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NOUVEAUX

FANTÔMES
BRETONS

ERNEST DU LAURENS DE LA BARRE
ERNEST
DU LAURENS
DE LA BARRE

L

E

rnest du Laurens de la Barre,
avocat, juge de paix, né à
Quimperlé (1819-1882), fut un
des précurseurs dans la collecte
du folklore breton, au même titre
que des Hersart de la Villemarqué,
Sébillot ou encore Souvestre.

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NOUVEAUX FANTOMES BRETONS

es légendes bretonnes sont
aussi des Fleurs de Bretagne.
Elles sont sœurs des chants de nos
bardes et forment le fonds de la
poésie primitive des Bretons.
Les recueillir, les publier, c’est
donc travailler, non à une œuvre
personnelle, mais à une œuvre
qui touche à l’intérêt littéraire
du pays », déclarait l’auteur en
publiant Les Fantômes bretons.
Le succès de ce premier livre le
poussa à publier ces Nouveaux
fantômes bretons en 1881.
Alors laissez-vous entraîner par
l’imagination féconde des paysans et des marins de Bretagne
qui vous proposent un brin de
chemin avec leurs nouveaux fantômes...

PRIX

• PRÈTZ : 16,95 €

NOUVEAUX

FANTÔMES
BRETONS
CONTES LÉGENDES

& NOUVELLES

AVL091

Editions PyréMonde
Princi Negue

ISBN 2.84618.573.5

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EDITIONS
PyréMonde

26/03/2008 23:48:33

NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS

DU MÊME AUTEUR :
Fantômes bretons

Tous droits de traduction
de reproduction et dÊadaptation
réservés pour tous les pays.
© EDITIONS PYREMONDE / PRINCI NEGUE · 2008
quartier Loupien
64360 MONEIN

ISBN 2.84618.567.0
Malgré le soin apporté à la correction de nos ouvrages, il peut arriver que nous laissions passer coquilles
ou fautes · lÊinformatique, outil merveilleux, a parfois des ruses diaboliques... NÊhésitez pas à nous en
faire part : cela nous permettra dÊaméliorer les textes publiés lors de prochaines rééditions.

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E. Du Laurens de la Barre

NOUVEAUX
FANTÔMES BRETONS
CONTES, LÉGENDES ET NOUVELLES

EDITIONS
PyréMonde
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et présa geait Les Fantômes Bretons (1879). et même un peu d’arrangement. pour la France. il aime surtout les choix faits avec goût . le pédantisme. pour tout le monde. et avec quel intérêt je vous suis dans vos pérégrinations à tra vers le monde enchanté . et chez nous Souvestre et Féval. Hélas ! je n’ai rien de commun avec les patrons des navi gateurs ! Que saint Brendan. le réalisme grossier. d’ailleurs difficiles à vérifier. Pour moi. et elle ne vous a pas nui. vieil ermite du rivage. parmi vos fermiers de Comanna. le crayon à la main. la fidélité. Ce qu’il ne pardonnera jamais. la prétention. je ne puis faire que des vœux pour mes amis et leur crier de loin : Bon voyage ! Depuis quand. le public : S’il sait apprécier la conscience des recherches. c’est-à-dire d’après nature. il juge même inutile qu’on allègue des noms inconnus. En vous voyant tous les soirs. et en parlant vous me demandez. le mauvais style. 5 Nouveaux fantômes bretons. on ne pouvait que bien augurer du résultat : aussi avez-vous satisfait notre maître à tous. Vous avez suivi la méthode du grand conteur écossais. promettait ce qu’on devait trouver Sous le Chaume (1865). auxquels vient de se joindre un artiste au crayon sobre et fin. l’exactitude. dont le sablier se vide et dont la boussole est brisée. M. à moins de l’originalité de votre père Jolu ou de ce berger ami de Walter Scott. qui écrit comme il peint. Vous remettez donc votre barque à la mer ? Vous quittez nos rivières pour prendre le large.indd 5 27/03/2008 10:23:51 . c’est le mauvais goût. Votre première cueillette de récits merveilleux. au coin du feu. la lourdeur et la platitude allemandes. prenant tant de notes. mais moins que vous. et quand les conteurs racontent bien et l’amusent. « de protéger votre course lointaine ». Les Veillées d’Armor (1857). elles sont parfaitement indifférentes au public . comme le poète. saint Budoc ou sainte Azénor vous protègent ! Ils connaissent les étoiles du ciel et les écueils de la mer. Ses préférés sont toujours ce bon vieux Perrault. il leur pardonne jusqu’à leurs caprices. je crois. vous le savez. l’hiver.LETTRE-PRÉFACE Cher compatriote et ami. Quant aux autorités rustiques. Paul Sébillot.

Nous n’avions pas ri d’aussi bon cœur depuis cette soirée de Vitré dont nos femmes et nos filles parlent encore : elles prétendent même que l’ombre de M me de Sévigné. Continuez.. et à la sortie du prétoire. vous avez été juge de paix de notre canton . et en retrouvant dans vos récits quelque chose du naturel. et nous avions besoin qu’on détendit un arc dont la corde. cachée dans un coin de la salle. aurait pu se rompre. au milieu « des applaudissements et des rires non interrompis de l’auditoire ». cher ami.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Piquant rapprochement ! Vous aussi. 23 janvier 1881. Encore une fois. et venir égayer nos soirées archéologiques. riait avec elles. Au moment où je vous écris.indd 6 27/03/2008 10:23:51 . bonne chance à votre barque enchantée. de la légèreté. 6 Nouveaux fantômes bretons. Vous deviez nous en faire jouir. de Kerdrel. de nous distraire. du goût. je lis la preuve de vos nouveaux succès dans les procès-verbaux du dernier congrès breton : le président se félicite de vous donner la parole. selon l’heureuse image de M. on vous a conté plus d’une de ces bonnes histoires de voleurs que vous dites si bien. Elles manquaient un peu de musique. C’est le conte de Saint Quay et les femmes cu rieuses qui les souleva. /ors de la renaissance de l’Association Bretonne. sans vous. en écoutant l’histoire de L’Homme emborné. Château de Keransker. et le secrétaire constate « la bonhomie spirituelle et la verve étincelante » avec laquelle vous avez conté. Vos charmants Fantômes feront peut-être évanouir ceux qui troublent notre sommeil. de La Villemarqué. de l’esprit et du ton de bonne compagnie de ses lettres inimitables. et comme disent nos marins : A Dieu vat ! A Dieu ! H. comme on dit.

sur le glaive sanglant des Barbares. par des démonstrations scien tifiques. On dit. ces contes ont été apportés en Bretagne par les Persans et les Arabes. Ainsi. des dénominations présentées. venues chez nous de l’Asie. avec une certaine autorité. non. Oh ! ne faisons pas en ceci un étalage inutile. que parcourant les chemins souvent nuageux de la haute science. trop absolue. Je me propose.indd 7 27/03/2008 10:23:51 . je ne saurais m’incliner devant cette prétention humiliante pour le génie de nos conteurs. La querelle n’était pas grave . puis par les croisades. que ces traditions. Prétendre que ces récits sont des traditions orales.INTRODUCTION CONTES ET CONTEURS BRETONS J I ’ai autrefois étudié (préface des Veillées de l’Armor) le caractère des conteurs bretons-armoricains. et l’on ajoute que 7 Nouveaux fantômes bretons. les sources naturelles. Telle est. la source toujours bretonne. que la classification des conteurs en mar vaillers et disrévellers. la donnée d’une école qui veut tout juger. les Celtes sont vénus de l’Asie . il est vrai. et je ne viens pas aujourd’hui rouvrir les hostilités. Le caractère de nos récits doit être complètement breton. d’étu dier le caractère. pour mon compte et en dehors de toute discussion scientifique. même nos naïves histoires. mais je ne tardai pas à reconnaître. je crois. c’est-à-dire conteurs badins et sérieux. tout expliquer. l’harmonie (si je puis employer ce terme) qui ont présidé à l’inspiration des contes et des légendes d’Armor. ou antérieurement par les invasions des Arabes et des Sarrasins dans la France méridionale. avec d’excellents critiques. avait été trop tranchée.. la moralité. et surtout ne mettons pas les Sarrasins dans cette affaire. on nous dit.. plutôt au moyen de citations et de sim ples remarques que de raisonnements logiques et combinés. Des divisions furent introduites.

mais non s’acclimater à notre pays bru meux. de l’enfer. voici quelques citations. se reposer de ces travaux d’Hercule en attachant la lune. mais formidable. les idées bretonnes portent des reflets sérieux. une assimilation sans preuves réelles n’est pas admissible pour un esprit breton et chrétien. sa vieille tante. comme il disait. de gigantesque mémoire. » Si nous interrogeons les traditions locales. toujours. tantôt des anges. ne sont-elles pas empreintes d’un cachet incontestable de terroir. poussé par un souffle angélique. Si l’on y rencontre de naïves supersti tions.. raconté par 8 Nouveaux fantômes bretons. Nous voyons le fameux géant Hok-Bras. Nous voyons en core saint Herbot recoller avec du beurre frais la tête de Trémeur. com me tant d’autres contes. Et dès lors. nous voyons le bon saint Houardon voguer sur la mer en furie. puis l’Homme emborné. coupée par Comorre . le type de la manière bretonne la plus ori ginale : « Du temps que Jésus et sa mère venaient souvent visiter la Basse-Bretagne. de la Sainte Vierge et de Jésus. des saints. le Juif-Errant (dans les Premiers Fantômes). du purgatoire. Souvestre) offre.. Repoussons les invasions étrangères dans nos traditions populaires et restons Bretons encore. s’il plaît à Dieu ! A l’appui de ce que j’avance.. des métamorphoses. alors que l’on trouvait sur les routes autant d’ermita ges de saints que l’on voit aujourd’hui de maisons neuves avant près du seuil une mangeoire et une touffe de gui.. comme d’un parfum de lande et de louzou..indd 8 27/03/2008 10:23:51 . E...NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS les traditions ont dû les suivre.. délivré de sa compa gne de pierre par lsaac Laquedem. à notre ciel sombre. Est-ce que les croyances. des féeries. irrécusables et non fantaisistes des vieux mythes de l’Asie centrale ? Je ne le crois pas. qu’un vrai Breton aime et reconnaît aisément ? Ce ne sont pas les Sarrasins qui parlent à tout propos dans nos veillées .. sur le clocher de SaintHouardon. tan tôt du diable. Les suivre un jour peutêtre . Et le conte de Jésus-Christ en Basse-Bretagne.. Le début des Trois Rencontres (Foyer Breton. après avoir creusé la rade de Brest pour y prendre un bain de pied.

fées. En fait d’enchantements. des noirs rochers qui couvrent nos landes . Nos bardes. Si l’on trouve quelquefois des points de contact entre les nains d’Allemagne. j’accorde une certaine ressemblance. Vander-Hagen . Wyss. vient-il aussi de l’Orient ? Ce récit est vraiment original et l’un des plus purement bretons que l’on puisse trouver. Voir les Présents des Gnomes. dépeints dans les ouvrages de MM. des bruits monotones mais grandio ses de la mer qui bat ses rivages . il faut distinguer. et la similitude entre les nains de la Germanie et les korrigans de l’Armorique est incontesta ble. imagina de 1. dont la puissance et la méchan ceté sont aussi démesurées que la taille immense. 5. erdmännchen ou petits hommes de la terre. de Pluzunet . gnomes ou erdmännchen. et surtout peu nécessaires. Ici. toutes ces créations viennent de l’Orient. Les gnomes de l’Occident étaient bienveillants pour les campagnes qu’ils habitaient jusqu’au jour où un méchant tailleur.. jamais dans l’esprit de la fable ni dans le génie du con teur (1). Pourquoi vouloir à toute force donner à nos contes des origines plus curieuses que certaines. encore moins dans le fond . il ne s’ensuit pas que les uns ou les autres soient frères de ces génies orientaux. p. et recueilli par M. Et d’ailleurs. Grimm. ivrogne. Grimm. nos conteurs n’ont-ils pas eu assez pour s’inspirer de l’aspect sauvage et mélancolique de leur pays . j’en conviens. que les teuz avaient roulé dans la boue. Luzel. elle ne se trouve parfois que dans des détails assez singuliers. mais cette ressemblance n’existe jamais dans la forme générale. de MM. des vastes forêts peuplées de fantômes et de mystérieuses apparitions . et les korrigans d’Armorique. C’est là justement. 9 Nouveaux fantômes bretons. c’est là que nous trouvons la preuve de notre système. Voyez les contes de l’Allemagne.CONTES & CONTEURS BRETONS Maharit Fulup.indd 9 27/03/2008 10:23:51 . des souvenirs relativement récents rapportés jadis de la Cambrie . nains.. il ne contient que des miracles naïfs. enfin. des pierres druidiques qu’habitent tant de nains imaginaires ?. me diront peut-être mes savants contradicteurs.

les traditions populaires présentent à l’origine et dans tous pays des termes naturels de comparaison .. pour y danser joyeusement » (2). et cela se conçoit. On trouve au fond de leurs traditions tous les reflets de l’individualité des nations. ce n’est pas. pas comme les erdmännchen.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS chauffer le dolmen sur lequel les nains venaient s’ébattre le soir. les Erdmanchen. il est vrai. Ressemblance. ne veut pas dire imitation. Alexandre. de Chateaubriand.. Ils sont danseurs.indd 10 27/03/2008 10:23:52 . dont le type. mardi. comme l’a dit M. mais leurs danses et leurs refrains (lundi. Oui. Elles sont l’image de la nature. mais la ressem blance est toujours. comme les races. Adieu. Voir M. modifiée par le climat. Non. se trouve gravé au fond des meurs de tous les peuples ». les nains de notre pays sont lugubres comme nos landes semées de roches noires et nos falaises désolées par le vent d’hiver.. 10 Nouveaux fantômes bretons. Ces lignes judicieuses sont de M.. de la Villemarqué et confirment notre thèse. L. « à des rois et reines qui portent sur la tête de magnifiques couron nes d’escarboucles et de diamants ». Lorsque les teuz ou korrigans se répandent la nuit sur la terre. Mais les nains bretons n’obéissent. malheur à leurs maisons. plus ou moins réelle ou fortuite. mercredi. le ciel et l’aspect de la nature. que la terre est si dure à ouvrir. adieu l’individualité des peuples et de leur 2. comme les autres. Les nains s’y brûlèrent horriblement et quittèrent le pays en chantant : Ils ont rôti tous nos petons. II « Les poésies populaires de toutes les nations offrent des analogies frappantes. «parmi les fleurs odoriférantes. Et c’est depuis ce temps. S’il en était autrement. copie ou parenté. au bord des sources les plus pures.) sont funèbres et présagent ou donnent la mort. peut-être.

à moins qu’il ne soit complètement altéré par l’imagination peu scrupuleuse de certains marvaillers. étincelante. dire en principe et poser comme une règle qui admet peu d’exceptions. c’est le plaisir. le ciel. dans la douleur. dont les petits enfants mouraient de faim : « Quelle distance entre cette sombre légende et les riantes féeries des Arabes .indd 11 27/03/2008 10:23:52 . Mais si l’on y regarde de près. la plupart du temps. au contraire . dans la vertu ! Je sais bien que nos contes ne sont pas tous tristes. que la plupart des lé gendes bretonnes ont puisé leur source dans les gestes pieux des saints de l’Occident et dans la notion merveilleuse des splendeurs du para dis. dès à présent. et nous n’avons plus qu’à nous reconnaître tous plus ou moins Indiens.. chez nous. c’est une morte qui soulève de la tombe ses jambes fati guées. moral ou pieux. le conte le plus gai renferme toujours un côté sombre ou terrible. les récits joyeux et merveilleusement naïfs luttent par leur nombre et leur importance avec les histoires sérieuses. dans les ruses singulières employées par des innocents 11 Nouveaux fantômes bretons. opposez à ces voluptueuses visions de l’Asie une des traditions du nord. que bassins d’eau vive embaumée par les roses. la volupté qui inspirent le poè te . après avoir cité la funèbre légende de Dyring. le barde taille ses récits dans la piété. l’invention : l’une sombre. Arabes ou Chinois. c’est une mère qui vient réclamer pour ses enfants des cierges et du pain ». les hommes : tout-à-l’heure. austère .CONTES & CONTEURS BRETONS génie. pieuse. n’est-ce pas ? Des deux côtés c’est la fantaisie. et maintenant. comme on sent qu’ici tout est changé. mais que nos contes. on ne nous montrait que palais étincelants d’or.. lorsqu’ils ne sont pas trop altérés. Souvestre a écrit dans l’introduction du Foyer breton : « Si vous voulez comprendre jusqu’à quel point les contes populaires reflètent le caractère des races. les croyances. trouvent leurs détails les plus originaux dans la lutte continuelle de l’esprit du Bien contre l’esprit du Mal. M. Quelle différence radicale. l’autre volup tueuse. En Orient. l’ivresse. E... que fées charmantes et prêtes au plaisir. Je crois donc pouvoir. » Voici comment il continue. que festins délicieux .

mais pourtant. dans l’âtre fumeux. (trésors que l’on ne trouve jamais. D’ailleurs. ce n’est pas l’Orient qui a inspiré les vraies traditions de l’Armorique. Qu’importe ! la cheminée est vaste et tiède. le barde (barz. des nains ou des ogres.. III Voici donc la veillée qui commence. et qui fondent la plupart du temps comme des rêves. Je veux bien supposer un instant qu’une fable orientale. mais le grand chaudron de fonte où les pommes de terre chuchotent en cui sant. Cet alliage aussi a succombé. plus étincelante et plus belle que la plus belle des Mille et une Nuits. a disparu sous le naïf et sombre génie de l’esprit armori cain. — Tout au plus pourrait-on prétendre qu’un peu d’alliage de ce genre s’était infiltré dans les anciens récits par des ruisseaux taris depuis plus de mille ans. dans les brumes de nos hameaux.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS baptisés avec de l’huile de lièvre. sur un tronc de chêne équarri. sous la main calleuse des pauvres chercheurs). le conteur. lecteur... et n’allument pas. comme on dit. dans la recherche des trésors cachés au fond des cavernes ou gardés dans des palais enchantés par des dragons. 12 Nouveaux fantômes bretons.. les lustres de diamant du Calife. Pour moi. c’est à vous. cette fable a dû mourir. je les crois purement bretons ... de chaleur et de soleil. pour illuminer leurs scènes. une sultane ou une plante rare des jardins du harem. La lande pétille. qui représente le fauteuil de l’aïeul ou de l’étranger. la lumière ne consiste qu’en un lumignon de résine que le vent fait trembler dans sa fourche de bois. qu’il appartient de décider. pour jouer de bons tours au diable . C’est dans cet ordre d’idées que j’ai réuni les contes et les traditions populaires que l’on va lire. faute de clarté. il est vrai.indd 12 27/03/2008 10:23:52 . Non. étouffe singulièrement lumière et chaleur. Nos conteurs ne ressemblent guère à des Schéhérazades. ait été transportée chez nous sur les ailes de quelque génie : eh bien. Dans un coin. et cinq ou six fumeurs s’y tiennent à l’aise. Le foyer breton n’est pas brillant d’ordinaire. comme mourrait bientôt.

dans un coin de la grange ou de l’écurie. de ce foyer patriarcal en core. épluche des pommes de terre brûlantes. les histoires à la fois morales. matelot. car il sait que l’on attend son discours. Je ne nommerai plus mes conteurs. alors que la pluie et le vent de mer. disposent aux sombres rêveries. tailleur ou chiffonnier. et vous trouverez ci-après. si vous aimez les vieux récits.. cela n’ayant guère d’intérêt pour tout le monde .. prises au coin de ce foyer breton que je viens d’esquisser en habitué fidèle . 13 Nouveaux fantômes bretons.CONTES & CONTEURS BRETONS comme ils disent). mendiant. où je vous invite à venir vous asseoir quelques instants. si lugubre sur les côtes. les scènes naïves et fantastiques dont je glane les derniers débris. son histoire ou sa légende avant qu’il lui soit permis d’aller chercher le repos. J’avais un crayon à la main. mises en lumière. tout en rappelant ses souvenirs .indd 13 27/03/2008 10:23:52 . mais l’auditoire est toujours à peu prés le même : un voisin de plus ou de moins. sur un tas de paille fraîche. J’allais souvent à ces veillées les soirs d’automne. Le conteur change presque à chaque veillée. sérieuses et gaies. ces notes rapides. et autant que ce style ne froisse pas trop le bon goût. voilà tout. et je ne conserverai leur style original ou rustique que dans les contes proprement dits. don de l’hospitalité. lecteur.

semées de rochers énormes. Bois et vallons jadis enchantée . Enfin. l’aridité de ce sol tourmenté disparaît sous le feuillage des bois touffus et la verdure des vallons ombreux. sont peu remarquables comme hauteur . on rencontre les bois du Huelgoat et les cascades de Saint -Herbot . sans être très rapides... mais trop peu connus. sites pittoresques entre tous. C’est bien là le berceau des Fantômes Bretons.. sur ses vastes anneaux qui s’inclinent vers Carhaix. on aperçoit dans le loin tain la rade de Brest et les plaines bleues de l’Océan. Au sud de la chaîne d’Arhez. La bruyère rougie est brûlée par les rafales marines. vers le Midi. les crevasses d’où suin tent les sources. s’assombrit encore. désertes. sont accidentées. mais leurs pentes.indd 14 27/03/2008 10:23:52 . Plus loin. en approchant de la mine abandonnée de Poullaouen. et entourent de leurs orbes gigantesques le grand ma rais du Mont Saint-Michel.... La montagne d’où l’on domine ce panorama immense. de sombres cavernes et des gouffres mystérieux où les torrents tombent en grondant après les tempêtes de l’automne et les neiges de l’hiver. coupées par des ravins profonds. et que les Bretons aiment à comparer aux vallées de la Suisse ou du Tyrol. de vagues et plaintives rumeurs .NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS LE FILLEUL DE LA MORT L conte es monts de Bretagne que l’on nomme montagnes Noires et d’Arhez. Aussi les traditions y abondent-elles lugubres et parfois tragiques. si l’on se dirige vers le Couchant. des nains moqueurs et des démons cruels dont les ricanements nocturnes figent le sang du voyageur attardé. plus profondes et plus mouvantes. 14 Nouveaux fantômes bretons... lieux solitaires où passent. aujourd’hui hantés par des spectres lamenta bles. Les ro ches sont plus grandes et plus nombreuses . comme les frissons de la nuit. où nos petits drames nous ramèneront souvent. Ah ! c’est un beau théâtre pour les scènes de nos contes et de nos légendes.

il vit venir à lui sur la route un monsieur distin gué. je suis le diable et je puis donner la fortune à mon filleul. car je suis chrétien. qui lui dit aussitôt : — Laou. un vrai seigneur. Sur le haut de la colline. car je veux un homme juste pour parrain de mon fils. si bien que le treizième courait grand risque de ne pouvoir être baptisé. avec une figure brillante comme le soleil. qui. mais auparavant dites-moi qui vous êtes ? — Je suis Jésus. non pas. Laou allait passer en tirant son chapeau. quand le monsieur lui dit : — Mon ami. dans la paroisse de La Martyre. par malheur. Il avait usé en qualité de parrain et de marraine de tous ses parents. — Non pas. un affreux personnage. tu cherches un parrain pour ton treizième. s’il en fut. Laou rencontra au milieu d’un brouillard qu’une lueur étrange illuminait.LE FILLEUL DE LA MORT I Il y avait jadis.. vu qu’il voulait trouver le patron nécessaire pour faire un chrétien de son treizième.indd 15 27/03/2008 10:23:52 . comme il le disait à tout propos. Seigneur. car il en était à son treizième : pas de chance. si tu veux ? — Je ne dis pas non. pas de chance ! Je ne veux pas de toi. répondit Laou : mais je voudrais au moins savoir qui tu es ? — Moi. je suis fâché de le dire. vous cherchez un parrain pour votre enfant. Et Laou continua son chemin. et cela doit vous suffire. me voilà. père de famille. un pauvre homme. paraissait avoir bonne envie de vivre. 15 Nouveaux fantômes bretons. de tous ses amis. je suis prêt si vous voulez ? — Volontiers. et se trouvait à bout dans ce genre.. mon ami. dit Laou étonné . tout habillé d’or et d’argent. Il alla donc en passant au bourg trouver le recteur et le pria d’at tendre jusqu’au lendemain à midi. mais vous n’êtes pas juste non plus. Un peu plus loin. le treiziè me (et c’est une bénédiction de Dieu) . — Ah ! tu es le diable : pour lors.

un squelette blanchi dont les os claquaient à chaque pas.. voyez. — Oh ! dit le vieux fantôme. aveugle qui oublie la récompense du ciel.. qu’à la fin il ne grelottait plus et causait presque comme un vivant. j’ai treize enfants — pas de chance — et pas de pain à leur donner. par un temps lugubre. sous les tours du château. je ne suis pas juste ! — Non. avec de la bouillie de blé-noir et des pommes de terre arro sées de cidre doux. — Ah ! vous êtes faucheur. l’homme maigre. Pourtant.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Comment. 16 Nouveaux fantômes bretons. qui ne va jamais assez vite à son gré. murmura le Christ en s’éloignant.. vous du moins : vous avez même justice pour les riches et les pauvres. répondit Laou en grelot tant à sa vue ? — Moi. — Arrête ! Laou. Laou aperçut un fantôme ambulant.. moi.indd 16 27/03/2008 10:23:52 . tu ne trouveras pas meilleur que moi. moi je ne fauche que l’herbe de cime tière : je suis Fanch Ann-Ankou (Fanch-la-Mort. Il portait une grosse montre taillée dans un crâne.. en passant au bord du sombre marécage. c’est comme moi dans le temps des foins. lui dit le spectre : tu cherches un donneur de nom pour ton treizième . mais rire jaune. Plus loin encore.. car vous êtes juste. — Qui êtes-vous donc. les forts et les faibles. souper de pauvre.. le pauvre homme donna un souper. Il fallait voir l’horrible faucheur rire. on dit que Fanch-le-Squelette avait une si vieille soif et qu’il but tant de cidre pour réchauffer ses vieux os. tandis que le maître du manoir de la Roche n’a qu’un pauvre petit qui est tout chétif.) — C’est bon ! c’est bon ! dit Laou : j’accepte.. II Le treizième enfant de Laou fut nommé Fanch.. — Pauvre homme aveugle. Après le baptême. en poussant l’aiguille de sa montre. je suis faucheur de mon état. j’accepte : venez.. du nom de son parrain.

17 Nouveaux fantômes bretons. entre deux chopines. moi je n’aurais plus que les pieds et le malade guérirait facile ment. mon vieux ! — Vous voulez rire. — Ça dépend de la manière. voulut lui démontrer que la soutane est le meilleur habit de ce monde. Je ne suis pas de l’avis de mon conteur. le fantôme s’en alla un peu de travers en titubant. naturellement enne mi (d’autres disent ami) des médecins. — Oh ! oh ! fit Laou . qui s’ennuyait à La Martyre. le treizième fils de Laou pas-de-chance. tu comprends ? Là-dessus. Bon mé tier. mon vieux . reboutou ou apothicaire. Ce fut en vain que le recteur. plus expansif à mesure qu’il buvait plus de cidre. déclara qu’il voulait être chirurgien. mais si vos médecins ne perdaient pas la tête. et après avoir regardé sa grosse montre. III Longtemps après (dix-huit ans peut-être).. dans l’espoir d’en faire un prêtre. et semblait avoir trop d’es prit pour un paysan (3). car j’estime que le paysan fait preuve d’esprit en demeurant à la campagne. se mit à rire comme peut rire la mort grise . Fanch ? c’est un état de rien. Laou. et en faisant claquer sa mâchoire. sauf le respect que je leur dois. Fanch. comment cela ? Le maigre fantôme. répondit : — Voilà : ils me laissent toujours place à la tête du malade et s’en vont d’habitude vers les pieds. — C’est afin de mieux voir la figure apparemment. dit-on. reprit le faucheur funèbre. Fanch-la-Mort. l’entêté.LE FILLEUL DE LA MORT Enfin. ce qui revient au même.. en vint à son idée fixe et dit à Laou qui le consultait sur le métier à apprendre au nouveau-né : — Vois-tu. — Peut-être. Fanch-la-Mort.indd 17 27/03/2008 10:23:52 . jura qu’il n’était pas filleul 3. faudra faire un apothicaire de ton fils. sans doute gris pour la première fois de sa longue vie. qui lui avait enseigné le latin et lui avait appris à chanter le Kyrie Eleison. Auprès de moi les apothicaires sont des ânes.

indd 18 27/03/2008 10:23:52 .. mon fils. s’il plaît à Dieu. ça doit être drôle ? — Pas si drôle que ça. Fanch. je m’en vais t’apprendre un secret que je tiens de ton digne parrain. mon garçon. et toujours il trouvait le vieux faucheur installé à la tête des malades.. car tu 18 Nouveaux fantômes bretons. que Fanch arrivait toujours trop tard. bonne chance.. voyons son secret . et notre aventurier médecin ayant aperçu en passant le toit de genêt de la cabane du bonhomme Laou. vous aurez du tabac. presque désespéré. Il fallut bien lui céder. Sa mère était morte depuis long temps. — Pour lors.. Enfin. Par malheur. le père lui dit : — Vois-tu. et qu’il serait médecin. et son père lui ayant acheté des ciseaux. — Pas de chance. je n’en veux pas ... — Pour lors. mon parrain est plus vif ou plus fin que votre treizième. avant un an. dit le bonhomme . — Mon pauvre père.. Fanch apprit un jour que son parrain avait filé à Paris. cette fois. Fanch se disposa à partir. Voilà donc Fanch-Treize décidé à partir aussi pour changer la veine. mais vois-tu.. Fanchik. un couteau neuf. non.. par la mon tagne d’Arhez . comme vous savez. si impitoyable. ça me porterait malheur. Laissez faire . faut tout de suite attraper sa tête . Ann-Ankou était plus alerte que son filleul. si imprévue. je n’ai ni tabac.. ni sabots à vous don ner . mon père. La mort est si prompte. Pas de chance !. le fils de Laou avait compté sans l’hôte du trépas. En embrassant pour la dernière fois son treizème. si tu avais voulu m’écouter l’autre fois. lui dit-il. La grande route de Paris passe. mon fils. non. tu aurais su le secret d’Ann -Ankou. s’écria Fanch. naturellement à cause de la parenté. des tenailles... une flamme à saigner les chevaux et autres ustensiles nécessaires dans l’état. et que le monde y mourait comme des mouches. des sabots neufs et du pain pour les douze autres. — Oh ! un secret d’Ann-Ankou.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS de la Mort pour rien. Écoute : quand tu vas auprès d’un malade. résolut d’aller lui demander la bénédiction paternelle.

je suis enrhumée depuis la Toussaint . Alors il vit des draps noirs à beaucoup de portes et apprit que le fils du roi était désespéré depuis la veille. cette fois ?. et gare à lui désormais. C’est ce que nous allons voir. — Vous êtes enrhumée. — Ma foi ! c’est vrai. 19 Nouveaux fantômes bretons. si bien qu’après cinq ou six jolies quintes de toux. comme ça se trouve.. la vieille apprit à notre aventurier que le fils du roi avait empiré. Une fois entré. se dit-il . martyrs ou autres .. dit la portière d’une voix enrouée. on ne reçoit pas les gueux ici. reprit le fils de Laou . IV Enfin Fanch-Treize arriva à Paris.indd 19 27/03/2008 10:23:53 . le tour est bientôt joué. — Diable ! il est temps. gri gnou et tra4. Fanch se mit à faire jaser la portière. et un vieux ministre. noble dame. ouvrit le portail en dégustant le louzou noir. en mettant un œil à la lucarne. de La Martyre. que le monarque avait une fille jeune et belle comme le jour. d’ailleurs. ce qui n’est pas difficile d’habitude. Fanch-Treize. le plaisir d’accepter ce petit présent. Tout en méditant là-dessus. En disant cela. et la bonne femme. Louzou: remèdes ou herbes cabalistiques. le rusé passa par le guichet un joli morceau de ce louzou noir si cher aux vieilles enrhumées de tous les temps (4). Les petits cadeaux font naître l’amitié. puis. à qui la victoire. — Treize ! point de judas. ventru. tu peux filer. et le malade s’en va avec l’autre. pour les rhumes . dit Fanch. On répondit aussitôt : — Qui est là ? — C’est moi. Fanch se rendit au palais du roi et frappa au grand portail. surtout depuis l’arrivée d’un grand sec qui ne quittait plus son chevet . ainsi.LE FILLEUL DE LA MORT comprends que si tu laisses la tête à ton parrain... tu as beau frotter le cœur et tirer sur les pieds. nommé Barrabas. flattée autant du compliment que du cadeau. faites-moi donc. moi qui suis chirurgien.

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cassier comme tous ces gens-là, et qui gardait le lit en qua lité
de malade imaginaire.
— Bon ! voilà mon affaire, se dit Fanch, après avoir réfléchi.
La chance tourne... Puis il dit à la bonne femme, que le louzou
noir avait amadouée
— Écoutez bien. Je me charge de guérir le fils du roi, mais
à une condition : c’est que, tout-à-l’heure, dès que je serai
installé auprès de lui, vous viendrez bien vite, en pleurant, en
toussant, surtout en criant, dire au roi que maître Barrabas
se meurt pour de bon.
— Ah ! fit la vieille commère, si c’était seulement vrai ; il
est si dé sagréable.
— Oui, reprit Fanch en riant, le ministre s’en ira avec l’autre,
et vo tre rhume aussi, si vous m’obéissez, madame.
— Soyez tranquille, seigneur reboutou.
Trois minutes après, Fanch ayant été introduit dans la chambre, vit son affreux parrain qui tenait la tête pâle du prince.
Voilà donc la Mort et son filleul en présence. A qui restera la
victoire ?...
La vieille arriva bientôt en criant de toutes ses forces que
M. le ministre avait une attaque et qu’il allait trépasser pour
sûr... Fallait voir Fanch-la-Mort, qui regardait la besogne du
prince comme finie, allonger ses maigres jambes afin d’aller
au plus vite soigner le gros Barrabas... Mais au moment de
sortir, il ordonna à son filleul de ne pas bouger de sa place
avant son retour, ce qui ne devait pas être long, car il comptait
bien faucher le ministre, si dur à cuire qu’il fût, en moins de
cinq minutes. Le filleul jura qu’il ne changerait pas de pla ce, et
l’autre sortit en lui montrant sa mâchoire édentée et sa grosse
montre, qu’on entendait marcher sans cesse... tic-tac , tic-tac ...
Vous croyez peut-être que notre ami Treize se trouva bien
em barrassé puisqu’il avait juré de rester au pied du lit... Non,
pour un reboutou de La Martyre, Fanch ne fut pas trop embarrassé : vite il prit le malade dans ses bras, lui fit faire un
demi-tour sur son lit, et se mit à lui frotter la tête avec un
louzou de première qualité. Une minute après, le fils du roi
demanda sa pipe et un petit verre.
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LE FILLEUL DE LA MORT

Ann-Ankou ne tarda pas à revenir en faisant claquer ses
os d’un air content, et reprit sa place sans regarder sous les
rideaux. Il tenait sa grosse horloge à la main, l’horloge qui
mesure à tous et le temps et les jours... et comptait les dernières minutes du jeune prince, comme il venait de compter
les dernières secondes du vieux ministre.
Oui, tu peux compter, faucheur d’herbe blanchie ; écoute,
écoute bien ; c’est ton malade qui éternue. « Dieu vous bénisse ! » et le voilà qui demande une tasse de café... Ah ! ah !
docteur Trompe-la-Mort, vous avez fait là une besogne que j’engage les autres à imiter... Enfin, le fils du roi, ressuscité, se leva
aussitôt en jetant sa couverture sur la tête du grand squelette,
et sortit, sans oublier sa pipe, avec son père, transporté de
joie, et Fanch, qu’il appelait son sauveur.
Pendant tout cela, la jeune princesse était allée faire un tour
de promenade. Quand elle revint, elle vit venir à sa rencontre
deux messieurs très-bien mis, bras dessus, bras dessous... L’un
d’eux était encore un peu pâle, et la demoiselle, fort sensible,
à ce qu’on dit, se trouva presque mal en le voyant si bien, car
elle avait cru son frère quasiment mort et enterré. Finalement,
le jeune prince, reconnais sant comme de raison, présenta à
sa jolie sœur le fils de Laou, qu’il avait un peu retapé, en l’appelant son vrai sauveur et son meilleur ami ; de sorte qu’en
rentrant au palais, c’était le reboutou de La Martyre qui donnait
le bras à la princesse, à laquelle il faisait un compliment fort
bien tourné, ma foi ! en français, à ce que l’on m’a assuré...
Et puis, huit jours après, juste un mardi-gras, il y eut noce et
fricot à Paris, si beaux, si beaux, que les Parisiens, qui sont des
malins, n’en ont jamais vu de pareils.
Mais Fanch Ann-Ankou ne fut pas invité à cause de sa mâchoire édentée et de son horrible montre, où l’on n’aime pas à
regarder l’heure ; et quand on alla voir dans la chambre du
prince, on ne trou va rien du tout sous la couverture du lit. Le
vieux faucheur, vaincu pour un jour, avait filé en emportant le
ministre trépassé.
On dit que le monarque satisfait et la vieille portière guérie
de son rhume, couvrirent Fanch-Treize de leurs bénédictions,
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NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS

et que celui- ci, quoique devenu prince, voulut encore soigner
les malades, sans jamais perdre la tête, afin de les disputer au
Trépas, son parrain.
Heureux les médecins habiles qui savent user à propos de la
re cette de Fanch-Treize et chasser Ann-Ankou loin du chevet
de leurs malades... Ceux-là ont de la chance !

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LE VENEUR INFERNAL

I

légende

l y a mille ans et bien plus (selon les traditions de la
montagne) que cette vaste plaine, coupée par des flaques
d’eau noire et des fondrières de tourbe mouvante, était
couverte de bois épais. Aujourd’hui, c’est là le marais du Mont
Saint-Michel Mais au temps de notre récit, on voyait dans ces
lieux une forêt magnifique, une forêt vierge, comme On’ dit
en parlant des bois immenses et impénétrables de ce nouveau
monde qui est au-delà de l’Océan.
Au milieu de la forêt, il y avait un château superbe, mais
presque inconnu au reste de l’Armorique. Le seigneur païen
qui l’habitait était assez puissant pour se suffire à lui-même. Valets, chevaux, cerfs et chiens remplissaient son domaine, et de
vastes champs cultivés don naient au baron de Botmeur tous
les biens de la terre en abondance. Aucune route ne menait à
ce château, et nul n’aurait osé pénétrer dans les profondeurs
de cette forêt mystérieuse. Peut-être parfois, la nuit, avaiton cru voir des lueurs errantes briller au-dessus du sombre
feuillage ; peut-être avait-on cru entendre des bruits étranges
s’élever du sein de cette solitude sinistre... Ce n’étaient du
reste que de va gues rumeurs, et il régnait autour de ces lieux
comme une ceinture de terreur qui, mieux que bois, ravins et
fondrières, en défendait complètement les abords.
Pourtant un soir d’hiver, à la tombée de la nuit, un pèlerin
gravissait seul et sans armes le chemin étroit et taillé dans
le roc qui conduisait à l’entrée du castel. Sa démarche était
légère et noble, sa fi gure angélique ; sa chevelure d’or flottait
avec la brise. Malgré tant de noblesse et de beauté, un archer
qui veillait sur le rempart s’apprêtait à décocher un trait au
voyageur ; mais un jeune homme, ou plutôt un enfant, s’élança
au même instant et arrêta la flèche prête à partir.
— Que faites-vous, malheureux Mikélik (petit Michel), s’écria
l’archer irrité, que dira votre maître et le mien ? vous savez
que tout mor tel qui a vu ces tours doit périr...
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la porte du château s’ouvrit avec fracas. c’est la colère avec l’écume aux lèvres. je suis venu ici pour vous sauver. votre voix est douce comme le bruit du ruisseau sur la mousse de la prairie. s’écria Mikélik. païen ou mécréant. — Qu’est-ce donc encore que le démon ? — Hélas ! le démon. n’en faites pas l’expérience . dit l’étranger . avec des pieds fourchus et des ongles de fer . oh ! le joli nom ! qu’est-ce qu’il veut dire ? — Salut et bonheur. répondit le pèlerin en soupirant. Au même instant. — Ciel ! que c’est affreux. reprit l’enfant. — Je ne puis vous comprendre. et le châtelain en sortit. mais éloignez-vous pour l’amour de ce Jésus dont vous m’avez parlé et que je voudrais tant connaître. — Moi fuir ! un serviteur de Dieu ne fuit jamais . fuyez dans l’épaisseur des bois et ne reparaissez jamais. — Tu le connaîtras.. c’est pourquoi je demeure. murmura Mikélik ! Votre visage est beau com me un jour de printemps . qui dirige à son gré le sire de Botmeur. — Je ne crains rien. sauvez-vous.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Mais déjà l’enfant était descendu à la rencontre du voyageur. sous son égide.indd 24 27/03/2008 10:23:53 . suivi de plusieurs compagnons qui avaient l’air de vrais suppôts de l’enfer. était encore jeune. c’est le mal se ruant sur les hommes. c’est l’ennemi du genre humain . et des dents de loup prêtes à tout déchirer. ce serait fait de nous deux. sauvez-vous.. et l’on voyait que la beauté de sa jeunesse n’avait disparu que sous les coups répétés de tous 24 Nouveaux fantômes bretons. Oh ! que je vous aime déjà ! Mais fuyez. car si mon maître nous surprenait. Le seigneur. Oh ! croyez-moi. — Arrêtez. — Jésus. le majordome de ce château. fuyez. Malheur ! il est trop tard. on n’a rien à crain dre des pièges du démon . mon enfant . lui dit-il. il y va de la vie . cela ressemble à messire Arvaro. salut et béné diction éternelle ! — C’est admirable. Jésus est pour moi et me pro tège. c’est l’envie avec des serres de chat-huant .

car 25 Nouveaux fantômes bretons. marchait celui que Mikélik avait nommé Arvaro. se repentir peut-être.. seigneur. qui vous cause un tel fré missement ? — Rien. C’était un homme à la mine sinistre et hideuse. A ses côtés. — Je demande. mais. — Qu’avez-vous donc. seigneur. l’affreux majordome lui souffla le poison de ses conseils. où toi-même. Hélas ! le génie du mal veillait à ses côtés . Qu’allait-il faire ?. Eh bien ! qu’on le plonge en un cachot souterrain. peu rassuré lui-même. que veut cet imprudent ? Pourquoi n’est-il pas tombé percé de coups avant de m’avoir vu ? Mikélik allait répondre afin d’attirer sur lui toute la colère de son maître. tu viendras arroser les dalles de tes larmes. tout son corps.. Joie et chasse.. Le sire de Botmeur demeura interdit et désarmé à ces paroles inattendues. que ses os grelottants firent entendre un bruit semblable aux ossements d’un squelette re mué dans sa sépulture.. aux prunelles flamboyantes. Le sire de Botmeur s’en aperçut.indd 25 27/03/2008 10:23:53 .. osseux. en vérité. malgré ce terrible appareil. C’est le vent glacial de la forêt qui remue les branches mortes. mes maîtres ! Qu’on régale mes piqueurs et mes chiens.. rien. — C’est réellement singulier.. c’est votre carcasse qui tremble et frissonne. — Par ma dague ! non pas. à la vue de l’étranger. messire. orgueilleux baron. cet insensé veut céans une cellule de moine.. que c’est le pont-levis qui craque sous nos pas ou le ruisseau qui roule des glaçons. s’écria le baron en se redres sant . lui dit-il. où les bons prieront pour les méchants . décharné comme la mort . Pardonner. — Par ma dague ! j’allais devenir fou.. dit-il simplement et d’une voix touchante. dit le châtelain.. en promenant ses regards alternativement de son majordome blême et frissonnant à l’étranger calme et plein de majesté. une pe tite place pour y élever un oratoire. — Je crois. lorsque l’étranger le prévint. fut agité d’un tel frémissement.LE VENEUR INFERNAL les vices. et se penchant à son oreille. reprit Botmeur. Puis il ajouta : — Enfin.

C’était.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS demain. son haleine était sanglante. Le lendemain. fut placée à une faible distance.. tous les chiens furent lâchés à la fois. ce moi nillon nous servira de bête à chasser.. vous en conviendrez. des vociférations. — Par l’enfer ! nous l’aurons. Mikélik seul respirait . une chasse digne de l’enfer.indd 26 27/03/2008 10:23:53 . Mikélik. Le sire de Botmeur demandait merci. Il avait vu son ami déployer ses ailes comme un ange. tayaut !. Pousser ces chiens féroces contre le doux étranger dont il portait le nom béni ? Le voir déchiré en lambeaux par des dents meurtrières ?. Et déjà les chiens haletaient. toute pétrifiée sous un linceul de neige. et ce prodige n’était visible que pour lui. Le prisonnier fut conduit en tête. le fugitif volait comme un oiseau au-dessus des ravines glacées. Arvaro écumait de rage. et Satan devait y assister. ressemblant à des démons. Hélas ! qui donc viendra les secourir ? — Tayaut ! tayaut ! hurlait l’affreux veneur . On don na cent pas d’avance au prisonnier . et la meute s’élançait plus furieuse et plus rapide. Pauvre Mikélik ! que va-t-il faire ? S’enfuir . Le coursier du majordome hennissait comme un tonnerre . et la forêt. les meilleurs limiers tombaient dans les ravins et ne se relevaient plus. Ils étaient tous à cheval. et c’est Mikélik qui excitera mes limiers. Les accents du cor s’affai26 Nouveaux fantômes bretons. hommes et ani maux furent bientôt à leur poste à l’entrée de la forêt. Mais le fugitif courait comme un daim dans les bois.. qui grinçait de colère. criait le veneur infernal.. Mais la meute était aux abois . contenaient à peine la fureur. dans la forêt. des aboiements. dont douze piqueurs. Une meute nombreuse d’énormes chiens fauves. puisqu’il demande une place en nos domaines.. devait exciter cette chasse de dam nés. Le sire de Botmeur parut bientôt avec sa suite et son écuyer.. Enfin. il était radieux. dévorant l’espace. au point du jour. je lui en donnerai une en sonnant la fanfare de sa mort !... mais Arvaro le suit et l’observe. Tayaut. des fanfares plus sinistres que joyeuses réveillèrent tous les habitants du château . armé d’une pique et monté sur un cheval rapide. s’ébranla au bruit infernal des fanfares.

rien encore. les flancs de son coursier mou rant et vaincu. sur la selle de son coursier noir. montant toujours. montant. en pleine monta gne.LE VENEUR INFERNAL blissaient. rien que le sombre marécage entouré de noirs taillis. revenu à lui. c’est ici que tu feras pénitence. dans la vallée.. à son tour. Dieu l’a frappé dans sa justice éternelle. hérissées de rochers. ne cherche plus ton perfide conseiller. à la place du riche domaine. rien que d’affreuses bruyères qu’on eût dit brû lées ou rougies par un feu souterrain . rien. et quand le sire de Botmeur. plus de piqueurs. Arvaro seul arrivait. La légende ajoute que saint Michel éleva sur le sommet de la mon tagne un oratoire où Mikélik. Mikélik le vit ployer ses ailes et regarder d’un œil paisible la scène qui s’offrait à sa vue. Il labourait. honora long temps son saint patron. et Dieu te pardonnera . A la place d’Arvaro et de son infernale monture. Il s’était livré au démon pour te perdre . avec ses talons fourchus. un ange resplendissant de gloire et de beauté. La chasse gravissait des pentes affreuses. rien que des cendres fumantes. on toucha au sommet. après la mort édifiante du sire de Botmeur. devenu moine et ermite.. hurlant sans cesse : Tayaut ! tayaut ! Par la mort.. en poussant un hennissement épouvantable . Plus de cris. mais un fils du ciel. une écume de sang bordait ses lèvres frémissantes. Là. 27 Nouveaux fantômes bretons. put se rendre compte de ce qui l’entourait.. et par le feu qui me brûle. il vit. Le baron se sentait défaillir .. Déjà les derniers arbres de la forêt avaient disparu... le fugitif s’arrêta. à la place du fugitif. plus de chiens. comme l’ouragan. dit saint Michel (car c’était l’archange lui-même) au baron éperdu . Le coursier noir.. — Voici donc la place où tu voulais sonner la fanfare de ma mort. non pas un enfant de la terre exténué de fatigue.indd 27 27/03/2008 10:23:54 . je remporterai la victoire !. Enfin. soutenant son maître évanoui . Alors le majordome saisit son maître d’un bras de fer et le plaça devant lui. vint s’abattre à deux pas de l’étran ger. Enfin. son cheval s’abattit soudain.

NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS

LE ROUGE-GORGE

P

ourquoi aimez-vous tant le petit Rouge-Gorge ?
Quand il est pris au lacet, en hiver, vous lui rendez
la liberté ; s’il vient, fuyant la bise, chercher asile dans
votre chambre, un moment entr’ouverte, vous lui offrez des
miettes de pain auxquelles il n’ose toucher ; lorsque l’écolier,
chasseur novice, mais ardent, croyant tirer une grive, s’aperçoit
qu’il a tué un pauvre Rouge-Gorge, aussitôt son triomphe se
change en défaite à la vue du cadavre palpitant du char mant
petit oiseau...
Ah ! vous le savez sans doute: c’est que Jean Rouge-Gorge,
qu’un coup de vent avait lancé sur la croix de Jésus, ému de pitié à la vue des épines qui déchiraient la tête du Sauveur, brisa,
avec son bec, quelques épines de la sanglante couronne...

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SAINT QUAY
ET LES FEMMES CURIEUSES

C

Conte de bord

ette fois, j’abandonne un moment les rochers, les
dolmens et les montagnes, nos théâtres ordinaires,
pour naviguer à la remorque d’un brave matelot des
Côtes-du-Nord, un vrai loup de mer. Il en savait de belles
sur toutes les baies, les rades et les falaises de son pays, depuis Lannion jusqu’à Saint-Brieuc. Vous allez d’ailleurs juger de
son talent à larguer les amarres de sa langue, comme il disait
dans son langage fi guré ; et s’il vous fait rire, par hasard, des
mésaventures du bon saint Quay, vous le lui pardonnerez en
raison de son intention, qui ne fut jamais, je puis l’affirmer, de
manquer de respect aux meilleurs amis du Grand Amiral qui
gouverne, là-haut, la flotte des étoiles et des mondes.

