Vous êtes sur la page 1sur 81

Introduction générale

« Aujourd’hui, la planète est devenue un village sans ailleurs. Tout le monde peut
communiquer à tous instant. Le monde ressemble à un canton suisse. L’ailleurs est
définitivement cosmique. » Alain Borer : « l’heure de la fuite »

Des premières pérégrinations orientales d’Hérodote aux exploits Africains de Stanley et


Livingstone, la part d’inconnu s’est réduite comme la peau de chagrin de Balzac.

L’homme curieux des contrées lointaines, s’est, au cours des temps, appelé logographes,
chroniqueurs, explorateurs, découvreurs, « voyageurs-écrivains ». Il est celui qui, par un récit
– forcément subjectif –, rapporte des impressions, des images qui n’existaient pas auparavant
dans l’imaginaire des populations. Il est ce « reporter du dehors » venant confronter une
réalité à une autre.

Bien sûr, l’ethnocentrisme a, paradoxalement, toujours été une conception universellement


partagée.

Mais le monde que nous connaissons aujourd’hui tend de plus en plus à modifier les repères
classiques de la géographie. Territoire, nation et région sont des termes de plus en plus
supplantés par la notion d’espace. Les aires monétaires, culturelles, idéologiques sont autant
de nouvelles cartes mouvantes n’ayant que peu de rapports avec la réalité des frontières
physiques.

Au 19ème siècle, la situation est tout autre. Nous sommes, à la fin de ce siècle mouvementé, au
bord d’un basculement vers ce monde clôturé où les limites se fixent et les dominations
s’institutionnalisent. L’appétit de richesse et les routes du commerce ont cerclé la terre.
Progrès, technique, science et industrialisation constituent les nouveaux dogmes de l’occident.
En réaction, le monde de l’art bouillonne et les mouvements littéraires et picturaux rivalisent
d’inventivité.

1851, 1854 et 1857 voient naître trois artistes, trois témoins de ce monde en mutation : Pierre
Loti, Arthur Rimbaud, Joseph Conrad. Ils ont baigné dans les turpitudes d’une Europe des
Nations en construction (mais aussi en destruction) puis sont partis vers ce qu’il restait
d’inconnu. Leur recherche d’un ailleurs fut permanente, imprimant un mode de vie original à
l’aune de leurs singularités.

La passion de chacun pour le lointain remontant à l’enfance, nous allons aborder, dans une
première partie, les différents environnements de ces auteurs et voir ce qui a conditionné leurs
départs.

Ensuite, nous explorerons leurs œuvres en se concentrant sur le continent Africain, objet de
toutes les convoitises au 19ème siècle. Loti, Rimbaud, Conrad vont, en effet, tourner autour de
des axes Dakar-Obock et Le Caire-Le Cap, projections fantasmées des empires Français et
Anglais (voir Annexe 1).

Enfin, dans une dernière partie, nous regarderons comment leurs perceptions de l’occident et
de l’ailleurs trouvent une continuité dans la création contemporaine.
Introduction de la partie 1

Le 19ème se caractérise autant par les ruptures et les exils (volontaires ou non) que par le
« progrès » et l’industrialisation.

La France s’essaye à de multiples régimes politiques (Consulat, Empires I et II, Restauration,


Monarchie, Républiques I, II et III) entrecoupés de soulèvements populaires. Il faut dire que
c’est le siècle d’où jaillissent beaucoup de théories en « isme » (marxisme, socialisme,
libéralisme mais aussi nationalisme et colonialisme).

De la même manière, les artistes s’investissent aussi dans l’exercice du pouvoir ; Victor Hugo
exprime parfaitement cet intérêt. D’abord élu député (le 4 juin 1848), il se retrouve banni pour
son opposition à Napoléon III et séjournera pratiquement 20 ans dans les îles anglo-
normandes de Jersey et Guernesey.

L’entreprise coloniale française réduite à néant au début du siècle, reprend avec la prise
d’Alger en 1830. Elle retrouvera une seconde vigueur après la défaite de Sedan en 1870 et la
perte de l’Alsace-Lorraine.

L’Europe continentale connaît également beaucoup d’agitation symbolisée, par le printemps


des peuples, en 1848. Dans le même temps, des nations tentent de se construire (Allemagne,
Italie), tandis que d’autres disparaissent, comme la Pologne, devant les velléités
hégémoniques des empires voisins.

Nous allons voir comment tous ces bouleversements sont ressentis dans l’entourage proche de
Pierre Loti, d’Arthur Rimbaud et de Joseph Conrad. Pour chaque artiste, nous examinerons le
cadre familial et spatial, tout en observant leurs aspirations culturelles.

Ces éléments nous permettront d’appréhender ce qui déclenchera leur départ de l’Occident,
vers des lieux toujours plus lointains et mystérieux.
I – 1 Pierre LOTI

Julien Viaud (il deviendra « Pierre Loti » à partir du moment où il commencera à publier son
premier roman) est né à Rochefort sur-Mer le 14 janvier 1850. Il est le fils de Théodore Viaud
et de Nadine Texier. Julien est le troisième enfant du couple, après Marie et Gustave.

Né dans une ville tournée vers l’ailleurs

Rochefort se trouve au centre-ouest de la côte atlantique française (à 150 kilomètres de


Nantes et de Bordeaux) dans le département de la Charente-maritime. La ville s’est
développée à la fin du 17ème siècle, sous l’impulsion de Colbert de Terron chargé par Louis
XIV de trouver un lieu pour abriter la « flotte du Ponant » (en opposition à la « flotte du
Levant ») elle correspond à l’ensemble des navires de la Marine Royale Française voué à la
protection des convois maritimes, aux opérations navales et à la lutte contre la piraterie avec
le Nouveau Monde ; c’est-à-dire les Antilles et la « Nouvelle-France » en Amérique du Nord).
La ville se transforme autour de l’activité de l’arsenal et voit, dès lors, sa population croître.
Situé à une vingtaine de kilomètres de la mer, Rochefort a donc pris de l’importance dans le
dispositif militaire et colonial français mais reste une ville provinciale et catholique (que la
monarchie opposait à la Rochelle, « la Huguenote »).

François Le Targat auteur d’une biographie intitulée « à la recherche de Pierre Loti », indique
dès les premières pages de son ouvrage qu’à la naissance de Loti « Rochefort était déjà une
ville triste ». Il poursuit en précisant « son architecture classique, parce qu’elle a une symétrie
chère à Louis XIV, n’engendre ni la surprise, ni la gaîté ».

Loti, dans ses souvenirs (Pierre Loti, « le roman d’un enfant », Edition Folio classique),
semble avoir la même appréciation sur sa ville de naissance et trouve même dans cet ennui
provincial la source de son émerveillement pour le monde :
« Au cours de ma vie, j’aurais donc été moins impressionné sans doute par la fantasmagorie
changeante du monde, si je n’avais commencé l’étape dans un milieu presque incolore, dans
le coin le plus tranquille de la plus ordinaire des petites villes ».

L’univers familial et « les mondes »

Julien Viaud est issu d’une famille sans « histoire ». Son père, secrétaire en chef à la mairie de
Rochefort, a quelques dispositions artistiques. Modestement, il dessine et écrit des poèmes et
des comédies. Il s’est marié en 1830 à Nadine Texier dont la famille, aisée, est originaire de
l’Ile d’Oléron. Il épouse par la même occasion la religion de sa belle-famille et passe du
catholicisme au protestantisme.

Le futur Pierre Loti est né bien tardivement, soit 19 ans après l’aînée (Marie) et douze ans
après son frère, Gustave. Cet enfant que l’on n’attendait plus n’en est pas moins dorloté par
toute la famille. Dans « le roman d’un enfant » le romancier évoque ses souvenirs – quelques
fois romancés – et se décrit avec beaucoup de lucidité :
« Et seul enfant au milieu d’eux tous, je poussais comme un petit arbuste trop soigné en serre,
trop garanti, trop ignorant des halliers et des ronces…trop ému, trop choyé avec un certain
surchauffage intellectuel, j’avais ainsi des étiolements, des amortissements subits de plante
enfermée. Il m’aurait fallu autour de moi des petits camarades de mon âge, des petites brutes
écervelées et tapageuses, et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu’avec des petites filles,
toujours correct, soigné, frisé au fer, ayant des mines de petit marquis du XVIIIème siècle. »
Heureusement il y a le frère, Gustave, chirurgien de marine qui lui ramène divers objets de ses
voyages et lui envoie des lettres au parfum exotique. Dans l’une de ces lettres, Gustave lui fait
une description concise et fascinante de Tahiti. Il y est question de danses « au son du
tambour qui consiste en une infimité de cris, de lèvements de pagaies ». Ce frère fut le
premier photographe de Tahiti. Treize plus tard, c’est à Tahiti que julien Viaud deviendra
pour la première fois « Pierre Loti ». Des Tahitiennes lui trouvent le surnom de « Loti », il y
accole le prénom de « Pierre » qu’il avait déjà l’habitude de s’attribuer. Le dédoublement
s’est effectué là où son frère lui avait envoyé ces « nouvelles de l’ailleurs », qui l’avaient
profondément marqué, enfant. L’une de ses premières œuvres « le mariage de Loti »
commence ainsi : « Loti fut baptisé le 25 janvier 1872 à l’âge de 22 ans et onze jours ».

Progressivement, le benjamin de la famille Viaud va constituer un musée avec les souvenirs


rapportés par son frère Gustave, lui permettant d’assouvir sa soif d’évasion. Cette manie de la
collection ne le quittera jamais, comme une quête permanente de ce qui n’est plus.
Il trouve également de la matière chez un grand-oncle médecin qui a habité sur les côtes
d’Afrique, comme il aime à le rappeler dans « le roman d’un enfant » :
« Il possédait un cabinet d’histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville.
D’étonnantes choses étaient là, qui me captivaient : des coquilles rares et singulières, des
amulettes, des armes encore imprégnées de ces senteurs exotiques, dont je me suis saturé plus
tard (…) Pour arriver à son cabinet, il fallait traverser son jardin où fleurissaient des
daturas, des cactus, et où se tenait un perroquet gris du Gabon, qui disait des choses en
langue nègre. Et quand le vieil oncle me parlait du Sénégal, de la Guinée, je me grisais de la
musique de ces mots, pressentant déjà quelque chose de la lourdeur triste du pays noir ».

Pierre Loti aura l’occasion de proposer sa propre vision de l’Afrique avec « le roman d’un
spahi » qui lui fut inspiré par un séjour de plusieurs mois au Sénégal, en 1873. Comme pour
chacun de ses voyages, il accompagnera ses précieuses notes - base essentielle de tous ses
récits - de nombreux croquis et dessins.

En attendant le jeune Julien Viaud élabore son propre monde aidé notamment par ce grand-
oncle qui pense voir en ce petit-neveu un futur naturaliste, un scientifique dans la droite ligne
de Linné et Lamarck. Mais dans ce musée qu’il créait au fil des ans ce ne sont pas tant les
genres, familles ou classes des coquilles ou insectes qui l’intéressent. Ce qui le touche le plus
c’est de faire correspondre ces espèces nouvellement découvertes avec des contrées
exotiques : écrire sur son cahier « Côte orientale d’Afrique, côte de Guinée, mer des Indes »,
voilà sa vraie passion !

La fiction et la réalité déjà entremêlées

Certains récits de Loti comme « le roman d’un enfant » relatant ses souvenirs apparaissent
comme des drames familiaux faisant écho à l’histoire de France. Ainsi deux « légendes »
passent pour des faits avérés (certains biographes s’y sont d’ailleurs laissés prendre) : son
grand-père, Jean-louis Viaud serait décédé « à vingt-neuf ans des suites de blessures reçues à
la batailles de Trafalgar » et son grand-oncle serait « mort à quatorze ans sur le radeau de la
Méduse ». Longtemps ces histoires se raconteront à voix basse comme des secrets de famille
plus ou moins honteux, notamment parce que l’événement immortalisé par Géricault en 1819
sous-entend une pratique du cannibalisme assumé de la part des survivants du fameux radeau.
Alain Quella-Villéger, grand spécialiste de Loti, indique dans la biographie consacrée à Loti
que « l’on attribue généralement au futur écrivain un ancêtre marin aventurier, et
anthropophage, Pierre Viaux, qui publia en 1766 ses souvenirs (…) : Naufrages et aventures
de M. Pierre Viaud » dont julien possédait un exemplaire dans sa bibliothèque. Alain Quella-
Villéger ainsi que Bruno Vercier responsable des notes dans l’édition de poche du « Roman
d’un enfant » rétablissent fort heureusement la vérité : le grand-père est mort du typhus un
mois avant la bataille de Trafalgar et le grand-oncle « n’a pas été mangé sur le célèbre radeau
(…) on rencontrera le jeune mousse à Dakar fin juillet 1816 où il se portait bien et à Gorée
l’année suivante » (Alain Quella-Villéger, « Pierre Loti, l’incompris », Presses de la
Renaissance, 1986).

L’environnement intellectuel

Nous l’avons vu, Le père, Théodore Viaud, s’est investi, en autodidacte, dans diverses
activités artistiques. Outre l’écriture, il s’est intéressé de près à la musique (flûte) et au dessin.
Marie, la grande sœur de Loti, très douée en dessin sera encouragée à poursuivre cette passion
à Paris, ce qui montre la place accordée aux arts par la famille Viaud. Pierre Loti sera lui aussi
poussé, notamment par ses tantes, à développer ses dons pour le dessin et la musique (le
piano). Au sein de ce cocon familial chaleureux et rassurant, il progresse rapidement.

La scolarité, en revanche, lui procure un réel dégoût. Jusque l’âge de dix ans, il est plutôt
consciencieux. Ensuite, il perçoit le percepteur qui vient lui donner des leçons de latin à
domicile, comme un intrus, s’immisçant dans son univers. C’est à ce moment-là, en 1863
qu’il prend la décision de devenir marin. Dans cette lettre envoyée à son frère la même année,
il annonce « j’écrivis et signai timidement mon pacte avec la marine ». Précédemment, il a eu
deux vocations, pasteur puis missionnaire :

« Missionnaire ! il semblait cependant que cela conciliait tout. C’étaient bien les voyages
lointains, la vie aventureuse et sans cesse risquée, - mais au service du Seigneur et de sa
sainte cause. Cela mettait pour un temps ma conscience en repos ».

Il s’est d’ailleurs renseigné à cette époque sur les missions évangéliques, en particulier celle
de l’Afrique Australe, « au pays des Bassoutos ». Sans doute avait-il lu des informations sur
cette contrée lointaine dans le périodique « Le messager » auquel il était abonné, enfant. Plus
que le contenu du mensuel, la couverture était déjà une invitation au voyage (avec son cortège
d’images plus « vraies que nature », donc de clichés…) :

« (…) Cette image (…) représentait un palmier invraisemblable, au bord d’une mer derrière
laquelle se couchait un soleil énorme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant
venir, du bout de l’horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du salut ».

Alain Quella-Villéger rapporte la vision qu’à Loti du Collège. Le futur écrivain parle « du
mortel ennui, de l’étouffement glacé » que lui évoque cette période scolaire. Il ajoute,
définitif : « je sentais mon intelligence se rétrécir sous la multiplicité des devoirs et des
pensums ». Ses résultats sont franchement irréguliers et la « narration française » constitue
l’une de ses matières les plus faibles. Ses biographes émettent l’hypothèse que ce manque
d’enthousiasme pour la matière littéraire s’explique par son goût pour le rêve et la liberté.
Ainsi, il supporte très mal les sujets imposés.
Là, se trouve certainement l’une des clefs de l’œuvre de Pierre Loti. Il admet ce désintérêt
mais précise cet élément essentiel :

« Une des parties où j’étais le plus nul était assurément la narration française, je rendais
généralement le simple canevas sans avoir trouvé la moindre broderie pour l’orner ».

Bien plus tard, il aura l’occasion de pratiquer plus « librement » l’écriture en observant
minutieusement les différents territoires qu’il rencontrera. Parfois, cela prendra la forme d’un
roman, d’autres fois cette première prise de notes se transformera en articles, en nouvelles ou
en simple journal. Hors du cadre scolaire, Loti tiendra très tôt un journal intime, habitude
qu’il gardera pratiquement toute sa vie. Il s’agit d’un refuge, d’un mode d’évasion pour cet
enfant qui a finalement peu d’occasions d’appréhender le monde extérieur. « Il n’aura pas le
droit d’aller seul dans les rues et quand il devra se rendre au lycée, on l’accompagnera »
(François le Targat, à la recherche de Loti, 1974, Edition Seghers).

Durant toute sa jeunesse, le rapport qu’il entretient avec les livres est ambigu. A la page 79 de
ses souvenirs d’enfance, il annonce, laconique :
« Je ne lisais jamais moi-même et dédaignais beaucoup les livres ». Plus loin, page 108, il
nous précise le sort qu’il réservait aux livres et en particulier aux manuels scolaires :
« Toujours pleins de tâches d’encre, mes livres ; toujours salis, traînés, couverts de
barbouillages, de dessins quelconques comme on fait lorsque l’esprit voyage ailleurs ».
Celui auquel il se réfère régulièrement n’est pas un écrivain mais un caricaturiste, un auteur
de bande dessinée : Rodophe Töpffer (1799-1846). Le trait de ce dessinateur, considéré
comme l’un des premiers théoriciens de la BD, influencera sa manière de dessiner.

« Voyage de 1840 » de Rodolphe Töpffer, également grand voyageur

Néanmoins un ouvrage a considérablement marqué le Loti jeune. Il s’agit du « Voyage en


Polynésie » offert par son frère Gustave à la veille de son départ pour Tahiti. Ce livre, il ne
cessera d’en recopier les dessins, les modifiant et les améliorant à sa guise comme pour mieux
s’approprier cette contrée du bout du monde.
L’un de ses biographes, Alain Quella-Villéger, établira dans « Loti, l’incompris » une liste
d’œuvres que l’écrivain aurait particulièrement appréciée : Lamartine (« Le voyage en
Orient »), Bernardin de Saint-Pierre (« Paul et Virginie »), Chateaubriand (« Les Natchez »),
Flaubert (« Salammbô »), ainsi que des vers de Musset. Seul ce dernier sera évoqué dans ses
premiers souvenirs. Dans les dernières pages du « Roman d’un enfant » il parle de Musset
comme d’un « poète défendu ». Sans doute faut-il voir là un certain conservatisme sévissant
dans les villes de province du milieu du 19ème siècle. Toujours est-il que le style de Musset l’a
troublé « comme quelque chose d’inouï, de révoltant et de délicieux ».

Premières manifestations de l’ailleurs

Très tôt, dans les jeux de l’enfance « l’ailleurs » s’invite dans la vie de Loti. Lorsqu’il évoque
ces jeux, l’été, dans la nature, voilà comment il se décrit :
« Et, pour rester là le plus longtemps possible sans qu’on vînt me chercher, je me cachais
encore davantage, ayant pris sans doute l’expression de figure d’un petit Peau-Rouge dans la
joie de ses forêts retrouvées ».

De même que le terme « Peau-Rouge », le mot « colonie » déclenche immédiatement chez


Loti, un foisonnement d’images et d’impressions. En se remémorant l’une de ses petites
voisines, jeune camarade de jeux (Antoinette), née dans les Antilles, c’est le mot « colonie »
qui lui vient régulièrement à l’esprit. Par deux fois à la page 85 du « Roman d’un enfant », il
l’évoque avec beaucoup d’émotion :
« Oh, ce qu’il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce simple mot : « les
colonies », qui, en ce temps-là, désignait pour moi l’ensemble des lointains pays chauds, avec
leurs palmiers, leurs grandes fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures. De la
confusion que je faisais de ces choses, se dégageait un sentiment d’ensemble assez juste, une
intuition de leur morne splendeur et de leur amollissante mélancolie ».
Puis plus loin :
« Oh ! « les colonies » ! Comment dire tout ce qui cherchait à s’éveiller dans ma tête, au seul
appel de ce mot ! Un fruit des colonies, un oiseau de là-bas, un coquillage, devenait pour
moi tout de suite des objets presque enchantés ».

Un autre « ailleurs » occupe les souvenirs de Pierre Loti. Chez sa grand-mère, dans un vieux
placard à reliques, il découvre un carton rempli de lettres timbrées d’Amsterdam et de Leyde
datant du début du 18ème siècle. Celles-ci avaient été écrites par des aïeux huguenots, exilés
dans les Provinces-Unies (Pays-Bas actuels) suite à la révocation de l’Edit de Nantes (18
octobre 1685). Ce pays a connu au 17ème et 18ème siècle une période faste. Les traités de
Wesphalie (1648) lui donnent son indépendance et assez rapidement il devient un empire
colonial et commercial. Durant cette période, les Provinces-Unies sont un lieu de tolérance
religieuse et culturelle, favorisant les libertés individuelles et accueillant les persécutés des
autres pays d’Europe. Loti gardera une tendresse particulière pour ces courriers venus d’un
ailleurs « meilleur » :
« En plus du respect qu’elles m’inspiraient, ces lettres avaient pour moi le charme des choses
très anciennes, je trouvais si étranger de pénétrer ainsi dans cette activité d’autrefois, dans
cette vie intime, déjà vieille de plus d’un siècle et demi ».
Cet attrait pour le passé, les cultures anciennes se retrouveront régulièrement dans les
différents écrits de Loti. Il opposera souvent ce passé brillant à une modernité qui le répugne
profondément. Ses nouvelles et ses journaux intimes sont alors, comme nous le verrons,
teintés de nostalgie et marqués par l’absence.
Son monde s’écroule

1865 est une année bien triste pour Pierre Loti. Son frère Gustave parti en Asie du Sud-est
depuis deux ans meurt à l’âge de 27 ans sur le bateau du retour. La perte de ce grand frère
créa un véritable cataclysme dans la famille Viaud. Loti citera la dernière lettre de Gustave
destinée à ses proches dans « Prime Jeunesse » (Edition « Folio classique »), écrite la veille de
sa mort. Il décrira sobrement la lecture qui en a été faite devant toute la famille, brisée de
douleur. Dans le post-scriptum de cette dernière lettre, Gustave donne les coordonnées
précises de l’endroit où il sera immergé, dans le Golfe du Bengale : 6° 11’de latitude Nord et
84°48’ de longitude Est. Loti, naviguant dans les mêmes eaux, une nuit de juillet 1883 à bord
de l‘Atalante, lui rendra un dernier hommage. Il rapportera cet événement dans « Propos
d’exil » (1887) :
« Une nuit, à une heure du matin, au milieu de ce golfe du Bengale, les timoniers avaient la
consigne de me réveiller, bien que je ne fusse pas de quart : nous passions sur le point
calculé, où, vingt ans auparavant, on avait immergé mon frère. Et je me levai, pour aller
regarder tout autour de moi les transparences bleuâtres de la mer et de la nuit ».
Deux mois plus tard, c’est Lucette Duplais, sa meilleure amie, qui disparaît. De retour de
Guyane, Loti vient l’accueillir à la gare de Rochefort. Il assiste, horrifié, à l’arrivée d’un être
fantomatique, méconnaissable. Elle mourra le lendemain de son arrivée.

L’année suivante, un autre malheur atteint de plein fouet la famille Viaud. Le père, Jean-
Théodore est accusé de vol et jeté en prison. Le père sera acquitté deux ans plus tard mais ne
retrouvera plus jamais un travail stable. L’anathème hantera son fils toute sa vie. Jean-
Théodore ne s’en remettra pas non plus puisqu’il mourra en juin 1870. Les conséquences pour
la famille sont aussi financières. D’une relative aisance, les Viaud passent à la précarité et aux
dettes. Désormais, Pierre Loti doit devenir chef de famille et trouver un métier. Il est envoyé à
Paris au lycée Napoléon (le Lycée Henri IV d’aujourd’hui) pour préparer son examen
d’entrée à l’Ecole Navale. Durant cette période de solitude, il avouera détester Paris et « les
jugements superficiels » des Parisiens de son âge. Il entame un autre type de journal intime,
plus tourné vers l’introspection et les souvenirs. Il poursuivra cette activité quotidienne
jusqu’à la fin de la première guerre mondiale.

Premier voyage vers d’autres mondes

Au grand dam de sa mère dont il était si proche, il embrassera donc la carrière maritime. Elle
qui lui avait répété lorsque son grand frère était parti pour l’Extrême-Orient : « Grâce à Dieu,
nous te garderons, toi. ». Elle voit désormais son fils entrer à l’Ecole Navale de Brest. Durant
son apprentissage sur le Jean-Bart il fait le tour de la Méditerranée. Déjà, il est séduit par la
« terre d’Islam », c’est-à-dire Alger et Izmir. Il découvre également le Brésil et les Etats-
Unis. Sur ce pays neuf, il fait une description sans concession de ses habitants :

« (…) Les hommes sont au contraire aussi mal élevés que mal vêtus, d’autant plus grossiers
qu’ils ont plus de valeurs – c’est-à-dire plus de dollars. L’aristocratie de l’argent tient lieu de
celle de naissance, et la fortune remplace avantageusement l’intelligence et le savoir. Le
dollar est le Dieu et le tyran de la libre Amérique, et tous les moyens sont bons pour en
amasser, la justice étant très tolérante à cet endroit. (…) On y dit assez justement :
‘ L’Amérique est une barbarie éclairée au gaz’. »
Sur les autochtones, il emploie un phrasé exprimant l’ethnocentrisme de son époque. Ce type
de jugement sans équivoque trouvera malheureusement un écho au siècle suivant : Sartre dans
les années 1960 parlera des « sociétés arriérées » dans « Critique de la raison dialectique », en
ces termes : « L’homme, c’est cet être rabougri, difforme mais dur à la peine, qui vit pour
travailler de l’aube à la nuit… »). À l’instar de Tocqueville, Loti se montre également
pessimiste quant à l’avenir des peuples premiers :

« (…) Ces misérables n’ont conservé du passé que leur type et leur couleur, et n’ont rien pris,
à la civilisation avancée qui les entoure, que ses vices les plus dégradants. Ils vivent
péniblement de chasse et de pêche, parcourant les forêts, ou remontant les lacs sur leurs
légères pirogues d’écorces de bouleau ; leur accoutrement est un grotesque mélange de
costumes traditionnels et des modes modernes, et tout annonce en eux le plus complet
avilissement ».

Loti se trouve ici confronté à des réalités qu’il a du mal à accepter. Le monde de l’argent
inhérent à l’avènement de l’Amérique a de quoi le choquer, lui qui, depuis, quelques années et
durant tout son apprentissage de marin a connu la « pauvreté ». C’est aussi un monde en
marche, mu par le progrès et la modernité, qu’il rejette. Quant à la vision qu’il a des
« Indiens d’Amérique », elle se trouve certainement très différente des revues et des illustrés
en circulation en Europe. Il est déjà capable de percevoir autrement que ses congénères, mais
cela ne lui confère pas encore l’humanisme nécessaire pour entrevoir « toutes les humanités ».

Le 15 mars 1871, Loti embarque sur le Vaudreuil. Il entreprend un long voyage initiatique et
symbolique (à la recherche du frère perdu…) jusqu’aux îles du Pacifique. À la rencontre de
contrées lointaines, il se veut ethnologue et découvreur. À l’aide de ses dons artistiques –
dessins et écritures – il va désormais s’employer à montrer et décrire. Pendant cette première
grande aventure, les quelques pages rédigées sur l’île de Pâques et les croquis réalisés sur
place démontrent la capacité de Pierre Loti à rapporter une vision originale de territoires
méconnus ou complètement inconnus.

Source : http://www.actualite-des-
arts.com/joomla1.5/index.php?option=com_content&view=article&id=13:pierre-
loti&catid=3:expositions&Itemid=3
I - 2 Joseph CONRAD

Joseph Conrad de son vrai nom Teodor Józef Konrad Korzeniowski est né le
3 décembre 1857 à Berditchev (situé de nos jours en Ukraine). Sa famille est d’origine
polonaise mais à sa naissance, la Pologne n’existe plus « physiquement ».

Le partage de la Pologne

En effet, un siècle plus tôt, La Prusse et l’Autriche voulant s’emparer d’une Pologne affaiblie
par les dissensions internes, proposent à la Russie un «plan de partage». Il s’agit ni plus ni
moins d’un dépeçage de l’ancien empire médiéval qui s’étalait sur une grande partie de
l’Europe Centrale. Au cours du premier partage, en 1772, les trois puissances s'accaparent un
tiers de son territoire.

En 1793, la Prusse et la Russie participent à une seconde partition qui réduit encore le
territoire polonais. Et le troisième partage, en 1795, met fin à l'existence de la Pologne.

En 1794, les Polonais commencent alors une guerre révolutionnaire pour la reconquête et
regagnent une portion des territoires perdus. Cependant, les forces russes entrent dans
Varsovie, et massacrent une grande partie de la population. Les puissances victorieuses
signent, entre 1795 et 1797, plusieurs traités réglant le troisième partage de la Pologne.
L’empire russe se voit accorder environ la moitié de ce qui restait du territoire polonais, et la
Prusse et l’Autriche, chacune environ un quart. L’État polonais disparaît alors de la carte de
l’Europe.

L’espoir d’une renaissance

Parce qu'il avait promis de faire renaître la Pologne, Napoléon Ier obtient l’aide massive des
Polonais; beaucoup d’entre eux s’engagent dans l’armée impériale. En 1807, aux termes du
traité de Tilsit, il crée le grand-duché de Varsovie, qui est constitué par les territoires acquis
par la Prusse en 1793 et 1795. Deux ans plus tard, Napoléon force l’Autriche à céder la
Galicie de l’Ouest au grand-duché.

En 1815, le congrès de Vienne, qui établit l’accord de paix général de l’Europe après la chute
de Napoléon, crée le royaume de Pologne (appelé aussi «Pologne du Congrès») - qui
correspond à une partie de l’ex-grand-duché de Varsovie – dirigé par le tsar de Russie,
Alexandre 1er. Le congrès constitue également la ville de Cracovie en république
indépendante et répartit le reste du territoire polonais entre la Russie, l’Autriche et la Prusse.

Une famille engagée dans la lutte

Un mouvement indépendantiste puissant se construit peu à peu et les insurrections se


succèdent. L’une des plus sanglantes a lieu le 29 novembre 1830 et le grand-père de Joseph
Conrad, Théodor, y participe activement en formant son propre escadron de cavalerie. Les
représailles sont terribles : deux cent cinquante-quatre des chefs militaires et politiques du
soulèvement sont condamnés à mort et quatre-vingt mille polonais à la déportation en Sibérie.
Parmi eux, le prince Roman Sangusko, obligé sur ordre de Nicolas 1er, de parcourir à pied les
huit mille kilomètres jusqu’à la Sibérie. Joseph Conrad évoquera ce destin héroïque et
tragique dans « son seul récit polonais » : Prince Roman (John Batchelor, « Conrad »,
Editions Autrement Littérature, 1997). De son côté, Théodor voit ses terres confisquées par
les autorités russes. Voilà bien ce qui constitue le premier « héritage » de l’auteur polonais.

Mais c’est d’abord, Apollo, le père de Conrad, qui va éprouver les conséquences de cet
engagement. Il a un caractère entier et vif. L’un de ses meilleurs amis et biographe, Stefan
Buszczynski le décrit ainsi : « l’intelligence très féconde du jeune homme, son bon cœur et sa
grande probité lui valaient très vite l’affection de ses camarades mais l’obligeaient à changer
souvent d’établissement : ce libre-penseur était très mal vu des milieux de l’éducation à
Moscou ». (Zdzislaw Najder, « joseph Conrad », Edition Criterion, 1992). Apollo déménage
donc beaucoup durant sa scolarité et se forge progressivement une âme de patriote. Joseph
Conrad insistera dans ses mémoires pour établir une véritable différence entre
« révolutionnaire et patriote » et préciser la subjectivité qu’implique ces deux termes. Voici ce
qu’il nous dit dans la préface de ses souvenirs :

« pourquoi a-t-on , dans toute l’Europe, appliqué l’épithète ‘révolutionnaire’ aux


soulèvements polonais de 1831 et 1863, je ne peux pas le comprendre. Ces soulèvements ont
été purement et simplement des révoltes contre une domination étrangère. Les Russes eux-
mêmes les ont appelés des ‘rebellions’, ce qui, à leur point de vue, était l’exacte vérité. Parmi
les hommes qui prirent part aux préliminaires de l’insurrection de 1863, mon père n’était pas
plus ‘révolutionnaire’ que les autres, si par ‘être révolutionnaire’ on entend : travailler à
détruire un système politique et social. C’était simplement un patriote, au sens où un homme
pénétré de l’esprit d’une existence nationale, ne peut supporter de voir cet esprit asservi ».
(Joseph Conrad, « des souvenirs », Edition Sillage).

