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Γ

A Patrick

Simon

DU S A C R E

L e sacré : l'ampleur même. Voilà au moins une consta­
tation sur laquelle les auteurs s'entendent. Si, en effet,
toute religion implique le sacré (mais non un dieu), la
réciproque n'est pas vraie. Divin et sacré, sacré et reli­
gieux ne sont pas synonymes. Comme l'explique Mircea
Eliade ', le sacré excède e religieux en ceci déjà que tout
acte de la vie humaine possède par lui­même une valeur
sacramentelle. Dans aucune langue européenne, les mots
« sacré » et « divin » ne sont d'ailleurs synonymes : en
grec, hierôs n'est pas iheios; en latin, sacer n'est pas diuinus.
A Rome, la réflexion des prêtres a m ê m e abouti, de façon
très remarquable, à distinguer au sein du ius diuinum
trois domaines que la théologie romaine répartit selon
le modèle trifonctionnel classique : les res sacrae, les res
sanctae et les res religiosae. Au début de ce siècle, Nathan
Sôderblom voyait dans le « sacré » un mot « plus impor­
tant que la notion de Dieu ». Marcel Mauss a par la suite
exprimé la m ê m e opinion : « Ce n'est pas l'idée de Dieu,
l'idée d'une personne sacrée qui se rencontre dans toute
espèce de re igion, c'est l'idée du sacré en général ^. »
Chez les Indo­Européens, les dieux souverains sont des
dieux « célestes » et lumineux, et cette caractéristique est
en rapport direct avec leur conception du sacré. L e mot
« dieu » dérive lui­même d'un terme indo­euro­

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péen, *deyu.<os (racine *dyu), qui désigne une source, une
manifestation céleste et lumineuse (cf. latin deus, sanskrit
dh'ah, lituanien devas, gaulois dévo-, vieil irlandais dia,
hittite 5ii/, « dieu », et aussi latin dius, grec d'ws, sanskrit
divyah, « divin »). Les dieux sont du côté du ciel, comme
l'homme (homo) est du côté de la terre (humus). Cette
désignation de la divinité comme luminosité céleste s'explique par l'assimilation de la lumière du ciel à la sacraliié
prise en sa source En d'autres termes, le sacré, à l'origine, est transcendant à la condition humaine sans être
transcendant au cosmos. C'est là un point essentiel. Chez
les Grecs, le divin n'est pas tant un attribut de Dieu que
ce qui, dans la lumière du sacré, fonde l'existence des
dieux. Loin que le monde soit un objet des dieux, ce sont
plutôt les dieux qui en constituent une émanation. L e
monde est une condition d'existence des dieux, et plus
encore le sacré dont le monde est le lieu.
Au-dessus des dieux, par conséquent, le monde. L a
nécessité. Les forces par esquelles (et en lesquelles) tout
existe et se tient. C'est en effet dans l'Antiquité une idée
constante que l'existence des hommes est soumise à la
fois aux dieux et à des forces qui sont supérieures aux
dieux. L a religion germanique e répète : c'est le destin
qui gouverne es dieux. L a catastrophe cosmique dénommée ragnarokr, «déclin des d i e u x » , illustre cette affirmation en fin de cycle : les dieux eux-mêmes peuvent
mourir. Les Grecs disaient, eux aussi : « Les dieux m ê m e
obéissent à la Nécessité. » L a pluralité des dieux, dont le
panthéon atteste l'organisation en un système harmonieux, n'est donc pas antagoniste de la saisie d'un principe premier, que la pensée philosophique interprétera
fréquemment comme Déité. Dans la tradition indienne,
un principe premier règne au-delà des dieux comme des
hommes, et c'est sa manifestation sacrale qui assure leur
commune relation, permettant à l'adepte (dhirah) d'appréhender la présence divine. X é n o p h a n e de Colophon,
qu'Aristote appelle le « premier partisan de l'Un », place
la Déité au-dessus des dieux, mais sans en faire pour
autant un principe séparé du monde. L e dieu d'Aristote

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lui-même n'est pas un dieu créateur. Moteur éternel du
cosmos dont il représente l'entéléchie suprême, il est
« pensée de la pensée », non création du monde. De même
pour le Logos héraclitéen, l'Être de Parménide, le Principe des stoïciens. Chez Plotin, le monde ne doit pas son
existence à une création consciente de Dieu, mais à une
émanation spontanée procédant de l'Un qui se répand
dans la multiplicité à partir des trois niveaux de l'intellect,
de l'âme du monde et de la nature. L ' U n ne possède
aucun prédicat. Il n'est « bon » que dans la mesure où il
est, en sorte qu'on pourra très justement le décrire comme
« exactement à l'antipode du dieu biblique •* ». Cette distinction entre Dieu ou les dieux et la Déité se retrouvera
chez les grands mystiques du Moyen Age. Maître Eckhart, par exemple, oppose un Dieu acteur et créateur du
monde à une Déité qui « n'a que faire de faire ». En ce
sens, il est tout à fait inexact de voir dans le polythéisme
une sorte d'infirmité à saisir la réalité de l'Un-Tout en
tant qu'il se déploie au-delà de la diversité.
Par son amp eur et sa généralité, le sacré renvoie de
toute évidence à une certaine naturalité anthropologique. Se nourrissant de symboles et d'archétypes dont
l'école jungienne a montré le rôle essentiel comme élément d'équilibre dans la santé psychique individuelle et
collective, il constitue une donnée constante de l'esprit
humain. Se référant notamment à Gilbert Durand, JeanJacques Wunenburger signale d'ailleurs que « certains
travaux de l'anthropologie moderne mettent en évidence
des prédispositions de nos structures imaginaires à découper l'espace en niveaux et orientations qualitativement
différenciés », ce qui donne à penser que « le sacré ne
serait pas seulement un accident de notre perception du
monde, mais une structure permanente de notre relation
au monde et de notre constitution psychobiologique'•'».
On peut donc, au moins à titre d'hypothèse, estimer qu'il
y a en l'homme une prédisposition ou une appétence
naturelle au sacré ''.
Durkheim, qui pose avec raison l'irréductibilité des
faits sociaux à des faits purement individuels, voit dans

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qui leur est contigu. Hieros est la part réservée aux dieux,
hdsios ce que les dieux permettent aux hommes par rap­
port au sacré
Un troisième terme est hag nôs, adjectif
verbal dérivé de hazesthai, « respecter », qui exprime à
l'origine le respect ou la vénération vis­à­vis du sacré. Il
désigne ce qui appartient aux dieux, et devient donc
inviolable, mais aussi l'état de celui qui est digne d'ap­
procher les lieux consacrés. Étymologiquement, le mot
est traditionnellement renvoyé à une racine *hag­, que
l'on retrouve dans le sanskrit yaj­, « sacrifier » (cf. yajyah,
« digne de vénération »)
Certains auteurs y voient tou­
tefois un équivalent strict du latin sacer : on aurait, selon
Benveniste, un thème *sag ­ (ayant abouti à hag nôs) en
alternance avec une racine *sak­ (ayant abouti à sacer).
Cette proposition se heurte au fait que l'équivalent du
latin sacer n'est pas hag nôs, mais plutôt hieros; l'objection
n'est toutefois pas dirimante, les deux hypothèses n'étant
pas exclusives l'une de l'autre. Enfin, à côté de hag nôs,
on trouve hàg ios, autre adjectif verbal dérivé de hazesthai,
avec le sens de « digne d'être vénéré ». Ce terme de hàg ios
va surtout prendre de l'ampleur à la période hellénis­
tique, au moment où les eu tes orientaux se répandent
en Grèce. Rarement appliqué à un dieu hellène, il qualifie
en revanche lahvé aussi bien qu'Isis ou Baal. Choisi par
les traducteurs grecs de la Bible pour rendre la notion
hébraïque de sainteté, il pénétrera en force dans le voca­
bulaire chrétien

langues (cf. vieil islandais saka, vieil haut allemand sahha,
germanique sakan, osque sakrim, étrusque sac, hittite sak­
ïai, etc.). Cette racine renvoie à la notion d'existence prise
dans le fondement m ê m e de son essence. Elle exprime
la présence sous sa forme de plénitude la plus intense. « L a
racine *sak­, écrit Julien Ries, nous permet de comprendre
que le sens fondamental et premier du sacré, dans la
pensée indo­européenne, est : conforme au cosmos, struc­
ture fondamentale des choses, existant réel. Ainsi les
sacra constituent des réalités fondamentales. Leur usage
est essentiel dans la vie. L e sacerdos contribue à établir
la société humaine sur ses assises fondamentales. Dès lors,
pour la pensée indo­européenne, le sacré constitue une
réalité fondamentale de l'existence
»
Sacer, à Rome, désigne le sacré par opposition au pro­
fane
Il qualifie les personnes et les objets à raison de
leur relation au divin, avec une nette accentuation sur le
respect et Γ« effroi sacré» que suscite la violation du
sacré. Sacer peut à cet égard avoir le sens de « souillure » ;
Vhomo sacer n'a plus rien de commun avec l'univers des
hommes; il ne mérite pas la mort, mais si on le tue il n'y
a pas d'homicide. « Est sacer, écrit Georges Dumézil, ce
qui, par nature ou par décision, se trouve réservé, séparé
pour les dieux : dans le sacri­ficium, l'animal, la uiclima
(mot de la racine de weihen), est extraite de son usage
normal et livrée au destinataire invisible, m ê m e si une
partie de son corps, restituée au profanum, doit ensuite
être c o n s o m m é e par les hommes
»
Le mot sanctus est proprement le participe de sancio et
dérive donc de la m ê m e racine que sacer. L a nuance est
toutefois importante entre sandre et sacrare. L e premier
mot renvoie à une action des hommes vis­à­vis du sacré,
le second à une intervention des dieux. A l'origine, sanc­
tus désigne ce qui, sans être ni sacré ni profane, est placé
hors de l'atteinte des hommes à l'initiative de ces der­
niers. Sandre signifie rendre quelque chose inviolable par
le moyen d'une disposition légale, d'une sanctio précisé­
ment. L'état de sanctus résulte donc d'une opération
humaine, tandis que l'état de sacer se donne comme tel

A Rome, les deux aspects du sacré ont à l'origine été
représentés par sacer et aug ustus : est aug ustus ce qui pos­
sède dans sa plénitude une force vivifiante venue des
dieux. Mais ce dernier mot a très vite évolué en dehors
du vocabulaire religieux. Sacer est au contraire resté d'un
usage constant. Son ancienneté n'est pas douteuse. Sous
la forme sakros, on le trouve, avec une valeur formulaire,
dans la célèbre inscription du Lapis Nig er, retrouvée en
1899 et qui remonte au début de la République, voire à
la fin des temps royaux. L e mot dérive d'une racine indo­
européenne *sak­, évoquée plus haut à propos du grec
hagnôs et que l'on retrouve dans de nombreuses autres

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« accroître ». dès la préhistoire. dans le vocabulaire indo-européen. Dans ces couples de dieux souverains (Mitra et Varuna. On comprend mieux. force vivifiante. « autorité »). latin augere. D'un côté. L e sacré est alors ce qui fait fond sur le réel. Face au sacré. du m ê m e coup. hails). l'attitude de l'homme est double elle aussi. Cette structure duelle du sacré correspond étroitement au double aspect de la fonction souveraine dans les religions indo-européennes. O n est ainsi conduit à poser. le sacré est pris comme la dimension invisible du monde qui exprime le réel appréhendé dans son essence. chez les Indo-Européens. d'une racine *yous. O r on constate que le vocabulaire du sacré est associé au vocabulaire juridique le plus ancien. dualité (jui n'est jamais séparation totale. Est fas ce qui est conforme aux normes cosmiques. T y r et Odhinn. yaozdâ. une conception «janus » du sacré. la vérité (alétheia)méme du rée en tant qu'une manifestation divine la fait venir à la présence. mystérieuse. hierôs. De l'autre. D'une part. mystérieuse. royale et politique. les coup es « institutionnels » formés par le prêtre et le roi on retrouve les deux dimensions du sacré. Ce sont là deux notions clés. accroissement et donc mise à l'abri de toute diminution (cf. à la suite notamment des travaux de Georges Dumézil. Sanctus est l'état résultant d'une interdiction dont les hommes sont responsables. sacer a une valeur propre. weihs). sanctus évoluera dans le sens d'« investi de la faveur divine » et devant comme tel être vénéré. à rapprocher à'auctoritas. que. Dans le système triparti. Ce bref panorama permet de constater que. ce cjui a le plus d'être D'autre part. à Rome. essentiellement comme plénitude. le sacré exprime la notion de rassemblement comme condition de l'intégrité. de crainte respectueuse. la notion de sacré s'exprime essentiellement à partir de deux termes qui forment un couple entre eux. mais bien au contraire intime association. de la crainte respectueuse. *haÎlagaz. redoutable à certains égards. parallèle de celle de la souveraineté. « droit ». est elle-même rendue dans l'ordre juridique. d'une prescription appuyée d'une loi » Par la suite. et notamment le monde religieux. L a dualité du sacré. mais aussi de sympathie et de plénitude pour l'amicale présence qui se dévoile sous l'horizon de l'être. intégrité spirituelle et corporelle. en tant qu'elle advient à la présence sous l'horizon de la plénitude de l'être. de l'ordre du fascmans tourné vers l'amicale présence. dans la sphère humaine. auxquels correspondent. sous la visée d'une structure fonctionnelle tripartie où la première fonction. désignant l'état de régularité requis par le rite. on a le sacré perçu « du côté des hommes » (augustus. Ces deux aperceptions sont liées. dont l'articulation est ancienne. une idéologie constante interprète le monde. avec un « pôle » tourné vers le ciel et un « pôle » tourné vers la terre. « Par lui-même. interdite au contact des hommes (sacer. et de ce point de vue Mircea Eliade a tout à fait raison de souligner que le sacré est avant tout ce qui est le plus réel. rendu conforme au culte ». le domaine juridique est affecté à la première fonction.106 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ hors de toute intervention./ajcinans (attrait pour ce qui advient à la présence). et comme telle est de l'ordre du Iremendum. Elle est faite de vénération. L'avesù<\ue yaozdâ. on a l'idée d'une puissance divine. Nous dirons : est sacrée la chose en tant qu'elle est rassemblée dans son principe. Ces deux aspects correspondent aux termes. dérive comme le latin ius. explique Emile Benveniste. celle précisément qui gouverne le sacré. *wîhaz. « consacré. par les notions de fas et de ius. se dédouble en une divinité qui patronne la souveraineté cosmique et juridique. Dius Fidius et Jupiter). et une divinité qui patronne la souveraineté humaine. tout comme le sacré. hosios. et entrera dans le vocabulaire chrétien pour exprimer la sainteté. proposés L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 107 par Rudolf Otto ^" : Iremendum (crainte respectueuse). dans son fond. que le sacré soit aussi le fondement du droit et que ce ui-ci soit originellement défini comme conformité à ce qui se dévoile sous l'horizon de l'être. spaenta. Fas dérive de facio . ius ce qui est « j u s t e » selon les normes humaines. L e sacré est bien une « structure de conscience fondamentale ^' ». désormais classiques. O n admet aujourd'hui.

L e sacré. E n « acceptant » sa imitation par le profane. tout comme Ouranos chez les Grecs (ou Odhinn chez les Germains). dhàman et rtà : «Fas serait l'assise mystique. qu'il intègre les extrêmes et réunit les contraires. De même. a vocation du prêtre. les hommes et les dieux. à l'origine. dans l'Inde védique. *rûnô. Le contresens de Durkheim est particulièrement grave dans le cas des anciennes religions européennes. qui est précisément de permettre la mise en contact du sacré et du profane en sanctionnant par le rite leur commune participation à l'être qui se déploie dans le monde. participation de chacune des parties au tout. à la fois unitaire et duelle. Cette structure du sacré. écrit-il. un lieu sont fasti ou nefasti suivant qu'ils donnent ou ne donnent pas à l'action humaine non religieuse cette assise mystique qui est sa principale sécurité ». originellement conçue comme moyen de « lier » par la magie. se limite du m ê m e coup et « cesse ainsi d'être un absolu ». Mircea Eliade. ce qui conduit à voir dans fas et ius un rapport comparable à celui qu'entretiennent dans l'Inde védique les deux termes désignant l'ordre du monde. dans laquelle deux éléments inséparables l'un de l'autre s'activent mutuellement. non un but ». l'autre tout ce qui est profane.. Il lie la terre et le ciel. le sacré se donne à se manifester dans un « e n c l o s » . Si le sacré exige d'être distingué du profane. qui soutient toutes les conduites et relations visibles définies par le tus. l'ancienne écriture germanique. fait de celle-ci un « chemin » (cf.. le cosmos et le rite. idée dans laquelle il faut voir la proclamation d'une unité profonde. à casuistique comme ms et ne se détaille pas comme lui : il est ou il n'est pas. » Telle est aussi. il implique aussi qu'il puisse y avoir communication entre le profane et lui. L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 109 les hommes et les dieux. là encore. le ciel et la terre se répondent à l'infini. fas non est. est au cœur de la notion de religion {re-ligare. Durkheim rend incompréhensible la fonction princeps du sacré. « L a division du monde en deux domaines comprenant. au moment m ê m e où il s'oppose au profane. védique àdhvan-. n'est médiateur que pour autant qu'il « lie ». L e sacré. qui rend possible une participation de l'homme au divin ».) non seulement conçus comme séparés. » Durkheim n'aperçoit pourtant que l'un des aspects des choses. le sacré est essentiellement relationnel. Toute souveraineté est ainsi associée à l'idée de « lien » qui. « relier ») L e dieu indien Varuna est un dieu « lieur ». invisible. voit juste quand il écrit que le sacré.108 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ (racine *dhe-) avec le sens premier de « poser ». signifie au sens propre « celui (\u\fait le pont ». En parlant de « deux mondes (. « toute forme sacrée devient le lieu d'une véritable circulation de puissance cosmique. « chemin »). Cette éclaircie fonde la co-appartenance de chaque élément dans l'ordre qui lui est propre. une éclaircie. où l'élément divin et l'élément humain. est essentiellement reliant. dans un espace de présence qui e x c è d e (sans l'annuler) ce qui les sépare. Fas n'est pas matière à analyse. Il associe la terre et le ciel. prêtre ». participation de l'homme au divin. effectivement fondamentale. l'un tout ce qui est sacré. Une ancienne saga dit : « Que celui qui est le chef soit le pont. le prêtre chargé de la liturgie./as est. On sait que la distinction du sacré et du profane est un présupposé fondamental de l'essence de toute vie religieuse. Durkheim est l'un de ceux qui l'ont affirmé avec le plus de force. L a notion de « chemin » n'est pas moins . est essentielle. se résout en m ê m e temps dans son contraire. où l'idée d'une mise en communication du visible et de l'invisible. dont on a pu rapprocher les noms de celui des runes. « pontife. Il ne voit pas que cette distinction. apparaît comme essentielle pour comprendre à la fois le rôle « liant » et médiateur que le sacré a précisément pour fonction d é j o u e r . et ce terme est à prendre dans le sens de « chemin ». U n temps. le visible et l'invisible. Vadhvaryù. Et la participation s'exerce à plusieurs niveaux : participation du divin au sacrifice. Comme Lévy-Bruhl l'a sou igné. lui aussi. Ainsi. sans laquelle le ius n'est pas possible. L e mot pontijex. en Europe. mais comme hostiles et jalousement rivaux l'un cie l'autre ». tel est le trait distinctif de la vie religieuse. en d'autres termes. Nietzsche dira que « l'homme est un pont.

L a tentative de l'homme de s'instaurer à la place de Dieu ne ressortit pas à l'esprit antique. s'ils sont des dieux qui savent rire . et non « il y a ». mais bien pour affirmer que ce qui ressortit au visible comme à l'invisible appartient au même être. Il engage le dieu de façon conviviale. L e rapport qu'ils entretiennent entre eux souligne leur « parenté ». et pourtant reste elle-même. L'expérience est ce qui nous arrive chemin faisant : es gibt. la matière et l'esprit. mais n'est pas de l'ordre de la réciprocité pure et simple. générateur et modèle de l'ordre social. L e sacrifice n'a pas seulement pour objet d'honorer les dieux . E n Inde. nous répètent Hésiode et Pindare. « Les dieux et les hommes ont la m ê m e origine ». participer au culte. c'est être « bon citoyen ». L a conviction profonde de toute l'antiquité européenne est en effet que les hommes et les dieux s'originent d'une m ê m e présence.. la réconciliation des contraires. le principe d'analogie. L a notion m ê m e de rite renvoie à ce qui est juste de par sa conformité à l'ordre cosmique (rtà dans les hymnes védiques). les dieux et les hommes. Celle aussi dans laquelle le sacré peut lui-même apparaître. la terre et le ciel. Les dieux et les hommes appartiennent à la m ê m e vérité (alélheia). régénéré. Ainsi. Cette distance est celle où l'homme peut s'émerveiller de la présence et de l'existence de l'être. La « religion » dans l'Antiquité se confond ainsi avec le culte. voyant dans le sacré ce qui fait fond dans le rée en le manifestant comme chose rassemblée. Sacrifier au rite. manifestation de puissance à l'oeuvre dans le monde. il y a une distance entre les dieux et les hommes. permet l'intégration. Mais il n'y a puissance que pour autant qu'il y a présence. L'individu sans appartenances n'y a aucune place : on ne saurait individuellement faire son « salut ». le paganisme européen. à un « christianisme postchrétien » caractéristique d'une époque désécularisée. et c'est en sanctionnant cette convivialité des mortels et des divins qu'il répète un mythe initial. et de fonder dans cette présence l'ordre du monde. sans s'y confondre Dans une structure organique. qu'il n'y a pas entre les dieux et les hommes de distance ontologique insurmontable. « ce qui est donné ». se donne d'emblée lui-même comme rassemblement. colère signifie à la fois « honorer » et « rendre un culte » . A Rome. le monde est périodiquement « recréé ». Il n'instaure aucune déchirure radicale L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 111 entre l'être et le monde. la différenciation hiérarchique est d'ailleurs toujours conservée : c'est même elle qui. le corps et l'âme. Cette venue à la présence par l'intermédiaire du sacré s'opère dans le sacrifice. les dieux ne sont pas les hommes. l'harmonie des parties au sein de l'Un-Tout. et si certains hommes peuvent devenir des « demi-dieux ». en fonction d'un principe analogique : chaque chose est transformée. 17). le sacrifiant (qui n'est pas nécessairement l'officiant) participe potentiellement d'une substance divine (daiva âtman). mais. fondatrice de leur co-appartenance. le microcosme et le macrocosme. Dans l'Antiquité. il a surtout pour fonction d'amener les hommes et les dieux à la commune présence. L e maintien de l'ordre cosmique réside dans la possibilité de cette communication ouverte par le sacré. comme on le verra plus loin. la religion . mais c'est surtout s'affirmer comme citoyen. seule. cette non-dualité n'est pas identité. Les hommes ne sont pas les dieux. L e sacrifice est un rituel par lequel les dieux sont accueillis par ceux qui les invoquent.de ces « rieurs » qu'exècre la Bible (Jérémie 15.110 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ essentielle dans la pensée heideggérienne. C'est l'observation centrale faite par Marc A u g é : « L e paganisme n'est jamais dualiste » Mircea Eliade définit le sacré comme « kratophanie ». Si les dieux sont conçus « à l'image des hommes ». L e culte sanctionne l'existence communautaire. Partout il lit le jeu de l'Un et du Multiple. un sacrifice primordial d'où toutes choses s'originent.en latin. celle où surgit cet « étonnement » en quoi Platon fait consister le début de la sagesse. Il distingue sans opposer de façon irrémédiable. l'homme et le reste de ce qui vit. Dans le sacrifice. ce n'est pas que les Anciens ne sont « pas capables » d'imaginer ce qui e x c è d e leur condition propre. Mais en m ê m e temps. et assure par là le bon ordonnancement du monde.

S'il y a du possible.. c'est parce que le présent retient le passé comme déterminé et comme déterminant. L e sacré s'apparente au mythe en ceci d'abord qu'il est immémorial. avec un sens d'ailleurs différent de celui que les modernes donnent à la « religion » . c'est là que le sacré intervient. nec habet inquisitionem nliquam veritas sed tantummodo ritum colendi C e qu'il ne voit pas. « L'homme religieux. mais seulement de connaître le rite. « Hors du rite. L e temps cyclique n'est pas stérile répétition. L e rite a au contraire beaucoup à faire avec la vérité en tant qu'elle est un dévoilement (alétheia). le sacré manifeste la présence des forces divines. Il n'y a en effet d'avenir qu'à partir du passé. pour aussi pleine et sincère que soit son intention. Accomplir exactement le rite signifie être religieux. Le temps sacré va de pair avec une conception non linéaire de l'histoire. se donne comme source de plénitude toujours présente. mais il surgit du passé que nous portons en nous. « L e temps qui fait retour est un temps qui apporte et rapporte. en revanche. comme il n'y a de passé que dans la reprise d'un avenir. vraie ou fausse. dont la plus importante. enfin. L e temps lui-même est un rassemblement en devenir. Les Romains ne sont pas des « incroyants ». Les heures sont cornes d'abondance » On voit par là combien le sacré a partie liée avec le mythe qui. le temps sacré. Peut-être faudrait-il m ê m e dire que la « foi ». « le possible se présente comme une tension entre le présent et le futur. dans un présent dont ils constituent les dimensions de profondeur. qui semble n'apparaître qu'au début de la République. écrit Vittorio Macchioro. respect de la volonté des dieux et des traditions ancestrales (mos majorum). L e passé se trouve toujours repris dans l'acte de présence pour offrir les possibles du futur.) Si tout n'est pas possible.112 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ est à l'origine. en racontant une histoire sacrée dont il fait le fondement du réel et en la constituant en modèle exemplaire. se succédant sur une ligne unique. n'a besoin d'apparaître vraiment qu'au moment où la certitude touchant la présence des f^orces divines au travers du sacré s'est défaite. mais régulier redéploiement des êtres et des choses.le contraire de religere paraît être negligere ™ -. et tombe dans la superstition » Lactance n'a donc pas tort quand il affirme que la religion romaine n'a pas pour but de rechercher la « vérité ». au sein de laquelle se distinguent un temps profane et un temps sacré. qu'il se situe d'emblée au-delà d'une histoire prise dans ses divisions communes. le présent et l'avenir ne sont pas perçus comme des instants irrémédiablement coupés les uns des autres. Celui qui fausse le rite. sorte d'éternel présent mythique L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 113 que l'on réintègre périodiquement par le truchement des rites » Ce temps sacré n'est pas réductible à un lointain « passé ». souligne Mircea Eliade. L a liberté a la structure du temps. en ceci également qu'il a pour fonction première de faire advenir une présence qui e x c è d e toutes les catégories de morale et de . bonne ou mauvaise. c'est-à-dire une conception dans laquelle le passé. mais comme des dimensions de toute actualité. pour qui la religion ne serait qu'une affaire de convenance sociale. la foi au sens chrétien du terme est inutile quand le divin est affaire de perception. dont le rite mis en œ u v r e dans le sacrifice représente l'élément essentiel. désigne originairement l'assemblée « reliante » de l'homme en sa communauté. (. Passé et avenir peuvent donc se vivre en toute actualité. Autrement dit. c'est que la distinction qu'il fait ne s'impose précisément pas aux Anciens. simultanément. en effet. O n parlera ici de conception « cyclique » ou « sphérique » de la temporalité. c'est parce que le présent projette le futur en s'appuyant sur le passé et en poursuivant ce qui y demeure encore ouvert ». étant d'abord un moyen de surmonter le doute. L e mot de religio. il n'y avait pas de religion. écrit André Vergote. lui adjoint une sorte d'élaboration figurative. sort des limites de la religion. vit dans deux espèces de temps.. Le sacré. Dans cette perspective. réversible et récupérable. se présente sous l'aspect paradoxal d'un temps circulaire. Par lui-même. comme tel. Il est un temps originel qui. dit Jiinger. implique une perception différenciative de la temporalité. Or.

que parce qu'il y eut d'abord demeure » ­ . est inséparable d'un locus donné. L e mythe ne dit pas plus la vérité qu'il ne dit le mensonge. le déraci­ nement ne peut qu'équivaloir à une aliénation. comme demeure l'étoile Polaire au centre du firmament. et c'est pourquoi. On ne peut en effet entrer dans le mystère de l'être qu'à partir d'un endroit d o n n é . qu'on soit « navigateur ». c'est­à­ dire à une mise en retrait de toute possibilité de faire advenir l'invisible dans la présence rassemblée des choses. de m ê m e . dans l'intention de réduire ce dernier à sa teneur en une vérité elle­même déconnectée de tout rapport fondateur au sensible. mais au contraire ce qui les excède en se manifestant comme puissance d'un autre ordre. L e sacré est ce qui demeure. L e logos est un mode déterminé du faire­voir (phainestai) : il fait voir ce sur quoi porte la parole. Des Germains. le mythe. « sur un plan déterminé (n'oublions jamais cette restriction). et de bosquets sacrés. foyer de rassemblement de ce qui par le sacré advient à la présence. mais par les poètes et les artistes. Heidegger met très justement en rapport l'oubli de l'être. Aussi le culte est­il toujours attaché à un lieu : on n'imagine pas un dieu qui n'ait pas sa place Avant m ê m e que des temples soient édifiés sur son sol. Le sacré. Les dieux de l'Anti­ quité sont des dieux de la cité. se dit Geheimnis. et c'est par rapport à cette étoile. Etre présent­au­sacré exige qu'on sache se diriger. Mais « secret ». est à sa façon centre d'un monde. comme le sacré. que s'opère la « navigation ». et c'est si vrai que les relations que les hommes entretiennent avec eux sont calquées sur le modèle des relations politiques dans le domaine de la souveraineté Porteurs d'un principe universel. en allemand. doiine à voir et fait surgir un monde. élaboré non par les prophètes. le sacré exprime une puis­ sance qui ne peut s'appréhender que sous l'angle d'une . il ne s'oppose nullement au logos. le sacré sanctionne la claire cons­ cience d'un habiter commun particulier. à partir de ce dont m ê m e il est parlé. dans la perspective du sacré. Ce n'est que tardivement que le mutos sera opposé au log os. rapportées à lui. « L e mythe est originellement révélateur de la chose dont il est le mythe ». Mutos et log os ont d'ailleurs un sens premier voisin. Les notions de vrai et de faux. terme où se lit aussi le mot Heim. Qu'il s'agisse d'instituer vis­ à­vis du profane la part qui lui revient. Comme l'écrit Julius Evola. Il y a donc une « topographie sacrée ». tout cosmos sacré a un centre qui organise l'espace en lui donnant un sens. se révèlent inadéquates — et c'est la raison pour laquelle parler de « faux dieux » pour qualifier les divinités des Anciens est avant tout hors de propos. axe de la roue du monde. lieux de culte à ciel ouvert. d'ailleurs. la disparition du sacré et Γ« absence de patrie ». Tacite dit : « Ils nomment sacré le secret de leurs bois. Il implique un lieu. Tout espace sacré. il ne saurait donc être considéré à lui seul comme le lieu de la vérité par excellence. « foyer ». L e sacré. En tant qu'il s'éclôt en un lieu déterminé.. espace apparemment immobile au cœur du tourbillon. » Cela signifie que le sacré est abri du secret. de sacella. Il montre que les choses et les hommes sont toujours natifs d'un site. Parlant en toute actualité. le sacré renvoie à ceux qui habitent ce lieu. point de référence absolu. n'est pas une idéalisation des « forces naturelles ». de conférer à la condition humaine une dimension apparentée au divin ou de manifester une puissance vivifiante liée au bon ordonnancement du monde. par lui surgit « le foyer secret d'où tout s'irradie». de m ê m e . dit Heidegger. écrit avec force J ean B e a u f r e t I l est à la fois puissance d'évocation et puissance d'accueil. En liaison avec un temps mythique qui exprime l'éternité du monde. Rome était couverte 115 L'analyse du vocabulaire religieux indo­européen a ruiné l'idée selon laquelle les dieux de l'Antiquité seraient issus d'un très hypothétique mana.114 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ « v é r i t é » (au sens actuel).. à l'origine encore. le dieu doit être notre dieu ». Ce en quoi. De m ê m e que toute culture renvoie à un héritage natal ­ « il n'y eut jamais culture. les dieux ne sauraient pour autant être « uni­ versalistes » au sens du cosmopolitisme.

Calliclès. habite l'Uniquadrité en relation avec les trois autres éléments. affirment que le ciel et la terre. et qu'il faut le rapprocher du mot Ditig. En reliant sans les confondre le ciel et la terre. A cette structure p h é n o m é n o l o g i q u e commune. les hommes et les dieux. il n'y a hommes que s'il y a dieux. approprie et réunit. Il n'est rien d'étant qui précède cette béance où rien ne fait jamais qu'entrer. « chose ».. l'animal périt . Et plus loin : « Dans la libération de la terre. L'homme n'habite pas le monde comme on habite une chambre d'hôtel. « médiateté qui médiatise tout ». Appréhender le sacré dans ce qu'il a de plus profond. sont liés ensemble par l'amitié. Commentant un célèbre p o è m e de Hôlderlin (Comme au jour de fite. Heidegger donne le nom d'Uniquadrité (das Geviert). et ce séjour est ce qui permet à 'Uniquadrité de s'accomplir comme unité. Et il ajoute que cet Ouvert n'est autre que la nature.}. L a chose. on lisait déjà : « Les doctes. l'habitation se révèle comme le ménagement quadruple de l ' U n i q u a d r i t é » L'Uniquadrité fonde ce jeu du monde. » Cette phrase approche au plus près ce que nous définissons ici comme le sacré. « Les Quatre : la terre et le ciel. dans la conduite des mortels. Heidegger écrit : « Pensé à partir de l'éclosion des choses (physis). des hommes et des dieux. c'est-à-dire dans l'horizon de l'être. Il n'y a terre que s'il y a ciel. Par nature. Otto dit avec bonheur que les Grecs furent ceux « devant qui s'ouvrit originellement le monde comme terre et ciel (. les hommes et les dieux. I habite historiquement une relation qui e x c è d e largement sa « volonté » de l'avoir. Tout ce qui apparaît est à chaque fois devancé en elle » Le sacré n'est donc possible que pour autant que le monde fasse toujours advenir à la présence l'Ouvert où la terre et le ciel. Comme tel.116 117 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ « densité ontologique originelle " ». est également rassemblement. le respect de l'ordre.. le seul capable d'assumer la mort pour ce qu'elle est . le Chaos demeure cette faille béante d'où s'ouvre l'Ouvert pour accorder à tout étant indifférencié sa présence entre des limites. L e sacré (das Heilige) est dès lors au centre de l'Uniquadrité. assemblée. aussi longtemps que les choses sont laissées dans leur être. Dans le Gorgias. la « nature » est donc . qu'il définit comme « éclosion des choses ». Walter F. ouverture. et comme tel se dévoile comme un sennce. L e Chaos est le sacré lui-même.seul l'homme meurt. et non désordre et dérèg ement. L e mot phusis renvoie à cette idée de croissance au sein de la plénitude et de l'épanouissement que nous avons déjà rencontrée dans la définition m ê m e du sacré. où les choses se renvoient l'une à l'autre dans la lumineuse clarté de l'éclaircie. les divins et les mortels. ainsi.. et pour cette raison ils appellent monde le tout des choses. «Phusis nomme le déploiement en présence de ce qui séjourne dans le règne du jour qui se lève ainsi comme l'Ouvert •". C'est pourquoi Hôlderlin nomme sacrés le Chaos et sa sauvageté. L'homme. forment un tout à partir d'une Unité originelle ». qui amène tout ce qui existe à être en-vérité. Et le tout se rassemble dans une structure p h é n o m é n o l o g i q u e commune. dans l'attente des divins. Il naît à la croisée du ciel et de la terre. il se tient au-dessus du chaos primordial qui est avant tout béance. pont ». L'Ouvert est « médiateur pour tout rapport entre ce qui est réel ». L'idée essentielle est celle de la co-appartenance et de la condition réciproque. les dieux et les hommes. Il est ce qui naît de la mutuelle rencontre.) hommes et dieux ». dit encore Heidegger. puissent venir à la rencontre les uns des autres.. terme dont la traduction dans le latin nalura donne une idée déjà déformée. dans l'accueil du ciel. il faut entendre ici ce que les Grecs d é n o m m e n t phusis. qui est précisément celle que l'espace du sacré conserve au-delà de ses déploiements singuliers. Et celle-ci prend la forme d'un lien.. le seul être capable de la mort-en-tant-que-mort. écrit-il. Heidegger observe que le mot allemand thing a le sens premier de « rassemblement. qui est le seul être mortel. c'est se pénétrer de ce que le monde n'est à nous que pour autant que nous sommes à lui. la modération et la justice. Il séjourne par là dans les choses. » Perçue en son essence. sans révélation ni salut. le sacré rassemble.

En disant le sacré qui se tient au­dessus et pro­ vient de l'Ouvert.. 64). c'est qu'elle repré­ sente ce qu'il y a de plus originel. Cette proximité. se trouve . » L'être n'est ni Dieu ni un fondement du monde. « les dieux s'éprouvent eux­mêmes et viennent ainsi d'eux­ mêmes se manifester dans la demeure qui est celle des hommes sur cette terre». Au­delà de Dieu se trouve la divinité (ou Déité). Et si le sacré. la vérité de l'être. mais la clairière de l'être où c'est en y entrant. Heidegger écrit : « Ce n'est qu'à partir de la vérité de l'être que se laisse penser l'essence du sacré. Par opposition au mono­ théisme judéo­chrétien. Heidegger pré­ cisera : « L a croix qui barre l'être ne doit pas être inter­ jrétée comme une rature seulement négative : elle fait sien plutôt signe vers les quatre contrées de l'Uniqua­ drité et leur rassemblement au lieu où elles se croisent. « intimité de toujours ». l'essence du sacré. parce qu'elle est plus ancienne que les temps et au­dessus des dieux. qui ne se distingue et donc ne se dérobe au profane qu'en « acceptant » de se limiter dans l'éclaircie produite par cette distinction : c'est parce qu'une part est retirée au profane pour être instituée comme sacrée que le profane peut participer au sacré. lui est aussi intimement lié. plus ori­ ginel à la parole privilégiée du poète. coeur éternel des choses. mot qui « ne signifie ni un étant ni un domaine de l'étant. mais au grec kechôrisménon dont parle Héraclite (fragm. « Hôlder in nomme la nature le sacré. Ce n'est que dans la lumière de l'essence de la divinité que peut être pensé et dit ce que doit nommer le mot Dieu ·''*. O r . L a sainteté n'est donc aucunement une qualité empruntée à un dieu déterminé. Il est constamment caché. il en va de m ê m e du sacré. « L'être est plus éloigné que tout étant et cependant plus près de l'homme que chaque étant (. la rencontre où les hommes et les dieux se saluent : « Laisser être ainsi un être dans son être est le salut originel. au­delà de l'essence du sacré.. L e sacré n'est pas sacré parce que divin. L'être est à la fois absence et présence. saluant ainsi. à la croisée « c h a o t i q u e » de l'Uniquadrité. au­delà de la divinité. toutefois. le poète ne fait pas seulement advenir l'invisible à la conscience des hommes. c'est plutôt parce que selon son ordre il est sacré. mais à l'unisson de ce que pen­ saient les Anciens. Ce n'est qu'à partir de l'essence du sacré qu'est à penser l'essence de la divinité. de toute la puissance de son être j e t é . plus authentique. on l'a vu. que le divin est divin » Jean Beaufret propose de relier cette perception du sacré. L a fête est l'évé­ nement du salut où c'est le sacré qui salue et. grâce à son dire. l'essence du sacré se retrouve. A propos de la dernière graphie qu'il adoptera.118 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ la source m ê m e de l'éclaircie où le sacré peut éclore. Heidegger se refuse à parler de l'être dans l'horizon de Dieu.). 108). L a nature est le fond de l'être. Dieu (les dieux) n'est plus le créateur du monde (phusis). ce qui L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 119 n'est pas foncièrement inexact. mais il ne cesse de faire sig ne pour être appréhendé jusque dans sa dimen­ sion d'oubli. apparaît » Dans un passage bien connu de la Lettre sur l'humanisme. L'être est le plus proche. non au latin sacrum. Est dès lors sacré ce qui advient plus pur. Une telle rencontre est cette fête dont Hôlderlin évoque le « j o u r » . dans le sacré. mais bien une émanation qui le dimen­ sionne. cet excepté faisant signe vers un éclair qui « pilote tout jusqu'à lui­même » (fragm. Il se dérobe en m ê m e temps qu'il se montre. » L'« intersection » de la croix n'est autre que Γ« éclaircie » dans laquelle le sacré se donne à être appréhendé en son essence à partir d'un « chaos » primordial qui est d'abord ouverture. consistant à écrire le mot « être » en le barrant d'une croix. observe Tony O'Connor. qui ras­ semble les quatre éléments de l'Uniquadrité. Il renverse la problématique et propose de parler de Dieu dans l'horizon de l'être pris en sa vérité. « L'être du sacré. telle qu'elle apparaît chez Heidegger. reste pour l'homme ce qu'il y a de plus reculé » Par ce trait fondamental de la vérité de l'être. situé au­dessus de l'Ouvert. Ainsi. Elle est le monde. » On a vu dans ces lignes l'ex­ pression m ê m e d'un « paganisme » heideggérien """. que l'homme se dresse ». est l'être dans l'aspect d'illumination et de manifestation qui le révèle comme divin '". L e poète nomme le sacré.

