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Une expérience créatrice de Rimbaud et quelques réflexions sur « le Génie ».

« Devant une neige un Être de Beauté de haute taille. Des sifflements de mort et des cercles
de musique sourde font monter, s'élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des
blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes. Les couleurs propres de la vie
se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision, sur le chantier. Et les frissons s'élèvent
et grondent, et la saveur forcenée de ces effets se chargeant avec les sifflements mortels et les
rauques musiques que le monde, loin derrière nous, lance sur notre mère de beauté, — elle
recule, elle se dresse. Oh !nos os sont revêtus d'un nouveau corps amoureux. »
***
Ô la face cendrée, l'écusson de crin, les bras de cristal ! Le canon sur lequel je dois m'abattre à
travers la mêlée des arbres et de l'air léger ! »

Les présentes réflexions ont été incitées par la lecture de la poésie ci-dessus.
La poésie se révèle comme une vision d’un Etre de Beauté. Cet Etre est une apparition
ambiguë, onirique, une vision anthropomorphe, avec un corps, des chairs blessées, un visage,
des bras. Son corps devient spectre cerclé de la musique et des « sifflements de mort ».
C’est n’est pas un spectre qui devient corps, c’est un corps qui devient spectre, image qui
réalise le corps, qui lui donne plus de substance. C’est plus envisageable pour un spectre de
devenir corps (avoir plus de réalité). Mais Rimbaud crée une image inquiétante du corps qui
devient spectre, sa vision a un corps mais ce corps tremble, monte, s’élargit comme un
spectre, sous les sifflements de mort et la musique.
Elle (la Vision) est entourée « des sifflements de mort », « des cercles de musique sourde »,
des « couleurs propres de la vie » qui appartiennent au monde et que le monde lance sur elle
dans un sorte de combat : « elle recule, elle se dresse ». Mais ce n’est pas un combat avec le
monde, c’est un combat agonistique, de celui qui voit, du voyant. Et n’est pas celle entre deux
adversaires mais ce combat signifie travail, souffrance car l’élargissement de l’Être, son
tremblement fait de blessures sur son corps. C’est n’est pas donc une vision extérieure, c’est
une vision de l’intériorité. L’apparition qui se dresse signifie la victoire du nouveaux corps, de
la création. Celui qui la voit, l’a créée.
L’Être est tout d’abord Être de Beauté, puis corps spectre, puis corps spectre, puis corps
adoré, Vision et mère de beauté.
Sa création a lieu entourée par sonorités morbides du monde, par la musique lointaine, dans
un état extatique d’oubli du monde, ou de ce que Rimbaud a appelé « un long, immense et
raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance et de folie.
[…] Il devra sentir, palper, écouter ses inventions, si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il
donne forme, si c’est informe, il donne informe »1
L’Être représente la symbolique intérieure du poète qui se voit lui-même, dans son travail de
création. L’Être devient mère, comme une matrice universelle de la création.
Voilà ce qu’il écrit dans une de ses correspondances, surnommée « lettre du voyant »,
« […] j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet :
la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène. »2
En fait cet Etre de beauté c’est la force de création. La Création c’est la révélation,
l’éclatement et puis c’est travail sur le corps nouveau-né qui donne l’extase et peut-être la
chute : « le canon sur lequel je dois m’abattre »
Being Beauteous est un poème où on surprend le travail créateur, l’expérience « visionnaire »
de la révélation. Le chantier est le lieu de la création, lieu concret, la musique anime cet Etre
de Beauté, le nouveaux corps se lève. Dans Jeunesse IV il y a la même image :
« […] toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de ton siège.
Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences. »
Le chantier symbolise le travail de création, la révélation est dans les blessures qui éclatent,
c’est une lumière indirecte qui pourra peut-être signifier que la vision précède la révélation, la
vision est naissance. L’Être est là, il se tient devant une neige. La lumière indirecte de
l’éclatement de ses chairs signifie naissance. Les frissons, ses tremblements sont la Vie, l’Etre
a les mouvements de la Vie. C’est une simultanéité des forces qui donnent la mesure de
l’immense force du poète qui les réunit, dans une seule et unique expérience de la création. Et
nouvelle ! A la fin du combat l’Être donne au poète avec la mort du monde, un nouveau mode
d’être, un nouveau corps, une nouvelle vie.
La poésie est « repliée sur elle-même, occupée avant tout de sonder sa propre nature »3 ; il
s’agit d’une poésie de l’intériorité du poète, des ses forces, des visions qu’il a lorsqu’il crée,
Rimbaud est le « poète qui s’est regardé créer »4. On a d’une part l’unicité de l’expérience
poétique dans Being Beauteous et d’une autre l’universalité des ses symboles poétiques.