La résistance par les mots

Dans une Pologne sans existence politique et géographique, la culture et plus précisément la
littérature et le théâtre prennent une importance particulière. Pièces et Manuscrits circulent
clandestinement et ne cessent de rappeler la lutte à mener contre l’oppresseur russe.
Apollo va donc s’engager dans un activisme autant politique que littéraire. Fervent admirateur
des poètes romantiques polonais, il donne d’ailleurs à son fils le prénom de « Konrad » (qui
deviendra plus tard son nom) en hommage au héros d’un roman poétique d’Adam Mickiewicz
« Conrad Wallenrod », au fort relent patriotique. Il écrit des pièces de théâtre (« Komedia »
écrite en 1854, reste la plus célèbre, elle sera représentée à plusieurs reprises). Il effectue un
gros travail de traduction, notamment avec les œuvres de Victor Hugo, l’un de ses auteurs
préférés. Il participe également à diverses publications dont le journal « Gazeta codvienna » ;
ses articles ont une forte coloration politique et sociale. En avril 1860 à Varsovie, les Russes
répondent aux émeutes et manifestations par une répression brutale en tuant une centaine de
manifestants pacifistes. C’est la génération d’Apollo qui se révolte et celle-ci ne tardera pas à
être fauchée. Dans un climat extrêmement tendu (en 1861, l’état de siège est décrété) Apollo,
sa femme Ewa (ils se sont mariés en 1854) et leurs amis multiplient les réunions clandestines
dans leur appartement de Varsovie. Très rapidement, Apollo est arrêté et il est conduit au
pavillon X de la citadelle de Varsovie. C’est le début d’une inéluctable descente aux enfers.
Le couple Korzeniowski et leur jeune fils Konrad sont déportés à Vologda (Nord de la
Russie). Les conditions sont très dures et comme tous les exilés polonais et ukrainiens, ils
souffrent du froid. En 1863, Ils sont transférés à Tchernigov (nord-est de l’Ukraine). La
famille continue à payer un lourd tribut à l’insurrection : Apollo perd son père, deux frères et
deux beaux-frères. Il se lance à corps perdu dans la traduction d’auteurs étrangers, Hugo bien
sûr mais aussi Dickens et Shakespeare. Pendant ce temps, Ewa, son épouse, est de plus en
plus faible. La tuberculose qui la ronge depuis deux ans, aura raison d’elle. Elle meurt le 18
avril 1965. Le petit Konrad se retrouve seul avec un père dévasté par le chagrin.

L’apprentissage culturel parmi les fantômes

Dans une atmosphère permanente de deuil national et familial, de déménagements aussi


fréquents que soudains, qu’en est-il de l’apprentissage du jeune Konrad ? Dans la biographie
qu’il a consacrée à joseph Conrad, Zdzislaw Najder nous apprend que joseph Conrad sait lire
dès l’âge de cinq ans. Il ne lit pas de « livres pour enfants » mais accède aux écrivains fétiches
de son père, Hugo et Shakespeare. C’est en particulier « les travailleurs de la mer » de Victor
Hugo qui le marquera durablement et lui fera embrasser, des années plus tard, la carrière
maritime. Sans aucun mystère, il témoignera dans « Souvenirs » de cette lointaine passion :
« (…) je puis bien dire, que, par la force aveugle des circonstances, la mer devait être tout
mon univers, et la marine marchande mon unique foyer (…) j’ai essayé avec une pitié presque
filiale, de rendre la vibration intime du monde des eaux, des cœurs des hommes qui, depuis
des siècles, traversèrent ses solitudes ».

Cette solitude associée à une atmosphère angoissante, Joseph Conrad aura l’occasion de s’en
imprégner pendant les années passées à Tchernigov avec son père. Il voit celui-ci déprimé,
reclus et silencieux pendant des jours entiers. Bientôt, la tuberculose qui a emporté Ewa,
terrasse Apollo. Le père de Joseph Conrad meurt le 23 mai 1869. Il n’a pas 12 ans et déjà le
monde auquel il doit son existence a disparu.

Pour Zdzislaw Najder, Apollo lui laisse un « héritage psychologique fabuleux » : (…) un
amour de son pays implacable et désespéré ; une foi instinctive dans la démocratie ; une haine
féroce contre l’envahisseur ; particulièrement de l’envahisseur russe ; (…) une approche très
personnelle des problèmes de la vie ; qui ne s’appuyait pas sur une autopsie raisonnée de la
situation ; mais consistait plutôt à les assimiler et à les intérioriser pour les examiner à la
lumière de ses sentiments sans jamais perdre de vue les objectifs poursuivis ; (…) un
isolement imposé par les circonstances extérieures ; l’amertume des espérances déçues.
Mais de son initiation précoce à l’écriture et à la lecture, il gardera toujours une foi
inébranlable dans la puissance évocatrice des mots. Dans ses souvenirs, il résumera cet
attachement en une phrase : « qu’on me donne le mot juste et l’accent juste et je remuerai le
monde ». Il sera d’ailleurs longtemps hanté par les manuscrits et documents que son père a
détruit quinze jours avant sa mort. Assistant un peu par hasard à la scène, le jeune Konrad
assimilera définitivement ce geste désespéré à un acte de « reddition ». Beaucoup plus tard, en
1914, lors d’une visite dans son pays d’origine, un bibliothécaire l’informa que l’université de
Cracovie détenait des lettres appartenant à son père. Le jour où il décide de se rendre à
l’université pour les consulter, la guerre 1914-1918 est déclarée. Il doit fuir précipitamment et
dire adieu aux dernières attaches qui le lient à son père et ses origines. Après la mort de son
père, le jeune Konrad est recueilli par la famille de sa mère. C’est surtout le frère de celle-ci,
Tadeusz Bobrowski qui va prendre une grande importance dans sa vie. Cet oncle
pragmatique, à l’opposé de son père exalté et sensible, deviendra son tuteur légal et un soutien
financier sans faille. Bien souvent l’oncle Tadeusz, tancera son neveu en raison de son train
de vie dispendieux. L’attitude désinvolte et de « résistance à toute forme d’autorité » de
Joseph le tracassera pendant encore quelques années. Néanmoins jusqu’à la mort de Tadeusz
en 1894, ils ne cesseront de correspondre. Le premier roman de Conrad, « la folie Almayer »
sera dédicacé à cet oncle qui le sauvera de nombreuses situations délicates. Cette époque de la
vie de Joseph Conrad se caractérise par une grande instabilité. Il souffre de maladies
nerveuses ressemblant à de l’épilepsie, il change régulièrement d’établissement scolaire. Un
précepteur, avec qui il fera ses premiers « voyages » en Allemagne et Suisse en 1873, est
chargé de parfaire son éducation intellectuelle. À part la littérature, seule la géographie
l’intéresse. C’est un ailleurs lointain et inconnu qui l’intéresse depuis longtemps et qu’il
imagine en observant des cartes. Dans ses souvenirs, il évoque clairement cette passion
« C’est en 1868 alors que j’avais dix ans environ, que, regardant une carte d’Afrique de cette
époque et mettant le doigt sur l’espace blanc qui représentait l’inconnu mystérieux de ce
continent, je me dis avec une assurance parfaite et une étonnante audace qui ne sont plus
maintenant dans ma nature : Quand je serai grand, j’irai là ! ».

Ce n’est qu’un quart de siècle plus tard qu’il découvrira cette région des « chutes Stanley » et
en tirera la matrice de sa nouvelle la plus célèbre « Au cœur des ténèbres ». Joseph Conrad se
souvient également d’avoir lu les récits de l’explorateur Léopold McClintock. L’un de ses
biographes, Zdzislaw Najder, suggère qu’il aurait pu aussi prendre connaissance des
aventures d’explorateurs polonais, nombreux à cette époque : Pawel Edmund Strzelecki
(grand cartographe de l’Australie), Sygurd Wisniowski qui fit deux fois le tour du monde à la
voile, Jan Kubary (vétéran de l’insurrection de 1863 et explorateur des îles du Pacifique).

Instable nerveusement et sans projet précis, Joseph Conrad déclare pourtant à son oncle qu’il
veut devenir marin. D’abord récalcitrant à cette idée qu’il juge saugrenue, Tadeusz y voit petit
à petit quelques avantages. Tout d’abord son neveu, fils d’un proscrit, aurait la possibilité, en
travaillant pour des navires anglais et français, d’obtenir une autre nationalité (et donc de ne
plus subir le joug russe). Ensuite, le changement d’air pourrait contribuer à améliorer son état
de santé.
« Quand je serai grand, j’irai là ! »

Les deux cartes ci-dessus représentent les « deux Afriques » appréhendées par Conrad :

La carte de gauche de 1870 où le blanc recouvre une grande partie du continent Africain,
correspond aux rêves et projections de l’enfance. Il s’agit aussi d’un espace « fantasmé ».

La seconde de 1910 montre le partage de l’Afrique par les puissances coloniales à la suite de
la conférence de Berlin. Ce « découpage » est symbolisé par des couleurs. C’est le même
système de couleurs, représentant la mainmise de ces territoires par les européens, que l’on
retrouvera dans « Au cœur des ténèbres ».
Hors de chez lui, premières découvertes de « l’ailleurs »

L’oncle Tadeusz autorise donc joseph à partir pour Marseille en octobre 1974. Ce choix de la
France n’est pas dû au hasard. En effet, la culture française est ancrée dans beaucoup de
familles polonaises de l’époque. La France a longtemps représenté un espoir pour la Pologne,
notamment avec l’épisode napoléonien. La famille Korzeniowski a veillé très tôt à ce que la
langue française fasse partie de son bagage intellectuel. Joseph Conrad, dans ses mémoires,
évoque un événement marquant lié à cet attachement. Sa mère et lui doivent repartir en exil,
après une permission de trois mois accordée pour raison de santé. Le jour du départ toute la
famille est présente sur les marches devant « la vieille berline de voyage ». L’ancienne
nourrice, la gouvernante en chef et l’institutrice sont là également. Cette dernière rompant le
triste silence lui crie « N’oublie pas ton français, mon chéri ». Joseph ajoute « En trois mois,
rien qu’en jouant avec nous, elle m’avait appris non seulement à parler français, mais même
à lire ». Quelques années plus tôt en pleine période de soulèvement patriotique et de
répression russe, sa mère, Ewa Korzeniowski, écrit à son mari parti à Varsovie : « le deuil est
si répandu alentour qu’on ne voit plus que très rarement des vêtements de couleur. Notre petit
Konrad n’a cessé de porter nos trois couleurs préférées (bleu, blanc, rouge : l’emblème de la
Révolution française), mais il a un habit de deuil que je lui fais mettre pour l’église »
(Zdzislaw Najder, « joseph Conrad », Edition Criterion, 1992). La France sera, à cette
période, une terre d’accueil pour de jeunes polonais plus ou moins fortunés. Leurs familles,
déjà frappées par de nombreux deuils, préféraient mettre leurs enfants à l’abri, dans un pays
dont ils connaissaient la langue, l’histoire et la culture.

Les quatre ans que Joseph Conrad va passer à Marseille seront assez mouvementés. Certes il
découvrira la mer et les premiers voyages transatlantiques, cependant d’autres aspects plus
sombres de sa personnalité seront mis à jour. De cet interlude français, avant les grands trajets
maritimes, il tirera la matière des nouvelles « Le miroir de la mer » et « La flèche d’or ». Au
début de son séjour marseillais, tout semble se passer idéalement. Il a pris contact avec les
amis polonais de son oncle, celui-ci lui envoyant des subsides conséquents pour subvenir à
ses besoins. Il est recommandé à des armateurs et des pilotes de bateaux l’initient rapidement
à la navigation. Très rapidement, le jeune exilé effectue un premier aller et retour jusqu’à la
Martinique en tant que passager. Quelques mois plus tard, il effectuera la même traversée à
bord du navire le « Mont Blanc » comme matelot.
La rencontre Conrad / Rimbaud : une hypothèse séduisante

De retour à Marseille, le jeune polonais suit activement la vie culturelle et rencontre


beaucoup de monde. Deux des principaux biographes de joseph Conrad (Frederic R. Karl
et Zdzislaw Najder) évoquent l’hypothèse suivante : il aurait croisé Rimbaud dans la cité
phocéenne en juin 1875. Le poète ardennais a été victime d’une insolation à Livourne et se
rend à Marseille pour être admis à l’hôpital. L’un et l’autre ont beaucoup de choses en
commun. Une passion pour Shakespeare, les langues étrangères, les contrées lointaines et
inexplorées, la passion du verbe. L’un sera connu pour « Au cœur des ténèbres » et l’autre
pour « Une saison en enfer ». Ce sont deux terriens qui se sont arrachés à leur territoire et
leur famille pour parcourir les mers, découvrir d’autres mondes et courir après chimères et
fantômes. Cette hypothèse aussi romanesque que probable a été développée par un écrivain
hollandais, G. J Resink dans l’ouvrage « Axel Conrad en Martin Rimbaud »( Forum der
Letteren (1971), pp. 41-46 ; van marle, « Young Ulysse »)

Le drame à nouveau convoqué

Joseph fréquente donc les cafés et les endroits phares de Marseille comme la Cannebière. Il
mène grand train. Son oncle Tadeusz s’en désole et l’implore dans ses lettres de se montrer
plus raisonnable ; il envoie régulièrement des « sermons » à son neveu et n’hésite pas à faire
le parallèle entre l’insoumission de son père, Apollo, et « l’inconséquence » de joseph.
Tadeusz a de quoi être inquiet. Il reçoit en mars 1878 un télégramme alarmant : Joseph est
blessé et a, à nouveau, besoin d’argent. L’oncle accourt à Marseille au chevet de son neveu,
celui-ci a tenté de mettre fin à ses jours. Désespoir amoureux ? trafic d’armes ? Dettes de
jeux ? Les différentes conjectures seront balayées par l’oncle – qui parlera d’une histoire de
duel – et par Conrad lui-même dans la nouvelle « la flèche d’or » en transformant
avantageusement la réalité. Bien souvent la littérature est utilisée à cet effet, une certaine
forme de mythomanie aidant le mythe à se construire. Cependant la tentative de suicide a bien
eu lieu comme le relateront les divers témoins de l’époque. Il s’agit d’un acte somme toute
assez compréhensible venant d’un être sensible, coupé de ses racines et marqué par un grand
déséquilibre émotionnel. L’un de ses biographes, Frédéric R. Karl, va plus loin. Il établit un
parallèle entre ce « côté extrêmement grave de la vie intérieure de Conrad » et « cette
morbidité pessimiste qui caractérisera ses futures œuvres littéraires ».

Un autre événement va écourter l’aventure marseillaise de Conrad. Il se voit interdire tout


départ sur un bateau car il n’a jamais fait les démarches pour obtenir son permis de séjour. Il
ne pourra donc pas parfaire son apprentissage de marin sur des navires français. Tout
naturellement il se tourne vers son autre patrie d’adoption : la Grande-Bretagne. Le 24 avril
1878, il embarque comme mousse sur le « Mavis » pour un périple en méditerranée et
s’engage par la même occasion dans une carrière de marin qui durera une quinzaine d’années.
Ses nombreuses traversées et le contact régulier avec des contrées lointaines (en particulier
l’archipel malais, Bornéo, Java, le Congo) vont constituer pour Joseph Conrad la matière
première de toutes ses nouvelles et de ses romans. Voilà comment il décrit cette « vocation »
en germe dès 1889 : « (…) Lorsque je m’assis pour écrire, toute conception d’un livre
construit était étrangère à mon esprit ; l’ambition d’être écrivain ne s’était jamais manifestée
au rang de ces délicieuses existences imaginaires dont on caresse parfois l’éventualité dans
le calme et le silence d’un rêve éveillé ; et pourtant, il est clair comme le soleil à midi que dès
l’instant où j’eus noirci la première page d’Almayer Folly… les dès étaient jetés » (A
personal Record).

Source : Le port après les flots de Sylvère Monod – Quinzaine Littéraire, 2002.
I – 3 Arthur RIMBAUD

Jean-Nicolas Arthur Rimbaud voit le jour le 21 octobre 1854 à Charleville (Ardennes). Il est
le deuxième enfant de Vitalie Cuif et de Frédéric Rimbaud, militaire de carrière. À la
naissance d’Arthur, le père est absent. Il le sera d’ailleurs tout au long de la brève existence
du poète ardennais. Frédéric Rimbaud s’est engagé très tôt, dans l’armée. Une vocation qui le
conduit à participer aux prémices de la colonisation. Il servira notamment à partir de 1841 en
Algérie sous les ordres du maréchal Burgeaud, chargé de lutter contre Abd-El-Kader, émir
poète, philosophe et théologien, et symbole de la résistance algérienne. Arthur fera dans l’une
de ses fameuses compositions en vers, un parallèle entre Abd-El-Kader et Jugurtha, célèbre
roi numide du IIème siècle avant JC et charismatique opposant à la puissance romaine.
C’est le seul lien que l’on peut établir entre Arthur Rimbaud et son père.
En effet, celui-ci rend de furtives visites à son épouse lors de ses permissions et, en 1860 les
époux se séparent définitivement. C’est donc, la mère, Vitalie, qui incarnera l’ordre et
l’autorité en s’appuyant sur la « morale » et la « religion ».

Arthur grandit dans une atmosphère étouffante rythmée par les messes du dimanche et
l’apprentissage de la solitude. Le futur poète comprend vite que pour échapper à cet univers,
il lui faut beaucoup lire mais aussi pratiquer l’écriture.

Un élève brillant

A l’école, très rapidement, Arthur accumule nominations et accessit. Premier prix de


grammaire latine, de thème latin, d’orthographe, d’histoire et de géographie…chaque année
lui apporte un nombre impressionnant de récompenses. Il reçoit donc un certain nombre
d’ouvrages, qui compteront pour le futur poète. Jean-Jacques Lefrère, l’un de ses biographes
nous en dresse une liste non exhaustive : Histoire descriptive et pittoresque de Saint-
Domingue de M. de Marlès, Les Robinsons français ou la Nouvelle-Calédonie de Joseph
Morlent, les Robinsons de la jeunesse de Céline Fallet, L’habitation du désert ou Aventures
d’une famille perdue dans les solitudes de l’Amérique de Mayne-Reid, illustré par Gustave
Doré. Dès sa prime jeunesse, par le prisme des livres, le regard d’Arthur Rimbaud est tourné
vers l’ailleurs.

Cet ailleurs fait ainsi partie des jeux d’école. Le Magazine Littéraire n°489 de septembre
2009 et Claude Jeancolas rappellent cette anecdote : « Arthur a 11 ans. Ses meilleurs copains
sont Paul Bourde et Jules Mary. Ils préparent une expédition pour découvrir les sources du
Nil. On se partage les langues nécessaires : à Bourde, l’Arabe pour la traversée de l’Egypte, à
Mary, le Portugais, la langue des grands explorateurs, à Rimbaud – prémonition ? –
l’Amharique, la langue d’Abyssinie. L’Afrique leur offre un rêve d’immensité, d’inconnu,
d’aventure et de gloire. » Une scène d’enfance doublement prémonitoire : Rimbaud, passera
la dernière partie de sa vie dans la corne de l’Afrique. Quant à l’un des explorateurs parti à la
recherche des sources du Nil, Henry Morton Stanley, il sera envoyé par Le New York Herald
comme correspondant en Abyssinie en 1867. Quelques années plus tard Stanley reviendra
triomphalement à Marseille après avoir parcouru l’Afrique dans le sens de la largeur (de
Zanzibar à Boma). Au même moment, de la cité Phocéenne, Arthur Rimbaud s’apprêtait à
partir pour Aden.

En attendant la promesse de contrées inconnues et de mondes exotiques, Arthur Rimbaud n’a


que la littérature pour voyager. Il découvre Théophile Gautier, s’enflamme pour Baudelaire,
apprécie Théodore de Banville et Verlaine. Bien sûr, il admire Hugo, puisque celui-ci
conjugue les rôles de poète et d’opposant à Napoléon III. Il déteste l’empereur et son empire
et par petites touches transparaît le révolté, le révolutionnaire, futur admirateur de la
commune. Jean-luc Steinmetz dans son livre « Arthur Rimbaud, une question de présence »
indique que le jeune Arthur n’hésite pas à mettre cette phrase suffisamment explicite dans un
devoir d’histoire : « Robespierre, Saint-Just, Couthon, les jeunes vous attendent ».

Arthur, à cette époque, parodie plus souvent qu’il n’invente. Il aime également dessiner et
semble être attiré par les caricatures. Il élabore des cahiers où il reconstitue un monde plus
conforme à ses désirs. Certains textes, à priori anodins, révèlent les tensions internes du poète
en herbe. Dans l’un de ses textes de jeunesse, il idéalise ses parents en imaginant un père
présent, attentionné et une mère douce et calme ; c’est-à-dire l’exact contraire de la réalité.
Mais petit à petit, il commence à produire des récits qui lui sont propres. L’un de ces écrits
« Etrennes pour orphelins » sera publié dans « la Revue pour tous » dès 1869.

Cette année-là, en classe de « rhétorique » il fait la connaissance d’un nouveau professeur,


Georges Izambard. Une amitié va se nouer entre le jeune licencié en lettres et l’élève le plus
doué de l’établissement. Il s’agit d’une période bénie pour le jeune Rimbaud. Épris de
nouveauté et de liberté, il sillonne Charleville et ses environs avec son ami Delahaye. Au
bout d’une année scolaire une nouvelle fois remarquable, Arthur doit avec regret quitter son
professeur préféré. Au cœur de l’été, en pleine période de trouble (La France a déclaré la
guerre à la Prusse le 19 juillet 1870), Georges Izambard lui prête les clefs de son appartement,
rempli de livres. Voici les ouvrages qu’il trouve et dévore rapidement : Le « Don Quichotte »
illustré par Gustave Doré, « les Exilés » de Banville, « les rayons perdus » de Louisa Siefert,
« les épreuves » de Sully-Prudhomme, « les couleuvres » du polémiste Louis Veuillot et les
« fêtes galantes » de Verlaine.

Rimbaud est également très attiré par les romans d’aventures comme « La robe de Nessus »
d’Amédée Achard et « Costal l’indien » de Gabriel Ferry.

Rédacteur régulier de La revue des deux mondes (L’une des plus


anciennes revues d’Europe, fondée en 1829, elle traite des liens entre
la France et le reste du monde) Gabriel Ferry a popularisé, à la
suite de Fenimore Cooper, le roman d’aventure. Dans Costal
l’Indien, il associe l’aventure dans des contrées sauvages à la notion
de la révolte (l’oppresseur espagnol contre les « révolutionnaires »
mexicains).

Arthur Rimbaud, ayant passé en revue toutes les publications qui le


séduisaient dans l’appartement d’Izambard, veut désormais voir du pays. La France est
justement en mouvement puisqu’elle est en guerre. Il se moque régulièrement des bourgeois
de Charleville éperdus de patriotisme. Il raille dès qu’il le peut l’empereur Napoléon III. Lors
de ses vagabondages estivaux avec Delahaye, il voit la catastrophe à venir. Il a tout loisir de
remarquer les troupes se masser autour de Mézières, ville voisine de Charleville, et de
comprendre que la jeunesse de son pays sera bientôt fauchée.

Ces impressions, il les transformera deux mois plus tard (en octobre 1870) en un poème
intitulé « Le dormeur du Val » qui participera grandement au « mythe Rimbaud ». Ce poème
est à rapprocher d’une première tentative pour décrire la guerre appelé « Le Mal ». Claude
Jeancolas, dans son étude « Rimbaud, l’œuvre commentée » nous précise « qu’Arthur depuis
quelques mois, traque le Mal dans la société qui l’entoure ». Il ajoute que Rimbaud refuse la
fourberie et l’hypocrisie du monde qui l’entoure dans un style « classique, presque
baudelairien ». Il n’a pas seize ans et déjà il exprime une franche remise en cause de l’autorité
politique et religieuse. La pudeur de ces deux textes est d’autant plus frappante qu’elle
s’oppose à la vanité des puissants, pour qui la vie des hommes n’a aucune valeur.

Premières fugues, premiers départs (la commune, le déclencheur)

Rimbaud décide de rejoindre Paris. Même si les liaisons avec la capitale sont devenues
compliquées, cela fait longtemps que son choix est fait. Plusieurs mois auparavant, il a écrit
au poète Théodore de Banville. Il cherche à s’émanciper de la petite ville ardennaise qu’il n’a
jamais vraiment quittée (et dans laquelle il reviendra systématiquement avant sa période
africaine). Cependant, la guerre coupe les habituelles voies de communication, et ce premier
voyage est chaotique, à l’image de sa vie future. Après être passé par Charleroi et Saint-
Quentin, il arrive enfin à Paris. A la gare, sans titre de transport, il est immédiatement arrêté et
conduit à la maison d’arrêt Mazas. Pour sa première expérience de la liberté, le jeune poète se
retrouve enfermé dans une prison internant les prisonniers de Droit Commun. C’est son
ancien professeur, Georges Izambard qui le sortira de ce mauvais pas. Réfugié chez son
professeur, il se replonge dans la lecture, en particulier Montaigne. Pendant ce temps,
Madame Rimbaud fulmine et exprime son courroux au professeur Izambard.

De retour à Charleville, Arthur s’ennuie très vite. Napoléon III a perdu la guerre à Sedan
(Ardennes) et le second empire est tombé. L’avenir politique de la France se joue désormais à
Paris. Rimbaud choisit à nouveau de partir. Pour l’un de ses biographes, Jean-Luc Steinmetz,
« il franchit l’invisible frontière qui va faire de lui un révolté majeur ». Il ajoute « Rimbaud
répondait à ce profond appel du voyage qui le sollicitera désormais toute sa vie. L’ailleurs
prend forme, lui souffle au visage ». Cette deuxième fugue se déroulera en Belgique et
Rimbaud ira jusqu’à rejoindre Bruxelles. De retour en France, il se voit dans l’obligation,
devant les admonestations de sa mère, de rentrer à Charleville. Georges Izambard
l’accompagne, c’est la dernière fois qu’ils se verront. Cependant Rimbaud continuera d’écrire
à son professeur et les lettres qu’il enverra à partir de 1870 sont essentielles pour comprendre
le rapport qu’il entretient au monde et à sa ville d’origine.

Sortir de Charleville

Charleville est une petite ville du Nord-est de la France qui doit son développement à
l’industrie métallurgique. Elle compte à cette époque 10 000 habitants. Depuis peu le chemin
de fer arrive jusqu’à Charleville mais les Ardennes restent un territoire enclavé. (La « ville
jumelle » de Mézières est située à 239 km de Paris et 150 km de Bruxelles). Ce sentiment
d’isolement ressenti par Arthur est renforcé par le conflit armé opposant la France à la Prusse.
Sedan, qui voit l’empire s’effondrer et Napoléon capituler, n’est qu’à 25 km.
Position géographique de Charleville : proposition cartographique de deux de ses biographes,
Jean-Jacques Lefrère (à gauche) insiste sur l’isolement de la ville située dans un département
français relativement ignoré, les Ardennes. Jean-Luc Steinmetz, lui, au contraire, met en
évidence la proximité de Charleville avec la Belgique et insiste sur les voies de
communication (chemins de fer, fleuves).

Sources : « Arthur Rimbaud » de Jean-Jacques Lefrère et « Arthur Rimbaud, une question de


présence » de Jean-Luc Steinmetz.

Comment Rimbaud perçoit-il cette ville qu’il a toujours connue depuis l’enfance ?

Tout d’abord, il la renomme. Il emploie un néologisme drôle et un peu moqueur, à


consonance anglo-saxonne : « Charlestown ». Dans le film qui lui est consacré « Arthur
Rimbaud – Habiter la terre en poète » (Présence de la littérature, SCEREN-CNDP, 2006),
Sabine Lamarche, professeur de Lettres, nous dit « qu’il s’agit d’une mise à distance de sa
ville d’origine et une façon de se poser comme autre ». Dans les courriers envoyés à
Izambard, le jugement de Rimbaud sur Charleville est implacable. La lettre du 25 Août 1870
commence ainsi : « Vous êtes heureux, vous de ne plus habiter Charleville ! Ma ville est
supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus
d’illusion ». Plus loin, il raille la bourgeoisie locale : « c’est effrayant, les épiciers retraités
qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les
percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme
aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !...Moi, je préfère la voir assise ». Pour exprimer
l’impression d’être loin de tout, il aura cette formule « (…) On est exilé dans sa patrie ! ».

Deux mois plus tôt, il a composé « A la Musique ». Dans ce poème, il dresse un portrait des
habitants assistant à la séance hebdomadaire de musique sur la place de Charleville. Cette
bourgeoisie de province est ridiculisée (une tendance assez répandue au 19ème siècle). La
frontière est clairement établie entre ce monde adulte – conformiste, grotesque, vaniteux, vain
– et la jeunesse incarnant le désir et la liberté.

Dans une lettre datée du 2 novembre 1870 toujours adressée à Georges Izambard, il expose
clairement son mal-être : « je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté,
dans la grisaille. Que voulez-vous, je m’entête affreusement à adorer la liberté libre… ».

Dès lors, comment retenir « l’homme aux semelles de vent » ? (l’expression est de Verlaine)

Le 25 février 1871, Arthur retrouve Paris et un climat de guerre civile. La France de Napoléon
III est tombée et Rimbaud veut participer à ce monde en ébullition. Malheureusement, il est
rapidement à court de ressources et ses recherches pour trouver du travail dans le journalisme
n’aboutissent pas. Il choisit de rentrer à Charleville…à pied. Un mois plus tard, la commune
est proclamée à Paris. Il retourne dans la capitale, s’engage dans un corps militaire et rejoint
la caserne Babylone. Rapidement l’ambiance des « chambrées » l’écoeure et une quinzaine de
jours avant la terrible répression (la semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871), il rentre à
Charleville, toujours par ses propres moyens. Il se réfugie à la bibliothèque de
« Charlestown », pour explorer le monde par les livres. Déçu par la tournure des événements
et l’engagement des poètes, il reprend furieusement l’écriture. Les lettres qu’il enverra à
Izambard et au poète Paul Demeny en mai 1871, marqueront à jamais le monde de la
littérature. Le ton est assez agressif et les propos cruels pour le jeune professeur tant dévoué à
Arthur. Mais ces lettres comportent une vision poétique originale, une « méthode » et une
véritable révolution littéraire. Voilà ce qu’il nous dit :

« (…) je travaille à me rendre voyant vous ne comprendrez rien du tout , et je ne saurais


presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous le sens. Les
souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me reconnus poète. Ce
n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire On me pense. – (…)
Je est un autre ».

Même s’il affirme en début de lettre « j’ai résolu de vous donner une heure de littérature
nouvelle » Rimbaud expose ici plus qu’un programme ou une théorie. Il s’agit d’une remise
en cause de la langue et du sujet. C’est-à-dire de ce qui constitue le socle culturel de son pays.
Le classicisme, les premiers romantiques et Descartes sont ainsi balayés par un jeune homme
de dix-sept ans. Pour Arthur, le poète se doit de montrer aux hommes des sensations, des
visions, il a ce rôle prométhéen de « voleur de feu ». Ces fameuses lettres du voyant ne
reçoivent aucun écho de la part des deux destinataires. De plus, il s’ennuie car en se
marginalisant, il s’est isolé. Arthur s’exprime surtout par des refus : il ne veut pas travailler, il
ne veut plus retourner à l’institution Rossat. Il exècre le monde qui l’entoure (et Charleville en
particulier) et désire par dessus tout que sa profession de foi soit entendue. Il aime également
les longues promenades avec son ami Delahaye. Cela revient le plus souvent à passer la
frontière Belge en traversant les bois. Ce qui lui inspirera notamment le poème « les
douaniers » dont voici la première strophe :

« Ceux qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache,


Soldats, marins, débris d'Empire, retraités,
Sont nuls, très nuls, devant les Soldats des Traités
Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache. »
Le reste du temps, il fréquente assidûment les cafés. C’est dans les lieux enfumés qu’il
rencontre Auguste Bretagne, anarchiste et buveur impénitent. Ce dernier connaît Verlaine, qui
a de la famille dans le Nord. Il lui conseille d’écrire à l’auteur des « poèmes saturniens ».
Verlaine, immédiatement séduit par l’originalité créatrice du jeune Ardennais, invite donc
Rimbaud à Paris.

