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Tariq Ramadan

L’expérience ottomane
Merci de votre introduction d’abord tout à l’heure et puis de cette invitation générale à
prendre part à votre symposium.

J’aimerais commencer par une partie qui sera moins diplomatique et un tout petit peu moins
plaisante puisque pendant les quelques derniers jours, j’ai reçu une bonne dizaine d’emails.
Alors, j’aimerais clore ce chapitre puis entrer dans le vif du sujet mais je vais en dire un mot
parce que je ne veux pas me taire sur ce qui est en train de se passer quand même. J’ai reçu
une bonne dizaine d’emails qui m’informaient de pressions pour que ce symposium n’ait pas
lieu, qui m’informaient du fait qu’il allait être annulé, qui m’informaient que je n’étais pas le
bienvenu, qui m’informaient que j’allais finalement être le bienvenu, qui m’informaient que
finalement il y avait eu une pression très très forte, qu’un certain nombre de personnes
s’étaient désistées et que l’université a écrit un communiqué de presse dont j’ai eu
connaissance et qui m’a choqué par son contenu puisque que j’y apprends que l’université
aurait voulu annuler cette rencontre mais qu’elle ne l’a pas annulé pour l’unique raison
d’éviter un incident diplomatique avec la Turquie.

C’est une décision politique… pour ne pas froisser ses relations avec la Turquie qui fait
qu’aujourd’hui nous avons la liberté de pouvoir nous exprimer ici.

J’ai pris la décision personnelle de ne plus venir ici et cela parce que c’est la troisième fois
que cela arrive. C’est ma dernière intervention dans cette université jusqu’à ce que
l’université s’explique sur ses pratiques qui consistent à être une Université libre de Belgique
et à empêcher librement la parole critique de s’exprimer.

La première fois que je devais m’exprimer ici, on m’en a empêché, je n’ai pas pu venir
justement parce que la parole était trop religieuse.

La deuxième fois et, jusqu’au dernier moment, je n’étais pas le bienvenu et ça a finalement eu
lieu mais avec une série de professeurs prenant des positions tout à fait étonnantes dont une
professeur de philosophie demandant à ce que je ne puisse pas m’exprimer. C’est quand
même étonnant pour une philosophie, pour un esprit philosophique ouvert.

Et puis encore une fois cette fois-ci. Trop, c’est trop. Mais je pense qu’il faut dire un mot sur
les raisons. Une association organise un symposium et se pose la question de savoir ce qu’on
peut tirer de l’histoire de l’Empire ottoman quant à la gestion de la diversité. Et la façon dont
on répond, c’est confondre l’histoire de l’Empire ottoman avec un moment de son histoire. Le
terme, celui dont nous n’allons pas parler aujourd’hui, de cet empire et qui n’a pas à voir avec
le sujet directement et qui est, en fait, au nom de ce moment-là, de traiter l’Empire ottoman
d’empire dictatorial qui n’aurait pas de leçon à donner à l’Europe. Donc, la réduction d’une
histoire de plusieurs siècles à une histoire particulière et à faire pression.
C’est un peu comme si on confondait l’histoire de la France avec l’époque coloniale en
Algérie et les massacres qui ont eu lieu. C’est un peu comme si on confondait l’histoire de
l’Allemagne avec le génocide antijuif. C’est un peu comme si on oubliait toute l’histoire belge
pour se concentrer avec une vision très courte de l’histoire sur les défaillances de la politique
belge dans le génocide au Rwanda et les capitulation, en l’occurrence, sur les principes qu’il a
pu y avoir.

On ne fait pas cela. Là, ce n’est pas de la pensée critique. C’est de la pensée réductrice. C’est
de la pensée idéologique et, de ce point de vue, je crois qu’on ne peut pas aujourd’hui
demander à interdire de parole les gens… parler de « négationnistes ».
Je suis très choqué de voir un professeur du Collège de France être traité de « négationniste »
et demander à ce que sa parole lui soit retirée. C’est absolument inadmissible. Et donc, de ce
point de vue, premier élément, on ne peut pas le faire.

Pour ce qui me concerne, la reconnaissance du massacre, la reconnaissance du génocide ne


m’a jamais posé aucun problème. J’ai dénoncé tous les génocides et, en particulier, ce qui
s’est passé vis-à-vis des Arméniens. Ca ne me pose aucun problème de conscience. Au
contraire, je pense qu’il faut le faire mais ne pas confondre les registres et ne pas utiliser ceci
comme une arme politique vis-à-vis de la critique de la Turquie ou l’instrumentalisation de ce
fait pour supposer que la Turquie ne fait pas partie de l’Europe, qu’elle ne doit pas en faire
partie et que ce sont des moyens utilisés pour stopper toutes les discussions sur l’intégration
de la Turquie au projet européen.

