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Le travail ne permet plus l’intégration

3 - SEMBLE ETRE UNE TENDANCE LOURDE.

B Perret écrit que « l’opinion constate que l’industrie supprime


inexorablement des emplois sous l’effet de l’automatisation et de la
concurrence des pays à bas coût de main-d’oeuvre, et que rien dans les
innovations récentes ne semble en mesure de prendre le relais de
l’automobile, du réfrigérateur et de la télévision comme moteur de
l’expansion ». Pour lutter contre le risque de chômage les individus
poursuivent des études de plus en plus longues. Le taux d’activité des 15
-25 ans ne cesse de diminuer, passant de 57 à 38 %. A l’autre extrémité
de la vie, toujours pour lutter contre le chômage on multiplie les
préretraites, le taux d’activité des 55 - 65 diminue lui aussi de 57 à 38 %.
On constate donc que le nombre d’individus ayant un emploi ne cesse de
diminuer, que cette tendance semble être une tendance de long terme
contre laquelle il sera difficile de lutter. La solution mise en avant pour
réduire le chômage étant le partage du travail par sa réduction, on voit
donc bien que le travail occupera une part de plus en plus faible de la vie
des individus, qui disposeront alors de temps libre pour faire d’autres
activités. Le travail perdra donc sa centralité.

Plus de développement :

2 - LES TRENTE GLORIEUSES : UNE PARENTHESE ?

Durant tout le 19ème siècle , les sociétés ne sont pas véritablement


arrivées à sortir des contradiction issues du développement du modèle
libéral : l’enrichissement des uns conduisait à la détérioration du bien être
de la majorité et à la destruction du lien social . Mais deux évolutions vont
conduire à la remise en cause de ce modèle :

- La première est qu’à partir de la fin du 19 ème siècle les entreprises


vont peu à peu se rendre compte qu’elles ont besoin de stabiliser leur
main d’oeuvre, elles vont donc s’efforcer de retenir leurs salariés en
développant le patronage, qui à terme se généralisera sous la forme de
l’Etat providence.

- La seconde, qui est bien exprimée par la crise de 29, montre que les
entreprises vont observer qu’elles ont besoin de débouchés pour absorber
une production qui ne cesse d’augmenter . Elles vont alors se résoudre à
accepter une augmentation des salaires , l’instauration de l’Etat
Providence, qui doivent permettre aux salariés de consommer et d’être
les premiers clients de leurs entreprises (Ford).

Toute la question est alors de savoir si le développement de la régulation


fordiste durant les trente glorieuses qui a permis l’instauration du salariat
et de tous les droits y afférents permet d’assurer un lien social durable.
Ou si au contraire on ne doit pas considérer que la période des trente
glorieuses n’a été qu’une parenthèse durant laquelle les objectifs
recherchés par le travail et l’échange marchands et ceux du travail en tant
que lien social ont été provisoirement complémentaires . Mais que
structurellement le travail n’est pas capable à lui tout seul de prendre en
charge le lien social ; car ce n’est pas l’objectif qu’il vise .

3 - LE TRAVAIL ET L’ECHANGE MARCHAND NE SONT PAS


STRUCTURELLEMENT CREATEURS DE LIEN SOCIAL.

Nous avons vu dans la première partie que le travail assurait l’intégration


des individus et le lien social car il permettait tout à la fois :

- l’apprentissage de la vie sociale : il nous apprend les contraintes de la


vie avec les autres ;

- il est la mesure des échanges sociaux: il est la norme sociale et la clé


de contribution-rétribution sur quoi repose le lien social;

- il permet à chacun d’avoir une utilité sociale : chacun contribue à la


vie sociale en adaptant ses capacités aux besoins sociaux;

- il est enfin un lieu de rencontres et de coopération , opposé aux lieux


non publics que sont le couple ou la famille.

