisa provient de Radio Boulgou Horizon


FM de la ville de Garango située à l’est du pays. Elle porte sur le choléra. Celle
en mooré est de la Radio Évangile Développement basée à Ouagadougou, la
capitale. Elle parle d’infections sexuellement transmissibles (IST) et du sida.
Pour des raisons pratiques nous allons désigner ces documents par leur thème
respectif (La question du choléra) et (Les
infections sexuellement transmissibles). Mais pourquoi le choix d’émissions
radiophoniques ?
La prédominance de la langue officielle, le français, se retrouve au
niveau de l’information selon Balima & Frère (2003 : 176) : «La situation
d’ensemble aujourd’hui confirme bien la prédominance du français qui reste la
langue de l’information et de la culture, donc du pouvoir». Cependant, la radio
qui accorde une place importante aux langues nationales est une exception. En
tant que moyen moderne de communication, ainsi que le montrent Balima &
Frère, la radio constitue un héritage et un prolongement de la culture
traditionnelle. Pour des raisons socio-économiques (analphabétisme très élevé,
accessibilité à un poste de radio...) la radio demeure le média le plus populaire
au Burkina Faso, avec plus de 70 stations de radiodiffusion7. Balima & Frère
(2003 : 212), dans leur étude qui porte sur les médias et les communications
sociales, montrent que 63% des personnes interrogées accordent leur préférence
à la radio comme canal d’information. L’écoute radiophonique est impression-
nante :

L’écoute radiophonique tend à devenir un phénomène populaire sur


l’ensemble du pays : 65% des personnes interrogées écoutent la radio
plusieurs fois par jour et 11% l’écoutent en permanence, ce qui signifie
76% de total d’écoute répétée dans la journée (Balima & Frère 2003 :
212).

Comme on le voit, le choix d’émissions radiophoniques est pertinent, car il


traduit une réalité socio-culturelle.

1.10 Méthodologie et découpage du travail

Notre approche méthodologique repose sur une analyse comparative


englobant deux perspectives : culturelle et traductologique. Pour pouvoir
atteindre notre objectif, nous allons dans un premier temps nous pencher sur les
théories relatives aux rapports entre langues et cultures, en particulier les liens
entre langue et culture dans le domaine du corps, de la santé et de la maladie. Il
s'agira d'
une étude comparée entre les représentations de la santé, de la maladie
et du corps dans la culture mossi et bisa et celles de la médecine moderne. Les
conclusions d’une telle étude viendront éclairer davantage nos hypothèses en ce
qui concerne le lien entre langue et culture en traduction.
7
Parmi des stations de radiodiffusion 12 stations relèvent du secteur public et une soixantaine
du secteur privé (Balima & Frère 2003 : 75).

18
Chapitre 1. Introduction générale

De nombreuses approches théoriques ont été développées dans le but


d’expliquer le phénomène de la traduction en tant que processus et produit.
Mais la plupart d’entre elles n’arrivent pas à rendre compte des liens entre
langue et culture en ce qui concerne la traduction entre langues de cultures
différentes. Un aperçu de ces théories et méthodes de traduction permettra de
montrer leurs limites et de proposer la théorie fonctionnelle du skopos et la
méthode d’analyse de Nord (1991) comme outils pouvant permettre
d’explorer les rapports entre langue et culture. Nous allons adapter la méthode
de Nord (voir chapitre 7) en vue d’étudier notre corpus de documents relevant
de la santé, de la maladie et du corps, traduits du français vers le mooré et le
bisa, afin de répondre aux questions suivantes :

Comment interviennent les différences culturelles dans la traduction


médicale au Burkina Faso et quelles sont les stratégies de traduction
utilisées pour rendre compte du rapport entre langue et culture ?
Quelles sont les représentations de la santé, du corps et de la maladie que
véhicule la traduction ? Quelle(s) fonction(s) jouent-elles dans la culture
cible ?

Ainsi, le travail sera découpé en trois parties. La première partie, «Langue et


culture», comporte trois chapitres (chapitres 2-4) portant sur les liens entre
langue et culture dans la société mossi et bisa. La deuxième partie, «Aperçu des
théories et des méthodes de traduction» examine les principales approches
contemporaines de la traduction et présente notre méthode d’analyse. Cette
partie qui couvre également trois chapitres (chapitres 5-7) a également une
portée pédagogique dans la mesure où la traductologie est encore très mal
connue, surtout en Afrique. La troisième partie, «Analyse», comporte au total
quatre chapitres (chapitre 8-11). Les trois premiers (chapitres 8-10) constituent
une application pratique de notre méthode d’analyse visant à faire ressortir non
seulement les fonctions de la traduction mais, également, les stratégies de
traduction utilisées dans la production des documents cibles. Quant au dernier
(chapitre 11), il est une étude comparative des résultats de l’analyse des TLN
(traductions dans les langues nationales) et de ceux de l’analyse des DOLN
(documents originaux en langues nationales) afin de voir si ces deux types de
documents présentent les mêmes caractéristiques ou des différences au plan
culturel.

1.11 Utilisation des termes «texte cible» et «texte source»

Tout d’abord, il faut indiquer que le terme «texte» désigne toute production
écrite ou orale de longueur variable qui communique un message. En
traductologie les termes «texte source» et «texte cible» sont utilisés pour
désigner respectivement le texte à partir duquel se fait la traduction et le texte
qui résulte de l’activité de traduction. Nous utilisons dans notre analyse ces
termes dans ces acceptions pour désigner les différentes composantes des

19
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

brochures originales en français et leurs traductions en mooré et en bisa. Ces


dernières, qui correspondent à la définition du concept de texte, peuvent être
appelés respectivement textes sources et textes cibles. Mais pour éviter toute
confusion et pour des raisons pratiques, nous proposons d’appeler originaux et
traductions respectivement documents sources et documents cibles. Ainsi, par
exemple, la brochure Notre santé... sera un document source et
le document cible correspondant. La
table des matières dans chaque document donne une liste de productions que
nous allons désigner par textes sources et textes cibles. Dans ce sens «Nous
apprenons pour améliorer notre santé» (p. 4) et «Nous mangeons bien» (p. 6)
constituent des textes sources appartenant au document source Notre santé... et
qui correspondent respectivement aux textes cibles ! "
" ## $ "" % & ' ( (p. 6) dans le
document cible
Le terme «document» tout simplement sera utilisé pour désigner les
transcriptions d’émissions radiophoniques qui serviront de comparaisons aux
traductions dans ces mêmes langues.

20
PREMIÈRE PARTIE
Langue et culture
Introduction
Dans cette partie, il s' agira d'aborder les représentations de la santé, de la
maladie et du corps dans la culture bisa et mossi, d' une part, et, d'autre part,
dans la médecine moderne occidentale, à l' origine du système sanitaire du
Burkina Faso, tel que conçu par l' État. La culture mossi et bisa et la médecine
occidentale ont-elles les mêmes représentations de la santé, de la maladie et du
corps ? Quelles sont les caractéristiques de la représentation de la culture des
langues mooré et bisa ? Les réponses à ces questions permettront de mettre en
exergue nos hypothèses sur les rapports entre langue et culture dans la
traduction que l’analyse de notre corpus permettra de tester.
L’équivalence, comme visée de l’activité traduisante que nous
discuterons lorsque nous aborderons les approches théoriques de la traduction,
semble constituer une préoccupation pour ceux qui se sont intéressés à la
traduction médicale. Pour Fischback (1986), l' universalité du corps humain
rend relativement plus facile la recherche des équivalences et la communication
en matière médicale :

The universality is self-evident since the human body and its functions
(..) are the same in Montreal, Mombasa and Manilla. The medical
translator'
s task is greatly simplified by the fact that the basic anatomical
and physiological elements underlying medical communication are
precisely the same the world over, as are the corresponding references in
both the source and target languages, even if some descriptive terms are
not (Fischback 1986 : 19).

De telles conclusions ne correspondent pas à la réalité, et leur validité se limite


sans doute aux langues et aux cultures d' origine judéo-chrétienne. À l’évidence,
même si le corps est universel, sa perception et sa représentation diffèrent selon
les cultures.
Vu que la traduction est un acte de communication et qu’il existe une
interaction entre la communication et la culture, notre objectif ici est d’explorer
les notions de culture et de langue et les rapports qu’elles entretiennent entre
elles. Dans cette perspective, l’analyse des représentations de la santé, de la
maladie et du corps devient pertinente pour toute traduction dans un domaine
impliquant des langues et cultures différentes.
Cette partie compte trois chapitres. Elle examine d’abord quelques
aspects importants de l’histoire et de la culture des sociétés mossi et bisa dans
le chapitre 2. Ces aspects sont essentiels pour comprendre le chapitre 3 qui
porte sur les représentations de la santé, de la maladie et du corps en cours au
Burkina Faso. Pour terminer, nous aborderons au chapitre 4 certaines
caractéristiques linguistiques de la culture mossi et bisa dont la pertinence
socio-pragmatique pour la communication permettra d’appréhender les valeurs
et les fonctions de la traduction dans notre corpus.
CHAPITRE 2

Sociétés mossi et bisa et leur culture


Dans ce chapitre nous allons présenter quelques aspects importants de
l’histoire, de l’organisation sociale et politique des sociétés mossi et bisa sans
lesquels il serait difficile de comprendre les représentations de la santé, de la
maladie et du corps. L’objectif de notre recherche étant de montrer les
fonctions innovatrices et conservatrices de la traduction, il est important de
relever les rapports qui existent entre les représentations et les valeurs
culturelles et l’histoire, l’organisation sociale et politique des Mossi et des Bisa.
Cela permettra par la suite de mieux mesurer l’ampleur des différences
culturelles entre les valeurs que véhicule la traduction et celles du public cible
mossi et bisa. Une telle démarche vise surtout à montrer la pertinence de notre
hypothèse de recherche, à savoir la fonction innovatrice de la traduction. Mais
auparavant, nous aimerions discuter brièvement la trilogie «identité culturelle,
identité nationale et langue» qui est au coeur de la problématique des rapports
entre langue et culture.

2.1 Identité culturelle, identité nationale et langue

Nous avons défini dans le chapitre précédent la culture comme étant


l’ensemble des connaissances que possède un groupe social ou ethnique. Ces
connaissances pouvant regrouper les coutumes, la nourriture, les vêtements,
l’habitation, l’histoire, le comportement social, les traditions orales, etc. Une
telle définition est sans doute pertinente, mais elle est trop étroite, car elle ne
montre pas suffisamment la complexité et le caractère dynamique de la culture.
La culture a fait et continue de faire couler beaucoup d’encre. Elle a fait l'objet
de centaines de définitions8, chacune d' entre elles mettant l'
accent sur différents
aspects. Malgré les différences linguistiques et ethniques entre les Mossi et les
Bisa, nous allons les considérer comme appartenant à une même culture,
comme un même ensemble de pratiques et de représentations. Une telle
approche mérite certainement quelques explications, mais avant, nous allons
nous arrêter un instant sur cette notion de culture.
Le mot «culture», d’origine allemande, a été introduit dans le discours
par des philosophes tels que Herder (voir par exemple Gyekye 1997 et Kuper
1999) à la fin du XVIIIe siècle. C’est un terme agricole qui, appliqué à l’esprit
8
Samovar & Porter (1991 : 51) parlent d' environ cinq cents définitions, tandis que Hall
(2002 : 3) fait cas de quelques centaines.
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

humain, constitue une métaphore, impliquant que celui-ci, tout comme les
produits de la terre, peut se cultiver. Lorsque les Allemands évoquaient la fierté
de leurs accomplissements, ils se référaient, selon Kuper (1999 : 30-31), à leur
culture qui était essentiellement composée de faits intellectuels, artistiques et
religieux. Cette notion de culture, selon Kuper, s’est développée en opposition
au concept de civilisation universelle défendu par la France. Ce que les
Français considéraient comme une civilisation universelle était un danger pour
les Allemands.
Une conception qui tendait et tend encore à établir ainsi une dichotomie
entre culture élitiste et culture populaire ou culture de masse sera battue en
brèche par les anthropologues et les sociologues au XXe siècle, qui proposent
des définitions descriptives et universalistes de la culture :

Dans son acception la plus unanimiste, la culture caractérise, par son


opposition à la nature, la somme des réalisations accumulées par
l’humanité au long des siècles du processus de civilisation. De cette
somme, une partie s’incarne dans des productions symboliques dont la
variabilité historique et spatiale démontre par elle-même qu’elles
répondent partout, mais de manière différente et changeante, à un
ensemble de nécessités fonctionnelles d’organisation des rapports entre
les individus et entre les groupes au sein d’un ensemble social, entre les
individus et leur environnement naturel, entre les individus d’une
génération ou d’une époque données et les générations ou époques
antérieures ou futures (Menger 2001 : 181-182).

À une telle conception, qui insiste sur la pluralité et l’universalité culturelles,


d’autres opposent une conception différentialiste des cultures. La plupart des
définitions qui mettent en avant les différences culturelles soulignent que la
culture constitue l'identité du groupe ou de la société. C'est elle qui différencie
un groupe d' un autre. Ladmiral & Lipiansky (1989), Samovar & Porter (1991)
et Hall (2002), par exemple, montrent que l' identité suppose la différence et la
conscience d' appartenir à une même collectivité qui n' émerge que face à
d'autres collectivités, ressenties comme différentes ou étrangères. De nombreux
partis politiques, des communautés entières et des nations partout dans le
monde se sont forgés une identité à partir d'un discours, qui exploite l'altérité.
Mais, il est important de souligner que le terme «culture» associé à un
individu ou à un groupe ou à la nation n'implique pas une homogénéité :

No one person is a perfect representation of a whole culture. In part, this


may be because we typically are part of many different cultures. I share a
system for making sense of the world with members of my family,
members of my occupation, members of my religion, members of groups
linked to hobbies and other interests I have, and members of the regional
and national communities in which I live. These different systems for
making sense frequently overlap, but there are differences and no one

26
Chapitre 2. Societés mossi et bisa et leur culture

them entirely captures the resources I have for understanding and acting
in the world (Hall 2002 : 20).

Un même individu peut donc avoir plusieurs identités fondées sur une
interaction entre différence et similarité. Comme le montre le propos de Hall,
ci-dessus, deux personnes ayant la même religion, tout en partageant une même
identité (similarité), peuvent sur ce point différer dans leurs appartenances
régionales (différence). La culture d'un d'individu, d'
un groupe ou d' une société
se caractérise plutôt par sa diversité et sa complexité. Dans ces conditions,
l'
identité culturelle implique-t-elle une unité entre langue, culture et nation ?
Que recouvre la notion de culture nationale ? Peut-on envisager une culture
nationale sans une langue commune ?
Pour les Allemands qui ont inventé le concept de culture, la culture
convergeait avec la langue et l’une n’était pas concevable sans l’autre. Une telle
approche était partagée par de nombreux penseurs dans la plupart des pays
occidentaux. En Grande-Bretagne, pour T. S. Eliot par exemple qui ne fait pas
de distinction entre civilisation et culture, une culture nationale n' est
envisageable que dans le cadre d' une unité linguistique :

Now it is obvious that one unity of culture is that of the people who live
together and speak the same language : because speaking the same
language means thinking, and feeling, and having emotions, rather
differently from people who use a different language» (T. S. Eliot 1948 :
121, les italiques sont de l’auteur).

Depuis la Révolution française (1789) et l’avènement de l’État-nation, la


langue et la culture sont apparues comme d’importants traits de l’identité
nationale. Sans remettre en cause le rapport entre langue et culture, on peut
remarquer que le français ne s’est imposé que progressivement à l' ensemble du
territoire français ; c’est dire que la matérialisation de l’idée d’État-nation a
précédé l' extension de la langue française à la nation. Pour la plupart des
chercheurs, les notions même de «langue», de «culture», et d’«identité
nationale» sont dynamiques, sans cesse en construction, et ont besoin d’être
constamment redéfinis (Stroinska 2001 : ix). Le lien entre ces concepts est
complexe, voire ambigu, en raison de leurs connotations politiques et
idéologiques. A cet égard, la remarque de Nectoux (2001 : 90-91) est
pertinente :

There is no direct organic, constitutive link between national identity and


nation, on one side, and language on the other. Although languages are
always part and parcel of a national culture in one way or another, there
is no need for a ‘national’ language to accompany the constitution of a
nation, nor is there a need for the various communities and social groups
that come to constitute a nation to speak a ‘national’ language.

27
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

L’identité nationale ne correspond pas nécessairement au partage d’une même


langue. C’est le cas, par exemple, de la Suisse9, de la Belgique et du Canada et
surtout de nombreux pays en Afrique où plusieurs langues coexistent dans une
situation de diglossie, avec ou sans bilinguisme. Dans le cas spécifique de
l'
Afrique, à l' instar du Burkina Faso qui compte une soixantaine de langues,
cette diglossie est très variée et complexe :

This means that several languages within a society have layered


relationships corresponding to a dynamics of power between several
types of speakers and types or modes of communication. The clearest
instance of such linguistic structure occurs in countries that have
experienced colonisation (Nectoux 2001 : 91).

Dans bien des cas, la langue de l’ancienne puissance coloniale est la langue de
l’administration et des classes dirigeantes. Les langues vernaculaires sont
réservées aux communications intra-communautaires, familiales, religieuses...
Dans le cas du Canada, de la Suisse et de la Belgique comme de nombreux pays
africains, on peut parler d’identité nationale qui n’implique pas une identité
culturelle que l’on observe dans d’autres pays multilingues comme l’Irlande ou
les Pays-Bas.
L’unité entre langue et culture, d’une part, et, entre l’identité culturelle et
l’identité nationale, d’autre part, semble une gageure avec la multiplicité des
ethnies, à l’origine de l’ethnicité qui, d’ailleurs, constitue un phénomène
commun à la plupart des nations du monde aux yeux de Gykye (1997). Ce
terme «ethnicité» qui vient de celui d’«ethnie» a été utilisé par les
anthropologues avec des définitions qui varient. Mais, selon Amselle (1990 :
972), ces différentes définitions présentent des traits communs :

À travers les différentes acceptions recensées apparaissent un certain


nombre de critères communs tels que : la langue, un espace, des
coutumes, des valeurs, un nom, une même ascendance et la conscience
qu’ont les acteurs sociaux d’appartenir à un même groupe. L’existence de
l’ethnie résulterait donc de la coïncidence de ces différents critères.

La plupart des études anthropologiques ou sociologiques consacrées aux


différentes ethnies du Burkina Faso abordent le concept d’ethnie selon ces
critères. Faure (1996), par exemple, qui étudie le pays bisa, définit l’ethnie
selon des indicateurs culturels et linguistiques, et des sentiments
d’appartenance.

9
A propos de la Suisse, Matthey & Pietro (1997 : 138) affirment que «la pluralité des langues
est constitutive de l’identité suisse».

28
Chapitre 2. Societés mossi et bisa et leur culture

En réalité le concept d’ethnicité représente une invention coloniale10


(Amselle 1990, Braeckman 1996, Gykye 1997) qui fait partie d’une stratégie de
«diviser pour mieux régner». La notion d’origine ou d’ascendance commune à
la base de l’ethnie est difficilement acceptable en raison des brassages
historiques qui ont toujours caractérisé les peuples. En ce qui concerne le
Burkina Faso, par exemple, Da (1990 : 7) montre que «les frontières ethniques
à l’intérieur du pays ne sont pas toujours nettes». Selon Badini (1994 : 17),
«l’ethnie moaga» est le produit d’un brassage séculaire. Même si la notion
d’ethnie n’est pas fiable, la diversité culturelle au Burkina Faso comme dans la
plupart des pays africains demeure une réalité qui constitue un défi à l’unité
culturelle et à l’identité nationale.
Le concept de multiculturalisme rend très bien compte de la diversité
culturelle au sein d’une même société. Selon Kramsch (1998 : 82), il s’applique
aussi bien à l’individu qu’à la société :

In a societal sense, it indicates the coexistence of people from many


different backgrounds and ethnicities... In an individual sense, it
characterizes persons who belong to various discourse communities, and
who therefore have the linguistic resources and social strategies to
affiliate and identify with different cultures and ways of using language.

Kramsch (1998 : 82) arrive à une définition de l’identité culturelle qui


correspond à notre contexte :

The cultural identity of multicultural individuals is not that of multiple


native speakers, but, rather, it is made of a multiplicity of social roles or
‘subject positions’ which they occupy selectively, depending on the
interactional context in which they find themselves at the time.

Cette citation montre, d' une part, que le lien entre langue et culture est
complexe et, d' autre part, que parler la même langue ne signifie pas forcément
partager la même culture ou la même identité. Dans ce sens, la francophonie
constitue un exemple significatif, car elle se caractérise par sa diversité
culturelle. Comme le relève Albert (1999 : 5), elle «peut être appréhendée selon
plusieurs perspectives : linguistiques, historiques, didactiques, etc.». Pour la
grande majorité des pays dits francophones le français n’est pas la langue
maternelle. En plus, le fait même de parler de culture globale aujourd’hui
montre combien cette notion de culture est loin d’être fixe et qu’elle est
évolutive. Face à une telle situation, on est obligé de reconnaître la pertinence
de la thèse de Zalzman (1993 : 151) selon laquelle la corrélation entre langue et
culture n’est pas encore établie :

10
À ce propos, Braeckman (1996) montre que les Tutsi et les Hutu étaient un même peuple
appartenant à une même culture et partageant une même langue. Mais le concept d’ethnicité a
permis à la puissance coloniale belge et l’Église catholique, avec la complicité des élites
locales, de créer des divisions et des rivalités qui aboutiront au génocide de 1994.

29
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Although it is true that human culture in its great complexity could not
have developed and unthinkable without the aid of language, no
correlation has yet been established between cultures of a certain type
and a certain type of languages. In fact, there were and still are areas of
the world where societies share a very similar cultural orientation yet
speaks languages that are not mutually unintelligible but completely
unrelated and structurally different.

Ce qui est mis en cause ici, ce n’est pas le rôle crucial de la langue en tant
moyen d’expression culturelle qui est irréfutable, mais l’unité entre langue et
culture.
Les développements ci-dessus indiquent que la culture ne signifie pas
uniformité et stabilité, comme le montrent T. Samovar & Porter (1991),
Kramsch (1998), Hall (2002) et l’idée de culture globale (Stroinska 2001).
L’État-nation lui-même étant multiculturel, les notions de culture nationale et
d’identité nationale deviennent des concepts politiques qui s’inscrivent dans le
cadre d’un projet de construction nationale. D’ailleurs, on verra au cours de
l’analyse de notre corpus (en particulier au chapitre 10) que les pouvoirs
politiques peuvent se servir de la traduction pour réaliser un tel projet,
notamment pour faire émerger une conscience nationale et pour introduire de
nouvelles valeurs associées à l’État-nation.
Indépendamment de cette dimension politique de l’identité culturelle et
de l’identité nationale, nous pouvons parler de cultures bisa et mossi - en tant
qu’éléments constitutifs de la culture burkinabè dans un sens descriptif et
universaliste - qui entretiennent des liens historiques et même linguistiques.
Nous partageons donc la position de Lambert (1994 : 24) qui relève : «Complex
links can develop through ages between languages and cultures that suddenly
have happened to coexist». Nous pensons que cette observation s’applique à
beaucoup de sociétés africaines. L' histoire, la tradition, le partage d'un même
territoire, la religion, l'
ethnicité, par exemple, constituent, entre autres, autant
d'éléments qui participent également à forger l' identité nationale et culturelle.
Les représentations mossi et bisa de la santé, de la maladie et du corps nous
permettront d' en savoir plus sur les deux sociétés. Mais, pour mieux
comprendre ces représentations, il est important de connaître non seulement
l'histoire, l'
organisation sociale et politique mais également les représentations
du cosmos dans culture mossi et bisa.

2.2 Histoire, organisation sociale et politique des Mossi et des Bisa

La notion de représentation, qui est au cœur aussi bien de la conception


universaliste que de la conception différentialiste de la culture que nous venons
de voir, est un paradigme commun aux sciences sociales. Aussi, avant
d’aborder l'histoire, l'
organisation sociale et politique, est-il important de savoir
ce qu'
est une représentation. Selon Moscovi (1969 : 11) :

30
Chapitre 2. Societés mossi et bisa et leur culture

Une représentation sociale est un système de valeurs, de notions et de


pratiques ayant une double vocation. Tout d' abord, d'instaurer un ordre
qui donne aux individus la possibilité de s'
orienter dans l'environnement
social, matériel et de le dominer. Ensuite d' assurer la communication
entre les membres d' une communauté en leur proposant un code pour
nommer et classer de manière univoque les parties de leur monde, de leur
histoire individuelle ou collective.

La pertinence de la définition de Moscovi se trouve dans la fonctionnalité et la


relativité des représentations, qui aux yeux de Grinker & Steiner (1997) ne
peuvent prétendre à l’universalité. Une telle approche est importante, car elle
permet de comprendre non seulement l' histoire, l’organisation sociale et
politique mossi et bisa comme des représentations culturelles, mais également
d'envisager par la suite la santé, la maladie et le corps en ces termes.
Les Mossi, d' origine mandé, sont venus de Gambaga, qui correspond au
nord du Ghana actuel (voir Canu 1976 : 11 ; Badini 1994 : 17). Ils ont conquis
entre le XIIIe et le XVe siècles les régions actuelles du Burkina Faso connues
sous le nom de «plateau mossi». Cette conquête s' est faite en chassant ou en
assimilant les populations autochtones : les Nioniosé, les Kurumba et les
Dogon. L' ethnie mossi, selon Badini (1994 : 17), est le produit d' un brassage
séculaire considérable entre les conquérants et les peuples autochtones. Quant
aux Bisa, ils occupent la partie sud-est du pays. La région bisa est une enclave
limitée au nord et à l’est par le pays mossi, à l’ouest par le pays gourounsi et au
sud par les Boussancé du Ghana. Son peuplement s’est déroulé en deux phases
successives. D’abord, vers la fin du XIIIe siècle et ensuite, au cours du XVe
siècle, avec l’occupation de la partie occidentale par les Mossi. Pour Vanhoudt
(1992), ce peuplement expliquerait peut-être les différences linguistiques entre
le bisa de l’est et le bisa de l’ouest. La carte ci-dessous donne une idée des
différents groupes ethniques au Burkina Faso :

31
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Source : CNRST, Ouagadougou

Les relations entre Bisa et Mossi sont telles que, selon Faure (1996 : 51), leur
histoire est inséparable. Ceci est renforcé par la légende, selon laquelle Naba
Ouédraogo, le fondateur du premier royaume mossi, Tenkodogo, serait le fils
d'un chasseur nommé Rialé - qui serait Bisa - et de la princesse Yennaga, fille
du roi de Gambaga11.
L’histoire et l’organisation sociale et politique des Bisa restent marquées
par le modèle mossi (Fainzang 1986 ; Vanhoudt 1992 ; Faure 1996, Vossen
1998 et Reikat & Cissé 2000) et par la colonisation française. La société bisa
était organisée sur le modèle de communauté villageoise, sous l’autorité du plus
ancien ou ( & % soit le plus vieux du village appartenant au lignage fondateur
du village. Mais, sous l’influence des Mossi et de la colonisation française, les
Bisa ont adopté un système de chefferie semblable à celui des Mossi. Ainsi,
l’utilisation du titre mossi, , qui désigne la fonction de chef () en bisa),
désormais héréditaire, est largement répandue en pays bisa jusqu’à nos jours.

11
En fait, il existe plusieurs versions de la légende de Yennaga, mais la plus connue, et qui
est enseignée dans les cours d' histoire, se résume comme suit : «Une amazone du nom de
Yenenga quitte son père, un chef mamprusi de Gambaga, pour guerroyer dans la région de
Tenkodogo. Son cheval s' emballe et elle rencontre dans la brousse de Tenkodogo un chasseur
nommé Riaré ou Rialé, que certains auteurs n' hésitent pas à qualifier de Bissa. De leur union
nait Ouédraogo, le premier Mossi, qui doit son nom à l' étalon de Yennenga. Ses descendants
sont Zoungrana, puis Oubri, le premier chef du royaume mossi» (Faure 1996 : 70).

32
Chapitre 2. Societés mossi et bisa et leur culture

La société mossi comporte une aristocratie constituée, d' une part, par les
conquérants ou les nakombse (singulier : nakombga), c' est-à-dire les nobles, qui
jouissent d' un prestige et, d'
autre part, par la masse des hommes libres ou talse
(singulier talga) et les descendants des premiers occupants de l’actuel «plateau
mossi» qui sont surtout les acteurs de la production économique. Cette
stratification se reflète au niveau de l' organisation politique où l'essentiel du
pouvoir est partagé entre les conquérants, les nakombse et les «autochtones»,
les tengembiisi ou les «enfants de la terre» (Bonnet 1988 ; Skinner 1989 ; et
Badini 1994) qui correspondent aux anciennes familles nioniosé, kurumba ou
dogon. Les nakombse gèrent le pouvoir politique, tandis que les tengembiisi
sont responsables du pouvoir religieux, notamment le culte de la terre et les
cultes des dieux et des ancêtres. Les hommes libres, qui constituent la majorité,
sont soumis au pouvoir des nakombse et des tengembiisi.12
Les forgerons ou les saaba constituent une caste qui joue un rôle
important dans la survie de la société mossi. Ils occupent une place que Badini
(1994 : 19) décrit comme suit :

Par les relations privilégiées qu'ils entretiennent avec les deux pouvoirs
[les nakomcé et les tengbisi], grâce à leur maîtrise du fer et du feu qui
leur confèrent des pouvoirs particuliers sociaux et religieux, les
forgerons (Sanda) occupent la position enviable d' intermédiaires, de
médiateurs, et de même d' intercesseurs écoutés et respectés de tous.

La position sociale des forgerons est ambiguë. Comme le relève Badini (1994 :
19), le forgeron, en tant qu’homme de caste, est craint et honoré, méprisé et
recherché. En effet, c’est lui qui fabrique les instruments aratoires et sa femme
fait la poterie. En cas de dispute son verdict est sans appel. Cette ambiguïté vis-
à-vis des forgerons vient sans doute, d’une part, de leur maîtrise du fer et du feu
et d’autre part, de la liberté relative dont ils jouissent et qui les place au-dessus
des règles courantes (Badini ibid.).
La division de la société en groupes distincts, observée chez les Mossi,
existe aussi chez les Bisa. Ainsi, les membres de la lignée du chef sont les
" (singulier : ) et les autres sont les & " (singulier : & ). Les
premiers, en tant que détenteurs du pouvoir politique, constituent en quelque
sorte les dominants et jouissent de plus de prérogatives par rapport aux
seconds, les dominés. Le du système social et politique mossi existe
également dans la société bisa sous la même appellation mooré qui signifie
littéralement «propriétaire de terre» ou «maître de terre». Si le pouvoir politique

12
Cependant, l'identité lignagère ne renvoie pas aujourd'hui à une spécificité ethnique mais
tout simplement à un statut social parce cette notion d' ethnicité ne représente pas une
catégorie immuable. Selon Bonnet (1988 : 59) «Un certain nombre de procédures de
changements d' identité lignagère par segmentation de lignage ont permis que des
deviennent & ou (forgerons), ou que des & deviennent De
plus, un certain nombre de lignages de talse, venus avec les nakombse, sont de nos jours
assimilés au tengenbiise».

33
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

est exercé par le chef, c’est le Tengsoba qui possède le pouvoir religieux
concernant la terre et les cultes, comme dans la société mossi.
À l'époque de l’implantation coloniale française, le pays mossi était déjà
bien structuré, et disposait d'un pouvoir politique très centralisé, caractérisé par
un sentiment national très poussé et l’attachement des Mossi à leur territoire
(Badini 1994 : 15). Les trois grands royaumes les plus connus sont sans doute
le royaume de Yatenga au nord, le royaume de Ouagadougou au centre et le
royaume de Tenkodogo à l' est. Le Moogo Naaba, qui est le roi du royaume de
Ouagadougou, est également le chef suprême de tous les Mossi. Aujourd' hui
encore le Moogo Naaba exerce une influence sur le peuple mossi et continue de
jouer un rôle dans la gestion du pouvoir moderne au Burkina Faso. Il constitue
un enjeu électoral pour la classe politique, qui se bat pour avoir sa caution en
tant que chef suprême des Mossi, et s' assurer ainsi du soutien de ses «sujets»
sur lesquels, selon Badini (1994 : 16), il exerce encore son autorité.
Si le Moogo Naaba et de façon générale le chef est responsable du
pouvoir politique, le pouvoir religieux dans la société mossi incombe au
* ou «maître de la terre». Il est responsable du culte des ancêtres et de
la terre. Skinner (1989 : 30) décrit ses pouvoirs en ces termes :

He made sacrifices to the earth shrines in the village, gave ritual


permission for building compounds and digging graves, and took control
of the village during the period between the death of a chief and the
accession of another.

L’installation d’un nouveau chef est légitimée par des sacrifices rituels
effectués par le * . Mais en raison des transformations socio-
économiques et politiques, et de la poussée du christianisme et de l’islam, ses
pouvoirs ont été considérablement réduits.
Le modèle politique pour la société mossi et bisa est basé sur la
communauté villageoise, avec le royaume constituant la forme achevée chez les
Mossi. Même si l’institution royale n’existe pas en pays bisa, le système de
communauté villageoise demeure la règle (Fainzang 1986 : 12 ; Faure 1996 :
154). En fait la composition d’un village est typique à beaucoup de sociétés en
Afrique de l’Ouest, en particulier au Burkina Faso (Dachler 1992 : 10). Chaque
village est constitué de «concessions» qui sont des groupes d’habitations ou des
cours familiales où habitent tous les membres de la famille, c' est-à-dire les
grands-parents, les parents, les fils et leurs épouses (les filles devant rejoindre
leurs maris au domicile des parents de ceux-ci). Le lien principal entre les
membres d' une même famille est l' appartenance à un même ancêtre. Selon
Badini (1994 : 20), la référence aux ancêtres «servira de ciment garantissant la
cohésion du groupe familial et lui assurera sa force». Il en est de même en ce
qui concerne les Bisa.
Une concession traditionnelle est composée de cases reliées entre elles
par des murs ou des nattes en paille. Chaque famille occupe une partie de la
concession, les différentes familles étant séparées par des nattes en paille. À
l'
intérieur de la concession, on trouve les greniers pour stocker les céréales.

34
Chapitre 2. Societés mossi et bisa et leur culture

Cependant, il faut indiquer qu’avec l’influence de la colonisation et du


modernisme, la famille nucléaire, comme unité familiale, gagne du terrain et le
lieu d’habitation a tendance à refléter cette nouvelle situation.
En ce qui concerne la vie économique, l’agriculture demeure la
principale activité pour les Mossi et les Bisa, à l’instar du reste du pays. Les
Mossi appartiennent à la civilisation du mil (Canu 1976 ; Badini 1994), la
principale activité économique en pays mossi demeure l' agriculture. Les
populations pratiquent une agriculture de subsistance basée sur de petites
exploitations familiales. Il s'
agit d'
un type d' exploitation extensive. Mais, il faut
relever que la production tend à s’individualiser sous l’influence de la
capitalisation grandissante de l’économie du pays et de la politique de l’État, à
travers la mise en oeuvre de projets de développement agricoles intégrés et le
développement de certaines infrastructures, telles que la construction de
barrages, le développement de périmètres irrigués, la construction de routes qui
ont pour conséquence d’ouvrir davantage la région sur le monde extérieur.
Malgré la colonisation et la modernisation, les Mossi et les Bisa ont
conservé leurs langues et leurs représentations culturelles. On l' a vu, le nouveau
système politique n' empêche pas les Mossi de continuer de reconnaître
l'autorité du Moogo Naaba. Skinner (1989 : 1), qui a consacré une étude à la
société mossi, affirme avoir été attiré par celle-ci parce qu' elle aurait conservé
ses anciennes structures sociales et politiques. Quant aux Bisa, selon Fainzang
(1986), malgré la présence de l’islam dans leur région, leur système symbolique
n’a pas changé en profondeur. Les représentations de la santé, de la maladie et
du corps que nous verrons dans le prochain chapitre seront pour nous
l’occasion de constater une telle situation.
Maintenant nous allons nous intéresser à la représentation mossi et bisa
du cosmos qui nous permettra de mieux comprendre, d’une part, l’organisation
sociale et politique, et, d’autre part, les représentations de la santé, de la
maladie et du corps.

2.3 Représentation du cosmos dans la culture mossi et bisa

La plupart des sociologues et anthropologues de tradition anglo-saxonne et


française ont montré que les représentations du «mal» que constitue, entre
autres, la maladie, sont tributaires de la représentation du cosmos et de l'ordre
social. Sindzingre (1984 : 105) se demande si, dans la conception causale de la
maladie dans ces représentations, il en existe qui ne prenne pas en compte une
conception générale du monde physique, et partant, du monde humain et non
humain.
Dans les représentations culturelles mossi et bisa l' être vit en symbiose
avec l’univers cosmique. Son bien-être, en particulier sa santé - par conséquent
la maladie - dépend de l'équilibre entre son milieu social et le cosmos. De façon
générale dans la culture africaine, le cosmos et l' individu ne sont pas
représentés de façon différenciée, mais comme vivant en symbiose, même si
dans leur représentation de l'univers les Africains distinguent monde visible (la

35
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

réalité humaine) et monde invisible (le monde des ancêtres, des dieux et des
pouvoirs surnaturels). L' organisation sociale et politique des Mossi et des Bisa,
telle que décrite ci-dessus, représente le monde visible, qui dépend du monde
invisible. On comprend donc pourquoi la représentation du cosmos aura une
importance pour la représentation de la santé, de la maladie et du corps.
Dans la cosmologie mossi et bisa, le monde invisible est inséparable du
monde visible. Ce sont deux mondes qui se complètent. Les éléments du monde
invisible, en ce qui concerne les Mossi, selon Bonnet (1988) et Badini (1994),
sont : les ancêtres ( singulier : les génies ( , singulier :
a). Quoiqu' invisibles, les sont pour les Mossi des êtres vivant
dans l' espace non cultivé, comme la forêt, les montages, les arbres. Ils ont une
forme et des caractéristiques plus ou moins humaines. Ils n' aiment que la
nourriture sucrée, comme le miel, le sésame, les gâteaux de haricot et l' arachide
(Bonnet 1988 : 22). Il en existe de bons et de méchants.
Parmi les divinités mossi, + * (Dieu suprême ou Soleil) et *
(Terre) occupent une place de choix en tant que couple suprême. Les ancêtres,
qui servent d' intermédiaires entre ces divinités et les hommes, sont jugés sur la
base de l' efficacité de leur intervention en faveur des humains (Badini 1994 :
26). Ils veillent également à la santé, à la reproduction et à la survie
économique des vivants. Les Mossi possèdent de nombreux lieux et des objets
de culte associés aux génies ou à l' esprit des ancêtres à qui ils font des
sacrifices, afin de demander leur aide dans la résolution de toutes sortes de
problèmes relatifs à leur bien-être. Par ailleurs, les ancêtres veillent à la
cohésion sociale en s' assurant que les humains observent les règles et les
coutumes qui permettent de maintenir l' ordre social. Les contrevenants aux
règlements de la société s' exposent à la sanction des ancêtres, car toute
transgression contribue à la déstabilisation de la société tout entière.
À quelques nuances près, l’univers cosmologique bisa comporte les
mêmes représentations. Le monde invisible est composé d' un être suprême,
, à l'origine de la création de l' univers dans la cosmologie bisa. +
désigne également le soleil dans la langue bisa. Selon Fainzang (1986 : 21),
l'utilisation de ce terme serait une influence de la pensée mossi, qui associe
+* (Dieu) et + (soleil). Pour l'auteur, le fait qu' il existe un autre
terme pour désigner le soleil, à savoir , & , plus utilisé selon elle, montre
que la pensée bisa distingue clairement Dieu et soleil.
Fainzang admet la dissociation entre Dieu et soleil dans la pensée bisa,
contrairement à la pensée mossi qui, selon elle, ne ferait pas cette distinction.
Cependant, elle ne dit pas que le mot , & est également un mot d' origine
mossi, qui signifie aussi soleil. Si en bisa , & désigne uniquement soleil,
il en est de même en mooré, où il est également utilisé exclusivement pour
désigner le soleil. Skinner (1989 : 5) ne partage pas la position de Fainzang sur
les croyances mossi. Pour lui, même si la vénération des ancêtres est au centre
des croyances religieuses des Mossi, il existe un être suprême, «otiose high
god»13, à l' origine de la création de l' univers.
13
Skinner n'est pas le seul à l'
affirmer. Parmi les premiers ethnologues à s'
intéresser à
l'
Afrique, certains, comme Delafosse (1941 : 152), pensent que la croyance en un Etre

36
Chapitre 2. Societés mossi et bisa et leur culture

Dans la hiérarchisation de la représentation cosmologique bisa les génies


occupent la deuxième place après Dieu. Les génies sont des forces qui
interviennent plus dans le quotidien du monde visible en comparaison avec
+ (Dieu). Ils sont partout : dans les arbres, dans les marigots, en brousse,
etc. Il y a deux types de génies : les ! " (singulier : ! ) et les & "
(singulier : & ). La différence entre les deux est complexe. Pour Fainzang
(1986 : 31), tandis que les & " ont pour vocation de faire du mal sans raison,
les ! le font pour mettre en garde quelqu' un, en provoquant en lui la
maladie par exemple. Mais, la personne fautive peut réparer le mal commis
pour que le ! , qui a été offensé, annule sa sanction en permettant au malade
de recouvrer la santé.
Les Mossi et les Bisa ont une représentation cyclique du cosmos et de la
vie qui fait du monde visible et du monde invisible un continuum. Le concept
mossi de la procréation à travers le , sur lequel nous reviendrons dans
la représentation du corps, permet de saisir cette vision cyclique du monde. En
effet, le qui représente l’esprit d’un ancêtre défunt, est à l' origine de la
fécondation de la femme. Après la fécondation, l' enfant passe par plusieurs
étapes, décrites par Bonnet (1988 : 34), qui lui permettront d' acquérir
progressivement toutes les composantes de la personne, dont la plus importante
est le ou force vitale. Le est censé quitter le corps avant le danger ou
juste avant la mort. À ce moment-là, il devient & .
Bonnet (1988 : 35) établit une différence entre $ & et
représente l' étape ultime dans le processus d' ancestralisation d' un
individu mort : «kiima représente, en quelque sorte, la mémoire du mort
réinvesti par les vivants d' un pouvoir de vie dans l' autre monde». Si les
conditions d' ancestralisation ne sont pas réunies, c' est-à-dire si le défunt de son
vivant a commis des fautes (inceste par exemple) ou s' il est décédé de façon
violente, il ne pourra pas rejoindre ses ancêtres. Son connaîtra l' errance
et deviendra un génie maléfique, appelé ! capable de provoquer la
maladie, la stérilité, etc. Contrairement à la pensée mossi, dans la pensée Bisa le
! n'est pas toujours associé à des forces négatives. Comme indiqué plus
haut, les Bisa pensent qu’il est possible d’obtenir auprès du génie l’annulation
de toute sanction éventuelle par le biais d’un sacrifice. Mais cette
représentation du $ ( illustre assez bien la
conception cyclique de la vie et du cosmos dans les représentations mossi et
bisa. Toute naissance est associée au retour sur terre d’un ancêtre défunt. La
représentation de la naissance, à travers l' esprit de l'ancêtre qui donne la vie en
fécondant la femme, montre que monde invisible et monde visible vivent en
symbiose. Le nouveau-né chez les Mossi et chez les Bisa est appelé

Suprême, à Dieu unique, est universelle mais pour les Noirs elle «est d' ordre cosmogonique
plutôt que d' ordre religieux. Ils admettent que le monde et les êtres qu'il renferme, y compris
les esprits, ont été créés par un Etre supérieur dont ils reconnaissent l'
existence, mais dont ils
se désintéressent parce qu' ils ne sauraient comment entrer en relation avec lui et parce que lui-
même se désintéresse du sort des créatures». Ceci correspond aux croyances mossi.
14
Le mot ! provient du mot arabe - qui veut dire génie. Selon Fainzang (1986 : 26),
il existe sous des formes différentes dans de nombreuses sociétés en Afrique de l' Ouest.

37
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

(étranger) venant de l' autre monde. Jusqu' au sevrage, qui intervient en général
vers l'âge de trois ans, l'
enfant est susceptible de retourner dans l' autre monde,
d'où il est venu. Avant le sevrage, l'
enfant est considéré comme appartenant aux
deux mondes.
Dans les représentations bisa, le ( (Fainzang 1986 : 40) est la
composante fondamentale de la personne. Cependant, il ne constitue pas
l'
attribut exclusif de la personne, puisqu' il est présent dans les autres catégories
de la cosmologie. Le ( représente également une catégorie immortelle.
Quand, dans la pensée africaine, on affirme que les morts ne sont pas morts, on
se réfère à ce principe. Une fois le défunt enterré, son ( va quitter son corps
pour rejoindre le pays des ancêtres ( " ) après les funérailles. Le ( est
tellement important dans l' univers symbolique bisa qu' une mort accidentelle ou
hors de la maison familiale nécessite l' organisation de rites particuliers, afin de
ramener le nyi du défunt à son lieu normal d' habitation qui représente la terre
sous laquelle sont censés reposer ses ancêtres. Comme on le voit, le concept de
nyi représente ce que la cosmologie mossi désigne par plusieurs concepts, à
savoir & et .
Dans l' imaginaire mossi et bisa, certaines personnes ont le pouvoir de
communiquer avec le monde invisible. Il s' agit d'abord du * , qui est
responsable du culte des ancêtres et de la terre. Ensuite, les ou "
(termes qui désignent respectivement devins en mooré et en bisa), qui sont
consultés au sujet de tout événement heureux ou malheureux : maladie,
naissance, voyage... Dans les représentations de la maladie, on verra que le
devin joue un rôle important dans l' étiologie tout comme dans le traitement de
la maladie dans la culture mossi et bisa.
Avant de conclure ce chapitre, nous proposons de récapituler, sous forme
de schéma, la vision mossi du cosmos et son organisation sociale et politique.
Ce schéma, qui est valable pour les Bisa également, est une adaptation de la
représentation graphique des mondes «visible et invisible» de Bonnet (1988 :
69) et du schéma de l’autorité moaga et de son exercice (Badini 1994 : 108).

38
Chapitre 2. Societés mossi et bisa et leur culture

Représentation du cosmos et organisation sociale et politique mossi

Dieu
W*nde
Monde invisible

Génies
(Kingirse)

Ancêtres
(Kiimse)

Chef = Propriétaire ou
pouvoir politique maître de terre=
(Naba) pouvoir religieux
(Tengsoba)

Notables
Monde visible (Nakombse)

Roturiers
(Talse)

39
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

2.4 Conclusion : que retenir de la culture mossi et bisa ?

Notre analyse de la cosmologie donne l' impression d' une certaine homogénéité
au sein de la culture mossi et bisa. Il n' en est rien. Il convient de relever qu' il
existe des représentations et non une représentation, car les sociétés bisa et
mossi qui subissent les influences de l' islam, du christianisme et des institutions
modernes telles que l' école et l' État, ne sont pas statiques. Les valeurs
culturelles décrites ici rivalisent avec celles qu' incarnent ces derniers. C' est
pourquoi, il n' est pas possible de dire que la vision du monde, ainsi présentée,
est unifiée. Comme indiqué plus haut, toute culture, loin d' être figée, se
caractérise par sa diversité et son dynamisme. Les systèmes culturels mossi et
bisa n' échappent pas à cette règle. Aussi ne faudra-t-il pas s' attendre à des
représentations homogènes de la santé, de la maladie et du corps, mais à une
hétérogénéité de représentations, dont celles de la culture traditionnelle mossi
et bisa, et celles de la médecine moderne occidentale adoptée par les pouvoirs
publics.
Cependant, cette analyse a révélé que la société traditionnelle mossi
partage la même représentation du cosmos avec la société bisa. Les Mossi et les
Bisa ont une conception utilitariste de la cosmologie, puisque seuls les génies et
les ancêtres, c' est-à-dire les divinités qui sont directement impliquées dans le
monde des vivants font l' objet de culte. Ce n' est pas le cas de Dieu, + ou
+* , qui semble lointain. Mais, malgré cet éloignement, Dieu agit dans leur
vie quotidienne. Nous suivons donc Thomas & Luneau (2000 : 142) qui
affirment : «il est dans toutes les salutations, dans toutes les bénédictions. Il est
aussi dans les noms que l' on donne à l' enfant.»
La place des noms individuels dans l' anthroponymie mossi et bisa révèle
l'
importance de Dieu dans leurs croyances. Comme le montre Badini (1994 :
49), la détermination et l' imposition du nom à l' enfant ne se fait pas au hasard,
car, entre autres, le contexte religieux, social et psychologique doit être pris en
compte. De nombreux noms en pays mossi, tout comme en pays bisa, sont
adressés aux puissances surnaturelles. C' est ainsi que le nom de l' enfant peut
exprimer la reconnaissance et la satisfaction envers Dieu. Bon nombre de noms
représentent, pour les parents, une manière de rendre grâce à Dieu. En voici
quelques exemples courants en mooré ( * signifie littéralement «[Ils
(les parents)] ont regardé», ( * «[Ils (les parents)] ont écouté Dieu».
En bisa, on peut citer + " «C' est pour Dieu» + % «C' est la bouche
de Dieu». Tous ces noms sont des métaphores qui non seulement louent Dieu
mais également mettent ceux qui les portent sous sa protection.
On l' a vu, l' organisation sociale et politique des Bisa reste fortement
marquée par des échanges séculaires avec les Mossi. La représentation du
cosmos dans les deux sociétés, même si elles ne partagent pas la même langue,
reste essentiellement la même. Au niveau linguistique, la langue bisa s’est
enrichie au contact de la langue mooré. L’exemple de l’organisation sociale et
politique en pays bisa montre que l’influence mossi ne se limite pas seulement
aux institutions, mais qu’elle s’étend également à la langue. En effet, la langue
bisa a emprunté au mooré sa terminologie politique $ (singulier du

40
Chapitre 2. Societés mossi et bisa et leur culture

mooré & $&

La schématisation de la représentation du cosmos, de l’organisation


sociale et politique montrant d’un côté le monde visible et de l’autre le monde
invisible est une approche qui facilite sans doute la compréhension, mais les
précédents développements montrent qu’il n’existe pas en réalité une telle
dichotomie dans la pensée des Mossi et des Bisa car, selon Badini (1994 : 25),
«l’Africain [...] ne conçoit pas le cosmos comme une réalité extérieure à lui,
mais se représente plutôt comme un élément qui fait corps avec cette réalité».
Dans le prochain chapitre nous allons voir comment la santé, la maladie et le
corps sont représentés, d’une part, dans la culture traditionnelle mossi et bisa, et
d’autre part, dans le monde moderne.

41
CHAPITRE 3

Représentations de la santé, de la maladie et


du corps dans la culture bisa et mossi
Au chapitre 2, nous avons montré que malgré les différences entre les langues
bisa et mooré les Bisa et les Mossi partagent essentiellement une même culture
en raison des liens historiques et politiques qui les unissent. Nous avons
également évoqué le dynamisme et l’hétérogénéité de la culture. Les représen-
tations de la santé, de la maladie et du corps illustrent cette caractéristique
fondamentale de la culture à laquelle le Burkina Faso n’échappe pas. En effet,
aux représentations traditionnelles dominantes s’opposent celles dites moder-
nes, basées sur la médecine moderne. Les différences entre ces deux systèmes
de représentations, on le verra, ont des implications pour la traduction dans
notre corpus.

3.1 Représentations de la santé, de la maladie et du corps dans les


sociétés traditionnelles bisa et mossi

Les représentations de la santé, de la maladie et du corps semblent largement


partagées en Afrique. Sindzingre (1984 : 101), par exemple, estime que même
si l’explication de l’infortune, y compris la maladie, n’est pas généralisable à
toutes les sociétés africaines, parce qu’elle fait appel à des systèmes de
représentations qui diffèrent, certains traits sont largement récurrents, en
particulier la prégnance des variables exogènes, l’importance de l’univers
physique et humain, des ancêtres et des puissances surnaturelles. Dacher
(1992 : 191), qui a consacré une étude à la société goin, une ethnie de l’ouest
du Burkina, est formelle : les représentations goin de la maladie ne tranchent
pas notablement avec celles des populations senufo, mossi, bisa et wynie.
Dans ce chapitre, l’attention portera beaucoup plus sur la maladie que sur
la santé qui, en fait, ne prend toute sa dimension que lorsqu’on la perd. Selon
Pierret (1984 : 230), «la maladie fait prendre conscience de la santé comme
d'un état positif complexe fait d' inter-relations entre le physique et le
psychique». Elle représente un concept difficile à cerner, en raison de la
complexité et de l'élasticité de son domaine, si l' on en juge par la définition plus
ou moins idéaliste qu' en donne l' OMS (1946 : 100) : «La santé est un état de
complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en
une absence de maladie ou d' infirmité.»
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Cependant, il faut relever que les représentations de la santé varient d' une
société à une autre, et même, à l' intérieur de la même société, d' un groupe à
l'autre. Selon Helman (2000 : 84), dans les sociétés non industrialisées la santé
est perçue en termes de rapport d'équilibre entre les gens, entre les gens et la
nature, et entre les gens et les puissances surnaturelles, tandis que dans les
sociétés occidentales la définition de la santé est moins globalisante, même si
elle comporte des aspects physiques, des aspects psychologiques et
comportementaux. La perception de la santé dans les sociétés mossi et bisa
correspond à celle qui prévaut dans les sociétés non industrialisées. Elle traduit,
à n' en pas douter, leur vision de l' univers, où monde visible et invisible se
côtoient, et où l'
ordre social est tributaire de l'
harmonie entre ces deux mondes.
La recherche de la santé, outre les préoccupations du quotidien de
l’Africain, constitue un souci permanent. Pour les Mossi tout comme pour les
Bisa, sans la santé, rien n’est possible dans la vie. Cette préoccupation pour la
santé est perceptible dans le discours quotidien. À toute personne
entreprenant un voyage le Mossi souhaitera + * .( laafi (littéralement,
«Que Dieu vous descende en bonne santé»). Le Bisa dira pour exprimer la
même chose + ( !
Les Mossi et les Bisa estiment que la santé est un don de Dieu qu’il faut
préserver. L’un des objectifs des différents cultes est de demander aux ancêtres
de veiller à la protection du lignage et de la famille contre tout mal et de leur
apporter la santé afin qu’ils puissent continuer leurs traditions. La santé est
également au centre des préoccupations du pouvoir politique et du pouvoir
religieux. Ce dernier est représenté par le * aussi bien dans la société
mossi que bisa. Celui-ci, affirme Faure (1996 : 180), manipule symboliquement
la santé des villageois, la fécondité de la terre et la mort en pays bisa :

Le jour du culte à tara [terre en bisa], le chef de village et lui demandent


aux «génies» du territoire villageois d' éloigner les maladies et les
malheurs pour tous les habitants, quelle que soit la durée de leur séjour.

Dans la société mossi, le culte du / (le nom du culte des ancêtres dans
certaines localités) ou celui du * , (le culte de la terre), pratiqués à travers
l'
ensemble du territoire mossi, visent les mêmes objectifs. En effet, au-delà de
la cohésion au sein des différents lignages et de tout le pays mossi, ces
sacrifices cherchent également à implorer les ancêtres afin que ces derniers leur
assurent la santé, la prospérité et la fécondité15.
Si l'on s'en tient à la définition de l'OMS, selon laquelle la santé est un
état de complet bien-être physique, mental et social et pas seulement une
absence de maladie, on peut dire que la santé est non seulement un rêve
difficile à réaliser, mais également que santé et maladie se côtoient tous les
jours. La formule de cet écrivain, Cioran, qui a vécu la maladie toute sa vie, «la
santé est la maladie assoupie» (cité par Zarharia 2000 : 14) montre très bien que

15
Selon Skinner (1989 : 131) «These sacrifices were offered to induce the chiefly ancestors to
grant the villagers health, food, and children.»

44
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
l'une sert à révéler l'autre, et qu'elles constituent l'
envers et l’endroit de la même
pièce. Dans ces conditions, aborder l' une est une manière d' aborder l'autre.
Il est intéressant de voir que la plupart des ethnies burkinabè, ainsi que le
montrent Dacher (1992) pour les Goin, Fainzang (1986) pour les Bisa, Bonnet
(1988) pour les Mossi et Jacob (1988) pour les Winye, expriment les notions de
bonne santé et de mauvaise santé en terme d’opposition frais –froid - humide /
sec – chaud. Ainsi on dira de quelqu’un qui est malade : % 0 %
% (son corps chaud ou son corps chauffe) et en mooré respectivement
(1 (1 Presque toutes les langues africaines
expriment la relation individu/maladie de la même manière. Non seulement
elles personnifient la maladie, mais la relation actif-passif est inversée par
rapport au français. Alors qu’en français on dira «Il a attrapé le sida», en bisa et
en mooré on dira respectivement ( d ( $ c'
est-à-dire «le
sida l'a attrapé».
Les expressions % (1 («corps chaud» ou
«corps qui chauffe»), qui indiquent l’état de maladie, restent vagues et elles ne
nous renseignent pas sur la nature de la maladie. Lorsque celle-ci est banale,
comme dans le cas d’un rhume ou d’un mal de tête, le malade se procurera la
médication nécessaire (plantes, décoctions...) à sa guérison. Il le fait soit en
faisant appel à ses propres connaissances, soit avec l' aide de ses proches, en
général des personnes âgées, qui ont une certaine expérience de la pharmacopée
traditionnelle. Mais lorsque les symptômes de la maladie persistent, elle devient
un phénomène social, dont l’explication, l’interprétation et la thérapeutique
mettent en jeu les représentations cosmologiques et l’organisation sociale, qui
sont essentiellement culturelles. C’est l’analyse de ces représentations selon
une méthodologie développée par Sindzingre & Zempléni (1981) qu' ont
adoptée Fainzang (1986), Jacob (1988) et Dacher (1992). Elle propose une
explication de la maladie en quatre étapes : 1) la reconnaissance de la maladie
et sa dénomination, 2) la représentation de sa cause : le moyen par lequel elle
est survenue, 3) l' identification de l' agent qui en est responsable, 4) la
reconstitution de son origine : pourquoi elle est survenue chez tel individu ?
(Jacob 1988 : 251).
Pour les besoins de notre analyse nous allons nous limiter aux deux
premières étapes, à savoir la reconnaissance et la dénomination de la maladie et
la représentation de la cause.

45
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

3.2 La désignation et les catégories causales de la maladie

3.2.1 La pertinence de la désignation de la maladie


Il nous semble pertinent de nous arr êter sur la nosographie16 bisa ou mooré,
car elle constitue une première étape dans l’explication de la maladie. Fainzang
a pu identifier plusieurs désignations de la maladie, dont les plus significa-
tives sont descriptives, causales et techniques. La description causale peut être
littérale ou métaphorique. Dans la description littérale, la maladie est désignée
en se référant au corps ou à la partie du corps atteinte ou aux symptômes, ou
encore aux effets. Le tableau ci-dessus en donne quelques exemples en bisa
pour chaque mode de désignation, suivi de la traduction littérale et si possible
du nom scientifique17 :

Référence au corps Référence aux symptômes Référence aux effets

( (testicule) 2" % (ventre gonflé) 3 ( ( % (La


Eléphantiasis du hydropisie femme qui n’accouche
scrotum ou toutes . " " % (vomir) pas)
sortes d’orchites Vomissements Stérilité féminine
. / "(gorge)
Goitre

Dans la description métaphorique on prend en compte le symptôme que l’on


exprime sous forme de métaphore. Parmi les désignations métaphoriques on
retrouve beaucoup de maladies dont les noms expriment la ressemblance du
symptôme avec un objet, un arbre ou un animal. C’est le cas, par exemple, de
( (crocodile), une maladie entraînant un gonflement de la gorge qui
rappelle celle du crocodile. Cette maladie correspond au goitre ou à l' angine.
Un autre exemple, intéressant d’un point de vue linguistique, est , mot
mooré qui veut dire serpent, correspondant à la «maladie du python», une
maladie provoquant des plaques sur la peau ressemblant à la peau du python.
+ désigne également la même maladie chez les Mossi. Ce terme, en réalité,
est utilisé pour désigner diverses sortes de dermatoses. On peut toujours citer
dans cette catégorie & (tortue) : douleur ventrale obligeant le malade à
«marcher plié» ; son dos présente alors la forme de celui de la tortue. Ces
métaphores peuvent renvoyer également à la cause de la maladie.
Les dénominations causales, selon Fainzang (1986 : 59), renvoient à la
cause à laquelle la maladie est imputée, en mettant l’accent sur «l' affection
16
Ce terme, utilisé par Fainzang (1986), est emprunté à la médecine. Il désigne la branche de
la médecine qui a pour objet la description et la classification des maladies. Fainzang (1986 :
52) parle de système nosologique bisa qui comprend un certain nombre de critères permettant
l’insertion d’une même maladie dans plusieurs catégories et une division de certaines d’entre
elles en sous-catégories. Fainzang indique clairement que le système dont elle parle ne relève
pas d’un découpage effectué par les Bisa eux-mêmes mais par elle-même.
17
Les exemples sont tirés de Fainzang (1986).

46
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
subie par un organe engendrant l' irruption de la maladie, soit sur l' agent
pathogène, ou encore sur l' agent persécuteur». En plus des exemples de ( $
et & ci-dessus, on peut ranger parmi les dénominations causales la
folie qui correspond à une «perturbation du foie ou de la tête». Selon sa gravité
on parlera de % («tête / cerveau tourné» ou «renversé») qui est
moins grave et désigne des hallucinations, des propos incohérents, par opposi-
tion à " % («foie renversé») qui désigne une folie grave. Parmi les
maladies désignées par le nom de l' agent pathogène, on peut citer "(
(«maladie des femmes»). Contrairement à Fainzang (1986 : 60) qui ramène
"( à la blennorragie, "( est un terme générique désignant
dans la pensée bisa une série de maladies transmises par les relations sexuelles.
Quant aux dénominations renvoyant à l' agent persécuteur, on peut citer %
( («maladie de la bouche») : cette maladie est censée être causée par la
mauvaise parole proférée contre quelqu' un, par jalousie ou par méchanceté.
La dernière catégorie de dénomination est celle relative à la technique
curative. Un exemple typique serait " («antilope»), qui correspond aux
céphalées. " désigne également l’animal, dont les cornes seront utilisées
pour soigner les maux de tête en dessinant avec les cornes sur la tête du malade.

3.2.2 Les causes de la maladie


Dans la pensée bisa, il existe essentiellement deux modes de contamination : la
contamination par contact et la contamination - sanction.
La contamination peut se faire par contact physique direct ou médiatisé
entre l’agent pathogène et le corps d’une personne. Dans la nosograhie bisa, on
pense que tout contact physique direct avec le gecko, une sorte de lézard qui vit
sous les toits des maisons, peut causer la lèpre. Cette contamination peut
également se faire de façon indirecte, si l’on venait à consommer une nourriture
qu’aurait touchée cet animal. /%% («oiseaux») est un terme utilisé pour
désigner deux types de maladie infantile. La première, qui se traduit par des
secousses et des tremblements, évoque les mouvements d’oiseaux et la seconde
désigne la constipation /%% attaque l’enfant dont la mère se trouvait, alors
qu’elle était en grossesse, dans une case sur laquelle s’était posé un oiseau. Le
contact ici est médiatisé par la case et le corps de la femme qui, pour Fainzang
(1986 : 69), se confondent sur le plan symbolique : «La maison où se trouve
l'enfant à naître et sur laquelle se pose l' oiseau peut être conçue comme
l'équivalent symbolique de l’utérus maternel», ce qui entraîne le contact entre
l’animal et l’enfant et permet au premier de transmettre ses propriétés au
second. Cette même maladie infantile, qui s’appelle («oiseaux») en
mooré, est transmise à l’enfant lorsque la femme est survolée par l’oiseau
pendant qu’elle dort à la belle étoile.
La contamination - sanction peut provenir d’origines diverses : les
génies, les ancêtres, les sorciers, etc. Ce sont, selon Fainzang (1986 : 69), les
maladies à dénominations causales et métaphoriques qui résultent de la
transmission des propriétés d’un objet sans qu’il y ait nécessairement contact
physique. On peut illustrer ce mode de contamination par la maladie
évoquée ci-dessus. Généralement, cette maladie est causée par le python. Mais,

47
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

cet animal n' est susceptible de causer la maladie que lorsqu' il est habité par un
génie. Sa rencontre n' est pas fortuite. Il ne se présente que pour signifier une
faute que la maladie sanctionne. Si l'on applique la méthodologie de
Sindzingre & Zempléni (1981), la cause serait la transgression d' un interdit ou
la faute qui se traduit par la colère du génie, l'
origine de la sanction, c' est-à-dire
la maladie transmise par la rencontre avec le , le python, l' agent. Mais
nous préférons les termes de «cause immédiate» et «cause première» utilisés
par Fainzang (1986 : 97) pour plus de simplicité, car python et génie peuvent
être considérés comme un enchaînement de causes. Dans le cas de la maladie
o dont il est question ici, la cause immédiate serait le python et la cause
première la faute que le fait de voir un python signifie. C' est pourquoi, on le
verra plus loin, la thérapeutique pour le Bisa ou le Mossi ne consiste pas
seulement à soigner les symptômes, il faut chercher à aller plus loin et retrouver
la faute, la cause première, et la réparer afin de permettre au malade de
recouvrer la santé. Seule l' instance divinatoire est en mesure d' identifier cette
faute et de dicter la conduite à tenir.
L'étiologie obéit à un principe cohérent que les anthropologues ont
suffisamment décrit. Parlant de l’explication de la maladie dans les
représentations Senufo, Sindzingre (1984 : 118) affirme :

Elle [l’explication] forme une structure finie, à laquelle sont rapportables


à l’infinité des événements heureux et malheureux ; elle ne peut être
constituée en taxinomie, car les choix concrets dépendent d’une logique
pragmatique qui n’est pas réfutable comme pourrait l’être une théorie
scientifique, en privilégiant le raisonnement causal de nature circulaire ;
elle est une extension de la théorie de l’univers physique et des relations
sociales (lignage, terre) des hommes à son égard et entre eux.

Cette relation étroite entre représentations du cosmos et de la maladie d’une


part, et, d’autre part, entre l'
ordre social et la maladie, est valable tant pour les
Bisa que pour les Mossi. Nous suivons Fainzang (1986 : 81) qui propose sept
catégories étiologiques de la maladie chez les Bisa reflétant leur vision du
monde et de l’univers : les ancêtres (g "), les génies (4 " & "), les
jumeaux ( ( # ( "ou ( ") ; les possesseurs de ( ( ( ! " les
«sorciers» ( % "), le destin ( % 5 ) et « Dieu » (+ . Nous proposons dans
le tableau ci-dessous les différentes catégories étiologiques bisa telles que
proposées par Fainzang, qui correspondent également à l' étiologie mossi18. Il
est important d’insister sur le caractère arbitraire de ces différentes
catégorisations qui relèvent des chercheurs et non des Mossi et des Bisa eux-
mêmes. Même si elles sont utiles pour notre analyse, elles ne traduisent pas
véritablement la vision des Mossi et des Bisa qui n’établissent pas de

18
À noter que les Mossi désignent par le même terme les jumeaux et les génies : .
Une telle dénomination peut se comprendre, puisque dans les croyances mossi, tout comme
bisa d'
ailleurs, les jumeaux sont associés à des puissances divines, et en tant que tels ils sont
redoutés.

48
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
dichotomie entre causes naturelles et causes surnaturelles (car il existe une
symbiose entre le monde invisible et le monde visible).

Catégories étiologiques bisa et mossi

Catégories Termes bisa Termes mooré Observations


1. Ancêtre " Cause
surnaturelle
2. Génies 4 " , " ,4 Cause
surnaturelle
3. Jumeaux ( " Cause
surnaturelle
4. "Fétiches" 2( Cause
surnaturelle
5. Sorciers / %" "( Cause
surnaturelle
6. Destin 3% 5 5 Cause
surnaturelle
7. Dieu + * Cause naturelle

On constate que dans leurs classifications Sindzingre (1984, 1995), Jacob


(1988) et Dacher (1992) affirment tous que globalement les sociétés africaines
appréhendent la maladie de la même manière. Ils distinguent dix catégories
étiologiques, tandis Fainzang en dénombre sept. Mais cette variation dans le
nombre de catégorisations étiologiques que l' on peut constater d' un auteur à
l'
autre ne constitue pas un problème fondamental. Elle résulte de la manière
dont chaque auteur a procédé au regroupement des différentes étiologies qui,
dans bien des cas, se recoupent et se confondent. Prenons deux exemples. On
peut tout à fait concevoir dans la catégorie des maladies causées par les
ancêtres la transgression d' interdits - qui représente une catégorie dans les
catégorisations de Sindzingre et qui ne figure pas dans celles de Fainzang –
parce que ce sont les ancêtres qui veillent au respect de la tradition et de l'
ordre
social et sanctionnent toute transgression les concernant. Il n'est également pas
impossible de ranger les maladies résultant de la transgression d' interdits dans
la catégorie des maladies causées par les génies. Cette dernière pouvant
également comporter les maladies causées par les animaux, qui constituent à
leur tour une catégorie de maladie chez Dacher et Sindzingre. La variation dans
le nombre de catégories étiologiques ne remet nullement en cause les
représentations de la santé et de la maladie qui sont essentiellement les mêmes

49
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

dans les sociétés africaines en général, et dans la culture mossi et bisa en


particulier.
Cependant, on note que même si l' étiologie consiste en l'
énonciation de
catégories causales finies connues de tous dans la culture bisa et mossi, elles ne
constituent en fait que des indices pouvant, en définitive, se ramener à deux
types de causalité : les causes naturelles et les causes surnaturelles (voir
Tableau ci-dessus). Le diagnostic final revient au devin ( chez les Bisa) et
( chez les Mossi). Par ailleurs, même si ces catégories causales permettent
de mieux cerner la maladie, cette dernière peut être référée à une, deux ou
plusieurs catégories étiologiques. C' est le cas de la stérilité féminine, par
exemple, qui peut être à la fois provoquée par les ancêtres, les génies ou les
fétiches. Elle peut être attribuée également à une cause naturelle, c' est-à-dire à
Dieu. Mais, en revanche, ces mêmes catégories causales prises
individuellement peuvent également provoquer plusieurs maladies. Seul le
devin est à même de poser le diagnostic définitif qui, dans tous les cas, s’inscrit
dans les catégories causales fixes ci-dessus. La guérison devient envisageable
après la réparation de la faute, qui constitue la cause première de la maladie.
Il faut relever que la faute qui est la cause de la sanction n' est pas
commise nécessairement par le malade. La maladie peut sanctionner une erreur
commise par un membre de la famille proche ou du lignage. Les maladies
infantiles résultent le plus souvent de fautes commises par les parents de
l'enfant avant même sa naissance, comme la maladie %% chez les Bisa,
connue sous le nom de chez les Mossi. Cette remarque ne fait que
renforcer le caractère social de la maladie et explique pourquoi cet aspect doit
être pris en compte dans son traitement.
Mais avant de nous intéresser à l' approche thérapeutique de la maladie,
nous allons nous arrêter à la représentation biomédicale de la maladie. Celle-ci
nous semble pertinente dans la mesure où la thérapeutique, en milieu bisa et
mossi, à l' instar de la plupart des sociétés africaines, est influencée par cette
représentation biomédicale de la maladie.