La relation destructrice/créatrice avec Verlaine

Rimbaud n’arrive pas à Paris les mains vides. Juste avant la rencontre avec la fine fleur des
poètes parnassiens, il compose « le bateau ivre ». métaphore résumant ce qu’il a déjà connu
dans sa courte vie, allégorie de ce qu’il recherchera toute sa vie (l’inconnu, le lointain) « le
bateau ivre » frappe les esprits par son inventivité. Le fleuve (rappelant la Meuse qui passe en
dessous de la maison de la mère Rimbaud) et les univers marins sont partout dans ce poème.
C’est l’élément liquide qui permet au bateau ivre (c’est-à-dire Arthur Rimbaud)
d’entreprendre sa folle entreprise. Sans doute ses lectures de jeunesse font-elles remonter ces
visions de l’ailleurs exprimées ici par les « peaux-rouges criards », là par « les incroyables
Florides ». La couleur illumine les vingt-cinq quatrains (« vins bleus », « azurs verts »,
« longs figements violets », « éveil jaune et bleu », « soleils d’argent », « million d’oiseaux
d’or », « hippocampes noirs »). Mais derrière la description exaltée de paysages merveilleux,
« le bateau ivre » laisse poindre la nostalgie et l’amertume de Rimbaud. Paris l’accueille les
bras ouverts mais, déjà, ce sentiment d’échec et de vie gâchée le hantent.

Il entre pourtant dans un nouveau monde, très éloigné de « l’inqualifiable contrée


Ardennaise » (lettre du 28 août 1871 au poète Demeny). Mais désormais il n’est plus l’élève
modèle, la « bête à concours » comme l’a évoqué le professeur Izambard. Arthur a les
cheveux longs, « une mise négligée » (selon la description de Mathilde, l’épouse de Verlaine)
et sa timidité a laissé la place à un certain cynisme. Ses poèmes et le travail de promotion de
Verlaine lui ouvrent les portes des réunions artistiques, dans un premier temps. Mais Rimbaud
est devenu incontrôlable et violent. Il faut dire qu’il partage avec Verlaine une consommation
excessive d’absinthe. Habitant tout d’abord chez Verlaine, futur père, ce sont ensuite les amis
de l’auteur des fêtes galantes qui l’hébergent.

La vie de bohème, en perpétuel mouvement, faite de départs impromptus, d’allers et retours


incessants, d’indécisions et d’insatisfactions permanentes, voilà ce qui constitue désormais
son quotidien.

Assez rapidement, l’aventure parisienne dégénère. Par son comportement, Arthur a choqué la
majorité des artistes rencontrés et le couple Verlaine a implosé. Il se trouve dans l’obligation
de retourner à Charleville, en début d’année 1872. Quelques mois plus tard, supplié par
Verlaine, il se rend à nouveau à Paris. Commence alors pour les deux poètes une vie
tumultueuse faite de brouilles, de réconciliations et d’errances. Ils s’enfuient de Paris en
juillet 1872 où leur relation est assez mal acceptée. Leur fuite les mène à Arras, Charleville et
Bruxelles. Puis à Ostende, c’est la découverte de la mer pour Arthur, cet élément étrange
imaginé et retranscrit dans le « bateau ivre ». Ils partent pour Londres, la « ville-monde » du
19ème siècle, comme pour mettre une distance supplémentaire avec Paris et le continent.
Rimbaud s’imprègne de cette ville gigantesque, hétéroclite, cosmopolite. Beaucoup de ses
biographes avancent l’hypothèse qu’Arthur aurait commencé les écrits des « illuminations »
pendant sa période londonienne. La capitale anglaise apparaît clairement dans le texte
« Ville » des Illuminations, décrite comme « une métropole crue moderne » où « la morale et
la langue sont réduites à leur plus simple expression ». Rimbaud, comme Verlaine, est
émerveillé par l’incroyable modernité de Londres symbolisée par le métro (le « Metropolitan
Railways ») et le « Crystal Palace » (Palais de verre et de fer construit à l’occasion de
l’Exposition Universelle de Londres en 1851, il symbolise le progrès) mais plus encore ils
sont frappés par la profonde indigence de la population .

Les diverses pressions familiales (la belle famille de Verlaine et la mère Rimbaud) et les
disputes incessantes les obligent à effectuer des allers et retours sur le continent. Arthur se
réfugie à Roche (Ardennes) en juin 1873 - où est située la ferme familiale - et entame la
rédaction d’une « saison en enfer » qu’il appelle pour l’instant « Livre Nègre ou Livre
Païen ». Verlaine tente de son côté de revoir Mathilde à Paris, sans succès. Pour le pire, les
deux poètes décident de reprendre leur vie Londonienne. Les bonnes résolutions sont vite
oubliées et bien vite beuveries, bagarres habitent le quotidien, entre deux promenades dans
Londres et sa banlieue. Lassé de la désinvolture de Rimbaud, Verlaine quitte l’Angleterre
pour Bruxelles. Il se désespère, personne ne répondant à ses appels au secours. Il songe un
instant à s’engager dans les « Carlistes » (volontaires espagnols soutenant Don Carlos contre
Alphonse XII pour le trône d’Espagne), ce que, des années plus tard, essayera Rimbaud mais
aussi le futur écrivain, Joseph Conrad. Arthur rejoint, malgré tout, Paul Verlaine dans la
capitale belge. La suite appartient à la cohorte des légendes littéraires : devant la séparation
inéluctable, Verlaine tire plusieurs coups de revolver et blesse le poète ardennais. Verlaine
sera condamné et envoyé en prison. Arthur rentre à Roche, effondré. Durant l’été 73, il se
raccroche à l’élaboration d’une « saison en enfer » commencée quelques mois plus tôt.

Arthur Rimbaud a presque vingt ans. Il ressent le besoin de faire le bilan de sa vie, déjà bien
mouvementée. « Une saison en enfer » sera ce que Verlaine appellera une « exceptionnelle
biographie psychologique » Ce recueil de textes sera le seul publié sous son contrôle (et
imprimé en Belgique, pays des publications interdites). « Une saison en enfer » sort dans
l’indifférence générale. Personne ne prête attention à ce combat introspectif, jugé trop
sibyllin. Les poètes parisiens ne lui pardonnent pas d’avoir « envoyé » Verlaine en prison. Il
revit le constat d’échec explicité dans « une saison en enfer ». Dès lors, il retourne à Londres
avec un autre poète, Germain Nouveau qu’il a rencontré à Paris, lorsqu’il a voulu distribuer
son recueil de textes. Il écrit de nouveau (ce qui deviendra la suite des « illuminations »),
cherche du travail et prend une carte de lecteur au British Museum. Germain Nouveau parti en
France, la mère de Rimbaud et sa fille Vitalie débarquent en juillet 1874 à Londres, inquiètes
par l’état de santé d’Arthur. Vitalie, dans son journal, fera une description d’un Rimbaud
joyeux et studieux, excellent guide dans cette ville tentaculaire.

Il a multiplié les contacts pour travailler (annonces fréquentes dans les journaux londoniens).
Il a des propositions mais rien de suffisamment convaincant pour commencer une vie
conventionnelle. A Londres, il s’est renseigné et documenté sur le monde. C’est précisément
au cœur de l’empire le plus puissant de l’époque, qu’il a choisi de s’armer de savoir et de
connaissances. Car désormais, pour Arthur le voyage ne s’arrêtera plus. Il a repoussé les
limites de la poésie, accumulé les ruptures, franchi des frontières visibles et invisibles. Pour
ce jeune homme ayant déjà vécu autant d’expériences, souvent traumatisantes, la grande
partie des repères et des liens qui constituait son identité ont volé en éclat.

Arthur revient à Charleville à la fin de l’année 1874. Le 24 décembre, pour la première fois
depuis longtemps et pour la dernière fois, la famille est réunie (si l’on excepte, le père qui
s’en est exclu depuis longtemps). Et à peine l’année 1875 commencée, il décide de découvrir
d’autres pays d’Europe. Ce sera d’abord l’Allemagne, avec Stuttgart. Verlaine sorti de prison,
vient lui rendre visite. C’est l’une des dernière fois qu’ils se verront. Beaucoup de spécialistes
rimbaldiens supposent que c’est lors de cette rencontre que Verlaine recevra des mains du
poète ardennais, les textes qui constitueront les « illuminations ».

Mais tout cela est désormais derrière lui , la poésie, la théorie du voyant appartiennent au
passé. La mise en mouvement est devenue le moteur de son existence. Rimbaud aura été toute
sa vie un infatigable marcheur, rien ne lui fait peur, rien ne l’arrête. Son ami Delahaye, le
poète Germain Nouveau et Paul Verlaine suivent désormais les pérégrinations d’Arthur en
imaginant, en dessinant et en s’échangeant les informations.

« Le voyageur toqué »

La carte de gauche représente les voyages d’Arthur Rimbaud entre 1870 et 1873. La carte de
droite correspond aux territoires visités entre 1874 et 1880. Il ne cesse de repousser les
frontières, de découvrir de nouveaux espaces plus lointains.

En 1875, il est signalé en Italie et à Marseille (où il est soigné suite à une insolation). C’est là
qu’il aurait eu l’intention de s’engager chez les Carlistes. Mais comme toujours il retourne à
Charleville. Le 18 décembre 1875 Vitalie, sa sœur préférée, décède. C’est un nouveau choc
pour Arthur, il se rase le crâne. Rimbaud repart ; en 1876 il est en Allemagne et en Autriche.
Verlaine, Nouveau et Delahaye l’affublent d’un surnom : « le voyageur toqué » (ce surnom
est repris en tête de chapitre par ses principaux biographes : Alain Borer, Jean-jacques
Lefrère, Jean-luc Steinmetz). Car il est de plus en plus difficile de suivre sa trace. Ils pensent
qu’il a gagné l’Afrique et produisent quelques croquis mêlant leur vision stéréotypée du
continent noir à un Arthur Rimbaud en noceur éternel.

Déjouant tous les pronostics, Arthur s’est engagé dans l’armée coloniale hollandaise. Ce
recrutement avait pour objectif de réprimer une révolte sur l’île de Sumatra. Pour la première
fois, il quitte l’Europe. Pour la première fois, il remarque Aden, qu’il reverra plus tard, à
maintes reprises. Fin juillet 1876, il arrive dans les Indes Orientales néerlandaises (l’Indonésie
actuelle). Mi-septembre, il est porté déserteur. Il reviendra en France quelques mois plus tard
sans que l’on sache exactement quand ni comment il a effectué ce voyage retour. Une fois de
plus, il bouscule le temps et l’espace. La vérité sur ce voyage délirant (de plusieurs milliers de
kilomètres), personne ne la connaîtra vraiment. Aussi, il ne reste que des conjectures, de la
matière fictionnelle pour plusieurs générations. Par ses choix incontrôlables, imprévisibles,
Rimbaud est de plus en plus difficile à cerner. Il y a les rêves de jeunesse du jeune Arthur
Rimbaud, les voyages fantasmés par ses amis et les opportunités de périples, fréquentes, en
cette époque d’expansion coloniale.

Seul, l’ami d’enfance de Charleville, Delahaye, obtient des bribes d’informations auprès de
l’intéressé. Arthur reprend son petit tour d’Europe, en Allemagne et dans les pays nordiques.
Puis il se décide, à la fin de l’année 1878, à traverser la Méditerranée pour rejoindre
Alexandrie. Dans la cité Egyptienne, il rencontre un ingénieur français qui lui parle d’un
emploi possible à Chypre. Il y restera 6 mois, puis malade, retournera en France. Il revoit sa
famille et son ami Delahaye, à Roche. Ce dernier lui demande « Eh bien, plus de littérature,
alors ? », Arthur lui répond « je ne pense plus à cela ». Le poète Ardennais est « mort », et
bientôt naîtra le négociant blanc au cœur noir. Le temps de se remettre d’une typhoïde, il
repart pour Alexandrie, pensant retravailler à Chypre. Mais Aden, Tadjoura, Harar l’attendent
depuis longtemps.

Loin, désormais, de sa famille et de ses amis, il tient néanmoins une correspondance assidue
avec eux. L’homme sans métier devient marchand dans un espace déterminé : la corne de
l’Afrique et la péninsule Arabique. Pendant dix ans, il essayera de faire fortune, lui, qui, dans
un de ses poèmes d’enfance, avait affirmé « je serai rentier ». Il court donc toujours après ses
chimères, mais il compte se servir de tout le savoir accumulé dans bon nombre de
bibliothèques. Excellent rédacteur, technicien (le métier d’ingénieur le fascine), polyglotte (il
apprendra langues et dialectes de pratiquement tous les pays où il est passé), Arthur Rimbaud,
poète retraité, s’est rêvé rapporteur d’images et de mots dans des contrées où aucun occidental
n’avait mis les pieds.
Conclusion de la partie 1

Pierre Loti, Arthur Rimbaud et Joseph Conrad ont un peu plus en commun que cette volonté
irrépressible « d’aller voir ailleurs ». leur univers familial s’est désintégré. Absences, décès
précoces, éloignements volontaires ont eu raison de ce socle primitif.

Cependant, ils n’ont pas le même rapport au monde, ni les mêmes obligations.

À 20 ans, Loti doit quitter son cocon de Rochefort pour subvenir aux besoins de sa famille.
D’une enfance protégée qui semblait s’étirer sans fin, il est entré de plain-pied dans l’âge
adulte. Son engagement dans la marine, lui permet néanmoins d’aller à la rencontre de ces
contrées lointaines qui ont peuplé ses rêves d’enfant. Loti s’apprête à parcourir le monde, à
confronter monde imaginaire et monde bien réel, avec déjà, dans ses bagages, une nostalgie
qui ne le quittera plus.

Conrad, de son côté, s’est beaucoup amusé à Marseille, ville des départs pour le lointain. Il y
découvre aussi sa face sombre. La cité phocéenne est une ouverture sur le monde ; elle lui
permet enfin d’apprendre un métier, la navigation. Mais son engagement dans la marine
marchande britannique ne le rend pas plus stable. Seule l’écriture lui donnera l’occasion
d’évoquer ses tensions internes et d’apporter une vision originale de ce monde en mouvement.

Arthur Rimbaud est toujours en avance. Le choix de la vie de bohème, dès seize ans, l’amène
d’abord sur les routes d’Europe. Pour lui, être à la marge c’est déjà traverser des frontières.
Expérimentations poétiques, tentatives d’exploration intérieure et marches ininterrompues
décrivent désormais une course aussi folle que celle du « Bateau ivre ».

Nous verrons dans la partie suivante, comment Loti, Rimbaud et Conrad s’éloignent encore
un peu plus de leurs univers d’origine. À cette occasion, l’étude de leurs œuvres nous donnera
la possibilité d’accéder à une autre géographie, parallèlement aux espaces parcourus.
Introduction de la partie 2

Qu’elle soit une révélation précoce ou une vocation tardive, l’écriture se trouve être un
merveilleux outil pour décrypter le monde. Elle peut servir de boussole et peut aussi dévoiler
un gouffre insondable.

Les imaginaires de Loti, Rimbaud et Conrad ont été bercés par les mêmes revues de voyages
et illustrés « exotiques ». Mais ils n’ont pas la même démarche artistique à l’approche des
dernières « terra incognita ». Ils n’ont pas non plus la même vision de ce monde qui tend à
« s’occidentaliser ».

Parcourir des espaces inconnus, tout en rendant compte, revient à déplacer le regard. Ils vont
utiliser leur sensibilisé artistique pour devenir les observateurs de ce que Victor Ségalen
appelle « la dégradation du divers ».

L’œuvre unique d’Hérodote s’appelle « Histoire et enquête » (pouvant se lire dans le cas
présent « en quête »). Nous allons aborder dans cette deuxième partie ce que traduisent les
histoires que nous racontent Loti, Rimbaud et Conrad.

Quête d’identité ou course après des fantômes ? Besoin d’altérité ou dérive solitaire ?
En s’avançant sur des territoires vierges dans le domaine littéraire, ils vont aussi donner la
possibilité à leurs mots de servir d’écho à leur exil intérieur.

Certaines de leurs créations prennent l’allure d’une âpre lutte. Nous tâcherons d’étudier la
spécificité de leurs œuvres et de voir comment cette intériorité – la « citadelle » comme
l’appelle Goethe – croise de nouveaux espaces et des frontières en formation.
II – 1 Arthur Rimbaud

A- Avant le grand départ pour l’Afrique : « Une saison en Enfer » et les « illuminations ».

Comme nous avons pu le voir dans la première partie, Arthur Rimbaud, brillant élève, s’est
vite lassé de l’apprentissage « classique ». Dans un pays qui a déjà connu, dans cette première
partie du 19ème siècle, révolutions et multiples régimes politiques, le poète ardennais veut lui
aussi bousculer l’ordre établi, en particulier en littérature.

Le contexte littéraire

Le début du 19ème est marqué par le romantisme. Ce mouvement triomphe essentiellement


sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Il se caractérise par « un magnifique
épanouissement du lyrisme personnel », privilégie « l’imagination et la sensibilité » et
« l’exaltation du moi » (Lagarde et Michard, « 19ème », Editions Bordas). Le romantisme n’est
pas seulement un mouvement c’est aussi un état d’esprit. Cet esprit romantique se forge en
réaction aux valeurs de l’ancien régime. Dans le domaine poétique, les auteurs les plus
marquants sont Victor Hugo, Alphonse de Lamartine, Gérard de Nerval, Alfred de Musset.
Dans le roman, « René » de Chateaubriand est le premier grand personnage romantique de la
littérature française, il se caractérise par son instabilité et son caractère mélancolique. Ce récit
d’inspiration autobiographique, constitue une exploration du « moi ».

Le « je » est donc clairement explicité, c’est la toute nouvelle reconnaissance du « sujet » qui
s’exprime ici par la voix des poètes romantiques et surtout par la toute puissance des mots.
Victor Hugo n’hésite pas à dire « Le mot est un être vivant, plus puissant que celui qui
l'emploie ». Le poète se doit de créer un autre univers, un autre référent spatial. Pour l’auteur
des « Orientales », le poète romantique doit être également un voyant, un mage, un guide.

Cependant cette quête de liberté n’est pas un gage de bonheur. Les échecs de Napoléon et de
la révolution de 1830 frappent durement ces jeunes consciences fraîchement libérées. Cela se
traduit par un certain mal de vivre – déjà présent chez Chateaubriand et Musset - que l’on
appellera « le mal du siècle ». « Adolphe » de Benjamin Constant et les poèmes de Baudelaire
porteront les stigmates de cette profonde angoisse. L’auteur des « Fleurs du mal » est l’un des
auteurs, atypique, qui va véritablement marquer Arthur Rimbaud. Bien qu’influencé par les
Romantiques, Charles Baudelaire ne partage pas les excès sentimentaux de ceux-ci.

Les Parnassiens, mouvement littéraire dont est issu Verlaine, voient le jour au milieu du 19ème
siècle. Il s’agit d’une réaction face au lyrisme exacerbé des Romantiques et à l’engagement
politique de Victor Hugo et Alphonse de Lamartine. Le Parnasse repousse les épanchements
des sentiments et voue un culte à la beauté visant à atteindre les sommets de l’art. Les
Parnassiens insistent sur le travail intensif de la versification. Une nouvelle fois, Baudelaire,
bien qu’inspiré par cette exigence artistique, s’en éloigne, prenant ses distances avec « ce
culte du beau ». L’auteur de « l’Albatros » inaugure une troisième voie ; une trajectoire
qu’Arthur Rimbaud empruntera et résumera avec cette injonction : « il faut être absolument
moderne » (à la fin d’« Une saison en enfer »). Il ne s’agit plus de traiter sentimentalement
les habituelles thématiques (l’amour, la nature, la mort) ou de produire des vers parfaits.
L’objectif de Baudelaire est beaucoup plus ambitieux : proposer une réutilisation des
symboles, trouver de nouvelles correspondances, transcender l’imagination, se confronter à
l’inconnu. Cette nouvelle manière de représenter le monde se retrouve dans le processus
créatif de Rimbaud. Mais celui-ci apporte en plus une transformation du langage.
Et c’est bien l’objectif d’une Saison en Enfer. Après les essais poétiques de 1870 et 1871,
Arthur cherche « une langue qui soit de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons,
couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant ». Avec Rimbaud, la poésie devient une
expérience, une aventure intérieure où la versification est malmenée voire oubliée.

« Une Saison en Enfer » sera le récit de cette expérience terrible, sombre et sans retour. Elle
se situe également après l’épisode Bruxellois où Verlaine a blessé d’un coup de revolver
Arthur.

Temporalité et spatialité dans « Une saison en Enfer »

De retour dans la ferme familiale de Roche (Ardennes), il entreprend l’écriture d’une Saison
en Enfer, il a 19 ans. Arthur a déjà connu l’errance, la débauche et de grandes déceptions. Ses
espoirs en la Commune ont été anéantis, son investissement dans une poétique nouvelle s’est
révélée destructrice et son « pitoyable frère » (Paul Verlaine) se trouve entre quatre murs, à la
prison de Mons (Belgique). Au milieu de ces « ruines », il reste des visions, des images
mentales de son combat intérieur, des sensations nouvelles au contact de nouvelles aires
géographiques comme Londres et Bruxelles.

« Une saison en Enfer » se compose de la manière suivante, après un prologue sans titre
destiné à Satan – « (…) cher Satan, (…) je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon
carnet de damné » - s’en suivent des textes en prose d’une longueur inégale (Mauvais sang,
Nuit de l’enfer, délires I, délires II, l’impossible, l’éclair, Matin, Adieu). L’élaboration se fait
dans la douleur, sa sœur Isabelle témoignera : « dans la salle à manger, à la table de famille,
il est de plus en plus triste et muet. Mais aux heures de travail, à travers le plancher, on
perçoit des sanglots qui réitèrent, convulsifs, coupés tour à tour de gémissements, de
ricanements, de cris de colère, de malédiction ». (« Rimbaud, l’œuvre » de Claude Jeancolas,
Edition Textuel). Claude Jeancolas nous précise que les quelques brouillons retrouvés,
« raturés et maltraités » montre à quel point l’écriture « d’Une saison en Enfer » est un
« champ de bataille ». Cette bataille sera aussi le combat de toute une vie. Une vie où primera
l’incompréhension et la solitude.

Après avoir indiqué dans le prologue le caractère autobiographique (« Carnet de damné »),
Rimbaud entreprend de respecter les préceptes édictés dans ses lettres du voyant. Un poète
doit sonder, étudier son âme, savoir qui il est et d’où il vient. Avant de reprendre sa marche
effrénée en Europe et sur le continent Africain, il lui est indispensable d’indiquer des repères
spatiaux et temporels de sa quête ; quitte à ce que ceux-ci soient vagues, lointains et indécis.

Ce qu’il décrit, en filigrane, à travers un autoportrait parodique, c’est son rapport au monde.
L’époque de la révolution industrielle est avant tout le siècle du travail, force productrice du
progrès et moteur du libéralisme. Rimbaud le rejette promptement dès les premières lignes de
« Mauvais Sang » : « J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans,
ignobles. La main à plume vaut bien la main à charrue. – Quel siècle à mains ! ». Un peu
plus loin, il raille le sacro-saint « Progrès » : « La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès.
Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ? C’est la vision des nombres. Nous allons
à l’Esprit. ».

Déjà dans les « lettres du voyant » (lettre à Georges Izambard - son professeur - daté du 13
mai 1871) il affirmait : « Travailler, maintenant jamais, jamais ; je suis en grève ».
Contrairement à la grande majorité de ses contemporains, il n’est pas dupe sur le modèle de
civilisation qu’imprime l’Europe au monde, toujours dans « Mauvais sang », il a cette
sentence, lapidaire : « Les blancs débarquent. Le canon ! Il faut se soumettre au baptême,
s’habiller, travailler ».

Plus tôt dans ce texte « La voyance » du poète se met en marche. Comme souvent, les
fulgurances rimbaldiennes sont autant de prémonitions. Et son désir d’errance permanente et
de territoires inconnus s’exprime pleinement : « Le plus malin est de quitter ce continent, où
la folie rôde pour pourvoir d’otages ces misérables. J’entre au vrai royaume des enfants de
Cham ». « Cham » désigne dans la Bible l’un des fils (maudit !) de Noé. Ses descendants
auraient peuplé l’Egypte, la Somalie et l’Ethiopie, ce sont les lieux que Rimbaud choisira
pour passer les dix dernières années de sa vie.

Il est à noter que l’expression sera également utilisée par Pierre Loti, pour qui l’Afrique n’est
pas un ailleurs très souhaitable. Il évoquait régulièrement « l’éternelle tristesse de la terre de
Cham ».

Toujours est-il que le souhait affirmé très tôt par Arthur est de fuir l’endroit où la pression de
l’Occident se fait la plus forte (En Europe, mais aussi dans les colonies mises en coupe réglée
par les puissances occidentales).

La mise à distance est permanente avec l’histoire et les mythes de son pays. S’il s’identifie
aux Gaulois qu’il désigne ainsi : « Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs
d'herbes les plus ineptes de leur temps » c’est pour mieux déconstruire ce mythe fondateur et
s’exclure ainsi de l’histoire officielle : « Si j’avais des antécédents à un point quelconque de
l’histoire de France ! Mais non, rien. ». Il indique ici clairement qu’il ne se situe pas dans le
camp des vainqueurs. À l’origine, « une Saison en Enfer » s’appelait « Livre Païen ou Livre
Nègre ». Là encore, l’église et le christianisme ne font pas partie de son monde. La religion
est assimilée à un pouvoir qu’il rejette.

Dans les poèmes de 1871 ( Les Pauvres à l’église : « Et tous bavant la foi mendiante et
stupide, Récitent la complainte infinie à Jésus, Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus ») mais aussi de 1870 (Le Mal : « il est un
Dieu qui rit aux nappes damassées, Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ; Qui dans
le bercement des hosannah s’endort ») l’anticléricalisme transparaît sans aucune ambiguïté.

Néanmoins, les connotations bibliques sont légions dans les textes d’une Saison. L’enfer est
un des lieux récurrents et Satan l’un des personnages principaux. Dans l’ouvrage qu’elle a
consacré à l’écriture d’une saison en Enfer (« Se dire et se taire », Edition A la Baconnière,
1988) Danielle Bandelier indique que Rimbaud prend le contre-pied des habituelles
« Confessions » qui, sur le modèle de Saint-Augustin, s’adresse habituellement à Dieu, non à
Satan. Il donne l’impression de s’en expliquer dans les premières pages de « Mauvais Sang » :
« Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs, -
représentants du Christ. ». Mais le personnage qui apparaît le plus souvent, c’est le « Je », il
surgit quasiment à toutes les pages.
Ce « Je » exprime tout d’abord la nostalgie d’un temps révolu (première phrase du prologue :
« Jadis, si je me souviens bien, la vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les
vins coulaient »). Ce passé béni et lointain s’oppose radicalement à un passé beaucoup plus
proche, où il se décrit maudit et perdu (Mauvais Sang : « Je me voyais devant une foule
exaspérée, en face du peloton d’exécution »). Les allers-retours dans le temps se succèdent et
une opposition spatiale prend forme. Dans le texte « L’impossible », il y a d’un côté, son
univers, identifié (« L’esprit est autorité, il veut que je sois en Occident ») et décrié
(« Pourquoi un monde moderne si de pareils poisons s’inventent !), et de l’autre un Orient
primitif magnifié, sans trace du christianisme. Comme le précise Alain Jeancolas dans
« Rimbaud, l’œuvre », cet Orient est « vierge du sentiment de culpabilité et de toute velléité
de salut ». Il s’agit pour le narrateur de « retourner à l’Orient et à la sagesse première et
éternelle ». Dans cette quête psychique, les repères n’ont finalement qu’une importance
relative. Dans « L’impossible », naviguant entre Orient et Occident, il indique « Le monde n’a
pas d’âge. L’humanité se déplace, simplement ». Danielle Bandelier précise que le narrateur
d’une Saison en Enfer « parle de départ et de voyage tantôt au passé, tantôt au futur, tantôt au
présent sans se soucier de la chronologie ».

Madeleine Perrier évoque dans son étude « Rimbaud. Chemin de la création » (Editions
Gallimard, 1973) l’une des techniques récurrentes d’Arthur Rimbaud. Le poète Ardennais
prend pour habitude de retenir « plusieurs des sens d’un même mot et les utilise pour tout ce
qu’ils suggèrent d’idées et de mouvements ». Elle en déduit une série de sens
possibles concernant l’enfer : « Lieu souterrain qu’habitaient les âmes des morts », « Lieu
destiné au supplice des damnés, dans la religion chrétienne », « Figuré : chose excessivement
déplaisante, pénible », « Par extension, les démons, les puissances de l’enfer », « Un enfer,
lieu, réunion, vie commune où règnent la discorde, la confusion », « Désordre, trouble »,
« Violente peine qu’inspire la passion ou le remords », « D’enfer, excessif ». Elle fait de
même avec le mot « saison » pour en retirer trois sens : « Nom des quatre grandes divisions
de l’année », « En général : moment, circonstances », « Ages de la vie ». Arthur, en apportant
cette richesse sémantique témoigne d’une l’expérience vécue (avec Paul Verlaine) à la limite
de la folie et d’un combat spirituel extrême.

Dans ce premier (et dernier) assemblage de textes publiés sous son contrôle, Rimbaud passe
son temps à brouiller les cartes, les lieux. L’enfer comme lieu des damnés (« Ciel !, sommes-
nous assez de damnés ici-bas !...), correspond à cet endroit où l’on retrouve ceux qui ne
respectent aucune norme, aucune convention. Dans « Mauvais sang » il nous dit « Mais
toujours seul ; sans famille ». Il endosse donc le rôle du pestiféré sans famille, sans religion,
sans pays (« j’ai horreur de la patrie »), sans origine distincte. Le mieux est alors pour lui de
s’adresser à Satan. Là encore, aucune déférence, bien au contraire. Le ton utilisé par Rimbaud
est moqueur, familier, parfois par le truchement du tutoiement ; dans le prologue : « Mais
cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée ! » puis dans « Nuit de l’enfer » :
« Satan, farceur, tu veux me dissoudre, avec tes charmes ».
Mais cet enfer n’est finalement qu’une métaphore pour désigner le néant : « nous sommes
hors du monde », « Je ne suis plus au monde. ».

Parallèlement à ce décor de fond, infernal (« l’enfer est certainement en bas » - « je me vois


en enfer, donc j’y suis »), des indications géographiques nous sont fournies – comme dans
« Mauvais Sang » : « Des vues de Byzance, des remparts de Solyme (l’un des noms bibliques
de Jérusalem)…les nuits d’Allemagne », « la plage armoricaine » - mais cette énumération de
lieux ne nous informe en rien sur l’importance que ceux-ci peuvent avoir dans cette
d’autobiographie.
Nous sommes donc dans l’imprécision la plus totale concernant l’espace. Cette remarque est
également valable pour ce qui est de la temporalité : « jadis » premier mot d’une Saison en
Enfer donne le ton. Ensuite ce flou temporel revient régulièrement comme nous pouvons le
voir dans « Délires I » : « il faudra que je m’en aille, très loin, un jour » ou « L’Eclair » :
« Au dernier moment, j’attaquerais à droite, à gauche… » puis dans la « chanson de la haute
tour » : « qu’il vienne, qu’il vienne, le temps dont on s’éprenne » jusqu’au texte final
« Adieu » qui commence par « l’automne », évoque mystérieusement « l’heure nouvelle ». Le
temps est même aboli dans « Nuit de l’enfer » : « Ah ça ! l'horloge de la vie s'est arrêtée tout
à l'heure ».