Schelling parle du moment où il devient nécessaire d'« abandonner Dieu » pour le dépasser. du Vedânta. brahman est aussi bien le principe ou la substance du monde que celle de l'intellect ou de l'âme. Il est intéressant de remarquer que l'idée selon laquelle la divinité ou Déité e x c è d e les dieux ­ que l'on parle avec Héraclite de l'Un­Tout. avec la distinction entre Golt. la simplicité nue. Les Upanishads procla­ ment : Tat tvam asi. ce « désert » où elle est seule avec elle­ m ê m e dans une transformation éternelle. (Renouvier voyait m ê m e dans le dieu absolu des mystiques Γ« inverse » du dieu moral des prophètes. règne d'une liberté absolue. « âme de la lumière ». O r . L e sacré se tient dans Vouvert du non­retrait. dans certains courants mystiques.) Par essence. L e fond de l'attitude mystique est Vunion de l'homme et de Dieu (énôsis). c'est­à­dire possibilité de tous les commencements. en m ê m e temps que « chaos ». qui excède m ê m e le divin : le Dieu de Boehme est un Dieu émané. « Cela. cette notion d'une Déité distincte de Dieu (ou des dieux) est présente. L e mystique est un « récep­ tacle » de Dieu ­ Gefass. aussi bien dans un certain nombre de doctrines indiennes ou extrême­orientales que. Des formulations voisines se retrouvent chez les grands mystiques. comme chez Schelling. dit Max Weber — et l'ascèse à laquelle il s'adonne consiste moins à fuir le monde qu'à créer en soi l'espace où viendra se déposer le divin. L e mysticisme. cette Déité engendre une sagesse. absence de tout fondement. Dans toutes ces doctrines se lit une sorte de rébellion instinctive contre l'idée d'une coupure radicale entre l'homme et son créateur. contredisant Augustin. Maître Eckhart va jusqu'à dire : « Si j e n'existais pas. de principe premier avec Parménide ou de vérité de l'être avec Heidegger ­ se retrouve. Maître Eckhart affirme le devoir de l'âme d'al­ ler vers la Déité. mais qu'elle l'ignore. Maître Eckhart dit aussi que Dieu n'apparaît que « là où toutes les créatures le nomment ». et que c'est cette ignorance qui en fait ce qu'elle est : une pierre. dans lequel Rudolf Otto voyait la forme de religion la plus accomplie. VUng rund est aussi Déité pure. qui naît. se situe en effet largement au­delà de la « morale ». Elle correspond au brah­ man. dans sa « théologie négative ». affirme qu'« il existe des hommes en qui Dieu habite » {De virginilate. inversement. L e chaos identique à l'Ouvert évoqué par Heidegger ne diffère pas fondamentalement du Néant que Maître Eck­ hart. On la retrouve chez Maître Eckhart. L e retrait conditionne la présence. tran­ quille éternité (stille Ewig keit). conjointement avec l'intuition d'une parenté originelle de l'âme personnelle et de l'âme universelle. paix sub­ stantielle. avec l'absolu conçu comme l'op­ posé de l'être. dans toute l'Antiquité. 12). » Dans l'hindouisme. Dieu n'existerait pas non plus. ce qui n'est d'ailleurs pas pour étonner. Par la « sérénité » dont elle est le siège. Ainsi se trouve remise en cause l'identification radicale de Dieu et de l'être qui est l'un des postulats essentiels . impersonnel et suprapersonnel. clarté sans éclat dans laquelle il n'y a encore ni lumière ni ténèbres. Le Yog a­Vasistha ou Maharamayana développe constam­ ment cette idée que « le monde est dans l'âme » : « Pense de toi­même que tu es tout et que tu es un avec l'Esprit suprême. Il ajoute que m ê m e une pierre est Dieu. » Pélage. dont on peut dire qu'elle n'est rien d'autre que la perception qu'a l'absolu ae lui­même en nous ». Schelling variera de l'intuition de l'intellect comme de l'acte par equel « on perçoit la pure éternité absolue en nous.120 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ indissolublement rassemblé ce qui est voué au retrait et ce qui est voué à la présence. et Goltheil. tu l'es ». Chez Jacob Boehme. la présence se donne dans un retrait. le dua­ lisme de l'homme et du monde. à l'intérieur m ê m e du chris­ tianisme. Les tantras indiens nient. « Dieu ». définit comme iura­ bondance de l'être. le mysticisme exprime un refus de la dis­ sociation de l'homme et du divin. eux aussi. de l'homme et du monde. ni de VUng rund de Jacob Boehme. voire L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 121 de l'Un comme coincidentia oppositorum chez Nicolas de Cues. comme non­être qui se réalise en se déta­ chant de sa « nature » et en s'affirmant de lui­même. on l'a vu. sans nom.

dans sa visée même. définition instrumentale et ratio­ naliste. L'être n'est quelque chose que pris dans cette relation. elle tombe au­dessous de l u i ^ ' . est si étroitement lié. dans le jeu du monde. qui excède le divin. en tant que celle­ ci peut rencontrer l'homme. en son sens le plus profond. léthè. qui est à rapprocher de Γ« ignorance » dont Maître Eckhart fait la caractéristique de l'homme qui ignore la nature intime de la dimension de transcendance existant en lui­même. pour venir à la présence en tant qu'« envoi » du destin. loin de s'élever au­dessus de l'être du monde. affirme Heidegger : « De l'être. est ce qui échappe à l'oubli. des hommes et des dieux. Au contraire. Dieu n'est pas l'être. mais un peut­être. à l'intérieur d'une relation qui peut aussi être abolie si l'être est « oublié ». Aussitôt qu'ici la connaissance humaine réclame une explication. le mode propre de déploiement de ce qui est. mais le fond. dévoilement. . Telle est la raison pour laquelle le sacré. pris en son essence. L'être est : il est l'essence de ce qui est. la rencontre du ciel et de la terre. Cette impossibilité ne tient pas à l'incapacité de notre pensée humaine pour une telle explication ou fondation. L'être ne peut au grand jamais être pensé à la racine et comme essence de Dieu. dans sa « structure » m ê m e . et peut­être aussi de la notion indienne de Vavidyâ. Dans cet « oubli de l'être ». ce qui ne signifie à aucun prix que l'être puisse avoir le sens d'un prédicat possible pour Dieu » C'est exclusivement sous l'horizon de l'être qu'il est possible de penser la notion de Dieu Et c'est l'existence de l'être qui rend possible. il n'y a rien à attendre. « Supérieur à la vie au sein m ê m e de la vie » (Evola). l'être n'est pas hors du monde. dont le contraire est Γ« éveil ». s'ordonne nécessairement autour de la conscience de ce qu'est le sacré. Hei­ degger voit non sans raison le trait le plus caractéristique de toute la métaphysique occidentale. L a « vérité ». étant ce Dasein que Heidegger définit comme le « lieu » par lequel l'être est « soutenu » pour être­là. fondements et choses de ce genre. « Dieu et l'être ne consti­ tuent pas une identité ». demeurent inadéquats au jeu du monde. par l'intermédiaire du sacré. pure ouverture. De m ê m e .122 123 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLlPSE D U SACRÉ de la dogmatique chrétienne. Il est pur rapport. » Une telle démarche revient en effet à ramener l'être à un « étant premier » auquel on donne le nom de Dieu. Penser l'être de l'étant dans sa différence d'avec l'étant : tâche fondamentale d'une pensée fidèle qui. expli­ quer ni fonder réside en ceci que causes. à cette vérité de l'être qui s'appréhende dans la dialectique de la présence et du retrait. c'est­à­ dire la question que l'être pose en tant qu'il se différencie dès l'origine de toute question posée à propos de l'étant. L a vérité de l'être ne doit plus alors être conçue comme adéquation à l'étant. Que l'être soit : merveille des merveilles. « L e jeu du monde. Alétheia. veut dire manifestation de l'être dans une métamorphose où il y va de sa vérité. l'homme. mais l'expérience de Dieu et sa manifesteté. écrit encore Heidegger. présence du réel pris en son fond dans la chose rassemblée. mais bien comme manifestation de l'être. ce qu'on ne peut. C'est pourquoi il propose de refonaer la philosophie dans sa problématique propre. ne peut être ni expliqué par quelque chose d'autre ni appréhendé dans son fond à partir de quelque chose d'autre. qui est la question de l'être de l'étant. c'est­à­dire au retrait. au voi e­ ment. et il l'est en devenir dans un rapport étroit à la temporalité. l'essence n'est pas ce qui s'oppose radicalement à l'existence. que les Grecs nomment alétheia. mais fon­ damentalement présence au monde. c'est dans la dimension de l'être qu'elle fulgure. et donc à oublier ce qui différencie l'être de l'étant.

16. « L e refus de toute relation avec la puissance a t t r i b u é e aux dieux du paganisme. Sémantique du « sacré » en latin. p. in Julien Ries (éd. on passera alors à « ce qui est du c ô t é des hommes » (et non des dieux). 6. qui tente de concilier l ' h é r i t a g e freudien et Γ i d é o l o g i e j u d é o ­ c h r é t i e n n e au prix de contresens é t o n n a n t s . depuis Platon.. 68. C f à ce sujet : Julien Ries. P U F . p. Grasset. Mohr­Paul Siebeck. 158. 12. H e r m a n n B ô h l a u s N a c h f . 7. p. B . L a racine *hag. L e 10. se retrouver dans le nom germanique de la « s o r c i è r e » : vieil haut allemand hagazussa. constamment p r é s e n t e dans la Bible. Ln Nostalgie de s origine s. qui a le m ê m e sens que le latin sagus. très significativement. « sage. aussi l'adjectif anglais holy. C'est la raison pour laquelle hosios é v o l u e r a peu à peu vers le sens de « p r o f a n e » . « saint ». » 4.. mais ceux­ci sont incapables d'en expliquer à eux seuls la dynamique. NOTES DU CHAPI I RE 1 1. anima naturalit e r christiana. cit. que T e r t u l l i e n ira j u s q u ' à parler d'« â m e naturellement c h r é t i e n n e ». 19. « entier ». Heidelberg. cf.semble aussi. les yaiata sont « c e u x auxquels on s a c r i f i e » . «r He il » und * heilig » in nordische n Alte rtum. explique le rejet du mot hie rôs par la Bible grecque et. C a r i Winter. pp. Le s Forme s éléme ntaire s e d la vie re ligie use . T u b i n g e n . 8. 1971. « Notre p è r e qui ê t e s aux cieux. qui ont déli­ b é r é m e n t choisi hàgios. à sa suite. Gallimard. 1968. équivaut en fait à un retour à des t h é o r i e s aujourd'hui o b s o l è t e s : la « v i c t i m e é m i s s a i r e » prend la place du tnana cher à James Frazer et à Max Mûller. Das He ilige im Ge rmanische n. Ein e wortkundliche L'nt e rsuchung. p. 327. C f . insiste sur la trans­ cendance d i v i n e » (op. 1963. Dans le R i g v é d a . P U F . C'est à partir d'une telle comparaison que de nombreux auteurs ont i n d û m e n t p r i v i l é g i é des aspects très partiels de la question.. Cette conception est si fortement e n r a c i n é e que le christianisme devra lui faire une place . C f . L e sacré devient alors « violence de rechange » : « L e j e u du sacré et celui de la violence ne font qu'un ». vieux frison h'e l. C . 3.). C f . de la « souillure » ou de la dialectique du « pur » et de r« impur » (Roger Caillois).L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 125 sacré comporte certes des interdits. 9. allemand He xe . aussi H . 97. L'ouvrage de r é f é r e n c e est celui de Walter Baelke. Gershom Scholem. 128). écrit J ulien Ries. Le Nom e t le s symbole s de Die u dans la mystique juive. 1972. elle est tout à fait i n a d a p t é e pour é c l a i r e r le sacré tel qu'il se p r é s e n t e en E u r o p e . 11. Fugier. C f . 2. Payot. 13 novembre 1978). p. P U F . Les i n t e r p r é t a t i o n s du sacré sous l'angle de l'interdit et de la transgression (Bataille). U n i v e r s i t é de Strasbourg. Sur l'usage littéraire de la notion : Isabella Papmehl­Ruttenauer. le norrois hgr. P e u t ­ ê t r e est­ce à partir de là. Huguette Fugier. 18­19. De la notion de « p e r m i s aux h o m m e s » (par les dieux). 1974. l'Expre ssion du sacré . 13. confondant sens du sacré et senti­ ment religieux et ramenant ce dernier à sa propre foi. 1943. avisée » (cf. Weimar. 1937. 357). 15.. p. anglo­saxon hàl. Re che rche s sur l'e xpre ssion du sacré dans la langue latin e . Le Sacré. T e x t e repris in Sociologie e t anthropologie . 1983. norrois he ill. 5. le s Che mins Aubier. l ' é p i t h é t e ïaja/n s'applique aux dieux h o n o r é s par le sacrifice: en Iran.]. C(. 14. 1968. par le Nouveau Testament. le mot qui. Op. p. qui r a m è n e le sacré à la c o m m é m o r a t i o n d'un meurtre fondateur p e r p é t r é par la collec­ tivité sur une victime é m i s s a i r e . 1985. C e type d'analyse. du sacré dans l'histoir e . C e r f . Mircea Eliade. passent ainsi à c ô t é de l'essentiel. du « tabou ». Plus contestable encore est l'interprétation r é d u c t i o n n i s t e de R e n é G i r a r d . aussi Hans H a r t m a n n . écrit G i r a r d {la Viole nce e t le sacré. à rapprocher de whole . cit. Quant à la notion d'« i m p u r e t é » . 1981. gotique hails. Traité d'histoire de s re ligions. dont le sens d'origine est « (femme) sage. Das Wort * heilig » m de r de utsche n Dichte rsprache von P\ra bis zumjungen e H rd e r. 1942. L e c h r é t i e n Maurice Clavel y voyait une a b s u r d i t é : « L ' â m e est naturellement p a ï e n n e » (/c A'ouiW Oiicnw/rar. avisé »).

vol. Approche de Hôlderlin. 144-145. Le Vocabulaire des mslilulions p. 1957.. indo-européennes. notamment entre personnes du m ê m e rang.. Temps et devenir. Martin Heidegger. L'expression la plus commune é v o q u e simplement le culte des dieux : colère deos. parce qu'il est réel » {Mythes. J e a n . d é s i g n e à l'origine le simple fait de se conformer aux rapports normaux traditionnels. limard. la fidélité conjugale.). 1980. in R i c h a r d Kearney et Joseph Stephen O ' L e a r y (éd. à Rome. vol. cit. Smith. 1984. Inst. râj. 127 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ Principato. 40. 2. 1965. 28. 52. Le chemin de Heidegger. 41. 77. les trois flamines majeurs sont directement liés aux rex. op.126 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ dans les grandes religions. 143. 45. 6 novembre 1951. lien »). cil. op.. reste encore courante. Seuil. chacun é t a n t s u p é r i e u r à l'autre dans son domaine propre. et mystères. 74. puissant. 32. Essais et conférences. GMïmard. sina. 50. Martin Heidegger. ibid. 47. Louvain. 25. Mythe et métaphysique. 23. 175. op. 1958. cit. p. 133-134. Gallimard. Lettre sur l'humanisme. 46-74. G a l - op. IV. 191. cit. 1929. 29. 277. 174). pp. Mes- 42. in Questions III. 2. Minuit. l'anglais link. Roma capta. 1974. pp.c h r é t i e n qui. 1983. C'est seulement le m o n o t h é i s m e j u d é o . 61. p. La Religion romaine archaïque. pp. cultus deorum chez C i c é r o n . pp. 1969.. Le Sacré. Martin Heidegger. de Hôlderlin. 1984. 14. 1985. I V . Mais le sacrifice r e c r é e symboliquement le lieu. Lettre sur l'humanisme. in R i c h a r d Kearney et Jo. « j u r e r » {cf. Minuit. Martin Heidegger. op. Le Sacré et le profane. 44. 43. 1968. Gallimard. cit. Saggio intorno alla religione romana.. 81. p. pp. 1982. 1974. p. L'explication é t y m o l o g i q u e du mot religio. 3. Gallimard. Presses universitaires de Louvain-la-Neuve.. in Questions III. op. Remarques sur la différence ontologique et la pensée de Dieu. 214-215. p. qui marque un i n f l é c h i s s e m e n t de la m é t h o d e et de la p e n s é e de l'auteur. « L e Sacré est fort. rêves 20.L u c Marion. par exemple. 22.. 37. à partir de ligare. Louvain. ibid. 18. 1981. etc. C o n f é r e n c e devant les germanistes de l'université de Z u r i c h . p. Payot. Génie du paganisme. 35. C f . L'Appropriation et la trahison de l'autre absolu. 291-307. p. Edgar P o l o m é (Noies sur le vocabulaire religieux du gertnanique) rapproche de son c ô t é ligare du hittite link.. De m ê m e la « p i é t é ». in Questions III. Les Dieux de la Grèce. 1953. Heidegger et la question de Dieu. le brahmane est chapelain du roi. div. 1966. 33. 1966. Payot. 34. 42. Il n'en va pas de m ê m e dans l'Inde v é d i q u e . 26. 36. E n Inde v é d i q u e . 27. p. mai 1985. 30. 19. 17. Gallimard. Martin Heidegger. 25-85. Lettre sur l'humanisme. in History of Religions. Approche 24. Aspects du mythe. quoique d i s c u t é e . Georges Gusdorf. « religion ». 134. Georges D u m é z i l . Jean-Jacques Wunenburger.). pour le cas de l'Inde v é d i q u e : Brian K . p. 26. pp. Flammarion.seph Stephen O ' L e a r y (éd. Gallimard. pour qualifier ces relations. Le Traité du sablier. p. C f . « c h a î n o n . Payot. 48. p. 49. Dialogue p. usera et abusera des m é t a p h o r e s sur l'amour filial.). J e a n Beaufret écrit : « C'est là un trait fondamental du mythe qui persistera jusque dans la philosophie. 38. In L u c i e n M o r r e n (éd. 31. Grasset. p. 21. La Double Idolàtùe. 39. 177-178. avec Heidegger 35. 46. pour laquelle ce n'est jamais . cit. Gods and Men in Vedic Ritualism : Toward a Hierarchy of Resemblance. p. o ù le culte reste dans le souvenir de la p é r i o d e de migration. Mircea Eliade. pietas. pp.

Essais el conférences. à qui va. » L e trait essentiel de la religion de la Bible n'est pas. p. 51. L a Bible ou. le monothéisme. mais l'association de ce monothéisme avec une distinction radicale du monde et de Dieu. 37). op. la dissociation de l'être et du monde et le rôle particulier qu'elle donne à la raison. Qu'un dieu se trouve associé à l'origine du monde n'est pas nouveau. cit. L ' é n i g m e de l'être et de son mouvement y est plus d é t e r m i n a n t e que l ' e n q u ê t e du t h é o l o g i e n » (o^. I . Un tel constat est devenu aujourd'hui un lieu commun. Avec le mythe grec. L a thèse qui sera soutenue ici est que la disparition du sacré est à mettre directement en relation avec la diffusion d'une religion judéo-chrétienne caractérisée par l'identification de l'être et de Dieu. c'est exactement l'inverse. si l'on veut.128 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ qu'au nom de l'être qu'il est possible de rendre le divin parlant. la désacralisation de la politique avec l'Exode.. et la déconsécration des valeurs avec l'Alliance du Sinaï. p. la puissance et la gloire. le mythe biblique.e l l e philosophique. Ce point de vue est proche (tout en se situant dans une autre persjective) de celui de Harvey Cox. cil. c'est au contraire Dieu d'abord. qui voit dans la sécuarisation « la conséquence légitime de l'impact de la foi biblique dans l'histoire » et qui écrit : « L e désenchantement de la nature commence avec la création. comme on le sait depuis Daniel (7.. II DE L A D É S A C R A L I S A T I O N L a disparition du sacré comme support du sentiment religieux est un des traits caractéristiques de notre temps. 214. Encore faut-il identifier les causes de ce p h é n o m è n e . c'est-à-dire la parole grecque. que Max Weber interprétait comme progressif « désenchantement » {Entzauberung) du monde.14). le r è g n e . comme on a tendance à le dire trop souvent. f û t . spécialement par l'interdiction des idoles '.

rapportés à eux. est paradoxalement rabattu tout entier du côté du profane. du monde. remarque Jean Beaufret. Il est le Tout-Puissant. De cette dissocialion inaugurale vont s'originer toutes les autres. Elle devient muette. mais présence totale en toute éternité. Dieu et le monde (phusis) ne sont pas un. dans cette conviction que le réel n'est pas déjà tout ce qu'il peut être. Dieu a beau être constamment présent en ce monde. L a nature (phusis) n'a plus par elle-même quoi que ce soit de sacré. L'être est dissous. mais relève d'un autre monde. la coappartenance devient absurdité même. Il est aussi unique dans le sens de l'altérité absolue. un passage vers l'au-delà. mais aussi entièrement différent. L e monde n'est qu'un moment. c'est son dualisme constitutif : le monde n'est pas l'être pris absolument. quand elle fait de ciel et de terre les compléments d'un créa dont le sujet serait un Dieu prétendument unique » Chez les Anciens. Comme l'écrit Léo Strauss. la Bible substitue la réalité comme creatura (ktisis). En tant que créateur du monde. Elle ne s'intéresse plus à l'être des choses. Si le monde n'avait pas été créé. invisible. L e fond du monothéisme biblique. la source m ê m e de toute sacralité trouvait son origine dans la lumineuse clarté du ciel. Dieu est la plénitude de l'être. le cosmos se trouve en effet vidé de toutes les forces vivifiantes que le paganisme antique y voyait se manifester et advenir à la présence. dans la Bible. tandis que Dieu est au-delà du temps ^. qui conte le récit de la création (en nous en fournissant m ê m e deux versions). L e monde. Dieu ne se manifeste plus à travers des puissances naturelles. et la création du monde n'ajoute rien à sa perfection. c'està-dire à ce que sont les choses à partir de leur origine La démarche chrétienne . l'être parfait et illimité. mais rejeté à l'extérieur du réel. il aurait existé de la m ê m e façon. nature et surnature sont désolidarisées. le monde est objectivé. tout le réel sensible ne puisse qu'être déva ué. Pour la première fois. L'essence divine est définie par la perfection de l'être incréé identifié à Dieu.Nietzsche a raison sur ce point — consiste à poser des absolus tels que. Il est la liberté pure. et comme doté d'un statut inférieur d'existence. Il n'est pas une émanation du monde. Il n'est pas un être fini. A la fois transcendant et immanent. n'est plus le lieu par excellence de la vérité (alétheia) prise en tant que dévoilement. lahvé n'est pas seulement un dieu unique au sens de l'exercice solitaire du pouvoir. » propre. lahvé n'est pas tant générateur d'un ordre harmonieux du cosmos que puissance à l'état pur. « Rien n'est plus loin de la parole grecque que l'Écriture. n'ayant plus rien de sacré en lui-même. il n'est pas limité par le monde. il est aisé de lire un refus se résumant à cette conviction « qu'aucune réalité ne saurait être soufferte telle quelle " ». et se trouve ainsi affecté d'une négativité à laquelle s'oppose la positivité fantôme de l'intellect divin. Il n'est plus une dimension. dès lors. L a vérité prend le sens moral d'une conformité aux préceptes divins. il n'est qu'une transition. L e I V concile de Latran dira : « Entre le créateur et la créature aucune ressemblance ne peut être affirmée. Pour le chrétien. le présente avant tout comme tel : il faudra attendre la Sapience pour lire des considérations d'ordre philosophique sur l'harmonie des choses. « la . L e monde. Dans la Bible. A la réalité comme natura (phusis). La théo ogie chrétienne exprime cette séparation par la distinction de l'être créé et de l'être incréé. Et la Bible. il n'en connaît aucun manque. ne pouvant plus être pensé comme totalité. mais à ce qu'elles sont à raison de leur origine en Dieu. L e fondement du réel n'est plus intérieur et consubstantiel au réel. c'est-à-dire Tout Autre que le monde.131 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ est en revanche nouveau que la création du monde par Dieu implique une séparation ontologique irrémédiable. Il est « unique en son genre ». 130 Friedrich Gogarten ^ a très bien montré que le procès de désacralisation commence déjà avec cette affirmation que le cosmos est distinct de Dieu. celui-ci ne saurait s'identifier à lui ni l'inclure sous l'horizon de l'être. Dans cette volonté de doubler le monde d'un autre monde. sans que celle-ci implique une dissemblance encore plus grande ''. L e monde est certes entièrement dépendant de lui. Par là.

défini par le jeu subtil de l'immanence et de la transcendance.133 L ÉCLIPSE D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ conception philosophique grecque a pour base première cette simple notion que Ta contemplation du ciel. je ne les regarde pas. « L a thèse centrale du premier chapitre de la Genèse. remarque encore Léo Strauss. Délivre­moi du bruit des cantiques. c'est d'abord le sentiment de sacré qui magnifie le lien entre l'homme et le monde. L a Bible proclame par là que le ciel n'est pas divin et que la cosmologie est une implication non thématique de l'histoire de la création. Il ne s'agit pas tant de reconnaître 'existence de lahvé. poursuit L é o Strauss. lejudaïsme a pu dire qu'elle « équivaut à toute la Torah ». on l'a dit. Dieu jaloux.. lahvé exprime sa haine : « Je hais. la compréhension du cie . il instaure en matière spiri­ tuelle le régime du parti unique. leur anéantissement est licite (ainsi. C'est donc très logiquement que le monothéisme de la Bible s'affirme d'emblée contre toutes les religions « cos­ miques » qui intègrent l'ordre humain et l'ordre divin dans une m ê m e harmonie générale que le rite et le sacri­ fice ont pour objet de « recréer » périodiquement. D e u t é r o n o m e 5. significativement. 5. Il y a donc une profonde opposition entre la Bible et la cosmologie au sens propre. c'est­à­dire de ces lois dont lejudaïsme exige l'observance m ê m e de la part des non­juifs. je méprise vos fêtes. Leur exis­ tence est intolérable (Exode 20. c'est d'établir partout les lois noachides. « ordure ». il y a certes. non sans humour : « L e monothéisme est le point de vue de ceux qui déclarent faux ce qui inspira à d'autres qu'eux la plus haute ferveur ". si nous l'abordons du point de vue de la pensée occidentale en général. entre les humains et les autres vivants. que l'extermination de ceux qui les honorent). qui sanctionne et exalte la co­appartenance de Dieu et de l'homme au m ê m e être. Mais ce rapport. et il n'y en a pas d'autres » (Deutéronome 4. L e fait premier reste la dissociation inaugurale. des ruptures. mais d'une vérité m orale qui trouve sa source dans l'autre monde. est dénoncé comme idolâtrie. 35). c'est la dépréciation du ciel (. Ε le fait en tout cas partie des lois noachides. un rapport de participation. qu'il est interdit à l'homme de combler. Toute l'histoire de la Genèse est d'ailleurs une histoire de séparations. je n'en veux pas. Les autres dieux sont exclus.. est la fondation de ce qui nous m è n e à la conduite droite ' ». et. entre Israël et les « nations ». Contre les cultes païens. le monothéisme de la Bible établit des fractures. n'est qu'un rapport second. entre les hommes et le divin. . S'instituant lui­même comme épurateur de ces dieux païens que les prophètes décrivent comme boschet. et pas seulement de causalité. 7). Comme l'écrit lean Beaufret. Partout oû le paganisme établissait des ponts. Et Γ« idolâ­ trie ». subsidiairement. entre le monde et Dieu. c'est de faire en sorte que partout ces lois soient respectées » Le sacré. reposant sur une conception traditionnelle du sacré. Vos holocaustes et vos ablutions. O r . tout culte rendu aux « dieux mythiques ».). Ainsi se trouve légitimé le génocide des âmes non conformes. je n'ai que dégoût. Et la mission du peuple d'Israël. lahvé s'élève contre l'inacceptable concurrence que lui font les « idoles ». Emile Touati va jusqu'à dénier le statut d'être humain : « Ceux qui ne respectent pas ces lois élémentaires. » 132 Toute forme de religiosité « naturelle » ou cosmique. le ciel dans la Genèse est la seule chose créée par lahvé qui n'est pas dite bénie par Dieu ou faite à son image. puisque toute philosophie est en dernière analyse cosmologie. lahvé interdit les « mélanges » : entre le ciel et la terre. De l'interdiction de l'idolâtrie. cjue je n'entende pas le son de vos harpes! Mais que le droit coule comme l'eau et la justice comme un torrent qui ne tarit pas! » L e droit et la justice ne relèvent plus d'une nature (phusis) qui advient à la présence sous l'horizon du sacré. consiste « à faire des choses séparables ». entre la Bible et la philosophie » En bonne théologie. rejetés dans le néant : « lahvé est le vrai dieu. Vos sacri­ fices de bêtes grasses. des liens. on ne peut m ê m e pas dire que ce sont des hommes. pour vos solennités. L a création. relève du faire­voir (phainestai). mais d'abjurer les « idoles » : mieux vaut être athée qu'« idolâtre »! A ceux qui violent les lois noachides.

« création » (Bildung) : « Par le temple. Jacob voudra enlever à Reuben son droit d'aînesse. dans le temple. L a vue fait porter le regard sur le spectacle du monde. où l'unité ne se donne à saisir que comme rasseinblem enl d'une pluralité toujours chan­ geante. Dans la Genèse. 32­33). le déploiement et la délimitation de l'enceinte en tant que sacrée (. Veidôlon définit ce qui est arraché au voilement pour être amené à la présence ­ en Grèce.. A travers la figuration du dieu. Cette présence de Dieu est. nom dérivé du verbe « entendre » (Gen. L'ouïe renvoie plus directement à l'invisible. Au Sinaï. considérées comme d'orgueilleuses contrefaçons..). les âmes des défunts sont aussi appelées eidola ­ . Mais en m ê m e temps. directement liée au culte des images porteuses de sacré. seulement une voix » (Deut. 12).. ce qui fait advenir à la présence sensible. ce qui consigne le divin en l'inscrivant dans une relation au regard. comme telle. le premier fils de Jacob s'appelle Reuben. l'Éternel est U n » (Deut. n'est autre que le culte qui honore un dieu pour autant qu'il peut advenir à la présence sensible. le m utos et le logos. Une telle prescription exprime clairement la volonté de substituer à toutes les religions de la manifestation sen­ sible. Seulement la pesanteur de ce qui ne devient pas L'« idolâtrie » est hiérophanie de l'idole et. L a parole de Dieu s'oppose ainsi à toute im age. 4. manifestant ainsi qu'il est là sans que sa présence s'épuise en ce là. 5.). vous n'en avez pas vu. elle excède largement ce qu'on entend généralement par « représentation ». L e regard est imper­ sonnel et globalisant. que l'agoniste vainqueur lui consacre.134 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ tout comme.. Dans sa lutte contre Γ« idolâtrie ».. L e second fils de Jacob s'appelle au contraire Siméon. Moïse dit : « Dieu vous a parlé du milieu du feu. pour la Bible. et en ce sens. dans le sanctuaire. Il en est de m ê m e pour la statue du dieu. une herméneutique de la parole de lahvé (ke'rygm a). 8). 29. Dans la statue. ne saurait relever du faire­voir. L'« idolâtrie ». « Tout se passe comme si l'écoute impliquait un rapport plus personnel que la vue. n'étant pas de ce monde. 3ar son instance. O r . et aux nommes la vue sur eux­mêmes (. J amais lahvé ne se donne à voir. Heidegger montre comment la représentation s'y excède d'e le­même au travers du sacré cristallisé sur une image (Bild) qui est aussi formation. Étymologiquement en effet. c'est­à­dire l'interdiction des images. la divi­ nité est présente dans le retrait. Elle doit être lue à la lettre. L'Écriture est par définition ne varietur.. Γ« idole » est « ce qui se donne à voir » (eidôlon). C'est très précisément un des caractères du sacré. la pensée proprement religieuse donne forme à ce qui n'en a pas. « L a Torah établit donc une hiérarchie entre le voir et l'entendre (. 6.). L a figuration est indispensable au dévoilement du retrait ou de l'abri­ tement. Deut. D'un m ê m e « mouvement ». met­ tant hors médiation à l'écoute d'une parole qui se veut une. la présence exprime la distance et l'abolit. 20). le divin est à la fois rendu présent et posé en retrait. la Bible affirme avec vigueur que le divin. mais d'image. 4). c'est percevoir le sens qui ne se donne que par la parole dite ou e n t e n d u e ' ^ » L a différence symbolique entre les deux modes de perception est en effet significative. à la plénitude de la présence res­ sentie en communion. nom qui implique l'idée de voir (réouven). manifestant par là qu'il appartient au m ê m e monde que celui qui l'éprouve comme présent. le dieu est présent dans le temple. l'Éternel notre Dieu. des­ . m ê m e à celui à qui il remet les tables de la Loi (Exode 33. Et cette parole est immuable. Entendre. Ce n'est pas une représentation du dieu. L e fondement du monothéisme tient dans le Chem a : « Écoute Israël. l'eidôlon voile cette présence dans une absence sur laquelle elle reste ouverte. donne aux choses leur visage. C'est que voir et entendre n'ont pas dans la Bible la m ê m e valeur. Prenant l'exemple du temple grec. D'une part. statique : plus de L­ECLIPSE DU SACRE 135 ces « paroles ailées » dont parlait Platon. Les cabbalistes insistent beaucoup sur cette diffé­ rence » De là découle la prescription iconoclaste (Exode 20. On peut voir mille personnes en m ê m e temps : on ne peut en entendre qu'une à la fois. originellement. 4. Dans l'image figurée. vous avez entendu le son des paroles. en elle­même. C'est le temple qui.

dire c'est montrer. par la médiation du sacré. le Judéo­ christianisme a introduit la rupture. se fait d'abord par l'œil ». c'est qu'une Les Grecs. n'est alors. Tandis que pour Freud l'image symbolique est un symptôme patho ogique. La vérité. alors il faut qualifier d'esthétique la grecque en amplifiant autant que possible la racine aesthésis. si elle n'est pas séduction maligne et piège pour le croyant. comme on l'a dit. il était difficilement pensable que la beauté pût être associée au mal. De m ê m e . dans la mesure o ù . signifie la visibilité en tant que glorieuse plénitude. Max Weber l'a noté : la nouveauté des temps chrétiens. écrit Patrick Simon. permet de différencier précisément l'univocité des représentations des formes réelles et l'ambivalence des formes symbo­ liques. Et cette manifestation est fon­ damentalement dynamique. L'un des mots qu'ils pré­ féraient employer était agfû/ma. et qui est ainsi le dieu lui­même "'. comme le sacré. la religion de la Bible divorce d'avec l'épiphanie de la beauté qui est émerveillement devant le monde. « parure ». mais encore parce que et dans la m esure où elle n'est pas belle ». se constitue d'emblée comme hym nique. dit Jung. Doxa. c'est d'abord être titulaire de ce regard qui permet de s'émerveiller de ce que l'être est. Pour les Grecs. pour J ung. à l'ori­ gine. ajoute Gilbert Durand. parce que la reconnaissance de la plénitude de 'être est indissociable de l'épiphanie de la beauté. Kalos kagathos : beau et bien. Le voir est inséparable de la chose regardée dont le sacré porte le fond à la présence. L e Malin.. infiniment surgissante. le beau et le bon ne peuvent être séparés. L e dire grec. dans le tantrisme. « Cette bipolarité de l'image. chose « peut être sainte. à l'habit lumineux du « porteur ae lumière » (Luci­fer). car l'image pare la relation qu'elle établit entre le visible et l'invisible. Les images sacrées ne sont pas réductibles à une seule signification. écrit J ean­J acques Wunenburger. que le surgissement des choses dans la lumière du fond qui dévoile au regard. « Tout pro­ cessus psychique est une image et une façon d'imaginer ». comme chacun sait. pour les Grecs. Faire. Esthétique devient alors un mot pour dire cette participation à l'être comme beauté infinie. non seulement bien qu'elle ne soit pas belle. mais bien. et celui­ci est beauté ™. séduit aussi par sa beauté! Aussi. Ils . C'est un voir dévoré par la plénitude du monde. n'ont eu que très tardivement un vocabulaire pour désigner la sta­ tue ou la représentation imagée. pour les Grecs. Si. constitutive de la plus haute pensée possible. car sans autre fin que de surgir (. ce n'est pas du fait d'un « esthétisme » au sens moderne du terme. L e beau est appelé à surgir comme manifestation de la pré­ sence en tant que ce le­ci se dévoile d'abord au regard. cher à Michel Maffesoii ou redouté par Jean Brun. elle est. Le voir dont il est ici question n'a donc rien du regard « voyeur » du spectateur qui consom m e toutes choses par son regard sans plus rien expérimenter ni connaître. qui serçoit dans cette plénitude en quoi elle constitue son labiter et l'interprète tout naturel ement comme beauté. en tant qu'archétype. » La psychologie jungienne a bien montré également le lien qui existe. Être homme. entre l'âme et les images. ale'theia. » 136 Ce culte de l'image est significativement assimilé dans la Bible à Γ« idolâtrie de la beauté ». c'est la concentra­ tion du regard intérieur sur une image qui permet sou­ vent d'accéder au divin. plusieurs auteurs l'ont remarqué. de façon plus profonde. « le retour à Dionysos. vaut­il mieux désormais préférer le physique disgracieux de l'anachorète ou la face camuse d'un Socrate.). En s'occupant d'abord de savoir si la beauté ne contredit pas la morale. Et de même. mais impliquent une saisie simultanée de valeurs opposées » C'est pourquoi. qu'on a souvent caricaturé pour en faire reproche au paganisme. enraciné dans la doxa.. Mais là aussi. C'est une œ u v r e qui laisse advenir à la présence le dieu lui­même. c'est amener à se montrer. elle possède une structure duelle. « Si on peut tjualifier d'éthique et de sociologique l'existence selon la Bible. Il s'agit de disposer l'étant conformément à son être. C'est à travers les images qui se présentent spon­ tanément à l'esprit que l'âme s'exprime dans l'être humain. L'image est l'é ément premier de Vim aginaire.137 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ tinée à fixer les idées quant à l'aspect extérieur du dieu.

Bien que la statue ne soit pas le dieu. le second concile de Nicée autorisera finalement l'art chrétien en adoptant une position moyenne : il interdit l'adoration des images. Est « sacré » ce qui se défi nu par un rapport privilégié avec un être incréé qui ne saurait se confondre avec le monde. depuis longtemps surmonté. de transcrire une apparence humaine singulière. Ce n'est guère qu'au vr siècle que la représentation imagée des thèmes religieux commence à se développer. le vocabulaire hébraïque du sacré renvoie à la racine qds. est apparu comme une entreprise de sécularisation. par-delà l'infantilisme de l'idolâtrie (sic). où le culte des icônes avait pris le relais d'une conception traditionnelle du sacré. les premiers chrétiens. 1-2). le terme de « sacré » devient foncièrement inadapté. L'eidôlon est productrice à'alélheia. ainsi que l'a lui- . et parce que les risques d'« idolâtrie » sont devenus moins grands. Quoique anthropomorphe. JeanPierre Vernant souligne ce fait remarquable qu'aucun d'entre eux n'exprime l'idée de « ressemblance » aujourd'hui c o m m u n é m e n t associée à celle d'image^'. les images perdent alors tout caractère sacré. « terre de sainteté ». et encore eikôn. Acception qui e x c è d e largement la distinction classique entre le sacré et le profane. qu'on traduit généralement par « image ». que Socrate dénoncera comme mensonge.138 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ disaient aussi êdos. A Byzance. dépouillée de sacré. C'est que l'image sacrée. N'étant plus intrinsèquement porteuses 139 Partout où le christianisme s'est implanté ou imposé. ne répond déjà plus à sa fonction première. il a supplanté un sacré antérieur et. La notion de sainteté le remplace : ademat qodesh. le sacré est ainsi systématiquement rabattu sur une sainteté dont la transcendance absolue de lahvé constitue le fondement. lahvé lui-même est déclaré « saint » et le livre de Josué (24. car le dieu habite la statue. Encore la sculpture en relief reste-t-elle interdite. elle ménage un chemin d'accès à la divinité. une plénitude qui évoque le divin. 19) explique par sa « s a i n t e t é » son caractère jaloux. l'idée de ce qui se donne à voir. « Soyez saints comme je suis saint. Coupé du monde. En 787. « siège ». l'éternelle séduction du paganisme. Examinant ces termes. surtout en fonction de sa valeur pédagogique. de divin. l'image n'est plus que cette imitation productrice de semblance. avec Eusèbe de Césarée ou Épiphane de Salamine. Emmanuel Lévinas ira jusqu'à écrire : « L a voilà donc. par la médiation du sacré. L e mystère des choses est détruit. S'appuyant sur saint Paul (Actes 17. Dans a Bible. mais ne présentent plus. 19). mais déjà chez Platon. Elles « représentent ».le judaïsme n'est peut-être que la négation de cela » Avec la Bible. mais admet leur vénération. lorsqu'elle est réduite à un rapport technique de similitude. sont le plus souvent iconoclastes. iconoclastes et iconodules s'affronteront avec la dernière rigueur ^^. Elles ne sont plus que des « illustrations » qui renvoient à des idées abstraites. dont le sens premier est « être pur. « convenir »). par (et au-delà de) la beauté des proportions du corps humain. Videa se coupe de Veidos. « Il y a un lien entre le concept de sacré et la vision monothéiste de la Bible : celle-ci interdit de croire en un sacré qui serait une puissance mystérieuse différente de lahvé » Dès lors. mais dont le sens premier est « qui convient » {eoika / eskô. à ce titre. moi lahvé votre dieu » (Lévitique 19. L e premier art chrétien est luim ê m e purement symbolique. et Moïse n'hésite pas à briser lui-même les tables de la Loi (Exode 32. L a Bible hébraïque ne connaît ni notion de sacré ni théorie relative au sacré L'Arche d'Alliance n'est pas sacrée. mais bien d'exprimer. L'interdiction biblique de faire des « images taillées » fournira à ce dédain des « idoles » sa légitimation. 29-32). être détaché de la réalité environnante ». n'expriment plus la présence. L a « pureté » équivaut ici à ce qui est retranché négativement du monde sensible. Le sacré filtrant à travers le monde . Avec des mots comme qadosh ou qodesh. Elles tombent dans la pure catégorie de similitude. Après le V siècle. la notion de sacré est finalement presque absente. L e « sacré » est ainsi rapporté à Vhistoire du salut et aux exigences de la vie mora e.c'est-à-direqui établit une relation sur le mode de la parenté et de l'analogie. la statue du dieu n'a pas pour objet d'imiter.

tout homme . Mais l'homme . Mais notre destinée n'est pas tout entière limitée à ce qui se passe sous la voûte des cieux. se transformer en modèle. considérée comme un donné potentiellement actualisable en tout moment par l'intermédiaire du sacré. il n'est qu'un résident temporaire. Congar ^' souligne qu'il n'y a du point de vue chrétien qu'un seul sacré substantiel : le corps du Christ. sous ses formes classiques (sacré ontologique. d'autre part. en tant que créature. Moïse guidait encore son peuple vers une « T e r r e promise ». C'est par rapport à cet autre monde qu'il est appelé à « faire son salut ». véritable pivot de l'onto-théologie chrétienne. non une conception vitale de la morale. Urs von Balthasar. dit a déclaration de Chalcédoine. disparaît donc entièrement. elle. le Christ circonscrit par là m ê m e le sacré à un é v é n e m e n t unique. faute de quoi il n'en différerait qu'en degré. un « immigré ». durcir l'opposition entre un sacré païen et une sainteté chrétienne ». il est saint. L'essence et 'existence sont par là radicalement distinguées l'une de l'autre. L e sacré chrétien. parce que tout est sanctifiable. l'homme est radicalement distinct de Dieu. en 451). L'antique unité du visible et de l'invisible. ni changement ». Son habiter véritable est dans l'autre monde. Seul est intrinsèquement sacré l'Homme-Dieu Jésus. dieu fait homme. L e Christ. S'en ajoute une autre. L e nôtre est placé sous le signe du soleil. Sa destination ultime le voue à s'accomplir hors de tout le reste de l'étant. tout casse. C'est pourquoi l'on peut. « le j e s'éveille à l'expérience du tu » . comme telle. Selon le dogme « raisonnable » de l'Incarnation. fondant cette dialectique de l'intersubjectivité où. Sur terre. le chrétien est d'abord citoyen de la cité de Dieu. C'est un sacré en régime messianique. est en fait étroitement limité par l'Incarnation. Mais la coupure que le monothéisme biblique instaure entre Dieu et le monde n'est pas la seule qui se laisse apercevoir. l'Oint du Seigneur. mais résolue dans l'hypostase. Dieu n'est pas un superlatif de l'homme. réalise en lui l'union des deux « natures » sans que celles-ci soient amais confondues (« sans confusion. J . et là. mais il est imparfait. n'est pas de ce monde. laquelle ne connaît que l'égalité des êtres. source de toute vie. Celle-ci est donc A'énemenl et ne saurait. pour ne pas dire en structure. Il est un décor où l'homme est appelé de façon responsable à faire son salut. Jésus guide la c o m m u n a u t é des croyants vers l'au-delà. cette dissociation fondamentale. le m o n o t h é i s m e biblique substitue donc comme prioritaire la relation à autrui. d'ailleurs. à la fois perfection d'humanité et perfection de divinité. dont la naissance vaut carte de séjour. L'homme est du monde. et c'est pourquoi l'adhésion au judéo-christianisme implique toujours une conversion équivalant en quelque façon à une rupture par rapport au monde. sacré cultuel et sacramentel). M . sacré de participation. L a notion chrétienne de sacré est tout entière ramenée à la médiation christique.140 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É m ê m e noté Thomas Molnar Mais la conception chrétienne du sacré reflète surtout le caractère composite de son héritage. écrivent Josy Ei-senberg et Benny Gross. dans le christianisme. L e père Y . tout passe. Certes. « à partir d'une position christocentrique notamment. comme le dit H . L e monde n'est en dernière analyse ni bon ni mauvais. le Christ. « Il y a deux mondes. est par définition le seul être qui puisse réaliser en lui cette union. L'homme ne relève pas de la seule présence sensible. Dieu n'est ni sacré ni profane. Elle pose une conception morale de la vie. ne qualifie pas Dieu.est aussi porteur d'une â m e qui le met dans une égale relation à Dieu. L e sacré. L a différence des deux natures n'est pas supprimée par l'union. A la relation de l'homme au cosmos. bien au contraire. rejettent souvent la distinction sacré/profane au profit de la notion de sainteté: rien n'est profane. concernant le statut de l'homme vis-à-vis du reste du monde créé. Les Pères de l'Église. L'Incarnation n'annule pas. mais il est porteur d'une essence qui. La religion de la Bible est un monothéisme éthique. Seul médiateur entre Dieu et les hommes. Nos L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 141 efforts trouvent leur aboutissement dans l'autre monde » De m ê m e .