3.3 La représentation biomédicale de la maladie : bref aperçu

La médecine biomédicale ou moderne est née dans le monde occidental, qui


avait également pendant longtemps une vision du monde comparable à celle
des Bisa et des Mossi, c'
est-à-dire un monde où l'homme n' était pas dissociable
du cosmos. Les représentations de la santé et de la maladie étaient alors
dominées par les forces surnaturelles. Les causes sociales de la maladie étaient
connues du milieu médical, en particulier des hygiénistes aux XVIIIe et XIXe
siècles. Ces derniers, selon Herzlich (1984 : 190), mettent clairement en
relation la santé d'
une population avec ses conditions de vie, qui sont elles-
mêmes déterminées par la position sociale.
Cependant, la médecine connaîtra une révolution grâce aux découvertes
de Pasteur vers la fin du XIXe siècle. En effet, celui-ci, en isolant le germe
comme explication de la maladie, va, selon Pierret (1984 : 220), reléguer au

50
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
second plan les étiologies sociales. Mais la conception de la maladie en tant que
conséquence de l' action spécifique d' un germe va donner un caractère
scientifique à l'approche hygiéniste de la santé et de la maladie. Selon Herzlich
(1984 : 190), «la notion d' étiologie spécifique, la découverte des germes à
l'
origine de nombreuses infections, permet la mise en place de mesures
prophylactiques efficaces, de nature variée». Parmi ces mesures, on peut citer,
par exemple, la stérilisation du lait qui, à partir des années 1890, permet de
maîtriser la diarrhée infantile, responsable d' innombrables décès de jeunes
enfants. Herzlich cite également l' introduction de l' asepsie et de l'antisepsie
dans les services hospitaliers, qui contribuera à réduire la mortalité post-
chirurgicale.
La médecine occidentale, même si sa pratique varie d' un pays à l' autre,
s'
est développée à partir d' une représentation scientifique de la maladie. Il s'agit
d'une approche biologique et scientifique, soutenue par une technologie de
plus en plus sophistiquée. Helman (2000 : 79) affirme que pendant leur
formation, les médecins subissent une enculturation qui leur permettra
d'acquérir une perspective de la maladie dont les prémisses mettent l' accent
sur :
1. la rationalité scientifique ;
2. l'évaluation objective et numérique ;
3. les données physiques et chimiques ;
4. le dualisme de l' esprit et du corps ;
5. la vision de la maladie en tant qu' entité. La maladie est décrite en termes
cliniques uniques et «universellement» reconnaissables ;
6. le réductionnisme. De plus en plus l’intérêt de la médecine ne se porte pas
sur le malade mais sur une partie du corps et sur un organe ; et
7. le malade en tant qu' individu, au détriment de la famille et de la commu-
nauté.
Dans une telle représentation somatique et biologique de la maladie, la tâche du
médecin consiste surtout à rechercher et à quantifier des données physiques et
chimiques concernant le malade. L' interprétation du médecin est la seule
valable. Les développements scientifiques et les nouvelles technologies
permettent aujourd' hui de parler de la santé et de la maladie en termes
numériques, comme le souligne Helman (2000 : 80) :

Health or normality are defined by reference to certain physical and


biochemical parameters, such as weight, height, circumference, blood
count, haemoglobin level, levels of electrolytes or hormones, blood
pressure, heart rate, respiratory rate, heart size or visual acuity. For each
measurement there is a numerical range - the ' normal value' - within
which the individual is considered normal and ' healthy' . Above or below
this range is '
abnormal' , and indicates the presence of ' disease'.

Cette approche normative de la santé et de la maladie a conduit les pouvoirs


publics dans les pays occidentaux à développer une infrastructure médicale en
vue de favoriser l'
accès aux soins des populations, non pas nécessairement par

51
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

souci de les protéger, mais bien parce que l' on s'


était rendu compte pendant
l'
expansion de l' industrialisation et du capitalisme que la productivité dépendait
de l'état de santé des travailleurs. Ce n' est pas un hasard si dans le monde
occidental la santé est perçue en termes de capacité de travailler et la maladie
en termes d' incapacité de travailler. La perspective médicale de la maladie se
veut universelle, quelle que soit la maladie. La tuberculose, par exemple, a la
même cause, les mêmes symptômes et le même traitement partout dans le
monde.

3.3.1 La médecine biomédicale au Burkina Faso


La représentation biomédicale de la santé et de la maladie, et les infrastructures
qui l' accompagnent (hôpitaux, cliniques, écoles de santé, dispensaires,
médecins, infirmiers, etc.) font désormais partie des réalités burkinabè, en tant
qu’héritage de la colonisation. En effet, comme le montre Gnessien (1996), le
système sanitaire burkinabè est un prolongement de celui mis en place par les
autorités coloniales françaises. Mais, à l'instar des autres pays du Tiers Monde,
le Burkina Faso ne dispose pas de ressources suffisantes lui permettant
d'assurer un fonctionnement adéquat d' un tel système hérité de la colonisation.
Avec un PNB évalué à 310 $US en 1997 (INSD 2000 : 2), le Burkina Faso est
classé parmi les pays les plus pauvres au monde.
Une telle situation économique permet de comprendre la difficulté pour
l'
État, sollicité de toute part, à mobiliser les ressources nécessaires à la
protection sociale des populations. Contrairement aux systèmes médicaux
sophistiqués des pays riches, la politique sanitaire du Burkina Faso, comme le
constate Gnessien (1996 : 27), «reste encore largement embryonnaire». Elle se
résume en l' application des principes contenus dans la Déclaration de la
Conférence d' Alma Ata de 1978 - à laquelle le Burkina Faso a souscrit - initiée
par l'OMS et l' UNICEF, qui affirme que la santé est un droit fondamental de
l'
être humain et invite tous les pays du monde, en particulier, les pays du Tiers
Monde, à faire de la «santé pour tous en l' an 2000» leur objectif, par l'
adoption
d'un système de santé en adéquation avec leurs conditions économiques,
socioculturelles et politiques.
Selon Gnessien (1996 : 96), l' OMS et les États parties à sa constitution,
en affirmant que la santé n' est pas uniquement une absence de maladie ou
d'infirmité, mais également un état de complet bien-être physique, mental et
social «entendaient bien élargir le champ des actions en faveur de la santé».
C' est ainsi que l'
essentiel de la politique sanitaire du Burkina Faso est basé sur
les soins curatifs, les soins préventifs et les soins de santé primaires. Gnessien
(1996 : 96) regroupe les soins curatifs et les soins préventifs sous le vocable
«soins de santé», comme étant «l' ensemble des mesures prises par les pouvoirs
publics soit dans le domaine de la prévention générale [...] soit dans le domaine
des soins médicaux comportant le traitement des maladies déclarées avec ou
sans les hospitalisations».
Le constat des insuffisances et des inégalités dans la situation sanitaire
entre pays riches et pays pauvres ainsi qu' à l'
intérieur des pays, d'une part, et,
d'autre part, la perception de la santé comme un droit fondamental de l' être

52
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
humain ont été sans doute à l' origine de l'
adoption en 1978 de la Déclaration
d'Alma-Ata, qui se fixait comme objectif la santé pour tous en l'
an 2000. Selon
la Déclaration, les soins de santé primaires, qui constituent désormais l'épine
dorsale de la politique sanitaire du Burkina Faso, permettront d' atteindre cet
objectif de la santé pour tous en l'
an 2000 parce que :

Les soins de santé primaires sont des soins essentiels fondés sur des
méthodes et des techniques pratiques, scientifiquement valables et
socialement acceptables, rendus universellement accessibles aux
individus et aux familles au sein de la communauté grâce à leur pleine
participation, et à un coût que la communauté et le pays peuvent
supporter à tous les stades de leur développement et dans un esprit
d'autoresponsabilité et d'
autodétermination.

Comme on le voit, l' ambition de l' OMS et des États signataires de cette
déclaration était non seulement de rendre accessibles les soins sanitaires à tous,
mais également de rapprocher les structures de soins sanitaires des
communautés qui doivent participer à leur gestion.
Cependant, la dégradation des systèmes sanitaires et la difficulté du
financement de «la santé pour tous en l' an 2000» ont conduit les ministres
africains de la Santé à se réunir à Bamako (Mali) en 1987, sous l' égide de
l'UNICEF et de l' OMS, en vue de redynamiser le système des soins de santé
primaires. Cette rencontre a abouti à «l' initiative de Bamako» qui vise le
recouvrement des coûts des soins de santé primaires à travers la participation
communautaire dans le secteur de la santé. L’initiative de Bamako a pour objet,
entre autres, l' extension des soins de santé primaires et le développement des
médicaments essentiels génériques, la mise en place d' un financement
communautaire et le contrôle de la gestion des structures sanitaires par la
communauté. Dans cette perspective, la mise en oeuvre des soins de santé
primaires requiert non seulement la participation de tous les membres de la
communauté, mais également de tous les autres secteurs du développement :
éducation, agriculture, administration, etc.
Bien entendu, les différentes initiatives de l' OMS et de l' UNICEF
constituent des cadres généraux. Il appartient aux États de les adapter à leur
contexte socioculturel et économique. Cependant, la politique sanitaire du
Burkina est empreinte des marques de la Déclaration d' Alma Ata et de
l'Initiative de Bamako. En effet, la stratégie nationale en matière de santé (voir
ministère de l’Economie et de Finances 2001) est basée sur la décentralisation
des services de santé, la participation communautaire et la promotion des
médicaments essentiels génériques (MEG). Le document de Politique sanitaire
nationale (PSN), adopté par décret en septembre 2000, définit les objectifs
prioritaires et les orientations stratégiques du gouvernement en matière de santé
comme visant à :
• accroître la couverture sanitaire nationale ;
• améliorer la qualité et l’utilisation des services de santé ;
• optimiser la gestion des ressources humaines en santé ;

53
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

• améliorer l’accessibilité financière des populations aux services de santé ;


• réduire la propagation du VIH/ sida ;
• promouvoir la santé des groupes vulnérables ;
• renforcer les capacités institutionnelles du ministère de la Santé.
Les institutions chargées de la mise en oeuvre de la politique sanitaire du
pays aux côtés de l' État et de ses structures de soins sont l'
OMS, l' UNICEF, les
ONG et les pays amis. Le dispositif sanitaire est structuré en plusieurs niveaux
allant des plus élémentaires aux plus complexes (Gnessien 1996 et Fonteneau
1999) :
- les Postes de santé primaires (PSP) au niveau de chaque village. Le Burkina
Faso compte 7500 villages ;
- les Centres de santé et de promotion sociale (CSPS) dans les chefs-lieux de
département. Les CSPS, au nombre de 677 (Fonteneau 1999 : 4) couvrent
chacun entre 16 000 et 20 000 habitants. Chacun comporte normalement un
dispensaire ;
- les Centres médicaux (CM), auxquels sont référés les malades qui ne
peuvent pas être traités dans les CSPS, constituent l' échelon supérieur. Ils
sont au nombre de 55 et couvrent des populations de 100 000 à 150 000
habitants. Certains d' entre eux sont appelés des CMA parce qu' ils possèdent
des antennes chirurgicales qui permettent de prendre en charge certaines
urgences, telles que les césariennes ;
- les Centres hospitaliers régionaux (CHR), au nombre de dix, sont implantés
dans les chefs-lieux de provinces. Ils coiffent les CM, les CMA et les CSPS.
- enfin les Centres hospitaliers nationaux (CHN) au nombre de deux : un à
Ouagadougou et un à Bobo-Dioulasso, respectivement la capitale politique
et la capitale économique du pays.
Il faut ajouter à ces structures étatiques le rôle de plus en plus important que
joue le secteur privé dans la mise en oeuvre de la politique sanitaire du pays.
Il n’est pas dans nos compétences de faire le bilan d' une telle politique
sanitaire. Par contre, ce qui nous importe, c' est de montrer que celle-ci est basée
sur une représentation biomédicale de la santé et de la maladie, aux antipodes
des représentations traditionnelles bisa et mossi. Cependant, il est important de
souligner que cette politique sanitaire, même si elle traduit la volonté de l' État
et de ses partenaires d' oeuvrer en faveur de la santé des Burkinabè, est souvent
plutôt théorique. Dans la pratique, la plupart des analystes s' accordent sur la
mauvaise performance des systèmes de santé dans les pays en voie de
développement, y compris le Burkina Faso. Gnessien, qui a mené une analyse
de la politique sanitaire du Burkina Faso, la qualifie d' «embryonnaire».
Fonteneau (1999 : 2) trouve son état pour le moins préoccupant :

Il se caractérise par des taux élevés de mortalité générale (16, 5 pour


mille), infantile (116 pour mille en milieu urbain ; 142 pour mille en
milieu rural) et maternelle (556 pour 100 000 naissances vivantes).19
19
Cette situation, selon Fonteneau (1999 : 3 citant Traoré & Sondo (1997)), proviendrait des
facteurs suivants :
- Insuffisance quantitative et qualitative de la couverture sanitaire ;

54
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
Théoriquement les soins de santé sont «gratuits», mais pour Gnessien (1996 :
116) cela relève plutôt de la fiction, car les structures sanitaires sont devenues
des centres de distributions d' ordonnances que, la plupart du temps, les
populations ne sont pas en mesure d' honorer. Comme conséquence (1996 : 116)

certains malades se résignent à ne pas recourir à la médecine moderne,


pensant que leur salut se trouve dans la médecine traditionnelle dont les
coûts sont apparemment à la portée de leurs bourses mais dont l'efficacité
n'est pas toujours évidente. C'est ainsi qu'
une couche de la population
naît et meurt sans jamais bénéficier des bienfaits de la médecine
moderne.

Pour Fonteneau (1999 : 5) la grande majorité (et encore plus en milieu rural) de
la population a essentiellement recours à la médecine traditionnelle plutôt qu'à
la médecine moderne. Seulement 20% de la population a recours à la médecine
moderne et dans bien des cas, ce recours est combiné à celui de la médecine
traditionnelle.
Malgré les insuffisances de la médecine moderne, ses représentations de
la santé, de la maladie et du corps ne manqueront pas de provoquer des
mutations dans le comportement des populations, en particulier parmi les
couches lettrées ou alphabétisées dans les langues nationales. En effet, comme
indiqué plus haut, la mise en oeuvre des soins de santé primaires requiert la
participation de plusieurs secteurs d' activités, dont l'information et la
communication. On comprend alors pourquoi en matière de développement, y
compris sanitaire, les pouvoirs publics burkinabè mettent l' accent sur
l'information - l'
éducation - la communication (IEC) et le plaidoyer. L' IEC est
défini comme

l’ensemble des interventions qui utilisent de manière planifiée et souvent


intégrée les démarches, techniques et ressources de l’information, de
l’éducation et de la communication pour opérer un changement de
comportement volontaire (ou une consolidation) au niveau d’un individu,
d’un groupe, d’une communauté ou d’une population donnés en vue

- Persistance des épidémies endémiques aggravées par l' apparition du SIDA. Les maladies
les plus fréquentes sont le paludisme, la dracunculose, les bilharzioses, l'
onchocercose, la
fièvre jaune, la maladie du sommeil, la lèpre, la tuberculose, la méningite cérébro-spinale,
la rougeole, le choléra ;
- Persistance de la sous-alimentation, de la malnutrition protéino-énergétique et des autres
carences nutritionnelles (goitre endémique, carence en vitamine A, etc.) ;
- Insuffisant développement des activités de prévention en faveur des populations ;
- Insalubrité de l' environnement, insuffisance des mesures d' assainissement de base et de
fourniture d'eau potable ;
- Faiblesse des ressources financières : les dépenses de santé représentent 6 à 7% du budget
national ;
- Faiblesse des facteurs socio-éducatifs.
Cette liste des facteurs qui expliquent la situation préoccupante de la médecine moderne est
loin d'être exhaustive.

55
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

d’une amélioration individuelle et/ou collective de la qualité de vie


(ministère de l’Economie et des Finances 2001 : 9)

Les moyens dont disposent les pouvoirs publics et les acteurs de la santé pour
l'
information, l' éducation et la communication sont essentiellement la radio, la
télévision (avec une chaîne nationale qui couvre depuis 1990 presque tout le
territoire national) et la presse écrite. En plus de cela, il faut ajouter les autres
types de productions : livres/manuels, rapports de conférence, brochures,
bulletins, cassettes vidéo, films, théâtre, etc.
Après ce tour d' horizon de la conception médicale de la santé et de la
maladie, qui est au centre de la politique sanitaire des pouvoirs publics, on peut
maintenant envisager l' aspect thérapeutique dans la culture bisa et mossi.

3.4 La thérapeutique

Les instances qui interviennent au niveau de la thérapeutique, que ce soit en


milieu mossi ou bisa, sont essentiellement les guérisseurs, les devins et la
médecine moderne, qui est représentée au niveau des villages par le
dispensaire. Dans le processus thérapeutique, il n' existe pas d' ordre quant à
l'
intervention divinatoire et aux soins à proprement parler tant les deux
institutions sont indépendantes. Selon les situations et l' urgence des cas, on
peut commencer par l' une ou par l'autre. Dans la pensée bisa et mossi, la
guérison n' est totale qu'
après l'
accomplissement des sacrifices ordonnés par le
devin. Cependant, il faut souligner qu' on peut avoir affaire à des guérisseurs
simples, à des guérisseurs - devins ou à des devins simples. Mais il faut relever
que les fonctions de guérisseur ou de devin, malgré leur importance dans
l'
organisation sociale et leurs prestations de service, ne constituent pas des
activités professionnelles, car ceux qui les exercent ne vivent pas de ces
activités. Comme tous les autres habitants du village, ils vivent du travail de la
terre.

3.4.1 Le devin
Que ce soit chez les Mossi ou chez les Bisa, le devin représente un trait d' union
entre le monde visible et le monde invisible. Cette position privilégiée lui
permet de connaître la cause première de l' infortune, en particulier l'étiologie
causale en cas de maladie. Dans la mesure où cette dernière est envisagée
comme la sanction d' une faute commise par le malade ou par son entourage, le
devin a pour mission d' identifier cette faute et de proposer sa réparation, en tant
que partie intégrante du processus thérapeutique.
Cependant, ce diagnostic posé lors de la consultation divinatoire puise
dans les catégories causales finies tantôt évoquées. Il s' agit en fait de confirmer
(sous une forme plus élaborée) ou d' infirmer ce que tout le monde soupçonne.
Le devin prononce son diagnostic en se servant d' objets symboliques variés
(cauris, bâton, instruments de musique...) censés lui permettre de communiquer
avec les génies, qui l'assistent dans l' interprétation de l'événement sur lequel

56
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
porte la consultation. Les résultats de la consultation donnent généralement lieu
à la réparation de la faute, sous forme d' offrande, à laquelle s' ajoute un
traitement à base de pharmacopée, lorsqu' il s'
agit d'
un devin - guérisseur qui est
consulté. Mais, lorsque la maladie provient de la persécution (sorcellerie,
méchanceté, jalousie...), la thérapeutique consistera à trouver l' antidote
(produits médicamenteux, offrande..) qui permettra de neutraliser le pouvoir de
l'agent persécuteur afin que le malade puisse recouvrer la santé. On ne peut
qu' être d'accord avec Bonnet (1988 : 108) lorsqu' elle dit que «guérir, c' est
donner sens à la maladie».
On se rend compte qu' en dehors du devin - guérisseur, dont les fonctions
se confondent, guérisseur et devin ont des rôles distincts dans le processus
thérapeutique. Tandis que le premier agit sur les symptômes de la maladie à
partir de l'
examen du corps malade, le second s' attaque à la cause première de la
maladie. Le devin n' a pas besoin de la présence du malade pour poser son
diagnostic. En effet, la décision d' aller consulter et la consultation elle-même
sont du ressort de l'entourage du malade. En général, ce sont les hommes, de
préférence les chefs de famille, qui en ont la responsabilité.

3.4.2 Le guérisseur
Les guérisseurs détiennent leur savoir de leurs ancêtres, qui l' ont reçu des
génies sans lesquels la thérapeutique n' aboutira pas à la guérison. Ils connais-
sent les vertus thérapeutiques de nombreuses plantes et de toutes sortes de
matière provenant d' animaux (ossements, peau, sang, etc.) et de l' environne-
ment. On a vu que la notion de «force vitale» ou «double», ( en bisa et
en mooré, qui constitue une des composantes de la personne, n' est pas une
propriété exclusive de l' homme, mais de tout être animé ou inanimé. Dans le
processus thérapeutique, c' est la force vitale de la plante, de l' arbre ou de
l'
animal intervenant dans le traitement de la maladie qui vient renforcer celle du
malade et assurer ainsi la guérison.
La prescription d' une thérapeutique donnée fait suite à l' examen du
malade. Contrairement au devin, le guérisseur soigne le corps malade. Il
s'attaque aux symptômes ou aux causes immédiates de la maladie, s' il est simple
guérisseur, en examinant le corps du patient. Il peut même le référer à un devin
afin de déterminer la cause première de la maladie.
En ce qui concerne le paiement de la consultation, il ne se fait en général
qu' après la guérison. Souvent symbolique, ce paiement a connu une évolution.
Aujourd' hui, il peut se faire en espèce, ou en nature (poulet, mouton, chèvre...).
Le risque de non-paiement est minime, car le malade sait qu' au cas où il
n'honorerait pas sa dette, la rechute peut être plus grave.
Pour terminer, nous allons voir la troisième et dernière institution qui
intervient dans le processus thérapeutique, la médecine moderne.

3.4.3 Le recours à la médecine moderne


Quant à la place de la médecine moderne dans le processus thérapeutique, la
question du coût, mentionnée plus haut comme obstacle à l' utilisation des

57
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

structures de soins modernes, en l’occurrence le dispensaire, mérite d' être


nuancée. Dacher (1992) fait un constat intéressant au sujet de l' utilisation des
services du dispensaire d' un village goin que l' on peut généraliser non
seulement aux Bisa et aux Mossi, mais à de nombreuses sociétés africaines. En
effet, s'il est vrai que la consultation au dispensaire pour certaines maladies
entraîne toujours des prescriptions qu' un paysan ne peut pas toujours honorer,
le traitement de certains maux bénins, comme les maux de tête ou le paludisme,
peut revenir moins cher que le recours au guérisseur. Si malgré cela, les gens
hésitent avant d' aller au dispensaire, le coût n' est pas toujours un argument
convaincant. Selon Dacher (1992 : 177) le fait que l' on doive payer le
médicament européen avant de savoir s' il est efficace est au moins important.
On l' a vu, le guérisseur n' est payé qu'une fois le malade guéri. Le fait que la
médecine moderne exige le paiement des médicaments avant la guérison, qui
demeure incertaine, constitue un blocage psychologique important pouvant
expliquer la préférence des populations pour le guérisseur en milieu rural.
Cependant, il faut dire que le recours au dispensaire fait partie du désir
de faire disparaître les symptômes de la maladie, même s' il faut reconnaître que
dans l' esprit des Mossi et des Bisa, il existe des maladies pour lesquelles ils
iront en consultation au dispensaire et d' autres pour lesquelles ils s' adresseront
au guérisseur et/ou au devin. Les Mossi parlent de & .( et les Bisa
de ""&" 5 ( (littéralement «maladie de la maison du docteur»). C' est,
par exemple, le cas des maux de tête, de diarrhées, des blessures et du
paludisme. Nous suivons Fainzang (1986 : 115), qui considère le guérisseur et
le dispensaire non pas en termes de rivalité, mais de complémentarité dans la
pratique thérapeutique bisa et mossi.
Dans tous les cas, le recours au dispensaire ne dispense pas de la
consultation divinatoire dans la mesure où le rôle du dispensaire est comparable
à celui du guérisseur. Dans les deux cas, il s' agit de s'attaquer aux symptômes.
Or la représentation du cosmos et l' organisation sociale décrites au chapitre 2
continuent de faire partie de la réalité burkinabè. C' est pourquoi même en cas
de guérison, suite à l' utilisation des structures de la médecine moderne, les
questions que l' on se pose en cas d' infortune demeurent : «Pourquoi moi,
maintenant... ? Comment cela m' arrive ? Qui ou quoi a initié l' infortune qui
m' affecte ?» (Sindzingre 1984 : 94). En dehors de l' institution divinatoire, la
médecine moderne ne peut répondre de façon satisfaisante à ces questions.
C' est dire que, comme l' a indiqué Sindzingre (1984 : 122), les différentes
alternatives n' entraînent pas la modification du modèle explicatif traditionnel20.

20
Un tel comportement nous amène à nuancer notre compréhension du dynamisme et du
changement culturel. Samovar & Porter (1991 : 60), tout en reconnaissant que la culture
change dans de nombreux aspects, affirment que sa structure profonde résiste aux
changements majeurs : «Changes in dress, food, transportation, housing, and the like, though
appearing to be important, are simply attached to the existing value systems. However, values
associated with such things as ethics and morals, work and leisure, definitions of freedom, the
importance of the past, religious practices, the pace of life, and attitudes towards gender and
age are so very deep in a culture that they persist generation after generation.» Cette
persistance de certaines valeurs qui touchent aux croyances religieuses et au passé explique

58
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
Les représentations de la santé et de la maladie et la thérapeutique que
nécessite cette dernière dans la culture mossi et bisa montrent d' une part
comment les premières constituent un prolongement de la représentation du
cosmos et de l' organisation sociale et politique, et d' autre part comment la
thérapeutique, avec l' intervention des guérisseurs et de l'
institution divinatoire,
se sert de la maladie pour contrôler l' ordre social. La maladie en tant que
désordre biologique - ou tout événement malheureux (la mort, la stérilité par
exemple) - traduit un certain dérèglement de l' ordre social que les guérisseurs et
les devins contribueront à rétablir en guérissant le malade. Dans ce sens, la
santé, la maladie et le corps constituent des objets métaphoriques qui
permettent une lecture de la société à travers sa représentation du désordre
biologique qu' est la maladie. Le guérisseur et la médecine moderne représentée
par le dispensaire jouent des rôles complémentaires.
Les développements qui précèdent montrent que nous sommes en
présence d’un système complexe combinant représentations traditionnelles et
modernes en ce qui concerne la santé et la maladie en Afrique. La santé et la
maladie concernent l' homme ; or, pour reprendre Le Breton (2001 : 7),
«l'existence de l'homme est corporelle». Cette assertion étant irréfutable, on
peut néammoins se demander si toutes les cultures ont les mêmes
représentations du corps. Les sections suivantes tenteront de répondre à cette
interrogation en examinant les représentations du corps dans la médecine
moderne et dans la culture mossi et bisa.

3.5 Les représentations du corps

La santé, tout comme la maladie, se rapporte au corps, qui exerce une


fascination sur l’imaginaire. Une telle fascination, selon Ritter & Stevens
(2000 : 1), s’exprime à travers l’idéal de jeunesse et de santé qui semble
tyranniser la vie sociale occidentale d’aujourd’hui, avec «l' essor des sciences
médicales qui rendent de plus en plus accessible le rêve d' un corps que l'on peut
façonner à volonté». La publicité, les journaux, la télévision produisent des
images du corps dont le but est soit de nourrir ce rêve du corps idéal, soit
d'utiliser celui-ci comme argument de vente de produits de consommation
courante. Detrez (2002 : 102) relève que la santé ne signifie pas seulement ne
pas être malade, mais qu’il faut être également en forme, répondre à l' idéal du
corps sportif et performant.
En réalité, il n'
est pas aisé de parler du corps, en raison de sa complexité.
En tant qu' objet d' étude, il intéresse diverses disciplines : sociologie, anthropo-
logie, criminologie, art dramatique, littérature, biologie, médecine, psychologie,
philosophie, etc. La liste est inépuisable. Chaque discipline décrit le corps selon
sa propre perspective. Mais, en ce qui concerne cette description du corps, il est
important de se rendre compte, comme le souligne Detrez (2002 : 16), que
«derrière l'énonciation et l' imposition d'une manière de voir se manifestent des
sans doute, en partie, l'
attachement des Burkinabè à la médecine traditionnelle, malgré
l'
avènement de la médecine moderne.

59
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

enjeux de savoir et de pouvoir» et, quelle que soit la perspective, la représen-


tation du corps dans une société reflète ses valeurs culturelles.
Avant d' aborder les représentations du corps dans la culture mossi et
bisa, nous proposons de voir quelle perception en a la médecine moderne.

3.5.1 La représentation médicale du corps


Lorsque l’on évoque la représentation médicale du corps humain, la première
image que l’on voit est sans doute cette réalité anatomique et physiologique :
squelette, muscle, vaisseaux, etc. Dans ce sens, on peut dire que le corps est
composé d’organes, dont l’unité de base est la cellule. La description qu’en
donnent Guyton & Hall (2000 : 7-8) relève d’une telle considération :

The body is actually a social order of about 100 trillion cells organized
into different functional structure organs. Each functional structure
provides its share in the maintenance of homeostatic conditions in the
extracellular fluid, which is called internal environment. As long as
normal conditions are maintained in the internal environment, the cells of
the body continue to live and function properly. Thus, each cell benefits
from homeostasis21, and in turn, each cell contributes its share toward
homeostasis. This reciprocal interplay provides continuous automaticity
of the body until one or more functional systems lose their ability to
contribute their share of function. When this happens, all the cells of the
body suffer. Extreme dysfunction leads to death, whereas moderate
dysfunction leads to sickness (les italiques sont des auteurs).

Cette description du corps nous semble pertinente, car elle montre que le corps
humain dans sa réalité physiologique est non seulement un tout, mais également
qu' il peut être envisagé sous trois états différents : corps vivant, corps malade et
corps mort. Compte tenu de l’orientation de notre problématique, nous allons
nous intéresser seulement aux deux premiers. Le dernier, aussi intéressant soit-
il, semble poser d’énormes difficultés, telles que le statut du cadavre et les
représentations de la mort, qui risquent de nous éloigner de nos préoccupations.
Malgré la pertinence de la définition que donnent ci-dessus Guyton &
Hall du corps, l' on ne peut s' empêcher de relever cette vision individualiste
occidentale du corps et la perception du malade comme un corps par la
médecine et non comme un homme malade. Mais, en même temps, cette
définition rend compte de la prépondérance de la représentation médicale du
corps par rapport aux autres représentations et de son rôle primordial dans le
savoir médical.
Parmi les prémisses de la perspective biomédicale, évoquées plus haut
(3.3.), figure le dualisme entre le corps et l'esprit. Il faut souligner que, même si
dès ses origines, la médecine était consciente de l' apport dont elle pouvait

21
Guyton & Hall (2000 : 7) définissent l'
homéostasie comme un terme utilisé par les
physiologistes pour désigner «maintenance of static or constant conditions in the internal
environment ».

60
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
bénéficier de la part de l' anatomie, elle était confrontée à un dilemme. D' une
part, pour pouvoir soulager le corps qui souffre, il était nécessaire de le
connaître et, d' autre part, les croyances sociales et religieuses se représentaient
l'
homme en tant que corps et âme, dont la vie ne s' arrêtait pas avec la mort,
considérée comme le passage obligé vers l' au-delà. Aussi la dissection, le seul
moyen de révéler l' intérieur du corps et son fonctionnement, était-elle
condamnée. Les chirurgiens, eux-mêmes, sous l' emprise des croyances
culturelles et religieuses, redoutaient les dissections.
Le Breton (1993) situe la dissociation entre corps et homme vers la fin de
la Renaissance. Pour guérir le corps, il fallait le dissocier de l' homme et
l'
étudier dans tous ses compartiments. Seul le corps était capable de révéler son
mystère. Selon Le Breton (1993 : 92) :

Le corps est perçu à l'


image d'un continent dont la découverte progresse
au rythme de son démantèlement et de l' obstination d'
anatomistes que ne
rebutent ni la chair ni le sang, ni le pourrissement, ni les moyens de
s'emparer des cadavres.

Anthropologues, médecins et autres spécialistes (voir par exemple Herzlich


1973 ; Le Breton 1993, 2001 ; Frank 1995 ; Detrez 2002) sont unanimes : le
corps est au centre du savoir médical. «Le patient, dit Detrez (2002 : 50), est un
matériau humain soumis à un "travail sur l' homme"». En clair, c' est le corps
malade, plus précisément la maladie, qui intéresse la médecine et non l' homme.
Selon Le Breton (1993 : 226-227), les premières dissections de corps
humains entre les XIVe et XVIIe siècles consacrent, d' une part, la rupture du
symbolisme entre corps et cosmos et, d' autre part, le savoir médical sur le corps
dans son universalité et non sur un homme malade singulier souffrant. Au fil du
temps, surtout avec Descartes22, se développe une conception mécanique du
corps. Cette métaphore «corps – machine» représente la réification du corps
composé de «pièces interchangeables» que l' on peut «réparer», «démonter».
Après la mort, la dépouille, aux yeux de la médecine n' est qu' un «reste» sans
valeur qui, paradoxalement, représente un intérêt scientifique dans la mesure où
avec l'anatomopathologie, comme le montre Le Breton (1993 : 104), «le corps
est promu au rôle éminent de texte à déchiffrer afin d'identifier la maladie.»
Une telle représentation du corps, non seulement atomise celui-ci, mais
également aboutit à une dépersonnalisation de l' homme qui se traduit par une
spécialisation de plus en plus poussée de la médecine. Après la séparation du
corps de l'homme, on en est, avec les spécialistes, au «corps en puzzle», selon
Vaysse (1998 : 34), qui fait que dans l'
univers hospitalier

22
Au XVIIe siècle, Descartes (1637) élabore une théorie mécanique de l' homme et de
l'
animal en tant que corps-machine. Cependant, il existe une différence fondamentale entre les
deux. Tandis que les animaux «agissent naturellement et par rapports» (voir Descartes 1990 :
296) ou par instinct les hommes disposent de la faculté de penser et d' une âme immortelle.
«Notre corps» écrit Descartes «n'
est pas seulement une machine qui se remue de soi-même,
mais il y a aussi en lui une âme qui a des pensées.» Descartes souscrit au dualisme
anatomique qui distingue l'homme du corps.

61
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

l'
individu sujet se sent dissous dans un fonctionnement groupal autant
que parcellisé quand il doit circuler de lieu en lieu pour subir - organe par
organe - des examens spécialisés.

Du «corps-machine» au «corps-marchandise», il existe un pas que la médecine


occidentale, dotée de moyens technologiques de plus en plus sophistiqués, a
déjà franchi avec le prélèvement d' organes. Selon Vaysse (1998 : 35), «il a
fallu, pour que cela [le prélèvement d’organes] soit possible, redéfinir la mort
"clinique" afin d' avoir des sujets morts au corps-réservoir d' organes vivants.»
Mais, en réalité, le prélèvement d' organes se fait sur le défunt tout comme sur
un donneur vivant. Selon Le Breton (1993 : 269), sur le premier (consentant ou
non) on peut procéder à de nombreux prélèvements : coeur, poumons, cornées,
reins, intestin grêle et certains fragments d' os. Sur le second, on peut prélever :
peau, rein, moelle osseuse, sang, fragments osseux, sperme, lait, voire cornée.
Le Breton (2001 : 231) a sans doute raison de parler de «corps en pièces
détachées», dont la valeur technique et marchande augmente au fur et à mesure
que le corps est envisagé comme virtuellement distinct de l' homme.
Le corps humain, en tant que réalité physiologique et anatomique, est
universel. Mais, il va de soi qu' une représentation comme celle de la médecine,
qui introduit une cassure entre l' homme et le corps, aboutissant à la réification
et à la marchandisation du second, pose d' énormes problèmes culturels dans de
nombreuses sociétés. Le Breton (1993 : 268) relève qu' au Japon, par exemple,
le corps, même mort, conserve son individualité et son humanité :

La tradition bouddhiste considère que l' esprit du défunt demeure


quarante-neuf jours en ce monde. Il serait terrifiant pour la plupart des
familles japonaises de prélever des organes sur un être dont la vie se
poursuit sous une autre forme.

On a vu que pour les Bisa et les Mossi, comme la plupart des sociétés
africaines, qui pratiquent le culte des ancêtres, la mort est considérée en
termes de passage dans le monde des ancêtres, et la procréation comme la
réincarnation de l' esprit d'
un ancêtre. Nous verrons, ci-dessous, que dans la
pensée traditionnelle bisa et mossi, le corps n'
est ni individualisé, ni dissocié
de l'homme comme dans le discours occidental dominant sur le corps.
L'homme forme un tout avec le cosmos et son univers familial et social. C' est
à cause de cette unité entre l' homme et son univers cosmologique que la
thérapeutique en milieu bisa et mossi, on l'
a vu, va au-delà du corps.
Il est vrai que la médecine moderne, au Burkina Faso, n' a pas atteint le
même niveau de développement que dans le monde occidental. Mais le «don»
d'organes, basé sur une conception mécanique du corps, qui rencontre encore
quelques résistances dans les pays développés, représente un «luxe»
susceptible de rencontrer des oppositions dans les pays africains. Au Burkina
Faso, le don de sang ne pose aucun problème, mais celui d' organes serait
inconcevable en raison même de la sacralité du corps et de la croyance en
l'
incarnation. À moins que, comme dans d' autres pays du Tiers Monde, la

62
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
misère ne pousse certains à céder leurs organes pour des raisons matérielles et
financières. Mais on peut comprendre que la représentation mécanique
biomédicale du corps soit problématique. Il est intéressant de noter que les
opérations chirurgicales rencontrent des résistances culturelles, parce que
l'
anesthésie est associée à la mort. La mort, tout comme la maladie, dans les
représentations traditionnelles, s'
inscrit dans un schéma de causalité finie et
connue, qui ignore la «mort – anesthésie».
Comme on le voit, la représentation biomédicale du corps est au coeur
de la médecine moderne occidentale. Cette représentation, qui est loin de faire
l'
unanimité, consacre l' individualisation et la réification du corps que Detrez
(2002 : 50) résume très bien en décrivant le corps que les aides-soignants
présentent aux docteurs ou aux chirurgiens comme «un corps neutre et propre,
un objet biologique et non plus social». Tout en ayant présent à l' esprit
l'
avènement de la médecine occidentale et sa représentation du corps au
Burkina Faso, nous allons aborder dans les sections qui suivent les
représentations mossi et bisa du corps.

3.5.2 Les représentations mossi et bisa du corps


La représentation qui constitue une interprétation de la réalité, disions-nous
(voir chapitre 2), est une notion fonctionnaliste et relative. Si la conception
biomédicale du corps met l’accent sur une représentation biologique, nous
verrons dans les développements qui vont suivre que la conception mossi et
bisa accorde la priorité à des représentations sociales et religieuses. La vision
de Le Breton (2000) du corps permet de comprendre les représentations de ce
dernier. En effet, selon lui, le corps est un instrument au moyen duquel
s’expriment les émotions humaines. Cependant, même si les émotions et les
sentiments sont communs à l’espèce humaine, elles ne s’expriment pas toujours
de la même manière par le corps parce que, comme le montre Le Breton (2000 :
11), les expressions corporelles ne sont pas naturelles, mais sociales et
culturelles :

D’une société humaine à une autre, les hommes ressentent effectivement


les événements à travers des répertoires culturels différenciés qui se
ressemblent parfois mais ne sont pas identiques. L’émotion est à la fois
interprétation, expression, signification, relation, régulation d’un
échange. Elle se modifie selon le public, le contexte ; elle diffère dans
son intensité, et même dans ses manifestations, selon la singularité
personnelle. Elle se coule dans la symbolique sociale et les ritualités en
vigueur.

Dans la mesure où le corps humain, envisagé en tant que moyen d’exprimer les
émotions, s’inscrit dans la symbolique sociale, on peut affirmer que, tout
comme les représentations de la santé et de la maladie, les représentations du
corps dans une culture donnée reflètent son organisation sociale et sa
représentation du cosmos. Dans la culture bisa et mossi, au-delà de sa
représentation physiologique, le corps représente un enjeu culturel.

63
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Les Bisa et les Mossi, à l'


instar de leur organisation sociale et de leur
perception du cosmos, ont une représentation métaphysique et sociale du corps.
Si nous prenons, par exemple, la théorie mossi de la procréation qui est
semblable à celle des Bisa, on constate que malgré l'importance des rapports
sexuels entre l'
homme et la femme, les Mossi pensent que la fécondation
provient d'un qui représente l' esprit d'
un ancêtre (Bonnet 1988 et
Badini 1994) :

Le s'
introduit alors dans la femme au moment de l'acte sexuel. Il
passe de l'
extérieur à l'
intérieur du corps de la femme durant l'
acte sexuel.
La valeur de fécondité de l' homme semble ainsi supprimée et confiée à
l'
esprit qui néanmoins n' accorde sa fécondité que durant la pénétration
sexuelle de l'
homme (Bonnet 1988 : 25).

Comme conséquence, la stérilité dans un couple n' est jamais attribuée à


l'
homme, mais à la femme qui, selon Badini (1994 : 42), «doit faire montre de
ses grandes vertus de mère afin d' être un réceptacle digne d' attirer les "génies"».
C’est pourquoi il existe dans le système de représentations mossi un autel de la
fécondité auquel on fait des sacrifices pour s' attirer les faveurs des . Il y
a donc une primauté du de l'esprit sur le corps biologique dans la
procréation.
Une telle théorie montre que dans les représentations mossi, le corps de
la femme est un objet de procréation à la disposition des génies et des ancêtres.
La femme - du moins son corps - n' est importante aux yeux de la société que
parce qu' elle permet la reproduction de la famille et du lignage. Aussi la femme
sans progéniture est-elle l' objet de mépris. Elle n' est pas jugée par sa beauté,
mais bien par sa capacité de procréer et par ses qualités morales.
Quant au nouveau-né que les Mossi et les Bisa appellent
(étranger) parce que considéré comme venant de l' autre monde, le monde
invisible, on ne peut pas parler de lui en termes de corps individuel dans la
mesure où il est l' incarnation de l'
esprit d'un ancêtre. Seul un rite spécial, appelé
, selon Badini (1994 : 47), permet aux Mossi de déterminer «quel ancêtre
ou quel esprit a rencontré la femme et l' a fécondée en s' incarnant dans l' enfant
qui vient de naître». Par cette conception métaphysique de l' enfant, les Mossi
affirment non seulement son caractère sacré, mais également son appartenance
au lignage.
La définition de la personne dans la pensée bisa et mossi renforce cette
conception métaphysique et sociale du corps. Pour les Mossi, on vient de le
voir, l'enfant est l'incarnation de l'esprit d'un ancêtre, $ qui féconde la
femme. Après la fécondation, le foetus va progressivement acquérir l' une des
principales composantes de la personne, à côté du corps biologique : le
que nous avons traduit par «âme» ou «force vitale». Après la mort, le ,
dans la représentation mossi, va quitter le corps pour rejoindre le monde
invisible et commencer une nouvelle vie, en tant que ou ancêtre. Dans la
pensée bisa, nous avons la même représentation de la personne, sous la forme
de corps biologique et d' «âme» ou de «force vitale», (

64
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
Les rites qui entourent le placenta et son enterrement dans la société bisa
et mossi visent à renforcer la nature gémellaire de tout individu que symbolise
le placenta dans de nombreuses cultures africaines, en particulier mossi et bisa.
En effet, selon Barry (2001 : 40), «le placenta est dans un rapport de causalité
directe avec l'enfant, ce qui arrive au placenta aura des effets sur l'enfant». C'est
pourquoi, indique Bonnet (1988 : 45), l' enterrement du placenta doit s' effectuer
avec une certaine rapidité, parce que les Mossi attribuent aux esprits et aux
sorciers le désir de s' approprier le placenta de l'
enfant et de tuer le nouveau-né.
L'enterrement est effectué par les femmes qui se tiennent généralement à
genoux par respect pour l' enfant, qui, à ce stade, fait encore partie du monde
invisible. Il est intéressant de savoir que le placenta, appelé en mooré et
) en bisa («chef» dans les deux langues) occupe une place importante dans le
système symbolique africain de façon générale. La désignation du placenta par
le terme «chef» explique également le respect avec lequel il est traité.
Cette représentation métaphysique du corps est au centre de la représentation de
la maladie et de la thérapeutique mossi et bisa. En effet, pour les Mossi et les
Bisa, la maladie procède de l' affaiblissement de la «force vitale» ou du
«double» de la personne qui va affecter le corps. Lorsqu' on dit que les sorciers
ou «mangeurs d' âmes» s' attaquent à quelqu' un, c'est à sa «force vitale». Seule
une consultation divinatoire permettra de trouver l' antidote afin de délivrer le
malade. Dans le cas contraire, le «double» sera «mangé», ce qui se traduira par
la mort du malade.
Ces représentations du corps qui renvoient à des conceptions méta-
physiques ne doivent pas occulter les autres images du corps, en particulier
celles qui sont associées au corps physiologique. Pour ce faire, nous allons
nous intéresser au corps idéal, qui fascine tant le monde occidental. Le corps
idéal, selon Helman (2000 : 12), est défini par la culture :

The body image, then, is something acquired by every individual as part


of growing up in a particular family, culture or society - although there
are, of course, individual variations in body image within any of these
groups.

Dans la plupart des sociétés africaines, y compris au Burkina Faso, la


conception du corps idéal a tendance à privilégier la grosseur comme un sym-
bole de bien-être et de bonne santé. Etre gros signifie également qu' on est à
l'
abri du besoin.
Les Mossi et les Bisa pratiquent certaines «mutilations» sur le corps à
des fins esthétiques. Celles qui sont les plus connues sont les scarifications et
le . Le terme en bisa comme en mooré désigne la circoncision et
23
l'
excision . Les scarifications peuvent se faire sur le visage, la poitrine et
également sur le ventre. En plus de leur fonction esthétique, les scarifications
sur le visage tiennent lieu de «carte d' identité» dans ces sociétés à tradition
23
Badini (1994 : 59) indique que la circoncision consiste en l'
ablation du prépuce de la verge
du jeune homme entre 15 et 17 ans tandis que l'excision consiste en la clitoridectomie pour la
jeune fille entre 12 et 15 ans.

65
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

orale. En effet, elles permettent d' identifier l'


ethnie de la personne et même
son lignage.
Quant à l' excision et à la circoncision, elles représentent un moment
important dans la vie de l' individu car, comme le relève Badini (1994 : 59),
«elles annoncent l' avènement d' un nouveau statut : celui de "personne", de
néda ou d' homme et de femme adultes.» Le est un rite d'initiation
sociale et un rite de puberté. Il faut dire que le se déroule en principe
dans un camp retranché loin des lieux d' habitation. Pendant toute la durée de
l'
initiation, un trimestre selon Badini, l' éducation sexuelle occupe une place
importante dans la vie communautaire des jeunes. Mais l' essentiel de ce rite
réside dans son symbolisme religieux et sacré. Pour Badini (1994 : 65), les
différentes opérations chirurgicales lors du visent à perpétuer le mythe
moaga de l' homme originel qui est une divinité androgyne. Or, on a l' a vu,
parce qu' il participe au monde invisible et au monde visible, l' enfant est
associé à une divinité androgyne, d' où le caractère sacré et religieux du
que Badini (1994 : 65) décrit en ces termes :

L'ablation du prépuce (principe féminin de l' homme) et de celle du


clitoris (représentant de l'organe mâle chez la femme) vont restituer à
l'
un et à l' autre leurs véritables conditions : celle de l'homme (mâle,
viril) et celle de la femme (donneuse de vie). L' initiation servira ainsi à
définir la personnalité de l' individu largement dominé par l' apparte-
nance à un sexe.

L'exemple des scarifications et du montrent que dans les représentations


mossi et bisa l' esthétique du corps, qui est relatif, a également un caractère
social, sacré et religieux. Mais il faut indiquer que certaines de ces pratiques
ont tendance à disparaître. C' est le cas en particulier de l' excision que la
communauté internationale, les autorités politiques nationales et les ONG
veulent éradiquer, en menant une campagne d' information et de sensibilisation,
car elle constitue une violation du corps de la femme et une négation de son
droit au plaisir. Aujourd' hui, au Burkina Faso comme dans d' autres pays, il
existe une loi contre l' excision. Les contrevenants s' exposent à de lourdes
peines d'emprisonnement et au paiement d' amendes tant pour les exciseuses que
pour les parents24 des jeunes filles. Cependant, on reconnaît à la circoncision un

24
Drabo (2002 : 10) rapporte le cas de cette infirmière qui a été interpellée à plusieurs
reprises pour l'
excision qu' elle pratique depuis 1988. Elle gagnerait 3000 F (environ 5 euros)
par excision. Lors de son procès qui a eu lieu au Palais de justice de Bobo-Dioulasso les 1er
et 2 septembre 2002 pour trois filles qu' elle venait d'exciser, le procureur a requis une peine
de 3 ans d' emprisonnement, une forte somme d' amende et l' interdiction d'exercer sa
profession d'infirmière pendant une année. Les mères des filles ont été condamnées à six mois
de prison. Cet exemple montre comment l' excision reste une pratique ancrée dans les
mentalités et la culture. On a vu des femmes organiser des marches pour réclamer la
libération d'
exiceuses arrêtées. La demande serait tellement forte que certaines exciseuses qui
avaient arrêté leurs activités ont dû les reprendre. Au Burkina, la prévalence de l' excision
serait encore de 66% (Kaboré 2002 : 8). Le fait que tous les pays en Afrique de l' Ouest n'aient

66
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
caractère hygiénique25. Pour cela, elle se fait de plus en plus dans les hôpitaux
et dans les dispensaires.
Si les représentations du corps chez les Mossi et les Bisa s' inspirent de
leur culture, il faut reconnaître que cette culture est en pleine mutation sous
l’influence de la médecine moderne comme nous allons le voir.

3.5.3 Les mutations dans les représentations mossi et bisa du corps


Le savoir médical sur le corps, la fascination du corps beau et sain ainsi que la
chirurgie esthétique occupent une place de plus en plus grandissante dans le
monde. Les représentations occidentales de la santé, de la maladie et du corps
sont à l'origine de ce qu' il conviendrait d'appeler avec Virarello (1998 : 29) la
«civilisation du corps». Nous allons nous contenter de relever quelques
mutations dans les représentations du corps dans la culture mossi et bisa,
résultant des influences du discours occidental dominant sur le corps.
La théorie de la procréation mossi et bisa, on l' a vu, attribue la
fécondation de la femme à l' esprit d'un ancêtre. Cette approche correspond à
leur représentation holiste de l' homme, qui fait corps avec le cosmos et sa
communauté. Mais, si l' on considère la politique démographique et sanitaire
du Burkina Faso, on constate qu' elle véhicule la représentation occidentale
et individualiste du corps. En effet, la croissance actuelle de la population
dans les pays du Tiers Monde est perçue comme un frein au développement
socio-économique. Au Burkina Faso où, selon l' INSD (2000), le taux de
croissance moyen de la population est de 2,4%, la fécondité des femmes
demeure à l' heure actuelle l' une des plus élevées au monde. Aussi la politique
nationale de promotion de la planification familiale (PF) vise-t-elle à
permettre aux couples, en particulier aux femmes, de maîtriser leur fécondité.
L' objectif final étant la limitation de la croissance démographique en vue de
favoriser la croissance socio-économique.
Les moyens de promotion de la planification familiale sont la
vulgarisation des différentes méthodes contraceptives. D' après l'
enquête de
l'INSD (2000 : 53), la prévalence contraceptive est passée de 8% en 1993 à
12% en 1998-99 pour les femmes et de 15% à 32% pour les hommes dans le
même temps. Même si ces chiffres restent faibles, le niveau de connaissance
des méthodes contraceptives est très important. En effet, «78% de l' ensemble
des femmes et 91% de l' ensemble des hommes ont déclaré connaître, au
moins, une méthode» contraceptive (INSD 2000 : 46). Ce qui importe ici, c' est
la représentation du corps qu' implique la promotion des méthodes
contraceptives. En effet, en insistant sur la maîtrise de la fécondité, afin de
limiter la croissance, elle bat en brèche la représentation traditionnelle bisa ou
mossi, qui attribue la procréation à des forces surnaturelles et la conception du
corps comme «machine» à procréer. Elle constitue également une remise en

pas adopté de lois anti-excision pousse certaines exciseuses à aller exercer leur métier dans
des pays voisins. Ainsi les Burkinabè vont au Mali, les Ghanéennes au Burkina, etc.
25
Parlant de la circoncision, Helman (2000 : 13) note que «It may protect against some
infections in the penile area, as phimosis (tight foreskin). »

67
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

question du caractère holiste de la personne. La représentation du corps dans


la politique démographique est celle du corps individualisé. Désormais, le
corps n' appartient plus au lignage, mais à l'
individu qui tient en main sa propre
destinée.
La principale raison avancée contre la suppression de l’excision
s’inscrit dans cette perspective individualiste du corps qui perçoit l’excision
comme une violation du corps de la femme et postule le droit de celle-ci au
plaisir.
Cette individualisation du corps apparaît également dans les représen-
tations des maladies sexuellement transmissibles (MST), en particulier le
sida, qui sont liées aux comportements individuels. Le taux de séropositivé au
Burkina Faso est estimé à 7,17% de la population totale. La prévention contre
le sida et de façon générale contre les MST passe, entre autres, par la
connaissance de ces maladies. En la matière, il semble que le niveau de
connaissance des MST au Burkina Faso soit plus élevé parmi les hommes que
parmi les femmes. En effet, selon l' enquête de l'INSD (2000 : 180), malgré les
campagnes d' information et de sensibilisation, 48% des femmes déclarent
n' avoir entendu parler d' aucune de ces maladies, contre seulement 12 % des
hommes. Ces différences peuvent s' expliquer par divers facteurs, tels que
l'éducation et le lieu de résidence. Il faut noter que dès l' enregistrement des
premiers cas de sida au Burkina Faso en 1986, l' État a mis en place le Comité
national de lutte contre le sida (CNLS). Sa mission est de lutter contre la
transmission du sida par la voie sexuelle, par le sang et de la mère à l' enfant, à
travers des campagnes d' information et de sensibilisation des populations et à
travers la prévention. L' enquête de l’INSD (2000 : 190) révèle que les
personnes interrogées citent trois moyens de protection contre le sida : le
condom (24% chez les femmes contre 57% chez les hommes), la fidélité (49%
chez les femmes et 53% chez les hommes) et le fait d' éviter les prostitués (3%
chez les femmes et 12% chez les hommes). Il faut noter que le condom, l' un des
moyens les plus efficaces de protection contre le sida26, est également utilisé
dans le cadre de la planification familiale. Mais au-delà des chiffres, on
remarque que la stratégie de lutte est basée sur une représentation
individualisée de la maladie et du corps. Là encore, nous sommes loin des
explications surnaturelles des représentations de la maladie comme sanction
divine. On ne peut parler de sanction dans les mêmes termes que les étiologies
traditionnelles bisa et mossi, où la sanction provient de forces surnaturelles
(ancêtres, génies, sorciers...). En ce qui concerne les MST liées aux
comportements individuels, il s’agit plutôt de la culpabilisation, voire de la
moralisation de l’individu. On peut éviter les MST ou les expliquer de façon
rationnelle, notamment par le comportement sexuel. L' approche des MST, tout
en mettant en évidence l' individualisation de la conception biomédicale du
corps, rend également l' individu responsable de sa santé et de sa maladie.

26
Mais selon Barrère et al. (1999 : 58), au Burkina Faso, «globalement 12% de femmes ont
déjà utilisé un condom, qu'elle qu'
en soit la raison» contre 40% des hommes.

68
Chapitre 3. Représentations de la santé, de la maladie et du corps
dans la culture bisa et mossi
3.6 Conclusion

Les conclusions de notre analyse semblent plutôt confirmer celles de Augé


(1984, 1995), qui estime que les systèmes médicaux africains représentent un
système pluriel, où les différentes approches de la maladie ne s’excluent pas les
unes les autres dans la mesure où ni la symptomatologie, ni la thérapeutique ne
font de distinction entre étiologie naturelle et étiologie surnaturelle. Westerlund
(1989 : 200) explique ce pluralisme, qu' il a lui-même relevé au sujet d' autres
sociétés africaines (Bushmen, Maasai, Sukuma, Kongo et Yoruba), par la
conception holiste de la société où l' homme, la nature et le surnaturel exercent
une influence sur la santé et le bien-être de la communauté. Cette approche
plurielle de la maladie s’applique également au corps, réalité physiologique à
laquelle s’ajoutent ses différentes représentations métaphysiques et sociales
(Barry 2001 : 25).
Après ces représentations de la santé, de la maladie et du corps, nous
allons à présent aborder les langues mooré et bisa. La langue est non seulement
l’une des composantes majeures de la culture, mais également le moyen
d’expression culturelle privilégié.

69
CHAPITRE 4

Les langues mooré et bisa


Qu’il s’agisse du mooré ou du bisa, il faut indiquer que notre propos n’est pas
de décrire ces langues, mais d’en présenter quelques éléments caractéristiques
afin de permettre au lecteur de lire notre corpus et de suivre notre analyse. À
partir de la littérature disponible nous présenterons dans ce chapitre quelques
caractéristiques linguistiques du mooré et du bisa, en particulier les différences
entre ces langues et le français. Ces éléments ne seront pas tous nécessaires à
notre analyse, mais ils apportent des renseignements utiles sur les langues
mooré et bisa. Les données intéressant notre analyse sont surtout les éléments
culturels qui sont indispensables à la réussite de la communication en milieu
traditionnel mossi et bisa.

4.1 La langue mooré

La langue mooré a fait l’objet de nombreuses études de la part de linguistes


occidentaux et burkinabè. Pour ce qui nous intéresse, à savoir la phonologie, la
syntaxe, le lexique et la sémantique, nous allons nous inspirer des travaux de
Canu (1976), Nikièma (1978, 1982), Compaoré (1990), Balima (1997) et
Malgoubri (1985, 2000).
Le mooré, parlé par les Mossi, est une langue qui appartient au groupe
linguistique gur. Les Mossi occupent la partie centrale du Burkina Faso ou le
moogho (pays du moaga ou du mossi). Le moogho est situé entre le 12e et le
14e degré de latitude nord et entre le 12e et le 5e degré de longitude ouest. Sa
superficie (voir Compaoré 1990 : 5) est estimée à 63 500 km2. Le moogho
couvre tout le centre, le nord-ouest et une partie de l'
est du pays, soit environ 15
provinces27 sur les 45 que compte le pays. Le mooré, avec un nombre de
locuteurs estimé à 50%, est la langue majoritaire du Burkina Faso.
La langue mooré comporte quatre dialectes28 (voir carte à la page 74) :

27
Depuis le changement de nom du pays de Haute-Volta en Burkina Faso en 1984, le
territoire national a été découpé en 30 provinces. Mais en 1996 le nombre des provinces a été
porté à 45 en vue de renforcer la décentralisation. Au niveau de la province, le dépositaire du
pouvoir de l' État est le haut-commissaire.
28
La distinction entre langue et dialecte n’est pas claire, mais généralement la plupart des
linguistes s’accordent sur le fait que (Leclerc 1986 :52) «les dialectes sont des formes locales
d’une langue, assez particularisées pour être identifiées de façon distincte, mais dont l’inter-
compréhension est plus ou moins aisée entre les personnes qui parlent la même langue.»
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

• le dialecte du centre (Ouagadougou) ;


• le dialecte du centre est, (Koupèla) ;
• le dialecte du centre ouest, & (Koudougou) ;
• le dialecte du centre nord, ( (Ouahigouya).

À côté de ces dialectes, il convient de mentionner deux autres parlers : le


yaande ou le yaana et le zaoore. Le yaande est parlé par les Yaana au sud-est
du pays. Les yaana s’étendent jusqu’à la frontière togolaise. Quant au zaoore, il
est parlé par les Zaoose qui vivent dans le centre-est du pays. Aucune étude,
selon Balima (1997 : 42), ne permet d’affirmer que le yaande et le zaoore sont
des parlers du mooré.
Les différences entre les dialectes mooré, d’ordre phonétique et lexical, ne
gênent pas l’intercompréhension. Il est important de relever que la communauté
linguistique mooré s’étend de part et d’autre de la frontière du Ghana et du
Burkina Faso. Il existe de fortes communautés mossi en Côte-d’Ivoire et au
Ghana du fait de l’émigration. Le dialecte du centre, c’est-à-dire de Ouagadou-
gou, est considéré comme le mooré «standard».

4.2 La langue bisa

Le bisa est la langue des Bisa, les locuteurs de cette langue, qui occupent la
partie méridionale du Burkina Faso. Le bisa appartient au groupe mandingue
ou mandé, notamment au sous-groupe mande-sud, auquel appartient également
le , langue des Samo au nord-ouest du pays et le busa du Nigeria. Le pays
bisa constitue une enclave linguistique de 12 000 km2, dominée par les langues
gur, en particulier au nord et à l' est par le mooré, le koussasi au sud et les
langues gourunsi (nankana et kassena) à l' ouest. Le bisa est une langue
minoritaire, dont le nombre de locuteurs n' est pas connu avec exactitude : 300
000 selon Fainzang (1986 : 11), entre 175 000 et 300 000 selon Vanhoudt
(1992 : 13), 400 000 d' après les estimations de Faure (1996 : 14) et de
Keuthmann et al. (1998 : 6).
Le pays bisa correspond, grosso modo, à la province du Boulgou, dont le
chef-lieu, Tenkodogo, a une population composée presque à égalité de Bisa et
de Mossi. Parmi les autres principales villes, on peut citer Garango et Zabré.
(voir carte à la page 75)
Si l'
appartenance du bisa à la famille mandé est indiscutable, tel n' est pas
le cas en ce qui concerne sa structure dialectologique (voir Vossen, 1998 :
99). Prost (1950, 1953), qui fut parmi les tout premiers à décrire la langue bisa,
distingue trois dialectes. Vanhoudt (1992) et Hidden (1986) en distinguent
deux : le barka, parlé dans la partie est du pays bisa et le lebir ou lebri à l'
ouest.
D'autres, comme Vossen (1998 : 111), estiment qu' il y a quatre dialectes : le
barka, le «lebri noyau» au nord et le lere, considéré comme des formes
«secondaires» par opposition aux «dialectes principaux» qu' étaient le lebir et le
barka qui se subdivise en lere du sud-est et en lere du nord-est. Le terme lere
signifie également la région géographique habitée par les locuteurs de ce parler.

72
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

Dans la classification de Vossen, le " e, qui constitue le troisième dialecte


dans celle de Prost n' est pas retenu, car il «ne peut être prouvé sur le plan
lexical» (Vossen 1998 : 111). Malgoubri (2001), tout en admettant deux
dialectes, distingue le barka de Garango de celui de Bitou et de Yargatenga, le
" . Pour ce qui est du lebri, Malgoubri (2001 : 304) distingue le parler de
Komtoèga et de Niaogho de celui Zabré et de Gomboussougou, le lere. Quelle
que soit la structure dialectologique adoptée, il existe une intercompréhension
entre les différents dialectes.

73
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Dialectes, sous-dialectes et parlers mooré.


Source : Nikièma & Kinda (1997) Dictionnaire orthographique du mooré.

74
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

Carte de la région bisa.


Source : Faure (1996 : 17)

75
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

.3 Quelques caractéristiques du mooré et du bisa

4.3.1 Systèmes phonologiques


Nous ne nous attarderons pas sur les méthodes qui permettent d’inventorier les
phonèmes d’une langue, à savoir la commutation ou le rapprochement de paires
minimales et l’étude de la distribution des sons29. Nous allons surtout nous
intéresser aux différences entre le mooré, le bisa et le français dans la
perspective de l’analyse de notre corpus.
L’orthographe des langues nationales du Burkina Faso, y compris
celle du mooré et du bisa, repose sur le principe d’un symbole un son, un son
un symbole (Balima 1997 : 18). Elle utilise l’alphabet de l’IAI (Institut
international africain). Un décret, en date du 2 février 1979, fixe l’alphabet
national à 42 symboles dont 31 consonnes et 11 voyelles (voir Nikièma 1982 :
85-86). Les alphabets mooré et bisa constituent des sous-ensembles de cet
alphabet national. Les tableaux ci-dessous représentent les phonèmes de
chacune des deux langues.

Tableau des phonèmes du mooré

Consonnes
! " # $
% $ & ' (

* + $ , - /
.

Voyelles
!$ * ! 0
1
2
3 +

% $

Source : Malgoubri (2000 : 33)

29
Pour en savoir davantage, le lecteur peut se référer à Nikièma (1978, 1982).

76
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

Tableau des phonèmes du bisa

Consonnes
Bi- Labio- Alvéo- Pala- Vélaires Glottales
labiales dentales laires tales
Nasales

Occlusives &'

Constrictives +$ , - . /

Latérale

Vibrante

En ce qui concerne les voyelles bisa, elles sont subdivisées en voyelles tendues et en
voyelles lâches en fonction de l’harmonie de tension (Malgoubri 2001 : 303).

Voyelles
Voyelles tendues Voyelles lâches

Source : Malgoubri (2001 : 302 -303)

Le mooré et le bisa, à la différence du français, sont des langues à tons.


Ces derniers ont une fonction distinctive. Selon la hauteur de la voix, un même
mot ou une même phrase peuvent avoir des interprétations diverses. Il existe
une variété de tons, mais deux, le ton haut (/) et le ton bas (\) sont reconnus
comme pertinents, les autres n’étant que des tons intermédiaires. Nous allons
donner des exemples, d’abord en mooré et ensuite en bisa, pour montrer
l’importance des tons dans la sémantique :

Mooré :
6 casser 7 couper
89 mil 8: mourir

Bisa :
%;
< lieu, place %=
< devant ; feuille d’arbre
< forgeron
> <
; écureuil

77
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Mais, pour des raisons pratiques et pédagogiques argumentées par Nikièma


(1982 : 107) et Balima (1997 : 43) la notation des tons n’est pas représentée
dans l’orthographe. Cependant, pour une communication réussie, le lecteur doit
tenir compte des tons dans l’interprétation.
Avant de comparer la structure syntaxique de la phrase mooré et bisa à
celle du français, nous allons d’abord comparer leurs système phonologiques.

4.3.2 Comparaison entre le français et le mooré


Nikièma (1982 : chapitre VIII) et Balima (1997 : deuxième partie) font ressortir
les similarités et les différences des sons français et mooré. D’une manière
générale, on remarque que l’orthographe mooré, comme celle de la plupart des
langues africaines et burkinabè, a un système d’écriture basé sur une analyse
phonologique, tandis que celle du français est basée sur l’étymologie. Balima
(1997 : 2) résume bien les similarités et les différences entre le mooré et le
français en ces termes :

En mooré un même symbole a toujours la même valeur dans le même


contexte alors qu’en français une même graphie peut représenter des sons
différents. Réciproquement à un même son peuvent correspondre des
graphies différentes. Il faut ajouter à cela le fait que les deux langues
peuvent avoir des sons spécifiques ou communs qui n’assurent pas
toujours les mêmes fonctions linguistiques dans chacune d’entre elles.

L’absence de certains phonèmes dans la langue mooré conduit le locuteur


mooré à recourir et à adapter les emprunts à la structure phonologique de sa
langue. Le cas des emprunts de noms chrétiens, qui entraîne les phénomènes
ci-dessous décrits par Balima (1997 : 127-29), est particulièrement intéressant
d’un point de vue stylistique, car il participe d’un effort d’intégration morpho-
lexical de ces emprunts :

1) L’aphérèse
Ce phénomène décrit un changement phonétique qui consiste en la chute
d’un élément initial du mot.
Ex : Athanase Tanaase
3%

2) La prothèse
Il consiste à ajouter à l’initiale d’un mot un élément non étymologique
comme w devant les voyelles arrondies dans ces exemples.
Ex : Oscar a Woskaare
Odile

30
Il faut préciser que cette comparaison ne porte pas sur le mooré et le bisa, mais sur le
français et ces deux langues nationales. En ce qui concerne la comparaison elle-même, le
raisonnement ne part que de la structure du français parce dans le corpus que nous étudions le
français constitue la langue source, le mooré et le bisa étant les langues cibles.

78
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

3) L’introduction d’une voyelle d’appui ou voyelle intercalaire


Ex : François ?
Clarisse

4) L’interversion
Comme l’indique Balima (1997 : 128), «il y a interversion lorsque deux
éléments contigus changent de place dans la chaîne parlée».
Ex : Président @ !
Brigitte / !&

5) L’amenuissement
On parle d’amenuissement lorsqu’un élément phonétique finit par ne plus
être prononcé.
Ex : Bernard /
Barthélémy / &

4.3.3 Comparaison entre le français et le bisa


Lingani (1992) dans une étude contrastive du bisa et du français identifie une
zone de convergence et deux zones de divergence dans les systèmes
phonologiques de ces deux langues. Ces divergences, relève-t-elle, sont le plus
souvent sources de difficultés. Dans les systèmes consonantiques, il n’existe
pas un énorme écart entre les deux systèmes. Nous allons illustrer ces
divergences au niveau du mot. Les difficultés, qui apparaissent dans les
schèmes syllabiques du mot dans les zones de divergence, provoquent les
phénomènes ci-dessous31 (Lingani 1992 : 42), en raison de l’inexistence de
certains sons ou lexèmes français en bisa :
1) L’aphérèse
L’aphérèse, ayant été définie ci-dessus, nous en donnons quelques
exemples :
Ex : Apprenti 5 #&
Epingle 5A ,
Ancien-combattant
Dans le troisième exemple, le phénomène d’aphérèse porte sur un mot entier :
«ancien».

2) L’épenthèse
Il s’agit de l’ajout d’un phonème à l’intérieur d’un mot ou d’un groupe de
mots.
Ex : Classe
Glace
Clé

31
Que les exemples que cite Lingani proviennent du bisa n’enlève rien à la pertinence
des phénomènes étudiés.

79
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

3) L’assimilation
L’assimilation est le fait qu’une modification survient à un phonème à cause
des phonèmes environnants. Elle peut être progressive ou régressive.
Ex : Assimilation progressive
porte 5" "&
lettre %&%
lampe #5

Ex : Assimilation régressive
tomate & &
zéro !

4) La dissimilation
C’est un phénomène d’accentuation de la différence entre les phonèmes, à
savoir l’addition d’une voyelle finale.
Ex : caisse %
Sénégal

5) L’agglutination et la proclise
L’agglutination ou la proclise32 consiste à réunir deux éléments en un mot.
Ex : le temps & #
l’école % "
sage-femme !

Il convient de souligner qu’en cas d’emprunt, le mot obéit à la structure de la


langue bisa de la même manière que le mooré.
Ces phénomènes, ci-dessus, qui résultent des différences de structure
entre les langues cibles (mooré et bisa) et la langue source (français) de notre
corpus de traduction, représentent sans doute un intérêt en traductologie, en
particulier en ce qui concerne le lexique. Nous terminerons par une
comparaison entre la syntaxe mooré et bisa et celle du français.

4.3.4 Syntaxe mooré et bisa


La syntaxe, selon Baylon & Mignot (1999 : 22), «étudie la combinatoire des
signes au sein du macro-signe dénommé phrase». Bien que la phrase soit
difficile à définir, la plupart des études syntaxiques mettent l’accent sur sa
structure. Nous considérons la phrase comme un énoncé33, c’est-à-dire le
résultat de l’énonciation ou de l’acte de production linguistique. Il n’est pas
nécessaire d’examiner tous les éléments grammaticaux de la phrase dans le
cadre de cette étude. Nous nous contenterons de donner la structure de la
32
Cependant, il existe une différence entre les deux termes. On parle de proclise lorsque les
éléments agglutinés sont l’un un morphème et l’autre un lexème comme dans «le temps» et
«l’école». Ce qui n’est pas le cas de «sage-femme» qui n’est qu’une agglutination.
33
La définition que donne Malgoubri (1985 : 8) à l’énoncé comme «la combinaison d’unités
significatives de langue dont le sens est de donner forme à un message» nous semble
pertinente également.

80
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

phrase simple et celle de la phrase complexe en mooré et en bisa dans la


mesure où les langues africaines (Gregersen 1977 : 43) ne diffèrent pas des
autres langues du monde, en ce qui concerne les types de phrases.
Malgoubri (1985) et Compaoré (1990) montrent qu’en mooré, la
structure des phrases ou des énoncés simples, composés d’une seule
proposition, peut avoir deux types de structure :

Syntagme nominal (SN) + syntagme verbal (SV)


6 @ 0 ,
Paul / est rentré

ou syntagme nominal (SN) + syntagme verbal (SV) + syntagme nominal (SN)


6 / 0& 0
L’enfant / a puisé / l’eau.

L’énoncé en bisa comporte deux termes : un sujet et un verbe ou un syntagme


nominal (SN) + un syntagme verbal (SV).