1
Lettre à Paul Démeny, 5 mai 1971
2
Lettre de Rimbaud À Paul Demeny 15 mai 1871
3
Whitaker, Marie-Joséphine, La Structure du monde imaginaire de Rimbaud, Editions A.-G. Nizet, Paris, 1972,
p. 16
4
Whitaker, Marie-Joséphine, op. cit., pag. 33
Je dis universalité des symboles parce qu’il est difficile de comprendre ceux-ci sans chercher
dans des autres créations les autres apparitions de ces symboles.
Les réflexions peuvent surgir de l’imagination, du surgissement des certaines pensées ou
mieux des images suscitées par l’aperçu du poème mais la fatalité de la nécessité de
comprendre nous conduit à chercher partout.
Il y a une ellipse dans l’expression qui pourrait être remplie avec les autres poèmes, comme
des pièces d’un puzzle. Et voilà ! Les mystères de la symbolique doivent être recherchés dans
les poésies, les mystères de la « voyance » doivent être surtout comprises à partir des lettres.
Mais ce n’est pas autant simple qu’il paraisse, car on assiste à des incidents, à des
circonstances mystérieuses de quelque évènement qui échappe à l’analyse ou de quelque
expérience insaisissable.
La « neige » m’est parue « inopportune » lors de la lecture de la poésie. Mystérieux saison !
Puisque je ne peux plus voir la poésie directement j’ai voulu faire l’inventaire d’autres
apparitions de la « neige » et celles des Etres et voilà, la neige et l’Etre sont unis :
« Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins:
à la cime argentée, je reconnus la déesse. […] En haut de la route, près d'un bois de lauriers,
je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps.» (Aube)
N’est-ce pas la déesse sur la cime argentée qui est semblable à « l’Être de beauté de haute
taille » qui se tient devant la neige ? L’enfant poursuit la déesse « sur le sentier déjà empli des
frais et blêmes éclats » il la prend près d’un « bois de lauriers », victoire, qui finit toutefois
par la chute de l’enfant au bas du bois. L'aube est la première lueur du soleil au-dessus de
l'horizon, ce qui explique peut-être pourquoi l’enfant a senti juste un peu le corps chassé,
l’aube dure peu : A la fin l’aube tombe et l’enfant avec lui également, au lieu de se dresser au
delà de l’horizon. Mais la déesse « Aube » est haute, à la cime argentée, la neige apparaît
dans l’éclat argenté de la cime de montagne. La déesse est être ascensionnel, comme l’Etre de
beauté, le poète doit aller en haute de la route pour la trouver. Il lui ramasse les voiles, donc
ses mystères. Le wasserfall (cascade) est ascensionnel [c’est l’inverse qui serait acceptable],
au lieu de tomber le wasserfall rebelle, « échevelé », conduit le regard vers le haut, vers la
déesse, cerclée de neige. Le mouvement ascensionnel et la poursuite de la déesse-lumière
symbolisent la révélation. Au cours du sentier il prend un à un les voiles, les mystères de la
déesse se dévoilent, le poète la dénonce au coq.
Mais la déesse est le Génie, être divin bien supérieur au poète qui est un enfant, un néophyte.
Lui, il est aux caprices de la déesse si l’Aube tombe, l’enfant tombe aussi, ou si l’enfant
tombe, l’aube tombe également : « Le Génie est le Prince et le Prince est le Génie. » Les
deux s’identifient mais aussi s’échappent l’un à l’autre.
Le blanc, l’éclat de la neige est dans beaucoup des poèmes accompagnés par la couleur rouge,
qui parfois elle aussi éclate :
« […] E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ; » ( Voyelles)
Les naissances latentes des voyelles E et I forment l’image du blanc et du rouge.
Ca pourra ressembler à l’expérience de Perceval qui se dirigeait vers la cour du roi Arthur
lorsqu’un vol d’oies attire son attention et interrompt son trajet. Les oies fuient un faucon qui
les poursuit. Le faucon capture l’une des oies qu’il laisse tomber aussitôt; l’oie n’était pas
gravement blessée, elle s’est envolée, laissant trois gouttes de sang sur la neige. Perceval
tombe alors dans la contemplation, le monde loin derrière lui, il a la révélation de l’amour. Il
voit dans les trois gouttes de sang le visage de son amie, il voit une couleur toute nouvelle :
« Il n’était plus que regard.
Il lui apparaissait, tant il y prenait plaisir,
que ce qu’il voyait, c’était la couleur toute nouvelle
du visage de son amie, si belle. »5
Il devient absent du monde et il s’oublie lui-même dans la Vision, absorbé par la lumière, la
révélation de cette semblance :
Tout à cette pensée, il s’en oublie lui-même.
Pareille était sur son visage
cette touche de vermeil, disposée sur le blanc, (vers 4136 à 4139)
La neige est pureté, le lieu ou tout pourrait surgir, apparaître, être bâti : « Et le Splendide
Hôtel fut bâti dans le chaos polaire de glaces et de nuit de pôle. » (Après le déluge). La neige
et le rouge signifient aussi souffrance de la création, torture.
Pourquoi dans Aube, l’enfant est incarnation de celui qui se rencontre avec la déesse ?
Pourrait-on dévoiler une initiation dans Aube ? Le rouge n’apparaît pas, mais le sentier empli
de frais et blêmes éclats ne témoigne-t-il pas le commencement de la création, l’aurore, le
beau jeu de l’enfant dans ses rêveries ? Mais l’enfant tombe-t-il à la fin ? Sa chute peut
signifier échec, ou l’inaccessibilité du Génie, son temps est celui de l’Aube, la rêverie finit à