En d’autres termes, une université qui prend une position politiquement correcte et qui utilise
tous les débats d’aujourd’hui pour se positionner et qui appelle cela de la liberté, qui appelle
cela un esprit critique. Cela me fait peur pour l’esprit critique qui est en train de se
développer aujourd’hui en Europe. Je pense qu’il faut que les esprits libres et critiques
européens se réveillent et n’acceptent pas ces impositions quant à la pensée à l’expression
libre et à la liberté d’expression qui doit être égalitairement respectée pour tous et pour
chacun. Il n’y a pas une liberté pour certains quand ils vont dans le bon sens et une liberté
moins respectée pour d’autres quand ils critiquent le bon sens et le politiquement correct qui
s’installent aujourd’hui en Europe. J’en ai terminé pour cette première partie mais je voulais
le dire parce que je ne peux pas accepter cela et je ne l’accepterai pas. Je n’ai pas à mendier,
comme citoyen européen, la liberté d’expression dans n’importe quelle université que ce soit.
C’est à l’université d’expliquer pourquoi elle ne l’offre pas ou voudrait ne pas l’offrir
égalitairement à tous ceux qui ont à s’exprimer surtout quand ils n’appellent jamais au non
respect de la loi, au non respect des valeurs, au non respect de cette communauté de valeurs
que nous avons.

J’en arrive maintenant à notre sujet et j’aimerais simplement proposer une réflexion en trois
moments par rapport à ce sujet là.
Vous avez fait de ce point de vue un exposé brillant sur un certain nombre de considérations
intérieures à la politique ottomane dans sa relation avec les autres pays, dans sa relation avec
les autres entités perçues comme entités religieuses principalement ou comme entités
culturelles.
Et, ce qui est extrêmement important ici, c’est de se rendre compte qu’à travers l’histoire,
comment il y a d’abord plusieurs moyens dans la relation, plusieurs outils quant à la gestion
des relations avec l’autre : c’est, en situation de guerre, ce que vous avez mis en évidence, que
ce soit le statut de dhimmi, que ce soit le statut de celui qui se convertit ou de ceux qui
quittent leurs pays comme un des éléments. Mais ça n’était pas les seuls. Souvent, on présente
le statut de dhimmi comme étant l’exclusive. D’abord, c’est faux historiquement,
scientifiquement et même selon le droit musulman. C’est faux historiquement par la force des
choses.
Puis ensuite, toutes les autres attitudes qu’il y a eues : entre la trêve, les capitulations et puis
les relations et l’évolution, la flexibilité dans l’histoire.

Et, ce que vous avez mis en évidence, ce qui est extrêmement important aussi, qui font partie
de ce qu’on appelle la maslaha (el masâlih) : la gestion des intérêts de la collectivité ou de
l’Etat en situation de force comme en situation de faiblesse.
Mais le fait qu’on change entre la situation de force et la situation de faiblesse est soit
considéré pour les gens malveillants comme simplement de l’attitude politicienne simple ( ?)
ou simplement, quand on est dans l’ordre du droit, une vraie reconnaissance de la flexibilité
des outils du droit musulman dans toutes les écoles, en particulier, parce que c’était l’une des
écoles les plus pragmatiques, dans l’école hanafite.
Et ça, c’est une réalité historique que l’on connaît : la capacité de partir des réalités du terrain
pour remonter, par voie inductive, vers les textes. Vous savez que dans les écoles du droit
musulman et dans les fondements du droit à la jurisprudence, l’école hanafite est reconnue
comme étant l’école inductive c’est-à-dire qu’on est parti des résultats auxquels est arrivé
Abou Hanifa et on est remonté aux textes et le fait de l’induction permet beaucoup plus de
flexibilité que l’ordre de la déduction parce qu’on part du concret et que le principe de la
maslaha , c’est une flexibilité qui montre, justement, qu’effectivement il y a de la diplomatie
possible, effectivement il y a de la politique possible et, surtout, ce n’est pas une pensée
théocratique au sens d’un clergé qui maintient une autorité dogmatique. C’est une pensée
légale, au sens d’une législation qui s’applique aux circonstances historiques, qui s’applique
aux relations de pouvoirs, qui s’appliquent aux rapports de la diversité.
Tant qu’on n’a pas compris que la première des sciences musulmanes, ce n’est pas le theos
logos c’est-à-dire que ce n’est pas une théologie mais c’est une pensée légale et que dans une
des écoles, en particulier l’école hanafite, on est parti des réponses données à des
circonstances données par induction remonter aux textes, on ne comprend pas la flexibilité du
droit musulman.
L’Empire ottoman, de ce point de vue là, vous allez aussi rappelez l’Adalousie mais ce n’est
pas la seule, est une de ces expériences historiques extrêmement importante. Et ce serait une
injure à l’histoire de l’Empire ottoman, à l’histoire de la Tr, que de réduire toute cette histoire-
là au moment où cette réalité va être même considérée par les Européens comme « l’homme
malade » de l’Europe, c’est-à-dire une situation de décrépitude, de fissure et le terme de la
réalité de cette expérience ottomane et de son étripement sur le plan historique et sur la fin du
18e siècle, tout le 19e siècle et bien entendu jusqu’en 1922 et 1924.
Ici, on doit se réconcilier avec tout cela. Pourquoi ? Comme vous l’avez mis en évidence, un
quart, voire un tiers de l’Europe sera, pendant des siècles, sous l’autorité de l’Empire
ottoman.
Et là, on s’aperçoit de quelque chose d’extrêmement important jusqu’à la pensée européenne
contemporaine. Quand on parle de l’islam en Europe aujourd’hui, vous l’écoutez jusqu’au
Parlement de Bruxelles, 90% de ceux qui en parlent aujourd’hui au plus haut niveau
européen, parlent de l’Europe occidentale c’est-à-dire le nouveau phénomène de l’islam en
Europe occidentale. L’Europe orientale, toute la réalité des Balkans, la présence musulmane
centenaire en Europe orientale est passée sous silence. C’est comme si ça n’existait pas. Le
phénomène de l’islam européen ne commencerait qu’avec la présence des musulmans après la
deuxième guerre mondiale pour reconstruire le pays.
Ce qui est historiquement faux. Avant que l’Europe ne commence à penser à un dialogue des
civilisations avec autrui, l’Europe devrait commencer un dialogue des civilisations avec elle-
même : à se réconcilier avec l’entité de l’Europe, telle qu’elle est aujourd’hui, à la fois
occidentale et orientale et non pas simplement l’Europe occidentale qui confond souvent,
mais ça c’est un réflexe de l’intelligence occidentale malheureusement, l’état économique
d’une civilisation avec la réalité culturelle de sa diversité et qui suppose que parce qu’on est
en avance industriellement on est en avance culturellement. C’est faux sur le plan historique,
c’est faux sur le plan de la réalité contemporaine.
Nous avons beaucoup à apprendre de l’Europe orientale et beaucoup à apprendre de l’histoire
de l’Empire ottoman : Soliman le magnifique, le 16e siècle, ce n’est pas rien en matière de la
gestion de la diversité, ce n’est pas rien en matière de la parole tenue. Ca vous l’avez rappelé
très justement : pouvoir dire à celui avec lequel on établit un pacte « telles seront les clauses
que nous respecterons » et telles sont les clauses qui furent respectées. Dans l’histoire d’une
civilisation, dans l’histoire des relations bilatérales entre deux entités, ce sont des choses à
mettre en évidence.