6
,< 0 & 0 0& , 0 0 ,
moutons / être chef / cheval / être femmes / les / venir
Il y a des moutons Le chef a un cheval Les femmes sont venues

Nous pouvons aussi avoir un énoncé de type : SN+SV+SN

6 20 < 0& 0 ,
moi / grand-mère / aller / village bisa+locatif
Ma / grand-mère / est allée / au village.

La coordination et la subordination permettent la construction de phrases ou


d’énoncés complexes qui constituent des combinaisons de propositions. Parmi
les éléments de coordination Nikièma (1982 : 224 –25) relève («et») ;
34
(et/mais) 7 («ou») ; & («et», «que »). La subordination, elle, est assurée par
& , n et * . En bisa parmi les éléments qui permettent d’assurer la coordination
et la subordination, on peut citer, entre autres : 8 9 («et» «ou» «de »),
:;
(«que») ' 2 («qui») («que»), ' («que»).
Le mooré et le bisa semblent confirmer l’ordre courant des mots dans un
énoncé dans la plupart des langues du monde. Cependant, la syntaxe de la
plupart des langues africaines se distingue par l’absence de la voix passive
avec un auxiliaire. Comme l’indique Gregersen (1977 : 49), on obtient le passif
en changeant l’ordre des mots : «The commonest device is to change word
order and modify the verb itself». Tallerman (1998) propose une explicitation
plus pertinente en montrant que le passif s’applique aux propositions
:
Il faut souligner que les tons sont différents 2<= 7 2>= que
:;
' sont des variantes, qui peuvent être utilisées comme des injonctifs ou dans des
phrases au subjonctif.

81
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

transitives, c’est-à-dire aux constructions dont le verbe admet un sujet et un


complément d’objet direct (SVO). On obtient le passif, selon Tallerman (1998 :
178-79), en amenant O de la forme active en position de S («promotion») et en
reléguant S de la forme active en position de O («demotion»), introduit par la
préposition «par» ou en le supprimant. Ce processus s’accompagne d’une
modification morphologique du verbe pour indiquer le passif. Dans la plupart
des langues européennes l’auxiliaire «être» et le participe passé du verbe sont
utilisés comme dans les exemples ci-dessous. La traduction en mooré et en bisa
de ces exemples montrent que la voix passive s’obtient différemment dans ces
langues ainsi que dans d’autres langues que Tallerman (1998 : 181) décrit en
ces termes : «Instead of auxiliary-plus-verb kind of passive, many languages
have a specifically passive form of the main verb ; this known as a
morphological passive».

Ce livret a été préparé par les soins du Service d’Education Sanitaire du


Diocèse de Bobo-Dioulasso, en collaboration avec ...
Les dessins ont été réalisés par François Veyrié du G.R.A.A.P. à Bobo-
Dioulasso.
2 & &B ?;

Ces énoncés ont été traduits respectivement en mooré et en bisa comme suit :

& </ ( %%! % * %&


%% *$
C ( * D @ /
4 ( @A ?;
Ceux qui ont fait ce livre sont : le service qui s’occupe de la santé dans
le diocèse de Bobo et...
Les images-là, c’est Monsieur François Veyrié, au G.R.A.A.P. à Bobo –
Dioulasso-là, qui les a faites.

) ""# </ ( %%! "$ # '


$
C ! " ""$ ? E% ( $ ' D @ /
F $ 3 $5 ?
Voici les faiseurs de ce livre : les gens du diocèse de Bobo qui
s’occupent de la santé et...
Les images-là, c’est Monsieur François Veyrié, au G.R.A.A.P. à Bobo –
Dioulasso-là, qui les a faites.

Les énoncés français qui sont à la forme passive ont été rendus en mooré et en
bisa en procédant à ces modifications morphologiques dont parle Tallerman.
Dans le premier énoncé, par exemple, le mooré a utilisé un pronom sujet, *
(«ceux») placé derrière le verbe («faire») + le complément
suivi d’un présentateur & pour introduire ce que le pronom * représente, à
savoir / ( %%! % * %& %% *$ le service

82
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

qui s’occupe de la santé dans le diocèse de Bobo et... Le bisa a tout simplement
transformé le verbe ba, «faire» en nom, G ""(«faiseurs-là») accompagné
également d’un présentateur «voici» de ces «faiseurs-là» qui sont /
( %%! "$ # ' $ les gens du diocèse de Bobo
qui s’occupent de la santé et...
Ces exemples montrent clairement l’absence en mooré et en bisa de la
voix passive utilisant un auxiliaire comme le français. Maintenant, nous allons
aborder les questions lexicales et sémantiques en bisa et en mooré.

4.4 Structure sémantique

La sémantique (Crystal 1991 : 100 et Baylon & Mignot 1999 : 22) étudie le
sens des signes ou leur rapport avec la réalité. Pendant longtemps le mot a été
retenu comme unité sémantique. Mais une telle approche, ainsi que le montre
Crystal (1991 : 104), a des inconvénients. Pour lui considérer des formes
comme walks, walking, et walked comme des mots différents ou des variantes
d’un même mot est source de confusion. De plus, le terme «mot» s’avère inutile
dans l’analyse des idiomes qui constituent des unités de sens. Faut-il
considérer, par exemple, kick the bucket qui forme une seule unité de sens
comme un mot ou un groupe de mots ?
Le lexème en tant qu’unité sémantique de base permet d’éviter cette
confusion. Ainsi, on peut dire avec Crystal que le lexème walk peut prendre
plusieurs formes ou mots et que le lexème kick the bucket comporte trois mots.
Cependant, il convient de souligner que même si le lexème est important
dans le sens d’un énoncé, il est clair que celui-ci n’est pas une somme des
lexèmes qui le constituent. La sémantique relève à la fois de la langue et de la
culture, c’est-à-dire que les langues ne diffèrent pas uniquement par leurs
signes respectifs, mais également par le sens que les différentes communautés
linguistiques accordent aux signes linguistiques qui en font des signes culturels.
Selon Kramsch (2000 : 20)
the semantic meanings of the code reflect the way in which the speech
community views itself and the world, i.e. its culture.

Sans nier l’importance du sens linguistique de l’énoncé et du contexte dans la


communication, nous allons surtout évoquer quelques procédés d’expression et
leur rôle dans la communication dans la culture mossi et bisa, en raison de leur
sens pragmatique et de leur valeur stylistique. Nous nous limiterons aux
formules de salutation et de politesse et à certaines figures de rhétorique en
raison de leur récurrence dans les langues africaines.

83
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

4.5 Procédés d’expression

4.5.1 Formules de salutation et de politesse


Ces formules sont importantes parce qu’elles font partie des expressions
idiomatiques de la langue, expressions propres à chaque culture. Dans la
culture mossi et bisa, et africaine de façon générale, elles occupent une place
importante dans la communication. En fait, elles constituent l’introduction et la
conclusion à tout acte de communication. Les formules de salutation et de
politesse sont si importantes dans la vie qu’il est courant de voir des personnes
âgées ne pouvant pas se déplacer envoyer leur progéniture présenter leurs
salutations à des amis ou à des parents résidant dans des villages ou villes
éloignés.
Pour les Mossi, ainsi que le relève Nikièma (1978 : 64), les formules de
salutation et de politesse «forment un tout». Les salutations, selon Nikièma
(ibid. : 41), peuvent durer une minute, deux minutes, dix minutes, quinze
minutes et davantage. Tout dépend des circonstances et des interlocuteurs. Il
découpe les salutations en deux phases : le temps des présalutations, où l’on
attire l’attention de la personne que l’on veut saluer et la phase des salutations
proprement dites. L’idéal aurait été de reproduire ici l’une des séances de
salutations décrites par Nikièma, mais cela alourdirait notre travail. Cependant,
il importe de savoir que dans les salutations, les échanges ne portent pas
uniquement sur les personnes engagées dans l’acte de communication. Les
interlocuteurs s’enquièrent des nouvelles de leurs familles au sens large
(enfants, femmes, oncles, etc.), des voisins et d’autres personnes qui peuvent
résider ou ne pas résider dans leurs villages respectifs. Dans cet extrait, où
Nikièma (1978 : 67) présente une situation de salutations entre 3 , et
* , les échanges portent sur l’état de santé de la famille directe, de celle des
voisins et bien d’autres personnes :

* <C! H Et toute la famille ?


3 , <3 Paix seulement
* < . *( Et les enfants ?
3 , <3 Paix seulement
* < ! H Et Sibri et sa famille ?
3 , <3 Paix seulement
3 , < I ,J & D Nous avons appris que R
C / est revenu d’Abidjan
! H Se porte-t-il bien avec sa famille ?
* <3 Paix seulement

Comme on le voit, les échanges ne portent pas seulement sur l’état de santé,
mais également sur toute nouvelle intéressant les deux parties. Ici, il s’agit du
retour d’Abidjan au village d’un émigré36. Les échanges peuvent durer à loisir
36
Comme nous l’avons indiqué ailleurs, des millions de Burkinabè vivent en Côte-d’Ivoire. Il
est rare de trouver une famille qui n’a pas de membre qui ne s’y trouve.

84
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

suivant la volonté des interlocuteurs 3 est un mot arabe se retrouvant dans


beaucoup de langues africaines. Il signifie «paix» ou «santé» aussi bien en
mooré qu’en bisa. Mais, comme nous l’avons déjà indiqué, les formules 3
C ( c’est-à-dire «pas de problème» et leurs équivalents en bisa
constituent souvent des euphémismes, qui ne donnent pas toujours l’état réel de
santé. Chez les Mossi, quelqu’un qui se porte très bien pourra dire
littéralement la santé est notre seule maladie pour signifier «nous
sommes en parfaite santé». Nous reviendrons sur les euphémismes un peu plus
loin.
L’utilisation des pronoms personnels dans les langues mooré et bisa
fait partie intégrante des formules de salutation et de politesse. Les pronoms
personnels ont une fonction sociale. Les première, deuxième et troisième
personnes du singulier $ $ (*Ksont des formes familières. Par contre,
les personnes du pluriel & ( $ sont des formes de politesse.
En bisa, les première, deuxième et troisième personnes du singulier sont :
"$ $ Quant au pluriel, ce sont, respectivement ""$ ""$ Ce sont des
pluriels honorifiques dont Gregersen (1977 : 163) relève la pertinence, en
particulier chez les Mossi :

The use of an honorific plural thus becomes a feature of the discourse in


general. A similar sort of thing has been reported for the Mossi where
honorifics are used to everyone when a chief is present even though in
other situations these same people would be addressed familiarly.

Compaoré (1990 : 54) confirme cette utilisation des pronoms personnels et


relève que dès son jeune âge, l’enfant apprend à les manier. Dans l’extrait de
salutation, ci-dessus, * en s’adressant à 3 , utilise ( et 3 ,
utilise pour parler de lui-même. I et ( constituent respectivement les
formes réduites des première et deuxième personnes du pluriel L& $( K
Leur utilisation non seulement reflète le contexte culturel mais également a des
fonctions stylistiques et sémantiques dans la communication au même titre que
les figures de rhétorique que nous allons évoquer prochainement.
Les figures de rhétorique qui ont retenu notre attention en vue de
l’analyse de notre corpus sont la métaphore, la métonymie et l’euphémisme,
auxquels nous ajouterons le proverbe.

4.5.2 La métaphore et la métonymie


La métaphore et la métonymie représentent deux des figures de rhétorique les
plus utilisées dans toutes les langues et les cultures. Elles font partie de la
classe des tropes. Le terme trope, selon par exemple Bacry (1992 : 9), est utilisé
pour «désigner les figures qui semblent faire qu’un mot change de sens». La
métaphore est une comparaison implicite d’une chose à une autre. Elle

est considérée comme une comparaison elliptique. Elle opère une


confrontation de deux objets ou réalités plus ou moins apparentées, en
omettant le signe explicite de comparaison (Morier 1989 : 676).

85
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Quant à la métonymie, qui constitue une figure de voisinage (Bacry 1992), elle
assure également la même fonction de compréhension que la métaphore comme
on le verra ci-dessous. Mais elles sont différentes. Selon Lakoff & Johnson
(1985) et Bacry (1992), la métonymie utilise une entité pour faire référence à
une autre. Toutes les deux figures sont fondées dans notre expérience. À la
différence de la métaphore qui est basée sur un rapport de ressemblance, dans la
métonymie

le rapport qui unit le terme propre au terme métonymique est un simple


rapport de voisinage ou de contiguïté : il est tout à fait naturel de les
trouver à proximité l’un de l’autre dans un discours banal (Bacry 1992 :
85, italiques de l’auteur).

La communication humaine serait impossible sans la métaphore qui constitue


un cadre d’interprétation et de compréhension du monde. Pour Lakoff &
Johnson (1985, 1999), la métaphore est présente dans la vie de tous les jours,
dans le langage, la pensée et l’action. Les langues mooré et bisa nous
fournissent la preuve d’une telle assertion à travers la représentation de la santé,
de la maladie et du corps. Ainsi, par exemple, dans la pensée traditionnelle bisa
et mossi, le corps individuel et le corps social se confondent. Un
dysfonctionnement dans le corps social a des conséquences sur l’individu. C’est
ainsi que le corps malade est perçu métaphoriquement comme un dérèglement
du corps social. On l’a vu, de la désignation de la maladie à la thérapeutique, en
passant par son explication, la métaphore occupe une place centrale. Parmi les
noms de maladie qui font appel à la métaphore, nous avons cité $
et & en mooré, respectivement 44 $ " en bisa (littéralement
«oiseau», «python» et «arbre» dans les deux langues). Dans ces différentes
appellations, les Bisa et les Mossi établissent une analogie entre les symptômes
de la maladie et les propriétés qu’ils attribuent à l’animal ou à l’objet auquel
elle est comparée. La maladie pour les Mossi et %% pour les Bisa est
appelée ainsi parce qu’elle est causée par un oiseau qui, à travers un contact
médiatisé que nous avons évoqué dans le chapitre précédent entre l’oiseau et
l’enfant, peut transférer ses tremblements ou ses secousses à l’enfant. Dans la
thérapeutique de %% qui désigne également la constipation chez les Bisa, on
applique un os d’oiseau au rein de l’enfant, parce que l’oiseau dans la pensée
bisa défèque fréquemment. Aussi l’application de son os sur les reins de
l’enfant est-elle censée lui transférer cette propriété.
Cependant, la distinction entre métaphore et métonymie, qui remplissent
toutes des fonctions de compréhension, n’est pas aussi nette comme en
témoignent les noms de maladie cités ci-dessus, à savoir $ et &
En effet, tout en étant des métaphores qui font ressortir la ressemblance entre le
corps malade et l’entité à laquelle il est comparé, les concepts de $
et & sont également des métonymies, car ils assurent des fonctions
référentielles. Dans ces désignations, qui sont également causales (voir chapitre
3.2.1.), la cause de la maladie, l’oiseau, le python ou l’arbre dans les
représentations mossi et bisa, deviennent de façon métonymique la maladie.

86
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

Ces exemples montrent que la métonymie et la synecdoque, une figure où la


partie est prise pour le tout, ne représentent que des cas spécifiques de
métaphore comme l’affirme, entre autres, Searle (1993 : 107).
Les représentations de la santé, de la maladie et du corps montrent le
caractère et la fonction culturelle de la métaphore qui, comme déjà indiqué,
occupe une place importante dans la communication et dans la vision du
monde. En faisant appel à des images concrètes, elle facilite l’interprétation et
la compréhension de l’événement. À l’instar de la représentation de la maladie
dans la culture mossi et bisa, l’utilisation de la métaphore contribue à renforcer
l’identité culturelle, dans la mesure où son sens n’est accessible qu’à l’intérieur
de cette culture. Puisque nous avons déjà donné de nombreux exemples dans la
culture mossi et bisa, nous reprenons ici un exemple de métaphore cité par
Lakoff & Johnson pour bien marquer la fonction et l’appartenance culturelle
des figures de trope : «la discussion c’est la guerre» (voir Lakoff & Johnson
1985). Ces auteurs expliquent comment dans la culture occidentale, la
discussion, associée métaphoriquement à la guerre, est structurée par ce
concept : «s’il y a bataille physique, il y a bataille verbale et la structure de la
discussion – attaque, défense, contre-attaque, etc. – reflète cet état de fait»
(Lakoff & Johnson 1985 : 14). La métaphore de la discussion comme guerre,
qui est compréhensible dans la culture occidentale, ne peut être généralisée à
toutes les cultures. Même si la métaphore, en tant que procédé d’expression, est
universelle, sa compréhension et son interprétation demeurent culturelles. Nous
reviendrons sur cette métaphore dans la culture mossi au chapitre 10, à cause de
ce concept de «discussion» qui apparaît dans le titre du document source
analysé dans ce chapitre : Discutons avec nos enfants.

4.5.3 L’euphémisme
L’euphémisme est un procédé d’expression courant dans toutes les langues
africaines. Il est une expression dont le sens véritable est différent du sens
apparent. L’euphémisme qui, étymologiquement selon Bacry (1992 : 105),
signifie parler sans prononcer aucune parole de mauvaise augure, se reconnaît
par l’effet qu’il produit : «rendre «supportable» l’expression d’une idée qui,
sans cela, serait désignée par un mot ou un tour considéré comme
«inconvenant»». L’utilisation des euphémismes en mooré et en bisa constitue
une réponse à une telle préoccupation. Pour des raisons culturelles, tout ce qui
touche au sexe et à l’activité sexuelle par exemple n’est pas exprimé de façon
explicite. En mooré on utilisera les termes %% («hanche»), &
(«devant»), 5 («bas-ventre») pour désigner le sexe, surtout chez la femme.
6 " , ( "
$ 8 / + + + 9 8 /
+ B / / 9 ' +
* B B
C ' $
B
Certaines réalités sont abordées de façon détournée par l’utilisation
d’euphémismes afin d’atténuer les effets négatifs qu’elles pourraient avoir. La

87
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

mort d’une personne est souvent annoncée par des euphémismes. Pour un
nouveau-né on dira en mooré et en bisa ce qui signifie
littéralement «il est reparti». D’une vieille personne, on dira en mooré
5 8il a manqué de la force ou du souffle», ou ( $ «il est absent», ou
encore . &* c’est-à-dire «il a répondu à l’appel des
ancêtres qui sont sous terre». En bisa, on dit couramment («il est
absent») ou également utilisé pour le nouveau-né, pour annoncer la
mort d’une vieille personne.
Certains de ces euphémismes, au-delà de leur effet d’atténuation du
message, véhiculent également une vision du monde. En disant, par exemple,
qu’une vieille personne a répondu à l’appel de ses ancêtres, ou qu’un nouveau-
né est reparti, on exprime également sa vision de la mort et de la vie. On n’a vu
que dans les croyances bisa et mossi, il existe une symbiose entre le monde des
vivants et celui des morts, et que la mort, loin d’être une fin marque le début
d’une autre vie. Par ailleurs, le nouveau-né est perçu comme l’incarnation d’un
ancêtre. À sa naissance, l’enfant est appelé (étranger) pour marquer son
appartenance au monde invisible. Une telle conception permet aux Mossi ou
aux Bisa de dire qu’un nouveau-né, «l"étranger», «est reparti» au lieu de dire
qu’il est mort.
L’utilisation d’euphémismes en mooré et en bisa a non seulement une
valeur stylistique incontestable, mais également constitue la preuve d’une
maîtrise de la langue et d’une bonne connaissance de la culture, indispensable à
la réussite de l’acte de communication. Les proverbes qui remplissent les
mêmes fonctions que les euphémismes dans la communication dans la culture
mossi et bisa vont à présent retenir notre attention.

4.5.4 Le proverbe
Les proverbes font partie d’un genre oral appelé ( M ( M '
en mooré ( M selon Sissao 2000 : 145-6),

Correspondent dans la langue française à des proverbes, des aphorismes,


des adages, et des dictons. Ce sont des formules concises et condensées
ayant pour base des constatations de la vie courante toujours assorties
d’un contenu normatif : un enseignement moral, une règle de comporte-
ment social et même des principes de vie spirituelle. Il est discret,
possède une sonorité ; base de la culture des moose, sa maîtrise est le
critère d’une bonne éducation. Ce sont des textes poétiques choisis en
raison de leurs sonorités et des images évoquées.

Nous suivons certains comme Conenna (2000) et Anscombre (2000) qui ne font
pas de distinction entre proverbe, adage, diction et locution proverbiale, car les
limites entre les phénomènes qu’ils désignent sont floues. Ils préfèrent
consacrer à tous le terme «proverbe» que Conenna (2000 : 29) définit comme
étant «un cas particulier de phrase figée qui se caractérise par des traits
rythmiques, métaphoriques et sémantico-pragmatiques».

88
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

Chevrier (1999 : 198) montre que le conte et le proverbe dans la société


traditionnelle «relèvent de la tentation de définir la place de l’homme, sa
conduite morale et sociale et le sens de son existence en s’appuyant sur la
tradition des ancêtres». Les proverbes, selon Malgoubri (2000 : 136), représen-
tent un instrument d’éducation, d’éveil de conscience et de moralisation de
la société. Ils sont utilisés, très souvent, non seulement pour leur effet stylis-
tique et leur valeur sémantique, mais également pour donner une résonance
particulière au message. Ils capturent l’attention de l’interlocuteur ou du lecteur
par leur brièveté et les images qu’ils évoquent. Pour Malgoubri (2000 : 136) le
proverbe, dans sa forme, a un rythme et une tournure métaphorique qui lui
donnent un aspect agréable à l’audition et facilitent sa rétention37. Nous allons
illustrer nos propos par quelques exemples que nous traduisons littéralement,
même si ces traductions ne signifient pas toujours grand-chose pour toute
personne de culture éloignée. En revanche, les traductions de ces proverbes
seront suivies de quelques explications sur le contexte de leur utilisation.

Mooré
1. C ( 8la vie est un étranger». Ce proverbe véhicule une concep-
tion métaphysique de la vie en tant que dépendante de forces surnaturelles,
en l’occurrence Dieu. Il insiste sur le caractère éphémère de la vie. Sa
citation peut motiver davantage dans toute entreprise humaine.
2. C 5 & ( $ 8 e malheur ne descend pas sur un
arbre, il descend sur l’être humain». Ce proverbe inscrit l’infortune, y
compris la maladie et la souffrance, dans la nature humaine. Il cherche à
amener l’homme à faire face à toute situation difficile qui pourrait conduire
au désespoir.
3. . , 5& «c’est sauterelle par sauterelle que l’on remplit la
gibecière». Ce proverbe souligne l’importance de la persévérance en tant
que gage de succès dans toute entreprise humaine.
4. + * & * ( «si Dieu ne tue pas, le chef ne peut
pas tuer». Ce proverbe, profondément religieux et philosophique, est un défi
à toute sorte de pouvoir temporel. Il consacre Dieu en tant que l’être
suprême responsable de tout l’univers.
5. 2 . * ( «on ne saurait reconnaître des pieds
tordus immergés dans l’eau». Ce proverbe recommande la prudence dans
toute chose. Il conseille en particulier de ne pas parler de ce dont on ignore
l’existence ou de ce que l’on n’a pas vu.

Bisa
1. ?" «il existe quelque chose de mauvais au bas-ventre
de l’individu». Ce proverbe souligne l’impuissance des parents devant le
37
N’est-ce pas ce côté agréable et esthétique des proverbes dans l’art de la palabre que
souligne le narrateur du roman de Achebe (1958 : 6), lorsqu’il affirme que «Among the Ibo
the art of conversation is regarded very highly, and proverbs are the palm-oil with which
words are eaten» ? En tout cas, ils constituent un sujet de prédilection pour les écrivains et les
intellectuels africains qui ne manquent pas l’occasion de les exploiter.

89
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

comportement décevant de leurs enfants. Il met en garde également contre le


danger que représente le plaisir sexuel pour la morale et l’équilibre social.
2. 2" ( " «le ventre ne connaît pas hier». Ce proverbe dit que le genre
humain est un éternel insatisfait. L’image de celui qui a mangé à sa faim la
veille et qui a encore besoin de manger le lendemain traduit bien un tel
constat.
3. N( # ! #"< % ' & % " " «l’enfant envoie le pauvre, s’il
refuse, c’est son ventre qui sera vide». Au-delà du pragmatisme de ce
proverbe, qui exprime l’importance du matériel dans la vie, il fait ressortir le
pouvoir que procure la richesse.
4. ?" % 8Rien ne dépasse Dieu». Ce proverbe, tout comme le
proverbe 4 mooré place Dieu au-dessus de tout pouvoir temporel. Il invite
l’individu à ne jamais céder au désespoir et à croire toujours en cet être
suprême capable de tout.

Le proverbe peut surgir dans toute situation de communication. Mais


compte tenu de son association à la sagesse et au savoir, son utilisation semble
régie par le droit d’aînesse. L’utilisation, par un enfant, de proverbes dans une
situation de communication avec des personnes âgées, constituerait une
infraction aux règles de bonne conduite qui implique le respect du droit
d’aînesse.
Les métaphores, les proverbes, les euphémismes et les formules de
salutation et de politesse font partie de l’art de la palabre, l’une des
caractéristiques de la culture africaine. Les formules de politesse, par exemple,
qui peuvent sembler une perte de temps dans la pensée occidentale, démontrent
une autre conception du temps, qui place les rapports humains au-dessus de
toute considération. Selon Sanwidi (1988 : 203) «cette conception des rapports
humains est si tyrannique qu’elle régit même la manière de délivrer le
message». Non seulement, il faut prendre le temps d’aborder un sujet, mais il
faut également l’introduire avec soin. En général, le proverbe ou les
euphémismes constituent une bonne introduction. De ces éléments dépendent la
réception du message.
Ces comportements langagiers associés généralement aux cultures
traditionnelles demeurent d’actualité. En effet, selon Sanwidi (1988 : 197),
malgré les métamorphoses qu’ils ont subies du fait de la colonisation, les
Africains restent en général fidèles à leurs cultures d’origines. Haust (1998 :
45) confirme le constat de Sanwidi dans une étude sur le comportement
linguistique de locuteurs bisa, d’une part, dans les départements de Garango,
Niaogo et Zabré où on parle différents dialectes bisa et, d’autre part, à
Ouagadougou où les personnes parlant le bisa comme première langue ne
constituent qu’une minorité :

Le bisa ne possède aucune tendance au changement de langue. Au


contraire, on y retrouve plutôt des signes de conservation de langues, tels
que le transfert de suites de morphèmes dont la structure interne
correspond à la langue matrice bisa. (Haust 1998 : 45).

90
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

Cependant, en raison du contexte multilingue du Burkina Faso et de la


colonisation, le contact de langues et de cultures provoque des phénomènes
linguistiques qui méritent d’être relevés, car ils ont des conséquences
stylistiques et sémantiques dans la communication.
Mais avant, nous allons évoquer brièvement le passage de la civilisation
orale à l’écriture dans les langues africaines.

4.6 Le passage de l’oralité à l’écriture

L’Afrique avant la colonisation connaissait des représentations graphiques


(voir par exemple Calvet 1984 et Richard 2004) qui figuraient sur les poteries,
les bijoux, les masques, les sculptures, les pyramides, etc. qui servaient à
véhiculer une certaine vision du monde. Le graphisme, qu’il soit bambara,
dogon, béninois ou d’ailleurs, selon Calvet (1984 : 71), est porteur d’une
cosmogonie, voire d’une idéologie. Parlant des représentations graphiques
dogon, Richard (2004 : 155) affirme :

They fulfill one of the essential functions of writing : recording


information and enabling its retrieval. They do this in a specialized way
not available to any kind of messages. But many writing systems suffer
from the same constraints.

En plus de ces représentations graphiques, l’amharique en Éthiopie et les


hiéroglyphes en Égypte sont parmi les principales langues écrites qui existaient
en Afrique avant l’ère coloniale. Le système d’écriture a été introduit en
Afrique sub-saharienne par l’islam aux environs de 1000 après J.-C., selon
Goody (1987). Mais l’écriture remplissait des fonctions plutôt magico-
religieuses que de communication humaine :

The nature of religious literacy placed certain limitations on its


limitations on its employment ; it was a restricted literacy both in terms
of the proportion who could read and the uses to which writing was put.
Moreover, its religious basis meant that a major function was
communication to or about God (Goody 1987 : 139)

Dans l’ensemble la communication en Afrique, en particulier en Afrique sub-


saharienne, demeure essentiellement orale pendant la période pré-coloniale.
L’écriture en tant que moyen de communication humaine est apparue en
Afrique avec la colonisation. À ce propos, Calvet fait une analyse de
l’apparition de l’écriture en Afrique dont la pertinence mérite que l’on s’y
arrête. Pour lui, on a imposé aux sociétés africaines une «picturalité (l’alphabet
latin) issue de l’héritage culturel colonial» (1984 : 7). Il soutient que
l’introduction de l’écriture dans une société orale constitue un «facteur de
destruction», parce que contrairement aux sociétés où l’invention de l’écriture

91
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

correspondait à une évolution historique et à un besoin endogène,


l’introduction de l’écriture en Afrique, qu’il appelle «le coup de force de
l’écriture», répond à des besoins exogènes. En effet, Calvet rappelle que la
naissance de l’écriture – dont les origines sont, du reste, floues – répondait à
des besoins pratiques, à savoir tenir des comptes, rédiger des contrats et des
lois. Il estime qu’en Afrique, l’écriture non seulement n’est pas le produit d’une
évolution historique mais également que le choix de l’alphabet est exogène, car
en général, il s’inspire d’une langue de prestige ou d’une langue coloniale.
Même si, au nom du brassage culturel qui reste une constance dans
l’histoire de l’humanité, nous ne pouvons pas suivre Calvet dans toutes ses
positions, en particulier son point de vue négatif sur l’introduction de l’écriture
en Afrique, son analyse s’applique au mooré et au bisa dont la forme écrite est
liée à l’histoire de la colonisation française et de celle du christianisme au
Burkina Faso. Les administrateurs coloniaux et les missionnaires ont été les
premiers à introduire l’alphabet dans une civilisation qui, jusque-là, était
surtout orale. Pour des besoins d’évangélisation, les missionnaires se sont mis à
apprendre ces langues et à inventer un alphabet pour les transcrire. Ils sont à
l’origine de nombreux écrits linguistiques et ethnologiques sur cette civilisation
orale. Nikièma (1982) montre que ce sont le R. P. Alexandre et le Pasteur Hall
qui ont été les premiers à élaborer un système de transcription pratique du
mooré. Le R. P. Alexandre a publié un ouvrage en deux volumes sur le mooré
en 1953, La langue möre, tome I et Tome II dont une partie est consacrée à la
grammaire mooré. Hall a publié Dictionary and Practical Notes. Mossi-English
Languages. Le seul dictionnaire et livre de grammaire en bisa, La langue Bisa.
Grammaire et Bisa, date de 1950 et a été l’œuvre du père A. Prost des Missions
d’Afrique.
Sous l’impulsion de l’UNESCO, les langues nationales en Afrique sub-
saharienne (Batiana 2000) sont désormais utilisées pour une alphabétisation
dite fonctionnelle des populations. Au Burkina Faso 24 langues sont
concernées, mais les principales langues qui sont utilisées sont, selon Nikèma
(1990), le mooré, le jula et le fulfuldé. L’INA (l’Institut national
d’alphabétisation) estime à 26% le pourcentage des Burkinabè qui peuvent
s’exprimer et écrire dans l’une des 24 langues maternelles faisant l’objet d’un
enseignement. Cependant, il existe dans le domaine de l’éducation d’autres
formes d’alphabétisation bilingues français - langues nationales. En la matière,
la formule développée par ElAN-Développement, une association oeuvrant
pour le développement et la promotion de l’écrit dans les langues nationales,
semble indiquer l’efficacité de l’éducation bilingue, qui a fait au préalable
l’objet d’une expérimentation38. La formule est si efficace que pour Nikièma
elle représente la seule alternative de vaincre l’analphabétisme :

Il nous semble donc que la scolarisation totale en langues nationales dans


le primaire, avec l’enseignement du français et d’autres langues
(nationales) comme matières, est la situation normale vers laquelle il faut

38
Pour en savoir davantage, voir Nikièma (2000).

92
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

tendre pour espérer atteindre l’objectif de l’éducation pour tous au 21e


siècle au Burkina Faso (Nikièma 2000 : 155).

Cependant, le passage de l’oralité à l’écriture ne résoud pas la question des


barrières linguistiques et culturelles à cause du multilinguisme et du multi-
culturalisme. Dans ces conditions, la traduction, comme déjà indiqué,
représente un moyen de surmonter ces barrières linguistiques et culturelles.
Mieux encore, Hoof (1991) et Delisle & Woodsworth (1995) montrent que les
traducteurs et la traduction ont constitué un facteur important de transfert de
connaissances dans l’histoire du monde, et ont contribué, à travers l’intro-
duction de l’écriture, au développement des langues vernaculaires et de leurs
cultures. Le point de vue de Calvet selon lequel le passage de l’oralité à
l’écriture constitue un facteur de «destruction» de la tradition orale provient en
fait de la position inférieure qu’occupent les langues nationales vis-à-vis de la
langue officielle, qui est en général la langue de l’ancienne puissance coloniale.
Mais notre hypothèse est qu’une traduction efficace constitue non seulement un
facteur d’innovation, mais également un moyen de conserver les valeurs
culturelles mossi et bisa, y compris leurs langues, même si le codeswitching
entre les langues nationales et le français que nous verrons prochainement est
perçu négativement par certains.

4.7 Le codeswitching

Outre les emprunts, déjà évoqués, le contact linguistique et culturel est à


l’origine de certains phénomènes tels que le codeswitching que l’on ne peut
ignorer dans une perspective descriptive de la langue. Selon Haust (1998 : 23)
«Le terme de codeswitching sert de concept supérieur à toutes les formes
morpho-lexicales étrangères employées dans une langue sans y être considérées
toutefois comme des emprunts établis». Mais, il convient de relever que les
limites entre emprunt et codeswitching sont floues dans la mesure où ils
forment un continuum dans lequel le codeswitching représente la première
étape vers l’emprunt (McClure 2001). Par ailleurs, ce terme de codeswitching
recouvre d’autres phénomènes résultant du contact linguistique et culturel, tels
que l’interférence ou le transfert, l’influence d’une langue sur une autre dans
un contexte bilingue (Baker 2002). Cette influence peut intervenir au niveau de
la syntaxe, de la phonologie et du lexique à l’oral tout comme à l’écrit.
Nous proposons de revenir sur la situation de diglossie, à l’origine de ce
phénomène de codeswitching, dans le cas spécifique du Burkina Faso.
Plus haut (chapitre 2.1.) la situation multilingue en Afrique a été
caractérisée de diglossie, c’est-à-dire par l’utilisation de langues différentes
selon des fonctions qui leur sont assignées. La plupart des définitions de la
diglossie sont basées sur des critères sociologiques (Wardhaugh 1992 et
Schiffman 1997) qui correspondent à la diglossie français / langues nationales
au Burkina Faso. Selon Wardhaugh (1992 : 90) et Schiffman (1997 : 205) la
situation de diglossie se caractérise par la coexistence de deux codes

93
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

linguistiques ayant des fonctions complémentaires. Ces fonctions obéissent à


une hiérarchisation allant des fonctions très prestigieuses, «higly valued (H)»
aux moins prestigieuses, «less valued (L)» :

One is used in one set of circumstances and the other in an entirely


different set. For example, the H varieties may be used for delivering
sermons and formal lectures, especially in a parliament or legislative
body, for giving political speeches, for broadcasting news on radio and
television, or for writing poetry, fine literature, and editorials in news-
papers. In contrast, the L varieties may be used in giving instructions to
workers in low-prestige occupations or to household servants, in
conversation with familiars (Wardhaugh 1992 : 91).

Les Burkinabè, par exemple, utilisent le français, la langue officielle, comme la


langue de l’administration et de l’éducation. Mais la plupart d’entre eux
utilisent les langues nationales (mooré et bisa, par exemple) en famille ou, en
ville, lors des rencontres entre membres d’une même communauté linguistique.
Cette diglossie n’est pas exactement la même selon qu’il s’agit d’un
locuteur bisa ou mossi. Haust (1992) parle de «diglossie doublement
chevauchante» en ce qui concerne la relation entre le bisa, le mooré et le
français, où, d’une part, le français occupe une position supérieure vis-à-vis des
deux langues et d’autre part, le mooré une position supérieure vis-à-vis du bisa.
Face à une telle situation, selon Haust (1992 : 22) :

On peut supposer que les personnes qui ont le bisa comme langue
première sont en général polyglottes et possèdent des connaissances en
mooré et, éventuellement, en français. À l’opposé, il n’est pas évident
que ceux qui ont le mooré comme langue première – le français n’appa-
raissant quasiment pas comme première langue – soient compétents en
bisa.

Pour le locuteur bisa le codeswitching résulte du contact avec le français et le


mooré. Ce phénomène est également valable pour le mooré, à la différence que
pour le locuteur du mooré le codeswitching résulte essentiellement du contact
avec le français. Kouraogo (2001) illustre bien la présence du codeswitching
dans la langue mooré par un jeu-concours radiophonique, qui consiste à
récompenser tout locuteur réussissant à soutenir une courte conversation avec
un animateur sans utiliser un mot français. Presque personne n’arrive à
surmonter cette épreuve. Kouraogo (2001 : 113) aboutit à un constat qui
s’applique à tout locuteur de langue nationale ayant été scolarisé :

The cruel reality is that few Burkinabè who have completed secondary
school can deliver a flawless speech in their mother tongue without
interspersing it with French words and phrases.

94
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

La perception du codeswitching divise les spécialistes. Certains en ont une


vision négative. Selon Matthey & Pietro (1997), les contacts de langues en
Suisse sont à l’origine d’une alternance codique que certains qualifient de
corruption ou d’impureté linguistique. Cette représentation négative du
codeswitching l’associe à une incompétence linguistique. Dans le cas du
Burkina Faso, Gouba (1988), par exemple, estime qu’il constitue un facteur de
dégradations linguistiques et culturelles pour la première langue. La notion de
«flawless speech», dont parle Kouraogo, ci-dessus, semble suggérer que le
codeswitching représente un facteur négatif pour la langue première.
Cependant, il est possible de les percevoir sous l’angle de la créativité (Haust
1998 : 33) comme dans cet exemple :

--% & '


C’est Dieudo, il accepte de se marier là-bas.

Pour Haust, cet exemple démontre la créativité avec laquelle les gens manient
les langues. En effet, dans cet énoncé, le locuteur a combiné le mot français
(mariage) avec l’auxiliaire pour construire un verbe. Le codeswitching ici
peut mieux exprimer la pensée du locuteur. En français, le verbe se «marier»
s’applique aussi bien à l’homme qu’à la femme. Mais, en bisa, il n’existe pas de
terme équivalent. Les expressions % (prendre une femme) ou ( %
(prendre un mari) ne recouvrent pas les mêmes réalités sociales et juridiques
que le terme «se marier». On l’a déjà vu, les emprunts, en mooré ou en bisa,
obéissent à la structure phonologique de ces langues. Cette adaptation concerne
également la structure de la phrase. En effet, selon Haust (1998 : 37), la
position interne des mots empruntés dans les phrases suit la syntaxe bisa.
Néanmoins, il ne faudrait pas se focaliser sur les aspects linguistiques du
codeswitching, dont l’utilisation relève de facteurs sociaux et psychologiques
plutôt que linguistiques.
Malgré la controverse qu’il provoque, le codeswitching constitue une
réalité manifeste dans le comportement langagier des Burkinabè. Il serait
intéressant de voir comment il est pris en compte dans la traduction au sens
large du terme (voir chapitre 1).
Nous n’avons pas la prétention d’avoir abordé tous les éléments relatifs à la
sémantique en mooré et bisa. Mais il est clair que les formules de salutations et
de politesse, les métaphores, euphémismes et proverbes qui constituent les
traits caractéristiques du mooré et du bisa sont des éléments clés de la commu-
nication, non seulement à cause de leurs effets stylistiques, mais également de
leur importance sémantique et sociale. Nous suivons Baker (1992 : 78), qui
établit un lien entre la lisibilité du texte cible en traduction et ces facteurs
stylistiques :

Using the typical phraseology of the target language – its natural


collocations, its own fixed and semi-fixed expressions, the right level of
idiomaticity, and so on – will enhance the readability of your translations.

95
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Dans l’analyse des langues cibles de notre corpus de traductions, nous serons
attentif à ces facteurs, à la langue en tant que moyen d’expression culturelle et
aux représentations de la santé, de la maladie et du corps comme le cadre
pertinent pour interpréter tout texte.

4.8 Conclusion

La culture mossi et bisa est en pleine mutation. L' organisation sociale et


politique traditionnelle cède la place à l' État et à de nouvelles institutions
modernes. Les représentations de la santé, de la maladie et du corps reflètent
ces mutations culturelles et le pluralisme du système médical. En effet, il y a
une coexistence, d' une part, des représentations traditionnelles à étiologies
naturelles et surnaturelles, et, d' autre part, de la représentation biomédicale
représentée par les pouvoirs publics et autres partenaires de la santé, qui sont à
l'
origine de la production de la traduction médicale à des fins de
communication sociale. En cas de maladie, les Mossi et les Bisa, comme tous
les autres Burkinabè, ont recours à la médecine traditionnelle et/ou la médecine
moderne. Mais n’oublions pas que la grande majorité des Burkinabè a recours à
la médecine traditionnelle ; seulement 20% ont recours à la médecine moderne
(Fonteneau 1999 : 5). D’où l’importance des efforts du gouvernement, des
professsionnelles et autres partenaires de la santé pour informer et sensibliser le
public afin qu’il se tourne davantage vers la médecine moderne. La réalisation
de ces objectifs passe par l’efficacité de la traduction, puisque l’administration
de façon générale utilise la langue officielle, tandis que la majorité de la
population (environ 85%), rappelons-le, s’exprime dans les langues nationales.
L’analyse de la conception de la santé, de la maladie et du corps dans la
culture mossi et bisa montre que les Mossi et les Bisa, qui constituent le public
cible de la traduction dans notre étude, ont des représentations différentes de
celles de la médecine moderne. Une telle conclusion renforce la pertinence de
nos hypothèses de recherche. En admettant que la traduction, en tant qu' acte de
communication, implique un transfert culturel, nous proposons de rappeler de
manière plus explicite ces hypothèses sous forme de questions :
• Dans la mesure où la traduction répond à un besoin de communication,
quelle sera l' efficacité de la transmission des informations si les
représentations qu' elle véhicule ne correspondent pas à celles de la culture
du public cible ? Quels sont les problèmes d' interprétation qui peuvent se
poser à la communication ? Quelles sont les stratégies de traduction utilisées
pour résoudre ces problèmes ?
• Vu la contradiction flagrante entre la culture de la langue source et la culture
de la langue cible, et étant donné le lien étroit entre langue et culture, peut-
on modifier l' une sans toucher à l' autre ? En d' autres termes, la langue
exprimant une certaine vision du monde, peut-on changer la langue sans
changer la vision du monde et vice versa ? La culture et les langues bisa et
mossi subissant la domination de la langue française et des valeurs qu' elle
véhicule, la traduction ne risque-t-elle pas d' entraîner la destruction de la
culture et des langues cibles ? Ou bien, au contraire, compte tenu du rôle de

96
Chapitre 4. Les langues mooré et bisa

la traduction de textes canoniques ou de textes scientifiques dans la


conservation, la valorisation et la promotion des cultures et de l' identité
nationale, ainsi que le montrent Delisle & Woodsworth (1995 ; Woodsworth
1996a), va-t-elle contribuer à valoriser et à conserver la culture et les
langues bisa et mossi ?
Il est clair que ces différentes hypothèses et questions, même si elles
permettent d' orienter l'
analyse de notre corpus, ne s' excluent pas l' une
l'
autre. En effet, la traduction peut servir à la fois à véhiculer de nouvelles
représentations, à développer et à promouvoir la langue et la culture cibles.
L'analyse de notre corpus dans la troisième partie nous permettra de vérifier
ces hypothèses. Mais auparavant, nous allons aborder dans la deuxième
partie de notre travail les principales approches et méthodes de traduction
ainsi que notre méthode d’analyse.

97
DEUXIÈME PARTIE

Aperçu des théories et des


méthodes de traduction
Introduction
Dans sa division de la traductologie en études descriptive, théorique et
appliquée, Holmes (1988) n' envisage pas le rapport entre ces domaines comme
étant unidirectionnel, mais dialectique :

In reality, of course, the relation is a dialectical one, with each of the


three branches supplying materials for the other two, and making use of
the findings which they in turn provide it. Translation theory, for
instance, cannot do without the solid, specific data yielded by research in
descriptive and applied translation studies, while on the other hand one
cannot even begin to work in one of the other two fields without having
at least an intuitive theoretical hypothesis as one'
s starting point (Holmes
1988 : 78).

La notion de théorie mérite des éclaircissements. Selon le Dictionnaire général


des sciences sociales, «la théorie est un système d’hypothèses structurées par
une relation d’implication ou de déductibilité». On ne peut pas parler d’une
théorie de la traduction en ce sens strict mais, comme l’indique Nida (2000 :
107), plutôt de plusieurs théories au sens large, en tant qu’ensemble de
principes à même d’aider à comprendre le processus ou à établir des critères
d’évaluation pour une traduction donnée.
Le Grand larousse de la langue française définit la traduction comme
l'«action de faire passer, de transposer d’une langue à une autre ; résultat de
l’action de traduire ; ouvrage qui en reproduit un autre dans une autre langue
différente». La traduction, qui signifie également «interprétation, façon
d’exprimer, de correspondre à» renvoie donc à un processus, à un résultat ou à
un produit. De nombreuses approches ont abordé la traduction dans toutes ces
acceptions, que la division de Holmes, citée ci-dessus, résume bien. Cependant,
pour une analyse pertinente de notre corpus, et pour voir comment la culture
intervient dans la traduction, celle-ci doit être envisagée comme un acte de
communication. La traduction, comme toute activité verbale, a pour fonction
principale la communication, qui n' est pas que linguistique. En effet, nous
avons indiqué dans notre chapitre introductif que la communication
interculturelle - comme la communication tout court - est un phénomène
complexe et multidimensionnel, et qu' il existe des influences réciproques entre
communication et culture. Il importe alors, d’abord, de trouver l’approche
théorique qui permet d’envisager la traduction dans cette perspective, et ensuite
la méthode d’analyse capable de révéler l’interaction entre langue et culture.
Tels sont les objectifs des différents chapitres dans cette partie de notre travail.
Avant donc d' exposer la théorie et la méthode d' analyse nous permettant
de répondre à ces préoccupations, nous allons faire un bref aperçu des
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

principales approches théoriques de la traduction. Woodsworth (1996b : 13),


dans la perspective de son enseignement, propose plusieurs découpages de
l'histoire de la traduction qui combine réflexion et théorie à la pratique. Ainsi
elle distingue les découpages dans le temps et l' espace, et les types de
traduction (la traduction biblique, la traduction littéraire et la traduction
scientifique). Munday (2001 : 2) dans son étude récente sur la traductologie
associe découpages temporels et orientations théoriques : la période avant le
XXe siècle, les théories linguistiques et les développements récents. Dans la
mesure où notre analyse n' est pas une étude de l' histoire de la traduction, nous
mettrons l' accent sur les théories contemporaines qui sont à même de nous
fournir une méthode d' analyse de notre problématique, c' est-à-dire comment
interviennent les différences culturelles dans la pratique de la traduction en
matière de santé, de maladie et du corps. Nous partirons d’approches purement
linguistiques pour aboutir à des approches qui tiennent compte des aspects
culturels dans la traduction.
Il serait prétentieux de vouloir aborder ici de façon exhaustive toutes les
théories de la traduction. Il convient également de relever la difficulté de
catégoriser les différentes théories quelle que soit leur orientation, tant les
limites entre elles sont peu claires. Certaines théories sont à cheval entre
plusieurs orientations. Si nous prenons Nida (1964) qui développe une théorie
linguistique de la traduction fondée sur la grammaire générative de Chomsky,
nous remarquons qu’il place également sa théorie dans le cadre d’une approche
qui prend en compte la corrélation entre langue et culture. Dans The
Sociolinguistics of Interlingual Communication (1996), son orientation
sociolinguistique devient très marquée. C’est dire que toute catégorisation
n’échappera pas à la critique, tant elle peut sembler arbitraire.
Par ailleurs, beaucoup de théories qui se recoupent sont difficiles à
catégoriser. Par exemple, les théories dites fonctionnelles et communicatives
qui s’appuient sur la linguistique semblent à cheval entre cette dernière et la
culture. De même les approches basées sur la théorie du polysystème et les
approches culturelles partagent beaucoup de points communs. Pour les besoins
de notre analyse, nous distinguerons deux approches : les approches
linguistiques et sociolinguistiques (chapitre 5), et les approches fonctionnelles
et culturelles (chapitre 6). Pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons plus
loin, nous regroupons dans ces dernières approches les approches
communicatives et les approches basées sur la théorie du polysystème. Le
chapitre 7 est consacré à la méthode d’analyse de notre corpus et à une
discussion sur les stratégies de traduction.

102
CHAPITRE 5

Approches linguistiques et sociolinguistiques


L’abondance des théories linguistiques et l’influence longtemps exercée par
celles-ci sur la traduction s’expliquent sans doute par la conception même de
cette dernière. D’abord, la définition la plus courante qui considère la
traduction comme étant le passage d’un message dans une langue source vers
une langue cible n’implique-t-elle pas que celle-ci est un phénomène seulement
linguistique ? En tout cas la conception de Jakobson ne laisse aucun doute :

(1) Intralingual translation, or rewording is an interpretation of verbal signs


by means of other signs of the same language.
(2) Interlingual translation or translation proper is an interpretation of
verbal signs by means of some other language.
(3) Intersemiotic translation or transmutation is an interpretation of verbal
signs by means of signs of nonverbal sign systems (Jakobson 1987 :
429 ; les italiques sont de l’auteur).

La traduction interlinguale, qui nous intéresse, est définie ici par Jakobson
comme l’interprétation de signes linguistiques sources par d’autres signes
linguistiques cibles.
Si l’on considère l’évolution de la réflexion et de la théorie, on se rend
compte que la traduction a été longtemps associée à la linguistique contrastive.
Parmi les premiers à formuler les théories linguistiques de la traduction les plus
connues, on peut citer Vinay et Darbelnet (1958), Mounin (1963), Catford
(1965). Mais avant de présenter ces différentes approches, il convient de
s’arrêter un instant sur ce que l’on entend par linguistique et sociolinguistique.

5.1 Linguistique et sociolinguistique

La linguistique a pour objet l’étude des connaissances que les sujets parlants
ont de la langue. À ce niveau Baylon & Fabre (1999 : 17) distinguent deux
conceptions de la linguistique qui s’opposent : la linguistique comme descrip-
tion des langues qui considère une langue comme un système de signes
linguistiques ; et la linguistique comme étude du fonctionnement du langage
en tant que système de règles. Selon la théorie linguistique de Chomsky, il
existe des traits généraux communs à toutes les langues que la grammaire
générative doit s’attacher à expliciter :
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

L’étude des conditions universelles qui prescrivent la forme de tout


langage humain constitue la «grammaire générale». Ces conditions
universelles, on ne les apprend pas ; elles fournissent plutôt les principes
d’organisation qui permettent d’apprendre une langue, et qui doivent
exister pour que l’on passe des données au savoir (Chomsky, 1969 : 96).

Quant à la sociolinguistique, que l’on peut considérer comme une branche de la


linguistique, elle s’intéresse aux rapports qu’entretiennent entre elles société
et langue. Elle étudie, entre autres, la variation linguistique comme
manifestation de l’appartenance à une classe sociale, à un groupe, etc.
L’organisation du message a une implication sociale que l’analyse linguistique
peut élucider. Pour la sociolinguistique, la compréhension d’un énoncé dépasse
le cadre linguistique et englobe des facteurs sociaux :

Ainsi le sociolinguiste fait-il porter son attention sur le locuteur en tant


que membre d’une communauté, en tant que sujet dont le langage peut
caractériser l’origine ethnique, la profession, le niveau de vie, l’appar-
tenance à une classe, etc. (Baylon & Fabre 1999 : 74).

Ce bref aperçu montre que la différence essentielle entre linguistique et


sociolinguistique provient du fait que la première se veut une science du
langage, tandis que la seconde porte sur les rapports entre phénomènes
linguistiques et sociaux.
Au cours de ce chapitre nous allons montrer que les nombreuses théories
de la traduction fondées sur la linguistique et/ou la sociolinguistique ne
suffisent pas pour analyser les rapports entre langue et culture, parce que la
plupart de ces approches, nous le verrons, tournent autour du concept
d’équivalence, dont le contenu varie d’une approche à l’autre. D’où la
nécessité d’approches qui englobent non seulement les facteurs linguistiques,
mais également les facteurs culturels. Tout au long de nos discussions de ces
différentes approches, nous utiliserons, si nécessaire, pour chaque paire de
langues un énoncé en français et sa traduction en mooré ou en bisa, suivi de
leur re-traduction39 en italiques, pour souligner les avantages et/ou les
inconvénients de chaque approche. Ces énoncés, tirés de notre corpus, sont, en
français, suivis de leur traduction en mooré et en bisa. Les traductions sont à
leur tour suivies d’une re-traduction en français.

1. La maladie du SIDA est provoquée par un virus* appelé virus de


l’immunodéficience humaine, en abrégé HIV (sigle anglais) ou VIH (sigle
français) (Sedgo : 11).

39
Nous utilisons ce procédé dans le sens de «back-translation» en anglais. Il consiste à
traduire littéralement un texte traduit dans sa langue source. Au chapitre 7, nous reviendrons
sur ce concept qu’il faut distinguer de retraduction au sens de «re-translation», qui veut dire
une nouvelle traduction d’un texte dont la traduction existe déjà.

104
Chapitre 5. Approches linguistiques et sociolinguistiques

* Virus : microbe qui provoque de nombreuses maladies chez les êtres


vivants. Les virus ne peuvent se maintenir et se reproduire qu’en parasitant
une cellule vivante et aux dépens de celle-ci.
C * & O . . P LEQRK
$ O $ Q$ P LRQEK * $( ( &
D ' @
C’est ce que les connaisseurs mêmes du grain de la maladie du sida
appellent VIH en français et HIV en américain, c’est lui qui amène la
maladie du sida.

2. La diarrhée est une maladie très fréquente : elle frappe surtout les enfants.
(Notre santé, p. 58)
E ( $ "" ( & $ % $ ( "5
"" L $ ;A
La diarrhée est une maladie qui attrape beaucoup les gens surtout les
petits enfants.

Avant de présenter les principales approches linguistiques et sociolinguistiques


de la traduction, nous allons exposer des ébauches de conseils pratiques de
traduction qui ne constituent pas des approches théoriques, mais dont l’intérêt
réside dans le fait qu’ils se proclament des langues et des cultures africaines.
Mais, on verra qu’en réalité, ces conseils portent plutôt sur des aspects
linguistiques de la traduction.

5.2 La traduction par la simplification

La traduction par la simplification, mise au point par l’INADES-


FORMATION, une organisation interafricaine de développement, repose sur le
français fondamental. Il a été développé dans les années 1950 par le ministère
de l’Éducation nationale en France, sur l' initiative de l'
UNESCO, comme
instrument de communication pour ceux qui ne maîtrisent pas assez bien la
langue française, en particulier les immigrés et les populations des pays
francophones d’outre-mer40. Il ne constitue pas une langue, mais un niveau de
langue qui se caractérise par la simplicité de son vocabulaire et de sa syntaxe.
La traduction par la simplification est une méthode utilisée surtout dans
la traduction vers les langues nationales africaines. Cette simplification se fait
en transformant les deux éléments qui constituent la structure superficielle de la
langue, à l’origine de sa complexité, à savoir le vocabulaire et la syntaxe
(INADES-FORMATION, 1986 : 21). La simplification ou le transfert est suivi
par la restructuration du texte qui consiste à reconstituer l'
ensemble du texte en
respectant les principes suivants :

40
Il existe un dictionnaire spécialement conçu pour l'
Afrique : Dictionnaire du français
fondamental pour l'Afrique, paru en 1974.

105
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

1. le style du texte simplifié doit être correct ;


2. le français fondamental se rapproche du langage oral ;
3. la signification et l'
ordre logiques des propositions doivent être gardés ;
4. les relations temporelles du texte doivent être restituées ;
5. le style du texte simplifié doit garder le ton du texte initial ;
6. les expressions triviales ou trop familières sont à proscrire ;
7. le rythme et l'euphonie du texte doivent être respectés.

La traduction par la simplification avec ses trois phases (analyse, simplification


et restructuration) ressemble à la méthode interprétative, sur laquelle nous
reviendrons plus loin, qui en compte également trois (interprétation,
déverbalisation et reformulation). Toutes les deux méthodes cherchent à
extraire le sens du texte source pour le ré-exprimer dans la langue cible. Toutes
deux s’inspirent du langage oral.
Pour illustrer la méthode de traduction par la simplification, nous allons
reprendre un exemple tiré de l’ouvrage de l’INADES-FORMATION (1986).
Dans la phrase suivante : «l’analphabétisme est une violation des droits de
l’homme», ce sont les termes qui sont complexes, mais la structure est simple :
sujet + verbe + attribut. Dans de pareilles circonstances, le traducteur doit
expliquer ou reformuler la phrase. L’abstraction étant marquée, la paraphrase
est recommandée. Les partisans de la méthode de la traduction par la
simplification proposent la simplification suivante : «Si tu veux que ton frère
soit un homme, apprends-lui à lire et à écrire». Il s’agit en fait, si nous nous
référons à la catégorisation de la traduction de Jakobson, de passer par la
traduction intralinguale pour aboutir à la traduction interlinguale.
La simplification terminologique est l’approche proposée par Ilboudo
(1986) dans le cadre de la traduction technique dans les langues nationales que
nous allons exposer brièvement.

5.2.1 L’approche de Ilboudo


Pour Ilboudo (1986 : 24), dans toute entreprise de traduction dans les langues
nationales la simplification des concepts constitue un préalable indispensable.
Dans le cadre de la production des documents en langues nationales portant sur
les instruments de gestion et de formation au profit des coopératives rurales,
Ilboudo (1986) indique la démarche à suivre après la traduction des termes en
français simple. La traduction dans les langues nationales doit être précédée par
la traduction des termes techniques en langues nationales, qui se déroule en
trois phases : la recherche terminologique, le dépouillement et le pré-test des
néologismes.
La recherche terminologique comporte trois pistes. La première
concerne les coopérateurs. Il s’agit d’une recherche auprès des membres des
institutions bénéficiaires de la traduction, en particulier les membres
monolingues. La seconde piste est celle des spécialistes maîtrisant la langue
nationale et le domaine coopératif. La troisième piste est une recherche
documentaire qui permet de trouver des données et des termes pour la
traduction de concepts.

106
Chapitre 5. Approches linguistiques et sociolinguistiques

Dans la mesure où la phase de recherche terminologique peut aboutir à la


collection de plusieurs termes, la phase de dépouillement, qui doit associer la
structure juridique responsable des langues nationales (académies ou
commissions nationales des langues), vise à guider le choix du terme le plus
adéquat selon les critères de dépouillement et de sélection suivants : la
conformité avec la structure de la langue, l’adéquation notionnelle afin de
s’assurer que le nouveau terme cerne de près la notion à traduire et éviter ainsi
de retenir des traductions erronées (Ilboudo 1986 : 29), la facilité de
compréhension, l’acceptabilité par les locuteurs et la brièveté du terme. Selon
l’auteur, les quatre premiers critères sont les plus déterminants.
La dernière phase, avant la production des documents en langues
nationales, concerne le pré-test des néologismes auprès de locuteurs mono-
lingues à partir des mêmes critères que ceux de la phase précédente :

La terminologie ayant une fonction essentielle de communication, il y a


lieu de se préoccuper du degré de compréhension, de l’acceptabilité, de la
conformité avec la structure de la langue et de l’adéquation notionnelle
des néologies proposées (p.31).

Quant à la production des documents en langues nationales elle-même, Ilboudo


se contente de dire qu’elle «est relativement facilitée par la disponibilité des
termes techniques issus de la recherche terminologique» (p. 31).
Les méthodes de traduction préconisées par Ilboudo et par l’INADES-
FORMATION sont certes intéressantes, mais comme indiqué plus haut, elles ne
constituent pas des approches théoriques de la traduction. Cependant, elles
méritent d’être mentionnées car, comme on le verra, elles seront utiles lors de
l’analyse de notre corpus de traduction, en particulier des stratégies de
traduction.
Utilisée dans les traductions pour la vulgarisation, la traduction par la
simplification présente de nombreux avantages. D' abord, elle est une méthode
orientée vers la langue et la culture cibles, en particulier les langues et les
cultures africaines. On est tenté de dire que les conseils pratiques qu’elle
formule se font l’écho de la théorie de Nida, que nous verrons plus loin, selon
laquelle le sens ou le message doit être privilégié par rapport à la forme en cas
de conflit entre les deux. Mais on peut se demander si la simplification du
vocabulaire et de la structure du texte n' appauvrit pas le texte source et la
langue source. L’exemple ci-dessus, que nous reprenons, «l’analphabétisme est
une violation des droits de l’homme», a été simplifié en «si tu veux que ton
frère soit un homme, apprends-lui à lire et à écrire ». Une telle simplification
misogyne constitue une transformation du message original des droits humains.
Elle peut également être perçue comme une infantilisation du public cible.
Certains principes de la traduction par la simplification semblent vagues
et confus et posent même la question de responsabilité morale et éthique du
traducteur. Par exemple, le principe selon lequel sont à proscrire les
expressions triviales ou trop familières est-il du ressort du traducteur ? Le
traducteur a-t-il le droit d'
omettre des parties d' un texte sous le prétexte qu'il

107
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

comporte des expressions triviales ? Qu' est-ce qu’une expression triviale ? Un


tel principe ne va-t-il pas à l'encontre de la règle d'or de la traduction par la
simplification qui consiste à «ne rien ajouter au sens d' un texte et ne rien lui
enlever» (INADES-FORMATION, 1986 : 38). En laissant de côté ces
contradictions, on ne peut s’empêcher de relever le caractère prescriptif et
normatif de la traduction par la simplification.
Après cet exposé sur la méthode de traduction par la simplification, nous
allons nous intéresser maintenant aux approches linguistiques et sociolinguisti-
ques de la traduction.

5.3 L’approche de Catford

Pour Catford, la traduction est une opération entre langues, c' est-à-dire un
processus de substitution d'
un texte dans une langue par un autre texte dans une
autre langue (1965 : 1). Cette conception de la traduction amène Catford à
poser l'équivalence comme étant au centre de la pratique et de la théorie de la
traduction :

A central problem of translation-practice is that of finding TL [target


language] translation equivalents. A central task of translation theory is
that of defining the nature and conditions of translation equivalence
(Catford 1965 : 21).

Catford distingue deux types d' équivalence : l' équivalence textuelle et la


correspondance formelle. L' équivalence textuelle est toute forme de texte cible
dont l'observation permet de dire qu' elle est l'équivalent d'une forme de texte
source (1965 : 27), tandis qu' il y a correspondance formelle lorsque les
différentes catégories de la langue cible occupent la même place que celles de
la langue source.
Catford distingue également la traduction réduite («restricted
translation»), par opposition à la traduction totale («total translation»), définie
comme «replacement of SL textual material by equivalent TL textual material,
at one level» (1965 : 22). Cette notion de traduction réduite désigne
l’équivalence aux niveaux phonologique, graphologique, grammatical ou
lexical. Ce type de traduction présente très peu d’intérêt pour la traduction qui,
comme les thérociens conviendront par la suite, porte en général sur des textes.
Selon Catford, la traduction peut s’avérer impossible, et il distingue deux
situations : l’intraduisibilité linguistique et l’intraduisibilté culturelle. L’intra-
duisibilité linguistique provient de l’absence d’équivalents dans la langue cible
et l’intraduisibilté culturelle renvoie à l’absence d’éléments culturels de la
langue source dans la culture de la langue cible. Après analyse, Catford ramène
l’intraduisibilité culturelle à l’intraduisibilité linguistique, car dit-il :

to talk of ‘cultural untranslatability’ may be just another way of talking


about colloquial untranslatability : the impossibility of finding an

108
Chapitre 5. Approches linguistiques et sociolinguistiques

equivalent collocation in the TL. And this would be a type of linguistic


untranslatability (Catford 1965 : 101).

Une telle attitude amène Catford à envisager le processus de traduction sous


l’angle linguistique, même s’il reconnaît que les différences linguistiques
reflètent les différences culturelles. Les écarts («shifts») constatés dans la
traduction sont la conséquence directe de la divergence entre équivalence
formelle et équivalence textuelle : «By ‘shifts’ we mean departures from formal
correspondence in the process of going from the SL to the TL» (Catford : 73). Il
distingue deux types d’écart : les écarts de niveau («level shifts») et les écarts
de catégorie («category shifts»). Les écarts de niveau concernent, par exemple,
l’expression d’éléments grammaticaux de la langue source en éléments lexicaux
dans la langue cible et vice versa. Quant aux écarts de catégories, ils traitent des
changements intrasystémiques qui peuvent intervenir lors du processus de
traduction au niveau de la structure, de la classe, d’unité ou de rang.
De toutes les théories linguistiques de la traduction, celle de Catford a
rencontré le moins de succès, parce qu’elle est trop axée sur le système
linguistique au lieu de l’usage qu’on en fait. Malgré la distinction entre
correspondance formelle et équivalence textuelle que Catford établit, il n’arrive
pas à percevoir que cette différence provient du lien étroit entre langue et
culture, et que, par conséquent, on ne saurait réduire la traduction à un transfert
purement linguistique. Les écarts dans la traduction («translation shifts») que
constate Catford constituent une description des résultats du processus, plutôt
que d’une théorisation pouvant servir dans l’activité traduisante.
L’approche de Catford représente les théories ayant une conception
linguistique et mécaniste de la traduction qui non seulement ne correspond
pas à la pratique, mais bien souvent conduit à l’impossibilité de la traduction
entre deux langues. En effet, en raison des différences linguistiques entre le
mooré, le bisa et le français, la traduction des deux énoncés 1 et 2 ci-dessus
(5.1.), serait impossible. Or, il n’en est rien. Certains linguistes, à l’instar de
Vinay & Darbelnet (1958 / 1995) et de leurs procédés de traduction que nous
allons examiner ci-dessous, pensent que la traduction est possible par le biais
d’une étude comparative de la structure de la paire de langues en présence.

5.4 L’approche de Vinay et de Darbelnet

L’ouvrage Stylistique comparée du français et de l' anglais (1958) de Vinay et


Darbelnet parut pour la première fois en anglais en 1995 sous le titre de
Comparative Stylistics of French and English. A Methodology for Translation
(une traduction et une édition de Sager et Hamel). Cette édition est une version
révisée de celle de 1958 avec l’appui de J.-P. Vinay, le seul survivant des deux
auteurs. Cette édition anglaise est intéressante dans la mesure où elle constitue
un texte parallèle indépendant, qui ne se considère pas comme une traduction
(1995 : 11). Dans une note, les éditeurs, eux, parlent de «traduction et de
nouvelle édition». Mais force est de constater que l’édition anglaise se base

109
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

toujours sur la même conception linguistique de la traduction. Aussi toutes nos


références porteront-elles sur cette édition. Vinay et Darbelnet tentent de
développer dans leur ouvrage une approche de la traduction à partir d' une étude
comparative du français et de l'anglais. Ils estiment que la traduction, le
passage d' une langue A à une langue B, relève d' une discipline de nature
comparative. Le but d’une telle discipline est d' expliquer les procédés
impliqués dans le processus de traduction et de faciliter sa réalisation par la
mise en relief de lois valables pour les deux langues en présence (1995 : 4). La
discipline susceptible d' expliquer le mécanisme de la traduction n' est rien
d'autre que la stylistique comparée selon Vinay & Darbelnet. La stylistique
comparée est fondée sur la connaissance de deux structures linguistiques
ancrées dans deux cultures qui, par nature, appréhendent la réalité de façon
différente. Pour Vinay et Darbelnet, traduction et stylistique comparée sont
indissociables et toute comparaison doit porter sur des données équivalentes. Il
existe un lien étroit d'
interdépendance entre traduction et stylistique :

The procedures of the translator and the comparative stylistician are


closely linked, if in opposite senses. Comparative stylistics begins with
translation to formulate its rules ; translators use the rules of comparative
stylistics to carry out translations (Vinay & Darbelnet 1995 : 5).

Parmi les rôles qu' ils assignent à la traduction, il y a celui de la comparaison de


deux langues. La traduction permet de mener des recherches sur le fonctionne-
ment d' une langue par rapport à une autre et c' est en cela que l’étude de la
traduction est une discipline auxiliaire de la linguistique (Vinay & Darbelnet
1995 : 9). Leur conception de la traduction repose sur la linguistique saussu-
rienne qui fait la distinction entre langue et parole :

Langue refers to the words and expressions generally available to


speakers, quite independent of the use they make of them. Once we
actually speak or write, these words belong to parole (Vinay &
Darbelnet 1995 : 15, les caractères gras sont des auteurs).

L'émetteur d' un message utilise les ressources de la langue pour transmettre un


message qui est personnel et imprévisible. Cette distinction entre langue et
parole permet aux auteurs de soutenir que les difficultés liées à la traduction
proviennent de la parole plutôt que de la langue.
Cependant, Vinay et Darbelnet notent que la langue nous étant donnée
comporte des servitudes et des options qui sont respectivement la grammaire et
la stylistique. Il appartient donc au traducteur de faire la part des choses entre
ce qui est imposé au rédacteur et ce qui relève de son libre choix. Servitudes et
options opèrent sur trois plans : le lexique, l'agencement et le message. Elles
sont à la base des différentes stratégies possibles de traduction. Pour Vinay et
Darbelnet, il en existe deux : la traduction directe ou la littérale et la traduc-
tion oblique. La traduction directe consiste à transposer les éléments de la
langue source dans la langue cible, mais lorsque la transposition s’avère impos-

110
Chapitre 5. Approches linguistiques et sociolinguistiques

sible à cause des différences structurelles et métalinguistiques entre langue


source et langue cible, la traduction oblique s’impose (Vinay & Darbelnet 1995 : 31).
Malgré la pertinence d’une telle approche, elle comporte des faiblesses.
Le contexte dans lequel Vinay & Darbelnet ont formulé leur approche, on le
voit dès la préface, est le bilinguisme canadien. Les auteurs ont sans doute
voulu répondre à des préoccupations pratiques. Au Canada, le français et
l’anglais ayant un même statut juridique, la production dans ces deux langues
de tout document à caractère officiel est nécessaire. Aussi un tel ouvrage
constitue-t-il un outil précieux pour les traducteurs. Mais le fait que l’ouvrage
soit essentiellement consacré à la stylistique du français et de l’anglais, comme
l’indique d’ailleurs son titre, ne limite-t-il pas sa portée ? Peut-on généraliser
des conclusions basées sur la stylistique comparée ?
L’idée d’une approche comparative est intéressante, mais à partir du
moment où Vinay & Darbelnet la ramènent à une analyse stylistique, on peut se
demander si une telle approche peut nous éclairer sur les rapports entre langue
et culture. En poussant l’analyse de leur idée plus loin on conclura à
l’intraduisibilité puisque pour eux la comparaison doit porter sur des données
équivalentes. Or notre corpus porte sur des textes où langue source et langue
cible appartiennent à des cultures totalement différentes. Dans quelle mesure
l’approche de Vinay & Darbelnet est-elle valable dans le cas de cultures
éloignées ? Là réside tout le problème de leur approche.
Par ailleurs, on voit que les sept procédés41 de traduction qui découlent
de cette approche tiennent très peu compte des différences culturelles, des types
et des fonctions de texte et de l’audience visée. En effet, tout au long du texte,
les auteurs ne cessent de répéter que le message constitue la préoccupation
majeure du traducteur. La notion d’unité de traduction, malgré son originalité,
reste guidée par l’importance accordée au message :

Translators ... start from the meaning and carry out all translation
procedures within the semantic field. They therefore need a unit which is
not exclusively defined by formal criteria, since their work involves form
only at the beginning and at the end of their task. In this light, the unit
that has to be identified is a unit of thought, taking into account that
translators do not translate words, but ideas and feelings (Vinay &
Darbelnet 1995 : 21).