Cette incertitude temporelle et spatiale nous pousse à douter de la nature du sujet, c’est-à-dire
du « Je ». Est-ce bien Arthur Rimbaud qui parle ou un double maléfique ? Qui est cet autre ?
Rimbaud semble nous dire que cet être indéfini est le mieux placé pour observer ce combat
intérieur. De son côté Danielle Bandelier parle « d’une forme d’échange, de réflexivité entre
l’acte de l’écriture et son message ou, en termes linguistiques, entre signifiant et signifié ».

Lorsque Vitalie Rimbaud demandera à son fils ce qui qu’il a voulu dire dans « une Saison en
enfer » il lui donnera cette réponse : « J'ai voulu dire ce que cela dit, littéralement et dans
tous les sens ».

Dans ce brouillard de significations indirectes ou symboliques, il en ressort tout de même une


thématique géographique que nous retrouverons dans « Les illuminations », c’est la « ville ».
L’espace urbain est le réceptacle le plus visible des mutations politiques et technologiques qui
jalonnent le 19ème siècle. La ville apparaît dès les premières pages (dans « Mauvais Sang » :
« Que les villes s'allument dans le soir », « Dans les villes, la boue m'apparaissait
soudainement rouge et noire »). Nous la rencontrons également dans le dernier texte,
« Adieu » : « la cité énorme au ciel taché de feu et de boue » et « Et à l'aurore, armés d'une
ardente patience, nous entrerons aux splendides villes ». Cette avant-dernière phrase du
dernier texte d’une « Saison en enfer », offre l’une des premières visions positives de la ville.

Mais l’espace urbain est présenté de manière ambivalente dans l’univers rimbaldien ; il y a
d’un côté, le rejet, le dégoût de ce symbole d’une modernité en marche et de l’autre une
inévitable fascination. Dans une « Saison en enfer », la ville est citée à plusieurs reprises.
Dans les « Illuminations », elle prend corps et devient le sujet central de plusieurs poèmes.

Présence de l’espace urbain dans les « Illuminations »

Sur le site Internet http://abardel.free.fr/tout_rimbaud/les_illuminations.htm (consulté le 1er


mars 2010), il est indiqué que les « Illuminations » ont été publiées pour la première fois en
1886, d’abord en feuilleton dans la revue La Vogue, puis en plaquette. Lors des parutions
suivantes, l’ordre des textes changera car les intentions de Rimbaud sont assez méconnues.
Arthur a remis ces écrits à Verlaine en février ou mars 1875 lorsqu’ils se sont revus une
dernière fois en Allemagne. La grande majorité des biographes sont d’accord sur ce fait.
Paul Verlaine (site Internet http://www.uniscience.ch/athena/rimbaud/rimb_ill.html#0
consulté le 1er mars 2010), dans la notice introductive à la publications de 1886 nous transmet
les informations suivantes : « Le livre que nous offrons au public fut écrit de 1873 à 1875,
parmi des voyages tant en Belgique qu'en Angleterre et dans toute l'Allemagne.
Le mot Illuminations est anglais et veut dire gravures coloriées, - colored plates : c'est même
le sous-titre que M. Rimbaud avait donné à son manuscrit. »
L’organisation des « Illuminations », selon « Pocket Classiques » (mars 2008) présentée et
commentée par Pascaline Mourier-Casile, serait le fait du critique Félix Fénéon, qui a
entrepris de classer la quarantaine de feuillets avant de les remettre à la revue La Vogue. Ce
dernier plaçait ces textes « en dehors de la littérature et sans doute au-delà » (F.Fénéon, in Le
Symbolisme, octobre 1886. A. Kittang. Discours et jeu, Presses Universitaires de Grenoble,
1975). Quoi qu’il en soit, il est possible de dégager des lignes directrices des
« Illuminations ». Une série de textes ont notamment en commun l’espace urbain et la
modernité : « Ouvriers », « Les Ponts », « Ville », « Villes » (deux textes avec le même titre),
« Métropolitain ».

Une « Saison en Enfer » nous parlait d’une aventure principalement tournée vers l’intérieur.
Les « Illuminations » constituent un regard moderne sur le monde. La « Saison en Enfer »
rappelait le désordre, l’excès, l’autodestruction. Avec les « Illuminations », il s’agit d’une
proposition originale, à l’instar d’un peintre avant-gardiste. L’allusion à la peinture n’est pas
fortuite. En effet, par l’utilisation permanente de la couleur et cette volonté d’imprimer le
mouvement, Rimbaud rappelle inévitablement le travail des impressionnistes.

Dans le livre « Conférences de Bernard Lamarche-Vadel » (Editions du regard, 2005), le


célèbre critique d’art nous dit ceci : « Les Impressionnistes sont les premiers à aller voir sur le
motif la chose qu’ils vont peindre. Et qu’est-ce qu’ils voient ? Mais ils voient d’abord qu’on y
voit pas. Grand problème, d’où naît cette catastrophe que l’on appelle l’art moderne : on n’y
voit rien, contrairement à ce que l’on croit. Pourquoi ? Parce que l’on ne voit pas une chose,
constituée dans une identité définitive. On voit un processus en constante modification dans le
temps même du phénomène de l’observation. Et les Impressionnistes vont donner le primat à
la lumière comme constitutive à la fois de l’observation du processus et donc, de ce fait, de la
mise en œuvre de la restitution de l’objet ».

Dans la description de la ville moderne (dans le cas présent, l’épicentre de la modernité, c’est
Londres), Rimbaud propose une profusion d’images, d’impressions et de sensations. Sa
propre modernité qu’il explore et expérimente se confronte à l’espace urbain en perpétuelle
mutation.

Suzanne Bernard, dans une communication au XI Congrès de l’Association Internationale des


Etudes Françaises (http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/revue/caief, site consulté
le 13 avril 2010) précise : « Si je parle d’impressionnisme à propos de Rimbaud, ce n’est pas
pour chercher une influence précise des peintres Impressionnistes sur le colorisme de celui-
ci : d’abord parce que l’on peur trouver un ‘impressionnisme’ avant la lettre dans les poésies
qu’il a écrites en 1870 et 1872 (or le terme d’Impressionnisme a été inventé par un critique en
1874, lors de la première exposition organisé par Monet et ses amis). (…) Je rappellerai
seulement qu’à Paris, par Fantin-Latour, Verlaine et Rimbaud ont certainement été en relation
avec le groupe de Monet (…) qu’à Londres, en 1872-1873, ils ont vu des tableaux de Turner,
dont les orgies de couleurs annoncent la peinture impressionniste ».

Elle ajoute que le colorisme de Rimbaud se rapproche également de Gauguin « plus encore
que des impressionnistes, parce que tous deux aiment les couleurs pures, les tons éclatants. Il
est rare que chez Rimbaud les épithètes de couleur soit nuancées ou amorties par des
déterminations ou des suffixes (bleu pâle, bleu de turquoise, verdâtre)».
Le texte « les Ponts » situé entre les « Ouvriers » et « Ville » est sans doute la proposition la
plus picturale de Rimbaud. En procédant par des descriptions rapides, par petites touches, il
donne effectivement l’impression d’assister à l’élaboration d’un tableau. La couleur est, à
nouveau, très présente (« veste rouge », « ciel gris de cristal », « eau grise et bleue », « rayon
blanc ») mais aussi les métaphores musicales (« accords mineurs », « instruments de
musique », « airs populaires », « concert seigneuriaux », « hymnes publics »). Ce texte
pourrait paraître en premier lieu comme une ode au mouvement à l’harmonie mais cette
impression est trompeuse. La dernière phrase « Un rayon blanc, tombant du haut du ciel,
anéantit cette comédie » tombe comme un couperet. Elle est isolée par un tiret comme pour
signifier la fin d’une représentation. Le mot « comédie » est sans équivoque. Au concept tant
vanté de « modernité » et de « progrès » Rimbaud répond « simulacre », « illusion ».

Dans l’essai « L’opéra fabuleux » (Editions l’Age d’homme, 2001) consacré à Arthur
Rimbaud, Pierre Lauxerois fait le parallèle avec cette phrase de Baudelaire :

« Les disciples des philosophes de la vapeur et des allumettes chimiques l’entendent ainsi : le
progrès ne leur apparaît que sous la forme d’une série indéfinie. Où est cette garantie ? Elle
n’existe, dis-je, que dans votre crédulité et votre fatuité ».

Dans un autre texte, le premier intitulé « Villes », Arthur Rimbaud opère une approche plus
abstraite. Là, où l’on s’attend à une description de l’univers urbain, ce sont d’autres références
toponymiques qui font leur apparition. Les lieux cités dès la première phrase sont des
« ailleurs » liés à l’expansionnisme Européen :

« Ce sont des villes ! C'est un peuple pour qui se sont


montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! »
Les « Alleghanys désignent une chaîne de montagne située à l’est des Etats-Unis. Ce
topomyme est synonyme de conquête de l’Ouest et d’aventure. Sans doute Arthur avait
entendu parler d’un ouvrage du début du 19ème siècle de François-André Michaux intitulé :
« Voyage à l’ouest des monts Alléghanys dans les états de l’Ohio, du Kentucky et du
Tennessee, et retour à Charleston par les Hautes-Carolines ».

Le second lieu cité est le Liban. Située au Moyen-Orient, la région du Mont Liban est, au
milieu du 19ème siècle, sous domination Ottomane. Ce territoire est séparé en deux, entre les
communautés religieuses Maronites (Chrétiens) et Druzes (Musulmans). Suite au massacre de
plusieurs milliers de chrétiens, Napoléon III décide d’intervenir en 1861, en compagnie de la
Grande-Bretagne, de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie. Cette intervention va fixer
l’influence occidentale dans cette région pour au moins un siècle.
(Source : émission « Rendez-vous avec Monsieur X » du 6 mars sur Moussa Sadr).

« Villes » est parcourue de référence mythologique (« centauresses séraphiques »,


« naissance éternelle de Vénus », flottes orphéoniques », « Diane »). Cette approche semble
assez similaire des impressions de Théophile Gautier devant la capitale anglaise. Ce qu’il
décrit n’est pas très différent de la proposition Rimbaldienne :

« Une forêt de cheminées colossales, écrit-il, en forme de tours, de colonnes, de pylônes,


d'obélisques, donnait à l'horizon un air égyptien, un vague profil de Thèbes, de Babylone, de
ville antédiluvienne, de capitale des énormités et des rébellions de l'orgueil, tout à fait
extraordinaire ». (Source : http://id.erudit.org/iderudit/035835ar, consulté le 7 mars 2010)
Ces références sont peut-être issues de l’imaginaire d’Arthur avant son arrivée en Grande-
Bretagne. Mais il est également tout à fait probable que les visions féeriques qui ornementent
certains textes des « Illuminations » viennent sans doute également de ses nombreuses visites
au Crystal Palace de Londres.

Londres est l’une des rares villes d’Europe dépassant les 100 000 habitants au début du 19ème
siècle. En 1851, c’est la plus grosse ville au monde avec 2,4 millions d’habitants. La capitale
anglaise constitue la vitrine de la révolution industrielle. Il n’est donc pas étonnant que la
première exposition universelle y soit organisée en 1851. C’est à cette occasion qu’a été édifié
ce « palais de cristal » (Crystal Palace), à Hyde Park. L’exposition terminée, la structure
gigantesque (84 000 mètres carrés de verre), est démontée et déplacée au Sud de Londres, au
sommet de Sydenham Hill. Chaque visiteur (plus 6 millions pour l’année 1851) est frappé par
l’originalité de l’édifice de Joseph Paxton. Sur le site Internet
http://ml.hss.cmu.edu/courses/mjwest/French_Graduate_Reading/Rimbaud%20&%20l%27A
ngleterre.htm (consulté le 1er Mars 2010), il est précisé à quel point Arthur connaissait ce
lieu : « On sait que Rimbaud assista à plusieurs des attractions qui eurent lieu dans ce palais
lors de son séjour de 1872/1873 (représentations théâtrales, feux d'artifices), qu'il envoya de
nombreuses cartes postales à l'image de cet endroit, et le journal de sa soeur raconte qu'il y
emmena également ses visiteuses de l'été 74 ».

Le « Crystal Palace ». (Source: building-history.pwp.blueyonder.co.uk)

Ce qui attire surtout Rimbaud, c’est que palais est aussi une fenêtre sur le monde, avec des
représentations de tous les pays et de toutes les époques. Cette universalité phagocitée par la
grande puissance industrielle du 19ème siècle, Arthur se l’approprie en restituant la multitude
d’images mélangée à ses visions urbaines.

Mais il n’y a pas que du « merveilleux » à Londres. Nous avons vu qu’il prenait un malin
plaisir à détourner la notion de « modernité ». Il entreprend également d’insérer dans ses
écrits, la dure réalité de la condition ouvrière. Dans le texte « Ville », il décrit l’atmosphère de
Londres et ce qu’il perçoit de la population : « je vois des spectres nouveaux roulant à travers
l’épaisse et éternelle fumée de charbon – notre ombre des bois, notre nuit d’été ! ». La ville
du progrès, il lui accole, dès la première phrase, cette expression de « métropole crue
moderne ».
Comme nous l’avons suggéré dans la première partie, Rimbaud saisit très rapidement l’envers
de la modernité lorsqu’il indique dans le texte (« Ville ») : « La morale et la langue sont
réduites à leur plus simple expression ». Verlaine, quant à lui, est encore explicite dans
« Sonnet boiteux » publié en 1881 :

« Londres fume et crie. Ô quelle ville de la Bible !


Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.
Et les maisons dans leur ratatinement terrible
Epouvantent comme un sénat de petites vieilles. »

Le troisième texte sur la ville (nommée « Villes II ») traite de manière un peu plus
géographique l’espace urbain, avec un référent historique : la Grèce. « L’acropole » est citée à
plusieurs reprises. Londres rappelle la grandeur de la ville antique, Athènes. Rimbaud établit
une autre passerelle entre les deux métropoles ; certes, la ville affiche des bâtiments
splendides (« l’éclat impérial des bâtisses… ») mais elle abrite en son sein des habitants qui
ne jouissent visiblement pas des mêmes droits. La césure citoyen/non citoyen (c’est-à-
dire Barbare ou esclave) se retrouve dans la dénomination qu’il emploie pour désigner les
Londoniens qu’il observe. Dans le premier paragraphe sont désignés « les subalternes » alors
que dans la seconde partie du texte, il parle de « quelques nababs aussi rare que les
promeneurs d’un matin de dimanche à Londres, se dirigent vers une diligence de diamant ».
Dans le troisième paragraphe, il indique que « le faubourg se perd dans la campagne ». Il est
possible d’imaginer, qu’à l’instar des politiques urbaines actuelles, les classes populaires sont
relégués le plus loin possible du centre ville.

Nous l’avons vu, Arthur Rimbaud sait parfaitement saisir les contours de la ville moderne, il
la parcours dans tous les sens et connaît les lieux incontournables. C’est bien cela que Vitalie
Rimbaud, la jeune sœur d’Arthur, raconte dans son journal intime. Dans le CD Audio « la
parole de Rimbaud » (Editions Gallimard, collection « A voix Haute »), Philippe Sollers parle
en détail de ce témoignage. Arthur Rimbaud est retourné à Londres en 1874 avec le poète
Germain Nouveau. Inquiète pour son fils, la mère d’Arthur (accompagnée de sa plus jeune
fille Vitalie) lui rend visite en juillet. Vitalie souligne à chaque instant la disponibilité et la
gentillesse d’Arthur, toujours prêt à faire découvrir de nouveaux lieux. Ils commencent par le
Parlement (et la statue de Shakespeare !), puis c’est la cathédrale Saint-Paul et Hyde Park. Les
jours suivants Arthur emmène sa sœur dans l’un des endroits qu’il fréquente le plus : le
British Museum. Philippe Sollers nous dit que c’est là que « Rimbaud pense et médite comme
s’il était parvenu au cœur rassemblé et transparent de la planète ».
Mais c’est le journal de Vitalie qui nous donne l’information la plus importante. Lors d’une
énième visite au British Museum, Arthur montre à sa sœur « les dépouilles du roi
d’Abyssinie, Théodore ». Rimbaud a observé Londres et sa modernité mais c’est désormais
dans cette direction qu’il regarde : L’Afrique.
B. Rimbaud l’Africain

Ce titre a été utilisé par de nombreux biographes d’Arthur Rimbaud. Il est assez juste car le
poète ardennais s’est intéressé, comme personne, aux peuples et aux nouveaux espaces qu’il a
rencontrés. C’est l’explorateur Jules Borelli (1853-1941) qui en dresse le meilleur portrait :
« Il sait l’arabe et parle l’amharigna et l’oromo. IL est infatigable. Son aptitude pour les
langues, une grande force de volonté et une patience à toute épreuve le classent parmi les
voyageurs accomplis ». (Source : « Arthur Rimbaud – Une question de présence » de Jean-luc
Steinmetz, édition « Tallandier », 1991).

Comme le dit Alain Borer dans « Rimbaud, l’heure de la fuite », on oublie souvent à quel
point il n’a cessé de marcher. A 18 ans, il a fait à plusieurs reprises la route, à pied,
Charleville-Paris, avant il y avait eu les escapades en Belgique, après il y aura cette marche à
travers la jungle de Java, ce parcours insensé vers le pôle Nord et puis tous ces pays
Européens (Allemagne, Suisse, Italie) traversés dans tous les sens. En Afrique et en Arabie,
Arthur ne changera pas ses habitudes. Contrairement à Loti et Conrad qui ont embrassé la
carrière de marin, Rimbaud, a, depuis longtemps, choisi son mode de déplacement « Je suis
un piéton, rien de plus ». Alain Borer nous dit que Rimbaud est « un homme de passage, il
plonge au fond de l’inconnu, et l’on ne sait jamais, où il va refaire surface ». Dans une lettre
du 4 mai 1881, il parle « d’aller trafiquer dans l’inconnu ». A ce sujet, Jean-luc Steinmetz
rappelle, de son côté, la phrase de Baudelaire « Au fond de l’inconnu pour trouver du
nouveau ». C’est bien cela qui semble animer Rimbaud ; rechercher de l’inédit, du jamais vu,
aller là où aucun Européen n’a mis les pieds ; en somme, appréhender de nouveaux espaces.

Pour l’instant le premier lieu que Rimbaud rejoint c’est Le Caire (Egypte). Nous sommes en
juillet 1880. De là, il compte trouver du travail dans un port et s’engage donc dans le canal de
Suez. Il s’arrêtera à Djeddah (actuellement Arabie saoudite), Souakin (ville du nord-est du
Soudan), Massaouah (port d'Érythrée) et Hoddeidah (Yemen), sans succès. Heureusement, il
fait la connaissance d’un français qui lui parle d’Aden. C’est dans cette ville cosmopolite
qu’il est mis en relation avec la « maison Bardey », nouvelle agence exportant diverses
marchandises (surtout du café).

Arthur entre Aden et Harar

Arthur est rapidement embauché. Son travail n’est pas très passionnant (il réceptionne les
balles de café et surveille le tri et le conditionnement de la marchandise) et la ville ne
l’enchante guère. Dans une lettre à sa famille (daté du 25 août 1880) voici ce qu’il en
dit : « Aden est un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une goutte d’eau bonne (…) la
chaleur y est excessive, surtout en Juin et Septembre (…) tout est très cher et ainsi de suite.
Mais il n’y a pas : je suis comme prisonnier ici et assurément il me faudra y rester au moins
trois mois avant d’être un peu sur mes jambes ou d’avoir un meilleur emploi ». (Source :
« Rimbaud, œuvres complètes » édition la Pochothèque, 2004)

C’est pourquoi dans la lettre suivante (du 22 septembre 1880), toujours adressée à sa famille
Rimbaud se voie déjà « ailleurs » : « J’irai probablement à Zanzibar (lieu qui le fera souvent
rêver mais qu’il n’atteindra jamais), où il y a à faire (cette expression deviendra un
leitmotiv) ». Il ajoute qu’Aden est « le lieu le plus ennuyeux du monde » mais il précise
« après celui que vous habitez ». Aden est loin de tout et il est nécessaire d’avoir un peu
d’argent pour pouvoir bouger. Son salut viendra de la maison Bardey. Jusqu’à présent, il n’a
toujours pas rencontré Alfred Bardey. En effet, celui-ci effectue une expédition au Harar afin
de créer sur ce territoire une « factorerie », il revient à Aden en octobre 1880.

Enid Starkie, universitaire britannique, a écrit un ouvrage très détaillé « Rimbaud in


Abyssinia » (paru en France en 1938 aux éditions Payot) évoquant les prémices de
l’implantation commerciale des Européens dans cette région du Globe.

Espace où va évoluer Rimbaud de 1881 à 1891 et territoires convoités par les Européens

Source : « Arthur Rimbaud – Une question de présence » de Jean-luc Steinmetz, édition


« Tallandier », 1991.

Enid Starkie évoque tout d’abord cette date cruciale pour la région : 1869. Cela correspond à
l’ouverture du Canal de Suez qui « tranforma tout à coup la Mer Rouge de simple cul-de-sac
en route importante, en principale artère vers les pays de l’Est, de sorte que tous les pays
possèdant des empires en Orient, ou rêvant d’en posséder, commencèrent à s’intéresser à cette
mer qu’ils avaient jadis méprisée ». Les Européens commencent alors à s’installer autour de
ce nouveau passage : les Italiens à Assab en 1879, les Français à Obock en 1880. Plus tard, les
Espagnols, les Allemands et même les Russes tenteront de faire de même. Quant à
l’Angleterre, nous dit Enid Starkie, elle est établie à Aden depuis 1838 et « pendant quarante
ans, elle a dominé la Mer Rouge seule et sans concurrence ».

C’est cette ruée des Européens vers la corne de l’Afrique qu’observera Rimbaud avec dépit.
La région connaîtra de sérieux troubles et les territoires seront bouleversés à jamais.

Alfred Bardey est un pionnier, un grand voyageur et un homme de terrain. En 1880, il a créé à
Lyon la société « Viannay, Bardey et Cie » dont l’objet est l’importation de denrées
coloniales. Mais en Afrique, sa démarche est plus large. Gille Ragache dans l’article « Les
établissements et négociants français dans la corme de l’Afrique », (revue La Géographie
N°1519 bis, Janvier 2006) précise : « Au cours de nombreux séjours et voyages de
reconnaissance (en principe à but commercial mais dont la dimension géographique,
scientifique, et même militaire n’a jamais été absente) il n’oublie jamais qu’il avait été
officier dans l’armée française (…), il effectue des relevés topographiques minutieux au
Yémen et en Ethiopie. Il établit des cartes manuscrites qu’il transmettait en France tant à la
Société de Géographie dont il fut un membre actif à partir de 1880 ». Un tel profil ne pouvait
que plaire à Arthur Rimbaud. Nous verrons qu’Alfred Bardey lui transmettra sa passion de la
géographie, de l’ethnologie et des sciences.

Il est le premier Européen à vouloir tenter l’aventure commerciale au Harar. Pour Enid
Starkie, Harar est la clef de l’Afrique Orientale, son plus grand centre commercial. Elle ajoute
que, précédemment, des Européens ont bien tenté d’accéder à cette « ville » : L’Ecossais
Bruce au 18ème siècle alors qu’il recherchait les sources du Nil, les anglais Harris et Johnston,
le français Rochet d’Héricourt en 1839 puis en 1842 ; tous ont échoué. Alfred Bardey arrive à
Harar au moment où les Egyptiens ont pris possession de cette région (conquête de Raoul
Pacha en 1874). Il comprend tout de suite les possibilités commerciales que lui offre cet
endroit. Il pourrait désormais acheter « en direct », avoir accès à de nouveau produit et faire
transiter le tout avec ses propres caravanes.

Bardey, de retour à Aden, fait signer un contrat de 3 ans à Rimbaud. Il lui propose également
de rejoindre la nouvelle agence au Harar. Arthur a enfin la possibilité de quitter le « roc
affreux » et de rallier ce lieu mythique, au climat un peu plus supportable.

Voici la description qu’en fait Rimbaud dans une lettre (du 13 décembre 1881) envoyé à sa
famille : « je suis arrivé dans ce pays après 20 jours de cheval à travers le désert somali.
Harar est une ville colonisée par les Egyptiens et dépendant leur gouvernement. (…) les
produits marchands du pays sont le café, l’ivoire, les peaux, etc. Le pays est élevé (2000
mètres au-dessus du niveau de la mer, ndlr), mais non infertile. Le climat est frais et non
malsain. »

Ses informations sont concises et précises. Il y a déjà chez lui cette volonté d’élaborer un récit
de voyage, tel que l’on fait les grands découvreurs. Il faut dire qu’à cette période, Arthur a
beaucoup de projets. Il découvre son nouveau métier de négociant et parallèlement tout ce qui
touche à l’exploration le passionne. Dans ses courriers suivants, il commande une liste
impressionnante d’ouvrages comme le « Manuel théorique et pratique de l’Explorateur ».
Les sciences l’intéressent également au plus haut point : « je désire connaître l’ensemble de
ce qui se fabrique de mieux en France en instruments de Mathématiques, Optique,
Astronomie, Electricité, Météorologie, Pneumatique, Mécanique, Hydraulique et
Minéralogie ».

Il va participer à diverses expéditions, dans des contrées inexplorées. Cela concerne « une
campagne à l’ivoire » ou une « quantité considérable de cuirs secs ». Il est l’un des premiers
européens à pousser jusque Boubassa, à cinquante kilomètres au sud.

Mais l’attrait de la nouveauté, comme souvent chez Rimbaud, fait rapidement place à l’ennui.
Harar, avec une altitude et un climat pourtant très différent d’Aden semble être pour lui un
autre « espace-prison ». Jean-luc Steinmetz nous dit, en parlant de Harar, dans « Arthur
Rimbaud, une question de présence » (édition « Tallandier », 1991) que « chaque soir, une
fois rentrés les troupeaux qui paissent aux alentours, on ferme les cinq portes
monumentales (…) les hyènes toute la nuit, errent le long des remparts et parfois les
franchissent, là où la muraille est effondrée ».

Deux mois après son arrivée, il avait déclaré dans une lettre à sa famille : « Je compte trouver
mieux un peu plus loin. Ecrivez-moi des nouvelles des travaux de Panama, aussitôt ouverts,
j’irai ». A la fin de l’année 1881, il repart pour Aden, non sans avoir tenté de démissionner de
la « Maison Bardey ». Les incessants allers et retours entre les deux cités commencent alors.

Dès son arrivée à Aden, il a la ferme intention d’écrire un ouvrage sur le Harar et les pays
Gallas pour la Société de Géographie. Il devra encore attendre un an et son retour au Harar
pour concrétiser ce projet. Là, au cours de l’année 1883, il retrouve les Européens avec qui un
contact s’était noué lors de son précédent séjour. Il y a les employés de la maison Bardey, les
frères Righas, Sotiro le Grec et Monseigneur Taurin qui dirige la mission franciscaine. Il
reprend ses expéditions à visée commerciale. Il s’habille en musulman, parle arabe et se
renseigne sur les tentatives d’explorations déjà menées dans la région. Il sait qu’il y a peu, un
italien, Petrio Sacconi, s’est fait massacrer avec toute sa troupe avant d’atteindre le Wabi. Il
fait parvenir l’information à sa direction dans un courrier du 25 août 1883.

Pour lui « les causes de ce malheur ont été la mauvaise composition du personnel de
l’expédition, l’ignorance des guides qui l’ont aussi malement poussée, dans des routes
exceptionnellement dangereuses, à braver des peuplades belligérantes. Enfin la mauvaise
tenue de M.Sacconi lui-même, contrariant (par ignorance) les manières, les coutumes
religieuses, les droits des indigènes ». Il ajoute que « M.Sacconi n’achetait rien et n’avait que
le but d’atteindre le Wabi, pour s’en glorifier géographiquement ».

Rimbaud et le grec Sotiro, agent de la Maison Bardey seront beaucoup plus prudents.
Constantin Sotiro, bien intégré aux cultures locales (il prend le nom arabe de Adji-Abdallah),
se rend avec trois caravanes dans l’Ogadine, territoire mal connu situé aux confins des
Somalis. Il ramène une foule de données et Rimbaud en fera un texte construit nommé
« rapport sur l’Ogadine » (appelée aujourd'hui Ogaden, située sur le territoire éthiopien, à la
frontière avec la Somalie). Celui-ci sera présenté lors de la séance de la Société de
Géographie le 1er février 1884, puis publié.

Ce rapport offre un véritable intérêt ethnographique. Dès les premières lignes sont décrites les
tribus Somalies, les Gallas et cette fameuse rivière Wabi qui sépare « la grande tribu Oromo
des Oroussis ». Juste après, Rimbaud indique la route empruntée par Sotiro ainsi que les
différents trajets possibles entre Harar et Ogadine. Le climat, les indications géologiques, la
flore sont détaillés. Suivent ensuite des renseignements sur la religion des Ogadines :
« Chaque camp a son iman qui chante à la prière aux heures dues. Des Wodads (lettrés) se
trouvent dans chaque tribu ; ils connaissent le Coran et l’écriture arabe et sont poètes
improvisateurs ». Les dernières pages sont consacrées à la description de la faune (en
particulier celle vivant à proximité des grands fleuves) et d’une mystérieuse « race d’hommes
regardée comme inférieure et assez nombreuse, les Mitganes (Tsiganes) ; ils semblent tout à
fait appartenir à la race somalie dont ils parlent la langue (…) il sont répartis entre les
tribus, et, en temps de guerre, réquisitionnées comme espion et allié ».
La fin du rapport parle clairement des possibilités commerciales de cette région. Rimbaud
indique « Un de nous ou quelque indigène énergique de notre part, ramasserait en quelques
semaines une tonne d’ivoire qu’on pourrait exporter directement par Berbera en franchise ».
La dernière phrase montre la motivation d’Arthur, son désir de gagner de l’argent et de
s’investir corps et âme dans le développement commercial de la maison Bardey : « Nous
sommes décidés à créer un poste sur le Wabi, et ce poste sera environ au point nommé Eimeh,
grand village permanent situé sur la rive Ogadine du fleuve, huit jours de distance du Harar
par caravanes ».

Ecrivains et biographes ne sont toujours d’accord sur les participants de cette expédition. Pour
Enid Starkie « Sotiro et Rimbaud s’aventurèrent encore plus loin que lui (le Père Taurin) hors
de la domination égyptienne ; ils pénétrèrent dans la province de l’Ogaden, pays qui n’avaient
jamais vu d’étrangers, encore moins de blanc (…) Rimbaud fut le premier Européen à mettre
le pied dans cette partie de l’Ogaden, 50 Kilomètres au sud de Boubassa. »
Elle insiste sur le fait que Sotiro est arrivé encore plus au sud que Rimbaud, à Galdoa, où
personne ne devait pénétrer, après lui avant 1901.

Ses principaux biographes (Jean-luc Steinmetz, Claude Jeancolas, Jean-luc Lefrère) ne sont
pas aussi affirmatifs et considèrent que l’expédition a été menée par Sotiro. Cependant il est
indéniable que Rimbaud a eu sur celle-ci une grande influence. Dans la revue Géographie
N°1519 bis, il est délivré l’information suivante, jamais contestée : « Sotiro a été fait
prisonnier par une tribu pendant une quinzaine de jours. Rimbaud a dû intervenir auprès de
l’Ogas Omar Hussein pour le faire libérer ». Même si Arthur n’a pas participé complètement à
l’expédition, il est possible de voir à quel point il a su tisser des liens solides avec des chefs
autochtones.

Bien sûr, Rimbaud a perpétuellement des envies d’ailleurs et il est toujours à la recherche de
nouveaux espaces inconnus. Mais le fait que cette expédition se soit bien déroulée et que son
rapport sur l’Ogadine ait été repris par des sociétés savantes anglaises et allemandes prouvent
que cette quête de l’inconnu peut être organisée, méthodique et bénéfique.