Oui, il y a eu dans l’histoire ottomane, des expériences extrêmement intéressantes du vivre


ensemble. Alors, encore une fois, il ne faut pas projeter sur l’histoire des anachronismes. Ce
n’est pas, ce que l’on appelle aujourd’hui l’intégration, ce n’est pas une société sécularisée, ce
n’est pas une société dans laquelle l’axe centrale de la participation à la collectivité est la
citoyenneté. Nous ne sommes pas à cette époque là. Pendant tout le 15e, le 16e, le 17e et le 18e
siècle, nous ne parlons pas de citoyenneté. Même pas en Europe, ce n’est pas le concept
phare. C’est Rousseau qui commence à parler du pacte social. Quand il en parle, nous
sommes au 18e siècle. Donc, l’Europe elle-même va évoluer avec ces concepts et proposer
des concepts qui vont s’ancrer dans la sécularisation, dans l’espace laïc ou dans l’espace de
l’organisation de l’Etat-Nation lui-même.
Avant cela, nous sommes dans un autre ordre. Donc, pas de projection anachronique sur
l’histoire c’est-à-dire qui prendrait les concepts d’aujourd’hui, les projetterait dans l’histoire
et supposerait qu’une histoire est en retard parce qu’elle ne correspond pas à nos concepts
d’aujourd’hui. Donc là, il faut que nous soyons extrêmement rigoureux du point de vue de
l’approche historique.
Mais le fait qu’il y ait, et c’est une réalité, dans l’ordre de l’organisation de l’Empire ottoman,
la possibilité pour des femmes et des hommes de vivre avec leurs références religieuses, parce
qu’à cette époque-là, c’est la référence religieuse qui est première dans l’identité à des corps
constitués et structurés, ça c’est une réalité. Il y a de ce point de vue-là, des réalités qui ont été
fondamentalement positives et il faut les reconnaître.
Ce qui est une réalité aussi, c’est que par exemple, s’il y avait à comparer, sur tout un pan de
l’histoire ottomane quelle a été la relation de l’autorité musulmane avec la minorité juive, on
s’apercevra, c’est une réalité historique non pas simplement en Andalousie, mais réel dans
l’Empire ottoman d’un respect de l’autonomie et de la reconnaissance de l’entité juive comme
structure d’appartenance particulière. C’est une réalité.
Et donc de ce point de vue, alors là, il a été cité Bernard Lewis par le Ministre tout à l’heure.
Bernard Lewis, soit dit en passant, c’est lui l’auteur de la formule du « clash des
civilisations », ce n’est pas Huntington. Huntington l’a emprunté à Bernard Lewis qui fut le
premier à l’utiliser. A côté de la reconnaissance de certains nombres de faits positifs de
l’histoire, il a des projections tout à fait discutables sur l’avenir et l’avenir des civilisations.
Cela est très très important à relever.