Il faut maintenant que nous nous demandions si le travail a réellement


pour objectif de prendre en charge ces différentes missions.
4 - LE TRAVAIL GENERATEUR DE LIEN SOCIAL « PAR
ACCIDENT »

D Méda pose la question suivante : « tentons de comprendre si c’est le


travail en soi qui est générateur de lien social ou s’il n’exerce aujourd’hui
ces fonctions particulières que par accident . ». Elle poursuit : « réglons
d’un mot la question de la norme : dans une société régie par le travail ,
où celui ci est non seulement le moyen d’acquérir un revenu, mais
constitue également l’occupation de la majeur partie du temps socialisé, il
est évident que les individus qui en sont tenus à l’écart en souffrent. Les
enquêtes réalisées chez les chômeurs ou les Rrmistes et qui montrent
que ceux ci ne veulent pas seulement d’un revenu mais aussi du travail,
ne doivent pas être mal interprétées. Elles mettent certainement moins en
évidence la volonté de ces personnes d’exercer un travail que le désir de
vouloir être comme les autres, d’être utiles à la société , de ne pas être
assistés. On ne peut pas en déduire un appétit naturel pour le travail et
faire comme si nous disposions là d’une population test qui nous
permettrait de savoir ce qu’il en est, en vérité du besoin de travail. Mais
nonobstant la question de la norme, le travail est-il le seul moyen d’établir
et de maintenir le lien social, et le permet-il réellement lui même? Cette
question mérite d’être posée car c’est au nom d’un tel raisonnement que
toutes les mesures conservatoires du travail sont prises: lui seul
permettrait le lien social, il n’y aurait pas de solution de rechange. Or , que
constatons nous ? Que l’on attend du médium (moyen) qu’est le travail la
constitution d’un espace social permettant l’apprentissage de la vie avec
les autres, la coopération et la collaboration des individus, la possibilité
pour chacun d’eux de prouver son utilité sociale et de s’attirer ainsi la
reconnaissance. Le travail permet-il cela ? Ce n’est pas certain, car là
n’est pas son but : il n’a pas été inventé dans le but de voir des individus
rassemblés réaliser une oeuvre commune. Dès lors, le travail est, certes,
un moyen d’apprendre la vie en société, de se rencontrer, de se
sociabiliser, voire d’être socialement utile, mais il l’est de manière
dérivée ». En effet le but du travail, en particulier dans l’analyse libérale,
est de satisfaire ses besoins matériels, non pas de générer une relation
sociale. Un bon exemple nous en est fourni par un thème aujourd’hui à la
mode : l’entreprise citoyenne. Qu’est ce qu’une entreprise citoyenne ?
C’est selon les discours dominants : un haut lieu de socialisation, celui où
s’épanouirait le collectif de travail, ou s’acquerraient les identités, où se
développerait une solidarité objective. Donc en plus des ses fonctions de
production, l’entreprise assurerait d’autres fonctions de nature sociale,
permettant l’expression, la cohésion , la sociabilité des salariés.
L’entreprise société en miniature serait devenue un haut lieu de la vie
sociale. Or qu’en est-il en réalité ? L’entreprise a pour vocation de
combiner différents facteurs de production pour aboutir à un produit en
réalisant un profit. D’où 2 conséquences immédiates :

- d’abord la réalisation d’une communauté de travail ne fait pas partie


de ses objectifs et n’appartient pas à son concept.