puis caractère propre. qui se construit toujours par enjambement ou dévaluation des appartenances concrètes au sein desquelles peut s'exercer a fraternité réelle. 142 Dans cette vision hypermoraliste se traduit. avec les anachorètes. au cours de l'histoire. avec François d'Assise. outre un refoulé assez inquiétant. En grec. L a « sainteté » morale individuelle est en effet substituée à la médiation d'un sacré vécu collectivement. Or. Parlant de la terre. l'individu-hors-du-monde qu'était primitivement le chrétien s'est m u é en individu-dans-lemonde '^ Mais au fond. lieu d'habitation ». mais un ensemble à. Il lui faut donc concilier son refus de voir dans le monde une totalité se suffisant à elle-même et son acceptation de la volonté du dieu qui l'a créé. à un m ê m e sentiment que le monde n'est pas acceptable comme il est. L a « morale » s'avère ainsi inséparable de Vhabitation. en sorte que « c e t t e pensée qui pense la vérité de l'être comme élément originel de l'homme en tant qu'ek-sistant est déjà en elle-même l'éthique originelle » Si le chrétien a besoin d'un impératif moral qui pose la fraternité universelle de tous les hommes. on l'a vu. L e christianisme. à qui il doit sans murmure se soumettre. C'est seul qu'il peut faire (ou non) son salut . C'est très exactement le « pratico-inerte » évoqué par Sartre. L'homme est certes placé dans la dépendance de Dieu. L a relation éthique remplace la relation ontologique. D'un côté. et donc aussi du sacré. Écartèlement entre un devoir d'appartenance et un devoir de distance. c'est peutêtre en fait d'abord parce qu'il est essentiellement seul. sa destination ultime n'est plus indissociable de ses appartenances. il est porté à célébrer la beauté de la nature. par là. ce dernier se trouve pourvu d'un modèle. une incompréhension profonde de ce que nomme en réalité l'éthique. fait apparaître ce qui s'avance vers l'essence de l'homme et dans cet événement séjourne en sa proximité (. « L'ouvert du séjour de l'homme. de l'autre. » C'est la « concrétude de l'un-pour-l'autre de la fraternité humaine » dont parle Lévinas. s'avère à l'origine de l'individualisme L a Bible ne pose pas la question : pourquoi y a-t-il de l'être? mais bien : comment cst-'\\ juste d'être? Par la distinction radicale de l'être et du monde. lahvé dit aux hommes : « Soumettez-la! » (Subjicite eam!). Si l'homme est « à l'image » de Dieu. Étant désacralisé. il est conduit à ne voir dans cette « vallée de larmes » qu'un passage de transition vers l'audelà. ou qu'il entreprenne de 'investir par ses œuvres en le transformant par une action conforme aux préceptes moraux donnés par Dieu. L'homme habite désormais un rapport humain avant d'occuper une situation dans la nature. Le rapport direct de l'homme au monde où l'être se déploie est remplacé par une relation à autrui entièrement gouvernée par la morale.. constituer par une série d'actions et de transformations. cet individu. Par là se trouve encore accentué le processus de désacralisation. Il n'est plus un donné à respecter. écrit Heidegger. Louis Dumont a remarquablement décrit comment. c'est en effet avant tout comme sujet dominateur d'un objet à transformer : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance : qu'il domine . Conformément au sens fondamental du mot èthos. qui requiert l'institution d'une Église chargée d'édicter des règles et de policer les âmes A la suite de Troeltsch. L e monde tel-qu'ilest est désormais gouverné par un devoir-être. aussi chez Lévinas la notion de « Visage de l'Autre »).). èlhos signifie d'abord « séjour. praticable par l'homme. Cet impératif éthique s'exprime d'entrée dans une injonction ambiguë : « T u ne tueras pas '°. qui n'interviennent plus qu'à titre secondaire. est à la fois dans le monde sans être du monde. le terme d'éthique doit indiquer que cette discipline pense le séjour de l ' h o m m e » .143 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ (cf. son attitude se ramène à un m ê m e refus. Est « éthique » ce qui est conforme au mode d'habiter d'une communauté particulière. que le chrétien choisisse de se détourner du monde par les voies de l'escapisme ou de l'ascèse négative. L a cité des hommes est appelée à se conformer à la cité de Dieu.. il devient objet in-animé. mais le monde est placé dans sa dépendance à lui. matière intégralement saisissable.

le ciel et la terre. il est seul responsable de son salut.144 145 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ sur les poissons de h mer. les bestiaux. l'homme est « libre » vis-à-vis de lui. i. toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre» (Gen. Marcel Gauchet le dit excellemment : « Nous subissons là où nos ancêtres voulaient. la conjonc- . Toutes choses sont objectivées. ne signifient plus rien pour le chrétien. dans le m ê m e temps où l'homme est proclamé libre par rapport au monde. La dissociation inaugurale se prolonge. d'être intrinsèquement porteur de sacré. pour être simplement le jeu de l'action de l'homme et la matière de ses créations ». toutes choses peuvent être requises. parler de monarques « de droit divin ». Il ne peut plus être pris dans cette co-appartenance que sanctionne le sacré dans la plénitude de ce qui vient à la présence. et nous entendons vouloir là où ils consentaient à subir » La désacralisation se poursuit dans le domaine de l'organisation sociale et du gouvernement des hommes avec a dévaluation du politique. ne forment plus entre eux des couples rassemblés dans l'Un-Tout. ainsi. L a désacralisation du monde vaut pour lui droit d'exploitation. si l'on accepte de le définir comme généralisation d'un rapport possessif et calculateur au régime général des choses. Doué de libre arbitre. dès lors. de ce fait. L e pouvoir temporel n'est plus la concrétisation substantiellement visible de la loi ciu ciel. en tant précisément qu'il est pouvoir de ce monde. L e souverain n'a plus d'identité sacrale. Les dieux et les hommes.iais il n'a ni la possibilité de faire en sorte que le « monde » aille dans une direction autre que celle que Dieu lui a assignée. mais lui interdit. plus il faut transformer en choses ceux qui les procurent ». le « compromis constantinien » représente ici la charnière classique. ni bien entendu le droit de fixer par lui-même ce que sont le bien et le mal. à ne plus être peuplé que d'objets. L a toute-puissance de Dieu impliquant qu'il ne peut en provenir que du bien. sommées à produire. ce qui avait constitué de façon immémoriale sa légitimation profonde. « L e monde a cessé d'être une image donnée à lire. L e pouvoir des hommes n'est que pouvoir de ce monde : le pouvoir de Dieu. Comme l'écrit Marcel Gauchet. il est soumis à Dieu d'une façon beaucoup plus contraignante qu'il ne l'avait jamais été. 1. avec la révélation biblique. ne peut plus être présent aux choses. les forces à l'œuvre dans le cosmos. L'homme. Prise en son essence. de son côté. les oiseaux du ciel. l'homme échange une appartenance contre une servitude. « plus on aspire à la grandeur que confère la possession des choses. L a sérénité (Gelassenheit) que lui conférait le sentiment d'une appartenance à l'être se déployant dans sa plénitude s'est évanouie. modifiera largement son attitude vis-à-vis du pouvoir selon qu'il aura à en subir les effets ou qu'il pourra au contraire l'utiliser à son profit. L e lien essentiel est brisé. Les stoicheiai. et c'est là. l'affirmation d'un Dieu unique distinct du monde n'en constitue pas moins une incontestable désacralisation de la souveraineté. 26). tôt ou tard. spéculer sur les pouvoirs thaumaturgiciues de certains rois et doter l'empereur de quelques attributs évocateurs de sacralité. L'homme. c'est du prix de la culpabilité qu'il faut désormais la payer. au cours de 'histoire. L e monothéisme de la Bible se révèle ici particulièrement ambigu. Un monde désacralisé est voué. comme l'écrivent deux théologiens catholiques qui d'ailleurs s'en réjouissent L e monde n'étant plus sacré. Transposée dans la vie profane. Subjicite eam! Par là déjà le monde est transformé en objet. ce qui fonde sa « liberté ». dit saint Paul. non seulement l'excède de façon radicale. On pourra bien. L a croyance en un « autre monde ». est institué en « maître et possesseur » de la nature. Pourtant. Il perd. L'« économisme » trouve ici son origine première. l'autorité absolue du Dieu unique fournira le modèle d'un système totalitaire de pouvoir L e christianisme institutionnel. Il devient simultanément sujet du monde et objet de Dieu. renvoie nécessairement au mauvais usage que l'homme a fait de sa liberté Ainsi. la présence du mal Marcel Gauchet écrit à ce propos : « L e souverain cesse d'être ce qu'étaient depuis toujours les souverains : la vivante incarnation du lien entre ciel et terre.

d'une insurrection. l'instance politiijue en vient à se charger de la représentation et de la gestion d'ensemble de l'être collectif.. lahvé dit à Pharaon : « Renvoie mon peuple pour qu'il soit mon esclave dans le désert » (vayahavdouni bamidbar. les Hébreux acceptent un autre esclavage. Il les proclame ses « élus ». jusqu'ici. et c'est la raison pour laquelle les généalogies royales étaient souvent dites apparentées aux dieux. le pouvoir politique se trouve tout autant « désacralisé » par la révolution sociale à laquelle se trouve associée dans la Bible la révélation de lahvé.. Et c'est en méditant sur les effets de l'Alliance que le peuple d'Israël en est venu à conclure à la toute-puissance d'un dieu créateur : un dieu assez fort pour triompher du pouvoir de Pharaon s'est trouvé crédité de la création du monde '". « pour la première fois dans l'histoire. d'une question porteuse de négativité. d'un regard plein de ressentiment porté. inaccessible. Mais il est d'une importance essentielle. L'Alliance (Brith) que Dieu conclut à cette occasion avec son peuple constitue le point nodal du récit. en effet. comme formule du rapport nouveau entre pouvoir et société résultant lui-même de la révolution de la transcendance arrivant à son terme. Il s'agit bien. il n'est pas tant le roi du cosmos que le me'lek d'Israël. Comment. Ici. qui. un dieu est conçu en opposition à un pouvoir souverain. qui soit plus puissant que Pharaon et que les dieux qu'il honore. mais ce souverain est à nul autre souverain pareil. cette révélation est donc indissociable de l'affranchissement du joug égyptien. Telle est la « logique matricielle du yahvisme : dieu grand parce que plus grand que le plus formidable souverain de l'univers ''^ ».). et qui se formule ainsi : comment concevoir une puissance assez forte pour soustraire un peuple à la plus haute juissance du monde? L a réponse s'impose : en postulant 'existence d'un dieu qui soit au-dessus de ce monde. 10). Une subjectivité appréhendée comme soumission radicale se compense de l'invention d'une objectivité appréhendée comme pouvoir absolu.. Il ne rend plus charnellement présent l'invisible. lahvé est dieu d'Israël « depuis le pays d'Égypte » (Osée 12. L e renversement démocratique de la souveraineté était de naissance inscrit dans la souveraineté entendue comme idée de l'État moderne. il témoigne de leur séparation (. Il défend leur cause. lahvé. n'est pas de ce monde. Toutes les religions.. Lorsque. d'une confrontation du faible au fort. sans quoi il n'y aurait 147 L e monothéisme de la Bible procède ainsi. 16). à sa racine. La création est elle-même seconde par rapport à cette Alliance. l'exercice en acte de la souveraineté des individus n'est plus très loin. avaient conçu la souveraineté divine et la souveraineté humaine sous la m ê m e visée. Il ne soude plus ce monde à l'autre. L'événement par lequel lahvé se révèle au peuple hébreu est l'esclavage en Egypte et la sortie d'exil.. pour la première fois.). passe avec eux une alliance contractuelle et leur confie une mission univer- . lui. le dieu vengeur. ne se définit pas par des attributs cosmiques. qui n'ait avec lui aucunement partie liée. Non seulement Dieu ne se révèle plus dans et par le monde. Il s'identifie aux esclaves. trouvant en elle-même sa légitimité propre. sous l'effet du partage achevé de ce monde d'avec le royaume qui n'est pas de ce monde. Exode 7. les premières pages de la Genèse n'étant destinées qu'à dresser le cadre dans lequel seront développés les grands thèmes de l'histoire d'Israël. il en figure l'absence.cette déchéance que le christianisme replace dans la perspective de la « f a u t e o r i g i n e l l e » . Pour ne plus être esclaves de Pharaon.146 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ tion personnifiée de l'ordre visible avec son fondement invisible (. L e monothéisme biblique surgit ainsi historiquement d'une question venue d'en bas. d'une émancipation du pouvoir politico-sacral *" ». du reste. par la conviction d'une injustice de l'ordre en place. être plus puissant que tous les dieux du monde si l'on n'est pas d'une autre nature qu'eux? T e l est lahvé. Conjointement. quelque renforcement des allures régaliennes de l'autorité qui s'ensuive dans un premier temps » évidemment pas nécessité d'être « sauvé ». du bas vers le haut. L e fait ne doit pas surprendre : l'aspiration à un « dieu sauveur » est toujours e reflet d'une déchéance .

L a subordination est déclarée injuste dans son principe. le cadet. stérile ». une nation sainte» (Exode 19. l'extermination des pre­ miers­nés égyptiens (Exode 12) dont lahvé fait l'un des préalables de la sortie d'Égypte. la préférence spirituelle. mais qui exige une transform ation de l'ordre existant. est supérieur à celui­ci. « rejeté. l'aîné incarne la force physique. Gain. L a «justice sociale ». c'est­à­dire l'ordre de ce monde. se lit cette idée fon­ damentale. meurtrier d'Abel.148 149 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ selle : « Vous serez pour moi un royaume de prêtres. fils aîné de Juda et d'une « païenne ». D'autre part. Dieu énonce une volonté qui n'est plus à l'unisson du monde tel­qu'il­ est. dont la Bible raconte la lutte avec Mardochée. ce sont également les aînés qui suc­ combent les premiers à Γ« idolâtrie ». l'idée se trouve affirmée. par métaphore. avec une vigueur qui lui donne une portée générale. 5­6).). l'élection. pour lahvé. de génération en génération » (Exode 17. nombre de mouvements de révolte se soient référés à cet exemplaire précédent (« Ésaû. Il est d'ailleurs surnommé « Edom » De fait. L'élu de Dieu n'est jamais le premier selon la « n a t u r e » . O n ne saurait oublier. « L e fait qu'à partir d'Abraham. idée qui recoupe dans son principe la convic­ tion que r« autre monde ». qui s'origine du récit de l'esclavage en Egypte. évoque le « faire » dans sa dimension d'énergie physique. à sase égalitaire. ce soit toujours le cadet qui obtienne le pouvoir est considéré comme un triomphe de l'éthique sur la biologie. d'où les rivalités et les conflits seraient exclus et où une humanité nouvelle. qui donne la priorité à l'ordre politique sur l'ordre spirituel. D'une part. c'est Édom ». contredit Γ« ordre natu­ rel ». enfin.. de l'acceptation par les « frères » de la préférence spirituelle dont le « cadet » fait l'objet ­ Israël étant aux « nations » ce que le cadet est à ses frères aînés. L a faiblesse est exaltée contre la force. exigée par l'accentuation mise sur le rapport à autrui. ce principe est ici attaqué en sa source. l'antériorité par la nature. au crime. L a Bible le présente comme un adepte de la violence. Dans cette exaltation symbolique des aînés sur les cadets. l'avènement de la « fraternité » entre les hommes dépend. le pouvoir politique est désacralisé en son essence. 8). Lors de l'épi­ sode du Veau d'Or. il faut lire l'exaltation symétrique des seconds sur les premiers au sein de la « famille » humaine. informée par le monothéisme éthique. O n peut en voir une illustration symbolique dans la façon dont le récit biblique donne systématiquement la « préférence » aux cadets sur les aînés. et dont elle fait pour l'éternité le prototype de l'adversaire d'Israël : « Guerre. C'est évidemment une attitude révolu­ tionnaire » D'un bout à l'autre de la Bible. Dans 'exégèse rabbinique. Gen. tout pouvoir n'était certes pas considéré comme acceptable ou heu­ reux. descendant de Joseph. 16). Cette idée de la vocation spiri­ tuelle assignée à la faiblesse physique a traversé toute la réflexion juive. est aussi un premier­né. On comprend qu'au cours de l'histoire. l'antériorité selon l'esprit. mais le principe de souveraineté temporelle n'en était pas moins perçu comme l'expression de la volonté des dieux (en m ê m e temps qu'une sorte de prolongement de l'autorité familiale). ferait du monde autre chose que . écrivent J osy Eisenberg et Armand Abecassis (. 36. est entendue comme délé­ gitimation du pouvoir temporel. que la faiblesse est par elle­même une vertu supérieure à la force.. 'essaw. et devient la vraie force. Dans la perspective messianique ouverte par la Bible. porte ainsi un nom dont la racine. Il est également l'un des ancêtres d'Amalek. mais aussi à Rome et aux « nations » (goyim). Dans l'Antiquité. Ésaû. la force spirituelle. contre Ama­ lek. c'est bien le jroblème de l'émergence d'une société « fraternelle ». Les conséquences sont évidemment capitales. c'est­à­dire « le Rouge ». en ce qu'i rétablit les justes équiliores. dépos­ sédé de son droit d'aînesse par J oseph (lui­même le onzième de sa fratrie). O r . et c'est pourquoi le culte passe entre les mains des descendants de Lévi. que la domination temporelle est injuste. de Thomas Mùn­ zer à Engels et Kautsky. a un nom que la tradition rattache à la racine arar. couleur symboliquement rapportée dans la tradition juive au pouvoir. le thème central de la Genèse. E r .

de leurs origines ou de leur citoyenneté. Ce n'est certes pas. une égalité dans la sphère des choses humaines. L e sens ne provient plus de l'appartenance ni du monde sensible. A l'époque démocratique. c'est-à-dire d'une citoyenneté fondée sur l'origine. qui caractérise le passage des « sociétés de la honte » (et de la faute sociale) à celles de la « culpabilité » (et du péché individuel) l'égalitarisme biblique a indéniablement pénétré l'idéologie chrétienne. comme cela se fera au X V l i r siècle. elle découle de la commune appartenance. qu'il soit « retraduit » en termes profanes. L e monothéisme biblique ne peut qu'être universaliste. pour se former. dont parlent les Anciens. L e niveau de ces affirmations peut varier. dont il est désormais radicalement distingué. qui introduit 'égalitarisme au cœur de l'espace mental européen. ainsi que l'avait déjà constaté Hegel L a Bible pose ainsi l'êtreDieu dans son altérité absolue pour proclamer l'unité de tous les hommes. raison pour laquelle on peut les affecter de la m ê m e valeur. Elle appartient à ceux qui l'ont placée au milieu d'un dispositif po itique. l'impulsion décisive est d o n n é e . observe Lucien Sfez. et les place à la m ê m e distance d'un Dieu qui les tient également pour ses créatures et les juge en fonction de leurs actes individuels. elle n'a rien d'un universel à la mode des Lumières. Entre la visée égalitaire et l'affirmation d'un dieu unique distinct du monde. construite. Dans le christianisme. car l'essence précède l'existence. D è s lors. U n dieu unique est nécessairement dieu de tout l'univers. les hommes sont égaux.151 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ ce qu'il a toujours été. la corrélation s'établit d'elle-même. ce qu'affirme solenne lement saint Paul dans un célèbre passage de l'Épître aux Galates (3. Mais les deux plans ne sont pas dans la m ê m e perspective. est une notion politique. 20). la structure est la même. qui prend appui sur l'altérité absolue d'un dieu unique pour amener tous les individus à la visée « révolutionnaire » d'une humanité enfin « réconciliée » et unifiée. Il n'y a d'ailleurs pas de notion d'égalité qui n'implique. Il y avait autrefois plusieurs dieux pour chaque peuple. Tous les hommes ont une â m e identique. Cette « fraternité »-là n'est pas l'harmonie propre à la cité. l'égalité est ce qui caractérise les hommes du fait qu'ils sont tous doués de raison. tous les hommes ont la m ê m e « nature ». L'égalité. elle est voulue. Le moyen d'éviter l'antériorité ou la préséance de ce qui fonde l'égalité? Il suffît alors. L a comparaison avec le monde grec est à cet égard éclairante. tous titulaires d'une â m e qui les met dans une égale relation avec Dieu. seul un dieu n'ayant aucunement partie liée avec le monde qui forme l'habiter des hommes pris dans le réseau de leurs appartenances concrètes peut jouer ce rôle. ils sont essentiellement les mêmes. per existentia. Elle maintient la forme qui a été réfléchie ». ils restent inégaux. c'est qu'ils ont un père commun. mais de Dieu. Elle est ce qui unit tous les individus au-delà de leurs appartenances. de la définir et d'en donner la mesure. Par définition. Elle « n'est pas de nature. tous les hommes sont titulaires d'une raison « une et entière en chacun». le plan essentiel vaut plus que le plan existentiel. que tout le système soit ramené sur terre. faute de laquelle elle ne saurait s'établir. O r . sans se laisser ramener à elle. il y aura désormais tous les peuples pour un dieu. mais pose aussi le problème de la paternité. Quelque différents que soient les hommes. pour que le concept moderne d'égalité apparaisse. Per se. L a société est seconde par rapport à l'individu. mais l'existence m ê m e d'une pluralité de cultures sera souvent perçue comme entrave à la réali- 150 . c'est dire qu'au-delà m ê m e de ce qui les distingue. dira Descartes. universelle. dire qu'ils sont égaux. Non seulement le tout de l'individu n'est plus saisissable par le seul truchement de ses appartenances concrètes. l'appréhension d'une totalité extérieure permettant. L'égalité devant Dieu est d'autre part comme toute égalité : elle implique une identité. en Grèce. Si tous les hommes sont « frères ». L'égalité fonde la « fraternité ». diront les penseurs libéraux. dans un premier temps. diront les théologiens. Conjointement à l'individualisation de la foi. C'est une « fraternité » abstraite. et cette identité ne peut être cernée que par réduction des qualités spécifiantes qui la dissimulent.

puis­ qu'il doit au contraire être aboli. après avoir été réduit en esclavage. 9. le Sermon sur la Montagne reprendra cette idée : heureux les faibles et les simples d'esprit. Israë n'est « élu » que pour effectuer la tâche « sainte » de préparer les nations (goyim ) à prendre conscience de leur unité fon­ damentale. excédant toute puissance de ce monde. A la fin des temps. 27) ­ est certes de l'ordre de la puissance. Par lahvé interposé. car il n'y a Diaspora que pour autant qu'il ν a pluralité des nations. Particulièrement souligné dans le christianisme. ne sauraient en effet résulter du hasard ou de la seule volonté des hommes : ils relèvent de l'interprétation morale. Cet objectif final ­ faire habiter Japhet « sous la tente de Sem » (Gen. que les peuples avaient eu le sentiment du sacré dont ils avaient tiré la certitude d'une présence du divin. astre « faible ». tandis que les « derniers » sont les témoins privilégiés de l'être­Dieu correspondant à l'autre monde. J usque­là. comme telle. mais. en s'émerveillant de l'existence de l'être. une conception de l'histoire entièrement nouvelle se profile à nos yeux. écrit Marcel Gauchet. J oseph. « A Dieu universel. domination universelle ». « les chrétiens ne sont pas un peuple historique. disent les jrophètes. Les premiers sont appelés à devenir les derniers. de l'ordre de ce monde.152 153 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ sation du projet abrahamique d'unité de l'humanité Comme l'écrit Karl Lowith. Il est à l'humanité comme peuple élu ce que le prolétariat sera chez Marx comme classe élue : un « aiguilleur de l'histoire » (Ernst Bloch) ­ l'avant-garde de ce grand renversement qui ins­ tituera enfin le monde comme il doit être. à la suite d'une expérience historique l'intéressant au plus haut point. A l'affirmation d'un dieu unique correspond inévitablement une volonté de domination unitaire du groupe qui en est électivement le témoin. car les « p r e m i e r s » ont partie liée avec ce monde. est une charge. mais. Leur solidarité de par le monde n'est qu'une solidarité de la foi. on l'a vu. le retour est aussi repentir (techouva). et le haut ramené à sa «juste » place. tandis que les « nations » sont comparées au soleil. Dans une telle perspective messianique. Israël sortira de l'ombre et la lumière de la une éclipsera celle du soleil. Investi d'une mission sacerdotale. ne s'est pas fait une idée de Dieu en contemplant a nature. M ê m e « les rites et les fêtes dans l'Israël antique . Celle­ci. Avec la Bible. il ne saurait y avoir de ce temps cyclique. l'uni­ versalisme se combine dans la Bible au subtil particula­ risme de Vélection. avant d'être un privilège. toutes les nations viendront à Jérusalem chercher la Torah et ce sera du m ê m e coup la fin de la Dispersion : l'unité de l'hu­ manité est appelée à se faire par le détour de l'Exil. Dieu se révèle historiquem ent : Yéve'nement qui porte la trace de son intervention signe son avènement dans le cœur des hommes. c'est à nouveau tout un rêve de ressentiment qui s'exprime ­ ressenti­ ment contre le monde et son agencement naturel j u g é discriminant. L'exil m ê m e résulte d'une faute. comme déjà dans l'Egypte de Pharaon. L a relation de l'homme au divin quitte dès lors le plan du monde ­ de la nature (phusis) et du cosmos ­ pour s'inscrire dans le plan de l'histoire. L e bas sera porté vers le haut. Israël est assimilé à la lune. dit Isaïe. devient le maître de l'Égypte. Dans l'Évan­ gile. le peuple juif a pour but de faire germer une autre humanité. I ne s'agit pas d'opposer entre elles des puissances de m ê m e nature. peut désormais faire l'objet d'une interprétation m orale en termes de finalité. soumise aux impératifs éthiques de lahvé. Elle implique une m ission. Les grands événements. assez fort pour instituer définitivement la « fai­ blesse » au­dessus de la force. que les Anciens considéraient comme le temps sacré par excellence : l'ordre ancien ne saurait être appelé à faire retour. bons ou mauvais. Dans la symbolique biblique. c'est en constatant la munificence du monde. Un jour. m ythique. lui. L a conception chrétienne de l'histoire du salut n'est plus liée à une nation parti­ culière. Mais cette domination n'est pas. L'histoire témoigne de son existence et. elle est universalisée parce qu'individualisée ^° ». d'affirmer la supériorité d'un élément « spirituel » rele­ vant d'un autre monde. et les « cadets » au­dessus des aînés. L e peuple uif. du moins théoriquement.

L e futur est meilleur parce que voué à corriger le passé . Ce futur utopique qui 154 . Tandis que le temps mythique renvoie à une origine immémoriale dont il fait un recours en tout instant présent. la révélation m o n o t h é i s t e étant a p p r é h e n d é e comme signification suprême. du « contradictoriel » (Michel Maffesoii). Son contenu m ê m e est déprécié au profit du vecteur . une nouvelle coupure est introduite entre l'avant de l'errance et l'âge de la « vérité» : l'humanité antérieure. Incarnation. C'est la clôture de l'histoire. mais vise à la fin de l'histoire. il est par là m ê m e autorisé à le transformer. est affectée d'un moindre-être. tandis que pour l'hellénisme elle est le cercle ». celui-ci n'est pas le passé primordial. L'histoire progressant en régime messianique vers la réalisation d'un plan final. Elle se déroule sur un fil où s'inscrivent. C'est le rabattement d'une histoire lumaine entièrement finalisée sur une « sainteté » qui en propose l'abolissement. L'histoire n'est plus un simple adjuvant de la mémoire. L'histoire ne peut qu'aboutir à sa fin. dont le progressisme moderne fera si grand usage après l'avoir ramené sur terre. écrit Claude Tresmontant. est destinée à se clore au « j o u r de l a h v é » . son fondement véritable est dans l'avenir. elle va vers son accomplissement. Exode. celle-ci. L'homme étant légitimé à faire du monde son objet. Évoquent-ils le passé. L'histoire est une promesse intéressant toute l'humanité. de façon irréversible. L a légitimation par le futur. Conception linéaire de l'histoire : dans le judéo-christianisme. E l e est appréhendée comme totalité finie. Fin des Temps. de grands événements de salut qui sont autant d'étapes du « progrès » de la conscience morale : double Alliance (patriarcale et sinaïtique). A u temps comme retour se substitue le temps vectorisé. résultant d'une « faute originelle». remplaçant la légitimation par I immémorial. L'idéal monothéiste de la Bible. Parallèlement. qui vit s'accomplir les grandes heures et les grandes épreuves de l'histoire d'Israël >>. mais le passé historique. se définit par une croissance et une maturation irréversibles de l'humanité qui s'avance vers son terme » lahvé se révèle historiquement. gouvernée par un sens ultime et transcendant. en tant que ces derniers sont naturellement générateurs d'une perpétuelle remise en cause des décisions et des enjeux : la contradiction fonde l'aléa. et ce terme de « fin » est à prendre autant dans le sens de la finalité signifiante que de l'aboutissement terminal. globa ement du moins. dans les rapports humains. « L a philosophie biblique de l'histoire humaine. autorise tous les déracinements. le temps unique.et. le temps linéaire vise au futur comme novation absolue.la « flèche » du temps — qui l'oriente vers une fin nécessaire. Dans cette histoire qui va de la Création à la Parousie. finalement. « l'expression symbolique du temps est la ligne ascendante. La Bible invente ainsi le « sens de l'histoire ». à résorber comme une immense parenthèse toute l'histoire humaine advenue depuis (et causée par) la faute d'Adam. Dieu est l'alpha et l'oméga. originelle. écrit Yosef Hayim Yerushalmi. l'imprévisi- bilité caractéristique d'une histoire ouverte sur tous les possibles. toutes les « émancipations » vis-à-vis de l'appartenance prise en son origine. L e temps devient fondamentalement homogène.155 L'ÉCLlPSE D U SACRÉ L'ÉCLIPSE D U SACRÉ cessent d'être les répétitions essentielles d'archétypes mythiques destinés à sortir des temps historiques. Rédemption. Et cette visée implique une « paix » universelle résultant de l'élimination du conflictuel. est inévitablement posée comme progrès — c'est-à-dire aussi comme changement. et cette fin ne peut représenter qu'un mieux. ni un rappel des événements et des leçons qu'on peut en tirer. Dans la perspective judéo-chrétienne de l'histoire. L'histoire humaine. Idéal monotone. L'avenir est désormais la dimension privilégiée. Toute nouveauté radicale devient alors intrinsèquement porteuse de valeur. parce qu'il est la dimension m ê m e du désassujettissement. par entrée dans une période de repos « chabbatique » écjuivalant au septième jour de la création : la circoncision du temps. Rien ne revient jamais. c'est la suppression de la distinction traditionnelle entre le temps sacré et le temps profane à l'intérieur m ê m e de la temjoralité de l'être.

celle­ci provient aussi d'une progressive rationalisation. Il n'y a plus de temps sacré. attente d'une fin. exige elle aussi une manière d'indifférence à qui est autrui. informée par une destination nécessaire. mais qu'im­ porte : la temporalité n'est plus le trait fondateur du déploiement de l'être qui se donne à saisir dans le jeu du monde. L e mythe qui exprime le temps sacré n'a plus sa place dans une histoire linéaire. est toujours origine O r . « inintelligible » ou « absurde » dans la conception antique de l'histoire n'est autre que la reconnaissance d'une in­détermination fon­ datrice de liberté et d'histoire ouverte. désormais. car le meilleur qu'il annonce ne peut qu'être constamment renvoyé à plus tard. Ce que les chrétiens décrivent comme « arbitraire ». et peut­être surtout. souligne Marcel Gau­ . sont ainsi radicalement dévaluées. il est de partout. L e lieu. d'orientations et de pro­ jets. c'est en effet enfermer l'histoire dans le règne d'une objectivité limitatrice de choix. Par rapport à un homme qui instaure spontanément le temps historique ­ La dissociation inaugurale que la Bible réalise entre l'être et le monde n'est toutefois pas la seule cause de désacralisation. c'est dans l'exil qu'il s'est révélé à lui. mais. significativement. Dieu mobile. elle fait retour. L a présence du trans­ cendant dans l'événement succède à l'actualité pérenne de l'originel. dieu nomade. doué de mémoire et de projet. L a relation éthique est ainsi par avance arrachée à tout habiter particulier. cette suppression de l'histoire cyclique est régulièrement interprétée comme « gain de liberté ». que l'impératif éthique consti­ tue en relation essentielle. Les frontières qui distinguent es peuples. les cultures et les lieux. en quelque façon. qui.156 157 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É remplace un passé m ythique est certes toujours générateur de déceptions. on assiste à une chute du sacré : la « chute dans l'histoire ». L'histoire assujettie à un sens prédéterminé est une histoire qui n'est plus que secondairement dépendante des significations toujours plurielles que les hommes peuvent lui donner. la relation à autrui. Elle exige l'anonymat du visage comme condition m ê m e de l'abstraite géné­ ralité de la L o i . Elle exige la suppression de ce voir qui spécifie les visages. L'histoire cyc ique ou « sphérique » n'est pas absence de liberté. Enfin. l'avenir porteur d'espérance prime l'origine. il n'est en fin de compte que le dieu d'une hwnajiité perçue comme unitairement composée d'atomes individuels. Parler dès lors de « révélation du sacré dans l'histoire » est pur non­sens : il ne saurait y avoir de sacré dans une cosmologie où l'espace­temps est affecté d'un début et d'une fin absolus. le Dieu unique représente une tentative de coiffer cette historicité vécue en communion avec le monde en la portant à l'incandescence d'une signification globale qui. Comme l'a bien vu Max Weber. et pourtant c'est bien l'histoire linéaire qui sou­ met le devenir des hommes à une fin inéluctable. L a lutte contre Γ« idolâtrie » est aussi. lahvé n'est pas le dieu d'un lieu. Elle ne se répète pas mécaniquement. multiplicité incompatible avec l'idée qu'en dernière instance tout est déjà écrit. Comme le note Mircea Eliade. ins­ crite d'abord à l'intérieur du dogme. mais reste toujours à faire. lahvé incarne à lui seul la déterritorialisation. c'est­à­dire de nulle part. Il a un peuple « élu ». elle n'est pas faite. mais il y a une « histoire sainte ». Par­delà l'élection. elle est poursuite d'un but. Se tenant hors du monde. avec le monothéisme biblique. Sou­ mettre globalement le devenir historique à un sens obligé. lutte contre l'attachement au lieu sacralisé par les dieux qui le patronnent. à la fois. espérance et non plus com m union. « L'émergence de la pensée rationnelle et le déve­ loppement de la foi monothéiste. De la part du chrétien. l'homme devient en tant qu'il se temporalise­. s'est ensuite répan­ due de proche en proche dans toutes les sphères de la société. Israël est né lui­même hors de sa terre : il n'est devenu peuple qu'au désert. multiplicité des perspectives et des inter­ prétations. Qui dit liberté dit multiplicité des choix possibles. la sublime et la voue à disparaître La notion de lieu sacré disparaît conjointement avec celle de temps sacré.

Rudolf Otto a montré lui aussi que le sacré est « inaccessible à la compréhension conceptuelle ». que comme objet. est censé désormais régner un ordre « naturel » obéissant à des lois. où les fautes et les manquements aux volontés divines sont répertoriés et catalogués. ainsi que l'observait déjà David Hume dans la mesure où elle institue une visée qui abstrait la « croyance » de la pluralité des choses observées par le regard. écrit Marcel Gauchet. on l'a vu. avec l'affirmation d'un dieu unique. source du pouvoir qu'il exerce sur lui. que Werner Sombart a pu qualifier de « contre nature » ou d'« à côté de la nature ». implique une forme d'innocence génératrice d'émerveillement qui est en contradiction avec la notion de culpabilité inhérente au christianisme et avec l'univers rationalisé de la cause explicative. de transformation de l'univers magico-mythique '^'. mais de « commandements » énoncés par Dieu. Elle était foncièrement positive. Non utilitaire (il ne « sert à rien »). l'homme doit sans cesse s'interroger sur les raisons morales de ce qui advient. L a distinction de l'être créé et de l'être incréé transforme le monde en un objet avec lequel l'homme ne peut plus entretenir qu'un rapport de connaissance rationnelle. Enfin. est déjà associée à tous les traits caractéristiques du monothéisme biblique tels que nous les avons cernés plus haut. absolument ce qu'il doit être et le meilleur qui se puisse concevoir. en ceci qu'il surgit « de la source de connaissance la plus profonde qu'il y ait dans l'âme elle-même ». qui exige elle-même d'être correctement interprétée : face à l'événement. lequel est ramené à la raison. égalité veut dire nombre. L a réduction numérique du divin. la conception biblique de l'histoire est elle-même marquée par la raison. D'une part. D'autre part. elle tend à devenir essentiellement interrogative. n'est pas moins implicitement rationnelle. L'homme n'est plus sous l'horizon du mythe ni de la vérité (alétheia) comme dévoilement . Schleiermacher le définissait comme un sentiment qui ouvre l'âme à l'invisible. d'où il est possible d'accéder au sens global de l'histoire humaine. ne plus l'appréhender. décrite par Gilbert Durand comme « le plus homicide des monothéismes ». L a religion se transforme ainsi en une sorte de recueil juridico-canonique de prescriptions. O r . celle-ci fait l'objet d'une minutieuse codification. et nombre veut dire rai- L'ÉCLIPSE D U SACRÉ 159 son.158 L ÉCLIPSE D U SACRÉ chet. l'âme est associée à la raison. Max Weber a de son côté souligné le rôle de la rationalisation éthique. il doit se servir de sa raison. de par la garantie des dieux. sont à comprendre comme deux expressions ou deux moments. précisément. Une vue finalisée du devenir historique implique l'existence d'un lieu central. la raison nombrante vise à la perfection de l'égalité universelle. le sacré est ce qui ne s'explique pas. sentiment originaire dont le sacré est le résultat. Cette rationalisation apparaît dès l'Alliance. c'est en effet le laisser se déterminer en fonction de son seul jugement. en mettant toujours en jeu sa culpabilité. pour ce qui est du monde. favorisant la mise en place d'un mécanisme psychique purement rationnel. par des voies aussi différentes que possibles. » Le sacré. Elle passait par l'adhésion à l'ordre et à la règle d'un monde réputé être. L a totalité de la vie quotidienne passe alors sous le contrôle de la Loi. c'est donc ne plus l'appréhender que dans sa dimension utilitaire et rationnelle. en d'autres termes. Ce désenchantement du monde conduit à se le représenter comme un enchaînement de p h é n o m è n e s déterminé par la raison suffisante : là où la pensée antique voyait harmonie d'un ensemble. il est aussi « irrationnel ». contrat rationnel passé entre . Déjà. qui tend à se généraliser lorsque les règles morales ne dérivent plus d'un ordre cosmique. d'un m ê m e procès. la raison. L a « sainteté » exigée par lahvé étant ramenée à une conformité à la Loi. néanmoins. Désacraliser un objet. devient problématique. lieu de la raison. Par définition. Elle se met à emprunter les chemins de l'examen de conscience et de l'effort de justification de la part d'acteurs désormais sans certitude dernière sur les desseins et les voies de Dieu en ce monde » Affranchir l'homme vis-à-vis du monde. L'égalitarisme implique aussi le rationalisme. D'où sa référence au « numineux ». « L'éthique.

L e temps se rattache à la façon dont l'être se déploie et se livre à nous. n'est pensé qu'au bénéfice de l'étant. écrit Heidegger. ousia. à cet oubli de l'être dans lequel il voit l'acte constitutif de la métaphysique occidentale. présent et avenir. Au nom grec de l'être. assimilé à Dieu. du m ê m e coup. dans la « donation » originaire dont parle Heidegger. L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 161 Ce qui. une entité indépendante du monde et qui culmine hors du temps. C'est en cela que toute véritable philosophie de l'histoire implique une philosophie de la conscience et une philosophie de l'être. Il s'a^[it de l'oubli de cette vérité de l'être qu'est sa temporalité. attribue YEntgotterung. mais des dimensions de tout instant présent. et au travers duquel passé et futur se rejoignent ou plutôt se répondent d'une tout autre manière que ne le dit l'adverbe successivement. associée à l'op- . irrémédiablement coupés es uns des autres. « présent » parle la langue du temps. l'être de l'étant se trouvant assimilé « à un réservoir ou à une réserve de forces calculables . la métaphysique occidentale n'a fait que colporter cet oubli de l'être. Il est avant toutes choses et tout subsiste en lui » (Colossiens 1. 16-17). à rapprocher d'Anwesenheit. « L a métaphysique. il institue ce dernier comme visée. en pensant l'être sous l'horizon de Dieu. Présent. Le temps n'est pas simple critère de distinction des régions de l'étant. le « dépouillement des dieux ». En faisant de l'être. la temporalité du sujet est indissociable de la temporalité de l'être qui se déploie à travers le monde. le passé est un mode de présence sous l'horizon du retrait. ouvrant ainsi l'espace dans lequel toutes choses peuvent venir elles-mêmes à la présence. mais s'étend aussi loin qu'un avenir répond présentement au passé » Heidegger renoue ainsi avec la conception « sphérique » du temps où passé. L'être attend toujours que l'homme se le remémore comme digne d'être pensé » Tout au long de son histoire. ne pose pas la question portant sur la vérité de l'être lui-même. « Heidegger dit au contraire : plus radical que le successif et m ê m e que l'éternel est le présent qu'abrite en elle la nomination de l'être. Dans cette réduction de l'être à Dieu. relève aussi de l'être. « présent ». c'est-à-dire comme valeur suprême. par là. O r . E n assimilant l'être à Dieu. Il y a donc une « temporalité secrète » de 'être. passé et avenir. la métaphysique occidentale participe au premier chef de l'Événement (Ereignis) fondamental qu est le retrait de l'être qui n'éclôt dans la clairière du temps que pour se donner comme oubli. « bien-fonds ». c'est-àdire une manière dont l'être vient à notre rencontre : « Même cela qui n'est plus présent se déploie immédiatement à notre rencontre dans son absence » Ainsi s'éclaire ce que Heidegger entend par « oubli de l'être ». L e judéo-christianisme est théocentrique absolument : « Tout a été créé par lui et pour lui. répond l'allemand Anwesen. ne sont pas des points sur une igne. Cet oubli repose sur l'identification de l'être et de l'étant et sur la définition de Dieu comme l'étant suprême. Mais le temps qui est l'horizon de cet être qui devient n'est ni un instant d'éternité. Cette question. La métaphysique occidentale n'a pu. mais elle est inaccessib e à la métaphysique en tant que métaphysique. Au m ê m e titre que l'avenir. finissant par s'enfermer dans un tréfonds où l'oubli ne se donne m ê m e plus à être appréhendé pour ce qu'il est : oubli. lui.160 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ Israël et lahvé . C'est pourquoi elle ne se demande jamais non plus en quelle manière l'essence de l'homme appartient à la vérité de l'être. ce qui revient à ce qu'on ne puisse jamais le penser comme tel. loin de se faire suite. sont bien plutôt ek-statiquement contemporains à l'intérieur d'un monde dont le présent n'est pas l'instant qui passe. « présence ». Heidegger. fonde le temps. observe Heidegger.pacte « commercial » impliquant la réciprocité des services. Or. ni la succession d'instants qui gouverne la conception linéaire du temps. à ce qu'on passe constamment à côté de lui. n'est considéré qu'en relation avec l'étant. L'être.à quoi la technique tente de réduire la nature et la totalité cie l'étant ». saisir cette d o n n é e fondamentale qu'est la temporalité de l'être. qui est un synonyme de Gegenwart. mais bel et bien horizon de l'être. non seulement la métaphysique ne l'a pas encore posée jusqu'à présent.

« Rien n'est sans raison. O r .162 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É position de l'être et du monde. » Dans ce principe se trouve prise la notion de cause. c'est aussi subordonner l'être au principe de raison. à l'étonnement. «cause de luim ê m e ^' ». au fond. pour les Grecs. à l'émerveillement devant le fait qu'il y ait quelque chose et non pas rien. c'est-à-dire comme valeur suprême. Nihil est sine ratione. Rien n'arrive sans raison : rien n'arrive sans cause. dire qu'à l'être appartient la raison. Dans la métaphysique occidentale. du m ê m e coup. » L e mot haya n'a en effet le sens d'« être » que sous l'angle de l'activité. lui. Ainsi. fondée sur le principe de raison. la tradition chrétienne ne peut répondre que par l'argument cosmologique : Dieu comme cause ultime. L e Dieu de la Bible. Du fait de la nécessité de l'être qui est Dieu. monde sensible et monde inteligible. était plus radicale que la question de l'étant. L e principe de raison est maintenant une parole concernant 'être. langage et jensée. y ayant déjà répondu par avance : il y a quelque chose parce que Dieu est et que tout étant a été créé par Dieu. la question tombe donc d'elle-même. L a foi chrétienne ne pose à aucun moment la question centrale de toute méditation sur l'être : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Elle ne la pose pas. » Se trouve alors posé. Dieu est ainsi constamment représenté comme cause première. parce qu'elle ne peut pas la poser. il faut bien en effet qu'il soit lui-même la raison. c'est en effet déjà renvoyer à la raison. le place dans l'horizon de la cause. esprit et nature. monde de la représentation (logique) et monde de Ta valeur (éthique). ce dieu qui remet le monde en cause est aussi un dieu qui. c'est-à-dire comme efficience. Alors. sans que nulle part ne soit posée comme originelle l'autre question qui. causa prima. un principe de raison qui va progressivement se découvrir comme antagoniste de la foi. « Avec Dieu. L a parole de lahvé à Moïse est une parole de promesse. . Mais dire que rien n'est sans raison. raison ». être qui subsiste par lui-même sans participer d'aucune autre réalité commune. chez Platon et plus encore chez Aristote. il répond à la question : que veut dire l'être? Et la réponse est : être veut dire. le texte hébreu (ehié ascher ehié) dit autre chose. il ne dit plus que tout a une raison. aura des conséquences considérables. L e rationalisme chrétien commence avec la définition de Dieu comme raison de ce qui est. et qui soulève plus de L'ÉCLlPSE D U SACRÉ 163 problèmes qu'elle n'en résout. en m ê m e temps que comme fondement des valeurs. Une étape essentielle à cet égard réside dans la traduction fautive du célèbre passage de l'Exode (3. « le principe de raison ne parle plus comme principe suprême de toute représentation de ce qui est. que la traduction chrétienne a transformée indûment. causa sui. L'un des arguments avancés par la Scolastique en faveur de l'existence de Dieu est précisément ce ui de la cause première. 14) où lahvé se révèle à Moïse. qui est. mutos et logos. prise comme définition de l'essence divine. une réponse est d o n n é e qui englobe et qui dépasse tout le reste » Réponse lourde de malentendus. O n pose que cette cause est Dieu. il est absurde d'envisager un pur néant. puisque c'est à partir d'elle que Thomas d'Aquin définira Dieu comme ipsum esse subsistens ou esse perse subsistens. ont déjà c o m m e n c é d'être dissociés. Ce passage est traduit par les Septante et par la Vulgate au moyen de la formule : « J e suis celui qui suis » (ego sum qui sum. à savoir celle de l'être de l'étant» (Beaufret). la métaphysique occidentale reflète à la fois l'influence de l'héritage biblique et d'une philosophie grecque o ù . Poser Dieu comme cause ultime. qui s'énoncerait plutôt par : «Je serai celui qui agira. au cœur de la foi. O n arrive ainsi à l'équation : « Être et raison : le Même. qui prétend assujettir la vérité du monde à une vérité qui le dépasse. mais significativement. L e monde doit avoir une cause. écrit Walter Kasper. appuyée qu'elle est sur cette idée de création « qui ne fait que remonter causalement de l'étant à l'étant sous la présupposition de l'étant. ego evni ho on). L'oubli de l'être est dès lors inévitable. en affirmation sur l'être Cette traduction « ontologisante ». Comme l'être qui est Dieu ne saurait avoir de raison.