Je vous renvoie à un auteur chrétien Libanais qui observe l’Europe depuis là où il l’observe et
il observe également le Moyen-Orient et qui dit une chose extrêmement intéressante sur
l’ensemble de ces réalités en matière de gestion aussi de la diversité, c’est Georges Corm. Il a
écrit un livre qui s’appelle « Le Proche-Orient éclaté ». Georges Corm, dans le sens dans
lequel vous allez, relève, que, pour toute société moderne, ce moment de l’histoire de
l’Empire ottoman dans la réalisation d’une acceptation de la diversité qui n’est ni dans la
dissolution, ni dans la colonisation est extrêmement intéressant et qu’on ferait bien de
l’étudier.
Et donc, de ce point de vue-là, je sais aujourd’hui que quand un musulman parle de
l’expérience musulmane, il est sujet à caution d’objectivité parce que, justement, c’est un
musulman qui parle de musulmans. Donc, nous irons trouver chez un auteur dont on ne
pourra supposer une alliance objective avec l’islam : Georges Corm, auteur chrétien, d’origine
chrétienne, d’ailleurs il ne se situe pas forcément dans la tradition chrétienne, historien, et qui
relève combien était riche cette expérience, cette fois-ci de l’intérieur, complétant de ce point
de vue-là l’exposé du Professeur Weinstein qu’on vient d’entendre sur les réalités de cette
diversité intérieure.

Bien, cela étant, on reconnaît une expérience historique extrêmement riche, comme il faut la
reconnaître en Andalousie et dans d’autres moments de l’histoire jusqu’en Europe orientale
ou en Afrique du Nord, jusqu’en Egypte ou en Afrique du Nord également en Tunisie où vous
avez eu plus anciennement la réalité d’une diversité.
Mais, encore une fois, nous sommes dans l’histoire des hommes et une histoire ne s’idéalise
pas. Il faut reconnaître que dans l’expérience ottomane, comme dans toutes les expériences
historique, il y eu des excès. Il y a eu, à des moments donnés, effectivement, le fait d’imposer
à celui qui n’était pas de la religion dominante le fait de se présenter en tenue vestimentaire
particulière.
Bien sûr que cela a existé. Il ne s’agit pas, au nom de cela, de nier ce qui fut positif et il ne
s’agit pas au nom de ce qui, historiquement, fut positif de nier les excès de la différenciation,
de clauses parfois qui ont consisté à un traitement raciste de l’autre. Bien sûr, nous vivons et
nous étudions l’histoire des hommes, pas l’histoire de l’idéalité des principes islamiques mais
de la réalité parfois trahissant ces principes par les musulmans eux-mêmes.
Dire cela, ce n’est pas nier la réalité des excès, la réalité de la mauvaise application de la
situation de dhimmi, par exemple.
L’histoire du dhimmi est une histoire extrêmement complexe faite de respect fondamental
parfois et, parfois, d’irrespect et de discrimination réelle. Il n’y a pas de doute sur ces réalités-
là. Comme, par exemple, dans les situations d’alliance, ahd, qu’on a eues avec d’autres entités
religieuses. Il y eu, parfois, cette réalité-là.
L’étude de l’Empire ottoman nous amène en Europe orientale effectivement. Et à reconnaître,
aujourd’hui, l’ignorance absolue, absolue, de beaucoup d’Européens en Occident sur les
réalités de la diversité.
Ils n’ont découvert la présence musulmane, parfois, qu’après la catastrophe bosniaque ! Et ça
c’est une réalité grave c’est-à-dire la constitution réelle de cette Europe. Et, encore une fois,
que ce soit en Hongrie, depuis el 8e-9e siècle, que ce soit, également, en Bulgarie, dans tous
les pays d’Europe orientale, cette présence et cette acceptation de la diversité.
Et, aujourd’hui, quand on parle de l’islam européen aux Bosniaques, certains ont raison et
c’est ce que disait un jour le mufti de Sarajevo, Mustafa Ceric, « Mais, de quoi parlons-nous ?
Nous sommes Européens depuis des siècles et on est en train de nous imposer un concept
parce qu’on viendrait de le découvrir dans une capitale européenne, que ce soit à Paris, que ce
soit à Londres ou que ce soit à Bruxelles, puisque c’est la capitale de l’Europe.
Donc, il y a des mémoires sélectives, même de soi…même de soi. Et donc, il y a aussi ici un
vrai travail à faire sur tout ce qui concerne cette réalité de la diversité qui date depuis le 16 e
siècle en terme de réussite, bien entendu depuis bien plus longtemps en terme de réalité
concrète mais vous avez un moment de l’histoire, le 16e siècle, vous l’avez rappelé, où des
moments de cette histoire sont particulièrement positifs intéressants à l’étude.

Deuxième des choses que je voulais dire aujourd’hui et ça m’approche du débat que nous
avons parce que si nous avons ce débat aussi, c’est par rapport à deux horizons de questions.
Le premier horizon de questions, il est depuis maintenant 50 ans, la réalité de l’islam en
Europe comme entité nouvelle, ou perçue comme nouvelle, mais comme religion européenne
et comme, aujourd’hui, des musulmans sont présents comme nouveaux citoyens des sociétés
occidentales comme ils l’étaient d’ailleurs, je le répète, en Europe orientale.