5
Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal, traduction de l’ancien français par Charles Méla, LGF,
coll. « Livre de Poche » (« Lettres gothiques »), 1990, vers 4140 à 4144
l’après midi. Le temps de la rêverie est autre que le temps du monde. Ne devient pas
mère l’Etre de beauté? Donc le voyant est toujours enfant. La preuve initiatique est passée,
nous devons mourir pour être puis revêtus d’un nouveau corps.
Pour Rimbaud, c’est dans le pays de la neige, du froid que le Génie surgit, Génie inaccessible,
que le poète voit, le poursuit, symbolisé dans toutes sortes d’apparitions selon ses états de
création. Il vient s’identifier à l’Etre de beauté, il sent un peu le corps de la déesse, le Prince le
rencontre dans Conte comme être « d’une beauté ineffable, inavouable même ». Le Prince
détruit tout son monde mais la destruction n’est pas totale elle, les femmes qu’il tue
réapparaissent, le palais a brûlé mais renaît comme tombeau à la fin. Les hommes qu’il avait
tués existaient. Le Génie dévient, de promesse, déception. Le Prince insatiable est violent et
cruel dans sa destruction du monde ordinaire, de l’amour médiocre. Alors pour que le Génie
arrive mais comme promesse d’amour, de bonheur. C’est le moment de la destruction, le
moment de quête de nouveau, le Génie doit inspirer au Prince l’amour, le bonheur, il doit
réinventer l’amour. Le Poète et le Génie se rencontrent donc mais s’ils restent encore
ensemble ils vont mourir dans la « santé essentielle ». Il s’identifie avec lui.
« Sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la
plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous
les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour. »
Madame*** dans Après le Déluge accompagne du piano la construction du nouveau
bâtiment.
Le génie est donc activité créatrice, et il faut donner à cette épithète tout son poids : comme
Dieu, il crée ex nihilo, au sens qu’il n’a besoin de rien d’extérieur. La création est non
seulement création à partir de rien, mais aussi nouveauté. Rimbaud a inventé des nouveaux
corps, des nouvelles fleurs, des nouvelles chairs, des nouvelles langues. « J’ai cru acquérir des
pouvoirs surnaturels. » Car le Génie c’est la force surhumaine de naître des nouveaux
mondes, des nouveaux êtres. Le Génie est celui dont l’expérience du monde est universelle, le
Génie est pour Rimbaud l’éternité, le présent à l’avenir, il est le nouveau Dieu.
On peut considérer que le créateur est celui qui tente après Dieu, la création d’un monde
nouveau. Le Génie se donne dans la liberté absolue, dans la fécondité d’esprit et dans
l’immensité de l’univers.
Génie est la poésie qui exprime le mieux la nature divine du Génie. Le Génie comme présent,
comme avenir, comme amour et comme éternité ; le Génie comme nouveau Dieu. Le Génie
prend la place de Dieu, parce que Dieu est déjà mort, les agenouillements anciens, les
« charités perdues », le Génie ne descendra plus du Ciel. Le Génie est le nouveau Dieu que
nous devons suivre. Le Génie est maintenant le créateur des formes parfaites, c’est lui qui
nous livrera aux délices surhumains, qui nous feront voir les drapeaux de l’extase.
Etat extatique dans lequel l’homme sera absorbé par le Génie dans la fécondité de l’esprit.
La création est liberté absolue, extase et amour. Le Génie doit être le guide, le nouveau Dieu
de l’Humanité, il serait notre jour, notre lumière, notre amour :
« Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du
pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments
las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre
ses vues, ses souffles, son corps, son jour. »
A travers sa poétique de la création, ses expériences de voyant, l’expérience poétique
témoigne aussi d’une antipoétique, une chute, un échec. Après l’extase, l’inspiration, la
révélation, vient la chute, la tristesse, le réveil. Il cherche l’inouï, l’innommable. L’enfant
tombe au bas du bois, l’Etre de beauté se découpe : des éléments de sa beauté deviennent
canon. Le Prince veut détruire son monde, il cherche l’absolu, le Génie, mais il finit par ne
trouver que lui-même.

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