I

Ceci, mes amis, n’est pas un conte à dormir debout, comme
je vous en ai raconté tant d’autres : non, c’est une histoire
quasiment aussi véritable que celle du Voltigeur hollandais ou du
Vaisseau Fantôme, et joliment carabinée tout de même. Vous y
verrez le bon saint Quay pas mal embrumé, et aussi monsieur
le Diable rudement secoué, mal gré ses cornes et le reste.
N’importe : laissez courir, on verra après.
Pour lors, le brave saint Quay avait été faire son tour du
monde du côté de Jérusalem ; un beau port de mer, où il y a
tant de clochers pointus qui ressemblent à des mâts de vaisseau, et un tas de particu liers habillés en Bédouins, que c’est
une vraie honte pour les chrétiens. — Notre saint Quay avait
donc fait son petit tour, pedibus et jambibus, comme disait le
maitre calfat de l’Anémone, un rude qui m’a raconté celle-ci
dans le temps, si bien qu’en passant du côté de Lanvollon, il
avait des ampoules tout plein ses pauvres pieds ; les avirons
n’allaient plus fort ; le temps était chaud en diable, et quand
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NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS

le voyageur, qui était né natif de Plouha, arriva en vue de la
mer, il avait une soif, une soif à vider un puits, s’il y en avait
eu par là ; mais rien du tout de ce genre, que la falaise haute
et brûlée par le soleil et le vent.
Pourtant, un peu plus loin, sur la côte, saint Quay aperçut
un vil lage et mit le cap dessus. Il y avait là, sur le placis, huit
ou dix femmes en train de... baliverner, comme toujours, et
le bonhomme leur de manda à boire. — Faut vous dire que le
vieux pèlerin avait une barbe rousse de trois pieds de long,
et une figure jaune et maigre à faire peur: pas bonne mine
du tout. En sus, vu le jeûne et les ampoules, il donnait de la
bande comme un particulier qui aurait pris plus d’un quart de
vin à la cambuse...
— Et que tu vas filer, vieux gabelou, lui dit une commère qui
tenait un balai vert à la main !
— Oh ! que j’ai soif, fit saint Quay !
— Tiens, voilà la mer, dit une autre, tu peux aller boire à
ton aise.
Mais le bonhomme Quay n’était pas un saint-nitouche, et
quoi qu’il n’eût pas navigué sur I’Anémone, c’était déjà une manière de mate lot passable, vu ses voyages au long-cours. Il avait
aussi là-haut, sur les hunes du ciel, des camarades en masse qui
ne voulaient pas le laisser mourir de soif, comme de raison.
Alors le bonhomme se mit à genoux ; il enfonça son petit
doigt, comme un fiferlin, dans le milieu d’une roche ; aussitôt
voilà qu’une belle source se mit à couler, et saint Quay de
boire, de boire à sa soif, et puis les femmes de regarder la
chose avec un tremblement de stupéfaction, que ça leur parut
louche en diable ; si bien qu’elles se mirent à crier toutes à
la fois
— C’est un sorcier, c’est un sorcier ! A l’eau, à l’eau le
renégat !
— Oui, à l’eau le Bédouin, mais faut le fouetter avant, et de
la bon ne façon...
Là-dessus, les harpies jetèrent le grappin sur le pauvre bonhomme échoué sur le sable comme un cancre, et, ma foi, elles le mirent sans compliment... comment vous larguer ça en
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SAINT QUAY

& LES FEMMES CURIEUSES

douceur, s’il vous plaît ? Elles le mirent sens dessus dessous, et
te lui flanquèrent une ration de filin, ou plutôt de genêt vert,
que ça devait lui cuire après, naturellement parlant...
Bah ! laissez donc courir : on a l’imagination si souvent
embrumée à bord, comme le temps, qu’il faut bien quelquefois
larguer l’amarre à la plaisanterie. Seulement, vous me demanderez peut-être pourquoi les camarades de là-haut avaient
permis de molester aussi indignement un si brave homme ?...
Que voulez-vous ? si l’on comprenait tous les pourquoi, dans
ce monde-ci, il n’y aurait plus de plaisir. Pourquoi la tempête,
pourquoi le calme plat, pourquoi la colique, le mauvais vin, la
bourse vide, les gendarmes, les rizpainsels, et tout le tremblement de contrariétés sur terre comme sur mer ?
Virons de bord là-dessus, sans ralinguer davantage, et relevons de quart notre ami saint Quay. — Le voilà donc joliment
amariné, en pan ne, à la cape et le reste... et vous croyez que
c’est fini ? Pas du tout, comme vous allez voir.
Quand les commères furent lasses de jouer du balai et de
rire, voyant que le pauvre fustigé pouvait à peine virer sur sa
quille, deux ou trois effrontées s’en allèrent prendre une vieille
maie à pâte ; on y plaça le bonhomme, et toutes les femmes
se mirent à la manœuvre pour lancer à la mer ce navire d’un
genre nouveau.
La falaise était très haute à cet endroit, haute comme la hune
du grand mât de l’Anémone, selon la comparaison du maître
calfat. N’importe, la maie et son matelot tombèrent d’aplomb
sur la mer.
— Que le diable te conduise ! dit une méchante harpie en se
pen chant sur la falaise, pour voir si l’embarcation n’allait pas
sombrer ; et toutes les autres, tendant aussi le cou à gauche,
tant que tant, se mirent à regarder...
Mais le petit canot filait tranquillement, avec bonne brise et
vent arrière, tandis que les commères regardaient toujours
avec plus d’at tention, vu qu’une grande chaloupe noire, portant une voile rouge comme du feu, arrivait grand-largue à la
rencontre de saint Quay.
Ah ! faut voir si ces dames tendaient le cou de plus belle,
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Enfin.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS pour mieux distinguer ce qui allait se passer. comme leur tête est de travers : elles ont attrapé le torticolis. s’éloigna rapidement. tout ce branle-bas de combat avait attiré toutes les commères du pays. Les curieuses tendaient un cou démesuré pour voir la chaloupe noire. et les balais verts qui avaient fouetté le pauvre saint Quay. et il n’en manquait pas là plus qu’ailleurs. un grand diable de matelot. par un temps de roulis. cheveux au vent. armé d’une gaffe énorme..indd 32 27/03/2008 10:23:54 . en forme de fourche.. harponna délicatement le saint homme et le hissa à bord. que c’était une riposte de jolis propos à tout casser.. pour sûr. le vent se mit dans les voiles : on se crocha . la bile de ces dames tourna bien vite à l’aigre . mes amies.. on se tira les chignons. le cou tendu comme la chaîne du cabestan. Voyezvous d’ici un tas de femmes. la chaloupe.. Nom d’une pipe ! c’était assez cocasse tout de même. par punition apparemment. comme disait le calfat. II Oui.. comme leur cou est devenu long — Oh ! voyez donc. Finalement. à déraper les ancres de miséri corde. voyez donc. furent mis en train au bénéfice des commères.. toujours. plein d’eau et prêt à couler bas. bien voilée. deux ou trois se retournèrent et éclatèrent de rire en considérant les autres.. voyez donc. mais j’aurais voulu le voir pour y croire et en crever de rire à mon tour. 32 Nouveaux fantômes bretons.. coiffes en bas. re gardaient toujours. A la fin pourtant. ripostaient celles-ci. la chaloupe noire ayant accosté le pe tit canot. s’allongeaient et restaient virés à gauche. se flanquant une tripotée de coups de griffes et de balais ?. et aussitôt. — Voyez donc.. voilà encore les autres de recommencer. on me l’a raconté dans la batterie de l’Anémone. tous les cous des bonnes femmes s’allongeaient. Mais comme la brise était devenue meilleure. Et puis. Naturellement. en riant à se tordre. et les bonnes femmes.

Voulez-vous un brick. d’une voix à faire trem bler les requins. voulez-vous aller vous promener en Angleterre. Dites . Tentation. tentation vent arrière. là. en l’an pare-à-virer. Qui était donc ce particu lier dont la gaffe en fourche avait si proprement harponné le vieux pèlerin ? Mes amis. et puis voilà un lieutenant en second qui s’en va dire au capitaine que son premier n’est pas un matelot. sauf un air un peu allumé. une gabarre. il y a plus de cinq mille ans. mon capitaine. par sup position. tombé jadis à la mer du pont d’un vaisseau construit à Brest.. en Chine ? Voulez-vous un grade de lieutenant.. je puis vous donner tout cela pour rien.portions en retraite. à seule fin que le liquide ne porte pas à la tête des gabiers quand ils montent aux hunes . Alors il s’en va faire la révérence à son passager. n’importe. galonnés sur toutes les coutures. sauf le respect que je vous dois.. une batterie flottante. voilà un quartier-maître qui est tenté de fourrer un matelot au bloc. Voilà donc Satan gréé en vice-amiral quasiment. c’était ni plus ni moins que le diable en personne.indd 33 27/03/2008 10:23:54 . en Prusse. avaient été tentés et retentés plus de quinze cents fois.SAINT QUAY & LES FEMMES CURIEUSES Ça devait être assez comique pour dérider un amiral sur son banc de quart ou une douzaine de rogne.. je me suis laissé dire que depuis la Tentation de saint Antoine et de son cochon. et dans la marine en particulier. à l’arrière du bâtiment. pour déguster le quart d’eau-de-vie du camarade . Comme qui dirait. de quartier-maître ou de forban ?. nombre de particuliers. à seule fin de l’amariner comme une bonne prise. Bah ! ça se voit dans le civil en général. à seule fin d’attraper les galons de l’autre. 33 Nouveaux fantômes bretons. — Voulez-vous. qu’il lui dit. Pour lors.. voilà un rizpainsel tenté de baptiser les futailles. un coquin fieffé.. avec un jeune mousse de son pays. une frégate. mes bons amis. d’amiral. Mais filons en douceur et allons voir comment gouvernait le brave saint Quay à bord de la grande chaloupe.. Le diable voulait aussi tenter saint Quay. sur terre ou sur mer.. pour presque rien. tentation sur toute la ligne ! Enfin. ce qui s’appelle un vrai matelot.

. — Ah ! vieux marsouin.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Vade retro. vous dites. à voiles. si bien que le chapeau fut rempli en moins de rien.. Alors il tira son chapeau à trois cornes et alla le mettre au coin de la grande voile où l’eau coulait plus fort. largue tout : de la toile. si vous n’êtes pas trop embrumés par mon histoire. Voyons. moi qui t’ai empêché de couler bas avec ton méchant risquetout défoncé . laisse faire : je vas te remorquer lestement du côté de l’Amérique ou de la Belgique. et puis.. du vent à chavirer les roches . nom d’une pipe ! à faire sombrer un vaisseau en cinq minu tes . et de signer ce chiffon de papier ? — Vade retro. satanas ! dit encore saint Quay en brezonnek et en déchirant le papier que lui présentait le tentateur. Le diable laissa filer bien d’autres propos jolis dans sa fureur bleue. Un transport de dix mille tonneaux chargé d’or. Pendant cette averse de bile. qu’une vraie bénédiction de pluie se mit à tomber. dit-il à son mousse.. Voulez-vous un vaisseau à trois ponts. une brise carabinée à courir trente-six nœuds à l’heure . — Hein ! s’il vous plaît. d’argent et de billets de banque ? (5) Allez.. voyons. dit saint Quai en breton.. Motus : ça ne lui convient pas. à vapeur. et c’est la preuve des altérations qu’ils subissent. mon fils. matelot. ne vous gênez pas . Les anachronismes sont fréquents dans ces récits.indd 34 27/03/2008 10:23:54 . à hélice ?. saint Quay.. un ouragan à mettre le fond de la mer à sec et les baleines la quille en l’air !. Largue tout. répliqua le diable. tranquille comme Baptiste. III Il n’y avait pas trois minutes que le brave saint Quay avait com mencé son oremus. du vent à démâter un trois-ponts .. de la toile.. Écoute. s’écria le diable en colère rouge . 5. Pourquoi ? vous allez le savoir avec un peu de patience. j’en ai d’autres dans mon sac : la peine de dire merci. et je te flanque à manger aux sauvages. une brise. faut naviguer raide et toucher ce soir au cap de Bonne-Espérance. 34 Nouveaux fantômes bretons. priait le ciel de faire tomber un grain. Drôle d’idée.. soyez raisonnable. mon vieux ?.

Rimes du gaillard-d’avant. sur le pont. Et mon histoire aussi. Faut-il vous larguer sa moralité ? Mettez une amarre à la curiosité ! (6) 6.indd 35 27/03/2008 10:23:55 . sans doute parce qu’il fut jadis employé.. il n’y avait plus rien sur l’eau. au mauvais usage que vous savez. Et l’on dit en outre que le genêt ne pousse plus dans la contrée. depuis cette fameuse aventure. saint Quay posa son tricorne là. Pour lors. et aspergea aussitôt. Si vous ne voulez pas croire. contre le pauvre saint Quay. les femmes curieuses étaient-elles encore là. 35 Nouveaux fantômes bretons. et si l’affaire fut chaude. Et les commères. mais ce qu’il y a de sûr et certain. elle ne fut pas longue. les démons. où le matelot du bon Dieu vint aborder en parfaite santé.SAINT QUAY & LES FEMMES CURIEUSES tout de même. la chaloupe.. le cou tordu. c’est que.. Ma foi ! je ne sais pas trop . me direz-vous. à regarder par où saint Quay avait passé ?. allez-y voir. Le temps de dire : A Dieu vat ! et toute la boutique du diable s’en fonça dans le fin fond de la mer .. Mais laissez faire . une douzaine de mots dans un jargon tout à fait inconnu dans la marine. les voiles et tout le tremblement. avec le liquide. rien que le petit risque-tout qui filait tranquillement vers la côte. le bon saint avait la sienne. les femmes du pays ont conservé le cou long et de travers. marmotta. A Dieu vat ! voilà le quart fini. comme un vrai sorcier.

les jeunes époux goû tèrent un bonheur d’autant plus complet qu’une commune piété en formait le lien. y avait créée . mais la paix étant assurée. 36 Nouveaux fantômes bretons. ennemi de son père . mort vers 512. Un rocher colossal l’abrite contre les vents de la mer.indd 36 27/03/2008 10:23:55 . mais la colline qui domine et cerne la baie au couchant conserve encore des vestiges de l’oratoire également élevé par saint Efflam pour y abriter ses derniers jours dans une retraite austère (7). elle osa lui en faire la remarque. Nul 7. Ce fut là que.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS EFFLAM ET HÉNORA A légende uprès de la Lieue-de-Grève. qui descend des hautes terres. Ils s’embarquèrent aussitôt et vinrent aborder en Armorique. dans la baie de la Lieue-deGrève. Voulant mettre fin à une guerre qui désolait l’Irlande. Hénora crut s’apercevoir qu’Efflam devenait triste et pensif. se trouve une oasis dont la verdure contraste avec l’aridité des dunes de sable qui l’entourent. Un ruisseau. que les dangers de la Cour épouvantaient. Efflam. selon la chronique d’Albert de Morlaix. où Efflam avait résolu de vivre loin du monde. la mélancolie qui paraissait gagner le cœur de son mari. cependant. Au pied de la falaise on voit une chapelle plus moderne dédiée à saint Efflam. autant qu’il est possible. emmena secrètement sa belle et vertueuse épouse. Cette tristesse pourtant ne provenait pas de l’oisiveté : la vie du gentilhomme était remplie. Puis elle s’efforçait d’éloigner. Efflam con sentit à épouser Hénora. y entretient la fraîcheur et la végétation. fille du comte Gurwallon. qui s’étend entre Plestin et le bourg de Saint-Michel (Côtes-du-Nord). Il y a bien longtemps qu’on n’y voit plus aucune trace de la demeure que le sei gneur prince d’Hybernie. Plusieurs fois même. le jeune prince. dans la retraite qu’il s’était préparée. durant deux ou trois années. Un jour. par un redoublement de tendresse. par la pratique continuelle des bonnes œuvres.

élevée par les soins d’Efflam. heureux de leur isole ment sur la terre. je dois vous l’avouer. je ne saurais l’être auprès de vous . portent le trouble dans ma conscience à la vue du bonheur sans mélange qui m’a jus qu’à ce jour entouré. toute noire. vous vous trompez. la corneille s’élançait à leur poursuite en poussant des cris . Cependant l’incurable mélancolie du gentilhomme augmentait de jour en jour. Et si je songe à tant d’infortunés. Vous ne pouvez me le cacher. Efflam ? lui dit-elle. je le vois . je me demande quelle sera la récom pense de ceux qui trouvent un paradis sur la terre. Dieu juste. mais. vous semblez malheureux.dessus d’eux en décrivant mille cercles rapides. peut-il leur accorder même part ? — Je ne puis vous comprendre.. à tant d’êtres éprouvés qui gémissent ici-bas. sa main libérale était ouverte pour tous les malheureux. lui demanda ce qui causait sa souffrance. elle allait se poser sur l’épaule d’Efflam ou d’Hénora. et. Dans leurs loisirs. image de la pureté de leurs âmes . voyant son mari soupirer en détournant les yeux. Hénora . était la compagne assidue de leurs courses . reprit l’épouse alarmée.indd 37 27/03/2008 10:23:55 . ils contemplaient avec ravissement cette immense et limpide plaine bleue. reprenant son vol. ils aimaient à se promener sur le bord de la mer . — Malheureux ! s’écria Efflam. lorsque le vent d’orage venait parfois la troubler. Si ce Dieu que vous m’avez fait aimer davantage nous comble 37 Nouveaux fantômes bretons. elle ne manquait jamais de répondre à leur appel. puis. au bec de corail. Dieu bon.. L’oiseau fidèle voletait au. de vagues inquiétudes. — Pourquoi êtes-vous si triste. Ainsi se passait l’existence de ces époux. des pensées que je ne puis définir. Une corneille de mer. Bientôt il lui devint impossible de la dissimuler. Vous souffrez. avec quelle ardeur leur prière s’élevait au ciel pour les matelots exposés sur les vagues !. Un soir qu’ils se promenaient selon leur coutume sur le sable uni de la grève. la fille de Gurwallon. et s’il venait à passer quelque bande de goélands ou de mouettes.EFFLAM & HÉNORA ne trouvait sa porte fermée . je lis une peine secrète dans vos yeux.

de nous séparer. Vous savez qu’il a souffert pour tous les hommes. une épouse plus fidè le ?. Lorsque je vous emmenai d’Irlande. Efflam détourna les yeux pour les élever vers le ciel. puis. songez du moins à la malheureuse Hénora.. n’allez pas m’accuser d’un barbare oubli .. il la saisit dans ses bras et l’emporta jusqu’à leur habitation. S’endormir dans une vie de mollesse et de félicité me semble donc contraire à ce divin exemple. où les flots commençaient à monter. infortuné. Efflam passa la nuit dans la prière. vous connaissiez à peine ce Jésus crucifié qu’aujourd’hui vous aimez et adorez comme moi. de nous immoler à lui. En quel lieu irez-vous. c’est qu’il le trouve utile et que telle est sa sainte volonté. que votre volonté soit faite ! » — Il est vrai . suffoquée par ses sanglots. rien ne saurait calmer mes in quiétudes à l’endroit de mon salut et du vôtre. un cour plus dévoué. suppliant Dieu de répan38 Nouveaux fantômes bretons. Et si vous êtes assez barbare pour vous immoler vous-même. ja mais je ne vous aimai plus tendrement que le jour où j’ai compris que Dieu nous ordonnait de ne plus vivre que pour lui. Hénora s’interrompit.. remarquant que la mer s’avançait rapidement et baignait déjà les genoux de sa jeune femme.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS de félicité... une sœur plus attentive. et. — Ciel ! qu’entends-je ? s’écria la jeune femme éperdue. que votre cruel abandon condamnerait à un malheur irréparable et sans doute à une mort prochaine !. et pourtant.. auquel il deman da peut-être un courage prêt à l’abandonner . dois-je vous le dire. et qu’il a voulu par sa croix nous donner l’exemple de la souffrance et du sacrifice. Me quitter ! Est-ce ainsi que vous prétendez m’aimer ?. Et ne m’avez-vous pas appris à dire chaque jour : « Seigneur. afin de vivre unis dans son éternel amour. Je ne voudrais pas vous causer de douleur. O Hénora.indd 38 27/03/2008 10:23:55 . mais j’ai plus de souci de votre âme que du bonheur éphémère que vous avez pu rêver dans ce monde... et tomba à ge noux sur le bord de la grève. où vous puissiez trouver plus de tendresse ? Où porterez -vous vos pas ? Quelle retraite choisirez-vous qui vous procure plus de calme et de bonheur ? Où trouverez-vous des soins plus constants. Hénora.

Si nous n’habitons pas le même toit. et bientôt j’ai senti la lumière dessiller mes yeux. répondit Efflam. portait les marques de l’angoisse douloureuse qui l’avait agitée pendant la nuit. O Hénora. frappez . elle murmura en soupirant : — Ne me disiez-vous pas que nous vivrons sur le même rivage ? — C’est la vérité. Je suis prête . mais empreint d’une touchante sérénité. Efflam priait encore.. vous le voyez. Je ne croyais pas même que l’amour de Dieu pût être assez grand pour combler le vide que vous laisseriez dans mon cour déchiré . qu’il s’était accompli un grand chan gement dans cette âme que la grâce avait touchée. Son époux comprit. pâli. mais j’ai prié à votre exemple. — Ah ! que ce bonheur est digne d’envie ! dit Hénora... au premier coup d’ail.indd 39 27/03/2008 10:23:55 . ardent et sincère. son visage. et nous vi vrons unis par nos communes pensées. Elle était vêtue de deuil . partez.. et. nous respirerons sur le même rivage. j’ai déjà pris le deuil de mon veuvage. Voyez cette colline aride 39 Nouveaux fantômes bretons. Hier je ne pouvais me faire à l’idée de vivre loin de vous. je bénirai votre main ! — Béni soit le ciel ! s’écria le saint jeune homme attendri . Puis elle ajouta avec une touchante naïveté : — Pourtant. Le ciel n’est jamais fermé aux prières qui s’élancent d’un cour pieux. et ce miracle s’est opéré en moi. Le lendemain matin. Nos âmes seront encore ensemble. Vous demandiez un miracle au ciel.. lui dit-elle..EFFLAM & HÉNORA dre sur sa compagne une partie de cette lumière qui l’avait éclairé lui -même. lorsque Hénora s’introduisit dans son appartement. — Efflam..il de m’avoir donné une épouse telle que je la rêvais depuis long temps !. béni soit. il me semble qu’il doit être bien dur de se garder sou venance sans se revoir jamais ?. vous exagérez à votre tour le sacrifice que Dieu nous demande. comme si elle se fût rattachée à un dernier rayon d’espoir humain. Hénora se tut un moment. Il me semblait que rien ne devait remplacer votre présence pour moi..

40 Nouveaux fantômes bretons. la corneille.. on apercevait sur le bord de la mer. la voix pieuse de l’airain vous dira que ma première pensée à mon réveil sera de prier pour vous . elle ne vint pas contempler la mer. Tous les matins. Et dans la cellule de l’ermite. adieu pour jamais. et non loin d’elle.. vigie infatigable. Elle semblait vouloir entraîner Efflam et lui dire : « Suis-moi. Un soir pourtant. Alors la jeune femme tombait à genoux sur le sable et restait plongée dans une longue méditation.. suis-moi. la même voix viendra vous avertir qu’Efflam invoque le ciel pour tous les malheureux. accompagne-le du moins dans sa solitude. sur la terre... En cet instant. J’y élèverai un oratoire et une cellule. et qu’il le supplie d’accorder à Hénora la paix céleste et le calme de la résignation. ajouta-t-il en se détour nant pour cacher ses larmes. plus plaintifs que de coutume. les sons d’une cloche.. la corneille au bec de corail voletait en pous sant des cris incessants.. Et maintenant. je prie avec plus d’ardeur pour l’allègement de ses peines. s’il est possible. reviens m’en porter la nouvelle.. l’oiseau d’ébène planait immobile ou traversait le brouillard avec la rapidité d’une flèche. afin que..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS qui do mine la baie : c’est là que je vais me retirer pour m’y consacrer entiè rement à Dieu. répétés par les échos de la grève. Chaque soir aussi. — Va. à l’aube du jour. et quand l’ombre descendra sur la mer. Au lever et au coucher du soleil. pauvre oiseau. dit Hénora . Depuis quelques années. un humble oratoire avait été construit sur la falaise.. qui pendant cette pénible entrevue tournoyait autour de ses maîtres avec des croassements plaintifs. faisaient naître dans les pauvres chaumières du voisinage la pensée de la prière et du recueillement. et chaque fois qu’il sera souffrant ou affligé. une femme en deuil. le temps presse ». qui errait comme une om bre jusqu’au moment où la brise lui apportait les accents affaiblis de la cloche . reviens. Une cloche y sera placée par mes soins. vint se poser sur le bras d’Efflam. au milieu de la brume des vagues.indd 40 27/03/2008 10:23:55 . adieu.

41 Nouveaux fantômes bretons. Hénora se meurt . puis le nom. Efflam. Hénora. Étendue dans l’ombre. et montrant.. dit la tradition. du Christ Jésus . sur un lit d’algues desséchées. au milieu d’étonnan tes austérités et d’une piété surhumaine.indd 41 27/03/2008 10:23:55 . paraissait attendre son mari pour mourir.EFFLAM & HÉNORA Un pressentiment douloureux s’empara de l’âme du pauvre ana chorète. dans sa cellule de la falaise.. si doux aux mourants. Elle essaya de murmurer le nom d’Efflam.. — Hénora ! s’écria-t-il. elle m’appelle ! Et il s’élança à la suite de l’oiseau. par son dernier regard. plus pâle que la grève. le ciel à son époux.. modèle des solitaires. elle expira. vécut encore quel ques années après.

et ceux qui s’écartent de ces sentiers d’une manière ostensible deviennent en peu de temps l’objet du mépris et de l’aversion. perfidies calculées . Ce défaut. Sa vieille moitié de ménage. la vérité appréciée .. espoirs déçus . sans égard au prochain. Il se montrait serviable à l’occasion . que cela est beau. vieille comme lui. sans avoir précisément la manie de mentir en paroles. hélas! y domine trop souvent: mensonge dans les actes ou dans les paroles . est heureusement plus rare dans les campagnes.. Entre Brest et Châteaulin. poli et faux jusqu’à séduire l’innocence . voilà les tableaux menteurs que présente. le vieux meunier de Botmeur. possédait un autre défaut. demeurait avec sa fem me.. Là. Le mensonge. et pourtant que c’est rare dans le monde des affaires et des fêtes et même dans les relations les plus communes de la vie! Plaisirs et fêtes n’offrent guère de tableaux de vérité. mais il sem blait qu’il lui fût impossible de dire la vérité. la plupart du temps.. promesses fausses ou éludées . que cela paraît simple et facile. Comme sa réputation de menteur était connue dans le pays. Mathurin pourtant n’était pas un méchant homme. plus grand peut-être: elle était avare . menteuse en actions. sur le versant au Sud de la montagne d’Arhez (8). le monde affairé des grands centres.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS MATHURIN LE MENTEUR L histoire a vérité ! dire la vérité. la charité simple et sans ostentation est encore vivante et bénie .. égoïste enfin jusqu’à la cruauté !.. rien que la vérité. 42 Nouveaux fantômes bretons. il n’avait guère de pratiques. et tous les moyens lui semblaient bons pour se procurer le plus mince profit. Mathurin.indd 42 27/03/2008 10:23:55 . Écoutez à ce sujet l’histoire de Mathurin le Menteur. serviable en paroles jusqu’à duper la confiance . on pourrait dire ce vice presque à la mode. Elle était. actions dont l’intérêt est le seul mobile. dans un vieux moulin qui se trouvait alors au bord de l’étang que l’on connaît. pour ainsi dire. Cette rage de s’approprier le bien d’autrui avait déjà causé au vieux 8. du moins. l’hospitalité en honneur .

vu qu’à l’occasion du pardon de la paroisse il devait y avoir des prêtres à nourrir et surtout des pauvres. compère. que l’on est disposé à vous payer en bel argent.. de la part de mon maître. mais comme on manquait de pain au château et que le sire attendait nombreuse compagnie. vous entendez. comment va le vieux moulin par ce temps-ci ? — Heu ! fit Mathurin. en menaçant de châtiment au cas où le meunier manquerait à sa parole. c’est une pauvre affaire. Katou arriva et jura que. à mon avis. le garde du château entra dans le moulin.. Mais.. tout au plus. Le garde fit bien quelques difficultés. le garde paya et partit. car je venais. — Tant pis. Là-dessus. du meilleur froment. — Ah ! ah ! ah ! c’est bon. — Attendez donc. nous allons voir cela.. et la vieille se hâta d’empocher l’argent et de se retirer dans son gre nier. reprit Mathurin. ricana la vieille. Et puis les écus m’ont l’air usés. — Aussi je crois que je n’en ai promis que deux. un soir que les époux maugréaient contre le sort. qui venait aussi demander de la farine de froment et de seigle pour le presbytère. son mari conduirait le lendemain trois sacs de farine de fro ment au château. à condition que la moitié de la somme serait payée séance tenante. dit la bonne femme. dit-il au meunier... 43 Nouveaux fantômes bretons.MATHURIN LE MENTEUR couple de nombreux désagré ments : entre autres un jour que la vieille Katou volait du bois dans les taillis du château de Lafeuillée. le garde du seigneur était survenu. vous en deman der trois pochées. Le nouvel arrivant était le jardinier du recteur. le moulin ne fait guère de farine. fit le meunier. Le bruit de la porte en s’ouvrant interrompit ce beau discours. puisque vous n’en avez pas. et c’est encore trop. — Trois pochées pour quatre méchants écus.indd 43 27/03/2008 10:23:56 . un peu inquiet au souvenir de son amende . Peu de temps après. pour quatre bons écus d’ar gent. — Bonsoir. et le meunier avait été condamné à payer une amende.

Pour moi. afin de transporter ce soir les sacs à ma métairie. Sur ces paroles. répondit Mathurin. à l’approche de la nuit. C’était un gros fermier de Plonéour. mais tu vas me suivre immédiatement avec ton cheval. — Ah ! c’est vrai. ajouta le jardinier. — Tu ne l’as pas vendue au moins. répliqua Mathurin agité . — En ce cas. La porte s’ouvrit encore. dans le chemin. 44 Nouveaux fantômes bretons. Jamais je ne vendrai un sac à crédit à son maître. soyez tranquille.. — Vendue ! s’écria Mathurin. Voici l’argent .NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Mais vous avez de bonne farine au moins. — Ah ! ah ! fit la vieille endurcie. comme il arrive toujours pour les mauvaises conscien ces. que le remords. — Imbécile ! s’écria Katou. vendue au garde ! allons donc !. ni au garde du château ? Je les ai rencontrés là-bas. dit le coquin en respirant. reprit l’autre.. et le garde est parti comme une tempête. voilà de la farine bien vendue. — A la bonne heure. — Et la marchandise est disponible ? — Disponible et moulue à point pour le recteur. — Tais-toi.indd 44 27/03/2008 10:23:56 . l’un après l’autre. nous t’attendons demain sans fau te. les pratiques affluaient au mou lin de Botmeur. — Oh ! pour cela. — C’est bien.. mais au recteur ? — Pas davantage. faut-il pas que le pauvre monde vive ? Et puis le marché avec le garde n’était pas tout à fait conclu.. continua le fermier. Ce soir-là. commençait à tourmenter. morbleu ! Les recteurs n’ont pas d’argent. le jardinier sortit du moulin et Katou revint auprès de son mari. Mathurin . l’affaire est conclue. ce diable de commerce finira par nous porter malheur. fit le fermier soupçonneux . lequel voulait de la fine mouture de froment pour les noces de sa fille. car je pense que tu ne voudrais pas tromper le messager d’un saint homme. je n’ai pas dit oui. ni au jardi nier du recteur. je pense.

Le cheval fatigué s’arrête.. en lui disant tout bas : — Au surplus. hésitait à consommer sa perfidie . Mathurin livra sa marchandise. Ah ! ah ! je n’en donnerai que deux à ma vieille. Voilà donc notre meunier traversant la montagne pour s’en reve nir seul au milieu de la nuit. et il y a plus de deux lieues d’ici à Plonéour. Mathurin donna un bon coup de fouet à son pauvre cheval et se mit à trottiner à sa suite. Tout alla bien jusqu’à la métairie.indd 45 27/03/2008 10:23:56 .MATHURIN LE MENTEUR — Diable ! fit Mathurin. Que faire ? Où aller ? Pas de clarté. ni sur le ciel. Mathurin. d’où il sort tout ruisselant d’eau. ou je garde mon argent.. comme en automne. ainsi partons. 45 Nouveaux fantômes bretons.. marmottait le coquin en grelottant. Et voilà tout à coup notre larron de rouler au fond d’un ravin. tu n’as pas dit oui. La nuit était venue. On partit. et. en faisant de jolies ré flexions sur les inconvénients probables de sa conduite vis-à-vis du sire de Lafeuillée. — Quatre écus de bel argent pour trois pochées de froment mêlé. La nuit tombe dru. et le meunier. mais sa femme le poussa dehors. N’importe. ni d’étoiles pour guider les voya geurs . Enfin.. le recteur n’a point donné d’arrhes. — C’est la condition de mon marché . aucun indice sur ces vastes landes. et quant au seigneur. j’espère. le départ ne fut pas différé. laissez venir le moment. c’était le seul parti à prendre. mais je ne voudrais pas jurer que la vieille meunière n’eût mêlé au froment une jolie quantité de seigle. Pas de lune sur le ciel. reconnaît avec effroi qu’il est égaré. perdu au milieu du brouillard. sombre et brumeuse. Je lui dirai que le fermier a refusé de payer davan tage. sous la pluie qui tombe fine et serrée comme un brouillard impénétrable. quoiqu’il commençât à pleuvoir. Bientôt. le che min devient tout à fait impraticable. et je garderai le reste pour. le meunier va tou jours en trébuchant à la suite de son vieux cheval fourbu qui butte à chaque pas. de givre et de boue. mais ils connaissaient tous les chemins de la montagne. vous demeurez un peu loin. il faut le dire. Il fallait aller au hasard. ni sur la terre . et la puni tion que Dieu réserve à tout méfait ne manquera pas.

— Malheur ! s’écria-t-il. Mathurin essaya de s’orienter : une masse noire se détachait devant lui sur le ciel. le cheval s’arrêta de nouveau. on n’y voyait goutte . où sont tes sacs ?.. l’ami. et que parles-tu donc de te sauver ?. — Ah ! comment cela. où le meunier eut l’audace de répéter son histoire avec serment devant le seigneur en colère. pendu sans rémission.. Vous voyez que notre menteur était déjà bien près de recevoir le prix de ses ruses et perfidies.indd 46 27/03/2008 10:23:56 ..... les trois sacs. mon cheval s’est abattu . La farine a coulé. 46 Nouveaux fantômes bretons. Pendant ce dialogue. car ils étaient pleins tout-à-l’heure. déjà fort impatienté. le garde avait poussé Mathurin dans la cour du manoir. Il allait s’écrier : « Je suis rendu ! » lorsque soudain un coup de vent sépara les nuages de brume et lui laissa distinguer les hautes murailles d’un manoir qu’il ne reconnut que trop bien. Un ruisseau bruissait dans la coulée. que le dé mon du mensonge possédait . Mais.. Notre meunier crut au premier instant apercevoir l’église de Botmeur et entendre le bruit du déver soir de son moulin. explique-toi. et si l’on n’y trouve pas trace de farine. en ce cas. — Les trois sacs ? — Oui. nous attendons ta farine. Voyons. et la fa rine..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Quand ils eurent ainsi cheminé pendant plus de trois heures. c’est le manoir de Lafeuillée ! Il est temps de nous sauver d’ici ! — Non pas. — Mensonge ! fit le sire. aussi vrai que je ne suis qu’un pauvre meunier : sur le haut de la montagne. ce n’est pas ma faute.. D’ailleurs. Il me semble qu’ils ont le ventre vide. dit en finissant le garde. auprès de la roche du Diable. le malandrin sera. répondit un homme en s’approchant . quand Mathurin eut fini. — Mes sacs sont-ils vides tout-à-fait ? répliqua Mathurin. mes sacs se sont ouverts. au fait. comme si c’eût été du sang que rien n’a pu arrêter. Le jour commençait à poindre. que l’on aille incontinent à la roche du Diable.. A la roche du Diable. maître fripon ? — Voici l’affaire.

. — Qu’à cela ne tienne ! dit le châtelain . Ne savez-vous pas qu’il y a un sort qui tombe sou vent sur les meuniers. qu’il l’apostropha en ces termes : — Ah ! te voilà.. je vou drais bien revoir ma pauvre femme. qui saura bien te récompenser. quand j’ai rencontré des voleurs qui me l’ont enlevée. je vais porter plainte à notre seigneur et maître. Bientôt aussi arriva la femme du coupable. Et voilà comment le sire de Lafeuillée apprit où était passée la farine que son garde avait achetée pour lui. et qu’a-t-il donc fait. bonté du ciel ! s’écria la vieille. qui saura sans doute me tirer d’ici. — Ah ! s’écria le meunier. à peine eut-il reconnu son vendeur de farine. Attends. Ce qu’elle est devenue !. — Ce qu’elle est devenue.indd 47 27/03/2008 10:23:56 . Pendant que s’accomplissait cette double mission. et le châtelain les condamna à subir à l’instant même 47 Nouveaux fantômes bretons. — Dieu du ciel ! que lui voulez-vous ? s’écria-t-elle en apercevant son mari . le plus honnête des meuniers qui ont moulu farine.MATHURIN LE MENTEUR on ne put trouver aucune trace de farine.. je vais donc mourir innocent . qui m’as livré cette nuit du seigle pour du froment. avant de mourir. ajouta-t-il en se parlant à lui-même. le fermier de Plonéour entra dans la cour du manoir. ce pauvre homme.. Vous allez au moins nous dire ce qu’est devenue la marchandise. Et puis. Les rires de la valetaille assemblée ne furent comprimés que par l’arrivée du recteur de Comanna.. méchant meunier. et qu’alors les sacs crèvent et la farine s’évapore comme fumée. et la sentence de mort fut confirmée. il a porté ici les sacs vides que vous voyez sur le dos de votre cheval. allez chercher en même temps sa femme et un prêtre pour le confesser.. et. en cherchant aussi elle quelque subterfuge pour se tirer de presse... je vous prie ? — Ce qu’il a fait ! lui fut-il répondu : au lieu de sacs pleins. et que. car. Le pasteur n’apprit pas sans éton nement les vilains tours commis par les dignes époux. sur mon âme ! je venais ici vous apporter ma farine.

à condition qu’ils feraient. et ils moururent. Telle fut la fin de ces menteurs en paroles et en actions . l’aveu public de leurs méfaits. au coin des fossés. ému de compassion. on voit des petites croix de bois devant lesquelles le voyageur se signe en passant. qu’il sut mélanger ses aveux. avec des bran ches d’ajonc.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS le supplice de la potence. Eh bien ! le besoin de mentir était tellement fort chez ce pauvre meunier. car le bon prêtre. au sommet des buttes. Cela donne la mesure de l’imagination poétique et pieuse en même temps des pâtres de Breiz-Isel. aux épines desquelles ils fixent des fleurs de genêt ou des marguerites. de misère peu de temps après. Il ne faut point croire que ce soit toujours un signe de malheur ou de mort à cet endroit. Il n’est pas rare de voir.indd 48 27/03/2008 10:23:56 . par cupidité et sans retour. sur les fossés. obtint leur grâce. Mais ne vous alarmez pas pour de tels misérables . La ferme du moulin leur fut retirée par le seigneur de Lafeuillée. qu’on ne put empêcher les paysans in dignés de chasser ces deux trompeurs à coups de fouet et de pierres. LES PETITES CROIX S ur tous les chemins de Basse-Bretagne. même en présence de témoins. Souvestre. « Tous les pâtres font de ces croix. la noble bannière de la sincérité. telle est (telle doit être du moins) celle qui est réservée à tous ceux qui déser tent. dit-on. de mensonges si incroyables. dit E. de longues rangées de ces croix fleuries ». 48 Nouveaux fantômes bretons. la corde au cou.

Cette fois. Dans ce temps-là. au fond du gouffre du Huelgoat. paraît-il. lui-même sur la montagne un oratoire pour son protégé Mikélik. il prit pour aide un apprenti de sept ou huit cents ans. Un soir qu’il priait à genoux sur le seuil de son oratoire. donnant la chasse sur le ma rais maudit à l’archange saint Michel. taillé tout exprès pour cette jolie besogne. Cependant le jeune Mikélik était devenu le vieil ermite Mikel. quand les pratiques y reviendraient . hélas ! Satan se fit donc charbonnier. Le diable. ce qui ne tarde jamais. Mais. I Or le diable. nous al lons le voir se faire charbonnier.. son parc de prédilection. si bien que les démons n’avaient plus assez d’ouvrage pour gagner leur pain. malgré sa défaite. et il faut avouer que la métamorphose n’est pas difficile. vaincu par saint Michel.indd 49 27/03/2008 10:23:56 . Satan revient encore souvent errer sur le lugubre marécage. Il y avait autour du parc au Diable des taillis épais. les saints remplissaient le monde de leurs bonnes rouvres et de leurs miracles. sait emprun ter tous les masques et remplir tous les métiers. et saint Michel éleva. car la porte de l’enfer se trouve non loin de là. Bronzé au feu infernal.LE DIABLE CHARBONNIER L conte a tradition suivante pourrait faire suite à celle du Veneur Infernal (voir ci-dessus la légende sous ce titre).. Satan fut vaincu dans ce duel étrange.. Quel état choisir ?. Fallait voir nos deux ouvriers abattre les bois en les fauchant com me du foin mûr et en faire des tas énormes de charbon de première qualité. 49 Nouveaux fantômes bretons. propres à faire du charbon pour chauffer les fours de l’enfer. pour mieux tromper les pauvres humains. dit-on.. mais comme il n’était plus jeune. avait juré par ses cornes de se venger terriblement. le métier lui allait à merveille .

— Je suis collecteur de l’impôt du Roi. un feu et une tempête qui roule làhaut la fumée avec la poussiè re noire tout ensemble. souffle dessus. payez ou allez -vous-en ! Le diable. Belzébuth. une inspiration lui vint d’en haut. Mikel. et voyant les sinistres charbonniers at tiser le feu en riant de ce rire particulier aux démons. Non. qui avait fait la noce à la dernière foire de Carhaix avec des maquignons. fit tomber à propos une jolie ondée qui abattit la fumée et soulagea le patient. souffle sans cesse . et que le moine en étouffe à force d’éternuer. criait le vieux diable rouge. fume plus fort.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS la fumée d’une grande fouée de charbon. comme un pauvre poussif. Satan hurlait dans sa colère. et du sec . déguisé en bourgeois de Braspart et muni pour la circonstance d’une certaine dose de malice. il écouta sans se montrer. jamais je ne vis sur le marais fumée de si mauvaise odeur. Du bois . à tel point qu’il en éternua douze ou quinze fois de suite. — C’est insupportable.indd 50 27/03/2008 10:23:56 . — Fume. où il pria Dieu de le dé livrer de cette infernale fumée. puis un feu. et de plus saint Médard. II Quand le jour fut venu. ainsi. poussée par le vent d’Est. 50 Nouveaux fantômes bretons. s’en alla trouver les charbonniers.. Alors il descendit la côte. Mikel s’en retourna fort irrité à sa cellule. comme vous allez voir . — Merci. impossible de dire mon chapelet. encore du bois. et la fumée montait de plus en plus épaisse vers l’oratoire. allons. dit-il . dit le pauvre ermite un peu déconfit. courage ! Attise le brasier. dit-il .. s’épaissit autour de son asile. Soudain. fume toujours. son ami intime. n’avait plus le sou et se trouva fort embarrassé. Ah ! ah ! ça sera drôle. fume. car les démons empilaient d’énormes tas de fa gots autour du fourneau qui flambait comme un soupirail de l’enfer.

et voulant gagner du temps. Les démons ne bougèrent plus. tandis que les autres riaient à se tordre. Un vent ter rible poussait les bouffées noires du côté de l’ermitage. Satan topa pour payer ses contributions le jour de la Saint-Michel. sans faute. s’écria-t-il en levant son bâton ! Non pas. n’était pas d’un caractère très endurant. fit le diable qui ouvrait ses griffes ! — Si tu bouges. quoique moine. par prudence . je te casse les os. éternuait sans trop se plaindre. tu paieras à la Saint. Mikel. et le pauvre reclus éternuait à se rompre les côtes. Le diable tint parole pendant quelque temps. et saint Médard. dans leur joie. répon dait: « Dieu te bénisse ! » Enfin. dit-il aussi humblement que peut le fai re un diable décapé. les démons firent un brûli plus monstrueux que jamais. Cela réjouissait fort nos deux coquins.. répliqua le pieux recors en tirant de sa poche son écritoire remplie d’eau bénite. non pas.Michel. et le bon ermite se trouva repris d’affreux éternue ments. Il est bon de vous dire en outre que le moine maltôtier avait imposé pour condition que les fouées de charbon ne seraient faites dorénavant que de l’autre côté du marécage. la veille de la Saint-Michel. La fumée. Si cela continuait. si ce n’est chez le diable? Si bien que les fourneaux furent peu à peu rapprochés du pied de la colline. épaisse comme des nuées de plomb. ne songeaient pas que la Saint-Michel approchait grand train. à la Chandeleur.indd 51 27/03/2008 10:23:57 . — Quasimodo. je t’asperge avec ceci. entourait toute la colline : on n’y voyait goutte. qui venait le voir de temps à autre. — Ouais. messire sacripant sans le sou . mais où la mauvaise habitude reprendrait-elle le dessus. on était au lendemain de la Quasimodo. com me de juste. je vous paierai. Mikel n’aurait bientôt plus la force de descendre au parc 51 Nouveaux fantômes bretons.. et c’est de la meilleure que j’ai prise dans le bénitier de Braspart. voulant faire pénitence apparemment. Or. lesquels. Notre ermite.LE DIABLE CHARBONNIER — Monsieur le maltôtier . mon aimable seigneur. ou je perds mon nom.

Faut veiller au grain. Il s’était encore déguisé comme la première fois . ébloui par cette clarté merveilleuse. C’était le cadeau de fête que Jésus donnait à son serviteur. Attends une minute. et l’on n’entend plus l’autre éternuer là-haut. C’est contrariant. et beau coup d’autres sur la terre. il se rappela que c’était le lendemain la fête de saint Michel. grand-père. qui flamboyait au soleil. et tu vas voir. adieu le charbon et les fours de mon royaume. attends. roula sur les landes et les bois en nuages si noirs qu’il faisait presque nuit par-dessous. mon fiston. Pendant ce temps-là. et quoiqu’il eût déjà un grand nombre de saints illustres dans son Paradis. mais au lieu d’écri toire. que ça res semblait à un ouragan véritable . que c’est drôle tout de même .. et la victoire resterait à l’Esprit du mal.. Or. sans pouvoir achever sa prière.. voilà qu’une lance tomba du ciel à ses pieds. nous allons étouffer à notre tour. reprit le grand charbonnier en gonflant ses joues rouges. et puis toute la fumée. que les forces lui revin rent. dit le diable étonné. celui qu’il avait prédestiné à terrasser le démon. le grand diable se mit à souffler. balayée par ce soufflet formidable. au moment où le malheureux Mikel suffoquait au milieu de la fumée. il portait sa lance. Cette lance n’était pas de celles que les forgerons fabriquent sur la terre : elle était d’une longueur extraordinaire. Mikel s’avançait sur le marécage maudit. — Pas moins. voilà la fumée qui rabat sur nous . Mais le Bon Dieu n’oublie jamais ses vrais amis . mon mignon. l’un de ses plus fidèles.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS du Diable pour exiger le paiement des impôts. flaira 52 Nouveaux fantômes bretons. et il put respirer à son aise. répondit le jeune Belzébuth. — Attends.. Mikel n’eut pas plutôt saisi la lance sacrée. le vent souffla aussitôt en sens contraire. avec des yeux qui lui sortaient de la tête aussi gros que des boulets de trente-six. — Le vent tourne. Là-dessus. à souffler. m’est avis. dans les pays où ils pas saient. sans quoi.indd 52 27/03/2008 10:23:57 . Je crois que le diable. et de plus le dard flamboyait comme un tison brûlant.

. au fond de la vallée maudite. tes impôts à l’instant. car le terme est venu. tout noir. en lui disant : — Voici pour toi la quittance de la Sainte-Trinité ! Satan transpercé poussa un rugissement si épouvantable que la montagne en trembla.. et se mit sur ses gardes. rôde sans cesse. à la poursuite des âmes égarées ou que la soif de l’or a perdues. et l’on sait que depuis ce temps. le petit-fils du diable fut changé en un affreux chien maigre. — Chien tu seras. Et l’on dit que toujours sa besace est pleine quand il rentre au noir séjour des damnés ! 53 Nouveaux fantômes bretons. Mais le jeune suppôt ayant vu disparaître son grand-père dans un trou béant au milieu du marécage. comme un chien en ragé. à la gueule rouge et baveuse. avait pris la fuite à propos.. s’écria Mikel irrité .. Hélas ! qui l’ignore ? Le limier de l’enfer rôde encore. mais dans tou tes les sombres vallées de ce monde.indd 53 27/03/2008 10:23:57 . on voit souvent passer dans la nuit l’horrible limier du démon. non pas seulement sur ce marécage de malheur... dit l’ermite. — Mes impôts ! Tiens ! les voilà ! répliqua le grand diable en jetant sur Mikel un sac de charbon pesant plus de cinq cents livres.LE DIABLE CHARBONNIER pourtant le moine sous l’habit du recors. — Tes impôts. que Dieu te punisse ici même où tu as voulu m’étouffer avec ta fumée !. L’énorme sac s’arrêta au bout de la lance que le serviteur de Dieu dirigea contre le démon. Et aussitôt.

C’est le Karriguel-Ann-Ankou. Les paysans bretons sont plus francs dans leur croyance aux intersi gnes. voit passer dans le fond des vallées . Guen. Pourtant la peur.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS LES INTERSIGNES O n traite de superstition tout ce qui a rapport au monde surnatu rel. un vieux jardinier des environs de Vannes me l’a simplement racontée. Ainsi des lueurs errantes que le voyageur attardé sur les landes sauvages.indd 54 27/03/2008 10:23:57 . si vous voulez. ni une légende. Cela importe peu. subite. ou Gwen-ael. à peu près. puisque parfois on ne peut lui assigner de cause connue. où parfois. d’ailleurs . en effet. la simple peur que tout homme a éprouvée au moins dix fois en sa vie. his toire. Depuis bien longtemps le prieuré de Saint-Guen (9) avait été 9. LA CHAPELLE DE SAINT-GUEN C histoire e récit n’est ni un conte. sans cause. Elle n’est pas naturelle. qui ne sont que des peurs dont la cause n’est pas explicable pour eux.. 54 Nouveaux fantômes bretons. l’ange blanc.. et voici comment. visible. est un effet surnaturel. la peur irréfléchie. ainsi des bruits de chars lointains que les échos des rochers répètent en grossissant. c’est pourquoi nous l’appellerons. se dit-il en se signant . il trouve la mort ou le malheur assis à son foyer. et il regagne épouvanté son logis. mais il tient un peu des deux genres . le chariot de la mort qui passe.

La chapelle menaçait beaucoup. selon l’habi tude des gens de sa profession. et chaque fois que des lames. — et. étaient tombées entre les mains d’un tailleur nommé Kormalo. Le temps était noir et pluvieux. maudit. disons-le en passant. soit qu’il se souvînt des remontrances de sa femme. retourne ! — Ou bien : Va-t’en. lui disant que cette profanation serait punie tôt ou tard . puisque ce ne serait pas lui.LA CHAPELLE DE SAINT-GUEN aban donné. la ménagère avait la réputation d’une avare endurcie. Quoique l’esprit révolutionnaire commençât à troubler ce bon pays. mais sa femme se moqua de ses scrupules. De plus. roulait en gémissant ses eaux troublées jusqu’à la mer. des voix funèbres semblaient sortir de la mer et disaient à l’audacieux : — Retourne. qui mettait sin gulièrement d’eau dans le lait qu’elle vendait au marché de Vannes. les habitants du village vinrent supplier notre homme de respecter l’antique chapelle. haute ce soir-là. et comme on venait alors de supprimer tous les saints du calendrier. soit qu’il eût une conscience bronzée. qui. changé en un petit torrent. venaient se briser contre les rochers. vat’en !! Mais Kormalo. Voilà donc notre homme qui. car il devait être écrit en quelque endroit que celui qui renverserait le toit de l’Ange-Blanc périrait infailliblement dans l’année. — Kormalo continua son chemin . par une soirée de novembre. puis 55 Nouveaux fantômes bretons. Ses ruines. Kormalo se sentit d’abord un peu troublé dans son projet téméraire . lequel demeurait en un bouge auprès de la porte Poterne. tout en barattant son lait. s’en va clopin-clopant trouver un maçon de Vannes. mais bien les maçons qui porteraient sur la chapelle le marteau démolisseur. battait la base des murailles du vieux château de l’Hermine et de la Tour du Connétable .indd 55 27/03/2008 10:23:57 . il se dit que la prédiction de mort ne saurait l’atteindre. Le vent faisait craquer sourdement les grands arbres de la colline. soulevées par le vent. comme notre tailleur était passablement rusé. lors de la Révolution. que l’on disait hantées par des ombres mystérieuses. le citoyen propriétaire manifesta l’intention de la démolir. Le ruisseau.

allait et venait en trébuchant dans l’ombre.. essoufflé. de bouts de ficelle. et j’ai de l’ouvrage à vous donner . puisque nous avons à causer un peu. etc.devant Saint-Guen. en pétillant. de vieux clous. car il fait pluie et froid. comment ça va-t-il par chez vous ? — Heuh ! fit l’autre. Kormalo. grelottant. compère. vieux couteaux. Ouvrez donc vitement.indd 56 27/03/2008 10:23:57 . La vieille ménagère.. vous savez ? — Allez au diable. de morceaux de ferraille. Kormalo s’approcha du foyer. lui dit Mahé. compère. Une pauvre femme. les temps sont durs et le gagne petit. sa triste lueur sur le sol humide. de châtaignes. — Allons. projeta bientôt. cela fera passer le goût du lait. à l’air misérable. Quoi qu’il en soit. dit-il en s’asseyant sur le banc en face . soigneusement mouchée et fixée dans les serres d’une petite pince qui ornait le fond de l’âtre. trempé. devant la porte du maçon. femme. qui rôdait autour. citoyen Mahé. la chandelle de résine. et revenez demain : vo tre femme nous a vendu ce matin du lait qui avait diantrement goût d’eau ! — Serait-ce possible ? corne du diable !. fourchettes édentées. fit le tailleur. allume au moins une pétrette (chandelle de résine). compère. — C’est guère la peine. ci. — A la bonne heure. 56 Nouveaux fantômes bretons. — Allons. une écuellée de soupe au pain noir.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS étant arrivé. je vous revaudrai ça. au milieu de débris d’oignons. corne du diable ! Je venais vous proposer une affaire. marmotta la vieille. ouvrez tout de même. de Guen. s’arrêta à ces mots et re garda de travers le bourgeois de Saint-Guen.. tout en fouillant le ti roir d’une table boiteuse où elle serrait ses chandelles. Kormalo de Saint-Guen. faut du courage en ce monde. Le tailleur entra dans la pièce enfumée où le maçon était en train de manger. — C’est moi. Et la porte vermoulue tourna en grinçant sur ses gonds.. au coin d’un piètre feu. — Bon appétit. que les tisons presque éteints ne pouvaient guère éclairer. moi. il frappa plusieurs coups : — Qui frappe si tard ? dit une voix de l’intérieur.

corne du diable ! vous en causerez tout à votre aise quand je serai parti. Il y eut un moment de silence et d’obscurité profonde.. j’espère au moins. que vous n’en croyez pas un mot ? — Je ne sais pas. c’est différent. souffla sur les tisons et reprit la parole pour se donner du courage : — Bavardage de commères. j’espère que vous serez tout seul à la démolir. assez mal à l’aise. vous n’êtes pas dans votre bon sens. et je m’en vais le dire à ma femme. compère. — C’est inutile. patron. où tant de gens ont obtenu des grâces ! Kormalo. Voici l’affaire en deux mots: ma femme dit que nous n’avons pas les moyens de mettre les couvreurs sur la cha pelle du ci-devant. et il reprit bravement : — C’est pourtant bien décidé. que vous aviez de l’ouvrage à donner au pauvre monde ? — Heuh ! un petit. il sentit toute sa résolution lui revenir.. C’est pourquoi nous avons résolu de la démolir. fit le tailleur . que tout cela. toussa. vous ne risquez rien . qu’elle laissa tomber une écuelle fendue dont elle essuyait l’intérieur. Puis elle se retira dans un cabinet sombre dont elle referma la porte à grand bruit. Mais au seul souvenir de sa femme. corne du diable! — Alors. Kormalo. dit-il . s’écria la bonne vieille en soufflant la pétrette. — Ah ! en effet. au premier moment. Les patauds de Vannes vous ont jeté un sort. on peut jaser. pour sûr ! Le tailleur. Démolir la chapelle de Saint-Guen. Et puis. et 57 Nouveaux fantômes bretons. allons donc ! vous me faites pitié ! et puis. — Vous disiez donc. mon vieux. soupira.. — Est-il possible ! s’écria la vieille femme avec une telle explosion. — Allons. qui s’éteignit. A la fin. fut un peu bouleversé par cette apostrophe inattendue.indd 57 27/03/2008 10:23:57 . fit le maçon. à présent qu’on y voit presque clair. Il se fait tard. camarade.. car on sait qu’il y va de la vie et peut-être du salut. je prends tout sur moi.LA CHAPELLE DE SAINT-GUEN — A la bonne heure. et surtout que mon homme ne s’en mêlera pas.