Mais, la deuxième des questions, c’est, bien entendu, l’adhésion de la Turquie perçue comme
une entité autre que celle de l’Europe. J’ai pu dire, lors de l’intervention du Pape, en
Allemagne, que ce qui était le plus problématique dans son propos n’était absolument pas son
propos sur la violence. C’était l’implicite de son propos sur le rapport du christianisme, de la
tradition philosophique grecque et des racines de l’Europe. Il envoyait deux messages. Il
envoyait un message aux laïcs européens : « Vous ne pourrez pas faire sans le christianisme
car le christianisme est la voie obligée du dialogue avec l’autre religion qu’est l’islam » mais
il a envoyé un message très fort aux musulmans : « Les racines de ce continent sont
chrétiennes par essence et grecque par la rationalité » et donc il y a une rationalité grecque
dans l’essence chrétienne de l’Europe qui est et qui demeure, mettant l’islam à l’extérieur.

Et cela, il le dit à la suite d’une réflexion très longue. Le cardinal Ratzinger s’était opposé à
l’adhésion de la Turquie à l’Europe contrairement, à ce qui moi-même d’ailleurs m’a étonné,
lorsqu’il a visité la Turquie, il a eu une position de soutien à l’adhésion de la Turquie à
l’Europe.

Et ça, c’est une question de fond. C’est une question de fond pour nous parce que la façon
dont se place ou s’expose le débat sur le différentiel culturel, religieux et historique de la
Turquie est un miroir avec la façon dont l’Europe se voit elle-même. Et dans ses sociétés
occidentales et dans l’Europe orientale. Donc, ce sont deux connections. C’est le même débat
sur deux objets différents.

Et là, nous abordons, ça a été dit par le Ministre tout à l’heure, ça a été relevé dans les
discussions tout au long de ces dernières années mais, en particulier, ces derniers mois. C’est
toute la question de savoir de quoi, effectivement, nous parlons aujourd’hui.
Et donc, quatre différences essentielles sur lesquelles il faut s’arrêter et sur lesquelles il va
falloir apporter des réponses précises. Tout à la fois des réponses historiques mais, également,
des réponses religieuses et philosophiques.

Il y a la perception de quatre différences fondamentales. La première de ces différences, elle


est, bien entendu, une différence culturelle. Nous n’aurions pas la même culture. La culture
turque est quelque chose de particulier, étranger à la culture européenne.
D’ailleurs, c’est tout à fait étonnant. C’est comme ça que j’ai reçu ou entendu la traduction.
Quand on voit le Ministre Turc, on dit « les valeurs européennes » puis, ensuite, on dit « les
valeurs communes européennes ». Mais enfin, les valeurs communes européennes de l’Europe
avec elle-même ou communes de l’Europe avec autre chose qu’elle-même ? Ca ne veut pas
dire la même chose. En bon français, si ce sont des valeurs européennes, donc vous êtes
dedans. Si on dit des valeurs communes européennes, c’est qu’on vous suppose à l’extérieur
de l’Europe. Ou alors il manque un mot : les valeurs communes turques et européennes.
Donc, il y a quelque chose qui ne joue pas. Et dans les formulations, il y a, souvent,
l’expression de quelque chose qui est un élément du mental qui s’exprime. C’est les valeurs
européennes. Et donc, ici, on a un premier élément, c’est la question de la culture.
Le deuxième élément, bien sûr qui est une question de fond, c’est la question politique, c’est
l’ordre de la sécularisation, de la laïcité, de l’Etat de droit et de la démocratie. Il y a la
dimension du différentiel religieux : l’islam ne serait pas une religion européenne. Ou en quoi
l’islam serait-elle une religion européenne ? Ou qu’est-ce que seraient les religions
européennes ? Ou n’y aurait-il que deux religions européennes ? C’est une vraie question. Et
ça, c’est une question de fond sur laquelle il faut répondre.
Et puis, il y a toute la dimension géographique. Nicolas Sarkozy, ardent opposant à l’adhésion
de la Turquie à l’UE, dit : « Attendez… On parle de l’Europe. Et, jusqu’à preuve du contraire,
la Turquie n’est pas dans l’Europe ! ». Donc, géographiquement, dehors.
Quand l’Empire ottoman était malade, c’était l’homme malade de l’Europe. C’est à géométrie
variable que s’arrêtent les limites géographiques. Toujours est-il que, quand même, une partie
de la Turquie est en Europe et que ça a toujours été considéré comme aussi un élément de ce
jeu là. Historiquement par l’Empire ottoman et jusqu’à aujourd’hui.

Donc, ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est que ces quatre domaines de débat, il faut
maintenant cesser d’accepter qu’ils soient utilisés politiquement à géométrie variable
simplement pour accepter / refuser, accepter / refuser. A partir d’un certain moment, on sait
aujourd’hui que l’Europe, d’un point de vue culturel, a toujours admis la diversité culturelle.
En fait, il n’y a pas de culture européenne. Il y a des cultures européennes.
Et la culture britannique, et la culture française, et la culture de l’Europe aujourd’hui est
plurielle. Donc, dire qu’il y aurait une culture européenne en vous parce que vous êtes Turcs,
vous êtes à l’extérieur, ce serait rendre monolithique ce qui ne l’a jamais été. Par contre, il y a
quelque chose qui s’est constitué autour de valeurs qui sont issues de la diversité de ces
cultures. C’est-à-dire qu’il y a un socle commun. Est-ce que dans la culture turque ce socle
serait absent ? Ca, c’est ce qu’il faut prouver et toute l’histoire turque et toute la pensée légale
musulmane pourraient montrer, en fait, que ce n’est pas vrai. C’est une projection, une
construction de l’autre pour pouvoir déterminer quelque chose qui ne serait que du point de
vue européen.
Sur le plan du politique, effectivement, il y a des conditions pour l’adhésion à l’UE. Ca, on ne
peut pas le nier. Il y a un certain nombre de conditions. Et d’ailleurs, en fait, ce devrait être le
seul paramètre sur lequel oui ou non un pays peut entrer. Il faudrait appliquer à la Turquie ce
qu’on applique aux autres pays européens. Est-ce que oui ou non il y a l’Etat de droit ? Est-ce
que oui ou non il y a la démocratie ? Est-ce que cela est appliqué ? Tant que la Turquie ne les
appliquerait pas, on serait légitimé à dire : « Jusqu’à ce que vous les appliquiez, il n’y a pas
d’entrée possible ».