Les auteurs ne font pas de distinction entre unité de pensée, unité lexicologique
et unité de traduction. Une telle perception de la traduction, aussi pertinente
soit-elle du point de vue stylistique, montre les limites de l’approche
contrastive dans le cas de cultures différentes.
Cependant, cette approche comparative est sans doute intéressante
lorsqu’on veut confronter une traduction et son original en vue de faire ressortir
les caractéristiques des deux langues en présence. La méthode d’analyse de
Les sept procédés de traduction envisagés par Vinay & Darbelnet (1995 : 30-40) sont :
l’emprunt, le calque, la traduction littérale, la transposition, la modulation, l’équivalence et
l’adaptation.

111
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

notre corpus qui porte sur des traductions peut tirer des éléments de l’approche
de Vinay & Darbelnet pour décrire les langues en présence et les procédés de
traduction. La comparaison des énoncés 1 et 1a montre que la langue cible, le
mooré, emprunte à la source, le français, des termes comme «sida», «VIH» et
«HIV». Mais, on remarque que ces emprunts sont adaptés à l’orthographe
mooré, dont l’écriture est basée sur la phonologie. C’est ainsi que «VIH» et
«HIV» sont écrits comme on les prononce en mooré : «ve-i-ash» et «ash, I, ve».
La comparaison des structures syntaxiques de l’énoncé français et de l’énoncé
mooré permet de dire que le passif français «La maladie du SIDA est
provoquée par...» est rendu par un actif en mooré C
& que l’on peut traduire littéralement par
«C’est ce que les connaisseurs mêmes du grain de la maladie du sida ...c’est lui
qui amène la maladie du sida». Dans le chapitre précédent, on a vu que l’actif
constitue l’une des caractéristiques principales de la syntaxe des langues
africaines et qu’elles n’ont pas de forme passive qui utilise un auxiliaire comme
en français.
Les limites des approches essentiellement linguistiques, à l’instar de
celles de Catford et de Vinay & Darbelnet, montrent la nécessité d’une
approche pouvant rendre compte de la possibilité d’une théorie et d’une
pratique de la traduction prenant en compte le lien étroit entre langue et culture.
Cette nécessité a été vite perçue par certains linguistes, parmi lesquels Mounin,
dont nous allons présenter ci-dessous l’approche.

5.5 L’approche de Mounin

À l’opposé de celles de Catford et de Vinay & Darbelnet, l’approche de


Mounin bat en brèche les conceptions linguistiques qui, nous l’avons vu,
aboutissent à l’intraduisibilité d’une langue à l’autre parce que chaque langue,
comme le soutiennent de nombreux linguistes à l’instar de Whorf, découpe la
réalité de façon différente et unique. Tout en adhérant à la thèse selon laquelle
la langue représente une vision particulière du monde, Mounin (1963) a réussi à
démontrer que la traduction n’est pas qu’un transfert linguistique.
Il ne s’agit pas pour Mounin de nier la réalité linguistique de la
traduction, mais de prouver que celle-ci comporte des aspects «non-
linguistiques» et «extra-linguistiques» (1963 : 16). Ceux qui ont conclu très
vite à l’intraduisibilité entre langues sont partis du fait que le sens sur lequel
porte la traduction dépend de l’énoncé linguistique. À partir de la critique
saussurienne du sens, Mounin (1963 : 40) montre que «la saisie des
significations... est, ou peut être difficile, approximative, hasardeuse». Mais la
difficulté à saisir le sens n’implique pas pour Mounin l’impossibilité d’une
théorie ou d’une pratique de la traduction car, relève-t-il, malgré les différentes
visions du monde qu’exprime la diversité linguistique, il existe des universaux
linguistiques, anthropologiques et culturels qui sous-tendent les significations
dans les langues : «Les universaux sont les traits qui se retrouvent dans toutes

112
Chapitre 5. Approches linguistiques et sociolinguistiques

les langues – ou dans toutes les cultures exprimées par ces langues» (Mounin
1963 : 196 ; les italiques sont de l’auteur).
En ce qui concerne les systèmes linguistiques, il existe, selon Mounin,
des traits universels qui rendent la traduction possible pour peu que le
traducteur envisage une autre possibilité d’accéder aux significations des autres
visions du monde, à savoir la voie ethnographique. Mounin entend par
ethnographie «la description complète de la culture totale d’une communauté»
et la culture elle-même est considérée comme «l’ensemble des activités et des
institutions par où cette communauté se manifeste» (1963 : 233). La
connaissance de la culture de la langue source permet d’identifier les situations
communes à la culture de la langue cible et partant de rendre la traduction
possible. Pour Mounin, ce qui compte dans la communication, ce sont la
situation et les différences linguistiques notamment, qui, syntaxiquement,
relèvent de l’arbitraire du signe :

La traduction est un cas de communication dans lequel, comme dans tout


apprentissage de la communication, celle-ci se fait d’abord par le biais
d’une identification de certains traits d’une situation, comme étant
communs pour deux locuteurs. Les hétérogénéités des syntaxes sont
«court-circuitées» par l’identité de la situation (Mounin 1963 : 266).

L’approche de Mounin est intéressante d’un double point de vue. D’abord, elle
constitue la réponse d’un linguiste à d’autres linguistes au sujet des questions
touchant à la traduction, en particulier de sa possibilité ou de son impossibilité.
Ensuite, son approche arrive à résoudre la question de la diversité des langues
par le biais des universaux tout en affirmant que culture et langue ont le même
poids dans la traduction. Pour Mounin (1963 : 236), la traduction nécessite la
connaissance de la langue et la connaissance de la culture dont cette langue est
l’expression.
Cependant, cette approche n’aborde pas des questions aussi pertinentes
que la fonction de la traduction. Cette remarque comporte deux aspects : d’un
côté, la typologie des textes et leurs fonctions et de l’autre côté la fonction que
l’on entend faire jouer à la traduction dans la culture de la langue cible. Une
théorie de la traduction ne peut éviter de s’interroger, d’une part, sur la
typologie des textes et de leurs fonctions et, d’autre part, sur la fonction de la
traduction dans la culture réceptrice.
Une autre critique liée à cette première concerne la situation comme le
seul invariant auquel se réfèrent le message en langue source et le message en
langue cible. Mounin passe sous silence l’hypothèse où la situation serait
différente. Les deux énoncés en français, dont l’un a été traduit en mooré et
l’autre en bisa servent d’exemples où langue source et langue cible
n’appartiennent pas à un même contexte culturel. Les énoncés français
appartiennent à une culture qui a une conception essentiellement biologique de
la santé, de la maladie et du corps, tandis que les énoncés mooré et bisa
appartiennent à une culture où la dimension sociale et surnaturelle est
dominante. Que faire à ce moment ? Faut-il conclure à l’intraduisibilité dans

113
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

ces conditions ? Sans doute que la prise en compte de la fonction que la


traduction doit jouer dans la culture cible permet de répondre à ces questions et
de surmonter les différences culturelles
Par ailleurs, l’approche de Mounin reste sous l’influence du concept de
l’équivalence que cache mal l’idée d’identification de situation commune et
d’universaux entre langues et cultures. Mounin (1963 : 278) finit par prendre à
son compte la conception de Nida, que nous verrons ci-dessous, selon laquelle
«la traduction consiste à produire dans la langue d’arrivée l’équivalent naturel
le plus proche du message de la langue de départ, d’abord quant à la
signification, puis quant au style» [sic]. Une telle conception montre pourquoi,
pour Mounin, la traduction nécessite la connaissance de la culture de la langue
source. Cependant, elle consacre, comme les approches basées sur
l’équivalence, la domination de la culture du texte source sur celle du texte
cible.
Malgré ces insuffisances, l’approche de Mounin interviendra dans notre
méthode et dans notre analyse, dans la mesure où elle permet d’emblée de poser
la question de la culture en matière de traduction. Ensuite, elle nous permettra
d’examiner les relations entre langue et culture. Nous ne nous contenterons pas
de dire, comme le fait Mounin, que la traduction est un phénomène linguistique
et culturel. Autant la traduction nécessite de la part du traducteur une
connaissance de la langue et de la culture qu’elle exprime, autant nous estimons
que, pour être efficace, la traduction doit tenir compte des normes et
conventions sociales de la culture cible.
À présent nous allons nous intéresser à l’approche de Nida, qui, à partir
d’une conception linguistique de la traduction, va évoluer vers une approche
sociolinguistique.

5.6 L’approche de Nida

Il existe sans doute plusieurs approches sociolinguistiques de la traduction


(voir, par exemple, Larson 1984, Gutt 1991 et Pergnier 1993). Mais Nida est
sans conteste le plus connu. Il constitue sans doute l' un des personnages les
plus importants du XXe siècle en matière de théorie et de pratique de la
traduction, en particulier biblique. Comme nous l’avons indiqué, il n’est pas
aisé de catégoriser Nida, tant les fondements de sa théorie de la traduction se
nourrissent à plusieurs sources : linguistiques, sociolinguistiques, culturelles et
surtout théologiques. Nida (2001 : 111), lui-même, distingue essentiellement
trois approches théoriques de la traduction : philologiques, linguistiques et
sémiotiques. Dans cette classification, il range son approche parmi les
approches linguistiques, en insistant toutefois sur la dimension culturelle de son
approche. Toutefois, il faut souligner que Nida est un auteur particulièrement
prolifique, dont il serait impossible d’aborder tous les écrits. Nous allons nous
contenter de ses publications les plus connues, qui ont influencé la théorie et la
pratique de la traduction, en particulier celles des années 1960.

114
Chapitre 5. Approches linguistiques et sociolinguistiques

Nous plaçons sa théorie parmi les catégories sociolinguistiques parce que


dans le schéma classique qui envisage la traduction comme étant celle d’une
langue source vers une langue cible, Nida abandonne les notions «cible»
(target) et «langue cible» (target language) au profit de celles de «récepteur» et
de «langue réceptrice». Pour Delisle (1984 : 56) qui range également la théorie
de Nida dans la catégorie des théories sociolinguistiques, l’utilisation d’une
telle terminologie témoigne du souci de l’auteur de rattacher sa théorie de la
traduction à celle de la théorie de la communication et d’adapter le message
biblique à la mentalité de chaque peuple.
La traduction ne peut être perçue en termes purement linguistiques aux
yeux de Nida (1969 : 130) : «Linguistic features are not the only factors which
must be considered. In fact, the «cultural elements» may be even more
important». De ce fait, Nida est certainement parmi les tout premiers qui ont
pris leurs distances vis-à-vis du débat entre traduction «littérale» et traduction
«libre» qui a prévalu depuis les origines de la traduction jusqu' au XXe siècle.
Cependant, il est nécessaire de distinguer dans l’approche de Nida une
évolution d’une théorie linguistique vers une théorie sociolinguistique de la
traduction. Au départ, sous l’influence de Chomsky qui dominait la linguistique
avec sa grammaire générative dans les années 1960, Nida développe une
théorie linguistique de la traduction qu’il tente d’ériger en science :

When we speak of "science of translating", we are of course concerned


with the descriptive aspect ; for just as linguistics may be classified as a
descriptive science, so the transference of a message from one language
into another is likewise a valid subject for scientific description (Nida
1964 : 3).

Pour Nida, le traducteur doit avoir une approche générative de la langue, la clé
devant lui fournir le moyen de générer le texte cible :

A generative grammar is based upon certain fundamental kernel


sentences, out of which the language builds up its elaborate structure by
various techniques of permutation, replacement, addition, and deletion.
For the translator, especially, the view of language as a generative device
is important, since it provides him first with a technique for analysing the
process of decoding the source text, and secondly with a procedure for
describing the generation of the appropriate corresponding expressions in
the receptor language (Nida 1964 : 60).

Étant donné que les langues sont fondamentalement différentes les unes des
autres en ce qui concerne le sens des symboles qui la composent ou
l'
organisation de ces symboles eux-mêmes, Nida en conclut qu' il ne saurait y
avoir de correspondance absolue entre langues. C' est bien une telle approche
qui a conduit Nida à définir le processus de traduction comme suit :

115
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Translating [which] consists in producing in the receptor language the


closest natural equivalent to the message of the source language, first in
meaning, and secondly in style (Nida 1969 : 12).

Nida envisage deux types d' équivalence : l'équivalence formelle et l' équiva-
lence dynamique qui peuvent influencer la manière de traduire. L' équivalence
formelle accorde une importance à la forme et au contenu du message. Ce type
de traduction est tourné vers le texte source. Quant à l'équivalence dynamique,
dont Nida lui-même est partisan, elle vise à exprimer de la façon la plus
naturelle possible le message en prenant en compte la culture du destinataire du
message. Elle cherche à produire chez le destinataire du texte cible un effet
équivalent à celui produit chez le destinataire du texte source :

Dynamic is therefore to be defined in terms of the degree to which the


receptors of the message in the receptor language respond to it in
substantially the same manner as the receptors in the source language.
This response can never be identical, for the cultural and historical
settings are too different, but there should be a high degree of
equivalence response, or the translation will have failed to accomplish its
purpose (Nida 1969 : 24).

La théorie de Nida et son concept d' équivalence sont sans doute guidés par des
considérations pratiques et d' ordre religieux. En effet, pour que la mission
évangélisatrice puisse porter des fruits, la traduction de la Bible dans les
différentes langues est nécessaire. Les chances de succès seront d' autant plus
grandes que le message de Dieu est prêché dans une langue qui prend en
compte la culture des locuteurs de cette langue. Mais l’effet équivalent comme
visée de la traduction est problématique à cause justement de ce décalage
culturel, historique et même parfois géographique entre culture du texte cible et
celle du texte source42. Les énoncés mooré (1a) et bisa (2a) sont dans un
contexte déterminé des traductions satisfaisantes. Cependant, l’effet que ces
énoncés produiront sur les lecteurs mossi ou bisa ne sera pas le même que celui
des énoncés en français auront sur des Occidentaux ou des Burkinabè éduqués
dans la langue et la culture françaises. Les premiers ont des représentations de
la santé, de la maladie et du corps dominées par des conceptions métaphysiques
et n’ont jamais entendu parler d’un virus, tandis que les seconds sont
dépendants de systèmes de santé essentiellement basés sur des représentations
biologiques et scientifiques. Par conséquent, il n’est pas réaliste de demander

E
La pénétration du christianisme telle que représentée par la plupart des écrivains africains
atteste une telle problématique. Dans le célèbre roman de Achebe (1958 : 133) qui représente
la pénétration coloniale en Afrique, les missionnaires ont du mal à expliquer aux populations
la Sainte Trinité. La remarque du personnage principal, Okonkwo, concernant Jésus, fils de
Dieu, lors d’une séance d’évangélisation semble représentative du sentiment général de tout
le village. Elle montre la difficulté qui se pose lorsqu’on cherche à reproduire sur le public
d’un texte cible le même effet que sur le public du texte source : «You told us with your own
mouth that there was only one god. Now you talk about his son. He must have a wife then.»

116
Chapitre 5. Approches linguistiques et sociolinguistiques

au destinataire de la traduction d’un texte produit dans un contexte et un espace


culturellement et historiquement différents de réagir au message de la même
façon que le destinataire du texte source.
Nul doute que Nida, en introduisant les concepts d' équivalence formelle
et d'équivalence dynamique, a réussi à changer le cours des débats dans le
domaine de la théorie de la traduction qui demeure hantée par la dichotomie
entre traduction mot à mot ou littérale et traduction sens pour sens. Cependant,
en dissociant forme et contenu, Nida ne limite-t-il pas la portée de sa théorie
dans la mesure où le sens du message est aussi bien dans la forme que le
contenu ? On comprend, dès lors, qu' il ait été accusé de se préoccuper de la
conversion du destinataire du message au christianisme et que certains
qualifient son oeuvre de «théologique et de prosélytisme» (Munday, 2001 : 43).
D' autres, à l’instar de Venuti (1995), estiment qu' il veut imposer à chaque
culture étrangère la transparence, approche prônée pour la traduction dans la
culture anglo-américaine43.
L’importance de l’approche de Nida pour notre étude réside dans sa
conception sociolinguistique de la traduction. Certes, sa théorie est plus
orientée vers la traduction biblique. Mais dans la mesure où elle intègre dans
son approche les aspects culturels, elle peut contribuer à notre analyse des
rapports entre langue et culture dans la traduction médicale au Burkina Faso.
En effet, pour Nida & Taber (1974 : 5), toute communication, pour être efficace
doit respecter le «génie» de chaque langue. Mais cette approche socio-
linguistique de Nida ne tient pas suffisamment compte de la fonction de la
traduction dans la culture cible qui n’est pas forcément la même que celle de
l’original.
Une autre approche, qui semble se rapprocher des approches
linguistiques que nous allons aborder dès à présent, est la théorie dite
interprétative. La raison essentielle pour la laquelle nous l’évoquons à la suite
des théories linguistiques est que, tout comme ces dernières, elle a pour visée
l’équivalence. Seule la démarche pour aboutir à ce résultat diffère.

5.7 L’approche interprétative

L’approche interprétative, associée à l’ESIT (École supérieure d’interprètes et


de traducteurs de Paris), propose une théorie qui s’applique essentiellement à la
traduction orale mais également, selon ses partisans, à la traduction écrite et à
tout genre de texte. Elle est fondée sur le processus d’interprétation, de
déverbalisation et de reformulation. Pour les partisans de cette approche,

43
Venuti estime que dans la culture anglo-américaine, les éditeurs, les critiques et lecteurs
jugent une traduction acceptable par sa transparence, c’est-à-dire lorsqu’elle se lit comme un
«original » : «A translated text ... is judged acceptable by most publishers, reviewers, and
readers when it reads fluently, when the absence of any linguistic or stylistic peculiarities
makes it transparent, giving the appearance that it reflects the foreign writer’s personality or
intention or the essential meaning of the foreign text – the appearance, in other words, that the
translation is not in fact a translation, but the “original”» (Venuti 1995 : 1).

117
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

appelée également théorie du sens, la démarche à suivre consiste à bien


comprendre le sens du texte original et à l’exprimer dans la langue d' arrivée. Ils
aboutissent ainsi à identifier la théorie interprétative à une traduction par
équivalences contrairement à la traduction linguistique qui serait une traduction
par correspondances. Lederer (1994 : 51) différencie les deux en ces termes :
«les premières s’établissent entre des textes, les secondes entre des éléments
linguistiques, mots, syntagmes, figements ou formes syntaxiques.»
S’inspirant de la théorie du sens, Durieux (1988) propose des principes
de traduction valables quelles que soient les langues concernées et quels que
soient les thèmes. Cette approche a priori semble intéressante pour notre
analyse dans la mesure où elle s’adresse à la traduction technique. Pour
Durieux (1988 : 24), «sont de nature technique les textes traitant de sujets
techniques, technologiques et scientifiques». La spécificité de la traduction
technique est l’importance de la recherche documentaire entre la phase de
compréhension de l’original et celle de sa ré-expression dans la langue cible. La
recherche documentaire est nécessaire, car elle permet la compréhension du
sens du texte à traduire sans laquelle on ne peut envisager la ré-expression :
«On ne peut réexprimer correctement et clairement que ce que l’on a
préalablement compris» (Durieux 1988 : 39).
La démarche préconisée par la théorie interprétative est inspirée de
l’herméneutique qui, à l’origine, concerne l’interprétation des textes sacrés.
Pour Delisle (1984 :70), également partisan de cette théorie, «l’interprétation
n’est rien de moins qu’un dialogue herméneutique s’établissant entre le
traducteur et le texte original» (les italiques sont de l’auteur). Cette approche a
été introduite dans la théorie de la traduction par Steiner (Shuttleworth &
Cowie : 69) à travers ce qu’il appelle le mouvement herméneutique, qui recom-
mande le découpage de l’acte de traduction en mouvement herméneutique
décomposé en quatre phases : «trust», «aggression», «incorporation» et
«restitution» (Steiner : 1992). Bien que Salama-Carr (1998 : 114) distingue la
théorie interprétative de l’approche de Steiner, on voit que leur objectif
demeure le même, c’est-à-dire extraire le sens du texte original afin de le ré-
exprimer dans la langue cible. Il apparaît à l’analyse que cette démarche, en
mettant l’accent sur le sens, est surtout valable pour la traduction orale. En
matière de traduction écrite, il n’est pas aisé de détacher le sens de la forme. On
peut s’interroger sur la manière dont on peut à la fois mettre l’accent sur le sens
et vouloir une équivalence globale entre texte original et traduction comme le
dit Lederer. Le modèle proposé par Durieux, qui se veut universel, est
également problématique en ce qui concerne la didactique de la traduction
technique. En effet, la recherche documentaire dans la langue cible comme un
moyen d’appréhender le sens du texte source est difficile dans le contexte des
langues africaines où l’écriture est un phénomène relativement récent et où
l’oralité continue d’être le principal moyen de communication.
Cependant, dans une analyse portant sur les produits et non sur le
processus de la traduction comme la nôtre, on peut inverser la démarche de la
théorie interprétative, en particulier celle de Durieux en menant une étude de la
réception des textes traduits auprès du public cible afin de confronter sa

118
Chapitre 5. Approches linguistiques et sociolinguistiques

compréhension du sens à celle qui se dégage des textes originaux. Une telle
démarche, que nous ne pourrons entreprendre, pourrait permettre de
reconstruire les stratégies qui ont prévalu lors du processus de la traduction et
de se faire ainsi une idée du rôle du traducteur.
Mais l’approche interprétative de la traduction, étant basée sur la théorie
du sens, ne tient pas compte des représentations culturelles qui déterminent le
sens. Cette approche qui accorde une place centrale au sens néglige non seule-
ment l’adaptation de la traduction au public cible, mais également ne s’intéresse
pas à la fonction de celle-ci.

5.8 Discussion et conclusion

De ce qui précède, il apparaît effectivement que les approches abordées


tournent autour de l’équivalence en tant qu’objectif du processus de traduction.
Or, ce concept est loin de faire l’unanimité. En considérant les approches de
Catford (1965), de Nida (1964, 1969), de Lederer (1994) et de Koller (1989),
pour ne citer que ces exemples, on constate que le sens, notion sur laquelle
repose l'équivalence n' est pas homogène, mais plutôt problématique. De quel
sens parle-t-on ? Du sens contenu dans l' intention de l'
émetteur du message ou
de celui qu’attribue le destinataire au message à partir de son interprétation du
texte ? Des divergences peuvent exister entre le vouloir dire de l' émetteur du
message et l' interprétation du destinataire. Dans la mesure où des interpréta-
tions différentes aboutissent à des sens différents, le sens comme objet d' équi-
valence devient complexe surtout en tant que critère d' adéquation d' une
traduction. L’exemple de nos deux énoncés (cités dans 5.1.) montre les
problèmes que soulève la question du sens.
Dans ces deux énoncés en français et en bisa, la maladie (la diarrhée) est
personnifiée :

2. La diarrhée est une maladie très fréquente : elle frappe surtout les enfants.
(Notre santé p. 58)
E ( $ "" ( & $ % $ ( "5
"" 5 ;A
La diarrhée est une maladie qui attrape beaucoup les gens, surtout les petits
enfants.

Dans la culture occidentale, où domine la représentation biomédicale de la


maladie, la métaphore de la guerre est souvent utilisée pour lutter contre la
maladie, comparée à un ennemi. Dans l’énoncé français, la diarrhée étant
assimilée à un ennemi, elle peut frapper. Par contre, dans l’énoncé bisa, la
maladie qui est personnifiée «attrape». Il est clair que le sens des énoncés
français et bisa ne renvoie pas aux mêmes réalités. Il en est de même des
énoncés français et mooré :

119
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

1. La maladie du SIDA est provoquée par un virus* appelé virus de


l’immunodéficience humaine, en abrégé HIV (sigle anglais) ou VIH (sigle
français) (Sedgo : 11).
* Virus : microbe qui provoque de nombreuses maladies chez les êtres
vivants. Les virus ne peuvent se maintenir et se reproduire qu’en parasitant
une cellule vivante et aux dépens de celle-ci.
C * & O . . P LEQRK
$ O $ Q$ P LRQEK * $( ( &
D6FG% @
C’est ce que les connaisseurs mêmes du grain de la maladie du sida
appellent VIH en français et HIV en américain, c’est lui qui amène la
maladie du sida.

Le sens de l’énoncé français, qui explique la cause du sida, paraît sans


équivoque du point de vue des spécialistes de la santé ou bien pour des
personnes ayant une conception biomédicale de la santé, de la maladie et de la
représentation du corps, telle que dans le monde occidental. Mais pour les
Mossi, le sens de l’énoncé reste insatisfaisant, surtout lorsque l’on sait que la
maladie du sida conduit inéluctablement à la mort. Le chapitre précédent
montre que dans la culture africaine, on distingue entre cause immédiate de la
maladie, ici le virus, sanctionnant une faute, et cause première. Autrement dit,
les deux audiences sur la base d’interprétations différentes d’une même réalité
ne percevront pas un même sens à ces énoncés.
Les problèmes soulevés par le sens montrent que poser l' équivalence
comme objectif du processus de traduction n' est guère satisfaisant. Nous y
reviendrons avec la critique de Nord lorsque nous aborderons son approche de
la traduction. Pour l’instant, il suffit de dire qu’en insistant sur l'équivalence
comme objet de toute traduction, ces théories accordent une place excessive au
texte source, puisque le texte cible n'a de valeur que par rapport au texte source.
En plus, le caractère normatif de certaines approches de l’équivalence est
inacceptable. En effet, il n’existe pas de synonymes absolus dans deux langues
différentes. À partir d’exemples précis comme mouton en français qui peut
signifier mutton ou sheep en anglais, Saussure montre que «si les mots étaient
chargés de représenter des concepts donnés d’avance, ils auraient chacun, d’une
langue à l’autre, des correspondants exacts pour le sens» (Saussure, 1972 :
161).
Cette discussion montre que les différentes approches linguistiques et
sociolinguistiques seules, quoiqu’utiles, ne peuvent pas nous permettre de
cerner les liens entre langue et culture. Nous avons suffisamment montré (voir
chapitres 2 & 3) que la culture est un phénomène complexe qui déborde la
langue. Pour pallier ces insuffisances, d’autres regards, en particulier les
approches fonctionnelles et communicatives, d’une part, et d’autre part, les
approches culturelles, proposent leurs contributions à la compréhension de la
traduction en tant que processus et produit. Le prochain chapitre sera consacré
à ces approches.

120
CHAPITRE 6

Approches fonctionnelles et culturelles


Ces approches sont le résultat des développements intervenus en linguistique,
en particulier l’orientation vers la théorie de la communication et de l’informa-
tion. Celle-ci a été inspirée en partie par le schéma de la communication verbale
de Jakobson (1987), que nous reproduisons ci-dessous, avant d’aborder
successivement la théorie des typologies de texte de Reiss et la théorie du
skopos selon Vermeer et Nord. Ensuite, nous traiterons des approches basées
sur l’analyse du discours, des registres et des genres. Cette catégorisation est
fondée parce que discours, registres, genres sont basés sur les différentes
fonctions de la communication verbale. Nous terminerons ce chapitre par la
théorie du polysystème et les approches culturelles dont la traduction par la
simplification.
Toutes ces approches, qui s’inspirent de la théorie de la communication
et de l’information, tentent selon des perspectives diverses de dépasser le
concept d’équivalence comme objectif de la traduction pour s’intéresser à la
fonction de celle-ci et à la culture de son public. Quelle(s) est (sont) la (les)
fonction(s) de la traduction ? Diffère(nt)-elle(s) de celle(s) de l’original ? Quels
sont les rapports qu’entretiennent entre elles la culture source et la culture cible
dans la traduction ? Les réponses à ces questions, qui sont au centre des
préoccupations des approches fonctionnelles et culturelles, seront détermi-
nantes pour analyser les stratégies de traduction et les valeurs que véhiculent
les documents cibles de notre corpus de traduction en mooré et en bisa dans la
dernière partie de notre étude.

6.1 Schéma de la communication verbale de Jakobson

CONTEXTE (fonction référentielle)

DESTINATEUR MESSAGE DESTINATAIRE


(f. expressive) (f. poétique) (f. conative)

CONTACT (f. phatique)

CODE (f. métalinguistique)

Source : Jakobson (1987 : 66, 71)


La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Ce schéma de la communication verbale comporte six facteurs. Le destinateur


envoie un message au destinataire. Pour que le message puisse être compris, il
faut un contexte que Jakobson appelle également référent. Ce contexte doit être
verbal ou capable d’être verbalisé et compréhensible pour le destinataire. Le
message nécessite également un code commun au destinateur et au destinataire
et, enfin, un contact, c’est-à-dire un canal physique et une connexion
psychologique pour permettre au destinateur et au destinataire d’engager et de
maintenir la communication. Jakobson attribue une fonction linguistique à
chacun de ces facteurs :

1. la fonction référentielle ou dénotative est sans doute la principale fonction


du langage, consistant à communiquer un message ou une information ;
2. la fonction expressive est orientée vers le destinateur, qui exprime ses
sentiments ou ses émotions ;
3. la fonction conative ou appellative est centrée sur le destinataire. On utilise
cette fonction du langage pour amener le destinataire à adopter un certain
comportement ;
4. la fonction phatique vise à établir et à maintenir le contact physique ou
psychologique dans le processus de la communication verbale ;
5. la fonction poétique, qui ne se limite pas seulement à la poésie et à la
littérature, est orientée vers le message aussi bien dans sa forme que dans
son sens ;
6. la fonction métalinguistique utilise le langage comme moyen d’analyse ou
d’explication du code (grammaires, dictionnaires, lexiques spécialisés par
exemple).

Mais Jakobson reconnaît que la communication assure rarement une seule


fonction. La fonction poétique, par exemple, n’est pas la seule fonction de la
poésie. Dominante en poésie, cette fonction devient secondaire dans d’autres
actes verbaux (Jakobson 1987 : 69). Cette approche fonctionnelle du langage a
donné, à son tour, naissance à des théories fonctionnelles et culturelles en
traductologie comme celles basées sur les types de textes, la théorie du skopos,
les approches basées sur l’analyse du discours, des registres et des genres.

6.2 La théorie des typologies de texte de Reiss

Reiss (1989 ; 2000), dans sa théorie des types de texte inspirée par celle de
Bühler (Mason 1998 : 32), reprend le concept d' équivalence qu'
elle élargit au
niveau du texte au lieu du simple mot ou de la phrase. Le but de la traduction
étant la communication, celle-ci se réalise au niveau de l'
équivalence du texte
dans son ensemble. Reiss distingue des types de texte auxquels correspondent
des fonctions spécifiques qui influencent la traduction. Ces fonctions sont
informative, expressive et appellative (Reiss 1989 : 108). Nous commen-
terons plus loin ces fonctions une fois que nous aurons présenté les
classifications que proposent d’autres auteurs comme Nord et Halliday.

122
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

Reiss soutient que ces fonctions du langage correspondent à trois


situations de communication. Selon son intention de communication, le texte
verbal se distingue par trois fonctions :

1. la simple communication de faits : informations, connaissances, arguments,


nouvelles... Le type de texte qui correspond à cette situation de communi-
cation est dit «informatif» ;
2. les textes créatifs et artistiques. L'auteur est responsable du thème de son
texte et décide selon sa propre volonté des moyens de verbalisation en
utilisant les ressources de la langue pour communiquer sa pensée de manière
créative et artistique. Ce type de texte est «expressif» ;
3. les textes peuvent être conçus également de sorte à provoquer une action ou
une réaction de la part du lecteur. Le type de texte qui correspond à cette
situation de communication est «appellatif» ;
4. Reiss ajoute à ces trois types de texte basés sur la fonction du langage un
quatrième type dont la transmission n’est pas écrite : les textes audio - média
qui utilisent des canaux de transmission tels que la radio et la télévision.

Pour Reiss, la traduction doit respecter ces types de textes, de sorte qu'
une
traduction n'
est réussie que sous les conditions suivantes :

(a) «If an informative text was written in the original SL communicative


situation in order to transmit news, facts, knowledge, etc. (...), then the
translation should transmit the original information in full, but also
without unnecessary redundancy ;»
(b) «If the SL text was written because the author wished to transmit an
artistically shaped creative content, then the translation should transmit
this content artistically shaped in a similar way in the TL ;»
(c) «If the SL text was written in order to bring about certain behaviour in
the reader, then the translation should have this effect on the behaviour
of the TL reader» (Reiss 1989 : 110).

La principale critique que l'on peut faire à cette théorie de typologies de textes
est que non seulement elle accorde plus d’importance au texte source, mais
également elle ne prend pas en compte le fait que la différence entre ces types
de texte et leurs fonctions n’est pas toujours aussi nette. Il est vrai que Reiss
distingue dans un texte la fonction primaire de la fonction secondaire, et qu’elle
montre que la fonction du texte est représentée par celle qui domine parmi les
trois types de fonctions communicatives qu’elle évoque (1989 : 108).
Cependant, Munday (2001 : 76) note qu' un rapport d' activités classé par Reiss
comme informatif peut être également expressif, et avoir plusieurs fonctions
dans la culture source. Il peut être un texte informatif pour la direction d' une
société et servir de texte appellatif pour persuader les actionnaires et les
analystes du marché de la bonne gestion de la société. Dans cet ordre d’idées,
les énoncés en français et leur traduction en bisa et en mooré qui ont servi à
montrer les forces et les faiblesses des approches linguistiques sont, certes,

123
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

informatifs. Mais, en plus de l’information portant sur la cause du sida et sur la


prévalence de la diarrhée, ces énoncés ont également une fonction appellative.
Ils invitent les destinataires de ces messages à changer de comportement afin de
se protéger contre ces maladies.
Cependant, la distinction des fonctions selon les typologies de texte
représente un apport à la théorie de la traduction. En effet, la catégorisation des
textes permet une approche rationnelle de la traduction. Dans notre étude, une
analyse du texte cible et du texte source permettra de voir si les fonctions qu’ils
remplissent sont les mêmes et s’ils présentent les mêmes caractéristiques.
L’analyse de notre corpus nous permettra de voir si les textes en langues mooré
et bisa, qui relèvent d’une autre culture, se prêtent à la catégorisation de Reiss
selon des types de texte auxquels on peut assigner des fonctions spécifiques.
Maintenant, nous allons nous intéresser à une autre approche
fonctionnelle de la traduction à laquelle Reiss a contribué : la théorie du skopos
de Vermeer et de Nord.

6.3 La théorie fonctionnelle du skopos

6.3.1 L’approche de Vermeer


La théorie du skopos, développée en Allemagne, a été introduite dans la
traductologie par Vermeer. À l’instar des protagonistes des approches fonction-
nelles du langage qui soutiennent, comme le montre Malmkjær (2002 : 167),
que les structures phonologiques, grammaticales et sémantiques d’une langue
sont déterminées par leurs fonctions dans la société, les partisans de la théorie
du skopos postulent que la traduction est déterminée par sa fonctionnalité dans
la culture réceptrice. «Skopos» est un mot grec qui signifie «but» ou
«intention». C'est dans ce sens que Vermeer l’utilise en traduction, l' action
permettant de réaliser le translatum, c'
est-à-dire le texte traduit (Vermeer 2000 :
221). Pour Vermeer, le facteur décisif dans la traduction est le skopos qui
permet de savoir si le texte traduit est adéquat ou non. La fonction du texte
cible détermine l'
action de traduire. L'action est envisagée

as a particular sort of behaviour : an act of behaviour to be called an


action, the person performing it must (potentially) be able to explain why
he acts as he does although he could have acted otherwise. Furthermore,
genuine reasons for actions can always be formulated in terms of aims or
statements of goals (...) (Vermeer 2000 : 223).

À la traduction comme action sera assigné un skopos ou but, qui est valable
aussi bien pour le texte source que pour le texte cible. Cependant, le texte
source s’adressant à un contexte culturel différent de celui du texte cible, les
deux textes ne poursuivent pas nécessairement les mêmes visées
communicationnelles. Par conséquent, il peut y avoir des divergences de
skopos entre les deux. Lorsque le skopos du texte cible est identique à celui du
texte source, Vermeer parle de «cohérence intertextuelle».

124
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

Le concept de commission, qui consiste à donner des instructions à une


tierce personne ou à soi-même pour accomplir une action donnée, est très
important dans la théorie de Vermeer, car il oblige à regarder de plus près les
détails nécessaires sur le but et de préciser les conditions de réalisation de la
commission. Cette dernière fixe le skopos de la traduction, facteur déterminant
quant au choix de la méthode et des stratégies de traduction :

The skopos can also help to determine whether the source text needs to
be “translated”, “paraphrased” or completely “re-edited”. Such strategies
lead to terminologically different varieties of translational action, each
based on a defined skopos which is itself based on a specified
commission (Vermeer, 2000 : 231).

Un autre aspect non moins important de la théorie du skopos qui mérite d' être
mentionné est la place accordée au traducteur. Pour Vermeer (Venuti, 2000 :
229), tout comme Nord, le traducteur est le seul expert dans le processus de
traduction et, en tant que tel, il lui incombe la responsabilité de décider les
conditions dans lesquelles une traduction peut être réalisée. Mais l’originalité
de la théorie du skopos est l’importance accordée au texte et à la culture cibles
au détriment du texte et de la culture sources.

6.3.2 L’approche de Nord


La théorie fonctionnelle du skopos de Nord (1991, 1997a, 1997b) constitue un
défi au concept de l’équivalence que Nord rejette comme caractéristique de la
relation entre texte cible et texte source pour sept raisons (1997a : 45-46) :

1. L'importance accordée à la structure du texte source se fait au détriment de


l'
interaction intrinsèque entre les facteurs extratextuels et intratextuels de la
communication.
2. Comme conséquence, les facteurs culturels sont négligés, alors que la
langue est à considérer comme partie intégrante de la culture.
3. Les définitions du concept d' équivalence sont divergentes. En effet, on a vu
que pour toutes les approches de la traduction basées sur l’équivalence, ce
concept n’a pas la même acception. L’équivalence dynamique de Nida n’a
rien à voir ni avec l’équivalence globale prônée par la théorie interprétative,
ni avec la conception linguistique et mécanique de Catford par exemple.
4. Les méthodes de traduction diffèrent selon les types de texte.
5. Malgré l' apparence de son universalité, le concept d' équivalence ne prend
pas en compte les différences culturelles. La traduction, activité qui se
pratique en communauté, est orientée par les normes et les conventions
propres à la culture.
6. Le modèle d' équivalence est discriminatoire, car il juge inacceptables les
textes qui ne satisfont pas au critère d'
équivalence.
7. Dans le modèle d' équivalence le rôle du traducteur est sans prestige et il doit
garder le profil bas et reproduire les valeurs du texte source.

125
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Dans la mesure où le modèle de traduction basé sur l’équivalence n' est pas
satisfaisant, Nord propose la théorie fonctionnelle du skopos qui envisage la
traduction dans le cadre de la communication interculturelle (1991). La
traduction est commandée par un client ou un «initiateur» qui sollicite les
services d' un traducteur parce qu' il a besoin d'un certain texte cible pour
communiquer avec un destinataire. Tout comme Vermeer, Nord estime que ce
n' est pas la fonction assignée par l' auteur du texte source qui détermine la
méthode de traduction comme le stipule la plupart des théories basées sur
l'équivalence, mais la fonction prospective ou le skopos du texte cible, tel que
défini par l'initiateur de la traduction (Nord, 1991 : 9). L’essentiel des avan-
tages d'une telle méthode est donné dans le passage ci-dessous (1997a : 47) :

The functional model can be regarded as consistent because it permits


any translation procedures which will lead to a functional target text, and
it is comprehensive because target function is considered to be the main
standard for any translation process. It is practical because it can be
applied to any assignment occurring in professional translation practice.
Last, but not least, it is a model which gives due consideration to the role
of the translator as an expert (les italiques sont de l’auteur).

Cette citation contient les propositions du modèle de Nord pour remédier aux
faiblesses des différentes théories basées sur l' équivalence. La théorie de Nord
diverge de celle de Vermeer qui l' a inspirée. Elle reproche à ce dernier de
vouloir retenir la fidélité comme relation entre le texte cible et le texte source.
Elle estime cette idée inconcevable, car autant la fonction du texte source est
déterminée par la culture source, autant la fonction du texte cible doit être
définie par la culture cible. Cette fonction n'
est pas nécessairement la même :

It seems only logical that the function of the source text is specific to the
original situation and cannot be left invariant or “preserved” through the
translation process. The function of the target text, on the other hand, is
specific to the target situation, and it is an illusion that a target text
should have automatically the “same” function as the original (Nord,
1997a : 49, les italiques sont de l’auteur)

En lieu et place de la «fidélité» ou de la «similarité» que Vermeer envisage


comme relation entre texte cible et texte source, Nord propose la fonctionnalité
et la loyauté comme visée du processus de traduction. La traduction étant un
concept culturel, les attentes des initiateurs, des destinataires et des auteurs par
rapport aux relations entre un texte source et un texte cible peuvent varier en
fonction des types de texte. Il est de la responsabilité morale du traducteur de
tenir compte de ces attentes en respectant le principe de «loyauté» au lieu de
celui de «fidélité» selon Nord. Ce principe de loyauté est valable tant pour le
texte source que pour le texte cible. Nord utilise le terme «loyauté» comme
concept pour décrire les rapports sociaux entre deux individus. Lorsque l’auteur
est assuré de la loyauté d’un traducteur, il lui fait alors confiance pour tout

126
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

changement qui vise à rendre la traduction fonctionnelle dans la culture cible.


Dans le cadre de cette loyauté envers l’auteur et le public cible de la traduction,
le traducteur doit concilier les intérêts des parties prenantes à la traduction. En
cas de conflit d’intérêts, il revient au traducteur de jouer le rôle de médiation
(Nord 1997b : 128).
Nord distingue deux types de traduction : la traduction documentaire et la
traduction instrumentale. Une traduction documentaire est une sorte de
métatexte considéré comme une traduction dans laquelle un émetteur de la
culture source communique avec les destinataires du texte source en mettant
l'accent sur certains aspects du texte qui sont ensuite reproduits dans la langue
cible. C' est le cas par exemple de la traduction mot à mot ou de la traduction
littérale. Dans le cas de la traduction instrumentale, le lecteur du texte cible
ignore qu' il s'
agit d'une traduction parce qu' il a été adapté aux normes et aux
conventions de la culture cible. Le type de traduction sera fonction de
l’intention de l’initiateur ou de l’auteur du texte source.
En rejetant l’équivalence comme visée de l’activité traduisante, la théorie
du skopos de Vermeer et de Nord constitue une innovation dans la mesure où le
critère déterminant dans le processus de la traduction est désormais le but du
produit de ce processus. Le critère d’appréciation de la traduction n’est plus son
degré d’équivalence par rapport à l’original, mais sa fonctionnalité dans la
culture cible. La théorie du skopos n’est pas exclusive. Elle s' applique à tous les
types de texte et à toute tâche en milieu de traduction professionnelle. On ne
peut plus rejeter un texte comme n' étant pas une bonne ou vraie traduction sur
la base de critères étrangers au skopos ou à la fonctionnalité de la traduction.
La traduction mooré de l’énoncé français expliquant la cause du sida ne
comporte pas la note suivante :

* Virus : microbe qui provoque de nombreuses maladies chez les êtres


vivants. Les virus ne peuvent se maintenir et se reproduire qu’en
parasitant une cellule vivante et aux dépens de celle-ci.

Cette note qui définit le virus n’existe pas dans la traduction mooré parce que le
«terme» virus a été traduit par , «grain de la maladie», une périphrase
que le locuteur mooré n’aura pas de mal à comprendre. Cependant, vu
l’importance de l’information contenue dans la note, on peut se demander si
l’énoncé mooré véhicule le même contenu que l’énoncé français.
Cette remarque pourrait être faite au sujet de la traduction de «HIV (sigle
anglais)» par LRQEK * dans le même texte. On constate
l’utilisation d’un emprunt, en l’occurrence celui de «HIV» dans la traduction et
le remplacement de «anglais» dans «sigle anglais» par «américain» dans le
texte cible. Certes, l’anglais et l’américain sont des variétés de la même langue,
mais la décision d’opérer un tel remplacement dans la traduction ne relève
certainement pas du hasard. Dans ce cas tout comme dans celui de l’omission
de la note ci-dessus, seuls le but et la fonctionnalité de la traduction, comme
l’indique la théorie du skopos, permettent de l’analyser et de la juger.

127
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

En attendant de revenir sur la méthode d’analyse dans le prochain chapitre,


on peut se demander si la position de prestige ou de pouvoir de décision que la
théorie du skopos accorde au traducteur est réaliste dans la pratique. En effet,
dans le contexte des lois du marché, le traducteur est sans doute en position de
faiblesse. Dans les pays en voie de développement caractérisés par des taux de
chômage élevés, toute tentative d’exercer un tel pouvoir signifierait perte
d’emploi (pour les traducteurs qui sont fonctionnaires) ou de clients (pour les
traducteurs indépendants) qui entraînerait des problèmes de survie.
Par ailleurs, la théorie fonctionnelle du skopos n’est pas exempte du
reproche de divergence que Nord fait aux divers concepts d’équivalence. En
effet, Nord elle-même et Vermeer en ont une approche différente. Tandis que
Veermer (2000 : 230) évoque la «fidélité» au texte source en tant que skopos
possible pour la traduction, Nord préfère parler de «loyauté».
Nous allons maintenant aborder les approches basées sur l’analyse du
discours, des registres et des genres qui non seulement peuvent être
enrichissantes pour les approches fonctionnelles et communicatives, mais
également pallier les insuffisances des approches linguistiques. D’ores et déjà, on
peut relever que la méthode d’analyse que propose Nord s’inscrit dans cette
perspective d’analyse du discours, des registres et des genres, comme le titre de
son ouvrage (Nord 1991) qui expose l’essentiel de sa méthode l’indique : Text
Analysis in Translation. Theory, Methodology, and Didactic Application of a
Model for Translation – Oriented Text Analysis.

6.4 Les approches basées sur l’analyse du discours, des registres et


des genres

6.4.1 Discours, registres et genres


L’analyse du discours porte sur l’utilisation du langage en situation :

What distinguishes discourse analysis from other sorts of study that bear
on human language and communication lies not in the questions
discourse analysts ask but in the ways they try to answer them ; by
analysing discourse – that is, by examining aspects of the structure and
function of language in use. (Johnstone, 2002 : 4)

Comme on le voit, en reprenant les termes de Saussure, on peut dire que l’objet
de l’analyse du discours n’est pas la langue mais la parole. Il convient de
relever qu’il existe une différence entre discours et texte. Adam (1990 : 23)
conçoit le discours comme un énoncé pouvant être caractérisé par des
propriétés textuelles, mais surtout comme un acte accompli dans une situation
donnée, tandis que le texte constitue un objet abstrait résultant de la
soustraction du contexte opérée sur l’objet concret, c’est-à-dire le discours.
Le discours comporte plusieurs genres qui reflètent les pratiques sociales
et culturelles. Trosborg (1997 : 6) cite comme exemples de genre les guides, les

128
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

poèmes, les lettres d’affaires, les articles de journaux, les pièces


radiophoniques, les textes publicitaires. Mais ces exemples montrent la
complexité de cette notion de genre, car on s’aperçoit que les genres ne
représentent pas une homogénéité. En effet, on peut avoir recours dans un texte
informatif à plusieurs genres : des articles de journaux, des textes publicitaires,
des articles scientifiques, etc. C’est dire que l’analyse du discours ne peut
distinguer de façon nette les différents genres : «No theory of modes of
discourse is rigid in its categorisation. Most discourse employs multiple views
of reality and is therefore multiple in type» (Trosborg 1997 : 16). Cependant,
l’analyse du discours semble poser des questions qui interpellent le traducteur :
«Why is this text the way it is ? Why is it no other way ? Why these particular
words in this particular order ?» (Johnstone, 2002 : 8)
Il est important de souligner, à l’instar de Baker dont nous examinerons
l’approche ci-dessous, que les approches basées sur l’analyse du discours ne
constituent pas un renoncement au concept d’équivalence, mais qu’elles
cherchent à travers les réponses aux questions ci-dessus à permettre au
traducteur la réalisation optimale de l’objectif de la traduction, à savoir
l’équivalence (Baker 2000 : 68). Les partisans de l’analyse du discours
reprochent aux autres approches linguistiques de la théorie de la traduction de
se limiter à la phrase au lieu d’accorder la priorité au texte. L’analyse du
discours, qui permet une meilleure compréhension du texte dans sa totalité, est
indispensable à la traduction.
Ce sont les linguistes anglo-saxons qui ont le plus influencé les théories
de la traduction basées sur l’analyse du discours, des registres et des genres.
Parmi ceux-ci on peut citer Halliday, dont la théorie fonctionnelle du langage a
eu le plus d’écho. Les travaux de Halliday ont inspiré de nombreux écrits en
traductologie, dont ceux de Baker (1992) et Hatim & Mason (1990 ; 1997).
Avant d’aborder ces approches, nous allons présenter brièvement le
modèle d’analyse de Halliday (1985 ; 1989), qui montre que si l’analyse du
discours a pour objet le texte, les énoncés et leurs combinaisons occupent
toujours une place importante dans la réalisation du sens :

A text is a semantic unit, not a grammatical one. But meanings are


realised through wordings ; and without a theory of wordings – that is a
grammar - there is no way of making explicit one’s interpretation of the
meaning of the text (Halliday 1985 : xvii).

Analysant la place du langage écrit de tous les jours, Halliday (1989) aboutit à
trois catégories de fonctions du langage, comme Reiss (6.2.). On remarquera
que la différence de leurs catégorisations est d’ordre terminologique, le fond
reste le même. Selon Halliday les fonctions du langage sont :

- premièrement, le langage d' action ou de contact social : il s'


agit par exemple
des panneaux de signalisation, des notices de produits ou de recettes de
cuisine, pour susciter l'
action ; la correspondance personnelle (lettres, cartes
postales, cartes de voeux), pour établir ou maintenir le contact social ;

129
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

- deuxièmement, le langage d' information : les journaux et les magazines


d'actualité, les ouvrages d' éducation, pamphlets politiques... ;
- troisièmement, le langage de divertissement : la fiction, les bandes dessi-
nées, les films, les jeux... (Halliday 1989 : 40-41).

Halliday note que non seulement l' écriture et l'oralité ne répondent pas aux
mêmes besoins, mais que le langage connaît toujours deux types de variation :
la variété dialectale et la variété fonctionnelle. La variété dialectale provient des
différences sociales et géographiques dans une même communauté linguistique
qui n’entraînent pas de variation sémantique. Par conséquent, ce type de variété
ne constitue pas un obstacle à l’intercompréhension. En revanche, la variété liée
au registre est dite fonctionnelle parce qu’elle conduit à une variation
sémantique. La variété fonctionnelle est celle qui aura un impact sur les
récentes approches basées sur l’analyse du discours, des registres et des genres
de la traduction :

Functional variety is what we are calling register. Language also varies


according to the functions it is being made to serve : what people are
actually doing, in the course of which they are talking, or writing,
involved ; who are the people that are taking part in whatever is going on
(...) ; and what exactly the language is achieving, or being used to
achieve, in the process (Halliday, 1989 : 44).

Les trois variables du registre et du genre décrites ci-dessus correspondent dans


le modèle de Halliday respectivement au champ du discours, au ton du discours
et à la modalité du discours (field, tenor, mode Halliday 1989 : 44). À ces trois
variables correspondent trois métafonctions du discours qui sont respective-
ment idéationnelle, interpersonnelle et textuelle. La fonction idéationnelle, qui
dépend du champ du discours, permet d’utiliser le langage pour parler des
choses. La fonction interpersonnelle, qui provient de la modalité du discours,
concerne l’attitude des participants au discours. Quant à la fonction textuelle,
dont dépendent les deux premières, elle représente les potentialités de
l’utilisateur d’une langue à composer un texte pertinent et efficace du point de
vue de la fonctionnalité.
Les fonctions du langage et du texte qui occupent une place centrale dans
les approches fonctionnelles de la traduction méritent quelques commentaires.
Il convient de relever que les trois catégories de fonctions du langage de
Halliday et celles de Reiss, qui se ressemblent, ne correspondent pas a priori au
schéma de la communication de Jakobson, qui distingue six fonctions. Mais
cette différence n’est qu’apparente, car Jakobson (1987 : 68), tout comme Reiss
(1989 : 108), a été inspiré par le psychologue allemand Karl Bühler, dont les
trois fonctions du signe linguistique ont été également reprises par Reiss.
Jakobson a identifié six fonctions parce qu’il a érigé certaines sous-fonctions en
fonctions. C’est le cas, par exemple, de la fonction métalinguistique qu’il aurait
pu inclure dans la fonction référentielle. Les fonctions poétique et émotive

130
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

peuvent également être regroupées. Elles ont été qualifiées par Halliday et
Reiss respectivement de «divertissement» et d’«expressivité».
Par ailleurs, il existe des divergences en ce qui concerne le nombre de
fonctions de textes qui sont à l’origine des typologies de textes. Le schéma de
la communication verbale de Jakobson, représenté ci-dessus, en compte six
contre les trois dans les typologies de Reiss. Koller (1989 : 101-104),
s’inspirant également de Bühler, distingue cinq fonctions du langage :
dénotative, connotative, stylistique, pragmatique et esthétique. Nord (1997a :
50) en propose quatre, à partir d’une combinaison des modèles de Bühler et de
Jakobson : fonction référentielle, fonction expressive, fonction appellative et
fonction phatique.
Malgré la diversité des fonctions du langage et des types de texte ainsi
que des genres de discours, on ne doit pas perdre de vue le fait qu’ils
représentent surtout des pratiques discursives et des valeurs culturelles
occidentales. Cependant, les différentes catégorisations des fonctions du
langage et des types de texte des approches fonctionnelles de la traduction sont
intéressantes, car elles ont permis de dépasser la notion d’équivalence entre
texte cible et texte source et de mettre l’accent sur la fonctionnalité de la tra-
duction dans la culture réceptrice. Ces approches fonctionnelles sont perti-
nentes pour l’analyse de notre corpus à cause de cette idée de fonctionnalité.
Mais, il faut rappeler tout de suite que nous ne sommes pas en parfait accord ni
avec Vermeer ni avec Nord, puisque ces derniers estiment que la fonctionnalité
de la traduction est déterminée par son skopos, tandis que notre hypothèse est
que celle-ci dépend des normes et des conventions socioculturelles de la langue
cible.
Nous allons aborder dans les sections suivantes les approches de la
traduction basées sur l’analyse du discours qui, tout comme les approches
fonctionnelles, ont été inspirées par la théorie de la communication et de
l’information.

6.4.2 L’approche de Baker


Il est important de relever que le concept d’équivalence remis en cause par les
approches fonctionnelles de la théorie du skopos continue d’occuper une place
importante dans la traductologie. Baker (1992 : 5) affirme qu’elle l’utilise pour
des raisons pratiques. Mais elle précise que même si l’équivalence est toujours
possible, elle demeure relative parce qu’elle est sujette à des influences de
facteurs aussi bien linguistiques que culturels. Aussi propose-t-elle, à partir du
modèle de Halliday, une analyse du discours portant sur le registre qui permet
au traducteur de s’assurer que le registre du texte cible correspond aux attentes
des récepteurs (1992 : 17). Cette analyse basée sur une approche fonctionnelle
du langage permet au traducteur, grâce à la notion de champ sémantique, l’une
des variables du registre, de mettre au point des stratégies pour faire face à
l’absence d’équivalence dans certains contextes. Le champ du discours permet
également de prendre conscience des similarités et des différences entre deux
langues et d’opérer des choix conséquents. Nous allons nous arrêter un instant

131
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

sur les aspects du modèle d’analyse de Halliday qui ont inspiré l’approche de
Baker.
L’un des facteurs qui contribuent au sens dans le modèle de Halliday
(1985 : 288) et que Baker prend en compte dans son approche, est la cohésion.
Baker estime que, dans une certaine mesure, la cohésion crée le texte :

Cohesion is the network of lexical, grammatical, and other relations


which provide links between various parts of a text. These relations or
ties organize and, to some extent create a text, for instance by requiring
the reader to interpret words and expressions in the surrounding
sentences and paragraphs (1992 : 180).

Les marqueurs de cohésion sont les mêmes que relève Halliday (1985) : la
référence, la substitution, l’ellipse, la conjonction et la cohésion lexicale.
Cependant, ainsi que le montre Baker (1992 : 190) à partir d’exemples pris dans
plusieurs langues, chaque langue dispose de ses propres marqueurs de cohésion
qui doivent être pris en compte dans le processus de traduction ainsi que les
types de texte.
L’approche de Baker ne se limite pas à l’analyse linguistique du discours,
car elle tient compte de la pragmatique du discours qu’elle définit comme suit :

Pragmatics is the study of language in use. It is the study of meaning, not


as generated by the linguistic system but as conveyed and manipulated by
participants in a communicative situation (1992 : 217).

Cette attention accordée aux locuteurs de la langue constitue la preuve que les
approches théoriques de la traduction basées sur l’analyse du discours, des
registres et des genres peuvent être classées également parmi les approches
sociolinguistiques.
L’approche de Baker fait appel à deux notions pragmatiques, à savoir la
cohérence et l’implicature. La notion de cohérence est définie par rapport à la
cohésion. La dernière est perçue comme l’expression de surface de la cohéren-
ce. La cohésion porte sur les relations textuelles, tandis que la cohérence porte
sur les relations conceptuelles (1992 : 218). La cohérence d’un texte est le
produit de l’interaction entre les connaissances présentées dans le texte et les
connaissances et l’expérience du lecteur. Au bout du compte, nous dit Baker, la
cohérence n’est pas une propriété du texte parce qu’elle est le fruit du jugement
du lecteur (1992 : 222).
L’implicature est une notion empruntée à Grice. C’est le principe qui
permet au destinataire de récupérer l’intention du locuteur grâce au principe de
la coopération et aux maximes de la conversation. Grice pose en effet
l’hypothèse selon laquelle les comportements du locuteur dans la
communication sont coopératifs. Cette coopération de la part du locuteur est
sous-tendue par une conduite rationnelle, caractérisée par le respect ou la
violation ostensible de règles ou maximes conversationnelles (Grice 1975)
que sont la quantité, la qualité, la pertinence et la modalité ou la manière. La

132
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

coopération du locuteur aboutit à des énoncés pertinents que le destinataire peut


comprendre aisément.
Tout en proclamant l’universalité de l’implicature, Baker se montre
réservée quant aux maximes, car leur interprétation varie d’une communauté
linguistique à l’autre :

A more plausible suggestion would be that all discourse in any language


is co-operative and that the phenomenon of implicature (rather than the
specific maxims of Grice) is universal. In other words, the interpretation
of a maxim or the maxims may differ from one linguistic community to
another, but the process of conveying intended meaning by means of
exploiting whatever maxims are in operation in that community will be
the same. (Baker 1992 : 236)

Selon Baker, lors du processus de traduction, tout ce qui peut contrarier les
attentes des lecteurs cibles doit être examiné attentivement et au besoin ajusté,
afin d’éviter de produire de mauvaises implicatures ou du non-sens. Une telle
approche nous semble utile, compte tenu de notre hypothèse qui postule que la
fonctionnalité de la traduction est liée au respect des normes et des conventions
socioculturelles de la langue cible. La notion d’implicature, préconisée par
Baker, permet d’adapter la traduction à la sensibilité du public cible. Nous
donnerons des exemples en mooré et en bisa pour illustrer la limite des
maximes de Grice qui rend problématique la notion d’implicature dans le
contexte culturel mossi et bisa dans nos discussions sur les approches basées
sur l’analyse du discours, des registres et des genres à la suite de l’approche de
Hatim & Mason.

6.4.3 L’approche de Hatim & Mason


Hatim & Mason (1997) sont des auteurs dont les travaux représentent un
courant important parmi les théories contemporaines de la traduction basées sur
l’analyse du discours, des registres et des genres. Leur approche se situe
également dans la perspective fonctionnelle et communicative. L’activité
traduisante est considérée comme un acte de communication dans lequel le
traducteur entre dans une catégorie spéciale de communicateur (Hatim &
Mason 1997 : 2). Ces deux auteurs précisent qu’ils utilisent le modèle de
Halliday dans une perspective sémiotique et pragmatique de l’analyse du
discours :

It will be therefore important to bear in mind throughout our analyses


both the relation of utterances to the interpretation of their users’
intentions (pragmatics) and the ways in which signs (from individual
items to whole texts) interact within a socio-cultural environment
(semiotics) (Hatim & Mason 1997 : 11).

Hatim & Mason partent du fait que la cohésion et la cohérence incorporent les
éléments qui constituent la texture et la structure du texte. Le contexte, déjà

133
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

évoqué comme facteur de production du discours, est déterminé par


l’intertextualité qui permet aux utilisateurs du texte de l’appréhender par
rapport à leurs connaissances d’autres textes (Hatim & Mason 1997 : 17-18).
L’intertextualité se compose de plusieurs facteurs appelés pratiques socio-
textuelles de communautés d’utilisateurs de textes (Hatim & Mason 1997 : 18),
qui incluent les ensembles de conventions de textes, de genres et de discours.
Le registre joue également un rôle important dans la production du
discours. Tout comme Baker, dans la section précédente, Hatim & Mason
reprennent les variables du modèle de Halliday qu’ils développent en rapport
avec l’intentionnalité. L’intentionnalité permet au producteur du texte de
marquer son appartenance aux institutions et aux processus sociaux ou de
prendre ses distances vis-à-vis du destinataire ou de l’objet de son discours
(1997 : 22). Les fonctions sémantiques des variables de registre sont plus ou
moins celles de Halliday (1985) :

1. dans la variable champ du discours, les utilisateurs de la langue produisent


des sens idéationnels qui se réalisent par des choix opérés dans les systèmes
linguistiques, comme la transitivité, qui renvoie à la manière d’appréhender
la réalité et de la représenter dans une proposition ;
2. la variable ton, qui se manifeste par le mode (déclaratif, interrogatif et
impératif) et la modalité, concerne les choix opérés à l’intérieur des
fonctions interpersonnelles. La modalité et le mode expriment la distance
vis-à-vis de l’objet du discours ;
3. la modalité constitue également une variable qui détermine les fonctions
textuelles du langage. Elle concerne la distance entre, d’une part, l’émetteur
et le récepteur du discours, et, d’autre part, entre utilisateurs et objet du
discours.

L’apport de Hatim & Mason à l’approche discursive de la traduction est sans


doute l’introduction des variables sociolinguistiques de pouvoir et de distance
dans l’activité traduisante. Le concept de pouvoir est décrit comme un rapport
de force entre le producteur et le récepteur de texte :

As a pragmatic variable within a theory of politeness, power may be


defined as the degree to which the text producer can impose his own
plans and self-evaluation at the expense of the text receiver’s plans and
self-evaluation (Hatim & Mason 1997 : 139).

Le producteur de texte peut exercer ce pouvoir en excluant l’adversaire du


discours ou le lui céder en l’y incluant. Mais la gestion de ce pouvoir dépend
des conventions rhétoriques et culturelles. Les auteurs citent l’exemple des
conventions anglaises où la cession du pouvoir est signe de crédibilité, à
l’opposé de la culture arabe où toute cession de pouvoir est assimilée à un
manque de crédibilité.
L’analyse du discours permet au traducteur de découvrir ces variables et
d’orienter ses choix stratégiques dans la traduction qui, selon Hatim & Mason,

134
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

est un acte de communication, qu’ils décrivent comme un continuum dans


lequel le texte peut être «statique» ou «dynamique». On peut parler de stabilité
maximale quand les attentes des utilisateurs sont comblées. À ce moment, on
est en présence d’un texte statique. Par contre, lorsque la stabilité est minimale,
il s’agit d’un texte dynamique. Lorsque le traducteur a affaire à un texte
statique, il peut adopter comme stratégie une approche littérale qui n’est pas
possible en ce qui concerne le texte dynamique :

When a source text is situated towards the stable end of the scale, a fairly
literal approach may and often will be appropriate. That is, least
intervention on the part of the translator is called for – unless the brief for
the job includes different requirements. On the other hand, where the
source text displays considerable degrees of dynamism, the translator is
faced with more interesting challenges and literal translation may no
longer be an option (Hatim & Mason 1997 : 30-31).

Les approches basées sur l’analyse du discours, des genres et des registres
constituent sans doute un apport important à la traductologie. Elles présentent
des avantages multiples qui pourront servir à l’analyse de notre corpus.
L’analyse des registres de langue peut permettre de s’assurer, comme l’indique
Baker, que le registre du texte cible correspond aux attentes des récepteurs.
Cette analyse peut permettre éventuellement de dégager des conclusions en ce
qui concerne les registres des deux langues, notamment les similarités et les
différences.
Au niveau textuel et structurel, l’analyse du discours permet de voir
comment deux langues, relevant de pratiques culturelles différentes comme
dans notre cas, assurent la cohésion et la cohérence.
La dimension sémiotique de l’approche de Hatim & Mason est
pertinente. En mettant le texte, qui relève du signe linguistique, en rapport avec
les autres signes, ils mettent en exergue, d’une part, la relation entre réalité et
langue, et, d’autre part, entre langue et culture. L’intertextualité qui permet
d’analyser l’interaction entre texte et contexte est un paramètre sémiotique. Il
exploite à la fois la signification socioculturelle potentielle de l’énoncé ainsi
que les pratiques socio-textuelles que sont les textes, le discours et les genres
(Hatim & Mason, 1997 : 18-19).
Les variables sociolinguistiques de pouvoir et de distance de Hatim &
Mason seront intéressantes pour analyser les rapports entre langue source et
langue cible. Elles permettront en particulier de savoir si la gestion du pouvoir
répond aux mêmes conventions rhétoriques et culturelles. Sinon, comment ces
différences sont-elles gérées dans la traduction ?
Quant aux reproches que l’on peut faire à ces approches, ils concernent
surtout les modèles dont elles s’inspirent et certaines notions qui semblent
ambiguës. En considérant le modèle de Halliday, dont les modèles d’analyse de
Baker et de Hatim & Basil s’inspirent, on se rend compte, comme l’indique
Halliday lui-même, qu’il a été conçu pour la langue anglaise et qu’il ne saurait
s’appliquer sans discrimination à toutes les langues, surtout en Afrique où

135
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

beaucoup de langues n’ont guère une longue tradition de l’écriture. Dans les
cultures à tradition orale, comme celle des Mossi et des Bisa, les distinctions
entre genres et registres n’ont pas la même pertinence que dans le monde
occidental, où l’écriture occupe une place importante dans la communication.
En ce qui concerne le principe de coopération et les maximes
conversationnelles de Grice que Baker utilise, ils semblent a priori pertinents,
surtout pour des langues comme le mooré et le bisa qui restent dominées par la
tradition orale. Certes, Baker se montre réservée quant aux maximes, mais elle
soutient que le principe d’implicature est universel. Cependant, elle reste
confuse quant à la manière dont cette question doit être abordée dans la
traduction en tant que communication interculturelle. Cette notion
d’implicature devient problématique d’une culture à l’autre. Dans la culture
mossi et bisa, par exemple, il est de notoriété que le malade, quel que soit son
état, ne doit jamais céder à la douleur. Aussi doit-il toujours dire qu’il se porte
mieux. Dans le chapitre précédent, nous avons montré l’importance des
formules de salutations et de politesse dans la communication. On a vu que
& ( ( en mooré qui
signifient «il y a la santé» ou «tout va bien» ne traduisent pas toujours l’état de
santé réel. L’implicature, dans ces conditions, peut-elle être d’un secours au
traducteur face à une paire de langues aussi différentes, comme le français ou
l’anglais, et une langue africaine comme le bisa et le mooré ? En effet, dans ces
exemples ci-dessus, la récupération de l’intention du locuteur ne dépend pas de
l’implicature, résultant du principe de coopération et des maximes
conversationnelles, mais des conventions socioculturelles. Sans une
connaissance des pratiques discursives et culturelles bisa et mossi, on peut
accuser le locuteur dans & $ ( ( de ne
pas respecter le principe de la coopération et de violer les maximes
conversationnelles, en particulier les maximes de la quantité et de la
pertinence44.
La notion de pouvoir utilisée par Hatim & Mason, malgré son intérêt, est
également source de confusion. Elle semble évacuer l’éternel problème du
statut du traducteur. Le pouvoir ou l’absence de pouvoir se pose-t-il dans les
mêmes termes pour l’auteur du texte source que pour le traducteur, surtout
lorsque la traduction concerne des langues n’ayant pas le même prestige et
qu’elle se déroule dans un contexte socio-économique défavorable ? Cette
question du pouvoir du traducteur est liée en partie à son statut. Delisle &
Woodsworth (1995) montrent que celui-ci, qui a connu des fortunes diverses à
travers l’histoire, est tantôt associé à une image positive, tantôt à une image
négative. En ce qui concerne l’Afrique, selon Nama (1993) et Bandia (1998),
contrairement au griot, son précurseur qui jouissait d’un statut privilégié, le
traducteur est très souvent un fonctionnaire dont les mérites ne sont pas
44
Les maximes de la quantité, selon Grice (1975 : 45), sont :
«1. Make your contribution as informative as is required (for the current purposes of the
exchange).
2. Do not make your contribution more informative than is required. »
Quant à la pertinence, elle se résume en une seule maxime «Be relevant» (Grice 1975 : 46).

136
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

toujours reconnus : «Translators, irrespetive of country, complain about the low


status attributed to their profession» (Bandia 1998 : 302). Cela renforce le point
de vue avancé plus haut selon lequel le pouvoir et le prestige que la théorie du
skopos entend conférer au traducteur ne peut s’appliquer à la réalité socio-
économique du continent africain.
Enfin, on peut relever que les approches basées sur l’analyse du discours,
des registres et des genres ne rejettent pas le concept d’équivalence associé aux
approches linguistiques. Leur originalité réside dans l’intégration de l’analyse
du discours aux approches linguistiques.

6.5 Les approches sémiotiques

Si l’approche de Hatim & Mason comporte une dimension sémiotique de la


traduction en tant que communication interculturelle, certains envisagent la
traduction sous l’angle exclusif de la sémiotique. Jakobson, on l’a vu, dans sa
définition de la traduction distingue trois types de traduction : la traduction
intralinguale, la traduction interlinguale et la traduction intersémiotique (voir
Chapitre 5). La traductologie n’a pas accordé la même attention à ces trois
types de traduction. Mais l’appartenance des documents de notre corpus à la
communication sociale (voir Chapitre 1) nécessite la prise en compte de
l’image comme signe. Tomaszkiewicz (1999 : 43) montre que la communi-
cation de masse, ayant pour souci la bonne et rapide compréhension par le
récepteur, utilise plusieurs systèmes de signes pour transmettre les messages.
Notre propos n’est pas d’évoquer ici tous les systèmes de signes intervenant
dans la communication, mais d’attirer l’attention sur l’importance de la
sémiologie visuelle, en particulier de l’image qui, semble-t-il, explique mieux
que les mots en raison de son iconicité. Selon Baylon & Mignot (1999 : 15), la
communication par images est plus efficace, parce que l’image est moins et
plus rarement arbitraire qu’un mot ou une phrase.
Mais les signes visuels sont de nature hétérogène. Tomaszkiewicz
(1999 : 68) les a regroupés en quatre classes : les graphiques, les dessins, les
photos et les films. La classe qui nous intéresse est celle des dessins dont le
caractère culturel est décrit par Tomaszkiewicz (1999 : 94) :

Il faut donc constater que la lecture directe des dessins ne résulte pas
tellement du fait qu’ils représentent la réalité, mais du fait qu’en vivant
dans une société, on apprend dès la petite enfance, tout une série de
codes sociaux, pour pouvoir comprendre les messages non verbaux, au
même titre que les messages verbaux. La facilité de les apprendre résulte
pourtant du fait que malgré tout, ces conventions sociales reposent sur
l’idée de ressemblance, plus ou moins poussée, entre le signe et la réalité
observable (les italiques sont de l’auteur).