— Ah ! c’est dur. ni poutre qui ne soient vermoulues. car si la mienne revient avant que nous ayons topé.. il se disait : — J’ai mis le maçon dedans. 58 Nouveaux fantômes bretons. — Je ne dis pas non.. — Au diable votre femme.. Kormalo . dans toute la chapelle. pour votre peine . mais vous nous ruinez. pour. ni ardoise. faisons nos conditions.. va pour les vieilles ardoises . Chemin faisant. aussi. et dépêchez-vous. Mahé . ma femme compte là-dessus pour nous chauffer trois hivers durant . — C’est tout vu et bien vu. pour onze écus .indd 58 27/03/2008 10:23:57 . en attendant mon retour. mais que dira ma femme ? — Vous y mettrez bien encore la vieille charpente ? — Impossible. car on sait que la bourgeoise n’est pas com mode tous les jours . plus votre soupe trempée pendant le temps du travail. et vous aurez les vieilles pierres à enlever.. Allons. vous démoli rez la chapelle. l’ami : dès demain matin.. Hein ! est-ce dit ? — Mahé. topez là.. fit Kormalo. vous et vos aides. compère . Aussitôt ils levèrent la séance. vous y ajoute rez bien les vieilles ardoises à emporter aussi ? — Allons. sous un temps d’enfer. qui est obligée de veiller là-bas. et Kormalo reprit la route de Saint-Guen. vous plaisantez .NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS l’autre. réfléchissez. — C’est bien ce que je veux. N’importe. et jamais ma femme.. et faudra rudement grelotter l’hi ver prochain pour rattraper ça. pourrait me. douze à quinze écus de bel argent pour les risques et pour mes aides. — Hein ! patron. c’est bien dur. pour un pauvre homme. vous voulez m’écorcher vif . et puis vous me compterez. en sus. car il n’y a.. faudra déguerpir et laisser Saint -Guen à sa place. maçons et couvreurs. Vlan ! La lourde main du maçon retomba dans celle de son digne compère. tout ça !.. vous nous saignez aux quatre membres.

indd 59 27/03/2008 10:23:58 .LA CHAPELLE DE SAINT-GUEN II Kormalo entendit. Le misérable. Tenez donc la chandelle plus droite. — Mahé est un sot.. la ménagère se consola en disant que. enfonça son chapeau sur ses oreilles afin de ne pas entendre. C’est ainsi que vous prodiguez tout et que vous finirez par nous mettre sur la paille.. ou je vais. de la part de sa moitié. qui dura bien un grand quart d’heure aux dépens de son mari. comme des gémissements qui avaient l’air de dire : — Fourbe ! fourbe ! Malheur. car on connaît trop vos maleries. ne perdez pas ainsi vo tre temps en paroles. Prenez donc la lanterne et suivez-moi. Mais non. pour compenser votre sot marché. Kormalo. sur les pas de sa femme. et continua de marcher en sifflant pour s’étourdir. Ce sera toujours autant de gagné. lui répondit Kormalo. 59 Nouveaux fantômes bretons. vous auriez grand tort . en passant sur le pont.. malheur ! — Mais notre fripon. Enfin. inutiles. et vous un autre de l’avoir écouté. vers la porte de la chapelle. — Vous auriez tort. reprit la ménagère. une algarade d’autant plus verte. entendez.vous ? Allez vous coucher... sinon le suif coulera. il est vrai. bavard. si bien que c’est une des causes pour lesquelles Mahé a été si dur à la détente. et ne raisonnez pas. attendez un peu. fainéant. à son arrivée à Saint-Guen.. il y plaça la chandelle allumée et se dirigea. quand elle s’arrêta faute d’haleine. Kormalo alla donc quérir la vieille lanterne dans le jar (l’écurie) . eut à subir. après une élégie touchante... dont la conscience était boiteuse. vous êtes toujours pressé quand il s’agit de vous reposer. — Taisez-vous. Allons promptement dans la chapelle enlever tous les morceaux de bois qui sont tombés de la charpente et rangés le long des murs. allumez la vieille lanterne. Kormalo voulut risquer un mot. elle mettrait dans son lait encore plus d’eau que d’habitude. que tout le lait de la journée avait tourné complètement. afin de rattraper les pots tournés. Voyons. pendant trois semaines au moins.

ainsi. je vais vous charger . femme. d’autres assurent. Écoutez. Je vais vous apprêter un second faix un peu plus fonable (copieux) . au fond de la chapelle. qu’il n’y pénétra qu’avec précaution et après s’être assuré 60 Nouveaux fantômes bretons. répondit la femme . par ce moyen. — Allez donc. femme. ainsi que le reste de l’édifice. faites bien attention à ce tas de bois qui est derrière l’autel . dit l’impitoyable maraudeuse .indd 60 27/03/2008 10:23:58 . il est si penché que je crois qu’il va tomber. lorsque tout à coup un grand bruit se fit entendre. dit-on. — C’est égal.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Par les cornes du diable ! s’écria Kormalo en approchant. Allons.. quand je vous aurai mis un bon faix sur le dos.vous ?. répondit le pauvre hère en gagnant pénible ment la porte sous le fardeau qui menaçait de l’écraser. — Et vous. Kormalo réussit enfin à porter son bois dans le hangar et s’en revint piteusement. en effet. nous y verrons assez tous les deux. et réfléchissait au marché qu’il avait conclu avec le ma çon. y êtes. Ne comprenez-vous pas que c’est le vent qui ronfle entre les ardoises et les lattes pourries ? Et ils entrèrent dans la chapelle. Il ne se pressait pas trop. nous ferions peut-être mieux de rentrer au logis. — Oui. où quelques hiboux. de courir pour rentrer dans l’édifice . revenez vitement. Il y avait. au contraire. si c’est possible. jamais je ne pourrai por ter tant de gros morceaux de bois jusqu’à notre hangar. j’aimerais mieux m’en aller d’ici. et laissez-moi tranquille. surtout sans y voir clair. je vais mettre la lanterne sur le pas de la porte . effrayés se mirent à voleter en rond sous la voûte de planches qui. — Allez toujours. Notre hom me épouvanté essaya. — Vous ne serez jamais qu’un poltron. tenez-vous droit. reprit le tailleur peu rassuré. fainéant. menaçait ruine depuis longtemps. un amas de débris provenant de l’éboulement de la tourelle. — Assez ! assez ! soupira le pauvre éreinté.. vous dis-je. on di rait que le vieux Guen chante un de profundis dans sa niche. avancez donc et ouvrez la porte...

Mais il entendit bientôt des cris étouffés qui avaient l’air de sortir de dessous la terre. qui avait compris toute la gravité de l’accident. car il courait déjà de son plus vite au village pour y quérir assistance et main-forte. derrière l’autel. — Puis elle ajoutait : — Seigneur ! ayez pitié de moi !. le suivirent enfin d’assez mauvaise grâce. elle n’en fut que plus acharnée à la démolition du saint édifice où elle avait failli trouver un tombeau. le mauvais couturier. il prit la lanterne que sa femme avait laissée auprès de la porte et s’avança dans l’intérieur. où elle repose en paix.. décombres et pièces de bois. Il ne vit rien d’abord. où l’intérêt aveugle les humains). toujours équitable en ses jugements. le doux ange aux blanches ailes.. sans doute par une punition du ciel... et avant le coucher du soleil. ne pou vait ouïr ces jérémiades.. réveillés par le vacarme. et. La tradition populaire. patron de ces lieux. se trouvait renversé. dont nous avons parlé.. de Vannes.LA CHAPELLE DE SAINT-GUEN de l’état des lieux.. saint Guen. chose étrange (mais. pêle-mêle. Peu s’en fallut que le brave tailleur ne prît la fuite . Je ne mettrai plus d’eau dans mon lait si vous me laissez sortir d’ici !. maître Mahé arriva donc avec ses compagnons. il s’en hardit jusqu’à pénétrer au fond de la chapelle et vit alors que tout le grand tas de matériaux. Le lendemain matin.. reconnais sant enfin son nom prononcé par la voix dolente de sa femme. n’avait plus de toit sur sa vénérable tête. meurtrie. Mais de pieuses mains vinrent enlever l’image véné rée et la transportèrent dans l’église Saint-Paterne. hélas ! trop commune en ce triste monde. Le fainéant va me laisser mourir. ne s’en releva jamais. Toutefois. La malheureuse créature. mais.. tant la poussière était épaisse. Les paysans voisins.. moulue .indd 61 27/03/2008 10:23:58 . à ce que l’on dit : elle était toute contusionnée. ayant poussé l’impiété jusqu’à défri cher le cimetière qui se trouvait au Levant de la 61 Nouveaux fantômes bretons. C’était de là que sortaient les gémissements de la Kormalo : — Miséricorde ! j’étouffe. dit que Kormalo. A l’aide ! à l’aide ! Kormalo. saint Guen endormi depuis plus de trois cents ans dans une douce béatitude. et ce ne fut pas sans peine que l’on parvint à retirer la femme du tailleur de cette tombe anticipée.

on dit dans le pays qu’il en est ainsi de toutes les fermières qui. peut-être des âmes en peine . mourut mi sérablement dans l’année. je crois que dans ce monde il vaut mieux rester pauvre et honnête que de faire des tromperies . rapporte Alber t de Morlaix. MÉTEMPSYCOSE L a croyance aux transformations d’hommes en animaux était as sez populaire autrefois. 62 Nouveaux fantômes bretons.indd 62 27/03/2008 10:23:58 . errer des ombres. ajouta le vieux jardinier en terminant.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS chapelle. la nuit. et l’on dit qu’il erre parfois sous cette forme dans le vaste ma rais du Mont-Saint-Michel. Enfin. ont mis de l’eau dans leur lait. mais sans pouvoir retourner dans son jar traire ses vaches et baptiser son lait. enfin. Saint Ronan. Taliésin aussi se vantait de pouvoir se transformer « en biche. dans les ruines. fut accusé « d’estre négromantien et de courir le garou changé en bestebrute ». Merlin pouvait se changer en chien noir. et savoir mettre à propos de l’eau dans son vin. et dans la cour. Sa femme traîna un peu encore. Depuis ce temps-là. quand on a la bonne chance d’en avoir. en haute Cornouaille. coq ou chien ». Ainsi. durant leur vie. on a vu la Kormalo penchée sur le puits d’où elle s’efforce de tirer de l’eau. Pour moi. il y a de vieilles gens qui ont vu.

le vieux bedeau avait un pistolet. mon garçon ? — Moi. Seulement làbas... voici mon héritage: ma faucille et ma bêche. auquel cas ils vont en équipage.. toi qui es l’aîné et qui as tant d’esprit. de Bagdad ou de Bassora. quoi que l’on puisse imaginer de l’origine de nos contes. quoique cette histoire soit bien vieille. I Il était une fois un vieux sacristain du bourg de Lok Mélard. et revenons à notre conte. vous le savez. Que voulez-vous ? Oui.. Olyer. j’aime le bon Dieu : je serai prêtre s’il lui plaît. voyons. on croit avoir trouvé une grande parenté entre les traditions du monde entier. quel état veux-tu. tandis que chez nous ils cheminent pres que toujours à pied. je t’ai déjà recommandé à M. continua le bonhomme. à ce que l’on affirme. Se voyant bien près de mourir. les pauvres diables. aux environs de Samarkand. lequel avait trois fils. mon père. par exemple l’histoire d’Ali-Baba et des Quarante Voleurs.L’HEUREUX VOLEUR V Conte oici une tradition originale. Peut-être . il leur dit : — Mes enfants. car il y a des voleurs en tous pays. Non. répondit le jeune paysan. le recteur. 63 Nouveaux fantômes bretons. les voleurs ne voyagent guère qu’à cheval.. en ce sens qu’elle est aussi peu altérée que possible dans sa parure rustique et primitive. — C’est bien.. — Maintenant. ce me semble. mon livre de messe et mon pistolet d’arçon. Mais c’est assez.. Il est vrai qu’en étudiant avec soin beaucoup de contes orientaux. mon fils . à moins pourtant qu’ils ne soient des artistes de premier ordre.indd 63 27/03/2008 10:23:58 . elle n’est pas descendue sur nos rivages des hautes cimes du Caucase ou de l’Hymalaïa.

je prends l’état de paresseux. et là-haut. Le vieux bedeau. qui avait creusé tant de fosses pour les autres. c’est la loi de Dieu. reprit tristement le bedeau. C’était le mot favori du conteur. mon petit Josébik. Et toi. sur tous les grands chemins du monde.. Triste état. nos trois garçons se mirent en route. répliqua Fanch. ainsi. le nez en l’air.. mais si simplice... 64 Nouveaux fantômes bretons. que serastu ? — Oh ! moi. eut droit à la sienne comme il achevait ces mots. tu seras voleur !. peur chercher une condition en rapport avec ses goûts. Il faut vous dire qu’Olyer. Ses enfants le pleurè rent.. Je veux vivre sans rien faire. de la capacité et de l’ambition. avait de la bonté. sans le dire. J’irai peut-être en journée deux ou trois jours par semaine pour gagner mon pain . mais réfléchis bien avant. Josébik.. et Josébik. On lui avait raconté tant d’histoires de brigands. Fanch pour dormir dans quelque grange. continua le pauvre mourant en s’adressant au dernier de ses fils : Que veux-tu être. 10. chacun de son côté : Olyer pour le presbytère. Olyer beaucoup. grand coureur de bois et landes. de voleur.. qu’on l’avait surnommé diod (niais). Et toi. Allez toujours (10). Fanch. car il y a sur terre des gendarmes. hélas ! pas du tout. qui chantait déjà au lutrin. à ton tour ? — Pour moi. Si tu persistes.indd 64 27/03/2008 10:23:58 . lui.. tant il était innocent. je ne serai rien du tout ! La vie est trop courte pour se gêner.. si je puis.. répondit l’enfant. Peu après la mort de leur père.. qu’il s’était dit : « Moi. voleur !!! — Ciel ! fit le malheureux père. — Ah ! mon garçon.. tu ferais mieux de travailler . tandis que Fanch était brutal et fainéant. je serai... voici mon livre de messe. et Fanch. Josébik un peu moins... Celui qui voit clair la nuit comme le jour. Prends donc la bêche et la faucille. était alerte. à ton idée. tu auras mon pistolet .. je serai voleur ! » Il y en a tant qui prennent cet état.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Tiens.. Enfin. dont les aventu res lui semblaient désirables.

. dit un homme de mauvaise mine. Enfin le troisième. répondait Josébik. sur la grand-route . le maître de la maison. — Que veux-tu. s’il vous plaît. — Entrez. je suis voleur. Que veux-tu donc. sur le soir. et dis-moi clairement ce que tu veux ? — Me gager avec vous. déguenillé et boiteux. ce fut la même chose à peu près. Voici le grand che min. lui répondit d’un ton moins rude : — C’est bon. sauf qu’un fer mier en colère le fit poursuivre par ses chiens. à la porte d’une hutte de bûcheron. il frappa à plusieurs portes.. qu’il était gentil tout à fait. voyant l’air de simplicité du petit vagabond. — Me gager. il alla frapper au milieu d’une forêt. Le voilà donc en route pour chercher une place. mon petit vaurien ? Viens-tu par ici pour me voler ? — Ma foi.. N’importe.L’HEUREUX VOLEUR Comme c’est du petit Diod que nous allons raconter les aventures. mon petit. mon joli petit garçon ? lui disait-on en ouvrant. — Ah ! te gager. répondit Josébik. tu peux filer. mais à bas le pistolet. et que ses yeux bleus avaient un doux regard qui n’allait pas beaucoup avec son futur métier. à mi-côte.indd 65 27/03/2008 10:23:58 . tu comprends ? 65 Nouveaux fantômes bretons. L’homme le regarda de travers. fort étonné. Et chaque fois. Et quel est ton état ? — Moi. quand tu auras ramassé de quoi la faire . alors la première voiture qui passera. Le vieux boiteux. c’est bon : te voilà tout gagé. Le premier jour. avec ta soupe tous les jours pour gage. bon métier que tu as choisi . Le second jour. il est bon de vous dire qu’il était âgé de quatorze ans à peine. mon petit nigaud. mourant de fatigue et de faim. ça se pourrait si vous aviez de quoi. et bientôt se mit à rire de toutes ses forces en disant : — Ah ! tu es voleur.. car je suis voleur de mon état. tu n’as qu’à aller là-bas. dit José en montrant son pistolet . et si tu veux déjeuner demain matin. lui répondait : — Tu commences trop jeune. vieux.

il entendit sur la route « trip. ça commence bien. en admirant l’argent qui brillait au clair de la lune. car. — Ah ! ah ! fit José. jusqu’à vingt. en criant : « Ho ! ho ! arrête ! la bourse ou la vie ! » Et. — As-tu fait un bon coup. tu te jetteras. — C’est bon. pour sûr. la délia. imbécile. lui dit le boiteux ? — Ah ! je crois bien. Puis un cavalier arriva.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Pas trop. il n’était pas crâne. l’homme. je vous apporterai la bourse ? — Oui. ton pistolet à la main.indd 66 27/03/2008 10:23:58 . on te donnera une bourse. — Je m’en doutais. Il prit donc la bourse. car il ne savait pas plus loin. de peur des estafiers de Saint. écoute : lorsqu’une voiture arrivera au milieu de la côte. Pour le mo ment.Martin qui pourraient rôder par là. il mou rait de faim et grelottait de froid . à ton air . mais comme le voyageur était sans armes et ne pouvait pas distinguer la figure de son voleur. trip. — Comme ça. Là-dessus. dit Josébik en lui jetant 66 Nouveaux fantômes bretons. voilà le jeune voleur parti et bientôt rendu à la grande montée que le bûcheron lui avait indiquée. mon garçon . tout de même. dit José. A présent. mais ça viendra. Au bout de deux ou trois heures. nous irons ensemble. filons avec la bourse. — Holà ! ho ! arrête ! la bourse ou la vie ! cria José en armant son pistolet. et vitement encore. le pauvre petit Diod . la vida sur le bord du chemin et il se mit à compter les écus. qui gravissait la côte au pas de son cheval. et quand ma diable d’entorse sera passée. trep. et tu viendras en courant m’apporter la bourse. Pour un brigand. tu compteras l’argent sur le bord du chemin pour voir ce qu’il y a. à la tête des chevaux.. voyez-vous. Et le voilà de courir à perdre haleine jusqu’à la hutte du bûcheron. lui jeta sa bourse et partit au grand galop. il prit peur aussitôt. fit José. Allez toujours. — Après ? — Après. trep ». Voyez plutôt. au moins.. je ne sais pas encore bien mon état. se dit-il. vers minuit.

mais il se contenta de jurer fort et de renvoyer son apprenti chercher les écus qu’il avait laissés si imprudemment. Le laquais était poltron. sans se faire prier davantage. qui at trapa une douzaine de coups de trique pour son souper. — Eh bien ! et l’argent. Bientôt il vit venir un beau carrosse avec un fanal rouge. comme vous m’aviez commandé: je l’ai compté sur le bord de la route. Sans doute de vrais voleurs étaient venus là et en avaient profité. apparemment.. Allez toujours. pas vrai. l’ami. Cette fois. Si tu veux manger demain un peu plus qu’aujourd’hui. puis. à la tombée de la nuit suivante.indd 67 27/03/2008 10:23:59 . gare à toi ! Josébik fit comme la première fois. II Cependant. — Ho ! ho ! arrête ! la bourse ou la vie ! — pistolet en avant. comme de raison. où il est encore. à figure de juif. quand tu auras la bourse et l’argent. jeta sur le chemin un sac ventru qui sonna bien fort en tombant. Il crut bien enten67 Nouveaux fantômes bretons. dont la jambe n’était pas tout à fait guérie. lequel. ou sinon. et il n’y avait dans le car rosse qu’un vieux monsieur. apparemment. imprudemment. deux beaux chevaux gris et un grand cocher sur le siège. faut retourner à la chasse et t’y prendre un peu mieux. Aussitôt le jeune voleur lâcha la bride des chevaux et laissa partir l’équipage.L’HEUREUX VOLEUR la bourse. Ma foi. où est-il ? — L’argent ! J’ai fait.. tu viendras me les apporter en courant.. tu demanderas la bourse ou la vie.. c’est le pater poster du métier . sans compter. Oui. Tu m’entends. Le bandit eut bien envie de se mettre en colère. que le bûcheron se mit à tourner et retourner en tous sens. car en arrivant à la place où il les avait comptés. dit encore au jeune garçon : — Écoute. Josébik n’y trouva rien du tout. patron. le vieux brigand. le boiteux ne fit pas bon accueil au pauvre Diod. afin de lui apprendre son état.

Et pourtant. Comme il approchait. et cela se comprend. La recette est assez bonne . Peutêtre. José ayant détaché une des lanternes du carrosse. voilà le brigand d’une colère rouge. il crut entendre rouler une voiture. de clous. se mit à 68 Nouveaux fantômes bretons. où il vit une vieille dame tenant sur ses genoux une jeune fille évanouie. car il y avait de quoi. une grosse voix qui criait : « Arrête ! la bourse ou la vie ! » — Bon. Vous allez croire que le boiteux était devenu fou. quand il entendit une petite voix crier avec épou vante : « Au secours ! au secours ! » Il paraît que le pauvre Diod avait autant de cœur que de simplicité. La place est prise. La dame le remercia.. Arrivé dans la cabane.. saisit le sac et s’enfuit à grandes enjam bées. il lança la grosse bourse aux pieds de son maître. comme de juste. si bien que voyant déjà la trique levée.indd 68 27/03/2008 10:23:59 . pensa Josébik. Et il allait filer... y en avait-il dans le sac : au moins quinze livres !. puisque le sac n’était rempli que. se dit naturellement qu’il connaissait à présent son état et qu’on ne lui donnerait plus des clous pour de bon argent. le fils du bedeau jugea à propos de filer sans dire gare et prit la clef des champs et des bois. un moment après.. Alors Josébik regarda dans la voiture. Il résolut donc d’aller pour son compte à la montée qu’il connaissait. où il courut sans s’arrêter la moitié de la nuit.. mais il n’y prit point garde. Ah ! ah ! c’était le cadeau du vieux juif à l’adresse des voleurs de grand chemin. qui se jeta dessus à corps perdu et vida tout ce qu’elle conte nait sur la table.. Or. — y en avait-il. notre voleur novice. drik. que deux hommes étaient en train de dévaliser.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS dre rire au fond de la voiture. le lendemain soir. vu que le poste était excellent. car sans hésiter il s’élança sur le chemin et courut au carrosse. je suis trop tard. dont les dents étaient longues. drik. et puis.. D’un coup de pistolet il tua l’un des brigands. mon doux Sauveur. ne l’oubliez pas. — Drik. et l’autre prit la fuite à la vue du petit démon qui le menaçait de son couteau tout ouvert. de clous tout rouillés. et lui dit de voir où était le cocher.

et à main gauche. mais il n’en eut pas le temps. vénérable. vous ?. on aperçut beaucoup de lumières qui brillaient à plus de cent fenêtres. répondit-elle. lui dit la dame. et l’un d’eux de tirer son sabre. tout habillé de velours brodé d’or.. à la regarder comme un imbécile.. que les brigands avaient tué. jusqu’à une grande grille qu’il verrait sur la gauche. bouche ouverte. que José resta. Allez toujours.. car les chevaux impatients se mirent à se cabrer. chamarrés autant que des suis ses de cathédrale. qui avait attrapé la balle de son pistolet. sculpté comme un jubé. Il vint informer la dame de ce qui était arrivé. une grille de fer avec un grand portail en acier poli. José fut sur le point de répondre que si.. et pourquoi pleures-tu ? — Ah ! mon père. Holà ! holà ! vous autres. et put voir les traits de la jeune demoi selle. pourquoi arrives-tu si tard. Il sauta promptement sur le siège. Et voilà notre voleur en équipage. et offrit à la vieille dame de conduire l’équipage où elle voudrait. c’est lui qui. et 69 Nouveaux fantômes bretons. si jolie. — Arrêtez ! arrêtez ! s’écria fort à propos la vieille dame. en lui disant: — Katou. Deux lieues plus loin. car vous n’êtes pas un voleur.. et la vieille dame lui dit d’aller tout droit.. vinrent ouvrir la grille pour recevoir l’équipage . C’était magnifique Au bruit du carrosse. qu’on lui coupe le cou ! Et aussitôt quatre ou cinq gaillards de saisir le pauvre Josébik. de votre bonne ac tion. et dans l’autre il reconnut le boiteux. ma fille chérie. dont les clous d’argent brillaient au clair de la lune. à la place du cocher . — C’est bon! dit le seigneur courroucé. et portant des flambeaux. douze valets. — Vous serez bien récompensé...L’HEUREUX VOLEUR chercher sur le chemin et trouva deux hommes morts: l’un était le cocher.indd 69 27/03/2008 10:23:59 . prit dans ses bras la jolie demoiselle. Oh ! Seigneur ! elle était si jolie.. son an cien maître.. revenue à elle. et puis un vieux seigneur. c’est le jeune homme que vous voyez là. Puis il se dit qu’en sa qualité de voleur il devait se montrer capable de tout.

Josébik eut des professeurs en quantité et ne fut pas longtemps à devenir un monsieur comme il faut. sur le bien et sur le mal. qui ne savait pas mentir. mais du rôti. Plus de sabre pour Josébik. José parlait avec assurance et ne ressem blait plus au pauvre Diod de Loc Mélard. une toilette de prince. Josébik. si bien que les paroles et la tête lui restèrent dans la gorge. un lit à dormir vingt-quatre heures durant. car vous voyez que le fils du bedeau était tom bé dans le palais d’un roi.. s’il vous plaît !.. ni de vous dire que la plus tendre amitié unit bien tôt les deux enfants..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS que Votre Majesté sache que ce jeune homme nous a sauvées d’une mort inévitable.. Celle-ci.indd 70 27/03/2008 10:23:59 . Josébik vint trouver le roi dans son cabinet et lui demanda. une tête de n’importe quoi dans la gorge pour les empê cher de dire une sottise.. et puis un lit. des gâteaux. allait répondre : « Moi.. Ensuite il déjeuna avec le monarque et la princesse Katou. une fois au moins en leur vie.. pour dire la vérité. Les années passèrent là-dessus. par la grâce de Dieu. il avala de travers une tête de bécasse. des confitures. comme elles passent. vous entendez. III Inutile de vous raconter comment le roi prit en affection le gentil sauveur de sa fille. N’importe. à qui le roi demanda poliment quel était son état !. Allez toujours. je suis voleur ». Oh ! oh ! une princesse en mariage pour un ex-voleur ! C’était un peu aventuré. C’est bien. et le lendemain des habits distingués... voilà qui va fort bien. Mais par un coup de chance étonnant. son état. Enfin un jour (et je ne voudrais pas jurer que le coup n’eût pas été monté d’accord avec la jeune prin cesse). Ah ! que de gens qui eussent été heureux d’avoir. Le roi commença par le regarder avec une grande surprise 70 Nouveaux fantômes bretons. sa fille en mariage. regar dait déjà tendrement son sauveur..

au revoir à sa belle chambre. et Katou est à toi.indd 71 27/03/2008 10:23:59 . — Place ! place ! à M gr Olyer. Jugez de son désespoir.. peut -être.. De la sorte. Tu demandes ma fille. Allez toujours..... mais se souvenant que José avait sauvé sa fille.. — Tiens. donne-moi seulement la preuve que tu es d’une famille distinguée. c’est assez drôle : M gr Olyer. un ancien voleur ! Dieu du ciel ! que faire à cela ? que devenir ? On ne fait pas des princes avec des mendiants. Une famille distinguée. par exemple. il se calma et lui dit avec bonté — Mon ami..L’HEUREUX VOLEUR . Katou est princesse. mon gentilhomme.. Josébik éprouva comme un avertissement au fond du cœur et se mit à courir après le carrosse de l’évêque.. Finalement. Qu’est-ce que cela veut dire ? — Cela veut dire... s’il n’y pas eu de mauvais sujets ou des voleurs parmi tes parents ?. 71 Nouveaux fantômes bretons. Voilà donc le fils du bedeau en train de dire kénavo.. à la mode des pennerez (ou héritières) dont le petit cœur est pris. Non. Le malheur a-t-il troublé la raison du pauvre abandonné ? Écoutez plutôt... qui descendit devant le porche de la cathédrale. il s’en alla errer à l’aventure par les rues de la ville voisine. se dit José. mais la blonde et jolie tête de Katou qui parut à la porte et vint chuchoter aussitôt à l’oreille du vieux monarque.. Lui qui avait un frère paresseux et vagabond. et son mari sera roi à ma place. Tout à coup. tu le sais. en regardant en dessous. Pas la moindre tête de bécasse pour l’étrangler... Il regarda tout autour de lui. Encore faut-il que je sache si tu es de bonne famille .. Pauvre Josébik ! il allait cette fois avouer qu’il avait été. O stupéfaction ! c’est à n’y pas croire. un autre bedeau à Loc-Mélard. le roi répondit à notre amoureux lorsque la princesse se fut retirée : — Écoute. et lui. mon garçon. au vaste palais et à sa douce amie pour jamais. et ne sortit de sa rêverie qu’au moment d’être renversé par un carrosse attelé de quatre chevaux.. que c’est notre nouvel évêque qui fait son entrée en sa ville épiscopale.

il. tu le vois. mais le vieux tisserand qui m’a appris cette histoire n’a pu me les raconter parce que. jamais il n’eut la chance d’être invité à la table d’un roi. mon ami. le conteur ajoutait.. Mais paresseux. s’il vous plaît ? Pour trou ver Fanch le paresseux. disait. — Non.. fut fort étonné à la vue de Josébik qui le serrait dans ses bras. comme José. et pour se consoler. Il y eut noces et festins magnifiques .NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Olyer. Cela aurait gâté toute l’affaire. mon frère ! — Josébik. on n’en peut douter. Parfois voleur Devient honnête . sans avoir pris l’état de voleur.. La vérité est que. 72 Nouveaux fantômes bretons. puisqu’il embrassait un évêque en l’appelant « mon frère ». qui accourait pour saluer le seigneur évêque. Enfant de chœur (de cœur) Peut être évêque . Personne n’eut l’idée de chercher ailleurs. Finalement.indd 72 27/03/2008 10:23:59 . Quel dommage ! Il y en a beaucoup dans le même cas. avec plus de bon sens que de rime : — Allez toujours. Mgr Olyer bénit le mariage de Josébik et de la blonde Katou.. Que vous dire de plus ? Le fils du bedeau était de bonne famille. est-ce possible ? — Je te croyais bedeau à Loc-Mélard. Fanch avait été pendu pour ses méfaits. Pourquoi. car le roi. oh ! c’est fatal ! Finit toujours mal. la grâce de Dieu était là. Oui. je suis évêque par la grâce du bon Dieu.

une belle dame blanche qui pleurait et dont les larmes d’argent tombaient dans l’eau de la source. il traversait. ne remonte pas aussi haut que Merlin. il dit à la belle désolée : — Vous pleurez. et. accablé d’années et d’enfants. la source était gardée..LA FONTAINE DE BARANTON I histoire l y a dans la forêt de Paimpont (l’antique Brocéliande) un val lugubre et sombre : c’était le val sans retour où les faux amants erraient prisonniers. Est-ce possible. Merlin avait longtemps caché dans ces lieux sa tendresse légendaire pour la fée Viviane. La dame le considéra en souriant et lui dit : — Me consoler. que remplissait la crainte de Dieu. il aperçut. I Sur le bord de la forêt demeurait alors un vieux bûcheron. venait enfin les délivrer. dont la margelle était une émeraude. disait-on.indd 73 27/03/2008 10:23:59 . de cette fontaine jadis merveilleuse . au clair de la lune. me voilà. et je ne sais si Viviane gémit encore sur la margelle.. toujours est-il qu’au temps. son chapeau percé à la main. chargé d’un faix de bois sec ramassé dans la forêt. il déposa son faix. le val redouté. dont je vois les reflets sur la surface de 73 Nouveaux fantômes bretons. deve nue pierre. s’approchant de la fontaine. jadis bouillante. de notre simple histoire. touchée de leurs larmes. Le récit que nous allons raconter. de Baranton. madame ? Ah ! si un pauvre homme pouvait quel que chose pour vous consoler. par une belle fée. mon ami ?. et que l’on pourrait intituler Les deux Souhaits. selon la conscience de celui qui osait l’implorer. Non loin de là se trouve la fontaine. tantôt sévère et cruelle. tantôt bonne et secourable. jusqu’au jour marqué par la tendre Viviane. Comme Fiacre avait bon cœur. Un soir que. qui. Sa seule fortune était son cœur. du reste incertain. assise sur le bord de la fontaine. moi qui pleure sur la méchanceté humaine.

faites un souhait. qui m’a dit de faire un souhait. mais une bonne action en fait sourire le cristal. soyez heu reux. comme un chrétien qui porte gaiement sa croix. 74 Nouveaux fantômes bretons. qui lui deman da d’où il venait si joyeux. moi. tu veux te moquer de moi . Oui. et pourtant on sait que tu n’as pas le sou. — Brave cœur. souhai ter quelque chose ?. reprit en chantant le chemin de sa maison. alors je parie que tu as souhaité de l’argent ? — Non pas. Les crimes des hommes y produisent une sorte de tem pête . pour ne rien faire. de l’or plein des tonnes ! s’écria Grégoire. Ah ! je ne souhaite rien que du pain pour mes enfants. double fourbe . — De l’or. comme des souliers pour marcher . j’ai demandé du pain et le paradis pour ma famille. Tenez. voyez vous-même: la fontaine rit en ce moment. la dame me l’a promis. à toi. toi. Prends-y garde ! Dis-moi d’où tu viens. Avant d’y arriver. des rentes. et le paradis pour nous tous. où j’ai rencontré une dame toute blanche. fit la dame. et je suis content. je n’en désire pas deux . du côté de la fontaine de Baranton. imbécile. — Pas davantage. il sera exaucé.. le pauvre Fiacre. répondit le pauvre Fiacre. Et Fiacre. portant son faix.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS cette eau limpide. ça me gênerait pour dormir. — Ou bien une métairie et des rentes. vous êtes un homme honnête et vertueux . — Un souhait. fainéant. reprit Grégoire. à la fin de nos jours. voilà tout. — Ma foi. il rencontra son voisin Grégoire. — Tu chantes. non : de l’or. madame ? dit Fiacre . — Comment ! animal. ou je te fais mettre en prison ! — Je reviens de la forêt. vos vaux seront accomplis . et je crois que ce bois a été volé dans mon taillis. lui dit-il. Comment fais-tu ? — Quand j’ai un sou. — Un souhait. Bonsoir. maître Grégoire. non pas..indd 74 27/03/2008 10:23:59 .

— Qu’est-ce que ça te fait ? répliqua Grégoire. Les deux aventuriers prirent alors le chemin de la forêt. et qu’il ne pouvait se dé cider à se marier. la nuit sera noire. de plus.. mon luron . Grégoire se mit à réfléchir : Une dame ! un souhait !. — Eh bien ! six tu auras. aussitôt. dans la crainte de tomber sur une bourse creuse. ou ne déjeunait que le soir. maigre comme un vrai coucou. Grégoire ne déjeunait pas tous les jours. Charlo se leva de mauvaise humeur. Il se mit donc à retourner toutes ses vieilles po ches percées et finit par en retirer cinq ou six sous moisis. — Où allons-nous ? fit-il. ce compagnon était un vagabond sans feu ni lieu. en lui jetant les six sous pro mis . fit Grégoire. animal. si bien qu’oubliant son régal. pour dénicher un bon magot. il se décida pour le voyage de la forêt. L’avare. mais je veux l’argent avant d’aller plus loin. lâche. mais viens vite. — C’est vrai. Si j’allais aussi à la fontaine. le vent se lève. et le chemin du vallon hanté et difficile.. attrape. au moins. car on vous connaît pour un vieux chiche. — Tiens. et s’éloigna en chantant toujours. il n’avait pas déjeuné . qui ronflait sur un tas de fougères. Ce jour-là.. Et notre coquin se campa sur le sentier. bâtie avec de la boue sur le terrain de Grégoire. — Charlo. alla relancer le lapin dans son terrier. veux-tu gagner trois sous sans peine ? Charlo. et. Il faut vous dire que Grégoire était un vieil avare peureux. comme un cheval rétif qui refuse d’avancer..indd 75 27/03/2008 10:24:00 . et suivit son patron en grat tant avec une sorte de rage sa tête ébouriffée. Oh ! je n’irai pas tout seul. lui dit-il. patron.LA FONTAINE DE BARANTON Là-dessus. Mais il est tard. Fiacre tourna le dos à son voisin le pince maille. mais l’aventure de Fiacre lui revenait sans cesse. Or. moi. car le temps se gâte. et partons vitement. qui gîtait dans une hutte à côté.. dont 75 Nouveaux fantômes bretons.. répondit en grognant qu’il aimerait mieux en gagner six sans rien faire. destinés à récompenser son compagnon d’aventure.

dit Grégoire. — Au retour. la nuit était affreuse . j’ai bien envie de m’en aller. maître Grégoire. je m’en fiche . — Ce brigand de vent vaut plus de six sous.. six autres.. je t’en donnerai douze. agitant les arbres. fit l’avare.. la tempête se déchaî11. allez tout droit : la fontaine est là. — Oh ! n’en fais rien. voyez : je veux encore de la monnaie. malheureux ! Ne parle pas du démon dans un tel endroit et à pareille heure ! Oui... — Tais-toi. qui vous écorchera un jour. je jure. tâchez de vous tenir sur vos vieux manches à balai. comme tu es plus fort que moi. poussait en travers des sentiers des branches mouillées qui entravaient à chaque pas la marche des deux coureurs de nuit. En ce moment.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Charlo le maraudeur connaissait tous les détours. jurez. Grégoire informa son compagnon du but de l’expédition. si je comprends pourquoi vous al lez risquer votre vieille peau à cette satanée fontaine. effrayé à l’idée de rester seul dans la forêt. tais-toi. allons donc ! Avec ça que vous avez de la parole ! Alors. oui. 76 Nouveaux fantômes bretons. Chemin faisant. je jure tout ce que tu vou dras. je te le promets. A présent. même pour un chichard comme vous. moi.. Ainsi. dont les dents claquaient de peur et de froid . sinon. Quand ils arrivèrent sous la voûte des grands chênes. Du reste. et le vent.indd 76 27/03/2008 10:24:00 . jurez tout de suite par votre patron.. mais ne t’en va pas. que la convoitise poussait malgré sa terreur. Mais que le tonnerre m’écrase. que le vieux Guillaume (11) doit chauffer ce soir tout exprès pour vous. Vieux Guillaume. reprit Charlo. surnom du diable. par le diable. il faisait noir comme chez le diable . qui trébuchait . non. marche en avant. — Quel vieux capon vous faites ! reprit Charlo en soutenant l’avare. Grégoire. la pluie tombait. comme tous les avares de la terre. — Vilain temps ! chienne d’équipée ! dit Charlo ruisselant . camarade. — Oui. derrière ces brous sailles.. au retour . disparut en clopinant.

mais. ne savait trop comment entamer l’entretien . lui demanda ce qu’il voulait. voilà que ça me revient : je veux. au milieu du fracas de l’orage.. Je veux. puis que je suis venu ici. Attendez. mais il a demandé et obtenu le bonheur. Seulement..LA FONTAINE DE BARANTON nait avec violence et le vent secouait les arbres . Bientôt. Le vieux grigou. mais le ladre n’y fit pas attention. vilain merle. ce que Fiacre a refusé. la forêt semblait remplie de gémissements. ce que je veux ?. Ma foi. Fiacre n’a demandé ni refusé la fortune. tenons-nous droit. — Que souhaitez-vous donc ? dit la dame. donnez-moi une femme riche. Au même instant. dis. on vit bouillir l’eau de la fontaine .. madame.moi. à la lueur d’un éclair qui sillonna le feuillage rouge.. belle ou laide. ajouta le vagabond en redressant rudement le sque lette trempé jusqu’aux os. — Je veux. Ses larmes coulaient dans l’eau fortement agitée. succombant à la terreur. et. — Oh ! oh ! oui. elle pleurait. dont les os cliquetaient. La dame blanche avait disparu. — Pas de bonheur sans argent. au milieu de cette vapeur. n’as-tu pas entendu crier là-bas dans la forêt ? 77 Nouveaux fantômes bretons. — Vous l’aurez. ainsi. qui survint fort à propos. Fiacre sans le sou ?. et vous étiez cuit. vous savez.. Allons. au risque de me rompre le cou. dit la fée. comme Fiacre. ce n’eût pas été grand dommage.. mais la fée. balbutia Grégoire. ayant relevé sa chevelure d’or.. — Que diable faisiez-vous donc là ? dit Charlo.. il roula sur les rochers. qu’il n’aurait peut-être pas découverte sans une forme blanche qui flottait au-dessus. et soufflez-moi le nom du fermier qui a le plus gros magot de la paroisse. — Ce que je veux ? fit Grégoire interloqué. qui avait le hoquet .. il distingua la fée . ça m’est égal. s’écria-t-il.. je ne serai pas si bête que lui.indd 77 27/03/2008 10:24:00 . dans cette eau bouillante. Le peureux se trouvait seul au bord de la fontaine et. Un violent coup de tonnerre ébranla les rochers. Un pas de plus. reprit le ladre . Grégoire crut distinguer un nom prononcé dans le lointain. L’avare s’approcha de la fontaine.

assez bien tournée. les finauds du village qui disaient : — En voilà un avare joliment attrapé avec la bosse de sa femme ! — Encore si elle était d’argent ! disait un autre. jeune fille de quarante ans.. un mois plus tard. moi. Jacqueline. c’est bien cela ! Voilà le magot trouvé !!! Puis ils reprirent. derrière la baie.. faire un tour dans le verger en méditant sur la grosseur du magot. brutale comme un roulier et aimant l’eau-de-vie autant qu’un calfat de Saint-Malo. et. clopin clopan. et l’on voyait le jour au travers de son corps. II Or. Alors il entendit.indd 78 27/03/2008 10:24:00 . je tiens le sac. car dès ce mo ment il devint plus triste et plus maigre que jamais . avait des sons pleurards bons pour faire danser les morts. comme Grégoire marmottait à chaque instant le nom de Thomas.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Sans doute. le nouveau marié s’en alla. le chemin du village . il tenait à peine sur les jambes. — Causez toujours. c’était la noce de Grégoire et de la fille à Thomas. pensait Grégoire . sauf qu’elle avait une bosse raisonnable entre les deux épaules et des yeux roux assez mal ensemble . 78 Nouveaux fantômes bretons.. Mais va-t’en voir. à preuve que j’ai cru que vous appeliez Thomas à votre secours. Charlo pensait que la cervelle du vieux pince-maille était restée au fond de la fontaine. car le biniou. Pourtant. mes petits. — Thomas ! s’écria l’avare avec une explosion comique. faute de mieux. Mais il paraît que cela ne lui suffisait pas tout à fait. Thomas oui. Voilà une jolie fille ! qu’en dites-vous ? et une jolie noce ! un vieux coucou étique et une fresaie ivre et lugubre. sur le soir. auquel on ne donnait pas de cidre. Mais Grégoire tenait le magot. Cela ressemblait à un enterrement. et le dos de Jacqueline ne l’offusquait pas du tout. et ça me suffit.. de plus.

indd 79 27/03/2008 10:24:00 . voici Jacqueline qui arrive.. nous compterons. réjouir ses yeux. un coup de pied indécent. Enfin... Grégoire ne le savait que trop et se sauva en se frottant les épaules.. voyez l’avare : il lorgne le sac avec amour . Un coup de pied.LA FONTAINE DE BARANTON Enfin. Voyez. avec l’argent de Grégoire et à la santé de Grégoire. il le caresse. car il y avait du vent dans les voiles. si vous voulez. l’armoire. dans votre armoire..... — Non. face à face avec l’armoire fantastique et remplie de promes ses. nous le fe rons dans trois semaines . son attente est pleine d’anxiété .. il se livra contre ce meuble tentateur à des voies de fait épouvantables. le gros sac qui est là. réchauffer son vieux cœur !. est-ce de l’or ?. mélan colique et presque ruiné. n’y pouvant plus tenir. et elle n’aime pas à rendre ses comptes.. attendait vainement le jour où le magot serait compté. répondit le rusé bonhomme. et en attendant. sa poitrine est oppressée . le sac gonflé par ses calculs avaricieux.. Là... tourmenté par l’inquiétude. battu. — Non.. Il était temps.. Mais gare.. — Sans doute. c’est de l’angoisse. et l’armoire montra ses arcanes. vous savez. le ladre. il alla trouver son beaupère et lui dit : — A présent que je suis votre gendre. Bientôt il le saisit. il le regarde en soupirant . Le contenu. qui n’osait plus ni boire ni manger devant sa femme.. et le contenu roule sur le plancher.. il rompt la ficelle qui le ferme. — Est-ce au moins de l’ar gent ?. 79 Nouveaux fantômes bretons. le sac qui dorait le dos de Jacqueline et changeait les coups de bâton en caresses ! Il allait l’ouvrir. et l’abordage de la Jacqueline eût été rude. Combien y a-t-il dans le sac ? Combien d’écus d’argent ? Combien d’écus d’or ?. se hissa par l’échelle dans le grenier où se trouvait enfermé le sac. unique objet de ses hallucinations. le sac de ses rêves. comme disent les matelots.. Cependant l’avare. sans doute. vous ferez les avances. y baigner ses mains. un soir que Jacqueline et Thomas étaient al lés faire ribote (passez-moi le mot) dans un cabaret du village. Il était là le sac. afin de bien monter notre métairie..

. car elle trouva le squelette défunt sur le tas de gros sous. dans le même berceau. affreux grigou. et toute prête à fustiger le délin quant. que l’avenir sanctionnait presque toujours ! Hélas! je n’ose affirmer qu’aujourd’hui cet usage. Grégoire. elle est rude. j’ai entendu dire. Point n’est nécessaire d’en déduire la morale .indd 80 27/03/2008 10:24:00 . C’était inutile désormais. Touchante coutume. LES FIANÇAILLES E n Cornouaille.. existe encore. Ainsi finit l’histoire des Deux Souhaits : le bon et le mauvais . tout couverts de poussière et de vert-de-gris. fiançailles innocentes et pieuses. que les parents voisins et amis plaçaient côte à côte. Jacqueline. oui.. ce sont des sous. non sans peine. qui rentrait en tirant des bords. son bâton à la main. les petits enfants qu’ils voulaient destiner l’un à l’autre. de vilains gros sous. en tendit la chute d’un corps pesant sur le plancher. mais assez claire sans doute. Elle monta. il y a déjà bien des années. que Dieu bénis sait..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Ah ! tu peux te pendre. car ce sont. 80 Nouveaux fantômes bretons. et à l’usage de tous ceux qui mettent les calculs de la fortune menteuse au-dessus des préoccupations du devoir austère et certain. selon sa coutume. celui du pauvre Fiacre et celui de Grégoire le ladre.

ou Mal-y-tourne en français. En outre. le diable n’était pas si vieux et aimait à se diver tir sur la terre. à une lieue plus haut sur la rivière de Dour-Doun (12). habité par un renégat nommé Fall-i-tro. Un jour qu’il regardait l’eau couler sous le pont. Orthographe et prononciation usitées en enfer. Fall-i-tro avait en vérité une mine de sacripant : sa large face. pas besoin de mettre le feu à l’autre moulin. eau profonde . était ornée d’un nez rouge colossal. en remuant son nez rou ge. par bonheur pour une malheureuse quelconque. il y avait près du pont de l’Elorn. Dour-Doun. il possédait une panse énorme. qui jadis avait été bleu. compère. vu qu’il n’avait plus d’argent pour aller au cabaret du coin. à peu près de la couleur de l’habit du meunier. — Pas besoin. ancien nom d’Élorn. nous ferons de la farrrine et du pain capables d’achalander ton moulin pour toujourrre (13). lequel ac cusait les nombreuses chopines que le coquin avait goûtées pendant cinquante à soixante ans.indd 81 27/03/2008 10:24:00 . mal blanchie par la farine. — Ça me va. dans la belle ville de Landerneau. il était garçon. Si tu veux seulement me prendre pour valet pendant trois mois. répondit Fall-i-tro.FAL-I-TRO conte D I ans ce temps-là. au-dessus de l’eau. mon fils. et. un vieux moulin. lui dit le personnage d’une voix pareille à un soufflet de forge. C’était un Pagan (païen) sans foi ni loi. il s’écria : — Que le diable me brûle si je ne vais à la Roche mettre le feu au moulin neuf ! Tout à coup il vit apparaître dans la brume. 13. 12. Voilà notre homme. Son moulin chômait presque depuis que l’on avait établi un autre moulin au bourg de la Roche-Morice. un grand personnage vêtu d’un long manteau jaune rouge. Alors. 81 Nouveaux fantômes bretons.

mon joli garçon . on dirait que. J’ai topé . La farine était superbe. et il m’en faut pour la prochaine foire de Guipavas. Il n’y a plus de blé au moulin. à ce qu’on dit. — En rroute. tout à coup. pour lorrss. 82 Nouveaux fantômes bretons. vu qu’il faut pas mal de pain de la sorte pour nourrir tant de compagnie. pour te servirre. Donc. l’enleva proprement avec sa fourche. puis un autre. et le moulin de tourner rondement. où il y en a beau coup. Une heure moins un quart après. — Un joli nom de meunier : en route. qui n’était autre qu’un meunier de l’enfer. car les eaux étaient grandes. Ensuite le grand valet se mit à fourrer les trois corps dans le four rou ge. le pouvoir de ce grand démon était borné comme toute chose soumise à la volonté de Dieu. Il est bon de vous dire aussi jusqu’où allait le pouvoir du grand Fistiloup.. et un autre encore. un corps tomba dans la cave.indd 82 27/03/2008 10:24:00 .. si bien qu’au bout de cinq minutes il trouva la chose cuite à point. et roula le tout sous les meules.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — C’est bon. tes griffes brûlent autant que braise ... une voix de tonnerre qui cassa l’unique vitre du soupirail lui commanda d’ouvrir.. ou il jetait des bras sées de lande (car il était meunier et fournier en même temps) . Ah ! ah ! on n’a pas vu souvent pareils meuniers dans le pays ! C’est bon !. — Je suis le diable ! interrompit l’autre . Mais comment te nommes-tu ? — Fistiloup. tu renonces ? — Pas du tout. ainsi. — Oh là ! ho ! cria le Pagan . Mal-y-tourne se tenait dans la case de son moulin auprès de la gueule du four. Fall-i-tro étonné ouvrit le soupirail . et le pain de Mal-ytourne eut bientôt dans les environs une réputation telle que tous les autres mitrons en séchaient de misère et de dépit. répéta un écho infernal. farceur. Le four ronflait terriblement sous le souffle formidable de Fistiloup. Et de trois pour commencer la fournée.. mets ta main dans la mienne.. les voilà ! » — Et au même instant.. commençons tout de suite. la grosse voix dit : « Maigres ou gras.

le four ronflait. quand le pont était désert (et dans ce temps-là il n’y avait pas beaucoup de flâneurs à Landerneau). Fistiloup. C’était affreux. mais que veux-tu faire de cette veste percée ? — Tu vas voirrre. mais s’il lui arrivait un jour de jeter au four le corps d’un juste.. les voilà ! — Les corps tom baient un à un dans la cave .. Tous les soirs donc. — car les coquins commençaient à diminuer dans le pays. Après une douzaine de coups. Le particulier allait mourir d’ivresse. Vous verrez plus tard. il avait le pouvoir de s’emparer des corps de tous ceux qui mouraient en état de péché mortel et de les réduire en pâté . — D’un coquin de tailleur de la Roche-Morice que tu connais bien. de plus. — Pourquoi faire ça ? dit Fall-i-tro. Pardonnez au vieux maroailler cette lugubre plaisanterie. — De qui ou de quoi ? reprit le meunier. qui n’apportait rien de plus.. et les meules. pris par erreur. et c’est dommage pour toi. Vous saurez. mais ça faisait.. Un soir que la récolte avait été mauvaise. m’a-t-on assuré. quand il m’a glissé comme une anguille entre les grrriffes.. Fistiloup prit son gourdin endiablé et se mit à taper à tour de bras sur la veste en disant : « Passe-lui ça. répondit le grand valet. que nos compères avaient un autre genre de distraction tout à fait gentil. et c’est pourquoi il n’y a plus que d’honnêtes gens à Landerneau. passelui ça ». — Pour nous vengerre. 83 Nouveaux fantômes bretons. Les meules broyaient les os !. — un soir donc. pour s’amuser. — Bah ! c’est un voleur . Fistiloup. de bon pain au levain de bière (14).indd 83 27/03/2008 10:24:01 . la voix formidable criait : — Maigres ou gras. alors adieu la boutique. Là-dessus. en me laissant sa méchante veste. mon Fisty ! — Oui. il dit au meunier : 14. tira de dessous son manteau une veste usée qu’il jeta par terre. car le brrrigand te réclame dix écus pour ton dernier habit.FAL-I-TRO Ainsi. — Oh ! tu t’es laissé refaire. avait appris de jolis tours en enfer avec un Parisien récemment débarqué... à la brume..