Ceci est souvent utilisé pour cacher d’autres réalités et, donc, il y a un jeu politique sur le
droit, le culturel, le religieux et il n’y a pas de réponse claire qui provienne de l’UE.
Et d’ailleurs, sur tout ce qui concerne la politique perçue comme étrangère de l’Europe, il n’y
a pas de réponse claire. Il y a effectivement aujourd’hui des oppositions très très douloureuses
d’ailleurs dans les débats européens. La seule chose sur laquelle on est arrivé très récemment,
c’est un consensus pour se dire qu’il fallait arrêter sur la question de Chypre mais qui montre
bien, en fait, qu’il n’y a pas réellement ici de perception claire de l’enjeu politique.

Deuxième des choses que j’aimerais mettre en évidence. Sur la question géographique, je
pense que c’est une réalité qui est très vite classée. La Turquie fait partie intégrante de cette
identité en terme de perception historique et en terme également de géographie stricte.

Et puis, l’autre réalité, c’est la religion. Et là il faut avoir un vrai débat. Et là, on montre les
révélations très très intéressantes dans ce débat-là. Le fait que certains aujourd’hui, des
députés Allemands, des députés Français, des députés Belges puissent se trouver dans des
parlements et disent : « Non mais attendez, il y a quand même un socle, un substrat judéo-
chrétien à l’Europe » est fondamental comme débat parce que, en fait, c’est une réduction du
passé c’est-à-dire une pensée sélective de l’histoire. Mais ce qui est beaucoup plus
fondamental encore, c’est que, en regardant du côté de la Turquie et en se posant la question
de savoir si des millions de Turcs de confession musulmane peuvent devenir Européens, c’est
oublier, qu’en Europe, des millions d’Européens sont déjà de confession musulmane et sont
déjà Européens et que l’islam est déjà une religion européenne.

Et donc, ici, on a une espèce de regard sélectif sur soi : oublier toute l’Europe orientale ou
vous avez déjà des millions d’Européens de confession musulmane et oublier qu’en France,
en Belgique, en Angleterre, en Espagne, en Italie, vous avez déjà des citoyens Européens de
confession musulmane et donc que l’islam est une religion européenne. Elle est une religion
européenne factuellement, en matière de nombre, mais elle est une religion européenne
philosophiquement en matière de valeur. Et tant que l’Europe n’aura pas, de ce point de vue-
là, ne se sera pas réconciliée avec son histoire, la capacité de revenir à ce qui a constitué le
socle philosophique, le socle légal, le socle de la pensée européenne contemporaine, on aura,
pour ne pas voir son présent, un regard sélectif sur le passé.

Aujourd’hui, l’Europe souffre d’un regard sélectif sur ce qui l’a fondée dans son passé. On va
en Andalousie, on trouve ça magnifique parce que ce sont des vestiges de pierres, on oublie
les vestiges de la pensée, on oublie ce qui a produit la pensée, ce qui a produit la pensée
critique.
Quand on vient vers moi, on dit : « Mais vous, les musulmans, vous avez un problème avec
les rationalistes. Et vous n’en avez qu’un, c’est Averroès ». Non, ce n’est pas que nous n’en
avons qu’un, Averroès, c’est que vous n’en connaissez qu’un. Et ce que vous connaissez
cache la forêt de ce que vous ne connaissez pas. La forêt de ce que vous ne connaissez pas,
c’est une série de penseurs. Le plus grand penseur, pour moi, de la tradition légale musulmane
qui, aujourd’hui, nourrit tout ce que je suis en train de produire pour la pensée musulmane
future en Europe, c’est Châtibi, penseur Européen qui a pensé la pensée légale par objectifs.

Quand, par exemple, Alain de Libera revient sur le Moyen Age, et dit la pensée rationnelle du
Moyen Age ne fut et n’était rien sans la connexion avec le rationalisme islamique et des
penseurs musulmans sur la question du doute. Et quand on vient me dire à moi, Descartes est
le maître du doute, mais c’est pace que, connaissant Descartes au 17e s., vous ne connaissez
pas Muhammad al Ghazali au 12e.
Abou Hamid al Ghazali est celui qui a dit : « Douter de soi pour arriver au non doute de Dieu
et ne doutant pas de Dieu, savoir douter des hommes ». Il y a quand même de ce point de vue-
là, quelque chose qui est une construction philosophique majeure.