Dans notre corpus, comme nous le verrons, on remarque une utilisation


abondante de l’image, en particulier des dessins. Les énoncés 1 et 2 que nous

137
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

avons utilisés jusque-là pour illustrer certaines de nos analyses sont tirés de
textes qui s’intitulent respectivement «La diarrhée» (Notre santé...p. 58) et
«Qu’est-ce qui provoque le Sida ?» (Mon livret sida, p. 11). Ces textes sont
accompagnés de dessins. Sur la page qui suit «La diarrhée» se trouve un dessin
qui représente un enfant en train de faire des selles liquides, caractéristiques de
la diarrhée. On y trouve également des plats, contenant certainement des
aliments, et une jarre d’eau recouverte sur laquelle il y a un gobelet, qui sert à
boire. «Qu’est-ce qui provoque le Sida ?» est un texte qui explique que la
maladie du sida est causée par le virus du sida (VIH). Ce texte est précédé d’un
dessin qui visualise le virus du sida.
Nous reproduisons ci-dessous le premier dessin qui représente la scène
où l’enfant fait la diarrhée. Nous présenterons le deuxième dessin au cours de
l’analyse de notre corpus (chapitre 9).

Ces deux exemples de dessin montrent non seulement la fonction de l’image


dans la communication, mais également sa spécificité culturelle. Le dessin qui
représente le virus constitue une représentation médicale et scientifique dont le
sens n’est pas compréhensible dans toutes les cultures, même si la science
prétend à l’universalité. La jarre, elle, au Burkina Faso et dans de nombreuses
cultures africaines, possède une valeur communicationnelle qu’elle n’aura pas
dans un autre contexte.
Parlant de la traduction impliquant des images, Tomaszkiewicz (1999 :
12) est d’avis qu’on aura affaire non seulement aux éléments verbaux qui
doivent être traduits, mais également aux éléments non verbaux (les images
visuelles) qu’elle préconise de transmettre en totalité au récepteur de la langue
cible. Dans les chapitres précédents, nous avons relevé, d’une part, le lien entre
langue et culture, et d’autre part, le caractère dynamique de la culture. Nous
avons également montré que les langues cibles (mooré et bisa) et la langue
source (français) des textes de notre corpus ont des représentations culturelles
différentes de la santé, de la maladie et du corps. En raison du caractère culturel
de l’image, quelle(s) fonction(s) attribuer aux signes visuels, en particulier aux
dessins, dans la traduction ? Compte tenu de l’orientation culturelle de notre

138
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

étude, que deviennent les signes visuels dans la culture cible ? Peut-on parler
de traduction intersémiotique ? L’analyse de notre corpus permettra d’apporter
des éléments de réponse à ces questions.
Maintenant, nous allons terminer notre aperçu des théories de la
traduction par deux approches qui se complètent : la théorie du polysystème et
les approches culturelles.

6.6 La théorie du polysystème et les approches culturelles : une


même histoire

Les théories dites culturelles se distinguent difficilement des autres théories


fonctionnelles et culturelles, en particulier la théorie du polysystème qui, selon
Hermans (1999 : 110), a favorisé l' émergence du «tournant culturel» en
traduction. La raison en est que l' histoire de ces deux théories se recoupe. On
trouve parmi les partisans des deux camps les mêmes noms. André Lefevere,
par exemple, qui est sans doute parmi les premiers à examiner le phénomène de
la traduction sous l'angle culturel, a été étroitement associé au développement
de la théorie du polysystème (Hermans, 1999 : 102). La plupart des partisans
des deux approches, à l’instar de Levefere, Even-Zohar, Toury, Bassnett et
Hermans, ont été dans les années 1980 à l’origine de l’école dite
«Manipulation School». Ils avaient une approche commune de la traduction
littéraire qui est descriptive, cibliste, fonctionnelle et systémique (Hermans,
1985 : 10). Ils doivent leur appellation en particulier au titre de la collection
d’essais éditée par Hermans (1985) : The Manipulation of Literature. Studies in
Literary Translation. L’introduction de cet ouvrage suggère que toute
traduction constitue une manipulation du texte source en vue de satisfaire un
but (Hermans 1985 : 11).
L'un des reproches essentiels que les partisans de la théorie culturelle
font à la théorie du polysystème est que celle-ci est un produit occidental, voire
eurocentriste. Bassnett (1998 : 128) relève qu’en Amérique latine les débats ne
sont pas focalisés sur les relations entre le texte source et le texte cible ou sur la
controverse autour des concepts d' original et de copie. Dans un tel contexte, la
traduction s’inscrit dans le cadre colonial où les termes de «colonisateur» et
«colonisé» deviennent des métaphores. Il existe un parallèle entre les notions
traditionnelles de «copie» et d’«original» en traduction et les notions de
«colonisé» et «colonisateur». Le colonisateur et sa civilisation sont présentés
comme des originaux que le colonisé doit reproduire le plus fidèlement
possible. Une telle métaphore semble valable surtout dans le cadre de la
politique assimilationniste de la France dans ses colonies, dont l' objectif était
de transformer le colonisé en citoyen français. Mais avant de parvenir à ce stade
le colonisé doit abandonner sa langue et sa culture, qualifiées d’«arriérées» par
le colonisateur, au profit de la langue et de la culture françaises. Tout était mis
en oeuvre pour amener le colonisé, selon Chevrier (1999 : 190), à intérioriser
les valeurs que véhicule l’école et à «accroître la distance du colonisé avec ses
propres traditions». À l’école, par exemple, pour dissuader les élèves de parler

139
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

les langues vernaculaires, il existait un « symbole » (un os ou tout objet


encombrant et humiliant) qui était accroché au cou de tout élève surpris en train
de parler sa langue maternelle.

6.6.1 La théorie du polysystème : l’approche de Toury


Le terme «polysystème» a été utilisé par Even-Zohar (1978 / 2000) pour décrire
l'ensemble dynamique des systèmes littéraires constitués de formes canonisées
et non canonisées dans une culture donnée. À l' intérieur du système, les
différentes littératures et autres genres, y compris les oeuvres traduites et non
traduites, rivalisent pour affirmer leur position. Dans l' histoire, selon Even-
Zohar, la littérature traduite peut être perçue sous l' angle innovateur ou
conservateur selon le polysystème (Even-Zohar 2000 : 193), c' est-à-dire que la
traduction littéraire peut introduire de nouvelles idées et de nouveaux modèles
dans la culture ou renforcer les formes existantes.
Mais il faut indiquer que, contrairement aux approches fonctionnelles qui
conçoivent la fonction de la traduction comme l’usage qu’on en fait dans une
nouvelle situation communicative, le terme «fonction» est ambigu dans
l’approche de Even-Zohar, car il renvoie surtout au statut et à la place
qu’occupe la traduction dans la culture réceptrice :

Whether translated literature becomes central or peripheral, and whether


this position is connected with innovatory (“primary”) or conservatory
(“secondary”) repertoires, depends on the specific constellation of the
polysystem under study (Even-Zohar ibid.).

Toury est sans doute l’exemple le plus représentatif de la «Manipulation


School» associé à la théorie du polysystème, dont l’importance déborde le
cadre littéraire pour s'
intéresser aux systèmes culturels. Toury, reprenant les
idées de Even-Zohar, remarque que les différentes définitions de l' équivalence
fonctionnelle sont toujours orientées vers le texte source, qu'elles sont pour la
plupart normatives et que l'adéquation du texte traduit est toujours fonction du
texte source. Aussi propose-t-il de considérer la traduction du point de vue de
la culture cible :

A text position (and function), including the position and function which
go with a text being regarded as a translation, are determined first and
foremost by considerations originating in the culture which hosts them
(Toury 1995 : 26).

Dans son approche, les concepts de «norme» et de «lois» de traduction jouent


un rôle important. Dans Descriptive Translation Theory and Beyond, il
développe une théorie basée sur l’analyse de texte à partir de l'
hypothèse selon
laquelle la traduction obéit à des normes. La norme, qui est un concept
relevant des sciences sociales, a une fonction sociale. Toury (1995 : 54-55) la
définit dans une perspective sociologique comme

140
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

the translation of general values or ideas shared by a community - as to


what is right and wrong, adequate and inadequate - into performance
instructions appropriate for and applicable to particular situations,
specifying what is prescribed and forbidden as well as what is tolerated
in certain behavioural dimension.

Pour Toury, la soumission aux normes du texte source permet de dire qu' une
traduction est adéquate par rapport au texte source, tandis que la soumission
aux normes de la culture cible détermine son acceptabilité. Ce sont les normes
qui déterminent également le type et le degré d' équivalence de la traduction
(Toury 1995 : 61). Comme on peut le constater, à la différence des partisans de
la théorie fonctionnelle du skopos, Toury ne rejette pas l'équivalence comme
visée du processus de traduction. Cependant, il tient à distinguer son
interprétation de l'équivalence des concepts prescriptifs traditionnels en
adoptant une approche non prescriptive :

Rather than being a single relationship, denoting a recurring type of


invariant, it [equivalence] comes to refer to any relation which is found
to have characterized translation under a specified set of circumstances
(ibid.).

Pour Toury, les normes sont spécifiques à chaque culture et elles sont instables.
Il existe des pressions sociales pour contraindre l' individu à se conformer aux
normes, qui connaissent des changements perpétuels. Toury en conclut qu' il
n'est pas toujours facile aux différents acteurs impliqués dans la traduction
(traducteurs, éditeurs, consommateurs...) de se plier à ces normes. Dans une
société, nous dit Toury (1995 : 62), il n' est pas rare de voir trois types de
normes, ayant chacun ses partisans, qui rivalisent les uns pour occuper une
position centrale dans le système, et les autres, c' est-à-dire les vestiges des
anciennes normes et les éléments des nouvelles, gravitant dans la périphérie du
système.
Il est possible, selon Toury, de procéder à une reconstruction des normes
ayant dicté la traduction d' un texte donné en vue de proposer des «lois» de
traduction de portée générale. Pour cela, il existe deux types de source :
1) l'analyse des textes, qui constituent les produits d' une activité obéissant à des
normes, permet de décrire une régularité de comportement en comparant des
segments du texte source et du texte cible afin de déterminer les normes qui ont
prévalu pendant le processus de traduction. Le traducteur peut s’être soumis
aux normes du texte source ou à celles du texte cible. Les conséquences
respectives seront adéquation à la culture source et acceptabilité dans la culture
cible ;
2) les déclarations faites par les traducteurs, les éditeurs, les professionnels de
la traduction... concernant les normes.
Les lois que révèle l' analyse de textes d'origines culturelles différentes
sont de deux ordres : la normalisation et l' interférence. La normalisation, qui est

141
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

une loi de conversion, en général, s'applique lorsque la traduction occupe une


position marginale dans le système cible :

In translation, textual relations obtaining in the original are often


modified, sometimes to the point of being totally ignored, in favour of
[more] habitual options offered by a target repertoire (Toury 1995 : 268).

De façon générale, du moins lorsque le traducteur veut se conformer au modèle


cible, la tendance sera la normalisation et la perte de variation dans le style.
Quant à l' interférence, elle dépend des conditions socioculturelles dans
lesquelles la traduction est réalisée et consommée. Toury (1995 : 275) définit
l'
interférence comme le transfert d’éléments appartenant au texte source vers le
texte cible, ce qui peut être un transfert positif ou un transfert négatif.
La théorie de Toury se veut descriptive. Cependant, elle comporte des
faiblesses qu' il convient de relever. D' abord, son concept d' équivalence semble
vague et confus. Après une tentative de prendre ses distances de ce concept tant
controversé, il le vide de son sens (Hermans 1999 : 96-97) et pourtant
manifeste le désir de l' utiliser. Toury (1995 : 86) arrive à une définition qui ne
convainc pas :

Thus, equivalence as it is used here is not one target-source relationship


at all, establishable on the basis of a particular type of invariant. Rather,
it is a functional-relational concept ; namely, that set of relationships
which will have been found to distinguish appropriate from inappropriate
modes of translation performance for the culture in question (les italiques
sont de l' auteur).

Cette définition semble introduire des critères normatifs et prescriptifs à travers


des notions de jugement de valeur comme «adéquat» et «inadéquat», alors que
la théorie de Toury se veut descriptive.
Quant aux lois universelles de traduction qu’évoque Toury, on peut se
demander si, avec la notion de loi, il ne va pas également à l' encontre de sa
démarche qui se veut descriptive et non prescriptive. Une loi est faite pour être
respectée et son non-respect entraîne des sanctions. Hermans (1999 : 92)
trouve, en plus de cette contradiction, que les «lois» de traduction de Toury
réduisent la traduction à un seul concept.
Cependant, la théorie du polysystème et en particulier l’approche de
Toury peut servir dans l' analyse et l' interprétation de textes médicaux relevant
de systèmes et de cultures différents. Even-Zohar a observé le rôle d' innovation
et de conservation que peut avoir la traduction littéraire. Munday (2001 : 118)
remarque que même si de façon générale les théoriciens du polysystème
limitent leurs travaux à la fiction, la prise en compte des facteurs socioculturels
par Toury dans le processus de traduction peut bien se prêter à l' analyse de la
traduction de textes non littéraires ou techniques. Les notions d'innovation et de
conservation peuvent s' appliquer à tout domaine, y compris la traduction
médicale. La théorie du polysystème, tout comme la théorie fonctionnelle du

142
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

skopos, accordant une place de choix à la fonction de la traduction dans la


langue cible comme facteur déterminant la méthode de traduction, peut non
seulement enrichir notre méthode d’analyse, mais surtout servir de cadre
d’interprétation aux résultats de l’analyse de notre corpus. Dans la mesure où il
est établi que les conceptions de la santé, de la maladie et du corps ont des
dimensions culturelles et que le mooré et le bisa d' une part, et la langue
française d'autre part, relèvent de cultures différentes, la traduction entre ces
langues peut être perçue sous l' angle innovateur ou conservateur.
L'une des conclusions auxquelles arrive Toury qui intéresse l’analyse de
notre corpus est que la tolérance de l' interférence a tendance à être grande lors-
que la traduction se fait d'une langue «majeure» ou prestigieuse vers une langue
ou une culture cibles «mineures» ou «faibles». Les langues et les cultures en
présence dans notre étude n' ont pas le même statut. Si la langue française est
une langue internationale, ayant une tradition écrite et soutenue par un
développement économique et culturel, il en est autrement en ce qui concerne
le mooré et le bisa. En effet, nous avons ici des langues locales dont
l'
expérience de l' écriture est très récente. Leurs cultures subissent encore les
influences de la langue et de la culture françaises du fait de la colonisation.
Les théories et méthodes culturelles que nous allons évoquer prochaine-
ment, comme la théorie du polysystème et l’approche de Toury, mettent la
culture au coeur des enjeux de la traduction.

6.6.2 L’approche de Lefevere et de Bassnett


Les théories culturelles constituent des approches qui mettent l' accent sur
l'interaction entre traduction et culture. L'approche de Lefevere et Bassnett, tout
comme celle des théories du polysystème, décrit les facteurs qui conditionnent
l'acceptation ou le rejet de textes littéraires. Le «tournant culturel» pris par la
recherche rend compte de l' évidence que les traductions ne se réalisent pas dans
un vide (Lefevere et Bassnett, 1998 : 3). Dès le début des années 1990,
Lefevere et Bassnett (1990) avaient critiqué sévèrement les théories
linguistiques de la traduction dans un article intitulé «Introduction : Proust' s
Thousand and One Nights : The ' Cultural Turn'in Translation Studies». Cet
article était en fait l'introduction à Translation History and Culture (1990)
qu' ils ont co-édité. Cet ouvrage marque en quelque sorte le «tournant culturel»
intervenu dans la traduction où, contrairement aux approches linguistiques, le
texte, en tant qu'unité de traduction, est abandonné au profit de la culture.
Bassnett et Levefere affirment que la traduction constitue une interaction
entre cultures. À cet effet, ils proposent un modèle théorique basé sur trois
modèles classiques de traduction qui, selon eux, sont tous valables à condition
de ne pas les percevoir de manière exclusive (1998 : 8). Ces modèles sont
respectivement ceux de St-Jérôme (331 – 420), de Horace (65 - 8 av. J. C.) et
de Schleiermacher (1768 – 1834).

a) Le modèle St-Jérôme
Selon ce modèle, la traduction doit reproduire le plus fidèlement possible le
texte source pour être l’équivalent de l’original. Cette perspective, influencée

143
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

par le caractère sacré du texte source, envisage la traduction sous l’angle


linguistique uniquement. Bassnett et Levefere estiment que la notion de fidélité
qui est au centre du concept d’équivalence a survécu, parce que les traducteurs
ont une marge de manoeuvre quant au type de fidélité :

They [translators] are free to opt for the kind of faithfulness that will
ensure, in their opinion, that a given text is received by the target
audience in optimal conditions (Bassnett & Lefevere 1998 : 3).

La fonctionnalité du texte cible dans la culture cible est devenue un critère


important de la fidélité. Mais pour Bassnett & Lefevere, le modèle St-Jérôme
est en voie de céder la place au modèle Horace parce que la Bible qui est à son
origine n’a plus le poids qu’elle avait autrefois en Occident.

b) Le modèle Horace
Dans ce modèle, la négociation est centrale. La négociation a lieu, d’une part,
entre deux clients et deux langues, lorsqu’il s’agit d’une traduction orale et
d’autre part, entre le commanditaire et deux langues pour la traduction écrite.
La négociation exclut le type de fidélité déterminé par l’équivalence.
Cependant, dans le modèle Horace la négociation est biaisée parce qu’elle ne se
déroule pas dans un contexte d’égalité. C’était par le passé le cas pour le latin,
qui occupait une position de prestige par rapport aux autres langues
européennes. Aujourd’hui, c’est l’anglais qui domine le monde :

The negotiation is, in the end, always slanted toward the privileged
language, and that negotiation does not take place on absolutely equal
terms (Bassnett & Lefevere 1998 : 4).

Dans le contexte de notre étude, la situation sociolinguistique du Burkina Faso


(voir chapitre 4) montre que le français occupe une place privilégiée.

Le modèle Schleiermacher
Dans ce modèle, Bassnett et Lefevere introduisent une nouvelle notion, celle de
capital culturel qui permet de voir comment la traduction participe à la
construction culturelle. Pour Levefere (1998 : 43) “cultural capital is what
makes you acceptable in your society at the end of the socialization process
known as education”. Le capital culturel, à travers l'élaboration de stratégies,
permet aux textes d' une culture donnée de «pénétrer» les grilles textuelles et
conceptuelles d' une autre culture et de fonctionner dans celle-ci. Le modèle
Schleiermacher privilégie l’exotisme («foreignising») de la traduction comme
moyen de refuser la position dominante de la culture et de la langue cibles dans
le but de préserver l’altérité du texte source.

Comme indiqué plus haut, pour Bassnett et Lefevere, ces modèles ne sont pas
exclusifs. Il ne s’agit pas non plus pour eux de préconiser un retour à ces
approches classiques, mais de montrer qu’elles sont pertinentes dans la

144
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

perspective culturelle qui est la leur. En effet, Bassnett et Lefevere (1998 : 8)


pensent que la combinaison des modèles Horace et Schleiermacher permet à
travers l’analyse de tout processus ou type de traduction d’appréhender les
rapports entre cultures en termes de domination, de soumission et de
résistance :

When juxtaposed with the Schleiermacher model, the Horace model


helps us to ask the fundamental questions in the analysis of translations,
with matters of dominance, submission, and resistance. It should be
stressed that these questions need to be answered in the translating of all
kinds of texts and the analysis of all kinds of translations. The relative
power and prestige of cultures is extremely relevant for the selectionof
texts to be translated.

Aussi est-il important pour le chercheur de prendre en compte les institutions


qui prennent part à la construction culturelle pour voir comment la traduction
fonctionne. Dans ce sens, Lefevere (1990, 1992a, 1992b) a montré à plusieurs
reprises comment, entre autres, les professionnels du système, le mécénat
(«patronage») et l’idéologie dominante dans la société sont des facteurs
déterminants du capital culturel dont dépend la traduction.
Nous allons illustrer l'
importance de ces facteurs par un exemple. Il s’agit
du journal de Anne Frank (Lefevere 1992b), une jeune fille juive néerlandaise
pendant la Deuxième Guerre mondiale. La décision prise par Anne Frank de
revoir son journal pour publication - qui sera traduit dans de nombreuses
langues - donne l' occasion à Lefevere d’illustrer comment les professionnels, le
mécénat et l' idéologie jouent sur la manière d' écrire et de traduire. Pour la
première publication de ce journal en 1947, l' éditeur néerlandais, avec la
complicité du père de la jeune fille, a simplement omis les paragraphes portant
sur la sexualité. Mais lorsque Lefevere compare l' édition néerlandaise de 1947
et celle de 1986, il relève des omissions. Le meilleur exemple constitue sans
doute 47 lignes omises dans l' édition de 1986, parce la jeune fille faisait une
description du mariage de ses parents, qui n' était pas positive. En examinant
plus tard les versions allemande et anglaise, Lefevere note que les références à
la sexualité qui avaient été omises dans l' édition néerlandaise de 1947 ont été
réintroduites. Dans l' édition allemande qui date de 1950, les remarques
désobligeantes envers les Allemands avaient été omises ou modérées afin de ne
pas compromettre la vente de l' ouvrage en Allemagne.
L’histoire du journal de Anne Frank illustre non seulement le pouvoir des
éditeurs dans la sélection des ouvrages à traduire, mais montre également
comment lors de la traduction, il est possible de manipuler un texte pour des
raisons idéologiques45 (la version néerlandaise a omis des passages dont le
contenu ne correspond pas à l’image que la société a de la famille) ou

45
Lefevere (1998 : 48) définit l’idéologie comme suit : “Ideology, the conceptual grid that
consists of opinions and attitudes deemed acceptable in a certain society at a certain time, and
through which readers and translators approach texts”.

145
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

économiques (pour pouvoir vendre la traduction allemande, il était nécessaire


d’omettre les passages qui pouvaient contrarier les acheteurs allemands).
Cette approche culturelle de la traduction est également celle adoptée par
Venuti, mais en termes de violence.

6.6.3 L’approche de Venuti


Comme pour Lefevere et Bassnett, la traduction pour Venuti est une question
de pouvoir entre cultures et au sein d' une même culture. La traduction, à ses
yeux, constitue une appropriation des cultures étrangères à des fins politiques,
culturelles et économiques. Cette appropriation passe par une violence sur la
langue et la culture sources. Suivant Friedrich Schleiermacher, Venuti estime
que le traducteur a le choix entre deux méthodes de traduction face au texte
étranger : la naturalisation (domestication) et l'exotisme (foreignizing).
Selon Venuti la naturalisation, qui est la méthode pratiquée dans le
monde anglo-saxon, crée l' illusion de la transparence et est à la base de la
violence :

By producing the illusion of transparency, a fluent translation


masquerades as true semantic equivalence when it in fact inscribes the
foreign text with partial interpretation, partial to English-language
values, reducing if not simply excluding the very difference that
translation is called on to convey (Venuti, 1995 : 21).

Dans la mesure où la naturalisation gomme les différences culturelles et exerce


une violence sur les valeurs culturelles de la langue source, Venuti opte pour
l'exotisme, qui consiste à reproduire les aspects culturels du texte source dans le
texte cible. Comme méthode de traduction, même s’il fait ressortir l' altérité du
texte source, l’exotisme exerce également une violence, cette fois-ci sur les
codes culturels de la langue cible. Cependant, Venuti (1995 : 20) estime qu' une
telle stratégie est une forme souhaitable de résistance dans un contexte dominé
par la langue anglaise et l' inégalité des échanges culturels. En effet, elle
constitue une stratégie de résistance contre les valeurs culturelles dominantes et
permet de rendre compte des différences linguistiques et culturelles du texte
étranger.
Toutes ces approches qui mettent au centre de leurs préoccupations la
culture de la langue cible comportent des avantages et des inconvénients qui
serviront dans l’interprétation des résultats de l’analyse de notre corpus.
En ce qui concerne leurs avantages, on peut relever que ces approches
ont eu le grand mérite d’avoir fait prendre conscience de l’importance des
aspects culturels de la traduction, notamment les interactions entre traduction et
culture. Bassnett et Lefevere ont été sans doute parmi les premiers à encourager
le tournant culturel en traductologie. L’intérêt de leur approche pour notre
étude apparaît clairement, car selon eux, la traductologie constitue une étude
d’interactions culturelles. L’idée selon laquelle l’acte d’écriture y compris la
traduction est un produit culturel conditionné par de nombreux facteurs sociaux
et politiques nous semble pertinente (Bassnett 1998 : 136).

146
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

Par ailleurs, les approches de Levefere et de Bassnett permettent de se


rendre compte que la traduction ne se déroule pas dans un vide. Elle subit des
influences d’origines diverses, telles les professionnels du système, le mécénat
et la poétique dominante. Venuti résume bien cette situation en considérant la
traduction comme une question de rapports de pouvoir entre cultures et au sein
d’une même culture.

6.7 Discussion et conclusion

De ce qui précède, on peut conclure que les approches fonctionnelles et


culturelles forment une nébuleuse d’approches qui se recoupent. Elles
constituent des outils pertinents d’analyse et d’interprétation des rapports entre
langue et culture par le biais de la comparaison de textes originaux et de
traductions. Les deux énoncés mooré et bisa constituent de bons exemples :

C * & O .. P LEQRK
$ O $ Q$ P LRQEK * $( ( &
S

( $ "" ( & $ % $ ( "5


""

Ces énoncés ne constituent pas qu’une traduction d’énoncés français, mais


également de nouvelles représentations culturelles. En effet, ils représentent
une approche rationnelle et scientifique de la maladie et du corps. Le sida est
provoqué par un virus, contrairement à la culture mossi et bisa qui, distinguant
entre la cause première et la cause immédiate de la maladie, renvoie à des
représentations sociales et métaphysiques.
Les approches culturelles de la traduction peuvent fournir une
description synchronique des caractéristiques d’une culture à une période
donnée et, également, permettre d’analyser la hiérarchisation du pouvoir et le
prestige des cultures en présence en termes de domination, soumission ou
résistance. En effet, les langues et les cultures en présence n’ont pas le même
statut dans notre corpus. D’une part, nous avons la langue source, le français, la
langue de l’ancienne puissance coloniale, qui est prestigieuse et bénéficie d’une
longue tradition écrite et, d’autre part, le mooré et le bisa (langues cibles)
dominés par l’oralité, qui ne procurent pas les mêmes avantages à leurs
locuteurs qu’à ceux qui maîtrisent le français. En effet, la connaissance du
français, contrairement à celle des langues nationales, permet d’accéder à des
postes de responsabilité dans l’administration publique et dans le secteur
économique moderne.
Si aujourd’hui aucune approche de la traduction ne peut ignorer les
aspects culturels de la traduction, on peut se demander si en mettant autant
d’accent sur la culture de la langue cible, les partisans des approches culturelles
ne finissent pas par occulter les liens étroits qui existent entre langue et culture.

147
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

On pourrait ainsi leur faire le reproche inverse qu’ils font aux approches
linguistiques. Autant la culture exerce une influence sur la langue, autant la
dernière sert de moyen d’expression à la première. Sans le langage, il serait
difficile de parler de la culture.
La critique que fait Bassnett aux théories développées jusque-là est
qu'elles sont des produits européens qui ne tiennent pas compte des autres
réalités (Lefevere et Bassnett, 1998 : 128). Autant il est nécessaire de tenir
compte des particularités de la langue et de la culture cibles, autant il faudrait
éviter des méthodes de traduction qui ne seraient valables que dans une culture
donnée. Susam-Sarajeva (2002) se montre encore plus critique à l’encontre de
la traductologie de façon générale. Elle utilise les termes «centre» et
«périphérie», en lieu et place du monde occidental et le reste du monde, pour
analyser la traductologie. Pour elle, les théories et modèles de traduction sont
développés au centre dans les principales langues internationales, en particulier
l’anglais, le français et l’allemand. Cette situation de la traductologie, selon
elle, reflète une domination économique et politique du Nord sur le Sud que
relève également Jacquemond (1992). Dans bien des cas, la périphérie sert de
terrain d’application et de validation de ces théories importées du centre,
assurant ainsi la domination de ces modèles. Les chercheurs issus de la
périphérie qui n’adoptent pas ces modèles ainsi que leurs langues et leurs
cultures d’origine sont marginalisés (Susam-Sarajeva 2002 : 201). Pour
inverser cette situation, selon elle, il est non seulement nécessaire de jeter un
regard critique sur la traductologie, qui ne sera possible que si les chercheurs de
la périphérie accordent un intérêt aux approches théoriques élaborées dans les
langues et les cultures périphériques. Même si une telle critique est fondée, le
caractère exclusif de la plupart des théories et modèles de traduction qui ne
prennent pas suffisamment en compte le facteur culturel, constitue un obstacle à
leur fonctionnalité. Nous reviendrons dans notre conclusion générale (chapitre
12.6.) sur la critique de Susam-Sarajeva.
Cet aperçu des différentes approches de la traduction révèle la
complexité de la traduction du fait qu’elle comporte des facteurs linguistiques
et extralinguistiques. Les différentes théories examinées montrent qu’aucune,
prise isolément, ne peut rendre compte de cette complexité. Au contraire, une
meilleure appréhension de la traduction nécessite une combinaison des
approches linguistiques, sociolinguistiques, fonctionnelles, communicatives et
culturelles. En outre, il est clair que la traduction pose des problèmes
philosophiques, psychologiques et psycholinguistiques que le cadre d’une telle
étude ne permet pas d’aborder. Mais une démarche pluridisciplinaire ou
interdisciplinaire (Klaudy 2003 : 32) serait salutaire dans la mesure où il
n’existe pas de limite claire entre toutes ces différentes approches. On l’a vu, la
catégorisation des différentes approches relève parfois de l’arbitraire.
Aussi, dans l’analyse et l’interprétation des résultats de notre étude
portant sur un corpus de traduction médicale au Burkina Faso, adoptons-nous la
théorie fonctionnelle du skopos et la méthode d’analyse de Nord qui tiennent
compte de la traduction en tant que communication interculturelle, comportant
des facteurs linguistiques et extralinguistiques. Dans la mesure où culture et

148
Chapitre 6. Approches fonctionnelles et culturelles

communication s’influencent réciproquement, cette approche, orientée vers la


culture du texte cible, est à même de nous éclairer sur les rapports entre langue
et culture. Nous allons, d’abord, présenter la méthode d’analyse textuelle
proposée par Nord avant de l’adapter pour les besoins de notre analyse dans le
prochain chapitre.

149
CHAPITRE 7

Méthode d’analyse et stratégies de traduction


Dans ce chapitre, nous allons présenter la méthode d’analyse de notre corpus
qui s’inspire de la méthode de Nord. Ensuite nous aborderons le concept de
«stratégie de traduction», car ce concept est récurrent dans les différentes
approches traductologiques. Par ailleurs, l’un des objectifs de l’analyse de notre
corpus est la reconstruction des stratégies utilisées dans le processus de
traduction du français vers les langues nationales.

7.1 La méthode d’analyse de Nord

Cette méthode nous semble pertinente à cause de son ancrage théorique. En


effet, les théories fonctionnelles, en particulier la théorie du skopos, proposent
une approche théorique et une méthode d’analyse à même de nous révéler,
d’une part, les liens entre différentes langues et, d’autre part, entre langue et
culture. L’essentiel des avantages de la théorie du skopos peut être résumé
comme suit :

1. il s’agit d’un modèle qui s’inscrit dans le cadre des approches fonctionnelles
de la communication verbale. La traduction est perçue comme un acte de
communication ;
2. le processus de traduction est orienté vers la culture du texte cible. La
traduction est déterminée par sa fonctionnalité et non par son équivalence au
texte source ;
3. la théorie du skopos valorise les traducteurs. Elle leur confère le «prestige of
being experts in their field, competent to make purpose-adequate decisions
in full responsibility towards their partners» (Nord 1997a : 46) ;
4. la théorie fonctionnelle du skopos s’applique à tout type de traduction : «It
is practical because it can be applied to any assignment occurring in
professional translation practice» (Nord 1997a : 47).

Lorsqu’on regarde de près la méthode d’analyse de Nord, on peut dire qu’elle


est basée sur l’analyse du discours, des registres et des genres et qu’elle
constitue une synthèse des approches linguistiques et culturelles. À cet égard, le
titre de l’article de Nord (1994) «Translation as a Process of Linguistic and
Cultural Adaptation» est suffisamment éloquent. Sa méthode d’analyse, qui
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

résulte de cette approche fonctionnelle de la traduction, porte sur les facteurs


intratextuels et extratextuels du texte.

7.1.1 Les facteurs extratextuels


Pour Nord, le traducteur doit comparer le profil du texte source et celui du
texte cible afin d’identifier de possibles divergences. Le profil envisagé du
texte cible est déterminant dans la tâche du traducteur qui, à son tour, définit les
fonctions du texte cible. Les facteurs extratextuels (Nord 1991 : 39-78 ;
1997a : 60) qui serviront à déterminer le profil du texte cible sont : l’initiateur,
l’intention de l’initiateur, le destinataire, le moyen de communication, l’espace
et le temps prospectifs de la réception du texte, le motif de la réception ou de la
production du texte et la (les) fonction(s) du texte. Une série de questions sous
forme de liste de contrôle («check-list») permet d’analyser ces facteurs. Ces
questions, dont nous reprenons l’essentiel, ont été traduites par nous-même.

L’initiateur
Nord établit une distinction entre initiateur et producteur de texte. Le premier
se sert d’un texte pour transmettre un message, tandis que le second a pour
responsabilité d’écrire le texte conformément aux instructions de l’initiateur
(Nord 1991 : 43). Pour Nord, la situation du traducteur est comparable à celle
du producteur de texte qui doit non seulement suivre les instructions de
l’initiateur de la traduction, mais également se conformer aux normes et aux
règles de la langue et de la culture cibles. Les questions suivantes permettent
d’avoir des informations sur l’initiateur du texte :

1. Qui est l’initiateur du texte ?


2. L’initiateur a-t-il écrit le texte lui-même ? Sinon qui en est le producteur et
quel rapport existe-t-il entre lui et l’initiateur ?
3. Quelles informations peuvent être obtenues sur l’initiateur à partir de
l’environnement du texte ? Existe-t-il des informations qui sont censées
faire partie des connaissances générales présupposées du destinataire ? Peut-
on se référer à l’initiateur ou à toute autre personne pour plus de détails ?
4. Quels sont les indices qui peuvent être déduits des autres facteurs
situationnels, en ce qui concerne les caractéristiques de l’initiateur ?
5. Quelles sont les conclusions qui peuvent être tirées des informations et des
indices obtenus sur l’initiateur en ce qui concerne les autres dimensions
extratextuelles et les caractéristiques intratextuelles ?

L’intention de l’initiateur
L’intention de l’initiateur concerne la fonction que celui-ci envisage de faire
jouer au texte. Elle est importante parce qu’elle influence le fond et la forme du
texte. Les questions suivantes renseignent sur les informations relatives à
l’intention de l’initiateur :

1. Existe-t-il des déclarations extratextuelles ou intratextuelles de l’initiateur


sur son (ses) intention(s) concernant le texte ?

152
Chapitre 7. Méthode d’analyse et stratégies de traduction

2. Quelle(s) est (sont) l’intention (les intentions) attribuée(s) par convention au


type de texte auquel appartient le texte analysé ?
3. Quels indices relatifs à l’intention de l’initiateur peuvent être fournis par
d’autres facteurs situationnels ?
4. Quelles conclusions peuvent être tirées des informations et des indices
obtenus sur l’intention de l’initiateur en ce qui concerne les autres
dimensions extratextuelles et les caractéristiques intratextuelles ?

Le destinataire
Le destinataire est considéré comme le facteur le plus important dans les
approches fonctionnelles de la traduction. Dans la mesure où il diffère du texte
source au texte cible, l’analyse permet d’avoir des informations sur ses attentes.
À cet égard, les questions suivantes sont pertinentes :

1. Quelles informations sur le destinataire peuvent être obtenues à partir de


l’environnement du texte ?
2. Que peut-on apprendre au sujet du destinataire à partir des informations
obtenues sur l’initiateur et ses intentions ?
3. Quels indices relatifs aux attentes du destinataire du texte source et à ses
connaissances préalables peuvent être fournis par les autres facteurs
situationnels ?
4. Existe-t-il des informations relatives aux réactions du (des) destinataire(s)
du texte source qui peuvent influencer les stratégies de traduction ?
5. Quelles conclusions peuvent être tirées des informations et des indices
obtenus sur le destinataire en ce qui concerne les autres dimensions
extratextuelles et les caractéristiques intratextuelles ?

Le moyen de communication
Le moyen de communication réfère au véhicule ou au support utilisé pour faire
parvenir le texte à son destinataire. Il influence aussi bien sa réception que sa
production. Les réponses aux questions suivantes fourniront des informations
sur le moyen de communication du texte :

1. Le texte provient-il d’une communication orale ou écrite ?


2. Quel est le moyen utilisé pour présenter le texte au(x) destinataire(s) ?
Existe-t-il des informations extratextuelles sur le moyen de communi-
cation ?
3. Quels indices relatifs au moyen de communication peuvent être fournis par
d’autres facteurs situationnels ?
4. Quelles conclusions peuvent être tirées des informations et des indices
obtenus sur le moyen de communication en ce qui concerne les autres
dimensions extratextuelles et les caractéristiques intratextuelles ?

153
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

L’espace et le temps prospectifs de la réception du texte

a) L’espace
Les informations sur le lieu de production d’un texte constituent une source
d’informations, entre autres, sur les origines culturelles de l’initiateur et/ou du
destinataire, le moyen de communication du texte, etc. Les questions que le
traducteur doit se poser en ce qui concerne les informations sur le lieu de
production du texte sont les suivantes :

1. Quel est le lieu de production ou de communication du texte ? Les


informations sur la dimension spatiale figurent-elles dans l’environnement
du texte ? Les informations relatives à l’espace sont-elles censées faire
partie des connaissances présupposées du destinataire ?
2. Quels indices relatifs à l’espace peuvent être déduits des autres facteurs
situationnels (initiateur, destinataire, moyen de communication, motif) ?
3. Quelles conclusions peuvent être tirées des informations et des indices
relatifs à l’espace en ce qui concerne les autres facteurs extratextuels et les
caractéristiques intratextuelles ?

b) Le temps
Le facteur temps est important dans la compréhension d’un texte, car la langue
évolue dans le temps. Ce facteur temps influence les types de texte. Pour avoir
des renseignements sur le temps de la communication, le traducteur doit se
poser les questions suivantes :

1. Quand le texte a-t-il été écrit, publié, transmis ? L’environnement du texte


apporte-t-il des informations sur la période ? Les informations sur la période
sont-elles censées faire partie des présuppositions sur les connaissances
générales du destinataire ?
2. Quels indices temporels peuvent être déduits des autres facteurs situation-
nels ?
3. Quelles conclusions peuvent être tirées des informations et des indices
relatifs à la dimension temporelle en ce qui concerne les autres facteurs
extratextuels et les caractéristiques intratextuelles ?
4. Quels problèmes fondamentaux résultent d’un décalage temporel éventuel
entre la situation du texte source et celle du texte cible ?

Le motif de production ou de réception du texte


Il est essentiel de connaître la raison ou le motif de la communication en se
posant les questions suivantes :
Pourquoi le texte a-t-il été transmis ? Existent-ils des informations sur le motif
de la communication dans l’environnement du texte ? Le destinataire du texte
source est-il familier avec le motif ?
Le texte a-t-il été écrit pour une occasion spéciale ? Le texte a-t-il été écrit pour
être lu ou entendu plus d’une fois ou régulièrement ?

154
Chapitre 7. Méthode d’analyse et stratégies de traduction

Quels indices relatifs au motif de la communication peuvent être déduits des


autres dimensions extratextuelles ?
Quelles conclusions peuvent être tirées des informations et des indices relatifs
au motif de la communication en ce qui concerne les autres facteurs
extratextuels et les caractéristiques intratextuelles ?
Quels problèmes peuvent résulter du fait de la différence entre le motif de
production du texte source et de celui de la traduction ?

La (les) fonction(s) du texte


Les notions de fonction de texte et de types de texte sont liées. Cependant,
Nord établit une distinction entre les deux. La fonction du texte signifie la
fonction communicative ou la combinaison de fonctions communicatives dans
une situation concrète de production / réception de texte, tandis que les types de
texte sont les conséquences textuelles de ces fonctions. C’est la récurrence de
certaines configurations qui a conduit à la constitution des types de texte (Nord,
1991 : 70). En matière de traduction, la fonction du texte est l’une des préoccu-
pations de l’analyse du texte source. Elle permet au traducteur de savoir la (les)
fonction(s) du texte cible qui sera (seront) compatible(s) avec le texte source.
En se posant les questions suivantes, on peut avoir des informations pertinentes
sur la fonction du type de texte :
Quelle est la fonction du texte envisagée par l’initiateur ? Existe-t-il des indices
relatifs à la fonction dans l’environnement du texte ?
Quels indices relatifs à la fonction du texte peuvent être fournis par d’autres
facteurs extratextuels ?
Existe-t-il des indices qui montrent que le destinataire peut attribuer au texte
une fonction autre que celle envisagée par l’initiateur ?
Quelles conclusions peuvent être tirées des informations et des indices obtenus
sur la fonction du texte en ce qui concerne les autres dimensions extratextuelles
et les caractéristiques intratextuelles ?
L’analyse des facteurs extratextuels fournit des informations importantes parce
la situation de communication a une incidence sur les caractéristiques verbales
et non verbales du texte :

Starting from the idea that the communicative situation (including the
communicators and their communicative aims) determines the verbal and
nonverbal features of the text, we may assume that the description of the
situational factors defines the slot into which the text should fit. This
applies to both source and target texts (Nord, 1997 : 59).

La situation dans laquelle le texte source fonctionne est généralement différente


dans le temps comme dans l’espace de celle du texte cible.
Les conclusions de l’analyse des facteurs extratextuels, en particulier la
fonction du texte, seront validées ou rejetées par les résultats de l’analyse des
facteurs intratextuels.

155
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

7.1.2 Les facteurs intratextuels


L’analyse des facteurs extratextuels est cruciale parce qu’elle permet de prendre
des décisions en ce qui concerne la faisabilité de la tâche de traduction, les
unités du texte source qui sont pertinentes dans une traduction fonctionnelle et
les stratégies de traduction en vue de générer le texte cible en conformité avec
la tâche de traduction. L’analyse des facteurs intratextuels concerne huit
facteurs (Nord, 1991 : 79-129) : le sujet, le contenu, les présuppositions, la
composition, les éléments non verbaux, le lexique, la structure de la phrase et
les éléments suprasegmentaux. Comme dans le cas des facteurs extratextuels,
une série de questions sous forme de liste contrôle, que nous allons présenter
ci-dessous, permet d’analyser ces facteurs.

Le sujet
Le sujet porte sur ce dont l’émetteur dans une situation de communication
parle. Pour être situé sur le sujet, le traducteur doit se poser les questions
suivantes :
S’agit-il d’un seul texte source cohérent sur le plan thématique ou au contraire
s’agit-il d’une combinaison de textes ?
Quel est le sujet du texte ou de chaque composante de la combinaison de
textes ? S’agit-t-il d’une hiérarchie de sujets compatibles ?
Est-ce que le sujet contenu dans l’analyse interne correspond à l’attente suscitée
par l’analyse externe ?
Le sujet est-il verbalisé dans le texte ou dans l’environnement du texte (titre,
chapitres, sous-titres, introduction, etc.) ?
Le sujet dépend-t-il d’un contexte culturel particulier ?
Les conventions de la culture du texte cible nécessitent-elles que le sujet soit
verbalisé dans ou en dehors du texte ?

Le contenu
Le contenu renvoie à la réalité des objets et des phénomènes extralinguistiques.
Les questions suivantes permettent au traducteur de recueillir des informations
pertinentes sur le contenu d’un texte :
Comment les facteurs extratextuels sont-ils verbalisés dans le texte ?
Quelles sont les unités d’information dans le texte ?
Existe-t-il une différence entre la situation externe et la situation interne ?
Existe-t-il des lacunes dans la cohésion et/ou une cohérence dans le texte ?
Quelles conclusions peuvent être tirées de l’analyse du contenu en ce qui
concerne les autres facteurs intratextuels tels que les présuppositions, la
composition et les caractéristiques stylistiques ?

Les présuppositions
Elles concernent les facteurs relatifs à la situation de communication qui sont
présupposés connus par les parties prenantes à la communication. Les réponses
aux questions suivantes peuvent fournir des renseignements sur les
présuppositions :
À quel 0 + $ H

156
Chapitre 7. Méthode d’analyse et stratégies de traduction

La référence à la réalité est-elle explicite dans le texte ?


Existe-t-il des allusions implicites à un certain modèle de réalité ?
Le texte comporte-t-il des redondances qui pourraient paraître superflues au
destinataire du texte cible ?
Quelles informations présupposées connues du destinataire du texte source
doivent être verbalisées à l’attention du destinataire du texte cible ?

La composition du texte
Le texte comporte une macrostructure comprenant un certain nombre de
microstructures. Les caractéristiques de la composition d’un texte dépendent de
son type, que l’on peut déterminer en se posant les questions suivantes :
Le texte source constitue-t-il un texte indépendant ou fait-il partie d’une plus
grande unité de rang supérieur ?
La macrostructure du texte est-elle indiquée par des signaux visuels ou autres ?

Existe-t-il une composition conventionnelle en ce qui concerne ce type de


texte ?
Quelle est la forme de progression thématique dans le texte ?

Les éléments non verbaux


Il s’agit d’éléments paralinguistiques dans une communication orale tels que les
expressions du visage, et d’éléments non linguistiques appartenant à la
communication écrite tels que les photos, les illustrations. Les questions
suivantes peuvent aider à une interprétation fonctionnelle des éléments non
verbaux :
Quels éléments non verbaux font partie du texte ?
Quelle est leur fonction au regard des parties verbales du texte ?
Sont-ils spécifiques au type de texte ?
Sont-ils déterminés par le moyen de communication ?
Appartiennent-ils à la culture source ?

Le lexique
Le lexique couvre le dialecte, le registre et la terminologie. Le choix du lexique
est déterminé par des facteurs extratextuels et intratextuels. Les questions
suivantes permettent d’analyser le lexique :
Comment les facteurs extratextuels sont-ils pris en compte dans le lexique
(dialectes régionaux et sociaux, variétés historiques de langue, etc.) ?
Quelles sont les caractéristiques du lexique concernant l’attitude et le style de
l’émetteur ?
Quels sont les champs lexicaux représentés dans le texte ?
Existe-t-il des parties du discours (noms, adjectifs) ou des modèles de
formation de mots dont la fréquence dans le texte serait inhabituelle ?
Quel est le style du texte ?

157
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

La structure de la phrase
L’analyse de la structure de la phrase peut faire ressortir les caractéristiques du
sujet, la composition du texte et les traits suprasegmentaux du texte. Les
questions suivantes peuvent contribuer à l’analyse de la structure de la phrase :
Les phrases sont-elles longues ou courtes, comportent-elles des coordonnées ou
subordonnées ? Comment sont-elles reliées entre elles ?
Quel est le type de phrase utilisé dans le texte ?
L’ordre des éléments constitutifs de la phrase correspond-t-il à la structure
thème/rhème ? Existe-t-il des structures de focalisation ou des déviations par
rapport à l’ordre normal des mots ?
Existe-t-il une mise en relief du texte ?
Existe-t-il des caractéristiques syntaxiques telles les parallélismes, les
chiasmes, les questions rhétoriques, les parenthèses, etc. ? Quelle est leur
fonction dans le texte ?
Existe-t-il des caractéristiques syntaxiques déterminées par le destinataire, les
conventions du type de texte ou le moyen de communication ? Le skopos de la
traduction nécessite-t-il des adaptations ?

Les éléments suprasegmentaux


Ce sont les éléments relatifs à la prosodie et à l’intonation d’un texte oral et leur
représentation graphique dans un texte écrit. Les questions suivantes permettent
de les analyser :
Quelles sont les caractéristiques suprasegmentales présentes dans le texte ?
Comment sont-elles graphiquement représentées ?
Ces caractéristiques suprasegmentales sont-elles spécifiques aux types de
texte ?
Les caractéristiques suprasegmentales donnent-elles des indications sur les
traits habituels ou sur l’état émotionnel ou psychologique de l’émetteur ?
Peut-on diviser le texte en unités prosodiques ?
Les caractéristiques suprasegmentales correspondent-elles à la structure thème/
rhème du texte ?
Le skopos de la traduction nécessite-t-il des adaptations des caractéristiques
suprasegmentales aux modèles de la langue cible ?

Cette analyse du texte source permet une identification et une catégorisation


des problèmes de traduction. Nord (1991 : 151) définit un problème de
traduction comme un problème objectif qui se poserait à tout traducteur
indépendamment de son niveau de compétence. Elle en distingue quatre (Nord
1991 : 158-60 ; 1997a : 64) : les problèmes pragmatiques, les problèmes
culturels, les problèmes linguistiques et les problèmes spécifiques au texte. Les
problèmes pragmatiques résultent de la différence des situations des textes
source et cible. On peut les identifier en se référant aux facteurs extratextuels.
Les problèmes culturels résultent des différences de normes et de conventions
entre cultures. Les problèmes linguistiques proviennent des différences
structurelles au niveau du vocabulaire, de la syntaxe et des caractéristiques
suprasegmentales des deux langues. Les problèmes de traduction qui ne

158
Chapitre 7. Méthode d’analyse et stratégies de traduction

relèvent d’aucun de ces trois catégories sont des problèmes spécifiques au


texte. C’est le cas des figures de style et des néologismes.
Selon Nord (1991), sa méthode d’analyse, destinée surtout à produire des
traductions, peut avoir également des applications critiques, qui sont plus
pertinentes pour nous. À partir de l’analyse d’un original, on peut identifier les
problèmes de traduction, ci-dessus, et voir comment ils ont été résolus et juger
ainsi si la traduction est «fonctionnelle et loyale» (1991 : 173).
Malgré la pertinence de la méthode de Nord, nous proposons de ne pas
l’appliquer telle quelle mais de l’adapter à l’étude de notre corpus, car notre
analyse porte en priorité sur la traduction en tant que produit et non en tant que
processus.

7.2 Adaptations proposées

La méthode d’analyse de Nord (Nord 1991, 1997a, 1997b), comme déjà


indiquée, est importante surtout pour la formation des traducteurs. Le caractère
descriptif de l’analyse du texte source apparaît à travers les questions suivantes
relatives aux facteurs extratextuels et intratextuels :

Who transmits
to whom
what for
by which medium
where
when
why
a text
with what function ?

On what subject matter


does he say
what
(what not)
in what order
using which non-verbal elements
in which words
in what kind of sentences
in which tone
to what effect ?

(Nord 1991 : 36) [sic]

Mais pour des besoins didactiques, les réponses à cette liste de questions
deviennent prescriptives, car elles indiquent à l’étudiant traducteur comment
agir. En effet, les résultats de l’analyse permettent d’identifier la fonction du

159
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

texte dans la culture source et de comparer celle-ci à la fonction envisagée du


texte cible, afin d’arriver à une stratégie de traduction :

By means of a comprehensive model of text analysis which takes into


account intratextual as well as extratextual factors the translator can
establish the «function-in-culture» of the source text. He then compares
this with the (prospective) function-in-culture of the target text required
by the initiator, identifying and isolating those ST elements which have
to be preserved or adapted in translation (1991 : 21) [Nous soulignons].

Notre but étant de montrer la pertinence de la théorie du skopos dans la


traduction impliquant des paires de langues et de cultures différentes (bisa /
français et mooré / français), nous proposons d’adapter la méthode de Nord.
Notre démarche qui sera inversée par rapport à celle de Nord sera descriptive
et critique. Pour ne pas être trop influencé par le texte source, nous allons
procéder comme Linn (2001), qui suit Toury (1995), par l’analyse du texte
cible, afin de permettre à la traduction d’être jugée comme un texte autonome.
En effet, on peut se demander si la méthode de Nord, qui affirme avec force que
la fonction du texte cible détermine la méthode de traduction, en commençant par
une analyse du texte source, va permettre d’éviter l’influence que le texte source
exerce sur le texte cible dans les approches basées sur l’équivalence. Dans ces
conditions, le texte source ne risque-t-il pas de peser de tout son poids sur la
méthode et, par conséquent, sur le texte cible ?
Il est clair qu’en commençant par l’analyse du texte cible, on accorde plus
d’attention à la fonctionnalité de la traduction dans la culture cible et au
destinataire conformément à la théorie du skopos. Après l’analyse du texte cible,
nous passerons à l’analyse du texte source et à sa comparaison avec le texte
cible afin d’identifier les problèmes de traduction et les stratégies adoptées par
le traducteur pour les résoudre46.
L’autre raison qui milite en faveur de l’adaptation de la méthode de Nord
est que celle-ci se veut une méthode compréhensive qui s’applique à tous les
types de textes. Il est clair que les facteurs qu’analyse une telle méthode n’ont
pas la même pertinence pour tous les types de textes. C’est pourquoi nous ne
nous servirons qu’en partie des facteurs et des questionnaires de la méthode
46
Les documents cibles de notre corpus ont été traduits du français (langue source) en mooré
et en bisa (langues cibles). Afin de permettre à ceux qui ne sont pas familiers avec ces
langues de mieux suivre notre analyse, nous proposons comme l’ont fait Baker (1992 : 8) et
Hatim & Mason (1997 : ix) pour d’autres langues vers l’anglais, une re-traduction en italiques
de nos exemples dans la langue source. Baker (1992 : 8) définit la re-traduction comme suit :

Back-translation (…) involves taking a text (original or translated) which is written in


a language with which the reader is assumed to be unfamiliar and translating it as
literally as possible into English.

Notre langue source étant le français, notre re-traduction se fera de nos langues cibles (bisa,
mooré) vers celle-ci. Ce qui est important à relever, c’est la littéralité de la re-traduction. En
fonction des besoins de l’analyse, nous donnerons l’original et/ou la re-traduction.

160
Chapitre 7. Méthode d’analyse et stratégies de traduction

d’analyse de Nord. Nous n’utiliserons que les éléments qui nous permettront de
résoudre notre problématique, à savoir comment interviennent les rapports
entre langue et culture dans la traduction médicale au Burkina Faso.
Au niveau des facteurs extratextuels, nous laisserons de côté le moyen de
communication, l’espace et le temps prospectifs de production et de réception.
Les informations relatives à ces facteurs nous semblent évidentes. En effet,
parmi les critères de sélection figure le moyen de communication, à savoir que
les documents écrits de notre corpus sont des traductions dont les documents
cibles et les documents sources sont disponibles. Mais nous ne manquerons pas
d’évoquer le moyen de communication lorsque nous allons comparer les
traductions aux documents originaux oraux en mooré et en bisa qui ne sont pas
des traductions. En ce qui concerne l’espace et le temps prospectifs de
production et de réception, il n’existe pratiquement pas de décalage temporel et
spatial entre documents sources et documents cibles. Il en est de même pour les
documents originaux oraux. On le verra, ils sont tous destinés au même espace
géographique et temporel. La principale différence réside dans la langue de
communication : le mooré ou le bisa pour le destinataire des documents cibles
et le français pour le destinataire des documents sources.
Au niveau des facteurs extratextuels, nous retiendrons : l’initiateur ou les
initiateurs, son (leur) intention, le destinataire, le motif de réception et de
production du texte et la (les) fonction(s). Les approches fonctionnelles et
culturelles montrent que le commanditaire (initiateur), le traducteur
(producteur) et la (les) fonction(s) que le texte remplit dans la culture cible sont
des facteurs déterminants dans le processus de traduction. L’intention de
l’initiateur, c’est-à-dire la fonction qu’il entend faire jouer au texte, peut
influencer le fond et la forme du texte. Quant au destinataire, dans la mesure où
dans la théorie du skopos il oriente la traduction, il est nécessaire d’avoir des
informations sur lui. Le motif de réception et de production des textes de notre
corpus a été indiqué au chapitre introductif comme étant de participer à
l’amélioration de la santé des populations cibles à travers l’information et la
sensibilisation. Mais les audiences visées par les textes sources et les textes
cibles étant différentes, il y a lieu de s’interroger sur le motif de leur production
et de leur réception.
En ce qui concerne les facteurs intratextuels, ils sont tous importants
pour l’analyse de notre corpus. Si l’on considère le sujet tout comme le
contenu, on se rend compte qu’ils sont à l’origine matérielle même du texte.
Autrement dit, il est difficile de concevoir un texte sans un sujet et un contenu
sur lesquels porte la communication verbale. La manière d’aborder le sujet
nécessite de se poser la question de savoir si le destinataire a besoin de
connaissances présupposées pour que la communication puisse avoir lieu.
Quant à la composition, aux éléments non verbaux, au lexique, à la
structure de la phrase et aux caractéristiques suprasegmentales, ils sont surtout
déterminants dans la transmission du message. Ce sont des facteurs qui relèvent
du discours. Dans la mesure où le discours est le résultat de pratiques sociales
et culturelles, ces facteurs peuvent nous fournir des informations sur les
rapports entre langue et culture dans notre corpus.

161
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Nous pouvons récapituler les facteurs que nous avons retenu d’analyser
comme suit :
a) facteurs extratextuels : initiateur(s), intention de l’initiateur ou des
initiateurs, destinataire, motif de réception et de production du texte, et
fonction(s) ;
b) facteurs intratextuels : sujet, contenu, présuppositions, composition,
éléments non verbaux, lexique, structure de la phrase et éléments
suprasegmentaux.

Avant de passer à l’analyse, nous proposons de nous arrêter un instant sur le


concept de «stratégie de traduction». Qu’entend-t-on par ce terme ? Quelle en
est notre approche ?

7.3 Stratégie de traduction

Selon Delisle et al. (1999 : 77), la stratégie de traduction est une stratégie
utilisée de façon cohérente par le traducteur en fonction de la visée adoptée
pour la traduction d’un texte donné. Elle «oriente la démarche globale du
traducteur à l’égard d’un texte particulier à traduire et se distingue des
décisions ponctuelles comme l’application des divers procédés de traduction».
Delisle et al. ajoutent que selon le cas, le traducteur peut adopter une stratégie
d’adaptation ou de traduction littérale. Il peut même changer le genre d’un texte
ou le modifier en fonction des besoins spécifiques des destinataires. En réalité
le concept de «stratégie» en traduction est complexe et difficile à cerner en
raison du flou qui l’entoure et de sa confusion avec les concepts de
«techniques», «procédés» et «tactiques» de traduction. Kraszewski (1998) va
même jusqu’à confondre fonction et stratégie dans sa classification qui
regroupe quatre stratégies de traduction, à savoir les stratégies information-
nelle, corrective, critique et prosélyte. Baker (1998 : 240) demeure vague,
quand elle affirme que «strategies of translation involve the basic tasks of
choosing the foreign text to be translated and developing a method to translate
it». Piotrowska (1995) distingue deux approches : l’approche méthodo-
logique, qui envisage les stratégies comme des outils didactiques pour
l’enseignement de la traduction, et l’approche cognitive, qui considère les
stratégies comme méthodes d’investigation du processus de traduction. En
raison de son objectif didactique, elle arrive à une définition qui concerne
surtout le processus de transfert du texte source vers le texte cible. Mais une
telle distinction ne semble pas pertinente, car ces deux approches peuvent servir
le même objectif didactique. Venuti (1995) distingue également deux approches
que nous avons déjà évoquées : la naturalisation (domestication) et l’exotisme
(foreignizing). Ces approches des stratégies de traduction qui mettent l’accent
sur le processus ne conviennent pas tellement à notre analyse, qui porte sur le
résultat ou le produit du processus de traduction. Dans la mesure où notre étude
est descriptive et critique, une approche pouvant permettre la reconstruction des
stratégies utilisées dans le processus de traduction est nécessaire.

162
Chapitre 7. Méthode d’analyse et stratégies de traduction

Martin (2000) classe en trois groupes les différentes stratégies de


traduction. Un premier groupe met l’accent sur les segments de texte. Dans ce
groupe, il existe une tendance à privilégier les aspects comparatifs et
contrastifs de la langue source et de la langue cible. Une telle approche est
surtout utile sur un plan purement linguistique. Pour le second groupe, les
stratégies sont envisagées en tant que procédures influençant la traduction du
texte dans son ensemble. Cette approche, plutôt psycholinguistique, s’intéresse
au processus de transfert interlinguistique pendant le processus de traduction
(Lee-Jahnke 1998) grâce à une technique appelée «think-aloud protocols» ou
«introspection à haute voix». Mais une telle approche pose d’énormes
problèmes, car il n’est pas facile de pénétrer la «boîte noire» du traducteur. Par
contre, le dernier groupe d’approches qui regroupe diverses combinaisons des
deux premiers groupes semble pertinent, en particulier l’approche qui distingue
macro et micro-stratégie. La macro-stratégie s’applique à l’ensemble du texte,
tandis que la micro-stratégie s’intéresse aux segments de texte. Le segment de
texte (Martin 2000 : 130) étant entendu comme toute portion de texte isolée du
reste du texte pour les besoins de l’analyse. Martin estime que le concept de
stratégie au niveau de la microstructure est plus concret et facile à cerner. La
stratégie de traduction qui provient de l’identification préalable d’un problème
dépend de contraintes liées au texte et aux visées de la communication. Martin
propose une approche pédagogique des stratégies de traduction pouvant
s’appliquer au processus tout comme au produit de traduction :

A translation strategy could be substituted by a pedagogical framework


consisting of the analysis of the potentially relevant elements in the
source text and in the communicative context postulated for the target
text, an analysis centered in the production of potential solutions. This
framework makes use of published original texts and their translations
(Martin 2000 : 135).

Une telle approche micro-stratégique de traduction est également partagée par


Lörscher. En effet, Lörscher (1991 : 76) estime que : «A translation strategy is a
potentially conscious procedure for the solution of a problem which an
individual is faced with when translating a text segment from one language into
another.»
Mais les différents auteurs ne s’accordent pas sur la notion de problème
de traduction à l’origine de la stratégie de traduction. Martin (2000 : 134) se
contente de dire que la stratégie de traduction commence par l’identification
d’un problème sans en donner une définition. Pour Nord, on l’a vu, le problème
de traduction doit être un problème objectif indépendamment des compétences
du traducteur. Une telle conception s’oppose à celle de Lörscher (1991 : 80) :

A translation problem is considered to occur when a subject realizes that,


at a given point in time s/he is unable to transfer adequately a source-
language segment into the target-language segment.

163
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Lörscher ne dit pas que le problème doit être objectif ou pas – encore que
l’objectivité soit relative et difficile à atteindre. Si la clarification de cette
notion de problème semble pertinente dans le processus de traduction, elle ne se
pose pas dans les mêmes termes en ce qui concerne notre analyse qui porte sur
les produits du processus. En effet, notre objectif étant de comparer traduction
et original dans le but de reconstruire les stratégies de traduction utilisées par le
traducteur, c’est à partir d’une telle comparaison que nous pourrons identifier
les problèmes de traduction et leurs solutions.
L’application critique que Nord fait de sa méthode montre qu’elle a une
compréhension semblable à celle que Martin a de ces notions de stratégie et de
problème de traduction. Suite à l’analyse d’un texte d’une brochure touristique
en allemand (Nord 1991 : 219) et de sa traduction dans cinq autres langues
européennes (anglais, français, italien, espagnol et portugais), elle arrive à la
conclusion qu’aucune des traductions ne remplit les conditions exigées par la
fonctionnalité du texte et son orientation sur le destinataire :

A translation – oriented text analysis would have been helpful, above all,
for the solution of the following translation problems : translation of the
proverb (...) of polysemous SL words (...) of names of SC realities (...)
and of metaphors (...). The analysis of text function has made clear that
the recipient orientation is the fundamental factor of this text.
Accordingly, a consistent translation strategy for the whole text has to
take this into account (Nord 1991 : 231).

Cette citation montre comment, dans l’approche et dans la méthode d’analyse


de Nord, d’une part, fonction et stratégies de traduction vont de pair et, d’autre
part, comment la stratégie s’applique au niveau macro («strategy for the whole
text») et au niveau micro («translation of the proverb», «polysemous SL
words» et «metaphors»).
Dans notre analyse, pour plus de clarté, nous allons utiliser le terme
«procédé traduction» au niveau micro, c’est-à-dire au niveau du segment tel
que défini par Martin, et réserver le terme «stratégie» au niveau macro comme
le fait Delisle et al. (1999) ci-dessus.
Après cet aperçu théorique de la traduction et la présentation de notre méthode
d’analyse, nous allons maintenant aborder la dernière partie de notre étude,
consacrée à l’analyse de notre corpus.

164
TROISIÈME PARTIE

Analyse du corpus
Introduction
En ce qui concerne l’analyse de notre corpus, il faut indiquer que pour des
raisons pratiques nous commencerons directement par la comparaison entre
documents cibles et documents sources, au lieu de présenter d’abord une
analyse du document cible et celle du document source avant de les comparer.
L’analyse séparée du document cible et du document source constitue un travail
préalable indispensable, dont cependant la présentation détaillée dans le cadre
d’un travail critique l’allongerait inutilement et conduirait à des répétitions qui
finiraient par ennuyer le lecteur.
Nous allons commencer par l’analyse du document traduit en bisa
(chapitre 8) qui porte sur l’hygiène, la santé de la mère et de l’enfant, et des
maladies courantes telles que le paludisme, les plaies et les brûlures. Les
chapitres 9 et 10 seront consacrés à l’analyse des deux traductions en mooré. Le
chapitre 9 porte sur l’analyse d’une traduction qui aborde exclusivement le
sida, maladie dont traite également la deuxième traduction en mooré, en plus
d’autres sujets tels que le mariage, l’excision et les IST (infections
sexuellement transmissibles). Le dernier chapitre de notre travail constitue une
comparaison entre les résultats de l’analyse des traductions et les résultats de
l’analyse des documents authentiques en mooré et en bisa qui ne sont pas des
traductions.
Dans la première partie de notre travail, nous avons montré clairement
les liens étroits qui existent, d’une part entre langue et culture et, d’autre part
entre communication et culture. La traduction en tant que communication
interculturelle n’échappe pas à cette réalité. Les représentations mossi et bisa de
la santé nous ont permis non seulement de montrer les influences réciproques
entre langue et culture, mais ont révélé également le caractère hétérogène,
dynamique et complexe de la culture. Les approches théoriques de la traduction
que nous avons abordées dans la deuxième partie révèlent que les théories qui
sont basées essentiellement sur des conceptions linguistiques de la traduction
sont problématiques, car elles peuvent aboutir à un échec de la communication,
le facteur culturel étant très important, surtout dans le type de texte destiné à
l’information et à la sensibilisation, comme dans les documents de notre
corpus. Seules les approches fonctionnelles et culturelles qui accordent la
priorité à la culture nous semblent efficaces pour décrire la traduction dans ses
aspects linguistiques et extralinguistiques. Notre méthode d’analyse que nous
avons présentée dans le chapitre 7 s’inspire de la méthode d’analyse de Nord,
qui, elle, est basée sur les approches fonctionnelles et culturelles, en particulier
la théorie fonctionnelle du skopos, qui a été abordée dans le chapitre 6.
Cette dernière partie de notre travail est cruciale, car notre méthode
d’analyse permettra d’examiner la fonction culturelle de la traduction et les
stratégies de la traduction utilisées dans notre corpus de traduction en mooré et
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

en bisa. Nous tenterons en particulier de voir, à travers notre analyse, si la


traduction est un moyen d’innovation ou au contraire de conservation de
valeurs culturelles dans la société mossi et bisa. Cette analyse nous permettra
également de tester notre hypothèse selon laquelle la fonctionnalité de la
traduction dépend des normes et des conventions socioculturelles de la culture
cible, contrairement à Vermeer et Nord qui estiment qu’elle est déterminée par
le skopos.

168
CHAPITRE 8

! "
" # $ % & ! &'
Un livret de l’agent de santé communautaire
8.1 Description du document cible et du document source

Il convient de rappeler que, dans notre analyse, le terme «document source»


désigne chaque brochure originale en français et celui de «document cible» sa
traduction en moré ou en bisa. Ces documents sont composés par des
productions qui peuvent fonctionner de manière autonome que nous appelons
respectivement «texte source» et «texte cible» (voir chapitre 1.11). Nous
rappelons également que, selon les besoins de notre analyse, les énoncés en
mooré et en bisa sont suivis de leurs re-traductions (en italiques) et/ou de leurs
originaux en français (voir chapitre 5.1.).
Le document cible $
qui fait l’objet de cette analyse, est une brochure traduite du français (langue
source) en bisa (langue cible) par une équipe de vingt (20) traducteurs et publié
en 1988 conjointement par l’INA (Institut national d’alphabétisation) et la SIL47
(Société internationale de linguistique). Il compte au total 75 pages, dont une
préface non signée et une table des matières. Les illustrations occupent une
place importante dans toute la brochure.
Quant au document source, Notre santé. Un Livret de l’agent de santé
communautaire, il a été publié en 1985 par le Service d’éducation sanitaire du
diocèse de Bobo-Dioulasso, en collaboration avec les services de santé et la
direction de l’Éducation pour la santé et l’assainissement du Burkina Faso, avec
la participation de l’UNICEF. Il compte 73 pages, une préface de Dr Faivre et
une table des matières. Tout comme dans la version bisa, les illustrations
occupent une place importante.
La différence du nombre de pages entre document cible et document
source n’est qu’une apparence. Le document cible semble compter plus de
pages que le document source parce les pages sur lesquelles figurent les
informations concernant les éditeurs et les traducteurs, vers la fin, ont été
?
L’INA est une structure étatique, tandis que la SIL est une organisation internationale non
gouvernementale. Ce sont deux institutions qui jouent un rôle important dans le
développement et la promotion des langues nationales au Burkina Faso. L’alphabétisation et
la traduction occupent une place importante dans leurs activités.
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

numérotées. Sinon, ils comportent exactement la même pagination, ce qui


facilite la comparaison entre la traduction et l’original.
En abordant la comparaison du document cible et du document source
plusieurs questions se présentent : Quelle est la pertinence de la théorie
fonctionnelle du skopos et de notre méthode d’analyse ? Quels sont, en
particulier, les problèmes résultant de différences culturelles que les résultats de
cette analyse permettent d’identifier ? Et quelles sont les stratégies utilisées par
les traducteurs pour les surmonter ?

Comparaison du document cible et du document source

8.2.1 Facteurs extratextuels


En comparant les résultats de l’analyse du document cible et ceux du document
source, on constate beaucoup de ressemblances dans leurs facteurs extratextuels
et leurs facteurs intratextuels respectifs. Ils présentent tous les deux un même
profil, à savoir celui d’un texte scientifique à caractère populaire que le type de
texte, la brochure, représente assez bien. Leur skopos ou but primaire reste le
même : l’amélioration de la santé des populations. Ils cherchent à sensibiliser
leurs audiences respectives en leur donnant des informations portant sur les
soins de santé primaires qui, on l’a vu au chapitre 2, constituent le pilier de la
politique sanitaire du Burkina Faso. La comparaison porte sur les facteurs
suivants : l’initiateur et son intention, le destinataire, le motif de production et
de réception et la (les) fonction(s).
Nous retrouvons dans le document cible la distinction que Nord établit
entre, d’une part, l’initiateur qui se sert d’un texte pour transmettre un
message, et, d’autre part, le producteur du texte à qui revient la responsabilité
de produire le texte. En observant les éléments paratextuels, on voit que
, (Cherchons la santé. Un livre pour
aider à s’occuper de la santé de l’être vivant48) a été publié conjointement par
l’INA (Institut national d’alphabétisation) et la SIL (Société internationale de
linguistique), deux institutions impliquées dans la promotion des langues
nationales. Sa production a été l’oeuvre d’une équipe de traducteurs de vingt
personnes représentatives des différents dialectes bisa, ce qui atteste leur
intercompréhension.
Il n’existe pas de distinction aussi nette entre initiateur et producteur de
texte au niveau du document source, dont il convient d’indiquer les différents
initiateurs : le Service d’éducation sanitaire du diocèse de Bobo-Dioulasso, en
collaboration avec les services de santé et la direction de l’Éducation pour la
santé et l’assainissement du Burkina Faso. L’UNICEF est également partie
prenante. Le docteur Faivre et Veyrié peuvent être considérés comme les
producteurs du document source ; le premier pour avoir conçu le texte et les
dessins, le second pour avoir réalisé les dessins. Cependant, il est difficile de
A
Comme déjà indiqué, nous allons mettre les re-traductions en italiques afin de les
distinguer des originaux.