C'est en ce sens qu'au-delà des condamnations chré­ tiennes de la libido sciendi et du conflit qui. » « L'objectivité scientifique. non seu­ lement elle enlève aux choses ce qu'elles ont de divin. Là où la nature est le siège du divin. » L a science classique s'origine d'une volonté d'appréhension exacte d'un monde désormais objectivé. E n quelques mots. c'est-à-dire fonde. en tant qu'il est porteur d'une raison reflétant l'intellect divin. la technique moderne est une praxis centrée sur elle-même qui ne peut vouloir savoir des choses. depuis toujours. selon sa vocation même. Elle vise à l'exactitude vérifiable.164 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'essor de la science classique. A. leur aspect qualitatifs'^. ce n'est pas un hasard si la technique moderne a connu son développement le plus intense dans la partie du monde qui a le plus reçu l'empreinte du christianisme : « L a technique dérive. remarque Hei­ degger. l'établit comme . ne résulte de rien d'autre à l'origine que de l'extension et de la projection sur le monde profane du principe de raison. calculable. f o n d é e sur la rationalité nombrante. L'exigence rationnelle se développe aux dépens de la conscience mythique et de l'imaginaire collectif. opposa maintes fois les théologiens aux savants. c'est avec le monothéisme biblique que commence ce procès d'ob- L'ÉCLIPSE D U S A C R É 165 jectivation et de désenchantement du cosmos qui résulte de l'identification de l'être à un Dieu qui ne saurait éma­ ner du monde. au sens de ce qui. constate Paul Tillich. il faut admettre que la métaphysique occidentale est à la racine de l'essor des sciences classiques. Désa­ cralisation et objectivation vont de pair. « Ratio. elle brise l'image sacrale du monde. la science classique n'a qu'un avenir limité: à l'inverse. Dans ce but. image qui ne saurait subsister après dissipation de la qualité au bénéfice de la quantité. en séparant le sujet et l'objet. là où le vrai se rabat sur l'exact. qui laisse l'homme libre de déchaîner sa volonté de puis­ sance en s'instituant « maître et possesseur de la nature ». Ce qu'elle vise est une vision du monde non mythique. ajoute Jean-Pierre Sironneau. dont il est courant de dire qu'il a largement contribué à la désacralisation du monde en barrant encore un peu plus l'accès à cette « irrationalité » dans laquelle baigne le sacré. par le calcul. pourrait-on dire en paraphrasant une expression célèbre. atteint une chose. W. « que ce qu'en peut déterminer a priori le projet mathématique de la nature». mais aussi ce qu'il y a de vivant en elfes. « Plus la science se replie sur elle-même. Schlegel a dit l'essentiel : « L e christianisme a anéanti le sentiment de la nature. justifier. le monde en un système d'objets. Subjicite eam! L a raison est en effet aussi ratio. calcul. compte à rendre. de la conception chrétienne de la foi. tout est permis. La désacralisation du monde par l'activité scientifique se traduit par son objectivation. Mais elle la requiert éga­ lement comme la condition m ê m e de son essor. et que la science classique n'a fait que développer. Prise en son essence. entre l'homme et le monde. la technique moderne n'est pas tant de la science appliquée que l'hé­ ritière directe du principe de raison porté par a méta­ physique occidentale. Comme l'écrit Gabriel Vahanian. la volonté et la représentation. L a science classique est en effet l'activité rationnelle par excellence. Ratio veut dire aussi rendre compte. si elle n'en découle directement. plus elle repousse l'élé­ ment mythique à l'arrière-plan. Elle est le fruit d'une dichotomie. entrave le libre jeu d'une pensée symbolique f o n d é e sur les correspondances entre microcosme et macrocosme "\ » O r . radicalement soumis à un homme qui. se trouve du m ê m e coup légitimé à se poser contre lui. repous­ sant l'élément sacré à l'arrière-pTan jusqu'à le dissoudre. Ce faisant. C'est pourquoi le mécanisme domine dans la physique moderne. au cours de l'histoire. leur individualité. autre­ ment dit de sa conception utopique du religieux » Contrairement à une idée trop répandue. Le désenchantement de la nature a é t é le réquisit indis­ pensable au développement des sciences naturelles. une autre chose. au rabattement du vrai sur Vexact. le sacré disparaît. ne signifie pas seu ement compte à rendre au sens de ce qui justifie. dit Heidegger. transformant. on l'a vu. L e monde doit pouvoir être désacralisé pour pouvoir être transformé : si rien dans le monde n'est plus sacré.

que présuppose la validité universelle du principe de rai­ son. On jeut dire que le péril est alors à son comble pour l'hajitant de la terre. renonçant à la tradition néoplatonicienne prolongée par Avicenne. qu'elle I . en tant qu'il se pavane dans la figure du seigneur de la terre. Là où la technè des Anciens appréhendait d'une tout autre manière la vérité de l'étant dans la lumière de l'être. lorsque se développe la Scolastique. la Scolastique reprend l'idée d'une cause première comme étant suprême. rien ne le protégeant plus de n'être plus lui-même. le christianisme s'est ainsi largement « paganisé ». en leur donnant le plus souvent une autre signification. l'assure » Peu à peu. « dans l'horizon de la technique. la technique moderne recèle en son principe une menace qui a couvé durant toute l'histoire occidentale et qui finit par atteindre l'homme en retour. époque où la vision hiérophanique du cosmos est partiellement réhabilitée par la théologie. C e que Friedrich Georg Jiinger a appelé la « perfection de la technique » n'est autre que cette complète calculabilité des choses transformées en objets. Et. « m ê m e sous sa forme catholique et romanisée. comme une herméneutique au nom de laquelle tout savoir requiert le monde au nom de la puis­ sance de calcul. construit ses églises à l'emplacement des anciens lieux sacrés. calculable.166 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L ÉCLIPSE D U SACRÉ f o n d é e en droit. 167 effet s'est trouvé en quelque sorte neutralisé par la perdurance d'une antique conception du sacré avec laquelle le christianisme. Ce syncrétisme atteint son apogée au Moyen Age. Pendant plusieurs siècles. rien ne s'offre plus à titre d'étant que comme ce qui est sommé d'avoir à fournir de quoi alimenter. s'est trouvé contraint de composer. Celle-ci oriente en eff"et la pensée chrétienne vers la logique rationnelle d'Aristote. L a technique moderne se dévoile ainsi comme un faire-produire. L'effet dévastateur du principe de raison ne s'est mani­ festé que progressivement. Chez Aristote. pour s'implanter en Europe. par ce calcul m ê m e . de la part de l'homme. on en vient à penser qu'une chose n'est vraie que pour autant qu'elle est intégralement rationnelle. tandis que la religion popu­ laire continue de s'alimenter largement aux traditions immémoriales héritées du paganisme rural Cepen­ dant. quantité d'éléments de rites et de pratiques caractéristiques des croyances qui lui préexistaient et auxquelles il s'attaquait. au fil d'un processus dont on repère aisément les étapes. cet Les choses commencent à changer au x i i r siècle. et. autre­ ment dit : sommé à fournir à l'homme. et en peuplant le ciel d'une multitude d'anges et de saints protecteurs. s'attaquant peu à peu à toutes les catégories naturelles. qui ne sera conservée que dans a culture islamique. qu'un rouage à mettre en place dans le système qui transparaît de plus en plus à travers les figures indissolublement corrélatives de l'Etat totalitaire et de Vhomme normalisé'''* ». le prétendu " sujet ". saisissable dans le registre de l'exactitude. comme l'observe Julius Evola. canalisé d'antiques coutumes dans le culte des reliques et des patrocinia ou la vénération des saints patrons et des « saints hommes » mais il a dû nuancer son monothéisme originel en lui conférant. une domination croissante sur l'étant. la technique finit par assassiner la vie en tant que catégorie vouée à s'accomplir de par son existence propre. la spé­ cificité trinitaire exprimée dans la doctrine de l'unité de la substance et de la trinité des personnes. Au fil des siècles. le christianisme a assimilé en son sein. Comme le bouddhisme du Mahâyâna. Dès lors. la foi chrétienne fut un obstacle qui priva l'homme occidental de la possibilité d'intégrer son véritable et irréductible mode d'être grâce à une conception du sacré et des rapports avec le sacré conforme à sa véritable nature " ». Tout « progrès technique » voit l'individu s'af­ firmer un peu plus contre un monde objectivé. comme exacte. sous l'influence des catégories de la pensée grecque (voire d'un plus ancien modèle triparti). Comme l'explique Jean Beaufret. de quoi pousser toujours plus loin son impérium obéissant. Non seulement il a repris à son compte de nombreuses fêtes traditionnelles. « toute nouvelle connaissance devient un moyen d'imposer une nouvelle servitude à la nature " ». appréhendée à travers l'héritage intellectuel d'Averroès.

écrit à ce propos Lucien Sfez. tandis que la distinction du sensible et de l'intelligible. ce qui n'est « objecti­ vement possible que si la foi chrétienne se réfère à ce qui est commun à tous les hommes et à ce qui les ras­ semble au-delà de toutes les cultures : leur raison ». tandis que la rationalisation entraîne le déclin progressif de toutes les médiations symboliques du divin : le symbolisme devient pure allégorie. mais bien encore la raison. Une telle accen­ tuation oriente l'Église vers la définition dogmatique au détriment de l'expérience mystique. comme à la volonté de puissance qui ne peut s'épargner d'y avoir recours. mais rendre compte de son espérance à tous les hommes. sous l'espèce de laquelle. prétend se passer entièrement des lumières de la raison.169 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ assimile à Dieu. elle sait bien qu'en général on ne suscite pas la foi par des arguments raisonnés. Vego se pose déjà comme condition de l'être et. restait encore prise dans un m ê m e englobant. en posant le principe de l'ac­ cord entre l'économie de la grâce et de la nature. dira Heidegger. « De l'essence de la subjectivité du subjectum et de l'homme comme sujet. la foi n'en est pas pour autant ramenée à la raison . 168 Contre le fidéisme (et parfois certain traditionalisme). se proclame potentiellement autonome. l'essentiel est dit. Certes. sur qui Descartes reporte les caractères de l'absolu. et qu'une raison qui se dévelop­ perait en dehors de toute relation interne à la révélation serait aussi condamnable que le pur fidéisme qui. le raisonne­ ment s'associait encore à la foi pour constituer le trait reliant l'existence humaine au dieu créateur. depuis L'étape suivante est évidemment le cartésianisme. donc je suis » : avec cette formule. ce n'est plus seulement l'âme qu'il lui a d o n n é e . par là. en affirmant que l'homme a tout autant besoin de l'une que de l'autre. L a subjectivité s'installe à la source de toute la pensée moderne. tentera toujours ae placer à égalité la foi et la raison. Thomas d'Aquin l'affirme : « Il n'y a rien de plus grand que la pensée rationnelle.et la tradition chrétienne. Chez Thomas. dans la théologie classique. L'homme. qui arrime la foi à une anthropologie factice proclamant contre l'évidence tous les hommes également doués de raison. m ê m e chez Platon. L a . » Parallèlement. marque. à une distance certes infinie. Cette orientation. avec saint Thomas. avant de se transformer au moment de la Renaissance en vague et futile « mythologie ». sauf Dieu » Tertullien (credo quia absurdum) jusqu'à la théologie moderne. dans laquelle Henry Corbin voyait une véritable « catastrophe métaphysique ». le thème de l'égalité devant Dieu commence à prendre une forme rationaliste affir­ mée. Descartes continue certes de se référer à Dieu. mais il en fait virtuellement une hypothèse dont le ratio­ nalisme moderne n'aura pas de peine à se défaire. l'Église ne cessera de soutenir que Dieu est connaissable avec certitude à la lumière de a raison : il y aurait une « ouverture naturelle » de la raison à Dieu. ne serait-ce que parce que. au sens le plus plein. Avec Descartes commence le véritable accomplissement de la métaphysique occidentale. Chez Des­ cartes. 1 reste que le chrétien ne doit pas seulement justifier sa foi devant lui-même. « Je pense. les Scoliastes fondent déjà l'autonomie des lois naturelles Enfin.on soutient qu'elle a son fondement en elle-même et l'on se contente d'en proclamer la ratio­ nalité interne . qui. s'affirme sans plus aucune réserve comme subjectum. ce dieu suprême nous donne à le comprendre » C'est très logiquement de cette époque que datent aussi les « preuves de l'exis­ tence de Dieu » : par le libre exercice de la raison. la confusion drastique de l'être avec l'étant qui se lira dans toute la métaphysique occidentale C'est elle qui fera dire à Berdiaev : « Saint Thomas a désacralisé le cosmos. tout homme peut parvenir à la connaissance de Dieu. fait partie l'illimitation inconditionnée de la région d'une objectivation possible et du droit d'en décider » La voie est en effet ouverte à la raison calculatrice. avertie des choses humaines. la raison s'excède d'elle-même et annexe la foi en elle comme une simple modalité du jugement. « Ce que la créature partage avec son Dieu. ouvrant ainsi les voies de la sécularisation. Par ces termes. est désormais interprétée comme distinction réelle du monde et de l'intellect divin.

L e temporel incorpore déjà l'égalité universalisante. plus tard. les médiations institutionnelles sont pour la plupart déclarées inutiles. elle garantit la vérité du jugement qui. Alors que l'Antiquité et m ê m e encore le Moyen Age n'avaient vu dans r« autonomie » ciu'une catégorie politique. en m ê m e temps qu'il fait de la classe bourgeoise et de l'activité économique les auxiliaires de l'action « morale ». elle finira par la remettre en cause de façon drastique. à son tour. La question des inégalités de conditions va se poser dans toute sa crudité (. tous..). les derniers canaux qui reliaient le ciel et la terre sont fermés. Les guerres de religion conduisent l'État à se chercher un fondement propre hors de la foi. « L a figure de l'égalité prend la forme d'une condition de possibilité pour l'entende­ ment.). A l'intérieur de l'Église. Tous les ingrédients des Lumières.. L'éthos calviniste renforce la rationalisation de la vie quotidienne. L e contrat social se formule déjà. Car la raison ne permet pas seulement de connaître Dieu. en m ê m e temps que l'on assistera à l'ascension des classes et des valeurs bourgeoises. L a brèche est ouverte par où s'engouffrera la pensée libérale. affirrnera dans la m ê m e visée la nécessaire neutralité de l'État en matière idéologique. entraîne un éloignement de Dieu accru : l'appareil sacramentel est réduit au minimum. provoque le choc en retour de la Contre-Réforme. Du coup. de Malebranche à Bayle. L e citoyen devient un sujet « raisonnable ». mais. écrit Lucien Sfez. C'est le début de la sécularisation. telle que Dieu lui-même l'aurait choisie (.. tout ce qui ressortissait à une conception holiste de la société sera rabattu sur la sphère individuelle. Peu à peu. n'a plus cours. Du coup. de Locke aux Encyclopédistes.. L a Réforme. accentue la tendance. ne devant obéissance au prince que pour autant que celui-ci agit lui-même c o n f o r m é m e n t à la raison. la base de la stabilité du modèle chrétien. on ne prie plus pour les morts. Le principe de raison s'installe dans son règne. sont déjà là » L a Réforme. qui n'entame pas la division sociale du pouvoir.. Les dispositions de la vie sociale que l'homme jugerait ne pas être fondées en raison peuvent et doivent être critiquées. par . Certes. la mesure de toutes choses. du point de vue du sacré pris dans sa dimension collective. en progression vers une der­ nière détermination. le culte de la Vierge et des saints disparaît. elle peut désormais s'exer­ cer dans tous les domaines. L e pro­ testantisme. Du coup. sourcée dans l'âme. mais.. La raison est maintenant le mètre universel. L'homme.170 171 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ raison est toujours mue par la foi. De l'égalité chrétienne classique. la séparation du spirituel et du temporel prolonge dans sa sphère propre la dissociation inaugurale. universellement rationnelle. qui marque la reprise en profondeur de la christianisation. mais insérée dans le cosmos dyna­ mique. L e libéralisme. enfin. avant de se résoudre par conversion du spi­ rituel dans le temporel.). justifie la vérité de l'égalité (. le mysticisme se trouve en quelque sorte réhabilité — le rapport individuel au divin favorise l'expérience de Dieu dans l ' â m e . suivant sa propre logique. en retour.. on passe à une égalité de nature située dans Vego raisonnable. qui envisage l'établissement d'une cité mondiale. Divisé. puis à une m ê m e égalité de nature raisonnable. La foi devient ainsi une histoire locale. les guerres de religion en font une catégorie de la vie spi­ rituelle. L a paix civile dépend de la proclamation de la religion comme « affaire privée ». Elle a pour rôle de permettre le processus de l'intellection chez tous les hommes : récla­ mée au fondement d'une théorie générale de la pensée. surtout celui de Calvin. puis morale. lumineuse et parfaite. la théologie qui s'ap­ puie sur la « lumière naturelle » de la raison tend â se substituer à la théologie de la révélation. L a dissociation gagnera tous les ciomaines. la séparation de l'égalité intime et des inégalités socia es et politiques. rationnel de part en part. la raison devient plus que jamais la nouvelle base de la vie commune. Libérée de ses entraves. le christianisme perd en effet toute capacité d'intégration sociale. le miracle perd toute signification. qui ouvre une possibilité de discuter la répartition des divisions sociales.

dans la théologie chrétienne. L a raison. Universaliste dans son essence. tout comme Dieu s'est révélé comme raison. n'aura plus qu'à continuer dans cette voie. l'au-delà. De m ê m e que judaïsme et christianisme se séparent sur la question de savoir si le Messie est ou non déjà venu. l'histoire. il y a pour Hegel. Mais tandis que. terme dans lequel sont confondus les traditions fondées sur l'autorité de l'Église et les derniers restes de sacré qui pouvaient encore subsister çà et là. pour qui le contrat social est un acquis sur lequel il n'y a pas à revenir. sous sa visée propre. dans le sens enfin d'une éradication des « superstitions ». Locke et Adam Smith. à chaque époque. De ce que tous les hommes sont également raisonnables. affirment comme le prophète Isaïe que l'orga­ nisation sociale des temps à venir sera égalitaire et que l'aliénation politique comme la contradiction génératrice de conflits y auront disparu. Mais tous. L a thématique égalitaire pénètre dans tous les pores de la sphère civile. le plan divin restait soustrait à la vue des hommes. L a raison se révèle comme un dieu. O n peut vivre elsi Deus non daretur. L a raison. L'« état de nature » remplace l'Éden primitif. Chez lui aussi. les « lois de la nature ». en devient la loi suprême. substituée à la Providence. cette idée d'un « progrès » général sécrète paradoxalement l'ethnocentrisme et le racisme : les peuples non conformes au modèle occidental de « d é v e l o p p e m e n t » sont déclarés « p r i m i t i f s » . à elle seule. permettre à l'homme de faire son unité dans l'appréhension d'un « ordre naturel » qui ne doit plus nécessairement à Dieu son agencement moteur. un peuple « universal-historique » qui représente pour cette époque la plus parfaite incarnation cie la raison. L a raison est désormais censée. Sûr de luim ê m e et dominateur. porteur privilégié du sens de l'histoire. de l'autre. sont encore en gésine (l'égalité n'est pas tant à constater qu'à construire). le soumettant en quelque sorte à sa propre mesure. Marx.173 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ là. les cultures rencontrées dans l'espace sont reclassées hiérar­ chiquement dans le temps. appréhendé dans sa globalité. affectée d'un sens global. comme dit Grotius. Dieu devient une hypothèse. au m ê m e titre que les p h é n o m è n e s naturels. est le processus histo­ rique lui-même. 172 Grâce au mythe du progrès. Hegel pose une conception unitaire du temps : le devenir historique est téléologiquement orienté vers une identité qui le détermine. l'histoire reste essentiel­ lement finalisée. Elle va toujours dans le sens d'une plus grande rationalité. l'entrée en société. d'une plus grande objectivation du monde. tout le rationnel est rée . la « faute originelle ». dans le sens aussi de la dévaluation des appar­ tenances concrètes au profit d'une humanité abstraite Ainsi les choses arrivent-elles à leur terme. Dieu s'appelle désormais le Grand Horloger. le Grand Architecte ou. Il ne s'agit plus de faire son salut. les avis diffèrent pour savoir si la « révolution » appartient au passé ou au futur : d'un côté. chez Hegel. mais de tendre vers le bonheur. toute la théodicée chré­ tienne descend sur terre. plus simplement. Les philosophies de l'histoire constituent elles-mêmes autant de théodicées dont la structure conserve la concep­ tion monothéiste d'un temps progressif linéaire gouverné par un intellect divin. une affaire de convenance ou d'opinion. dans la Bible. « s'empare de Dieu ». qu'ils annoncent la société sans classes ou un monde pacifié par la généralisation du libreéchange. il y a un peuple « élu ». Les p h é n o m è n e s historiques sont censés obéir à des lois. autrement dit. le plan de la raison se dévoile progressivement dans l'histoire. le futur. D'où l'équation : tout le réel est rationnel. est une totalité en progrès. dont il est l'héritier - . dont les droits sont déclarés inaliénables parce que fondés en nature. Avec le siècle des Lumières. pour qui les temps messia­ niques. Et de m ê m e que. Rousseau et Marx. rebaptisés « lendemains qui chantent ». L a « main invisible » d'Adam Smith est une nouvelle version de la Providence. Diderot tire l'idée que nul ne peut par nature en commander un autre. le rationalisme « laïc » se retourne contre le rationalisme chrétien. c'est-à-dire antérieurs à la formation m ê m e des sociétés.

comme « superstition » dans ses formes dogmatiques. initialement destinée à compenser sa propre audace. faisant appel à une au tre cause : celle sar exemple que la science proposera. le christianisme a rendu possible leur dissociation défi­ nitive. il a déconsidéré tou te croyance. I ls avaient doublé y. Critique enfin du point de vue de la conscience morale : comment concilier le règne d'un être tout­puissant. . le divorce entre la raison et la foi est consommé. Elle peut bien se réclamer d'un vague « déisme » : il ne s'agit que d'une survivance résiduelle. Ayant f o n d é l'essence de la technique moderne. c'est créer les conditions d'un obscurcissement. il lui a permis de poursuivre un rêve de domi­ nation de l'étant qui ne pouvait que le conduire à tenter d'occuper lui­même la ρ ace de Dieu. plus les hommes sont portés à se détacher d'eux. parce qu'en rupture avec les bases fondamentales de la spiritualité humaine. il a créé les condi­ tions dans lesquelles la seconde allait se retourner contre la première. E n instituant l'homme comme sujet d'un monde objectivé. le christianisme a buté sur le paradoxe des conséquences. d'injustices non punies et de stupidité incorrigible ^ ' P » Julien Freund dira : « L e monothéisme constitue un gigantesque effort de ratio­ nalisation qui a é c h o u é au regard de l'éthique qu'il se proposait de fonder : il est incapable de rendre compte de l'existence du mal » Hegel voit porté par une pensée plus « généreuse » que rigoureuse et qu il d é n o n c e comme « bourdonnement informe ». et que le monde continue sans lui. incar­ nant la suprême raison. En séparant arbitrairement l'Un­Tout en deux sphères. Dès l'époque des Lumières. Amoindrir le sacré. comme illusion e n g e n d r é e par le res­ sentiment. face à un dieu qui peut se passer d'eux. il s'est mis en position d'être soumis à la m ê m e loi : ayant commencé. soit vers le fidéisme senti­ mental. Ainsi. Entreprenant la « généalogie de la morale ». puisqu'ils n'ajoutent rien à sa perfection. il a débouché sur l'athéisme. demande Max Weber. En posant Dieu comme autonome par rapport au monde. qu'on lui assigne une fin. Ayant intime­ ment voulu associer la foi et la raison. L e sacré était le « ciment » qui tenait ensemble la terre et le ciel. s'exposant ainsi à ce que ce dernier soit un jour ou l'autre démasqué pour ce qu'il est : comme fable. d'un retrait fondamental. ce qui permet à Feuerbach de l'interpréter comme simple projection idéalisée des attributs humains. en instituant un gouffre ontolo­ gique entre l'être créé et l'être incréé. prétendent à leur tour se passer de lui. Les théologiens avaient fait de Dieu la cause du monde créé. et dont les héritiers de VAufklàrung se déferont rapidement. L e drame n'est pas que l'homme croie aujourd'hui pouvoir vivre sans Dieu. en faire tout au plus un attribut de Dieu. mais incontestable. En inventant l'idée d'une histoire ayant un début et une fin absolus. Nietzsche fera tomber cette fable sous le coup du sou pçon.174 175 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ schismatique sans doute. De l'autre. Hegel en dressera excellemment le bilan dans sa Phénoménologie de l'esprit D'un côté. Par ses postulats fondateurs. soit vers l'agitation sociopolitique « moralisée ». I ls se plaçaient par là en position d'être « réfutés » par une autre explication. ee monde d'un autre monde. Vexplication de tout ce qui est. Et cette critique rationaliste s'étend à tous les registres. la raison perd la foi et s'installe dans la sécularisation. I ncar­ nation d'une croyance finalement inhabitable. la foi perd la raison et tend à se replier. partout. mais qu'il continue à confondre Dieu avec l'être et qu'il rejette du m ê m e coup toute forme de sacré. Se proclamant « seule vraie religion ». en obscurcir la lumière. les hommes et les dieux. il a rendu possible la désacralisation du monde. qu'une puis­ sance qu'on nous présente à la fois comme omnipotente et bonne ait pu créer un monde aussi irrationnel de souffrances non méritées. L a religion est au nom de la raison d é n o n c é e comme « despotisme » dans ses formes institutionnelles. il a réalisé les conditions de la réciprocité : que les hommes. ne s'exprimant plus que dans un discours que Plus les dieux sont loin du monde. avec la présence du mal? « Comment se fait­il. il a vu pareillement la science et la technique se retourner contre lui.

Là réside l'athéisme potentiel de la religion chrétienne. tout se défait. L a dissociation inaugu­ rale gagne progressivement tous les domaines de la vie spirituelle et sociale. cela rime ensemble. comme création. . Nietzsche n'avait pas tort d'identifier le théisme chrétien à un nihilisme potentiel : « Nihiliste et chrétien (Christ). selon l'expression de Marcel Gauchet. Miller. véritable aberration du point de vue de l'expérience spirituelle. L e dieu de la Bible a en effet été tué par ceux qui l'ont inventé bien avant que les « incroyants» n'en découvrent le cadavre. qu'on a pu le nier radicalement » Ayant travaillé sans le savoir à sa propre fin. » L'Evangile a repris la m ê m e idée sous une forme morale : celui qui a tiré l'épée périra par l'épée. prétendent s'instaurer cha­ cune en sujet de l'autre. et qu'il explique : « L a foi biblique dans la création a rompu avec l'antique concep­ tion sacrée du monde et accompli une désacralisation de la réalité en désignant de façon claire et univoque Dieu comme créateur du monde. en vou­ lant placer Dieu au-dessus de tout. oublieuses de leur commune appartenance. En réduisant Dieu à n'être qu'étant suprême. Nietzsche disait encore que c'est de théologie que Dieu meurt étouffé. « métaphysique des imbéciles ». C'est seulement quand Dieu a été pensé radica­ lement comme Dieu. vers là aussi elles doivent périr selon la nécessité. la métaphysique occidentale a exclu toute trans­ cendance authentique et préparé sans le savoir la montée de l'athéisme contemporain. Ainsi se résume l'histoire occidentale : extinction du sacré par la métaphysique. relevant de ce que les Indiens d é n o m m e n t anadhikâri vedânta. Anaximandre disait : « De là où les choses s'engendrent. cela ne fait pas que rimer ensemble. Cette parole-là est vraie. le chris­ tianisme a bien été. « la religion de la sortie de la religion ». C'est ce que le théologien Walter Kasper n'est pas très loin de reconnaître quand il écrit que l'athéisme présuppose le christianisme. cause première ou valeur d'où s'engendrent toutes les valeurs. a mis en route un processus au terme duquel ce dieu ne pouvait que tomber au-dessous de tout. Ainsi la Bible a pensé le monde comme profane et Dieu comme sacré et a établi entre les deux une distinction qualitative infinie. L e christianisme est mort de ce qui l'a institué.176 177 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ Le sacré disparu. L e monothéisme biblique. » L e nihilisme moderne n'est rien d'autre en effet que la dis­ sociation inaugurale induite par le monothéisme biblique poussée dans toutes ses conséquences : dissociation dé­ structurante par laquelle toutes les parties. dit fort justement David L . « Dieu est mort d'une longue maladie qui est le monothéisme ». mort de la métaphysique de cette mort du sacré qu'elle a provoquée.

simplement.. 1971. par d é f i n i t i o n . Son message n'est pas « un message religieux. de la distinction ontologique entre le monde et Dieu. Minuit. G e n è v e . Gilbert Durand. r e p r é s e n t e r que la nature humaine du Christ. 48-49. pp. Casterman. De stin e t e spoir du monde mode rne . Ibid. p. Artus. on ne peut logiquement rien en dire. mais le message d'un Dieu dont l'homme en tant que tel ne peut jamais rien savoir ni avoir et d ' o ù vient justement pour cela le salut ». 44. 1981. 18. Les Problèmes de l'image dans la Grèce ancienne. Janvier-mars 1981.L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 5. Chemins qui ne mènent nulle part. Jaspers et certains t h é o l o g i e n s contemporains. 17. 87. 1985. zone o ù le soleil se lève. 35. c'est appar­ tenir à ce peuple ciui a r e n o n c é au désir de voir au point qu'il veut faire avant d'entendre. et James Hillman. par Fichte. 21. L e s textes rabbiniques d é c r i v e n t Dieu comme Γ« a n t é r i e u r du monde ». Le Sacré. pp. La Cité séculière . P U F . in Recherches et documents du Centre Thomas More. le Philosophe e t se s sortilège s. 26-35. p. 132-136. p. et donc à s é p a r e r totalement c r é a t i o n et r é d e m p t i o n . texte inédit. 1964 et 1984. NOTES DU CHAPI TRE I I 10. qidmono che l olam. pp. ni des renseignements et directives sur la d i v i n i t é ou la divinisation de l'homme. Gallimard. Le che min de He ide gge r. les iconoclastes reprochaient de ne pouvoir. et l'assimilent à l'Orient. 1985.. 1970. 1981. p. ri/. Albin Michel. septembre 1982. 7. Étant le T o u t Autre. IV. E m m a n u e l L é v i n a s ira j u s q u ' à é c r i r e . 62. 14. « Ê t r e j u i f . l'ob­ jection est a v a n c é e . dans la Bible. le mot kéde m signifie à la fois l'« O r i e n t » et !'« an­ tériorité ». Si Dieu est e n t i è r e m e n t distinct du monde. 13. autres. L a d é f i n i t i o n de Dieu comme un ê t r e personnel risque par ailleurs de le soumettre aux limitations et à la finitude i n h é r e n t e s à la notion de personne. 35. 122. 2. des hommes. 25. Dialogue p. 12. 1983. L'Égalité 1. 20. Rachel. 15. 44-45. 7. T e l l e est la conclusion à laquelle aboutit le j e u n e Karl Barth dans son Comme ntaire de l'Éphre aux Romains (Labor et Fides. Mercure de F r a n c e . in /'//οϊΠίΠί·. « L e s i c ô n e s furent r e v ê t u e s de sacré à la fin du vr siècle et au V U ' . Sur l'inte rprétation Minuit. Op. sous des formes diverses. Max Weber renvoie ici au livre d'Isaïe et au psaume 21.1 8 . Dieu se donne d ' e m b l é e comme la crise et la suppression du monde. 4. le Polythéisme dans l'âme. 19. é t é 1983. 1980.L e Mail. A l'art sacré. e d la Ge nèse . positifs ou n é g a ­ tifi. yiicoÏi. qui aboutit à nier la d i g n i t é de la c r é a t i o n . Le Savant et le politique. 3. Josy Eisenberg et A r m a n d A b é c a s s i s . 84. L u i attribuer des p r é d i c a t s . » 16. Le Sacré. cit. 47. l'Imagination symbolique. L e s é t u d e s les plus r é c e n t e s confirment que. 9. S u r ce sujet. ave c He ide gge r 8. parce qu'il y a encore trop de voir dans l'entendre. in Seyis. 11. mars 1982. 22. écrit Peter . le c a r a c t è r e « c é l e s t e » de l a h v é n'est pas un c a r a c t è r e primitif. 179 Casterman. p. cf. Nous ne prenons é v i d e m m e n t pas ici le terme de dualisme dans le sens du dualisme radical des groupes gnostiques ou m a n i c h é e n s . E n h é b r e u . 1972). Lea et les Ibid. c'est déjà le rapporter à une norme dont on d é c l a r e en m ê m e temps Qu'il l ' e x c è d e absolument. 183. P U F . 6. Art. Cette radicale a l t é r i t é pose d'ailleurs des difficultés proprement t h é o l o g i q u e s . 1968. C l é m e n t Rosset. mais dans le sens. U G E / 1 0 . l a h v é n'est g u è r e q u a l i f i é de « Dieu du ciel » avant les psaumes royaux.

Une du monde. « holiste » (Louis Dumont). J e a n . Op cit. de justifier ici toute sujétion dans son principe. « G e n è s e c h r é t i e n n e de l'individualisme ». p. mobile et temps incertains. pp. Op. Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. Espace Aubier. après Vatican II. cit. 41. printemps 1983. Antoine et A b e l J e a n n i è r e . cit. 1967. le Désenchantement politique de la religion. 147. 40. 25. L a Haye. les Grecs et l'irrationnel. in J u l i e n Ries (éd. in Criticàn. v i l .. du sacré dans l'histoire. 1958. parce qu'elles continuaient d'exprimer les besoins de la cité antique. 1959. cit. « O n doit en effet remarquer. les Chemins p. 47-bb . 1978. rationalistes. Une histoire Mou­ Flammarion. e n t r a î n e une g é n é r a l i s a t i o n de la mimésis dont la violence et l'exclusion sont les effets o b l i g é s . 37. C f E . 118-120. Louis Rougier. 1970. Un Messie nommé Joseph. 163-174. Il ne s'agit pas. amenkanischen Studenten und die heidnische Versuchung.. R . le Sacré dans l'Ancien Testament. 1983. Sécularisation ton. Der Monotheismus als politisches Problem. Gallimard. L ' é q u i v a l e n c e du besoin d'interdit et du besoin de transgression a é t é maintes fois reconnue par la psychologie. Seuil. Difficile liberté. 34. 138. C f . Op. p. in Louis Dumont. l'Expression du sacré dans les grandes religions. 32. dont l'in­ dividu en soi constitue le seul r é f è r e n t . Yale. 11 y a. 145-146. A u b i e r . Albin Michel. op. écrit L é o p o l d Szondi. 280-283. pp. p. 39. 35. « L e besoin de tuer et celui d'apporter aux hommes une loi interdisant le meurtre et de la leur p r ê c h e r . Julien Ries. Dieu n'est en rien coupable.m ê m e . op.. 1984. p. qu'un principe d'organisation égalitaire. 78. . D e s c l é e de B r o u w e r . 1984. 31. Gallimard. 1. 257. 87. p. C f Marcel Gauchet. anthropologique sur l'idéologie moderne. C f . sont selon moi des formes de destin c o m p l é m e n t a i r e s » {Destin et liberté. 36. 65-67. de m ê m e . 47. in les Cahiers 38. in The Intercoltegiate Review. pp. et faire de la faiblesse une vertu en soi. cit. 1963. une très grande d i f f é r e n c e entre d é f e n d r e les faibles. c'està-dire les aider à devenir forts. 29. 33. 46. C f Louis D û m e n t . notamment la Tentation païenne.. qui s'enorgueillissaient encore de p o s s é d e r les restes physiques de protecteurs surnaturels » {la Soàélé et le sacré dans iantiqmté tardive. 1966. p. cit. Dodds.. 217). 38.180 181 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLlPSE D U SACRÉ Brown. 42. 1985. le besoin d'en poser d ' e m b l é e l'interdiction. 1985. 132-138. Louvain. p. 77. op. 44. Essais sur l'individualisme. c f surtout Erik Peterson. Recoi'ering A Sensé of ihe Sacred. bien entendu. 1935. perspective 43. 28). c o r r é l a t i v e m e n t . in la Liturgie 28. mais de donner à voir que toute s o c i é t é traditionnelle.P i e r r e Sironneau. Situation Paris. Seuil. que la religion la plus obsessionnellement « m o r a l e » traduit aussi le t e m p é ­ rament des hommes les plus immoraux. et. p. j a n v i e r 1974. Leipzig. que l'idée d'un gouvernement universel de l a h v é s'est lentement i m p o s é e à la conscience d'Israël p a r a l l è l e m e n t à l'extension de son e x p é r i e n c e his­ torique. 127. 24. 306. 105. in Questions III. elles s'appuyaient sur une l o y a u t é ininterrompue envers les dieux de cultes particuliers. de ce point de vue. 26. cit. du sacré en régime chrétien. 45. M . 1983. 180. Op. 15Juin . et que la d é c o u v e r t e progressive de cette notion ne postule nullement la formulation initiale des attributs de c r é a t e u r et de Dieu du ciel » {la Bible et le sens religieux de l'univers. implique une stratification et une d i f f é r e n ­ ciation sociale qui est la condition m ê m e de l'intégration de tous. Jean-Jacques Wunenburger... 23. O n peut dire. p. in Études carmélitaines. et religions politiques. pp. Marcel Gauchet. Lettre sur l'humanisme. mai-juin 1984. in Contrepoint. p. prin­ t e m p s . Science and the New Gnosticism. 27. Leçons sur l'égalité. 1985.). pour se p r é m u n i r d'abord contre l u i .é t é 1982. C e r f . 30. 54). p. S u r la l é g i t i m a t i o n de l'absolutisme politique par le mono­ t h é i s m e . vol. Gilbert. A m b i g u ë car seul celui qui est p o r t é au meurtre é p r o u v e . 1982. P. écrit Evode Beaucamp. Nous tenons compte aussi des autres articles du m ê m e auteur sur le sujet. 33-67. \n Modem Age. Albin Michel.

A quoi bon en effet se soucier de l ' é v é n e m e n t si le sens de l'histoire universelle est par avance d é t e r m i n é ? 56.. « L'amour conjugal é v o q u e une aventure qui se d é r o u l e dans un temps linéaire. qui met en relation la naissance des « l a n g u e s » avec une faute de Γ« or­ gueil » humain.. 186. Op. U n dieu causa sui devrait se p r é c é d e r l u i ­ m ê m e comme cause et se s u c c é d e r à l u i ­ m ê m e comme effet. 69. 56.Auxfrontière sde lare ligione tde lasâe nce yCe ntuùoD. 63. 194. Elle est à la fois cause de sa p r é c i s i o n i n t é r i e u r e et de son e x t é r i o r i t é par rapport au reste » {Science de la logique .182 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 48. p r é c i s é m e n t . qui montre comment ce culte a permis de concilier la sacralité des lieux avec la dogmatique nouvelle. 304. Le ttre sur l'humanisme . cit. Te mps e t être . p. L'historiographie. 1962. 75. C e r f . cit. 16. Le Sacré. 21). 128. in Coucilium. in Que stions III. p. et comme telle. pourrait­on dire. est une « perte de temps ». Le Principe 73. 1985. Martin Heidegger. cf. comprises comme de grandes u n i t é s de civilisation. p. 106. 1985. T e l est le sens profond de l'histoire de la tour de Babel. raison. sa (terre) promise . 54. cit. cit. « L'histoire de l ' h u m a n i t é d é g é n è r e en histoire des nations. Monothéisme 197. 70. Gallimard. p. 30. S i g n i f î c a t i v e m e n t . en liaison avec le d é v e l o p p e m e n t de la christianisation. 72. Op. Sinus. in Que stions IV. Sombart. Ernst Niekisch. p. . 55. p. 49. fc Zakhor ». Wide rstand. constitue sa d é t e r m i n a t i o n essentielle. le Principe de raison. Histoire p. 222). p. Martin 1976. S u r l'expansion rapide d u culte des saints locaux à la fin de l ' A n t i q u i t é . L'Alliance est une union. p. Histoire nature lle de la re ligion.. 253. cit. p. op. Cette i n d i f f é r e n c e d'un nombre pour tous les autres. L a seule exception. 88. 52. . u n « mariage ». Oscar Cullmann. espace re placé dans le te mps. pour é v o q u e r le lien du peuple d'I sraël à sa terre. I sraël est la fiancée du peuple j u i f . Op.. I . Chicago. 1923. s o u l i g n é e par Y o s e f Hayim Yerushalmi (op. cil.. e t critique de de s idole s hie r e t aujourd'hui. p. 147­148.. qui n'est pas terre d'origine. 1970. cit. Krefeld. p. L a Découverte. Elle Benamozegh. 161. 1962. p.. 58. Albin Michel. C f . cit. » 57. J e a n Beaufret. Etude s de métaphysique bibliqu e . D é f i n i t i o n qui est déjà paralogique : un ê t r e qui se cause lui­ m ê m e doit agir avant d'exister. Heidegger. Gabalda. op. 1955. Dans le Catholicisme e ntr e Luthe r e t Voltaire ( P U F . 1961. Gallimard. 61. mais terre de destination. juive e t mémoire 53. Peter B r o w n . « L e nombre en tant q u ' U n reste r a m a s s é sur l u i ­ m ê m e et indif­ f é r e n t à tous les autres. Q u e l'insistance sur le sens de l'histoire prise comme totalité d é v a l u e l'histoire r é e l l e peut contribuer à expliquer la grande indif­ f é r e n c e historique. Op. é c r i t Walter Kasper {le Dieu de s chrétie ns. 204. 71. 51. Neuchâtel. 64. p. dont cha­ cune r e p r é s e n t e une valeur s p é c i f i q u e ». juii'e . voit dans cette rationalisation de la vie en g é n é r a l l'une des sources majeures de la m e n t a l i t é é c o n o m i q u e moderne. p. 25. L a Baconnière. 183 60. p. 66. 65. Le s Juifs e t la vie économique . p.. op. 1949. Payot. 67. A n d r é Neher a bien m o n t r é l'im­ portance et la signification de cette symbolique horizontale . 36. 1968. 262. 59. Israël e l l'humanité'. « C e s traductions font de l ' é n o n c é historique d'une promesse un é n o n c é sur l'existence et une d é f i n i t i o n ». est I sraël. Ibid. pp. dira M a ï m o n i d e . 138. p. Me aning in Hislory.). op. cit. dont le peuple j u i f a fait preuve depuis le Γ' siècle de notre è r e j u s q u ' à l ' a v è n e m e n t de la Haskala. é c r i v e n t Josy Eisenberg et Benny Gross {op. 62. 1971). Christ e t le te mps. L ' E u r o p é e n moyen n'est en fait encore à la veille de la R é f o r m e que très superficiellement christianisé. p.. 5 6 3 . cit. 74. Payot. 1750. Jean Delumeau montre le c a r a c t è r e finalement très relativement « c h r é ­ tien » de ce Moyen Age dont le catholicisme traditionnel a fait sa r é f é r e n c e de p r é d i l e c t i o n . on le sait. la Bible r é c u s e toute symbolique é v o q u a n t la filiation. 76. 50. 68. 2).. 1984. 91. 1982.

p. in Joseph D o r é (éd. pp. Op. de m ê m e que la confusion entre l'être et l'étant e n t r a î n e la " mort de l'être ". 146. 1985. ens supremum. Op. excluant tous les autres theoi. op. sinon nous ne pourrions pas m ê m e parler de dieux au pluriel. Aubier. 1981. Walter Kasper. 78. é d . 82. pp. Il ne peut y avoir qu'une theotès de m ê m e que l'être (esse) est unique. fût-il s u p r ê m e .. fait remarquer C o r b i n . p. ne laissant place q u ' à un étant totalitaire. 99. L a « nature » dont il est question comme p r é s u p p o s é de la g r â c e est une nature commune à tous les hommes. distincte de ce que la tradition philosophique entend commu­ n é m e n t sous ce terme.. vol. allait j u s q u ' à p r é t e n d r e que la r é d e m p t i o n n'était pensable qu'en tant que r é d e m p t i o n hors du monde. Miller. du fait qu'elle inclut une liberté fondamentale que cette tradition tend p l u t ô t à lui opposer. p. E n confondant la theotès unique avec un theos unique. O r . Cet axiome a d o n n é lieu à d'innombrables i n t e r p r é t a t i o n s . 1954. l'unité de la theotès e n t r a î n e . la Fin du Moyen Age. 88. Huizinga. 80. cit. A d r i e n Maisonneuve.. Révolte contre le monde moderne. p. o ù la confusion se p r é s e n t e comme confusion entre la theotès (divinité) et les theoi (dieux). société. Payot. p. 1967. Henry Corbin. en r é a c t i o n notamment contre l'hérésie gnostique qui. p.m ê m e un é t a n t . Op. E n revanche. c'est pourquoi l'être est a n t é r i e u r à l'étant. 84. cit. 81. 89. J . 1946. de m ê m e que l ' u n i t é de l'être e n t r a î n e et conditionne la pluralité des é t a n t s » (lettre à David L . cit. 143. 123). L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 185 86. Somme théologique. op. L'axiome classique « la g r â c e suppose la nature ». 33-34. 180. 93-129.. I .184 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 77. cit. la theotès est a n t é r i e u r e au theos et aux theoi. . 83. est « p r é c i s é m e n t celle qu'a commise le m o n o t h é i s m e . Avicenne et le récit visionnaire.. L ' H o m m e . 85. il ne peut en bonne logique ê t r e l u i . 117. U n theos unique comme ens supremum sera toujours en retard sur la d i v i n i t é qu'on lui attribue. 110-117. L e p r é d i c a t devance le sujet. pp. 2. exprime dans la t h é o l o g i e c h r é t i e n n e la co-appartenance de l'ordre de la c r é a t i o n et de l'ordre du salut. la confusion de l'être et de l'étant. Dieu. 199. . L ' H e r n e . Polythéisme des valeurs et monothéisme religieux chez Max Weber. M o n t r é a l .. Op. la p e n s é e de l'être sous l'horizon de l'étant.). conditionne et garantit la p l u r a l i t é des theoi. gratta supponit naturam. C f . C e n t u r i o n . Église. U n e theotès unique ne se confond pas avec un theos unique. 79. la t h é o l o g i e m o n o t h é i s t e a préci­ s é m e n t p r é p a r é la " mort de Dieu ". Chemins qui ne mènent nulle part. cit. accentuant à l ' e x t r ê m e le dualisme c h r é t i e n . at. c i t é e in Christian Jambet. f é v r i e r 1978. pas plus que l'être unique ne se confond avec un é t a n t unique. l'être unique avec un é t a n t unique. p. 16. 87. 90. Si Dieu est l'être.