En règle générale, les principaux commentateurs de l’œuvre de Rimbaud évoquent à peine ce


rapport sur l’Ogadine. Par contre, des écrivains comme Michel Butor, ont été un peu plus
inspirés. Voici ce qu’il nous en dit : « Certains personnages ont dû fasciner Rimbaud ; la
région même qu’il choisit nous renvoie à des explorateurs comme Livingstone et Stanley,
avec le magnétisme des sources du Nil et des montagnes de la Lune. Le langage utilisé, la
quantité de noms, de termes indigènes, nous donnent l’impression de n’être plus tout à fait
dans le Français (…) Il s’agit d’un travail tout différent à première vue de ce qu’il était
autrefois, mais qui a la même profondeur, aboutit à des résultats comparables. »
Dans le rapport sur l’Ogadine, le style et les procédés rimbaldiens sont reconnaissables. Il n’y
a pas de rupture entre le poète d’une Saison en Enfer et des Illuminations et le rédacteur de ce
compte-rendu géographique et ethnographique. Cette capacité à transfigurer le réel, à rendre
l’invisible visible, à provoquer les imaginations habite toujours Arthur Rimbaud. Il y a un
passage qui a particulièrement marqué Michel Butor, lorsqu’Arthur parle en détail du poison
utilisé par les somalis : « cet arbuste est toujours couvert de dépouilles de serpents, et tous les
autres arbres se dessèchent autour de lui ». Puis il cite aussi cet extrait : « les bêtes féroces
sont assez rares en Ogadine. Les indigènes parlent cependant de serpents, dont une espèce à
corne, et dont le souffle même est mortel ».
Michel Butor nous dit en commentaire que nous avons l’impression de débarquer en plein
mythe. Il est vrai que des premiers écrits d’école, en passant par les premiers poèmes
jusqu’aux Illuminations, la référence mythologique n’est jamais loin pour Rimbaud. Décrire
simplement des paysages, des peuples ou tout simplement des événements n’est pas suffisant
pour lui. Il lui est impératif, dans le cadre de l’écrit, d’apporter un regard suffisamment
expressif et singulier pour que le lecteur puisse modifier sa perception sur le monde. Au
même titre que sa quête d’espaces nouveaux et de territoires inconnus, il s’agit d’un autre
voyage, tout aussi délicat, au cœur de la géographie des mots.

Michel Butor dans « improvisation sur Rimbaud » (édition Pocket, Agora, 1995) inscrit ce
rapport dans une histoire littéraire entre « Salammbô » de Flaubert, « le pays de la magie »
d’Henri Michaux et « l’Afrique des impressions » de Raymond Roussel.

Une fois de plus, Rimbaud, s’inscrit dans plusieurs espaces à la fois, de manière
intemporelle ; aux confins de l’indicible.

En 1884, les évènements politiques et militaires bousculent les projets de Bardey et les rêves
de fortune de Rimbaud. Le 14 janvier, Arthur écrit « les troubles de guerre se répercutent
par ici (…) la maison est en train de me faire liquider cette agence du Harar ».

Jean-Luc Steinmetz précise que la situation s’est aggravée depuis le bombardement


d’Alexandrie par les Britanniques en 1882. L’Angleterre occupe désormais l’Egypte et
« s’accorde de plus en plus un droit d’ingérence dans tous les états dépendants du Khédive ».
Il ajoute qu’au Soudan, également administré par les Anglais, un certain Mohamed Ahmed
Abdallah a lancé une guerre sainte. Les régions aux alentours sont touchées (l’empereur
Johannès qui règne sur le Tigré, au nord de l’Abyssinie doit défendre ses frontières). Les
Egyptiens quittent non seulement les ports de Zeilah et de Berbera mais aussi le Harar. Les
Anglais les remplacent.

Alfred Bardey, qui a investi dans d’autres comptoirs en Algérie, en Grèce et en Inde, pense
donc fermer son agence d’Harar. Fin mars, Arthur organise la dernière caravane avec Sotiro.
Puis il repart à Aden. Cette période sera pénible pour Rimbaud, qui devra attente des mois
avant d’être réembauché par Bardey. Des mois à se poser des questions existentielles, à se
regarder vieillir. En juin, il signe un nouveau contrat de six mois. Un mois plus tard,
incriminant le climat, il affirme à ses proches dans une lettre du 31 juillet qu’« il cherche
toutes les occasions de pouvoir être employé ailleurs » ; ce souhait sera réitéré dans la lettre
suivante du 10 septembre. Il en profite pour évoquer la présence française : « Tout le littoral
de cette sale Mer Rouge est ainsi torturé par les chaleurs. Il y a un bateau de guerre français
à Obock, où sur 70 hommes composant tout l’équipage, 65 sont malades de fièvres
tropicales ; et le commandant est mort hier. »
L’écrivain Pierre Loti, naviguant dans les mêmes eaux (il est à bord de « La Corrèze » qui fait
relâche en Janvier 1884 dans le port d’Obock) a vécu ce genre de tragédie de retour
d’Extrême-Orient. Ayant assisté à l’expédition du Tonkin, il voit un grand nombre de soldats
mourir sur la route les ramenant vers l’Europe.

Sur l’expansion coloniale, justement, Rimbaud apporte son analyse sur la situation locale.
Dans un courrier du 7 octobre 1884 il nous fait partager l’évolution des événements : « la côte
du Somali et le Harar sont en train de passer des mains de la pauvre Egypte dans celles des
Anglais, qui n’ont d’ailleurs pas assez de force pour maintenir toutes ces colonies.
L’occupation anglaise ruine tout le commerce des côtes, de Suez à Gardafui. L’Angleterre
s’est terriblement embarrassée avec les affaires d’Egypte, et il est fort probable qu’elles lui
tourneront très mal ».

Dans sa lettre suivante (datée du 30 décembre 1884), il continue à asséner jugements acerbes
et avis critiques sur les politiques coloniales des Européens. Sur les Anglais, à nouveau :
« C’est justement les Anglais, avec leur absurde politique , qui ruinent à présent le commerce
de toutes ces côtes. Ils ont voulu tout remanier, et ils sont arrivés à faire pire, que les
Egyptiens et les Turques qu’ils ont ruinés ». Les Français ne sont pas épargnés : « La France
vient aussi faire des bêtises de ce côté-ci : on a occupé, il y a un mois, toute la baie de
Tadjoura, pour occuper ainsi les têtes de routes du Harar et de l’Abyssinie. Mais ces côtes
sont absolument désolées, les frais qu’on fait là sont tout à fait inutiles, si on ne peut pas
s’avancer prochainement vers les plateaux de l’intérieur (Harar), qui sont alors de beaux
pays, très sain et productif (…) plus loin : « Et on en dépense des centaines de millions pour
le Tonkin, qui, selon tous ceux qui en reviennent, est une contrée misérable et impossible à
défendre des invasions. Je crois qu’aucune nation n’a une politique aussi inepte que la
France.(…) Nul pouvoir ne sait gâcher son argent, en pure perte, dans des endroits
impossibles, comme le fait la France. »

Dans les mois qui suivent, la situation n’est pour lui pas plus rassurante. Voilà ce qu’il écrit
aux siens le 14 avril 1885 : « Qui sait ? on nous bombardera peut-être prochainement. Les
Anglais se sont mis toute l’Europe à dos. La guerre est commencée en Afghanistan, et les
anglais ne finiront qu’en cédant provisoirement à la Russie .(…) A Obock, la petite
administration française s’occupe à banqueter et à licher les fonds du gouvernement, qui ne
feront jamais rendre un sou à cette affreuse colonie, colonisée jusqu’ici par une dizaine de
flibustiers seulement. Les Italiens sont venus se fourrer à Massaouah, personne ne sait
comment. Il est probable qu’ils auront à évacuer, l’Angleterre ne pouvant plus rien faire pour
eux. »

Ces lettres envoyées la plupart du temps à sa famille, constituent un précieux témoignage sur
cette course européenne pour s’accaparer les territoires de la corne de l’Afrique.

Cette prédation organisée l’obsédera jusqu’au bout. Dans une lettre du 25 janvier 1888, il
nous donne une idée précise du changement qui s’est opéré dans cette région du monde : « les
affaires de cette Mer Rouge sont bien changées, elles ne sont plus ce qu’elles étaient il y a six
ou sept ans. C’est l’invasion des Européens, de tous les côtés, qui a fait cela : les Anglais en
Egypte, les Italiens à Massaouah, les Français à Obock, les Anglais à Berbéra, etc (…) Tous
les gouvernements sont venus engloutir des millions sur toutes ces côtes maudites, désolées,
où les indigènes errent des mois sans vivre et sans eau, sous le climat le plus effroyable du
globe ; et tous ces millions qu’on a jetés dans le ventre des bédouins n’ont rien apporté, que
les guerres, les désastres de tous genres ! Tout de même, j’y trouverai peut-être quelque
chose à faire ».

Non seulement il s’agit là d’un constat juste mais en plus, l’avenir de la région avec ces
conflits permanents lui donnera raison.

En attentant, c’est vers le commerce des armes qu’il se tourne. Il est vrai qu’avec les diverses
tensions qui apparaissent, ce ne sont pas les clients qui manquent. Le 22 octobre 1885, il
indique à sa famille qu’il a quitté son emploi d’Aden « après une violente dispute avec ces
ignobles pignoufs qui prétendaient l’abrutir à perpétuité ». Il parle de son intention de former
une caravane pour vendre quelques milliers de fusils à Ménélik, roi du Choa.

Arthur Rimbaud se retrouve au cœur d’intérêts multiples. Jean-Luc Steinmetz nous dit que
« (Rimbaud) au courant de la situation en Abyssinie, avait porté son attention sur le trafic
d’armes auquel se livraient alors un certain nombre de nations européennes. Ménélik, roi du
Choa, entendait étendre sa puissance aux dépens de l’empereur Johannès, possesseur du
Tigré. » L’Egypte, l’Angleterre, l’Italie et la France tente de s’attirer les bonnes grâces des
deux souverains ; ces derniers ne manquant pas de faire jouer la concurrence.

Rimbaud, avec ce projet, pense avoir décroché la lune. C’est plutôt l’enfer qu’il va rencontrer
à nouveau. En novembre 1885, il est à Obock et s’installe ensuite à Tadjoura, ville de départ
pour les caravanes à destination de l’Abyssinie. Mais l’expédition de Rimbaud et de son
associé Pierre Labatut est arrêtée une première fois sur ordre de Léonce Lagarde, gouverneur
d’Obock ; le gouvernement français interdisant désormais toute importation d’armes au Choa.
Arthur écrit au ministère des Affaires Etrangères et arrive finalement à faire changer d’avis le
gouvernement. Les deux hommes s’associent à Paul Soleillet, un autre commerçant français
qui désire lui aussi livrer un stock d’armes au Choa. Mais il faut croire que le malheur devait
s’abattre sur cette opération. A l’automne 1886, Labatut tombe gravement malade. Quelques
semaines plus tard, Soleillet est frappé par une embolie. Arthur se retrouve seul, avec une
immense caravane et un territoire très dangereux à traverser. Celui-ci est habité par les
Danakils, souvent prompts à décimer les imprudents s’aventurant sur leurs terres. Le voyage
va durer deux mois, nous dit Jean-Luc Steinmetz. Le 6 février 1887, il arrive à Ankober,
capital du roi Menelik. Mais celui-ci est absent, parti guerroyer non loin du Harar. De plus les
créanciers de Labatut, récemment décédé, assaillent l’aventurier français. Rimbaud doit donc
éponger les nombreuses dettes de Labatut. Heureusement, au milieu de ce chaos, il retrouve
l’explorateur Borelli qui séjourne au même moment à Ankober. Les deux hommes se
connaissent et décident de rejoindre ensemble Entotto, nouveau lieu de résidence choisi par
Ménélik. Après plusieurs jours de discussion avec le roi, Rimbaud ayant réalisé une affaire
beaucoup moins bonne que prévue, se prépare à partir pour Harar. C’est en effet un cousin de
Ménélik, « le Ras Makonnen », qui doit le payer. Avec l’explorateur Borelli, Rimbaud, en
pionnier, prend un itinéraire que jamais un Européen n’a emprunté. Il s’agit d’un parcours
harassant d’une vingtaine de jours qu’il décrira minutieusement dans un article envoyé au
« Bosphore Egyptien » en août 1887.

Sur la route Borelli et Rimbaud découvrent les ravages causés par les guerres de Ménélik. Au
Harar, c’est également le chaos. Rimbaud doit une nouvelle fois négocier ; il doit notamment
accepter de se payer sur des marchands de Massaouah, le port de la Mer Rouge.

Le 25 juillet 1887, il arrive très fatigué à Aden. Cette aventure n’a été pas très rentable et
surtout elle s’est déroulée dans un climat de tension extrême. Un mois plus tard, il est au
Caire pour se reposer. Là, il rencontre le frère de Jules Borelli (Source : Claude Jeancolas
« Arthur Rimbaud », Flammarion, 1999), avocat reconnu, qui le met contact avec le directeur
du journal « le Bosphore Egyptien ». Rimbaud propose de rédiger un texte sur le trajet qu’il a
effectué entre Entotto et Harar. Claude Jeancolas nous dit de ce rapport qu’il est « clair, vif, et
précis. Il élargit à chaque occasion possible le propos par des réflexions et des commentaires,
qui prouvent son excellente connaissance des hommes, des faits et des possibilités politiques
et économiques ». Rimbaud donne son avis sur les possibilités commerciales ; en suivant le
parcours qu’il a effectué avec Borelli. Il affiche clairement ses réticences quant à
l’exploitation des salines. Il évoque ensuite l’intérêt que comporte Djibouti (pour éviter
Zeilah « trop anglais », établir un « port franc », faire démarrer les caravanes de cet endroit).
Arthur envisage aussi la construction d’une voie ferrée entre Harar et la côte. Il fait également
un récit circonstancié des batailles livrées par Ménélik. Il présente, à juste titre, le roi du
Choa, comme l’homme clef de la région. Il indique aussi que « cette route a été relevée
astronomiquement, pour la première fois, par M.Jules Borelli, en mai 1886, et ce travail est
reliée géodésiquement par la topographie, en sens parallèle des monts Itous, qu’il a faite
dans son récent voyage au Harar » (Source : « Arthur Rimbaud » édition La Pochothèque,
2004). Informations commerciales, politiques, économiques, scientifiques…Rimbaud a
produit un rapport de qualité, digne d’un grand reporter soucieux de traiter de thématiques
fort diverses sur un espace géographique peu connu.

Il y aura deux parutions dans le « Bosphore Egyptien » du 25 et 27 août 1887.

Une fois de plus, l’inconnu a inspiré Arthur Rimbaud. Cependant toutes ces dépenses
physiques et ces incertitudes permanentes ont contribué à l’user physiquement. Il écrit le 23
août 1887 à sa famille et décline l’ensemble de ses maux : rhumatismes, problèmes
articulaires ; son délabrement physique lui inspire cette phrase : « je me figure que mon
existence périclite ».

Cela ne l’empêche pas de continuer de rêver d’ailleurs, dans le même courrier, il déclare :
« Je devrai m’en retourner du côté du Soudan, de l’Abyssinie ou de l’Arabie. Peut-être, irai-
je à Zanzibar, d’où l’on peut faire de longs voyages en Afrique, et peut-être en Chine, au
Japon, qui sait où ? ».

Mais le voyageur insaisissable qu’est Arthur Rimbaud revient souvent vers les mêmes lieux.
Jean-luc Steinmetz nous dit que « son mouvement de fuite le ramène toujours au centre, au
pire. Voyageur projeté par sa volonté à la périphérie, il est malignement rabattu vers ce
moyeu évidé, qu’il se nomme Roche ou Aden. (…) Son horizon, son monde à lui, ce sont les
régions désespérées – comme s’il avait franchi les portes des Enfers ».

Les dernières trois années qu’Arthur va passer dans la corne de l’Afrique, de 1888 à 1891,
seront consacrés au commerce. Il multiple les allers et retours entre Aden et Harar. Il ouvre
finalement un comptoir au Harar.

Il sera en affaires avec différents marchands connus de la Mer rouge (Armand Savouré, César
Tian). Alfred Ilg, l’ingénieur suisse conseiller de Ménélik deviendra l’un de ses
correspondants préférés. C’est à lui principalement qu’il écrira lors de ses dernières années
Africaines. Rimbaud va continuer à jeter toutes ses forces dans son activité. Malgré un
contexte très défavorable – les échanges commerciaux régulièrement interrompus, les taxes et
les impôts de plus en plus élevés – il a réussi en très peu de temps à devenir l’un des meilleurs
négociants du Harar. Jean-luc Steinmetz indique qu’il « avait su faire de son magasin le point
clef, le pivot du commerce dans la région. (…) Le prix de l’ivoire était calculé en Abyssinie
sur la base de ses estimations ».

Explorateurs, hommes d’affaires de tous pays, Empereurs (Johannès au Nord, Ménélik au


Sud) d’Abyssinie…gravitent autour de Rimbaud. Il est le centre névralgique, la halte
obligatoire de tout voyageur en transit au Harar.

Mais il sent ce vieillissement précoce le rattraper à grands pas. Non sans humour, il témoigne
de sa décrépitude dans la lettre à sa mère du 21 avril 1890 : « Je me porte bien, mais il me
blanchit un cheveu par minute. Depuis le temps que ça dure, je crains d’avoir bientôt une tête
comme une houppe poudrée. C’est désolant cette trahison du cuir chevelu, mais qu’y
faire ? ». À la fin de l’année 1890, son état de santé se détériore considérablement. Il décide
de liquider ses affaires et de rentrer à Aden pour se faire soigner. La route entre Harar et Aden
sera un véritable calvaire ; paralysé avec un genou qui le fait atrocement souffrir, il fait
fabriqué une civière selon ses plans.

Alain Borer, dans « Rimbaud en Abyssinie » imagine la scène : « la civière de Rimbaud quitte
la ville, escortée par les chameaux, accompagnée jusqu’à l’arbre des adieux de Komboultcha
par son serviteur Djami. Une civière couverte d’un rideau de cuir, reconstituée fidèlement,
belle comme le cercueil peint de Malevitch ».

Le voyage durera une plus de dix jours. A l’hôpital d’Aden, les médecins comprennent tout
de suite que la situation est grave, ils lui proposent de l’amputer, ce qu’il refuse. Il doit
impérativement retourner en France. Il embarque sur un courrier des messageries maritimes,
le 7 mai à destination de Marseille. Le 21 mai, il est dans la cité phocéenne, à l’hôpital de la
conception. Le diagnostic évoque une synovite, le même mal qui a emporté sa jeune sœur
Vitalie. désormais l’amputation est inévitable. Durant les mois de souffrance qu’il lui reste à
vivre, il retournera un mois à Roche, dans ce lieu où il a écrit « Une saison en Enfer » au prix
de tant de tourments. Il est dans l’un de ces deux endroits qu’il retrouvera, sans cesse, toute sa
vie. Mais c’est toujours à l’Afrique qu’il rêve.
Comme le dit Alain Borer dans « l’heure la fuite » (édition « Découvertes Gallimard, 1991) :
« mélangées les lettres qui composent le nom de la ville Aden, se trouvent déjà dans
Ardennes ».

Désirant rejoindre l’Afrique au plus vite, sa sœur Isabelle l’accompagne jusqu’à Marseille.
Là, devant l’aggravation de son état, il est à nouveau obligé d’entrer à l’hôpital de la
Conception.

Trois mois plus tard, Rimbaud meurt, le 10 novembre 1891. Voici ces derniers mots, dictés à
Isabelle, à destination du directeur des Messageries maritimes ( en charge des liaisons entre
Marseille et l’Orient via la Mer Rouge) : « Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à
bord… ». Phrase incroyable d’un poète génial, d’un voyageur exceptionnel, d’un homme prêt,
au seuil de la mort, à repartir vers l’inconnu, à la rencontre d’autres ailleurs.

Le même jour paraissait à Paris, dans une édition contestée, ses anciennes poésies. Le mythe
pouvait commencer.

Peu de temps avant, beaucoup de personnes qu’il a connu dont le Ras Makonnen ont pris
régulièrement de ses nouvelles, preuves que Rimbaud était un homme estimé et reconnu dans
cette partie du monde. L’une des missives les plus émouvantes est sans doute ce petit mot de
la part d’un collègue grec, Dimitri Righas, dans un français approximatif « J’oré préféré que
on me coupe la mien plutot que le votre (…)Moi, depi que vous et parti du Harar, j‘ai croi que
j’ai perdu le mond ».

Voilà bien, plus que nul autre, ce qu’apportait Rimbaud : son monde et sa vision du monde.
Lorsqu’il était au Harar, durant ces trois dernières années, il passait de longues soirées à
discuter avec des personnes très différentes. Sa faculté à converser en plusieurs langues, à
s’intéresser en profondeur à toutes les cultures du monde, sans compter son humour
dévastateur faisait de lui un interlocuteur de choix. Armand Savouré cité par Jean-luc
Steinmetz disait de lui « je ne l’ai presque jamais vu rire, alors que lui vous faisait rire aux
larmes avec ses façons d’un des plus charmants conteurs que j’ai jamais rencontré ».

Facétieux, lunatique, il n’hésitait pas néanmoins à affirmer sa conception de l’altérité, à


rebours d’une grande partie de ses contemporains. Dans une lettre du 25 février 1890 à sa
famille, il déclare : « Les gens du Harar ne sont ni plus bêtes, ni plus canailles que les nègres
blancs des pays dits civilisés (référence évidente à une Saison en Enfer) ; ce n’est pas du
même ordre, voilà tout. Ils sont même moins méchants, et peuvent, dans certains cas,
manifester de la reconnaissance et de la fidélité. Il s’agit d’être humain avec eux. »

Jules Borelli l’explorateur indiquera qu’Arthur préférait la compagnie des autochtones à celle
des Européens. Cela rappelle Jean de Lery (voyageur français du 17ème siècle, inspirateur de
Montaigne et de Levi-Strauss) dans son « Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil » :
« Je me sentais plus en sécurité chez ce peuple que nous appelons sauvage que je ne ferais
maintenant en quelque endroit de France ». (Source : Notes de Jerôme Vérain dans
« Montaigne - Des cannibales » édition « Mille et une nuits, 2000).

L’attirance pour cette région du monde est soulignée également par Claude Jeancolas dans
« Rimbaud ou l’instinct de l’explorateur » (Revue « La Géographie », N°1519 bis, 2006) :
« Et il cède au charme envoûtant de l’Afrique, attaché à cette terre d’aventure, d’espace, de
liberté, au point que grabataire, moribond à Marseille, il n’a qu’une obsession, repartir là-bas.
Ensorcellement, nostalgie de cette terre brutale et magnifique. Son être éprouve le besoin de
la lutte. L’Afrique lui offre cette lutte. »

Puis loin il décrit l’homme : « Un regard curieux du monde, avide de découvrir , et de


connaître, de dépasser les apparences. Une solidité physique pour assumer ces désirs. Une
force morale pour tenir dans les épreuves. Sa vie aura été avant tout une exploration. Lui,
toujours prêt à partir, partant, en marche, sans craindre le différent ou l’inconnu, fasciné
même par lui…Image essentielle pour une morale de notre temps ».

Dans une lettre du 15 janvier 1885, Arthur décrivait son caractère, ses envies irrépressibles de
voyages et son rapport au monde : « En tout cas, ne comptez pas que mon humeur deviendrait
moins vagabonde, au contraire, si j’avais le moyen de voyager sans être forcé de séjourner
pour travailler et gagner l’existence, on ne me verrait pas deux mois à la même place. Le
monde est grand et plein de contrées magnifiques que l’existence de mille hommes ne suffirait
pas à visiter ».
II – 2 Joseph CONRAD

En 1890, Joseph Conrad a de quoi être comblé. Il est désormais capitaine dans la marine et a
obtenu la nationalité britannique. Il a réussi à battre en brèche le scepticisme de l’oncle
Tadeucz. Certes, il a parcouru le monde comme il le voulait et ses séjours en Malaisie le
poussent à écrire. C’est effectivement à cette période, résidant à Londres, qu’il entreprend de
rédiger son premier roman « La folie Almayer ». Cependant, Joseph Conrad est loin d’être
heureux. De plus, n’ayant pas modifié son train de vie, il est toujours à court d’argent. Il est
donc à la recherche d’un nouvel engagement sur un bateau.

À l’origine du « Cœur des ténèbres »

Conrad cherche à partir en Afrique. L’un de ses biographes, Frédérick R.Karl, dans sa
biographie (« Joseph Conrad », édition Mazarine, 1987) nous propose une explication. À deux
reprises, l’explorateur Stanley, revenant de ses exploits Africains croise la route du futur
écrivain.
La première fois, c’était pendant la période Marseillaise de Joseph Conrad. L’arrivée du
célèbre explorateur dans la cité phocéenne en 1878 fit sensation. Il faut dire que Stanley
accumule les réussites. En 1871, envoyé par le New York Herald, il part de Zanzibar à la
recherche de Livingstone, autre explorateur disparu en Afrique depuis quelques années. Son
expédition sera couronnée de succès. Trois ans plus tard, il traverse l’Afrique dans le sens de
la largeur, en partant une nouvelle fois de Zanzibar pour rejoindre la côte atlantique en août
1877. Il fera un récit de cet incroyable parcours dans le livre « A travers le continent
mystérieux » en 1878.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Stanleyroutes.PNG (consulté le 23 mars 2010)

Il est possible que Conrad ait pu assister au discours de Stanley devant la Société de
Géographie de Marseille. De 1886 à 1889, Stanley effectue une autre expédition
retentissante : il retrouve un aventurier Allemand, Emin Pacha, gouverneur de la province
égyptienne d’Equatoria sur le haut Nil. La nouvelle fit grand bruit et en 1890, à Londres
comme ailleurs, Stanley est acclamé. Toute la publicité faite autour de l’explorateur anglais
est bien évidemment venue aux oreilles de Conrad. Il voit là un homme qui met les pieds là
où aucun Européen n’était parvenu. Il assiste à la pénétration de Stanley sur les zones
blanches qu’il voyait, enfant, sur les planisphères. L’attirance de Conrad pour l’Afrique a dû
être renforcée à la lumière de ces expéditions très relayées par la presse et les éditeurs.

Joseph Conrad se rend à Bruxelles. Stanley, qui a œuvré entre 1879 et 1884 pour le roi des
Belges, Léopold II, s’y trouve aussi. Conrad tente d’obtenir de l’aide auprès de l’épouse de
l’un de ses cousins, résidant dans la capitale belge. Marguerite Poradowska est la nièce du
docteur Gachet, médecin et collectionneur de Vincent Van Gogh. Elle publie traductions et
romans dans la Revue des deux mondes. Ses relations lui permettent de mettre Joseph en
contact avec la Société Belge du Congo et son directeur, Albert Thys. Rapidement, Joseph
Conrad est convoqué : Johannes Freiesleben, le commandant du steamer Florida a été tué et
la Société Belge du Congo lui cherche un remplaçant. (Source : « Joseph Conrad, Du goût des
voyages », éditions des Equateurs, 2007)

Conrad embarque avec lui les premières pages du manuscrit de la « Folie Almayer », ainsi
que des cahiers vierges pour pouvoir prendre des notes sur ce voyage. Il a, depuis longtemps,
cette envie irrépressible d’aller au cœur de l’Afrique. Il n’écoute pas les recommandations et
les mises en garde que l’on peut lui faire. Parti le 10 mai 1890 de Bordeaux, il arrive à Boma,
sur l’embouchure du Congo le 12 juin. De là, il rejoint Madati, siège de l’Etat indépendant du
Congo. Ensuite, il entreprend un trajet de sept semaines, à pied, de Matadi à Stantey Pool
(350 kilomètres).

Cette partie du voyage constitue le premier carnet de notes, rédigé par Conrad et publié sous
le titre « Journal du Congo » dans le Mercure de France, en 1925. Dans ce carnet, il évoque
notamment Roger Casement, l’une des seules personnes qu’il a apprécié lors de son séjour
mouvementé au Congo. L’irlandais Roger Casement sera le premier à dévoiler des massacres
à grande échelle au Congo (Rapport du 11 février 1904). Avec le journaliste Edmund Dene
Morel, il fondera l'un des premiers mouvements de défense des Droits de l'Homme : la
« Congo Reform Association ». Ils réussirent à attirer l'attention de la communauté
internationale sur la réalité de la colonisation en Afrique. (Source :
http://home.scarlet.be/be074683/passebelge.htm, consulté le 25 mars 2010)

Dans une lettre à son ami Cunninghame Graham, Conrad dira de l’homme qui lui a montré
l’effroyable quotidien au Congo : « J’ai toujours pensé qu’une part de l’âme de las Casas
avait trouvé refuge chez lui ». Dans son carnet, il note de manière laconique : « Pense bien et
parle bien. Très intelligent et sympathique ». Conrad réalise que cette rencontre est une
aubaine et que cela ne va pas durer. Peu après, il décrit l’atmosphère qui règne au sein des
Européens : « (ils) disent tous du mal les uns des autres ». Et puis très rapidement surgit
l’obsession des Européens : l’ivoire. Sur la route, il donne des informations précises sur la
végétation, le climat, la distance parcourue et l’itinéraire choisi. Et puis tout à coup, il livre ce
type de renseignement plutôt étrange : « Villages complètement invisibles. Déduire leur
existence à partir des calebasses suspendues dans les palmiers pour le malafu ». Nous ne
sommes pas encore dans la fiction du « Cœur des ténèbres » mais déjà l’atmosphère semble
s’inscrire sous les phrases courtes de ce carnet du Congo. La marche, les moustiques et la
chaleur l’usent (« En ai par-dessus la tête de tout ce cirque »). Il capture néanmoins cet
environnement mystérieux et inquiétant qui hantera son « Heart of Darkness ». L’horreur,
apparaît, elle, à chaque instant : « Dispute entre les porteurs et un homme qui se disait
employé par l’Etat à propos d’une natte. Coups de chicote pleuvent dur. Ai tout arrêté. Un
chef est venu avec un jeune d’environ 13 ans souffrant d’une blessure par balle à la tête. (…)
Lui ai donné un peu de glycérine à mettre sur la plaie à l’endroit où la balle est ressortie ».
Le second carnet contient moins d’informations. Il s’agit de la partie concernant la remontée
du fleuve, à bord du steamer « le Roi-des-Belges », de Stanley Pool jusqu’au confluent du
Congo et de l’Oubangi.

Dans sa lettre à Marguerite Poradowska, Conrad fait part de sa détresse : Tout m’est
antipathique, ici. Les hommes et les choses ; mais surtout les hommes. (…) Le directeur est un
vulgaire marchand d’ivoire aux instincts sordides qui s’imagine être un commerçant alors
qu’il n’est qu’un boutiquier africain. (…) Pour comble d’agrément, ma santé est loin d’être
bonne ». Il faut dire que cette portion fluviale n’est guère plus réjouissante que le trajet
terrestre. Le capitaine, malade, est remplacé par Conrad. Un agent de la compagnie, Georges-
Antoine Klein meurt à bord et sera enterré en chemin. (Source : « Joseph Conrad, Carnet du
Congo », éditions des Equateurs, 2007). Le voyage initiatique, rêvé dès l’enfance, s’est
transformé en une lente et inévitable descente aux enfers.
A son retour à Londres, en février 1891, il est accablé. Dans une autre missive à Marguerite
Poradowska, il donne un aperçu de son état psychologique : « Je vois tout avec un tel
découragement – tout en noir. Mes nerfs sont tout à fait détraqués. »

Il s’agit d’une nouvelle phase de rupture pour Joseph Conrad, comme pour la période
marseillaise. Il choisit un endroit que le fait rêver, puis tout se détériore et il doit fuir. Ce sont
aussi des souvenirs qui le marqueront suffisamment pour les traduire en livres, le plus souvent
inoubliables.

Sa passion pour l’ailleurs ne le quittera pas pour autant, malgré cette expérience désastreuse.
« Le goût du voyage » écrit bien longtemps après (publié un an avant sa mort en 1924) se
révèle beaucoup plus enjoué et affirme clairement son amour pour la géographie, les cartes et
les découvertes.
En voici quelques extraits tirés des premières pages : « Il est certain que pour la majorité des
hommes la supériorité de la géographie sur la géométrie repose sur l’attrait qu’excercent ses
représentations. (…) Quelques mots qui tentent de saisir la subjectivité des choses prendront
toujours le pas sur un alignement de chiffres, aussi exacts et aussi utiles soient-ils. (…) La
terre est une vaste scène et bien que la connaissance de sa configuration exacte présente un
certain nombre d’avantages, c’est l’histoire des ambitions humaines qui retient, celle de la
tension qui s’exprime par l’action de marcher aveuglement soit au succès, soit à l’échec ».