- Ensuite et c’est le point essentiel l’entreprise est tout simplement


l’antithèse d’une société démocratique, pour reprendre la substance de
l’expression entreprise citoyenne. Ceci ne veut pas dire que l’entreprise
soit un lieu antidémocratique, mais simplement que cette catégorie ne
peut lui être appliquée. Le lien de citoyenneté concerne en effet des égaux
qui, par le suffrage, selon le principe un individu=une voix décident
collectivement des fins à rechercher. L’entreprise est exactement le
contraire : le contrat de travail salarié est un lien de subordination qui est
l’inverse du lien de citoyenneté. Dès lors, le lien social généré par
l’entreprise s’il existe, ne peut-être tenu comme représentatif du lien
social existant dans nos sociétés démocratiques. Dans le cadre de la
production fordiste, le surplus de revenu et de bien être accordé au salarié
l’est au prix d’une subordination dans le cadre de l’entreprise : l’ouvrier
fordien subissant les directives des bureaux, le rythme de travail imposé
par les machines . La tendance actuelle qui se caractérise par une forte
augmentation des licenciements met en évidence le lien purement
conjoncturel qui attache les salariés aux entreprises. Ceux ci
n’appartiennent pas substantiellement à l’entreprise, puisque son identité
n’est pas affectée par leur départ. On se rend donc bien compte que
« lorsqu’elle se dissout sous les chocs externes , elle montre que sa nature
réelle est d’être un ensemble d’individus dont ni la présence, ni la
coopération ne sont nécessaires. Ses fins ne sont ni celles d’un lieu
démocratique, ni celles d’une communauté réalisée en vue du bien de ses
membres. »C’est ce que constate D Méda dans le doc 14 quand elle
considère que le lien politique est plus fondateur que le lien issu du
travail . Elle écrit : « le lien social , c’est ce qui fonde la coappartenance
des individus à un même espace social, ce qui fait qu’ils sont tous
membres d’une même société, donc que tous à la fois ils acquiescent à
l’ensemble des règles qui régissent celles la et qu’ils agissent
perpétuellement - et telle est la fonction du citoyen - pour adapter ce lien
conformément au type de société qu’ils voudraient . Autrement dit, le lien
social , c’est d’abord et avant tout le lien politique, à travers lequel les
individus sont déjà tenus et à travers lequel ils décident ensemble des
règles fondamentales qui déterminent la vie en société, c’est à dire de la
constitution des lois, des institutions politiques, des modes de
fonctionnement démocratiques. La vraie figure du lien social, c’est à dire
ce qui fait que nous, français, sommes 58 millions d’individus à former une
société particulière, déterminée, spécifique, c’est le lien social ». La crise
actuelle semble être un bon révélateur de l’incapacité du travail et de
l’échange marchands à assurer un lien social durable .

b - D’OU LA NECESSITE DE REINSERER LES INDIVIDUS


DANS LA SOCIETE EN REINVENTANT DE NOUVELLES SOURCES DE
LIEN SOCIAL.

1 - LES NOUVELLES VOIES A EXPERIMENTER .

Les propositions qui sont faites pour renouveler le lien social sont très
diverses . Certains auteurs sont favorables au retour à un lien social plus
communautaire . Ils considèrent que pendant 30 ans l’Etat Providence
s’est développé et a permis de libérer les individus des contraintes
communautaires qui pesaient sur eux : les personnes âgées grâce à la
généralisation du système de retraite , à la multiplication des maisons de
retraite ne sont plus à la charge de leurs enfants . De même , grâce à
l’instauration des assurances maladies et chômage la prise en charge des
risques sociaux est désormais assurée par une assurance sociétale qui
donne davantage de liberté aux individus. R Castel écrit ainsi : « en
établissant des régulations générales et en fondant des droits objectifs,
l’Etat social creuse encore la distance par rapport aux groupes
d’appartenance qui , à la limite n’ont plus de raison d’être ». Or l’entrée en
crise a montré les limites de l’intervention de l’Etat Providence (qui
semble lui même en crise) . Comme l’écrivent JB DE Foucauld et D
Piveteau : « On ne peut se passer de l’Etat providence pour lutter contre
la détresse et l’isolement,, mais on ne peut pas non plus se reposer
uniquement sur lui. Or plus la société est individualiste, et plus l’Etat
Providence peut donner l’illusion qu’il peut assumer seul les tâches de
solidarité. Alors même que se délite le tissu de relations personnelles sans
lesquelles les outils de l’Etat Providence sont sourds, aveugles et
manchots, on tend au contraire à se reposer , à se décharger davantage
sur lui. Le voila ainsi pressé de monter au front pour des missions dont il
n’est pas capable. Ce qui alimente la déception, et nourrit une critique
injuste et excessive de son action. » . Les auteurs en sont alors conduits à
ne plus laisser l’individu seul face à l’Etat . Ils proposent de renouveler les
formes traditionnelles de solidarité : familiale , de voisinage , etc. Toute la
difficulté est que celles ci sont souvent en crise (cf la crise de la famille). Il
serait alors nécessaire d’en inventer de nouvelles qui s’appuieraient sur la
remise en cause du travail comme source du lien social . Comme l’écrivent
JB DE Foucauld et D Piveteau : « le chômeur de longue durée qui est à la
fois exclu de l’emploi du lien social et du sens, représente, sans le vouloir
ni le savoir, une sorte de tragique avant-garde. Il est la pointe avancée des
nouvelles contradictions et des nouvelles impasses de notre société, celles
qui doivent nous conduire à formuler un projet politique qui porte à la fois
sur le sens, sur le lien social et sur l’emploi. Il faut bien sur faire en sorte
qu’il y ait du travail pour ceux qui en attendent. Mais il faut, en parallèle,
diversifier les sources du sens et de l’identité. Oui à une croissance plus
riche en emplois, mais à condition de ne pas se contenter, et d’amorcer
une diversification de notre mode de développement » . Méda ne dit pas
autre chose quand elle écrit : « un surcroît de parole et d’activité
politique c’est aujourd’hui la réponse la plus intelligente, la plus digne et la
plus susceptible de servir de modèle à des sociétés mondialisées, dont les
membres sont de plus en plus mis à l’écart. Dès lors la force du lien social
-d’abord lien politique- constituerait bien la ressource majeure à mobiliser
en cette époque troublée. Le comprendre impliquerait d’opérer une double
redistribution : celle de l’activité politique d’abord, celle du travail
ensuite ,redevenu un des modes du lien social mais non son seul
support ». Parmi les nouvelles formes de participation à la société qui sont
envisageables Gorz , Foucauld et Piveteau insistent en particulier sur les
protocoles de temps choisi comme par exemple « le bénévolat associatif,
lorsqu’il est exercé avec la quasi régularité d’un travail ». D’autre auteurs
insistent sur le développement des loisirs dont la possibilité résulte de la
réduction du temps de travail ou de l’inactivité forcée résultant du
chômage . Tout le problème est que ces activités ne se développeront pas
tant qu’elles ne seront pas légitimées par l’Etat et la société .