Les sociétés occidentales sont aujourd'hui des sociétés athées. L e langage se ramène à sa fonction opérationnelle.L'ÉCLlPSE D U SACRÉ III DE L A S É C U L A R I S A T I O N O n associe souvent la sécularisation à des p h é n o m è n e s tels que la rationalité et la « transparence » des compor­ tements sociaux. L a vie quotidienne fait alors l'objet d'une permanente A'alu ation sous l'angle du « meilleur inté­ rêt ». en tant que société. L'homme devient peu à peu un fonctionnaire de la technique. et ne renvoient plus qu'à eux­mêmes ­ objets « fonctionnels ». Les objets techniques. qui a pour effet de soustraire à l'empire des institutions et de la pensée religieuse des secteurs de plus en plus grands de la vie sociale et de la pensée commune. Dans les 187 sociétés occidentales. Au­delà d'une myriade d'événements sans portée ni véritables conséquences. mécanisé. la crise des vocations. le règne de la technique brise l'immédiateté de la perception et le jeu de l'imaginaire qui permettait de voir dans le monde un jeu de correspondances infinies. L a pensée méditante est par­ tout découragée. L'homme se distrait de son angoisse et se trompe lui­même grâce à une poussière de modes et de spectacles. l'histoire occidentale ambi­ . Les arts se trans­ forment en simples industries. elle consiste surtout en un processus plus vaste. Le monde devient unidimensionnel. L'avoir se subs­ titue à l'être : les individus. réfèrent ultime de la société. '. et par là m ê m e in­signifiants. sans « mys­ tère ». une société est « athée » dès lors que la croyance ne l'organise plus. mais qui. De m ê m e que Dieu est « mort » dès que la pensée de sa mort peut se formuler dans la conscience des hommes. la baisse de la croyance et de la pratique dans les grandes religions. il scande le travail comme le « loi­ sir » en les soumettant au m ê m e principe de rendement. divorce de Vanimu s et de l'anima. Par sa généralisation même. ne valent plus que ce qu'ils ont. Ils n'ont plus d'ouverture symbolique. l'utilitarisme façonne toute pensée. qui lui évitent de se mettre à l'écoute de sa propre finitude. un homme unidimensionnel qui ne vit plus que dans l'éternelle insatisfaction d'un présent coupé de ses dimensions de profondeur. elle aussi. dotés uniquement d'un sens utilitaire. Tout concourt à la détérioration de la fonction sym­ bolique. L'objectivation du monde atteint son apogée : la domination sur les choses transformées en objets fait du monde un système d'objets. Enlzauberung : récession du sacré. L'homogénéisation sociale va de pair avec le déracine­ ment. que les Églises n'y légitiment plus rien et que les « croyants » ne trouvent plus dans la vie collective un é c h o massif à leur propre foi. Marcel Gauchet parle très justement d'une « société athée » qui pourrait bien par ailleurs être composée d'une majorité de croyants. la décon­ fessionnalisation. L a culture de masse façonne. à l'appréhension rationnelle et « adéquate » des choses. qui les rend inaptes à toute charge symbolique. etc. mise au retrait du merveilleux où l'être se donne à voir par la médiation du sacré. En fait. n'en resterait pas moins athée. L e temps lui­même devient standardisé. où la relation à autrui est désor­ mais prise dans la dépendance d'une relation aux choses et aux individus transformés eux­mêmes en choses­objets. I ν a sécu larisation lorsoue la société n'est plus soumise à I emprise stru ctu rante de la religion. ont leur existence propre. l'emprise technicienne et la men­ talité marchande tendent à tout soumettre au règne de la quantité.

Vécu naguère comme négation (parasitaire) du théisme. une affirmation incertaine de la foi. s'était manifesté surtout sous deux formes : du point de vue de la connaissance. l'impossibilité grandissante de communiquer. remodeler à sa façon. par l'intellectualisation et surtout par le désen­ chantement du monde. dit Pierre Chaunu. La religion est devenue une affaire totalement privée. La mort n'est plus perçue comme la condition m ê m e de la vie. Être chrétien. créant ainsi les condi­ tions d'une généralisation de l'affranchissement. en France du moins. clivage accentué entre ceux qui pensent que que chose et ceux qui se laissent porter par le courant. L e sacré semble mort. dont on ne veut plus? L e monothéisme bib ique a affran­ chi l'homme vis-à-vis du monde. mais son « image de marque » ne draine personne vers la foi — qui ne se maintient. la vie le devient aussi. L e pape Jean-Paul II est populaire. » Propos qui peut s'étendre aussi au politique : crise du militantisme. après s'être combattues. .. comme en Pologne. Les temps modernes. C'est la fin des convictions propre­ ment dites dans le vide à quoi se résume ce que Nietzsche appelait le règne du « dernier homme ». d'abord concurrentes. en proclamant l'autonomie de la nature (Dieu est une hypo­ thèse dont on peut se passer).. 11 n'y a m ê m e plus. l'angoisse qui naît du sentiment de déréliction d'un homme qui se découvre plus que jamais voué à la mort dans un univers où celle-ci n'a plus de sens. en en faisant autant de « droits » et de présupposés de la « liberté ». L e christianisme ayant monopolisé la foi. D'un côté. L a « poursuite du bonheur » a pris le relais de l'accomplissement du salut. que dans la mesure où elle peut être appelée à jouer un rôle politique. c'est avoir une « opi­ nion ». le monde moderne a successivement légitimé toutes les formes de sécession. Mais orsque la mort est absurde. un point de vue parmi d'autres. L a mort devient honteuse et absurde. et du point de vue cle la liberté. Mais déjà. ni plus ni moins valable qu'une autre. marquent l'avènement du « monde plein ». en proclamant l'autonomie du sujet (ce qui est concédé à la puissance de Dieu est autant d'enlevé à celle de l'homme). il a laissé la place à Yindifférentisme des masses. de l'origine. Mais ce monde plein est surtout plein de vide. L e monde tourbillonne dans le fracas au lieu de graviter en silence. de l'autre. L'homme n'a plus d'oreille pour l'authentique. Il n'entend plus ce qui. et les autres ^. car les raisons de vivre et de mourir sont en dernière analyse les mêmes. dans l'ignorance crois­ sante de ce qui a fonde. « Le destin de notre époque. De l'hédonisme de masse au narcissisme individuel. le désassujettissement.188 L'ÉCLlPSE D U SACRÉ tionne d'être stationnaire. ont fini par s'accepter mutuel­ lement comme équivalentes. le christianisme a lui-même généralisé le règne de la valeur : les visées. une négation qui ne trouve plus grand-chose à nier. L'athéisme. Paul Valéry anti­ cipait la situation présente lorsqu'il disait : « L e débat religieux n'est plus entre religions. L a foi n'est qu'« une certaine manière d'être là » (D. aujourd'hui. fait appel. s'il est mis en question. qui se borne à énoncer des propositions « généreuses » en forme de lieux L'ÉCLlPSE D U SACRÉ 189 communs. de « christianisme sociologique ». mais entre ceux qui croient que croire a une valeur quelconque. face à un christianisme déstructuré. l'athéisme argumenté n'a plus lieu d'être. L'avènement de 'ère de la valeur débouche ainsi très logiquement sur la désagrégation des systèmes de valeurs. mais comme une limitation qui rend dérisoire tout bonheur en empêchant de le goûter pleinement. avènement de la politique-spectacle. au cours des dernières décennies. c'est-à-dire comme neutres. c'est toute foi qui s'effondre avec lui : sur quel dieu se rabattre s'il n'y en a qu'un. L'homme entend trop de choses pour écouter encore quoi que ce soit. et que chaque croyant peut à la limite. à sa suite. la modernité se caractérise par l'anonymat. E n faisant de Dieu la valeur suprême. a conduit les humains à bannir les valeurs suprêmes les plus sublimes de la vie publique » Les quatre voix in-finies qui se rencontrent dans l'Ouvert du sacré ne sont plus audibles. et le corps fait l'objet des « soins » qu'on accordait naguère à l'âme. disait déjà Max Weber. caractérisé par la rationa­ lisation. Sôlle). la croyance.

de la théologie de la sécularisation. D'autres ne 'admettent que pour y voir un « schisme ». Certains nient la responsabilité de la métaphysique occidentale dans l'histoire advenue. une « hérésie ». du point de vue de l'histoire des idées. Affirmant avoir raison contre les évêques. la religion serait Unglau be. fait significativement de celle­ci le contraire de la foi : « L a religion est incroyance. mais oublient que toutes les hérésies ont elles aussi c o m m e n c é en se prétendant inspirées par la « vraie » tradition. Ne pouvant imaginer le christianisme que sous la forme du catéchisme qui a bercé leur enfance. mais aussi la possibilité de la dépasser et. qu'il interprète comme « libération » par rapport aux « contraintes » de la vie traditionnelle. en rappelant que la mobilité est un réquisit du change­ ment social et que la vision monothéiste est née dans un contexte nomade : « C'est lorsqu'ils furent errants et sans foyer que les Hébreux semblent avoir été le plus près de leur vocation ". des plus intéressants d'ailleurs. surtout protestants. L'interprétation de Barth ne constitue que l'un des aspects. « qui par son impuissance dans le monde acquiert puissance et dimension ». Dietrich Bonhoeffer va jusqu'à dire que l'athéisme de masse « libère le regard » pour le Dieu de la Bible. ils sont invincible­ ment marginalisés. » Par opposition à la foi. Harvey Cox. mais qui contient pourtant une part de vérité '". Rudolf Bultmann se donne pour but de « démythologiser » la foi et de débarrasser ainsi le « kérygme » des catégories sacrales qui l'ont emprisonné.190 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ Cette évolution suscite des réactions diverses. voire contre le pape. peut­ être plus proche de Dieu que le monde non émancipé ». les « vrais » dépositaires de la foi. pour cela précisément. en France. reprise récemment par Jacques Ellul ^ et dans laquelle on perçoit l'influence de la notion hégélienne à'A u flieb u ng^. Karl Barth. permettant à la religion chrétienne de se débarrasser des scories « païennes » dont l'histoire l'a encombrée. L e « j u g e m e n t » que la foi porte sur la religion permettrait de conserver celle­ci en la « recréant ». ils voient dans la sécularisation un p h é n o m è n e largement positif. Tel est le principe de la « théologie dialecticiue ». enfin. se déclarent au contraire satisfaits de 'évolution actuelle. En d'autres termes. eux aussi. avait été l'un des premiers à prôner le passage d'une chrétienté sacrale à une chré­ tienté profane. mais aussi jarfois catholiques. contre l'Église. I ls prônent un retour à l'essence ori­ ginelle du christianisme et l'abandon de la perspective occidentale dans laquelle celui­ci s'est inscrit trop long­ temps. dit Karl Barth. se félicite de l'anonymat grandissant de la vie moderne. les religions n'étaient pas au ssi res­ ponsables de leurs hérésies. on doit m ê m e dire carrément : l'affaire de l'homme athée ·>. de l'annexer en a retour­ nant. 191 affaire. por­ tée à l'extrême par la théologie de « la mort de Dieu ^ ». attitude de celui qui est à l'écoute de a parole de lahvé. aboutissant au rejet de toute transcendance ­ comme si. en sorte que « le monde émancipé est plus athée et. rangeant le sacré du côté de la religion. souvent avec courage. (Un enfant naturel non reconnu par son père est­il pour autant l'enfant d'un autre père?) Les chrétiens « traditionalistes » sont de ceux qui répètent que l'Évangile sans Dieu ne saurait être que poison. la religion doit être « sau­ vée » par la foi : c'est en supprimant la religion que le christianisme peut ensuite s'instaurer vraiment à sa place. ce faisant. I ls se félicitent de la mort du sacré. C'est la théologie de la sécularisation "". la religion est une Dans le camp catholique. qu'ils rangent du côté de Γ« archaïsme » et de la supers­ tition : le sacré ne serait qu'un « moment irrationnel » de l'histoire de la foi. Propos qui ne peut que scandaliser les chrétiens tradi­ tionnels. ils s'estiment. Dénonçant le conservatisme et l'immobilisme des Églises. mais leur propos n'est déjà plus crédible. « incrédulité ». les seuls véritablement fidèles à la tradition. Pierre Antoine et Abel Jean­ nière se félicitent. Aussi Barth voit­il dans la Révélation la suppression m ê m e de la religion qu'elle démasque comme « incroyance ». Jacques Maritain. » D'autres théologiens. A partir du constat de l'incertitude des sources relatives à a vie de Jésus. que les temps modernes L .

L'Écriture elle-même est désormais soumise à la ques­ tion par une théologie qui cherche à se reformuler en dépassant. païen en son essence. écrit-il. il est au-delà du monde. L'Église. ne peuvent en fait séduire que ceux qui le veulent bien. influencé Dar Heidegger. de tout ce qui existe dans le monde et de tout ce qui est fonctionnel pour le monde. le inode d'être m ê m e de l'êtrelà. Luther disait déjà : « Ce à quoi tu attaches et tu abandonnes ton cœur. Ebeling). doit redevenir iconoclaste. et nous arrivons pour ainsi dire L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É 193 trop tard.une hypothèse certes « vérifiable ». encore trop éloigné de ce Tout Autre qui s'affirme dans la révélation du Sinaï. notamm'^nt. est un Dieu encore trop proche de l'homme. Depuis Dilthey jusqu'à Gadamer et Ricoeur. car le risque est trop grand de l'objectiver et donc de le priver de sa divinité. O n n'a pas besoin de lui pour expliquer le monde profane. sans doute la meilleure part du protestan­ tisme. les théologies de la sécularisation. en actualisant en elle-même les dimen­ sions du passé et de l'à-venir. position qui s'éloigne évidemment beaucoup de la dogmatique traditionnelle. si nous voulons savoir ce que nous devons croire '^ » Ces propositions et ces travaux ne manquent pas d'in­ térêt. dont le christianisme doit se défaire. D'une part. Pour eux également. et non plus en réfutant. un Dieu de l'ordre du démenti ou de la confirmation. Croire à un Dieu prouvable. Mais il s'ensuit que « l'être de Dieu est en devenir » (G. de sa liturgie et de son latin. mais une hypothèse quand m ê m e . de m ê m e qu'il a c o m m e n c é de prendre quelque distance vis-à-vis de ses fastes et de ses fêtes. il est l'amour qui ne peut être compris que dans l'amour et par conséquent dans la liberté » Ces propos extrêmement flous. l'athéisme (comme le théisme) traditionnel. auquel cas la preuve n'a plus de sens. L e discours chrétien contemporain. conduit immanquable­ ment au crépuscule des idoles (l'athéisme conceptuel) " ». L a théologie moderne a tendance à penser Dieu. quand il ne se met pas purement et simplement à la remorque de mouvements politiques . Dans 'ensemble. les preuves de Dieu ne sont «convaincantes» que pour ceux qui croient déjà. la raison herméneutique cherche de son côté à élucider le mystère de la compréhension Que se passe-t-il au juste lorsque nous comprenons} Gadamer sou igne que la compréhen­ sion n'est pas un mode particulier de relation au monde.192 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ aient délivré la religion de la « fascination du sacré ». et qu'elle se donne nécessairement comme mémoire et comme projet. de relation à Dieu qu'elles prétendent dégager. mais qu'il est toujours le plus grand. « adaptées à notre temps ». à un Dieu de l'ordre de la preuve. nous sommes impliqués dans un événement de vérité. Il ne serait possible de parler de Dieu que dans sa relation à l'homme. le sacré est un élément mythique.. » C'est à partir d'un approfondissement de cette idée qu'on peut affirmer aujourd'hui qu'il est impossible de parler de Dieu en lui-même. mais bien un « existential ». reconnaissent maintenant la plupart des théologiens. vouloir prouver Dieu implique d'avoir déjà une idée de ce que l'on veut prouver. Enfin. et propose de penser Dieu hors d'une métaphysique classique qui. « Pour autant que nous comprenons. s'avèrent néanmoins largement incapables d'inventer les nouvelles formes. D'autre part. Les courants théologiques qui s'efforcent de subs­ tituer à l'ontologie de la substance classique une pensée relationnelle entre l'homme et Dieu représentent. de ses lumières et de ses chants. non plus tant dans l'horizon de la substance que dans celui d'une perfection de la liberté et d'un absolu de l'amour. C'est ainsi que Jean-Luc Marion. ingénieuses et parfois pertinentes dans leurs analyses et leurs remises en cause. Cela donne des propositions comme celle-ci : « L a réponse chrétienne à Vatnéisme moderne n'est pas la preuve que Dieu est nécessaire. un Dieu prouvable. « par le blasphème (la preuve). c'est cela à proprement parler ton Dieu. va jusqu'à rejeter comme « idolâtrique » a définition de Dieu comme étant suprême. en quelque sorte. où les termes de « liberté » et d'« amour » sont pris dans un niveau d'abstraction et de généralité qui leur enlève toute rigueur. c'est en faire une grandeur comme les autres ..

à l'unité de l'humanité. il n'a pu accomplir sa mission qu'en trahissant en partie son ins­ 195 . qu'appuyé sur ce qui en lui ne lui appartenait pas en propre. Que va-t-il maintenant se passer? Ici. ne peut être vraiment comprise que si l'on saisit que ce que la religion. L'Occident a beau professer que la croyance en Dieu est affaire d'opinion. n'est pas seulement caractérisée par la perte d'influence des Églises et la montée de l'indifférentisme de masse. Il croit à toute cette thématique qui provient de la Bible. et aussi. elle le gagne en extension et en influence idéologique. De fait. a rendu ce dernier inutile. du m ê m e coup. c'est bien en opposant au christianisme des idées chrétiennes « devenues folles » que la sécularisation et l'athéisme ont pu naître. perd en autorité dogmatique. elle relève en dernière analyse beaucoup plus justement de la critique de ceux qui l'accusent d'être foncièrement réformiste et de justifier. L a sécularisation. Car c'est précisément ce « merveilleux » dont elle s'était chargée qui a permis à la foi chrétienne de perdurer au cours de l'histoire. elle a aussi été accomplie. habitable. A l'intérieur des Églises. lui. Dépouillé du sacré. contrairement à ce que croient les traditionalistes. voire comme subversive. en prenant acte positivement de la disparition du sacré. à l'existence du « progrès ». mais il a fini par ressemb er à son fantomatique modèle. si la mission chrétienne a été en partie trahie. Il n'a duré. à l'égalité comme fondement de la justice. Mais d'un autre côté. Ils ont raison sur le fond. L e christianisme n'a pu s'implanter. c'est-à-dire au parasitage ^". note d'ailleurs Walter Kasper-'. piration. il n'en croit pas moins. L e monde occi­ dental est en effet plus « chrétien » qu'il n'a jamais été. Dieu est mort sans être mort : l'homme qui a pris sa place lui a succédé dans la même visée. dans la mesure où i a fait siens nombre de valeurs et de thèmes caractéristiques du monothéisme biblique. visant à légitimer le retrait historique du christianisme et la perte d'influence des Églises dans la vie civile. en est le plus souvent réduit à manier des mots usés qui ne font que traduire un vide intérieur achevé. mais tort quant à la cohérence m ê m e de leur projet. à travers eile. en les détachant de la sphère théologique et en les rabattant sur le monde profane. « L'Évangile sans 'Église devient fou ». sans jamais en remettre en cause les fondements. autrement dit. Paradoxe suprême : c'est au moment où il a cessé de croire en Dieu que le monde occidental est vraiment devenu judéo-chrétien. l'individu hors du monde a pu alors se muer pleinement en individu dans-le-monde. par conformisme « pragmatique ». à la légitimité de la possession du monde.194 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ et sociaux auxquels il ambitionne de donner une vague dimension « morale ». les éléments les plus « progressistes » poussent à se défaire d'un « merveilleux » dont ils s'avisent du caractère essen­ tiellement non chrétien. par les milieux traditio­ nalistes. mais voué à l'insignifiance ou au mimétisme sociopolitique. deux remarques apparemment contradictoires. n'est devenu acceptable. et c'est peut-être ce qui. L e monde n'est plus doublé d'un autre monde. L a sécularisation. La théologie de la sécularisation. ainsi. aux « droits de l'homme » et à la liberté comme affranchissement des contraintes et droit moral de faire sécession. à mettre la foi à l'abri de certaines objections philosophiques contemporaines. conduisant ainsi les chrétiens à s'y adapter. en d'autres termes. disait le cardinal Jean Daniélou. que pour autant qu'il a accepté de dissoudre sa « pureté » originelle en incor­ porant des éléments de sacralité qui provenaient du paga­ nisme. les pratiques cognitives et sociales des sociétés industrielles et technocratiques libérales dont elle accepte sur le fond l'idéologie dominante. comme l'a montré Jean-Pierre Sironneau a par ailleurs une fonction lar­ gement idéologique. à la compétence universelle de la raison. Perçue comme « révolution­ naire ». « L'auto-affirmation de l'homme contre le christianisme est elle-même rendue possible par le christianisme». mais il y croit dans l'incroyance. il n'est plus viable. à « se prémunir contre la reconnaissance d'expériences clu sacré qui pour­ raient surgir en dehors du christianisme sous des formes nouvelles et différentes ».

m ê m e et p o u r t a n t p r ê t e à r e s u r g i r . L e s É g l i s e s . I l reste h e u r e u s e m e n t le t i e r s m o n d e . t r o p u s é p a r son e x e r c i c e t r o p d é c e v a n t d u p o u v o i r d e p u i s u n s i è c l e . mais des v a r i é t é s d e n é o p a g a n i s m e . Dhante. les pays d u t i e r s m o n d e n ' o n t pas c o n n u la c a t a s t r o p h i q u e succession d u r a t i o n a l i s m e et d e l ' i n d i v i d u a l i s m e . L ' a t t e l a g e se d é f a i t et. et c'est p o u r q u o i les c h a n c e s d ' u n e r e n a i s sance s p i r i t u e l l e . L e t r a v a i l d u r e s s e n t i m e n t est a i n s i a l l é à son t e r m e . Tandis que l'Occident s'avère c h r é t i e n sans l ' ê t r e . L ' h i s t o i r e des r e l i g i o n s s ' a v è r e . a f f i r m e ainsi E r i c h F r o m m n'a é t é q u ' u n s i m u l a c r e r a v a g e u r .P i e r r e Jossua. la spir i t u a i t é s p é c i f i q u e des p e u p l e s e u r o p é e n s est t o u j o u r s là. d i s a i t M a u r i c e C l a v e l 2".c h r i s t i a n i s m e o u d u p a g a n i s m e ». b e a u c o u p d e nos c o n t e m p o r a i n s s o n t e n q u ê t e d ' u n n o u veau s a c r é . r i c h e d ' e n s e i g n e m e n t s . d e son c ô t é . s'alarm e n t d ' u n e « r e n a i s s a n c e d u p a g a n i s m e ». avec R e n é G u é n o n . qui rejoint l'opinion d u p a s t e u r A n d r é D u m a s : « L e p a r t e n a i r e c o n f l i c t u e l de la f o i ne va sans d o u t e p l u s ê t r e l ' a t h é i s m e . Les v i e i l l e s t h é o r i e s sur le t o t é m i s m e et le mana s ' a v è r e n t i n a d é q u a t e s à d é c r i r e les c o u c h e s les plus a n c i e n n e s d e la s p i r i t u a l i t é e u r o p é e n n e : l o i n q u e les d i e u x d u p a n t h é o n i n d o . l ' é q u i v o q u e qu'il constituait. L a croyance en D i e u .e u r o p é e n r e p r é s e n t e n t des « f o r c e s n a t u r e l l e s » d i v i n i s é e s . d a n s l e u r d é s i r d e r é a f f i r m e r le c a r a c t è r e u n i v e r s a l i s t e de l e u r m i s s i o n .ê t r e f i d è l e à l ' o r i g i n e . le c h r i s t i a n i s m e se d é c l a r e d e m o i n s e n m o i n s o c c i d e n t a l . m a i s b i e n p o u r l ' a i d e r à r e t r o u v e r sa p r o p r e t r a d i t i o n d o n t i l a p e r d u le sens ». é c r i v e n t C l a u d e G e f f r é et J e a n . C'est une i m p o r t a n t e clarification. Ils c h e r c h e n t à d é p a s s e r l ' a l t e r n a t i v e de l ' a t h é i s m e et d u m o n o t h é i s m e et l u t t e n t c o n c r è t e m e n t sur d e u x f r o n t s : à la f o i s c o n t r e le m a r x i s m e et le j u d é o christianisme » Propos é c l a i r a n t . t e n d e n t à m e t t r e e n t r e p a r e n t h è s e s ce moment h i s t o r i q u e q u i les a v a i t assoc i é e s d e f a ç o n p r i v i l é g i é e à la c u l t u r e e u r o p é e n n e . q u i l'avait r e n d u possible. i g n o r a n t e d ' e l l e .196 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSE D U SACRÉ mais aussi p a r le t r a n s f e r t d a n s la s p h è r e c i v i l e des t h è m e s et des s t r u c t u r e s c a r a c t é r i s a n t a p e n s é e j u d é o . la g r e f f e n ' a pas p r i s : elle n ' a pas e n t r a î n é u n « c h a n g e m e n t d e c œ u r ». c o m m e si. Sans t o m b e r d a n s u n o r i e n t a l i s m e de p a c o t i l l e . Face à u n O c c i d e n t e n g a g é d e p u i s d e u x m i l l é n a i r e s d a n s l ' e r r a n c e spir i t u e l l e . si t o u t e f o i s c e l u i . . a c q u i s e à la v i s é e b i b l i q u e sous sa m o d a l i t é p r o f a n e . i r e s t a i t t o u j o u r s e n p r o f o n d e u r u n e nature d ' u n a u t r e o r d r e . d e v i e n t d è s l o r s s u p e r f é t a t o i r e et f a c u l t a t i v e . et u n i n c o n s c i e n t c o l l e c t i f e u r o p é e n r e s t é p e u t . « T e l est le d i l e m m e d e n o t r e a v e n i r p r o c h e . L ' i d é e d ' u n e « é l é v a t i o n » progressive d u sent i m e n t r e l i g i e u x . et d u p o l y t h é i s m e a u m o n o t h é i s m e . sous le tissu des i d é e s d e s u r f a c e . c o n c r é t i s é e p a r le passage de l ' a n i m i s m e a u p o l y t h é i s m e . d e l ' é g a l i t a r i s m e c h r é t i e n et d e la p h i l o s o p h i e des L u m i è r e s . L a c o n v e r s i o n de l ' E u r o p e a u c h r i s t i a n i s m e . ils c o r r e s p o n d e n t b i e n p l u t ô t à u n e c o n q u ê t e s p i r i t u e l l e o p é r é e sur ces f o r c e s . p é r i o d i q u e m e n t .c i le v e u t b i e n . o n p e u t e s t i m e r n o t a m m e n t . les e a u x se p a r t a g e n t . S o n t à cet é g a r d s i g n i f i c a t i v e s les o p i n i o n s q u i . c o m m e c e r t a i n s s e m b l e n t le c r a i n d r e . avec l u i . est d e v e n u e a u j o u r d ' h u i i n s o u t e n a b l e .c h r é t i e n n e . sont p e u t .c h r é t i e n n e . « D é ç u s p a r les f r u i t s a m e r s d ' u n e s é c u l a r i s a t i o n t r i o m - 197 E n t o u t cas. Sous l ' a d o p t i o n s u p e r f i c i e l l e d e la t h é m a t i q u e b i b l i q u e . Les p e u p l e s « p r i m i t i f s » ne s o n t pas p l u s le r e f l e t de ce q u e les a u t r e s p e u p l e s o n t é t é « d a n s le p a s s é » q u e l ' O c c i d e n t n'est le « m o d è l e » sur l e q u e l le m o n d e e n t i e r d o i t c a l q u e r ses p r o j e t s d e « d é v e l o p p e m e n t ». m a i n t e n a n t q u e les i d é o l o g i e s a t h é e s s o n t m o r t e s : r e t o u r d u j u d é o . a d o p t é e sous la d o u b l e i n f l u e n c e de l ' a p o l o g é t i q u e et d ' u n e c o n c e p t i o n é v o l u t i o n n i s t e l i n é a i r e de l ' h i s t o i r e . q u i e n a u r a i t é t é la m a t r i c e c a c h é e et s o u r n o i s e » Christianisme inhabitable ou monde judéo-christian i s é ? L e d i l e m m e se r é s o u t si l ' o n d i s t i n g u e u n e conscience c o l l e c t i v e o c c i d e n t a l e . K a n t v o y a i t dans r« O c c i d e n t c h r é t i e n » u n a t t e l a g e d e « c h e v a u x et de g r i f f o n s ». d ' u n e a f f i r m a t i o n de la f o i d a n s la p l e i n e l u m i è r e d u s a c r é . q u e « l ' O r i e n t p e u t t r è s b i e n v e n i r a u secours de l ' O c c i d e n t . n o n p o u r l u i i m p o s e r des c o n c e p t i o n s q u i l u i s o n t é t r a n g è r e s .ê t r e a u j o u r d ' h u i m i e u x p r é s e r v é e s c h e z e u x . q u i e n t e n d e n t r é c u s e r d ' u n m ê m e s o u f f l e l ' h é r i t a g e r a t i o n a l i s t e des L u m i è r e s et la f o i j u d é o .

L a d i c h o t o m i e e n t r e le s u j e t et l ' o b j e t . q u i p e u v e n t aussi b i e n d é g é n é r e r . de « n o n .m ê m e bien souvent intenable. t e m p s o n t é t é r a m e n é s l ' u n à l ' a u t r e . é c r i t M i r c e a E l i a d e (. P a r t o u t o ù la m é t a p h y s i q u e o c c i d e n t a l e a v a i t i n t r o d u i t l ' o p p o s i t i o n et la d i s s o c i a t i o n . c'est la r e l i g i o n d ' a v a n t le p r o g r è s ^° ». d i s a i t P a r m é n i d e . d a n s c e r t a i n e s de ses a v a n c é e s f o n d a m e n t a l e s . s o n t les a u t e u r s q u i e s t i m e n t q u e la s é c u l a r i s a t i o n s u p p r i m e m o i n s le s a c r é q u ' e l l e ne le reconvertit.a p p a r t e n a n c e r e d e v i e n t la l o i g é n é r a l e . le n o u v e l e s p r i t s c i e n t i f i q u e r e m e t e n cause l ' i d é e d ' u n e r é a l i t é d é f i n i e i n d é p e n d a n t e d e l ' h o m m e . mais aussi des p h é n o m è n e s d ' i d o l â t r i e d e l ' o b j e t . est r e l a t i v i s é e . E n p h y s i q u e . ignore l'athéisme ». q u i est a l o r s c o n d u i t à p a r l e r d e « s a c r é sauvage " ». é t a n t p r é c i s é m e n t celle au t r a v e r s d e l a q u e l l e a p u s ' o p é r e r la s o r t i e d e la r e l i g i o n . t a n d i s q u e .la p l u s g r a n d e et la p l u s u n i v e r s e l l e . B o h m ) . la d i s p a r i t i o n d u s a c r é est l a r g e m e n t ressentie c o m m e manque et d o n n e l i e u à des p h é n o m è n e s de t r a n s f e r t . L e p r i n c i p e d ' i d e n t i t é et de n o n c o n t r a d i c t i o n s ' a v è r e l u i . C o m m e l ' é c r i t M a r c e l G a u c h e t : « Ce q u e n o u s a v o n s c o u t u m e d ' a p p e l e r " g r a n d e s r e l i g i o n s " o u " r e l i g i o n s u n i v e r s e l l e s ". e n r a i s o n d e sa c o n c e p t i o n sacrée du monde.. L a crise d e l ' i n s t i t u é (les É g l i s e s ) n ' e n t r a î n e pas f o r c é m e n t c e l l e d e l ' i n s t i t u a n t (le s a c r é ) . o n c i t e f r é q u e m m e n t le d é v e l o p p e m e n t des sectes. d e la star. d e la « v e d e t t e ». r e p r é s e n t e e n r é a l i t é a u t a n t d ' é t a p e s d e son r e l â c h e m e n t et d e sa d i s s o l u t i o n . la n ô t r e . de bootslrap ( G e o f f r e y C h e w ) .la « v o i e de l ' o p i n i o n » et la « v o i e de la v é r i t é ».. A v e c les n o t i o n s d ' i n t e r a c t i o n . L a c o . d o n t la p e r s i s t a n c e é n o n c e la « crise d e la r a t i o n a l i t é ». c a r c'est e n fin d e c o m p t e la r e l i g i o n « p r i m i t i v e » q u i est aussi la p l u s i n t é g r a l e m e n t présente. C o m m e e x e m p l e s d e ce « s a c r é de s u b s t i t u t i o n ». le p r o g r è s a p p a r e n t est u n d é c l i n . d é c r i v a i t c o m m e « a t h é e » t o u t e a u t r e c r o y a n c e q u e la sienne N o n seulement o n r e c o n n a î t maintenant q u e « l ' a n t i q u i t é classique. d i t R o g e r B a s t i d e .s é p a r a b i l i t é » ( B e r n a r d d ' E s p a g n a t ) .) o n t r o u v e u n c e r t a i n n o m b r e de p h é n o m è n e s a p p a r e m m e n t n o n r e l i g i e u x .198 199 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L e p a g a n i s m e n'est p l u s c o n s i d é r é c o m m e u n e m a l a d i e i n f a n t i l e d e la c o n s c i e n c e r e l i g i e u s e . l u i . la science c o n t e m p o r a i n e r é i n t r o d u i t u n e p e r s p e c t i v e « l i a n t e ». l ' é c o l e de C o p e n hague avait d é j à n o t é l ' i n f l u e n c e que l'observateur exerce sur la chose o b s e r v é e . d a n s le m o n o t h é i s m e b i b l i q u e q u ' i l est au plus bas. N o m b r e u x . « l ' o r i g i n a l i t é radicale de l'Occid e n t m o d e r n e t i e n t t o u t e à la r é i n c o r p o r a t i o n a u c œ u r d u l i e n et d e l ' a c t i v i t é des h o m m e s d e l ' é l é m e n t sacral q u i les a d e p u i s t o u j o u r s m o d e l é s d u d e h o r s " ». L a c a u s a l i t é l i n é a i r e c è d e le pas à l ' i n t e r a c t i o n des p a r t i e s . d ' « i m p l i c a t i o n » ( D . D a n s ce d o m a i n e . L a science d o i t d é s o r m a i s p r e n d r e e n c o m p t e les s t r u c t u r e s s y m b o l i q u e s et m y t h i q u e s . i l y a u r a i t m ê m e p l u t ô t d é c l i n . d a n s lesquels o n p e u t d é c e l e r des r e c o u v r e m e n t s n o u v e a u x et o r i g i n a u x d u s a c r é » Roger Caillois p a r l e . L a p e r s p e c t i v e est d o n c à r e t o u r n e r . e n f i n .. mais c e r t a i n s t h é o l o g i e n s c h r é t i e n s v e u l e n t b i e n a d m e t t r e aussi q u ' « u n e p r a t i q u e r e l i g i e u s e p o l y t h é i s t e n ' e s t pas f a t a l e m e n t e x c l u sive d ' u n sens t r è s é l e v é d ' u n a b s o l u t r a n s c e n d a n t ». C'est d a n s les s o c i é t é s « p r i m i i t i v e s » q u e le s e n t i m e n t r e l i g i e u x est a u p l u s h a u t . s ' a r r o g e a n t le m o n o p o l e de la f o i . D e m ê m e q u e l'espace et le P a r a l l è l e m e n t . L a science m o d e r n e . l o i n d ' i n c a r n e r le perfectionnement quintessentiel du p h é n o m è n e relig i e u x . p o u r M a r c e l Gauchet. la r e l i g i o n r a t i o n n e l l e d u d i e u u n i q u e . E n m a t i è r e r e l i g i e u s e . I l n ' y a pas p l u s d e « p r o g r è s » dans l ' h i s t o i r e des r e l i g i o n s q u ' i n ' y e n a d a n s celle d e l ' h o m m e e n g é n é r a l . L a r e l i g i o n p l e i n e m e n t d é v e l o p p é e . « D a n s les s o c i é t é s les p l u s r a d i c a l e m e n t s é c u l a r i s é e s et p a r m i les m o u v e m e n t s d e la j e u n e s s e c o n t e m p o r a i n e les p l u s i c o n o c l a s t e s . d ' « i n t é r i o r i s a t i o n » d u s a c r é . et l ' é p o q u e s e m b l e p a s s é e o ù le c h r i s t i a n i s m e . la s u b j e c t i v i t é et l ' o b j e c t i v i t é . t e n d à r o m p r e avec la v i s i o n o b j e c t i v a n t e q u i l ' a v a i t é t a b l i e . la m a t i è r e est i n s é parable de l'esprit. a u sein d ' u n e s o c i é t é t r a d i t i o n n e l l e et h o l i s t e c o n ç u e c o m m e u n t o u t o r g a n i q u e d i f f é r e n c i é . c o r r e s p o n d a n t à c e t t e « r e l i g i o s i t é s e c o n d e » d é j à é v o q u é e p a r S p e n g l e r . o n le sait. L'univers s'avère « spirituel » tout a u t a n t q u e « m a t é r i e l » : la « r e l a t i v i t é c o m p l e x e » le d é f i n i t c o m m e l ' a d d i t i o n d e l ' i m a g i n a i r e et d e la r é a l i t é .