Quelques pages plus loin, c’est sa passion des explorateurs qui est évoquée : « (…) Parmi eux,
Mungo Park au Soudan occidental et Bruce en Abyssinie furent je crois, mes premiers amis
lorsque je commençais à m’intéresser aux continents du monde qui m’avait vu naître. (…)
Mon vieil atlas, publié en 1852, ne sachant bien entendu rien d’eux (Burton et Speke, deux
grand explorateurs des Grands Lacs) et le centre de ma carte d’Afrique n’étant qu’un grand
blanc, l’exercice consistat donc à dessiner les contours du Tanganyika. »

Les oppositions sont saisissantes : ce blanc des cartes qui devient un réel bien noir, un monde
auquel on veut échapper et une recherche irraisonnée de l’inconnu (ces endroits « que nul
Européen n’a contemplé avant »). Nous retrouverons à de multiples reprises, sous des formes
différentes, un emploi constant de la dualité dans « Au cœur des ténèbres ».

Dans son « Goût du voyage », Conrad se souvient d’une anecdote reliant son présent Africain
avec son passé d’enfant rêvant d’explorations dans des contrées lointaines. Il est tard, seul
éveillé sur le pont d’un steamer, non loin du grondement des Stanley Falls : « (…) je me
disais, le cœur rempli à la fois de crainte et de respect : voilà l’endroit exact de mes
fanfaronnades de gamin. (…) Seul m’habitait l’écoeurement d’avoir été le témoin de la plus
vile des ruées pour un pillage qui défigurerait à jamais à la fois l’histoire humaine et la
géographie d’exploration. Quelle triste fin aux réalités tant idéalisées par mes rêves éveillés
de gamin ! ».

C’est pourtant le début d’une histoire qui restera gravée dans les mémoires.

Au cœur des ténèbres, le livre

L’histoire

Sur un voilier de croisière (« La Nellie ») immobilisé sur la Tamise, Marlow, un marin


aguerri, raconte aux autres passagers une bien curieuse aventure. Suite à la mort d’un de ses
capitaines (un Danois…) en Afrique, une compagnie embauche Marlow pour le remplacer.
Mais ce n’est pas la seule mission que l’on donne à ce grand voyageur.
Marlow est également chargé, au milieu d’un environnement « hostile » (le Congo belge à la
fin du 19ème siècle), de récupérer l’un des agents de la compagnie. Celui-ci, appelé Kurtz, est
« entré en rébellion » ; Il est pourtant le plus grand collecteur d’ivoire. Kurtz est bien plus
qu’un commerçant habile. Bien avant que Marlow n’entre en contact avec lui, il apprend (ce
sont les rumeurs colportées depuis Léopoldville) à quel point Kurtz est jugé par certains
comme un homme hors du commun, un être d’une intelligence remarquable, une idole. Il est
dit également qu’il aurait sombré dans la folie. La recherche de Marlow se déroule dans un
climat de conflit, dans une atmosphère brumeuse, comme un mystère qui ne cesse de
s’épaissir. Tout au long de cette navigation sur le fleuve Congo, Marlow est fasciné et obsédé
par Kurtz. Enfin il rencontre « la légende ». Et que voit-il ? un tyran à l’agonie, un homme qui
a « le visage horrifique d’une vérité entraperçue ». Et cette vérité, c’est celle de la folie
sanguinaire, intrinsèquement liée à l’entreprise coloniale. Marlow recueille les derniers mots
de Kurtz : « l’horreur, l’horreur ». De retour en Europe, Marlow rend visite à la jeune fiancée
de Kurtz. Il se montre incapable de révéler les dernières paroles de Kurtz, « cela aurait été
vraiment trop sombre ».

Personnages et contextes

Il y en a principalement deux. Le premier, Charlie Marlow, est présent tout au long de la


nouvelle tandis que Kurtz n’apparaît qu’à la fin. Marlow figure également dans « Jeunesse »
et « Lord Jim », c’est un personnage récurrent de Conrad. Dans la note introductive à
« Jeunesse » (Edition folio, 2009), Joseph Conrad, nous parle de lui : « Cette histoire marque
la première apparition dans le monde du dénommé Marlow, avec qui mon intimité ne fit que
croître au cours des années. (…) on a vu en lui un écran ingénieux, un simple procédé, un
‘masque’, un esprit familier, un ‘démon’ chuchotant’. J’ai moi-même été soupçonné d’avoir
prémédité sa capture ».

Plus loin, il précise à quel point cette relation avec ce personnage fictif est intime : « Il hante
mes heures de solitude, lorsque, en silence, nous nous concertons, en toute quiétude et
sérénité, mais quand nous nous séparons à la fin d’un conte, je ne suis jamais sûr que ce ne
soit pas définitivement. Cependant je ne crois pas que l’un de nous aimerait beaucoup
survivre à l’autre. »

Il faut préciser que Marlow n’est pas le vrai narrateur. Comme pour « Jeunesse », dans les
premières pages, un « premier » narrateur introduit, le personnage principal et l’un des deux
lieux centraux du livre : Londres. Marlow est décrit comme ceci : « il avait les joues creuses,
le teint jaune, le dos droit, un aspect ascétique, et avec ses bras pendants et ses mains
ouvertes tournées vers l’extérieur, il ressemblait à une idole ». Cette description ressemble à
celles qui ont été faites de Rimbaud en Afrique. Ce qui renforce l’idée que Marlow n’a pas
vraiment d’âge. Il n’est plus jeune, car comme il le dit, il a beaucoup voyagé (« l’océan
Indien, le Pacifique, les mers de Chine – une bonne dose d’Orient, environ six années »). Cela
dit, il est encore assez alerte pour tenter l’aventure sur un fleuve d’Afrique, avec un vapeur en
mauvais état. Car Marlow a l’aventure chevillée au corps, tout comme Joseph Conrad. Il
s’agit tout simplement de Conrad enfant lorsque que Marlow décrit sa passion pour les
cartes : « Quand j’étais gamin, j’avais une passion pour les cartes de géographie. Je
contemplais pendant des heures l’Amérique du Sud, ou l’Australie, et je me perdais dans
toutes les splendeurs de l’exploration ».

Les analogies entre les éléments du roman et l’aventure Africaine de Conrad sont fréquentes
dans « Au cœur des ténèbres ». Dès les premières pages, il indique « Moi, Charlie Marlow,
j’ai obligé des femmes à travailler pour me dénicher un job ». cela rappelle le lobbying de
Joseph Conrad auprès de sa « tante », Marguerite Poradowska.

Conrad présente Charlie Marlow comme un personnage affable, passionné, aussi lâche que
téméraire. C’est ce qui fait son humanité. En cela, il diffère des Européens rencontrés en
Afrique. Ceux-ci se détestent et ont oublié depuis longtemps ce que veut dire l’éthique ou la
morale. Une nouvelle fois, cela nous renvoie à la description que Conrad fait des candidats
pour l’emprise coloniale de Léopold II en Afrique. Alain Dugrand dans « Conrad, l’étrange
bienfaiteur, Fayard, 2003 » nous la rappelle en citant l’écrivain anglo-polonais : « Ils
recrutaient leurs lanciers sur les trottoirs de Bruxelles et d’Anvers, parmi les souteneurs, les
sous-offs, les maquereaux, les petites frappes et les ratés de tout bord ».

Comme le rappelle également Alain Dugrand ce recrutement correspondait au contexte très


spécifique de l’époque. Il nous dit que « la capitale belge était devenue le carrefour des
aventuriers du monde entier ». Plus loin, il nous donne la raison de cette attractivité :

« La rumeur s’était répandue comme une traînée de poudre dans Bruxelles : le roi Léopold II,
propriétaire du Congo et son Association pour la Civilisation de l’Afrique Centrale cédaient
des privilèges de concessions dans ce gigantesque territoire ».

A côté de ces hommes décidés, aux passés troubles et aux ambitions plus que douteuses,
Marlow peut apparaître comme un homme indécis, presque falot. Mais c’est cet honnête
marin qui se charge de l’entreprise la plus difficile : se retrouver face à Kurtz, la mauvaise
conscience de l’occident, l’âme sombre qui hante le cœur des ténèbres. Cette histoire n’est
d’ailleurs qu’une parenthèse pour lui, il la présente comme un événement incroyable (difficile
à croire), anormal (à la périphérie des normes). Le récit est compris entre deux formes de
trahison de la part de Marlow. Au début de l’histoire, il essaye de « vendre » à ses auditeurs,
son passage de marin des grands océans à marin d’eau douce en faisant des parallèles entre
l’embouchure de la Tamise et le fleuve Congo. À la fin de la nouvelle, il prend la décision de
mentir à la fiancée de Kurtz. Il pense qu’il est plus difficile de dire la vérité. Cette attitude a
une portée plus générale. C’est aussi l’un des propos essentiels de la nouvelle. Ces terres
inconnues idéalisées par Marlow (et donc par Conrad) depuis toujours, que faut-il en dire
désormais ? faut-il témoigner, faire part de l’atrocité, de la folie ?
Peut-on critiquer l’entreprise coloniale ?
Le récit de Marlow, dès le départ, prend une dimension mythique : « Elle (L’Afrique) avait
cessé d’être un espace vide mystérieusement délicieux, une tache blanche à donner à un gosse
des rêves de brillants exploits. C’était devenu une région des ténèbres. Mais il y avait tout
particulièrement en son cœur une rivière puissante, que l’on pouvait suivre sur la carte,
semblable à un immense serpent déroulé, avec sa tête dans la mer, son corps au repos
s’incurvant indéfiniment sur une vaste contrée, sa queue se perdant dans les profondeurs du
pays. (…) Le serpent m’avait envoûté. »

Ce fleuve est pour lui un endroit sacré, le lieu d’une révélation comme dans la mythologie
grecque ou dans les textes sacrés de l’hindouisme. C’est ce qui prédomine dans la nouvelle
« Au cœur des ténèbres » et lui donne l’aspect d’une histoire universelle.

Aussi, le jugement sur l’entreprise coloniale en Afrique n’est pas très présent chez Marlow. Il
y a, avant tout, un fil directeur (cette plongée dans l’inconnu) et l’épreuve morale par laquelle
il doit passer. Kurtz est d’abord pour Marlow une énigme, il y a même une sorte de
fascination pour cet homme perçu comme hors du commun. Kurtz incarne la transgression,
l’homme qui va au bout de la logique coloniale (et même plus loin). Marlow représente, en
quelque sorte, la prise de conscience au milieu du chaos.

Il est désorienté par son époque, il ressent cette ambivalence : l’attraction pour le progrès et la
répulsion de son imposition brutale au monde. Dans la dernière partie de la nouvelle, Marlow
récupère « le pamphlet » de Kurtz intitulé « Société internationale pour l’abolition des mœurs
sauvages ». Au début il est enthousiaste : « il commençait par dire que nous les blancs, du fait
du développement que nous avons atteint, devions nécessairement leur apparaître (aux
sauvages) comme des créatures surnaturelles (…) par la simple action de notre volonté, nous
pouvons exercer sur eux une influence morale pratiquement illimitée ». Plus loin, Marlow
montre son engouement : « La péroraison était magnifique, bien que difficile à se rappeler, je
l’avoue. Elle m’a suggéré l’idée d’une Immensité exotique gouvernée par une Bienveillance
auguste. Elle m’a fait palpiter d’enthousiasme. Le pouvoir sans borne de l’éloquence – des
mots – des mots empreints d’ardeur et de noblesse ».

« L’élan humaniste » de Kurtz sera brisé par le post-scriptum du pamphlet, comme l’indique
Marlow : « Il n’y avait pratiquement aucune allusion capable d’interrompre le flot magique
des phrases, à moins qu’une sorte de note en bas de la dernière page, manifestement raturée
longtemps après d’une main peu sûre, puisse être considérée comme l’énoncé d’une méthode.
Elle était très simple, et, pour conclure cet appel émouvant à tous les sentiments altruistes,
brûlait le regard, lumineuse et terrifiante comme un éclair commun dans un ciel serein :
‘Exterminer toutes ces brutes !’ ».

Le parallèle entre le texte de Kurtz et le discours officiel de Léopold II est saisissant. En 1876,
au palais royal de Bruxelles, le roi des Belges est à l’origine de la Conférence de géographie
consacrée à l'Afrique, réunissant notamment des savants de toute l’Europe (Source :
http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=18760912, consulté le 28 mars 2010).
L’objectif est officiellement de relancer l'exploration du continent noir en vue « d’ouvrir à la
civilisation la seule partie de notre globe où elle n'a pas encore pénétré » et de lutter contre la
traite des Noirs. Cette conférence se conclura par la création d'une « Association
internationale pour l'exploration et la civilisation de l'Afrique centrale», également appelée
Association Internationale Africaine.
Le site http://www.pressafrique.com/m396.html (consulté le 28 mars 2010) indique qu’une
commission officielle du gouvernement belge a estimé, en 1919, que depuis l'époque où
Stanley avait commencé à établir les fondations de l'Etat de Léopold, « la population du
territoire avait été réduite de moitié ». Le site évoque un véritable génocide avec une dizaine
de millions de morts.

Cet objectif de « civilisation » a abouti à un résultat exactement inverse. Les territoires


investis par les colonisateurs ne sont soumis à aucune règle. Seul résonnent les phrases de
Léopold II dans son discours en 1883 devant les missionnaires se rendant en Afrique (source :
http://www.soninkara.com/forums/grand-place/discours-prononce-par-le-roi-leopoldii-devant-
les-missionnaires-se-rendant-en-afrique-4806.html) dont voici quelques extraits :
« Évangélisez les Nègres à la mode des Africains, qu'ils restent toujours soumis aux
colonialistes blancs. Qu'ils ne se révoltent jamais contre les injustices que ceux-ci leur font
subir », « Pour éviter qu'ils ne se révoltent de temps en temps et pour que vous les fassiez
craindre, vous devez recourir à la violence », « Convertissez toujours des Noirs au moyen de
la chicote ».

Les conséquences sur l’espace géographique sont radicales. De cet inconnu, lointain et
mystérieux nous passons au néant. Le territoire n’est plus qu’un no man’s land ou seul
l’arbitraire domine. Muriel Moutet dans son article « Riveter le monde/exorbiter le sens, les
nouvelles modalités du récit dans Heart of darkness » (« Heart of Darkness, une leçon des
ténèbres », textes réunis et présentés par Josiane Paccaud-Huguet, Edition « Lettres modernes
minard », 2002) nous dit : « Les Européens croient créer du sens, imposer un sens à l’altérité
qu’est pour eux l’Afrique, en défrichant. Mais il en va du défrichage d’une forêt comme du
défrichage d’un texte. Ils sont de l’ordre de la destruction. En voulant se débarrasser de
l’incompréhensible et de la peur, on ne crée que de l’absurde. Les stations coloniales sont des
lieux factices, le décor éphémère d’une mise en scène violente (…) Les terres défrichées ne
sont que l’image d’un manque, d’un vide désastreux. (…) On ne peut aller dans ce milieu si
formidablement autre qu’en se frayant un chemin, en transformant le dedans et le dehors, en
défrichant encore, vainement. »

Les points de repère pour les Européens sur le long fleuve Congo sont effectivement ces
stations coloniales. Ce sont des « avant-postes du progrès » (titre d’une autre nouvelle de
Joseph Conrad). La plus terrible de ces stations est celle de Kurtz, le meilleur collecteur
d’Ivoire de toute la région. C’est une petite cabane en haut d’une colline. Des pieux avec des
têtes plantées dessus sont fichés dans le sol, autour de la petite habitation. Les têtes décapitées
regardent en direction du maléfique repère de Kurtz. Elles expriment l’extrême niveau
d’abjection auquel il est parvenu.

Cet énorme décalage entre ce qui se dit en Europe et ce qui se passe en Afrique s’exprime
dans « Au cœur des ténèbres » par un traitement spécifique : le réel, par bien des aspects, est
remis en cause. Dans « réel et réalité dans Heart of darkness » (« Heart of Darkness, une leçon
des ténèbres », textes réunis et présentés par Josiane Paccaud-Huguet, Edition « Lettres
modernes minard », 2002), Christine Texier revient sur le « blank space » de la carte, cher à
Marlow (et à Conrad) : « cette description de l’espace aborigène comme vierge n’est pas aussi
neutre qu’on pourrait le croire. Elle est elle-même une forme d’inscription négative au sens où
elle masque, voire efface la réalité de l’existence des structures sociales et culturelles déjà
existantes avant l’arrivée de la puissante colonisatrice ». Puis loin elle ajoute « La vision
logocentrique impérialiste se révèle dans le fantasme de maîtrise qui consisterait à imposer les
signes de l’ordre et de la clarté, (…) pour obtenir la victoire sur l’espace sauvage, alors que
l’entreprise relève de l’invasion ».
Cela se traduit par cette carte que Marlow observe à Bruxelles au siège de la
compagnie : « (…) à un bout une grande carte lumineuse, ornée de toutes les couleurs de arc-
en-ciel. Il y avait beaucoup de rouge, toujours réconfortant à voir car cela indique qu’il se
fait là du travail utile ; pas mal de bleu, un peu de vert, des taches oranges, et sur la côte
orientale, une vaste zone pourpre pour montrer où les joyeux pionniers du progrès boivent de
la bière joyeuse. Mais je n’allais dans aucune de ces régions. J’allais dans le jaune. Zone
morte, au centre ».

Un ailleurs qui n’en est presque plus un, un inconnu portant déjà depuis un certain temps des
marques et repères imposés, autant de constats qui ont guidé Conrad dans sa volonté d’opérer
une distanciation par rapport au réel. Christine Texier insiste sur le style « impressionniste »
du « Cœur des ténèbres ». Elle évoque même Turner. Il est vrai que l’ouverture de la nouvelle
propose immédiatement un cadre pictural : « La Tamise s’étendait devant nous jusqu’à la
mer, semblable à une immense route marine. Au large, le ciel se confondait avec la mer et,
dans l’espace lumineux, les voiles brunies des bateaux dérivant vers l’amont avec les flux
ressemblaient à des bouquets immobiles de toile rouge taillée en point, avec des reflets sur les
agrès vernis ».

L’objectif de Conrad s’avère très ambitieux. Il s’agit de montrer des liens qui se sont rompus
où en train se de rompre : Kurtz a coupé le contact avec l’Europe et sans doute avec l’homme
qu’il était avant. Marlow de son côté, s’engage dans une expérience qui va le marquer
profondément. Les Européens au Congo perdent, eux, le peu d’humanité qu’ils avaient en
quittant leur continent. Le révélateur c’est le réel. Et le réel c’est la jungle et le fleuve Congo.
C’est à cette frontière que viennent se confronter tous ces personnages. Ce passage
métaphorique et symbolique fait opérer un changement radical. Kurtz en est la meilleure
représentation. Il s’est avancé en essayant de maîtriser un réel imaginaire (la justification de la
colonisation) jusqu’aux confins de la folie. Au seuil de la mort c’est la réalité qu’il
entraperçoit lorsqu’il souffle « l’horreur, l’horreur ».

Cette voix et en règle générale les manifestations sonores constituent l’inquiétant habillage du
réel conradien. Lorsque le vapeur de Marlow arrive près de la station de Kurtz, les hurlements
des indigènes se déclenchent ; ce qui provoque l’effroi des passagers du bateau. Ils
s’approchent d’une terrible réalité. C’est une limite à franchir, à la limite de l’intelligible,
pour des Européens, garant du sens commun et de toute référence normative.

La voix même de Kurtz et ses derniers de mots sont emblématiques. Qui parle exactement ?
qui produit ce cri qui n’est qu’un souffle ? Certains critiques dont Josiane Paccaud-Huguet ont
évoqués le « Cri » tableau de 1895 du peintre Edvard Munch. Il est vrai que les parallèles
entre ce célèbre tableau et le « Cœur des ténèbres » existent : c’est un son qui semble sortir
d’une nature toute puissante, de nulle part en somme ; le personnage peint dans « Le cri » est
un mort en sursis qui se bouche les oreilles. Tout comme Kurtz , le mort-vivant refuse
d’écouter le monde qui l’entoure. Dans le tableau, seul le personnage central semble souffrir
de ce cri. Dans « Au cœur des ténèbres », Kurtz semble porter, seul, sur son dos toute
l’abomination de la folie impérialiste. Et c’est effectivement ce corps devenu encombrant qui
gît sur le vapeur « le roi-des-Belges » à la fin de la nouvelle.Véronique Pauly dans son article
« les mots d’ordre du jour et le secret des ténèbres » (« Heart of Darkness, une leçon des
ténèbres », textes réunis et présentés par Josiane Paccaud-Huguet, Edition « Lettres modernes
minard », 2002) émet l’hypothèse que « l’homme (Kurtz) s’est absenté de lui-même ». Elle
poursuit en citant Derrida : « (…) La force est devenue la figure moderne de l’être (…) le
mystère de l’être est dissimulé par cette dissimulation inauthentique qui consiste à exhiber
l’être comme une force, à le montrer dans son masque, dans sa fiction ou dans son
simulacre ».

C’est effectivement un mot qui résonne tout au long du 19ème siècle. Il s’insinue dans
« Mauvais sang » (Une Saison en Enfer) de Rimbaud : « Faiblesse ou force : te voilà, c’est la
force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera
pas plus que si tu étais cadavre ». Cette « force » rythme chaque page de Loti dans « Trois
journées de guerre en Annam » ; elle se suffit à elle même et n’a pas besoin de justification.

Kurtz n’est plus que l’expression de la brutalité extrême, celle que l’on retrouve dans la quête
avide et sans fin de nouvelles richesses. Il a pu acquérir cette stature de « symbole » en
s’affranchissant de toutes les règles. Il a effectué une plongée dans l’inconnu, sans espoir de
retour. Un ancien associé de Kurtz dira de lui : « En règle générale, Kurtz allait et venait seul,
très loin dans les profondeurs de la forêt ».

Pourtant Kurtz n’a pas toujours été une brute sanguinaire assoiffée d’ivoire. L’une des
première trace que Marlow retrouve de cet homme mystérieux, est une petite peinture à
l’huile accrochée sur un pan de mur dans la première station. Ensuite il découvrira que celui-
ci avait également des talents de musicien.

Dans la dernière partie de la nouvelle, Marlow nous apprend qu’il a enfin pu glaner quelques
informations en discutant avec Kurtz. Il évoque le « Kurtz originel » élevé en Angleterre avec
une mère à moitié anglaise et un père à moitié français. De sorte qu’il peut affirmer ensuite
que « toute l’Europe a contribué à faire Mr Kurtz ».

Celui qui s’est aventuré le plus loin possible dans l’inconnu est décrit comme « le chef de la
station intérieure » mais aussi comme un homme « prodigieux, c’est le messager de la pitié,
de la science, du progrès, et de Dieu sait quoi encore ».
Kurtz est le seul, avec Marlow, a faire l’objet d’une description physique. Il y a « l’immense
front de Mr Kurtz (…) parfois les cheveux continuent de pousser, mais ce, ah, spécimen…était
d’un chauve d’une façon impressionnante ». Ensuite Marlow évoque l’aspect fusionnel de
Kurtz avec la nature : « La jungle avait agi sur son crâne, et, voyez, il était comme une boule,
une boule d’ivoire ; la jungle l’avait caressé (…) elle l’avait pris, aimé, étreint, était passée
dans ses veines, avait consumé sa chair et avait marqué son âme de son sceau par
d’inconcevables cérémonies d’initiation diaboliques ».

Le pouvoir diabolique de Kurtz revient à maintes reprises : « il avait le pouvoir d’envoûter ou


d’effrayer des âmes rudimentaires, au point de donner en son honneur un spectacle de danses
forcenées et de sorcellerie ; il était aussi capable d’insuffler de graves erreurs dans des âmes
faibles ».

Marlow ne juge pas Kurtz « fou » pour autant : « croyez-le ou non, son intelligence était
parfaitement lucide, concentrée sur lui-même, il est vrai, avec une effroyable intensité, mais
lucide néanmoins ». Pour lui c’est l’âme de Kurtz qui est en cause : « Son âme, elle, était
folle. Seule dans la jungle, elle avait plongé son regard en elle-même et, Grand Dieu je vous
le dis, elle était devenue folle. J’étais condamné, pour mes pêchés je suppose, à subir
l’épreuve de plonger dans la mienne ».

Au cœur des ténèbres est aussi l’histoire de différents types de géographies. À la plongée dans
l’inconnu de Kurtz à la rencontre de l’horreur, succède celle de Marlow qui prend un aspect
initiatique. Cette géographie intérieure renvoie à des territoires inexplorés où les explorateurs
s’appellent Charcot et Freud.
Quant aux Européens présents dans « Au cœur des ténèbres », ils ne sont plus que des
automates reliés à une logique qui leur échappe. Ils ont coupé tous contacts avec la nature,
avec l’extérieur. Cela est notamment flagrant avec le comptable. Celui-ci est décrit de la
manière suivante par Marlow : « je le vis un haut col dur, des manchettes blanches, un léger
veston d’alpaga, un pantalon d’une blancheur immaculée, une cravate propre, des souliers
vernis. (…) Des cheveux séparés par une raie, lissés et gominés, sous une ombrelle à bordure
verte tenue par une grande main blanche. (…). Il avait indiscutablement l’air d’une marmotte
de coiffeur ; mais dans la démoralisation générale de ce pays, il continuait à soigner les
apparences. »
La seule chose que le comptable a conservée, c’est cet apparat, dernier simulacre le reliant à
« son monde ». Un monde où la représentation organise la société en déniant le réel.
Marlow pense qu’un tel comportement est une force, une preuve de caractère.

Jacques Berthoud dans « Au cœur de l’œuvre » (Edition Criterion, 1991) relève que ce
comptable continue de « passer des écritures correctes de transactions parfaitement
correctes sur le registre de la Compagnie mais ignore les effroyables conséquences de
l’exploitation qui se joue devant sa porte : les gémissements monotones d’un mourant » (il
s’agit d’un autochtone battu, après avoir été accusé d’avoir mis le feu à une maison).

L’auteur d’« Au cœur de l’œuvre » indique que la « première chose importante que perçoit
Marlow au terme de son voyage, c’est que ce qui a un sens en Europe n’en a plus en
Afrique ». La nouvelle de Conrad est jalonnée de scènes absurdes malheureusement bien
réelles. Au début de la nouvelle, Marlow observer en approchant des côtes Africaines, un
navire Français qui « tirait le canon sur la végétation ». Conrad poursuit : « Il y avait un brin
d’insanité dans cette manière d’agir, ce spectacle donnait une impression d’humour sinistre,
et cette impression ne disparut pas lorsque quelqu’un à bord, m’affirma avec un grand
sérieux qu’il avait un camp d’indigènes – il disait d’ennemis ! – dissimulés dans les
environs ». Dans leur volonté de modeler le monde à leur image, les Européens sont prêts à
éradiquer tout ce qui vit. Jacques Berthoud parle de cette forêt « en tant que force implacable
ruminant une intention impénétrable ». En l’occurrence, la nature reste un mystère inquiétant
que seule « la science » (pour les occidentaux) peut domestiquer. Une nouvelle fois, Rimbaud
et ses prémonitions d’une « Saison en Enfer » sont conviés : « Les blancs débarquent. Le
canon ! ».

Dans la nouvelle, comme dans la vision des pays colonisateurs, les populations autochtones
n’existent pas ou si peu. Ils sont décrits au début comme ceci : « (…) des Noirs nus, allaient
et venaient comme des fourmis ». Puis ensuite : « des formes noires gisaient, étaient
accroupies, entre les arbres, ou assises le dos appuyé contre les troncs, s’accrochant à la
terre, à demi visibles, à demi indistinctes, dans la pénombre, dans toutes les attitudes de la
douleur, de l’abandon, du désespoir (…) Ils n’étaient que des ombres noires, malades et
affamées, entassées en vrac dans l’ombre verdâtre ».

La description de rameurs autochtones par Marlow (lorsqu’il arrive près de la Côte d’Ivoire et
du Ghana actuel : Grand Bassam et Petit-Popo) se révèle un plus positive. Et cette vision pour
Marlow constitue un réconfort : « Ils n’avaient pas besoin d’aucun prétexte pour être là.
C’était un grand plaisir de les regarder. Pendant un moment je pus croire appartenir encore
à un monde de réalités sans ambiguïtés ; mais ce sentiment ne persista pas longtemps ». Ce
passage est l’un des seuls où l’altérité tend à exister, dans un océan d’ethnocentrisme.
La mer semble, pour les autochtones, le dernier espace de liberté. Leur terre ayant été
confisquée depuis déjà longtemps.

« Au cœur des ténèbres » offrent également quelques situations ubuesques, inhérentes au


comportement des Européens. L’un des employés de la première station déclare à Marlow que
son travail est de fabriquer des briques. Cependant Marlow se rend compte qu’il n’y a pas de
« trace de briques dans toute la station, or il était là, à attendre, depuis plus d’un an ». Il
ajoute « Il ne semblait pas qu’il pût fabriquer des briques sans une matière première
quelconque – je ne sais pas laquelle, peut-être de la paille. De toute façon, on n’en trouvait
pas là-bas, et, comme il était peu probable qu’il en arrivât d’Europe, je ne comprends pas
très bien ce qu’il attendait. De faire une création personnelle, sans doute ».

Le directeur de la station n’échappe pas à l’humour corrosif de Conrad. Exaspéré par les
querelles des « Blancs » au sujet des heures de repas et des « préséances », le directeur
ordonna de faire fabriquer une grande table ronde…celle-ci fut tellement gigantesque qu’elle
nécessita ensuite la construction d’une maison, « spécialement pour la loger ».

La première rencontre entre le directeur de la compagnie et Marlow ne se passe pas bien.


À l’image de ce qu’à vécu Conrad. Voilà comment Marlow en parle : « Ma première entrevue
avec le directeur fut étrange. Il ne m’invita pas à m’asseoir, après les trente kilomètres que
j’avais couverts à pied dans la matinée. Son teint, ses traits, ses manières et sa voix étaient
quelconques. (…) Il n’avait aucun don pour organiser, pour prendre des initiatives, ni même
pour faire régner l’ordre. (…) il n’avait pas d’instruction, pas d’intelligence. (…) Il ne créait
rien, il n’était capable que de gérer le train-train ; c’est tout ». Ce même directeur n’hésite
pas à dire, en évoquant son envie de pendre l’un des hommes de Kurtz : « Pourquoi pas ?
N’importe quoi, on peut faire n’importe quoi dans ce pays. »

Lorsque, par la suite, Marlow doit embarquer d’autres Européens sur son vapeur (ceux-ci sont
missionnés sous le nom « d’Expédition d’Exploration Eldorado » !), sa description est tout
aussi acerbe : « leurs propos, cependant, étaient ceux de sordides aventuriers : téméraires
sans vaillance, cupides sans audace, et cruels sans courage ; il n’y avait chez aucun d’eux un
atome de prévoyance, ni le moindre plan sérieux, et ils paraissaient ignorer que ces choses
sont indispensables pour que le monde tourne rond. Arracher des richesses aux entrailles de
la terre était ce qu’ils désiraient, mais ce désir n’était pas plus soutenu par un but moral qu’il
ne l’est chez malandrin pillant un coffre-fort. »

Le même dédain est assez perceptible chez Conrad quand il évoque Bruxelles, ville qu’il ne
nommera jamais dans la nouvelle. Nous allons voir que les lieux ont une grande importance
dans « Au cœur des ténèbres ». Ceux-ci paraissent toujours, d’une certaine manière reliés ;
soit sous une forme d’opposition, soit par un système d’analogie.
C’est le deuxième type de géographie traité dans « Au cœur des ténèbres ». Une topographie
subissant des glissements au rythme de la narration de Marlow. Il est à noter que différents
termes désignant l’espace (ici l’Afrique équatoriale) sont employés par les Européens. Au
même titre que ces couleurs plaquées sur la carte du continent que regarde Marlow au siège
de la Compagnie, les mots sont une autre forme d’appropriation. Le directeur utilise le mot
« pays » (« faire n’importe quoi dans ce pays »), Marlow, le mot « région » (« je n’allais dans
aucune de ces régions »). Enfin un envoyé de la Compagnie voulant récupérer les documents
de Kurtz affirme à Marlow : que celle-ci « avait droit à la moindre information relative à son
territoire ».
Cadre temporel et spatial

Nous l’avons vu plus haut, l’espace revêt une place particulière dans le récit de Conrad. La
nouvelle débute sur une description de la Tamise. Quand Marlow prend la suite du premier
narrateur, c’est un peu pour déchirer le cadre pictural dans lequel est présenté L’estuaire
Londonien. Cette première déconstruction a pour objet de relativiser l’importance des lieux.
Londres est, en cette fin du 19ème siècle, la « capitale du monde ». Marlow, au début de son
récit, tient à préciser « Et ce lieu aussi, a été l’un des points noirs de la terre ». Il rappelle
qu’à « des époques très reculées, quand les Romains débarquèrent, ici…la lumière est sortie
par cette rivière (…) nous vivons dans cette aura, puisse –t-elle durer aussi longtemps que
tournera notre vieille terre ! Mais, hier, les ténèbres étaient là ».