2 - UN TRAVAIL DE LEGITIMATION DES NOUVELLES


SOURCES D’IDENTITE S’AVERE NECESSAIRE.

En effet JB de Foucauld et D Piveteau écrivent : « lorsque pour reprendre


l’expression de P Boulte , les sources de l’identité se raréfient, le travail
rémunéré apparaît comme une bouée de sauvetage, particulièrement s’il
repose sur des relations juridiques claires. Alors qu’au contraire , le
bénévolat , les activités domestiques , l’éducation des enfants ou
l’investissement dans les loisirs culturels ou artistiques qui constituent des
positions sociales moins encadrées et moins charpentées , ne pèsent
apparemment pas du même poids. » R Castel surenchérit : « la vie sociale
ne fonctionne pas seulement au travail, et il est toujours bon d’avoir
plusieurs cordes à son arc, loisirs culture, participation à d’autres activités
valorisantes .... Mais, sauf pour les minorités de privilégiés ou de petits
groupes qui acceptent de subir l’opprobre social ( cf les jeunes des
banlieues), ce qui permet de tendre l’arc et de faire partir les flèches dans
plusieurs directions, c’est une force tirée du travail » (doc 3). Dés lors : «
le projet personnel et le projet professionnel deviennent des vases
communicants, et si le niveau reflue dans l’un , il refluera aussi dans
l’autre. Alors très logiquement on se cramponne à son métier et on y
investit . (...) C’est la spirale de la fragilité : pour conjurer le risque où l’on
est de se retrouver dépourvu de tout, on orchestre soi même son propre
appauvrissement » Pour que les individus s’investissent réellement dans
des activités qui ne relèvent pas du travail salarié , il faut donc que celles
ci soient légitimées : « tout un potentiel d’initiatives reste en jachère faute
de pouvoir s’inscrire dans des cadres qui fixent un peu leur ossature, et
leur donnent de la respectabilité. En aidant à ce que d’autres activités
inspirent la même considération que le contrat de travail ou le statut de
fonctionnaire, l’Etat favoriserait un nouveau dynamisme de la société,
contribuerait à élargir les sources de l’identité, et oeuvrerait à un nouvel
équilibre de notre mode de développement » Toute la question est de
savoir si l’Etat peut et veut le faire , et si son intervention serait suffisante
pour remettre en cause deux siècles de domination du lien social par le
travail ?