avec E l i a d e . m o u v e m e n t s c h a r i s m a t i q u e s .. C a r i S c h m i t t a l u i . v o i r e a t t a c h e m e n t i n c o n d i t i o n n e l . q u i ne p e u t d é b o u c h e r . c ' e s t . O n p o u r r a i t d i r e . M o n t r e r q u ' u n e d o c t r i n e p o l i t i q u e est à c e r t a i n s é g a r d s u n e « r e l i g i o n s é c u l i è r e » est u n e chose.c i . la r é d u i r e à u n s u b s t i t u t d u s a c r é e n est u n e a u t r e . I l exige u n « r a p p o r t au f o n d e m e n t social c o m m e c e n t r e d e g r a v i t é d u r e l i g i e u x » ( G a u c h e t ) .m ê m e s : i l e n va d e m ê m e d e t o u t « s a c r é p r o f a n e ». G i l b e r t D u r a n d . i l m a n q u e d e m ê m e la p l u p a r t des é l é m e n t s v r a i m e n t c o n s t i t u t i f s d u s a c r é . Ce u i . n e c o r r e s p o n d en f a i t plus à r i e n . n o t a m m e n t . sectes m y s t i f i c a t r i c e s . c r o y a n c e s p o l i t i q u e s v a r i é e s ) et à s ' a b r e u v e r a u x c o u c h e s les p l u s basses de la p e r s o n n a l i t é .200 L'ÉCLlPSE D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ e n f é t i c h i s m e de la m a r c h a n d i s e c o n s o m m é e . D a n s les d e u x v o l u m e s de sa Politische Théologie. U n a u t r e t r a i t c a r a c t é r i s t i q u e est l'essor des « r e l i g i o n s s é c u l i è r e s » ( R a y m o n d A r o n ) . P a r l e r d e « r e t o u r d u s a c r é » est a l o r s t o u t à f a i t a b u s i f . e n o u t r e . sous ces n o u v e l l e s f o r m e s . Les « m é t a m o r p h o s e s » d u s a c r é sont en fait à i n t e r p r é t e r s u r t o u t c o m m e d é c l i n . L a m o r a l e n ' a pas t u é É r o s . d e la m ê m e f a ç o n . Q u a n d n ' i m p o r t e q u o i peut ê t r e i n s t i t u é en tiers s u p r ê m e et d e v e n i r « s a c r é » a u sens d e la m é t a p h o r e . l ' o p a c i t é f o n d a m e n t a l e q u i j e r m e t à la c o n s c i e n c e c o l l e c t i v e d e se d é r o b e r à t o u t e s es e n t r e p r i s e s v i s a n t à i n s t a u r e r la « t r a n s p a r e n c e » d u tissu s o c i a l . ne p e u t r é s u l t e r d ' u n e d é m a r c h e i n d i v i d u e l l e . le v é r i t a b l e s a c r é .P i e r r e S i r o n n e a u a m o n t r é q u e les r e l i g i o n s s é c u l i è r e s se d é s a c r a l i s e n t d ' e l l e s . q u ' i l y a i t f a s c i n a t i o n p o u r u n e chose.s o c i a l i s m e et d u c o m m u n i s m e s o v i é t i q u e s o n t i c i les p l u s f r é q u e m ment cités mais o n p o u r r a i t e n t r o u v e r b i e n d ' a u t r e s o ù l ' é l é m e n t r e l i g i e u x se t r o u v e p r o l o n g é et t r a n s p o s é . d i s a i t N i e t z s c h e . C'est p o u r q u o i le « s a c r é de s u b s t i t u t i o n » a p p a r a î t b e a u c o u p p l u s c o m m e u n s y m p t ô m e m a j e u r de a crise s p i r i t u e l e d e n o t r e t e m p s q u e c o m m e la p r o m e s s e f o n d a t r i c e d ' u n e a u t h e n t i q u e renaissance d u s a c r é . I l ne s u f f i t pas. a v a n t d e se m u e r e n u n i r r a t i o n n e l p a t h o l o g i q u e o ù Vanimus se d é c o u v r e h a b i t é p a r des f o r c e s i n c o n t r ô l a b l e s . d e h i é r a r c h i e s c h a r i s m a t i q u e s . d e m y t h e s m o b i l i s a t e u r s et g é n é r a t e u r s d ' e n t h o u s i a s m e . a p p r é h e n d e n t d ' a i l l e u r s s o u v e n t ces n o t i o n s d ' u n e m a n i è r e b e a u c o u p t r o p e x t e n s i v e . i l n e p e u t ê t r e a f f a i r e d'opinion. p o u r q u ' o n puisse p a r l e r d e r é i n v e s t i s s e m e n t d u s a c r é . s o u m i s a u r é g i m e d e la v a l e u r et d e la v i s é e . etc. D a n s la p l u p a r t des p h é n o m è n e s actuels les p l u s c o u r a m m e n t é v o q u é s ( p e r m a n e n c e de c e r t a i n s t h è m e s m y t h i q u e s .à .d i r e de certains s y s t è m e s p o l i t i q u e s et i d é o l o g i q u e s m o d e r n e s q u i s ' e f f o r c e n t d e suscit e r Vadhésion totale d e l e u r s a d e p t e s e n r é p o n d a n t à l e u r f a ç o n au b e s o i n d e g r a n d s r i t e s c o l l e c t i f s . q u e sur la d é c e p t i o n . n o n s e u l e m e n t sur le p l a n des f o r m e s . L a d i s p a r i t i o n d u s a c r é . d r o g u e s . q u e « l ' h o m m e t o t a l n'est j a m a i s d é s a c r a l i s é ». r e l i g i o n s p o l i t i q u e s . m a i s e l l e l'a r e n d u v i c i e u x . si b i e n q u ' « o n est e n d r o i t de d o u t e r q u ' u n e d é s a c r a l i s a t i o n t o t a l e soit possible ». messianismes d i v e r s ) . c o m m e reirait d u s a c r é dans son p r o p r e simulacre. é s o t é r i s m e s . et q u e le s a c r é est t o u j o u r s là p a r c e q u ' i l g î t au c œ u r d e l ' h o m m e .m ê m e c o m m e n t se c o m b l e r . mais i l est p r o b a b l e q u e ce s a c r é i n h é r e n t à la n a t u r e h u m a i n e r é s i d e p o t e n t i e l l e m e n t beaucoup plus dans la « d o c t e i g n o r a n c e ». et laisse a l o r s les t i t a n s s u c c é d e r a u x d i e u x dans la m a î t r i s e de l ' i n v i s i b l e . c'est la d i s p a r i t i o n de Vintério- . q u e le r a t i o n a l i s m e m o d e r n e n ' a pas f a i t d i s p a r a î t r e l ' i r r a t i o n a l i t é . mais aussi des t h è m e s f o n d a t e u r s et d e l ' i n s p i r a t i o n . reste i n t é g r a l e m e n t p r é s e n t . mais q u ' i l l'a c o n d u i t e à se f o u r v o y e r d a n s des voies m a r g i n a l e s ( d r o g u e s et ivresses. M a f f e s o l i ) . C e u x q u i s o u l i g n e n t q u e le s a c r é et le r e l i g i e u x se déplacent plus q u ' i l s ne m e u r e n t .m ê m e m o n t r é q u e « t o u s les c o n c e p t s p r é g n a n t s d e la t h é o r i e m o d e r n e de l ' É t a t s o n t des c o n c e p t s r e l i g i e u x s é c u l a r i s é s ». Jacques E l l u l ) . sectes. q u e d a n s u n s a c r é d e s u b s t i t u t i o n q u i n ' e n est le p l u s s o u v e n t q u ' u n e p l a t e et p a r f o i s r i d i c u l e c a r i cature. soit q u ' o n le d é p l o r e e n y v o y a n t la t r a c e d ' u n paganisme t o u j o u r s renaissant ( E r i c h F r o m m .soit q u ' o n s'en f é l i c i t e ( É l i a d e . 201 O n p e u t c e r t e s a d m e t t r e . J e a n . O n ne s a u r a i t d i r e p o u r a u t a n t q u e le s a c r é . Ce « r e t o u r » n'est r i e n d ' a u t r e q u e le s y m p t ô m e d ' u n manque q u i n e sait pas l u i . L e s e x e m p l e s d u n a t i o n a l . p a r n a t u r e .

est p r é s e n t j u s q u e dans son o u b l i . A v o i r le sens d u s a c r é . o u e n c o r e manque à sa place ( L a c a n ) . t a n d i s q u e les d i e u x à v e n i r ne s o n t pas e n c o r e n é s . M a i s o ù i l y a d a n g e r . n i q u e d a n s l'absence d u s a c r é r é s i d e a u t o m a t i q u e m e n t la c e r t i t u d e d e s o n r e t o u r . à m a n q u e r la q u e s t i o n f o n d a m e n t a l e . c'est r e c h e r c h e r vers l ' i n t é r i e u r .m ê m e q u ' i l f a u t « c h e v a u c h e r le t i g r e ». L ' ê t r e . H e i d e g g e r v e u t d i r e q u e dans la p é r i o d e d'interrègne q u i est la n ô t r e . a l o r s l'essence d u n i h i l i s m e se d é v o i l e e n t i è r e m e n t . e l l e est a p p e l . s u b s t i t u e r Vetistase. i n t é r i e u r d u m o n d e . c r o î t aussi C e q u i sauve. c a r l ' o u b l i n ' e s t p o r t é q u e p a r le r e t r a i t d e ce q u i .i n t é r i e u r de s o i . mais p e u t . q u a n d les d i e u x é t a i e n t là. M a i s e n cela aussi. l u i aussi. A v o i r le sens d u s a c r é . et la v é r i t é e l l e . p r é c i s e B e a u f r e t . il p e u t ê t r e n e t t e m e n t r é p o n d u : « I l n ' e n est rien ». les d i e u x a n c i e n s s o n t m o r t s . « R e t o u r est la m a r c h e q u i r e v i e n t . le p l u s e x t r ê m e d a n g e r r e c è l e aussi « ce q u i sauve ». H e i d e g g e r d é c l a r e : « Seul u n D i e u p e u t e n c o r e n o u s sauver. E t e n c o r e : r i e n m i e u x q u e le r e t r a i t ne p e r m e t l ' é c l o s i o n . Les d i e u x se s o n t retire's. L e m o n d e a c t u e l v i t sans d i e u x : i l est a u sens p r o p r e a-thée. Si le s a c r é est e n e f f e t r e q u i s p a r l ' h o m m e p o u r se f o n d e r l u i . » C e q u i est à c o m p r e n d r e . et cela i n d é f i n i m e n t . I l n ' y a plus d è s l o r s q u ' u n e a l t e r n a t i v e : d é c l a r e r la q u e s t i o n f o n d a m e n t a l e d é p o u r v u e de sens. Plus e n c o r e q u e celle d e D i e u . « Q u ' e n est-il p o u r n o u s a u j o u r d ' h u i d u s a c r é ? I l e n est e x a c t e m e n t ce q u ' i l e n est d e la p o s s i b i l i t é q u i n o i i s est o f f e r t e d e laisser se r e s t a u r e r en nous u n v o i r o r i g i nel » L e s a c r é est l i é à l ' h a b i t e r .ce q u e la d é s a c r a l i s a t i o n c o n d u i t à c h e r c h e r à l ' e x t é r i e u r : à Vex-tase. se r é v è l e a u j o u r d ' h u i dans t o u t e son a m p l e u r .m ê m e c o m m e h u m a i n . m a n q u e à sa place. é t a i t en r e t r a i t d a n s sa p r é s e n c e . ce d a n g e r fait signe à l ' h o m m e p o u r q u e son essence soit a p p r é h e n d é e c o m m e l ' o u b l i de ce q u i . les s i è c l e s é c o u l é s n ' o n t p u q u ' a c c u m u l e r des r é p o n s e s fausses. est à l ' a b r i d a n s le r e t r a i t et c'est p a r là q u ' i l se d o n n e à saisir. L a m é t a p h y s i q u e i n t e r d i t Ve'preuve d e l ' ê t r e . 202 D a n s u n c é l è b r e e n t r e t i e n . e n f a i t . son absence n e p e u t q u e m a r q u e r le v o i l e m e n t d ' u n e p a r t i e d e son h u m a n i t é . e n l u i . H é r a c l i t e d i t : « L ' é c l o s i o n a i m e le r e t r a i t . en cela aussi. Q u a n t à la q u e s t i o n : « Q u ' e n est-il d e l ' ê t r e ? ».203 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ rite et de la profondeur des choses. I l est a u j o u r d ' h u i p r é s e n t dans son r e t r a i t . c'est. e l l e fait signe. sauver : le p r o pos a q u e l q u e chose de c h r é t i e n . de m ê m e .ê t r e sera. O n est p o u r t a n t l o i n de t o u t e p e n s é e b i b l i q u e . Ce n i h i l i s m e . L e s a c r é . c'est q u ' a u t e r m e d u T o u t e l ' h i s t o i r e d e la m é t a p h y s i q u e o c c i d e n t a l e se c a r a c t é r i s e par l ' o u b l i de l ' ê t r e . A i n s i . f a i r e r e t o u r à la s o u r c e . o u la r e s t i t u e r dans sa p l é n i t u d e p o u r l u i a p p o r t e r la r é p o n s e q u i c o n v i e n t . E v o l a d i t l u i . « v i r e m e n t » (Kehre) q u ' i l c o n t i e n t . O n c o n n a î t la p r e m i è r e s t r o p h e d e l ' h y m n e de H ô l d e r l i n 'mùlu\é Patmos : « P r o c h e est E t d i f f i c i l e à saisir le D i e u . » C e l a ne s i g n i f i e é v i d e m m e n t pas q u e le p i r e soit le m e i l l e u r . et d o n c a u lieu d'origine. s i m u l t a n é m e n t p o r t é p a r la f o i et l o n g t e m p s m a s q u é p a r e l l e . c o m m e : r i e n n ' a p p a r t i e n t plus à l'éclosion q u e son p r o p r e r e t r a i t . D ' u n c ô t é le n i h i l i s m e . d ' u n e m é m o i r e d i s s o c i é e d e la r e . e n l u i . S i . s e m b l e d i s p a r a î t r e . » Dieu.sans e n c o r e i d e n t i f i e r la s o u r c e d e sa s o u f f r a n c e . n o n p o u r a u t a n t s y m p a t h i s e r avec l u i . le m a n q u e d e d i e u x f a i t p a r t i e d e c e t « i n c o n s c i e n t non r e f o u l é » que Lacan d é c r i t c o m m e c o n t e m p o r a i n d'une m é m o i r e cumulative non discriminative du m ê m e et d e l ' a u t r e . I l e n s o u f f r e . Ce q u i n'est plus f a i t signe d u c ô t é de ce q u i n'est pas e n c o r e . p é r i o d e à la f o i s décisive et indéase. t o u t c o n t r a i r e a p p e l l e son c o n t r a i r e . v o u é e s à a p p a r a î t r e c o m m e telles u n j o u r o u l ' a u t r e . T o u t e chose q u i s'actualise en p o t e n t i a ise u n e a u t r e .m ê m e c o m m e ê t r e . d e t o u t e é t e r n i t é . E n cela. par l ' m c a p a c i t é à penser l ' ê t r e dans sa v é r i t é . la m é t a p h y s i q u e se r é v è l e l o u r d e de nihilisme. D i r e q u e le s a c r é est m o r t a p p a r a î t d è s o r s u n p e u c o u r t . L e s a c r é . de l ' a u t r e le r e t o u r au s a c r é . T o u t c o m m e le m a n q u e de s a c r é . la m o r t d u s a c r é e n t r a î n e u n e c e r t a i n e m o r t d e l ' h o m m e . l'absence r e s t e e n c o r e l ' u n e des m o d a l i t é s d e la p r é s e n c e . t o u t c o m m e la m o r t est u n e m o d a l i t é d e la v i e : p r é s e n c e en c r e u x si l ' o n v e u t . Sans p a r a d o x e . M a i s i l n ' e n est pas h e u r e u x . e n s o r t e q u e l ' h i s t o i r e d e l ' ê t r e c o m m e n c e avec son p r o p r e o u b l i .p r é s e n t a t i o n .

à la c r o i s é e de ce q u i r a s s e m b l e le c i e l et la t e r r e . le c e . L ' h a b i t a t i o n f o n d a t r i c e d u p o è t e i n d i q u e L a t â c h e d u p o è t e . « L e s a c r é q u i est d i t d a n s la p r é d i c t i o n p o é t i q u e ne f a i t q u ' o u v r i r le t e m p s d ' u n e a p p a r i t i o n des d i e u x et q u ' i n d i q u e r la r é g i o n o ù se situe la d e m e u r e sur c e t t e t e r r e d e l ' h o m m e r e q u i s p a r le d e s t i n de l ' h i s t o i r e . A y a n t « l e u r site d a n s le f u t u r ». S o n r ê v e est d i v i n . m a i s se p é n é t r e r s u f f i s a m m e n t d e ce q u i est o r i g i n e p o u r y t r o u v e r la s o u r c e d ' u n n o u v e a u c o m m e n c e m e n t . les h o m m e s et les d i e u x . p r é s e n t et aven i r é t a n t d o n n é s e n t o u t e a c t u a l i t é . est a i n s i d e r e s t i t u e r la p r o x i m i t é de l ' o r i g i n e d a n s l a q u e l l e p e u t b r i l l e r la p r é s e n c e des d i e u x a u t r a v e r s d u s a c r é . L e s p o è t e s consacrent la d e m e u r e n a t a l e . « P o é s i e est p e n s é e fidèle.d i r e e n i n s t a u r a n t u n d i a o g u e avec le m o m e n t et le l i e u o ù i l f u t p r é s e n t .d e . L a m é m o i r e p e n s e dans l ' a v e n i r c o m m e d a n s t o u t e a u t r e d i m e n s i o n d u t e m p s . L e s a c r é est fidélité à lOrigine. L a p a r o l e d e la B i b l e é m a n e d e D i e u et vise à n o r m e r le m o n d e . C'est le « n o n . mais e l l e ne r ê v e pas u n d i e u » 204 Seul e n e f f e t le p o è t e est c a p a b l e d e t r a n s f o r m e r l ' o u b l i d e l ' ê t r e . t o u j o u r s . la p e n s é e fidèle est aussi a p p r o p r i a t i o n fidèle d e ce q u i v i e n t . n o m m e r le s a c r é . D i r e et v o i r s o n t i c i i d e n t i q u e s : se m e t t r e à l ' é c o u t e d u D i r e p o é t i q u e . c'est c r é e r les c o n d i t i o n s dans lesquelles sera c i o n n é e à v o i r la f a ç o n d o n t l ' o r i g i n e l p o u r r a f a i r e r e t o u r vers n o u s . f a i r e r e t o u r n'est pas r é g r e s s e r . mais s e u l e m e n t enfouie a u p l u s p r o f o n d . L e s o u v e n i r n ' e s t a u t r e q u ' u n e p e n s é e fidèle à ce d o n t e l l e se s o u v i e n t . P a s s é . ne se manifestant pour ce q u ' i l s s o n t q u ' e n é t a n t t o u j o u r s sous la m a i n .à . M a i s ce ne s o n t pas des p r o p h è t e s c o m m e ceux de l ' É c r i t u r e . e n se r e m e t t a n t en d i a l o g u e avec ce q u i s u b s i s t e . L ' ê t r e de ce p o è t e n e d o i t pas ê t r e p e n s é p a r r é f é r e n c e à ces " p r o p h è t e s ".d é c l i n a n t » é v o q u é p a r H é r a c l i t e .205 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ v e r s la p r o x i m i t é d e l ' o r i g i n e ». Heimkunft n ' e s t pas Heimkehr. M a i s la p e n s é e fidèle n e se s o u v i e n t pas seulement fidèlement d u « p a s s é ». L a m é m o i r e est d o n c fidélité. L a p a r o l e d u p o è t e nomme le monde et le f a i t ainsi e x i s t e r e n son f o n d . U n e p a r o l e q u i f a i t s u r g i r l ' i n v i s i b l e à la manifestation. c'est r e s t i t u e r a u m o n d e ce q u e B a u d e l a i r e a p p e l a i t « l ' é c l a t a n t e v é r i t é d e s o n h a r m o n i e n a t i v e » : dans l ' â m e des p o è t e s r è g n e c e t t e c l a r t é p a r l a q u e l l e le l a n g a g e p e u t v é r i t a b l e m e n t s ' i n s t i t u e r c o m m e la m a i s o n d e l ' ê t r e . « Seul u n D i e u p e u t nous sauver » : cela v e u t d i r e q u e seul u n D i e u p e u t p e r m e t t r e .d e m e u r e d o n t H ô l d e r l i n r é p è t e q u e les p o è t e s . le f o n d e n t . o n ne f a i t r e v e n i r le s a c r é q u ' e n c o m m e n ç a n t 5ar y r e v e n i r s o i . C ' e s t u n e p a r o l e qui donne à voir. C'est p o u r q u o i le c œ u r de la p e n s é e fidèle est le D i r e p o é t i q u e q u i f a i t s u r g i r le s a c r é . q u i est ce t e m p s . c a r l ' o r i g i n e n'est j a m a i s passée. O r .m ê m e . P e n s é e fidèle est f o n d a t i o n . P a r e i l l e m e n t . et c o n s a c r e le sol q u i sera le f o n d e m e n t d e l ' h a b i t a t i o n p o é t i q u e des fils d e la t e r r e » L a p a r o l e d u p o è t e est b i e n d i f f é r e n t e de la p a r o l e de l a h v é . H e i d e g g e r é c r i t . mais d ' e n t r e r plus a v a n t d a n s ce q u i f o r m e e s s e n t i e l l e m e n t le pays n a t a l (das Heimatliche)^^. n i v e n u e d ' u n d i e u c o m m e g a r a n t i e d u salut. I l s f o n d e n t ce q u i d e m e u r e . c'est d o n n e r s t a b i l i t é s u r u n f o n d .c o u v r i r l ' o r i g i n e e n la l i b é r a n t des strates d ' a l l u v i o n s » Et de m ê m e . Ils n ' a n n o n c e n t n i r é v é l a t i o n n i r é d e m p t i o n . e n ce q u ' i l s p o r t e n t (et sont p o r t é s p a r ) l ' i m m é m o r i a l . U n e t e l l e d é m a r c h e r e n d seule disponible p o u r les d i e u x .à d i r e ce q u i reste t o u j o u r s s o u r c e d ' u n c o m m e n c e m e n t . ce q u i subsiste est t o u j o u r s o r i g i n e . essence d u geste p o é t i q u e .q u i . c'est f a i r e a p p a r a î t r e d a n s la c l a i r e é v i d e n c e ce q u i é t a i t c a c h é .d é t r e s s e o ù p a r l e la nostalgie des temps à venir. les p o è t e s s o n t é g a l e m e n t « p r o p h è t e s ». note Heid e g g e r : i l n e s'agit pas de r e v e n i r s u r ses pas. c'est d é . e n c e t t e « n u i t sainte » c é l é b r é e par H ô l d e r l i n o ù l ' o u b l i peut ê t r e p e n s é c o m m e o u b l i . é c r i t P a t r i c k S i m o n . p a r u n D i r e q u ' a é p a r g n é le p r i n c i p e de r a i s o n .a u .la p a t r i e . et c'est dans cette « disD o n i b i l i t é » q u e le s a c r é p e u t e n c o r e a v o i r u n sens p o u r ' é p o q u e a c t u e l l e . q u i est r e t r a i t d ' u n m o n d e et d é c l i n . c ' e s t . L a m é m o i r e est s o u v e n i r . é c r i t H e i d e g g e r Autrem e n t d i t . « Fonder. c ' e s t .c o u v e r t d e l ' h i s t o i r e . m a i s b i e n p l u t ô t le c a r a c t è r e " p r o p h é t i q u e " de c e t t e p o é s i e d o i t .i l ê t r e c o m p r i s à p a r t i r de l ' ê t r e de la p r é d i c a t i o n p o é t i q u e .

I l ne p e u t d o n c ê t r e assigné à u n e p é r i o d e d o n n é e . C e l a v e u t d i r e aussi q u e c'est d a n s l ' e x i s t e n c e historique q u ' u n e t e l l e r e n c o n t r e p e u t se f a i r e . j a s s é des m a i n s d e D i e u e n t r e celles d e l ' h o m m e . m a i s i l p e u t aussi p e r d r e c e t t e h u m a n i t é . à p a r t i r d e l ' ê t r e . a c c o r d e seul la d i m e n s i o n p o u r les d i e u x et le d i e u . I l s'agit d e s a v o i r s'il est la m i ­ n u i t passée. q u i seule p e r m e t q u e le s a c r é puisse e n r e t o u r ê t r e p r é s e n t e n nous. et q u e n o u s s o r t o n s ainsi de Γ« â g e des r e l i ­ gions ». C'est a i n s i s e u l e m e n t . c ' e s t ­ à ­ d i r e . seul espace essentiel d e la d i v i n i t é . à u n m o m e n t d e l ' h i s t o i r e des n o m m e s . M a i s si les r e l i g i o n s a p p a r t i e n n e n t . a u p r é a l a b l e . à son t o u r . H ô l ­ d e r l i n d i t : « Q u e le s a c r é soit m a p a r o l e . « U n paysan q u i n e sait p l u s saluer la t e r r e n'est p l u s u n paysan. c'est rétrocéder au plus proche. I l n e s'agit pas t a n t . et d o n t l ' h i s ­ t o i r e n'est q u e le r é c i t de la f a ç o n d o n t ce p o u v o i r est M a r c e l G a u c h e t e s t i m e q u e « la t r a j e c t o i r e v i v a n t e d u r e l i g i e u x est a u sein d e n o t r e m o n d e p o u r l'essentiel a c h e v é e ». P o u r t a n t . I l f a u t d o n c se « m e t t r e e n c h e m i n ».206 207 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLlPSE D U SACRÉ à l ' h o m m e d e r e t r o u v e r u n a u t r e m o d e d e p r é s e n c e au m o n d e . à l ' o r i g i n e c o m m e source de nouveau c o m m e n ­ c e m e n t . é c r i t J e a n B e a u f r e t ' " . s e l o n e t r è s classique m o d è l e de la d i a l e c t i q u e d u m a î t r e et d e l'esclave. p e u v e n t p e r d r e d e l e u r â m e . U n h o m m e . p e u t ­ ê t r e . mais si la p e n s é e m é d i t a n t e s a u r a f a i r e assez r e t o u r sur e l l e ­ m ê m e p o u r q u e « l ' ê t r e . des « m é t a m o r p h o s e s » et des « t r a n s f e r t s ». dans la m e s u r e o ù t o u t i n s t a n t p r é s e n t c o n t i e n t la t o t a l i t é d e l ' a v e n i r c o m m e a v e n i r et d u p a s s é c o m m e p a s s é . A l o r s s e u l e m e n t l'aube d u s a c r é p o u r r a à n o u v e a u se l e v e r . car si les d i e u x d u p a s s é s o n t m o r t s . A b a n d o n n e r la m é t a p h y s i q u e . l ' ê t r e s'est é c l a i r c i et a é t é e x p é r i m e n t é dans sa v é r i t é . Q u a n d le s a c r é a d i s p a r u . D e m ê m e . q u i . de se d e m a n d e r si u n D i e u e n c o r e u n j o u r p o u r r a ê t r e . i l f a u t e n v i s a g e r aussi l ' h y ­ p o t h è s e inverse de celle d ' u n e p e r m a n e n c e d u s a c r é . C ' e s t p o u r q u o i u n v é r i t a b l e « r e t o u r d u s a c r é » est i n d i s s o c i a b l e d ' u n q u e s t i o n n e m e n t sur l ' ê t r e . . le s a c r é . mais l'essence m ê m e d e l'homme » I l f a u t a b a n d o n n e r la m é t a p h y s i q u e o c c i d e n t a l e . « L e s a c r é . et les d i e u x à v e n i r e n c o r e à n a î t r e . c o m m e i l p e u t t o m b e r e n dessous d e l u i ­ m ê m e . L ' h o m m e c o m p r e n d le s a c r é à l ' i n ­ t é r i e u r m ê m e d e son h u m a n i t é . et i l le d i t t o u j o u r s a u j o u r d ' h u i . d i t H e i d e g g e r . I l p e u t se d é p a s s e r . la dépasser. q u e seul u n D i e u p e u t n o u s s a u v e r a u n o n ­ ê t r e . q u i r e m e t a u x m a i n s d e D i e u le g o u v e r n e m e n t a b s o l u d u m o n d e . et d ' a b o r d r e t r o u ­ v e r ce sens du sacré f a i t à la f o i s d e respect et d e sympathie p o u r l ' a m i c a l e p r é s e n c e . q u ' i l n ' y a p l u s d e secrets q u ' o n n e puisse p r o j e t e r d e p e r c e r à j o u r . e x c è d e t o u t m o m e n t . C'est e n finir avec la s é p a r a t i o n de l ' h o m m e et d u m o n d e . m a i s u n e x p l o i t a n t ». C'est d a n s le m y s t è r e q u e le r e s p e c t se f o n d e . a b o l i r la d i s s o c i a t i o n i n a u g u r a l e et ce q u i s'en est s u i v i . » I l d i t cela e n 1 8 0 0 . L e s a c r é . ne v i e n t à l ' é c l a t d u p a r a î t r e q u e l o r s q u e . cesser d ' ê t r e c a p a b l e s d e c e t t e présence au sacré. e n c o r e u n e f o i s . M a i s u n D i e u n e se m e t t r a e n c h e m i n q u e si l ' h o m m e se m e t l u i ­ m ê m e e n r o u t e au s i g n e q u ' i l d é c è l e . soit c a p a b l e d ' u n D i e u ». à ce q u i f a i t a p p e l i m m é d i a t e ­ m e n t . I l ne s u f f i t pas e n e f f e t d e v o i r d a n s le s a c r é u n é l é m e n t r e l e v a n t d e t o u t e a n t h r o p o l o g i e p o u r ê t r e r a s s u r é sur son a v e n i r . l ' h o m m e q u i ne sait p l u s saluer le m o n d e n i s ' é m e r v e i l l e r d e v a n t l u i n'est p l u s c a p a b l e d ' y r i e n v o i r a d v e n i r à la p r é s e n c e h o r s de ce q u ' i l / o r c c à s'y m o n t r e r . t o u t r e s p e c t d i s p a r a î t aussi. a u ­ d e l à des « a v a t a r s ». q u e c o m m e n c e le d é p a s s e m e n t d e l'absence de p a t r i e e n l a q u e l l e s ' é g a r e n t n o n s e u l e m e n t les h o m m e s . r é t r o c é d e r a u p o i n t o ù l ' h o m m e et le m o n d e n e p e u v e n t p l u s q u e s ' a p p r é h e n d e r d a n s le r a p p o r t c o m m u n d ' u n e m u t u e l l e p r é s e n c e . N o u s s o m m e s dans la n u i t d u m o n d e . f i n a l e m e n t . u n p e u p l e . n'est q u e le m y s t è r e de l ' ê t r e . l ' o b j e c t i v a t i o n a b s o l u e d e l ' é t a n t . l u i . t o u t s i m p l e m e n t . tous ces d i e u x s o n t e n m ê m e t e m p s déj à là o u encore l à .

C f . . Résistance et soumission. que la s o c i é t é é v o l u e dans le sens d'un d é c l i n des valeurs religieuses. Mou- 18. 1963. Destin et espoir du monde moderne. 1.. C'était déjà le point de vue d'Ernst Bloch.. Seuil. 1968. l'athéisme é t a n t i m p l i q u é par le messianisme. 13. 105-106. p. Casterman. pp. tout discours sur lui l'est aussi.G o n t n i e r . 1978. la Mort de Dieu. qui n'a pas résisté à sa contradiction interne : si Dieu est mort. 59. 93. p. I 9 7 I . 23. Gallimard. Le Nouvel Obsen'ateur. pp. la Technique et la srience comme idéologie. le Dieu des chrétiens. La culture de notre ère post­ chrétienne. 6. 129. Friedrich Gogarten. lignes d'une 16. / I 0 . 1982. 1970. Jean-Pierre Sironneau. La religion de l'exode et du royaume. D e n o ë l . 1978. Gallimard. comme le b a p t ê m e ou le mariage religieux. 9. Casterman. 13 novembre 1979. 1971. notamment J û r g e n Habermas. Buchet-Chastel. C e r f . 7. 24. ce qui l'a longtemps conduit à condamner toute t h é o l o g i e naturelle. 71. Walter Kasper. 21. le mot religio é v o q u e surtout le paganisme. Ibid. 3. 19. 8. C e r f . Théologie du monde. 1971. 1960. La Double Idolâtrie. qui croit l'idée de civilisation c h r é t i e n n e d é f i n i t i v e m e n t r é v o l u e . Les Nouveaux sans raison. 10. Lfl Cité séculière. comme Karl Rahner. la théo-logie n'a donc plus de raison d'être. L a b o r et Fides. p.209 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ c h r é t i e n s seront. Tel quel. J . J e a n Greisch. Barth est allé é g a l e m e n t j u s q u ' à voir dans Yanalogia entis une « invention de l ' A n t é c n r i s t ». n'est pas inexacte. Gallimard. la Cite' séculière. 58 9c). 12. L'affirmation. L e terme de ·• religion » (en grec threskeia) n'apparaît que trois fois dans les Évangiles. NOTES DU CHAPITRE I I I 11. C f . op. Dietrich Bonhoeffer.I 8 . G e n è v e . Avoir ou être?. Sécularisation ton. C f . comme 1973. 57 % des Français c o n s i d è r e n t que l'Église j o u e aujourd'hui un rôle peu ou pas important dans la s o c i é t é . historiquement. 1969. L a Haye. 1970. 1976. Nous ne commenterons pas ce courant. 1978). . cit. non « a t h é e s ». 1980. Harvey C o x . La Crise du monde moderne. Laffont. cit. p. Pour les premiers c h r é t i e n s . herméneutique L a b o r et Fides. Certains t h é o l o g i e n s s'en accommodent. de la raison. Gabriel Vahanian.B . seul un a t h é e peut être bon c h r é t i e n (cf. 1985. Aubier. p. Fayard. p. Les grandes phique. vol. O n sait par ailleurs que la pratique diminue r é g u l i è r e m e n t . VÂge herméneutique 15. 5. pp. 22. les philoso­ C e r f . Op. 121-126. et religions politiques. 2. et c'est ce qui explique que sous l'Empire romain. 20. 4. in R i c h a r d Kearney et Joseph Stephen O ' L e a r y (éd. y compris pour des rites « sociaux ». 324. f r é q u e m m e n t d é n o n c é s Possédés. 14. Selon un sondage p u b l i é dans la Croix du 23 avril 1985. 123-124. 17. Metz. Vérité et méthode. U G F . Espace mobile et temps incertains. l'Athéisme dans le christianisme. 69 7c (catholiques pratiquants . C f . 1985. Le Savant et le pohlique. 2. 22. selon qui. 1953. G e n è v e . Grasset. Dogmatique.). Remarques sur la différence ontologique et la pensée de Dieu. Heidegger et la question de Dieu.

1977. 1966. 28. 101. texte inédit. 1973. in Questions 1974. Op. 99. p. Op. op. cit. La Nostalgie du monde. 1971. 8. et Sociologie de la réi'olution. C f . 32. 1985. éternelle hérésie. 33. 43. Dialogue p.. 39. p. Ibid. Gal ­ Questions de Thomas Moinar Réponses d'Alain de Benoist . des origines.. 114. 1969. p. cit. p. Ibid. 35. C a l m a n n . Gallimard. Les P è r e s de l'Église sont allés dans le passé j u s q u ' à d é c r i r e le j u d a ï s m e et l'islam comme des « a t h é i s m e s » . Lettre sur l'humanisme. art. I I I . Jean-Pierre Sironneau. La Séduction m question. 41.. 34. Jules Monnerot. cit. limard. X I . G é r a r d Walter. Martin Heidegger. op. Approche 37. ni. Gallimard. p. 40. 30. . I. p. les Origines du communisme. 7-8. Minuit. 42. 1973.. cit. Le Désenchantement Gallimard. Claude GefFré et J e a n .P i e r r e Jossua. 1963. Beauchesne.L é v y . 1975. Fayard. cit. de miderlin.. Une histoire politique de la religion. 194. Walter Kasper. l'Utopie. p. Alain Besanç o n . 9. Approche de Heidegger. Sociologie du communisme. Patrick Simon. 27. Le Sacré sauvage.. 1975. p. 36. Op Sacré. 33. du néo-paganisme. I. Op. p. Gallimard. 29.. άί. 1985. 31. 29.210 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ 25. les Origines intellectuelles du léninisme. Payot. nouvelle in Concilium. Payot. 146. T h o mas Moinar. 197. Le Monothéisme 26. ibid. 38. avec Heidegger ΙΠ.

D i r e q u ' i l f a u t q u e le m o n d e a i t é t é c r é é ( p a r l u i m ê m e o u p a r u n a u t r e ) . J e n ' a i n u l l e p a r t p o s é le c o s m o s c o m m e i d e n t i q u e a u s a c r é . la structure fon­ damentale du réel. Ce n'est que si l'on accepte la thèse moniste d'un monde auto-engendré qu'on peut dire que le cosmos. c'est d i r e q u e t o u t d o i t a v o i r . U n t e l r e p o r t c o n d u i r a i t à d i r e q u e « D i e u est s a c r é ». O n v o i t ici t r è s b i e n la d i f f é r e n c e e n t r e « s a c r é » et « saint ». ce cosmos? Si c'est Dieu. a l o r s q u e celle q u e j e pose est autre. il est faux de prétendre que le sacré a été aboli. est le sacré. M a i s ce serait d é j à r e n t r e r dans v o t r e p r o b l é m a t i q u e . Encore ne répondez-vous pas à la question : qui a créé ce réel.1. q u i n e s a u r a i t f a i r e p a r t i e des a t t r i b u t s d e D i e u . M o n d e « a u t o g é n é r a t e u r » o u m o n d e c r é é ? I l serait a i s é d e d i r e q u e les q u e s t i o n s u l t i m e s sont p a r n a t u r e t o u j o u r s v o u é e s à r e s t e r sans r é p o n s e . ce q u i n ' a pas d e sens d ' u n p o i n t d e v u e c h r é t i e n . C e t t e t h è s e serait c o n t r a d i c t o i r e p a r r a p p o r t à la d é f i n i t i o n m ê m e d u s a c r é : o û serait le p r o f a n e ? J ' a i seul e m e n t d i t q u e le c o s m o s est ( n é c e s s a i r e m e n t ) le l i e u o ù le s a c r é p e u t a d v e n i r à la p r é s e n c e . L ' i d é e d ' u n r e p o r t d u s a c r é « d u c o s m o s à D i e u » m e s e m b l e t o u t aussi c o n t r a d i c t o i r e . le s a c r é est o b l i g a t o i r e m e n t c o n t i g u au p r o f a n e . il a été seulement reporté du cosmos à Dieu.

Je suis d o n c a m e n é à r e g a r d e r v e r s les o r i g i n e s et à r e c h e r c h e r ce q u i p e u t en subsister. c'est d é j à s i t u e r la p e n s é e dans l ' h o r i z o n de la cause. « a n c i e n ». D i e u est p o u r vous l ' ê t r e q u i se r é v è l e d a n s le m o n d e . p o u r les c h r é t i e n s . en l a t i n le r a p p o r t e n t r e princeps et principium). L e m o n d e n ' e s t pas fait. T e l l e est p r é c i s é m e n t la perspective d a n s l a q u e l l e j e ne m e s i t u e pas. « c o m m a n d e r ». I l n'est pas u n é t a n t s u p r ê m e . L ' o r i g i n e est c e t t e saisie d e p u i s le l i e u d u r a s s e m b l e m e n t o ù se f a i t l ' a c c o r d de l ' h o m m e et de ce q u i a d v i e n t à la p r é s e n c e .l ' o r i g i n e est d o n c aussi b i e n u n b u t et u n e fin. D e m ê m e . mais de la p r é s e n c e . mais en q u o i i l consiste. L a v é r i t é est d é p l o i e m e n t à p a r t i r de la p l é n i t u d e p r o p r e de l ' ê t r e . etquia moins marqué l'Europe. « A r c h a ï q u e » et « q u i c o m m a n d e ». C'est ce q u i e x p l i q u e l ' i d e n t i f i c a t i o n . n o n d é p l a c e m e n t vers u n e essence d u c o n c e p t r a t t a c h é e à l ' i n t e l l e c t d i v i n . e l l e n'est pas le « p a s s é ». v i e n t de la m ê m e r a c i n e c\uarkhaios. C'est a c c o r d e r a u p r i n c i p e de r a i s o n u n s t a t u t de g é n é r a l i t é q u e j e ne l u i a c c o r d e pas. E l l e n ' e s t pas u n e « é t a p e ». i l n ' y a pas à l u i c h e r c h e r de raison. L ' o r i g i n e l . d é p l o i e m e n t de l ' é t a n t sur f o n d de la d i f f é r e n c e e n t r e l ' ê t r e et l ' é t a n t .en e f f e t . c ' e s t . C'est t o u t s i m p l e m e n t q u ' e l l e n'est pas d u d o m a i n e de l ' h i s t o i r e . arkhein. L ' ê t r e n'est d o n c pas la cause de l ' é t a n t . Il me semble que ce dernier Q u a n d j e p a r l e de « c r o y a n c e s e u r o p é e n n e s ». mais « n o n . e s s e n t i e l l e a u sens p r o p r e . T o u t e la d i f f é r e n c e e n t r e nos p o i n t s de v u e r e f l è t e l ' é c a r t e x i s t a n t e n t r e rh'élation et manifestation. ni une place d'honneur. ne fut qu'une étape. présence sans q u o i i l n ' e s t rien. 2. est o b j e t de p i é t é en t a n t q u ' i l p e u t sans cesse f a i r e r e t o u r . L ' o r i g i n e l est ce f a m i l i e r i n i t i a l t^ui reste t o u j o u r s f a m i l i e r . q u e l ' o n t r o u v e chez A r i s t o t e e n t r e arche et lélos : « T o u t ce q u i v i e n t à ê t r e se m e u t vers u n e arche. p o s e r le m o n d e c o m m e e f f e t d ' u n e cause. E n g r e c .d i r e son télos .v o i l e m e n t » (alétheia). n ' é q u i v a u t pas à u n e r a d i c a l e s é p a r a t i o n . i l se d o n n e à v o i r a u t r a v e r s de ce q u e les G r e c s a p p e l a i e n t energeia. la v é r i t é n ' e s t pas c o n f o r m i t é (adaequatio o u omotôsis) d e l ' e s p r i t a u « r é e l ». que le christianisme. L a q u e s t i o n n ' e s t d o n c pas t a n t de s a v o i r d ' o ù v i e n t le m o n d e . t r a n s c e n d a n t . . » É v o q u a n t les a t t i t u d e s religieuses des v i e u x E u r o p é e n s . et la g e n è s e est en vue d u télos '. sans autre justification. L a r e l a t i o n de l ' ê t r e et de l ' é t a n t n'est d o n c pas de l ' o r d r e de la cause. à p r e m i è r e v u e é t r a n g e . Et de f a i t . mais p l u t ô t de s ' i n t e r r o g e r s u r le sens m ê m e d e ce m o t : origine. l ' ê t r e est p o u r m o i ce p a r q u o i le m o n d e l u i .o n d i r e . l ' ê t r e est p o s é d a n s l ' h o r i z o n de la cause. I l ne s'agit pas d ' i d é a l i s e r u n e p r o v e n a n c e o u de r ê v e r d ' u n â g e d ' o r . Si l ' ê t r e est le f o n d (Grund). de c e t t e d i f f é r e n c e o n t o l o g i q u e e n t r e présence et présent q u e la m é t a p h y s i q u e o c c i d e n t a l e n ' a c e s s é de manquer. sans e n n é g l i g e r d ' a i l l e u r s le p o l y m o r p h i s m e . L o i n d ' ê t r e u n « m o m e n t p a s s é » . La vogue récente des études sur l'indo-européisme ne justifie point un monopole. Et c'est là p r é c i s é m e n t q u e l ' o n r e j o i n t le s a c r é .nt ».ce q u e v o u s a p p e l e z u n e « é t a p e » .m ê m e peut se m a n i f e s t e r . Vous identifiez. c'est t o u t u n : o n est d a n s le d o m a i n e d e l ' i n d é p a s s a b l e (cf. I l ne r e l è v e pas de la f o r c e e f f i c i e n t e .m ê m e p e r ç u e c o m m e é t a n t de l ' o r d r e de l ' e f f i c i e n c e (ce q u ' e l l e n ' é t a i t pas c h e z A r i s t o t e ) . ce en vue de q u o i u n e c h ç s e est. les « croyances euro­ péennes » et « l'indo-européisme ». p o u r r a i t . a u sens o ù l ' u n s e r a i t la cause d u m u l t i p l e o u l ' a b s o l u la cause d u r e l a t i f . D e m ê m e . j e m e s i t u e sur le p l a n d e la p l u s l o n g u e d u r é e . consti­ tutif. n o t i o n à l a q u e l l e u n « m y t h e des o r i g i n e s » est t o u j o u r s f o r t e m e n t l i é . O n a p u d i r e que l ' o r i g i n e s u p p r i m e l'histoire qu'elle a e n g e n d r é e . c r é a t e u r des a u t r e s é t a n t s .214 215 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ u n e raison.à . et c'est p o u r q u o i l e u r différence. sespeuples et sa culture. c'est son arch'e. m a i s b i e n « t r a n s c e n d a n c e pour \'éla. T e l l e est la d i f f é r e n c e e n t r e « o r i g i n e » (Ursprung) et « d é b u t » (Anfang) : l ' o r i g i n e est j a i l l i s s e m e n t i n i t i a l . E l l e est la source c o n t e m p o r a i n e de t o u t e actual i t é . e l l e est ce « c o n s e n t e m e n t o r i g i n a i r e » p a r l e q u e l l ' h o m m e s'en r e m e t a u d é v o i l e m e n t . et la c a u s a l i t é est e l l e .