170
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
faire une distinction entre initiateurs et producteurs. Le docteur Faivre, de par
sa fonction, et les institutions à l’origine du document source, sont difficilement
dissociables dans la mesure où ils interviennent tous dans le domaine de la
santé.
L’information concernant les initiateurs et les producteurs n’est fournie
qu’à la fin du document cible et du document source. Leurs noms ne figurent
pas sur la première page de la couverture comme le font la plupart des auteurs.
Une telle situation s’explique par le caractère scientifique du type de texte qui,
pour être objectif, nécessite l’effacement de l’auteur :

Les textes scientifiques et techniques appartiennent au discours


d’intention objective, analytique ou descriptif et ne laissent par
conséquent à la personnalité de l’auteur que très peu d’espace. Il est
attendu de l’auteur qu’il s’efface autant que possible, et la priorité est
donnée au phénomène et à son approche scientifique et donc neutre
(Wuilmart 1990 : 236).

Parmi les éléments paratextuels du document source, il faut signaler la mention


portant sur la disponibilité de la traduction du document source dans d’autres
langues nationales (mooré et dioula49) et dans une langue internationale,
l’anglais, dès sa publication en 1984. La première édition de la version bisa
n’interviendra qu’en 1988. Cette information permet d’affirmer que les
initiateurs du document source avaient parfaitement conscience de la situation
multilingue du Burkina Faso. Pour ce faire, il était nécessaire de rendre
disponibles et accessibles pour le maximum de gens les informations contenues
dans le document source. Sa traduction dans les principales langues telles que
le mooré et le dioula s’inscrit dans ce cadre.
Document cible et document source partagent la même intention. En
effet, ,, %$ entrée, qui correspond en français à «préface» ou
«introduction», nous renseigne sur l’intention de l’initiateur que fait ressortir le
titre , Cherchons la santé, de la brochure, à savoir l’amélioration
de la santé des populations à travers un rappel de connaissances : R" " %
##G$ #( ( % , $ &" " $ Il s’agit de rappeler
les connaissances qu’ils ont vues ou apprises au lieu des études ou à l’école.
L’utilisation de la première personne du pluriel dans le titre, en dépit de
l’impératif présent qui sert le plus souvent à donner des ordres, a pour but
d’identifier l’initiateur du message au public cible. Elle représente plus qu’une
formule de politesse. Elle est non seulement une stratégie pour montrer que tout
lecteur – on le verra à travers certains facteurs intratextuels tels que le sujet, le
contenu et le lexique – constitue un destinataire potentiel, mais également une
manière d’impliquer ce dernier dans la production du texte.
Le motif de production et de réception du document cible et du
document source confirme l’intention de leurs initiateurs, à savoir améliorer la
santé des populations :
49
Les termes «dioula» et «jula» désignent la même langue utilisée pour les échanges
commerciaux et la diffusion de l’islam dans l’ouest du pays.

171
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

#( $ # !, " " "" $ # ( $# '


( ! " "" $#( $# # ( "
Si on arrive à respecter / suivre les conseils de ce livre, on peut aider les
malades, on peut sauver leur nez. (En bisa, la vie est désignée de façon
métonymique par «nez»).

Si l’intention et le motif de production du document cible et du document


source est le même, il convient de relever qu’en ce qui concerne le
destinataire, la brochure en bisa reste floue. En effet, le texte bisa parle de
R" " % ##G$ #( ( % , $ &" " (Il s’agit de
rappeler les connaissances qu’ils ont vues ou apprises au lieu des études ou à
l’école) sans indiquer qui a appris. Le document source est plus précis. Le
docteur Faivre (p. 2) dans la préface est explicite : «rappeler aux agents de
santé communautaire ce qu’ils ont appris pendant leur stage de formation», afin
de s’assurer qu’ils peuvent remplir leur fonction : soigner les malades et sauver
ainsi des vies.
Malgré ces quelques divergences au niveau des facteurs extratextuels, en
particulier au niveau de l’initiateur / producteur et le manque de précision au
niveau du destinataire dans la traduction, document cible et document source
remplissent essentiellement la même fonction informative. À partir des
informations relatives à l’initiateur / producteur et à leur intention, au
destinataire et au motif de production et de réception, on peut conclure pour le
moment que le skopos de la traduction est éducatif, ce qui correspond à la
fonction du document cible, laquelle est compatible avec le document source.
En effet, celui-ci affirme vouloir donner aux agents de santé communautaire les
informations nécessaires à l’accomplissement de leur tâche. Mais, en raison du
niveau des connaissances d’un agent de santé communautaire et du contenu de
la brochure sur lesquels nous reviendrons, on peut dire que document cible et
document source ont également pour fonction d’informer et de sensibiliser
toute personne sachant lire respectivement le bisa et le français. La différence
qui existe entre le destinataire de ces textes réside dans leurs langues et cultures
respectives. En raison des différences entre les représentations traditionnelles
de la santé, de la maladie et du corps dans la culture bisa et mossi et celles des
documents de notre corpus de façon générale qui appartiennent à la médecine
moderne, on peut déduire que la traduction a également une fonction de
modernisation dans le sens que l’on donne généralement à ce terme dans les
sciences sociales :

La modernisation désigne le processus par lequel un pays ou une région


expérimente des changements améliorant la productivité économique
ainsi que le niveau de vie des habitants. Ces changements ne se font pas
seulement au niveau des techniques ; ils impliquent également des
modifications de la structure sociale et professionnelle ainsi que des
mentalités (Dictionnaire général des sciences sociales).

172
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
Cette fonction de modernisation s’applique en fait à l’ensemble des traductions
de notre corpus.
Il est possible d’attribuer plusieurs skopos au présent document cible et
au document source. En effet, on peut les considérer également comme des
manuels d’instruction qui dictent au lecteur la démarche à suivre pour être en
bonne santé. Au niveau du document source, l’autorité des producteurs et des
initiateurs est telle que la brochure peut être considérée sous cet angle. À ces
facteurs s’ajoute dans la traduction la forme impérative dans le titre du
document cible et dans celui de certains textes comme " ## ""
%& ' ( TU I V W, & , ,
&B Malgré l’utilisation de la première personne du pluriel qui constitue
une forme de politesse, la forme impérative ne demeure pas moins un ordre.
Une autre fonction – indirecte – peut être attribuée à la traduction, à
savoir celle de promotion de la langue et de la culture bisa, compte tenu de la
nature des institutions impliquées dans son initiation. En effet, l’INA et la SIL
étant connus au Burkina Faso pour leur rôle dans le développement des langues
nationales, et la traduction étant destinée à une audience bisaphone, on peut
supposer que le skopos de la traduction vise le développement de l’écriture et
de la lecture dans la culture bisa51 qui est jusque-là essentiellement orale.
Cependant, il faut indiquer que les typologies de textes résultent d’un
effet de dominante (Adam 1999 : 74), comme nous l’avons indiqué dans notre
chapitre sur les approches théoriques de la traduction. En effet, on relève non
seulement une diversité de catégorisations, mais également un même texte peut
remplir plusieurs fonctions. Cette traduction, ainsi que l’ensemble des
documents de notre corpus, a été sélectionnée sur la base de sa fonction
informative. L’analyse des facteurs extratextuels montre que même si cette
dernière constitue la dominante dans ce document peut
remplir d’autres fonctions. L’examen des facteurs intratextuels nous situera
davantage sur les fonctions du document cible et du document source.

8.2.2 Facteurs intratextuels


Conformément à notre méthode d’analyse, notre attention va se porter sur les
facteurs intratextuels suivants : le sujet, le contenu, les présuppositions, la
composition, les éléments non verbaux, le lexique, la structure de la phrase et
les éléments suprasegmentaux.
Pour commencer, on constate que le sujet et le contenu du document
cible et du document source sont conformes à l’intention des initiateurs et/ou
des producteurs, à savoir l’amélioration et la préservation de la santé du public
50
Ce texte se trouve en Annexe 1, Extrait 1.
51
À ce jour, plus d’une dizaine de traductions en bisa ont été réalisées, sous la direction de
Hidden, R., en collaboration avec la SIL et l’INA. Hidden est, par ailleurs, le responsable du
CRAAN (Centre régional d’appui à l’alphabétisation à Niogho) où la plupart des traductions
sont réalisées. Si la traduction biblique (du français vers le bisa) semble occuper une place
importante, d’autres types de traduction, comme la traduction médicale et la traduction à des
fins purement didactiques (livres de contes, de calcul et de lecture ...) font également partie
des priorités du CRAAN.

173
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

cible. Les deux documents présentent une même composition qui est conforme
au sujet. Les thèmes abordés, tels que l’hygiène, l’eau, l’alimentation et les
comportements individuels ou collectifs, concernent tous la santé. Ces thèmes
comportent des sous-thèmes qui sont à leur tour abordés sous différents aspects
à travers des textes d’une page chacun, ce qui facilite leur lecture. Si nous
prenons, par exemple, le thème ( (pp. 18 -41), La
question / l’affaire de la santé de la mère et de l’enfant, dans le document cible,
on voit qu’il est subdivisé en plusieurs sous-thèmes :

- F ( A E? Les soins de la grossesse ;


- 2( ( % " ( EA : Les soins le jour de
l’accouchement ;
2( ( % -% ( :E :; La période après accouchement ;
2( % ( :I 3 , BB

Le sous-thème F ( , par exemple, est composé des textes suivants :

- (( % "" ""$ "" "H A Si


l’accouchement se complique, que devons-nous faire ?
- /" "" ' $ ' ' "% H EJ Qu’est-ce nous allons
faire si le sang a diminué ?
- C " ( " ## & "- ! " ( EE
Certaines mauvaises maladies ont l’habitude d’attraper les femmes
enceintes ;
- - $ " H E Si la femme prend une
grossesse, qu’est-ce qu’elle doit faire ? ;
- etc.

Dans le document cible, les textes sont généralement constitués de deux ou


plusieurs paragraphes, comme dans V % % %% I La question
/ l’affaire de la fièvre ou de l’eau. En bisa le terme «eau» constitue une
métaphore pour désigner le paludisme, sur laquelle nous reviendrons au sujet
des noms de maladies.
En considérant le thème ( $ La question /
l’affaire de la santé de la mère et de l’enfant, mentionné ci-dessus, on peut dire
que la cohérence des thèmes est marquée par le fait que les textes traitent de la
santé maternelle et/ou infantile. Cette analyse est également valable pour
l’original.
De ce qui précède, on peut conclure que la composition du document
cible et du document source dégage une cohérence entre leurs titres respectifs
qui portent sur la santé, les thèmes et sous-thèmes, d’une part, et d’autre part, à
l’intérieur des thèmes et sous-thèmes. Cependant, textes cibles et textes sources
ont-ils recours aux mêmes moyens pour réaliser leur cohésion ?

174
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
Pour la cohésion interne des différents textes, nous prendrons comme
exemple représentatif /" "" ' $ ' ' " % HTX (p. 20), Qu’est-
ce que nous allons faire, si le sang a diminué ? qui correspond à «Luttons
contre l’anémie» (p. 20) dans l’original.
/" "" ' $ ' ' " % H comporte trois paragraphes,
clairement délimités par des espaces. Les deux premiers paragraphes comptent
cinq lignes chacun et le dernier, la conclusion, une seule ligne. La première
phrase du premier paragraphe introduit le sujet, sous forme d’obligation :

3 - ! $ " % '
3 & & W, , & &

Cela veut dire que la femme en grossesse doit bien manger ou avoir une bonne
alimentation pour être en meilleure santé. En effet, dans la culture bisa le sang
est associé au corps idéal et à la santé. La deuxième phrase dans ce texte
explique que l’absence d’une bonne alimentation constitue une cause de
maladie. Les deux dernières lignes énumèrent une liste d’aliments susceptibles
d’améliorer la santé.
Le deuxième paragraphe décrit en ces termes une femme en grossesse,
dont «le sang aurait diminué» :

( "$ ( ,& "" % $ # , ,


( ,Y$ & 5 ,Y , Z[ \ &

% 5 ## 5 ( % 5 ## $ ! (
(
5 ' 5 , & ,& 5 ' 5 5 ,
,&& &

Dans les deux dernières lignes, on apprend que l’apparition de ces symptômes
annoncent la maladie %$ absence ou manque de sang, qui peut être guérie
par des comprimés à avaler pendant un mois. Nous reviendrons sur ce texte
lorsque nous discuterons du lexique. Mais on constate que la cohésion entre les
différents paragraphes est assurée par la répétition lexicale, en l’occurrence la
répétition de ma, sang, au début de chaque paragraphe. Dans le texte source qui
comporte six paragraphes, la cohésion est assurée en plus de la répétition par
l’utilisation de déictiques. Le mot «anémie» qui figure dans le titre est repris
dans le premier paragraphe et dans les deux derniers qui font deux lignes
chacun. Quant aux déictiques, ce sont : «cette maladie» (deux fois), «la même
maladie» (1 fois). Le premier paragraphe, qui compte une phrase, définit
l’anémie et le second commence par «cette maladie». À ce stade de notre
analyse, on peut dire que le bisa et le français utilisent les mêmes moyens, en
particulier la répétition lexicale pour assurer la cohésion textuelle.

52
Ce texte se trouve en Annexe 1, Extrait 2.

175
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Si l’introduction à ce texte lui confère un caractère informatif et


didactique, on constate que le paragraphe 1 est plutôt explicatif et argumentatif
dans la mesure où il fait le lien entre l’alimentation et la maladie. Quant au
paragraphe 2, il est descriptif. Les trois premières lignes décrivent les
symptômes du manque de sang et les dernières lignes donnent la conduite à
tenir. La conclusion, qui compte une seule ligne, constitue en quelque sorte une
évaluation de cette maladie en ces termes :

V % ( ( $ (' $ ( "
Le manque / l’absence de sang est une mauvaise maladie qui peut
enlever le nez de quelqu’un.

Autrement dit, la maladie du manque de sang est une maladie qui peut tuer. Ce
texte illustre bien la multiplicité des fonctions du texte évoquée plus haut. S’il
n’y a pas de doute sur l’effet de dominante de la fonction informative, on
constate que l’explication, l’argumentation et la description dans certains
paragraphes constituent des moyens pour inciter le destinataire à l’action. Dans
ces conditions, on peut dire que le document cible, à l’instar de /" "" '
$ ' ' " % H a une fonction appellative. Une telle fonction
correspond aux objectifs de ce type de brochure qui se situe dans le cadre de la
communication sociale, dont le but est de changer le comportement des
membres de la collectivité pour l’intérêt du bien-être social.
Si l’on se limitait à certains facteurs extratextuels comme le destinataire
et le motif de production et de réception, on serait tenté de dire que la réception
et la compréhension du document cible exigent des connaissances préalables ou
des présuppositions. Mais, comme indiqué plus haut, même si l’intention de
l’initiateur réfère à un rappel des connaissances déjà apprises, ces dernières
sont accessibles à tout lecteur. En clair, la réception du document cible comme
celle du document source ne nécessite pas de connaissances préalables.
L’examen, ci-dessous, des éléments non verbaux et du lexique confirmera ce
constat.
Les éléments non verbaux sont frappants dans le document cible comme
dans le document source. Ce sont en particulier les illustrations sous forme de
dessins ou d’images. Ces illustrations, qui occupent autant d’espace que les
textes à proprement parler, sont les mêmes dans la traduction et dans l’original
à l’exception des dessins sur les couvertures. La première page de la couverture
du document cible reproduit un dessin illustrant une séance de vaccination (p.
44). Un agent de santé en blouse blanche se tient debout, tandis que des
femmes, à tour de rôle, passent pour faire vacciner leurs enfants. Par contre, sur
la couverture du document source apparaît une croix rouge, l’emblème de
l’organisation humanitaire du même nom dont la santé constitue l’une des
principales missions. Cette croix rouge qui symbolise la neutralité des services
d’aide médicale depuis la Convention de Genève (1949) donne au destinataire
une idée du contenu médical du texte. Nous verrons plus loin quelle
interprétation faire de ces différents dessins sur la couverture du document
cible et sur celle du document source.

176
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
Cependant, la fonction des dessins demeure la même. En effet, les
illustrations cherchent à visualiser le contenu des textes qu’ils accompagnent,
afin de faciliter leur compréhension et leur mise en oeuvre par le public cible.
Chaque texte est suivi d’une image qui illustre son contenu. Par exemple, dans
le texte «Nous mangeons bien» (p. 6), on ne se contente pas de nommer les
aliments qui sont importants pour la santé, on les montre à l’aide de dessins.
Cette stratégie, basée sur le fait que les images sont «parlantes», est une façon
de s’assurer que le message sera bien compris. Plus qu’un support du texte, les
images, qui peuvent rester gravées dans la tête et l’esprit du lecteur, constituent
de véritables actes de communication, car elles véhiculent des messages que
l’on peut comprendre et interpréter indépendamment des textes qu’elles
accompagnent.
Mais ces illustrations peuvent s’analyser sous l’angle de la redondance
qui apparaît dans la relation entre le visuel et le verbal. La redondance constitue
une caractéristique de l’oralité au même titre que la structure de la phrase. Dans
la mesure où les dessins qui servent d’illustrations visualisent le contenu verbal
dans le document cible tout comme dans le document source, on peut parler de
redondance de l’information. Reprenons l’exemple de «Nous mangeons bien»
(p. 6) que nous venons de citer. Le texte évoque les différents aliments et leurs
valeurs nutritives pour le corps. Parmi les aliments qui «construisent» le corps,
nous avons la viande, le poisson, les oeufs, le lait, etc.

177
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Le fait de représenter à la page suivante par des dessins ces mêmes aliments est
un redoublement de l’information par rapport au texte. Mais cette redondance
de l’information assure une fonction essentielle. Elle vise non seulement à
prévenir des difficultés de compréhension, mais elle a également une valeur
rhétorique d’insistance et de renforcement que Tomaszkiewicz (1999 : 202)
considère comme des traits de l’oralité :

Tous ces moyens [redoublement de l’information et insistance] sont non


seulement les moyens d’une certaine argumentation, mais aussi les traits
typiques de l’oralité, où on ne peut jamais revenir en arrière, donc on doit
prévoir les stratégies appropriées à assurer une bonne inter-
compréhension.

Au niveau lexical, nous avons relevé que le document cible et le document


source se caractérisent par la simplicité de leur lexique. Cela contribue
également à rendre accessibles les différents thèmes abordés et à confirmer le
fait que leur réception ne nécessite pas de connaissances préalables, alors que la
santé et la médecine appartiennent à un domaine reconnu difficile et réservé
aux spécialistes. La désignation de certaines maladies s’inspire en partie de la
nosologie bisa évoquée au chapitre 2. On a vu que certains noms de maladie
correspondent à une désignation causale ou métaphorique, en se référant à la
partie du corps atteinte ou aux symptômes ou encore aux effets. On rencontre
ce mode de désignation dans le document cible.
Parmi les dénominations qui renvoient aux effets ou aux symptômes, on
peut citer par exemple ( "" dans l’expression ( "" ( (p. 66), la
traduction du segment français la tuberculose est une maladie grave (p. 66).
C "" est un nom composé de ( (trou ou tombe) et "" (toux).
Littéralement donc, ( "" signifie la toux de la tombe, une toux qui ne se
guérit pas et que l’on traîne jusqu’à la tombe. Une telle appellation décrit l’effet
de la maladie. Il en est de même pour % (p. 20) qui veut dire absence ou
manque de sang et , " % (p. 56), amaigrissement, des termes utilisés pour
désigner respectivement l’anémie et la déshydratation.
Le nom bisa pour le paludisme constitue un bon exemple de
dénomination causale. Dans le document cible (p. 46 et p. 50 par exemple), il
correspond tantôt à % %$ corps chaud ou fièvre, tantôt à $ eau. Comme on
le voit, le premier terme renvoie plutôt aux effets. Le second constitue une
explication de cette maladie dans les représentations culturelles bisa. Pour le
Bisa le paludisme est causé par l’eau ou l’humidité, car il n’apparaît
généralement que pendant la saison des pluies. En effet, il ne fait pas de lien
entre les moustiques et le paludisme comme le document cible et le document
source :

E !% % %"
' % " "" $
$ & %" " I

178
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
Les moustiques donnent le paludisme.
Nous nous protégeons des piqûres de moustiques
en dormant sous une moustiquaire en bon état (p. 46, les italiques sont de
l’auteur).

Cependant, on constate aussi dans le document cible de nombreux emprunts


d’origine française, notamment en ce qui concerne les termes relatifs aux noms
des instances qui interviennent dans la thérapeutique, les noms de maladie, de
médicaments, d’aliments, etc. Le tableau ci-dessous donne quelques exemples
d’emprunts :

Emprunts Mot français


2 ;J ; Nivaquine
;J Quinine
;J Quinimax
5 ; Aspirine
& "" J E Tétanos
A ;I Sucre
/ A Banane
@ 5 ( A Papaye

Si le français semble être la principale langue d’emprunt, il existe d’autres


sources d’emprunt comme le mooré, l’arabe et l’anglais. Nous avons déjà
indiqué que $ qui signifie «paix» et «santé», est d’origine arabe. Le mot
% , utilisé dans le document cible (p. 57) et qui signifie «citron», est
d’origine anglaise (lemon). Comme exemples d’emprunts de source mooré, on
peut citer ##G (p. 2) que l’on peut traduire par «celui», «celle», «que» et
(p. 2) qui signifie «lecture», «école» ou «études». Ces termes en
mooré, qui recouvrent le même sens, sont respectivement et
Cependant, il faut souligner que ces emprunts, quelle que soit leur origine, ont
été adaptés à la structure phonologique du bisa. Leur orthographe montre qu’ils
s’écrivent comme on les prononce (voir chapitre 4.3.1.).
On remarque l’utilisation de procédés de traduction comme l’étoffement
et la modulation, pour rendre certains termes précis en français, qui manquent
parfois de clarté. L’exemple du titre du texte «Luttons contre l’anémie» (p. 20),
rendu par /" "" ' ' ' " % H (Qu’est-ce nous allons faire, si
le sang a diminué ?), illustre parfaitement ces deux procédés. Delisle et al.
(1999 : 37, 54) définissent respectivement l’étoffement comme un «procédé de
traduction» qui consiste à :

utiliser dans le texte d’arrivée un plus grand nombre de mots que n’en
compte le texte de départ pour réexprimer une idée ou renforcer le sens
d’un mot du texte de départ dont la correspondance en langue d’arrivée
n’a pas la même autonomie ;

Et la modulation comme consistant à :

179
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

restructurer un énoncé du texte d’arrivée en faisant intervenir un


changement de point de vue ou d’éclairage par rapport à la formulation
originale.

Comme on le voit, même en tenant compte des différences linguistiques, le titre


bisa compte plus de mots53 que le titre en français (9 contre 4). V ' "%
[nom (ma = «sang») + verbe % = «diminuer» au passé composé), qui
traduit «anémie», constitue également un étoffement. La traduction du titre
constitue en même temps une modulation, car tandis qu’en français «Luttons
contre l’anémie» est un impératif, en bisa /" "" ' ' ' "% H
est à la forme interrogative. Dans le même texte, la phrase «L’anémie est une
maladie grave» est traduite par V % ( ( Le manque /
l’absence de sang est une mauvaise maladie), le terme «anémie» est rendu par
un mot composé % ] %; qui signifie littéralement manque
ou absence de sang. Ces choix stratégiques qui peuvent être conscients ou
inconscients s’expliquent par le skopos de la traduction, notamment la
sensibilisation de l’audience cible. Mais le moins que l’on puisse dire est
qu’une telle traduction manque de précision. L’utilisation d’un emprunt $
B d’une définition, lors de la première apparition du
concept, comme dans le texte source, aurait été préférable % $ "%
( $ l’anémie, c’est quand le sang diminue.
La traduction dans le même texte du terme «comprimé de fer», un terme
spécifique, par un hyperonyme ( ( (comprimé tout court), manque
également de précision. On peut parler de perte qui n’est compensée nulle part,
car s’il est vrai qu’un comprimé de fer est un comprimé, tout comprimé n’est
pas un comprimé de fer. Des termes comme «pharmacie» (p. 72) et «dispen-
saire» sont traduits par des noms composés, respectivement : 2( %% % %$
maison où on vend des médicaments et ""&" $ maison de l’infirmier ou du
docteur. Si le premier semble clair, le second est ambigu, car il signifie
également la résidence de l’infirmier ou du docteur. Pour éviter l’ambiguïté que
comporte ""&" on aurait pu par analogie au ( %% % % (maison où on
vend des médicaments) traduire le terme dispensaire par ( % %$ maison où
on se soigne ou ( ! $ maison du guérisseur. Le dernier terme qui
représente une continuité avec le système de santé traditionnel bisa aurait été
plus acceptable. En effet, on l’a vu, l’infirmier, qui symbolise la médecine
moderne remplit les mêmes fonctions que le guérisseur traditionnel, ( !
Enfin, le terme ( "" qui signifie «toux de la tombe», ne traduit pas la
tuberculose, puisque, contrairement à ( " qui est incurable, il existe un
traitement pour la tuberculose.

;:
Nous adoptons la définition de Baker (1992 : 11) : “We can define the written word [...] as
any sequence of letters with an orthographic space on either side.”
;
La Sous-commission de la langue bisa a adopté, comme règle, d’écrire les mots composés
collés. Dans le titre, il s’agit clairement du nom (sang) + verbe " % au passé composé
' " % a diminué).

180
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
Les termes techniques sont très peu utilisés dans le document source.
Lorsque c’est le cas, ils sont souvent définis lors de leur première utilisation.
Par exemple, dans le texte «Luttons contre l’anémie» (p.20), le terme «anémie»,
qui peut poser des problèmes de compréhension est défini dès les premières
lignes : «Quand une personne n’a pas assez de sang, elle a la maladie appelée
anémie». Dans le texte «L’eau sucré et salée est un remède contre la
déshydratation» (p. 56), le terme «déshydratation» est également défini dès les
premières lignes : «Il y a déshydratation quand le corps a perdu beaucoup
d’eau». Même lorsque les termes ne sont pas définis, le contexte permet de les
comprendre, comme dans le texte «Nous soignons nos plaies» (p. 64) :

Nous mettons ensuite un désinfectant, violet de gentiane par exemple, ou


une pommade antibiotique comme l’auréomycine à 3%. (ibid.)

Pour le lecteur qui ne connaît pas le violet de gentiane et l’auréomycine à 3%,


le contexte permet de savoir qu’il s’agit de produits pour soigner les plaies. En
plus, ces produits sont visualisés sur la page suivante par des dessins.
Le lexique dans son ensemble ne pose pas de problème en raison des
différentes techniques de clarification (définition, explication et contexte). Ces
techniques et les illustrations, que nous verrons au niveau des éléments non
verbaux, constituent la preuve que la réception du document cible et du
document source ne nécessite pas de connaissances particulières.
La simplicité qui caractérise le lexique se retrouve au niveau de la
structure de la phrase. En effet, on remarque que la plupart des textes dans le
document cible comme dans le document source utilisent des phrases à
structure simple. Leur longueur dépasse rarement deux lignes comme l’exemple
suivant le montre :

% & ' $ $ ' " %


( & " % I
Si quelqu’un veut être en bonne santé, il faut que ces trois types
d’aliments soient parmi son alimentation.

Ces trois propositions, qui forment une même phrase, représentent deux types
de structure syntaxique : sujet (SN) + verbe (SV) + complément (SN) et sujet
(SN) + verbe (SV). Bien que la phrase comporte trois propositions, elle ne
comporte pas de subordonnants.
La cohérence de ce segment est assurée par un agencement syntaxique
sous-jacent. La première proposition % & ' $ Si
quelqu’un veut être en bonne santé, marque une hypothèse, la seconde
$ il faut, correspond à une expression d’obligation et la troisième, ' " %
( & " % $ que ces trois types d’aliments soient
parmi son alimentation, à l’obligation à remplir pour que l’hypothèse se réalise.
' " % ( & " % apparaît comme une suite
logique de la première phrase. La liaison de ces propositions est assurée par la
mise au mode subjonctif. Cette construction syntaxique est caractéristique des

181
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

phrases complexes dans toute la brochure. Cependant, il est à noter qu’il est
possible de supprimer expression de modalité, sans que ceci n’ait
une incidence sémantique sur le segment, parce qu’en bisa ' est un injonctif
qui, selon Vanhoudt (1992 : 496), s’emploie en outre pour exprimer une
obligation lorsque la phrase ne contient pas de verbe d’obligation.
La phrase que nous venons d’analyser constitue l’introduction au texte
intitulé " ## $ "" % & ' ( I Mangeons ce qui est
bon, si nous voulons avoir la santé. Elle correspond dans le texte source à :
«Pour être en bonne santé, nous mangeons trois sortes d’aliments» (p. 6).
Comme on le voit, la structure de cette phrase se caractérise par sa simplicité
syntaxique. Au lieu d’utiliser une structure élaborée du type «Trois sortes
d’aliments permettent d’être en bonne santé» ou bien «Pour être en bonne
santé, il faut manger trois sortes d’aliments», on met en juxtaposition deux
propositions qui se rapprochent beaucoup plus de la langue orale. En fait, cette
construction est représentative de la phrase type dans le document source où la
subordination n’existe presque pas. Nous reviendrons sur le style lorsque que
nous commenterons en fin de chapitre la stratégie globale de traduction qui
visiblement a été inspirée par la traduction par la simplification, méthode qui se
rapproche de l’oralité (voir chapitre 5. 2. pour plus de détails sur cette
méthode).
On remarque également au plan syntaxique la prédominance des
phrases à la forme active dans le document cible tout comme dans le
document source. Ceci reflète la structure syntaxique de la langue bisa et la
plupart des langues africaines qui n’ont pas de forme passive utilisant un
auxiliaire comme en français. Elles utilisent surtout des phrases à la forme
active. Ce sont des constructions qui ont l’avantage d’avoir plus de clarté par
rapport aux longues phrases complexes. On peut dire que pour des questions
aussi importantes que celles abordées dans cette brochure, toute stratégie
pouvant éviter des interprétations erronées, qui auraient des conséquences
néfastes sur la santé ou sur la vie, constitue une qualité. Mais dans le document
source la simplicité syntaxique provient sans doute du souci des producteurs
d’adapter le texte au niveau de connaissances linguistiques du destinataire.
Cependant, on constate dans le document cible la récurrence de la
forme interrogative dans les titres ou dans l’introduction de certains textes
comme dans les exemples ci-dessous :

/" "" ' $ ' ' "% H EJ


Qu’est-ce que nous allons faire si le sang a diminué ?
- $ " H E
Si la femme prend une grossesse, que doit-elle faire ?

Sur le plan stylistique, la forme interrogative rompt avec la forme active


dominante qui pourrait rendre le texte et sa lecture monotones. La forme
interrogative, qui constitue en fait une fausse question ici, assure plusieurs
fonctions dont celle de transition entre deux thèmes ou deux idées :

182
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
Rhetorical questions are used in many languages to signal the start of a
new subject, or some new aspect of the same subject. They tell what the
theme of the following information is going to be (Larson 1984 : 413).

Dans le document cible les questions rhétoriques, tout en rendant le document


plus vivant, contribuent à accroître la tension, ce qui est susceptible de
maintenir l’attention du destinataire dans le processus de communication. Elles
représentent une manière de susciter sa curiosité à travers des questions
directes, afin d’attirer son attention sur les problèmes et de mieux le
sensibiliser. Les éléments suprasegmentaux assurent également, en partie, ces
fonctions.
L’élément suprasegmental qui a une fonction importante dans le
document cible et le document source en ce qui concerne la compréhension des
messages est sans doute le ton55. Sa réalisation, qui varie du document cible au
document source, est assurée essentiellement par les initiateurs / producteurs, la
composition, les éléments non verbaux, et certains éléments syntaxiques.
Tout d’abord, il convient de relever que document cible et document
source ressemblent à un cours structuré en plusieurs chapitres. Malgré
l’utilisation d’un lexique simple et l’utilisation de la première personne du
pluriel "" ou nous) dans le document cible, le ton demeure formel et
autoritaire à travers l’utilisation de l’impératif dans le titre et dans certains
textes. On relève également dans le document cible la récurrence des
expressions d’obligation qui confirment l’autorité du ton : il faut, on
doit) dans la phrase à forme interrogative, citée ci-dessus, (Nous
devons ou il nous faut) comme dans $ ! GG , ##
Nous devons changer certaines vieilles habitudes. Des expressions
d’obligation comme ( $ c’est une obligation ou c’est un devoir,

55
Il n’est pas aisé de définir le ton d’un texte tant la notion de ton est vague. Il recouvre tantôt
le registre, tantôt l’intonation. Le ton (‘tone’) dans la méthode d’analyse de Nord (1991 : 122)
constitue un aspect de l’intonation : «Intonation comprises the particular «tone» a text is
spoken». En prenant l’exemple d’une traduction de la parabole de l’enfant prodigue Nord
(ibid.) montre qu’en adoptant un ton de conte de fée au lieu de celui d’un texte didactique
l’auteur non seulement diminue la crédibilité du texte mais également influence les autres
facteurs :

The way the text is assessed by the readers, and the intention as well as the
personality and authority of the sender, in so far as they are expressed in the text.

L’exemple de Nord permet de voir que le ton est différent selon qu’il s’agit d’un texte
didactique ou d’un conte de fée. Le ton d’un message peut être, par exemple, gai ou sévère.
Delisle et al. (1999 : 83) envisagent également le ton dans ce sens, car pour eux, le ton est la
«caractéristique d’un «discours» par l’emploi de divers procédés stylistiques et qui révèle
l’attitude de son auteur». Selon eux, le ton peut être humoristique, ironique ou polémique.
Dans la communication sociale, cadre dans lequel s’inscrivent les documents de notre corpus,
le succès de la communication dépend, entre autres facteurs, de son ton (voir Le Net 1993 ;
Kabré et al., 2003). Le Net montre que les messages moralisateurs ou autoritaires passent mal
tandis que les messages qui sont chaleureux et encourageants ont plus de chance de produire
l’effet désiré.

183
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

$ ce n’est pas normal sont souvent utilisées. Certains éléments


syntaxiques comme la récurrence des phrases à la forme interrogative
contribuent à renforcer le ton autoritaire du document cible. En effet, dans un
contexte d’apprentissage seule l’autorité a le pouvoir de décider du type de
questions et des réponses
Le ton didactique et autoritaire au niveau du document source provient
des initiateurs / producteurs, qui représentent l’autorité scientifique et se
donnent pour mission d’enseigner le public cible dans un langage qu’ils
pensent adapté à son niveau. Malgré l’utilisation de la première personne du
pluriel (nous), le destinateur et le destinataire ne se situent pas à un même
niveau. Le langage simple et le ton du document source cachent mal son
autorité, qui lui confère le pouvoir de donner des instructions au public cible.
Nous avons indiqué lors de l’analyse des facteurs extratextuels que
l’effacement de l’auteur dans le document cible et le document source a une
visée objective, caractéristique de l’approche scientifique, ce qui constitue un
moyen de renforcer leur autorité. Parmi les éléments suprasegmentaux propres
au document source qui confirment le caractère didactique du ton, on peut
relever la typographie, en particulier l’utilisation des italiques dans les titres et
à l’intérieur des textes qui le composent. Si nous prenons par exemple le texte
«Nous mangeons bien» (p. 6), non seulement le titre est en italiques, mais les
mots clés le sont également :

Voici les aliments qui construisent le corps,


Voici les aliments qui donnent la force,
Voici les aliments qui protègent la santé.

Les mots en italiques ont une valeur d’insistance. Dans ce texte précis, les
italiques constituent une manière de souligner et d’insister sur les rapports entre
les différents aliments cités dans le texte avec le corps. Tous les textes dans
l’original ont recours à cette typographie comme forme d’insistance.
De ce qui précède, on relève que la réalisation du ton autoritaire dans le
document cible est nettement plus marquée avec l’utilisation d’expressions
d’obligation comme $ 5 La typographie, en
particulier les italiques, a une fonction didactique dans le document source dont
le ton autoritaire provient surtout de la distance entre destinateur et destinataire.
Quels que soient les moyens utilisés pour réaliser ce ton autoritaire et formel,
on peut dire qu’il sied à l’occasion, quand on sait que, comme il est indiqué
dans le document cible (p. 74), les initiateurs et les producteurs du document
source sont / ( %%! "$ # ' $ % ##G$
' /, ? ( $ %$ $ le
service sanitaire du diocèse de Bobo-Dioulasso et le service en charge des
questions sanitaires du Burkina Faso basé à Ouagadougou. L’autorité
politique, scientifique et morale dont jouissent les initiateurs/producteurs du
document source explique son ton ainsi que celui du document cible.
La description du document cible montre que les facteurs extratextuels et
les facteurs intratextuels sont interdépendants et qu’ils s’influencent récipro-

184
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
quement. Prenons un seul exemple : le destinataire. Il constitue un facteur
extratextuel, mais on voit très bien qu’il exerce une influence, non seulement
sur les autres facteurs extratextuels, mais également sur plusieurs facteurs
intratextuels qui ont été examinés : sujet, contenu, présupposions, composition,
éléments non verbaux, lexique, structure de la phrase et éléments supra-
segmentaux. Ces facteurs, à leur tour, éclairent les facteurs extratextuels.
Dans notre chapitre 2, consacré aux rapports entre langue et culture, nous
avons montré qu’il existe des différences entre la représentation biomédicale
des documents de notre corpus et les représentations traditionnelles bisa et
mossi de la santé, de la maladie et du corps. À présent nous allons porter notre
attention sur ces différences. Quelles sont les stratégies qui ont été employées
pour les surmonter ? Quelles sont les valeurs culturelles véhiculées par la
traduction ? Quelles explications et conclusions en tirer en ce qui concerne la
fonctionnalité de la traduction ?

8.3 Procédés de traduction

Nous ne reviendrons plus sur les différents procédés de traduction utilisées


pour résoudre les problèmes résultant des différences linguistiques, déjà
évoquées au niveau du lexique. En ce qui concerne les problèmes culturels, on
peut évoquer en premier lieu le moyen de communication, à savoir l’écriture.
La culture bisa est basée essentiellement sur l’oralité, l’écriture représentant un
phénomène relativement récent. L’utilisation d’un lexique et d’une syntaxe
simples, d’illustrations et de textes courts (une page) qui peuvent fonctionner
de façon autonome représente sans doute une stratégie pour pallier le problème
culturel que pose l’écriture. Ce sont cette volonté de simplicité et le souci de
faciliter la compréhension qui ont poussé le traducteur à adopter l’adaptation ou
la traduction libre comme stratégie de traduction. Dans les sections suivantes,
nous allons nous intéresser aux différents procédés de traduction visant à
adapter le document cible à la culture de l’audience.

8.3.1 Adaptation
L’adaptation représente un des sept procédés de traduction de Vinay &
Darbelnet (1995 : 39), qu’ils qualifient d’extrême limite de la traduction. En
tant que procédé de traduction, elle est utilisée pour traduire des concepts de la
langue source qui n’existent pas dans la culture de la langue cible. Mais, en tant
que stratégie de traduction, l’adaptation, selon Delisle et al. (1999 : 8), est une
stratégie qui donne préséance aux thèmes traités dans le texte de départ,
indépendamment de la forme. Cependant, elle divise les spécialistes. Certains la
rejettent parce qu’elle constitue une déformation du texte source. D’autres, au
contraire, parmi lesquels les partisans des approches fonctionnelles, estiment
que l’adaptation est déterminée par le skopos de la traduction. Nord (1991 : 28-
29), pour qui la fonctionnalité est le critère le plus important de la traduction,
envisage l’adaptation en termes de relation entre texte cible et texte source :

185
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

The quality and quantity of this relationship are specified by the


translation skopos and provide the criteria for the decision as to which
elements of the ST-in-situation can be “preserved” and which may, or
must be “adapted” to the target situation (...). In addition to the
compatibility between TT-required and ST-provided material (....) we
have to postulate a compatibility between ST intention and TT functions,
if the translation is to be possible at all.

Nous avons déjà indiqué que le document cible et le document source ont
essentiellement une même fonction informative et que le skopos de la
traduction est compatible avec celui du document source. Dans ces conditions,
l’adaptation peut être perçue comme une stratégie pour surmonter les
différences culturelles en vue de préserver la fonction du texte.
Comme exemples d’adaptation nous prendrons les exemples suivants : la
croix rouge sur la première page de la couverture du document source
remplacée par un dessin de séance de vaccination sur celle du document cible et
le texte cible, «La nivaquine protège les enfants et les femmes enceintes contre
le paludisme» (p. 50), un texte très court dans l’original, qui donne lieu à un
texte nettement plus long dans la traduction (p. 50).
* B &
+ B
B l’information au contexte du destinataire. En effet, on peut penser
que le lecteur bisa n’ayant pas été à l’école formelle pourrait ne pas savoir ce
que la croix rouge symbolise. Par contre, la séance de vaccination, pour lui, a
un sens beaucoup plus explicite et concret. Dans la mesure où la vaccination
fait partie de la politique sanitaire du Burkina Faso, en tant que moyen de
prévention de la maladie et de préservation de la santé, ce dessin peut remplacer
valablement comme symbole de la santé la croix rouge, l’emblème de la Croix-
Rouge, associée à la santé. Une telle adaptation montre non seulement le
caractère culturel de l’image mais également son importance dans la
communication. Nous reviendrons ci-dessous sur l’explication du deuxième
exemple d’adaptation (8.3.2.). Ce procédé de traduction, utilisé dans notre
document cible, va de pair avec d’autres procédés de traduction dont les plus
importants sont l’ajout et l’omission.

8.3.2 Ajout
L’adaptation la plus significative dans le document cible constitue sans doute le
texte intitulé 2 $ ( $ " ( " $ - ! " $ La
nivaquine est un médicament qui protège les enfants et les femmes enceintes,
dans lequel figurent un certain nombre d’ajouts d’informations aboutissant à
une amplification qui, selon Szeflinska-Karkoeska (2001 : 444), «consiste à
augmenter le volume du texte d’arrivée par rapport au texte de départ». En
effet, par rapport au texte original de 3 lignes, indiquant l’importance de la
nivaquine pour la protection contre le paludisme, ce texte cible comporte 14
lignes. Son contenu dépasse de loin celui de l’origine, car il précise les
situations dans lesquelles il est conseillé de prendre la nivaquine. Mais il ne

186
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
s’arrête pas là. Les deux dernières lignes semblent manquer de cohérence par
rapport au titre qui parle de la nivaquine en tant que moyen de protection contre
le paludisme, puisque ces deux lignes mettent en garde contre l’utilisation
abusive de la quinine, du quinimax, et de la quinoforme :

, ! $ $ " $ ,# ' ( " " $ '


! ($ ( " (
Méfions-nous de la quinine, de la quinimax et de la quinoforme, en ce qui
concerne leur utilisation pour piquer les enfants, si ce n’est pas fait comme
il faut, ça peut rendre infirmes les enfants.

Les précisions sur l’utilisation de la nivaquine, tout comme cette mise en garde
contre l’utilisation de produits que n’annonçait pas le titre du texte original,
s’expliquent par le skopos ou but pédagogique de la traduction pour le lecteur
qui connaît la situation de communication du texte cible. Ces explications et
ces mises en garde sont jugées nécessaires dans un contexte où la propension à
consommer les médicaments est élevée et où l’automédication, largement
pratiquée, constitue un danger dont les autorités sanitaires et politiques sont
conscientes. L’automédication56, constate Sanon (1997), constitue l’un des
recours thérapeutiques pour diverses raisons, telles que les coûts de plus en plus
élevés des prestataires sanitaires, le phénomène des «médicaments de la rue» et
la dévaluation du franc CFA57 intervenue en janvier 1994. Cette mise en '
K '
+
qu’elles estiment plus efficaces. On peut l’interpréter également
comme une sensibilisation sur la nécessité de faire les injections dans les
formations sanitaires. Cette information extralinguistique permet de
comprendre ce segment qui peut sembler incohérent à première vue. En plus de
l’ajout, on rencontre également des exemples d’omission, qui ne font que
confirmer la stratégie d’adaptation adoptée par le traducteur.

8.3.3 Omission
Selon Delisle et al. (1999 : 60), l’omission est une faute de traduction qui
consiste à ne pas rendre dans le texte cible un élément de sens du texte source
sans raison valable. Une telle définition permet d’envisager l’omission comme
une solution à un problème ponctuel de traduction. Elle n’est une faute que
quand elle est sans raison. Le texte cible que nous venons de citer pour illustrer
le recours à l’ajout contient, paradoxalement, une omission qui n’est pas
motivée dans le titre. En effet l’original s’intitule «La nivaquine protège les
enfants et les femmes enceintes contre le paludisme». La traduction, tout en
comportant un ajout de définition, omet «paludisme» : 2 $ ( $

;I
Voir l’annexe où Docteur Kabré évoque également la question de
l’automédication.
57
CFA : représente le sigle de la société financière africaine, l’unité monétaire de la plupart
des anciennes colonies françaises d’Afrique.

187
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

" ( " $ - ! " $ c’est-à-dire La nivaquine est un


médicament qui protège les enfants et les femmes enceintes, ce qui fait que la
traduction manque de précision par rapport à l’original. Mais, il y a une
compensation dans le texte en ce qui concerne les propriétés curatives de la
nivaquine : " ##G$ ) ) $ & ( "" Parfois, le
paludisme peut devenir une maladie grave. On a vu plus haut que ) )*qui
signifie littéralement «corps chaud», désigne la fièvre ou le paludisme (8.2.2.).
En fait, les omissions sont nombreuses dans le document, qui conduisent à des
pertes non compensées. La préface, signée par le docteur Faivre dans le
document source, qui ne l’est pas dans le document cible, constitue un exemple
de ce type d’omission qui se prête à deux interprétations possibles. Dans la
mesure où le style impersonnel est caractéristique du pouvoir et des textes
scientifiques, cette stratégie peut renforcer davantage l’autorité et la fonction
informative et instructive du document cible, ou bien, le signataire de la préface
du document source constituant lui-même une autorité scientifique, l’omission
peut s’expliquer par la distance entre celui-ci et le lecteur bisaphone, qui rend
l’identité du premier sans objet pour le second.
Dans /" "" ' ' ' " % H (p. 20), dont il a été question
à plusieurs reprises, des mots, des expressions ou des phrases ont été omis.
Dans le texte source (p. 20), la première phrase, qui définit l’anémie, a été
omise dans le texte cible. L’information selon laquelle «A la naissance, son [la
femme anémiée] enfant aura aussi la même maladie» a été également omise.
L’expression «aliments riches en fer» ne paraît nulle part dans le texte. Cette
stratégie d’adaptation ne change ni le profil, ni le skopos du document cible.
Même si certaines omissions occasionnent des pertes, elles constituent des
procédés de traduction rentrant dans le cadre de l’adaptation, qui fait du
document cible une édition cherchant surtout à réaliser une meilleure
communication. On peut conclure que constitue une
traduction instrumentale, selon l’approche de Nord (1991 : 73) :

The instrumental translation is a communicative instrument in its own right,


conveying a message directly from the source text author to the TT
recipient. An instrumental translation can have the same or a similar or
analogous function as the ST.

Si les stratégies de traduction, les différents facteurs extratextuels et les facteurs


intratextuels confirment la fonction informative du document source et du
document cible, que peut-on dire en ce qui concerne les valeurs culturelles que
véhicule la traduction ? En d’autres termes, est-ce qu’elle reflète la culture du
public du document source ou celle du public du document cible ?

188
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
8.4 Caractéristiques et valeurs culturelles de la traduction

8.4.1 Caractéristiques
L’analyse des facteurs extratextuels nous a permis de conclure que la
promotion de la langue et des valeurs culturelles pouvait constituer le skopos
de la traduction. Mais les éléments stylistiques et sémantiques du document
cible ne semblent pas confirmer cette fonction culturelle à laquelle l’on
pouvait s’attendre de la traduction, car elle ne reflète pas les caractéristiques de
la culture bisa, évoquées plus haut. Les formules de salutation et de politesse,
les proverbes, les métaphores et les euphémismes constituent, entre autres, les
ingrédients de l’art de la palabre et de la communication en Afrique. Leur
maîtrise et leur maniement ne sont pas aisés58. Ces éléments caractéristiques de
la culture bisa étant presque absents du document cible, on peut conclure qu’il
y a une perte ou un appauvrissement du bisa au plan stylistique et culturel, à
travers cette simplification du vocabulaire et de la syntaxe, qui serait carac-
téristique des cultures orales.
L’effet du style du document cible risque en outre de créer chez le lecteur
adulte bisa un sentiment d’infantilisation pouvant le détourner de la fonction
informative du texte, pourtant essentielle. Ce sentiment se trouve renforcé par
les illustrations sous forme de dessins qui ressemblent à des bandes dessinées
surtout prisées par les enfants à cause de leur fonction essentiellement ludique :

, p. 45

;A
La fiction se fait l’écho de l’utilisation de ces figures de style, en particulier les proverbes.
Dans le roman de Achebe (1958 : 6), on assiste à une scène entre deux personnages, Okoye et
Unoka, au domicile du second. Après le temps des échanges de formules de politesse entre les
deux personnanges, «Okoye», selon le narrateur, «said the next half a dozen sentences in
proverbs.»

189
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Pour ancrer la communication dans la culture bisa, les producteurs du document


cible auraient pu tenir compte de certains procédés d’expression caractéris-
tiques, tels que les proverbes, les métaphores, les euphémismes et les formules
de salutation et de politesse. Dans ,, %$ la préface, des formules de
salutation et de politesse seraient indispensables en raison de leur importance
sociale et culturelle en Afrique. Comme le relèvent Nikièma (1978) et
Compaoré (1990), elles constituent l’introduction et la conclusion à tout acte de
communication.
L’utilisation de proverbes aurait pu rendre la lecture de la brochure non
seulement agréable, mais également permettre de capter l’attention du public
cible. En plus, l’association des proverbes à la sagesse et au savoir dans la
culture africaine contribuerait à produire des effets stylistiques qui constituent
un facteur important dans la réception du message. L’utilisation de procédés et
d’expressions typiquement bisa renforcerait l’autorité et la crédibilité du
document cible. Par exemple, au lieu de se contenter de traduire «Si vous voyez
comment améliorer ce livret, dites-le-nous» par ' "" , " " $
## $ ' ' $ littéralement si vous avez des
conseils pour améliorer ce livre, faites-le-nous savoir dans la préface – ce qui
est correct sur le plan linguistique - le proverbe suivant au début ou à la fin de
l’énoncé aurait eu plus d’effet sur le public cible : + " # $ une
seule main ne ramasse pas la farine ou + " ## %$ C’est en
mettant les mains ensemble qu’on peut ramasser la farine, ce qui correspond en
français à «l’union fait la force».
La métaphore, qui constitue l’une des caractéristiques de la stylistique et
de la sémantique bisa, est utilisée dans le document cible. On l’a vu, dans la
plupart des langues africaines, la maladie est personnifiée. Tandis qu’en
français «on attrape la maladie», en bisa et en mooré, «la maladie attrape»
comme dans ces exemples :

C " ( " ## & "- ! " ( EE


Certaines mauvaises maladies ont l’habitude d’attraper les femmes
enceintes ;

"" , "$ & & "" ( , ( (H J


Que devons-nous faire pour que le tétanos n’attrape pas un nouveau-né ?

Ces traductions correspondent respectivement aux titres suivants : «Un grand


danger pour la femme enceinte» (p. 22) et «Prévenons le tétanos ombilical» (p.
40). Comme on le voit, les traducteurs n’ont pas cherché à traduire littéralement
les titres originaux. Mais ce qui nous intéresse ici c’est la manière dont la
relation entre l’homme et la maladie est exprimée. En français idiomatique, «les
femmes enceintes», «un nouveau-né» seront le sujet de l’action. En bisa c’est le
contraire, ce sont «les mauvaises maladies» et «le tétanos» qui font l’action et
l’être humain subit, pour ainsi dire passivement. Mutembei (2001 : 131) relève
que cette façon de s’exprimer est une caractéristique commune aux langues
africaines et reflète la conception de la maladie dans les sociétés africaines :

190
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
It is my conviction that the language structure suggests one important
thing, there is difference between the ideas current in African societies,
and the more scientific theories promulgated by NGOs and governments.
The conceptualisation of illness seems somewhat similar among various
African societies. There is an interesting commonality in the way African
societies interpret illness.

La personnalisation de la maladie renvoie à la désignation et aux explications


métaphoriques de la maladie où le raisonnement de type analogique ou
métaphorique domine.
Cependant, d’autres métaphores renvoient plutôt à la culture et aux
représentations occidentales. C’est le cas, par exemple, de " % % %
"$ ' "" % " $ le premier type d’aliments qui construit notre corps,
dans le texte (p. 6) " ## $ , "" % & ', ( $ Mangeons ce
qui est bon si nous voulons être en bonne santé. Nous retrouvons ici la
métaphore «corps machine» à travers l’expression % " c’est-à-dire
construire le corps à l’instar de la construction automobile. Dans la médecine
moderne occidentale, le corps humain est comparé à une machine composée de
diverses pièces et que l’on peut construire et entretenir.
Les métaphores utilisées pour évoquer la maladie renvoient également à la
culture occidentale, comme dans les exemples ci-dessous :

" $ "" - "


! " "" ' $ % $ ,
T^
%
Les excréments de l’être humain et les excréments d’animaux... sont les
ennemis de notre santé.
Ceux qui s’occupent de la santé du pays nous ont réunis, pour nous dire
de nous unir, en ce qui concerne la recherche de notre santé.

% 5 ## ! ( ( EJ
Son corps n’a pas la force pour lutter contre la maladie.

Les deux premières phrases évoquent certains comportements non hygiéniques,


tels que faire les selles dans la nature. La deuxième phrase décrit les
conséquences de l’anémie. Mais les termes de - " (ennemis), 5 ## (force)
et ! (lutte) renvoient à la métaphore de la guerre, utilisée dans le contexte
occidental pour désigner les campagnes de lutte contre la drogue ou les
épidémies, comme le sida. Bien que les citations, ci-dessus, n’utilisent pas
directement la métaphore de la guerre, les termes comme «ennemis», «force» et
«lutte» contribuent à créer une atmosphère de guerre, où tout ce qui nuit à la
santé (le manque d’hygiène et la maladie, par exemple) est non seulement
personnifié, mais également comparé à un ennemi. Une telle image vise à
rendre concret le danger que représente la maladie, afin de sensibiliser et de
59
Ce segment provient du texte + "" , ( " (p. 14) qui se trouve en Annexe 1,
Extrait 3.

191
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

mobiliser l’ensemble de la société pour le combattre. Mais la compréhension et


l’interprétation de la métaphore étant culturelles (voir chapitre 4.5.2), l’utili-
sation de métaphores occidentales dans un message destiné à un public bisa-
phone peut constituer un obstacle à la communication. Ces caractéristiques
stylistiques du document cible vont de pair avec les valeurs qu’il véhicule.

8.4.2 Valeurs culturelles véhiculées


En ce qui concerne les représentations de la santé, de la maladie et du corps,
nous pouvons dire que le document cible et le document source ne présentent
aucune différence. Cependant, elles diffèrent des représentations en cours dans
la culture bisa. La métaphore «corps machine» est une représentation
individuelle et mécanique de la personne et du corps qui relève de la culture
occidentale. Dans le texte (p. 6) ci-dessus cité, " ## $ , "" % &
', ( (Mangeons ce qui est bon si nous voulons être en bonne santé), la
classification des aliments obéit à cette métaphore du «corps machine», qui
réduit l’être humain à des pièces détachables. Ainsi, en plus des aliments qui
construisent le corps, il y a ceux qui donnent la force à la personne, 5 ##
et ceux qui entretiennent notre santé, ( "" Cette
représentation mécanique et individuelle du corps s’oppose à celle de la culture
bisa qui ne dissocie pas, d’une part, homme et corps, et d’autre part, le corps
individuel du corps social.
Les représentations de la maladie relèvent également d’une représenta-
tion scientifique occidentale de la maladie qui pose le germe comme
explication de la maladie au détriment des causes sociales. Cette approche
scientifique du document cible et du document source se fait l’écho d’une telle
approche en insistant sur une bonne alimentation et l’hygiène comme moyens
de prévention contre la maladie.
La vaccination également, on l’a vu, occupe une place centrale dans la
politique sanitaire du Burkina Faso en tant que moyen de prévention de la
maladie. Dans 4 !% % mim (p. 42) qui correspond au texte cible «La femme
enceinte se fait vacciner contre le tétanos» (p. 42), par exemple, le vaccin est
présenté comme un moyen de protéger la mère et le nouveau-né contre le
tétanos. R " % (p. 44), la traduction de «Les vaccinations» (p. 44)
insiste sur la nécessité de faire vacciner les enfants par les équipes de
vaccination : & ! " "$ # ' $# & ( " (
(Conseillons les gens du village afin qu’ils puissent amener tous les enfants).
Les instances qui interviennent dans la thérapeutique sont organisées
autour du dispensaire ou de l’hôpital, des institutions de la médecine moderne
basées essentiellement sur la science et la rationalité. Cependant, pour des
raisons pragmatiques, l’approche scientifique ne rejette pas totalement la
médecine traditionnelle. Le texte " " " "" $ # '
Protégeons les arbres afin qu’ils nous aident) montre les limites de la
médecine moderne au Burkina Faso :

192
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
2 ( % "" "" " ## $# ' !
& $ -% "$ ', & &,$ ( % ( (p. 70).

Les médicaments modernes coûtent chers,


et ils sont souvent dangereux.
Il faut aller jusqu’à la ville pour les chercher (p. 70) [sic].

Les problèmes posés ici concernent le coût et la disponibilité des médicaments


modernes pour la plupart des populations qui vivent en milieu rural. Face à une
telle situation, il est recommandé de se tourner vers la médecine traditionnelle :

" ##G $ " " "" ( % ##


$ " ! !% , ##G $ %% ( %! $
# ' "%% "$ G $ 5 "$ %% " G##G ?J

Pendant la saison favorable, avec les vieux et les guérisseurs,


nous allons récolter des feuilles,
des tiges,
des racines
et des écorces (p. 70).

Ainsi, on peut parler d’une approche plurielle car, en partie pour des raisons
socio-économiques et culturelles, la thérapeutique fait également appel aux
représentations traditionnelles. On peut donc affirmer que les représentations de
la santé, de la maladie et du corps ne relèvent pas exclusivement des valeurs
culturelles du document source, même si elles en constituent l’essence.
Avant de poursuivre avec l’analyse des autres documents de notre
corpus, nous allons proposer une tentative d’explication des stratégies de
communication et de traduction utilisées tant au niveau de la production du
document cible que de celle du document source.

8.5 Tentative d’explication de la stratégie de traduction

L’ensemble des documents de nos corpus comparables rentrent dans le cadre de


ce que Baylon & Mignot (1999) appellent la communication sociale, dont
l’ambition est de servir le bien-être collectif à travers la responsabilisation de
l’individu dans ses choix en matière de santé et de sécurité. La finalité dans ce
type de communication pédagogique et persuasive est le changement de
comportement, ce qui explique la préséance de l’adaptation comme stratégie de
préservation de la fonction du texte dans la traduction.
Parmi les éléments paratextuels du document source, il faut rappeler la
mention portant sur la disponibilité, dès sa publication en 1984, de la traduction
du document source dans d’autres langues nationales (mooré et dioula) et dans
une langue internationale, l’anglais. La première édition de la version bisa
n’interviendra qu’en 1988. Cette information permet d’affirmer que les

193
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

initiateurs et les producteurs du document source le destinaient à la traduction


compte tenu de la situation multilingue du Burkina Faso.
Comme le montre l’analyse, les illustrations, la simplicité du lexique et
de la syntaxe constituent les principales caractéristiques du document cible et
du document source. Dans un ouvrage intitulé Mon enfant, sa santé – son
éducation, publié par l’INA, également à l’origine de la production du
document cible et du document source qui font l’objet de notre analyse, les
auteurs indiquent (p.7) que cet ouvrage «a d’abord été rédigé en français» et
«repris en français fondamental». Une telle information n’existe pas dans le
document source, mais il présente bien les caractéristiques du français
fondamental. Comme indiqué dans le chapitre 5.2., ce type de français a été
développé dans les années 1950 en France. Il se caractérise par la simplicité de
son vocabulaire et de sa syntaxe. Toutes ces caractéristiques qui se retrouvent
dans notre document source, on l’a vu, sont également vraies pour notre
document cible.
Le document source correspond dans la catégorisation de Jakobson
(1987 : 429) à la traduction intralinguale qui devient la première étape dans la
méthode que certains préconisent dans la traduction interlinguale impliquant les
langues africaines. Connue comme traduction par la simplification, cette
méthode a été développée par l’INADES-FORMATION, une organisation
interafricaine de développement. L’une des raisons évoquées pour justifier une
telle approche est que le français fondamental se rapprocherait des langues et
des cultures africaines, dominées par l’oralité. Or il s’agit d’une simplification
abusive comme dans Tintin au Congo (Matthey & Pietro 1997) qui peut nuire à
l’efficacité de la communication, car elle est basée sur des préjugés négatifs sur
le destinataire : «Le français simplifié le plus marqué s’emploie à l’intention
d’alloglottes appartenant à des groupes socialement inférieurs ou moins
civilisés (...), son usage est teinté de dépréciation et de condescendance»
(Valdman cité par Matthey & Pietro 1997 : 173).
L’utilisation d’illustrations, sous forme de photos, de dessins ou de
croquis, constitue une autre caractéristique accompagnant le français
fondamental. En effet, ce dernier recommande l’utilisation de dessins et de
photos pour faciliter la compréhension (INADES-FORMATION, 1986 : 72).
Dans le document cible et dans le document source les éléments non verbaux
sont composés essentiellement d’illustrations sous forme de dessins.
Le niveau de langue du document source est en rapport direct avec celui
du destinataire, l’agent de santé communautaire, dont le statut mérite des
explications. Nous l’avons vu, les destinataires du document source sont les
agents de santé communautaire. Le sous-titre l’indique de façon explicite : Un
livret pour l’agent de santé communautaire. Mais on peut affirmer que le
document source s’adresse à toute personne qui sait lire le français, parce que
cette catégorie de personnel de santé ne reçoit de toute manière qu’une
formation sommaire. L’apparition de l’emploi d’agent de santé communautaire
est liée au concept de santé communautaire développé par l’OMS en vue
d’accroître la couverture sanitaire dans de nombreux pays. La santé
communautaire, comme l’indique son nom, est gérée par la communauté locale,

194
Chapitre 8. et Notre santé.
Un livret de l’agent de santé communautaire
et elle constitue un complément aux programmes nationaux. L’agent de santé
communautaire ou agent de santé villageoise est un élément important des
programmes de santé communautaire. Sous ce vocable se regroupent en fait
plusieurs «métiers» associés au système de santé communautaire, dont ceux
de secouriste et d’accoucheuse traditionnelle. L’agent de santé communautaire
ne fait pas nécessairement partie du système de santé classique : «Il s’agit le
plus souvent d’un habitant du village choisi par la collectivité et formé sur
place (dans certains cas, la formation initiale dure seulement deux à quatre
mois» (OMS 1981 : 2).
Concernant son niveau d’éducation, il suffit qu’il sache lire et écrire. Si
on exige de l’agent de santé communautaire un niveau d’instruction très élevé,
les candidats seront plutôt rares, et ils seront tentés d’abandonner leur poste
pour des emplois mieux payés. Pour le secouriste, on demande qu’il ait un
niveau d’alphabétisation dans la langue utilisée localement, en l’occurrence
celui du CM60 (Knebel 1982). Ce niveau n’est exigé pour les accoucheuses que
si elles sont chargées de faire des déclarations d’état civil (naissances et décès).

8.6 Conclusion

Les résultats de cette première analyse, dont le document cible et le document


source ont pour langues respectives le bisa et le français, révèlent, comme on
pouvait s’y attendre, une similarité poussée du document cible et du document
source, qui ont tous deux une fonction primaire informative. Le skopos de la
traduction est dans l’ensemble compatible avec l’original même si l’analyse des
facteurs intratextuels de la traduction a montré qu’il existe des divergences
entre leurs skopos et leurs fonctions. En ce qui concerne le document cible, on
a vu qu’il a des fonctions qui lui sont spécifiques, comme celles de
modernisation, de valorisation et de promotion de la langue et de la culture
bisa. Les différences entre document cible et document source sont surtout
linguistiques et culturelles.
Les résultats des stratégies de traduction, en particulier l’adaptation à la
langue et à la culture cibles, dictée par le skopos de la traduction, sont mitigés.
Comme les représentations de la santé, de la maladie et du corps dans le docu-
ment cible le montrent, la traduction véhicule les valeurs culturelles du
document source. Si un tel fait est incontournable parce que l’objectif
fondamental de la communication est de véhiculer des informations pour
contribuer au changement de comportement du public cible, il est frappant que
l’adaptation du message à l’audience du document cible ne tienne pas
davantage compte des techniques de communication spécifiques à la culture
bisa. Mutembei (2001) attribue en partie les échecs des campagnes de lutte
contre le sida en Afrique à un déficit de communication entre les autorités et les
populations. Dans le cas spécifique du Burkina Faso, Bougaïré (2004 : 133)
évoque «une défaillance du processus de sensibilisation, dont l’origine se

60
Cours moyen (5e ou 6e année du cycle primaire

195
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

trouve dans la stratégie de communication adoptée». Nous sommes d’accord


avec Mutembei quand il affirme que le déficit de communication pourrait être
réduit par l’utilisation de conventions linguistiques communicationnelles
appropriées.
À présent nous allons passer à l’analyse qui concerne la traduction du
français vers le mooré.

196
CHAPITRE 9

+, ! et Mon livret sida


En ce qui concerne la traduction du français vers le mooré, les documents que
nous allons analyser, rappelons-le, sont au nombre de deux : le premier est
intitulé (sans date), la traduction de Mon livret sida
(sans date) du père François Sedgo. Le second est : (1998),
la traduction de Discutons avec nos enfants (1998).

9.1 Description du document cible et du document source

À la différence de l’analyse précédente, qui porte sur la prévention de la santé


en général, la présente analyse concerne une seule maladie : la pandémie du
sida, qui constitue un problème réel de santé publique pour la communauté
internationale en général et les pays africains en particulier.
$ Le livre qui explique le sida est la traduction en mooré de Mon
livret sida du père François Sedgo. Ni le lieu, ni la date de publication ne sont
indiqués ni dans la traduction, ni dans l’original. En tenant compte de l’année
des premiers cas de sida signalés aux États-Unis en 1981 et de l’enregistrement
des premiers cas au Burkina Faso en 1986 (Bougaïré 2004 : 17), la date de
publication du document source pourrait se situer autour de la fin des années
1980 ou au début des années 1990. Mais cela est sans importance, le sida reste
d’actualité. Le document cible qui comporte 29 pages comprend une page de
garde sur laquelle on peut lire ( la question du sida,
, $ les parties du livre, qui correspond à la table des matières, indiquant
_`
$ le sens du livre, «préface» en français, $ commencement,
c’est-à-dire l’introduction et les différents textes traitant du sida et pour
terminer, / $ qui est la conclusion. La plupart des textes sont suivis
d’illustrations sous forme de dessins. Une note biographique de l’auteur figure
sur la dernière page de couverture.
Quant au document source, Mon livret sida, on remarque qu’il est plus
long que le document cible. Il comporte 40 pages dont une table des matières
qui fait mention d’une préface, d’une introduction, des différents textes qui
parlent du sida, une conclusion et des sources. La préface est de Robert Soudré,
«professeur agrégé». Dans les «sources», on trouve une bibliographie et une
indication selon laquelle les illustrations, dont le nombre est aussi important
que dans le document cible, ont été réalisées par l’adjudant Adrien Ouédraogo.

61
Voir Annexe 1, Extrait 4.
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Sur la dernière page de garde figure une note biographique comme dans le
document cible.
L’analyse des facteurs extratextuels et intratextuels nous fournira sans
doute une explication sur la différence entre la longueur du document cible et
celle du document source et permettra une comparaison plus poussée de la
traduction et de l’original.

9.2 Comparaison du document cible et du document source

9.2.1 Facteurs extratextuels


À ce stade, les facteurs suivants nous intéressent : l’initiateur et son intention,
le destinataire, le motif de production et de réception et la (les) fonction(s).
La comparaison des éléments paratextuels montre que l’invisibilité du
traducteur dont parle Venuti (1995) ne se limite pas au monde anglo-saxon. En
effet, nulle part dans le document cible il n’est fait mention du traducteur. Seul
le nom de l’auteur de la version française, en tant que producteur, est indiqué
sur la première page de la couverture du document cible. Au dos de la dernière
page de la couverture du document cible et du document source, plus
d’informations sur l’identité de l’auteur sont fournies dans une note
biographique. On apprend que l’auteur a effectué ses études en Italie et qu’il
appartient à la famille des Pères Camilliens. Parmi les éléments extra-
paratextuels, une information qui n’apparaît ni dans le document cible ni dans
le document source, mais dont l’importance est incontestable, concerne le
Comité national catholique de lutte contre le sida, créé par l’Église catholique
au Burkina Faso. Ce comité est présidé par l’auteur du document source.
Comme on le verra par la suite, la source du message joue une fonction dans la
communication dont la crédibilité dépend.
$ le sens du livre, qui correspond à la préface dans le
document source, est signé par D %% a DI (Robert Soudré), 5 % %%
grand professeur. En effet, le professeur Soudré est enseignant à la
faculté de médecine de l’Université de Ouagadougou dont il a été pendant
longtemps le doyen. Cette information constitue un élément paratextuel
important sur lequel nous reviendrons au cours de l’analyse des facteurs
intratextuels.
Il faut dire que l’environnement du document cible ne permet pas de dire
ni qui en est l’initiateur ni qui en est le producteur, et s’ils sont distincts ou
pas. Mais en ce qui concerne le document source, on peut dire que les deux se
confondent. Cependant, l’intention apparente de l’initiateur reste le même pour
la traduction et pour l’original. Dans le document cible, elle apparaît clairement
dans la page qui précède la table des matières : expliquer la maladie du sida, en
vue de la prévention contre cette maladie :

+ & & . & 5 $ !


.( (1

198
Chapitre 9. et Mon livret sida

C’est ce qui peut nous aider à échapper à la maladie du sida et à savoir


lutter contre cette mauvaise maladie dans l’intérêt de tous.

Cette même page donne une indication sur le destinataire de la brochure


$ b 5 ,
B 0 / + $ ,
/ / comme dans la traduction précédente, à identifier le destinateur au
destinataire du message pour une appropriation du document cible par le public
cible. Dans le document source, cette identification entre destinateur et
destinataire se fait par l’utilisation de la première personne du singulier de
l’adjectif possessif (mon) dans le titre : Mon livret sida. L’identification du
destinataire au destinateur se comprend, puisque le discours médical et
politique pose le sida comme un grand enjeu de santé publique qui nécessite la
mobilisation de la communauté nationale et internationale. Cependant,
(p. 4) et (p. 5) montrent que la brochure se préoccupe davantage
du Burkina Faso où la maladie du sida ne fait que se répandre
& ( ). Les destinataires du document cible sont identifiés ainsi :

. ( ( 5 * $ . (1
* . (1 ;
Ce livre-là est un livre sur la question du sida pour aider les jeunes et
tous ceux qui le prendront pour lire.

Même si les jeunes constituent en priorité les destinataires, le public cible


s’étend à tout lecteur.
Le motif de production et de réception du texte confirme l’intention de
l’initiateur puisque document cible et document source ont été produits dans le
cadre de la lutte contre la propagation du sida au Burkina Faso. La préface du
document cible décrit le motif de production de la brochure en ces termes :

* ( * & . ! *
& 5 * !
Pour aider les malades du sida et tous ceux qui possèdent les grains de
la maladie du sida dans leur sang ou aider leurs familles afin qu’ils
puissent améliorer leur amitié.