Le gros mal blanchi suait avant d’arriver et n’avait pas l’humeur trop tendre.. failli Pagan ! répondit l’autre en se frottant les reins.. Fall-i-tro lui dit qu’il venait savoir des nouvelles de sa santé et demanda un coup à boire. s’il refuse. Gare au tailleur ! A peine entré dans la maison. Holà ! là ! j’y vois trente-six chandelles. — Possible. Fall-i-tro ... — Patience. maintenant ? — Oui. Enfin.. à peu près. Tu comprends ? — Ma foi. mon Fisty. — Quittance ! répliqua le tailleur. non.. et l’autre de rire à se rompre la panse. j’ai les deux mains dans mes poches. quand le couturier eut reçu une bonne rossée du gourdin invisible. fit aussitôt le tailleur en se retournant .. voilà que ça re commence : c’est donc toi.indd 84 27/03/2008 10:24:01 . en disant : Passe-lui ça. mais tu cognes trop dur tout de même. si tu es content de la recette. reprit le meunier en remuant son nez. et je te paierai en bonne monnaie. double voleur ? 84 Nouveaux fantômes bretons. Holà ! ho !. regarde donc. Aïe ! aïe ! voilà que ça tombe sur ma tête. — Aïe.. à présent. ça va venir tout-à-l’heure. et ça me suffit. voleur ? Holà ! holà ! finiras-tu... son débiteur lui dit: — A présent. Moi je dauberai ici sur la veste du tailleur. le reste me regarde.. mais tu ne m’as pas payé !. et tu tapes comme un sourd. D’ailleurs. tu es cousin germain du diable. pourtant. aie. rends-toi chez lui sans argent . — C’est pas malin. alorrss. Comprends-tu. — Donneras-tu quittance. tu lui diras de te donner quittance . ce sont de vilaines plaisanteries.. — Moi. et mes coups tomberont là-bas sur ses épaules. Et le tailleur de beugler comme un veau.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Si tu veux payer ton tailleur. mon vieux.. Voilà donc le Pagan en route avec sa grosse panse pour aller trou ver le tailleur de la Roche. donne-moi quittance de dix écus que je ne crois pas te devoir pour un mauvais habit tout usé. — Tu ferais mieux de me payer......

Le tailleur.. comme vous savez. et le valet fut si content qu’il embrassa Mal-y-tourne sur les deux joues si fort que le gros farinier portait ensuite deux belles cloches bleues de cha que côté de sa face blanche. voilà une jolie manière de payer ses dettes ! » — Qu’en pense-t-on par ici ?. Y a-t-il. était dans la débine. ce soir-là comme les autres. et va-t’en à tous les diables ! s’écria le tailleur en tombant éreinté sur la terre boueuse de son taudis. avec la recette de passe-lui ça. en vérité. que chacun pense comme il voudra.. Là-dessus. Holà. et s’en vint un soir rôder sur le pont. Fisty. Le Pagan lui mit une plume dans les mains. des gens qui paient de même ? Les uns disent : oui . C’est bon. Nos deux complices. et. sans 85 Nouveaux fantômes bretons.. et le tailleur fit son paraphe. — C’est la chaleurre de l’amitié. Fall-i-tro qui.FAL-I-TRO — Je ne puis. je te donne quittance. par le temps qui court. holà. par un moyen quelconque. d’embrasser les amis quand tu as si chaud. et le tour était joué. II Pourtant les meilleures ruses ne tournent pas toujours bien en ce pauvre monde. Chemin faisant. avaient bu un coup de trop. auparavant. A force de coups de bâton. assez.indd 85 27/03/2008 10:24:01 . Après quoi le meunier satisfait le laissa se frotter les reins tout à son aise.. autour du vieux moulin. oui. Il avait flairé la mèche. — Par tous les diables ! tu as tort. tout fins qu’ils étaient (mais on sait qu’un tailleur est souvent plus fin que le diable). avait déjà payé toutes ses dettes. d’autres : non. il se disait : « Tout de même. Le commerce allait si bien que nos boulangers ne pou vaient suffire à fournir du pain au levain de bière à leurs nombreuses pratiques. oui. les guenilles de ses créanciers . était aussi un rusé compère. Le meunier rendit compte à Fistiloup de son expédition. payé en monnaie de trique. Il lui suffisait de se procurer. nos complices. et voyons la fin de l’aventure. écrivit sur un chiffon sale : Quittance de dix écus pour l’habit bleu de Fall-i-Tro. fit l’autre en grimaçant. Fistiloup daubait dessus.

oh ! là ! oh ! là !. Ah ! ah ! c’est dans le moulin que cela était comique de voir le réveil du gros mal blanchi... et tu fais taper dessus. de rire et de boire. Et voilà le grand diable en route pour la Roche. puis il s’en retourna chez lui. et de là dans la grande poche du diable. courait.indd 86 27/03/2008 10:24:01 . au milieu du courant rapide. Et ils s’en donnaient de cogner sur le pauvre rat d’église. Comme il passait sur le bord de la rivière. tu es un traître. si bien qu’à la fin ils roulèrent côte à côte et ronflèrent bien tôt à réveiller les morts. un corps blanc que l’eau empor tait.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS se douter de rien. Allons. il faisait déjà nuit noire . entra aussi et paya tant de chopines au tailleur que notre ivrogne roula bientôt sous la table . c’est fini . hurlait et cherchait dispute à son ami Fisty en lui disant : — C’est toi qui as volé ma veste. c’est 86 Nouveaux fantômes bretons. déguisé en marchand de cochons (sauf votre respect). qui l’emporta.. le vent sifflait dans les vieux arbres. répondait le valet avec une grimace de dam né . où il trouva le tailleur en train de se rafraîchir au cabaret. — Moi ? allons donc. ne braille pas si fort. oh ! là ! assez. se dit-il. je dormais.. Notre tailleur.. — C’est pas vrai ! tu mens ! brigand !.. dont ils avaient volé la vieille soutane. tombait. je m’en vais voirrre là-bas. en allongeant ses grands bras pour harpon ner le cadavre.. Fistiloup crut entendre crier à quelque distance . il pressa le pas et vit alors. entra doucement dans le moulin.. ils s’amusaient à faire le joli tour de passelui ça au profit du bedeau de Saint-Houardon. Ce qu’il fit. — C’est bon. et l’eau débordée tourmentait les rochers avec un bruit sinistre. ce sont là les vertus qu’on estime chez nous. la grêle craquait sur les pierres. et tu étais si soûl que tu auras jeté veste et bâton par la lucarrrne. — Possible.. vous le devinez bien : il étendit la défroque par terre et se mit à piler dessus en disant le passe-lui ça nécessaire. Fistiloup. tais-toi. qui avait compris la recette. qui sautait... scélérat. s’empara du bâton de Fistiloup et de la veste de Fall-i-tro .. moi.

arriva auprès du moulin avec sa capture. aveuglé par la volonté de Celui dont la patience est lon gue.. le démon. un tremblement. Le démon. le voilà ! — Et un corps. cherchez. un saint homme que des routiers avaient volé. il faut bien vous dire ce qui se passa à cinq cent mille pieds sous terre. Néventer et Derrien. jetait dans la gueule du four suprême. en voilà deux. pour se consoler. et que deux guerriers. hurla pour cette fois : — Gros et gras. et le vieux moulin.indd 87 27/03/2008 10:24:01 . Enfin. en voilà deux sans doute. 87 Nouveaux fantômes bretons. Oui. non. où il servit à faire une belle miche aux damnés. Ah ! ah ! mes amis. cria la voix formidable à la lucarne de la cave où Fall-i-tro attendait. une odeur de brûlé... Sur le bord.FAL-I-TRO sans doute quelque ivrogne que des voleurs ont dévalisé et jeté dans la rivière. juste au-dessous du moulin maudit. plus formidable encore... Non. trompé à son tour. car le dernier était ni plus ni moins que le sire de la Roche Maurice. cherchez bien : le vieux moulin avait sombré dans la rivière. Maigres ou gras. mais se lasse à la fin. la voix. de soufre et de salpêtre. maître démon ! mais non pas de même pâte. — Maigres ou gras. La légende dit que le sire de la Roche se précipita du haut d’une tour dans la Dour-Donn. 15. le sire de la Roche priait tranquillement à genoux. le sauvèrent (IV‘ siècle). C’était Mal-y-tourne que Fistiloup. il y eut alors un changement que personne ne pourrait vous raconter : un grand coup de vent semblable au ton nerre. un corps si ventru que tous les démons s’en donnèrent de rire.. dépouillé et jeté dans la Dour-Doun (15). sous le pont de Landerneau : la lucarne de l’enfer s’ouvrit toute grande . tomba dans le gouffre infernal.

» Puis. comme on disait dans le pays. calme.. Les marsouins. la dernière voleuse d’épaves. Écoutez. tournoient. fouille. de ses prunelles ardentes.... Voici l’heure où les courlis. Pâle et demi-nue. quel silence!. Hors cela. Elle s’avance lentement . devant l’entrée de cette caverne large et obscure. Bientôt l’astre des nuits paraît à son tour. et promène sur les flots des regards chargés d’étincelles sans nombre. Maintenant.. comme le principal acteur de cette scène im mense.. de ses ongles sanglants. tous les poissons géants de la mer montent à la surface des vagues et percent de leur échine rugueuse le manteau constellé de l’Océan. les congres. ciel étoilé. Michelle. usés à ce la beur nocturne. ces hiboux des grèves. autour ces lots de goémon mourants sur les falaises... elle est armée d’un long croc de fer... elle appelle « Michelle.indd 88 27/03/2008 10:24:01 . refusait seule de se soumettre et d’abandonner son funeste métier.. fouille sans fin le sable humide et lourd que le flot vient d’amonceler devant la caverne. tournez les yeux vers les rochers qui hérissent le ri vage : voyez. vouloir percer la profondeur. en poussant des cris rauques. Leurs nageoires rapides et barbelées battent la cime des houles avec un bruit qui se mêle au clapotement des flots dans les cavernes de la côte. elle rampe sur ses genoux.. La famille Stank. Dans ce temps-là. ô ma fille !. mille fois recommencé. elle écarte les galets et. les prêtres du bon Dieu avaient converti tous les pilleurs de mer de la contrée. qui demeurait dans une cabane sur la falaise au-dessus de la baie. C’est la pilleuse. femme ou spectre lamentable. une ombre passer et repasser.. puis s’accroupir sur la grève..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS LA PILLEUSE M récit des grèves inuit. dont elle sem ble. Jean Stank et sa femme se livraient ostensiblement à la pêche . mais Stank faisait de fréquents voyages aux ports un peu 88 Nouveaux fantômes bretons. les souffleurs.

Le tonnerre tirait des bordées dans les nuages. et laissa sa veuve et sa fille dans le plus complet abandon. La petite Michelle ramassait des coquillages pour la nourriture de sa mère et la sienne . qui de la sorte boitait en pâturant. Jean Stank vint à mourir des suites d’une expédition de nuit. chaque fois que la nuit s’annonçait orageuse. avait donné son cœur à la petite Michelle . vraiment ! Avec ça. mais le pêcheur ne voulait pas entendre parler de pareille chose.. mais la veuve.LA PILLEUSE éloignés. allait errer sur les falai ses avec sa vache et son croc de fer. que son père qui nous mé prise. Vers ce temps.. soulevant des houles énormes.. Elle laissait toujours au logis leur fille unique. nigaude ?. — J’ai promis à Loïk. Au moment où elle sortait furtivement avec la vache noire.. Souvent elle allumait la lanterne au front de la noire. sa femme surveillait la côte... Pendant l’absence de Jean Stank. comme Douarnenez ou Concarneau. le fils d’un brave pêcheur de Quiberon. Alors elle attachait entre les cornes de la vache un petit fanal allumé. accroupie comme une sorcière. Il faut vous dire que Loïk.indd 89 27/03/2008 10:24:01 . le fanal ressemblait de loin au feu d’une chaloupe cin glant dans les passes de la côte et pouvait attirer un navire battu par la tempête et incertain de sa route. — Et puis quoi. Ainsi balancé. et menait sa vache noire sur les falaises avancées. dit-on.. n’emmenez pas la pauvre bête par cet affreux temps. un méchant mousse l’aidait dans ces expédi tions. à peine âgée de seize ans). Voilà qu’un soir de novembre une tempête affreuse éclata sur la mer sauvage. interrompit Michelle en 89 Nouveaux fantômes bretons. La pilleuse aux aguets aperçut sous un éclair une voilure. comme d’une embarcation venant de Belle-Ile et poussée à la côte par le vent... dans le creux d’un rocher. sa fille lui dit : — Oh ! ma mère. pour y vendre sans doute les produits de leur pillage . — J’ai aussi promis à M. Et puis. les soirs de gros temps. le recteur. et attendait. Mieux vaudrait rester vous-même. — Ah ! bien oui. après avoir eu soin d’entraver les jambes de l’animal.. nommée Michelle (jolie créature.

— La pêche sera bonne ce soir. tandis que la veuve Stank guettait. avec un rire de possé dée. avec la noire.. qu’il avait envoyée à la recherche de la veuve. mais. c’est bon. elle s’élança dans l’eau pour saisir des débris. Elle saisit en effet quelque chose d’assez pesant que les la- 90 Nouveaux fantômes bretons.. sur ces mots. puis une forte barque de pêche. La pilleuse dut entendre la voix de la jeune fille. poussée par un vent d’Ouest à chavirer un trois-ponts.. et attendait le retour de la pilleuse et de Michelle. Un quart d’heure après.. Hélas ! il arrive souvent en ce bas monde que l’innocent paie pour le coupable . — C’est bon. l’embarcation qui chassait en plein vers les brisants de la pointe. un bon matelot tombe à la mer. appelant sa mère à cris redoublés. une voile parut au-dessus des récifs. mais ne jugeons pas. celui qui tient la barre du grand gouvernail de l’uni vers travaille pour le meilleur compte de tous . la nuit. à deux ou trois encablures . Oh ! ma mère. il ne faut pas dire pour cela que le capitaine a manqué. Et. et le bon Dieu aura pitié de nous. et si. avec notre faible boussole. toute à son horrible dessein. la noire balançait son falot de malheur sur la pointe au Sud de la baie. Calme-toi . Et. elle se garda bien de répondre. La fin de la traversée n’est connue d’aucun matelot . de ne jamais aller sur les falaises. C’était comme l’œil du démon attirant sa proie... Or.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS sup pliant. elle sortit en poussant la vache devant elle. ayez pitié ! j’ai peur ce soir.indd 90 27/03/2008 10:24:01 . entra comme une flèche dans la baie et alla se briser con tre la grosse roche qui est au milieu.. pendant le grain. Ayez pitié des malheureux. le recteur de la paroisse était venu à la cabane apporter secours et consolation. les manœuvres du grand amiral. Enfin.. Tout à coup. reprit la pilleuse. Michelle arriva tout essoufflée sur la grève. à ces mots. on n’allumera pas le fanal. s’écria la pilleuse en secouant sa gaffe.

. arriva auprès d’elle. le patron de la barque perdue la veille. je vous le laisse à deviner: toujours est-il qu’elle tomba ou s’élança peut-être dans la mer. Ils étaient morts tous les deux. ma mère. à tel point qu’elle finit par amener ce qu’elle tenait avec les dents de fer de son croc. elle poussa une horrible malédiction et se mit à la recherche de Michelle. et craignant un sinistre. venez.. quand le recteur. étendu sur le sable.. le recteur vous attend à la maison. mon profit.. tout en disant cela. — Aide-moi donc. jamais. il n’y trouva que des nau fragés : c’étaient Loïk. et Michelle.. Qu’avaitelle donc vu. Les uns di sent qu’elle n’est pas morte et que c’est elle-même que l’on voit parfois errer sur la grève sombre. Au même instant. Il n’était plus temps. s’écria la veuve.indd 91 27/03/2008 10:24:01 . Il était venu échouer à la même place que les pauvres petits. la main dans la main. Depuis. répondit la petite . perdre ce que la mer me donne. las d’attendre. c’est lourd à traîner. lorsque Michelle. où la chaloupe avait fait côte. on trouva aussi le corps du père de Loïk.. guidée par les cris de sa mère.. D’autres pensent que c’est l’ombre en peine de la 91 Nouveaux fantômes bretons. laissez cela. Le jour suivant. Il faisait si noir quand les éclairs s’éteignaient. venez vite ! — Laisser ma pêche. dont les flots roulaient les corps meurtris. elle redoublait d’efforts. dans la grotte où nous avons jeté l’ancre ce soir.. Enfin. ça doit être bon ! — Oh ! pour l’amour de Dieu.LA PILLEUSE mes sem blaient lui disputer. mon bien. entendez-vous le tonnerre ? et puis M. armée de son croc à naufrages. L’innocente s’en était allée dans la mer re joindre son matelot. la pauvre petite ?. lorsqu’elle s’aperçut que c’était le corps d’un homme que son croc entraînait. lui dit la malheureuse . Michelle poussa un cri d’épouvante. seulement. arriva sur la grève. un grand éclair jeta sur la baie comme une traî née de feu. celui qu’elle avait aimé de son amour d’enfant. que la pilleuse ne vit pas tout de suite ce qui était arrivé . on n’a jamais revu la voleuse de mer au village. jamais ! Et.

16.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS pilleuse qui cherche dans le sable le corps de la pauvre enfant noyée par la faute de sa mère (16).indd 92 27/03/2008 10:24:02 . J’ai donne dans mes Veillées d’Armor une autre version de ce récit. 92 Nouveaux fantômes bretons.

Dans ce pays. au pied des grands rochers de notre sombre montagne. à trois ans il avait déjà plus de six pieds.LE GÉANT HOK-BRAS C conte e conte nous ramène encore à la montagne d’Arhez. Hok-Bras marchait déjà comme un 93 Nouveaux fantômes bretons. cette Suisse bretonne.indd 93 27/03/2008 10:24:02 . Quand vous iriez jusqu’à la calotte du ciel. est un échantillon de l’hyperbole féerique et bretonne la plus complète peut-être que l’on puisse rencontrer. malgré des altérations modernes. jusqu’au jour de la chute inévitable. son père le mena chez une tante qu’il avait au Huelgoat. et comme il n’était pas encore baptisé. où la force surhumaine l’emporte d’abord sur toute autre chose . il y avait entre Daoulas et Landerneau un géant. — Mais alors où ce malheureux pouvait-il se loger ? — Ah ! voilà l’affaire ! Messire Hok-Bras avait la faculté de s’allon ger à volonté. Il est bon de vous dire que maître Hok-Bras était naturellement as sez grand . — Comme le Ménez-Hom ? — Allez encore. c’est (pour ainsi dire) le démesuré qui est en honneur et doit faire le fond des récits. mon ami. — Il était grand comme la tour du Kreisker peut-être ? — Allez. berceau des récits gigantesques. I Du temps que la rade de Brest n’était qu’un petit ruisseau où la mer montait à peine dans les grandes marées. et la pria d’être la marraine de ce petit garçon. — Haut comme les nuages apparemment ? — Allez toujours. vous n’y seriez pas tout à fait. L’histoire du géant Hok-Bras. Voici d’où lui venait cette faculté précieuse. un géant comme on n’en a jamais vu. auprès des gouffres du Huelgoat et de Saint-Herbot.

Ah ! c’était le recteur qui ne riait pas en voyant tomber tous les vitraux des fenêtres de son église ! Enfin. il est bon de dire aussi que la jolie marraine était une fée. l’eau est trop profonde et moi je suis trop court. — Qu’avez-vous.indd 94 27/03/2008 10:24:02 . la bague lui échappa et roula au fond du gouffre.... mais rire. Elle sécha ses beaux yeux et promit à Hok-Bras d’exaucer sa demande s’il trouvait la bague. Hok descendit dans le trou et s’enfonça dans l’eau . sa marraine vint le regarder faire et se dit : — Voilà un filleul qui me fera honneur. mais bientôt il en eut jusqu’au cou. — Eh bien ! allonge-toi. qui fut très bon à ce qu’on dit. en vérité. ce qui eût été fatigant. et la marraine n’eut pas besoin de le porter sur les fonts baptismaux. Il alla tout seul et ne pleura pas du tout. Or.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS homme. si fort. Hok. Hok-Bras fut gentil. au grand ébahissement des autres. ce qui dérida le poupon et le fit rire. dit la fée. Et en disant cela. 94 Nouveaux fantômes bretons. nous allons voir. qui n’était pas encore couvert et où l’eau tombait avec un bruit affreux.. que le bedeau qui se trouvait en face fut jeté contre un pilier. où il se fit une jolie bosse à la tête. si ce n’est quand on lui mit du sel dans la bouche : il toussa si fort. dit-il. lui dit Hok-Bras. — Marraine..Bras s’en fut jouer dans le bois auprès de l’endroit qu’on appelle le trou du diable. marraine. Tout à coup. et. — ne pleurez pas. Si j’étais seulement aussi grand que ce trou est profond. et l’on sait qu’il n’en manque pas dans ce beau vallon. Hok-Bras était chrétien et ne viendrait pas rire à l’église tous les jours. Après le dîner de baptême.. sans doute afin d’empêcher le diable de sortir par là (ce qui eût été un grand service pour l’humanité s’il avait réussi). Pendant que le bambin travaillait ainsi. La marraine se mit à pleurer. je vous la rapporterais dans cinq minutes. — votre bague. elle jouait avec sa belle bague de diamant. il se mit à rouler tout autour les plus gros rochers de la colline .

dans son impatience. c’est elle qui a avalé ma bague. La découverte de la bague pouvait compter pour une prouesse. Enfin. — on vit tout à coup Hok sortir du gouffre noir comme un arbre énorme. mon garçon.vous pas ? — Tu n’as qu’à dire assez. ne m’arrêterez. ses pieds touchèrent le fond du gouffre. je sens une grosse anguille sous mes pieds. — Marraine. hélas ! — Hok s’en retourna chez son père qui. ne voulait rien faire.. On ne le sait que trop en ce monde. dit une voix qui venait des nuages. ne faisait guère que courir par monts et par vaux . Hok se laissa couler. dans sa joie. — Marraine. si ce n’est courir les aventures. dit la fée. et ta croissance s’arrêtera. Se marier à cet âge ! Y pensez-vous ?. hurla Hok d’une voix de tonnerre. dit-il. qui était sage (chose rare en vérité). Et à l’instant on le vit se raccourcir. mais la fée. lui avait fait comprendre que ce n’était pas convenable à son âge et qu’elle ne voulait être sa femme que quand il aurait accompli au moins trois prouesses. notre jeune géant avait d’abord eu l’idée d’emporter sa petite tante sous son bras . En effet. Hok. Par malheur pour nous.. et sa tête restait toujours au-dessus de l’eau. se battre et se marier le plus tôt possible. oublia de boucher le trou du diable. — Assez. — et voilà ce qui tourmentait notre grand bébé. Hok. dans ses moments perdus (et c’était l’or95 Nouveaux fantômes bretons. couler toujours. Hok.LE GÉANT HOK-BRAS En effet. car c’était un puits de l’enfer. et remonte de suite.. ce qui lui serait facile.. le voyant déjà grandi de trois pieds depuis le jour de son baptême.indd 95 27/03/2008 10:24:02 . — Apporte-la. en quittant Huelgoat. et puis se mettre à genoux pour embrasser sa jolie tante et lui passer sa bague au doigt. vu qu’elle lui avait donné le secret de s’allonger à volonté. Oui. restait deux. Crac . et il montait toujours. pensa qu’un tel garçon serait fort coûteux à nourrir à ne rien faire.. toujours. toujours. déjà rempli d’ambition..

il se trouva un peu désœuvré et s’en alla flâner jusqu’à Landerneau . au lieu d’aller travailler comme un bon journalier. qui se trouvait tout auprès du clocher de Saint-Houardon. — Tiens. déposa délicatement l’astre des nuits sur le bout de la girouette. Enfin. le sénéchal et les juges en tête. Si bien qu’un jour que la besogne lui plaisait. pour lesquels il soupi rait au souvenir de sa fiancée. Hok-Bras. défendu de venir au Huelgoat. depuis Saint-Cadou jusqu’à Berrien. la foule. allonge-toi ! Crac ! Aussitôt on vit sa tête monter. par prudence. en sa luant le bailli comme un peuplier que le vent balance. demanda ses dix écus et s’en alla très content. le bailli avec son écharpe. le bailli. quand il eut fini sa montagne. à faire des tas de terre et de cailloux. — Moi. — Tope-la.indd 96 27/03/2008 10:24:02 . Dès que la lune fut au-dessus du placis. Hok se mit au milieu et s’écria : Hok. Et le soir. il acheva de construire la montagne d’Arhez. à la manière des enfants. je veux bien tout de suite. Puis la lune s’obs curcit. en ébranlant l’équilibre de M. se réunirent pour voir l’affaire. tantôt les nuages. dit le jeune géant. d’où il apercevait les bois d’Huelgoat. On entendit un coup de tonnerre qui disait assez.. sur la place de Saint-Houardon. répondit le personnage. monter et parfois se perdre dans les nuages qui passaient sur le ciel. et peu à peu on vit la lune descendre rapidement. on put voir que c’était Hok-Bras qui la tenait par le bord entre ses dents. car si sa jolie tante lui avait permis de soupirer. Et de deux ! sans compter la montagne.. 96 Nouveaux fantômes bretons. Jugez de la stupéfac tion de ces braves gens. — Attends au moins qu’elle soit levée.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS dinaire) il s’amusait. Quand elle fut arrivée sous les nuages. et puis je te donne rai dix écus pour acheter un habit neuf si tu peux ce soir attraper la lune de Landerneau. monter. dit le bailli. Hok. elle lui avait. Il y planta même le Mont Saint -Michel. voilà un grand gaillard qui a l’air de vouloir attraper la lune avec les dents.Bras rencontra M. imbécile. Voilà qu’en regardant tantôt les boutiques.

il creusa un grand bassin depuis Daoulas jusqu’à Lanvéoc. on dit que Landerneau a conservé sa tante la lune et son immortelle clarté. Allons ! Il déracina quelques chênes.LE GÉANT HOK-BRAS II Depuis ce temps. Le premier jour. et se mit à l’ouvrage. plus de mille pieds du talon à la nuque. dit-on. Vous voyez que c’est une qualité assez précieuse de pouvoir deve nir plus grand que les autres . les vagues se préci pitaient avec la violence que vous pouvez supposer par l’ouverture du nouveau goulet. et le troisième jour. et il regrettait fort en passant par Loperhet que la mer ne fût pas sous ses pieds pour s’y désaltérer et se baigner à l’aise. et je suis sûr que s’il se trouvait encore une fée comme celle-là sur la terre. A cette époque. Le second jour. Vous pensez bien que notre petit géant — qui n’avait guère que douze à quinze pieds dans ses jours ordinaires — avait attrapé un peu chaud dans son voyage à la lune. voi sin de ma maison. Mais le vent soufflait un peu fort de l’Ouest . car à ce moment-là il mesurait.. comme vous savez. — Tiens. crac ! il donna un grand coup de pied dans la butte qui fermait le goulet. et peut-être que cela ferait plaisir à ma tante. s’empara de deux ou trois vieux chalands sur la rivière de Landerneau afin de s’en servir comme d’écuelle.. elle aurait beaucoup de pratiques. cela serait bien commode pour se baigner tous les matins. et bientôt il eut le plaisir de sentir l’eau de mer lui chatouiller agréablement les mollets à une jolie hauteur.indd 97 27/03/2008 10:24:02 . si je creusais ici un petit étang. Il y a dans ce monde tant de gens qui ont la faiblesse de vouloir tou jours être plus grands que les autres. Si bien qu’un vaisseau à 97 Nouveaux fantômes bretons. il creusa de Lanvéoc à Roscanvel. comme il était pressé d’achever la besogne par une prouesse digne de sa fiancée. se dit Hok-Bras. prit une taille et une force propor tionnées à la besogne. la rade de Brest n’existait pas encore. connue dans le monde entier.

monts et vallées. Mais. où il demeura à moitié che min arrêté par les vergues du grand mât. il arriva que le vaisseau à trois ponts s’engouffrât. courant comme un possédé.. il comptait sans le poids de ses quatre-vingts canons. assez. Impossible de crier assez. enfoncer. le vaisseau lui aurait rompu la poi trine.. s’il se fût rapetissé. à force de se gran dir.là comme toujours. et d’ailleurs. il trébucha. qui se remplissait à vue d’œil. ils tombent de plus haut et ne peuvent plus se relever. Aïe ! Hok-Bras se sentit aux trois quarts étranglé. dans le gosier de notre géant. pour le malheur de son père. avec quatre-vingts canons dans la gorge. arpentant plaines. pour revenir à sa taille naturelle . Enfin il se calma un peu et se dit tout naturellement — Ma tante me tirera de ce mauvais pas. il voulut le traverser afin d’aller plus vite. Et il se mit à courir dans la direction de la montagne d’Arhez. il arriva que Hok-Bras s’étant mis à genoux pour boire un coup et goûter l’eau de sa nouvelle fontaine. et son corps 98 Nouveaux fantômes bretons. Puis. se trouva entraîné par le courant et entra vent arrière dans la rade. il n’avait pas fait quatre enjambées au milieu des mollières du grand marécage qu’il se sentit enfoncer.. Puis quand il fut reposé. chargés qu’ils sont du poids trop lourd de leur convoitise insatiable. en ce temps. avec ses voiles.indd 98 27/03/2008 10:24:02 . ses mâts et ses canons. Hok-Bras s’assit donc un moment pour se reposer sur le Mont Saint-Michel.. qui passait toutes voiles dehors du côté du cap Saint-Mathieu.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS trois ponts (vous com prenez. dans ses efforts épouvan tables. Le voilà donc. — Et de trois ! La rade de Brest était née pour la gloire de la Bretagne. l’ambition perdit les hommes . le tour du marais. car son vaisseau à trois ponts le gênait pour faire une longue route. courant. Par malheur. En effet. Oui. un vaisseau à trois ponts avant le déluge). au point de ne pouvoir plus en retirer les jambes. qu’il avait vu naître et qui allait devenir son tombeau. au lieu de faire.

. folle de douleur. Mais ici se termine ce récit authentique. accourut près de lui et essaya en vain de le rappeler à la vie . Noé voulut aussi... elle se retira à Saint-Herbot. et au Huelgoat la fée en fut épouvantée. récit qui sans doute vous a démontré que les Bretons ne sont pas des petits garçons ! 99 Nouveaux fantômes bretons. Sa marraine. On raconte bien d’autres choses du gigantesque constructeur de nos montagnes.. Hok-Bras s’était brisé la tête en tombant sur les roches qu’il avait amoncelées lui-même. dit-on. un tremblement de terre. mais n’y pouvant réus sir. emporter quelques dents de Hok-Bras. entraîné par le poids des quatre-vingts canons. Noé. et pour chacune il fallut trois vigoureux matelots. où son ombre revient errer au bord des torrents. vint à la montagne d’Arhez. qui avait entendu par ler du colosse breton.indd 99 27/03/2008 10:24:02 . Maintenant. par curiosité ou pour lester son arche. il serait trop long de rapporter tout ce que l’on dit du cadavre de Hok-Bras. alla s’abattre sur la montagne. scia la barbe du géant défunt et en fit les membrures du navire suprême. On prétend que voyant venir le déluge et ne trouvant pas de pou tres assez fortes pour construire l’arche. Il y eut.LE GÉANT HOK-BRAS immense.

Le vent parle plus haut et la grêle crépite par intervalles sur les rochers. dont chacun faisait la charge de deux chevaux. rien que des pentes nues.indd 100 27/03/2008 10:24:03 . au caractère de ces créations originales.. dans un vaste dolmen. il fallut le replier sept fois sur lui -même et lui couper les pieds. Voilà des géants dignes d’être comparés aux génies de l’Orient..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS LES GÉANTS L e géant Guéorel. ce rival de Hok-Bras (dont on a lu l’histoire). pas un son lointain de cloches... si ce n’est le hibou huant sur les landes solitaires balayées par les rafales . il n’y a aucune ressemblance. non loin de la cascade de SaintHerbot. au milieu du site le plus romantique. La nuit va déployer son lugubre man teau. On dit que pour y coucher Guéorel. Rien que l’aspect morne des collines assombries . pas un oiseau à la cime des chênes rabougris. où les roches 100 Nouveaux fantômes bretons. Oui. Pas une éclaircie entre les gros nuages qui roulent en se poussant comme les vagues de la mer soulevées par l’ouragan . est enterré. Le vent d’automne siffle tristement dans les rochers de la mon tagne grise. mais quant à l’esprit. selon une tradition locale. et nos naïfs Titans ou Hercules de l’Occident ont bien leurs actes de naissance en Armorique. LES KORRIGANS OU LA SEMAINE DES NAINS L e ciel est noir et pluvieux. la comparaison peut exister pour la taille .

la pluie lui fouette le visage. 101 Nouveaux fantômes bretons. qui avait la langue épaisse.. comme tant d’autres avant moi. Le paysan a déjà laissé derrière lui les dernières maisons du village. belle demande ! Je vais là-bas. car Noël approche. dis-moi d’abord où tu vas toi-même si tard ? — Oh ! Seigneur ! fit le bonhomme.LES KORRIGANS OU LA SEMAINE DES NAINS inclinées semblent sur le point de glisser sous l’effort du vent d’Ouest. armé d’un gros bâton. un paysan déguenillé. et la grêle crépita fortement sur les rochers. répondit l’aventurier en s’appuyant à la muraille (car il avait bu du vin de feu pour se donner du cœur. — Tu te trompes. Tu sais que des chrétiens ont prié ici . Ah ! ah ! c’est là que je trouverai joie et fortune. on voit. viens avec moi te jeter à genoux. tu peux continuer ton chemin. comme un coupable dont la conscience n’est jamais en repos. voyageur attardé. comme de misérables pécheurs que nous sommes . Mao. mais la porte s’ouvre tout à coup. on voit une croix de pierre. écoute surtout ce que ra conte la vieille croix oubliée. Seulement écoute. reprit l’impie. la prière ne te tirera point de la misère. pareil à celui que nous avons essayé de pein dre. à demi enfouie et presque cachée sous la mousse. Le temps est noir. — Belle demande. J’aime bien mieux aller au village des korrigans. je vais au bourg. tu peux passer sans crainte.. moi. — Voir quoi ? fit le malheureux. — Im-imbécile. comme il disait). eût bien voulu passer inaperçu .. tout en marchant dans l’ombre. il va franchir la pauvre cabane .. Tu peux respirer. Mao le vagabond presse le pas. viens. Il n’y a plus qu’une cabane isolée sur la lande. Ah ! je me trompe . mais le vieillard l’avait reconnu et lui demanda où il allait de ce pas. et un vieillard paraît sur le seuil. ce que disent les cavernes . auprès d’un grand dolmen que domine un vieux sapin mort.indd 101 27/03/2008 10:24:03 . à l’église pour prier. le vent siffle aussi dans les grottes... et tu verras. Un soir d’automne. se dirigeait vers la montagne déserte et brumeuse. Mais. autant que sa démarche chan celante le lui permet .. pauvre Mao .. pas plus que moi. mon vieux.

— Rien. Le voilà enfin rendu sur le plateau sauvage qui couronne la haute colline.indd 102 27/03/2008 10:24:03 . rien encore..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — La fortune. Des pierres blanchies par le temps. roulées. On dirait la sépulture des derniers druides. Ce n’était plus marcher qu’il faisait. c’est contre le rocher qu’il cherche un appui. Peut-être va-t-il prier. couchées tout autour. et bon soir. Je n’ai qu’à finir les jours de la semaine après eux. selon la tradition. des roches gigantesques sont là rangées. le chemin raboteux de la montagne. venez ! Et ce disant.. Venez. Écoutez ses blasphèmes.. Puis lorsque le sentier devenait trop difficile ou la pente trop abrupte. mes amis ? C’est moi. il frappe avec fureur un grand coup de son bâton sur la table de pierre . vieux trembleur. le vent sifflait plus tristement. korrigans. pareilles à des géants endormis. puis il tire de sa poche une bouteille à moitié vide et boit à longs traits le liquide de feu. Mais le vagabond ne s’apercevait de rien. seul et haletant. sert de repaire aux petits nains velus et noirs que les Celtes nommaient korrigans. Mao alors se dirige en trébuchant vers le dolmen dont la table a été plus d’une fois frappée par la foudre. et les grêlons roulaient inces samment sur les pierres . Mao se mit à gravir.. et partit de son côté. courir en cahotant.. moi Mao. c’està-dire danseurs. Au milieu se dresse terrible le grand dolmen ou autel druidique qui. et. amoncelées.. où nichez-vous donc. et Mao semble par ses gestes évoquer l’ombre de l’Eubage (prêtre gardien de l’autel des sacrifices humains). la pluie tombait plus froide . car la croix n’est pas loin. il se cramponnait avec ses ongles aux angles des rochers.. aux troncs des arbres desséchés. Hélas ! non .. — Allons donc.. priant pour les trépassés et pour les gens en péril de corps ou d’âme. c’était courir. Le vieillard soupira en se signant avec douleur.. qui vous invite au bal ce soir. La nuit était déjà noire... s’écrie l’aventurier en délire . Le sorcier de Bodilis me l’a affir mé. pauvre insensé ! dis plutôt la misère et peutêtre la mort. 102 Nouveaux fantômes bretons.

. à présent. mardi. jeudi. l’ambitieux... J’ai fini. fit Mao en essayant de prendre pied. on dit qu’une multitude de petits nains noirs l’entouraient en formant une chaîne sans fin. mardi. Et puis ». hurlaient ces nains cruels en le poussant dans leur cercle tournoyant. une vraie ronde des sabbats. Courage.. mercredi. En effet. vendredi. allons. et il ne pouvait que bégayer d’une voix rauque : « Jeudi.. — Allons. puisque tu veux t’enrichir aux dépens de ton âme. l’impie . achève notre chanson..indd 103 27/03/2008 10:24:03 . mercredi. sur la lande rase. « Mardi.. Mao verra plus clair. non. » Puis ces voix infernales ajoutaient : — Allons. mercredi. s’écrie le misérable d’une voix étranglée. et. mais sa langue se collait à son palais. en brisant la bouteille sur la roche . — Non. achève. Et mille petites voix aiguës qui criaient dans un langage étrange : « Lundi. qui refuse de prier. on eût pu voir alors le vagabond tourner. Il voulut chanter pour obéir aux nains furieux. mes amis. va plus loin.LES KORRIGANS OU LA SEMAINE DES NAINS — Ah ! à la bonne heure. va toujours. non. Mao n’en pouvait déjà plus. 103 Nouveaux fantômes bretons. comme une boule que l’on se renvoie sans cesse d’un côté à l’autre.... courage. Mao l’esprit fort. répétèrent mille voix sinistres d’un ton pareil au bruit de la bise d’hiver dans les arbres dépouillés . courage ! Danse. Mao. tourner à perdre haleine. et tout autour de lui. fils du péché. en suivant toutes les sinuosités d’une danse affolée . c’est à toi. danse et puis chante avec nous: « Lundi. Mao le brave. L’haleine lui manquait dans l’emporte ment de cette ronde dont le refrain semblait sortir de l’enfer. voilà déjà la ronde qui commence. allons. c’est à toi de finir la semaine et la chanson. nous te tenons . une gavotte de damnés. » Allons. — Et puis samedi.

samedi . nous croyons voir dans ces nains étranges et funestes la figure terrible des crimes des hommes impies : crimes qui donnent le vertige. mais la rapidité de cette danse qui fait leur supplice. — Sa-me-di. dansent pour ainsi dire autour des coupables et (s’ils ne s’arrêtent à temps) les poussent à leur perte. il roula sur la terre en râlant. tu n’as pas fini : jeudi. Puis la ronde recommença plus tournoyante.. malheur ! A ces mots. la semaine n’est pas finie. vienne les délivrer en finissant leur chanson . voilà ce qu’elle dit en core à tous ceux qui savent l’interroger dans les épreuves de la vie.. la ronde diabolique continua autour du cadavre. toujours naïve.indd 104 27/03/2008 10:24:03 . Arrêtez. 104 Nouveaux fantômes bretons.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS non. ajoute que ces nains affreux sont des âmes en peine qui attendent qu’un chrétien. soulevant les vagues de l’océan . vendredi. je n’en puis plus. Pour nous. au bruit lugubre des rafales dans les cavernes. et les mil le voix stridentes hurlèrent en chœur : La semaine n’est pas finie Il fallait le dimanche aussi ! Et durant toute la nuit. La tradition. plus rapide. et la grêle ne cessait de crépiter sur le dolmen. L’horrible bande de dé mons poussa un rugissement effroyable. est telle que nul n’a pu achever jusqu’à présent. plus vertigineuse que jamais. Et la pluie ruisselait sur la lande . arrêtez. reprit le misérable à bout de forces et de respiration. poussé seulement par le désir de les sauver... Voilà ce que disait la croix de pierre oubliée . et l’ouragan mugissait au loin.

et. et. dont un dévorait plus que quatre. aux trois quarts.. avec une chevelure inculte et aussi épaisse que la crinière d’un poulain. en filant. Jugez donc de son bonheur ! Il courait tout le long du jour dans les bois. Iann. quoique louche . et non pour se creuser la cervelle afin de ramasser. fils d’une pauvre veuve déjà sur l’âge.AVENTURES DE IANN HOUARN conte I I l était une fois. Iann ne portait jamais de chaussures. pour regarder en liberté le soleil. à gagner du pain pour deux. bien d’autres belles choses . les champs. des sous et des écus moisis. qui comptait dix-huit ans. Il se nommait Iann Houarn : il était assez joli garçon. en vé rité. Au surplus. en Basse -Bretagne. cette chance rare. d’un morceau d’habit à son défunt père. de plus. car pour se donner le souci de la chercher. Le voilà donc parti. Quant au chapeau. un jeune pâtour. d’une culotte de toile percée. de la moitié d’une chemise. s’endormait sur la mousse fraîche des pâtures. et simple autant que trois niais de Guiscrif. mes amis. n’aurait pas voulu s’en donner la peine. vêtu. et non pour étouffer et s’ennuyer dans ces tanières que l’on appelle des maisons . boire. et que du reste latin avait un bon cœur. C’est pourquoi sa mère n’avait jamais pu lui faire apprendre aucun état. par tous les moyens. dans le pauvre hameau du Quenkis. 105 Nouveaux fantômes bretons. en hâtant le jour de l’Ankou (la mort). c’est tout . il comprit qu’il était temps de filer de son côté et d’aller plus loin voir s’il irait butter sur une bonne chance . les arbres. Houarn disait. mais comme la bonne femme Jeanne avait grand-peine. la nuit.indd 105 27/03/2008 10:24:03 . disant que le bon Dieu avait créé les êtres bap tisés pour respirer. c’était chose inutile. manger et courir à l’aise par monts et par vaux. fort comme quatre. un beau jour d’automne. c’était fort au-dessous de notre camarade.. en vérité. se vautrant dans les ruisseaux. après avoir remercié son ange gardien de le rendre si heureux. tuant du gibier.

dit le nigaud en regardant autour de lui.. détale au plus vite. finit par se lasser de tout. mais j’ai encore plus affaire d’une culotte. l’hom me charitable ajouta : — Veux-tu souper avec moi ? — Souper ? oui. aperçut une petite lumière au fond d’un sombre fourré. que veux-tu ? — Ce que je veux.. je voudrais dix-huit sous pour ma mère. Ainsi en fut-il de notre vagabond. l’ami ? Alors. mais où les trouver ? Un beau soir. pour la bonne femme . fit l’autre. par exemple. Détale pres tement. Et voilà nos deux camarades en train de débrider. Iann du Quenkis.indd 106 27/03/2008 10:24:03 .. et laisse-moi continuer mes oraisons. avec du vin bouché. car j’ai les jambes pour le moins aussi longues que les dents.. — Tu ne veux rien. l’hiver venait à grands pas . Bonsoir. et puis. dit le solitaire. assez. — En ce cas. et soupons d’abord. intrigué malgré lui. c’est assez désagréable ! Comment faire ? Revenir à la maison ? Impossible. entre ici. et plus de soixante Quenkis dans le diocèse de Léon. pourquoi viens-tu déranger un honnête serviteur de la Trinité ? — Pourquoi ? foi de Dieu ! pourquoi ? je ne sais pas. remarquant l’air de franche simplicité du vagabond. Au surplus. qui dirigeait sa lu mière par une fente de la porte sur la figure du visiteur. moi ? rien du tout. si vous en avez de trop . avant d’avoir ramassé quelque chose. Pas de culotte quand il gèle. inconstant. — Il y a des Iann partout. — C’est moi.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS L’homme. aussi bien que le sire de Ker-Nitra. répondit le fils de la veuve . Allons. Puis. — Qui est là ? répondit une grosse voix. la bouche ouverte. Houarn. et frappa à la porte de la grotte. — C’est bien facile! répliqua Iann. Puis. se disait-il. l’hiver et son manteau de neige. en traversant une grande forêt. — Ah ! pour ta mère . qui en peu de temps avait oublié la moitié de ses chausses sur les épines des buissons. hélas ! l’homme. vieux hibou ! — Hein ? fit l’ermite. dix-huit sous. une cuisse de che106 Nouveaux fantômes bretons.

Notre anachorète. se disait que la chance tournait bien. c’est pourquoi il résolut de conseiller un voyage d’agrément à son pensionnaire. qui racontait ceci. n’ayant jamais été à pareille cuisine. mon Dieu ! pour faire quoi ? (17) — Pour gagner ton pain. après avoir bien régalé son hôte. Là-dessus.. si bien que toute la nuit il y eut dans la cabane un concert de ronflements à épouvanter les loups.indd 107 27/03/2008 10:24:03 . répondit Iann sans se gêner. dans un coin. Tu es bien restauré .. — Ça m’est égal. lequel dévorait tout ce que. il faut faire un voyage. Au bout de ce temps.. ce qui était la preuve de sa stupéfac tion . de la Villemarqué lui a fait l’honneur d’une mention dans sa trop bienveillante Lettre-Préface. — Dormir à présent. Le vieux Jolu. c’est que M. lui dit-il. à lui. ayant même fonction à remplir pour son compte . L’ermite le laissa faire. mon fils. malheureux pécheur ! — Mon pain ! eh ! ne m’en donnez-vous pas ? — Sans doute. voulut savoir ce qu’il comptait faire. mais le pain du bon Dieu n’est pas pour les fainéants. par exception. sans doute. je ne puis nourrir un vagabond qui ne veut rien faire pour se tirer de presse. — Un voyage ! un état ! interrompit Iann en ouvrant une grande bouche et en louchant d’un œil. — Il faut voir le monde quand on est jeune. Si je le nomme. Houarn demeura pensionnaire de l’ermite pendant cinq à six jours. 107 Nouveaux fantômes bretons. et au bout de trois minutes il ronflait comme un sourd qui a le ventre plein.AVENTURES DE IANN HOUARN vreuil et du jambon fumé. avait toujours des mot. sans soucis. gai comme un meunier et plus heureux qu’un prince. mais remarque bien que tu manges la part des infirmes que je nourrissais autrefois. l’ami . à moi ! — C’est possible. le bon ermite avait l’habitude de réserver pour ses pauvres . 17.. Quel souper de bénédiction ! Iann. il s’allongea sur un tas de fougère. dans sa charité. afin de trouver un bon état . le serviteur de Dieu commençait à s’effrayer de la faim soutenue et de la soif croissante du gaillard. un état.

c’est bien sûr..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Tiens. Choisis.. je l’assommerai. et. le roi du Laz dort sans cesse d’un sommeil que rien ne peut interrompre . écoute.. — Pour lors. bâton de fer. — Puisque te voilà si raisonnable. Et moi qui croyais que cela ne finirait jamais ! — Tu te trompais.. Houarn. voilà deux chemins : celui de droite conduit à Morlaix. Voici un baz-houarn (18) .. Que ferai-je de ce bâton ? Réveiller le roi sourd ? Mais si je tape des sus avec. se décida à l’emporter . ce château est habité par le roi à la barbe d’acier. 108 Nouveaux fantômes bretons. — Voilà qui est drôle ! murmura notre louche. mais il a une fille qui a juré d’épouser celui qui réveillera son père en brisant sa barbe d’acier. — Une fille ! dit Iann. qui la maniait comme une plume. c’est drôle ! dit Iann en louchant encore plus.. Ce bâton est fait pour toi. où tu trou veras beaucoup de gens comme il faut. jetant un dernier regard sur le séjour de bénédiction qu’il allait quitter pour toujours. Prends-le. qui te vendront de l’esprit et autres vieilleries dont ils ne se servent plus... Iann. après avoir tourné et retourné la trique de fer.. avec des portes d’or et des fenêtres d’argent . Houarn l’interrompit en disant : — De l’esprit ! Pourquoi faire ?. Le solitaire ne put s’empêcher de rire et reprit : — Celui de gauche mène à la forêt du Laz. je veux te faire un cadeau que je tiens d’un vieux sorcier auquel j’ai donné des soins. ajouta le bonhomme après avoir ouvert la porte. je vais à Laz de ce pas. L’ermite impatienté lança le baz-houarn sur le chemin et ferma la porte au nez du vagabond. où il y a un beau château. Vous voyez que notre garçon ne raisonnait point déjà si mal pour un nigaud fieffé.indd 108 27/03/2008 10:24:04 . il soupira dans 18.. car tu es déjà un homme de fer. et que tu es un bon fils... Mais. une femme ! Oh ! ça me gênerait pour. mon garçon . et moi qui croyais. Baz-houarn. Pourtant. il y a une fin à tout dans ce triste mon de. C’est une belle aventure à tenter. mon fils.