N ' a b o r d e r la q u e s t i o n d e l ' é t a n t q u ' à p a r t i r d e l ' o u v e r t u r e e n l u i de la q u e s t i o n d e l ' ê t r e . q u i n ' e s t n u l l e m e n t u n c a d r e g é n é r a l q u e l ' o n puisse i n d i f f é r e m m e n t r e m p l i r e n p u i s a n t à d'autres sources. Je serai n é a n m o i n s le p r e m i e r à c o n v e n i r d e l ' i m p o r t a n c e d u r é f è r e n t c h r é t i e n d a n s l ' h i s t o i r e e u r o p é e n n e : si j e n'avais pas é t é moi-même p r o f o n d é m e n t m a r q u é p a r le c h r i s t i a n i s m e . c h r é t i e n s c o m p r i s . Cela d i t . à ce s u j e t . E m m a n u e l L é v i n a s . p o u r r a i s . Ces e f f o r t s a p p a r a i s s e n t c o m m e aussi t r a g i q u e s q u e d é r i s o i r e s à q u i s'avise. J e a n . .ce q u i n'est d ' a i l l e u r s pas a l l é sans e f f e t s p e r vers. d i s c u t e r à p e r t e d e v u e . D e d e u x choses l ' u n e e n t o u t cas.c h r é t i e n » et des s t o ï c i e n s des « c r o y a n t s i n c o m p l e t s ». L é o n C h e s t o v .à . d é c r i t e p a r R o b e r t J a u l i n . .s u f f i t .c h r i s t i a n i s m e » c o n t e m p o r a i n .j e s e u l e m e n t d i s c u t e r avec vous? l i e u x c e t t e « c i v i l i s a t i o n d u v i d e ».i l d e se d i r e c h r é t i e n .L e v i . L ' é v a l u a t i o n est n é c e s s a i r e m e n t s u b j e c t i v e et i l est d e t o u t e f a ç o n d i f f i c i l e d e d o n n e r u n e r é p o n s e g l o b a l e . Je p a r l e d ' u n e o r i g i n e s p é c i f i q u e et j ' e n d é d u i s u n e s i g n i f i c a t i o n p o u r le m o m e n t p r é s e n t . la q u e s t i o n q u e vous posez e n d é c o u v r e . e t h n o c i d a i r e e n son essence.d e l à d e c r i t è r e s d o n t o n p e u t t o u j o u r s d i s c u t e r . q u i s'est r é v é l é e l a r g e m e n t i n o p é r a n t e . o n p e u t aussi ê t r e m a r o u é p a r q u e l q u e chose d e n é g a t i f . T o u t le p r o b l è m e est de s a v o i r si c e t t e synt h è s e . D ' o ù le m o t d e H e i d e g g e r : u n e p h i l o s o p h i e c h r é t i e n n e est « d u bois e n f e r . ( L e p e u p l e russe a c t u e l a é t é p r o f o n d é m e n t m a r q u é p a r le c o m m u n i s m e . S o i t le c h r i s t i a n i s m e est i n t r i n s è q u e m e n t l i é à la c u l t u r e « o c c i d e n t a l e ».e l l e u n e a u t r e : q u e l est le sens e x a c t d e c e t t e e x p r e s s i o n u s u e l l e : « O c c i d e n t c h r é t i e n »? I l est d e v e n u b a n a l d e d i r e q u e la « c i v i l i s a t i o n o c c i d e n t a l e » p o s s è d e à la f o i s u n e r a c i n e g r e c q u e et u n e r a c i n e b i b l i q u e . d o i v e n t a l l e r c h e r c h e r ce q u i f o n d e e n p r o p r e l e u r i d e n - . I l est d e v e n u u n l e i t m o t i v chez des a u t e u r s c o m m e j u d a h H a .216 217 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ j e n ' o p è r e pas u n r e c o u r s « c h r o n o l o g i q u e ». B i e n e n t e n d u . le v i e u x p r o b l è m e des r a p p o r t s e n t r e A t h è n e s et J é r u s a l e m n'a c e s s é d ' a g i t e r les e s p r i t s . P o u r a c c o u p l e r la p h i l o s o p h i e g r e c q u e et le m o n o t h é i s m e b i b l i q u e . c ' e s t . L ' O c c i d e n t . et u n m a l e n t e n d u ». mais b i e n p l u t ô t mythologique. Ces d e u x r a c i n e s o n t l o n g t e m p s c o e x i s t é et les t e n t a t i v e s savantes d ' e n f a i r e la s y n t h è s e n ' o n t pas m a n q u é . m ê m e s i n c è r e m e n t . c r o y a n t t o u j o u r s asseoir son i d e n t i t é s u r la d e s t r u c t i o n d e c e l l e des a u t r e s et p r o p a g e a n t e n t o u s O n p e u t . é c r i t le P. la S c o l a s t i q u e s'est e m p l o y é e à f a i r e d ' A r i s t o t e u n « p r é .. q u e « l ' a p p o r t g r e c . est à c o u p s û r i n c o m p a t i b l e avec le m o d e d e vie b i b l i q u e ^ ». e n s o n sens o r i g i n a i r e et p l e i n . la F r a n c e . est à l ' é c o u t e d e l ' ê t r e p a r t o u t o ù i l y a de l ' é t a n t . D e P h i l o n au « j u d é o . si l ' o n s o n g e p a r e x e m p l e q u e l ' a n t i s é m i t i s m e c h r é tien n a î t à l ' o r i g i n e d u d é s i r m i m é t i q u e de s'instituer en Verus Israël. S a v o i r p a r q u o i l ' E u r o p e a é t é le p l u s « m a r q u é e » au c o u r s de son h i s t o i r e est u n e a u t r e q u e s t i o n . c'est p r é c i s é m e n t la p h i l o s o p h i e elle-même. S a m u e l D a v i d L u z a t t o . p o u v a i t e n c o r e ê t r e d é c l a r é e « pays d e m i s s i o n ». S o i t i l est u n e r e l i g i o n u n i v e r s e l l e . r e p o s e s u r u n e c o m p a t i b i l i t é f o n c i è r e o u sur u n m a g i s t r a l m a l e n t e n d u . selon q u i « la p h i l o s o p h i e . c o m m e l ' é c r i t J e a n B e a u f r e t . de T e r t u l l i e n (quid ergo Athenis et Hierosolymis? ^) a u x t h é o l o g i e n s m o d e r n e s (« N o u s ne s o m m e s q u ' u n e g r e f f e . est n é d ' u n e t e n s i o n e n t r e d e u x sources c o n t r a d i c t o i r e s . et e n ce cas ce n'est pas a u p r è s d e l u i q u e les E u r o p é e n s . L a p h i l o s o p h i e . J ' e n tiens b i e n s û r p o u r la s e c o n d e h y p o t h è s e . A u d é b u t d e ce s i è c l e . t e l f u t le sens le p l u s p r o p r e d e ce q u e les G r e c s n o m m è r e n t m é m o r a b l e m e n t philosophie ^ ». d o n t 9 0 % des h a b i t a n t s é t a i e n t b a p t i s é s .N o ë l A l e t t i ^). à s a v o i r la p r o b l é m a t i q u e d e l ' ê t r e de l ' é t a n t . a u . mais u n e p r o b l é m a t i q u e d i f f é r e n c i é e . J ' o b s e r v e q u ' a u j o u r d ' h u i de plus en plus n o m b r e u x sont c e u x q u i p a r t a g e n t l ' o p i n i o n d e L é o Strauss. p o u r l ' ê t r e ? .t . I l s'est c o n s t i t u é s u r u n e crise i d e n t i t a i r e q u ' i l n ' a c e s s é de t e n t e r d e r é s o u d r e a u c o u r s des s i è c l e s e n e x p o r t a n t p a r t o u t d a n s le m o n d e ses p r o p r e s i n t e r r o g a t i o n s . o n p e u t ne se s e n t i r e n r i e n c o n c e r n é p a r l ' o r i g i n e : j e r e c o n n a i s m o i aussi le l i b r e a r b i t r e . C'est p o u r q u o i e l l e é t a i t i n s u p p o r t a b l e à S c h a o u l (saint P a u l ) . a u q u e l cas i l n ' e s t pas la r e l i g i o n u n i v e r s e l l e q u ' i l p r é t e n d ê t r e .d i r e la p e n s é e g r e c q u e . à mes y e u x . la r a c i n e et le t r o n c s o n t j u i f s ». ) A u s s i . M a r t i n B u b e r . etc.

j e l ' a i d i t . A u sens qualifiant s ' a j o u t e t o u j o u r s le sens relationnel. u n e « p a r e n t é » possible. L e t e r m e m ê m e de « p r o f a n e » n ' e s t pas u n e négation d u « s a c r é » (au sens o ù « i n j u s t e » n'est q u ' u n e n é g a t i o n d e « j u s t e ») : le fanum est cet espace c o n s a c r é o ù l ' h o m m e p e u t s'avancer. i l f a u t b i e n q u ' i l s le fassent avec ce q u e l e u r s sens peuvent s u g g é r e r à leur esprit. thèse soutenue de Lucrèce à Feuerbach. M a i s i l ne s'ensuit pas q u e les h o m m e s c r é e n t les d i e u x p a r la r e p r é s e n t a t i o n q u ' i l s s'en f o n t . D i r e q u ' i l n ' y a pas d e d i s t a n c e o n t o l o g i q u e i n s u r m o n t a b l e . c'est p o s e r u n e C e t t e c o n c e p t i o n des r a p p o r t s e n t r e l ' h o m m e et le d i v i n est­elle convaincante? Est­il e n f a i t si i m p o r t a n t de c o n v a i n c r e o u d ' ê t r e convaincu? Disons qu'elle r é p o n d à l ' i d é e q u e j e m e f a i s d e l ' h é r i t a g e dans l e q u e l j ' a i c h o i s i d e m e r e c o n n a î t r e . M o d è l e c i r c u l a i r e . et q u ' e l l e s ' a c c o r d e avec m a préférence d ' u n e i m a g e d u m o n d e o ù l ' ê t r e est à la .218 219 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ t i t é . L ' i d é e q u e les d i e u x s o n t des p r o j e c t i o n s h u m a i n e s est t r è s p r é c i s é m e n t l ' i d é e q u e j e ne d é f e n d s p a i . « b i e n v e i l l a n c e des d i e u x ». D i e u serait u n e c r é a t i o n « i d é o l o g i q u e ». i l est p e u t ­ ê t r e t e m p s aussi p o u r l ' O c c i d e n t d e s ' a f f r a n c h i r d e la t u t e l l e inverse. L ' ê t r e . i m p l i q u a n t d o n c u n e c i r c u ­ l a t i o n . C'est un point de vue qui aboutit à la thèse que les dieux sont des proj ections de l'homme. L e s a c r i f i c e serait p u r s i m u l a c r e . disait le P. d a n s m a c o n t r i ­ b u t i o n . D a n s l ' o p p o s i t i o n e n t r e le s a c r é et le p r o f a n e ( o p p o s i t i o n o ù le s a c r é v i e n t e n p r e m i e r p o u r d é l i m i t e r le s e c o n d ) . q u e j e la j u g e c o n f o r m e au d é v o i l e ­ m e n t d e l ' ê t r e d a n s sa v é r i t é . la t e r r e et le c i e l . C e r t e s . q u i p o u r t a n t ne sont en aucune f a ç o n c o n f o n d u s . O r . e n ce q u ' e l l e suppose d e d o n s et d ' a p p e l s r é c i p r o q u e s . E t c'est a u c h r i s t i a n i s m e l u i ­ m ê m e q u e j ' a t ­ t r i b u e la p a t e r n i t é ( i n v o l o n t a i r e ) de c e t t e n a ï v e et d é s a s t r e u s e « u s u r p a t i o n d ' i d e n t i t é ». r e l e v a n t d e la « fausse c o n s c i e n c e ». l ' i d é e d ' u n t r a n s f e r t d u p r o f a n e au s a c r é ( o u vice versa) se t r o u v e p r é s e r v é e . 3. une distance ontologique insurmontable. J ' a j o u t e r a i p o u r m a p a r t q u e s'il est t e m p s p o u r l ' É g l i s e d e s ' a f f r a n c h i r d e la t u t e l l e d e l ' O c c i d e n t . d e v e n u c o n s c i e n t de c e t t e p r o j e c t i o n . Si H e i d e g g e r p e u t p o s e r la d i f f é r e n c e o n t o l o g i q u e c o m m e t â c h e à p e n s e r et p e n s a b l e . p o u r r a i t s ' i n s t i t u e r l u i ­ m ê m e à la p l a c e d e D i e u . La trouvez­vous vrai­ ment absolument convaincante en face d'un Dieu créateur et maître du monde? Pourquoi la première thèse emporterait­elle la conviction"? Par quel raisonnement? Si les d i e u x n ' é t a i e n t q u e des o b j e t s ­ r e f l e t s sortis de l ' i m a g i n a t i o n des h o m m e s . c'est p r é c i s é m e n t p a r c e q u ' i l n ' y a pas de r u p ­ t u r e r a d i c a l e e n t r e l ' ê t r e et l ' é t a n t . L e s t a t u t o n t o l o g i q u e des d i v i n s . C e q u i d o n n e à p e n s e r q u e c'est b i e n le c h r i s t i a n i s m e q u i a c o n s t i t u é Γ« é t a p e » à laquelle vous faites a l l i i s i o n . e s a c r é i m p l i q u e la p o s s i b i l i t é d ' u n c o n t a c t e n t r e les d i e u x et les h o m m e s . O r . « L e m o m e n t est v e n u p o u r l ' É g l i s e d e s ' a f f r a n c h i r de la t u t e l l e d e l ' O c c i d e n t ». j'essaie t o u t au c o n t r a i r e de m o n t r e r l ' a b s u r d i t é c j u ' i l y a u r a i t à d é l o g e r D i e u d e son t r ô n e p o u r n o u s i n s t a l l e r à sa p l a c e et à t e n t e r d ' i n s t a u r e r m i m é t i q u e m e n t u n r a p p o r t a u m o n d e a n a l o g u e a u r a p p o r t de D i e u avec la c r é a t i o n . Vous niez qu'il y ait. sans d é b u t n i fin assignables. entre les dieux et les hommes. la s é p a r a t i o n c o n t i e n t en elle­ m ê m e le p r i n c i p e d e son d é p a s s e m e n t . n ' e s t pas le r e f l e t d ' u n s u j e t . l'aspect p r o j e c t i f n e p e u t ê t r e e n t i è r e m e n t é l i ­ m i n é . est p l u s j u s t e m e n t à s i t u e r dans le c a d r e d ' u n e d o c t r i n e des é t a t s m u l t i p l e s d e l ' ê t r e . Par là. a u m ê m e t i t r e q u e c e l u i des h u m a i n s . la n o t i o n m ê m e d e s a c r é serait d é p o u r v u e d e sens. et c'est p o u r q u o i le s a c r é (sacer) n ' e s t pas i d e n ­ t i q u e a u d i v i n (diuinus). E l l e s i g n i ­ fierait e n d e r n i è r e analyse q u e l ' h o m m e . L e christianisme l u i ­ m ê m e n ' é c h a p p e pas à c e t t e t e n d a n c e : v o y e z son i c o n o g r a p h i e . E t c'est d e la f a ç o n d o n t la pietas ( o u la fides) d e l ' h o m m e et la pietas ( o u la fides) d u d i e u se r é p o n d e n t m u t u e l l e m e n t q u e n a î t l ' a c c o r d q u i se c r i s t a l ­ lise d a n s le s a c r é : la pax deorum. Q u a n d les h o m m e s v e u l e n t se r e p r é s e n t e r la d i v i ­ n i t é . p r o x i m i t é . I l réside dans c e t t e p o s s i b i l i t é . n o n u n e i d e n t i t é . D a n i é l o u d è s 1 9 5 5 . mais la p r é s e n c e q u i p e r m e t a u x é t a n t s d ' e n t r e r e n r e l a t i o n .

e n t r e l ' ê t r e et le m o n d e . bonne ou mauvaise. c'est la c o n f o r m i t é a u fas. s p i r i t u e l l e s et sociales. D e m ê m e . d e ce m o d e d e connaissance dans l e q u e l l ' h o m m e . L e c h r i s t i a n i s m e . e n f a i t . l ' i n f r a c t i o n vis-à-vis des d i e u x s a n c t i o n n é e p a r Vexpiatio est d ' a b o r d i n f r a c t i o n à c e t t e « d o c t r i n e des signes » q u e c o n s t i t u e l ' o r d r e des choses. L a m o r a l e est u n e f o r m e a v a n t d ' ê t r e u n c o n t e n u . q u e l l e q u e soit l e u r é c o l e . P o u r le m o n d e a n t i q u e . n ' a pas i n v e n t é l ' é q u i t é . le d é b u t d e l ' é t h i q u e . j e ne vois pas n o n p l u s q u ' i l l ' a i t b e a u c o u p f a i t p r o g r e s s e r . Macchioro : « Hors du rite.à . R e s p e c t e r le r i t e . à R o m e . l ' h u m a n i t é . c h e r d u c ô t é d e la theoria. O r . Celui qui fausse le rite sort des limites de la religion. c'est a d o p t e r s u r le p l a n é t h i q u e u n e a t t i t u d e de respect des choses et des ê t r e s . I l d é s i g n e ce q u i est a p t e à u n o b j e t et r e n d a p t e à cet o b j e t .d i r e a u b o n o r d o n n a n c e m e n t des choses. n o n a u sens c h r é t i e n ) . D a n s c e t t e d é m a r c h e . i d e n t i f i e s p o n t a n é m e n t l ' o r i g i n e l c o m m e « n a t u r e l » (par o p p o s i t i o n à « c o n v e n t i o n n e l » ) . le fils à sa m è r e et la b r u à sa b e l l e m è r e . Cela écarte complètement le contenu de la conscience. L a r e l i g i o n a b e a u se c r i s t a l l i s e r dans le culte. q u i s ' é t e n d é v i d e m m e n t a u d o m a i n e des r a p p o r t s avec a u t r u i . » Trouvez-vous le moyen d'exclure ainsi la dimension morale. le c o m p l é m e n t est à r e c h e r - P o u r les A n c i e n s . « L e b i e n ». le sens d e l ' h o n n e u r . la j u s t i c e . s o n t des a c t i o n s c o n f o r m e s a u « d r o i t » d o n t le r i t e est le m o d è l e . 4 0 ) . r e n v o i e à ce q u i est « d i s p o s é c o m m e i l c o n v i e n t » . J e préfire l ' ê t r e q u i se d é v o i l e c o m m e h a r m o n i e à la p r é t e n t i o n d e c e l u i q u i d i t : « J e suis v e n u o p p o s e r l ' h o m m e à son p è r e . vraie ou fausse. c ' e s t . car. I l est « ce q u i c o n v i e n t ». C e q u e les G r e c s a p p e l a i e n t les « a c t i o n s d r o i t e s ». L e d é s a c c o r d s u r g i t q u a n d i l s'agit d ' i d e n t i f i e r ce à q u o i e l l e d o i t s'adosser.q u i est à l ' o r i g i n e d e t o u t e s les d i s s o c i a t i o n s u l t é r i e u r e s . la m a î t r i s e d e s o i . Il découle de votre pensée que le bien et le mal sont des notions vides de sens. V o u s avez r a i s o n d e s o u l i g n e r l ' i m p o r t a n c e d u r i t e dans le p a g a n i s m e . c ' e s t .m ê m e . to agalhon. le r e s p e c t d ' a u t r u i . n o u s ne s o m m e s pas d e v a n t u n e a f f a i r e d e « t e c h n i q u e ». comme le précise la citation de V. I l n ' a pas i n v e n t é la m o r a l i t é .à . d o n t j e c o n s t a t e les d é p l o r a b l e s e f f e t s . Accomplir exactement le rite signifie être religieux. q u ' a u c u n g r o u p e social ne p e u t ê t r e i n d i f f é r e n t a u x c o m p o r t e m e n t s d e ses m e m b r e s . se m e t t a n t à l ' é c o u t e de l ' é t a n t . I n v e r s e m e n t . seul le sacri­ ficateur fautif (faute technique) serait exclu de la communauté religieuse. etc. le b i e n se r a t t a c h e t o u j o u r s e n q u e l q u e f a ç o n à l ' a n c e s t r a l et la c o m p r é h e n s i o n (noésis) est i n s é p a r a b l e d e la p e r c e p tion.d i r e o ù les é t a t s m u l t i p l e s d e l ' ê t r e é c h a p p e n t à c e t t e d i s s o c i a t i o n i n a u g u r a l e . pietas. à ce « d r o i t d i v i n » a u q u e l c o r r e s p o n d le ius sur le v e r s a n t h u m a i n .220 221 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSE D U SACRÉ f o i s r e l a t i o n et « c l a i r i è r e » (Lichtung) d e t o u t d é v o i l e m e n t . la m o r a l e . L a « p i é t é ». dans les rites païens.à . i l m e s e m b l e . il n'y avait pas de religion. m a i s la c o n c l u s i o n q u e v o u s e n t i r e z est e r r o n é e . c ' e s t . cet o r d r e c o s m i q u e est t r è s p r é c i s é m e n t p e r ç u c o m m e norme. A c c o m p l i r fidèlement et e x a c t e m e n t le r i t e . N ' o u b l i e z pas q u e les m o t s « d r o i t ». I l est é v i d e n t q u a u c u n e s o c i é t é n e p e u t se passer d e r è g l e s . c'est ce q u i r e n d a p t e à t o u t e s choses e n t a n t q u ' e l l e s s o n t susceptibles d ' u n d é v o i l e m e n t . mais c e r t e s pas dans u n sens u t i l i t a i r e ! L e B i e n ( m a j u s c u l e ) . katortômata. o n a u r a p o u r e n n e m i s les gens d e sa f a m i l l e » ( M a t t h i e u 10. a a p p o r t é une m o r a l e et p o s é une m a n i è r e d e la c o n c e v o i r .d i r e comme justice (au sens d e P l a t o n . est p\us l ' h o m m e d i s p o s é e n v e r s les d i e u x ainsi q u ' i l se d o i t (et l e u r d o i t ) d e l ' ê t r e selon la t r a d i t i o n commune. « d r o i t u r e » et « r i t e » d é r i v e n t d e la m ê m e r a c i n e . c'est v é n é r e r l ' u n i t é et le m y s t è r e de l ' ê t r e . 4. n'est pas à l ' o r i g i n e u n e v a l e u r m o r a l e a u sens c h r é t i e n . sans tomber dans le rationalisme le plus plat? L e c h r i s t i a n i s m e . et q u ' a u c u n e croyance e n f i n n'a j a m a i s admis (ni seulement c o n s i d é r é c o m m e p o s s i b l e ) q u e t o u t puisse ê t r e p e r m i s . L a B i b l e et la p h i l o s o p h i e a n t i q u e s o n t d ' a c c o r d p o u r d i r e q u e l ' é t h i q u e ne se s u f f i t pas à e l l e . c'est r e c r é e r l ' o r d r e c o s m i q u e .

t o u t e f o i s . le D i e u de la B i b l e se r é v è l e historiquement : u n é v é n e m e n t historique peut ê t r e d é s o r m a i s a f f e c t é d ' u n sens a b s o l u . le b i e n et le m a l s o n t des n o t i o n s vides d e sens. a u r a i t p o u r c o n t r e p a r t i e 1 n i s t o i r e i m m o b i l e . son i m p u i s sance à r é p o n d r e a u s o u c i (Sorge) h u m a i n . n'est p o s é e q u e p o u r m i e u x en p r é v o i r l'aboutissement. B u b e r et L é v i n a s a b o u t i s s e n t à la m ê m e c o n c l u s i o n : la n é c e s s i t é d ' é l i m i n e r la r é f é r e n c e g r e c q u e p o u r c o n s t r u i r e u n e p e n s é e « v r a i e » a u sens d u monothéisme éthique. Dans la p e r s p e c t i v e j u d é o . Dans la p e n s é e c h r é t i e n n e . L a r e l i g i o n c o n f l u e p a r là (et c'est i c i q u e r é s i d e la n o u v e a u t é ) avec l ' h i s t o i r e . l ' h i s t o i r e h u m a i n e .) T r è s r e m a r q u a b l e m e n t . Bref. l ' i n s u f f i s a n c e d e la phusis. p o u r m o i . et c'est c e t t e « d é c o u v e r t e » (das Unverbogene) q u i est l'essence d e la v é r i t é . m ê m e s'ils se f o n t u n e i d é e p l u s l i m i t é e d e la « n a t u r e ».ceux qui savent » et qui dévoilent une quelconque doctrine secrète. on n'explique pas le surgissement du n e u f . D e p u i s la r é v o l u t i o n n é o l i t h i q u e au m o i n s . q u e j e sache.c h r é t i e n n e . Enfermé dans la sacralité telle que vous la définissez.à . mais ce q u i l ' e x c è d e et d a n s u n e l a r g e m e s u r e le c o n t r e d i t . d e d o n n e r la p r i o r i t é a u 5. L a d i f f é r e n c e est t r è s sensible si l ' o n r e g a r d e ce q u e d é s i g n e le m o t « j u s t i c e » . I l e n a i n v e n t é u n e interprétation. L e b i e n est d è s l o r s hétéronome : i l n'est pas d e l ' o r d r e d e la phusis. L a conception linéaire d u t e m p s n o u r r i t e n fin de c o m p t e u n e c e r t i t u d e morale : . L a r e l a t i o n a u m o n d e découvre la chose en t a n t que chose. Est j u s t e p o u r la p e n s é e g r e c q u e des o r i g i n e s ce q u i est c o n f o r m e à l ' o r d r e d u m o n d e p é r i o d i a u e m e n t r e c r é é p a r le s a c r i f i c e . C e t t e f o r m u l a t i o n t r a d u i t s e u l e m e n t q u e p o u r vous seul l ' a b s o l u est d o u é de sens.c i . l'hist o i r e se v o i t a t t r i b u e r g l o b a l e m e n t u n e d i r e c t i o n n é c e s saire. Le c o m p l é m e n t est à r e c h e r c h e r d u c ô t é d e la g r â c e et d e la f o i . le monde resterait toujours ce qu'il est. (C'est la d i f f é r e n c e e n t r e le g r e c alétheia et l ' h é b r e u émet. D ' a u t r e p a r t . sortiraient «. L e c h r i s t i a n i s m e n ' a pas i n v e n t é l ' h i s t o i r e . s é j o u r » ) s o n t t o u j o u r s i n d i s sociables d ' u n e i m i t a t i o n d e la « n a t u r e ». l e q u e l est t r è s p r o c h e d u m o t « m o r a l e » . D ' u n e p a r t . v e c t o r i s é e . C e l l e .o n d i r e aussi q u e vous placez la m o r a l e e n a m o n t d e la r e l i g i o n . finalisée. ce q u i i m p l i q u e q u ' e l l e se d i r i g e vers sa fin. Dasein sur le Mitsein. L'homme lui-même serait ainsi enfermé dans un schéma étroit d'où. I l est d o n c t o u t à f a i t i n e x a c t d e d i r e q u e . a l o r s q u e j e la m e t s e n a v a l . à e n t e n d r e comme c o n f o r m i t é à l'ordonnancement général du réel et c o m m e a m i c a l e r e n c o n t r e d e la p r é s e n c e d e l ' ê t r e . g u e r r e s . vous sacralisez l'immobile. on ne sait par quel moyen. P e u t . etc. « c a r a c t è r e . l ' è r e m e s s i a n i q u e est c e l l e q u i v e r r a la conversion de l ' h u m a n i t é à l ' h é t é r o n o m i e d u b i e n . Est j u s t e dans la B i b l e (et d o n c m o r a l ) ce q u i est c o n f o r m e à la P a r o l e d e D i e u . selon le mode circulaire du temps. I l s'en d é d u i t c e r t e s u n e é t h i q u e . L ' é t h i q u e n ' e s t pas ce q u i se d é d u i t d u m o n d e .ê t r e p o u r r a i t . mores) et l ' é t h i q u e {êthos. C h r y s i p p e o u Z é n o n ne d i s e n t pas a u t r e c h o s e . Je crois a v o i r l o n g u e m e n t r é p o n d u dans ma c o n t r i b u t i o n à c e t t e i d é e s a u g r e n u e selon l a q u e l l e le r e f u s d e l ' h i s t o i r e « p r o g r e s s i s t e ». d e ce q u e le spectacle des choses p e u t s u g g é r e r c o m m e l o i m o r a l e . L a l o i b i b l i q u e est u n e l o i q u i p r o c l a m e l ' i n c o m p l é t u d e r a d i c a l e d u m o n d e .d i r e c o m m e p h é n o m è n e o u p r é s e n c e q u i a d v i e n t .m ê m e est n é p o u r c o n t e m p l e r le m o n d e et v i v r e e n a c c o r d avec l u i ».222 223 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLlPSE D U SACRÉ ( é t y m o l o g i q u e m e n t . r e c o u p e le r e p r o c h e ciue B u b e r et L é v i n a s f o n t à H e i d e g g e r : d e p o s e r la r e l a t i o n (Verhàltnis) au m o n d e avant le r a p p o r t (Beziehung) à a u t r u i . a é t é f e r t i l e e n é v é n e m e n t s c^u'il ne v e n a i t à l ' i d é e d e p e r s o n n e d e r e g a r d e r c o m m e i n s i g n i f i a n t s : naissance d ' e m p i r e s et d e d y n a s t i e s . V i v r e « e n a c c o r d et e n h a r m o n i e » (convenienter congruenterque) : l'expression revient continuellement.m ê m e n'est pas « m o r a l e » : e l l e n ' e s t pas c o n f o r m i t é à u n p r é c e p t e r é v é l é . i l é n o n c e u n e r è g l e d e m o r a l e . la s o u r c e d e la m o r a l e est u n e v é r i t é r é v é l é e . c o n q u ê t e s . V o t r e p o s i t i o n . e n fin d e c o m p t e . ce q u i a t r a i t a u x m œ u r s .et n o n manifestée. m a i s la v é r i t é p a r e l l e . c ' e s t . Q u a n d C i c é r o n d é c l a r e : « L ' h o m m e l u i .

sans p o u r a u t a n t se c o n f o n d r e avec e l l e . mais a u c o n t r a i r e a f f i r m a t i o n d e la p o s s i b i l i t é d e tout m o u v e m e n t . Le principe h i s t o r i q u e est p a r là i n t r o d u i t au sein m ê m e de l ' o n t o l o g i e .m ê m e e n se d i s t r i b u a n t s u r u n e l i g n e . mais q u e t o u t s o i t t o u j o u r s s u s c e p t i b l e d e f a i r e r e t o u r sous le j e u d e la v o l o n t é h u m a i n e .d e l à la c o n s c i e n c e r a t i o n n e l l e . é c r i t R a i n e r S c h û r m a n n . l ' h i s t o i r e ne peut r e c o m m e n c e r . L ' ê t r e devient historiquement. Mais l ' a v è n e m e n t de cette r e p r é s e n t a t i o n ne sanctionne pas t a n t l ' i n v e n t i o n d u t e m p s h i s t o r i q u e q u e la d e s t r u c t i o n d u t e m p s s a c r é . q u i i d e n t i f i e l ' ê t r e et D i e u c o m m e u n e e n t i t é é t e r n e l l e m e n t i d e n t i q u e à e l l e . le c h r i s t i a n i s m e n'est pas é t r a n g e r à la r e p r é s e n t a t i o n m o d e r n e d u t e m p s .h i s t o r i q u e : le t e m p s s a c r é . Q u ' e s t . L a p e n s é e c h r é t i e n n e p e r ç o i t le t e m p s c o m m e u n e d u r é e q u i s ' é c h a p p e à e l l e . L ' i d é e q u e l ' h i s t o i r e l i n é a i r e est p l u s f o n d a m e n t a l e m e n t p o r t e u s e d e n o u v e a u t é est d o n c i é e à u n e i l l u s i o n de la p e r c e p t i o n j s y c h o l o g i q u e d u t e m p s : avec c e t t e i d é e . L'ère chrétienne serait un intermède (encore faudrait-il expliquer cette «· conspira-^ tion »).c e q u e ce a s i g n i f i e ? S i m p l e m e n t q u e le t e m p s s a c r é n'est pas le t e m p s p r o f a n e : q u e l ' h i s t o i r e se d é r o u l e e x t é r i e u r e m e n t à la r e l i g i o n . n o t a m m e n t p a r la n o t i o n d e kairos o u d ' i n s t a n t p a r a d o x a l . L e t e m p s est a l o r s ce q u i q u a l i f i e u n e r é g i o n de l ' é t a n t p a r o p p o s i t i o n à la s p h è r e d e l ' é t a n t s u p r ê m e . e l l e est p l u s f o n d a m e n t a l e m e n t à rechercher d u côté d u christian i s m e .t . s e u l e m e n t p a r c e q u e la p e n s é e " est à " l ' é v é n e m e n t ( o n t o l o g i q u e ) d e la p r é s e n c e c o m m e le Dasein " est au " m o n d e » L e t e m p s est le sens d e l'être. ce q u i se tisse e n t o u t e d i a c h r o n i e . I l est ce q u i i n f o r m e t o u t e h i s t o i r e . I l ne s'ensuit pas q u ' a v a n t le c h r i s t i a n i s m e les h o m m e s a u r a i e n t v é c u dans l ' h i s t o i r e i m m o b i l e ! I l y a b i e n e n t e n d u d a n s la n o t i o n d e s a c r é u n e d i m e n s i o n a . n o t a m m e n t p a r le biais d e l ' h e r m é n e u t i q u e . E t d ' a i l l e u r s . Je vous reproche votre a-hislorisme. q u i est i m m u a b l e . est p r é c i s é m e n t c e l l e d o n t la p r i s e e n c o m p t e . C e t t e d i f f é r e n c e est l ' É v é n e m e n t (Ereignis) qui institue toute histoire.m ê m e et q u i ne devient jdimiL'is. c'est au c o n t r a i r e la d i f f é r e n c e o n t o l o g i q u e d e l ' ê t r e et d e l ' é t a n t q u i est a i i p r i n c i p e d u t e m p s h i s t o r i q u e . la c o n c e p t i o n « c y c l i q u e » o u « s p h é r i q u e » d e l ' h i s t o i r e ne v e u t pas d i r e q u e t o u t s o i t t o u j o u r s p a r e i l . N ' a .o n pas d i t p o u r t a n t q u e le s a c r é t e n d à r é a l i s e r le m y t h e h i s t o r i q u e m e n t ? Si c'est d a n s le t e m p s q u e les d i e u x et les n o m m e s se r e j o i g n e n t . m o n d e . j e suis le p r e m i e r à le s o u l i g n e r . l ' é t e r n i t é s o r t d e la s p h è r e h u m a i n e . n ' e s t pas a s s i g n a b l e à u n m o m e n t d o n n é . ou plutôt de l'immobilité qui caractérise l'Antiquité — dans votre interprétation qui n'aime . P o u r H e i d e g g e r .m ê m e q u i bascule dans u n a u t r e o r d r e d ' i n t e r p r é t a tion. il n ' y a pas s a c r a l i t é d e l ' i m m o b i l e . t o u t e régé­ nération d u t e m p s . P o u r r e p r e n d r e la t e r m i n o l o g i e d e G e o r g e s Gusd o r f . 6. c'est p r é c i s é m e n t p a r là q u e la m é t a p h y s i q u e manque l'essence d u t e m p s et sa p r o v e n a n c e essentielle. n o n ce q u i la d e s t i t u e . D i e u . D a n s c e t t e c o n c e p t i o n . une suspension de l'histoire. O r . a p e r m i s d ' é c h a p p e r à l ' h i s t o r i c i s m e classique et d e r é s o u d r e l ' é n i g m e de la t e m p o r a l i t é h u m a i n e sans t o m b e r d a n s le p i è g e des p h i l o s o p h i e s l i n é a i r e s de l ' h i s t o i r e . l ' h i s t o i r e est o u v e r t e . O n p e u t p a r c o n t r e a d m e t t r e q u e .p o s a n t l ' h i s t o i r e c o m m e e s p o i r mess i a n i q u e mais aussi c o m m e m e n a c e : le t e m p s est i r r é versible. E t c'est b i e n p l u t ô t le c h r i s t i a n i s m e q u i n e t o l è r e le « n e u f » q u e p o u r a u t a n t q u ' i l s ' i n s c r i t d a n s u n e h i s t o i r e l i n é a i r e au d é r o u l e m e n t a r r ê t é par avance. la n o t i o n d ' h i s t o r i c i t é (Geschichtlichkeit). de D i l t h e y à G a d a m e r . ce q u i n'est pas la m ê m e c h o s e . D e m ê m e . « I l p e u t y a v o i r d u n e u f ( o n t i q u e ) dans l ' h i s t o i r e . c'est le « n e u f » u i . L e r è g n e d e D i e u se c o n f o n d avec la fin des t e m p s .224 225 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ l ' h i s t o i r e s ' a c h è v e r a comme il faut. e x c l u a n t par là t o u t e r e s t i t u t i o n d ' u n m o m e n t « a n t é r i e u r ». terme q u i a p p a r a î t au s i è c l e d e r n i e r c h e z S c h l e i e r m a c h e r p o u r d é s i g n e r u n m o d e s p é c i f i q u e m e n t h u m a i n d ' ê t r e au J ' a j o u t e r a i e n c o r e q u e s ' i l y a i m m o b i l i t é . L e « n e u f » est p o s s i b i l i t é sous t o u t e s ses m o d a l i t é s . la c o n s c i e n c e e x i s t e n t i e l l e r e s t i t u e la c o n s c i e n c e m y t h i q u e p a r . le s a c r é est aussi a u p r i n c i p e d e l ' h i s t o i r e .

j ' a d m e t s b i e n e n t e n d u les c o n t i n u i t é s c o m m e les d i s c o n t i n u i t é s ! T o u t e n o u v e a u t é n ' e n est pas m o i n s r e l a t i v e (et n e s a u r a i t p o s s é d e r u n e v a l e u r intrinsèque) : c'est le p r o p r e d e l ' u t o p i s m e . I m p a t i e n t e de se r e t r o u v e r e n u n i o n avec D i e u . c h r é t i e n n e y c o m p r i s . o n t r o u v e des c o n s i d é r a t i o n s t o u t à f a i t s e m b l a b l e s sur r« a b a n d o n de soi » et la s é r é n i t é . à ce t i t r e . C e a d i t . Ê t e s . q u i t i e n n e n t n o t a m m e n t à l'essence d e la t e c h n i q u e m o d e r n e c o m m e r é s u l t a t d ' u n e a t t i t u d e de d o m i n a t i o n p a r r a p p o r t a u m o n d e et à la g é n é r a l i s a t i o n d u p r i n c i p e d e r a i s o n . J o h a n n e s T a u l e r . » H e n r i Suso é c r i t : « V e u x . c o m m e r i s q u a n t à t o u t m o m e n t d e v e r s e r dans le p a n t h é i s m e . S u r t e r r e . L ' e x p é r i e n c e m y s t i q u e n o u r r i t e n e f f e t ce « s e n t i m e n t o c é a n i q u e » d o n t p a r l a i t R o m a i n R o l l a n d . M e c h t h i l d e de M a g d e b o u r g . d e q u e l q u e t r a d i t i o n q u ' e l l e soit. textes que vous prétendez couper de la foi profonde qui les inspire. C'est . R u y s b r o e k . le s e n t i m e n t d ' ê t r e u n e p a r c e l l e d e l ' u n i v e r s et d e n e f a i r e q u ' u n avec la p r é s e n c e d u d i v i n .v o u s d ' a i l l e u r s v o u s . d o n t v o u s avez f a i t la c r i t i q u e . d é r i v e aussi d'un principe central positif Valentin Weigel distingue le m a m o r a l ( p é c h é ) d u m a l m é t a p h y s i q u e ( i m p e r f e c t i o n ) et a f f i r m e q u e le p r e m i e r n'est pas u n é é m e n t c o n s t i t u t i f d e la n a t u r e d e l ' ê t r e c r é é . q u e d e c r o i r e à la p o s s i b i l i t é d ' u n r u p t u r a l i s m e r a d i c a l (la « t a b l e rase »).t o i de t o u t e s c r é a t u r e s . i l y a e n t r e la science g r e c q u e et a science « c h r é t i e n n e » d'incontestables d i f f é r e n c e s de n a t u r e . L e m y s t i q u e f r a n c h i t le m u r d e l ' i n e f f a b l e p a r la connaissance a p o p h a t i q u e . q u i t r a n s c e n d e t o u t e s les d i s t i n c t i o n s . C o m m e l'avait n o t é l ' a b b é B r é m o n d . q u i ne p e u t s ' e x p r i m e r n i p a r des m o t s n i p a r des c o n c e p t s . C o m m e t e l l e . 7. etc. » C h e z V a l e n t i n W e i g e l . e x c è d e la m o r a l e : t o u s les c o m m e n t a t e u r s s o n t d ' a c c o r d l à . Comment pouvez-vous affirmer que les mystiques se situent au-delà de la morale? Vous ne pouvez. en effet.. d e la m i s é r i c o r d e et d e l ' h u m i l i t é . t o u t c o m m e la r a i s o n p u r e . et d o n c aussi ce le d u b i e n et d u m a l . et m ê m e u n p e u plus q u e des racines. C e n'est d ' a i l l e u r s pas u n h a s a r d si l ' É g l i s e a t o u j o u r s r e g a r d é la m y s t i q u e avec u n e c e r t a i n e i n q u i é t u d e . e l l e ne p e u t d é m o n t r e r e l l e . entre autres. j u s q u ' à ce l i e u o ù se r e j o i g n e n t les c o n t r a i r e s . p u i s q u e c'est p r é c i s é m e n t l ' e x i s t e n c e des d i s c o n t i n u i t é s q u i f a i t l ' h i s t o i r e . mais q u e l e u r e x p é r i e n c e s p i r i t u e l l e se s i t u e e n d e h o r s de ces n o t i o n s . n i ne c o n n a î t ceci o u cela. e l l e i m p l i q u e u n d é p a s s e m e n t 227 d e t o u t e s les o p p o s i t i o n s c o n c e p t u e l l e s . Mais alors que faites-vous. j e n ' e n t r o u v e a u c u n e q u i soit a b s o l u m e n t sans d é f a u t et q u i unisse a u t a n t à D i e u q u e le d é t a c h e m e n t . c e t t e e n t r é e n'est r i e n d ' a u t r e q u e le p u r d é t a c h e m e n t . l ' â m e s ' é l è v e au-dessus d u o u i et d u n o n . » Saint A u g u s t i n d i s a i t aussi . l'inspiration d u m y s t i q u e est assez c o m p a r a b l e à c e l l e d u p o è t e . L ' e x p é r i e n c e m y s t i q u e i m p l i q u e ce détachement vis-à-vis de t o u t e f o r m e de j u g e m e n t . P o u r J a c o b B o e h m e . Je n e suis pas l ' a d v e r s a i r e d e la science. Je p e n s e s e u l e m e n t q u ' e l l e est i n c a p a b l e d e r é p o n d r e a u x q u e s t i o n s f o n d a m e n t a l e s et q u e . « L ' â m e a u n e e n t r é e s e c r è t e dans la n a t u r e d i v i n e o ù t o u t e s choses ne sont p l u s r i e n p o u r e l l e .t u ê t r e u t i e à t o u t e s les c r é a t u r e s ? D é t o u r n e .d e s s u s .m ê m e ses p r o p r e s p o s t u l a t s . M a î t r e E c k h a r t d i t e n c o r e : « D i e u n'est n i ê t r e n i r a i s o n .m ê m e si p r o g r e s s i s t e ? E n f a i t .226 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ pas les continuités. le m a l n'est q u ' u n é v é n e m e n t s u r v e n u d a n s l ' h i s t o i r e d e l ' ê t r e et q u i . s'il est v r a i q u e l ' o u b l i de l ' ê t r e a aussi des racines g r e c q u e s . E l l e n ' e s t pas a u t o n o m e . q u e M a î t r e E c k h a r t p l a c e au-dessus d e l ' a m o u r . mais t r i b u t a i r e d ' u n e e s c h a t o l o g i e . d e t o u t e n o t i o n de v a l e u r . Ce n'est pas à d i r e q u e les m y s t i q u e s n ' o n t pas d ' i d é e d u b i e n et d u m a l . Vaffirmer qu'en vous référant à quelques textes imagés de Maître Eckhart. et d a n s l e q u e l i l v o i t le m o y e n d e c r é e r e n t r e l ' h o m m e et D i e u la p l u s g r a n d e r e s s e m b l a n c e possible : « Q u a n d j e c o n s i d è r e t o u t e s les v e r t u s . L a h a u t e m y s t i q u e . la continuité entre la science grecque et la science * chrétienne L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ de »? 11 est c o n t r a d i c t o i r e d e m e t a x e r à la f o i s d ' « a-histor i s m e » et d ' a l l e r g i e a u x c o n t i n u i t é s . A n g é l u s Silesius. L ' e x p é r i e n c e m y s t i q u e est u n e e x p é r i e n c e i n d i c i b l e .