/ signifie «maladie» et (singulier biiga ou «grains» ou


«enfants». Dans le segment 1a utilisé aux chapitres 5 et 6 dans les discussions
sur les approches théoriques de la traduction, on a vu que l’expression
correspond également à «virus». L’expression ceux qui possèdent les
grains de la maladie du sida dans leur sang dans le segment ci-dessus est une
traduction littérale de l’expression «personnes séropositives», ce qui constitue
une métaphore sur laquelle nous reviendrons.
Les facteurs extratextuels que nous venons d’examiner montrent que la
fonction essentielle du document cible et du document source est informative :
informer le destinataire en lui expliquant la maladie du sida. L’utilisation du

199
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

pluriel honorifique dans les éléments paratextuels, le statut de l’auteur (père


religieux et autorité scientifique), l’absence d’information sur le traducteur, la
préface signée d’un «grand professeur» (autorité scientifique), peuvent être
interprétés comme une indication de l’importance de la fonction persuasive du
texte et constituer une stratégie de communication. L’efficacité d’une
communication dépend, selon Le Net (1993 : 123), «en premier lieu de la
confiance accordée par l’audience à la source du message, des intentions
qu’elle lui prête, de la compétence qu’elle lui reconnaît». Ceci est
particulièrement vrai en ce qui concerne la culture africaine où communication
et statut social sont inséparables. L’importance et la crédibilité du message sont
fonction des participants à la communication :

In Africa, vertical communication follows the hierarchical sociopolitical


ranks within the community. What a person says is as important as who
he or she is. In other words, social statuses within the community carry
with them cultural limitations as to what to say, to whom to say it, how to
say it, and when to say it (Moemeka 1996 : 200).

Au-delà de la fonction persuasive qui constitue le principal skopos ou but de


la traduction, on peut lui assigner d’autres visées. En effet, Vermeer (2000 :
221) et Nord (1991 : 70) montrent que le but de l’action, ici la traduction, et sa
réalisation résultent d’une négociation entre plusieurs acteurs dont le
traducteur, le client ou le destinataire. Il est vrai que le document cible reste
discret sur l’initiateur de la traduction. Mais le fait que l’auteur de l’original
soit un prêtre et que ce statut soit mis en exergue dans la traduction confère à
celle-ci une fonction religieuse, un autre skopos possible du document cible.
En d’autres termes, la fonction historique et sociale du prêtre, en tant
missionnaire de Dieu et du Christ selon la religion catholique, détermine le
skopos de la traduction.
Le document cible peut avoir également une fonction culturelle comme
dans la précédente traduction. En effet, il a une fonction de valorisation et de
promotion de la langue mooré et de la culture mossi dans un contexte où la
langue source, le français, constitue la langue dominante et la langue du
pouvoir. La comparaison des facteurs intratextuels et l’analyse qui suivront
permettront de confirmer ou d’infirmer toutes ces fonctions.

9.2.2 Facteurs intratextuels


Les facteurs qui nous intéressent ici, rappelons-le, sont : le sujet, le contenu, les
présuppositions, la composition, les éléments non verbaux, le lexique, la
structure de la phrase et les éléments suprasegmentaux.
Les facteurs intratextuels semblent non seulement confirmer la fonction
informative du texte, mais expliquent également certains facteurs extratexuels
tels que la préface d’un «grand» professeur et le statut de l’auteur. Partant du
fait que tout texte sert à communiquer et que la communication dans ce cas
précis porte sur un sujet aussi important que le sida, celle-ci a des chances de
réussir si elle est prise en charge par des autorités comme un professeur de

200
Chapitre 9. et Mon livret sida

médecine (autorité scientifique) et un père religieux (autorité morale)


également spécialiste de la médecine.
En jetant un coup d’oeil sur , qui correspond à la table des
matières, on constate que le sujet tout comme le contenu du document cible
concerne le sida. Avec certains facteurs extratextuels tels que le producteur et
l’initiateur qui sont des autorités scientifiques et morales, on pouvait s’attendre
à des présuppositions de la part du destinaire pour que la communication
puisse avoir lieu, à cause de la technicité du sujet. Mais la composition du
document cible ainsi que les autres facteurs intratextuels et les stratégies de
traduction que nous verrons par la suite montrent que le public cible n’a pas
besoin d’informations préalables à sa compréhension. Bien que les textes qui
entrent dans sa composition puissent fonctionner de façon autonome, on
remarque une certaine progression thématique dans leur organisation. Après les
premières pages (pp. 1 – 5) consacrées à la table des matières, la préface et
l’introduction, le reste du document peut être subdivisé en cinq parties :

1) Présentation du sida (textes pp. 6 – 8) : le sida est présenté dans ces textes
comme un fléau qui menace l’humanité : ( I
A propos de la compréhension du sida ; ( (
M , (p. 7), La question de la compréhension du sida est
pour nous une grande aide ; ( & H (p. 8), Qu’est-
ce que la maladie du sida au juste ?
2) Cause du sida (textes pp. 9 – 10) : / & H @
Qu’est-ce qui amène la maladie du sida ? et
& 5 . . J Voici les quatre lettres en
français en plus de leur explication en mooré.
3) Mode de contamination : un seul texte, &M, . (
* H Par quels chemins le sida passe-t-il pour attraper
quelqu’un ?, explique le mode de contamination du sida.
4) Symptômes du sida : un seul texte également aborde les symptômes du sida :
& 5, . & H (p. 13),
Comment apparaît la maladie du sida afin qu’on puisse la reconnaître ?
5) Comportements préconisés face au sida : les textes suivants, soit neuf (9) au
total, examinent les comportements humains face au sida. On peut les
diviser en deux catégories : les textes qui traitent des comportements à
risques et ceux qui traitent des comportements sans risques. Le dernier texte
(p. 26) D ( & . & 5 H ou Quels
sont les moyens qui existent pour nous aider à échapper au sida ? aborde
les moyens de prévention contre le sida. Il ressort de ce texte que le meilleur
moyen de prévention contre le sida est la protection de soi : &
55 & Prends bien soin de toi c’est le premier remède
contre le sida).

Cette composition est valable pour le document source. Comme nous l’avons
indiqué plus haut, il compte plus de pages que le document cible (40 pages
contre 29). La comparaison des tables des matières respectives permet de voir

201
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

que le traducteur – que ce soit un ordre de l’initiateur ou pour d’autres motifs –


omet certains textes de l’original, ce qui explique la différence dans le nombre
de pages. Les textes suivants n’ont pas été traduits : «L’infection par le virus du
SIDA ou l’infection à HIV» (p. 13) ; «Qu’est-ce qu’une personne séroposi-
tive ?» (p.14) ; «Comment savoir si on est séropositif ou séronégatif ?» (p.15).
Malgré les procédés d’omission qui font partie des stratégies de
traduction sur lesquels nous reviendrons, le document cible et le document
source partagent une même progression thématique. Les textes qui les
composent peuvent fonctionner de façon autonome. Cependant, nous avons
constaté une exception en ce qui concerne le document cible. Si l’ensemble des
textes qui forment peuvent fonctionner de façon
autonome, les textes / & H (p. 9), Qu’est-ce qui
amène la maladie du sida ? et & 5
_X
. . (p. 10), Voici les quatre mots en français en plus de
leur explication en mooré, sous forme de tableau, constituent une exception. En
effet, ces deux textes se complètent. L’utilisation de l’article défini dans
l’expression & voici les quatre mots en
français) n’est intelligible que par rapport au texte précédent qui se terminent
ainsi :

$( 55 & &
.( $& & $ * ( . * (
Le SIDA là, ce sont les premières lettres de quatre mots que l’on a mises
ensemble pour former un seul mot que l’on lit sida, qui est le nom d’une
mauvaise maladie

Le texte & 5 . .
cohérence et sa cohésion du texte précédent. / &
H serait incomplet sans le premier. Même si la table des matières les
présente comme des textes séparés, on peut facilement les fusionner en un seul
texte.
Quant aux textes sources correspondants, «Qu’est-ce qui provoque le
DLF! ?9 (p. 11) et «Que signifie le sigle SIDA ?» (p. 12), ils peuvent être lus
indépendamment. L’utilisation de l’article défini dans «le sigle SIDA» ne se
justifie pas par rapport au texte précédent mais par rapport au contexte. La
typographie utilisée, les majuscules, à travers toute la brochure montre que le
mot «SIDA» est un sigle et non un terme ordinaire, même si l’usage courant le
fait passer comme tel. Mais il convient de relever que l’utilisation des
majuscules dans la langue mooré permet d’éviter une confusion
terminologique, car le même terme en minuscules peut signifier «vérité»
ou «époux» en fonction des tons qui, rappelons-le, ne sont pas représentés dans
l’orthographe.
On constate que le sujet de la brochure, le sida, est abordé sous tous les
aspects pouvant intéresser le grand public qui en constitue l’audience. Ce sont :

62
Ces deux textes figurent en Annexe 1, Extraits 5 & 6.

202
Chapitre 9. et Mon livret sida

la cause, les symptômes, les comportements à risques et les moyens de


prévention. La majorité des textes qui composent la brochure dépasse rarement
une page. Tous sont structurés en paragraphes d’une à plusieurs lignes.
Illustrons cette structuration par l’exemple du texte / &
? (p. 9).
Ce texte comporte cinq paragraphes qui sont séparés par des espaces. Le
premier paragraphe constitue la réponse à la question que pose le titre du texte,
à savoir : qu’est-ce qui provoque le sida ? En effet, dans ce paragraphe
introductif, le lecteur apprend que :

C * & O .. P LEQRK
$ O $ Q$ P LRQEK * $( ( &

C’est ce que les connaisseurs mêmes du grain de la maladie du sida


appellent VIH en français et HIV en américain, c’est lui qui amène la
maladie du sida.

Après cette explication sur la cause du sida, les paragraphes deux et trois
indiquent comment le virus contamine le sang et affaiblit l’organisme avec des
conséquences décrites en ces termes : 2 (1 ! &' 5
& ! & ( $ le corps de la personne s’affaiblit totalement et
il ne peut lutter contre les autres maladies. Le paragraphe se termine en
indiquant qu’une fois que l’organisme se trouve dans cet état, le déclenchement
de la maladie du sida qui en résulte rend la mort irréversible.
Le quatrième paragraphe, qui est le plus court, constitue une question
rhétorique : , . * & & & &
( & H (Les quatre lettres mises ensemble que l’on lit sida, que
signifient-elles ?). Le cinquième et dernier paragraphe répond à cette question
en affirmant que le terme provient des initiales de quatre mots.
Comme on le voit, la cohésion entre les différents paragraphes est
assurée par la répétition lexicale, en particulier la reprise du terme au
début de chaque paragraphe, sauf dans le paragraphe quatre, une phrase à la
forme interrogative qui sert de transition entre le paragraphe précédent et le
paragraphe suivant. Le texte est également cohérent puisque tous les
paragraphes répondent d’une manière ou d’une autre à la question posée dans le
titre sur la cause de la maladie du sida.
L’analyse du texte source correspondant, «Qu’est-ce qui provoque le
SIDA ?» (p.11), montre que celui-ci, contrairement au texte cible, comporte
trois paragraphes séparés par des espaces. Le premier paragraphe donne la
réponse à la question que constitue le titre :

La maladie du SIDA est provoquée par un virus appelé virus de


l’immunodéficience humaine, en abrégé HIV (sigle anglais) ou VIH
(sigle français).

203
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Le deuxième paragraphe décrit l’action du virus du sida dans l’organisme


humain. Le dernier paragraphe évoque les conséquences qui en résultent, en
particulier la mort.
On constate que la différence dans le nombre de paragraphes résulte du
fait que le traducteur fournit des informations complémentaires qui ne sont pas
nécessaires dans le contexte de communication du document source : le
paragraphe quatre qui affirme que le terme «SIDA» est un sigle et se demande
ce qu’il signifie, et le paragraphe cinq qui explique que ce sigle est formé à
partir des initiales de quatre mots. De telles informations qui seraient
redondantes dans le contexte du texte source ne le sont pas dans celui du texte
cible. «Qu’est-ce qui provoque le SIDA ?» ne comporte pas le même nombre
de paragraphes que / & H mais, globalement, leur
cohésion est assurée par un même moyen : la répétition lexicale. Dans le texte
source le premier paragraphe commence par «La maladie du sida» que les deux
autres paragraphes reprennent dans leurs premières lignes d’une manière ou
d’une autre : «Le virus du SIDA» pour le deuxième et «L’organisme d’une
personne atteinte du SIDA» pour le troisième.
/ & ? (p. 9), par rapport à son original
«Qu’est-ce qui provoque le SIDA ?» (p.11), comporte des exemples d’ajout sur
lequel nous reviendrons. Mais tous les deux montrent que même si la fonction
dominante de la brochure est informative, l’explication et la persuasion
constituent autant de fonctions qui ensemble visent à convaincre et à
sensibiliser le public cible sur la gravité du sida. Le texte (p. 17) V .(
M, ,c Faites attention!), qui est particulièrement court (4 lignes) utilise la
menace et la peur de la mort pour convaincre les gens à changer de
comportement sexuel, parce que les rapports sexuels forment le mode de
contamination par excellence dans la situation de communication du document
cible. Cette mise en garde fait suite au texte qui s’intitule D 5 $
( & (1 ! *$ $
& & ( ( * 5 & . H (Entre l’homme et la femme, si
l’un possède le grain du sida dans son sang, combien de fois faut-il qu’ils
s’unissent / se mettent ensemble avant qu’elle ne puisse attraper celui qui n’en
possède pas ?), la traduction de «Faut-il plusieurs rapports sexuels pour être
contaminé par le virus du SIDA ?» (p. 24). Dans la mesure où on affirme qu’un
seul rapport suffit pour transmettre le virus à un séronégatif, ce texte donne plus
de portée à la peur et à la menace contenues dans V .( M, ,c Alors que la
plupart des textes insistent sur le danger que constitue le sida, ce texte indique
clairement que & & &M ( $ &'
5 !% & & (Le sida peut attraper quelqu’un et il va mourir,
même s’il met le préservatif tout le temps). Le remède qui s’impose, selon le
texte D ( & . & 5 H (p. 26), Quels
moyens existe-t-il pour nous aider à échapper au sida ? et son original «Quels
sont les moyens de la prévention du SIDA ?» (p. 36), est la fidélité comme seul
moyen efficace de prévention contre le sida :

204
Chapitre 9. et Mon livret sida

( (. & $ L 5 K (
! & $ !1 & & 5
En ce qui concerne les couples (l’homme et la femme), qu’ils se fassent
totalement confiance pour vivre ensemble dans l’amour, la vérité et le
respect.

La fidélité permanente chez les couples mariés est une garantie de


protection contre le SIDA.

Nous reviendrons plus loin sur le contenu de ces textes, en particulier les
affirmations tendancieuses relatives au préservatif. Pour l’instant, ces exemples
nous montrent également que la brochure a une fonction appellative que
démontre cette invite à la fidélité en tant que remède ultime contre le sida. La
fonction informative de la communication ne sera effective que si les
informations sont comprises et mises en pratique (fonction appellative) par le
public cible.
Les éléments non verbaux, constitués essentiellement d’illustrations
sous forme de dessins, visent cette efficacité de la communication. Nous ne
nous attarderons pas sur ces éléments, car les dessins qui accompagnent les
textes +
$ analysée. Ils servent à visualiser le contenu des textes dont le lexique se
caractérise par des termes relatifs à la santé.
L’analyse des facteurs extratextuels a montré que l’auteur du document
source et celui de la préface sont des autorités scientifiques, alors que ce n’est
pas le cas en ce qui concerne les destinataires qui sont les jeunes. En fait, tout
lecteur lettré, de façon générale, fait partie de son audience potentielle. Le
lexique utilisé dans ces documents, où la communication implique des
spécialistes et des non spécialistes, semble adapté au degré de connaissances du
public cible. En effet, que ce soit dans la traduction ou dans l’original, il
n’existe pratiquement pas de termes pouvant nuire à la compréhension de leur
contenu.
Comme dans l’analyse précédente où le document cible est en bisa, la
désignation de certaines maladies prend en compte les représentations
culturelles mossi. Le segment ci-dessous, qui décrit les signes du sida,
comporte des exemples de noms de maladies rappelant la nosologie mossi :

@5 (% (% < ( !,.! $
(1 . * 5 $( $& * ( (1 ( $ $
M ! $ - " $ (% &* $ &* $
5 () ! * ! " C1 $ $
.5 & 5 * (p. 13).
La première chose qu’il faut savoir concerne le déclenchement de la
maladie : des maux de tête, le corps qui chauffe en permanence, la
chaleur envahit le corps la nuit, la toux, des maux d’articulation, de
petites plaies sur le corps, sous le bassin et sous les aisselles, ainsi que
les côtés du bas-ventre qui s’enflent pendant longtemps.

205
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Amaigrissement, diarrhée, des choses blanchâtres qui apparaissent à


l’intérieur de la bouche.

Les signes moins importants qui correspondent à la forme mineure du


SIDA : céphalées, fièvre persistante (38° - 40°), fatigue, sudation noctur-
ne, toux, douleurs articulaires, lésions cutanées, ganglions enflés,
amaigrissement, diarrhée, muguet (plaques blanches dans la bouche)
(p.18).

Dans la traduction les expressions (1 . * 5 $ corps qui chauffe en


permanence ou qui fait une fièvre qui ne baisse pas et & * ( (1
( $ chaleur qui mouille le corps la nuit qui désignent respectivement
«fièvre persistante» et «sudations nocturnes» décrivent plutôt les effets des
maladies qu’elles désignent. La traduction des termes techniques constitue
également des exemples de simplification. C’est le cas pour la traduction de
«lésions cutanées» par (1 . . $ (% &* $ &* $
petites plaies sur le corps, sous le bassin et sous les aisselles et «muguet» par
.5 & 5 c’est-à-dire choses blanchâtres qui apparaissent à
l’intérieur de la bouche, soit une traduction de l’explication entre parenthèses
dans le texte source, «plaques blanches dans la bouche». L’utilisation d’une
périphrase pour rendre l’expression «ganglions enflés» répond à ce souci de
simplification : 5% $ ( $ les côtés du bas-ventre
qui s’enflent pendant longtemps.
La traduction de ce segment comporte également des omissions. Si la
fièvre persistante a été traduite, les températures entre parenthèses ont été
omises, ainsi que le terme «muguet».
Le lexique du document cible dont la langue et la culture restent
dominées par l’oralité a recours à différents procédés de traduction y compris
l’emprunt. Les termes techniques sont en général empruntés au français, à
commencer par le terme lui-même que le traducteur accompagne d’une
explication (p. 9) :

$( 55 & &
.( $& & $ * ( . * (
Le là, ce sont les premières lettres de quatre mots que l’on a mises
ensemble pour former un seul mot appelé sida, qui est le nom d’une
mauvaise maladie.

Le traducteur donne à la page suivante les mots en question et les explique. Une
telle explication constitue une addition qui explicite le terme SIDA. Nous
reviendrons sur l’explicitation en tant que procédé de traduction. Pour l’instant,
l’emprunt, qui nous intéresse, constitue le principal procédé de traduction
utilisé pour rendre en mooré les concepts qui n’existent pas dans la culture
mossi. En plus du terme $ le tableau ci-dessous donne d’autres exemples
d’emprunts.

206
Chapitre 9. et Mon livret sida

Emprunts Mots français


3 & L5 X`K docteur
!& : méningite
O . . P O $ Q$ P @ VIH HIV
5 !% & ? préservatif
* EJ seringue
V EE microbe
EE Alcool

Le français n’est pas la seule source d’emprunt. 3 ? signifiant «santé»


ou «paix», d’origine arabe, existe dans presque toutes les langues africaines.
Mais tous ces emprunts, comme dans le cas du bisa, sont adaptés à la structure
phonologique de la langue emprunteuse, c’est-à-dire le mooré. Ce constat est
valable pour les noms propres d’origine chrétienne comme ceux de l’auteur
? (François) et du signataire de la préface, D %% (Robert).
Quant au document source, qui s’adresse à un grand public francophone
africain et burkinabè en particulier, les termes techniques y sont très souvent
définis comme dans Notre santé... afin d’éviter toute mauvaise compréhension.
Le texte «Que signifie le sigle SIDA ?» (p. 12) consacré à l’explication de cette
maladie s’inscrit dans ce cadre. Il indique non seulement que le sigle SIDA est
l’abréviation de Syndrome d’immuno-déficience acquise, mais définit
également chacun de ces termes. Dans le texte précédent, «Qu’est-ce qui
provoque le SIDA ?» (p. 11), les termes techniques utilisés sont définis. Même
lorsque ce n’est pas le cas, le contexte permet de les comprendre. Ainsi, lorsque
le terme «virus» est utilisé pour la première fois un astérisque renvoie le lecteur
non spécialiste à sa définition :

Microbe qui provoque de nombreuses maladies chez les êtres vivants.


Les virus ne peuvent se maintenir et se reproduire qu’en parasitant une
cellule vivante et aux dépens de celle-ci.

Cette note explique que le virus est un microbe et informe sur son mode
d’existence.
Le terme «lymphocytes T4» qui est très technique n’est pas gênant pour la
compréhension du segment dans lequel il apparaît :

Le virus du SIDA détruit une catégorie de globules blancs (appelés


lymphocytes T4) lesquels nous défendent contre les microbes.

Même si le terme «lymphocytes T4» n’est pas clairement défini, le contexte


permet au lecteur de savoir qu’il s’agit d’une catégorie de globules blancs.
Les emprunts et l’utilisation de définitions ou d’explications, comme on
le verra, font partie des stratégies utilisées par les traducteurs pour résoudre les
problèmes d’ordre terminologique.
Quant aux éléments syntaxiques, on rencontre les deux types de
structure de phrase en mooré que nous avons relevés au chapitre 4, à savoir la

207
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

phrase simple et la phrase complexe. Mais on constate dans la plupart des


textes une utilisation courante de phrases à structure complexe. Nous prendrons
l’exemple du texte (p. 9) / & H Le premier
paragraphe comporte une seule phrase de trois lignes. En examinant sa
structure on constate qu’elle est formée d’une proposition principale, C
( ( & (c’est le grain
même du sida qui finit par amener le sida) et d’une proposition subordonnée
* & O . . P LEQRK $ O $ Q$ PLRQEK
* que les connaisseurs appellent VIH en français et HIV en
américain). La subordonnée est assurée par * , «que». Contrairement au texte
bisa que nous avons analysé, / & H comporte
surtout des phrases complexes.
Si la voix active est couramment utilisée dans les langues africaines, y
compris le mooré, le document cible abonde en phrases à la forme
interrogative. Ceci est particulièrement vrai pour les titres. En effet, si l’on
s’en tient à la table des matières, sur un total de dix-sept (17) textes que compte
le document cible, neuf (9), soit un peu plus de la moitié, sont à la forme
interrogative et un (1) a un titre correspondant à une phrase à la forme
exclamative. Dans le document source les titres à la forme interrogative
l’emportent largement avec un nombre de quinze (15) sur un total de vingt (20).
Ces phrases à la forme interrogative sont des questions rhétoriques qui
cherchent à rendre le texte vivant et à éveiller la curiosité du lecteur. Le titre (p.
17) à la forme impérative V .( M, ,c (Faites attention!) non seulement
donne un ordre mais constitue également une forme d’insistance. Le virus du
sida se transmettant par la voie sexuelle et la maladie du sida étant incurable, le
changement de comportement devient un impératif. Aussi le texte V .(
M, ,c utilise-t-il la menace et la peur pour convaincre le destinataire du
message à changer de comportement :

& & &M ( $ &'


5 !% & & ?
Le sida peut attraper quelqu’un et il va mourir même s’il met le
préservatif tout le temps.

La fonction informative de la communication ne sera un succès que si les


informations sont comprises et traduites en action par le public cible. Dans ce
sens, document cible et document source assurent également une fonction
appellative et même religieuse que traduit cette attitude vis-à-vis du préservatif
sur laquelle nous reviendrons plus loin. Les éléments suprasegmentaux
participent à cette fonction appellative de la traduction. Mais quels sont ces
éléments ?
Au niveau du document cible et du document source de nombreux
facteurs contribuent à leur donner un ton didactique et moral, l’un des
éléments suprasegmentaux le plus significatif. L’aspect didactique de la
communication sociale qui les caractérise se trouve ainsi confirmé. Leur
composition, déjà évoquée, suit une certaine progression thématique qui facilite

208
Chapitre 9. et Mon livret sida

leur lecture. L’utilisation de l’image sous forme de dessins fait partie de cette
démarche pédagogique.
Le statut de l’auteur du document source et de celui de la préface dont les
noms et les titres apparaissent également dans le document cible renforce
l’autorité de la traduction et de l’original. On a vu que le premier est un père
Camillien spécialiste du sida et le second un professeur de médecine. La
décision de passer sous silence l’identité du traducteur dans le document cible
peut s’interpréter soit comme une persistance de l’infériorité supposée du statut
du traducteur par rapport à l’auteur original, soit comme une façon de transférer
l’autorité du document source au document cible de sorte à préserver le ton
autoritaire qu’illustre la récurrence d’expressions d’obligation. Dans
( un texte de deux (2) paragraphes et de onze (11) lignes au
total, on en compte au moins cinq (5) : & M * et
& .5 sont toutes des expressions relatives à l’obligation morale.
Parmi les autres éléments suprasegmentaux qui renforcent le ton et le
caractère didactiques du document cible et du document source, on peut citer la
typographie et l’utilisation des couleurs. En effet, on constate dans les deux cas
l’utilisation de capitales en ce qui concerne les noms propres et les sigles.
Comme exemples de noms propres on peut mentionner SEDGO (Père
SEDGO), SOUDRE (Professeur SOUDRE). En ce qui concerne les sigles, il y a
SIDA, VIH et HIV. Si l’utilisation des capitales est justifiée pour les sigles, elle
l’est moins pour les noms propres. Mais cette typographie constitue une
manière de mettre en exergue ou de souligner l’importance des noms concernés
et des réalités auxquelles ils renvoient. Par leur taille, ces capitales constituent
des signaux visuels pouvant retenir davantage l’attention du lecteur sur le
message.
Les couleurs dans le document cible tout comme dans le document
source jouent un rôle dans la communication. Certains paragraphes et pages
sont imprimés sur un fond de couleur. Les couleurs qui sont le plus utilisées
sont le jaune, le vert et le bleu. Même s’il ne faut pas chercher forcément un
symbolisme derrière ces couleurs, on peut dire que leur utilisation contribue à
donner une bonne présentation aux textes, ce qui peut rendre leur lecture
agréable. Les couleurs attirent le lecteur et retiennent son attention par leur
éclat, en particulier le jaune, la couleur dominante dans la traduction et dans
l’original. Une page ou un paragraphe en couleur est une forme d’insistance sur
le message. L’utilisation des couleurs dans les dessins, lorsque ceux-ci
représentent des personnages, leur donne vivacité et réalisme.
Cette comparaison des facteurs extratextuels et des facteurs intratextuels
montre que la traduction et l’original remplissent essentiellement la même
fonction informative. Mais que peut-on dire des stratégies de traduction
utilisées par le traducteur ? En raison des différences qui existent entre les
représentations culturelles mossi et celles du document source, quelles sont les
valeurs culturelles véhiculées par la traduction ? La suite de l’analyse des
résultats de la comparaison du document cible et du document source nous
permettra de répondre à ces questions.

209
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

9.3 Procédés de traduction

Les problèmes qui résultent des différences culturelles entre les valeurs
véhiculées par le document source et celles de la culture mossi sont presque les
mêmes que ceux évoqués dans le cadre de la traduction du français vers le bisa,
à savoir le moyen de communication, c’est-à-dire l’écriture dans un contexte
essentiellement oral. Les moyens utilisés pour surmonter ces difficultés sont
pratiquement les mêmes également. Bien que le document cible utilise des
phrases complexes, il se caractérise comme la traduction en bisa par la
simplicité de son lexique, l’utilisation d’illustrations et de textes courts. Le
lexique ayant déjà fait l’objet d’une analyse, nous allons nous intéresser aux
procédés de traduction qui nous semblent représenter des solutions aux
problèmes résultant des différences entre la culture du document cible et celle
du document source.

9.3.1 Explicitation
L’explicitation, qui a été évoquée au sujet du lexique, s’inscrit dans le cadre de
la stratégie d’adaptation adoptée par le traducteur, et mérite d’être discutée.
Selon Delisle (1999 : 37) elle est un «procédé» de traduction consistant à
introduire, pour des raisons de clarté, dans le texte d’arrivée des précisions
sémantiques non formulées dans le texte de départ, mais qui se dégagent du
contexte cognitif ou de la situation décrite. Il faut souligner que cette notion
d’explicitation dans notre analyse peut s’appliquer au texte source dans la
mesure où le processus de communication implique des spécialistes de la santé
et des non spécialistes. On peut parler également de traduction intralinguale par
référence à la catégorisation de Jakobson (1987 : 429). Cependant, il y a lieu de
distinguer entre les explicitations que nécessite l’adaptation du document
cible à la culture de l’audience cible et les explicitations qui résultent des
choix stratégiques du traducteur (Blum-Kulka 1986).
Parmi les explicitations résultant de l’adaptation à la culture de son
audience, on peut citer le terme «lymphocytes T4» (p. 11) dans le document
source que le contexte définit comme étant une catégorie de globules blancs qui
défendent l’organisme contre les microbes. Dans le document cible comme
dans le document source, ces explicitations cherchent à faciliter la
compréhension du message. Il faut signaler que l’explicitation et l’implicitation
sont deux phénomènes inséparables et leur réalisation varie d’une langue à une
autre. Nous allons plutôt nous intéresser à l’explicitation, dont la récurrence en
tant que procédé de traduction semble confirmer la thèse selon laquelle celle-ci
constitue une tendance universelle en traduction (voir Blum-Kulka 1986 et
Klaudy 1998, 2003, entre autres).
La comparaison entre la note biographique du document source et celle
du document cible fournit des exemples d’informations implicites dans
l’original qui sont rendues explicites dans la traduction dans le but de les
adapter à l’audience mooréphone.
Prenons, par exemple, les informations concernant les Pères Camilliens
et les études de l’auteur. Le document cible ne se contente pas de dire

210
Chapitre 9. et Mon livret sida

seulement que le Père François Sedgo appartient à communauté Camillienne,


mais ajoute également :

(* !,. & $ & .5 $ (


( $ 5 & %% & 5 *
Le destin des Camilliens, le travail qui les préoccupe, c’est de s’occuper
et d’aimer les malades, en plus d’aider les docteurs dans leur travail.

La note biographique dans le document source dit seulement que le «Père


François Sedgo est religieux Camillien, actuellement en service à l’Hôpital
Yalgado Ouédraogo... ». Dans la traduction, citée ci-dessus, le terme (*
est utilisé pour traduire «Camillien» mais son sens est rendu explicite par un
ajout d’information pour le lecteur mooréphone. Dans le document cible, la
note biographique indique explicitement que cette brochure constitue la
deuxième publication de l’auteur sur le sida. Cette information apparaît de
manière implicite dans le document source. En effet, dans les «Sources» (p. 40)
figure un titre de l’auteur sur le sida. À partir de cette information, le lecteur
peut déduire que le document source constitue la deuxième publication de
l’auteur sur le sida.
La différence du contenu de la note biographique provient sans doute du
fait que document cible et document source s’adressent à des publics qui ne
partagent ni la même langue, ni la même culture. Dans le document source, on
peut supposer que l’information selon laquelle l’auteur appartient à la
communauté des Pères Camilliens suffit tout seul à informer le lecteur
francophone que les Camilliens ont pour vocation de soulager les malades.
Même s’il ne le sait pas, il peut consulter un ouvrage de référence. Par
conséquent, l’indication de cette information serait redondante dans le
document source. Mais elle ne l’est pas pour le lecteur mooréphone pour qui le
terme (* tout seul n’indique pas la réalité qu’il recouvre dans la langue
d’emprunt, le français.
Quant aux explicitations résultant des choix du traducteur, elles ont
des conséquences sur le potentiel sémantique du message. Par exemple, dans un
passage en français qui exprime la pensée de l’auteur sur le sens de la vie et sur
lequel nous reviendrons plus loin, on peut penser que les termes «sacrée» et
«spirituel» renvoient implicitement à Dieu, si l’on sait que l’auteur du
document source est un père religieux. Aussi le traducteur a-t-il rendu plus
explicite «La vie humaine est sacrée» par 2 ( +* M, $
c’est-à-dire la vie de l’être humain est un don de Dieu. Il en est de même pour
«épanouissement humain et spirituel» qui devient ( (1
+* & $ BB & & BB 5 , 5 & ,
Un autre exemple intéressant d’explicitation résultant d’un choix sémantique de
la part du traducteur concerne la traduction de concepts comme «couple» et
«rapports sexuels» comme dans ces segments63 :

63
Le texte se trouve en Annexe 1, Extrait 7.

211
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Le virus du SIDA se transmet à travers les rapports sexuels avec une


personne contaminée (p. 17).
D 5 .& %% * & .( &
(1 ! *$ & &M, ( . L5 ``K
En ce qui concerne l’union entre l’homme et la femme, si l’un d’entre
eux possède le grain du sida, le sida peut passer par lui pour t’attraper.

Ces explicitations sémantiques, qui ont été déterminées par le skopos religieux
de la traduction, ont des implications puisqu’elles orientent la compréhension
que le récepteur peut en avoir. Certes, le contexte culturel peut expliquer
pourquoi le concept de «rapports sexuels» dans le texte français est rendu par
union entre homme et femme. Cet euphémisme, qui s’explique par le tabou qui
entoure la sexualité dans la culture mossi, est ambigu dans la mesure où il peut
véhiculer aussi bien la conception traditionnelle mossi de la sexualité que celle
de l’Église catholique. En effet, il n’est un secret pour personne que l’Église
catholique a une conception hétérosexuelle du mariage et condamne
officiellement les rapports homosexuels. Ceci correspond à la conception
africaine et mossi des rapports sexuels qui ne sont tolérés qu’entre homme et
femme. La réglementation traditionnelle de la sexualité empêche le développe-
ment de l’homosexualité. En effet, dans le milieu traditionnel la sexualité est
sacrée. Elle n’existe pas pour le plaisir, mais elle a pour finalité la procréation,
qui n’est possible que par le biais de rapports hétérosexuels. Cette conception
de la sexualité, qui est généralisable aux sociétés africaines, est décrite par
Kabré et al. (2003 : 68) citant Sondo en ces termes :

La sexualité humaine est un fait de nature dont le but ultime est la


procréation pour le maintien de la progéniture. L’homme est un animal à
sang chaud et pour procréer, les animaux s’accouplent par paires
hétérosexuelles. Une relation sexuelle n’est normale et acceptable par
l’individu et la société que si elle est hétérosexuelle et porteuse de fruits.
La femme, n’ayant pas les capacités de féconder, ne peut s’allier à une
autre femme. L’homme, ne pouvant pas porter un enfant, ne peut être un
réceptacle pour un autre homme. L’adulte ne peut aller avec un enfant car
ce dernier immature ne peut porter de fruit. Un mariage stérile est nul.
L’homosexualité de ce point de vue est un non-sens.

Par ailleurs, on peut penser que l’explicitation dans la traduction de «couples»


et «rapports sexuels», comme on vient de le voir, se justifie quand on sait qu’au
départ le sida était présenté comme une maladie ne touchant que les
homosexuels. Mais quelles que soient les justifications que l’on peut avancer
pour ces explicitations, elles réduisent les potentialités sémantiques du
document source. La traduction de «rapports sexuels» par d 5 .
& e$ c’est-à-dire union entre la femme et l’homme traduit-elle les croyances
religieuses de l’audience cible ou bien celles de l’auteur du document source
que partagerait le traducteur ? Il est difficile de répondre à une telle question,
mais la décision du traducteur montre, si besoin en était, que la position des

212
Chapitre 9. et Mon livret sida

partisans de l’école dite «Manipulation School» selon laquelle la traduction


constitue une manipulation du texte source en vue de satisfaire un but n’est pas
valable seulement pour la traduction littéraire. Elle est pertinente pour tout type
de traduction.
Le procédé d’explicitation est à l’origine du phénomène d’amplification
qui va retenir notre attention dans les lignes qui vont suivre.

9.3.2 Amplification
Comme on l’a vu dans la traduction bisa et dans celle-ci, l’explicitation conduit
parfois le traducteur à ajouter des informations qui entraînent une amplification
du texte cible. Cependant, il faut distinguer le type d’ajout dont il est question
ici de l’explicitation. Selon Delisle (1999 : 10) l’explicitation est justifiée,
tandis que l’ajout consiste à introduire des éléments d’information qui sont
absents du texte source. De tels ajouts sont à l’origine de l’amplification qu’il
n’est pas toujours facile de distinguer de l’explicitation. En effet, elle constitue
un phénomène complexe selon Szeflinska-Karkoeska (2001 : 445) qui
distingue l’amplification formelle ou qualitative de l’amplification quantitative.
L’amplification formelle ou qualitative correspond plutôt à l’explicitation, car
elle consiste à verbaliser les informations implicites contenues dans le texte
source. Tandis que l’amplification quantitative que nous allons examiner ici est
libre quant à son contenu, parce que, selon Szeflinska-Karkoeska (2001 : 445),
le traducteur ajoute des éléments absents de l’original. Lorsque nous comparons
les textes traduits et leurs versions originales, on relève bien des cas
d’amplification résultant des ajouts ou des additions d’information. C’est le
cas par exemple de (Annexe 1, Extrait 4) et de / &
H ! 6 ;
correspond à l’introduction (p. 7) dans le document source. La
version française comporte trois (3) paragraphes, tandis que la version mooré
en compte sept (7). Même si les paragraphes dans le texte cible sont plus
courts, celui-ci comporte vingt-et-une (21) lignes contre quatorze (14) pour le
texte source. En comparant les deux, on remarque que le texte source, qui
s’adresse à un lectorat francophone a une portée générale. Il parle du sida
comme un fléau mondial qui «frappe durement» l’Afrique. Le texte cible tout
en traduisant la dimension mondiale du sida introduit des éléments
d’information qui sont absents du texte source :

( .( . & & $ &


(
Il s’agit vraiment d’une mauvaise maladie. La maladie du sida n’a pas
de remède, elle n’a pas de vaccin.

La politique sanitaire du Burkina Faso fait de la vaccination l’un des moyens de


prévention contre la maladie. L’information selon laquelle le sida n’a ni remède
ni vaccin constitue une amplification dont le skopos est de responsabiliser
davantage l’individu pour sa santé.

213
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Comme pour mieux montrer sa préoccupation pour son lecteur, un


paragraphe est consacré à l’épidémie du sida au Burkina Faso, l’espace
géographique et culturel des mooréphones :

/, ? $ & ( & &


( & & ! & ( .
( !,. %%
Ici au Burkina Faso le sida ne fait que se répandre. Tous nous devons
nous rassembler, nous lever et réunir nos forces pour lutter contre la
maladie du sida car c’est notre devoir à nous tous.

Ce segment qui utilise la métaphore de la guerre pour la mobilisation des


populations dans la lutte contre le sida n’existe pas dans le texte source. Mais il
se justifie dans la mesure où il vise à impliquer davantage le lecteur
mooréphone en évoquant son environnement immédiat.
Un autre exemple d’ajout entraînant une amplification du texte cible
nous est fourni par le texte / & H (p. 9) qui
correspond à «Qu’est-ce qui provoque le sida ?» (p. 11) dans le document
source. Comme nous l’avons indiqué plus haut au cours de la comparaison de
ces deux textes, le texte cible compte cinq (5) paragraphes tandis que le texte
source en compte trois (3). Les paragraphes additionnels dans le texte cible
concernent des informations dont l’utilité dans la situation de communication
de la traduction n’est pas avérée dans la situation de communication du
document source :

. * & & & &


( & H
f, & W, & && W, ' & Q H
$( 55 & &
.( $& & $ * ( . * (
Le SIDA là, ce sont les premières lettres de quatre mots que l’on a mises
ensemble pour former un seul mot que l’on lit sida, qui est le nom d’une
mauvaise maladie.

Ces explications qui portent essentiellement sur le sigle SIDA constituent un


ajout, à l’origine de cette amplification.
Malgré cette récurrence de l’amplification, on constate que l’omission
constitue également un procédé de traduction faisant partie de la stratégie
d’adaptation du document cible à la culture de son public.

9.3.3 Omission
Il peut paraître paradoxal de parler d’omission dans la mesure où nous venons
d’évoquer l’amplification. Mais comme déjà indiqué, le document cible est
moins long que le document source. L’omission peut être considérée comme
une faute de traduction si elle n’est pas fondée selon Delisle et al. (1999 : 60).
Mais nous utilisons ce terme faute de mieux, car les omissions dont il est

214
Chapitre 9. et Mon livret sida

question ici sont très frappantes par rapport à celles examinées dans la
précédente traduction. Elles rappellent celles évoquées au sujet des différentes
traductions du journal de Anne Frank (Lefevere 1992b). En effet, elles portent
sur des textes entiers. Cependant, la théorie du skopos de Vermeer et de Nord
peut expliquer un tel procédé dans le cadre de la stratégie d’adaption de la
traduction à la culture cible. En effet, selon Nord (1994 : 62) :

The functional approach would therefore allow any transfer procedure


which leads to a functional text, that is, cultural adaptation, substitution,
loanword, calque, literal translation or even omission [...]. It is the aim of
translation, the skopos [...] which determines the transfer methods used in
the transfer process.

Qu’en est-il des omissions dans ce document cible ? Comment les expliquer ?
Et quelles sont les implications en ce qui concerne l’audience et la culture
cibles ?
Les textes omis, faut-il le rappeler, sont : «L’infection par le virus du
SIDA ou l’infection à HIV» (p. 13) ; «Qu’est-ce qu’une personne séropositi-
ve ?» (p.14) ; «Comment savoir si on est séropositif ou séronégatif ?» (p.15).
Lorsque l’on examine le premier texte, on constate qu’il porte sur les différents
sigles utilisés dans les pays francophones et les pays anglophones. Du point de
vue de la fonction du document cible et du document source, on peut conclure
que la finalité de la communication est la transmission de l’information. Nous
adoptons la définition que Tomaszkiewicz (1999 : 49) donne à l’information :

L’information [...] c’est quelque chose de nouveau pour le récepteur,


c’est une nouveauté véhiculée par le message. Elle va dépendre donc de
l’état de son savoir et elle a la faculté d’augmenter son savoir.

Dans cette perspective, on peut admettre comme information à retenir du texte


«L’infection par le virus du SIDA ou l’infection à HIV» l’historique du virus
du sida : «Aujourd’hui, HIV ou VIH ont définitivement remplacé les premières
appellations du virus : LAV ou HTL VIII».
Le second texte qui a été omis dans la traduction «Qu’est-ce qu’une
personne séropositive ?», comme l’indique son titre, définit la séropositivité. Il
parle également du mode de transmission du sida. Mais en réalité, ces
informations existent dans les textes précédents et suivants. La seule
information dans le sens défini ci-dessus concerne la notion de porteur sain ou
porteur asymptomatique.
Quant à la troisième et dernière omission, «Comment savoir si on est
séropositif ou séronégatif ?», elle donne des informations sur le test de
dépistage du sida qui permet de savoir si on est séropositif ou séronégatif.
Cette analyse du contenu des textes omis montre que les omissions
portent sur des informations aussi bien nouvelles que redondantes. L’omission
des informations redondantes, comme la définition du sigle SIDA en français et
en anglais et le mode de transmission du virus du sida, peut se comprendre

215
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

même si la redondance peut avoir un caractère pédagogique, surtout dans une


culture orale. En effet, ces informations sont contenues dans le texte / &
H dans le document cible :

C * & O .. P LEQRK
$ O $ Q$ P LRQEK * $( ( &

C’est ce que les connaisseurs mêmes du grain de la maladie du sida


appellent VIH en français et HIV en américain, c’est lui qui amène la
maladie du sida.

Par contre l’omission d’informations nouvelles telles les premières


appellations du virus du sida (p. 13), la notion de porteur sain (p.14) et les
informations relatives au test du dépistage du sida l’est moins. Au regard de
l’importance de ces informations, comment interpréter ces omissions ?
Existent-ils des motivations d’ordre culturel ou idéologique ?
Différentes interprétations qui ne s’excluent pas mutuellement sont
possibles. Cependant, il faut tenir compte du contexte linguistique et culturel,
caractérisé par la domination de la langue française et des valeurs qu’elle
véhicule. La première interprétation possible concerne la hiérarchisation des in-
formations à transmettre au public du document cible. En effet, compte tenu de
la complexité et du caractère scientifique du sujet, le traducteur de façon
consciente ou inconsciente peut, en raison du faible niveau des connaissances
scientifiques de l’audience cible, avoir sélectionné les informations qui lui
semblent pertinentes et avoir omis celles qui le sont moins. L’omission de
certaines informations, telles que les premières appellations du virus du sida,
relève d’une telle appréciation. Dans ce cas, le traducteur décide quelle est
l’information de la culture dominante qui est adaptée à la culture cible.
La seconde interprétation possible de ces omissions est la simplification
du texte afin de le rendre plus accessible dans un contexte culturel dominé par
l’oralité. Ceci est une conséquence de cette différence culturelle et linguistique
combinée au statut socioéconomique de l’audience cible. Dans la mesure où la
langue et la culture sources sont dominantes, leurs représentations de la culture
cible vont influencer les stratégies et procédés de traduction. La traduction par
la simplification repose sur de telles considérations qui sont pour le moins
douteuses. Mais elle peut justifier les omissions dans la traduction, qui, ajoutées
aux autres procédés de traduction, en particulier l’explicitation, expliquent
pourquoi la compréhension de la traduction ne nécessite pas de connaissances
préalables de la part du lecteur.
Dans tous les cas, on ne doit pas perdre de vue le fait que l’omission,
tout comme l’ajout, constitue une arme à double tranchant, car tout en restant
conformes au skopos de la traduction, ces procédés de traduction peuvent avoir
des implications négatives d’ordre politique et culturel. En effet, ils
représentent un moyen d’exclusion et de marginalisation, ainsi que le montre
Garcés (2002) dans son analyse d’un corpus de traduction de l’anglais à

216
Chapitre 9. et Mon livret sida

l’espagnol de brochures portant sur le sida destinées aux populations


hispanophones des USA :

A way of exclusion is to provide translated texts in which the addition


and/or omission of specific information about AIDS, sexual practices and
prevention is used to mark differences between the dominant and the
dominated cultures, marginalising the Others (Latinos) and stressing the
differences (Garcés 2002 : 294).

Les procédés utilisés montrent que la traduction – toute traduction – n’est pas
neutre et qu’elle ne se déroule pas dans un vide. La traduction en tant que «re-
écriture», selon Bassnett et André Lefevere (1992 : vii), peut servir de moyen
d’innovation, de domination ou de résistance culturelle. Dans le cas de
I/DI les enjeux sont d’ordre culturel et idéologique. Une
analyse des caractéristiques et des valeurs culturelles de la traduction nous
permettra de mettre en lumière cette affirmation.

9.4 Caractéristiques et valeurs culturelles de la traduction

9.4.1 Caractéristiques
Si nous considérons de façon générale la situation de communication du
document cible, on remarque qu’elle présente quelques caractéristiques de la
culture mossi, des stratégies qui peuvent contribuer à l’efficacité de la
communication. Tout d’abord prenons les participants, en particulier l’auteur,
dont l’identité figure aussi bien dans le document source que dans le document
cible. En tant que producteur de texte, il constitue un facteur important de
communication dans la culture mossi. En effet, dans la mesure où l’auteur est
un père religieux, son pouvoir est comparable à celui du &* ou «chef de
terre» dont le pouvoir religieux en tant que responsable du culte des ancêtres et
de la terre lui fait obligation d’oeuvrer à la préservation de la santé et à la
prospérité de la communauté. La dimension spirituelle du statut de l’auteur
constitue un atout dans la communication.
Le document cible semble également utiliser les caractéristiques de la
communication dans la culture mossi comme stratégie d’adaptation du
document cible à son audience. L’utilisation de pluriels honorifiques aussi
bien dans le document cible que dans le document source semble refléter les
valeurs sociales mossi où l’individu fait corps avec le groupe. Cela explique
pourquoi leur utilisation semble plus marquée dans la traduction, qui accorde
très peu de place aux singuliers dont l’utilisation consacre l’individu au
détriment au groupe. Ainsi, le titre du document source Mon Livret SIDA
devient impersonnel I/DI W, Y5 W,
Une traduction littérale du genre V I/DI (mon livre sida)
où signifie «mon», «je», «ma» ou «mes», traduirait un certain
individualisme, voire égoïsme. On constate que même lorsque le document

217
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

source n’utilise pas de pluriels honorifiques, le traducteur le fait. Quelques


exemples suffiront pour illustrer notre propos :

Pour avoir une certaine connaissance précise et objective sur la maladie


du SIDA et ses éventuelles conséquences graves et mortelles [...]
Pour être en mesure d’aider éventuellement les personnes atteintes du
SIDA ou séropositives et leurs familles respectives (p. 9).

Ces deux phrases en français sont impersonnelles et ont une portée générale.
Elles se situent dans une perspective scientifique occidentale, fondée sur un
raisonnement rationnel. Dans la traduction, elles deviennent personnelles :

( ." & "5 .


( ( * * L5 gK
La connaissance sur la question du sida nous aide à comprendre bien
l’affaire de cette mauvaise maladie et son intensité.
. * $"& * & .
$ * & . (1 ! *$ 5
. $ ! . $ & L5 gK
Si nous connaissons la cause de cette mauvaise maladie, nous pouvons
aider ceux qui ont le sida, ceux qui ont le grain de la maladie dans leur
sang ainsi que leurs parents, leurs amis et leurs connaissances.

D est une forme réduite de la première personne du pluriel. Son utilisation est
une formule de politesse qui remplit une fonction sociale importante. Elle peut
contribuer à la réussite de la communication, car son utilisation implique
davantage le lecteur, qui sera plus réceptif au message. D’une manière générale
l’utilisation des formes impersonnelles et du pluriel honorifique correspond aux
normes africaines de la communication, qui accordent la priorité à la
communauté au détriment de l’individu (Gudykunst et al. 1996 : 202).
En plus de l’utilisation des formules de politesse, le document cible
contient des procédés d’expression typiques tels que les métaphores, les
proverbes et les euphémismes, qui remplissent une fonction sociale et culturelle
dans la société mossi. Comme nous l’avons montré dans les chapitres 3 et 4, en
particulier dans les représentations de la santé, de la maladie et du corps, la
métaphore constitue une figure de style couramment utilisée dans les langues
africaines. Notre document cible semble respecter cette tradition langagière.
Comme notre but n’est pas de faire une liste exhaustive ni des métaphores, ni
des autres procédés d’expression typiques à la culture mossi, nous allons
donner seulement quelques exemples.
L’explication du sida, qui constitue le sujet de la traduction, s’appuie
sur la métaphore :

C * & O .. P LEQRK
$ O $ Q$ P LRQEK * $( ( &

218
Chapitre 9. et Mon livret sida

C’est ce que les connaisseurs mêmes du grain de la maladie du sida


appellent VIH en français et HIV en américain, c’est lui qui amène la
maladie du sida.

Si l’explication du sida est biologique et scientifique, la manière de l’exprimer


utilise une expression métaphorique que le lecteur mooréphone peut aisément
comprendre. / signifie en mooré «enfant» ou «grain». / est une
expression métaphorique où le grain devient une métaphore pour virus. Le
grain symbolise ainsi l’alternance de la vie et de la mort. Le virus est comparé
au grain que l’on sème qui meurt, germe, pousse et porte des fruits. Une fois
dans l’organisme M le grain de la maladie] & !1
elle peut se multiplier). Le grain qui pousse ici apporte plutôt la mort.
Mais cette métaphore du grain est à même de frapper l’imagination des lecteurs
mooréphones en majorité constitués d’agriculteurs et de faciliter ainsi la
communication.
Certaines réalités du document source sont rendues par des euphémismes
dans le document cible. C’est le cas en particulier des références à la mort et
aux rapports sexuels. Les exemples suivants concernent l’idée de la mort :

Le SIDA est une maladie très complexe et mortelle («Qu’est-ce que le


SIDA ?» p. 10)
Beaucoup de maladies que nous verrons par la suite peuvent alors se
développer facilement chez la personne atteinte du SIDA et provoquer sa
mort («Qu’est-ce qui provoque le SIDA» p. 11).

Dans les traductions respectives de ces exemples, l’idée de la mort a été traduite
par des euphémismes :

( . $ . . $ * & , $
( (
Le sida est une grande maladie, une vraie mauvaise maladie qui ne
pardonne pas, et elle enlève la vie.
* & & & ( * & $& &M
* . $ (
C’est pourquoi d’autres maladies peuvent attraper celui qui a le sida
facilement et faire sa vie.

Dans la première phrase l’idée de maladie mortelle est rendu par ( (


(elle enlève la vie). Dans la deuxième phrase la mort est traduite par
( (faire la vie). En mooré ( signifie à la fois «nez» et par métonymie
comme en bisa la vie dans la mesure où toute personne vivante respire à l’aide
de cet organe. Le traducteur n’a pas utilisé le terme mooré M, qui correspond
à la mort en français, parce que dans la culture mossi l’idée de la mort ne
s’exprime de façon brutale que très rarement.
On utilise également très souvent des euphémismes pour les termes
relatifs aux parties intimes du corps et aux rapports sexuels. Si nous comparons

219
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

le segment français suivant parlant du mode de transmission et de sa traduction


en mooré on voit que le traducteur a tenu compte de la sensibilité culturelle
mossi :

Le virus du SIDA se transmet à travers les rapports sexuels avec une


personne contaminée (p. 17).
D 5 .& %% * & .( &
(1 ! *$ & &M, ( . L5 ``K
En ce qui concerne l’union entre l’homme et la femme, si l’un d’entre
eux possède le grain du sida dans son sang, le sida peut passer par lui
pour t’attraper.

Dans cet exemple tout comme dans le précédent, le traducteur adapte son texte
à la stylistique mooré en utilisant des euphémismes là où le français utilise des
termes précis. Cela témoigne d’une bonne connaissance de la culture mossi et
d’une bonne maîtrise de la langue mooré sans lesquelles la communication est
vouée à l’échec.
Les proverbes, qui sont également importants dans la communication en
milieu africain, sont utilisés dans le document cible. Ils font partie de l’effort
d’adapter le texte cible à la culture mossi. Dans (p. 5), qui constitue
l’introduction au document cible, le SIDA est présenté comme un fléau, une
maladie incurable qui menace le monde. Au regard des conséquences néfastes
de l’épidémie qui n’est pourtant qu’à ses débuts, selon le texte, il est dit :

/M * & 5 * ( +*
&
Ce qui vient demain après le sida, nous n’en savons rien. Seul Dieu sait.

+* & est un dicton qui affirme la foi religieuse du Mossi et la toute


puissance de Dieu en tant que dernier recours. Dans la culture mossi
l’explication de la maladie et la thérapeutique relèvent d’instances bien
connues : le devin, le guérisseur et l’intervention de la médecine moderne grâce
à la colonisation. Le sida étant incurable, l’introduction de la communication
par un tel proverbe + * & Seul Dieu sait) non seulement sied à
l’occasion, mais également retiendra l’attention du lecteur mooréphone qui est
profondément croyant.
Le texte cible D ( & . & 5 H (p.
26), traduction du texte «Quels sont les moyens de la prévention du SIDA ?»,
débute ainsi :

+ $ %% *
V ( . M & d , ,e
Dans le domaine du sida l’information constitue la connaissance.
Selon les Mossi, «être le premier à tuer constitue le gris-gris».

220
Chapitre 9. et Mon livret sida

Le premier segment est un dicton qui conseille et encourage le lecteur à


s’informer en matière de sida. Le second est un proverbe. 3 , est un gris-gris
dont la propriété est de rendre invisible celui qui le possède. Ce proverbe, qui
correspond en français à «Mieux vaut prévenir que guérir», est utilisé pour
préconiser la prudence en toute circonstance. Il semble approprié pour indiquer
la conduite à tenir dans le domaine de la prévention du sida dans la mesure où
ce mal est incurable. Une telle manière d’introduire la communication reflète
les caractéristiques des cultures africaines, qui font recours aux proverbes
comme moyens de sensibilisation, d’éducation et d’éveil des consciences.
Ces exemples de procédés d’expression montrent le souci du traducteur
d’adapter le document cible à la culture mossi. Cependant, certains procédés
d’expression, en particulier les métaphores, semblent s’inspirer de la culture du
document source, dominée par la conception occidentale de la santé et de la
maladie. Dans l’analyse de la traduction du français vers le bisa, nous avons
montré que la métaphore de la guerre, utilisée pour désigner la lutte contre
l’épidémie du sida ou de la drogue, est problématique dans la culture
traditionnelle bisa dans la mesure où la maladie est perçue comme le signal
d’un dérèglement social dont la thérapeutique relève d’instances précises. Ce
constat est valable pour la culture mossi. Dans cette traduction en mooré la
métaphore de la guerre est encore plus explicite, comme le montre la
description de l’action du virus du sida sur l’organisme humain :

* (1 ! * & & & $


(1 ! &' 5 & ! & (
@
Une fois que le grain du sida pénètre dans le sang et fait son travail, le
corps de la personne s’affaiblit totalement et ne peut plus lutter contre
les autres maladies.

L’action du virus sur le corps de l’homme est comparée à l’invasion d’un


territoire par des forces étrangères, d’où l’idée de guerre. Le document source
et le document cible donnent cette image d’invasion et de la guerre dans leurs
introductions :

La galopante diffusion du SIDA, qui fait tant de victimes à travers le


monde et frappe durement l’Afrique de façon particulière, nous concerne
tous et nous interpelle (p. 7).

Des termes comme «victimes» et «frapper» relèvent de la terminologie


guerrière, où l’ennemi, l’envahisseur, est le virus du sida et les victimes les
corps individuels ou les populations, le pays, voire le monde entier. Le
document cible rend bien cette atmosphère de guerre en ces termes (p. 5) :

& ( 5 ,, M . , ,C
( ( !

221
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

La maladie du sida ne fait que se répandre / prendre de l’ampleur et


détruire les populations du monde. Cette affaire concerne la famille et
toute l’humanité.

C et piuugr sont des termes qui expriment la même idée, c’est-à-dire l’idée
de quelque chose ou d’un phénomène qui se répand, prend de l’ampleur ou
gagne du terrain. Ce sont par conséquent des termes qui renvoient à la
métaphore de la guerre, car ils suggèrent la conquête ou l’invasion. est
un terme qui signifie «gâter» ou «détruire». rend très bien cette image
de la guerre, synonyme de destruction. La maladie entraîne l’affaiblissement du
corps et empêche celui-ci de se défendre contre les autres maladies
opportunistes : (1 ! &' 5 & !
& ( (le corps humain s’affaiblit totalement et devient incapable de lutter
contre les autres maladies).
Mais la défense du territoire ne saurait être une affaire individuelle. Aussi
la mobilisation non seulement de l’individu mais également de la communauté
nationale est-elle nécessaire :

N /, ? $ & ( & &


( & & ! & ( .
( !,. %% ;
Ici au Burkina Faso, le sida ne fait que se répandre. Tous, nous devons
nous rassembler, nous lever et réunir nos forces pour lutter contre la
maladie du sida car c’est un devoir pour nous tous.

Cependant, il faut souligner que les images auxquelles cette métaphore renvoie
ne sont pas aussi explicites que dans la version française. Le segment ci-
dessous et son original le montrent très bien :

* (1 ! * & & & $


(1 ! &' 5 & ! & (
@
Une fois que le grain du sida pénètre dans le sang et fait son travail, le
corps de la personne s’affaiblit totalement et ne peut plus lutter contre
les autres maladies.
Le virus du SIDA attaque et détruit le système de défense immunitaire de
l’organisme humain. Le virus du SIDA détruit une catégorie de globules
blancs (appelés lymphocytes T4) lesquels nous défendent contre les
microbes (p. 11).

Si ces deux segments utilisent la métaphore de la guerre, on constate que celle-


ci est beaucoup plus frappante dans la version française. En effet, dans cette
dernière, le corps humain est assimilé à un territoire disposant d’une armée, les
globules blancs, en particulier les lymphocytes T4, pour le défendre contre
l’ennemi, le microbe. Cette métaphore de la guerre pour désigner la lutte contre
le sida est très concrète et expressive dans un contexte occidental. Mais on peut

222
Chapitre 9. et Mon livret sida

se demander quel sera son impact dans la mesure où elle s’inspire de la culture
occidentale où les campagnes de lutte contre les épidémies sont assimilées à
des guerres.
Par ailleurs, l’utilisation de l’image, qui occupe de plus en plus de place
dans la communication, surtout en Occident, semble problématique. Dans les
chapitres 5 et 6 nous avons montré que la traduction est un acte de
communication et que la communication n’est pas que verbale, mais également
non verbale. C’est ainsi que l’image, en particulier le dessin dans la
communication scientifique destinée à la vulgarisation, peut faciliter la
compréhension du message. Cependant, à la différence de la traduction bisa,
certains dessins dans ont un caractère scientifique très
prononcé dont la compréhension peut échapper au public cible. C’est le cas
notamment du dessin (p. 8) qui représente le virus du sida :

Dans ce dessin qui peut être considéré comme une représentation matérielle et
scientifique de la cause du sida, sa compréhension n’est pas garantie puisque
l’explication de la maladie dans la culture du document cible accorde plus de
place aux causes sociales et surnaturelles.
Mais le caractère scientifique est beaucoup moins prononcé dans l’image
du foetus dans le ventre de sa mère (p. 12) pour illustrer le mode de
transmission du virus du sida de la mère à l’enfant :

223
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Le deuxième exemple est compréhensible puisque le mode de contamination


par la mère dans les représentations culturelles mossi et bisa est connu. On a vu
dans le chapitre 3 que la maladie dite %% en bisa et en mooré et bien
d’autres maladies sont transmises à l’enfant par la mère.
De ce qui précède, on peut retenir que même si la traduction fait ressortir
les caractéristiques de la communication dans la culture mossi, elle est
également influencée par celles du document source. Mais que peut-on dire des
valeurs culturelles qu’elle véhicule ? S’agit-il des valeurs culturelles mossi ou
bien de valeurs culturelles relevant du document source ?

9.4.2 Valeurs culturelles véhiculées


L’analyse du document cible semble indiquer que les représentations de la
santé, de la maladie et du corps correspondent au «système pluriel» qui
caractérise les systèmes médicaux africains où différentes approches de la
maladie coexistent. La thérapeutique ne fait pas de distinction entre étiologie
naturelle et étiologie surnaturelle.
L’étiologie naturelle, qui est une approche rationnelle de la santé et de la
maladie, correspond à la conception moderne de la santé et de la maladie,
essentiellement biologique et scientifique. Le document cible et le document
source véhiculent une telle conception de la maladie qui, nous l’avons vu au
chapitre 3, fait désormais partie des représentations de la maladie dans la
culture mossi. Les représentations du sida dans le document cible, tout comme
dans le document source, relèvent de la médecine moderne. Le virus qui en est
la cause rend l’individu responsable de sa santé. Le sida, maladie se trans-

224
Chapitre 9. et Mon livret sida

mettant par les rapports sexuels, peut être évité en adoptant un comportement
responsable.
Cette approche biologique, individuelle et morale de la maladie du sida
n’exclut pas une vision métaphysique de la santé, de la maladie et de l’homme.
En fait, la traduction représente un foyer de tension où s’affrontent, d’une part,
culture occidentale et culture africaine et, d’autre part, idéologie judéo-
chrétienne et idéologie traditionnelle africaine. La médecine moderne met le
corps biologique au centre de ses préoccupations. Elle dissocie corps et homme
social. Dans la culture mossi, il n’existe pas cette dichotomie entre la personne
et son corps qui forment une entité sacrée. On remarque que le document cible
et le document source ne souscrivent pas totalement aux représentations
médicales de la santé, de la maladie et de l’homme. En effet, tout en ayant une
conception individuelle de l’homme et de son corps, ils en ont des
représentations métaphysiques. La vie de l’homme est sacrée dans
( (p.6), traduction de «S’informer sur le SIDA» (p.8) :

2 ( +* M, 2 (
2 ( M , $ ( & .
5 & ,, ( $ &'
& !1 ( (1 +* &

La vie humaine est sacrée.


La vie humaine est précieuse.
La vie humaine est d’une valeur inestimable.
Nous avons tous le devoir de protéger la vie humaine,
de la sauvegarder
et de la promouvoir pour son plein épanouissement humain et spirituel
véritable.

Cette vision sacrée de l’homme rappelle celle de la culture mossi. Elle confirme
également la fonction religieuse de la traduction. Cependant, les représentations
de la traduction ne relèvent pas de la culture mossi, car elles véhiculent des
valeurs religieuses différentes. En effet, la référence aux forces divines ici
concerne uniquement Dieu, conformément au statut de l’auteur, un père
Camillien. Contrairement à la religion chrétienne, qui est monothéiste, on a vu
que dans les représentations cosmologiques mossi il existe plusieurs divinités.
+* , Dieu suprême, intervient très peu dans la vie quotidienne. Il n’existe
pas de culte de Dieu comme dans les religions monothéistes. Ce sont par contre
les ancêtres et les génies qui font l’objet de culte. La santé de la société dépend
de ces derniers qui ne sont représentés ni dans le document cible ni dans le
document source. Dans la théorie de la procréation chez les Mossi, dont il a été
question au chapitre 3, les ancêtres en tant que responsables de la fertilité de la
femme veillent sur la vie et la santé de la communauté.
I/DI est sans doute un document informatif de
sensibilisation et d’éducation. Mais il véhicule des valeurs religieuses
nouvelles, en l’occurrence celles liées au catholicisme à l’instar de la

225
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

conception ci-dessus de la vie humaine. L’idéologie qui sous-tend la


conception du couple et l’attitude vis-à-vis du préservatif relève de cet ordre.
Nous entendons par idéologie l’ensemble des croyances qui sous-tendent
l’action d’un groupe, d’une société ou d’un pays.
L’explicitation qui a été utilisée pour la traduction des concepts liés à la
sexualité et à la vie de couple permet de dire que la traduction véhicule la
pensée de l’Église catholique sur ces questions. Comme nous l’avons indiqué,
cette stratégie de traduction traduit la position officielle de l’Église catholique,
en faveur des rapports hétérosexuels et contre les rapports homosexuels, de plus
en plus acceptés dans le monde occidental. De nos jours, l’homosexualité
constitue un sujet qui divise la communauté chrétienne mondiale.
Lorsqu’on considère l’image sur la couverture et les autres images à
l’intérieur de la brochure, qui représentent la vie familiale, on peut conclure que
la traduction véhicule une vision occidentale et chrétienne du mariage et de
la famille. À l’instar du dessin sur la couverture le couple idéal est représenté
par un homme et une femme. Une telle représentation ne reflète pas la réalité.
Certes, la monogamie a toujours existé, mais elle n’est pas représentative des
valeurs africaines en général et burkinabè en particulier, où la polygamie est
une pratique séculaire qui existe encore. Elle est tellement ancrée dans la
culture burkinabè que le Code des personnes et de la famille en vigueur, que
d’aucuns trouvent féministe, l’envisage en tant qu’option en son article 260 :
«L’option de la polygamie a pour effet d’autoriser le mari à contracter un ou
plusieurs mariages sans dissolution du ou des mariages précédents».
En lisant entre les lignes le texte «Quels sont les moyens de prévention
du SIDA» (p. 36) et sa traduction D ( & . & 5
H p. 26), on peut dire qu’il préconise non seulement la fidélité
comme seul moyen efficace de prévention contre le sida, mais également qu’il
condamne l’acte sexuel en dehors du mariage monogame, conformément à la
doctrine de l’Église :

( (. & $ L 5 K (
! & $ !1 & & 5
I W, ,5 L' & K$ W,'
& & & & 5 , ' ,$
B &B & 5 &

Ces lignes correspondent dans le texte source à : «La fidélité permanente chez
les couples mariés est une garantie de protection contre le SIDA.»

Les rapports sexuels étant inacceptables en dehors du mariage, l’abstinence


devient en fait le seul moyen de prévention contre le sida dans la pensée de
l’Église. En fait, le texte cible ci-dessus comporte un ajout dont la lecture est
édifiante quant à la fonction idéologique de la traduction : D 5 .
& ( (. 5 * ( . & (En ce qui concerne
l’union de l’homme et de la femme, c’est dans le mariage seulement que cette
chose importante peut se faire). Comme l’indique clairement cet ajout, les

226
Chapitre 9. et Mon livret sida

rapports sexuels ne sont concevables que dans le cadre du mariage. Cette


institution reposant sur la fidélité, cela revient à prôner l’abstinence avant le
mariage comme moyen de prévention efficace contre le sida. Y compris les
rapports homosexuels, tout rapport sexuel hors du cadre du mariage est
contraire à la morale chrétienne et considéré comme un péché. Dans ces
conditions le sida devient implicitement une sanction qui punit une conduite
immorale.
La traduction reflète non seulement l’idéologie catholique en matière de
sexualité et de mariage, mais également sa position essentiellement morale sur
l’épidémie du sida. Les septième et dixième commandements résument très
bien cette idéologie : «Tu ne commettras point d’adultère» et «Tu ne
convoiteras pas la maison de ton prochain, ni sa femme, ni aucune chose qui est
à ton prochain». En fait, en matière de sexualité l’Église prône la chasteté, une
vertu que doit observer tout chrétien quel que soit son statut marital :

Chastity – or purety – is defined as the moral virtue which rightly


regulates all voluntary expressions of sexual pleasure in marriage and
excludes it altogether outside the married state (Trese 2000 : 268).

Dans un message publié dans la presse à l’occasion de la journée mondiale du


sida, le Comité national catholique de lutte contre le sida, que préside l’auteur
du document source, affirme que face à l’épidémie du sida, il faut une réponse
chrétienne (Sédégo & Tapsoba 2003 : 15). Dans ce message, l’Église
catholique recommande aux jeunes de pratiquer l’abstinence jusqu’au mariage.
Elle situe la prévention contre le sida sur un plan moral et spirituel :

L’Église recommande de vivre les valeurs morales et spirituelles liées à


l’amour humain et à la sexualité. C’est en effet dans une découverte de la
sexualité vécue dans l’amour chaste, total et personnel au sein de l’union
stable du mariage qu’il faut chercher le vrai remède de ce mal qu’est le
sida. La fidélité conjugale met le couple marié à l’abri de la
contamination et accroît l’amour, la confiance et l’harmonie.

9.5 Conclusion

Du point de vue du skopos, cette traduction est compatible avec son original.
L’analyse a montré qu’ils ont essentiellement la même fonction informative
auprès de leurs audiences respectives. Il s’agit dans le document cible et dans le
document source de persuader le public cible à changer de comportement
sexuel face au danger que constitue le sida. Faisant partie des stratégies de
traduction, les procédés les plus couramment utilisés pour résoudre les pro-
blèmes résultant des différences culturelles entre document cible et document
source sont surtout l’explicitation, l’ajout, l’amplification et l’omission. Le
traducteur exploite également certains procédés d’expression typiquement
mossi pour mieux adapter la communication dans la culture cible. À ce propos,

227
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

on peut noter l’utilisation de formules de politesse, de proverbes et


d’euphémismes, qui ont une fonction sociale et culturelle.
Cependant, l’analyse des représentations de la vie et de la maladie du
sida montre que la traduction n’est pas seulement un moyen d’information, de
sensibilisation et d’éducation en matière de sida, mais véhicule également les
valeurs de la religion chrétienne. Les messages concernant le préservatif
comme moyen de lutte contre le sida, la conception de la sexualité et la
représentation du couple idéal constituent autant d’exemples dans h
I/DI qui tendent à confirmer que la traduction est une arme de
manipulation du texte source à laquelle la théorie du skopos n’échappe pas
puisque son critère principal est la fonctionnalité de la traduction dans la
culture. En effet, la stratégie d’adaptation qui a permis au traducteur d’orienter
le document cible vers la culture mossi s’est révélée, à l’analyse, non seulement
ambivalente, mais également vecteur de valeurs culturelles contraires à la
culture mossi. La fonction pédagogique et communicative de l’image dans le
document cible et dans le document source est incontestable. Mais on peut
s’interroger sur l’adaptabilité de certains dessins à l’audience de la traduction
en raison de leur caractère scientifique très poussé. Une analyse empirique de
réception auprès du public cible serait intéressante pour répondre à une telle
question, mais elle ne rentre pas dans le cadre de cette étude. Par ailleurs,
l’orientation idéologique, le recours à la peur, le ton autoritaire et le caractère
moralisateur de la traduction peuvent constituer un obstacle à la
communication. Le Net (1993) relève que le message moralisateur fait l’objet
d’un rejet et que le ton autoritaire rebute. Quant à la peur, elle constitue un
moyen de persuasion délicat, car, selon Le Net (1993 : 117), «son utilisation ne
produit pas les mêmes effets chez tous les individus».
Le prochain document qui retiendra notre attention revient en partie sur
le sida puisque qu’il traite de façon générale de maladies sexuellement trans-
missibles.