Les arbres. un soir. décampe. et elle ne brûlera plus. car il se mit à rire de tout son cœur. Il aurait fini par aller au bout du monde si. — A présent. il entra dans la forêt du Laz. dit le nigaud en louchant avec des contorsions extraordinaires. Notre voyageur affamé ayant senti l’odeur du lard aux pommes de terre. mais le vagabond sauvage ne s’attardait pas pour si peu de chose. Et il s’approcha de la marmite. Puis il posa dans le coin de la cheminée son baz-houarn. Il examina à son tour la hutte du sabotier. dit Houarn. Le temps était dur. et laisse-moi creuser mes sabots. tant il était content de son idée. couverts de givre. le fameux château ne paraissait pas. II Le jour même. faut souper. Le sabotier examina son singulier visiteur. et s’assit sur un billot de bois. Cependant il avait beau marcher. il n’eût aperçu à travers les branchages la fumée qui sortait par le toit de la hotte d’un sabotier. Le troi sième jour. — Alors. chemin faisant. chavira à moitié la porte de genêt d’un coup de pied afin d’en trer plus vite. car la chan delle brûle à rien faire. où le ragoût rissolait à plaisir. et apparemment qu’il comprit à qui il avait affaire. Il se disait. La neige couvrait la terre. C’était une ca109 Nouveaux fantômes bretons. car. pour sûr il n’y consentirait pas. qu’il apprendrait du moins ce que c’est qu’une aventure .AVENTURES DE IANN HOUARN son pauvre cœur et s’éloigna en sifflant un air de jabadao . pour ce qui était d’accepter la fille du roi ou sa fortune. Houarn fit une longue route sans s’arrêter. puis il prit machinalement la route de la forêt de Laz. à cause des soucis que tout cela doit donner. — Moi ! rien du tout. ressemblaient à des squelettes balancés par le vent .indd 109 27/03/2008 10:24:04 . — Il n’y a qu’à souffler dessus. et dit au sabotier : — Me voilà ! — Que veux-tu ? dit le maître de la hutte.

ronflèrent ensuite côte à côte. des troncs de hêtre. firent leur prière du soir. qui commençait à trois pieds de la terre.. à gauche. longue d’une aune . fait de paille et de fougère. dont le canon percé était attaché avec du fil d’archal. l’Enfant prodigue et ses pourceaux . C’était d’abord l’Enfant Jésus. arrangées avec un peu de terre jaune. et la couverture.indd 110 27/03/2008 10:24:04 . Nos camarades soupèrent de compagnie. était garçon et travaillait seul la plupart du temps. on voyait des outils. qu’est-ce qui te jubile de la sorte ? 110 Nouveaux fantômes bretons. malgré son âge. le lendemain. se levèrent en même temps. Quel sort ! C’est pourquoi Iann se réveilla en éclatant de rire. de feuillages et de fougères sèches. que le roi enchanté le dispensait d’épouser sa fille. puis saint Crépin cousant des sabots de cuir . son Ronflo fidèle. et. saint Antoine. — Tiens ! fit le sabotier. et de son vieux briquet rouge et jaune.. Tout autour de la hutte. avec un trou au milieu pour laisser passer la fumée. encore plein de feu. il était quitte de se quereller avec sa moitié de ménage ou avec des fainéants d’ouvriers. appuyé contre une pile de sabots mis au rebut. son bâton et sa barbe.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS bane faite de branches entrelacées. Mathio. mais qu’il assurait une bonne pension à sa mère et à lui pour le restant de leurs jours. Elle était ronde comme d’habitude. il y avait une quantité de vieilles images enfumées que le sabotier amateur avait attachées avec des pointes aux montants et aux solives de la cabane. Iann était de bonne humeur: il avait rêvé qu’il réveillait le roi à la barbe d’acier . Comme cela. se composait de quelques pierres plates. A droite. des tas de sabots. Le lit de l’ouvrier solitaire. se terminait en entonnoir. saint Joseph et la sainte Vierge . On y voyait aussi le juif-Errant. avec une pipe. Bref. se trouvait dans un enfoncement. dont le museau roussissait chaque soir dans les cendres chaudes du foyer. pour en finir avec le mobilier de l’homme des bois. Le foyer. et son cochon (sauf votre respect). patron des solitaires. il n’y a plus qu’à parler de sa patraque à pierre. placé au centre. et d’autres encore. le sabotier.

et qui furent évités grâce au nez de Ronflo. où repose le fameux roi dormeur. s’éloigna de la butte dont il rêvait de faire une maison de plaisance..AVENTURES DE IANN HOUARN — Moi ! rien du tout. Les voilà donc partis tous deux en quête du bonheur.. ils allaient. n’oublie pas ton baz-houarn. il faut que j’aille avec toi.. en ouvrant des gueules épouvantables. siffla son vieux Ronflo. Cela n’en finirait jamais. sans cela tu ne t’en tirerais jamais. et d’autres abomi nations encore. remplies d’une eau noire. que Baz-Houarn aplatit comme une tourte de pain de seigle. au sortir de la forêt. garnies de belles rangées de dents. Et voilà notre nigaud de raconter toute son histoire. — La fille d’un roi ! Toi. mon petit lann. 111 Nouveaux fantômes bretons.. Mathio mit sa patraque en bandoulière. Iann ? Es-tu fou ? — Non pas. Et surtout. où nageaient des monstres aquatiques. Houarn sentit son sang se figer à la vue d’une douzaine de loups énormes qui regardaient nos camarades. dont les girouettes. pour sûr. l’ami. vomissant le feu et la fumée. jusqu’aux lacs de fil d’argent tendus dans la forêt sombre. de fil en aiguille. grinçaient comme une scie rouillée et brillaient comme de l’argent au soleil de janvier. — Écoute. mettant la clef sous la porte. depuis le moulin des ogres et le bou langer de l’enfer. les lurons burent un bon coup d’eau de feu. Là-dessus. III Je ne vous raconterai pas toutes les aventures de nos deux vaga bonds. Houarn sans savoir pourquoi faire. Arrivons enfin au château du Laz. quoiqu’avec des projets différents. presque rien : c’est la fille du roi qu’on voulait me donner en mariage. Il y avait au-dessous des murailles des douves profondes. c’est l’ermite qui me l’a dit. ils allaient toujours : Mathio piqué par la convoitise.indd 111 27/03/2008 10:24:04 . ils aperçurent les tourelles du manoir. garnies de givre. comme tous les hommes. N’importe. Voilà donc qu’un beau matin. avec des têtes de requins. dit le rusé sabotier. et.

lann. qu’ensuite. à chaque coup. Fallait voir lann s’escrimer avec son terrible baz-houarn qui. car tous les loups de la garnison étaient écrasés.indd 112 27/03/2008 10:24:04 . trouva que Mathio était fort joli garçon et que lann. dont le son argenté alla droit au cœur du sabotier. La princesse ne fit ni une. de son côté. que. on verrait par quel moyen s’en défaire et à quelle sauce on les arrangerait. se sauvèrent en poussant des hurlements sauvages. trop amateur de ce vil métal pour lequel tant d’humains ont perdu et perdront leur âme. les officiers du château. des fils de rois déguisés sans doute. étaient venus pour réveiller son père et la demander en mariage. tranquilles comme Baptiste . pas autre chose. ils pourraient renverser les mu railles avec le tonnerre qui sortait de leur petit doigt .. Ajoutez à cela que Mathio. car la demoiselle se disait que ces deux champions accomplis. et puis elle vit lann et Mathio au milieu de ce beau carnage. à vrai dire. une voix de chouette. après avoir reluqué nos deux compères. Elle se mit donc à leur parler beau et prit sa plus douce voix. Elle vit donc ce qui s’était passé. ni deux : elle mit son chupenn (jupon) brodé d’or. j’ajouterai une belle ceinture de cuir et une épinglette en perles aux cadeaux que je t’ai promis si tu m’assommes toute cette canaille. si bien qu’on eût dit qu’ils venaient de tuer une douzaine de petits oiseaux. Son cœur. je vous dirai que la princesse. pour sûr. balançait entre les deux vainqueurs. écrasait un de ces gros mons tres. et dirent à la fille du roi que deux démons venaient d’assommer toute la garnison du château . et suivit ses officiers sur les murs. Et voilà la bataille commencée.. Allons. que c’était déjà un carnage tel que les gens du manoir vinrent sur les murs voir ce qui causait tout ce tapage. Finalement. qu’il fallait donc venir les apaiser et leur parler poliment . faisait un feu meurtrier sur les habitants des douves. sauf la bagatelle de son œil de travers. A ce spectacle. ferait un cavalier magnifi que. faut jouer du baz-houarn mieux que jamais. 112 Nouveaux fantômes bretons. hachés comme chair à pâté . aplatis. reprit le sabotier.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Si tu veux manger encore de la galette. qui étaient d’affreux korrigans velus et barbus.

qui trin quait avec eux sans compliments. voilà qui s’annonce bien . IV Il passa sur le pont. dont les murs étaient tapissés d’habits de marquis.. eût passé par-dessus tout. n’eût frappé sur la table de chêne un grand coup de son bazhouarn en di sant : « Pourquoi faire ? » La demoiselle cessa de rire. et les korrigans se ramassèrent dans les coins de la salle. Tous ces démons de korrigans trouvèrent des jambes pour le ser vir. elle répondit au sabotier : — Ces guenilles-là ont appartenu à mes nombreux prétendants. ah ! ah ! ah !.. pour de l’argent. de vestes de Cornouaillais. et Mathio. c’était une belle personne. par une enfilade de corridors. 113 Nouveaux fantômes bretons. je crois.. et la prin cesse se dépêcha de rincer les verres.. de guêtres et de culottes de Léonards et d’autres ? — Qu’est-ce que tout cela ? dit Mathio. puis dans la grande salle du château. ont été.. Elle rirait encore. entrons sans compliment. suivi de Iann et de Ronflo. lann et Mathio se régalèrent et burent plus de dix fois à la santé du roi et de la princesse. si Houarn. Pourtant. entrez. car le coup avait démoli la table et fait un large trou dans le plancher. déjà moins crâne. de la viande et de l’eau de feu . — Foi de Dieu ! répondit le sabotier enchanté. mon noble père. qui ricanaient com me un tas de démons. mais elle devait avoir de fameuses rentes. un peu grosse et rouge. pour chercher du vin. vous devez avoir soif après tant de besogne. Ensuite la compagnie se rendit. avec des yeux de chat-huant. leur dit la princesse . et tous les trois se trouvèrent bientôt dans la cour. qui se mourait de soif. La princesse se mit à rire avec les korrigans..AVENTURES DE IANN HOUARN — Entrez. les quels n’ayant pu réveiller le roi. seigneurs. Il n’y avait guère de quoi rire en ce lieu maudit. la queue en trom pette. Quand la princesse eut donc fini de rire. ajouta Iann en colère.indd 113 27/03/2008 10:24:04 . le pauvre homme. — A boire ! à présent.

faisons nos conditions. fit-elle. Tout à coup.le.indd 114 27/03/2008 10:24:04 .... Déjà. et le manoir enchanté disparut. ou nous deviendrons sourds aussi ». Est-ce vrai ? — Oui. comme un grand coup de tonnerre. Mathio était stupéfait. mais considérablement amortis... Peine inutile ! Iann n’entendait pas. Sa longue barbe était toute d’acier : elle étincelait à la clarté tremblotante de plusieurs milliers de vers luisants qui couvraient les meubles de cette chambre magnifique. en sorte que l’on pouvait s’entendre en causant haut. tout frais rasé . où donc ont-ils passé tous les autres ? 114 Nouveaux fantômes bretons. Il ressemblait à un gros ogre en retraite.. Iann tournait et retour nait ses yeux louches pour essayer de voir.. Baz-Houarn. — A la bonne heure ! dit Mathio. A mesure qu’on approchait. par trois fois . en brisant sa barbe. Le roi était devenu un bon paysan joyeux. et la princesse aux yeux de chat-huant changée en une jeune et jolie paysanne habillée à la mode de Quimper. mais rien encore.. chargée à double charge. on entendait davantage les ronflements du monarque endormi. — Tiens ! fit Houarn étonné. fais ton devoir ! Iann souleva son arme. aurait sa fille et une bonne dot avec. — Allons. il avait crié à son camarade : « Tape donc dessus ! Réveille.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS à la chambre où le roi reposait sur son trône d’or massif. Elle détacha de la cloison un grand voile de fil d’or et le jeta sur la tête du roi. et quand on fut près de lui. La princesse et les korrigans riaient en dessous. Pourtant le sabotier se demandait comment sortir de là. aveuglé presque . s’apercevant que Iann avait l’air de soupeser avec rage son bâton de fer. A la fin. il y eut un fracas terrible. nos aventuriers se demandèrent si ce ronfleur éternel n’avait pas un tonnerre dans le ventre. Ce n’était plus qu’une belle métairie entourée de vastes granges.. la prudente fille jugea qu’il était temps d’arranger les choses. Les ronflements continuèrent. On nous a dit que celui qui réveillerait le roi. et la barbe d’acier éclata par morceaux en rendant un son formidable. un fermier cossu. Mathio fit craquer sa canardière..

quelque déshérité qu’il soit. il n’y en a pas d’autres ici. mon ami. Mathio fut assurément bien traité . Paysan qui veille ne vaut-il pas mieux que roi qui dort toujours ?. à tel point qu’il regarda la jolie paysanne avec des yeux. répondit le fermier. répondit-il . des yeux qui ne louchaient plus du tout.. et je file.. tu n’oublies pas ta mère . Une petite main se posa dans la rude patte du vagabond.. car tu es un bon fils . pour tant il ne s’en alla qu’à moitié content.. tout de même. et qu’un bon fils. parce qu’il ne pouvait com prendre comment la princesse. tu as rompu l’enchantement par ta piété filiale . avait pu préférer un vrai nigaud. réussit tou jours avec l’aide de Dieu ! 115 Nouveaux fantômes bretons. je te donne ma fille. — Bien sûr que je voudrais. ça ne me regarde pas. et même davantage. donnez-moi dix-huit sous pour ma pauvre bonne femme. finie au moment où commence la for tune du pauvre aventurier. mais elle ?. Mais. et. Et voilà mon histoire finie. simple et sans sou ni maille.AVENTURES DE IANN HOUARN — Mon garçon. pour tenir la parole de la princesse qui s’est envolée avec ses richesses. — Ah ! c’est drôle.indd 115 27/03/2008 10:24:04 . — Dix-huit écus tu auras. si tu veux. à un gaillard aussi bien tourné que lui. et l’on assure qu’il se permit de presser un peu la main mignonne qu’on lui donnait. C’est peut-être parce que la présomption et la ruse ne valent pas la simplicité d’un cœur droit. reprit Houarn. Il paraît que Houarn aussi avait subi du changement comme les autres.. c’est-à-dire la belle paysanne.. Seulement. s’il garde le souvenir de sa mère et du foyer paternel.

y fit élever une délicieuse chapelle dont le jubé de pierre est une des merveilles de la Bretagne. quand il se trouvait las.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS LE FOU-DU-BOIS D (Foil-goat) es fontaines miraculeuses existent au chevet de plusieurs chapelles bretonnes. 116 Nouveaux fantômes bretons. On dit qu’un lis blanc. germa sur le tertre qui recouvrit son corps. descendait de son arbre et allait se baigner dans la fontaine.indd 116 27/03/2008 10:24:05 . Une des plus remarquables est celle du Folgoat (arrondissement de Brest). se balançait nuit et jour en chantant Ave Maria ! Affamé. Il fut enterré au pied du grand chêne où il avait usé sa courte vie. ému du prodige. Elle baignait le pied de l’arbre sur lequel un pauvre innocent nommé Salaün-ar-Foll. image de sa pureté. grelottant de misère ou de froid. demi-nu. Salaün. Salomon-le-Fou. Le duc de Bretagne Jean IV.

adou cissait d’ordinaire l’amertume des regrets du journalier. vieux et hypocondriaque. qu’au reste. de leur faute ou n’est qu’une amère injustice... ils prétendent que cela est bien dû à leur propre mérite . Une voix s’y élevait pourtant. disent-ils. et qu’ils devraient avoir mieux. pour bénir la volonté du bon Dieu. c’était celle de Tinah. On le disait avare et ambitieux.indd 117 27/03/2008 10:24:05 .. ah ! si j’étais à telle place !. ils vivaient aussi médiocrement l’un que l’autre. Bien plus. loin de remercier la main qui les comble. au milieu de ces doléances. Il reprenait courage. qui les accable parfois et qu’ils ne savent pas accepter chrétiennement. Si la fortune. des plaintes et des regrets. il en est. riches ou pauvres. Le malheur. qui poussent l’aveuglement jusqu’à maudire l’instant où ils vivent et à former des vœux insensés pour le changement de leur existence. jeunes ou vieux. se plai gnant sans cesse de peines imaginaires. mais on entendait aussi dans sa cabane. Jakou valait mieux assurément : il était encore jeune et fort. » L’histoire légendaire de maître Pierre et du pauvre Jakou servira peut-être à mettre en relief toute l’odieuse impiété de ces déplorables vœux. et le lendemain 117 Nouveaux fantômes bretons. au contraire. C’étaient deux voisins. c’est-à-dire la ville de l’Église-Noire.. Je veux parler des imprudents qui disent : « Ah ! si j’avais dix ans de plus ou de moins . Quoique leur situation de fortune fût bien loin d’être semblable. remplie de pauvres enfants. célibataire. vivant dans un village retiré de BasseBretagne. on dit qu’il y aura toujours dans le monde. pieuse et résignée. c’est fort peu de chose. Pierre était à l’aise. des hommes mécontents de la condition où Dieu les a placés et peu satisfaits de tout ce qui leur arrive. à Kerliz-du. Cette voix douce. la femme de Jakou. leur sourit. ne provient jamais. regrettant le temps passé et maudissant le présent.LE TROC D’ÂGE histoire I I l y a eu de tout temps.

Les chatshuants. Le sorcier reprit : — Oui. Il avait reconnu le sorcier de la Dour-du (l’eau noire). Jakou. Jakou. et. qui rôdait autour de lui.. il aperçut deux hommes immobiles tout près de lui. vers les deux aventuriers. Jakou était naturellement brave . Jakou. sur le bord de la lande. où cours-tu.. au détour du sentier. C’était le soir. ? » Et les ruisseaux grossis. semblaient aussi répéter son nom. il s’élança hors de la maison. sans hésiter. au pied d’un grand menhir mal famé.. Jakou. Il regarda derrière lui : on ne pouvait plus apercevoir de là les cheminées du village. presque sans vête ments.indd 118 27/03/2008 10:24:05 . il ressentit une fausse honte de ses terreurs. pauvre Jakou. Il allait revenir sur ses pas lorsque. je t’attendais ici. et s’avança.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS il travaillait avec un peu plus d’espérance au cœur. dont on racontait des choses éton nantes . lui dit aussitôt l’un de ces hommes... et leur cri lugubre semblait dire au vagabond désespéré : « Jakou. et puis cet homme qui lui disait avant d’avoir pu distinguer sa figure : « Je savais bien que tu viendrais ». perchés sur les rochers ou sur les vieux chênes. je savais bien que tu viendrais.. Il frissonna de crainte et de douleur. détournant les yeux pour ne pas voir ses enfants qui pleuraient.. La neige couvrait la terre . poussa un affreux jurement.. s’envolaient à tire-d’aile.. c’était à coup sûr un esprit à double vue. ou. que la brise portait au loin d’échos en échos. j’en suis certain . ou. Le mari de Tinah sentit ses genoux trembler. — Te voilà. changer de vie pour trouver sans peine du pain et de l’ar gent. Jakou frappa du poing sur la table. au lieu de dire Amen à la fin de la prière de plus en plus résignée de sa femme. sans feu. 118 Nouveaux fantômes bretons. roulant au fond des vallées. cédant au désespoir et aux sourds conseils du démon.. Le paysan épouvanté s’arrêta . ses trans ports se calmèrent. la froide bise gémissait sur la lande solitaire où s’avançait Jakou. ses idées se modifièrent. tu veux faire comme ton voisin Pierre. le pauvre ménage se trouva sans pain. Mais après un hiver rigoureux et deux mois de chômage.

Jakou hésitait encore. continua le sorcier .. fortune. bonheur.. Voici de l’or. ses joues plus creuses.. il indiquait le remède. et de l’or. afin de mieux jouir de la vie . ma femme. En touchant l’or de Pierre. de l’or à la place. Allons. que tu n’as pas le choix : tes enfants meurent de faim. Pierre et le sorcier de la Dour-du s’éloignaient en ricanant dans la direction opposée au village de l’Église-Noire. — Pierre se trouvait trop vieux. ouvrit de grands yeux. lorsque Pierre laissa tomber sur la roche une poignée de beaux écus d’or. Et que de cho ses au bout de vingt ans : joie. l’insensé. Jakou affolé saisit l’or d’une main tremblante...ce que vingt ans dans la vie d’un pauvre ? vingt années de souffrance de moins. Je pensais à toi . une rafale. — Vingt ans.. son corps affaissé. Un rire infernal troubla un moment la sinistre solitude . mais il nous fallait un pauvre diable qui prit sur son dos les vingt années que je lui retire. ta femme succombera à la peine. troc pour troc ! Ces mots retentissaient encore comme un roulement de tonnerre aux oreilles du journalier. Et puis. c’est beaucoup.. Nous n’avons point de temps à perdre. hélas ! 119 Nouveaux fantômes bretons. Pierre avait l’air alerte et marchait d’un pas rapide : il emportait la jeunesse de Jakou. s’écria le tentateur ! Eh ! qu’est. — Bah ! tu as à peine trente ans. mes enfants. l’ami. dit le sorcier de la Dour-du. cela fera cinquante. c’est le prix de ma vie ! Mais. qui brillèrent dans l’ombre d’un rougeâtre reflet. tout cela t’attend si tu sais vivre.. songe. — Tinah. peut-être.LE TROC D’ÂGE Jakou. murmura le paysan incertain. et voici Pierre qui te donne les ar rhes du marché. — Prends vite.. accompagnée de bruits étranges.indd 119 27/03/2008 10:24:05 . ébranla les chênes et les rochers et agita d’un frisson convulsif tout le corps du traqueur.. où êtes-vous ? s’écria l’insen sé. il voulait rajeu nir. Jakou avait vieilli de vingt ans. Il voulut fuir et sentit que sa dé marche était pesante. — Songe que tu mourras de misère.. ses mains plus sèches. nous t’attendions. Le sorcier avait touché la plaie . Le pauvre Jakou allait se perdre corps et âme..

miserere ! 120 Nouveaux fantômes bretons.. Jakou se trouva si vieux.. Un jeune garçon. — Ta mère !!! — Hélas ! elle est morte peu après la disparition de son pauvre mari.. II Un jour. le vieillard tressaillit et murmura ces mots — Jésus ! est-il possible ? Comme il ressemble à Tinah ! Il allait se jeter au cou de l’enfant. c’était le nom de notre mère bien-aimée. lui parla avec affection... et votre âge. Le jeune paysan ajouta ces mots cruels : — Vous n’avez pu connaître ma mère. bien des années sans doute après la scène que nous avons racontée. mon vieux père : vous avez prononcé le nom de Tinah !. — Méconnu par mon fils. Peut-être allait-il essayer de se faire reconnaître. bien loin. tomba sans connais sance au pied du sombre menhir. le pauvre vieux se mit à pleurer.. mort pour tout le monde ! Miserere. ou du moins mourir bientôt dans les bras de ses enfants. et l’infortuné s’enfuit au loin. Tinah. à la vue de ce doux visage. voisine de la folie. quelle punition ! Je suis mort.. qu’il n’osa retourner à son village.. revenir à la vie. écrasé par tant de secousses. Non ! la justice de Dieu n’était pas satisfaite.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS voudront-ils me reconnaître ? La malédiction de Dieu est écrite sur mon front ! Malheur ! malheur !!! Et le misérable. En apercevant le clocher. car vous n’êtes pas du pays. s’écria Jakou en se frappant la poitrine.. O mon Dieu. occupé à étréper la lande. En se relevant.indd 120 27/03/2008 10:24:05 . si changé. Au son de cette voix.. — Morte ! répéta le vieillard avec égarement. s’empara de son faible esprit. Une épouvante. un vieillard en haillons cheminait tristement dans le sentier qui conduisait à l’Église-Noire. lorsque ce dernier lui dit naïve ment : — Je n’ai compris qu’un seul mot de vos paroles. retrouver sa raison presque perdue.

Puis il ajoutait tout bas.. — Allez. il s’éloigna de ces lieux où il ne trouvait qu’amer tume et désespoir. comme pour tenter un dernier effort — Me reconnais-tu. C’était à l’en droit même où s’était conclu le funeste échange. Miserere. La folie. un an cien compagnon de sa jeunesse. ne savaient pas refuser la charité à ce vieil innocent. allez. si bas qu’on ne pouvait guère le comprendre. fausseté ! Vous avez plus de soixante ans. donnez du pain. On eût dit un spectre errant sur la lande. le vent de mer gémissait dans les cavernes de la montagne et sur les falaises lointaines. — Malheur ! malheur sur moi ! cria le méconnu. un fou. Jakou aperçut un homme dans la force de l’âge. et le pauvre Jakou (Dieu ait son âme !) était un peu plus jeune que moi. en effet. qui n’ai que quarante ans sonnés depuis la Saint-Michel. — Fausseté ! répondit Alain. Alain ? Je suis Jakou. pour l’amour de Jésus et de la Sainte Vierge. il ajoutait en pleurant : — Donnez . donnez. s’empara de sa pauvre intelligence. c’est bien vrai ! Et. à Jakou de l’Église-Noire. l’ami. miserere ! 121 Nouveaux fantômes bretons. dit le jeune paysan avec tristesse. Puis il se remit à son travail. ou plutôt une sorte d’idiotisme triste et doux. et lui dit enfin. Il marcha de son côté. ajouta le paysan. les railleries de tous ceux qui prenaient ses paroles pour de pures folies. à perdre le peu de raison qui lui res tait encore par intervalles. mon vieux.. Jakou ne tarda pas. à celui qui fut son mari. de nouveau. fou ou mort pour eux ! c’est vrai. tant il redoutait. Plus loin.indd 121 27/03/2008 10:24:05 . stupéfait de cette audace . et les fermiers de la campagne. tandis que Jakou s’enfuyait en pous sant des cris.LE TROC D’ÂGE — Pauvre insensé. à la fin. d’une voix monotone et pitoyable — Qui que vous soyez. Que Jésus vous assiste et vous éclaire ! — Fou ! s’écria le malheureux. au nord du Léonais.. Jakou ton voisin. Comme l’autre fois aussi. qui disait ou chantait parfois.. sans trop savoir ce qu’il allait faire.. en mémoire de Tinah. le mari de Tinah. vous êtes un trompeur ou bien..

voilà la punition de nos crimes . moi je vais tâcher de rouler encore. et je n’ai pas même de pain. mais un éclair brilla tout à coup clans son intelligence obscurcie . à ma ruine. Alors il s’écria. Au surplus. — Mon âge.. une baga telle ! ce serait sans doute la mort pour moi. sur une lande déserte et loin de toute habitation. par la résignation.. dont il osait ac cuser la justice. car les années que tu m’as prises ou données n’ont servi qu’à mon malheur. ce que nous avons perdu . toujours méconnu. nous pouvons tout recouvrer dans l’autre. je n’ai pas mangé depuis vingt-quatre heures.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Un jour enfin. mais qui paraissait bien moins résigné que lui. tu me demandes de l’or. — Ni moi non plus.indd 122 27/03/2008 10:24:05 . 19. — Miserere. — C’est bon. vingt ans de plus.. je le veux bien. Jakou rencontra un mendiant aussi misérable.. au lieu d’invoquer l’Ami. nous l’avons bien méritée. répondit-il en ricanant. Mais si je reprends mes années. — Reprends ton âge ! s’écria l’insensé d’une voix frémissante.. Hélas ! Pierre ne répondit à ces paroles que par un rire étrange et s’éloigna en murmurant contre la volonté de Dieu.. mais. le suprême Ami des délaissés sur la terre. Je n’ai pu en rien faire. Jakou regarda avec épouvante cet homme qui ricanait dans sa détresse. on accorde le don d’inspiration naturelle à ces doux et pieux innocents qui touchent leur pain dans les métairies les plus écartées. Pierre se remit promptement et ne fut pas longtemps à apprécier l’état moral de son ancien voisin. A peu de temps de là. 122 Nouveaux fantômes bretons. n’en parlons plus .. Jakou. Il en eut une certaine frayeur au premier abord . il avait reconnu Pierre. — De l’or. murmura l’idiot. il faut auparavant que tu me rendes l’or que je t’ai payé. comme s’il eût été inspiré (19) : — O Dieu juste et bon. Rien ne peut nous rendre.. dans ce monde.. En Basse-Bretagne. miserere... et que l’on ne désignait à la fin que par les noms de Miséréré l’Innocent. le preneur de ses vingt ans. juste ciel ! dit Jakou.. Tu m’avais ap paremment cédé ta sottise par-dessus le marché.

. il essayait encore de chanter. sans doute terrible. des derniers jours de ce mécréant.indd 123 27/03/2008 10:24:05 . comme on dit. dans le monde. qu’emporte l’amour de l’or et du plaisir. d’une voix éteinte. que je sache. écoutaient avec indifférence : c’était le nom de Tinah. miserere.Bretagne. n’a pas conservé. la légende. à quoi bon parler de la fin de l’ambitieux et de l’impie ? Du reste. afin de se mettre à la hauteur d’une époque qui ne vient pas assez vite à leur gré et de jouir plus tôt des funestes bénéfices d’un autre âge. seuls témoins de sa mort. qui se refuse ordinairement à garder la mémoire des méchants. jusqu’à son dernier soupir. Puis il entrecoupait ses prières d’un nom qu’il prononçait avec amour. Miserere. mais que deux pauvres fem mes. trop pressés de pénétrer les secrets de l’avenir. le souvenir.. L’air calme et résigné. et se lancer tout à coup au milieu de spéculations ou de fêtes qui les conduisent à leur ruine. Quant à Pierre. non loin du village de l’Eglise-Noire. Et l’on voit aussi des adoles cents et de jeunes hommes. Il mourut dans une grange ouverte aux quatre vents du ciel.LE TROC D’ÂGE Jakou s’éteignit comme meurent souvent les pauvres mendiants en Basse. Cette naïve histoire renferme une moralité qui nous semble être d’une application facile et trop commune dans le temps où nous vi vons. On ne voit que trop souvent. rajeunir de vingt ans. à peu près comme les oiseaux sur les landes. se vieillir même par tous les moyens. des vieillards même. se changer autant qu’il est possible. qu’il avait voulu revoir une dernière fois. 123 Nouveaux fantômes bretons.

alternaient. ces lieux. Il chassait par tous temps et saisons. ni loi. non loin de ce vallon funeste. arrosés par de limpides ruisseaux. vivait presque seul en ce noir donjon. et pourtant ces lieux si riants aux regards. ne 20. sans chapelain. chaque nuit. et une colline toujours verte. la bruyère dessé chée ne porte plus de fleurs. les fées aux cheveux d’or. à l’heure où le soleil réjouit la nature. avec les korrigans de Tréhoranteuk. et l’on dirait que la lande conserve en core les traces d’un incendie récent. dit -on. les herbes fanées ne reverdissent jamais .. sans enfants. avant la mé tamorphose que nous allons raconter. cet endroit est plus redouté encore: la vengeance divine paraît s’être étendue sur ce vallon et l’avoir marqué des signes d’une malédiction éternelle. sans foi. soigneusement évités par les gens du pays.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS LES PIERRES MAUDITES O légende n remarquait jadis au milieu des landes sauvages qui s’étendent entre Kon-Koret (le val des Fées) et le bourg de Tréhoranteuk. C’est que les Koret (ou Korredd). sans amis. Arrondissement de Ploermel. étaient même alors. Il n’était entouré que de quelques soudards et varlets sans peur ni principes (autant qu’il en était besoin pour guider à la chasse les grandes meutes du seigneur Gastern). surtout dès que le jour commençait à décliner. dont le riant aspect contrastait singulièrement avec la sombre parure des plaines d’alentour .. une petite vallée toujours fraîche. I Autrefois. Sans femme..indd 124 27/03/2008 10:24:06 . s’élevait le château du sire Gastern de Tréhoranteuk. cet homme. 124 Nouveaux fantômes bretons. Les rochers semblent noircis et brisés par la foudre . et malheur au chrétien imprudent qu’eut surpris leur ronde nocturne ! Depuis. sur la lisière des bois de Néant (20).. pour s’y ébattre follement au clair de la lune.

que nul désormais n’osait s’exposer aux effets de sa colère et de sa ven geance. son neveu et filleul. Il augmenta le nombre de ses varlets. quoiqu’il se fût attiré d’abord plus d’une querelle avec des seigneurs plus ou moins éloignés de ses domaines. doux et patient. soudoya de nouveaux soudards et routiers mal famés. faut-il reconnaître que. et tourmenta plus que jamais son voisinage par ses brutalités et ses rapines. méprisant les séductions contraires. jamais l’infortuné ]éhan ne réussit à ramener son oncle impie à la foi de ses pères. pieux. il crut devoir dire un jour un éternel adieu au manoir de Tréhoranteuk et alla demander asile au monastère hospi talier de Saint-Méen. ses pas ne connaissaient point d’entraves. son ardeur méprisait tous les obstacles. — le vin aidant. sans être ni exemplaire. On eût dit dès lors que le dia ble régnait en maître dans le sombre donjon de Tréhoran125 Nouveaux fantômes bretons. le tonnerre. Pour lui. la pluie ou l’ouragan. Mais. souvent mises en rouvre pour l’ébranler dans sa vertu. la chasse et les batailles ensuite. la conduite du seigneur avait du moins été à peu près exempte de scandales affligeants. et voyant que ses supplications étaient vaines et tournées en plaisanteries cruelles. avait su conquérir sur l’esprit farouche du baron une influence salutaire. on dit même qu’il versa en cette circonstance les premières et les seules larmes de ses yeux. nommé Jéhan.indd 125 27/03/2008 10:24:06 .LES PIERRES MAUDITES craignant pas plus le soleil que la glace. En disant que le sire Gastern n’était entouré que de mécréants en son château. Aussi. ses larmes et ses prières. lequel. ni chrétienne. car il aimait son neveu plus qu’il ne s’en doutait lui-même en son cœur violent et acerbe. Jéhan commit. Aussi. en s’éloignant. Mais malgré ses ef forts. Il se livra aux désordres les plus effrénés. sans le savoir. Gastern effaça bientôt de sa mémoire obscurcie l’image tou chante et pure de son doux neveu. hélas ! — et c’est pourquoi. une faute irréparable. il avait fini par être tellement redouté à dix lieues à la ronde. Grande fut la colère du seigneur à ce brusque départ . Ses courses n’avaient pas de limites pour ainsi dire. nous oublions qu’il avait eu longtemps auprès de lui un jeune garçon orphelin. pendant le séjour du jeune homme au château de Tréhoranteuk.

. — un moine du couvent s’étant attardé au loin pour accomplir des œuvres de son charitable ministère. Des éclats de rire prolongés interrompirent cette harangue du sire. celle du maître ne tardera pas à venir. d’autre plaisir que la chasse à outrance et les combats sans merci. le retenir par tous les moyens. aucun moine. je pense. qui les fait trembler : ces mécréants reçoivent déjà la punition de leurs crimes . par saint Hubert. et laissez-moi continuer. — c’était la veille de la Toussaint. vint à passer dans le pays que Gastern fréquentait dans ses excursions ordinaires de chasse ou de maraudage. un orage paraissait sur le point d’éclater. aucun prêtre n’eût osé s’y aventurer. on ne connaissait plus ni dimanches ni fêtes au château de Tréhoranteuk . Jéhan priait et pleurait en silence. — Par ma barbe.. tant était grande la réputation d’impiété du vieux sire. Il faut. je crois. tomba tout d’un coup au milieu d’une troupe de gens armés que commandait le terrible Gastern en personne. plus de sommeil pour le cruel baron. dans le monastère. Ses varlets eux-mêmes n’y peuvent tenir et n’osent demander grâce devant ce possédé du démon. Un soir.. la patience du ciel est enfin lassée. même par la force et la violence. En ce moment. manants. c’est un moine..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS teuk : plus de repos. tout occupé de ses prières. Le pauvre homme. l’heure de la justice va sonner. Il ne connaît d’autre délassement que la table et l’orgie. qu’il marche toujours.. fit-il. que ce moine paiera pour tous les 126 Nouveaux fantômes bretons. car la coupe déborde . mais il crai gnait que son oncle ne voulût. Depuis plusieurs années.. — Silence. que nous tenons. s’il tombait en son pouvoir. qu’une chasse heureuse mettait en belle humeur. dit le sire.Errant. Je disais donc. une œuvre mé ritoire en pareille occasion. qu’il s’agite sans cesse. cependant il ne pouvait se résoudre à pénétrer dans ce repaire de crime et de scandale . non pas qu’il tremblât pour ses jours ou pour sa pieuse vertu. Par saint Hubert. qui m’a fait tuer trois chevreuils aujourd’hui et détrousser un brave que son bagage paraissait gêner. nouveau juif. sur l’aveu glement et les désordres du frère de sa mère . ce qui est.indd 126 27/03/2008 10:24:06 .

. j’irai brûler son couvent. seigneur Gastern.. Et comme le Vautour s’éloignait déjà en maugréant de cette cor vée inattendue.LES PIERRES MAUDITES autres . vénérable moine. Qu’en dites-vous. lorsque le vacarme que fit le Vautour à la porte du couvent vint troubler la paix de leurs méditations. — Par ma barbe ! dit-il. Il n’arriva au mo nastère qu’à une heure fort avancée de la soirée. suivie par le pauvre moine. tu le réveilleras poliment. déploie incontinent tes ailes et vole vers Saint-Méen sans retard. Si le prieur est couché. venez. Le digne moine l’en tendit sans pâlir : 127 Nouveaux fantômes bretons. il viendra le réclamer en per sonne. mon gentil courrier. Holà ! maî tre Vautour. en avant soin de renchérir encore sur les ordres de son maître. malgré le vent et la pluie. Le Vautour partit comme une flèche et se rendit à SaintMéen. Et la troupe se mit en marche. et que le moine sera pendu. en ce saint lieu. Bientôt le sire Gastern s’arrêta au carrefour d’un chemin. bravo. Vous trouverez au château de Tréhoranteuk tous les égards qui vous sont dus. le mécréant exposa au prieur l’objet de sa mission. — Venez. veillaient et priaient afin de se préparer dignement à célébrer la grande fête du lendemain. qui tombait à torrents. Enfin. avec cent écus d’or par-dessus le marché. le baron ajouta ces mots : — Tu diras de plus au prieur que si avant trois jours je n’ai pas reçu cent écus d’or pour la rançon de son moine. tous. et que si le prieur de Saint-Méen veut le ravoir. j’allais oublier chose importante. — Ah ! ah ! ah ! firent tous les misérables en éclatant de rire. le prieur veillait en attendant le retour du moine qu’il avait sans doute chargé de quelque message . je veux y garder un moine pour chanter vêpres et matines. du reste..indd 127 27/03/2008 10:24:06 . reprit le sire avec une feinte dé férence. et lui offrant les respects du sire Gastern. Jéhan priait dans sa cellule . tu lui diras que n’ayant pas de chapelain à Tréhoranteuk.. mes amis ? — Bravo. dont quelques soudards pressaient les pas trop lents à leur gré.

répondit le jeune religieux. Tantôt des querelles menaçantes semblaient devoir éclater entre ces misérables échauffés par le vin . qu’il soit fait ainsi que tu le demandes. illuminaient par intervalles les noires murailles de la grande salle. enfin. la somme que réclame cet en nemi de Dieu ? — Prions. sans nul doute. On alla aussitôt chercher le moine. — J’irai trouver le baron... que se passait-il au manoir de Tréhoranteuk ? Le souper. qui se mit bientôt à table. le supplice le plus cruel du serviteur de Dieu était d’ouïr les propos infâmes. avec votre permission. qui s’avança d’un pas ferme au milieu de la salle. Puis il se rendit auprès de Jéhan et lui fit part de tout ce qui venait de se passer. mon fils. sa figure vénérable. qu’on amène mon chapelain . prions. les jurements horribles de ces possédés.. en voyant s’éloigner le misérable envoyé de Gastern. ô mon fils ..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Que votre volonté soit faite. Gastern lui-même se sentit mal à l’aise . ô mon père. n’est-ce pas demain la fête de tous les Saints ? Les bienheureux du ciel ne nous abandonneront pas. Et au dehors. je veux qu’il boive céans à ma santé. et le redoutable baron ne sera plus à crain dre. tantôt d’affreuses chansons retentissaient sous les voûtes du sombre manoir. servi dans la salle des gardes. qui t’inspire. au milieu de quelques soudards favoris. Pendant cela. et là. On avait en fermé le prisonnier dans un réduit obscur attenant à la salle. Sa contenance digne et calme. ô Seigneur. après avoir vidé d’un seul trait une copieuse ra sade. — Holà. attendait le baron.. J’irai à Tréhoranteuk. — C’est Jésus. Les éclairs qui. pareils aux reflets de l’enfer. pendant que vous célé brerez l’Office des Morts. il reprit son insolence accou128 Nouveaux fantômes bretons.. augmentaient la joie et l’ivresse du sire.indd 128 27/03/2008 10:24:06 . commandèrent un moment le silence. qui se livraient à des libations sans mesure. j’irai seul à Tréhoranteuk afin de lui arracher sa proie et de lui épargner un cri me. murmura-t-il. s’écria-t-il. — Mais où trouveras-tu. l’ouragan déchaîné paraissait lutter par sa violence avec le vacarme croissant de l’intérieur.

. qu’ils venaient de rencontrer au fond d’un ravin. à se battre. Mais voilà que sur les six heures du matin. une fanfare infernale. L’aube du jour pénétrait par les hautes fenêtres. le sire. Un feu intérieur brûlait ses entrailles. Deux soudards entrèrent tout à coup dans la salle. ô horreur ! ils passèrent la soirée et la nuit de la Toussaint à boire. sur le serviteur de Dieu.. mon brave ermite. sang du diable ! boiras-tu.. tombant à genoux. le jour des Morts ne se passera pas sans que mort s’en- 129 Nouveaux fantômes bretons. demanda son cor de chasse et en tira soudain. Cependant ils avaient relégué le captif dans un cachot éloigné du lieu de leurs orgies.LES PIERRES MAUDITES tumée. oui ou non ? Et comme le châtelain. surtout pour fêter les morts. Le moine. le poing fermé. dirent-ils en déposant à ses pieds le corps inanimé du Vautour. allait s’élancer.. exaspéré du calme que montrait sa vic time. et l’on vit pendant quelques instants la muraille s’illuminer de reflets sanglants. remplit jusqu’aux bords une coupe énorme. et répondirent ainsi aux dernières paroles du baron : — Le voilà. lança contre la muraille tout le vin que contenait la coupe. Ils passèrent donc. tant ils craignaient que sa présence ne vînt encore les troubler. Gastern ne put se lever le jour de la Toussaint.. et dit au moine immobile en face de lui : — Or ça. Allons. à se quereller. Vautour.indd 129 27/03/2008 10:24:06 . de son souffle haletant. qui avait voulu qu’on le mît sur un lit dans la grande salle.. — Sang du diable ! s’écria-t-il en se levant d’un bond désespéré. s’écria Gastern au comble de l’effroi. — A moi. en entendant sonner dans le clocher du bourg les glas des trépassés. un vio lent coup de tonnerre ébranla le castel et cloua le possédé à sa place. sous les yeux mêmes du baron. Ses varlets disaient que le moine l’avait envoûté et songeaient déjà à piller le château avant de l’abandonner. il faut que tu goûtes le vin de Tréhoranteuk et que tu me dises ensuite si nous ferons bonne chasse demain et après-demain.

ces gardes.. La légende entoure de son ombre mystérieuse les pierres maudites de Tréhoranteuk. leurs âmes... l’interpelle avec anxiété. Mais. ces chasseurs.. mes maîtres. Hélas ! quel spectacle vint frapper ses jeux: une plaine aride et nue.. gisant sur la terre.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS suive... En chasse.indd 130 27/03/2008 10:24:06 . dans toutes les chapelles du voisinage. tout ici est pétrifié . Seigneur. Puis il se fit au loin sur la plaine déserte un silence de mort: plus d’aboiements. essaie de le relever.. et pour les quelles le chrétien ose à peine s’adresser cette question poignante : — Ces âmes... au loin. les cœurs ne battent plus dans ces poitrines de roche. le neveu du baron maudit. Hélas ! hélas ! tant de crimes ont mérité vo tre juste vengeance. voilé par les larmes. Seigneur. tin taient sans cesse pour les morts. hélas ! n’est-il pas en ce temps d’autres cœurs pé trifiés. venait de perdre de vue la troupe des méchants qui. Jéhan se jeta la face contre terre à ce moment d’im molation divine et versa des larmes abondantes.. oubliant le salut de leur âme et les prières qu’en ce jour de deuil universel chacun doit aux trépassés.. d’autres âmes glacées par l’aveuglement du siècle. seulement. plus de fanfares. C’était Jéhan.. Jéhan s’approche de lui. où sont-elles ?. rien que le bruit du vent qui gémissait en courbant les bruyè res. le terrible seigneur ? Le voilà. en chasse. — Pouvez-vous pardonner. L’Élévation sonnait alors dans la tour et dans l’église du bourg de Tréhoranteuk. . Et leurs âmes.. Et sur la plaine aussi s’avançait tristement un jeune moine. une biche qui s’enfuit. Le moine pressa le pas dans la direction que la chasse avait prise. dont le regard. une meute arrêtée dans sa course . et que l’on prenne mes meilleurs limiers.... les sons d’un cor sinistre répondaient aux sons lugubres des cloches qui. murmura le religieux en dé tournant ses regards ?. Et sur les landes de Tréhoranteuk les aboiements de la meute.. grand Dieu.. O justice de Dieu ! cet homme est de pierre . les cris des soudards. ces chiens. où vont-elles ? 130 Nouveaux fantômes bretons. poursuivaient avec fureur une pauvre biche aux abois. une troupe d’hommes immobiles. Et le baron..

dans la commune de Clohars Carnoët. changés en vieux chevaux. où gîtent les loups et les sangliers de la forêt voisine. dont on daigne à peine s’apercevoir aujourd’hui ?. Nous croyons qu’il peut être utile d’élever du moins d’humbles protestations et de con tinuer. se trouve la lande Minars.. j’ai vu s’enfuir devant moi plus de cent pauvres haridelles ». La croix 131 Nouveaux fantômes bretons. « En vérité. un soir. C’est là.. cette campagne par des exemples. Ces exemples n’attestent-ils point que l’œil de Dieu ne saurait être indifférent à ces profanations.LA LANDE MINARS N on loin de Quimperlé. fontaines et croix. vouées jadis par de pieuses mains à la mé moire de quelque bienfait public ou particulier. qu’après leur mort vont errer. des fautes dans leurs additions. pour ainsi dire. en revenant de l’affût. LE CASSEUR DE CROIX récit légendaire N I ous avons déjà exprimé ailleurs nos regrets de voir disparaître peu à peu du sol de la vieille Bretagne les ruines des anciennes cha pelles. On raconte qu’autrefois un calvaire remarquable s’élevait au car refour de plusieurs chemins creux qui se rencontraient au pied de la montagne...indd 131 27/03/2008 10:24:06 . les notaires et procureurs qui ont fait. ceci est triste à dire (ajouta en souriant le braconnier qui m’a conté cela). dit-on (et j’en demande pardon aux honorables person nages). auprès du village de Bothuan.

il faut marcher doucement et la prière aux lèvres lorsqu’on passe auprès d’un calvaire.. Son écuyer le suivait avec un jeune page. le jeune page. on vit la croix du bon larron couchée sur la terre. Kado. Le temps et le vent de la montagne avaient li vré tant d’assauts à ce monument isolé. afin d’enlever ces belles pierres qui figureront fort bien dans la construction que j’achève en ce moment. Un soir que le sire de Bothuan chevauchait dans ses bois. mais pa tience ! En y aidant un peu. Argall. Kado. — Dieu vous en garde.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS du Sauveur. taillée dans le plus fin granit des carrières de Kersanton. je n’ai qu’un regret.. qu’il s’était depuis longtemps arrogé le droit de tout dire et de tout faire.. tandis que le gibet du mauvais larron. Un jour. — Paix ! imbécile . une brume froide et épaisse obscurcissait les sentiers. Le jour baissait déjà . Le sire de Bothuan. murmura le vieux seigneur. le vent gémissait .. — Je vous l’avais bien dit. 132 Nouveaux fantômes bretons. il vint à passer par le carrefour des Trois-Croix. je reviendrai ici cette nuit même avec char et che vaux.. après un orage affreux.. oc cupé à considérer tristement la croix penchée du Sauveur. Au reste. contenant à peine sa colère.indd 132 27/03/2008 10:24:07 . La pierre est magnifique. Argall continua. Argall. grommela en se relevant : — Par l’enfer ! j’aurai raison sans tarder de ces morceaux de pierre qui viennent céans de me faire choir si piteusement. on ne sait par quelle influence étrange le méchant serviteur avait pris un tel empire sur son faible et bon maître. Le cheval de l’écuyer donna du pied contre le chef du bon larron. se penchait entre celles des deux larrons. et à l’instant monture et cavalier roulèrent sur les cailloux du chemin. qu’il tombait en ruine depuis nombre d’années. toujours droit sur sa base. en s’adressant au jeune page: — Oui. c’est que la plus haute des trois ne soit pas tombée encore. sem blait menacer la terre et le ciel. maître ! et vous devriez songer. celle du Sauveur était plus penchée. n’avait pas entendu les propos de son compagnon. se signa pour écarter les mauvais esprits qui semblaient souffler aux oreilles de l’écuyer.

vous n’avez pas besoin de tant de détours pour m’engager . rire le mécréant. en chevauchant à l’écart. — Or. il piqua des deux pour rejoindre le vieux baron. Il se rendit aux écuries à la suite du valet qui emmenait sa monture et celle du baron. au carrefour des Trois. vous savez que du côté du menez (mont). mais je crois que c’est tout autre .LE CASSEUR DE CROIX — Juste ciel ! s’écria le page épouvanté.. et il lui sembla que du côté de la montagne d’autres rires (de ces rires qui figent le sang) se mêlaient au sifflement du vent dans les rochers de la colline. A ces mots. — Parlez. De quoi s’agit-il ? — De bien peu de chose : d’enlever là-bas. Jagut le braconnier ne fera point tant de cérémonies. Veux-tu ve nir ? Allons. et puis. pour mener la charrette et y porter les pierres. se hâta d’ajouter Argall. — Qu’importe ce que l’on dit. il faisait nuit close. — Vous voulez dire le carrefour des Trois-Croix.. Je m’en vais le quérir... avait mûri son infernal dessein. reprit le tentateur en faisant briller un écu d’ar gent à la lueur de la lanterne. maître. L’orage menaçait et découpait l’horizon par de rapides lueurs. Lorsque les cavaliers arrivèrent au manoir. Tu as plus de cœur que ce niais dont le nom est Kado . — Poltron et niais. Or donc. ça. oh ! jamais vous n’oserez commettre un pareil sacrilège. Il en tendit. dit-il au valet en lui glissant une pièce de monnaie dans la main. Job. Par l’enfer ! le nom ne fait rien à la chose. L’écuyer. en s’éloignant. je suppose ? Diable ! on dit. D’ailleurs.indd 133 27/03/2008 10:24:07 . nous ne serons pas trop de trois. j’ai songé à toi pour me seconder. Veux-tu venir ? — S’il ne s’agit que de si peu.. je veux aller prendre tout simplement deux ou trois pierres roulantes.. je prétends faire un bon coup sans tarder. qui seront fort utiles pour soutenir l’escalier tournant de ma maison neuve. mais. fit Job. et surtout au carrefour des Trois-Croix. 133 Nouveaux fantômes bretons... on peut faire (si l’on n’est pas en état de grâce) quel que mauvaise rencontre.

il fera tempête bien tôt. — N’est-ce pas une honte. L’orage gronde au loin. quand voulez-vous partir ? — A l’instant. Voilà donc nos trois aventuriers rendus au carrefour des Trois. les éclairs jettent sur les sommets hérissés des traînées de feux fan tastiques. où les rafales soufflaient d’une manière lugubre. de voir debout ce signal réprouvé. Nous serons trois. et que l’arbre du Maître est près de tom ber. voyez. que crains-tu ? — Oh ! rien en vérité. De temps à autre. Le bon lar ron fut placé dans la charrette . te dis-je . les trois complices se mirent à l’ouvrage. — Il est vrai. Job. — Il faut couper une forte branche. Ainsi que trop de gens. dit-il. Et comme il crut remarquer une certaine hésitation de la part du valet d’écurie : — Imbécile. mais celui qui insulta Jésus en croix tenait ferme sur la base.indd 134 27/03/2008 10:24:07 . II Le braconnier ne se fit pas prier. dit l’écuyer . ne vois-tu pas que c’est œuvre pie que d’abattre un tel mécréant ? A ces mots. répondit le braconnier. La nuit est sombre.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Attendez à demain. sans un 134 Nouveaux fantômes bretons. maître Argall .Croix. dont les dents claquaient de peur. répondit le valet séduit . en fin de compte. — Or çà donc. cependant. reprit Argall. il ne valait pas grand-chose. continua-t-il. et le secoue avec fureur. à bas le mauvais larron. tandis que l’autre gît à terre. et ne travaillait guère que pour la forme. il n’était ni bon ni mauvais . — Impossible ! ce sera cette nuit ou jamais. re gardait fréquemment du côté des collines. puisque pour un salaire inattendu il consentit à suivre les autres avec son attelage sans demander d’explication. Argall s’approche le premier du gibet où pend le larron maudit.

roula à grand bruit sur le sol et se brisa en plusieurs morceaux. — Au diable votre pierre. Le cheval épouvanté partit au galop. nous verrons qui sera le plus fort de ces pierres ou de moi. — On tremblerait à moins. minée par tant d’efforts. je n’ai ni hache ni serpe. répon dit à ces paroles impies . qui frémissait à la pensée de s’éloigner de ses compagnons. répondit le braconnier . n’entendez-vous pas là.indd 135 27/03/2008 10:24:07 . rempli de ter reur. rire. hélas ! comme on rit si souvent aujourd’hui 135 Nouveaux fantômes bretons. double lâche . on retrouva les débris du bon larron à peu de dis tance de la demeure du braconnier. puis la croix du mauvais larron. et l’on entendit pendant quelques minutes le bruit de sa course affolée sur les sentiers rocailleux. suivi des roulements de la foudre. selon sa coutume impie. au pied de la croix du Sauveur des hommes. De tout ce que nous venons de raconter il ne fit que rire.. et Job se laissa tomber. Le mécréant se prit à rire de nouveau de son rire sinistre . en faisant jaillir des étincelles. nous n’aurons pas raison de cette pierre. grommela Argall avec colère . où la Charrette s’était brisée con tre un rocher. à preuve que ta mâ choire fait office de crécelle. et cette pierre brisée. Vous croyez peut-être que le profanateur renonça complètement à son dessein sacrilège.. III Le lendemain. Cours à la haie voisine.bas des cris qui vous avertissent de cesser vos maléfices ? — Par l’enfer ! hurla le furieux. que sa chute avait mis dans un état désespéré.. — Et surtout point de courage. le bra connier s’éloigna en courant. — Heu ! heu ! fit Job..LE CASSEUR DE CROIX levier.. On releva aussi le cheval. Un affreux coup de vent. Job. et fais diligence. — Voilà qui va mal. Rire toujours. reprit le valet . mais ma charrette est certainement en pièces et mon cheval assommé au fond d’une ravine..

