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Préface.

Dans ce livre, Un village nègre sous le froid, Emmanuel


An1.ougou, chercheur d'origine africaine formé à l'école
ilaacienne de sociologie, prend pour objet les rapports entre
1"11 Alsaciens et les Africains et, plus précisément, la
tigmatisation dont les seconds font souvent l'objet en
Aillace. Pourquoi le racisme est-il si présent dans la
1IIII11UUnauté alsacienne, comme l'attestent les scores
pUl'ticulièrement élevés du parti qui a fait de la lutte contre
l'numigration son cheval de bataille? C'est pour répondre à
,,'lit', question que Emmanuel Amougou, convaincu que
l '1 Ill'Onscient s'enracine dans l'histoire collective et
illdividuelle, entreprend d'explorer les relations particulières
'111I' l'A 1sace a entretenues avec l'Afrique.
Sans intention de blâmer, de condamner ou de
"dl'uhiliscr, il veut comprendre et faire comprendre les
1111 Illt'Hhistoriques de la xénophobie qui se manifeste encore
lllJltllld'hui avec une force particulière en Alsace. C'est ainsi
Il"1, rxplcrant d'abord le rôle de l'Église, il analyse
III,L," 1 IIH'nt la contribution particulière de l'Alsace au travail
1I111111icltlllHirc et l'image de l'Afrique qu'a pu véhiculer la
pt" Il l'111',1 1il de religieuse en vue de défendre les conditions de
Iii '1"'IIIHlion de l'entreprise d'évangélisation, et il examine la
Îlltill'III purticulièrement étroite entre l'Église et un monde
Îjl1'~JlII'II('\lfial tourné vers une philanthropie paternaliste.
l'j!lIi' UlIlIPI'cndre le rôle de l'État dans la formation des
catégories de pensée de la région alsacienne, qui, du fait
qu'elle n'a cessé d'être disputée entre deux nations, a été Prologue:
soumise à un travail pédagogique particulièrement intensif, Silence et oubli au nom de l'État?
visant à lui inculquer la vision républicaine, en même temps
qu'à une entreprise d'auto-valorisation propre à l'enfermer
dans un culte satisfait de ses particularismes, il procède à une
analyse fine de l'exposition coloniale de Strasbourg, sorte de
"L'État pense, le.r enfant.r sont le.r enfant.r de l'État, et agit en
test projectif de l'inconscient colonial. Il peut ainsi se donner
conséquence, et depuis des siècles il exerce son action
les instruments nécessaires pour interpréter ses observations dévastatrice. C'est en vérité l'État qui engendre les enfants,
directes sur l'état actuel du regard que les Alsaciens portent il ne naft que le.renfant.r de l'État, voilà la vén'té [...].
sur les Africains d'aujourd'hui. Le constat clinique rigoureux Où que nous regardions, nous ne voyons que des enfants
de l'État, des élèves d'État, des travailleurs de l'État, des
et le diagnostic juste et pondéré que Emmanuel Amougou
fonctionnaires de l'État, des vieillards de l'État, des morts
dégage de son exploration méthodique de l'inconscient de l'État, voilà la vérité. L'État ne produit et ne permet
historique de l'Alsace d'aujourd'hui le conduisent à proposer l'existence que des créatures de l'État, voilà la vérité. Il n'y
une sorte de programme de rééducation qui, en libérant les a plus d'homme naturel, il n'y a plus que l'homme de
l'État, et là où l'homme naturel existe encore, on le traque
Alsaciens des fantômes sauvages de leur passé, pourrait leur
et on le persécute à mort et/ou on fait un homme de
permettre de porter un regard nouveau, plus lucide et plus l'État."
généreux, sur les Africains qui sont aujourd'hui parmi eux.
Thomas BERNHARD, MaÎtre.r anciens.

PierreBOURDIEU.

Le Collège de France, Mai 1999.


"L'État façonne les structures mentales et impose des
principes de vision et de division communs, des formes de
pensée qui sont à la pensée cultivée ce que les formes
primitives de classement [... ] sont à la "pensée sauvage ",
contribuant par là à construire ce que l'on désigne
communément comme l'identité nationale - ou, dans un
langage plus traditionnel, le caractère national."

Pierre BOURDIEU, " L'esprit d'État. "

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