il y a surgissement d u monde. Selon la vision chrétienne (mono­ théiste). est bien 229 9. le cosmos matériel. donc la « somme » de l'être et du non­ ê t r e . le mot phusis désignait bien autre chose . Comme la « r é p o n s e p a ï e n n e » a satisfait pendant quelques milliers d ' a n n é e s des g é n é r a t i o n s d'individus qui n ' é t a i e n t ni des infirmes mentaux ni des crétins. J e ne suis pas p a n t h é i s t e ! Chez Héraclite. Pas plus que j e n'identifie les hommes et les dieux. tandis que la réponse païenne (le hasard. et s'y absorbent sous l'ail de la science. (J 'aime cette phrase du Zohar : « Viens et vois : l'âme de l'homme. non à la désignation nominale d'un é t a n t . ne se p r ê t e pas et se p r ê t e à ê t r e dit d u nom de Zeus. vous savez comme m o i que son histoire philosophique est complexe. D ' o ù le célèbre fragment 32 . un r è g n e en éclosion. qu'il y a là du moins une tentative d'explication. le T r è s Haut correspond à la définition verbale d'un des états de l'être. ne saurait se r é p é ­ ter). ou le cosmos et le sacré. fût­elle médiatisée par l'Incarnation ( é v é n e m e n t unique qui. sans admettre la réponse monothéiste. donc au­dessus de l'être. l'Avisé. Sur mes raisons de rejeter une coupure radicale entre l'homme et le divin. » Cette tendance est encore r e n f o r c é e par le fait que l ' e x p é r i e n c e mystique rejette par définition toute médiation ­ au point d'engager le corps autant que l'esprit. Vous vous plaisez souvent à dénoncer « la coupure radi­ cale » entre l'homme et Dieu. Quant au mot « nature » (natura). en soulignant que cette i n t e r p r é t a t i o n . 8. l'auto­émergence) ne peut satisfaire un être pensant. elle est vivifiante dans tous les domaines. Ils excèdent ces forces et ces qualités. c'est­à­dire du neuf (voir question 5). qui sont les d e g r é s qui accomplissent le labeur de l ' â m e . Du point de vue de la m é t a p h y s i q u e c h r é t i e n n e . le « dieu suressentiel » ou Déité d'Eckhart). par d é f i n i t i o n . « L ' U n . » De m ê m e . l'être n'est pas Dieu. est a u j o u r d ' h u i presque partout a b a n d o n n é e . les dieux s'identifient à la nature. les hommes et les divins. l'inter­ action de la matière. J e dis m ê m e très explicitement le contraire. Avouez. Selon la vision païenne. les hommes et les dieux. De la m ê m e façon. si l'on fait exception des points de vue mys­ tiques sur la via negativa et la connaissance apophatique (cf. j e ne soutiens l'idée que les forces divines seraient des forces « naturelles » idéalisées. ») Une question à laquelle il serait à ce propos intéressant de chercher à r é p o n d r e est celle­ci : dans quelle mesure. Les dieux ne « r e p r é s e n t e n t » pas ρ us des forces naturelles que des facultés ou des qua ités humaines. Sa signification actuelle est appauvrie : il ne désigne plus qu'un domaine de l'étant. Dieu est la pos­ sibilité absolue. Si Dieu est créateur (nous sommes au cœur du problème). le mysticisme n'a­t­il pas une sorte de « r é p o n s e » individuelle à une situation dans laquelle une certaine approche collective du sacré n'était plus possible? plutôt ce qui porte la terre et le ciel. le monde n'est pas Dieu. nul ne peut la c o n n a î t r e si ce n'est grâce aux organes du corps. soit fournie. entre Dieu et l'homme? Je m ' é t o n n e que vous ne parveniez pas à entrer dans mon système de p e n s é e . Sans cette « coupure ». la séparation ontologique. Mannhardt ou Max Mûller. voyez ma r é p o n s e à la question 3. il faut le dire. Je vous demande pourquoi cette « cou­ pure » dans le monothéisme serait porteuse de tragédie? En premier lieu. le kosmos. qui date de l ' é p o q u e de Frazer. il y a surgissement au monde ­ sans qu'une explication de ce surgissement. chez Anstote. le non­ . elle est médiatisée par l'Incarnation. lui seul. ainsi est­elle connue et non connue. il est avant tout créateur de l'être. et constitue leur foyer commun.228 L ÉCLIP SE D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ pourquoi Dieu est vide de toutes choses et c'est pourquoi il est toutes choses. associant aussi bien le spirituel et le matériel. P ourquoi rejetez­vous presque avec effroi la distance. Mais. dans l'Europe à partir du Moyen Age. la question doit sans doute ê t r e posée autrement. Pour les Grecs. loin de s'identifier à Dieu.

poser le cosmos et Dieu comme synonymes en est une troisième. Encore une fois : dire que des forces vivifiantes sont à l ' œ u v r e dans le cosmos est une chose. dominant les nécessités imperson­ nelles (destin. L ' u n i t é de l'être exige d ' ê t r e p e r ç u e en m ê m e temps que la multiplicité de ses états. Cela ne facilite pas la r é p o n s e à quelques questions fondamentales. En tout état de cause. le n o n ­ ê t r e n'est pas rien. d'ailleurs. eut davantage d'influence pour « peupler le cosmos » par la poésie et l'art que les penseurs monistes. Pourquoi. P laton. n'a pas besoin de cause. Voilà bien ce qui nous sépare : le monde. le monde doit ê t r e justifié. Les c h r é t i e n s . la possession de l'homme . ils ne peuvent plus s'interroger sur l'être comme distinct de Dieu. il a puissance de premier rang. la tendance est m ê m e encore plus a c c e n t u é e . mais de justification. soit la nature est Dieu. Et dès lors. moralement parlant. puisqu'ils pensent d é t e ­ nir déjà la r é p o n s e : Dieu. alors la nature les possède. n'a pour moi pas lieu d ' ê t r e justifié. question 1) nie par ailleurs d ' e m b l é e toute commune mesure entre le créa­ teur et le monde c r é é . L'alternative que vous posez est une convention à laquelle on n'est pas obligé de souscrire. et il ne peut ê t r e justifié qu'en prenant appui sur un autre que lui. L'« explication » de l'existence du monde par la créa­ tion ex nihilo est en fait à bien des é g a r d s un défi à l'entendement. l'être créé ne peut plus ê t r e intrin­ sèquement porteur de sacré. non de connaissance. D é s i g n a n t la somme des compossibilités non advenues. Donc. la p e n s é e c h r é t i e n n e ne pouvait aux yeux des Anciens qu'exprimer une contradiction dans les termes. c'est­à­dire une absur­ dité. donc pouvoir se rapporter à lui en quelque façon.230 231 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ ê t r e est ici r a m e n é au n é a n t . Or. En outre. Dans le j u d a ï s m e . comment faut­il concevoir Dieu avant la c r é a t i o n pour qu'il puisse en avoir été l'auteur « à partir de rien »? Si la création s'est faite à partir de rien. chré­ tiens compris. la supposition de la dualité Dieu I nature est extrêmement féconde. En ramenant le n o n ­ ê t r e au n é a n t . dualiste par excellence et donc bête noire de Heidegger. « La commu­ nion entre l'homme et Dieu. le cosmos se trouve­t­il vidé de ces forces vivifiantes? Parce que. conviction qui ne paraît pas totalement indigne d'un « ê t r e pensant » ·*. O n voit bien jar là que le mot « ê t r e » n'a finalement rien de théo­ ogique. avec la c r é a t i o n . lui. en conviennent. Dire que tout doit avoir une cause. puisqu'ils posent en postulat que l'être et Dieu ne f o n t qu'un. trouvez­vous vraiment cela satisfaisant pour un « ê t r e pensant »? Peut­on à la fois faire de la causalité la r è g l e la plus g é n é r a l e et affirmer l'existence d'un ê t r e qui e x c è d e cette r è g l e radicalement? La c r é a t i o n du monde par Dieu (cf. c'est q u ' i l faut bien que le monde ait été c r é é . au m ê m e titre que l'être et que l'étant. en posant Dieu comme un ê t r e omnipotent. identifier ces forces à Dieu en est une autre. Ce que remarque Jean Beaufret : « La créa­ tion ex nihilo suppose que le Dieu c r é a t e u r puisse prendre pour objet le rien et dès lors en savoir quelque chose. dès lors que l'être créé est subor­ d o n n é à l'être i n c r é é . P ourquoi dire alors qu'avec la création le cosmos se trouve vide' des forces vivifiantes que le paganisme y voyait se mani­ fester? Çhiestion philosophique : si ce n'est pas Dieu qui y a planté ces forces vivifiantes. Rien n ' e û t été pour la p e n s é e grecque plus s t u p é f i a n t » que Dieu existe. Leur discours ne porte donc pas sur le monde. Pour ê t r e accepté. La volonté divine peut­ elle ê t r e connue? Faut­il lui o b é i r et pourquoi? Comment s'articulent la nécessité de l'obéissance et la liberté de la décision? Vous n'ignorez pas que les t h é o l o g i e n s n'ont cessé de s'affronter sur ces sujets. ne peuvent pas se demander s i n c è r e m e n t qui a créé le monde. La plupart des auteurs. Ils disent plutôt : la preuve 10. il faut que Dieu ait pris le rien comme objet. et affirmer ensuite que Dieu. soit elle possède des pouvoirs hors nature (surnaturels?). Pour les Grecs et les Romains. Dieu devient alors une tautologie. moira) et c r é a n t le monde ex niliilo. O n voit aussi que Γ« explication » c h r é t i e n n e ne r é p o n d en fait q u ' à un désir. du rien il n'y a en effet rien à c o n n a î t r e et rien à tirer. poser Dieu comme cette cause. mais sur Dieu.

laquelle est supérieure : la Bible ou la thèse païenne ? Parler d'une morale « s u p é r i e u r e ». X I I I ) . Voyez par exemple la Doctrine de Platon sur la vérité^'. ein Reich. vous omettez de donner à l'idole son sens exact: à travers elle. la civilisation chrétieyine est aussi visuellement orientée que la païenne. soit de la négation de Dieu. 132) que Yahwé institua le «. S'il y a une antinomie dans le j u d a ï s m e . voilà q u i . « U n seul Dieu.ce que j e pense effectivement . peut aussi bien se traduire par : Ein Volk. j'attends encore qu'on me les d é s i g n e .l ' U n i o n soviétique par exemple. une seule vérité ». Vous accusez le monothéisme de délester l'image. 'y vois diverses composantes : l'idée d'une vérité unique. l'homme s'adore lui-même. Mais ce ne serait jamais que faire part d'un sentiment ou d'un g o û t (auquel des contre-exemples peuvent toujours ê t r e opposés). 232 11. Le moins que l'on puisse dire est que le I I I ' ' Reich n ' é t a i t pas dans l'ordre politique spécialement polythéiste.233 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ par Dieu. tout n'est pas négatif chez Platon . L'Église des origines est fondamentalement iconoclaste. est de l'ordre du sacré et le j u d a ï s m e combat bien plus volontiers le sacré que l'absence de croyance. Ces r é g i m e s n'en sont pas moins les « h é r i t i e r s » de la p e n s é e c h r é t i e n n e . comme l'a m o n t r é Cari Schmitt. 'idée d'un bien et d'un mal absolus. affirme Alain Finkielkraut. 'art c h r é t i e n ne s'aventure pas au-delà de l'iconographie . à la fois par hostilité au paganisme et par respect de la Drescription biblique. c'est-à-dire l'idée que l'homme occupe le centre de l'étant. c'est bien évident . l'idée d'un ennemi assimilé au mal qu'il est licite et m ê m e fortement recomm a n d é de faire d i s p a r a î t r e (cf. Ce qu'il convient de discuter. une seule Église. pourtant. Est-ce une allusion au nationalsocialisme? Elle serait mal venue. ein Fiihrer. Quant aux r é g i m e s totalitaires qui en Europe se r é c l a m e r a i e n t de « dieux païens ». C'est avec lui en effet que commence en Europe l'ère de la valeur (du jugement sur le monde p o r t é en termes d'évaluation). L ' i d o l â t r i e . es exemples de Regulus et cie Caton l'Ancien m'inspirent plus que celui de Job sur son f u m i e r . idée qui marquera toute la métaphysiciue occidentale j u s q u ' à Nietzsche inclusivement. Mais meilleure pour qui? Et par rapport à quoi? Je pourrais vous dire . mais entre j u d a ï s m e et idolâtrie » I l y a certainement lieu de reprocher à Platon d'avoir fait passer la vérité sous le j o u g de Vidée en postulant d e r r i è r e l'être un « plus d ' ê t r e ». c'est cela. Ils r a m è n e n t sur terre une structure d'exclusion que le christianisme é n o n ç a i t au mode t h é o logique. c'est. sujet dont nous avons déjà d é b a t t u à la question 4. Deut. la plupart des jrincipes politiques modernes sont des principes t h é o ogiques sécularisés. elle n'est pas entre j u d a ï s m e et incroyance. c'est-à-dire en dissociant le réel et le vrai. en m ê m e temps que Vhumanisme. c'est parler d'une morale meilleure. A ce propos. Qu'est-ce que le totalitarisme? Certainement pas seulement un despotisme a c c e n t u é . Dire (p. au sens o ù . Tous ces t h è m e s trouvent leur origine dans la Bible. qui examine le « m y t h e de la c a v e r n e » à la l u m i è r e de l ' e x p é r i e n c e de Valélheia comme d é v o i l e m e n t indissociable de l'action historique humaine.que la morale c h r é t i e n n e est à mes yeux singulièrement d é b i l i t a n t e et que. Sans entrer dans le détail. faire peu de cas des régimes totalitaires qui se réclament soit de dieux païens. sur terre. M o n texte a d é j à largement r é p o n d u sur ce point. les guerres i d é o l o g i q u e s prennent le relais des guerres de religion. Cela dit. entre autres énormités. Q u ' i l y ait des r é g i m e s totalitaires « sans Dieu ». c'est la nature des « morales » 12. Durant les quatre premiers siècles.si vous admettez la validité du terme . En matière de morale . du point de vue é t h i q u e .il s'en faut — et le jugement que Heidegger porte sur lui n'est pas aussi sommaire que vous le dites. en p r é s e n c e .parti unique ». par un génie divin. ce qui la rend d'ailleurs plus redoutable encore : la police des â m e s c è d e la place à la police d'État.

vous adhérez à une curieuse contradiction : vous faites l'éloge (p. tel C i c é r o n quand i l dit que Phidias sculpta la statue de Zeus olympien avec la b e a u t é idéale que p e r ç o i t l'œil i n t é r i e u r .235 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ symbolique. Nietzsche parle du dépas­ sement qui le fortifie. « idole » veut dire eidôlon. I l faut attendre le v i i ' ' siècle pour voir l'icône entrer dans les m œ u r s à Byzance. Vous citez. Vous d é f o r m e z mon propos. Vous déclarez­vous également contre les réali­ sations du dei'oir­être (sollen)? Nous avons déjà p a r l é de l'éthique. une fois de plus. en son temps. j ' é v o q u e cette idée selon laquelle l'homme devrait se convertir aux a r r i è r e ­ m o n d e s et croire que sa destination finale relève d'un autre ê t r e que celui qui f o r m e son originel séjour. avec ce « d é t a c h e m e n t » g r â c e auquel le mystique fait le vide en son â m e pour que Dieu y surgisse comme une « étincelle ». de ses besoins et de ses opinions. Celse. mais s'y ancrer. vous appelez la préoccupation morale « hypermoraliste ». et le d é b u t du V I I F pour entendre J ean D a m a s c è n e d é f e n d r e la légitimité des images sacrées dans trois célèbres homélies. P laton disait metanoia. tout comme Olympiodore. H i é r o c l è s ou Maxime de T y r . avait déjà r é p o n d u aux d é t r a c t e u r s des « idoles » qu'ils é t a i e n t bien les seuls à s'imaginer que les païens se faisaient des statues des dieux l'idée qu'ils leur p r ê t a i e n t . Eusèbe de C é s a r é e tonne contre le « culte aes images ». Il ne semble pas y avoir de jugement (moral) ae l'action. Dans l ' A n t i q u i t é . » Si ce jargon a un sens (Heidegger semble convaincu que l'être s'exprime en allemand. ses convictions et croyances précédentes. conforme aux exigences traditionnelles de l'es­ prit e u r o p é e n .. simple illustration de la oi^ r e p r é s e n t e mais ne présente plus. 140). L ' a r t c h r é t i e n . Pour les « déver­ gondages » (?). abandonner le « vieil homme ». Etymologiquement. Mais i l n'a plus le sens u'avait l'art antique. Votre monisme imprègne à tel point votre pensée que chez vous (p. Tous insistent par contre. J e ne suis hostile ni à l'ascèse positive n i à cette f o r m e d ' i m p e r s o n n a l i t é active qu'on peut assimiler à une « s e c o n d e n a i s s a n c e » : tout homme de qualité doit passer par là. pour devenir un « homme nouveau » qui ­ pourrait­on dire en termes v é d a n t i q u e s ­ sait qu'il n'est pas X ou Y. il vaut la peine de le souligner.. D'ailleurs.). « s'adore lui­même ». c'est que. l'homme doit se convertir. Ce qui vous agace (p. se livre à des observations analogues. 142) l'éthique ne se distingue point de la praxis. I l est tout à fait puéril de dire que l'homme. affirmation gratuite. Mais où est le mal dans le conflit planté dans l'âme de l'homme? C'est une expérience quotidienne ­ Héraclite le souligne ­ que l'homme est fait de deux éléments ­ que seul le Christ a conciliés. c'est­à­dire avec cette action e x e r c é e sur soi­ m ê m e qui permet à l'individu d'abandonner un « vieil homme » esclave de ses appétits. typiquement. mais en même temps vous vous déclarez contre ce devoir­être. son action pure et simple. « ce qui se donne à voir ». à travers elle. 234 13. 143) du devoir­être qui constitue l'homme et institue la Cité. Heidegger : «L'éthique pense le séjour de l'homme. Cela n'a rien à voir non plus. sur le fait que l'invisible n'est accessible q u ' à partir de la perception sensorielle — avec laquelle i l ne se c o n f o n d pas. Une telle conversion n'a rien à voir avec le dépas­ sement de soi. dans son t r a i t é Sur les images des dieux. entre l'homme et le dieu. L'image. 14. ce sens est que l'homme ne doit pas quitter ses possibilités humaines. Lorsque j e parle de « c o n v e r s i o n » ­ reportez­vous à mon t e x t e ­ . a connu par la suite une floraison admi­ rable du point de vue e s t h é t i q u e . voyez p l u t ô t du côté des papes de la . avec le « Meurs et deviens! » p r o c l a m é par Goethe. Γ« idole » possède un c a r a c t è r e sacré en tant qu'elle sert de m é d i a t i o n entre le visible et l'invisible. Tout ce qui est grand est fait de Dichtung et de Wahrheit. mais le Soi. d'idéal et de son imitation. de ce que fait l'homme. Porphyre. pour le christianisme. et justifier par là même les pires dévergondages.

j e dirai plutôt que l'homme pense comme i l agit. par ailleurs. Une action peut ê t r e politiquement indispensable sans ê t r e moralement néces­ saire. se transformerait en un royaume de juges 15. « une société qui voudrait faire r é g n e r la paix par la justice. Chez les C a p é t i e n s . dans toute l'histoire de la royauté chrétienne. Dans la plupart des sociétés traditionnelles. Comme le note Julien Freund. l ' e s t h é t i q u e . les cadets devant é m i g r e r pour éviter l ' é m i e t t e m e n t du domaine. sont des domaines distincts.237 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ Renaissance. j e critique l'idée que la cité des hommes doit prendre pour m o d è l e la « cité de Dieu ». Tandis que pour Sartre « l'homme est ce q u ' i l fait ». sui­ vant une tradition bien établie (qui n'a rien de « nietzs­ c h é e n n e » : voyez mes sources). Ce que j ' a i dit plus haut sur la morale (question 4) et le d é p a s s e m e n t de soi (question 13) montre assez l'importance que j'attache à ce que l'on doit ê t r e . Je ne suis pas. le droit d'aînesse a géné­ ralement p r é v a l u . 236 Quand j e critique Γ« hypermoralisme ». en tant qu'ils r e l è v e n t l'un et l'autre de l'anthropologie de la reproduction. c'est toujours l'aîné qui est héritier légitime? Je ne « reproche » pas à la Bible de réserver un trai­ tement de faveur à qui que ce soit. mais qu'elles n'ont pas l'une et l'autre la m ê m e essence. L ' a n t é r i o r i t é chronologique revêt toujours par ailleurs une importance particulière ( c f à Rome le rapport entre les prima et les summa). Dans le passage auquel vous faites allusion. I l est aussi ridicule selon moi de faire une « politique morale » que de vouloir fonder une « esthé­ tique é c o n o m i q u e ». Autre contradiction : vous reprochez à l'Ancien Testament de réserver un traitement de faveur au cadet (dans votre inter­ prétation nietzschéenne. mais ce n'est pas celui dont vous parlez. L o i n que la justice tiendrait lieu de aolitique. le statut des cadets é t a n t réglé par les apanages. le principe de p n m o g é ­ niture a é t é a d o p t é sous l'influence du droit féodal d'ori­ gine germanique en usage dans le N o r d de la France. Ce mode de d é v o l u t i o n f u t spécialement r é p a n d u chez certains peuples germaniques avant le christianisme. La lutte politique devient alors inhumaine. Cela ne signifie pas que la politique n'a rien à voir avec la morale. assorti du principe coutumier de masculinité (exclusion . j'entends par là l'attitude qui consiste à ramener à la morale ­ à une même morale ­ ce qui n'est pas de son ressort. par la ruse (la force des faibles) le pouvoir. L ' é c o n o ­ mique. La p e n s é e politique vise une société p a r t i c u l i è r e . I l reste q u ' i l existe bien un lien entre la p e n s é e et l'action — la t h é o r i e et la praxis. la m o r a l i t é est d'un autre ordre. j ' y vois une leçon sym­ bolique tout à fait claire. C'est tout autre chose que le d e v o i r ­ ê t r e indivi­ duel. la morale. La p r i ­ m o g é n i t u r e est c a r a c t é r i s t i q u e de cette « famille­souche » (Le Play) où le bien de famille est transmis au fils aîné. si l'on veut ­ . paternel ou royal. Mais encore faut­il savoir à quoi renvoie ce « devoir ». et de coupables. c'est­à­dire l'idée que le monde doit ê t r e globalement r é c u s é au p r o f i t de Vidée d'un a r r i è r e ­ monde. Faire de la politique « morale » revient à p r é t e n d r e agir poli­ tiquement au nom du bien. une action moralement très recom­ mandable peut se révéler politiquement désastreuse. le politique. La filiation biologique informe tout naturellement le droit. Lorsqu'on est passé de la monarchie élec­ tive à la monarchie h é r é d i t a i r e . pourtant sous le signe de la Bible. un grand adepte de la morale des intentions. on assisterait à une parodie de la justice et de laa politique ». i l existe un lien entre la n o r m a t i v i t é j u r i d i q u e et l'ordre du vivant. ses sources sont bien connues. c'est­à­dire par le droit et la morale. le faible) qui obtient. Que faites­vous du fait que. I l en résulte que l'adversaire est n é c e s s a i r e m e n t une r e p r é s e n t a t i o n ou une incarna­ tion du mal. J e constate que les aînés y sont constamment disqualifiés et rabaissés et. elle p r é s u p p o s e des f r o n t i è r e s . Inversement. La morale n'est pas la c a t é g o r i e des catégories. Quant au droit d'aînesse aans la r o y a u t é e u r o p é e n n e . Le rapport entre la p e n s é e et l'action serait à l'inverse de ce que l'on croit c o m m u n é m e n t .

ou bien de l'obscurantisme dont l'accuse un de vos maîtres à penser. pour le penseur païen. en France en particulier. y a-t-il du reste dans votre conception un seul é v é n e m e n t que vous puissiez vraiment regarder comme sacré? 17. C'est seulement r e c o n n a î t r e qu'elle est faite par l'homme : b a n a l i t é . Le peuple j u i f . implique une possibilité de retour que l ' é v é n e m e n t exclut. et m ê m e à les retourner contre elle. apanage de toute une dynastie. par exemple dans le domaine des systèmes sociaux et des rapports humains. 16. ou bien ce neuf ne se justifie pas. Vous confondez la n o u v e a u t é qui apparaît dans le monde.) On ne fait ici bien sûr qu'effleurer l'inépuisable question des rapports entre politique et religion. La r o y a u t é est par contre l'une des formes de s o u v e r a i n e t é politique les mieux attestées en Europe depuis la protohistoire. que l'on trouve la p r e m i è r e tentative de rendre le m o n o t h é i s m e fonctionnel par rapport à une vision de l'ordre social où celui-ci est garanti par l'unicité d'une v o l o n t é souveraine. Pourquoi (p. et la « n o u v e a u t é » qui serait susceptible d'affecter l'homme lui-même. ce dernier é t a n t r é t r o s p e c t i v e m e n t justifié par recours à la loi salique (loi des Francs saliens) qui finira par devenir la loi successorale du royaume de France. A l'inverse.238 239 L'ÉCLIPSÉ D U S A C R É L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ des femmes et des parents par les femmes). (« Cette notion p r o f o n d é m e n t religieuse finit par devenir un privilège j u r i d i q u e qui autorise en particulier les interventions du r o i dans 'Église de France. La Bible oppose volontiers le pouvoir « i d o l â t r i q u e » des rois à celui des juges et des p r o p h è t e s . 1 Samuel). La pensée rationnelle dont vous voyez l'origine dans le christianisme et à laquelle vous reprochez d'avoir initié le processus de sécularisation. 18. écrit Colette Beaune '^. M a r t i n Buber i n t e r p r é t e r a encore la r o y a u t é divine comme annulant la é g i t i m i t é des r o y a u t é s humaines. vous devriez vous décider: le christianisme est-il à l'origine du rationalisme désacralisateur. ce n'est pas lui assigner des limites. Sénèque ne parlent point d'une histoire «· ouverte >. n'est pas de l'ordre d'un é v é n e m e n t que l'on pose comme non susceptible de faire retour. Mais alors. A leurs yeux. Encore une fois. disciple d ' O r i g è n e . Thucydide. la notion de monarchie c h r é t i e n n e ne cessera de v é h i c u l e r des chiasmes et des configurations symboliques contradictoires Elle f o u r n i r a notamment au pape un p r é t e x t e pour intervenir dans l'ordre tempore . par nature. Faut-il le d é p l o r e r ? Dire que l'histoire a le plus souvent pour moteur les « passions » et les « i n t é r ê t s ». L'homme reste toujours identique à l u i . Exception faite de l'Incarnation. ne retirera que des ennuis de voir son exigence e x a u c é e . O n ne voit là-dedans aucune influence c h r é t i e n n e . l'histoire est enfermée dans les limites étroites des passions et des intérêts. Par la suite. 156) « la présence du transcendant dans l'événement » serait-elle moins porteuse de sacré que <r l'actualité pérenne de l'originel »? Parce que le sacré. la « r o y a u t é t r è s . qui veut avoir un r o i pour ê t r e « comme les autres nations ». tentera par tous les moyens de l'en dissuader (cf. déjà chez les présocratiques "physiciens Bien entendu. porte-parole de l a h v é . Samuel. Polybe. c'est sans doute chez Eusèbe. par nature. l'œuvre se poursuit sous l'égide du christianisme. Parce que le sacré. Louis Rougier? . constituera tout autant une proclamatipn de f o i qu'un titre à é c h a p p e r aux p r é t e n tions de l'Égl ise. il n'y a jamais de neuf (voir plus haut).c h r é t i e n n e ». les rois sont f o r t mal vus. A l ' é p o q u e moderne. a été formulée en Grèce. la monarchie l'ayant r e t o u r n é e à son profit ». Dans le christianisme. On n'en voit pas plus dans le principe monarchique lui-même.m ê m e . Dans la Bible.

La vraie question est de savoir si la raison a une p o r t é e objective telle qu'elle autorise à faire l ' é c o n o m i e d'une m é d i t a t i o n plus essentielle.240 241 L ÉCLIP SE D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ Le christianisme a é t é obscurantiste chaque fois qu'il a c o n d a m n é la libido sciendi et vu dans les d é c o u v e r t e s scientifiques un d é m e n t i à certains de ses dogmes. J'admets bien sûr que la christianisation de l'Europe a coloré cette « aven­ ture » d'une f a ç o n spécifique. Pour ma part. raison pure et raison pra­ tique... du polythéisme. mais j e ne suis pas sûr qu'il y ait lieu de s'en r é j o u i r . inséparable du paganisme. A u meilleur sens du terme. c o n s i d é r é comme le meilleur et en fin de compte comme le seul possible. et dont les E u r o p é e n s pâtissent e u x ­ m ê m e s en retour a u j o u r d ' h u i . L'Europe est en crise depuis qu'elle ne peut plus dire. elle avait déjà d e r r i è r e elle plusieurs millénaires d'histoire et d'« aventure ». nostra nobis. Les Occidentaux ont inconsciemment c h e r c h é à r é s o u d r e cette crise en tentant de convertir le monde entier à leur mode de vie. à la f a ç o n dont l ' a t h é i s m e a lui aussi é t é para­ doxalement « produit » par la religion ( c h r é t i e n n e ) . rigide. mais être . L'histoire de l'Europe depuis quinze siècles est l'histoire d'une crise d ' i d e n t i t é intério­ risée. qu'« avec Dieu une rébonse est donnée qui englobe et dépasse tout le reste ». dynamise le croyant. Inversement. psychologie. son exploration de Dieu (théologie). Quant à la « magie ». « chaque cité a sa religion. i l ne plaide ni pour la non­raison (Unvernunft) ni pour la d é r a i ­ son (Widen'ernunft). littérature)? Tandis que la magie. la magie est très exactement ce qu'en disait Bacon : une m é t a p h y s i q u e pratique. mais plutôt de l'un de ces effets pervers (« effets­ retours ») qui abondent dans l'histoire. Elle r é p o n d alors au principe é n o n c é par Julius Evola : « Connaître ne signifie pas penser. et le macrocosme. l'érosion des identités collectives ­ résultat d é s a s t r e u x à mes yeux. I l ne s'agit é v i d e m m e n t pas d'un processus conscient. fixe. Je n'ai par ailleurs dit nulle part que la p e n s é e rationnelle apparaissait avec le christianisme. Est­ce bien l'impression que vous donne « l'aventure occidentale de l'homme ». raison objec­ tive et raison subjective. pas plus q u ' i l ne prend position pour l'irrationalisme au sens courant. dans l ' A n t i ­ q u i t é . qu'entendez­vous par là? Vous la dites i n s é p a r a b l e du paganisme alors que. reste stagnante. en somme. I l faudrait enfin. bien entendu. le racisme. un mode de connaissance r é p o n ­ dant à une conception du monde où celui­ci est perçu comme une force agissante (energeia) à laquelle l'homme peut participer. elle a souvent é t é c o n s i d é r é e comme un crime. nous avons la n ô t r e ». j e ne renonce é v i d e m m e n t pas à raisonner] De m ê m e . Posée comme seule c a t é g o r i e possible ou comme c a t é g o r i e s u p r ê m e . 19. la diff'usion du christia­ nisme en dehors du p é r i m è t r e occidental ne semble pas avoir produit partout les m ê m e s effets. quand Heidegger parle sous l'angle critique de « provenance essentielle de la raison ». Il parait. mais que le christianisme avait g é n é r a ­ lisé la p o r t é e du principe de raison à partir d ' é l é m e n t s de provenance diverse : sources grecques. Les é t u d e s sur la « magie » ont par ailleurs beaucoup évolué depuis que la notion de « p e n s é e primitive » (« pré­ration­ ne le ») a é t é a b a n d o n n é e . et qui croit pouvoir manipuler le microcosme Il s'agirait de savoir si Γ« aventure o c c i d e n t a l e » a eu pour moteur la f o i c h r é t i e n n e ! Voyez ma r é p o n s e à la question 2. I l propose plutôt de voir dans l'irrationalisme moderne une r e t o m b é e du principe de raison. elle devient l'ad­ versaire de toute p e n s é e . rationalisme é t h i q u e de la Bible. des profondeurs humaines (art. de l'univers matériel (sciences). comme C i c é r o n : Sua cuique ciuitati religio (. Une chose est sûre : au moment où l'Europe a c o m m e n c é d ' ê t r e christianisée. dis­ tinguer p e n s é e rationnelle et rationalisme. Le résultat a é t é le colo­ nialisme. loin de le para­ lyser. Cela n ' e m p ê c h e nullement qu'il ait e n g e n d r é le rationalisme moderne d ' o ù p r o c è d e n t l'essor de la science et la sécu­ larisation. que le caractère <r englobant » de Dieu. La p e n s é e rationnelle est une des catégories de la p e n s é e . Vous dites (p. etc. citant Walter Kasper.) est. lorsqu'elle ne se r a m è n e pas à des superstitions informes. 162). sur Γ« Occident chrétien ».

Mais il y a des agonies qui n'en finissent pas et des m é t a m o r p h o s e s toujours possibles. vous concluez . à partir des travers de l'état présent de l'Eglise et de l'Occident. ne f o r m e plus l'armature de la société et n'exerce plus d'influence sur son évolution c o n c r è t e . Vous qui attaquez le rationnel comme mettant fin au sacré. n'est plus p o r t é par une e n t i t é culturelle p a r t i c u l i è r e . Heisenberg et Bachelard à T h o m . le principe d ' i n d é t e r m i n a t i o n en physique. que le christianisme a terminé sa carrière.242 243 L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ ce que l'on c o n n a î t '". J'y ai fait allusion dans ma contribution.s é p a r a b i l i t é des p h é n o m è n e s et l ' i n t e r d é p e n d a n c e universelle. Le christianisme. Cette r é s u r g e n c e des valeurs mythiques. et qu'il peut donc à bon droit ê t r e qualifié de « religion de la sortie de la religion » (Marcel Gauchet). de Henry Corbin à Gilbert Durand. voire de tristesse ou d'accablement. q u ' i l est paradoxalement à l'origine de cet a t h é i s m e de masse qui se retourne aujourd'hui contre l u i . j e ne suis pas a t h é e . s'interrogent positivement sur les notions de mythe. Le p r o b l è m e qui se pose est le suivant : une f o i religieuse peut-elle subsister sans un support culturel d o n n é ? Et inversement : une e n t i t é eu turelle d o n n é e . de Mircea Eliade à H e n r i Desroche. la s v s t é m i q u e . sont autant de notions clés qui remettent en cause les vieilles idées reçues — 20. la synchronie en ethnologie. spécifiquement p o r t é par rien (ce en quoi. d'ailleurs. Dire qu'il a t e r m i n é sa c a r r i è r e en est une autre — que j e ne fais pas. etc. que de raisons d'exulter. Les trois attitudes coexistent a u j o u r d ' h u i .m ê m e la cause de son propre affaiblissement. est une chose. la civilisation e u r o p é e n n e par exemple. . il me semble qu'un c h r é t i e n fidèle à sa f o i a a u j o u r d ' h u i plus de motifs de pessimisme ou d ' i n q u i é tude. ou à l'islam. il est jarfaitement fidèle à sa vocation). Costa de Beauregard. p o r t é par le monde arabe. Dire que le christianisme a é t é l u i . les chercheurs contemporains. c'est-à-dire privé de dieux. dans certaines de ses avancées fondamentales. le holisme en sociologie. opinion parmi d'autres.pour ne rien dire des religions non abrahamiques .. Contrairement au j u d a ï s m e . mais. de sacré. Cela dit . comme l'a souligné Gilbert Durand p r é s e n t e une i n t é r e s s a n t e p a r t i c u l a r i t é : au lieu d'intervenir en opposition à la science. rejoint quelques-uns des postulats de la « magie ». Bernard d'Espagnat. » I l est intéressant de noter que la science contemporaine. p o r t é par le peuple j u i f . Mais elles restent pour l'instant largement intellectuelles. Niels Bohr. l'inconscient a r c h é t y p i q u e . Face à cette situation. Je suis par contre a-lhée. la longue d u r é e en histoire. qu'il est «· la religion de la sortie de la religion » (M. quand i l condamne la contraception. Le pape est « populaire ». Il y a certes des tentatives de « r é e n c h a n t e m e n t » du monde. Que le christianisme touche à sa fin.le christianisme n'est . D'ailleurs. il parle dans le vide. en outre. elle se manifeste parallèlement à l ' é m e r g e n c e d'un nouveau paradigme scientifique (de Gonseth.et ce n'est pas vous qui me d é m e n t i r e z . C'est une possibilité qu'on ne peut exclure.) qui tend à la conforter dans ses intuitions. L ' â m e redevient une réalité positive à l ' é p o q u e de la physique du « réel voilé » (d'Espagnat) et de r« implication » (Bohm). etc. dans la mesure où j ' h a b i t e . es églises n'ont le choix qu'entre la crispation sectaire. d'imaginaire symbolique. La religion c h r é t i e n n e . j e suis loin de prédire un « avenir a t h é e ». Face à la crise de a r a t i o n a l i t é . mais les églises ont perdu dans les pays occidentaux tout pouvoir d ' i n t é g r a t i o n .du moins au sens d'un refus ou d'une négation de l'existence du divin.un monde que les dieux ont pour l'heure déserté. Gauchet). David Bohm. j e n'en sais é v i d e m m e n t rien. L'Occident reste nominalement « c h r é t i e n ». l'analyse interrelationnelle. peut-elle subsister sans un sentiment religieux commun? Contrairement à ce que vous dites. Michel Cazenave ou Michel Maffesoli. Lupasco. par exemple sur la n o n .ce que j e d é p l o r e . L'organicisme en biologie. l ' i n d i f f é r e n c e ou le compromis. vous vous enfermez dans le rationnel lorsque..de manière très rationaliste .que l'avenir sera athée.

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245

L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ

L'ÉCLIPSÉ D U SACRÉ

principe d ' i d e n t i t é , logique d'Aristote, d é t e r m i n i s m e ,
causalité linéaire, formes a priori de la perception, irréversibilité de l'espace-temps - h é r i t é e s de la p e n s é e
d ' A v e r r o è s p r o l o n g é e par la Scolastique et par Descartes.
Mais il est encore trop tôt pour savoir sur quoi cette
tendance peut d é b o u c h e r . Je suis attentif à ce qui se passe.
Je ne p r é d i s rien.

comprendre comment on en est a r r i v é là, c'est-à-dire à
une société o ù tout est d é s o r m a i s s u b o r d o n n é à des
« besoins » profanes, le plus souvent é c o n o m i q u e s , et où
plus rien n'est sacré. Vous r é a f f i r m e z hautement votre foi
c h r é t i e n n e , ce qui est bien naturel. Cependant, si elle
avait les qualités que vous lui p r ê t e z , n'aurait-elle pas
abouti à autre chose q u ' à une société où personne ne
croit plus en rien? Dire q u ' a u j o u r d ' h u i le christianisme
« suscite la ferveur des masses » et « comble les meilleurs
esprits », c'est, me semble-t-il, faire preuve d'humour
involontaire (ou de wishful thinking). Devant la crise spirituelle de notre temps, il est non seulement légitime
mais nécessaire de s'interroger. Et d é j u g e r l'arbre à ses
fruits. Le passé e u r o p é e n nous donne le spectacle de deux
formes bien distinctes de spiritualité. L'Église a longtemps p r é t e n d u pouvoir les faire se rejoindre. Elles se
s é p a r e n t a u j o u r d ' h u i , preuve que la greffe n'a pas pris
(ou qu'elle ne pouvait pas prendre). I l y a une leçon à
en tirer. Quant à moi, j e n'« idéalise » rien. Je cherche
seulement les lignes de force. Je tente de voir en quoi
consistent les oppositions et où commencent les ruptures.
Mais il est vrai ciu'à mes yeux, parler de « forme dépassée » pour qualifier une d é m a r c h e spirituelle est parfaitement vide de sens. En ce domaine, rien n'est jamais
« dépassé ». T o u t peut faire retour. Remonter à la source,
c'est faire reprise de la possibilité d'un autre commencement. Je ne cherche pas à emporter la conviction. Mais
à éveiller, p e u t - ê t r e , une f o r m e de mémoire qui est audelà du souvenir.

21. Pour finir, une critique générale de votre thèse. En raison
des faiblesses du christianisme tel qu'il se présente à nous
aujourd'hui,
donc en un temps limité qui n'autorise pas les
conclusions transhistoriques ou apocalyptiques, vous établissez,
impatiemment, une dichotomie entre le sacré païen et le sacré
chrétien. Du fait que celui-ci n'est pas éparpillé dans l'univers,
mais concentré dans le Christ (voir mon troisième chapitre),
vous concluez à sa fragilité, à la diminution de son rayonnement, à son impact peu évident. Cependant, notez que le sacré
resserré dans le Christ n'a pas empêché l'Eglise, au contraire,
d'entretenir la puissance des lieux, du temps, des symboles et
des cérémonies, des personnages et des sacrements (si bien
nommés), tous touchés et pénétrés par le Christ, le sacré surnaturellement en forme et naturellement ramassé... Bref, en
matière de sacralisation du milieu, des lignes de force sociales,
de l'entreprise humaine, d'objets élevés à la énième puissance
(l'immense richesse des choses sacrées), le christianisme fait fortement concurrence au paganisme. Par ailleurs, ce dernier n'at-il pas connu des périodes d'éclipsé? Ne l'idéalisez-vous pas,
dans votre impatience d'en finir avec l'univers chrétien? Ne
risquez-vous pas de parier en faveur d'une forme dépassée de
la religiosité, réduite aujourd'hui à une idéologie froide pour
une élite décontenancée - contre une religion suscitant la ferveur des masses et comblant les meilleurs esprits?
S'il fallait attendre que toute l'histoire soit advenue
pour s'autoriser à porter un jugement, aucun discours,
y compris le v ô t r e , ne pourrait ê t r e tenu. I l n'est donc
pas tout à fait logique de m'accuser d'« impatience ». Je
viens de le dire : j e ne p r é d i s rien. Mais j'essaie de

L'ÉCLIPSÉ D U

247

SACRÉ

14. C f . E . Kantorowicz, The King's Two Bodies. A Study in Mediaexial
Potilical Theology, P rinceton University P ress, P rinceton, 1957.
15. Naissanc e

de la nation

16. Pro Flac c o,

Franc e,

28, 6 9 .

17. « Ur » et « Krur ». Introduc tion
1983, p. 13.
18. Le Renouveau

NOTES

1. Métaphysique,
2. Diatogue
p. 4 L

I X , 8; 1050a 7s.

ave
c

Heidegger

IV. Le c hemin de Heidegger,

3. De praesc riplione

hereti
c orum,

4. Quel messianisme

pour

deorum,

7. Le Princ ipe
p. 168.

1985,

7.

les c hrétiens?,

5. Théologie et philosophie:
leur influenc e
réflexwn. 2, G a l l i m a r d , 1981, p. 205.
6. De natura

Minuit,

in Études,

avril 1983, 557.


c iproque,

in le Temps

de la

I I , 14.

d'anar
c hie.

Heidegger

et la question

de l'agir,

Seuil, 1982,

8. C f . à ce sujet : Jonathan A . Goldstein, The Origins ojthe
c
Do trine
of Crealion « Ex Nihilo », in Journal of Jewish Studies, 35, 1984, 127-135.
9. Dialogue
p. 195.

ave
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10. Libération,

Heidegger

ΙΠ. Approc he

22-23 d é c e m b r e

de Heidegger,

1984.

11. I n QUP Î/ÎOJZJ///, G a l l i m a r d , 1957, pp. 117-163.
12. L'Essenc e

du politique,

13. Komgium

Gottes,

Sirey, 1965, p. 506.

1956.

Minuit,

1974,

G a l l i m a r d , 1985, p. 207.

de l'enc hantement,

à la magie,

in Question

vol. 1, A r c h è , Milano,

de, 59, 1984, 89-102.

T A B L E DES M A T I E R E S

Avertissement

7

THOMAS MOLNAR

9

M o n itinéraire spirituel
I
II
III
QUESTIONS

11
28
50

D ' A L A I N DE B E N O I S T , RÉPONSES

DE

THOMAS MOLNAR

71

ALAIN DE BENOIST

97

I . Du sacré
I L De la désacralisation
I I I . De la sécularisation
QUESTIONS

DE

THOMAS

D'ALAIN DE BENOIST

99
129
186
MOLNAR,

RÉPONSES
211

CET OUVRAGE A ÉTÉ COMPOSÉ E T ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR L ' I M P R I M E R I E F L O C H À MAYENNE EN JANVIER 1986 .

Dépôl ligal : janvier 1986. Imprimé en France. I S B N 2-7103-0264-0. N u m é r o d'édition : 2281. N u m é r o d'impression : 23674. .

Où en est le sacré aujourd'hui ? 7827-10"302643" 86-1 I 21593 ISBN 2-7103-0264-0 95. le sacré semble n'avoir pas résisté à la sécularisation qui caraaérise le monde contemporain. . Les deux textes publiés dans ce livre. Le sacré est-il mort ou subit-il une éclipse ? L e christianisme. Les deux auteurs n'ont ni la même formation ni le même style. catholique. Thomas Molnar. ne visent pas tant à mobiliser des partisans convaincus à l'avance qu'à cerner l'une des questions les plus profondes de notre temps et à susciter à son sujet une réflexion plus générale. a-t-il paradoxalement suscité lui-même l'athéisme et l'indifférence de masse qui se retourne aujourd'hui contre lui ? Constitue-t-il au contraire la seule source vivante encore susceptible de redonner vie au sacré et sens à l'existence dans un monde où nul ne semble plus croire à rien ? Alain de Benoist et Thomas Molnar s'efforcent de répondre à ces questions dans un dialogue vivant — et même vibrant — où chacun propose une analyse et expose ses convictions. parle au nom de la foi chrétienne. dans ce qu'elle a de plus ferme et de plus fidèle à la tradition. en proposant une conception du sacré distinae de celle des Anciens. européen.00 T. Alain de Benoist se réclame d'une vision « grecque » et « européenne » qui s'inspire de la philosophie de Heidegger et appelle de ses vœux le « réenchantement » du monde et le « retour des dieux ».Tlmmas Molnar Omniprésent dans l'Antiquité. Dialogue contradictoire. Et leurs itinéraires persoimels sont bien différents. maintenu vivant dans la tradition chrétienne. l'im et l'autre suivis des questions que chaque auteur a adressées à l'autre. bien entendu.C.