Argall ne tarda pas à se sentir malade. des exemples les plus admira bles. avant que le char de leur vie soit tombé dans un abîme sans fond où tout se brise.. telle est la devise con temporaine le plus en honneur.indd 136 27/03/2008 10:24:07 . n’osa retourner seul au carrefour des TroisCroix pour atta quer celle du Sauveur . où tout disparaît. Il pensait avec raison que la charité.. lui dit le sire de Bothuan . à minuit. Durant sa dernière maladie. le mécréant plaça l’arbre de la croix et le chef mutilé du bon larron pour servir de colonne d’appui à l’escalier de pierre de sa maison. qui lave tant de fautes. mais que cette fois les rires étaient plus étouffés et semblables à ceux que doivent pousser des démons mis en fuite.. sa profanation. puis. dit-on. prie. mais comme il tenait à consommer. Heureux ceux qui s’arrêtent sur la pente fatale. écarterait de cette retraite les dernières traces de la malédiction divine. du moins en partie. possédé. chaque nuit on s’apercevait que l’escalier de granit tremblait. Rire et jouir à tout prix et sans cesse.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS dans le monde. des choses les plus saintes. — Implore la miséricorde de Dieu qui t’avertit. Le sire de Bothuan continua sa vie paisible et charitable en son manoir. et destina la maison du casseur de croix à loger les pauvres qui venaient demander un asile. pour cause de maléfices. que personne ne voulut accompagner une se conde fois. Une fois. et la croix apaisée ne tremblera plus. 136 Nouveaux fantômes bretons. des vertus les plus pures. On ajoute qu’en cet instant suprême le moribond murmura Amen et rendit l’esprit . Nous ne raconterons pas en détail la triste fin du casseur de calvai re.. le misérable se souleva tout à coup et s’écria : — Par l’enfer ! c’est ce larron de pierre qui tremble et gémit sous mon escalier. Cependant Argall. qu’aussitôt sous l’escalier éclatèrent ces rires funèbres qui lui avaient si souvent répondu.

indd 137 27/03/2008 10:24:07 .LA VIERGE DE LOKHRIST P tradition ierre Guenveur était tailleur de pierres au village de Tréflez. artiste inconnu de la sauvage Armorique. le kersanton plus aisément que d’autres le bois de chêne. Voilà ce que Guenvcur avait rêvé. dans le diocèse de Saint-Pol-de-Léon. remplissait les rêves de Guenveur et troublait ses jours par une pieuse angoisse. une pensée sain te. le paysan contemplait. Dieu avait versé dans l’âme de Guenveur l’ardente étincelle du génie chrétien. encore presque insaisissable. voilà l’affliction lamentable 137 Nouveaux fantômes bretons. Vingt ébauches commen cées dans les plus purs blocs de kersanton étaient cachées dans la cabane du pauvre ouvrier. celles des douze apôtres. de son village. du fond de ses entrailles émues et de son âme déchirée par cette conception de douleur... Il taillait le granit à ravir et ciselait. Mais une autre image.. une figure dont il n’est peut-être pas donné à la main de l’homme de rendre la sublime pureté. » C’était la Vierge pleurant l’agonie d’un Dieu. «Juxta Crucem. diverses scènes touchantes de la Passion. Les figures rayonnantes des plus grands saints du paradis. pour ainsi dire. la croix du divin Crucifié dont l’image était sortie de ses mains. étaient déjà nées de son ciseau habile et décoraient les plus belles égli ses du Léonais. son fils. et Guenveur avait enfin tiré. il avait vu se dresser au pied de la croix une figure douloureuse. à la lueur mourante d’un crépuscule d’automne. la sainte image du Rédempteur. Quelle était donc l’origine de cette anxiété idéale qui l’obsédait ? Un soir qu’abîmé dans une poignante extase. Aucun de ces essais ne répondait encore à la pensée intime et mysté rieuse de Guenveur. comme une ex pression visible de la souffrance divine : « Stabat Mater dolorosa.. Nul alors ne pouvait retenir ses larmes en contemplant le calvaire que Pierre avait élevé sur le placis solitaire.

inquiets et désolés. les travaux de construction entrepris sous sa direction et confiés à ses soins. Les murs de la chapelle s’élevaient déjà jusqu’aux corniches. — Si je pouvais. Pierre se rendit avec eux à la chapelle de Lokhrist et y fit. — c’était la veille de l’Assomption. je prierais. Il ne pouvait toutefois interrompre. la plus pure de toutes les paysannes de la contrée. il m’était donné de la revoir sur un visage humain. ah ! je tenterais.. lorsque Guenveur tomba dans cette mélancolie profonde.. la plus belle. si. par un miracle. accablé de tristesse. Non. retiré dans son atelier. le talent. Mais. après une longue et ardente prière. Guenveur semblait oublier toutes les occupations du dehors. On bâtissait alors l’église du bourg de Lokhrist. monter quelques statues qu’il venait d’achever. la probité. Marie Marguerite. pour l’éclairer. plus faible et plus triste que ja- 138 Nouveaux fantômes bretons. pour arracher le triste architecte à ses méditations mélancoliques. et fut-il jamais sur la terre une femme qui ait versé des larmes comparables aux siennes ? . Le lendemain au soir. et le génie de Guenveur pressentait peut-être que Dieu. oui. et Dieu.. Depuis plusieurs jours. dans leurs célestes extases. se disait-il. qu’un instant. malgré son abattement.indd 138 27/03/2008 10:24:07 . — il retourna seul à Lokhrist.. vaincu par la solli citude de ses amis. Dieu ferait le reste ! Cependant. hélas ! où trouver un mo dèle ? Les hommes peuvent-ils comprendre une telle douleur ? Il n’est peut-être donné qu’aux saints. la piété du pauvre ouvrier orphelin le faisaient aimer de tout le monde. de percevoir une ineffable idée de la Vierge en pleurs . inexplicable pour ses amis. et Guenveur le savait . Le meilleur fermier de la paroisse fut heureux de lui accorder sa fille. si je pouvais retrouver cette expression déchirante dont le reflet m’échappe . plus pâle enco re. Leur mariage était arrangé depuis quelques semaines. Enfin. avait marqué cette date bénie.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS et immense qu’il voulait représenter. ne fût-ce qu’une minute. voilà pourquoi son désespoir augmentait chaque jour et menaçait de le conduire au tombeau. et il fallait une prière bien instante de Marie -Marguerite et de son père.

considéra longtemps le jeu de la lumière sur les figures de ses statues. Et. une paysanne parut dans le sentier qui traversait un champ. vers la jeune fille qui s’avançait.. regardèrent : Guenveur n’était plus là. Le bon prêtre faisait tous ses efforts pour ranimer le 139 Nouveaux fantômes bretons. Ses rayons horizontaux répandaient sur les flots paisibles des teintes de pourpre et d’or. éclairant dans les nuages. Il voulut pourtant gravir. et parut si absorbé. de changeantes trouées.. et dit à sa vue : — Seigneur. Il donna quelque attention aux travaux et de rapides conseils aux ouvriers . Tout à coup. les yeux fixés avec inquiétude sur le faîte des constructions. priant et sanglotant tourà-tour. Le recteur de Lokhrist. au bas de la muraille. Les ouvriers descendirent. remplis de consternation.. informé de cet affreux événement. Oh ! il ne manque que cela à cette image angélique. sur le sol couvert de pierres. Marie-Marguerite. allongés comme d’immenses bras sur les ondes. que plusieurs le crurent atteint de folie. Ils reconnu rent avec chagrin la malheureuse fiancée de leur architecte mourant. non loin de la chapelle. A cet instant. Marie-Marguerite les suivit. Pierre Guenveur n’y prenait point garde. des vues profondes et inconnues. on peut le supposer.LA VIERGE DE LOKHRIST mais. Elle marchait assez rapidement. ils virent le corps d’un homme étendu sans mouvement. sur les poutres vacillantes . Les ouvriers accoururent. ne la reconnut pas de suite. l’artiste se penchait de plus en plus.indd 139 27/03/2008 10:24:07 . dans les vagues étincelantes de la mer.. mais. les échafaudages élevés autour de l’édifice. Guenveur. d’un pas presque chancelant. au bord de l’échafaudage. accourut aussitôt et fit transporter Guenveur dans une chambre du presbytère. dans le délire d’une contemplation qui le ravissait à la terre. la mort dans l’âme. et auprès de lui une femme qui essayait de soulever sa tête ensanglantée. mais bientôt il s’isola dans la tristesse. des formes étranges et fantastiques. si distrait aux ouvriers. on entendit un grand cri. Le soleil se couchait derrière les dunes. qu’elle est belle ! mais l’angoisse de la douleur.

donnez-moi la force de tenir mon ciseau !. expression touchante de la plus cruelle douleur. voulut que le mariage ne fût célébré qu’après l’achèvement de la sta tue. La tradition ajoute que Guenveur. Hélas ! la statue ne fut achevée que d’une main défaillante. et bientôt une admirable figure de la Vierge de douleur nais sait. et Guenveur. murmura quelques mots inarticulés. demandant à Dieu de jeter sur cet infortuné un rayon de sa miséricorde. le pieux ciseleur.. 140 Nouveaux fantômes bretons. La vue du crucifix posé sur la poitrine de Guenveur soutenait seule le courage de Marie-Marguerite. debout à peu de distance. assisté d’un vieillard vénérable et désolé et d’une jeune fille. tandis qu’elle attendait le dernier soupir de l’agonisant. puis un nom béni vint expirer sur ses lèvres pâles. puis un gémissement arraché par la souffrance. qui paraissait insensible. C’était un bien triste spec tacle que ce pauvre jeune homme sur le point de mourir. ô miracle ! les yeux du blessé se sont ouverts . il baise le cruci fix. priait à mains jointes et les yeux baignés de larmes. sa fiancée..indd 140 27/03/2008 10:24:08 . le nom de la Vierge Marie !. Le recteur se mit en de voir de lui administrer les divins secours. Ah ! mon Dieu. que la miraculeuse volonté de Dieu avait protégé dans sa chute. La légende seule en consacre le pieux souvenir. On le crut arrivé à son dernier moment.. 21. un nom aussi doux qu’un céleste soupir. Ce chef-d’auvrc n’existe plus... il contemple Marie-Marguerite sans reconnaître ses traits transfigurés . La jeune fille. d’accord avec le bon recteur de Lokhrist et avec sa vertueuse fiancée. retomba sur le lit où il était étendu. reprit ses travaux dans sa ca bane. Il entrouvrit les paupières. puis il joint les mains et s’écrie : — O Jésus. Mais. et Guenveur alla au ciel contempler pour jamais cette face sainte qu’il avait cru entrevoir sur la terre. fermant les yeux. car j’ai retrouvé la doulou reuse image de mes rêves. dit-on.... Un faible soupir. sous son ciseau béni (21) . malgré la pé nombre de la pièce. Peu de temps après. annoncèrent que le blessé revenait à la vie. ne me laissez pas mourir. il voit tout ce qui l’entoure.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS blessé.

22. Heureux même peut. Il faisait grand chaud.. Et ils entrèrent dans la cabane. — Voici une maison au détour du chemin. hélas ! qui pensent que ces biens et d’autres encore sont dus à leur seul mérite et qui en nient la source divine ! Voilà peut-être une bien haute pensée (et déjà nous l’avons expri mée) pour servir de début à une petite légende. n’est pas aisée à gravir sous le soleil. a donné une bonne version de cette légende. que Jésus ait pitié de ces gens-là. répondit saint Thomas .être ceux qui ne font que l’oublier ! Il en est tant. reprit saint jean. — Je suis bien fatigué... — Oh ! le misérable logis. — J’ai pourtant bien soif. dit saint Thomas . Mais est-il besoin d’un grand drame pour attester l’universelle assistance du ciel ?. et quand on pense que les hommes sont attachés à une pareille boue. et la montagne. M. Luzel. ils aperçurent une pauvre hutte à quelques pas de la route. saint Thomas et saint jean voyageaient un jour du côté de Botmeur.LA VOLONTÉ DE DIEU U légende (22) ne chose tristement digne de remarque.indd 141 27/03/2008 10:24:08 . le plus jeune des deux : j’ai soif et je ne vois ni fontaine ni métairie de ce côté. comme vous savez.. c’est la facilité avec la quelle les hommes oublient trop souvent que tout ce qu’ils possèdent sur la terre leur vient de la libéralité de Dieu.. car je vois au-dessus de la porte trois pommes piquées dans une branche de houx : c’est une chapelle du démon (cabaret) . Il y aura sans doute de l’eau pour nous là-de dans. Un peu plus loin.. 141 Nouveaux fantômes bretons. nous ne pouvons y entrer. mais différente de la nôtre. dans son recueil de Contes bretons. dit saint jean. au point souvent de la préférer au ciel !. Au temps heureux où les plus grands saints du paradis se plai saient encore à visiter la Basse-Bretagne. si toutefois Dieu le permet.

saint Jean en fit la grimace.. elle est un peu aigre. assez pour nous régaler longtemps. il n’y aura jamais ici ni cidre ni vin. Si je versais dans la barrique ce qui reste au fond du verre. Non. qu’il y a maintenant plein le pichet et la gran de buie. Et elle fit comme elle disait. nous aurions du vin. reprit la vieille en hochant la tête. Lann. Elle était si mauvaise que saint Jean (j’ose à peine parler ainsi). — Bénédiction ! dit aussitôt la bonne femme. en avouant ce qu’elle avait fait.. — Vous devriez. A l’entrée d’un village. s’il vous plaît.indd 142 27/03/2008 10:24:08 . comme le trouble dans le ménage. — Oui.. bonne femme. Et les deux saints burent de la piquette. — Donnez-m’en. dit saint Thomas... Mais voici dans le fond du pichet un peu de piquette.. je pense. La malheureuse allait peut-être courir après les voyageurs et im plorer leur secours. voulez-vous nous donner un ver re d’eau à boire ? — Je n’ai plus d’eau fraîche. en sorte que l’eau sale demeura dans la buie et dans le baril. murmura la pauvresse. ajouter : sans la volonté de Dieu. et du bon. Les deux saints continuèrent leur route. quand son mari rentra . de même que la cruche et le pichet. en goûtant à son tour : c’est du vin. mais ils ne surent que se quereller au lieu de s’en remettre à la bonté de Dieu. — Donnez-nous toujours cela. Mais cela n’est pas possible. — Oh ! la misère est la misère. Mais il arriva que la barrique ne con tenait plus que de l’eau trouble au lieu de piquette. ils furent émus par des gémissements qui sortaient d’une 142 Nouveaux fantômes bretons. Ah ! si c’était seulement de bon cidre !.. encore un peu dans ce verre. et les deux saints s’éloignèrent. Thomas versa quelques gouttes de liquide dans le pichet et dans une buie où il y avait de l’eau trouble. et la piquette sera toujours de la piquette.. en revenant de la carrière.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Bonjour à vous. rapportera une cruche toute pleine. mes gentilshommes.

— Rien. Ah ! voici la croix de plomb.. — Il a souffert cruellement. il est trop tard. vous oubliez la bonté de Dieu. Adieu. Elle toucha les yeux du petit avec la croix. — Ah ! n’importe.. Puis ils sortirent de la maison. n’est-ce pas ?. — Qu’a donc votre enfant ? dit l’un des voyageurs.. et en outre louche et contrefait à désespérer. — Relevez-vous. Alors elle regretta plus que jamais de voir qu’il avait encore les yeux de travers. se disant qu’il devait y avoir quelque douleur à soulager.. et. ma brave femme. elle leur avoua sa faute. et sachez vous conformer à la volonté du Créateur. folle de douleur. fit saint jean en montrant le ciel .. Quel fut le ravissement de cette femme en voyant se colorer les lèvres blanches de son enfant ! Elle fut presque épouvantée quand il glissa de dessus ses genoux et se mit à courir dans la chambre. La mère. le pauvre petit. Pourtant. Malheur ! l’enfant. il me semble qu’il est contrefait. Hélas ! rien ne peut le sauver. vous seriez heureuse.. lui dirent les saints. et peut-être que mon fils aura ensuite de beaux yeux. ma foi.. que ces bons seigneurs qui ont guéri l’enfant et qui lui ont tiré sa bosse. je vais faire comme eux. et il va mourir. Dieu veut qu’il vive. n’oubliez pas que tout est possible à Celui qui vous a créée. devenu aveugle. ne lui aient pas en même temps remis les yeux en place.. répondit-elle. se jetant à leurs genoux. s’écria-t-elle. — Si votre enfant revenait à la vie. — Eh bien ! dit saint Jean en touchant la tête de l’enfant avec le bout d’une croix de plomb qu’il détacha du mur. Mais par quel moyen l’ont-ils redressé ?. c’est fini. — Oh! reprit la mère. Une femme en larmes tenait sur ses genoux un petit enfant moribond.LA VOLONTÉ DE DIEU chaumière.. Il était pâle à faire peur. alla se frapper la tête contre le mur et tomba comme mort sur la place.. s’élança du côté où les voyageurs avaient passé. s’il vivait seulement... Ils s’y rendirent aussitôt. — Quel malheur. je serais contente.. 143 Nouveaux fantômes bretons..indd 143 27/03/2008 10:24:08 . droit comme un I.

indd 144 27/03/2008 10:24:08 . fit une jeune fille en riant. — Oh ! pour cela. Une excellente odeur de bouillie d’avoine vint leur rap peler qu’ils n’avaient pas dîné et exciter leur appétit. — Ma foi ! vous seriez saint Thomas en personne que vous ne par leriez pas autrement. car pour chrétiens nous le sommes tous ici et le serons toujours. avec la permission du bon Dieu. Il était droit comme vous. mais ses yeux étaient toujours de travers. murmura saint Thomas. la fermière poussa un cri.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS La pauvre femme aperçut aussitôt son cher enfant qui courait à sa rencontre. pour sûr. vous tous. si vous en faites ? — Comment ! si l’on en fait ! s’écria la ménagère presque indignée. nous allons tous en manger dans cinq minutes. parce que Dieu. je pense.. que l’on n’est assuré de sa part que quand on l’a mangée.... m’appellerez-vous encore Thomas par ironie ?. En passant par le ha meau. — S’il plaît à Dieu. il n’y a aucune crainte. répliqua celui qui mit sa main dans le côté du Christ. Elle bout depuis une heure. — Saint Pierre a renié Jésus par trois fois. Comme elle achevait ces paroles.. 144 Nouveaux fantômes bretons. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : voulezvous nous servir de la bouillie. si bien que toute la bouillie s’était répandue sur le foyer et sur les pieds de cette femme. et. dit le voyageur d’un air triste. — S’il plaît à Dieu. Oh ! n’oubliez jamais.. qui pous sait des cris pitoyables. — Merci. veut que nous sachions du moins modérer nos désirs. L’Angélus sonnait en ce moment au bourg voisin. — Eh bien ! dit le bon saint. Les deux saints entrèrent en souhaitant bonheur et santé aux bons chrétiens qui devaient se trouver là. ils virent une maison de bonne apparence dont la porte était entrouverte. Nos voyageurs avaient fait une longue étape depuis le matin. Une douzaine de personnes se trouvaient réunies dans la maison à propos de fian çailles. dit la fermière.. Le chaudron venait de se fendre par la moitié.. qui donne tant de grâces.

toute la compagnie. au grand étonnement de tous ces braves gens. se jeta à genoux devant les saints. mais il est bien certain qu’aujourd’hui nous nous passerons de bouillie. serait le comble de l’hypocrisie. chrétiens. les chrétiens de tous pays. et à cette vue. revenue comme auparavant. les vrais Bretons. fut cuite à point en quelques minutes. 145 Nouveaux fantômes bretons. mes enfants. dans vos moindres actions.indd 145 27/03/2008 10:24:08 . dans lequel la bouillie. — Et la pauvre brûlée ? — La pauvre brûlée eut aussi sa part de bouillie d’avoine . sa bles sure fut guérie à l’instant . louant Dieu. reprirent les voyageurs en relevant le chaudron. — Peut-être.LA VOLONTÉ DE DIEU — Sans doute. Depuis ce temps. et. je pense. ou : Avec la per mission de notre Sauveur. Et ils agissent bien. Ceux-ci se retirèrent bientôt en disant : — N’oubliez jamais. car dire : S’il plaît à Dieu et méditer une mauvaise action... dirent les assistants ... ne manquent guère de dire : Selon la volonté. de vous soumettre à la volonté du Seigneur Jésus.

vers le milieu seulement. décrivant un demi-cercle autour de cette baie. c’est pourquoi les jeunes femmes s’y rendent le jour du Pardon et boivent avec confian ce plusieurs verres de l’eau vénérée que leur offrent des mendiantes assises sur les marches de la fontaine. On dit en Cornouaille que l’eau de la fontaine de Lan-GuenGar possède la vertu de donner du lait aux nourrices. du moins dans la partie du Sud . (gens qui vont aux pardons) . Les unes guérissent les douleurs au moyen d’eau versée toute froi de dans les manches ou sur le cou. Le voyageur ne peut traverser sans étonnement. cette plage immense. 146 Nouveaux fantômes bretons. est assise sur des dunes de sable fin qui la terminent du côté des terres. ou le mariage à ceux qui y jettent des épingles ou des pièces de monnaie. la fortune. LA CROIX QUI MARCHE légende C I ette légende nous ramène à la Lieue-de-Grève. peu fréquentée. de l’aspect le plus mélancolique et désolé. le long de l’échine des pardonneurs. sur le bord de la mer. selon les traditions du pays. La falaise est en général peu élevée. et même sans éprouver un sentiment indéfinissable de tristesse. d’autres prédisent le temps. entre Morlaix et Lannion. La route.indd 146 27/03/2008 10:24:08 . le succès.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS LES FONTAINES U n grand nombre de sources et de fontaines possèdent des pro priétés singulières.

Ce récif dangereux est connu parmi les pêcheurs sous le nom de la Roche-Rouge. Il arrive alors. dont la tour gothique. dont nous avons déjà raconté la légende.indd 147 27/03/2008 10:24:08 . on remarque un petit clocheton bâti par Efflam lui-même. rien ne borne la vue. Puis. Cependant. un ruisseau. vue de loin et réfléchie dans les flots tranquilles. la côte s’élève brusquement et se hérisse de noirs écueils. aux environs de ce ruisseau. que le sable est tellement mouvant et détrempé qu’il ne serait pas prudent de s’y aventurer. traverse la grève et la partage en deux parties à peu près égales.LA CROIX QUI MARCHE pareil à un géant en sen tinelle. en outre. Enfin. descendant des hautes ter res. du côté de la Manche. en prenant la route dont nous avons parlé. Il arrive. Mais là. dans un massif de landes et de taillis. et où il y avait autrefois une cloche au moyen de laquelle l’anachorète correspondait avec les villages voisins après la mort d’Hénora. lorsque le vent souffle du large. afin d’éviter un long détour. à cause de la couleur des blocs couverts d’algues et de goémons qui le composent. comme partout où l’humanité exposée a particuliè147 Nouveaux fantômes bretons. Au Couchant. au Levant. un rocher colossal se dresse à plus de cent pieds au-dessus du rivage. C’est là que se trouve la chapelle de saint Efflam. on rencontre le bourg de Saint -Michel. navigue à pleines voiles sur les ondes. Au pied de cette falaise. sur le sommet du coteau. produit l’effet le plus pittoresque. si l’on peut s’exprimer ainsi. Dans la saison des pluies. rien n’arrête l’essor du regard ni de la pensée. les habitants du pays préfèrent souvent marcher en ligne droite sur la grève. La pensée. cette vas te plaine de sable peut donner une idée du désert. Lorsque la mer se retire et que le soleil darde ses rayons. la baie est cernée par un promontoire qui s’avan ce en pointe dans la mer et continue à décrire un arc de cercle à peu près exact. A l’exception d’un seul récif qui apparaît au milieu.. que la mer monte sur ce plateau avec une rapidité telle que le passant attardé aux abords des sables mouvants est parfois atteint par les flots et y perd la vie..

sans craindre les vagues soulevées qui écument à quelques encablures. par les jours de gros temps. du jaloux. ». une ombre errante autour de la RocheRouge. d’un marin apostat) allait se placer au plus haut de l’écueil . ce fantôme d’un autre monde ? Que venait-il chercher sur ces rivages ? Des victimes. la religion du Christ a posé sa main secourable et miséricordieuse : une croix de granit. ou peut-être taillée dans un écueil même. il descendait de son observatoire. à bien d’autres pièges.. ils s’avancent avec assurance. Que demandait-il à la terre. à son re tour de Terre-Sainte. on apercevait.. en 148 Nouveaux fantômes bretons. la Lieue-de-Grève était livrée à bien d’autres dangers. Et ils s’avancent. le spectre attendait. en leur prédisant la ruine d’un rival . disait-on.. dès qu’il apercevait un malheureux dans les con ditions favorables à ses desseins. D’ordinaire.. si l’on en croit l’antique tradition. à travers la brume du soir et l’écume des vagues. Alors.. la croix nous voit encore. Ils contemplent un moment la Croix qui marche. plantée dans l’arène humide. semblable à un cormoran solitaire qui fond sur sa proie.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS rement besoin de secours. et de là. des misérables qui s’aventuraient trop tard sur la grève. Avant que cette croix. Puis le spectre (âme en peine. des hommes es claves de leurs passions. celle de l’envieux. celle du mondain effréné. comme une pieuse ancre de salut. Il occupait l’attention de l’ambitieux en lui promettant le succès ou la gloire . C’est à l’élé vation de l’eau sur l’arbre de pierre que les paysans et les marins de la contrée jugent s’il est prudent ou non de tenter le passage. après avoir fait aux cabarets voisins des stations trop prolongées. Qu’advenait-il ensuite ? Le fantôme fascinait sa victime en l’entraînant peu à peu vers la mer. adressent une courte invocation au Dieu des mers et disent en se signant : « La croix nous voit.. eût été mise à cette place par le zèle du vaillant sire de Léo-Drez.indd 148 27/03/2008 10:24:09 . une croix domine un peu et dominait jadis encore plus les ondes de la haute mer. jetant sur la plaine sablonneuse un regard de vautour altéré.

C’était le soir. avance encore. L’ouragan mugissait sur les grèges .. le spectre s’écriait d’une voix terrible : — Avance. ta fortune est cer taine ! Et le sable amolli. — Je ne suis pas un rôdeur de nuit.indd 149 27/03/2008 10:24:09 . Il a reconnu la voix de l’airain. Et quand les vagues commençaient à rouler jusqu’aux pieds de l’impie. ne tente pas de me retarder. répond le sire sans ralentir sa course.. les flots... les rôdeurs de nuit ne sont pas si pressés d’habitude. venant à manquer tout à coup sous les pas du voyageur épouvanté. comme un possédé ? — Qui que tu sois. Aussitôt. laissant son coursier fidèle prendre seul le chemin du château.. La baie paraît être en core libre . Le champion de la charité ne délibère pas. dans la brume qui enveloppe les falaises. toujours prêt à se dévouer. reprend Léo-Drez en 149 Nouveaux fantômes bretons. les flots irrités l’engloutissaient sans merci. qui n’entendait que ces accents trompeurs. qui ne l’a jamais trahi. Il est si agité par son zèle.. Léo-Drez s’en revenait vers son castel. qu’il ressemble à un de ces hommes que poussent des passions mauvaises.. celle en fin du traître. après avoir versé son sang pour la délivrance du Saint-Sépulcre. Il suit dans l’ombre les traces du sire de Léo. où cours-tu. laisse-moi . Plus de doute. et l’on distingue déjà. d’où il s’envole rapidement. — Il faut que je te parle ce soir. Le fantôme en vigie l’aperçoit du haut de son observatoire.Drez et l’atteint sur la grève fatale. D’ailleurs. mais le croisé entendit alors. et s’élance vers la mer. les sons lugubres d’une cloche qui tintait du côté des hautes falaises. Toujours vaillant. il saisit sa forte épée. — Où vas-tu ? lui dit-il . il ira plus vite à pied par la grève assombrie. il écoute attentivement. et ta gloire. la lueur d’un incendie. II Cependant. ta ruse. en lui assurant une récompense pour sa perfidie. mal gré le bruit du vent. c’est Efflam qui appelle à son secours .LA CROIX QUI MARCHE peignant le plaisir ..

— C’est plus loin. — Non. s’écria-t-il. dit le chevalier. L’eau me gagne. je n’entends rien. à nous deux. c’est le vol d’une troupe de cormorans effrayés..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS essayant en vain de distinguer dans les ténèbres la figure de celui qui lui par lait : je suis preux chevalier et ne me dois qu’à ceux qui souffrent. Rien ne détournait Léo-Drez de sa route... viens. Au nom béni du serviteur de Dieu. Rien encore ne le fit dévier de sa voie.. messire. — Non. — O ciel ! le sable se dérobe sous mes pieds. dont les regards suivaient avec inquiétude sur les grèves les reflets du feu. — Alors.. dis-moi incontinent ce qui t’amène.. ap prends qu’ici près un homme égaré dans l’ombre s’enfonce de plus en plus dans le sable mouvant et se débat contre la mort. je n’ai pu le sauver .. les lames roulent jusqu’à nous. marchant à grands pas à la suite du fantôme. — Courons. Seul. qui montait déjà. viens. c’est le vent qui gémit dans les récifs. marchons encore.. Le fantôme parla de la guerre et des batailles et fit briller des lauriers aux yeux du soldat. — En ce cas. reprit Léo-Drez. et le bruit de la mer. Efflam.indd 150 27/03/2008 10:24:09 . nous l’arracherons de ce tombeau . la colère agita le spectre 150 Nouveaux fantômes bretons. tu te dois fort à moi-même. — Il me semble que j’entends le bruit des vagues qui s’avancent.. en lui promettant honneurs et richesses. non. La cloche d’Efflam ne sonnait plus que faiblement. rien ne captivait son attention. — Eh bien. — Je ne vois rien.. à mon secours !. La mer me couvre. brave seigneur.. qui le conduisait du côté de la RocheRouge.. s’écria le chevalier. puisque tu te dois à tous les malheurs. et nous traversons une flaque d’eau. — La mer me paraît toute proche. Efflam... Elle monte à grand bruit . couvrit bientôt ses derniers tintements. Je souffre comme un damné. Le fantôme voulut séduire le guerrier en lui parlant de la gloire. te dis-je. car je souffre.

de l’autre côté du promontoire.Drez. autrefois maudite. portés de vagues en vagues jusqu’aux falaises. Une lueur de feu s’échappa de ses yeux sanglants... auteurs de l’incendie. Les sons terribles des cors d’ivoire de ces sauvages rois de mer.. répondaient aux accents lugubres du tocsin qui sonnait dans les tours de la contrée ravagée (23). rendaient grâces au Dieu tout-puis sant dont la main avait vaincu les pièges du démon. en face des cieux et des ondes confon dus dans la tempête. selon leur coutume à cette époque.indd 151 27/03/2008 10:24:09 . en face de l’immensité. au-dessus de ces rumeurs.. Tandis que son oratoire achevait de brûler. Mais elle a marché vers la haute mer. 151 Nouveaux fantômes bretons. et tout rentra dans les ténèbres. leurs chaloupes à l’ancre dans l’anse de Lokirek. La croix domine encore. et l’anachorète inspiré s’écria : — Oui. retiré dans une grotte. Quelques moments après. O miracle ! Efflam avait entendu l’invocation suprême de Léo. la voix de son ami. Une barque est échouée non loin de sa caverne . avaient rejoint. malgré l’avertissement du Calvaire. malgré l’ouragan qui commence. il est vrai. le sire de Léo-Drez fit venu d’élever sur la grève dangereuse une croix tutélaire. le saint ermite. 877). Là. Mais la justi ce du Seigneur est inexorable autant que miséricordieuse. après avoir pillé tout le voisinage. à genoux sur la falaise. le signe vainqueur du salut ! Nous l’élèverons de nos mains. Et il en fut ainsi.. ne songeait qu’à prier et bénir le Seigneur. Chaque fois qu’un malheureux esclave du démon périra dans la baie. nous élèverons à cette place. et va tout droit à la place où le croisé lutte contre les flots. Souvenir des invasions des Danois ou Northmans en Armorique (855. il s’y jette.. dont les flots la recouvrent chaque année de plus en plus. Les pirates saxons ou danois. l’ermite et le chevalier. la sinistre grève et avertit le voyageur qui daigne ouvrir les yeux. Efflam avait donc distingué. la croix marchera en faisant un pas vers la mer. 23.LA CROIX QUI MARCHE d’un tel frissonnement qu’on eût dit le bruit des galets roulés par les vagues en furie.

sur le penchant d’une colline boisée qui domine les ruines du vieux château du Ruskek. En effet.indd 152 27/03/2008 10:24:09 . elle ressemble simplement à un menhir renversé .. Vue à quelque distance. roulés les uns sur les autres. le pâtre accourt en se signant et le chasse au loin avec un indicible effroi. au milieu d’épais massifs. Aujourd’hui. on voit une pierre étendue sur la mousse . c’est une source sans nom .. une fontaine dédiée à saint Herbot. les roches amoncelées ont formé une caverne assez profonde. comme de la voûte de la caverne. Est-ce une source de la terre ? ou n’est-ce pas plutôt l’eau du ciel qui. une pierre plus petite en supporte une des extrémités. en Basse-Bretagne. vient remplir jus qu’aux bords les bassins naturels qu’on y remarque ? Puis ces bassins. 152 Nouveaux fantômes bretons. Le pâtre altéré s’en éloigne avec terreur . mais de près. son onde est maudite. Et ce n’est pas sans raison. une petite flaque d’eau noire ou verdâtre à laquelle on ne saurait guère donner le nom de fontaine. depuis l’événement que nous allons raconter. Une main invisible semble en core les retenir ou les préserver d’une chute prochaine. tente de s’en approcher. C’était jadis. on voit d’énormes rochers. à l’entrée de la grotte. et si quelquefois son troupeau. Presque au bas de la pente.. l’eau qui alimente la fontaine dont nous parlons. sous l’om brage de chênes séculaires. en y plongeant attentivement le regard.. usée par le temps et presque méconnaissable. tombant sur les rochers creusés par le temps. On distingue. d’un chevalier.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS LA FONTAINE DU MAUDIT légende N I on loin de Saint-Herbot. dont un oreiller de granit soutient encore le chef mutilé. car on dit que parfois la pierre du cheva lier maudit se relève en gémissant. débordant fréquemment. diton. on dirait la statue. laissent couler goutte à goutte. haletant sous les ardeurs du soleil. non loin de la cas cade fameuse de ce nom.

regardez sans crainte passer les ombres de nos fantômes bretons. II A l’époque où remonte notre histoire. son père l’ayant cruellement battu pour le punir d’une escapade. soit au besoin par la rapine et le vol. les mauvais penchants de Furik se développèrent avec rapidité. pleurer la nature en deuil. plus fort que l’ouragan. si j’ose le dire. par prudence. d’affreuses malédictions. il jette aux quatre coins de l’espace des cris stridents. et. puis le canton. et alla se cacher au fond des bois. il faut. Vous qui ne craignez ni la nuit obscure ni ses mystérieux secrets . Il s’était construit.. l’enfant quitta la demeure paternelle. abandonna l’enfant pour aller boire à toutes les foires du pays. et son père. quoique nous n’ayons pas l’intention d’évoquer ici le diable en personne. il regarde le ciel de son œil sombre et irrité . qui entoura de soins sa première enfance.. venez. gravis sant un dolmen élevé. c’est pour vous que j’écris. aimez.LA FONTAINE DU MAUDIT Que s’est-il donc passé dans cette lugubre clairière ? Quels fantô mes y peuvent évoquer encore les esprits crédules. et trouvait ainsi le moyen 153 Nouveaux fantômes bretons.... à entendre soupirer.indd 153 27/03/2008 10:24:09 . Qui le pourrait croire ? — Furik eut une bonne et pieuse mère. Dès lors.. mais pieux. Un jour.. plusieurs retraites éloignées dans des cavernes inconnues. plus in sensible dans son âme impie et dans son corps perdu que le rocher de la montagne . avec un geste horrible de défi.. d’abord pour étouffer sa douleur. Or. c’est pourtant un de ses suppôts que nous allons apercevoir : Furik. Venez. Mais sa mère mourut jeune. si les saints venaient en core secourir le pauvre monde en Bretagne. et. hélas ! avouer que Satan y faisait quelquefois de funestes apparitions. Le voilà qui chemine sur la lande. des paysans du voisinage ?. le terrible sorcier. dit-on. suivez nos pas dans la forêt armoricaine. dans les lieux sauvages. ensuite poussé par la passion du vin. et l’obtenant soit par de feintes prières. par les sombres soirées d’automne. cherchant son pain de toutes les manières. vous qui.

car la noble conduite des autres condamnait sa forfaiture et remplissait de colère son cœur lâche et sans foi. c’était. Il grandit ainsi dans une coupable misère. le sire Rogear de Rusdal. Malgré l’heure avancée de la nuit. sur le pauvre qui n’accepte pas la condition pénible que Dieu lui a dépar tie. semblait veiller sur la campagne désolée. pour rendre le plus souvent des oracles impies. le nom ancien ou légendaire peut-être des seigneurs de la contrée. La meurtrière donnait dans un cabinet étroit et mal éclairé .. Il était resté jaloux et irrité dans son castel. à cette époque. malgré l’entraînement unanime. il réussit bientôt à se faire une terrible réputation de sorcier puissant et habile. il a plus de pouvoir encore sur le riche ambitieux qui veut s’élever dans la fortune et les honneurs. Devenu homme. Hélas ! il faut bien l’avouer. vers la fin de novembre. autant par ses allures mystérieuses et hypocrites que par les promesses mensongères qu’il jetait à la crédule convoitise de quelques paysans paresseux. grâce aux troubles de ces temps malheureux. Le noir don jon de Rusdal.. à l’esprit du mal.indd 154 27/03/2008 10:24:09 . dit la légende. vivant presque seul dans ce château. si le mal a de l’empire sur le faible. manants ou chevaliers. dans le cabinet. Quoi qu’il en soit. Il avait osé demeurer quand tous les preux bretons allaient verser leur sang. la bannière de son duc à la croisade. qui avait choisi. vinrent consulter le sorcier de Lanédern. une faible lumière perçait l’épais vitrage d’une meurtrière dans la tour du sud. et son père étant mort. la grotte de la fontaine dont nous avons parlé. l’imposteur rencontra le démon qui le guettait. dans l’ombre des soirées orageuses. et se vendit. croit-on. n’avait pas suivi. corps et âme. on voyait pointer vers le ciel les tours de l’antique manoir de Rusdal . en quête des âmes égarées ou errantes.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS d’échapper aux poursuites qui. C’est pourquoi trop de gens de toutes classes. A quelque distance de ce repaire. plus d’une fois. Un soir. Là. Furik. furent dirigées contre lui. passer rapide comme le vent sur les landes désertes. On le voyait souvent. presque ébranlé par la tourmente. c’est à peine si. au pre154 Nouveaux fantômes bretons. osa re paraître dans les villages de la montagne. C’était par une nuit sombre.

.. il tendit la main à l’esprit du mal qui le tentait. le personnage (c’était le sire Rogear de Rusdal) bon dit sur son siège au bruit d’une rafale. Et le sorcier. répondirent aux blasphèmes du terrible châtelain. comme un cri désespéré du fond d’une coupable conscience. par mon âme que je donne. on eût distingué dans la pénombre la moindre forme.. un bruit inexplicable.indd 155 27/03/2008 10:24:09 . je suis à toi. puis ayant étouffé le dernier cri de sa conscience. l’épouvante. car c’était bien lui. se remit bientôt de sa stupeur . Dès son retour. votre meilleur et votre dernier ami. je veux me venger. Rogear. soit ! s’écria-t-il . Cette fois. la lourde porte de la tourelle tourna sur ses gonds en grinçant.. oui. qui me vengera de mes ennemis ? Cette fois. le moindre objet : pourtant. prononça ces mots d’un ton lugu bre et lent. immobile et comme plongé dans une méditation profonde et pleine d’anxiété .. puis une clameur lointaine qui semblait s’élever du fond des vallées sau vages. Furik. Il n’y eut que les sifflements d’un vent déchaîné qui répondirent à ses accents de fureur.LA FONTAINE DU MAUDIT mier abord . — Par mon sang ! s’écria-t-il encore en frémissant de haine et de rage . répondit un homme en entrant tout à coup moi... Le sire continua en se levant : — Par la mort ! je me vengerai de ce détesté voisin. car la nuit le coupable voit toujours des spec tres qui le suivent et veillent à son chevet ! Tout à coup. — Ce sera moi. — Eh bien. en achevant ainsi tout haut la longue méditation qui l’avait si longtemps obsédé — Holà ! sang du diable ! voilà une belle nuit pour rêver vengeance et malédiction. messire. dont la hauteur m’exaspère. Que faut-il faire ? 155 Nouveaux fantômes bretons. s’il se peut. il s’écria. le baron du Ruskek. pleine d’anxiété ou de terreur. et d’une voix où la colère do minait. un person nage s’y tenait accoudé sur une table de chêne.. oui. d’abord presque épouvanté de cette apparition. un bourdonnement confus. homme puissant ou démon qui perces les murailles.

. haletant. le sorcier. reprend le chevalier . d’une course rapide. voilà la fin 156 Nouveaux fantômes bretons. trempé par la pluie. de sa main de fer. et quand le dernier coup eut re tenti. Pourquoi pas ailleurs ? — Si tu as peur. Il ne m’importe: je suis venu à ton appel et je dirai que tu es un chevalier sans courage.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Me suivre. dans les taillis. au milieu des flaques d’eau . — Rire et mourir.. je pense. Tantôt ils trébuchent dans les ravins. rire quand je meurs. tu peux rester. — En quels lieux ? — A la fontaine de Saint-Herbot.. maître Furik ? Mais n’oublie pas que nul ne se rit en vain du sire de Rusdal.. s’écria : — Voici l’heure ! Partons. — Saint-Herbot ! dit le chevalier qui frémissait à ce nom vénéré. il est temps. balbutie le sire de Rusdal . quel jour ? à quelle heure ? On entendit alors tinter sourdement douze coups aussi lugubres que des glas . parmi les broussailles. c’est le sorcier qui. Un éclat de rire. retentit au loin dans les cavernes de la forêt. — Quoi ! tu oses rire de ma détresse.. traver sent. — Du repos. capable de figer le sang dans les veines . moi ! tu veux rire. de ce rire comme en doivent pousser les démons. inondé de sueur et de sang. III Et tous deux. — Peur. les landes où règne une profonde obscu rité. semblables à de mauvais génies des ténèbres. Rogear. tantôt. saisissant la main du chevalier de sa main nerveuse et glacée. ils se heurtent le front aux branches entre lacées . douze coups que le sorcier compta lentement de sa voix sinistre comme l’heure qui sonnait .indd 156 27/03/2008 10:24:10 .. le soutient et le traîne. une seule minute pour re prendre haleine. dont la nuit dérobe les sentiers. interrompt l’affreux sorcier . sur les cailloux. Je te suivrai partout . Le chevalier n’avance plus qu’avec peine .

. jamais ! Et ils marchèrent encore d’un pas plus rapide dans la sombre fo rêt.LA FONTAINE DU MAUDIT de tes pareils. non.. C’est peu pour un si grand service ! N’importe. plus fier que jamais. que le sire de Rusdal.... une lueur apparut sous la voûte des arbres. ainsi hâte.. mon maître. sire de Rusdal . il ne te reste donc plus qu’à mourir. dit-il en poussant sa victime. le sorcier riant et impitoyable. combien d’or as-tu apporté ? Voyons. — Entrons. Il a devancé sa troupe. — Le baron du Ruskek. il revient de la guerre. regarde et saisis ton épée. A peine avait-il achevé ces mots. deux archers à pied. comblé d’honneurs. écu157 Nouveaux fantômes bretons. je suis venu.. ils arrivèrent auprès de la grotte de la fontaine. ah ! c’est impossible. — De quel moment veux-tu parler ? — Compte ton or. Tout à coup. je te le dirai ensuite. car le mo ment approche. et frappe sans merci. Le chevalier gémissait d’une souffrance indicible . qui me vengera de mes ennemis ? » Ne t’en souviens-tu pas ? — Eh bien ? dit le sire. s’écria Rogear . — J’ai accepté. tu l’as dit dans la tour. mais faisons vite nos conditions . jusqu’ici ta vie a été remplie de plaisirs et de joie. puisque j’ai ton âme ... tu seras bien vengé ! Enfin. — C’est lui-même. tout-à-l’heure : « Par mon âme et mon sang que je donne..toi. portant chacun une torche. reprit le sorcier . dédiée jadis au saint protecteur des métairies. — Alors du Ruskek l’emporte . l’imposteur l’entraînait et l’aiguillonnait par ces mots sinistres : — Rogear. laisse-moi m’éloigner de toi et retourner en mon castel. Le chevalier était presque mourant.. au bout du sentier qui passait un peu au-dessous de la caverne . — Mourir ! Qui m’a condamné ? — Toi-même. précédaient un seigneur à cheval.indd 157 27/03/2008 10:24:10 . — Misérable. tu renonces à ta vengeance ? — Ma vengeance. écoute donc..

resta dans la forêt. les cheveux au vent. sentit quel danger l’avait menacé lui-même. Il considéra quelques moments le cadavre déjà raidi. la haine aussi avait aveuglé ses yeux. où il témoigne encore de la justice du ciel . roula sur les pierres et alla tomber sanglant sous les fers du cheval que montait le noble croisé. dans son élan furieux.indd 158 27/03/2008 10:24:10 . essaya de soulever cette tête pesante. pour jamais changé en granit. Le corps de Rogear le Maudit. pâle et froid comme le marbre.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS mant de rage et poussé par le démon de la vengeance et de la jalousie. l’œil hagard. la bouche crispée . poussant un cri sauvage et terrible. mais l’impie avait présumé de ses forces. peut-être un éclair infernal. il courut au cadavre pétrifié. car. devenu fou. mourut peu de temps après en désespéré. devant la grotte profanée.. et sans cesse accablé de terreurs. misérable. Il s’éloigna en invoquant pour les coupables le Dieu des miséricordes. Ce généreux seigneur. 158 Nouveaux fantômes bretons. et l’imposteur. Puis un hom me sortit de la caverne. et. Mais quel fut l’étonnement des archers et de leur chef quand ils s’aperçurent de l’inutilité de leurs efforts pour soulever le corps du mécréant ! Quelle fut leur horreur en voyant que son cadavre était de pierre ! Soudain passa une lueur sanglante. s’élança d’un bond hors de la grotte . mesurant mal la hauteur des rochers et la distance qui séparait l’entrée de la caverne du sentier où passait son ennemi. Le sire du Ruskek comprit à cette vue que la main du ToutPuissant venait de s’appesantir sur ces deux hommes. un sillon de feu serpentant au loin sous le feuillage. et donna l’ordre à ses gardes d’emporter cette dépouille inanimée. en reconnaissant le traître. il s’enfuit comme un insensé.. Rogear.

NOUVELLES L es Récits qui suivent pouvant être intitulés Nouvelles avec plus de vérité (quoiqu’ils tiennent aussi de la légende). se rend le matin sur la falaise au pied de laquelle le sinistre a eu lieu. j’en conviens. D’ailleurs. sa veuve. mais je me serais exposé à n’être pas toujours compris. Il faut être Breton.indd 159 27/03/2008 10:24:10 . Un petit cierge bénit à sainte Anne d’Auray. La brise 159 Nouveaux fantômes bretons. je les place à la fin du Recueil sous ce titre général. LE PASSAGE DE L’ÎLE DE SEIN A récit des grèves u nombre des curieuses et touchantes coutumes qui subsistent encore en Basse-Bretagne. ce pain quotidien du pauvre. — dans ce temps où les idées d’autrefois semblent sur le point de faire naufrage tour-à-tour. J’aurais pu sans doute donner des traditions plus purement bretonnes . sur l’océan trou blé des passions contemporaines. — il en est une dont la pieuse naï veté mérite peut-être de faire l’objet d’un récit fidèle: lorsque l’on ne peut découvrir le corps d’un naufragé sur les côtes armoricaines. assisté de toute la famille en deuil. sa mère ou son fils. est planté au milieu d’un pain noir. à NotreDame du Folgoat ou dans tout autre sanctuaire. mais pas trop. ils ne militent pas spécialement pour la thèse que j’ai voulu soutenir en l’honneur de la Bretagne-Armoricaine. ni surtout trop ex clusivement quand on aspire à être un peu lu en France.

Enfin le son rauque d’une conque de mer retentit dans les grottes de la falaise. Le moment est lugubre et solennel. Tous les bras sont tendus vers lui. veillant sur le pain mystérieux. que le flot balance et emporte avec lenteur. les parents et les amis reviennent à la grève . à quelques pas de l’entrée d’une caverne d’où la mer vient de se retirer. Le soir.. et à laquelle d’ailleurs l’expérience a bien souvent donné raison. la ma rée.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS doit être douce et faible. Dieu de l’autre.indd 160 27/03/2008 10:24:10 .. Le pain noir. On al lume le cierge . un peu avant le coucher du soleil. faisant le tour des anses voisines. Les assistants se retirent. puis cet esquif funèbre est lancé sur la mer à la garde de Dieu. murmure le De profundis. on s’oriente. 160 Nouveaux fantômes bretons. on prie. qui doit passer tout le jour en prières près du rivage. On aperçoit de loin un matelot à genoux sur une roche où les lames déferlent de minute en minute. La Mort a-t-elle parlé ?. Tous les yeux suivent attentivement le petit radeau de la mort. Tous les assistants se dirigent d’un pas rapide vers l’endroit signalé.... La Mort a-t-elle parlé ? Qui aura le courage de sonder la caverne ? C’est souvent la veuve elle-même : son fils la soutient d’un côté . inondé de cire blanche. échoué sur le sable à côté du matelot. fouillent tous les rochers. la direction où roulent les vagues. on consulte le vent.. Et bientôt les malheureux pressent une dernière fois le front livide du naufragé qui gît au fond de la grotte. Enfin il disparaît. Quelquesuns montent dans des barques . Telle est cette touchante coutume de la recherche des noyés. sauf la veuve ou la mère. Les barques accostent. d’autres. à genoux sur la grève. La Mort a-t-elle donc parlé ?. La famille.. est là.. cou tume qui a sa source dans une confiance sans bornes en la misé ricorde de Dieu. toutes les criques de la côte.

Il est vrai que. dans une misérable cabane adossée à un rocher. pauvre créature étiolée par la misère. Jeanne se montrait pleine de force et d’intrépidité. Elle était devenue presque folle par le coup qui l’avait frappée à la mort de jean Luce. avoir laissé sa raison dériver sur les vagues. quant au corps du passeur. en vérité. un soir qu’il embarquait dans sa chaloupe un prêtre fugitif. son mari. elle leur disait d’une voix pitoyable : « Avez-vous aperçu le pain noir que j’ai lancé hier soir dans la baie des Trépassés ?. et non loin du phare actuel. comme on l’appelait. Angèle. et bien qu’Angèle. veuve d’un matelot en son vivant pêcheur. mais la malheureuse ne se rebutait pas dans sa pieuse recherche. en dépit des privations et des larmes qui avaient creusé ses grands yeux noirs et ses joues. Jeanne ou Janie-la-Folle. ve nait aider à manœuvrer la chaloupe. Encore alerte malgré ses quarante-six ans. et le surpassait peut-être par l’audace de son dévouement. tué par les bleus. Elle suffisait à sa pénible tâche avec l’aide de sa fille unique. et notre histoire s’ouvre au mois de novembre 1793. ne refusant jamais de mettre sa barque au service d’un proscrit qui implorait sa pitié.LE PASSAGE DE L’ÎLE DE SEIN I A l’époque de la grande Révolution. Depuis ce temps. à peine âgée de quinze ans. elle semblait.. Les bleus s’étaient emparés du prêtre . et à l’occasion passeur du Raz de Sein.. Cet événement avait eu lieu en 1792. et quand. » Hélas ! les vagues ne pouvaient plus lui rendre cette chère dépouille . elle rencontrait quelques marins. en comprît parfaitement l’inutilité.indd 161 27/03/2008 10:24:10 . un jeune matelot du voisinage. qui faisait toute la consolation de sa vie . ils l’avaient jeté à la mer. sur la falaise au Sud de la Pointedu-Rati. s’était vouée au rude métier de son mari. vivait une pauvre femme. Mais lorsque la veuve demeurait à terre. elle se gardait bien de 161 Nouveaux fantômes bretons. Elle n’était plus folle dans ces moments-là. les jours de gros temps. nommé Laurent. sa fille. Son visage. par hasard. On la voyait errer avec son enfant sur les falaises sauvages . conservait les traces d’une beauté passée. dévoué à la famille Luce. dans l’intention de le transporter à l’île de Sein.