Conrad aura recours à cet artifice à plusieurs reprises. Cette relation au temps permet de
remettre en cause la suprématie d’une civilisation sur une autre. Marlow n’est même pas sûr
que la civilisation occidentale soit éternelle contrairement à l’ensemble de ses contemporains.
Il faudra encore attendre quelques dizaines d’années pour qu’un intellectuel de poids aille
dans ce sens. Prolongeant la pensée de Marlow, Paul Valery déclara après la Grande Guerre :
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». (Phrase
introductive de la « crise de l’esprit », 1919).
C’était juste avant les dictatures destructrices qui marqueront le 20ème siècle.

Marlow anticipe également quelques grands penseurs du 20ème siècle lorsqu’il évoque les
romains « C’était des conquérants ; et, pour être un conquérant il suffit de la force brutale,
rien que l’on puisse s’enorgueillir de posséder puisque la force n’est qu’un accident résultant
de la faiblesse des autres ». Puis loin, il ajoute : « la conquête de la terre qui consiste
essentiellement à la prendre à ceux dont la peau est d’une couleur différente de la nôtre et le
nez légèrement plus épaté, n’est pas bien jolie si l’on y regarde de plus près ». C’est
notamment chez Edgar Morin que l’on trouve le plus fidèle écho : « La barbarie n’est pas
seulement un élément qui accompagne la civilisation, elle en fait partie intégrante. »
(site internet : http://www.taurillon.org/Culture-et-barbarie-europeennes-par-Edgar-Morin,
consulté le 4 avril 2010).

Londres est donc relié à cette jungle de l’Afrique équatoriale. Les deux lieux, pour Marlow, se
répondent avec l’estuaire de la Tamise et l’embouchure du Fleuve Congo. Ces deux espaces
géographiques sont clairement repérables puisqu’une toponymie se met en place dans la
nouvelle. Londres est identifiable avec les noms suivants : Tamise (rivière reliant Londres à la
mer du Nord), Gravesend (rive sud de la Tamise), Deptford (quartier du sud-est de Londres,
district de Lewisham, rive sud de la Tamise), Greenwich (sur la rive sud de la Tamise,
référence en matière de lieu : le méridien et de temps : fuseau horaire), Erith (quartier de
Bexley, sud-est de la Tamise), le phare de Chapman (Nord de l’estuaire de la Tamise, sur l’île
de Canvey Island) ; égrenés par Marlow ce sont les lieux que tout marin se doit de connaître
(ils sont cités dans un ordre précis : de Londres vers la mer). C’est l’univers premier de la
majorité des grands voyageurs de cette époque. Conrad ne nomme pratiquement jamais
Londres, préférant utiliser les termes de « ville monstrueuse » ou de « grande cité ». La seule
rue de Londres qu’il évoque est Fleet Street qui fut un affluent de la Tamise désormais
recouvert (rue qui a également abrité nombre de grands journaux britanniques).

Parallèlement à la capitale anglaise, Bruxelles n’est jamais citée. Aucun repère géographique
ne peut aider le lecteur à identifier la ville. Nous savons juste que Marlow traverse la Manche,
là où se trouve « la Compagnie ». Les locaux de la société sont décrits à grands renforts de
métaphores rappelant la « mort » et « l’enfer ». Derrière les « immenses et lourdes portes à
deux battants entrebâillées » se trouvent deux femmes, dans un « silence de mort ». Elles sont
présentées comme « les gardiennes de la Porte de l’enfer, tricotant leur laine noire comme un
chaud suaire, l’une d’elles introduisant, introduisant indéfiniment dans l’Inconnu, l’autre
scrutant les visages gais et inconscients de son vieux visage indifférent. (…) Peu d’entre ceux
qu’elle regarda ainsi la revirent jamais ; par la moitié, et de loin ».

Quand Marlow évoque Bruxelles, il a recours à une série d’expression : « cité-sépulcre »,


ville-sépulcrale », « sépulcre blanchi ». La cité Belge est assimilée à un tombeau, de la
couleur de l’ivoire.

Lorsque Charlie Marlow arrive en vue des côtes africaines, la description ne dure pas trois
pages et n’a rien du reportage « d’époque », nous ne sommes pas chez Loti. Quelques lieux
sont désignés et la végétation se résume à quelques indications de couleurs. Le plus important
pour Conrad réside dans « l’impression », qui doit faire partie intégrante de l’intrigue. Ainsi
Marlow nous dit : « J’observais la côte. Observer une côte tandis qu’elle glisse au flanc d’un
navire équivaut à méditer sur une énigme. Elle est là sous vos yeux, souriante, sévère,
accueillante, grandiose, laide, insipide ou sauvage, toujours muette avec l’air de chuchoter :
« Viens, et découvre la clé ».

Nous avons vu à quel point, pour Conrad, le traitement de l’espace était une occasion de créer
des passerelles au niveau de la temporalité. En décrivant certains points précis de l’estuaire
Londonien, Marlow nous faisait descendre de la Tamise vers la mer. Lorsqu’il est sur son
vapeur avec les hommes de l’expédition Eldorado, c’est le processus inverse : « Remonter le
fleuve, c’était revenir aux premiers jours de la création, quand la végétation s’épanouissait
sur la terre et quand les grands arbres étaient des rois ».

Cette sensation éprouvée par Marlow se confirme plus loin : « Nous étions des vagabonds sur
une terre préhistorique, sur une terre qui revêtait l’aspect d’une planète inconnue ».

Mais que l’on ne s’y trompe pas. Cette distanciation n’a pas comme but, comme chez Loti,
d’effectuer une séparation entre les hommes ou d’exclure ceux qu’il ne considère même pas
comme faisant partie de l’humanité. Conrad, comme pour les lieux, opère un glissement. Il
fait dire tout d’abord à Marlow : « la terre paraissait inhumaine ». Ensuite, en parlant des
autochtones : « (…) et les hommes étaient…Non, ils n’étaient pas inhumains, cela vous venait
peu à peu à l’esprit ». Plus loin, nous avons la vive impression que Conrad emmène Marlow
sur le chemin de la véritable initiation. Sur toute cette page, Joseph Conrad développe sa
pensée : « Mais s’il on était vraiment un homme, on était obligé de reconnaître qu’il y avait
au fond de notre propre cœur une étincelle infime qui s’accordait à la terrible sincérité de ce
tohu-bohu (…) Et pourquoi non ? L’esprit humain est capable de tout, parce que tout est en
lui, tout le passé, tout l’avenir. De quoi, s’agissait-il en somme ? Joie, crainte, chagrin,
dévotion, courage, fureur, comment le savoir ? Mais authenticité, authenticité dépouillée des
hardes du temps. Que les imbéciles béent d’incompréhension et frissonnent , l’Homme sait, et
il capable de regarder sans ciller. (…) Ce tumulte diabolique trouve –t-il en moi un écho ?
très bien ; je l’entends ; je l’admets ; (…) un imbécile, évidemment, avec sa simple frayeur et
ses beaux sentiments, ne risque jamais rien. Qui de vous a grommelé ? ».

Conrad ne se contente pas de briser petit à petit les idées reçus de Marlow, par une approche
sensible, mais en plus il interpelle le lecteur.
Paul Rozenberg, dans « Joseph Conrad » (Editions « La Bibliothèque », 1997) nous dit que le
« cœur (des ténèbres) dévoilé est soumis au revoilement. Le Cœur des ténèbres est l’histoire
d’une révélation brisée par la loi du silence. On n’y voit littéralement naître un tabou ».

Certes Marlow, n’arrive pas à communiquer les derniers mots de Kurtz (« l’horreur ») à la
fiancée de celui-ci. Mais « Au cœur des ténèbres » est aussi une histoire de survie.
Cette Afrique, pénètre au plus profond de Marlow tandis que Kurtz s’enfonce au plus profond
d’une jungle métaphorique, transposition de sa folie sans limite.
Marlow, avec ses défauts, reste l’homme qui tend à s’ouvrir aux autres, à faire fonctionner ses
sens autrement que pour l’appât du gain. Il est cet homme qui dit ceci : « je me rappelle avoir
confondu le battement du tam-tam avec les pulsations de mon cœur ».

Marlow est ce personnage Rimbaldien, capable de saisir le monde en mouvement et


d’entrevoir l’humanité dans sa globalité.

Dans « Joseph Conrad, Nouvelles complètes » (Edition « Quarto Gallimard », 2007), Jacques
Darras établit un rapprochement entre Conrad et Rimbaud. Ils se sont croisés à Marseille et se
sont succédés en Asie et en Afrique à quelques années d’intervalles.
Leurs caractères instables, leurs expériences limites (la Saison en Enfer de Rimbaud vaut bien
la saison infernale au Congo de Conrad) et leurs exigences artistiques en font « deux figures
qui vont bien ensemble, comme deux explorateurs de l’inconnu ayant voyagé très loin au-
delà des séductions immédiates ».

André le Vot, dans le Magazine Littéraire N° 297 va plus loin. Il rappelle tout d’abord que les
deux jeunes hommes ont tenté de rejoindre les insurgés Carlistes. Puis en juin 1875, ils sont
tous les deux dans la cité phocéenne. L’année suivante, Rimbaud « se transforme en
personnage conradien : il signe un engagement dans la légion étrangère hollandaise qui le
conduit, déserte un mois après son arrivée ; fin août, il quitte Java en qualité de matelot à bord
d’un voilier écossais ». Quant à Conrad, après son croisement fantôme sur les quais du Vieux-
Port, il effectue un geste rimbaldien symbolique : après un suicide raté, il s’embarque sur un
vapeur anglais qui, via Malte et Constantinople, le dépose deux mois plus tard sur les quais de
Lowestoft. Il en repartira sur un clipper au nom grandiose, Duke of Suntherland, qui le
conduit aux antipodes ».

Je ne pas peins l’être, je peins le passage – Michel de Montaigne

Quand Rimbaud meurt en 1891, Conrad s’engage vraiment dans l’écriture. Entre les deux
auteurs le chassé-croisé s’arrête. Il s’agit désormais d’un relais, d’un passage, dans la quête de
l’inconnu et des mystères de la création.
II – 3 Pierre LOTI

Pierre Loti, parallèlement à son métier de marin, sera tour à tour, « rapporteur d’images »,
« écrivain » et « reporter ». Cela correspond à différentes étapes de sa vie. Ce sont également
les différentes facettes d’un personnage ambigu.

Le jeune aspirant Julien Viaud, qui entreprend son premier long voyage dans le Pacifique de
1871 à 1872, est un bon dessinateur et un apprenti ethnologue intéressé par des civilisations
lointaines.

C’est lorsqu’il publie son premier vrai roman « Le roman d’un spahi » en 1880 que Julien
Viaud devient véritablement « Pierre Loti » puisqu’il signe pour la première fois de son
pseudonyme. Il s’agit d’un roman que l’on peut qualifier de « colonial » avec son inévitable
lot de clichés racistes sur l’Afrique et les Africains.

En 1883, Loti embarque pour participer à la campagne du Tonkin. Loin de soutenir cette
nouvelle opération coloniale, il la dénonce, à sa façon, en écrivant plusieurs articles qu’il fera
parvenir au Figaro.

Ce sont ces différentes approches et considérations sur son époque que nous allons aborder
successivement.

A : Changement d’identité dans le Pacifique

Loti commence sa traversée de l’Atlantique en mars 1871 sur le Vaudreuil. Il arrive à


Valparaiso le 11 octobre. C’est là qu’il embarque sur une frégate à voile « La Flore » à
destination de l’île de Pâques puis Tahiti. Son intention première est de produire des dessins
et des croquis de ces territoires lointains et peu connus en Europe. Il désire les vendre aux
journaux illustrés. C’est dans « L’Illustration » que paraîtront les œuvres graphiques de Loti
accompagnées d’un texte composé par Marie Viaud, basé sur le journal de son frère.

La nouvelle « L’île de Pâques, journal d’un aspirant de la Flore », remanié par Loti, sera
republié en 1899 dans « La Revue des deux mondes ». C’est cette version finale que l’on
trouve dans « Voyages (1872-1913) » (Editions Robert Laffont, Collection « Bouquins »,
1991) rassemblant l’ensemble des récits de voyages de Pierre Loti.

L’île de Pâques est la terre habitée la plus isolée au monde, elle se trouve à 3700 kilomètres
des côtes chiliennes et à 4000 kilomètres de Tahiti. Cette île de 118 kilomètres carrés, doit son
nom au marin Hollandais Jacob Roggeveen qui la découvre le 5 avril 1722 (jour de Pâques).
A partir de 1770, les Espagnols vont visiter l’île à plusieurs reprises. Ils prennent contact avec
« une population pacifique, structurée et hiérarchisée » (Source : http://www.rongo-
rongo.com/, consulté le 8 mars 2010). Mais lors des explorations de Cook et de La Pérouse à
la fin du 18ème siècle, l’île apparaît sous un autre jour : les monumentales statues (« les
Moaïs ») ont été renversées, les arbres décimés et les guerres claniques font rages. Ces
événements inaugurent une ère tragique pour la population de l’île de Pâques. Dès le début du
19ème siècle, les habitants de l’île sont enlevés pour servir d’esclaves, notamment au Pérou.
Au contact des Européens, de graves épidémies font leur apparition et continuent de décimer
la population. En 1868, un navire emporte l’une de ces statues monumentales pour rejoindre
le British Museum. Au même moment, le Frère Eugène Eyraud, arrivé dix ans plus tôt pour
évangéliser l’île, demande au Père Roussel, peu avant de mourir « s’il reste des païens ». La
réponse du Père Roussel résume à elle seul le drame de ce peuple : « aucun, je viens de
baptiser le dernier ». (Source : : http://www.rongo-rongo.com/, consulté le 8 mars 2010).
Quant aux vestiges de la civilisation Pascuan (œuvres d’art, tablettes d’écritures), ils font le
plus souvent l’objet d’un véritable trafic.

L’avidité des aventuriers et des marchands contraste avec l’approche sensible que va proposer
Loti. Ses dessins et son coup d’œil restent une référence dans les ouvrages contemporains
consacrés à l’île de Pâques. Le jeune marin observe, un siècle et demi après sa découverte,
une civilisation énigmatique et fascinante qui a perdu quasiment tout contact avec sa culture
d’origine. Cet aspect touche beaucoup Loti. Pour Claude Martin, auteur de la note
introductive à « L’île de Pâques » (Editions Robert Laffont, Collection « Bouquins », 1991), il
s’agit d’une « civilisation mort-vivante, en sursis, bien faite pour fasciner le romantisme de
Loti qui n’aime que ce qu’il se sent être à la fois le premier de sa race et surtout le dernier à
pouvoir contempler ». Il est vrai qu’il sera toute sa vie animé d’un vrai sentiment nostalgique
et d’une profonde aversion pour tout ce qui représente le changement.
Il ressort donc de ce récit une curieuse conception de l’altérité que l’on retrouvera dans tous
les écrits de Loti. Seules les circonstances et les aires géographiques moduleront cette
spécificité de l’écrivain Charentais.

Dès le début de cette nouvelle, nous pouvons remarquer que Loti s’est documenté. Il se
charge de répercuter quelques clichés déjà véhiculés sur l’île : « La population dont la
provenance est d’ailleurs entourée d’un inquiétant mystère, s’éteint peu à peu, pour des
causes inconnues, et il reste, nous a-t-on dit, quelques douzaines seulement de sauvages,
affamés et craintifs, qui se nourrissent de racines ».
La responsabilité des Européens et Américains dans le drame qui a touché l’île de Pâques est,
à ce moment du récit, complètement éludée. Loti parle de « récits contradictoires ». Pourtant
il n’est pas dupe de ce qui s’est déroulé sur l’île durant tout le 19ème siècle, en particulier
lorsqu’il dit « Nous y allons, nous, pour l’explorer ».

Loti est accueilli par « un vieux Danois » qui apparemment vit « seul avec les indigènes ».
Une fois encore la réalité est simplifiée au maximum et occulte la véritable situation. Dans les
notes relatives à « L’île de Pâques », Claude Martin dans « Voyages (1872-1913) » (Editions
Robert Laffont, Collection « Bouquins », 1991) indique que ce Danois travaille pour un
horrible personnage (l’aventurier français Jean-Baptiste Dutrou-Bornier) véritable tyran et
esclavagiste. Le professeur de Lyon II et responsable de cette édition précise qu’il est
impossible que Loti n’ait pas été au courant de ces agissements.

Mais il est vrai que l’objectif de Loti et de l’amiral De Lapellin est surtout de ramener l’une
de ces statues gigantesques. De l’ailleurs, du lointain, à l’image des Anglais quelques années
auparavant, ce sont surtout des trophées que l’on ramène. La domination Européenne sur le
monde passe inévitablement par l’appropriation des symboles.

Sur l’aspect physique de l’île, Loti confirme cette impression de désert, en mentionnant
l’absence d’arbre. Quant à la population, il la définit en terme de « peuplade » et de
« sauvages ». La faute incombe aux missionnaires partis de l’île (en réalité chassés par
Dutrou-Bornier), ayant « laissés la peuplade revenir aux fétiches et aux idoles ».
La première manifestation des habitants de Rapa-Nui (nom donné par les indigènes à l’île de
Pâques, nous dit-il) devant Loti est une danse. Il ne sait comment la qualifier
« enfantillage » ?, « conjuration » ?. Un peu plus loin lorsque commence l’inévitable troc, il
ajoute « Je suis décidément tombé au milieu d’un peuple d’enfants ».

Loti s’attache néanmoins à quelques Pascuans qu’il nommera tout le long de cette nouvelle
par leurs prénoms (Petrero, Atamou, Marie, Houga, Iouaritaï).

S’entremêlent alors les informations historiques liées aux Pascuans et la quête des colosses de
pierre avec ses nouveaux amis. Au milieu du récit, Loti se rend tout de même compte de la
nature de l’échange entre Européens et Pascuans : « Notre présence de quelques heures a
déjà, hélas ! apporté du ridicule et de la mascarade dans ce pays de l’âpre désolation ». Loti
poursuit sa découverte de l’île et en même temps appréhende la réelle histoire des habitants de
l’île en prenant connaissance des documents de l’amiral : « je constate, d’ailleurs sans
surprise, que ce sont les civilisés qui ont montré, vis-à-vis des sauvages, une sauvagerie
ignoble ». Il aura d’ailleurs l’occasion d’apercevoir que « les squelettes entiers apparaissent
encore, couchés dans l’herbe » lors de l’une de ses excursions.

Parcours effectué par Loti sur L’île de Pâques.


(Source : Pierre Loti, Voyages (1872-1913), éditions Robert Laffont)

Ce constat implacable n’implique pas pour autant chez lui une remise en question de
l’utilisation des dénominations « civilisé » et sauvage ». Quel que soient les actes commis, ces
qualificatifs semblent, pour lui, figés à jamais. C’est sans doute parce qu’il estime (comme il
l’a fait précédemment avec les Indiens d’Amérique) que les Pascuans sont voués à
l’extinction : « Ils appartiennent à une humanité finissante et leur singulier destin est de
bientôt disparaître ».

Loti s’entretient régulièrement avec les « anciens » pour recueillir des informations sur l’île.
Mais les énigmes demeurent, en particulier sur les variations stylistiques observées sur les
différents colosses de pierre jonchés un peu partout sur l’île. L’objectif de ramener l’un d’eux
est néanmoins rempli.
Longtemps exposée au Musée de l'Homme, le « Moaï » de Pierre Loti est désormais visible
au musée du quai Branly. (Source : http://www.rapanui.fr/Page%20Musees.htm, site consulté
le 12 mars 2010).

D’autres objets moins volumineux mais tout aussi symboliques de la culture pascuane comme
des tablettes hiéroglyphiques (appelés « bois qui parlent » ou « rongo-rongo » par les
habitants de l’île de Pâques) sont amenées à bord de « La Flore ». Loti semble être le premier
Européen à avoir rapporté ces éléments d’écriture et de langage. Ceux-ci n’ont apparemment
toujours pas livré leurs secrets.

Le compte-rendu du court séjour (4 jours) de Loti dans l’île de Pâques montre le regard
ambivalent du jeune aspirant. Certes, les dessins exécutés sont d’une grande qualité et
constituent un témoignage visuel exceptionnel. L’intérêt de Loti pour la civilisation pascuane
est indéniable. Mais il semble que cette attention soit surtout due à la disparition prochaine de
celle-ci.

Il est également à signaler que ce sentiment morbide habite et conditionne la vision de Loti.
Dès les premières pages de « l’île de Pâques », il livre ces impressions sans avoir mis un pied
sur l’île :
« (…) L’île de Pâques, rien que dans la consonance de ce mot, il y a, me semble -t-il, de la
tristesse, de la sauvagerie et de la nuit…Nuit des temps, nuit des origines ou nuit du ciel, on
ne sait de quelle obscurité il s’agit, mais il est certain que ces nuages noirs (…) répondent
bien à l’attente de mon imagination. ».

Plus loin, après une première visite, il ajoute : « Je me sens loin, loin, comme jamais, et perdu.
Et je suis pris aussi de cette angoisse spéciale qui est l’oppression des îles (…) ».
Cette dernière phrase est relevée par Eric Fougère dans « Aspects de Loti, l’ultime et le
lointain » (Edition L’Harmattan, 2006). Celui-ci suggère que « l’insularité de Loti (la famille
de sa mère est originaire de l’Ile d’Oléron), parce qu’elle exhale une inexprimable tristesse,
une mortifère oppression, nous apparaît – plus qu’un simple motif, un élément de paysage ou
de décor – comme une région de l’âme. On peut se plaire à lire en anagramme îlot sous
Loti ».
Dessins de Loti pendant son séjour sur l’île de Pâques

Le lyrisme de Loti s’exprime pleinement dans ces réalisations graphiques.


(Source : http://www.lefigaro.fr/livres/2009/10/07/03005-20091007DIMWWW00539-les-
dessins-de-loti.php, site consulté le 13 mars 2010).
Dans « Le roman d’un spahi » que nous allons aborder ensuite, cette noirceur envahit tout. Il
semble que l’ailleurs pour Loti soit avant tout un motif supplémentaire pour son imaginaire,
un décorum de plus à collectionner. Dès qu’il s’agit d’évoquer une population autochtone,
tout le spectre des préjugés de l’époque est balayé. L’intérêt suscité par les qualités
descriptives de Loti est ainsi le plus souvent masqué par cette triste et désastreuse vision du
monde.

Mais avant d’aborder les côtes sénégalaises du « Roman d’un spahi » (ce qu’il fera en
septembre 1873), Pierre Loti poursuit son itinéraire dans le Pacifique. Il arrive à Tahiti le 29
Janvier 1872, 12 ans après son frère Gustave. Ce voyage dépasse le cadre de la découverte et
prend l’allure d’une quête personnelle. Alain Quella-Villéger dans « Pierre Loti, le pèlerin de
la planète » (Edition « Aubéron », 1998) cite des passages de la correspondance de Loti :
« Me voici devant cette île lointaine que chérissait mon frère, point mystérieux qui fut
longtemps le lieu des rêves de mon enfance. Un désir étrange d’y venir n’a pas eu peu
contribué à me pousser vers ce métier de marin qui déjà me fatigue et m’ennuie ». Loti vénère
le passé, nous avons pu le voir. Ses voyages s’effectuent donc souvent dans cette direction, à
la rencontre des rêves de l’enfance. L’inconnu est l’occasion pour lui de poursuivre sa quête
d’un paradis perdu. Lorsque l’on observe un ensemble de photos de Pierre Loti, cela semble
être une constante : il apparaît ailleurs, les yeux braqués sur le néant.

Par le charme que l’île exerce encore en 1872 (et pour des raisons personnelles) Tahiti inspire
Loti. Les tahitiennes rencontrées lors de son séjour constituent le sujet central du « Mariage
de Loti », deuxième roman publié en 1880. Dans le « Mariage de Loti », Julien Viaud se met
en scène (comme il fera plus tard avec son roman le plus célèbre « Aziyadé ») à travers le
personnage de Harry Grant qui, dès la première page, prend le nom de Loti !

Le pseudonyme de Julien Viaud « Pierre Loti » devient un personnage de roman, qui


deviendra dès 1880, le nom de plume de Julien Viaud. Parallèlement à cette recherche
de l’ailleurs, le jeune aspirant aime aussi les changements d’identité ou plutôt les
possibilités de masquer la sienne.

Le « Roman de Loti » scellera le succès et la réputation de ce marin-écrivain. Car ce type de


roman « exotique » fait vraiment recette ; il y a une véritable demande pour l’ailleurs et
l’inconnu au 19ème siècle.

De nos jours, nombre de sites Internet vendant des livres en ligne apposent à côté du
« Roman de Loti » cette citation de Van Gogh tirée d’une lettre à sa sœur : « Je puis très bien
me figurer qu'un peintre d'aujourd'hui fasse quelque chose comme ce que l'on trouve dépeint
dans le livre de Pierre Loti, Le mariage de Loti, où la nature de Tahiti est décrite. Un livre que
je puis te recommander fortement. ». Et c’est le « Roman de Loti » qui donnera envie à
Gauguin de rejoindre cette île du Pacifique.

Mais une nouvelle fois, malgré l’attraction suscitée par les descriptions méticuleuses de
Tahiti, il est difficile d’accorder un blanc seing aux sentences ethnocentristes de Loti. En voici
quelques-unes extraites du « Mariage de Loti », reflétant largement la pensée de l’époque, que
Pierre Loti s’évertue à perpétuer : « Entre nous deux, il y avait des abîmes pourtant, de
terribles barrières à jamais fermées; elle était une petite sauvage; entre nous qui étions une
même chair, restait la différence radicale des races, la divergence des notions premières de
toutes choses» ; « Elle m'aimait encore elle, comme on aimerait un être surnaturel, que l'on
pourrait à peine saisir et comprendre...» ou encore : «Les années s'écoulent pour les
Tahitiens dans une oisiveté absolue et perpétuelle, et ces grand enfants ne se doutent pas que
dans notre belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour...».

Même si le « Mariage de Loti » est généralement classé dans les œuvres exotiques, ces
phrases qui jalonnent le roman rejoignent le discours officiel, tenu au premier chef par les
hommes politiques. Selon le site Internet http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1037
(consulté le 9 mars 2010), « Dans le dernier quart du XIXe siècle, s’impose en France une
idéologie colonisatrice alimentée à la fois par un besoin stratégique et économique d’empire
colonial, et par un universalisme républicain aux influences hétéroclites (…) Autrement dit,
intérêts économiques et influence de plusieurs courants « humanistes » s’imbriquent pour
forger l’idéologie coloniale républicaine. ».

Pour avoir une idée de cet « humanisme », il suffit de se référer à l’un des textes les plus
célèbres en la matière, le discours de Jules Ferry sur la politique coloniale (1885) :

« Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu'en effet, les races
supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures…Je répète qu'il y a pour les races
supérieures un droit, parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les
races inférieures...(…) est-ce qu'ils (Les gouvernements successifs de la France) laisseront
d'autres que nous s'établir en Tunisie, d'autres que nous faire la police à l'embouchure du
fleuve Rouge et accomplir les clauses du traité de 1874, que nous nous sommes engagés à
faire respecter dans l'intérêt des nations européennes ? Est-ce qu'ils laisseront d'autres se
disputer les régions de l'Afrique équatoriale ? ».

B : La perception d’une l’Afrique « condamnée »

C’est cet esprit qui prédomine lorsque Pierre Loti, à bord du Pétrel, rejoint les côtes
africaines, comme enseigne de Vaisseau, en septembre 1873. Ce voyage donnera la matière
pour l’élaboration du « Roman d’un Spahi ».
Mais avant de voir en détail l’histoire et l’origine de ce roman « colonial », voyons justement
ce qu’il en est de l’histoire coloniale française au Sénégal.

L’implantation des Français en Afrique est ancienne. La première compagnie dite de


Sénégambie date de 1624 (Source : Jean Meyer/Jean Tarrade/Annie Rey-Goldzeiguer/Jacques
Thobie : « Histoire de la France coloniale – Des origines à 1914 » Edition Armand Colin,
1990). Dès le 17ème siècle Saint-Louis et Gorée constituent des points d’ancrages pour la
France. Mais mis à part des comptoirs en Côté d’ivoire, ce sont les Anglais et les Hollandais
qui détiennent la majorité des postes dans cette partie de l’Afrique. Le domaine colonial
français va s’effondrer par étapes à la fin du 18ème et au début du 19ème siècle sous le premier
Empire. Les miettes de cette première phase de colonisation serviront de points de départ pour
l’Empire colonial qui prendra corps tout au long du 19ème siècle.

Le traité de Paris du 30 mai 1814 permet la mainmise de la France sur le Sénégal, la


colonisation militaire peut commencer. Durant la IIe République les comptoirs se développent
en même temps que le commerce de l’arachide. L’extansion territoriale se poursuit et pour
assurer le négoce, la France doit désormais maîtriser le fleuve Sénégal, les territoires du sud et
le Haut-Sénégal. Ce contrôle des routes commerciales implique le plus souvent des conflits
avec les populations locales. Faidherbe (arrivé en 1842) transforme petit à petit cet ensemble
de comptoirs dispersés en une véritable colonie de 50 000 kilomètres carrés. Il organise, dès
1857, « les tirailleurs sénégalais ». Comme l’indiquent les auteurs d’« Histoire de la France
coloniale – Des origines à 1914 » : « L’armée Africaine est née : elle permet la promotion
indigène, fait croire à l’assimilation, allège les budgets métropolitains et donne bonne
conscience aux Français. Les horreurs des guerres coloniales sont imputées aux mœurs
barbares des supplétifs, et la responsabilité des chefs s’en trouve atténuée. »

Lorsque Loti arrive en 1873, le Sénégal n’est pas pacifié et les diverses tribus offrent une
vraie résistance au colonisateur. Les opérations militaires se dérouleront jusqu’en 1892. Avant
cette date des opposants (dont le Wolof Lat Dior Ngoné Latir, son neveu Albouri Ndiaye, le
marabout toucouleur El Hadj Omar, Abdoul Boubakar, le marabout Tidjane du Toro Amadou
Cheikou, Maba Diakhou Ba maraboutu du Rip) mèneront la vie dure à l’armée coloniale.

Cartes des conflits entre l’armée coloniale et les différentes rébellions à partir de 1850.
(Source : Grand atlas du continent Africain, édition « Jeune Afrique », 1973)

C’est cette atmosphère inquiétante qui apparaît en toile de fond du « roman d’un Spahi ».

Voici l’histoire du roman d’un spahi : Jean Peyral, brave et beau Cévenol, s’engage comme
spahi en Afrique (au Sénégal actuel, principalement), dans le but de gagner ses galons de
maréchal des logis et de revenir au pays épouser sa cousine Jeanne, qu’il aime depuis
toujours. Cet objectif, Jean Peyral ne l’atteindra jamais. Trompée par la métis Cora,
« envoûtée » par la jeune Fatou-gaye, il ne saisit pas l’opportunité de rentrer en France et
meurt atrocement au pays de Diambour dans une embuscade tendue par le rebelle indigène
Boubakar-Ségou.