228
CHAPITRE 10

!,! " Discutons


avec nos enfants
10.1 Description du document cible et du document source

Ce document, (Causons avec nos enfants), est la


traduction de Discutons avec nos enfants qui a été édité par l’AGICOP et publié
en 1998 par la CNLS (Comité nationale de lutte contre le sida) et le PPLS
(Projet population et lutte contre le sida). La traduction a été faite par
i 4M Ambroise Zoungrana) et @ %% V , (Pierre
Malgoubri). aborde de façon générale les maladies
sexuellement transmissibles (MST), le VIH/SIDA et certaines questions
sociales telles que la sexualité, le mariage et l’excision. Il comporte 41 pages
dont une page au début donne des informations paratextuelles sur les auteurs et
toutes les institutions ayant contribué à sa publication. , (p. 3), les
parties du livre, c’est-à-dire la table des matières, donne son contenu :
(p. 4), l’introduction, les différents chapitres qui le composent et , fin, la
conclusion. Les images occupent une place importante comme dans les
documents précédents.
Quant au document source, Discutons avec nos enfants, il porte la même
date de publication que le document cible (1998). L’éditeur est également le
même. Le document comporte 42 pages dont une table des matières (p.3), une
introduction (p. 4) et une conclusion. Comme dans le document cible les
images occupent une place importante.
Ce bref descriptif permet de voir que document cible et document source
ont une même présentation et ont à peu près la même longueur. En dehors des
noms des traducteurs qui sont signalés dans le document cible, on ne mentionne
pas de nom(s) d’auteur nulle part.

10.2 Comparaison du document cible et du document source

10.2.1 Facteurs extratextuels


L’analyse des facteurs suivants nous permettra de comparer la (les) fonction(s)
du document cible et du document source : les initiateurs / producteurs et leur
intention, le destinataire, le motif de production et de réception de ces
documents.
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Les éléments paratextuels du document cible


(Causons avec nos enfants) font ressortir les noms des traducteurs qui en sont
les producteurs (p. 2) : i 4M (Ambroise Zoungrana) et @ %%
V , (Pierre Malgoubri). Même si les producteurs ne sont pas connus en
ce qui concerne le document source, les autres éléments sont les mêmes que
dans la traduction. Ainsi, sur la première page de la couverture du document
cible et du document source, figure une même illustration, à savoir un dessin
représentant un père et une mère de famille avec leurs trois enfants. Leurs
visages souriants montrent qu’ils sont heureux, ce qui cherche sans doute à
convaincre le lecteur que la discussion ou «causerie» entre parents et enfants
contribue au bonheur de la famille. Les initiateurs des documents sont les
mêmes : le CNLS (Comité nationale de lutte contre le sida) et le PPLS (Projet
population et lutte contre le sida), qui sont des structures étatiques. Il est
important de savoir que le CNLS, organisme qui a été créé dans le cadre de la
lutte contre la pandémie du sida, est placé sous la présidence du chef de l’État.
Outre le ministère de la Santé, le ministère de l’Économie et des Finances et le
ministère de l’Action sociale, on peut ajouter aux initiateurs de nombreux
services de l’administration, dont la liste est trop longue pour être citée.
Cependant, il faut signaler que la publication de ces documents a été faite grâce
à la contribution financière de la Banque mondiale. Ces paratextes montrent
non seulement l’engagement de l’État au plus haut sommet, mais également
celui de la communauté internationale avec l’appui financier de la Banque
mondiale dans l’initiation de ces documents. Ils témoignent également de
l’importance et de la pertinence sociale et économique des questions qu’ils
abordent. Par ailleurs, ils leur confèrent une certaine notoriété et de l’autorité.
Lorsqu’on analyse les titres respectifs, on constate que tous les lecteurs
francophones et mooréphones constituent les destinataires potentiels respectifs
de l’original et de la traduction. Mais il convient d’indiquer que le niveau des
connaissances de l’audience de l’original est certainement plus élevé que celui
de l’audience de la traduction, car la première a pu bénéficier d’une éducation
formelle, qui dispense des enseignements sur la plupart des questions abordées
dans la traduction. L’utilisation de la première personne du pluriel aussi bien
dans le document cible que dans le document source vise à établir la solidarité
entre destinateurs et destinataires dans le processus de communication :
(Causons avec nos enfants) et Discutons avec nos enfants. La
causerie ou la discussion à laquelle le lecteur est invité concerne toute personne
qui, de par son statut, est soit un parent, soit un enfant. Nous aurons l’occasion
de revenir sur le concept d’enfant et de parent dans la culture africaine, qui n’a
pas la même signification que dans la culture occidentale. En effet, dans la
culture africaine, un adulte est toujours un «enfant» aux yeux de ses parents. Il
faut souligner également que la notion de «parent» est très flexible en Afrique,
car elle ne s’applique pas seulement aux parents biologiques.
Si l’environnement de ces documents, en particulier les titres, permet
d’avoir une idée sur leurs destinataires, il n’en est pas de même pour leur
intention, le motif de leur production et de leur réception. En effet, il faut
attendre l’introduction pour connaître l’intention, le motif de production et de

230
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

réception du document cible et du document source, qui est de faciliter la


communication entre parents et enfants sur des questions qui sont encore
_j
tabous au Burkina Faso et en Afrique. affirme :

. .5, . $ ( .
5 .5 5.% .% "" D 5 ! * &. . !
Q * ( (1 $ ( 5 <

.5, *
4 (
! (
( (p. 4)
Chers pères et mères de jeunes garçons et de jeunes filles, si vous
feuilletez ce livre que le P.P.L.S., le projet qui s’occupe des gens et qui
lutte contre le SIDA, a fait pour vous, vous aurez des conseils au sujet du
mariage, de l’excision des filles, de la question de la santé et de la
protection de la famille, la limitation des naissances d’enfants, les
maladies de devant [sexuelles].

L’expression «les maladies de devant» est un euphémisme désignant les


maladies sexuellement transmissibles et sur lequel nous reviendrons. Pour
l’instant nous analysons les procédés de traduction utilisés pour citer le
segment correspondant dans le document source :

Chers pères, chères mères des jeunes gens et jeunes filles, en feuilletant
cette brochure que le P.P.L.S. met à votre disposition et qui contient des
informations sur :
- le mariage
- l’excision
- l’éducation à la vie familiale
- la planification familiale
- les M.S.T. – V.I.H./ SIDA (p. 4).

Ces extraits montrent que le document cible et le document source partagent la


même intention, notamment mettre à la disposition de leurs audiences
respectives des informations portant sur les questions ci-dessus. Leur motif est
également le même : changer les indicateurs de développement, qui sont
négatifs, en améliorant la santé des populations. Les initiateurs tels que l’État et
la Banque mondiale constituent des indications de motifs spécifiques, en
particulier la réduction du sida et le développement de l’économie du Burkina
Faso.
Dans l’ensemble les facteurs extratextuels montrent que document cible
et document source ont une fonction informative et persuasive. En effet, le
bonheur qu’affiche la famille sur le dessin de la couverture de la traduction et

64
Ce texte se trouve en Annexe 1, Extrait 8.

231
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

de l’original a pour fonction de convaincre le public sur l’intérêt de la


discussion entre parents et enfants au sein de la famille. La fonction phatique de
l’introduction est évidente à travers les expressions . c
«Chers pères et chères mères» dans le document cible et «Chers parents» dans
le document source, qui sont reprises trois fois, soit au début, au milieu et vers
la fin. Ce sont des formules de salutation et de politesse qui visent à établir le
contact entre destinateur et destinataire. Leur importance dans la
communication en Afrique a été soulignée au chapitre 4. Par ailleurs,
l’importance quantitative et le statut des initiateurs du document cible et du
document source attestent de l’importance des informations qui font l’objet de
la communication
Contrairement à consacré également au sida,
ce document montre comment deux traductions portant sur un même sujet, au-
delà de leur fonction informative, peuvent jouer d’autres fonctions tout aussi
importantes selon leur skopos. Le skopos de $ dont le
principal initiateur est l’État, est essentiellement politique. On a vu que
l’organisation tradionnelle sociale et politique de la société mossi est basée sur
un système différent de l’État-nation, héritage de la colonisation. Il ne s’agit
pas d’une organisation politique au service d’une entité ethnique, mais d’une
nouvelle conception du pouvoir dont le cadre est la nation. Son fonctionnement
est assuré par de nouvelles institutions. Le skopos de la traduction est d’éveiller
la conscience politique de l’audience à ces nouvelles réalités, tels que
l’administration et le mariage.
La fonction de valorisation et de promotion de la langue et de la culture
cibles, soulignée à propos des précédentes traductions, est également
importante ici. Le fait que l’État en soit l’initiateur donne un caractère politique
à cette fonction. En effet, dans le cadre de sa politique linguistique, l’État a fait
voter en 1996 une loi d’orientation de l’éducation qui, si elle était appliquée,
constituerait une révolution dans la mesure où cette loi en son article 4 affirme :
«Les langues d’enseignement sont le français et les langues nationales»
(Batiana 2000 : 100 et Nikièma 2000 : 128). Cependant, cette traduction dont
l’État est le principal initiateur peut être perçue comme le symbole de la
volonté politique de valorisation et de promotion des langues nationales. C’est
dire que cette traduction a de multiples skopos.
L’analyse des facteurs intratextuels nous permettra de mieux appréhender
la traduction et l’original, en particulier leurs fonctions, et de voir par la suite
les valeurs culturelles que véhicule la traduction.

10.2.2 Facteurs intratextuels


Les facteurs qui nous intéressent ici sont le sujet, le contenu, les présupposi-
tions, la composition, les éléments non verbaux, le lexique, la structure de la
phrase et les éléments suprasegmentaux.
Ces facteurs intratextuels semblent conformes à la fonction informative
que révèle la description des facteurs extratextuels. L’initiateur et son intention
ainsi que le motif de production et de réception se trouvent confirmés par le
sujet et le contenu du document cible et ceux du document source qui portent

232
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

sur la santé. Tout comme dans les documents précédents, la compréhension de


celui-ci ne semble pas exiger de présuppositions. L’intention des initiateurs et
des producteurs, le motif de production et de réception de la traduction, est
d’aider les parents et leurs enfants à communiquer sur des questions concernant
le bien-être de la société en général. Ces questions, qui portent sur des réalités
que vivent les initateurs / producteurs et les destinataires, sont rappelées dès
l’introduction. Compte tenu de la fonction informative et persuasive de la
traduction, elle se doit d’être le plus explicite possible.
Lorsque l’on examine leur composition, elles tranchent avec celles des
documents précédents. Dans $ , (p. 3) en plus de
dont nous avons déjà parlé et de , fin, qui correspond à la
conclusion, la table des matières indique cinq titres qui correspondent à
différents aspects du sujet :

1. * ( (p. 6).

Le concept de * n’est pas facile à rendre en français. Le Dictionnaire


orthographique du mooré le définit en ces termes : «Emplacement de
l’administration coloniale, bâtiment administratif». On pourrait traduire
littéralement * ( par La question du mariage administratif,
néologisme que nous expliquerons lorsque nous analyserons le lexique ;

2. / * (p. 11), La circoncision ou l’excision ;


3. & (p.14), Causons ensemble ;
4. ! (p. 20), C’est mieux de limiter les
naissances d’enfants ;
; 0 & & .
( (p. 27), Les maladies de devant / la question de maladie du
sida appelée virus VIH sida.

Dans l’original ces titres correspondent respectivement à :

1. Le mariage à la mairie ou à la préfecture (p. 6) ;


2. En finir avec l’excision65 (p. 12) ;
3. Il faut en discuter (p. 15) ;
4. Le bon choix c’est planifier (p. 22) ;
5. Les M.S.T. (V.I.H./ SIDA) (p. 29).

Tandis que les premiers documents analysés sont composés en général de textes
d’une page, ici on peut parler de chapitres qui couvrent en moyenne sept pages,
en ne tenant pas compte de l’introduction et de la conclusion qui font chacune
une page. Cependant, chaque titre pourra être désigné par le terme «texte» au

65
Dans la numérotation dans la version originale on est passé de 1 à 2. Nous proposons de
corriger cette erreur manifeste, ce qui est du reste conforme à la numérotation dans le
document cible.

233
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

cours de notre analyse, conformément à l’usage défini au chapitre introductif.


Mais comment sont structurés ces textes ?
Comme dans les autres documents, les chapitres constituent des textes
qui peuvent fonctionner de façon indépendante. Cependant, on peut s’interroger
sur la cohérence du contenu de ces documents lorsque l’on s’en tient aux
différents titres des chapitres. En effet, à première vue, le lecteur peut
s’interroger sur la pertinence du premier chapitre portant sur le mariage par
rapport aux autres, qui traitent des questions relatives à la santé. Il n’en est rien.
Il existe un lien direct entre le mariage, l’excision, la santé de la famille et les
MST / VIH / SIDA. Le premier chapitre consacré au mariage témoigne non
seulement des transformations sociales, culturelles et politiques de la société
burkinabè de façon générale, mais également de la volonté politique de l’État
de changer les mentalités des populations à travers l’introduction d’un nouveau
concept de mariage et la promotion des droits de la femme, qui touchent
directement la sexualité, la santé et le bien-être de la famille. Vu sous cet angle,
le premier chapitre est cohérent au regard des thèmes abordés au sujet de la
santé.
La structure interne de chaque chapitre dans le document cible et dans le
document source dégage une cohérence qui lui est propre. Il existe deux types
de composition que les chapitres 1 et 2 représentent respectivement. Le chapitre
1, @ 5 < ( (p. 6), Première causerie : la question du
mariage, qui correspond à «Le mariage à la mairie ou à la préfecture» (p. 6)
dans le document source. Dans le texte cible nous pouvons distinguer
clairement trois parties : une introduction, question, demande ou
demander et 3 réponse ou répondre. L’introduction présente la famille
de V , et de & consiste en une série de sept questions relatives
aux aspects juridiques du mariage et au code des personnes et de la famille en
vigueur au Burkina Faso. L’introduction et les questions couvrent une page. Le
reste du chapitre 3 $ répond aux questions posées dans la deuxième partie
les unes après les autres. Dans ce chapitre l’espace consacré à la question 7,
/ ! 5 * H Qu’est-ce que le livre sur les gens et
la famille contient ? est très important, puisque sur les cinq pages qu’il compte
trois lui sont consacrées. Le chapitre 5 est organisé sur ce modèle.
Quant à l’autre type de composition que représente le chapitre 2 (p. 11),
il comporte quatre parties. Ce chapitre, D ( </ *
c’est-à-dire Deuxième causerie : l’excision, qui correspond à «En finir avec
l’excision» (p. 12) dans le document source, comporte en plus des trois parties
que compte le premier chapitre, une autre partie, un dialogue qui se déroule
immédiatement après l’introduction. Les chapitres 3 et 4 sont structurés de cette
façon.
Lorsque nous comparons la structure des chapitres du document cible à
celle du document source, on constate qu’elles diffèrent, même si chaque
document possède les deux types de structure mentionnés. Dans le document
cible les chapitres qui comportent trois parties correspondent dans le document
source à des chapitres de deux parties : l’introduction et le développement
intitulé «Ce qu’il faut savoir». C’est le cas des chapitres 1 et 5. Dans ces

234
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

chapitres comme dans les autres, les questions sont organisées sous une forme
qui ressemble à une interview, car chaque question est immédiatement suivie
d’une réponse, contrairement au document cible où les questions sont
regroupées dans un premier temps et les réponses dans un second temps66.
Quant aux chapitres 2, 3 et 4, ils comptent trois parties en raison d’un dialogue
ou d’une conversation qui intervient après l’introduction. Cette différence de
structuration entre document cible et document source provient essentiellement
de l’organisation des questions. Elle répond sans doute à des exigences
culturelles différentes, sur lesquelles nous reviendrons lorsque nous
analyserons les stratégies de traduction. Pour l’instant, on peut dire que les
dialogues ou les conversations dans le document cible tout comme dans le
document source reflètent leurs titres. En effet, les notions de «causerie» dans
le premier et de «discussion» dans le second ne peuvent être envisagées sans
dialogues ou échanges verbaux entre les participants à la communication.
Le contenu du document cible et celui du document source montrent que
leur fonction informative possède plusieurs buts dont l’éducation des
destinataires semble occuper la première place. Le chapitre 2, qui porte sur
l’excision, montre que le skopos de la traduction est de sensibiliser les
populations à l’inexactitude de certaines croyances sociales qui sont à la base
de l’excision. Dans les discussions qui s’engagent entre V , $ sa femme,
& $ et sa grand-mère qui voudrait faire exciser la petite fille du couple
& la grand-mère justifie l’excision en ces termes :

V ..
/ * ( * ( &' 5 $ ( *
* (1 * + & .5, &' &
&' 5 * ( $ 5 &' ( ( &
$ !, ! . D* &
& & *

Je vais te donner l’explication.


L’excision a pour but de faire d’elle une femme complète et de purifier
son corps. Ainsi la jeune fille peut se maîtriser et ne pas connaître un
homme avant le mariage, elle [l’excision] peut l’aider à éviter le
vagabondage sexuel et à avoir beaucoup d’enfants. Si la tête du bébé
touche le clitoris67, il meurt. Nous n’avons pas le courage de faire une
chose pareille.

Ces croyances ou ces raisons qui expliquent la pratique de l’excision persistent


encore. Lorsque nous avons évoqué au chapitre 3 les représentations du corps,
nous avons indiqué que malgré la lutte que les autorités politiques et les ONG
mènent contre l’excision, sa prévalence reste encore à 66%. L’excision est une
pratique traditionnelle qui fait partie des mesures prises par la société dans le
66
Voir Annexe 1, Extrait 9.
67
Cela explique pourquoi la forme d’excision la plus répandue au Burkina Faso consiste en
l’ablation du clitoris.

235
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

cadre de la modélisation de l’homme et de la femme. Kabré et al. (2003 : 66)


décrivent la finalité de l’excision en ces termes :

Diminuer la réponse trop rapide de la femme aux avances de l’homme, en


accroissant sa féminité par l’excision (l’ablation du clitoris qui est
l’élément mâle, stabilise la femme), en la formant et en l’obligeant à
s’imposer le calme, la mesure même dans le geste et le regard, en lui
imposant de longues périodes d’abstinence (accouchement et période
d’allaitement).

Dans les discussions évoquées ci-dessus, Musa et sa femme finissent par dire à
la grand-mère que leur fille ne sera pas excisée et que l’excision est une
tradition qu’il faut abandonner. Citons la réponse de Musa et de sa femme, en
guise de contre-arguments aux arguments de la grand-mère avant d’arriver à la
conclusion de ne pas exciser leur fille. Ces citations sont longues, mais elles
permettront de mieux appréhender les différentes fonctions de la traduction, en
particulier sa fonction persuasive :

V,
C $ & /, 5 * $ ,, * * ( $
( . ( < 5 & &
5 $ % 2 . &*
* .5, 2 &* * * (

&
V * ( & !,. 5 * /
D, & ? & ( . &* H
C * * . &' ! & ( &
( ( 5 &, V ! %%! $ 5
& & M * & . (
( cV * ( c E

Nous citons le segment correspondant du texte source :

Moussa
Oui mais! Il existe ici au Burkina Faso des ethnies qui ne pratiquent pas
l’excision, tu les connais toi-même grand-mère, pourtant leurs femmes
ont autant d’enfants que nos femmes et elles vivent en harmonie avec
leur conjoint. L’excision est même inconnue dans bien de régions
africaines.
Sanata
Moi, je sais par contre ce que l’excision a entraîné comme complications
chez certaines femmes. Et puis, de quoi est morte il y a deux ans Fanta, la
fille de ma cousine Rokiatou ? D’une hémorragie après l’office de
l’«exciseuse». Elle avait exactement sept ans, l’âge de Assétou. Et la fille

236
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

de mon amie Thérèse emportée par un mal mystérieux à neuf ans,


quelques jours après son passage chez l’«exciseuse». Non! Ma fille ne
sera pas excisée (pp. 12-13).

La persuasion peut se faire au moyen de l’argumentation que les analystes du


discours comme Adam (1999 : 109-110), suivant en cela Aristote, résument en
un triangle à trois pôles : 1) le pôle du logos qui fait appel à la raison et au bon
sens comme moyens de persuasion, 2) le pôle du pathos qui cherche à remuer
les passions de l’audience à des fins persuasives et 3) le pôle de l’ethos qui
s’appuie sur les moeurs du destinateur pour convaincre.
En analysant les discours dans le débat sur l’excision dans cette per-
spective argumentative que Adam (1999 : 110) qualifie de «jeu de
dominante(s)», on se rend compte que les arguments de la grand-mère
s’appuient surtout sur l’ethos, car elles se réfèrent à l’expérience et à la
tradition. Le recours à la figure de la grand-mère par le producteur de texte fait
également appel à une technique argumentative qui repose sur l’ethos. En effet,
selon Bougaïré (2004 : 9), «il paraît normal pour une mère de laisser la grand-
mère exciser sa fille, la décision revenant à cette dernière en tant que personne
âgée de la famille». Par contre, les arguments rationnels, donc le logos,
l’emportent dans le discours du jeune couple, puisque la mort et les souffrances
que provoque l’excision qu’il évoque interpellent la raison et le bon sens. Il est
vrai que le discours d’Asetu qui évoque des cas de mort tragique survenus suite
à l’excision ne manquera pas d’éveiller les émotions de l’audience (appel au
pathos). Mais ces émotions reposent sur des preuves concrètes. Compte tenu
donc du skopos persuasif de la traduction, les arguments s’appuyant sur le
logos s’avèrent plus convaincants.
Parmi la série de questions posées dans $ deux ont un caractère
pédagogique et persuasif qu’il faut relever. Elles constituent un prolongement
de la fonction persuasive de la traduction à des fins didactiques. Ce sont :

3. / & .5, * * H Quelles sont les


raisons avancées en faveur de l’excision des jeunes filles ?
4. 5, & !,. H p. 12) Quelles sont
les difficultés que provoque l’excision ? Dans l’immédiat, à moyen
terme et à long terme.

Les réponses à la troisième question sont des propositions de raisons devant


lesquelles le lecteur doit cocher vrai, ou ! faux. Cet exercice a pour
but de réfuter les croyances qui ne sont fondées ni sur le plan médical ni
religieux, telles que celles invoquées par la grand-mère de V , $ largement
partagées par le public. Mais il ne s’agit pas de simplement réfuter, la réponse à
la quatrième question constitue une argumentation s’appuyant sur le logos, qui
vise à persuader le public que l’excision est une pratique néfaste, car elle
comporte de nombreux inconvénients dans l’immédiat, à moyen terme et à long
terme. Les inconvénients immédiats sont : (1 .! $ ! $
5% .( $ M, $ c’est-à-dire des grands maux de corps, des

237
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

saignements, des sensations de peur, la mort, l’impossibilité d’uriner. Parmi les


inconvénients à moyen terme de l’excision figure le sida : * ( & &M,
& ( .5, (p. 13), Pire le sida peut profiter de cela pour
attraper une fille. À long terme, les conséquences de l’excision peuvent
compromettre la santé de la reproduction :

( .5, * & ! . $ $5
$ $ (1 ( $5 . $ 5% ( $ &
* :

L’exemple de ce texte qui porte sur l’excision montre que ces documents ont
non seulement une fonction informative mais également une fonction
appellative puisqu’ils invitent le public à adopter de nouveaux comportements
et à abandonner certaines pratiques comme l’excision. La réalisation de cette
fonction appellative dépend non seulement de la fonction persuasive, mais
également de la fonction impérative de certains textes, en particulier le
premier chapitre. En effet, la réponse à la question 7, / !
5 * H Qu’est-ce que le livre sur les gens et la famille contient ?,
en plusieurs rubriques, constitue des informations sur les droits et les devoirs
du couple, les droits et les devoirs des parents vis-à-vis des enfants et les
sanctions encourues en cas d’infraction. Nous reviendrons sur ces questions qui
montrent comment la traduction, au-delà de sa fonction communicationnelle,
peut constituer un véritable vecteur de transformation culturelle.
Maintenant nous allons nous intéresser aux éléments non verbaux qui
assurent une fonction informative importante dans le document cible tout
comme dans le document source. Les éléments non verbaux sont pour la plupart
des images sous forme de dessins et de croquis qui illustrent les thèmes
abordés. Ces dessins et croquis sont les mêmes dans le document cible et le
document source. On les rencontre sur presque chaque page et ils évoquent soit
la vie quotidienne, soit les maladies dont parlent le document cible et le
document source. C’est ainsi que certaines MST qui sont évoquées sont
visualisées par des dessins représentant le sexe et les symptômes des maladies
en question. Cette fonction pédagogique est très importante. Lorsqu’un texte
dans le document cible aborde une réalité peu connue ou qui n’existe pas dans
la culture mossi, telle que le condom et son utilisation (p. 21), sa visualisation
par une image contribue à rendre le message plus explicite. Sans ces
représentations visuelles, certains termes ou concepts resteraient abstraits pour
le lecteur mooréphone. De ce point de vue l’image constitue une concrétisation
qui joue une fonction informative et pédagogique dans la traduction tout
comme dans l’original. Nous reviendrons sur ces images dans notre analyse, car
certaines d’entre elles nous semblent problématiques.
Contrairement aux documents précédents, le lexique dans le document
cible et dans le document source ici comporte un degré de technicité plus élevé
sans doute parce la plupart des textes traitent de nouvelles réalités et de valeurs
telles que le mariage civil et le code des personnes et de la famille dans le
premier chapitre, ou parce qu’ils relèvent de domaines spécialisés comme les

238
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

MST et le VIH/ SIDA. Aussi la plupart des concepts ou termes susceptibles de


poser des problèmes de compréhension au lecteur du document cible et du
document source sont-ils expliqués ou définis, voire simplifiés. Le titre du
premier chapitre dans le document cible est ( (p. 6), La question
du mariage, ce qui correspond dans le document source à «Le mariage à la
mairie ou à la préfecture» (p. 6). Ce sont dans les deux cas des néologismes
pour désigner le mariage civil. Le titre de la traduction apporte moins
d’informations par rapport à celui du document source, parce que pour
simplifier les traducteurs ont omis les lieux. Quant au texte source, il aurait pu
s’intituler «Le mariage civil». Mais une telle formulation ne serait pas adaptée
au public cible. Aussi a-t-on utilisé une expression concrète en parlant de
mariage à la mairie ou à la préfecture.
Le concept de mariage civil est introduit plus tard, suite à la réponse à la
question 3 :

D . . * .&,, (% 5 5 $ (% &
&' V , & * H (p. 6). Après le
mariage selon les coutumes et la voie de Dieu, où peut-on aller encore
pour montrer que Musa et Sanat sont mariés ?

La même question dans le texte source est ainsi libellée : «En plus du mariage
coutumier et (ou) religieux, quel autre mariage a uni Sanata et Moussa ?» (p. 7).
La réponse dans la traduction est V , & &M, * ( *
(p. 7) Musa et Sanata ont suivi les voies administratives pour se
marier. Cette réponse dans le texte source est : «Moussa et Sanata, en se
mariant devant le préfet ou le maire, ont contracté un mariage civil» (p. 7). Le
texte source explique le concept de mariage civil en même temps qu’il
l’introduit. Dans la réponse en mooré, si l’on cherche un terme correspondant à
«mariage civil», on risque de parler de non traduction ou d’omission. Ce terme,
en effet, pose des difficultés parce qu’il est relativement nouveau dans la
culture mossi. Mais les traducteurs ont réussi à traduire le concept en
expliquant que Musa et Sanata ont suivi les voies administratives pour se
marier, surtout que la question exclut le mariage coutumier et religieux.
En plus des néologismes, des explications et des définitions, on peut
relever la récurrence de l’emprunt suivi de définition ou de description comme
procédés de traduction de termes qui n’existent pas dans la langue mooré. Dans
bien des cas les traducteurs adaptent les emprunts à la structure phonologique
du mooré et donnent à côté la source d’emprunt, en général le français. Les
emprunts concernent des termes techniques désignant des maladies, des
techniques curatives ou des médicaments. Les emprunts sont trop nombreux
pour être tous cités, mais pour illustrer notre propos nous reproduisons ici la
réponse à une question relative aux principales maladies sexuellement
transmissibles qui existent au Burkina Faso :

239
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

* /, ? &
- / ' / ( / -
5 5% B/ 0 - 5 ! &
' ! &L $ ' 5(
E@

Nous reviendrons plus loin sur d’autres procédés de traduction faisant partie
des stratégies de traduction adoptées par les traducteurs pour adapter le
document cible à la culture mossi. À ce stade, on peut dire que les traducteurs, à
travers divers procédés de traduction, essaient d’adapter le lexique au public
cible.
Au plan syntaxique, il n’existe pas de différence fondamentale entre la
structure de la phrase dans ce document et les documents précédents. La
phrase typique dans tous les textes qui forment se
caractérise par la complexité de sa structure. Un constat qui remet en cause une
fois de plus l’idée selon laquelle la traduction dans les langues africaines
devrait passer par une simplification de la syntaxe et du vocabulaire du texte
source par souci d’adaptation aux langues africaines. On constate également le
recours systématique aux questions rhétoriques dans la traduction tout comme
dans l’original. Les dialogues dans les chapitres qui en comportent se déroulent
sous forme de questions et de réponses. Les exemples ci-dessous sont
représentatifs de la structure de la phrase, qu’elle soit à la forme déclarative ou
interrogative. Cette question constitue l’une des questions posées suite au test
de dépistage de trois jeunes, Germain, Issa et Awa, dans le chapitre 5 : 8: /
& * ( C 5
He (p. 33). Cette question rhétorique correspond dans le texte source à
«Qu’est-ce que Ali aurait pu faire pour que son fils Issa ne soit pas
séropositif ?». Les réponses dans la traduction et l’original sont
respectivement :

C & $ * ( * . *
( ( * & * & (* .
* * 51 $ @ 4% * ::

Le père d’Issa aurait dû avoir une discussion avec son fils, afin de lui
signifier les dangers que représentent les rapports sexuels non protégés.
Si seulement il savait ; il aurait agi comme Paul avec son fils Germain (p.
35) [sic].

Ces quelques lignes montrent non seulement que le style dans les deux
documents est soutenu, mais également que les phrases utilisées sont de
structure complexe. La première phrase de la réponse, C
& $ * ( * . * ( ( *
& * & (* . $ comporte deux propositions : C
& $ littéralement le père d’Issa aurait dû causer avec
son enfant, la proposition principale ; et la proposition subordonnée, *

240
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

( * . * ( ( * & * & (* .
$ afin de lui expliquer ce que le fait de ne pas chercher des moyens [de
protection sous-entendu] avant de rentrer ensemble [c’est-à-dire avoir des
rapports sexuels] peut entraîner comme problèmes». La subordination est
assurée par * afin ou dans le but
Une analyse rapide de la réponse à cette question portant sur l’attitude
que le père d’Issa aurait dû avoir montre que le document cible et le document
source utilisent les mêmes moyens pour assurer la cohésion au sein de la
phrase. Dans la phrase en mooré tout comme en français, la cohésion est
assurée par la pronominalisation. Dans la proposition subordonnée de la phrase
en mooré dans * ( * . renvoie à Issa. en mooré peut être
employé comme pronom personnel sujet (il, elle) ou complément (lui). Si ici a
est complément, dans la deuxième phrase il est sujet. dans *
* 51 $ Si il avait su, il allait faire» renvoie à Ali, le père
d’Issa. Mais si nous considérons toute la proposition @
4% *$ on constate que la cohésion est assurée également par en
tant que pronom possessif. Dans @ 4% * Paul et son enfant
Germain renvoie à Paul. Dans le texte source les marqueurs de cohésion
correspondant à a sont respectivement «lui» dans la proposition subordonnée
«afin de lui signifier les dangers que représentent des rapports sexuels non
protégés» dans la première phrase et «il» et «son» dans la deuxième phrase «si
seulement il avait su il aurait agi comme Paul avec son fils Germain».
Nous avons suffisamment évoqué la fonction de la forme interrogative au
cours de l’analyse des documents précédents. Aussi n’insisterons-nous plus
davantage sur son utilisation ici.
Nous allons terminer la description des facteurs intratextuels par les
éléments suprasegmentaux, en particulier le ton, qui semble le plus pertinent
en raison de sa fonction informative dans la communication aussi bien dans la
traduction que l’original. D’une part, les facteurs extratextuels, à savoir les
initiateurs / producteurs, le destinataire, le motif de production et de réception
et, d’autre part, les facteurs intratextuels, à savoir le sujet, la composition, les
éléments non verbaux et certains éléments syntaxiques concourent à créer un
ton tantôt didactique, tantôt impersonnel et autoritaire.
Le ton didactique est manifeste dans la composition des documents sous
forme de chapitres indépendants, structurés en plusieurs parties. La définition
ou l’explication des termes techniques et de certains concepts répond à un souci
pédagogique. La typographie et les images assurent également une fonction
didactique qui mérite d’être soulignée. Si nous considérons la typographie, la
seule différence notable entre document cible et document source qui n’a pas
d’incidence significative sur la fonction est la taille des caractères de police
utilisés qui semble être plus petite dans la traduction. C’est sans doute ce qui
explique que le document cible soit légèrement moins long (41 pages) que le
document source (42 pages).
Les différentes parties qui forment un chapitre se caractérisent par des
typographies différentes. Dans les chapitres comportant deux parties dans le
document cible, l’introduction utilise des caractères en italiques. Dans Sokre ils

241
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

sont en couleur orange et dans 3 en noir. Dans les chapitres à trois


parties, la partie dialogue utilise les mêmes caractères que dans 3 avec
les noms de personnages en gras. Les parties correspondantes dans le document
source utilisent les mêmes caractères. Dans la traduction comme dans
l’original, les titres des chapitres et des parties à l’intérieur de chaque chapitre
utilisent des caractères en gras ayant une taille plus grande. Dans les parties du
document cible qui correspondent à «Ce qu’il faut savoir» dans le document
source, les mots clés ou les termes importants sont mis en gras en début de
paragraphe. Dans le premier chapitre du document cible où le Code des
personnes et de la famille occupe une place importante, les termes importants
sont en gras. En voici des exemples : 4 . .& p. 8), chercher à
vivre ensemble ; ( (p. 9), la question du mariage ; / &
taaba (ibid.), se séparer et ne plus s’unir ; (ibid.), la
division du mariage ; E & ( * ibid.), Vivre
ensemble sans être mariés. Comme le document source utilise les mêmes
caractères, il suffit de se rendre au chapitre correspondant pour savoir que ces
expressions qui sont pour la plupart des néologismes correspondent
respectivement à «fiançailles» (p. 8), «mariage» (p. 9), «séparation de corps »
(ibid.), «divorce» (p.10) et «concubinage» (ibid.). L’utilisation d’une telle
typographie permet non seulement de repérer et de comparer des termes, mais
également d’utiliser la traduction et l’original dans l’enseignement du mooré et
du français.
Les dessins et les croquis utilisent des couleurs qui frappent l’oeil du
lecteur. Lorsque les dessins représentent des personnes, des concepts ou des
choses, ils leur donnent un caractère plus tangible. On peut dire que dans la
traduction et dans l’original, la typographie et l’image constituent des signes
visuels qui non seulement les rendent attractifs et agréables à lire, mais
également contribuent à renforcer leur fonction informative et didactique.
La distance entre initiateurs / producteurs et destinataires place les
premiers en position de supériorité par rapport aux seconds. L’État et les
différentes institutions impliqués dans l’initiation et la production des
documents cible et source sont non seulement l’autorité scientifique, mais
également politique et juridique qui impose son savoir et sa vision du monde
au destinataire. Le Code des personnes et de la famille illustre suffisamment le
ton impersonnel, formel et autoritaire de la traduction et de l’original, avec ses
références à la loi. Chaque chapitre dans le document source renvoie au cadre
juridique, impersonnel et autoritaire avec la partie intitulée «Ce qu’il faut
savoir». Il est vrai que la traduction, en adoptant une autre structuration, ne fait
pas ressortir le ton formel et autoritaire du document source. On a vu que dans
sa composition le document cible regroupe toutes les questions en une partie
intitulée , qui signifie question, demande ou demander, suivie de 3
réponse ou répondre. Mais le contenu du document cible et du document
source fait ressortir leur ton impersonnel et autoritaire. Prenons par exemple
l’explication du mariage civil dans ces parties et 3 dans la
traduction, qui correspondent à «Ce qu’il faut savoir» dans l’original :

242
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

* 5 & * & *
* & 5 * ? )' &
W, ' & & & 5 B & W,' 55
& & 3 & & 5, &
-,

Le mariage célébré à la préfecture ou à la mairie, c’est-à-dire par le maire


ou son adjoint, ou encore le préfet s’appelle donc mariage civil. Il est le
seul à détenir une valeur juridique, autrement dit, le seul reconnu par la
loi (p. 7).

Le style est impersonnel, mais le ton est autoritaire et s’impose à tous.


L’utilisation du pluriel honorifique à travers la première personne du pluriel de
l’impératif dans le titre du document cible, $ et dans le
document source, Discutons avec nos enfants, est une stratégie de
communication qui cherche à établir le contact avec le destinataire et à le
rendre plus réceptif. Mais cela ne change pas fondamentalement le ton
impersonnel et autoritaire qui se dégage du document cible et du document
source.
Au terme de cette comparaison des facteurs extratextuels et des facteurs
intratextuels du document cible et du document source, leur similarité nous
semble un résultat logique, car ils ont tous une même fonction dominante, à
savoir informative et persuasive. Les différentes autres fonctions du document
cible, qu’elles soient politiques, économiques ou culturelles, sont conformes au
skopos de la traduction qui, dans l’approche fonctionnelle, détermine le
processus de traduction. La modification de la composition du document cible
par rapport à celle du document source fait partie des stratégies d’adaptation de
la traduction au public cible dont le skopos est compatible avec l’original. Mais
dans la mesure où la fonctionnalité de la traduction dépend de la culture cible et
vu la différence entre la culture du texte source et celle du public cible de la
traduction, nous allons voir comment la traduction reflète cette différence.
Quelles sont les stratégies utilisées par les traducteurs pour surmonter les
problèmes qui en résultent ? Quelles sont les valeurs que véhicule la
traduction ? En d’autres termes, la traduction est-elle au service de la culture du
document cible ou au service de celle du document source ?

10.3 Procédés de traduction

L’analyse des résultats de la comparaison entre la traduction et l’original


aboutit à un paradoxe. D’une part, les stratégies adoptées par les traducteurs
semblent refléter les caractéristiques de la culture mossi et, d’autre part, la
traduction, comme il fallait s’y attendre, reste sous l’emprise des valeurs de la
culture du document source à travers ses représentations de la santé, de la
maladie et du corps. Le fait que les documents sources aient été produits au
Burkina Faso, et que leurs représentations en matière de santé soient différentes

243
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

de celles du public de la traduction confirme le caractère hétérogène, complexe


et dynamique de la culture, déjà évoqué au chapitre 2.
L’analyse du lexique a montré que malgré la technicité du domaine, les
traducteurs ont réussi à rendre les termes ou les concepts qui n’existent pas
dans la culture mossi, en utilisant divers procédés de traduction comme la
simplification, la définition ou l’emprunt suivi d’explication ou de définition.
C’est le cas des termes médicaux dont certains sont des néologismes et des
euphémismes, surtout tout ce qui touche au sexe et à la sexualité. Le terme
«maladies sexuellement transmissibles» ou «MST», par exemple, est traduit par
un euphémisme, (les maladies de devant), en raison des tabous
qui entourent tout ce qui touche au sexe et à la sexualité. Nous n’insisterons pas
davantage sur les solutions adoptées pour pallier l’absence de concepts du
document source dans la culture cible. Dans les développements qui suivent,
nous allons surtout aborder l’explicitation, l’un des procédés de traduction, qui,
à nos yeux, a des implications concernant la fonctionnalité de la traduction dans
la culture cible.

10.3.1 Explicitation
Les néologismes constituent des procédés de traduction qui, très souvent,
expriment en termes concrets dans le document cible des termes abstraits du
document source et contribuent à l’explicitation du message. Par exemple, dans
la traduction de certains termes du Code des personnes et de la famille, qui ont
une valeur juridique, les traducteurs ont utilisé la concrétisation qui, selon
Laviosa-Braithwite (1995 : 162), constitue une autre facette de l’explicitation :
4 . .& (p. 8), chercher à vivre ensemble 7 ( @ la
question du mariage ; / & taaba (ibid.), se séparer et ne
plus s’unir ; (ibid.), la division du mariage ; E &
( * (ibid.), Vivre ensemble sans être mariés. Ces
expressions qui sont pour la plupart des néologismes sont des expressions
concrètes qui, on l’a vu, se traduisent respectivement par «fiançailles» (p. 8),
«mariage» (p. 9), «séparation de corps » (ibid.), «divorce» (p.10 et
«concubinage» (ibid.)
Il y a lieu de distinguer plusieurs types d’explicitation, à commencer par
la différence lexicale et syntaxique entre langue source et langue cible. C’est le
cas, par exemple de .5, * l’excision des filles (voir p.
4, p. 11 et p. 12), et de . pères et mères, dans .
c (p. 4 et p. 41), Chers pères et mères, pour traduire
respectivement «excision» et «parents». En français, selon qu’il s’agit d’un
garçon ou d’une fille on utilisera «circoncision» et «excision». La langue
mooré, disposant d’un même terme pour les deux sexes, * $ est
obligée d’expliciter en faisant précéder cette expression par .5, filles,
ou par . garçons. En ce qui concerne la traduction de «parents» qui
implicitement désigne la mère et le père, la langue mooré ne disposant pas de
terme équivalent, les traducteurs sont obligés là également d’utiliser le procédé
d’explicitation. Dans ces cas précis d’explicitation, nous avons affaire à des
hyponymes.

244
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

Le second type d’explicitation résulte du souci d’adaptation de la langue


cible au niveau des connaissances du lecteur. C’est le cas surtout des termes
techniques qu’il n’aurait pas été nécessaire d’expliciter si les initiateurs /
producteurs s’adressaient à des spécialistes. Là, plusieurs techniques
d’explicitation sont utilisées. On peut citer la technique descriptive en ce qui
concerne la plupart des termes qui désignent les maladies, en particulier les
MST. Si nous prenons, par exemple, la syphilis, les symptômes sont décrits en
trois étapes. À défaut de les reproduire toutes ici, nous donnons la première :

@5 <+ M 5, !1 * 3 &5 $
&% E@ Premièrement une irruption apparaît là où elle
commence. Mais si elle est soignée elle disparaît en quelques jours.

Stade primaire : un chancre indolore apparaît au site de contamination.


Traité, il disparaît au bout de quelques semaines (p. 31).

Nous reviendrons plus loin sur la traduction de «Quelques semaines» par


&% quelques jours, qui véhicule une conception différente du temps.
En plus de la description comme moyen d’explicitation, on peut citer la
définition comme dans les exemples ci-dessous :

* 5 & * *
?K$ )' & W, ' & & & 5 B & W,' 55
& &

<( * & & & @ C’est


lorsque des mariés se quittent pendant qu’ils sont encore en vie.

Ces définitions correspondent respectivement à celle du «mariage civil» et du


«divorce».
L’explicitation par l’image mérite également d’être soulignée. Dans
l’exemple de la syphilis, la maladie est non seulement explicitée par sa
description, mais également par le dessin qui la visualise sur la partie du corps
atteinte.
Le dernier type d’explicitation est celui qui résulte des choix
sémantiques des traducteurs basés sur leur interprétation du texte, qui aboutit à
une réduction des potentialités sémantiques du texte source. C’est le cas par
exemple de l’explication du mode de transmission par voie sexuelle du sida qui
a déjà été discuté dans la précédente traduction. Ici aussi «voie sexuelle» et
«rapports sexuels» ont été traduits de la même manière, c’est-à-dire en termes
hétérosexuels. Cependant, le skopos de la traduction ici est différent puisqu’il
comporte des visées politiques et économiques en raison de ses initiateurs, en
particulier l’État et la Banque mondiale. Contrairement aux deux exemples
précédents d’hyponymes dus à des différences linguistiques entre le français et
le mooré, nous avons là un exemple d’hyponymie lié à un choix du traducetur,
en conformité avec les conventions sociales et culturelles du public cible. Nous

245
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

citerons un autre exemple d’explicitation qui aboutit à une réduction des


potentialités sémantiques du texte source. Dans le chapitre 3, essentiellement
consacré à la promotion du dialogue entre parents et enfants et à la
responsabilité des parents dans l’éducation de leurs enfants, les traducteurs ont
traduit la question «Quand faut-il commencer à parler de ces choses aux
enfants ?» par + & & 5 ( H ?
À quel moment peut-on évoquer la question de la femme et de l’homme avec les
enfants ? «Ces choses» ont été interprétées par les traducteurs comme étant
l’éducation sexuelle. Mais «ces choses» renvoient à la réponse à la première
question qui est ainsi libellée : «Quel est le rôle de parents géniteurs ou tout
autre auprès de leurs enfants ?» (p.19). La réponse à cette question permettra au
lecteur de comprendre «ces choses» et de se faire une idée sur l’interprétation
qu’en font les traducteurs :

Le rôle des parents auprès de leurs enfants est d’assurer leur


épanouissement physique et spirituel, en leur donnant une éducation qui
puisse les amener à se prendre en charge et à assurer leur responsabilité
pour leur meilleur devenir au sein de la société (p. 19).

Les traducteurs ont rendu cette réponse par :

/ . & .5 $( ! $ . & & !


( $ & (1 (p.18), Le travail
obligatoire des parents est de s’occuper de leurs enfants, de les
conseiller afin qu’ils puissent se prendre en charge pour le bien du pays.

On voit que la décision des traducteurs de traduire «ces choses», qui renvoie au
contenu de ce segment portant sur l’éducation des enfants, par 5 (
constitue une interprétation pouvant se justifier compte tenu du contexte et du
sujet abordé qui concerne la sexualité des jeunes. Mais elle réduit en même
temps les potentialités sémantiques du concept d’éducation.
Les résultats des procédés utilisés pour traduire des concepts ou des
réalités culturels au niveau du lexique que nous venons d’évoquer ne sont pas
toujours satisfaisants. En effet, certains néologismes manquent parfois de
précision par rapport au document source. Par exemple, dans le premier
chapitre, les expressions ! (p. 10), la gestion des biens des
mariés et 3 (p. 10), la division ou le partage des biens
entre mariés, manquent de précision par rapport aux termes originaux, à savoir
«régimes matrimoniaux» (p. 9) et (droits de) «successions» (p. 11). Malgré
l’explicitation des termes techniques, on peut se demander, en raison de leur
technicité et de leur densité, s’ils tiennent suffisamment compte du niveau de
connaissances de l’audience cible aussi bien dans la traduction que dans
l’original. L’intention et le motif déclarés sont d’informer et d’éduquer sur le
plan sexuel les parents qui à leur tour pourront jouer leur rôle d’éducateurs
auprès de leurs enfants. Compte tenu de la densité des termes techniques,
combien de parents sont à même de comprendre la traduction ou l’original au

246
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

point de pouvoir en discuter et les aborder avec leurs enfants, comme le


suggère la conclusion ? Il n’est pas certain que la plupart des termes techniques
qui ont été empruntés soient de nature à faciliter la compréhension des
messages que véhicule la traduction. En effet, selon Ivir (1998), une grande
densité d’emprunts peut constituer un obstacle à la communication :

While occasional borrowings are relatively easily absorbed into the target
text, their greater density per page or per text hampers rather than
facilitates the process of communication and is not well-tolerated by the
receivers. A text peppered with borrowed items for a host hitherto
unknown and newly introduced cultural items is difficult to process and
is communicatively off-putting even in technical or scientific discourse
(Ivir 1998 : 139).

L’argument de Larson (1984 : 136) selon laquelle les personnes éduquées ont
tendance à recourir aux emprunts que les personnes moins éduquées sont
susceptibles de ne pas comprendre nous semble pertinent.
Même si le destinateur dans l’original et le destinataire dans la traduction
partagent le même espace temporel et géographique, certains facteurs intra-
textuels tels que le sujet, le contenu et le lexique nécessitent des connaissances
préalables pour plus d’efficacité de la communication dans
. À l’analyse, les néologismes qui ont été utilisés pour traduire les
termes «séparation de corps» et «divorce» cités plus haut prêtent à confusion en
l’absence de présuppositions communes au destinateur et au destinataire. Pour
le lecteur du texte français, ce sont là des termes juridiques dont le sens et les
implications n’apparaîssent pas dans leur traduction en mooré comme dans ces
segments :

De la séparation de corps : en cas de mésentente conjugale, une


possibilité est offerte au couple par le juge, de ne pas divorcer immédia-
tement, mais d’avoir une résidence distincte après décision du tribunal.
Le couple peut par la suite soit demander le divorce, soit reprendre la vie
commune s’il le souhaite (Discustons avec nos enfants, p. 9)

Bak taab n ka le lagemd taaba : D 5 s ! & $ "


& & & ( & & ( !1
* D* 5 & & $
& $ & $ @
Se séparer et ne plus s’unir : Lorsqu’un homme et une femme se
disputent, le juge peut autoriser le couple à ne pas divorcer afin que
chacun cherche l’endroit qu’il veut pour habiter. Après cela, le couple
peut demander à divorcer ou à vivre ensemble à nouveau s’il le souhaite.

Le fait pour un couple de ne pas divorcer et de vivre dans des résidences


séparées en cas de mésentente conjugale dépend du «juge» et de la «décision du
tribunal» dans le texte en français. Dans le texte mooré signifie «juge»,

247
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

mais on ne sait pas à quel système juridique on se réfère. S’agit-il de la justice


moderne ou bien de la justice traditionnelle ? Par ailleurs, il n’apparaît pas dans
le segment français que la décision du juge dépend de celle du tribunal.
L’absence de précision en ce qui concerne la nature de la justice et le fait de ne
pas indiquer que la décision du juge est fonction de celle du tribunal seraient
sans conséquence si le public mooréphone était familier au système juridique
moderne. En réalité, la plupart des Mossi, ainsi que la majorité des Burkinabè,
continuent de régler leurs affaires conjugales selon les coutumes et la tradition.
Pour terminer cette analyse, nous allons revenir sur la fonction de l’image
dans la traduction. Dans les précédentes analyses nous avons montré la fonction
communicationnelle de l’image et le lien étroit qui existe entre celle-ci et le
texte. Dans l’image joue essentiellement une fonction
informative et pédagogique. En effet, lorsque l’on parle du préservatif (p. 21),
peu connu dans la culture du public cible et que l’on le montre en dessin, une
telle visualisation renforce davantage le message. Cependant, en plus de sa
fonction informative, l’image peut provoquer d’autres effets indésirables qui
peuvent être ludiques ou provoquer un sentiment négatif chez le destinataire du
message. Nous avons déjà mentionné sa tendance à l’infantilisation dans le
document en bisa. La conception médicale et occidentale mécanique de
l’homme qui conduit à une représentation en «pièces détachées» du corps
humain, à l’instar des images ci-dessous illustrant la syphilis (pp. 29 – 30), peut
choquer la sensibilité culturelle africaine :

248
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

On peut s’interroger sur la pertinence des dessins représentant les parties


sexuelles pour illustrer des MST ou tout autre message dans une société où le
sexe est tabou. La crudité de ces images présentées est telle qu’elles risquent de
conduire à l’échec de la communication malgré la crédibilité de sa source. Dans
la culture mossi et burkinabè le sexe et la sexualité représentent des valeurs
sacrées sur lesquelles nous reviendrons plus loin (10. 4. 2). Une telle
représentation permet de comprendre pourquoi, pour certains, les campagnes
actuelles de sensibilisation qui accordent une place importante à l’image «font
la publicité du sexe aux yeux des jeunes et les incitent à essayer, en toute
impunité, les rapports sexuels» (Kabré et al. 2003 : 72). Nous suivons Nord qui
affirme que les éléments non verbaux obéissent aux normes et aux conventions
culturelles :

Within the framework of his translation-relevant ST analysis the


translator has to find out which of the non-verbal elements of the ST can
be preserved in the translation and which have to be adapted to the norms
and conventions of the target culture. A particular logo or name which is
intended to have a positive connotation in the source culture may be
associated with a negative value in the target culture ; the TC
conventions may not allow the graphic representation of a certain piece
of information (1991 : 110-111).

L’utilisation de l’image comme stratégie de communication doit tenir compte


des sensibilités et des normes sociales de l’audience. Son utilisation renforce la
critique des spécialistes de la communication, comme Windahl et al. (1992 :
16), qui affirment que très souvent les communicateurs, y compris les
traducteurs (voir les approches fonctionnelles et communicatives, en particulier
Hatim & Mason 1997), accordent plus d’attention à la forme des messages sans
se soucier des effets qu’ils peuvent avoir sur leurs audiences. Cela est d’autant

249
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

plus important qu’il peut y avoir une différence considérable entre le message
émis par le destinateur et celui perçu par le destinataire.
Après l’analyse des différents procédés d’explicitation, nous allons nous
intéresser aux caractéristiques et aux valeurs culturelles que véhicule la
traduction.

10.4 Caractéristiques et valeurs culturelles de la traduction

10.4.1 Caractéristiques
On constate que les traducteurs semblent priviliégier l’utilisation des
caractéristiques de la communication dans la culture mossi. Dans ce sens, ces
caractéristiques peuvent être considérées comme des stratégies d’adaptation de
la traduction à la culture cible.
Nous allons d’abord commencer par le titre du document cible, qui
constitue une stratégie d’adaptation à la culture mossi. En effet, comme on le
voit, la traduction s’intitule (Causons avec nos enfants) et
l’original Discutons avec nos enfants. La métaphore «la discussion c’est la
guerre» (voir Lakoff & Johnson 1985 : chapitre 2), déjà évoquée (chapitre 4) ne
peut être fonctionnelle dans la communication dans les cultures africaines parce
que celles-ci ont tendance à associer la réalité et sa représentation verbale : «la
parole est censée avoir une puissance extraordinaire, un côté magique. Ce qui
est prononcé acquiert valeur de réalité» (Skattum 1991 : 78). En raison d’une
telle vision de la parole, la compréhension de la métaphore ci-dessus risque
d’être problématique dans la culture mossi. La plupart des cultures africaines
établiront une analogie entre la réalité (la discussion) et sa représentation
métaphorique (la guerre). On comprend pourquoi dans la situation de
communication de la traduction, le destinateur invite le destinataire à une
«causerie», tandis dans l’original il est question de «discussion». On peut
relever une adaptation du titre à la culture mossi. En effet, les traducteurs ont
préféré rendre «Discutons avec nos enfants» par où
«discuter» est traduit par c’est-à-dire causer, parce que dans la culture
mossi un enfant ne peut discuter ni avec son père ni avec un aîné. Il lui est
difficile d’exprimer un point de vue contraire à celui de ces derniers. Cela
s’explique par le droit d’aînesse que nous avons évoqué au chapitre 4. L’idée
de «discussion» laisse la porte ouverte à des oppositions ou à des contestations
que la culture mossi ne tolère pas. Comme le montre Badini (1994) le système
éducatif mossi est basé essentiellement sur l’acceptation de l’autorité. Malgré
les transformations de la société, cette perception de l’autorité, surtout
parentale, persiste. Par ailleurs, les traducteurs ont tenu compte de l’acception
des termes «enfants» et «pères» dans la culture africaine. Comme nous l’avons
dit, ces acceptions sont flexibles. Il n’existe pas nécessairement de liens
biologiques entre «parents» et «enfants». L’enfant appartient à la société. C’est
sans doute cette caractéristique de la culture africaine que les traducteurs ont
voulu marquer dans la traduction suivante :

250
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

/ . & .5 ( H (p. 17), Quel est le travail


ou le travail obligatoire des parents ?

Dans le texte original la question distingue entre «parents géniteurs» et «tout


autre parent» : «Quel est le rôle de parents géniteurs ou tout autre auprès de
leurs enfants ?» (p.19). Les traducteurs n’ont pas tenu compte de cette
distinction qui n’existe pas dans la culture mossi.
À part l’euphémisme, parmi les autres caractéristiques de la culture mossi
que l’on rencontre dans la traduction, et que nous avons déjà évoquées, on peut
citer l’utilisation des formules de salutation et de politesse, les métaphores et
les proverbes. L’importance de la fonction phatique des formules de
salutation et de politesse a été soulignée dans l’introduction, où l’expression
«chers pères et chères mères» est reprise trois fois. Les mêmes formules de
salutation et de politesse reviennent deux fois dans la conclusion comme dans
ce segment :

5 . $ & 5 ( $
( * (& Chers mères et pères de
jeunes garçons et jeunes filles, nous vous remercions d’avoir accepté de
lire ce livre et de réfléchir...

Si ces formules existent aussi dans le document source, ce n’est pas le cas en ce
qui concerne l’utilisation des pronoms honorifiques, qui sont exclusifs au
document cible. Dans les parties où se déroulent des conversations, les enfants
utilisent des pronoms honorifiques lorsqu’ils s’adressent à leurs parents. Dans
le chapitre 2 lorsque Sanata s’adresse à sa fille Asetu ou que Polle s’adresse à
son fils 4 * ils utilisent la deuxième personne du singulier (tu) ou sa
forme réduite Mais les enfants s’adressent aux parents en utilisant la
deuxième personne du pluriel ( ou sa forme réduite ( Cet échange (pp. 14
– 15) entre & et sa fille Asetu porte, d’une part, sur les rapports entre
jeunes et, d’autre part, sur le préservatif :

&
? & 5 ! . . .5, * &
( , 3 HZ & 5 & . \ Tu peux avoir
beaucoup d’amis. Des garçons comme des filles de ton âge. Mais est-ce
que tu connais ça ?» [Sanata a pris une capote qu’elle lui montre].

&,
V $ * c / ( & H / k W, - $
W,' &. , ( !H

Dans le document source, les parents et les enfants se tutoient comme le montre
le texte source (pp. 15 – 16) à travers la version française de ce segment ci-
dessus en mooré :

251
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

Sanata
Tu sais, tu as le droit d’avoir plusieurs amis ; filles comme garçons de ton
âge. Connais-tu ceci ? [Sanata lui présente une capote]

Assétou
Bien sûr maman! Qu’est-ce tu vas croire ?

Dans le texte français, les parents et les enfants discutent sur un pied d’égalité.
Il n’y a pas de distance entre eux. Le ton est très amical entre cette jeune fille et
sa mère. Par contre, l’utilisation des pronoms honorifiques dans le texte mooré
traduit la réalité dans la plupart des familles où la distance entre parents et
enfants ne permet pas aux enfants de s’adresser à leurs parents sur le même ton
de familiarité qu’Assétou. Germain, à dix-sept ans, s’adresse à son père en
mooré non seulement en l’appelant 5 5 $ mais également en utilisant la
deuxième personne du pluriel. Toute sa vie Germain n’appellera jamais son
père par son prénom. Dans ces conditions, comment peuvent-ils aborder des
sujets aussi tabous que la sexualité ? Même si dans la forme, la communication
entre enfants et parents est adaptée aux conventions socioculturelles africaines,
il est difficile de répondre à une telle question par l’affirmative en raison de la
spécificité des normes culturelles de la communication en Afrique, basées sur
des principes tels que la suprématie de la communauté, le respect de l’autorité
et de l’âge. Dans la tradition africaine, les enfants n’ont pas le droit à la parole,
comme le relève Moemeka (1996 : 201) :

Because younger generations are presumed to have limited experience in


life, they are expected to watch and listen, and to act according to what is
judged to be best for them in the context of the overall welfare of the
community as indicated by elders.

Les proverbes constituent une autre caractéristique de la culture mossi, dont


l’utilisation dans la traduction montre le souci des traducteurs de tenir compte
du public cible. Comme on l’a vu dans le chapitre 4, les proverbes sont utilisés
dans la communication non seulement à des fins éducatives mais également
dans le but de captiver l’attention de l’audience. Dans le chapitre 3 de la
traduction qui vise à promouvoir le dialogue entre parents et enfants, la réponse
à la question de savoir + & & 5 ( H
(p. 17), À quel moment peut-on évoquer la question de la femme et de l’homme
avec les enfants, utilise un proverbe :

/ . & & & 5


V ( & & !,. * / & 5 * &
&' ! &M * & (p. 18)

Les parents doivent commencer à causer avec leurs enfants pendant


qu’ils sont encore tout petits. Les Mossi disent que «Une tête se modèle
pendant que l’os est encore jeune». Pendant que l’enfant est encore tout

252
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

petit tu peux lui apprendre des choses afin qu’il puisse respecter ta
volonté.

Comparons la traduction à la réponse originale :

Il faut cultiver le dialogue et la confiance avec l’enfant dès le berceau et


cela incombe aux parents, le père comme la mère. Un proverbe bambara
dit : «l’enfant est comme la pâte qui sert à modeler la boule d’akassa68 :
l’on peut lui donner la forme que l’on veut, la consistance que l’on
souhaite» (p. 19).

Comme on le voit, le producteur du texte original, conscient de la situation du


public et de l’importance des proverbes dans la communication en Afrique, a
utilisé un proverbe bambara que les traducteurs ont remplacé par un proverbe
mooré qui véhicule le même sens que le proverbe bambara, à savoir la
responsabilité des parents dans la formation de l’enfant à la vie en société.
Cette formation doit commencer à la tendre enfance, car une fois que l’enfant
sera adulte, il sera trop tard. Le proverbe mooré illustre assez bien cette
philosophie de l’éducation de l’enfant en comparant celle-ci aux os du crâne du
nouveau-né que l’on peut modeler afin de donner à la tête la forme souhaitée.
Une telle opération n’est plus possible une fois que les os se raffermissent,
c’est-à-dire, une fois que l’enfant aura grandi. Le proverbe, au-delà de sa
fonction esthétique, a une fonction persuasive.
Les proverbes, on l’a vu, sont associés à la sagesse et au savoir dont les
vieillards sont les dépositaires. Leurs paroles, très écoutées en Afrique, ont
statut de proverbes. Placés en début ou en fin de communication dans la culture
africaine, les proverbes jouent non seulement une fonction sociale et culturelle,
mais également esthétique. C’est dans cette perspective qu’il faut situer les
_^
paroles du vieillard dans (p. 41), la conclusion : ,
& H Qui va nous enterrer ? et C (% M ( & H Où va
ce monde ?
Ces observations du vieillard visent à interpeller la conscience du public
afin qu’il change de comportement face aux MST, en particulier le sida, qui
menacent la survie et l’équilibre de la société. Nous allons terminer les
caractéristiques de la culture mossi dans la traduction par quelques mots sur la
métaphore.
Il faut distinguer les métaphores s’inspirant de la culture du document
source, qui sont essentiellement d’inspiration occidentale, des métaphores
provenant de la culture mossi. Même si les métaphores relatives à la maladie du
sida sont d’inspiration occidentale, la personnification de la maladie relève de
la culture mossi. Ainsi on attribue des qualités humaines à la maladie, comme le
montrent ces extraits :

68
La boule d'akassa est une pâte cuite préparée avec de la farine de mil fermentée. On
peut la consommer délayée dans du lait ou de l’eau ou encore tout simplement.
69
Voir Annexe 1, Extrait 10.

253
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

&M, .(% ( (p.31), Les


maladies de devant et le sida suivent le même chemin pour attraper la
personne.

Les M.S.T. se transmettent généralement par des rapports sexuels non


protégés, alors que le VIH/ SIDA se propage lui aussi de la même façon
(p. 33).

Dans le segment mooré, les MST et le sida, comme l’être humain, peuvent se
«déplacer», «emprunter» un même chemin. C’est la maladie qui attrape la
personne et non l’inverse comme en français. Le test de dépistage a révélé que
/ ( (p. 32), La maladie a attrapé Awa, alors que dans le texte
source «Awa développe la maladie» (p. 34). C’est dans cette logique du
mouvement que dans (p. 41), la conclusion, certains médicaments
disponibles & &' * & c’est-à-dire peuvent
empêcher la maladie d’aller de l’avant, tandis que dans le texte source ces
«médicaments sont capables de stabiliser le virus». Cependant, en ce qui
concerne la lutte contre la maladie du sida, ce sont les métaphores guerrières
empruntées à la culture occidentale qui sont utilisées. Nous ne reviendrons plus
sur ces métaphores qui ont été évoquées dans les analyses précédentes (voir
chapitres 8.4.1. et 9.4.1.).
Certains concepts ou désignations relatifs au sexe ou à la sexualité sont
des métaphores spécifiques à la culture mossi qui permettent de comprendre
leur conception de la procréation ou des rapports sexuels. Dans le chapitre
portant sur la planification familiale, concernant les méthodes contraceptives, le
texte source dit : «La stérilisation : pour les hommes (vasectomie), pour les
femmes (ligatures des trompes), empêche la fécondation» (p. 24). La traduction
de «vasectomie» et de «ligature des trompes» est métaphorique : D 5 .
, L& & % & K@ L K
& 5 ( (p. 22), La mise à mort des grains qui servent à mettre au
monde ou à engendrer. Pour les femmes (si on coupe ce qui les aide à
concevoir ou à accoucher) elles ne peuvent plus prendre une grossesse ou
accoucher. La vasectomie est traduite par rog-biis , , la mise à mort des
grains qui servent à mettre au monde ou à engendrer. La vasectomie est définie
par le Grand dictionnaire terminologique comme la «résection partielle ou
totale des canaux déférents dans le but de rendre l’homme stérile». Ce sont les
«canaux déférents» que les traducteurs ont appelé métaphoriquement . $
grains qui servent à mettre au monde ou à engendrer. Dans la mesure où ces
grains donnent la vie, on leur attribue des qualités humaines et l’opération qui
consiste à rendre l’homme stérile est considérée comme une mise à mort de ces
êtres. L’expression «ligature des trompes» est traduite par $
coupure de ce qui aide à concevoir/accoucher. D est un nom qui vient du
verbe dont la signification en mooré veut dire «aider à concevoir ou à
accoucher». C’est ainsi que l’expression 5 . signifie «aide
accoucheuse». D est donc une désignation métaphorique. Il est intéressant
de relever que ces métaphores . et renvoient toutes les deux à la

254
Chapitre 10. Discutons avec nos enfants

procréation et à la vie. Dans un sens, elles reflètent la conception de la sexualité


et des rapports sexuels que nous avons discutée dans l’analyse de la précédente
traduction. En effet, ces terminologies mettent l’accent sur la sexualité en tant
que moyen de reproduction et non comme moyen de plaisir.
Cette analyse des résultats de la comparaison du document cible et du
document source montre que la traduction reflète les caractéristiques de la
communication dans la culture mossi. De tels efforts d’adaptation de la
traduction à la culture cible peuvent constituer un facteur très important dans le
succès de la communication, car les représentations de la santé, de la maladie et
du corps n’appartiennent pas à la culture traditionnelle mossi, mais à la
médecine moderne. Ces représentations ayant été largement abordées dans les
précédents chapitres, nous n’y insisterons pas outre mesure. Mais nous allons
voir les valeurs que véhicule la traduction.

10.4.2 Valeurs culturelles véhiculées


Avant de parler de ces valeurs culturelles, une comparaison rapide entre
et nous paraît intéressante, car ces
deux documents abordent la maladie du sida. Ils ont la même représentation
rationnelle et biologique de la maladie en général. La maladie du sida est
provoquée par un virus, le virus du sida. Son mode de contamination est
essentiellement hétérosexuel dans le contexte culturel des deux traductions.
Cependant, les deux traductions diffèrent en ce qui concerne leurs
représentations du sexe et de la sexualité. Tandis que dans la première
traduction les représentations du sexe et de la sexualité sont empreintes de la
doctrine et des valeurs de l’Église catholique, qui n’envisage pas les rapports
sexuels en dehors du mariage, la seconde traduction introduit dans la sexualité
la notion de plaisir, caractéristique de la culture moderne occidentale, comme
le montre ce dialogue (pp. 14 – 15) entre cette mère, Sanata, et sa fille, Asétu,
que nous avons déjà cité :

&
? & 5 ! . . .5, * &
( , 3 HZ & 5 & . \ Tu peux avoir
beaucoup d’amis. Des garçons comme des filles de ton âge. Mais est-ce
que tu connais ça ? [Sanata a pris une capote qu’elle lui montre].

&,
V $ * c/ ( & H Bien sûr que je connais, qu’est-
ce vous croyez ?

Les relations entre filles et garçons sont normales et les rapports sexuels sont
permis non pas comme jadis à des buts procréatifs, mais pour le plaisir, grâce
aux différentes méthodes contraceptives, en particulier le préservatif dont la
perception dans ces deux traductions en mooré diffère. Selon
$ $ + & * 5 $ . . &
’est-à-dire il empêche de prendre une grossesse et protège contre les

255
La traduction médicale du français vers le mooré et le bisa

maladies de devant. Dans ce document il est clair que le préservatif protège


contre les grossesses indésirées et les MST dont le sida, raison pour laquelle
Paul conseille à son fils, Germain, son utilisation :

2 * ( $ & & . . & &' *


& . . 5 * ( & $ & .
& * & & (p. 18), On ne sait jamais, tu dois
l’avoir toujours sur toi. Comme on ne peut pas s’empêcher de s’unir
avec une femme, ceci peut te protéger de sorte que tu puisses avoir un
enfant quand tu veux.

Le texte source est encore plus explicite :

Tu devras toujours en avoir sur toi. C’est la meilleure façon, hormis


l’abstinence sexuelle, de t’éviter d’être père trop tôt et de contracter des
M.S.T. et le sida (p. 18).

Cette attitude, qui nous semble positive, est beaucoup plus rassurante. Elle
tranche avec le ton moralisateur et menaçant de $ qui
affirme que & & &M ( $ &'
5 !% & & (p. 17), c’est-à-dire le sida peut attraper
quelqu’un et il va mourir même s’il met le préservatif tout le temps. Cependant,
il convient de relever que l’idée de plaisir sexuel entraîne la profanation de la
sexualité qui, selon les valeurs culturelles mossi, est sacrée. Les différents
euphémismes s’y rapportant traduisent bien cela. Malgré l’utilisation d’un tel
langage, le caractère profane de la sexualité est manifeste selon l’acception que
donne Edles (2002 : 28) au «sacré» et au «profane» :

The «sacred» refers to the holy and good, that which is set apart from,
and «above and beyond» the everyday world. The symbolic opposite of
the sacred is the profane, which, in the religious realm, is denoted by evil
(les italiques sont de l’auteur).

Dans la culture traditionnelle mossi la sexualité, on l’a vu au chapitre 3,


représente un thème tabou, en raison de son caractère sacré. Par contre, dans la
traduction, on assiste à la «profanation» du sexe et de la sexualité, car ils
deviennent un sujet de tous les jours et font l’objet de représentations visuelles.
On encourage les parents et les enfants à en parler.
Cette différence dans la représentation du sexe et de la sexualité provient
sans doute des différents initiateurs et/ou auteurs, à la base du skopos de la
traduction. Celui-ci est plutôt catholique dans qui
défe