D’ailleurs le naufrage. étendu dans sa couche d’algues vertes. roulent avec un tumulte indicible jusqu’au pied de la pointe. et le rejoindre. on n’eût pas soupçonné ce dont elle était capable. devenues furieuses par les obstacles qu’elles rencontrent. ou 162 Nouveaux fantômes bretons. cette grève dont le sable pâle est fait. était le vœu le plus ardent de la pauvre femme dans ses moments lucides. si pâle et si grêle. Mais dans la barque. Ce n’était pas un naufrage qui devait ouvrir une tombe à la veuve de Jean Luce. soit pour transporter à l’île de Sein des habitants du pays. Les vagues. son mari n’était-il pas sous ses pieds peut-être. Angèle quittait rarement sa mère. La vue des vagues en furie faisait battre son cœur à l’unisson de celui de sa mère. l’enfant devenait un vrai matelot. aux abords de cette chaussée de roches à fleur d’eau qui se prolonge depuis la pointe extrême du continent jusqu’à l’île de Sein. sur la mer agitée. II Nous ne pouvons raconter toutes les traversées. aux yeux bleus et doux. sur la terrible pointe du Raz. lorsqu’elle tenait d’une main sûre le gouvernail ou l’écoute de la voile. d’ossements broyés. et l’on ne peut contempler sans effroi cette falaise hérissée de noirs écueils. tous les sauveta ges opérés de jour comme de nuit par ces femmes courageuses... dit le poète. En voyant la petite fille. il n’est rien de plus admirable que ce long sillon d’écume blanche que forment les flots au-dessus du banc de rochers. Lorsque le vent souffle de l’Ouest et que la mer brise avec force. où l’on respire pour ainsi dire le naufrage . quand le bon Dieu aurait marqué le jour. Tel est le passage affreux où la veuve Luce et sa fille louvoyaient presque chaque jour dans leur frêle chaloupe. Et puis. c’était la fin d’une douloureuse traversée.indd 162 27/03/2008 10:24:10 . pour la veuve du passeur. C’est la sombre baie des Trépassés.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS rien tenter qui pût détourner sa mère de ses tristes essais et lui ravir son cruel espoir. Le haut promontoire est ébranlé sous leurs coups. tandis que Jeanne maniait la gaffe ou l’aviron.

couverts d’habits de pauvres paysans. je vous l’ai dit.. fit le premier personnage non sans un peu d’impatience : je suis officier de marine. et à ce nom béni il n’est rien que ma mère et moi ne tentions. — Attendre ! c’est impossible. Pourtant. car il ajouta : — Nous voulons dire la passeuse de l’île de Sein. lorsqu’elle entendit des pas auprès de la maison.. — Tant mieux.indd 163 27/03/2008 10:24:10 . elle est sur la grève. il faut que nous passions 163 Nouveaux fantômes bretons. source de leur existence. le vent se lève. Angèle sentit des larmes dans ses yeux à cette triste dénomination. monsieur. et l’on entend déjà les houles qui roulent vers la chaussée. mon enfant. L’enfant commençait à s’inquiéter et se disposait à courir à la recherche de sa mère avant la nuit. La porte s’ouvrit. soit dans le noble but de soustraire à la rage des terroristes quelques victimes fidèles à Dieu et à l’honneur. C’est là que nous aurons besoin d’elle. reprit la jeune fille . — Vous avez raison. c’est bien ici . Au surplus. entrèrent aussitôt. la prudence ordon nerait d’attendre au point du jour. et deux hom mes. Sa mère. Angèle était seule dans la ca bane. — N’est-ce pas ici la demeure de la femme que l’on nomme la folle au pain noir ? dit l’un d’eux avec une certaine brusquerie. Nous voudrions passer cette nuit même à l’île de Sein.. — II se peut. L’autre étranger s’en aperçut sans doute.. — C’est ici. dit celui qui avait parlé le premier. monsieur. Un soir du mois de novembre 1793. dit l’étranger le plus réservé. plus sombre que jamais. s’était échappée pour fouiller les anses et les grottes de la côte. répondit Angèle en se remettant .LE PASSAGE DE L’ÎLE DE SEIN pour se livrer à la pêche. mais ma mère est sortie en ce moment . en tirant à demi une croix de bois noir qu’il portait sur la poitrine . Elle espérait retrouver le dernier pain noir qu’elle avait lancé. — Le temps est bien noir pour s’orienter. mais avec ce signe on a Dieu pour soi. et je connais l’eau sa lée.

la voyez-vous. monsieur. — Pourquoi chercher quelqu’un ? dit l’officier. hâtons-nous. C’est un matelot qui nous aide quand la mer est trop mauvaise. l’anse où se trouvait amarrée la chaloupe de la passeuse devait offrir des eaux assez calmes pour permettre l’embarquement. Il pleuvait . murmura son compagnon. — Venez. et si elle n’annonçait pas une tempête. les bleus sont peut-être à un quart d’heure d’ici. la nuit venait. et se mit à héler d’une voix claire en imitant le cri des courlis effrayés. sans quoi la barque resterait à sec. Les voyageurs se dirigèrent en silence vers la mer. Maintenant. — Ni pour les serviteurs du Christ. un cri à peu près semblable se fit entendre. Qu’est-ce que ce Laurent ? — Un ami dévoué. et ils aperçurent une femme marchant au milieu des rochers. — De l’aide ! Eh ! ne sommes-nous pas capables de manier la barre ou l’aviron ? — Ah ! c’est juste. Elle ne vit rien au premier moment. ayez pitié d’eux ! — Et nous sommes poursuivis. — Oh ! mon Dieu ! s’écria Angèle en tombant à genoux. afin de pro fiter de la marée qui descend. dit la jeune fille en sortant avec les étrangers. Mais comme le vent donnait au Nord-Ouest de la pointe. La terre. Puis à peine eut-elle examiné l’horizon. en ap prochant de l’anse.. Angèle. tou jours cherchant !. 164 Nouveaux fantômes bretons. pas même la terre de Bretagne.indd 164 27/03/2008 10:24:11 . Au bout de quelques minutes.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS sans perdre de temps. n’est bonne pour les serviteurs du roi. toujours. il faut que j’aille chercher Laurent.. jeta des regards attentifs sur les grèves assom bries. continua l’officier . On partit rapidement. — La voyez-vous là-bas ? dit Angèle . un vrai fils pour ma mère.. la direction et la force du vent. venez. qu’elle ajouta : — Ma mère et moi ne pourrons gouverner la chaloupe sous ce temps . on voyait du moins que les lames seraient hau tes dans le chenal. dit Angèle..

la veuve leur fit signe de ne pas bouger. Dès que la passeuse eut compris de quoi il s’agissait. Tout à coup.elle donc découvrir au moyen de ce pain noir ? — C’est mon père qu’elle cherche ainsi. Ils ont manqué le petit sentier qui conduit ici. afin de faire diversion à la colère du marin. venait effectivement de passer sur le haut de 165 Nouveaux fantômes bretons. — Oh ! si nous revenons un jour. la veuve... que les bleus ont jeté à la mer. — Miséricorde ! Que Dieu ait pitié des malheureux. il lui expliqua en peu de mots en quoi consiste la coutume de ce pain appliqué à la découverte des noyés. murmura le prêtre. nous leur ferons payer !. et s’en alla d’un pied agile à la rencontre de sa mère. du sujet qui avait amené les proscrits à la pointe du Raz. — Les voilà passés. III Une troupe de dix ou douze patriotes. hâtons-nous.. interrompit le prêtre. dit-elle bientôt à voix basse. l’espoir du danger lui donnaient des ailes. Angèle et les étrangers aidaient de leur mieux à la manœuvre. Le corps de Jean Luce. elle tache de retrouver quelque pain noir porté par le flux sur le sable. elle se mettait en devoir d’arrimer l’embarcation et de hisser la voile sans hésiter..LE PASSAGE DE L’ÎLE DE SEIN — Que peut-elle donc chercher à cette heure ? fit l’officier de ma rine étonné. Quelques minutes après. On eût dit que la pensée du dévouement. chemin faisant. qu’elle informa. Pendant cela. Angèle installa pru demment les deux fugitifs dans la chaloupe amarrée. — Hélas ! monsieur. dit l’officier en serrant les poings. on était arrivé au petit port. — C’est donc pour cette raison qu’on l’a surnommée. dont l’oreille était d’une finesse que peut seule donner l’habitude d’observer et de distinguer les bruits des grèves.. Puis.. Vite. — Vous leur pardonnerez.indd 165 27/03/2008 10:24:11 . à la recherche de nos pros crits... elle prit un pas si rapide que sa fille ne la suivait qu’avec peine. le passeur. Et que veut.

il fallut bien qu’un des gardes vînt lui montrer le chemin du petit port et la maison des passeuses. quand ils crurent entendre parler à peu de distance. Ils coururent aussitôt dans cette direction. que l’on nommait Balisier. et continuèrent leur route du côté où se trouve le phare actuel. Poste et batterie à peu près inutiles. après quelques pourparlers. 166 Nouveaux fantômes bretons. Enfin. signalées à la surveillance de la nation. l’anse de Plogoff. avait au fond de bons sentiments) eut bien de la peine à empêcher ses hommes de briser le pauvre mobilier. Rien ne dénonçait la fuite des proscrits. le chef des soldats républicains. On visita d’abord la pauvre cabane. — Eh ! citoyen. Par bon heur. car les écueils de ce cap redoutable suffisent pour en éloigner les vaisseaux de guerre. il y avait alors une batterie de canons et un poste de garde-côtes. sans doute dans l’intention d’explorer le petit port du passage. indécis.indd 166 27/03/2008 10:24:11 . par un effet de la bonté divine. Les bleus. Les bleus appelèrent à l’instant les trois ou quatre gardes qui dor maient ou fumaient tranquillement dans l’intérieur du poste. je fume. ils se ren dirent sur la grève en chantant un Ça-ira quelconque. allaient s’éloigner. vieux cormoran ? lui dit le lieutenant.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS la falaise. qui protégea si souvent les bons en ce temps sinistre. — Que fais-tu là. Ils y trouvèrent un vieux matelot tranquillement assis à l’arrière de l’embarcation. et l’œil se perd au loin sur l’immensité des flots. De cet endroit élevé on domine toute la baie des Trépassés. où le lieutenant Balisier (qui. La chaloupe qui les emportait était déjà loin. du reste. ils n’aperçurent pas dans l’ombre l’étroit chemin taillé dans le roc. De là. vous le voyez. et distinguèrent dans l’obs curité une chaloupe échouée dans le fond de l’anse. Là. La nuit était complètement venue. une pipe éteinte à la main. Quoi qu’il en soit. ne put obtenir des garde-cô tes bretons (peu sympathiques aux sans-culottes) que des renseigne ments incomplets ou des réponses embrouillées à dessein. Les braves se présentèrent en se frottant les yeux et dans un équipage assez peu militaire qui leur attira de vertes réprimandes de la part des patriotes.

Ça ne suffit pas. où se trou vait pratiqué un réduit ou petite cabine. à l’œuvre ! A cet ordre du sergent.. 167 Nouveaux fantômes bretons. vieux hibou. — En ce cas . Enfin il dit avec effort : — La passeuse est en mer avec sa fille. répondit le marin. hibou de mer ! s’écria le sergent furieux.indd 167 27/03/2008 10:24:11 .. tu vas nous dire où est la chaloupe de la passeuse. ses yeux se tournèrent vers le ciel com me pour l’appeler à l’aide. parleras-tu ? — Je ne sais pas où est son canot. les soldats se mirent en devoir de couper à coups de sabre des morceaux de bois sur les bordages d’un vieux bateau qui se trouvait auprès. Voilà tout.. fit l’officier un peu désorienté par le sang-froid du matelot. n’importe. ils en firent un petit bûcher contre les flancs de la chaloupe et y mirent le feu. une complainte du pays. Voyons. parle ! Le pauvre homme soupira . Cela fait. je marmottais.. avait fait bonne contenance .. — Voilà tout. Voyons. enfants de la patrie. le vieux marsouin a repêché sa langue.. Où est l’autre ? — Je ne causais pas. firent les patriotes en poussant des cris et des éclats de rire et dispersant les tisons. à pêcher son pain. — Ah ! une complainte. l’ami. nous allons mettre le feu au tien. mais quand il vit la flamme lécher la carène de sa chère embarcation. et tu vas nous avouer qu’elles ont emmené deux chouans dans leur barque .. Le marin. — N’importe ! interrompit en s’avançant un soldat de la bande (c’était le sergent Brutus. et tout de suite.LE PASSAGE DE L’ÎLE DE SEIN — Peut-être. cette satanée folle qui garde tout son esprit pour jouer des tours à la république !. arrêtez ! Je vais vous satisfaire. vrai forcené sans-culotte. puis vers l’avant de sa chaloupe. il ne fut plus maître de dis simuler sa terreur et s’écria : — Arrêtez. mais il me semble que tu causais tout-àl’heure. citoyen. — A la bonne heure. Allons. sans quoi. qui trouvait que son chef manquait d’énergie et se proposait de le dénoncer au co mité).. jusqu’à ce moment.

avec une gaffe. allait être réduit en cendres. Et pourtant ce n’était pas pour son ba teau qu’il tremblait. Ça sera plus vite flambé. — Nous resterons ici avec votre permission. Le vieux marin semblait encore impassible. des scélérats ! A mort ! à mort ! — Silence ! cria le lieutenant. jeta 168 Nouveaux fantômes bretons. reprit le marin.. — Je n’ai rien vu. Mettez-y les filets et les voiles. Une grande voile peinte en rouge. camarades. brigand ! vociféra Brutus avec rage .indd 168 27/03/2008 10:24:11 . La nation la jugera.. Son pauvre bateau. mais son âme était tor turée par une horrible angoisse. Les autres s’en allèrent chercher un abri au corps-de-garde de la pointe. — Ah ! tu n’as rien vu.. Dès que les patriotes se furent éloignés. lançait dans la nuit une clarté fulgurante. venez. le matelot alluma sa pipe. Voilà la vé rité. citoyen lieutenant. rallumez le feu. Déjà le brasier étincelait. qui atteignait la carène. Le chef dut acquiescer à cette demande. Et plus bas : — Que le bon Dieu les sauve et les protège! — Ah ! ah ! hurlèrent les patriotes. En un clin d’œil il eut dispersé les débris qui alimentaient le feu et dit d’une voix étranglée : — Il y a deux paysans dans la chaloupe de la passeuse. vous autres. agitée dans le feu. Venez. il saisit sa gaffe de fer et s’élança vers le brasier. murmura le malheureux avec désespoir.. Enfin. en sorte que le sergent et quatre hommes restèrent là et s’installèrent dans un hangar en ruines où l’on ramassait les voiles et les avirons. n’y pouvant plus tenir. Cet homme a obéi. en ce cas. c’est ainsi que la folle et toi. vous voulez soustraire des brigands au glaive de la loi ! Des chouans. malgré lui peutêtre . son gagne-pain. La na tion n’a qu’une parole. laissez-le. — Tu ferais mieux de tout dire.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Je ne sais pas. c’est dans ton intérêt. Il s’approcha ensuite de l’avant de son embarcation. insinua le lieutenant . Nous pourrons prendre cette vieille folle à son retour et la conduire au comité.

si elles revenaient par le Sud de la chaussée.. patron .. pourtant. car moi. père Jacques . — Laurent. je crois que cette fois ils nous laisseront tranquilles.. tandis que nous loferons au Nord ? — Nous ne pouvons rien de plus. soyez tranquille .. — C’est bien dit. Laurent. avait grandi sur les barques de pêche. Ouvre la cabine. Si nous pouvions mettre un canot à la mer. La nuit est noire. Le pêcheur se mit à fumer pour se donner une contenance. Ton bateau est-il de l’autre côté. puis se penchant vers l’entrée de la cabine : — Laurent. dans la baie des Trépassés ? — Oui. je ne sais trop..indd 169 27/03/2008 10:24:11 . enfin. Voici la sentinelle qui vient de ce côté. où il était nourri pour les petits services qu’il aimait à rendre. quand rien ne bougera autour de nous. Nous arriverons à temps. il faut bien se résigner. dit le pê cheur en regardant le ciel. nous filerons à la baie . — Minuit. pour lui. quand la marée montera. Chut !. ni à sa mère. nous sommes seuls. Jamais il n’avait voulu aller même à Audierne. c’est tard . — Voilà. dit-il à voix basse. mais ne sors pas encore . je te dirai quand le moment sera venu. prions le bon Dieu. La sentinelle s’éloigna bientôt et ne revint plus auprès de la chaloupe. — Oui. je ne veux pas qu’on fasse de mal à Angèle. à la pointe du Raz et à l’île de Sein. Tout ce qui 169 Nouveaux fantômes bretons. pauvre orphelin. Qu’allons-nous faire ? Tu as entendu les bleus dire qu’ils vont attendre le retour de Jeanne. Jeanne et sa fille ne peuvent revenir avant le point du jour.. Il ne savait rien autre chose. il aura pitié de nous.LE PASSAGE DE L’ÎLE DE SEIN de l’eau contre les flancs au moyen de son chapeau goudronné. oui. puis ton bateau à la mer. je vous écoute. Laurent. Pour l’amour de Dieu. dit le jeune mousse avec sa simplicité ordinaire. à peine âgé de dix-neuf ans. mais il ne sera pas à flot avant minuit. comme pour implorer son secours . reprit le vieux patron. — En vérité. nous irions. Dans une heu re. mon pauvre garçon. La terre se bornait. je vais le prier. tu peux ouvrir. patron . dites bien vite comment faire. et le cap sur l’île de Sein.

gouvernait pour aborder au petit port où les bleus montaient encore la 170 Nouveaux fantômes bretons. semblait mollir peu à peu. en mourant.. fit Laurent réveillé en sursaut. Angèle !. qui avait eu de grandes bontés pour lui : il regardait la veuve comme sa mère adoptive. marchons doucement.. il ne s’agit pas de cela. Faisons silence et partons pour la baie. et mettons la barre dans la main du bon Dieu. La voile fut hissée . à l’endroit où le bateau de Laurent était échoué. en sorte qu’il ne fut pas difficile de le mettre à flot. la route devait être longue pour gagner l’île de Sein en louvoyant.. et de temps à autre les nuages (ces énormes nuées que l’on ne voit que sur l’océan). garçon. Ils ont changé la garde à onze heures. et il aimait Angèle comme une sœur. La mer commençait à mouiller la quille. IV Il était environ trois heures du matin. — A-dieu-vat ! murmura le pêcheur en larguant la voile. et de fait. — Allons. en ce temps-là. Laurent s’était attaché à la famille de Jean Luce. Je rêvais qu’elle était morte. Prends cette rame . — J’entends minuit sonner dans la tour de Plogoff. Ils partirent avec précaution. afin que nous rencontrions la pas seuse. en ouvrant leurs flancs noirâtres.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS sentait la ville lui faisait horreur . Une chaloupe.. Le temps était moins sombre. mais comme le vent était presque debout. Les deux marins arrivèrent sans en combre sur le bord de la baie des Trépassés. La pluie ne tombait plus que par in tervalles . lui avait laissé un vieux bateau.. laissaient apercevoir des étoiles sur le ciel. Son père.indd 170 27/03/2008 10:24:11 . les villes ne valaient pas grand-chose. et les nouveaux ve nus m’ont l’air d’avoir sommeil. Le vent. dit le patron en poussant un peu le jeune mousse endormi. quoiqu’il fût encore assez violent.. — Qu’est-ce qu’il y a ? patron. Je crois que les patauds dorment pour tout de bon dans le hangar. Rien ne bouge. Angèle. dans toute la naïveté de son âme. que Jacques et d’autres bons matelots du pays avaient radoubé dès qu’ils eurent remarqué que l’enfant était en état de le manœuvrer. poussée par un bon vent.

leurs vociféra tions et leurs rires cruels accueillirent l’arrivée de la chaloupe et des passagers qui s’y trouvaient.. et quelques minutes après.LE PASSAGE DE L’ÎLE DE SEIN garde. — Les scélérats. vieille furie ! disait le sergent. interrompait la passeuse. se retirait éperdue de douleur. et elle entendit l’un d’eux dire aux autres : 171 Nouveaux fantômes bretons. Quand la nation aura réglé des comptes plus pressés. et les bleus furent parfois obligés de la porter pour gravir la falaise escarpée. Il aperçut une voile qui se découpait sur le ciel. Il aurait peut-être désiré en faire autant à l’égard de la mère. soupçonneux.. ce sont ceux qui persécutent les braves gens. vous n’êtes plus des soldats . en les accablant d’injures gros sières au sujet des proscrits qu’elles avaient soustraits. il ordonna de rendre la liberté à la jeune fille. mais il voyait déjà Brutus sur le point de blâmer ouvertement sa conduite. Quant à vous. et il eût compromis inutilement son autorité. et retournant soudain au han gar. quatre ou cinq soldats sortirent.. ainsi chassée.. les chrétiens !.. c’étaient Angèle et sa mère. vous n’êtes que des lâches qui venez attaquer de pauvres femmes !.. Au moment où la pauvre enfant. les prêtres.. au glaive de la nation. Angèle s’était attachée au cou de sa mère. et nous la purgerons de tous les scélérats. Le lieutenant se fit rendre compte de tout ce qui s’était passé . repaire de brigands. Le sergent. nous trouverons moyen d’aller à cette île des ci-devant Saints. hélas ! on l’a pressenti: la barque fatale contenait deux pauvres femmes effrayées. sortait en ce moment pour faire sa ronde. disaient-ils. à tel point qu’il fallut employer la force pour séparer ces deux infortunées. il appela ses compagnons.indd 171 27/03/2008 10:24:11 . puis. On arriva ainsi au corps-de-garde. Jeanne donnait plutôt des signes d’indignation et de colère que de folie. — Laisse faire. Ils s’approchèrent tous de la cale en se cachant derrière les récifs.. et pour tant heureuses d’avoir accompli leur mission . touché sans doute par les larmes et l’innocence d’Angèle. Angèle suivait en gémissant tout bas. Les bleus les entraînèrent aussitôt. la porte du corps-de-garde s’ouvrit . Les passagers.

Que le bon Dieu le protège et sauve ma mère ! Elle ne sut que faire de sa liberté au premier moment .. Puis. crie la pauvre folle. La nation jugera. Elle partit avec la rapidité d’un oiseau. lui dit l’officier avec bonté .. abaissant ses regards sur la vaste baie. mais son indécision ne fut pas de longue durée : voir Laurent et le vieux patron Jacques. essaie alors de faire quelques pas vers elle. Jeanne Luce. La mer moutonnait plus doucement au large. elle pousse un cri déchirant et tend les bras vers un objet invisible. — Ne m’approchez pas. vous allez vous tuer. cet homme a donc mal fait d’avoir eu pitié de moi. réclamer leur secours. gravit d’un bond rapide une des plus hautes roches qui dominent la grève. mais les houles roulaient lourdement sur la grève de la baie des Trépassés. vous êtes témoins que le citoyen Balisier a manqué aux droits du peuple par sa faiblesse. Ceux-ci. Ah ! qu’importe : je vois d’ici le pain qui marque la sépulture de mon mari. Le jour com mençait à poindre. Elle y arriva bientôt. La maison était vide. malheureuse. Le lieutenant. Je veux aller le chercher . tantôt en proie à une sombre fureur. en faisant aux soldats des gestes de défi.. Je le dénoncerai an comité.indd 172 27/03/2008 10:24:12 . son unique ressource. s’avançait entre deux soldats. 172 Nouveaux fantômes bretons. ne m’approchez pas! — Revenez. à cent pieds de hauteur. telles étaient ses pen sées. laissez-moi pas ser !. Tout à coup elle s’élance. Elle s’éloigna désespérée et prit le chemin de la crique. silence ! — Hélas ! murmura Angèle au milieu de ses larmes.... et là elle s’arrête entre le ciel et la mer. la voyant presque résignée. Jusque-là. — Me tuer !. courir chez eux. Ses deux amis demeuraient dans une chaumière située à un mille de la baie. ému. où elle savait que Laurent amarrait son bateau.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Camarades.. avaient cessé de tenir les mains de la captive.. assez calme depuis quelques moments. L’embarcation ne s’y trouvait pas. Cependant les bleus emmenaient la passeuse. Elle marchait tantôt morne et abattue.

. satanée mégère.. et un canot à la voile s’approchait du rivage. qui avait réussi à escalader la moitié du rocher au sommet duquel elle s’était réfugiée. — Arrêtez. répond Janie en montrant l’abîme. non. traîtres... écoutez : c’est Jean Luce qui m’ap pelle. sans consulter autre chose que sa haine. je le vois. Je vais.. Laissant le patron gagner avec son bateau la place où il l’amarrait d’habitude... par l’en fer. et sans tarder.. je vais au contraire t’empoigner.. Et à chaque mot elle faisait un pas sur le bord du précipice. — Oh ! non. vous ne me tenez pas encore. dit le lieutenant effrayé. tout en prononçant des ex clamations d’un air égaré. reprit la folle. crie le patriote. — Vous ne m’aurez pas.. je l’entends qui m’ap pelle. on l’a sans doute deviné. je vais enfin le rejoindre !. ne perdait pas de vue le sergent. — Non. C’était. Vous ne m’aurez pas. le canot de Laurent qui cinglait dans la baie des Trépassés.. dit à son tour le citoyen Brutus.indd 173 27/03/2008 10:24:12 . je suis libre à présent. exaspéré de cette fuite imprévue . vieille furie. Jean Luce est là . je fais feu sur toi ! — Je ne vous crains pas . moi. s’avan ce jusqu’au pied du rocher où Jeanne le défie. sergent. ou..LE PASSAGE DE L’ÎLE DE SEIN — Te laisser passer. s’écriait-elle au comble de la dé mence. En peu de temps il fut rendu auprès du corps de Janie... vu que l’on ne pouvait atterrir à cet endroit. Brutus avançait toujours vers sa proie. vous n’aurez pas même mon corps.. oui. et Jeanne vous défie !. Jacques et le mousse avaient poussé des cris d’effroi à la vue du danger que courait la pauvre insensée. A ces mots.. — Veux-tu descendre. On entendait effectivement des cris sur la mer. Je reconnais sa voix ! c’est lui.. Laurent s’élança dans la mer. étendu 173 Nouveaux fantômes bretons. Ne voyez-vous pas que cette femme va se tuer ? — Allons donc ! fit Brutus : abandonner la chasse quand je tiens le gibier ?. La veuve.. Brutus. C’étaient ces cris que la malheureuse avait pris pour l’appel de son mari. Écoutez. lâches .

sans aucune ressource au monde. et un homme haletant. dit Angèle. comme si quelqu’un eût voulu jeter un coup d’ail dans l’intérieur du logis. s’assit sur le banc du foyer. vous voyez bien que vous faites pleurer Angèle. Laurent.. avait entrevu de loin l’affreuse scène du rocher. — Vous le désiriez donc. Angèle. Je vais vous dire ce qui m’est arrivé. Elle pensait sans doute à la fin tragique de sa mère et aux malheurs de ce temps terrible. dit à la jeune fille étonnée: — Angèle. lorsqu’elle vit une om bre passer devant la lucarne et s’y arrêter même un instant. La porte s’ouvrit ensuite. couvert de boue.indd 174 27/03/2008 10:24:12 . reprit le lieutenant. L’étranger. Oh ! ma mère.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS sur le sable. tandis qu’Angèle vaquait dans la maison aux divers soins du ménage. ne vous effrayez pas. ce sont vos soldats qui ont tué sa mère — Hélas ! je ne pus la sauver. 174 Nouveaux fantômes bretons.. V Un mois environ s’était écoulé depuis la mort de la passeuse. murmura la jeune fille . Un jour que le patron se trouvait à Audierne pour quelques affaires. ne me reconnaissez-vous pas ? Avez -vous donc oublié l’officier qui commandait le détachement le jour. que vous me fîtes mettre en liberté. et je ne veux pas qu’on la fasse pleurer ! — Ne te fâche pas... — Un bleu dans notre maison ! interrompit Laurent en s’avançant et avec une véhémence qui ne lui était pas habituelle . et après un moment de repos. en effet. La malheureuse Angèle. Elle arriva auprès de sa mère presque en même temps que le mousse. Je me souviens. avait accepté l’hospitali té dans la demeure de Jacques. ma pauvre mère ! — Que venez-vous faire ici ? s’écria le mousse .. de la place où elle attendait le retour de ses amis. laissele parler. vêtu à peu près comme les pêcheurs du pays. Laurent réparait un filet dans un coin de la sombre pièce... entra aussitôt. je suis un ami.... Ils ne reçurent que son dernier soupir. Et d’abord.

les temps étant devenus meilleurs. Le jour même. sont toujours à peu près les mê mes : âpres à la curée. Il savait leur misère . tout prêts à frapper leurs frères. qu’il avait voulu servir avec honneur. Pendant la traversée. leur mutuelle affection. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. et prit la résolution de les rendre heureux. Angèle et le mousse conduisirent à l’île de Sein le lieutenant devenu suspect à la nation. Balisier fit mander le vieux patron à l’île de Sein et lui remit. que j’ai été compromis. l’officier questionna ses sauveurs avec bonté. En effet. La mer était heureusement favorable. leurs chefs surtout. mes enfants.. et je suis proscrit à mon tour ». Peu après notre retour à Douarnenez.. Que de Brutus. le jour du cruel événement qui vous afflige. quand j’ai pu fuir. on le voit. il vit leur dévouement. le sergent Brutus m’a dénoncé. C’est ici. pour ceux que Jacques appe lait ses enfants. J’allais être arrêté. leurs amis. et je suis venu en toute confiance vous dire : « Votre barque a sauvé d’autres pros crits. et nous n’avons plus qu’à clore ce récit en quelques lignes. 175 Nouveaux fantômes bretons.indd 175 27/03/2008 10:24:12 . dé nonciateurs de tous ceux qui les gênent. Les révolutionnaires. don généreux qui permit au pauvre mousse d’épouser la fille de la passeuse. dit alors le lieutenant Balisier. dont ils discutent d’abord et nieront bientôt l’autorité.. un don dicté par la reconnaissance.. envieux de tout ce qui est audessus d’eux.LE PASSAGE DE L’ÎLE DE SEIN — Je ne vous veux pas de mal. aujourd’hui. Un brave homme des environs de Plogoff m’a prêté ces habits.

Accord fait. douce et pieuse comme un ange.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS VIEILLE COUTUME A u bon vieux temps. et Louisa. ruiné par les guerres. décidé. Il n’avait que deux enfants : Tony. dit-il à son fils. il appela ses deux enfants. le moment est venu de nous séparer pour toujours. Voyant approcher l’heure de la mort. en disant : « Tout ceci est à moi ». Sache en faire deux parts. vivait un gentilhomme pauvre..indd 176 27/03/2008 10:24:12 . faisait du feu au foyer. deux parts bien égales. « sans contrat et sans notaire ». et tout était dit. affaibli par les chagrins.. 176 Nouveaux fantômes bretons. — Tony. Le vendeur répondait : « Amen ».. plus jeune que son frère. Peut-être était-ce la conduite déjà mauvaise de son fils qui le conduisait prématurément au tombeau. Ah ! l’argent est bien peu de chose. Le gentilhomme. et Dieu veillera sur vous.. qu’un mutuel amour remplisse votre vie.. Tu seras le soutien de ta sœur et tu ne failliras plus.. Tu connais mon humble patrimoine. LE PARTAGE D simple histoire ans un manoir retiré de la Cornouaille. allait couper des crins à la crinière des chevaux. charmante créature. jeune garçon de vingt ans... pour premier acte de possession le nouveau maître du domaine ouvrait une fenêtre. tomba sérieusement malade. les ventes de propriétés se passaient plus simplement. et surtout enlevait une pelletée de terre dans le courtil. égoïste et plein d’ambition.

en tombant à genoux avec sa sœur auprès de ce lit funèbre. versa-t-il quelques larmes. la paix dans l’âme. vite essuyées ? On l’ignore . à la paix de la conscience. sentit son cœur brisé par l’angoisse. toi qui sais vêtir le cilice du malheur ! Grande et sainte folie du désintéressement.indd 177 27/03/2008 10:24:12 . du pain. un fils coupable et 177 Nouveaux fantômes bretons.. mais en es-tu moins sa sœur ? L’or n’est rien. mais trois jours à peine s’étaient-ils écoulés depuis la mort de leur père. dites le misérable. O charité. Ici-bas. devenu presque un seigneur vivait riche et heureux. car il était avare !.. en s’éloignant des lieux témoins de son enfance. toi qui bois la lie à la coupe de toutes les douleurs et qui. Vois cette pauvre enfant porter sa douce croix . elle se consola dans sa douce innocence. comme ces serpents qui s’accrochent aux fentes des rochers.. II avait un sac d’or à la place du cœur. Sans cesse la crainte d’un vol imaginaire le réveille en sursaut. ton lot est le meilleur ! » Et la pauvre orpheline continua son chemin. et saurai faire valoir ces arides sillons. L’or est devenu comme la moelle de ses os ! .. Moi. malgré sa douleur. cherche dans quelque village une place..LE PARTAGE Tony. Louisa.. mère de tous les sacrifices. L’avarice s’attache à l’âme. je garde ce bien. Va.. Hélas ! fils et frère parjure. Tony. sans valeur aujourd’hui. Ses pleurs dirent un long adieu au foyer béni qu’elle quittait pour jamais . Il a peur de lui-même. l’heureux ... Tel fut Tony. de l’intelligence. mais se confiant en la bonté de Dieu. L’âme se pétrifie sous l’étreinte de l’or. qui pleurait : — Je suis le maître ici . le bonheur se mesure au courage. Elle pria pour celui qui l’avait dépouillée. et la prière sur les lèvres. Voici trente écus.... veux être ignorée !. un couvent t’ouvrira ses portes. et je veux m’enrichir.. j’ai de la force. un foyer. Va. Peut-être ?.. Vingt ans après. lui aussi avait eu un fils. Son amour fraternel lui disait : « Ton frère est peut-être coupable. Si tu es trop fière pour servir. non. L’avare ne se fie à personne. que Tony disait à sa sœur. n’est -ce pas ton divin amour qui lui crie : Espérance !... te dévouant toujours.

laisse-moi pleurer. mort à seize ans.. qu’avez-vous encore ? — O Louise. Ta sœur et Jésus te pardonnent à la fois !.. un regard de ma sœur ! — Vierge sainte ! s’écria la religieuse. sur le seuil d’un monastère paisible. c’est mon frère ! Viens. O vous qui lisez ceci. Son malheureux enfant. blanchis avant l’âge. et qu’une part plus grosse. l’avait cruellement tourmenté. Avant que Dieu me pardonne. de longues inquiétudes. il me faut... ah ! faites-le justement. Justice suprême ! Tout à coup.. un homme se traînait en gémissant. Il avait sonné à la porte du saint asile.. c’est Tony.. devient tôt ou tard plus amère et trop souvent funeste. — Notre Dieu juste et miséricordieux ne refuse jamais la grâce qu’on implore avec les larmes du repentir. et la sœur pleu rait en montrant le ciel. le pécheur repentant et pardonné s’affaissa sur la terre. au moment de mourir.. répondit l’infortuné. surtout dans son amour de l’or. et ses cheveux. et souvenez-vous que le bien mal acquis ne prospère jamais. un mot. comme atteint d’un coup mortel. Un soir.. viens dans mes bras. c’est lui.indd 178 27/03/2008 10:24:12 . mais usurpée. vous chargeait de partager son bien. une sœur vint et lui dit : — Mon frère. attestaient de grands chagrins. si quelque jour votre père. mon pardon.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS dissipa teur. Mais vous souffrez. d’amères déceptions. Une femme. mon frère.. 178 Nouveaux fantômes bretons. Louise... dites-moi. que demandez-vous ? Quelle douleur a flétri votre front sous son haleine ? Que voulez-vous de moi ? — Mon pardon.

alors situé à quelque distance. Bien des souvenirs. et dont il reste à peine des traces.indd 179 27/03/2008 10:24:12 . Le sire Pierre du Relek habitait le castel à cette époque. de même que le couvent du Cloître. a longtemps servi d’église paroissiale . dont les rameaux forment alentour d’épais ombrages. carmélite. croit voir des moines errer sous les voûtes assombries ou se pencher aux fenêtres béantes. quand les ténèbres viennent donner des formes fantastiques à ces pans de mur à demi écroulés. presque toujours unie. ni d’une rare originalité. c’est surtout du château que nous allons parler. Aujourd’hui. Il 179 Nouveaux fantômes bretons. les voûtes à nervu res. encore assez bien conservée. ne manquent ni d’intérêt architectural. Les ruines ogivales des vieux cloîtres. le paysan. s’élèvent les ruines du vieux château du Relek et du monastère du même nom. au bruit du vent dans les mélèzes. Au Couchant s’étale la nappe. Vous comprendrez alors comment tant de traditions émouvantes et souvent terribles ont dû s’attacher à ces antiques débris d’un autre temps. Le mystérieux monastère nous occupera moins dans ce récit. les portes à colonnettes élégantes et sculptées dans le granit. elle offrirait assurément à un antiquaire de sérieux sujets d’études et de méditations. de sombres et an tiques traditions se rattachent à ces vieux murs. sur les confins de la haute Cornouaille (Finistère). Nous remontons au temps des légendes. d’un vaste étang qui reflète les som mets des montagnes voisines et les cimes des grands pins et des chê nes séculaires.GENEVIÈVE DU RELEK chronique A Mlle Marie de C***. La chapelle. « Ce récit rappelle votre touchante histoire ». D I ans la paroisse de Plonéour-Menez. Il en est de même de quelques portions du château. que la chronologie douteuse de ces drames privés place d’ordinaire après l’an mille et avant l’avènement du terrible et anti-féodal Louis XI. Ajoutez à cela que.

qui chevauchait sans cesse à la suite du duc de Bretagne. les ordres fréquents et contradictoi res de l’altière châtelaine remplissaient tous les cœurs de trouble et de frayeur. bonne. le père lui-même. ma mie. La voix impérieuse. ne trouvait point grâce devant elle. poussait ainsi la châtelaine à torturer une innocente créature ? Vous allez l’apprendre en accordant un peu d’attention à la conver sation des deux sœurs. par sa patience et son entière soumission.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS avait ré cemment marié Azénor. plus de silence au château. Geneviève. l’aînée de ses deux filles. que vous voulez nous braver. tandis qu’Azénor brode d’une main assurée une tapisserie de haute lice représentant les exploits de son époux. je ne puis croire. et que la blonde Geneviève fait tourner timidement un rouet d’ébène couvert de touffes de lin. auprès du vieux baron. par suite de l’ab sence de son mari. Azénor quittait son manoir pour venir. à désarmer le courroux de la dame d’lzel-Breiz. qu’elle entourait de soins et d’affection. 180 Nouveaux fantômes bretons. demeu rait auprès du vieux baron. que vous refusiez sérieusement l’époux que je vous ai choisi et que mon père veut bien accepter pour vous. mais vous savez qu’il me laisse libre à l’endroit du mariage. que vous refusez. Le vieux baron. le sire d’Izel-Breiz. ma sœur. la cadette. — J’obéirai toujours.indd 180 27/03/2008 10:24:13 . son père. mais chaque fois que. passer des semaines. faible et charmante enfant. Mais personne ne ressentait plus cruellement les atteintes directes de l’humeur irascible et impitoyable d’Azénor que sa timide et douce sœur. Le bonheur habitait au Relek lorsque le père et la jeune fille s’y trouvaient solitaires . fille sans vergogne.. Geneviève. aux volontés de mon père bien-aimé .. alors plus de paix. à un riche et rude chevalier. Et pourquoi tant de colère ? Quel motif. — Mieux vaut dire franchement. vous affranchir de toute obéissance et agir à votre guise. — Non. quelquefois. Geneviève tremblait en sa présence et ne réussissait pas toujours. que vous prétendez. disait la dame d’une voix en core assez paisible.

ma sœur. — O ciel ! s’écrièrent à la fois le père et la fille. écoutait dans l’attitude d’un patient désespoir. — Mais vous commencez cette obéissance par une révolte indigne d’une fille de qualité. Allez. répondit-elle. — Dieu vous exauce. De quoi s’agit-il enfin ? Qui vous trouble ou vous afflige ? La châtelaine courroucée leva sur le vieillard un regard fixe et interrogateur. Azénor . Ainsi. je vous serai toujours dévouée . mais. — Osez le nier .. songez à notre père. vous croyez que je suis la dupe de ses mensonges et de votre faiblesse ? jamais ! Le noble seigneur. rien ne me coûtera pour vous satisfaire. le chevalier d’Izel-Breiz. ma fille. sa per fidie ! Ce qui m’afflige.. — Oui.. en fille soumise. reprit Azénor en s’adressant à sa sœur . — Que n’est-il ici : je parlerais devant lui. assez. je suis trop bien informée de vos complots. c’est son obstination. madame. je vous obéi rai en tous points. Geneviève pleurait à chaudes larmes .indd 181 27/03/2008 10:24:13 .. et je vais vous en donner la preuve : le testament de la défunte marquise douairière du Relek porte expressément que l’ab181 Nouveaux fantômes bretons. dit le vieux baron qui entrait au même instant.. — Oh ! madame . ayez pitié de moi. uniquement pour amoindrir mon héritage. les bras croi sés sur la poitrine. Apaisez-vous.. vous désolez la pauvre Geneviève ainsi que moi-même. — Séchez vos pleurs. le vieux baron. m’a ordonné de veiller sur vous . soit qu’elle eût l’intention de l’intimider par les éclairs qui jaillissaient de ses yeux noirs et ardents. c’est l’oubli de. et faites-moi grâce de vos mensonges. — Ce qui me trouble. j’obéis et je veille. de grâce. l’oubli du monde et la liberté d’aimer le ciel. à la dou leur que lui causerait votre colère s’il en était témoin. soit qu’elle voulût sonder les dispositions de son père.GENEVIÈVE DU RELEK — Pour l’amour de Jésus. je n’ignore aucun des motifs qui dictent votre conduite : vous feignez une vocation chimérique.. l’époux que j’ai reçu. je vous connais bien : c’est la liberté qu’il vous faut.. ils ne me touchent guère. malheureuse. — Assez. de votre main. c’est votre aveuglement. madame.

Le baron. mais l’admirable ca ractère de Geneviève se reflétait sur son angélique figure. voyant sa fille aînée prête à quitter la salle. la forêt du Relek et les domaines d’Énéour. s’écria la châtelaine en se levant. où l’on se trouvait. O comble d’iniquité ! de si grands biens pour la dot d’une nonne. dans ses doux yeux bleus. qui a pu vous les livrer ? La tombe ne parle pas.. servant de bibliothèque. Suis-je assez informée ? — Peut-être.. à de telles conditions. appar tiendront à celle des filles du baron. malheureuse. Mes informations encore vagues. grande. et pourtant..NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS baye du Cloître et ses grands revenus.. voyez l’état où vos 182 Nouveaux fantômes bretons. voulut tenter un dernier effort pour l’apaiser. — Je l’ai appris.. Mais soyez assurés qu’Azénor saura se venger ! — Par les plaies du Christ ! ma fille. l’œil en feu. C’était cruauté de réduire à tant de douleur une aussi tou chante créature.. d’une taille élégante et re marquable. — Ma chère fille. taillé dans un marbre grec. — Jamais. lui dit-il avec calme. sur ses lèvres. qui embrassera la vie religieuse et se fera abbesse du Cloître.indd 182 27/03/2008 10:24:13 . elle eût été belle sans la dureté de son regard et la rigide expression de son visage. s’écria le baron. Il y avait quelque chose de terrible dans l’attitude de cette femme altière. que le sourire de la bonté animait d’habitude.. Elle dominait de toute sa sévère hauteur la frêle créature qui sanglotait à ses pieds. Geneviève ne possédait point la beauté de sa sœur (si l’on peut dire beauté d’une femme dont le cœur est fermé).. le geste menaçant. — Ah ! vous en convenez. mes soupçons (car je n’avais jusqu’à présent que des soupçons) n’étaient que trop fondés. interrompit le vieillard atterré. — Je connais seul les dispositions du testament de la marquise. jeune encore pourtant. Geneviève ignorait ces dispositions secrètes. Et vous.. qui dans son ignorance n’a pu méri ter votre colère . son neveu. ayez compassion de votre sœur.. Mais. ayez pitié de mes cheveux blancs ! Respectez enfin les volontés suprêmes d’une parente vénérée.

si ma sœur a tant de goût pour le couvent. qui jusqu’à ce moment ne s’était con tenue qu’avec peine. Moi-même j’ai besoin de réfléchir. le seigneur mon époux sera informé de tout ceci.. allait éclater avec fureur.. des êtres inutiles et sans courage. et vous comprenez bien mal. où elle fera sans doute vœu de pauvreté. ô mon bon père : accordez-moi quelque délai avant de prendre une détermination aussi sérieuse. Azénor. elle ajouta d’une voix presque douce et insinuante : — Cependant.. et nous devons nous soumettre à la volonté de Dieu. s’apercevant de ces tristes présages. — Jamais. tant ce que je viens d’apprendre est nouveau pour moi. qu’elle renonce aux dons de tant de biens périssables. même avant vos propres enfants ? — Vous vous abusez. Elle n’est coupable en rien de ce qui a pu être fait . La comtesse d’Izel-Breiz. reprit la dame d’Izel . Ces biens que vous convoitez injustement. jamais je ne souffrirai tant d’iniquité..indd 183 27/03/2008 10:24:13 . — Trêve à ces discours inutiles. des manants paresseux. Cet éclair de fermeté ex traordinaire chez le faible baron tomba comme une flamme qui s’éteint faute d’aliment. ces biens sont plutôt l’apa nage du couvent . Du reste. ils seront aussi l’apanage d’un grand nombre de saintes filles dévouées au seul amour du Seigneur . ils seront surtout l’apanage des pauvres si nombreux de ce pays . Fatigué d’une 183 Nouveaux fantômes bretons. lorsque Geneviève.. doivent passer avant d’illustres gentilshommes. Sacrilège est celui qui enfreint la volonté expresse d’un trépassé.GENEVIÈVE DU RELEK paroles amères réduisent votre pauvre saur. se précipita aux genoux du ba ron : — Écoutez-moi.. — Ainsi. s’écria à son tour le baron indigné. Elle fut sur le point de sortir à ces mots . Alors craignez sa juste colère. ni elle ni vous n’avez le droit d’en disposer. et quiconque veut toucher au patrimoine du pauvre. de votre aveu. mais se ravisant tout à coup. dit-elle. Le vieillard n’avait trouvé de volonté et d’accents résolus qu’en pré sence de l’inique convoitise de sa fille aînée.

Le vieux baron cherchait aussi quelques consolations dans une lecture de piété ou dans des méditations silencieuses et résignées. mais bien plus encore consolé par le touchant amour de sa fille. Elle considéra avec un filial attendrissement la noble et grave figure du vieillard qu’éclairait à peine un dernier rayon du soleil couchant. II Le soir du même jour.indd 184 27/03/2008 10:24:13 . après avoir adressé au Seigneur une ardente prière. il lui dit : — Qu’il soit fait. selon tes désirs. Geneviève. car. — Bon père. Alors il prit un livre ou un manuscrit enluminé sur les rayons de la bibliothèque. comme enlacés dans la même tendresse . Le baron attristé peut-être. que celui de leurs soupirs et parfois des sanglots. l’heure s’avance et tu as beaucoup souffert aujourd’hui. dites que nous avons souffert. dans vos bras. chère enfant. le baron ne vit point entrer sa fille. lui dit-il . et murmura : — Mon père !. on n’entendait d’autre bruit. que Geneviève répandait dans le sein de son père. il jeta sur sa fille aînée un regard suppliant. je crois entendre la voix du divin Maître. se mit à étudier attentivement et leva à peine les yeux pour voir Azénor jeter sur eux un regard de pitié. mal éclairés par de hautes croisées à meneaux de granit. Comme l’obscurité remplissait déjà les sombres appartements. Oh ! si vous me laissiez 184 Nouveaux fantômes bretons. — Il est temps de te retirer. rompit enfin le silence. répondit Geneviève. tremblant peut-être de la voir recommencer.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS scène aussi pénible. Ils restèrent quelques moments ainsi. puis sortir de l’ap partement avec une sorte de dédaigneuse majesté. et lorsque vous me parlez... que c’est Jésus lui-même qui soutient ma fai blesse.. et embrassant Geneviève sur le front avec tendresse. je le sais. tu ne peux vouloir que le bien. se rendit dans le cabinet de son père. Puis elle se jeta dans ses bras. à peine saisissables. dans la sombre pièce. chère enfant. qui souleva sans bruit la portière de velours.. Mais un seul moment auprès de vous dissipe toute ma peine. Il me semble.

où je veux veiller en paix sur votre longue et douce vieillesse. j’ai une prière sérieuse à vous adresser. cette fortune passerait à des parents éloignés. Prions pour elle .. — Il s’agit du testament de la marquise notre tante. N’aurai-je pas assez de ce qu’il vous plaira de me donner pour eux ? La part du pauvre. il n’y a rien à craindre. que si les deux filles du baron du Relek étaient mariées à une date qui s’y trouve marquée. A ma mort. elle re viendra. avec l’aide de Jésus. j’ai peur pour vous ! Je frissonne malgré moi. confie-moi ton secret. bon père. — Impossible.. te dis-je. — Mon père. causent tant de ressentiment à ma sœur. — Oublions sa colère.. afin que le trouble ne règne pas dans cet asile. dois-je te le dire ? avant sa vingtdeuxième année. Surtout ne tremble pas. pour la paix de vos vieux jours. et puisque tu m’obliges à parler.. Azénor. Comment Azénor a-t-elle pu découvrir une partie de ces 185 Nouveaux fantômes bretons. Que le bon Dieu lui pardonne ! Mais. Déchirer l’acte des dernières volontés d’une sainte et pieuse femme ! C’est impossible. à de meilleurs sentiments. par la grâce du Sauveur.. elles partageraient les biens de la marquise. mon père. ma fille. moi.GENEVIÈVE DU RELEK veiller à votre chevet. Ainsi ferai-je.. Laissez-moi déchirer ce fatal testament. que j’ignore à peu près. — Parle.. Cet acte porte encore. se double par la charité. Le testament seul en assure la possession à celle de mes filles qui prendra le voile avant.. mon enfant. à la vérité. reprit Geneviève en soupirant. J’ai invoqué la bonne Vierge. — Le déchirer.. et je crois qu’ils m’ont commandé de faire un sacrifice nécessaire à votre repos. Laissez-moi renoncer à ces biens que je méprise.. mon enfant chérie. — Avant de vous quitter.indd 185 27/03/2008 10:24:13 . tu m’alarmes . ah ! chère petite. répondit le vieillard avec une sorte d’effroi. dont les dispo sitions. j’ai prié Jésus de m’éclairer. je n’ai pas besoin de ces richesses pour soulager les pauvres. pour votre repos. apprends que je n’ai par ailleurs que la simple jouissance (n’ayant pas eu de fils) des biens de la douairière. m’avez -vous dit souvent.

. père. Mais que faire pour apaiser ma sœur ? — Attendre et espérer. qui donnait sur un long corridor pavé de dalles de granit et aboutissant à la bibliothèque. Geneviève. — Allons. mais elles sont certaines.. chère Geneviève. j’en ai eu connaissance au lit de mort de ma parente. dans la haute cheminée couverte d’armoiries sculptées sur la pierre. Oh ! mon père. Mais déjà le vieillard s’était dirigé vers la portière. Ce testament ne doit être ouvert qu’à ma mort. Enfin. J’ai cru voir s’agiter dans l’ombre la portière du cabinet. ces papiers importants se trouvent.. on referme la porte avec précaution. — Hélas ! je le comprends. Rien ne bouge dans le château. Il ne nous laissera pas dans l’affliction. ne sois pas aussi impressionnable. il en ouvrit la porte.. Cependant le vieux gentilhomme prêta quelques moments une oreille attentive aux bruits lointains du soir qui bourdonnaient. t’apprendre encore que ces papiers ont été déposés par la marquise elle-même entre les mains du Révérend Père prieur du monastère voisin. j’ai entendu marcher dans votre cabinet. Écoutez.. A l’autre bout du couloir obs cur il crut apercevoir une ombre 186 Nouveaux fantômes bretons. Tu comprends. et le prieur en ignore les dispositions.. avec la brise d’automne. combien elles doivent être sacrées pour nous. puis com me un soupir. répondit le baron après avoir considéré si lencieusement l’objet indiqué par la craintive enfant. — Écoutez.indd 186 27/03/2008 10:24:13 . qu’il souleva brusquement. il me semble que l’on a marché dans la pièce voi sine. nous devons tout espérer de la bonté de Dieu.. j’en suis presque certaine. Alors. Je tremble d’effroi. — Oui. traversant le cabinet d’un pas précipité. Moi. afin qu’à l’occasion tu connaisses toutes les circonstances de cette affaire.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS dispositions ? Voilà ce que je ne puis approfondir ... ne me laissez pas seule ici. qui me fit péniblement le récit confidentiel de ses dernières volontés.. Tout fait silence autour de nous. Puis il reprit en se levant : — Je veux seulement. si du moins.