Et Saint Anselme reprend et la pensée chrétienne reprend et Descartes emprunte. Mais les
emprunts de Descartes sont sélectivement oubliés pour faire de Descartes le maître de la
pensée du doute en Occident. Parce que l’Occident a sélectionné son histoire. Donc, il faut se
réconcilier avec cela.

Mais pourquoi se réconcilier avec cela ? Pas par arrogance pour dire : « Nous, nous
avions… ». Non. Parce que se réconcilier avec cette histoire, c’est rendre l’humilité à chacun
de la participation à la construction de l’Europe contemporaine. C’est de cela dont il s’agit.
Pas d’arrogance mais de partage. Pas de mainmise coloniale et intellectuelle sur un héritage
mais la participation à toute cette pensée-là.
Et, encore une fois, je pense que nous avons à faire ce travail.

Ma conclusion de ce point de vue-là. Donc, ici, c’est les quatre chantiers sur lesquels nous
avons à travailler. Et il serait bon que les Européens Turcs mais que tous les Européens, de
l’Est comme de l’Ouest, puissent faire ce travail-là et soient les contributeurs de cette
redécouverte de soi de la pensée européenne contemporaine. C’est-à-dire d’être capables à des
Européens qui sont de tradition juive, de tradition chrétienne, de faire aussi ce travail de
redécouverte de soi, de pouvoir dire à un Européen chrétien, à un Européen athée, à un
Européen sécularisé ou un Européen laïc ou un Européen agnostique ou un Européen juif :
« Il y a de moi dans toi comme il y a de toi dans moi ». Cette réalité de notre histoire
commune et qui s’est construite aussi au travers de cela.

Dernier élément et qui va dans le prolongement de cela et qui peut être une des réponses à
tous ces chantiers-là, c’est celle de ce que j’appelle aujourd’hui les Européens musulmans, les
Européens de confession musulmane et qui participent à l’ensemble de ce débat.
Pour mettre en évidence et je prends simplement un exemple qui est problématique.
Aujourd’hui, ce n’est pas un clash des civilisations, ce n’est pas un clash de, simplement, des
ignorances, ce n’est pas, non plus, un clash entre des univers qui sont fermés.
Je crois que ce à quoi nous faisons face aujourd’hui, parce que, justement, nous ne sommes
pas clairs sur les quatre domaines que j’ai cités : la question géographique, la question
culturelle, la question religieuse et la question politique et aussi la dimension historique, bien
sûr, avec la dimension culturelle. Nous ne sommes pas clairs sur ces données-là. Nous
sommes dans une confusion et nous avons un clash des perceptions.

C’est-à-dire que c’est, en fait, nos perceptions induites et construites parce que nous pensons
être l’Europe, parce que nous pensons être l’autre qui fait qu’il y a un clash des perceptions.
Et ces perceptions, quand elles sont négatives, elles entretiennent une peur. Et cette peur, elle
empêche la construction de notre projet commun, de nos espérances communes. Vous ne
partagez pas vos espérances avec un être qui vous fait peur. En général, vous partagez vos
méfiances, vos défiances mais pas vos espérances. L’espérance, elle se construit comme
projet politique futur avec des êtres dont on n’a pas peur, dont on n’est pas dans la perception
négative. Et aujourd’hui, il faut lutter contre cette perception négative.

Je vais vous donner un exemple. Une année après les attentats en Espagne, le 11 mars, c’était
en 2003 je crois l’attentat. C’était en 2004 qu’il y avait cette rencontre. C’était dans un
colloque international organisé en particulier, également, par le gouvernement espagnol. Une
très très belle opération. Vraiment, quelque chose d’extrêmement important. Plus de 3000
activistes, intellectuels, professeurs d’universités étaient réunis. Il y avait des séminaires, des
conférences.

Et il y avait cinq conférences autour de la question du radicalisme, de la violence et du


terrorisme. Dans chacun de ces panels, vous aviez entre deux ou trois musulmans. Ils étaient à
l’intérieur et venaient pour expliquer que l’islam n’a rien avoir avec la violence. Donc, c’était
légitime. On est à une époque où le terrorisme tel qu’il est perçu sur la scène internationale et
européenne en particulier est lié à une certaine conception de l’islam, (terrorisme) qu’ils ont
condamné, qu’ils ont rejeté, en disant que ce n’était pas islamique. J’étais dans l’un de ces
panels. Non seulement, ce n’est pas islamique mais c’est anti-islamique, il faut lutter contre ce
terrorisme.

Il y avait, à peu près, 6 autres panels voire peut-être même sept autour de question de la
citoyenneté et de la démocratie. Pas un musulman représenté. Pas un musulman !
En matière de perception, c’est très révélateur. Quand on parle de la violence et des
problèmes, on vous écoute. Quand on parle de la démocratie et de la citoyenneté, vous
écoutez.
C’est problématique parce que ça révèle bien la perception.
Et je vais même vous dire encore quelque chose : tous ceux qui ont organisé la conférence
étaient de bonne intention. C’est-à-dire que je ne remets même pas du tout en cause le fait
qu’ils l’on fait. Mais déjà, ils ont invité les musulmans.