Le « Roman d’un spahi » est une histoire assez caricaturale. Après la lecture de cet ouvrage,
une curieuse impression de « déjà vu » envahi le lecteur. Il faut dire que cet ouvrage, avec un
rendu très expressif - presque « cinématographique » - semble faire partie avec les expositions
coloniales et des films des années 30/40 d’une même démarche, d’une même imagerie. Ce
que dit Edgar Morin à propos du cinéma : « Le cinéma est psychique. Ses salles sont de
véritables laboratoires mentaux où se concrétise un psychisme collectif à partir d'un faisceau
lumineux », est tout à fait valable pour ce type d’œuvre, aux procédés novateurs pour
l’époque, imprégnant durablement les esprits sur plusieurs générations.

Ce qui frappe surtout dans le « Roman d’un Spahi » (outre cette habitude de pousser le
sordide et le tragique à fond) c’est l’approche manichéenne, touchant chaque registre du
récit : les personnages, la description des espaces, de la faune, de la flore. Absolument tout ici
se doit d’appartenir soit au bien, soit au mal. Seule petite touche négative chez les Européens :
les lieux de débauche que fréquentent les militaires. Pour le reste, L’Afrique est forcément un
tombeau (« O tristesse de cette terre d’Afrique ») et les habitants font l’objet de jugements
inacceptables.

Voyons en détail comment s’encrent les personnages principaux dans l’histoire.

Le personnage central de ce livre s’appelle Jean Peyral. Il est décrit dès l’introduction (de
L’Edition Folio, 1992) comme « (…) un homme de haute taille portant la tête droite et fière ;
il était de pure race blanche (…) ce spahi était extrêmement beau, d’une beauté mâle et
grave, avec de grand yeux clairs ». Malgré ces atouts indéniables, le personnage idéalisé par
Loti, a profondément changé depuis qu’il est en Afrique. Pourquoi a –t-il choisi le corps des
spahi ? La réponse semble sortir de la bouche de Loti : « pour « l’attrait mystérieux de
l’inconnu ». Jean est un garçon simple et naïf, à part l’Afrique, il ne connaît que les Cevennes.

La première fissure apparaît lorsqu’il se rend compte qu’il n’est pas le seul amant de la
métisse Cora, femme « d’un riche traitant du fleuve ». Il en tombe malade, au point de rester
alité pendant une semaine. Jean trouve petit à petit du réconfort auprès de la jeune Kassonkée
(Mandingue du Mali actuel, nous disent les notes de l’édition Folio) Fatou-gaye qui était
captive dans la maison de Cora. Au bout de trois ans, la situation de Jean n’évolue pas. Pour
sa hiérarchie, la relation avec cette jeune Africaine implique qu’il restera « voué à ses
modestes galons de laines ». La résignation envahit Jean et il ne prend même plus la peine de
répondre aux lettres désespérées de ses parents et de Jeanne. Et puis l’espoir renaît pour Jean :
la possibilité lui est offerte de terminer son temps de service à Alger et de repasser, avant, par
la France. Au dernier moment un ancien camarade de régiment, Pierre Boyer, lui propose de
« permuter » car il est de « Blidah » (Algérie) et veut revoir ses parents ; Jean accepte.

Après une première expédition pour rejoindre le poste de Gadiangué (Côte de Guinée, notes
de l’édition Folio), Jean se sépare de Fatou-gaye. Loti indique qu’il retrouve alors « sa dignité
d’homme blanc, souillée par le contact de cette chair noire. ». Puis c’est l’expédition dans le
« Diambour » (Province proche du Cayor) contre Boubacar-Ségou. En cours de route, Fatou-
Gaye le rejoint et lui annonce qu’il a un fils. Le combat commence, l’embuscade est rapide et
Jean est rapidement touché. Les guerriers s’acharnent sur lui ; pourtant son agonie est longue.
La fin du récit est atroce : Fatou-gaye retrouve le spahi, sans vie. Elle tue alors son fils et se
suicide sur le corps de Jean. Pendant ce temps, en France, Jeanne se marie.

C’est la seule fois (dans la mort), que Loti, présentera Jean et Fatou-Gaye sans y ajouter une
réflexion sur l’origine de l’un deux. Pendant tout le récit « la pureté blanche » est opposée à
« l’impure race noire ». Fatou-Gaye est qualifiée de « petite fille singe » et régulièrement,
Loti distribue les dénominations simiesques (gorille, macaque, oustiti) dès qu’il s’agit de
décrire la population noire. Concernant la jeune Kassonkée, sa couleur de peau constitue
même une frontière, une séparation entre ce qui est et ce qui n’est pas humain comme dans
cette scène de la deuxième partie du livre : « Les mains de Fatou, qui étaient d’un beau noir
au-dehors, avaient le dedans rose. Longtemps cela avait fait peur au spahi : il n’aimait pas
voir le dedans des mains de Fatou, qui lui causait , malgré lui, une vilaine impression froide
de pattes de singe (…), cette décoloration intérieure, ces doigt teintés mi-partie, avaient
quelque chose de pas humain qui était effrayant ». (dans l’Edition Folio « Pas humain » est
mis en italique »).

Quant au caractère de Fatou, voici comment il est décrit : « Elle était dissimulée et menteuse,
avec une dose de malice et de perversité » ; plus loin : « (jean) a oublié qu’elle était
méchante, menteuse et noire ». La vénalité de la jeune Africaine est constamment rappelée.

Entre deux jugements définitifs, Loti égrène quelques poncifs, promis à un avenir certain :
« Les nègres ont l’amour du village, de la tribu, du coin du sol où ils sont nés ».

Seul l’ami de Jean, Nyaor-fall, n’est pas affublé des qualificatifs cités plus haut. Il est décrit
comme « un géant africain de la magnifique race Fouta-Diallonké (…) une belle statue de
marbre noir ». Celui-ci, spahi noir, entre parfaitement dans le cadre de l’assimilation dont
parle Jean Meyer, Jean Tarrade, Annie Rey-Goldzeiguer, Jacques Thobie dans « Histoire de la
France coloniale – Des origines à 1914 » (Edition Armand Colin, 1990).

Les espaces géographiques confirment l’approche manichéenne de Loti.

La même technique est appliquée. Nous avions l’opposition blanc/noire, pur/impur. Avec les
territoires, nous retrouvons cette dichotomie : l’Afrique, dès la première phrase, est évoquée
en ces termes : « un interminable pays désolé ». Un peu plus loin Loti parle « de l’éternelle
tristesse de la terre de Cham ».

Sur cette terre, il n’est possible de trouver qu’une nature horrible et dangereuse. Alain Quella-
Villéger dans son livre « Loti, l’incompris » (édition Presses de la Renaissance, 1986) parle
« d’un pays de mort, morne et monotone, (…) les très rares animaux sont sinistres (hyène,
vautour, chacal, vautours, chauve-souris) et les cadavres sont nombreux ».

C’est ce qui est résumé dans l’avant-dernière phrase du livre : « Demain, de grands vautours
chauves continueront l’œuvre de destruction, - et leurs os traîneront sur le sable, éparpillés
par les bêtes du désert, - et leurs crânes blanchiront au soleil, fouillés par le vent et les
sauterelles » ou encore dans les premières pages de la première partie : « Grandes plaines
chaudes, mornes, désolées, couvertes d’herbes mortes, où se dressent par-ci, par-là, à côté
des maigre palmiers, les colossaux baobabs (…) dont les branches nues sont habitées par des
familles de vautours, de lézards et de chauves-souris. ».

A côté de cet enfer sur terre, les Cévennes sont présentées comme un véritable éden. En voici
la description : « Son enfance s’était passée dans les Cévennes, dans un village ignoré, au
milieu des bois. Au grand air pur des montagnes, il avait poussé comme un jeune chêne. (…)
Dans son souvenir, tout cela était inscrit ineffaçable, à une grande place profonde et sacrée.
Et puis il y avait les grands bois, les courses à l’aventure dans les sentiers pleins de mousse, -
la liberté. ».
A cette liberté, Suzanne Lafont oppose dans « Suprêmes clichés de Loti » (édition « Presses
universitaires du Mirail », 1994) l’espace géographique central du livre, anxiogène et
claustrophobique. Il faut dire que Loti, utilise beaucoup de métaphores relatives au désert,
alors ce que cela ne correspond pas à la réalité physique du Sénégal. Pour elle : « Le Sénégal
du spahi couvre le territoire où les pulsions s’enracinent dans le sol originaire jusqu’à être
totalement absorbées par lui. L’impasse où mène le roman (…) fait du désert un foyer
étouffant, le lieu d’une désertion manquée. C’est un espace traître qui emprisonne dans
l’infini. ». Suzanne Lafont parle même « d’espace-prison ».

Loti n’apprécie pas non plus l’espace urbain. (nous nous souvenons de son dégoût pour Paris,
lorsqu’il avait dû s’y rendre pour faire ses études). Il le signifie clairement quand il parle de
Jean : « Dans son village, on était à l’abri des contagions malsaines, des dépravations
précoces des étiolés de la ville », puis loin : « Jean était rêveur, par nature de montagnard.
La rêverie est inconnue à la populace abêtie et gangrénée des grandes villes ».

Le cœur de l’action du « Roman d’un spahi » se déroule pourtant à Saint-louis. C’est là que
Jean effectue son service et vit. Cependant là aussi, dans la ville, une « frontière » est
désignée. « les quartiers nord de Saint-louis, près de la mosquée » correspond à l’endroit où
Jean habite avec Fatou-Gaye. Son ami, le spahi noir Nyaor-fall réside non loin, à Guet-n’dar.
Dans le sud de la ville, se trouve le quartier des spahis. C’est là aussi que se situent les lieux
de débauches : « il y avait dans le sud de Saint-Louis de vieilles maisons de briques, d’un
aspect arabe, qui s’éclairaient le soir et jetaient encore sur les sables des traînées de lumière
rouge, aux heures où tout dormait dans la ville morte. (…) Là, les spahis régnaient en
maîtres ».

Situation géographique de Saint-louis et plan de la ville (source : http://www.senegal-


online.com/francais/cartographie/saint-louis.htm, consulté le 14 mars).

Sur cette carte, il est possible de repérer le pont Faidherbe inauguré le 2 juillet 1865 et les
quartiers de Sor et de Guet N’Dar.

Un autre territoire dans le « Roman d’un spahi mérite que l’on s’y attarde. Après avoir
échangé sa mission avec Pierre Boyer, Jean doit se rendre avec les spahis au poste de
Gadiangué dans l’Ouankarah (Golfe de Guinée) pour mener une opération de « pacification ».
L’ambiance que l’on retrouve sur cette rivière de Guinée fait irrémédiablement penser au
fleuve Congo, point de fixation du « Cœur des ténèbres » de Joseph Conrad. Voici quelle en
est la description de Pierre Loti : « Au chant des noirs, au bruit de l’eau qui fuyait, se mêlait
la voix sinistre des singes hurleurs dans les bois, ou des cris d’oiseaux des marais : tous les
appels, tous les tristes cris de la nuit dans la sonorité des forêts…des cris humains aussi
parfois, des cris de mort dans le lointain, des fusillades et des coups sourds de tam-tam de
guerre…De grandes lueurs d’incendie s’élevaient de loin en loin au-dessus des forêts (…) ».

Et il y a également le poste de Gandiangué, « perché là au sommet de ce rocher vertical » qui


fait penser au poste de Kurtz, le personnage emblématique du « cœur des ténèbres ». Ces
similitudes sont assez troublantes même si ces lieux offrent peu ou prou les mêmes
caractéristiques topographiques.

Le héros malheureux du « Roman d’un spahi », apprécie cependant ce cadre. Loti indique que
« Jean regarde, et se sent vivre. Il ne regrette plus d’être venu maintenant, son imagination
n’avait rien soupçonné de pareil (…)Il entrevoit ce séjour dans l’Ouankarah comme un temps
de liberté à passer dans un merveilleux pays de chasse, de verdure, de forêts, il l’accepte
comme un répit à l’écrasante monotonie du temps, - à la régularité mortelle de l’exil ».

Le rapport de Jean à la temporalité semble d’ailleurs régir le récit. Le vol de sa montre par
Fatou-Gaye déclenche chez lui fureur et violence ; c’est à ce moment-là qu’il devient
« quelqu’un d’autre » et s’éloigne de son caractère généreux et naïf.

Cet ailleurs Conradien apparaît dans la dernière partie du livre comme une bouffée
d’oxygène, un répit pour Jean, qui semble savoir qu’il est condamné à mourir sur cette terre
d’Afrique.

l’Algérie (territoire qu’à connu le père de Rimbaud au début de la colonisation nord-


africaine), citée à plusieurs reprises a, quant à elle, la même valeur de terre maternelle que la
France : des colons comme la famille de Pierre Boyer y sont installés depuis plus de 50 ans.

Le roman d’un spahi n’a pas été inventé de toutes pièces par Loti. Une fois de plus, il a mêlé
du vécu (son séjour au Sénégal en 1874), des évènements authentiques (les guerres de
résistance), et les poncifs de l’époque, glanés notamment, dans les revues.

Quelle est la part du réel dans cette histoire ? Suzanne Lafont dans « Suprême cliché de Loti »
nous donne un élément de réponse : « le fil de l’histoire semble être le suivant : Loti au
Sénégal a aimé une femme mariée qu’il a dû disputer à un spahi ; il projeta, semble -t-il, de
partir avec elle puis il s’aperçut qu’elle en aimait un autre, dont on n’est pas sûr que ce soit le
même, qu’au début. »
Nous savons également d’après Alain Quella-Villéger, qu’un autre événement a marqué Loti.
Dans « Loti, l’incompris » (édition Presses de la Renaissance, 1986), nous apprenons que son
ami Brémont, sous-lieutenant de spahi, est mort dans l’expédition en 1874 contre le roi Lat
Diop.

Aussi, avant d’écrire ce roman, Loti n’était donc pas au mieux. Il le dit sans ambages dans son
journal intime reproduit dans le « Journal d’un officier pauvre » : « Cette année 1874 a passé
comme un ouragan dans ma vie, elle a tout dévasté et tout emporté sur son passage ». Voilà
dans quel état d’esprit il se trouvait ; ce qui peut aussi expliquer la noirceur du « Roman d’un
spahi ».

L’un des seuls bons souvenir de Loti, lors de son séjour au Sénégal, aura été de revoir son ami
Savorgnan de Brazza : « il y a un an, à Dakar, Brazza m’exposait son projet téméraire et
j’étais fort ébranlé pour le suivre (…) Pourquoi ne suis-je pas parti avec mon ami Brazza ! ».
(« Un jeune officier pauvre », extraits de son journal intime publié par son fils Samuel)

Il est à signaler que les pages descriptives sur les Griots, intitulées « Digression pédantesque
sur la musique et sur une catégorie de gens appelés Griots » ( !) demeurent intéressantes, ainsi
que les récits sur la « Bamboula ». Les notes de Bruno Vercier dans l’édition Folio nous
apprennent que Loti a très bien pu relever les informations sur cette danse dans la revue
« L’illustration » de 1875.

En quoi le « Roman d’un spahi » est-il un roman colonial ? Pour répondre à cette question
nous pouvons nous référer à l’ouvrage « Le roman colonial » (édition « L’harmattan », 1987).
Denise Brahimi rappelle d’abord le contexte : « Le Sénégal (…) est soumis à une violente
action de colonisation, poursuivant sous la troisième république l’œuvre bien avancée par le
second empire. » Ensuite elle indique que le « Roman d’un spahi » n’est pas « un roman
colonial dans le sens où il exalterait la présence et l’action française au Sénégal, mais il l’est
au sens où les thèmes chers à l’auteur et exposés par lui dans ses deux romans précédents (Le
mariage de Loti et Aziyadé) semblent ici infléchis par le fait que l’action du livre se déroule
en pleine conquête coloniale ».

L’ambiguïté de Loti refait ici surface. Dans ses romans précédents, il évoque également des
« amours exotiques », c’est même la trame d’Aziyadé et du Mariage de Loti. Là, dans le
contexte colonial, il condamne la relation entre Fatou-Gaye et Jean, au même titre que
l’administration française. Le mariage mixte est pour Loti de l’ordre de la transgression et
synonyme de mort.
Ce sont également les jugements odieux de l’auteur (les associations récurrentes de la
population sénégalaises à des singes) qui poussent à classer ce récit dans le roman colonial.
Denise Brahimi, auteur de cet article « Pierre Loti, du roman exotique au roman colonial »
conclut que le « Roman d’un spahi » entre dans la catégorie du roman colonial parce qu’il est
lié à la colonisation du Sénégal ; même s’il est loin d’approuver cette entreprise et d’en faire
l’éloge, il assume ce moment historique, avec ses conséquences, dans les réalités et dans
l’imaginaire français ». Nous verrons dans une troisième partie que cet imaginaire se perpétue
dans le cinéma français au 20ème siècle.

En Attendant, nous allons voir le regard que Loti a porté sur l’expédition du Tonkin (1883-
1885).

C : Loti, anticolonialiste engagé ?

La phrase tirée de « Prime jeunesse » (édition Folio, 2008) est reprise par pratiquement tous
ses biographes : « L’absurde et folle expédition venait d’être décrétée par l’un des plus
néfastes de nos gouvernants ; on envoyait là-bas, pour un but stérile, des milliers d’enfants de
France qui ne devait jamais revenir ».

Le gouvernement cité plus haut est celui de Jules Ferry (il sera Président du Conseil du 21
février 1883 au 30 mars 1885). Il est l’ardent défenseur de la politique coloniale de la
Troisième République. Il obtient pour la Tunisie, le protectorat le 12 mai 1881 avec le traité
du Bardo et il lance l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza à la conquête du Congo.
(Source : http://www.histoiredumonde.net/article.php3?id_article=1873, consulté le 14 mars
2010). C’est lui qui décidera d’envoyer des troupes au Tonkin (Vietnam actuel), l’été 1883 en
riposte aux exactions des pavillons noirs (ce sont « des soldats irréguliers de l'imperium
vietnamien » qui ont été récupérés pour servir les Chinois en Indochine contre les Français ;
Source : http://legion-etrangere.wifeo.com/tonkin-.php, consulté le 14 mars 2010).

Jules Ferry est convaincu que la France doit avoir accès au marché chinois. Depuis le traité de
Saigon (1874), le fleuve Rouge reliant Hanoi (et le Tonkin) à la riche province chinoise du
Yunnan est ouvert à la libre circulation. Cependant les pavillons noirs harcèlent les navires de
commerce français. Le gouvernement français envoie un petit corps expéditionnaire au
Tonkin (commandé par le capitaine de vaisseau Henri Rivière) pour « nettoyer » la vallée et le
delta du fleuve Rouge. (Source : http://quelqueshistoires.centerblog.net/1653431-Une-guerre-
franco-chinoise--#, consulté le 14 mars 2010). L’armée française prend la citadelle d'Hanoï,
capitale du Tonkin, le 25 avril 1882. Mais un mois plus tard, Henri Rivière est capturé par les
pavillons noirs et décapité. En France, cet acte suscite beaucoup d’émoi. La riposte se doit
d’être énergique et Jules Ferry ordonne d’attaquer la capitale impériale, Hué. Quatre
vaisseaux de guerre constituant l’escadre, partent de Brest le 29 mai 1883. Pierre Loti est sur
l’un d’eux.

Cet événement n’est qu’un aléa de plus dans une guerre qui ne dit pas son nom. Le conflit,
larvé, dure depuis déjà deux ans. Il se poursuivra jusqu’en 1885 avec la défaite de Lang Son,
qui fera tomber le gouvernement Ferry. Néanmoins, les Français vont ensuite accumuler les
victoires navales et terrestres. Le Traité de Hué va mettre fin à cette « guerre » le 9 juin 1885.
La Chine doit abandonner sa souveraineté sur l'Annam et le Tonkin, territoires qui seront
ensuite inclus dans l'Indochine française.

Carte de l’expansion coloniale française en Orient


(Source : http://fbaillot.blog.lemonde.fr/files/2008/06/indochineconquetepf.1212939431.gif)

En 1883, Loti est placé aux premières loges. Il embarque en mai à bord de l’Atalante et
rejoint la baie d’Along le 2 août. L’expédition ne dure que quelques jours et assez rapidement
les forts de Thunan-An à Hué tombent aux mains des Français. De cette courte période Loti
veut rendre compte en faisant parvenir ses écrits au Figaro. Trois articles vont paraître dans le
célèbre quotidien : le 28 septembre, le 13 et le 17 octobre. Les deux premiers seront signés
anonymement. (Source : Alain Quella-Villéger « Loti, l’incompris », édition « Presses de la
Renaissance,1986).

L’ensemble des articles sont repris dans un volume des Editions du Sonneur (2006) sous le
titre « Trois journées de guerre de Annam ». L’éditeur précise dans son avant-propos qu’à
aucun moment Loti ne « questionne la légitimité de la conquête coloniale ». Il ajoute que
« s’il montre de la compassion pour les Annamites martyrisés, c’est celle que l’on a pour une
espèce inférieure ».

Il faut dire cependant que Loti n’occulte rien concernant le déroulement des combats. Non
seulement il indique heure par heure, la nature des événements comme le débarquement (à
l’instar d’un reporter de guerre actuel ou d’un journaliste « embedded ») mais en plus, sa
description est précise, voire crue : « Ceux qui avaient la poitrine crevée criaient d’une
manière profonde et morbide, en vomissant leur sang dans le sable (…) on tuait presque
gaiement, déjà grisé par les cris, par la course, par la couleur du sang » (cet extrait est tiré de
l’article du 13 octobre 1883 du Figaro, cité par Alain Quella-Villéger dans « Loti,
l’incompris », édition « Presses de la Renaissance », 1986); mais ne figure pas dans l’ouvrage
« Trois journées de guerre en Annam ». )

Cela rappelle un peu la mort de Jean Peyral, décrite dans un réalisme froid, avec les détails les
plus sordides. Sauf qu’ici, il ne s’agit plus d’une fiction. Les morts – par centaines en
quelques minutes – sont bien réels. À la lecture de ces articles d’une grande valeur
documentaire et extrêmement bien construits – nous sommes très proches d’un procédé
« cinématographique » - Loti donne nous l’impression d’être au cœur du conflit et d’assister
en direct au massacre.

Le récit commence le 17 août 1883, les navires sont dans la baie de Tourane, les hommes
s’attellent aux préparatifs de l’attaque. Les bombardements durent deux jours et les
Annamites tentent de riposter. Le lundi 19 août, le débarquement peut commencer.
Rapidement, Loti témoigne du déséquilibre : « Un millier d’hommes, peut-être, se sauvent
devant cette poignée de matelots ». L’issue de l’attaque et l’imminence d’un massacre ne font
plus aucun doute : « villages, pagodes, tout brûle avec d’immenses flammes rouges ». Plus
loin, il fait part de la « mansuétude » des Français : « les marins cessent de tirer, par pitié, et
les laissent fuir, il y a aura bien assez de cadavres dans le fort, à déblayer ce soir (…) ».
Effectivement, à l’abord des villages, Loti en dénombre déjà près de six cents.

Le 20 Août, il commence par évoquer le campement des marins de l’Atalante. C’est une
période de repos, mais l’atmosphère a changé. Le 17, les matelots avaient passé la soirée à
chanter, « plus gaiement que de coutume ». Trois jours plus tard, Loti indique « mille détails
vous reviennent en tête ; on a la conception plus nette des choses, on est obsédé maintenant
par l’horrible de ce qui a fallu faire ». Le lecteur est en droit de se demander si Loti parle en
son nom et pourquoi ce massacre était si inéluctable.

Plus loin Loti propose une explication « Et puis quand on arrive avec une petite poignée
d’hommes pour imposer sa loi à tout un pays immense, l’entreprise est si aventureuse qu’il
faut jeter beaucoup de terreur, sous peine de succomber soi-même ».
Cette réflexion, ajoutée à la description clinique des villages en feu : « Et, dans le village en
feu, on en voyait de brûlés, à terre, par petit tas. Quelques-uns n’avaient pas fini de remuer :
un bras, une jambe se raidissait tout droit, dans une crispation, ou bien on entendait un grand
cri horrible » fait irrémédiablement aux images d’archives et aux films sur la guerre du
Vietnam. Cent ans plus tard, les mêmes lieux, la même violence légitimée, les mêmes morts
pour rien.

C’est bien cette face invisible de la guerre, que la classe politique omet lorsqu’elle claironne
les bienfaits des missions civilisatrices. Loti ne dit finalement pas autre chose quand il fait ce
terrible constat « pas d’ambulance, pas de Croix de Genève en Annam. C’était tout qu’on
pouvait faire pour eux (il parle des blessés) : un peu de riz, un peu d’eau fraîche, un peu
d’ombres – et puis les laisser mourir, en détournant la tête pour ne pas voir ».

À nouveau, Pierre Loti est troublé : « Et cela semble bizarre, à la réflexion, d’être venu ainsi
impudemment se camper au milieu d’un pays immense, en s’entourant de morts pour faire
peur ».

Dans les dernières pages, entre les repas des matelots et les traités de paix en cours, Loti parle
des pertes humaines : « le rapport officiel annamite en accuse douze cents (morts), et ce doit
être le compte ». Du côté des Français (c’est l’avant-dernière phrase du texte) : « pas un mort
à regretter, personne de moins à l’appel, pas la plus petite place vide ; alors, la chose finit
d’une manière absolument joyeuse ».

Les articles parus dans le Figaro vont être dévastateurs. En France, ce sont la droite
nationaliste, les pacifistes, les opposants à Jules Ferry qui s’insurgent. À l’étranger, la presse
britannique, la presse allemande dénoncent la barbarie française. Aux Etats-Unis, Lafcadio
Hearn traduit deux des articles de Loti avec ce titre « The massacres of the Annamites » .

Au mois de décembre 1883, Loti apprend qu’il est rappelé en France, sur décision
ministérielle. L’affaire est grave mais Loti essaie de se défendre. Alain Quella-Villéger
rapporte que l’écrivain (déjà très connu à cette époque) écrit un texte dont voici un extrait :
« Des gens crient à l’horreur parce que c’est la première fois qu’on met sous leurs yeux les
réalités d’une guerre et d’une guerre exotique. Ils sont de ceux qui au coin de leur feu, assis
dans leur fauteuil à rond de cuir, décrètent une expédition lointaine et supposent que tout doit
se passer là-bas avec la plus grande facilité, d’après les règles de la bonne philanthropie ».

Convoqué au ministère le 6 janvier 1884, Loti, est en ressort complètement blanchi ; il


repartira d’ailleurs en Extrême-orient un an plus tard !

Loti n’est pas un anticolonialiste et son regard sur « l’autre » est sans équivoque. Les
annamites n’ont pas la même valeur que ses concitoyens. C’est assez évident avec cette
description dès les premières pages du texte : « (…) Tapis comme des rats sournois dans leurs
trous de sable : des hommes jaunes, d’une grande laideur, dépenaillés, misérables, à peine
armés de lance (…) ». Ce sont les pertes humaines françaises qui répugnent le plus Loti. De
L’amiral Courbet, il dira « un vrai et grand chef (…) (qui) se montrait très avare de ce sang
français ».
Le seul « crime » pour les autorités d’alors c’est le réalisme qui dépeint la guerre sous une
lumière crue, atrocement réelle. Car, dans ces articles remaniés (ou expurgés de certaines
scènes comme nous l’avons vu plus haut), il n’y a aucune prise de position contre
l’impérialisme français, aucune diatribe contre la politique coloniale.
Sur Loti, Aimé Césaire, dans « le discours sur le colonialisme » (1950) aura cette phrase « Et
les voluptés sadiques, les innommables jouissances qui vous friselisent la carcasse de Loti
quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un bon massacre d’Annamites ».

Loti, de 1879 à 1881, signe ses trois premiers romans et entre de plain-pied dans la littérature.
L’année où Rimbaud meurt, en 1891, il devient l’un des plus jeunes académiciens, à 42 ans.
Conclusion de la partie 2

« Une époque se dit aussi par ses rêves » nous dit Walter Benjamin. Est-ce que Loti, Rimbaud
et Joseph Conrad sont allés au bout de leur rêve ? Il semble que bien souvent, il se soit plutôt
rapproché du cauchemar en se confrontant au réel. Cette rencontre avec l’ailleurs et
notamment avec le continent africain les a changés en profondeur. Ils ont pu mesurer la
distance qui sépare les rêves de jeunesse des réalités, souvent tragiques et mortifères.

Chez eux, plusieurs formes de distanciation avec l’Occident se sont mis progressivement en
place.

En quittant l’Europe, Arthur Rimbaud a coupé tous les ponts avec son « monde d’avant ». Sa
correspondance est destinée principalement à sa famille. Il ne veut plus entendre parler des
poètes et de la poésie. Dans ces « lettres d’Afrique » transparaît l’oubli, la souffrance, le
cynisme et parfois l’humour, comme dernier rempart face au vide.
Il se sera, tout d’abord, livré corps et âme à sa « révolution poétique ». Puis tout en continuant
à imprimer sa marche sur le monde, il s’épuisera, de travail abrutissant en projet suicidaire.
C’est son corps qui le lâchera, dernière frontière et dernière défense.

Cette vie tronquée – comme son corps – est une fuite interrompue aboutissant à une série
d’énigmes. Pourquoi ces renoncements et ces reniements ? Pourquoi ces besoins incessants
d’ailleurs ? Ces mystères seront le terreau du mythe Rimbaud. Quasi inconnu de son vivant, il
est, cent ans plus tard, l’un des poètes les plus connus au monde. Le monde peut désormais
explorer Rimbaud.

De son vivant et assez jeune, Pierre Loti a connu la célébrité et les récompenses (il sera
notamment élu à l’Académie française en 1891…devant Emile Zola). Il va côtoyer la fine
fleur artistique de l’époque et connaître une vie de salon. Dans ces cercles mondains comme
dans le quotidien, Loti a besoin de se différencier. Il s’exprime alors par son excentricité.
Déguisements, maquillages sont ses masques favoris, de jour comme de nuit. Cette nécessité
de se singulariser le pousse à déclarer qu’il « est le seul immortel à faire un salto arrière ».

Mais ces extravagances et cette gloire confortable cachent difficilement son mal-être. Cette
mélancolie « fin de siècle » l’accable ; et à l’image de ses récits, il se réfugie, par
intermittence dans le passé. Loti cultive les ambiguïtés et les contradictions. Parfois, il
effectue une envolée anticolonialiste puis, assène des sentences relevant du racisme ordinaire.

La fin de sa vie sera notamment consacrée à transformer sa maison d’enfance en « palais


nostalgique des civilisations ». Ce décor, véritable amoncellement de souvenirs de voyages,
est désormais ce qui constitue son « œuvre » la plus connue. La maison de Loti est un musée
où le monde est figé à jamais. L’inconnu est pour lui ce néant qu’il fixe indéfiniment sur les
photos, comme ce temps qu’il voudrait tant arrêter. Il meurt le 10 juin 1923 à Hendaye.

Longtemps instable et irascible, Conrad a cru enfin trouver le repos dans l’écriture. Ses
relations difficiles avec ses collègues de marine marchande, le sentiment d’une vie absurde et
son expérience au Congo l’ont progressivement miné. Sa dernière expérience dans la marine
ressemblera d’ailleurs à une farce surréaliste : il restera plusieurs jours à Rouen sur un navire
devant traverser l’Atlantique, qui ne partira jamais.
Mais sa nouvelle existence est un autre carcan. Dispendieux, il se voit obligé d’écrire sans
arrêt. Il regrette alors sa vie de marin, qui lui permettait d’entrevoir ces ailleurs qui
l’inspiraient. Il connaîtra le succès assez tardivement et deviendra l’ami d’André Gide. Mais
sa santé, chancelante, ne lui laissera que peu de répit. Physiquement, moralement, son séjour
en Afrique continuera de le marquer jusqu’à sa mort en 1924.

« Au cœur des ténèbres », publié au même moment que « l’interprétation des rêves » de
Freud, reste une œuvre fascinante, « une aventure inconsciente » qui continue à interroger
toutes les consciences.