Geneviève achevait ses pieuses oraisons. dit le vieillard attristé. — EIle ! et de qui veux-tu parler. auprès de la fenêtre dont nous avons parlé. Oh ! Sainte Vierge. qu’elle avait peut-être prolongées plus que de coutume. venez à notre secours. je ne l’ai que trop reconnue. que tu sois dans l’erreur . ancienne gouvernante des demoiselles du Relek. dit le vieux seigneur en saisissant la main de sa fille ? — C’est Azénor qui nous écoutait . — je dirais même que j’ai presque reconnu sa grande ombre sur le mur. dans une tourelle faisant face à l’avenue qui aboutissait au monastère. si elle avait surpris la dernière partie de mon secret ! Que décider dans une telle incertitude ? — Vous le disiez il n’y a qu’un instant. sur un large palier. Le baron. aussi ce ne fut pas sans une vive émotion qu’il se décida à la laisser seule pour la nuit. et 187 Nouveaux fantômes bretons. sa lumière douteuse et trem blante. — C’est elle. suivi de tant d’inquiétudes. car maintenant la malheureuse serait capable de tout. En passant dans le couloir assombri. la jeune fille se serra avec effroi contre son père.indd 187 27/03/2008 10:24:13 . se sentit alarmé de la trouver si pâle et si défaite . Puis tout rentra dans le silence et dans la nuit. con tre les murailles noircies et délabrées. pauvre enfant. j’en suis certaine.GENEVIÈVE DU RELEK passer devant une étroite fenêtre. le sire du Relek reconduisit Geneviève à sa chambre. chère petite. Le bon Dieu ne nous abandonnera pas. en considérant les traits de son enfant. III L’antique horloge du monastère venait de sonner la neuvième heure du soir. Après cet entretien. Il ne se retira donc qu’après avoir recommandé à une digne femme. Il n’y pénétrait que le dernier reflet d’un sombre crépuscule. située à quelques pas de la bi bliothèque. murmura Geneviève à l’oreille du baron étonné. de bien veiller sur la pauvre Geneviève. Un peu plus loin. — Dieu veuille. père bien-aimé : espérer et attendre. — car elle venait de suivre son père sans avoir éveillé son attention. une lampe répandait.

les bras croisés sur la poitrine. essaya de chercher dans de bonnes et consolantes lectures un calme bien diffi cile à trouver au milieu de telles circonstances. lors qu’un bruit sourd au-dessous d’elle. qu’une femme ar rogante et impitoyable semble interpeller cruellement. sans respect pour sa robe. je le sais . sans souci du lieu paisible où elle se trouve. ma tante. — Encore elle.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS réconfortée par le doux breuvage de la prière. Elle s’approcha aussitôt de la fenêtre fermée et aperçut avec autant de surprise que d’effroi une forme confuse s’avançant sous l’ombre des grands arbres. il est inu tile de le nier. se dit Geneviève ! Azénor.. et je le regrette d’autant plus que je ne puis me dessaisir de ces papiers. cependant . répondit le prieur.. — Il le faut. mais cela est étrange. attira son atten tion. vous en conviendrez. madame. Et l’enfant. C’était effectivement la dame d’Izel qui sortait du manoir et allait si tard au monastère. Je dois vous croire.. ce serait encourir toute sa colère. Que voulait-elle donc demander à ce pieux asi le ? Pénétrons à l’intérieur. replongée dans les plus cruelles inquiétudes.. Or. nous apercevons un moine debout. ce bruit qu’elle avait entendu tout-à-l’heure.indd 188 27/03/2008 10:24:14 . C’est le respectable prieur. Dans le parloir réservé. dans l’avenue. Et ce personnage mysté rieux s’évanouissant à chaque pas au milieu des ténèbres. mon père m’en a informée. plein d’effroi peut-être. où va-t-elle à cette heu re ?. mon Révérend. c’était la lourde porte du château qui devait l’avoir produit. Du reste. — Le baron vous a conté ce secret. Geneviève n’avait point tardé à le reconnaître. Azénor ne connaît ni l’âge. Il en doit être ainsi de la scène qui se passe entre elle et le prieur. les traits désolés. lui susciter le moindre obstacle. elle se disposait à goûter quelque repos. dit-elle d’une voix haute et assurée . il le faut pour des raisons de la 188 Nouveaux fantômes bretons. ni la sainteté du caractère . — Vous possédez le testament de la marquise.

nous ne crai gnons que d’offenser Dieu ! Cette noble fermeté parut déconcerter l’altière châtelaine. Azénor tendit au moine stupéfait un pli scellé aux armes du Relek. mon Père. votre père. pardonnez à l’excès de mon zèle : le baron du Relek est fort souffrant ce soir .. balbutia le moine interdit. madame . prieur téméraire! Savez-vous à qui vous parlez ? Savez-vous que le chevalier d’Izel. et que. Elle se recueillit un moment . une preuve de confiance que vous ne deviez point refuser à ma propre prière. par ma promptitude à remplir son message. la comtesse s’empressa d’ajouter d’un ton qui tenait le milieu entre la hauteur et la condescendance : — Je ne supposais pas. elle changea de ton et de langage. en l’invitant à en prendre connaissance sans retard. lui rendre au plus tôt le calme dont il a tant besoin. plein d’in certitude. et pour répondre d’avance à toute objection nouvelle. ni la mort . A ces mots. — Me refuser. mon puissant maître. madame. je vous demandais en son nom. et se ravisant tout à coup. 189 Nouveaux fantômes bretons. — Assez. qu’il me fallût produire ici un ordre exprès du baron pour obtenir une grâce. dit-elle alors d’une voix apaisée. que je ne puis et ne veux pas vous expliquer. Lisez vous-même. ou du moins signer de sa main le message que je viens de lire ?. Sachez vous-même que la crainte ne peut rien sur les vrais serviteurs du Christ. elle comprit sans doute qu’elle s’engageait dans une mauvaise voie. du reste. ne me causez point la douleur de vous refuser. et je voulais. Révérend Père.. il n’a pu se rendre ici lui-même.GENEVIÈVE DU RELEK dernière importance. hésitant encore. — Pardonnez. — Je manquerais à mon devoir.. n’insistez pas davantage.indd 189 27/03/2008 10:24:14 . Nous ne craignons ni les malheurs.. est-il donc si gravement ma lade qu’il n’ait pu venir lui-même me trouver. à tout soupçon que sa manière d’agir pouvait naturellement faire naître dans l’esprit du bon prieur. presque doucereuse. — Madame. le digne seigneur. peut ac courir à mon premier appel et réduire en cendres votre monastère ? Savez-vous que. n’achevez pas de profaner ce saint lieu.

— Demeurez en paix. je vous le confie. Le bon prieur. se rendit à sa cellule et revint aussitôt porteur de ces papiers qui troublaient depuis si long temps le repos de l’ambitieuse et jalouse Azénor. madame. douteriez-vous de ma parole ? Ce message. dont le courroux se rallumait . incapable de soupçonner dans une femme.. si malencontreusement coupé par ma ve nue. dit le prieur. suffira pour me reconduire. combien je devais hésiter à enfreindre en quelque sorte les derniers avis de feue la vénérée douairière du Relek. demain je me hâterai d’aller au château lui remettre. lui dit-elle. — Voici le testament de la marquise. sur la foi de votre parole. sans doute convaincu par le scel du baron. Puisse le Dieu tout-puissant jeter les yeux de sa misé ricorde sur nous et conserver les jours du noble et bien-aimé sire du Relek. Il se fait tard. noble dame. Le prieur. et que Dieu vous garde.indd 190 27/03/2008 10:24:14 . n’attendit pas une seconde invitation.. Il s’inclina avec noblesse. Allez. 190 Nouveaux fantômes bretons. dit le moine avec un trouble et une anxiété involontaires . Allez à votre cellule reprendre le fil de vos paisibles oraisons. La dame d’Izel-Breiz put à peine dissimuler un rapide mouvement de satisfaction en recevant la mystérieuse enveloppe des mains trem blantes du moine. dûment scellé de l’anneau de mon père. Mais je me rends. épouse d’un chevalier en faveur. il sera trop tard. une aussi noire perfidie. ne vous suffit-il pas ? Ah ! ce serait trop d’audace de votre part et une insulte trop impardonnable à mon adresse ! — Veuillez comprendre. interrompit Azénor. — Demain. non sans quelque ironie dans l’inflexion de sa voix.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Si vous le trouvez bon. madame. tout était dit entre elle et lui. ajouta-t-il en sortant. une tromperie si habilement jouée. fort empressé de se soustraire aux regards impérieux de la comtesse. Le frère portier. à vos désirs et à ceux du respectable seigneur qui a été de tout temps le bienfaiteur de notre humble monastère. dans la fière châtelaine. Révérend Père. qui m’attend dans la pièce voisine. Du reste.

. entra frémis sant et agité. et le vieux baron du Relek. il serait tombé sur le pavé. car il s’écria d’une voix où la douleur l’emportait sur le doute : — Malheureuse. en voici les cendres éteintes.GENEVIÈVE DU RELEK sans déroger à la dignité de son caractère.. soutenu par le bras de Geneviève.. Azénor. Azénor — poussée sans doute par la crainte d’être dérangée dans son funeste projet si elle en retardait l’exécution — s’ap procha de la lampe qui brûlait suspendue à la voûte. vous avez ruiné Geneviève. Il en comprit soudain toute la terrible importance. et disparut dans les profondeurs du cloître. le vœu suprême d’une sainte fem me ! Malheureuse. détruit.. le couvent du Cloître et les pauvres. et présentant à la flamme de la lampe l’enveloppe scellée qui contenait les papiers. Il sentit redoubler son épouvante à la vue du spectacle offert à ses yeux. reprit le vieillard d’une voix désolée. elle monta sur un siège élevé... Voyez. Pareille à une sibylle que l’esprit du mal inspire. demain j’aurai quitté le Relek. Adieu. — N’essayez plus de me tromper. votre sœur innocente. Ah ! plût au ciel que le doute nous fût encore possible !. adieu. mon père . — Vous tromper. le dernier acte. 191 Nouveaux fantômes bretons. Ce fut un rude coup pour les forces épuisées du vieillard. elle ne descendit qu’au moment où le feu achevait de les consumer. tandis qu’il murmurait avec une sorte d’horreur : Brûlé. Geneviève aida son père à s’asseoir. En ce moment aussi.indd 191 27/03/2008 10:24:14 . s’écria la châtelaine sur le point de sortir. Sans le faible soutien de l’ange dévoué qui l’accompagnait. sans aucun avantage pour vous. la porte du parloir s’ouvrit tout à coup. répondez ! — Le prieur m’a remis l’inique testament de la marquise. — Eh bien ? — J’ai dû me faire une justice que vous et ma sœur me refusiez : j’ai détruit ce testament. qu’avez-vous fait ? Quels sont ces papiers que vous venez de brûler ? Par pitié. Dès que le bruit des pas du moine sur les dalles sonores eut cessé de se faire entendre.

Jésus et la Sainte Vierge voudront le secourir davantage. elle pria surtout pour son père affaissé par l’âge et par la douleur . au comble de l’affliction. a permis par sa provi dence. je me suis vengée. lui dit-elle en l’entraînant... — Ainsi soit-il ! murmura le pieux vieillard presque consolé par l’ange qui guidait ses pas chancelants sous les voltes sombres et mor nes du monastère. Elle pria pour sa sœur coupable . sachez que je ne me repens pas. fit-elle en éclatant . les revers de la fortune ne pouvaient atteindre son âme. irritée. demanda au Dieu des miséricordes le courage dont ils avaient tant besoin. car pour elle. et les pauvres auront toujours même part. notre légende touche à son dénouement. je suis satisfaite ! Puis jetant sur sa sœur. oubliez un malheur que vous n’avez pu prévoir et que Jésus. Que m’importe leur ruine . se releva soudain plus emportée que jamais. Le père et la fille abandonnés confondirent leurs larmes dans un long embrassement. entièrement résignée à la volonté de Dieu. Elle souffrait pourtant. si nous pouvons appeler ainsi la fin de cette histoire. d’un manoir inconnu.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Le baron. acheva douloureusement de dévoiler à sa fille coupable tout le mystère de son iniquité. mais elle ne souffrait que de la souffrance de son père.indd 192 27/03/2008 10:24:14 . Du 192 Nouveaux fantômes bretons. à peine ébauchée. Qui le pourrait croire. qu’entrecoupaient les soupirs du vieillard et les sanglots de Geneviève. notre maître. — Venez. Geneviève. consterné. ni la troubler en rien. à genoux... IV Notre légende. Azénor sortit menaçante et l’orgueil au front. Enfin. qui ne faillit jamais. lectrices qui aimez encore les simples et pieux récits du temps passé. un regard de superbe dédain. — Eh bien ! qu’il en soit ainsi. un instant courbée sous le coup de cet arrêt irrécusable. Si le couvent a moins de richesses. vous le comprenez. La dame. si la tradition ne l’attestait ? L’altière et inflexible Azénor permit à peine à son père de finit sa triste confidence.

L’encens embaumait toute la chapelle . de même que le calme du soir et le paisible crépuscule d’une nuit d’été succèdent aux bruits du jour et aux brûlantes clartés du soleil.. resplendissait comme un ange descendu dans le saint lieu et tout prêt à déployer ses ailes pour remonter au ciel. parée d’atours étincelants. Des vêtements de bure. mais éprouvées. le baron du Relek et Geneviève. qui prononçait ses derniers vœux. puis du dévouement et de l’abné gation d’une enfant qui. chantaient en chœur des cantiques. Ainsi Geneviève était religieuse et servante bienheureuse de 193 Nouveaux fantômes bretons. L’histoire de bien des familles pieuses. Dans la chapelle. Des voix séraphiques. préféra vivre et mourir dans la paix du cloître. sa fille. s’épanouissait calme et radieuse dans ce lieu de dilection. devant l’autel orné comme pour les gran des solennités. mêlées aux bourdonnements harmonieux des cloches. remplacèrent bientôt les plus riches atours. nous n’avons pas besoin de le dire. au milieu des pieuses nonnes vêtues de leurs sombres costumes. se donnait pour jamais au Dieu crucifié. une allégresse sans mélange. Nous n’ajouterons rien de plus au sujet de ce grand et beau jour de sainte oblation.indd 193 27/03/2008 10:24:14 . Il priait avec ferveur et bénissait de toutes les forces de son âme l’en fant qu’il consacrait à Dieu dans l’élan de sa tendresse chrétienne. Une touchante cérémonie mettait en émoi tout le couvent du Cloître. Cependant un vieillard en cheveux blancs ne pouvait détacher ses yeux baignés de larmes de la douce catéchumène agenouillée au pied de l’autel. dans lequel une créature prédestinée. méprisant les séductions trompeuses de la terre et suivant la pente de sa nature angélique. se trouve là . de l’implacable orgueil d’une châtelaine dont la piété et la charité ne furent pas les guides. nous avons dit tout ce qu’il était en notre pouvoir de dire de la bonté paternelle du vieux seigneur. C’était. emblèmes de paix et de modestie. Deux ou trois années à peine s’écoulèrent après ce que nous avons raconté. d’épais voiles. une jeune fille..GENEVIÈVE DU RELEK reste. et peut-être pouvons -nous dire qu’elle est vraie dans tous les temps. l’allégresse des saints. oublieuse de sa naissance et de sa fortune.

. Une longue et douce vieillesse fut accordée au vénérable baron du Relek. le suivit de près dans le tombeau. dont le plus grand bonheur. La punition méritée ne se fit pas attendre. une grande femme en deuil. sous la voûte sombre du cloître en ruines.indd 194 27/03/2008 10:24:14 . désespérée. les débris du château et du monastère du Relek sont fréquentés par de lamentables apparitions : on y aperçoit. des papiers dont le vent emporte la cendre en éteignant son flambeau. n’ayant osé qu’au dernier moment implorer le pardon d’un père qui ne demandait qu’à pardonner. poussa cet homme ambitieux à combattre dans les rangs ennemis. 194 Nouveaux fantômes bretons. Quoique privée de la dot magnifique que la douairière du Relek avait voulu lui réserver.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Jésus. Depuis ce temps (si l’on en croit une ballade fort curieuse). Le testament détruit ne servit qu’à la plonger dans un désespoir rempli de remords. où il trouva la mort. fut de seconder sa fille dans ses vues de charité. elle mérita bientôt par ses vertus de devenir ab besse du couvent. Il faut bien dire quelle fut sa triste destinée. La comtesse. bientôt retirée à son époux.. jusqu’aux der niers jours de sa vie. La faveur ducale. ne fût-ce qu’au travers d’une grille ou d’un vitrage . surtout pendant les nuits ora geuses. brûlant. et ses ruses de convoitise se tournèrent sans cesse contre elle. Mais Azénor ?. Son bonheur aussi était de se rendre à l’abbaye presque chaque soir et d’y contempler Geneviève quelques moments. alors il répandait en silence des larmes que la tendresse faisait encore couler.

par tous les marins de son temps. on aurait jeté Gibraltar dans la mer . « Une étoile qui file est un monde qui finit ».. dans les dernières années de sa vie. dont il parlait à tout pro pos. dont vous voyez l’autre moitié sur les flots tranquilles. 195 Nouveaux fantômes bretons.FANTÔMES DE LA MER L le père Gibraltar e père Gibraltar qui avait pour vrai nom Jean Madek. et tout disparaît subitement. Bientôt le manteau de la nuit se trouva semé d’innombrables dia mants. perçant le voile d’azur qui les recouvre le jour. à Quiberon. Il n’est rien de plus merveilleux : l’étoile filante décrit dans l’espace la moitié d’un arc lumineux. la voix du corsaire qui commande le feu contre l’Anglais. Voici quelques fragments des nombreuses histoires maritimes qu’il nous a racontées il y a déjà longtemps. en 1800 et quelques. Les deux arcs se soudent à la surface de l’eau. Il ne vous reste que le rêve. semblait aller au loin s’éteindre dans la mer. On assure que son ombre irritée passe encore parfois au vent des cavernes de la mer Sauvage.. nous avions suivi le père Gibraltar sur la falaise. dit-on. On entend même. et traçant sur l’azur assombri un long et rapide sillon. le vieux loup de mer mérite d’être rangé dans la galerie fantastique de nos Fantômes Bretons. que le nom de père Gibraltar lui avait été donné. quand l’ouragan y roule des vagues en furie.indd 195 27/03/2008 10:24:14 . En vérité. il disait avec tant d’assurance que si l’amiral un tel avait seulement voulu suivre un peu ses conseils. comme un titre d’honneur. Leur nombre s’accroissait de minute en minute.. Il avait joué tant de tours aux Anglais . apparais saient au firmament. Un soir. Quelques étoiles.. Parfois un de ces diamants se détachait de la voûte. et comme le bruit mystérieux des rames d’une chaloupe invisible. était un vieux marin pêcheur et pilote du Port-Maria. il avait conservé une telle horreur de ce formidable rocher. à Quiberon même.

je supposais. et j’emmenais avec moi.. mon second. mon ami.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Cette réflexion avait été faite à haute voix. comme de raison. je n’avais pu sauver le brigantin le Dragon. LE VAISSEAU-FANTÔME — Or.vous. quoique ça me fasse toujours l’effet d’une bordée de mal heur.. un jeudi de novembre. je m’en souviens. Voulez.indd 196 27/03/2008 10:24:15 . On avait signalé la veille un brick anglais à la hauteur de Belle-Ile . — c’est le père Gibraltar qui parle. vers 1800 et quelques. Alors. que le goddam pourrait bien avoir besoin d’un pilote pour s’en retourner chez lui. et il s’était attaché à moi comme un cancre à une roche. et je vais vous larguer l’histoire. dans ce temps-là. j’avais vu comme cela filer deux ou trois étoiles. Malgré ses avaries. qui s’était perdu en évitant une damnée frégate de Gibraltar . il aimait encore la mer et se traînait à ma suite dans toutes mes courses.. car le père Gibraltar y répondit en regardant le ciel : — Oui. Mais l’Anglais portait en guise de ceinture une jolie rangée de prunelles luisantes que j’avais bien 196 Nouveaux fantômes bretons. tout était paré pour l’appareillage. Pourtant. connaître l’aventure?... l’année précédente. installons-nous sur ces rochers. Un jour. paraît-il.. le cambusier du Dragon. pour la chasse à l’Anglais. une douzaine de loups de mer du pays. c’est d’ordinaire un signe fatal. mon beau navire. Je me souviendrai toujours que peu de temps avant la mort de mon matelot Louzé. Je naviguais alors sur l’Anne-Marie. Nous résolûmes donc d’aller lui offrir nos services à la pointe de nos sabres. mais j’avais tiré de l’eau le pauvre Louzé. et vu que le temps tournait à la bourrasque. comme sur un gaillard d’avant. les enfants. — j’étais corsaire contre l’Anglais et pilote sauve teur pour les autres.

LE VAISSEAU-FANTÔME comptées avec ma longue-vue : six de chaque bord. mes enfants. Allusion à la mort d’Anne-marie. fem me ou petits enfants. Le lendemain. Mais suffit. je voulais tout de même larguer les amarres. et un vendredi du mois des morts — Jamais.. il est vrai. mais le bon Dieu ne fut pas de notre avis et nous déferla un coup de vent qui pouvait s’appeler carabiné. si le bon Dieu l’a décidé. Ce n’était pas trop prudent. on ne larguait une voile un vendredi. dans ce temps-là . je dus me résigner pour ce jour-là. vous le savez. Moi. tandis que pour mon compte j’aurais rougi. ceux du moins qui laissaient à terre parents. je ne demandais qu’à m’en aller là-haut. sa femme. ne voulurent point braver le danger . s’écria Louzé en achevant un De pro fundis. et davantage. en approuvant leur conduite .indd 197 27/03/2008 10:24:15 . car loin de moi mille fois l’idée de priver une famille de son matelot ! Il fallut donc remettre la partie au lendemain. le pont de ma goélette fut couvert de caisses de munitions et d’armes d’abordage. 197 Nouveaux fantômes bretons. Je suis tout paré à filer mon dernier nœud. dans mon temps. et nous montâmes sur leurs affûts deux pierriers et deux bonnes caronades que l’on ne devait charger qu’à mitraille... On avait donc tout paré afin de lever l’ancre avant le point du jour. à ce milord du diable de s’être aventuré si près de nos jolis brisants. Ce serait vouloir périr. Pourtant l’attaquer ne semblait pas non plus chose bien facile. N’importe. — Ce n’est pas pour moi. m’en aller au plus tût rejoindre. en vue d’un vaisseau de Gibraltar.. reprit le vieux cancre . Les camarades. sous le vent carabiné qui souffle toujours par ici à la fin de l’automne. — Eh bien ! quand même. et excusez ma pauvre boussole... Je fis remarquer 24. Mon équipage semblait indécis. que j’avale ma gaffe demain ou après. de renoncer par de tels motifs à la gloire d’un bon combat. c’était un vendredi. par malheur. car. répondis-je. qui tourne sans cesse vers ce triste pôle de ma vie (24).

la brume épaisse. que la crainte du vendredi ne concernait pas les vrais matelots craignant Dieu . Nos cœurs battaient la charge. Le vieux Louzé. avait refusé de rester à terre et ne me quittait pas d’une brasse sur le pont de mon navire. mais la mer connaissait ses enfants ! . Nous ne gagnâmes point le large sans danger . de perdre une si belle occasion de couler un vaisseau de guerre ennemi. dans tous les cas. qu’après avoir éprouvé une tempête... — En effet. comme un fameux amiral du temps passé. il passe à tribord. on dirait un grand trois-ponts ou une gabarre . les chances de l’attaque seraient meilleures pour nous. il serait honteux. 198 Nouveaux fantômes bretons. c’est noir comme. et me tirant par la manche : — Tiens. vois. — Que vois-tu donc. l’équipage du brick serait peu en état de se battre . une grosse va gue ? — Non pas. Madek. allait évidemment affaler le brick anglais et le désemparer aux trois quarts . Les rafales.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS à mes compagnons que la bourrasque. Nous étions armés jusqu’aux dents. Chacun alla se disposer à bien faire son devoir. à trois heures du matin. vieux cormoran ? un nuage. Un hourra vigoureux fut la réponse de mes camarades. sous branle-bas de combat. que.. que tout enfin étant ainsi en notre faveur. le temps brumeux et sombre . la mer mouton neuse.indd 198 27/03/2008 10:24:15 . le cambusier interrompit sa prière. déploya ses voiles au vent. un vaisseau énorme . sans peur ni reproche. malgré ses craintes. pour des corsaires consciencieux et braves. gourmands comme nous et avides de démolir le dernier ponton d’Angleterre. les lames hautes. le nom de sainte Anne était sur nos lèvres. regarde par là. l’Anne-Marie. dis-je alors.. respirant à peine. c’est un vaisseau. en sorte que le vendredi. par la raison qu’au prochain lever du soleil la mer serait encore grosse. fit-il à voix basse. Les pierriers et les caronades avaient reçu double ration. l’œil au guet. toutes voiles dehors. Tout à coup. étaient encore violentes. les gourmands ! Oui. qui en ce moment rendait la mer af freuse. afin de percer les ténèbres qui régnaient sur les flots. ainsi que je l’avais prévu.

Jacques..LE VAISSEAU-FANTÔME — Comme le Voltigeur Hollandais. qui commençait à blanchir au lever du soleil. mais dans la même direction à peu près je reconnus bientôt la mâture d’un navire. j’exa minai au moyen de ma longue-vue tous les coins de l’horizon. lui répliquai-je. Mais.. blanches et grises. les aigles de mer ne sont plus que de timides tourne-pier res (25). en vérité. avaient entendu le nom fatal. mes enfants. et tous répétaient avec effroi : « Le Voltigeur Hollandais ! le Voltigeur Hollandais ! Faut virer de bord. qui faisaient silence. nous sommes perdus ! — Paix. Précaution inutile : nos compagnons. L’Océan. les plus crânes à terre y ajoutent foi quand l’ouragan mugit et soulève les vagues confondues vers le ciel. après avoir observé le temps. courir autour des rochers. je ne me serais servi de mon arme qu’au dernier moment et seulement pour sauver mon équipage et mon navire. incapables de lutter contre les flots déchaînés ou contre l’en nemi. s’écria Louzé en tombant à ge noux !. en disant cela. Tourne-pierres : petites alouettes de mer. et vous conviendrez. car il va nous faire sombrer. dis-je au plus emporté de mes matelots. un affreux tombeau ! Et dès que ces impressions funestes ont rempli les imaginations des marins. un combat à mort. comme une montagne dans le brouillard.. ou je. mets ta langue à la cape. Tout rentra dans le devoir. C’est lui.indd 199 27/03/2008 10:24:15 . Finalement. les lions deviennent des lièvres . que l’on voit. puis je laissai filer les com mentaires sur le Vaisseau-Fantôme. sur la grève. pour eux. le Voltigeur Hollandais est l’épouvantail des mate lots. Oh ! mes amis. n’est plus la mer bien-aimée. voyez-vous. 25. Le Voltigeur Hollandais avait disparu. Voilà ce qui m’attristait sérieusement. malheureux. m’écriai-je avec force ! Et toi.. au moins . 199 Nouveaux fantômes bretons. cinglant à l’horizon sous son im mense voilure noire. l’élément glorieux . qui paraissait. que la passe n’était point belle pour un capitaine sur le point de tenter un abordage.. c’est un abîme sans fond. Et.. — Qu’on se taise ici. n’allez pas le croire. à moins qu’on ne lui envoie un boulet rouge dans la carène ». Les plus forts. je caressais la crosse de mon pistolet.

manqueront un jour sous la quille de leur navire aventureux !. En attendant. ainsi qu’il arrivait d’habitude. des cordages des voiles en lambeaux. Au milieu de cette digression paternelle. l’Anglais. dans des termes plus éloquents que je ne saurais dire. interrompit un des auditeurs. qui semblent favoriser leur cupidité. tout affalé. entendezvous. Nous laissâmes le pilote exhaler sa juste indignation contre l’in gratitude humaine.. le père Gibraltar reprit le sillage interrompu.. avec la permission du bon Dieu .être les objets lointains. à deux ou trois milles.indd 200 27/03/2008 10:24:15 . non. dis-je à mes hommes. quand le mousse en vigie sur les barres nous héla : « Navire ! navire par la hanche de tribord ! » Cela venait bien à propos. et c’est là-haut seulement que nous saurons au juste l’histoire du mystérieux Voltigeur.. n’embarquez ni le vendredi ni un autre jour sans avoir blanchi l’écume de votre conscience. ca marades. notre vieil ami contem pla en soupirant l’immense surface de l’Océan. et. Ah ! ceux-là ne sont pas des matelots .NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — C’était sans doute. et dans le lointain par quel ques vaisseaux de divers tonnages. — Voilà l’Anglais. — Que c’est grand ! que c’est beau ! s’écria-t-il . de plus. Son exaltation s’apaisa peu à peu. par un effet inexplicable du faux jour ou de l’aurore naissante.. que ce rocher maudit s’engouffre dans la mer. ce sont des fils ingrats ! Les flots. une mâ ture toute désemparée. — Je venais donc de distinguer. que Dieu est bon d’avoir donné la mer aux hommes ! Et quand on pense qu’il y en a tant qui profitent des bienfaits de Dieu et qui ne veulent pas recon naître leur bienfaiteur !. après avoir mis le feu sur ce qu’il appelait sa vieille consolation (sa pipe). elles ne sont ni de terre ni de mer. en même temps que l’embellie. reprit le pilote exalté. pour ce terrible vaisseau fantôme ? — Oh ! que Gibraltar en saute ! Et il sautera. grossissant peut. je vous souhaite de ne jamais vous trouver sous sa bordée . que lui avait donnée l’amiral un tel. à peine visible. que vous aviez pris le brick anglais. sillonnée au premier plan par de nombreux bateaux pêcheurs. ne touchons point à ces choses . avant que je largue un seul mot làdessus ! Non. et pas plus difficile à amariner qu’un marsouin 200 Nouveaux fantômes bretons.

allait nous coûter cher. je me jetai dans la mêlée en défiant la mort . en coupant quelques cordages dans les haubans. et un officier.. et je me retournai juste à temps pour recevoir dans mes bras mon vieux matelot. tout pâles et épouvantés.. un gémissement étouffé.. » Je plaçai son corps à l’abri du bastingage. Nous fîmes feu.. mais comme le brick roulait et tanguait à la fois. Quant à leur capi taine. Ils s’élancèrent tous aux armes et aux manœuvres. Adieu.LE VAISSEAU-FANTÔME échoué sur les vases. ayant remarqué no tre petit nombre. Allons. jointes à la vue d’un petit coin du ciel bleu. au milieu de la fumée.. lorsque. 201 Nouveaux fantômes bretons. rendirent le cœur à mes renards d’eau salée. adieu. Déjà je me sentais grisé par la poudre. Madek. et. lequel ressemblait plus à un ponton rasé qu’à un navire de guerre. Les Anglais. pourtant... mes amis. elle ne voulut pas de moi..indd 201 27/03/2008 10:24:15 . le cher cancre. tout près de moi. rempli de rage et de douleur.. de nos pierriers. il avait été emporté par une vague pendant la tempête. Une quinzaine d’hommes. Il n’en resta que quatre. Enfin. si bien qu’en moins d’une demi-heure nous étions à douze brasses du brick ennemi. à barbe grise. tentèrent de lutter au moment où nous montions à l’abordage. A notre aspect.. Là-haut. ils mirent le feu à leurs canons . Hélas ! cette victoire. Puis il s’affaissa sur lui-même en murmurant ces mots : « Le Voltigeur Hollandais !. au tumulte des cris et du vent. garçons. les boulets passèrent au-dessus de nos têtes. acquise par un coup de chance et d’audace. Plusieurs coups de mousquet nous accueillirent sur le gaillard d’arrière. j’entendis un appel. essayaient d’arrimer les débris du gréement. dans la rade du paradis. mille gaffes ! le cap dessus et toutes voiles dehors. Chacun frappait ou se défendait à outrance. les marins ennemis succombèrent ou se rendirent à merci. à notre tour. dangereusement atteint en pleine poitrine. à l’abordage. autant que je puis m’en souvenir. brisé par un biscaïen ennemi. sans direction certaine. Il y eut alors quelques minutes de confusion. Ces paroles. carabines et caronades. balayant à mitraille le pont de l’Anglais.

NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS

Nous eûmes encore de notre côté à déplorer la perte d’un
autre matelot breton. En outre, nous relevâmes deux blessés
qui, eux aussi, accusaient le Voltigeur Hollandais de leur malheur.
... Tout à coup les nuages s’épaissirent, le vent souffla de
nouveau en foudre, et un éclair sillonna le ciel.
« Le Voltigeur Hollandais ! » ce fut un cri d’épouvante. Le
fantôme noir repassait à cent brasses sur tribord. Au même
instant, les vagues hautes et furieuses roulèrent sur le brick
démâté, qui sombra à pic en tournoyant...
Mais le grand amiral ne voulut pas nous perdre tout à fait,
car le Voltigeur avait filé avec le coup de vent. Mon bâtiment,
amarré contre le brick, eût été entraîné dans le remous, si je
n’avais eu la chance de sauter à bord avec un matelot, juste
à temps pour couper les amarres. Enfin, je sauvai sur l’AnneMarie tous ceux qui purent saisir les corda ges et les bouées
que nous leur lançâmes à la mer.
Hélas ! plusieurs manquèrent à l’appel...
Longtemps je ne pus me tirer de l’esprit que le pauvre Louzé
m’avait prédit sa fin prochaine, et je m’accusais sans cesse
d’avoir hâté notre séparation. Ce fut une belle mort ; il est
vrai, celle que nous désirons tous : mourir dans le combat,
sur la mer, pour la patrie attaquée, ou sur le pont d’un navire
vaincu !... Hélas ! pourquoi le bon Dieu n’a-t-il pas exaucé ce
rêve de ma vie ? Mais que sa sainte volonté soit faite !

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SAINT-JEAN-DU-DOIGT

S

ur les hautes falaises de la Manche, au Nord de Morlaix, on remarque la jolie chapelle de Saint Jean-duDoigt. Ceux qui souffrent de la vue y vont prier pour
la guérison de leurs yeux.
Un doigt de saint Jean, ou plutôt l’os d’une phalange (que
l’on con serve dans un petit reliquaire), appliqué par le prêtre
sur l’œil malade, rend toujours la confiance à l’âme affligée et
souvent la guérison à l’organe affaibli.
Les pèlerins doivent en outre se laver les yeux dans la fontaine qui se trouve près de la chapelle.
Cette vertu merveilleuse existe en d’autres oratoires dédiés
à saint Jean. Ainsi, dans la paroisse de Komanna il y avait une
chapelle dont on ne voit que les ruines. On s’y rendait aussi
pour obtenir la gué rison de la vue. Mais ici, c’était plus simple
et plus primitif : au pied de la statue de pierre du saint guérisseur, se trouvait un fragment de doigt, tout sali, tout usé, qu’il
suffisait de s’appliquer avec confiance sur l’œil malade.
On s’en trouvait toujours bien.

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FORBAN-RU

I

I

l n’y avait pas encore trois ans que j’étais pilote, pilote
en pied, mes amis... Ce qui veut dire, hélas ! que le digne bonhomme, mon beau-père, avait suivi sa fille AnneMarie dans cette rade embellie où il n’y a plus ni tempêtes,
ni naufrages, ni douleur, ni trahison... du calme, toujours du
calme, avec la boussole du Sauveur pour guide, des saints pour
matelots, des anges pour gabiers, et le souffle de Dieu pour
enfler les voiles...
Ainsi parlait le père Gibraltar, un matin, à l’aube d’un beau
jour, en s’avançant avec nous sur la falaise... Une heure après,
notre cha loupe traçait un rapide sillage sur le banc de Taille-fer
cinglant vers le passage du Béniguet, le cap à l’Est sur l’île de
Houat, où nous pro jetions de toucher. La mer était belle ; de
chauds rayons de soleil, un peu orageux peut-être, l’éclairaient
comme un champ immense où la moisson dorée ondule sous
la brise ; les vagues, assez hautes encore, conservaient leur
nonchalance des beaux jours, et nous subissions l’influence
irrésistible de ce doux balancement.
Doux balancement des flots, souvenirs pleins de charme et
de poésie des jours lointains, comme un sillage qui s’éloigne
et s’efface, vous ondulez dans la mémoire, vous ne passez plus
que dans les rê ves !...
Tout faisait silence, hors le bruit monotone de la mer et du
glisse ment de la proue dans les lames.
— Oui, c’est ici, reprit alors le père Gibraltar, ici même que
j’ai joué un fameux tour à un forban fieffé, vers l’époque de
1800 et quel ques, comme vous savez. Vous me demanderez
peut-être : « Ce forban était-il un Anglais ? » En vérité, je le
présume, mais je n’ai pas vu son extrait de baptême. Il avait
dû le déchirer depuis longtemps, si jamais il en avait eu un, ce
que je ne crois pas, vu que c’était un diable in carné. D’où venait-il donc ? Également inconnu de la quille aux perro quets. Il
sortait le plus souvent sur une grande chaloupe, tantôt noire,
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FORBAN-RU

rayée de blanc, comme l’Anne-Marie, tantôt rouge avec une
raie noire, et apparaissait tout à coup du fond des anses les
plus dangereuses.
On l’appelait avec terreur le Forban-Ru ou le pirate rouge.
Son équipage, inconnu comme lui, se composait de sept à huit
coquins de toutes les nations, sans foi ni loi, pillards cruels et
impitoyables pour les navires de tous pavillons.
Armés jusqu’aux dents, déterminés à tout, ils donnaient la
chasse aux navires marchands affalés sous le gros temps. Mais
selon l’état de la mer ou la force du bâtiment qu’ils poursuivaient, ils se présen taient en amis ou en ennemis.
Lorsque la mer était belle et que le navire de moyen tonnage, d’ordinaire mal armé, ne leur inspirait aucune crainte de
résistance sérieuse, ils n’essayaient guère de dissimuler leurs
projets. Ils sommaient l’équipage de se rendre ou combattaient
à outrance en cas de refus. Au contraire, pendant les tempêtes,
Forban-Ru devenait plus audacieux, plus fourbe, plus terrible
encore. Il osait s’en prendre aux grands navires de commerce.
Alors, quand l’ouragan déchaînait la mer, il montait sa chaloupe
noire à raie blanche, couleurs des bateaux de sauvetage ; et
sitôt qu’un coup de canon de détresse retentissait au large, le
pirate se déguisait en pilote. On cachait les armes à fond de
cale ; on se lavait la figure et les mains, au lieu de les noircir
de pou dre, de goudron et même de sang ; Forban-Ru prenait
l’air honnête homme...
Un jour, sur les trois heures après midi, en février, par un
coup de vent de Nord-Ouest ; nous fumions auprès du feu
une pipe de con solation. Nous crûmes entendre dans le Sud
un coup de canon, puis un autre.
— Mille bombes ! dis-je à Luk (mon mousse depuis la mort
de Louzé, Dieu ait son âme !), trois, quatre, cinq coups de
canon de mi nute en minute... Ce n’est pas un combat, par un
temps pareil ? Non, non, garçon, c’est un navire en détresse.
Vite, préviens mes matelots et venez sur la falaise. On armera
la chaloupe.
Bientôt les camarades me rejoignirent : c’étaient trois rudes
mate lots de Quiberon. Malgré l’affreuse couleur du temps,
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Il a de l’avance.. Tout allait bien. il attend un pilote. Mon embarcation.. je saisis donc ma longue-vue en disant : — C’est assez rire comme ça. bien chargé. — C’est un fort brick. mais cela ne pouvait durer. et dépêche-toi. patronne des bons pilotes.. nous étions bien parés. — Attendez. patron. je vois dans la brume un grand bâtiment à la cape. — Par la raison qu’il s’est perdu dans ce gros nuage noir qui va nous amener la nuit. dit un de mes matelots auquel j’avais passé ma longue-vue . — Donne-moi ma longue-vue. filait comme un goéland.indd 206 27/03/2008 10:24:16 . Le voilà... passage béni où la tempête mollit toujours.... sous un brin de toile. Je modifiai notre course... bien armés. fendant les houles qui s’écartaient et avaient l’air de nous regarder passer en nous lançant leur écume blanche. vous savez. seulement nous étions surpris de ne plus entendre le moindre coup de canon. le pau vre cancre.. Nous partîmes donc en nous recommandant à NotreDame d’Auray. C’est trop certain. II Nous approchions déjà heureusement du Béniguet. Coque noire rayée de blanc. le jour que le Parisien avait bassiné la lunette avec du gou dron. Forban-Ru !!! C’est lui. ça ne peut être que lui. et puis ce n’était pas un vendredi. solide et bonne voilière. sans quoi vous n’y verriez pas plus clair que le brave Louzé. Sois tranquille.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS aucun d’eux n’eut l’idée de balancer une minute . Selon toute apparence.. garçon. dis-je à Luk. faisant un demi-cercle pour nous rapprocher du brick par le côté opposé à celui où s’avançait ce forban de l’enfer. me répondit-il en essuyant les verres troubles. mais je ne vois pas le forban. tu n’auras que trop tôt de ses nouvelles. on ne nous avait pas encore aperçus dans le brouillard épais . Attendez.. A tribord... Tonnerre ! je m’en méfiais déjà. 206 Nouveaux fantômes bretons. et puis. Il fallait donc agir de ruse.. garçon.

— Je me charge de les dégriser. On voyait passer et repasser des ombres sinistres.. « Forban-Ru ! Forban-Ru ! Trahison ! » voilà les cris qui retentissaient au milieu des coups de pistolet. et un instant après sa hache 207 Nouveaux fantômes bretons. avec Forban-Ru en personne. fuyant dans la poulaine. Oh ! que Gibraltar en craque ! Je n’oublierai jamais la jolie mêlée qui s’ensuivit. un matelot tout effaré. où personne ne nous attendait. — Ils sont occupés à boire à la cambuse. et il demeura indécis. — Vous êtes trahis.FORBAN-RU Pauvre bâtiment. frap pant partout et parant souvent les coups destinés à son patron. mais j’aperçus. au risque de sombrer. qui accueillaient comme des sauveurs cette légion de démons !. nous fîmes plus de toile. me parurent une mortelle heure. le ciel commençait à noircir. — Ami. Luk. sa terreur redoubla sans doute. Aux armes ! Préviens ton capitaine et tes camarades.indd 207 27/03/2008 10:24:16 . une amarre ! Nous venons vous sauver. La trahison tirait des bords. Enfin. mon mousse. je me levai et fis feu sur un bandit qui passait en lou voyant. lui criai-je . Nous nous traînâmes à genoux sur le gaillard d’avant.. mais avant cinq minutes elle allait hisser son pavillon.. et le vent nous porta en un clin d’œil. par une tranchée d’écume. l’échelle de cordes tomba contre le flanc du navire. vous avez reçu à bord un tremblement de pirates. Le mousse bondit comme un cerf. c’était certain . ami. puis à m’obéir. vite une échelle. Les deux minutes qu’il mit à me comprendre. et la lune se montrait entre les nuages. sous les bossoirs du brick. A ces mots.. Dès qu’il nous vit. imprudent capitaine. de hache et de mous quet. dis-je au matelot du brick . Alors. Je lui donnai alors une commission à l’oreille. J’y montai avec mes hommes. ne me quittait pas plus que mon ombre. Je ne sais trop si Forban-Ru avait déjà commencé son branlebas .

NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS

tombait sur la tête d’un bandit qui tenait la roue du gouvernail
et menait le navire droit sur les bri sants.
Un de mes matelots prit place au gouvernail, et Luk me
rejoignit aussitôt, mais pas assez vite pour m’éviter un rude
coup de pique à l’épaule gauche. Je me retournai pour voir le
lâche qui m’avait frappé par-derrière.
— Forban-Ru ! m’écriai-je furieux. Ah ! c’est toi, réquin !
Tiens ! tu ne trahiras plus personne sur l’eau salée.
Et je lui déchargeai mon pistolet en pleine poitrine, à bout
portant, pendant que Luk lui plantait sa hache dans le crâne.
Le pirate fit un bond de loup enragé. Il prit un élan désespéré,
et sautant sur le plat -bord, il retomba... dans la mer, oui, dans
la mer, où deux autres scé lérats, seuls survivants de la bande,
le rejoignirent en hurlant. Voici du moins, pensez-vous, la mer
purgée pour jamais de ces monstres abominables...
Pas du tout, mes bons amis ; non, non. Il paraît que la peau
satanée de Forban-Ru est impénétrable aux balles, car nous
l’aperçûmes, à la clarté de la lune, tirant la brasse au milieu
des vagues, avec les deux autres.
Nous leur lançâmes, pour adieu, cinq ou six coups de tromblon chargés à mitraille ; ils devaient être mortellement blessés ; eh bien ! les bandits nous répondirent par des ricanements diaboliques, mêlés d’horribles imprécations...
N’importe, il fallut bien les laisser filer et revenir à nos
blessés et à nos morts, parmi lesquels on retrouva le corps du
capitaine... Quant aux pirates tués dans le combat, un bout de
corde et un boulet de vingt-quatre, voilà toute la cérémonie.
Le brick, convenablement orienté, fut conduit au port de
Lorient, et moi, je revins avec mes matelots à Quiberon, où
Luk se distingua en bassinant mon épaule avec un onguent
goudronné de ma façon.
Ah ! matelots, mes amis, Gibraltar et le Forban Rouge, voilà
mes cauchemars par les longues nuits de tempêtes ! On dit
que l’affreux pirate n’est pas mort. Est-ce lui qui navigue sur
le Voltigeur Hollandais. On peut le croire. Malheur ! malheur à
ceux qui voient passer dans la brume ces sinistres fantômes
de la mer !...
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LA VILLE D’IS
ballade

S

I

ur le théâtre des grands cataclysmes, la terre porte
presque tou jours, à sa surface, des marques évidentes de la colère divine. Une muette horreur plane
sans cesse sur les lieux témoins d’un forfait ; et la mémoire
humaine est malheureusement peut-être plus fidèle à garder
le souvenir du crime ou de la honte que du bienfait ou de la
gloire.
Ici pourtant, l’aspect ravissant de la splendide baie de Douarnenez semble nous donner un démenti et faire exception à la
règle. Les flots calmes et bleus roulent en paix sur les ruines
d’une cité engloutie. La Sodome armoricaine fut justement
frappée par le bras du Tout -Puissant, mais la mer se balance,
radieuse au soleil, sur le front de Dahut, la fille maudite du
roi Grallon.
Cependant, aux jours de tempête, en novembre, quand le
glas des morts a retenti partout, la baie s’entrouvre, les vagues soulevées par le vent s’écartent, et le marin épouvanté
découvre au fond, sous le manteau verdâtre des algues, des
vestiges de l’antique cité d’Is... Is qui fut, dit-on, la rivale de
Lutèce (Par-Is : égale à Is). Alors, à l’endroit nommé Toul-Dahut,
où fut précipitée la princesse, le bruit lugubre des flots se
marie aux gémissements de la coupable condamnée à y expier
ses forfaits.
L’île Tristan s’élève à l’entrée de la rade, du côté de la terre.
Du sommet de cet îlot, couronné par les ruines de l’ancien
château de La Fontenelle, on embrasse le bel ensemble de la
baie de Douarnenez, ses côtes dentelées, le cap de la Chèvre, et, au loin, les trois têtes gri ses du Ménez Hom... Que de
témoins d’un passé émouvant : sangui naire et terrible, si l’on
évoque les spectres de Dahut et du baron de La Fontenelle,
l’atroce ligueur ; poétique et touchant, si l’on rappelle les
mélancoliques images du chevalier Tristan de la Table Ronde
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NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS

et d’Iseult la blonde, princesse de Cornouailles, qui vinrent
mourir sur ce rocher.
Mais ce n’est pas de la douce figure d’Iseult que nous devons
vous entretenir cette fois. Arrêtons-nous à la légende d’Is et
de Dahut.
La cité, bâtie sur la plage, n’était défendue contre l’Océan
que par une digue fort haute et des écluses dont la clef était
déposée dans une cassette de fer. Le roi Grallon gardait toujours suspendue à son cou la clef d’or de cette cassette. Saint
Guénolé, rapporte Albert Le Grand, visitait souvent Grallon
dans sa superbe capitale, et il prêchait sans cesse « contre les
abominations qui se commettaient dans cette ville, tout absorbée en luxe, orgies et vanités. Malheureusement, l’exemple
était donné par la fille même du vieux roi ».
Or, un soir (un triste soir de novembre), la mer battait avec
fu reur le rempart où s’élevait le palais tout resplendissant des
lumières du festin. Dahut, bravant l’orage, se promenait, belle
et radieuse, en compagnie d’un jeune seigneur, sur une terrasse
au-dessus de la di gue.
On eût dit que la vue des éléments déchaînés mettait le
comble à son ivresse. Était-elle lasse en ce moment d’une
vie criminelle, ou inspirée par le démon, avide d’une si belle
proie ...
— Oui, je le veux, s’écria-t-elle, je veux que cette ville maudite, d’où Guénolé voudrait me chasser, soit engloutie cette
nuit même... Je veux la voir sombrer comme un vaisseau. Je
jouirai du moins de l’agonie de tout ce vil peuple!
— O ciel ! dit le jeune seigneur avec effroi.
Dahut lança vers les nues un regard menaçant, accompagné
d’un geste de défi ; puis abaissant sur son fiancé des yeux où
se peignait tout son mépris, elle continua :
— Les écluses seront ouvertes, et bientôt la mer... La mer
libre pas sera... Hoël, ce sera plus beau qu’une tempête !
— Mais nous périrons, malheureuse ! Et vous-même la première...
— Que non pas, Hoël... Obéissez, ou renoncez à Dahut pour
jamais... Je vous donnerai la clef des écluses pour ouvrir la
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LA VILLE D’IS

porte d’airain... Puis, remontant aussitôt, vous conduirez au
pied de la tour du fanal, trip et trep, les chevaux du roi... Ils
courent plus vite que la mer : nous serons sauvés.

II

Or, quiconque eût vu le vieux roi sur sa couche eût été rempli d’admiration en le regardant ; ses cheveux blancs comme
neige cou vraient ses épaules, et sa chaîne d’or pendait autour
de son cou.
Quiconque eût été aux aguets eût vu la blanche fille entrer
tout doucement dans la chambre, pieds nus, et s’approcher
peu à peu de son père, se mettre à genoux et lui enlever
chaîne et clef.
Toujours il dort, il dort le roi... Alors on entend un grand
cri : le puits déborde ; la ville est submergée.
— Lève-toi, seigneur roi, à cheval et loin d’ici. La mer vient
de rom pre ses digues (26).
Soudain, à la vue du moine, son conseiller, son ami, Grallon
se lève. Il cherche sa fille. Elle n’est pas dans sa chambre ; il
l’appelle en vain... Guénolé a vu l’eau qui monte rapidement ;
il supplie le roi et l’entraîne du côté des écuries du château.
— Ciel ! que vois-je ? s’écrie Grallon ; ma fille déjà montée
sur mon meilleur coursier !...
A ces mots, il s’élance en selle, en retenant la princesse, qui
tente d’échapper à ses étreintes paternelles... Puis les chevaux
emportant le moine, le roi et sa fille, fuient, avec les ailes
de l’épouvante, les ondes plus rapides encore. Et les flots,
poussés par un vent lugubre, roulaient au loin sur les grèves
immenses...
Bientôt, à la vue des vagues qui gagnaient toujours et venaient bai gner les jarrets des chevaux, le saint irrité dit au
malheureux prince :
— Seigneur, si tu ne veux périr, jette le démon que tu portes
en croupe.
— Le démon, reprit le roi, le démon, où est-il ?
26. M. de la Villemarqué, Barzaz-Breiz.

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.. ou sous la voûte du bois profond. qui s’arrêtèrent comme satisfaits de leur proie. qui veilles la nuit.... disparut dans les flots. comme le souffle du Temps qui balaie sans merci les jours de l’univers. Mais.. assise sur un rocher de la grève et se mirant dans les vagues ? — Je vois le soir. ses gémissements pénètrent l’âme. vois-tu quelquefois la blonde fille de la mer peignant sa chevelure d’or.. trep. C’est là que l’on montre au voyageur le Toul-Dahut. Chaque flot qui passe arrache une pierre. trep.. une fille éplorée qui passe dans la brume humide. Hoël avait fidèlement obéi à l’ordre sinistre que sa cruelle fiancée lui avait donné en lui remettant la clef fatale.indd 212 27/03/2008 10:24:17 . tombeau de la criminelle princesse. lorsque la lune est voilée.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS — Le voilà ! s’écria Guénolé en touchant Dahut du bout de son bâton pastoral. Et l’infortunée. ses chants sont plus plaintifs que les flots. je l’entends gémir .... du fond de ma caverne solitaire. roulant comme la foudre. au-dessous du cap lugubre . 212 Nouveaux fantômes bretons. Je l’entends parfois chan ter . III — Habitant de la forêt voisine.. Ah ! ce fut plus terrible qu’une tempête. j’ai entendu le galop sonore des chevaux de la mort : trip. les chevaux sauvages du roi d’Armorique ? — Je ne les ai point vus passer dans le bois . — Pêcheur de l’île Tristan. mais la nuit. il ne put fuir assez vite les ondes déchaînées par sa main. as-tu vu passer dans le val sombre. Et la mer ébranle sans frein les ruines et les tours de la cité ensevelie. trip. sans aucun doute (telle était l’ire de Dieu). tombant à la renverse.

............................... ..................... ................................................................... . ..................... ......62 L’heureux voleur.........TABLE DES MATIÈRES L e t t re ...49 Les intersignes... .......63 La fontaine de Baranton....................... ............................................P r é f a c e ......................... .. ..............100 Aventures de lann Houarn.. ......81 La pilleuse ...................... .....................................................................7 Le filleul de la mort . .......... ............................ ........... ... ................131 Le casseur de croix.146 La croix qui marche..indd 213 27/03/2008 10:24:17 .137 La volonté de Dieu......... ....................105 Le fou-du-bois (foll-goat).......... ................131 La vierge de Lokhrist............54 La chapelle de Saint-Guen...................14 Le veneur infernal................ ............ ........... ................................176 213 Nouveaux fantômes bretons. ........159 Le passage de l’île de Sein ...... ................ ....................................................................54 Métempsycose..................100 Les Korrigans ou la semaine des nains..................159 Vieille coutume................... 5 Introduction — Contes et conteurs Bretons............................................................ ........29 Efflam et Hénora.............48 Le diable charbonnier............................. ... .. ..........................146 La fontaine du maudit............ .....141 Les fontaines............ .............116 Le troc d’âge.........................................................................Récit des grèves....................................................... .......................................... ........ ....................................... ... ........... .......................124 La lande Minars..............................117 Les pierres maudites.................... ............................. ............................................................................ .. ........................ ............ ...........................88 Le géant Hok-Bras..............93 Les géants........73 Les fiançailles.......152 Nouvelles........... ............................................................... ................................ ..... .............................................................................. ......................... .........42 Les petites croix............................................. .. ... .................23 Le rouge-gorge.... ............... ................................................ ................. .....36 Mathurin le menteur........................28 Saint Quay et les femmes curieuses.....80 Fall-i-tro... .................. ....................... ..........................................................

.. . ....... ..209 214 Nouveaux fantômes bretons. ... ............. .................... ... ... .. . ........... .......................................NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Le partage..........R u ..195 Le vaisseau-fantôme.....179 Fantômes de la mer.indd 214 27/03/2008 10:24:17 .. ....... . ............ . ................... ... .... . .... ....... ....... .. .............. . .. ... . .. ...... . ....... .... .................. .... ... .............. ................ ........... ............ ... .......... .....203 Fo r b a n .. ...... 2 0 4 La ville d’Is. ............... . ... ...196 Saint Jean-du-Doigt... .......... .. .... .. ... ..176 Geneviève du Relek.... . . . ... ........... ....

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indd 216 27/03/2008 10:24:17 . TIRADA INICIAU MARTZ DE 2008. en Brujas. au mes de martz de 2008. pour le compte des éditions PyréMonde / Princi Negue de Monein en Béarn. prou coumpte de las ediciouns PyréMonde / Princi Negue de Mounenh en Biarn. Acabat d’imprimir sus las premsas de l’imprimeria Aqui print. 216 Nouveaux fantômes bretons. proixe Bourdèu. au mois de mars 2008. près de Bordeaux. à Bruges.NOUVEAUX FANTÔMES BRETONS Achevé d’imprimer sus les presses de l’imprimerie Aqui print.