Pour eux, c’était déjà le premier pas. Au premier pas, il faut en ajouter un deuxième. Il faut
faire participer la conscience musulmane européenne au débat sur la citoyenneté, au débat sur
la démocratie, sur la contribution. C’est ça l’avenir. C’est comme ça qu’on intègre à sa
perception une perception positive de celui qu’on a construit comme autre et vis-à-vis duquel
on a une pensée négative, voire suspicieuse.
Et donc, ici, avec un cadre très très important, se tourner vers tous ces musulmans qui,
aujourd’hui, sont en Europe - ce sont des Européens de confession musulmane – et dire quatre
choses sur quatre plans différents.

Premièrement, sur le plan légal. Des millions de musulmans, aujourd’hui, sont des citoyens
Européens et respectent le cadre légal des laïcités et des constitutions. Des millions !
C’est-à-dire qu’on peut être obsédés par quelques-uns qui tuent et oublier de regarder des
millions qui sont, aujourd’hui, liés au cadre légal dans lequel ils vivent.
C’est de ceux-là qu’il faut parler. C’est à ceux-là qu’il faut donner la parole parce que ceux-là
construisent l’Europe de demain dont la composante musulmane comme la composante juive,
chrétienne, athée, agnostique, bouddhiste fait partie. C’est une donnée. C’est un fait. C’est
comme ceux qui, aujourd’hui, diraient : « Je suis contre la globalisation ». Mais que veut dire
« être contre la globalisation » ? La globalisation, c’est un fait. On peut améliorer la
globalisation mais on ne peut pas la nier. On peut améliorer la présence des musulmans en
Europe. On ne peut pas la nier. C’est un fait historique. Il faut le regarder comme tel.

Deuxième des choses également. Des millions sont démocrates et n’ont aucun problème avec
la démocratie. Jusqu’à quand va-t-on nous poser la question : « islam et démocratie » ? Ça
suffit ! On est démocrate, on sait voter et on vote et on participe et les musulmans sont là.
Et donc, poser cette question-là à la Turquie comme matière à empêcher peut-être le projet de
se réaliser, c’est de la malveillance, voire peut-être de l’ignorance, voire un problème de vue.

Le troisième des plans, c’est le plan historique. Ce que je disais tout à l’heure, c’est sur la
réalité des mémoires. C’est, effectivement, intégrer au projet européen la réalité des mémoires
c’est-à-dire lutter contre toutes ces mémoires sélectives et de reconnaître que cette mémoire
est présente en Europe orientale comme en Europe occidentale et que le projet européen doit
être aussi de se réconcilier avec la mémoire plurielle, la mémoire diverse.

Et puis, ce que je disais également, le cadre des valeurs. Oui nous sommes pour l’Etat de
droit, oui nous sommes pour la démocratie, oui nous sommes pour la justice, oui nous
sommes pour le reste.
Récemment, et je terminerai sur cette anecdote, Tony Blair a fait une intervention sur
l’intégration il y a deux semaines et il a dit : « Il faut que les, il laissait entendre les
musulmans, s’intègrent aux valeurs britanniques. Les valeurs britanniques sont : l’Etat de
droit, la démocratie, la tolérance, la citoyenneté ».
La réponse est : mais il n’y a aucun problème. Ils sont déjà intégrés à ça. Le problème n’est
pas là. Le problème est le différentiel qu’il y a aujourd’hui entre les valeurs idéales annoncées
et les pratiques concrètes réalisées sur le terrain. C’est-à-dire qu’aujourd’hui ce qui pose
problème, ça n’est pas d’adhérer à la démocratie, ça n’est pas d’adhérer à la tolérance, c’est,
dans sa vie quotidienne, quand on est un citoyen Européen, d’être en face de la loi et d’être
traité à égalité avec tous les autres. Ce n’est pas parce que j’ai un faciès comme ça ou que j’ai
une origine comme ça.

Etre traité à égalité comme tous les autres, ça veut dire changer de discours. Après quatre
générations de présence de ma famille dans ce pays, vous cessez de dire que je suis un
Européen d’origine immigrée ! C’est fini. Je suis Européen. C’est très important. La façon
dont vous me mettez à l’extérieur de l’Europe est problématique. Quatre générations plus tard,
vous êtes un Européen, vous êtes un Français d’origine immigrée. Attendez, jusque quand ?
Quand s’arrête le moment où on participe à l’origine immigrée ? Combien de générations
faut-il ? Parce que le discours dit quelque chose sur la perception encore.
Donc, on change le discours, on applique les lois et on les applique égalitairement. Ça, c’est
une des dimensions de l’Europe. Et pourquoi dis-je que nous devons en arriver là ? Parce
qu’avec ce discours-là, nous pourrons établir des bases claires de la légalité. Oui ou non, la
Turquie légalement, au niveau des valeurs, répond aux critères de l’Europe. Si oui, elle est la
bienvenue. Si non, il faudra attendre. Mais ce n’est pas la question de l’islam, ce n’est pas la
question de la géographie et ce n’est pas la question de la culture qui doivent établir le
différentiel. Nous avons déjà dépassé ces réalités.

Je vous remercie.