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CELLULES

Une équipe de chercheurs en


microbiologie du laboratoire de génie
protéique et cellulaire de l’Université de
La Rochelle traque Sphærotilus natans,
«bête noire» de l’industrie papetière

Des bactéries
qui perturbent
l’industrie
ans le monde du vivant, les bactéries

D forment un règne à part, ni animal, ni


végétal, encore assez mal connu des
scientifiques. Une équipe de chercheurs
en microbiologie du laboratoire de génie pro-
téique et cellulaire de l’Université de La Ro-
chelle s’intéresse aux moyens d’identifier et
de contrôler le développement de plusieurs
espèces de bactéries, dont la présence peut se
révéler problématique dans certains processus
industriels.
Sous la loupe des microbiologistes de La Ro-
chelle, il y a Sphærotilus natans, «bête noire»
de l’industrie papetière. Dans les machines à
papier, le brassage de grandes quantités d’eau
à une température de 30° à 40°C favorise le
développement de véritables couches vivantes
résultant de l’activité microbienne aux inter-
faces entre solides et liquides : les biofilms ou
«slimes». Sphærotilus natans peut intervenir
dans ces biofilms d’une manière particulière- une première étape, fondamentale, vers l’or-
ment gênante. Cette même bactérie est égale- ganisation pluricellulaire.»
ment à la source de nombreux problèmes dans Pour lutter contre la prolifération de
les stations d’épuration de l’eau, où son déve- Sphærotilus natans, on ne connaissait, jusqu’à
loppement excessif dans les bassins ralentit le maintenant, qu’une seule méthode : l’utilisa-
processus de décantation des boues de traite- tion de produits chimiques toxiques. Une mé-
ment. thode de choc, agressive pour l’environnement.
«Les Sphærotilus natans sont des bactéries Les chercheurs du LGPC, s’appuyant sur une
étonnantes, qui s’organisent en longs fila- approche biotechnologique, ont développé
ments, explique Gilles Cottenceau, responsa- dans un premier temps un procédé de diagnos-
ble de l’équipe de recherche. Parmi les cen- tic rapide de la présence de cette bactérie, fai-
taines d’espèces existantes, c’est une des ra- sant appel au génie génétique. Ils ont utilisé
res capables de ce type d’organisation. Son pour cela une propriété remarquable des aci-
cycle vital se déroule en deux phases. Dans des ribonucléiques (ARN) des ribosomes, orga-
un premier temps, la cellule se promène dans nites cellulaires présents à l’intérieur de tou-
le milieu, isolée et très mobile. Lorsqu’elle tes les bactéries pour synthétiser les protéines.
rencontre un support, elle va dans un Dans les ARN ribosomaux, on trouve des par-
deuxième temps se reproduire en se divisant ties communes à toutes les espèces de bacté-
et s’organiser à l’intérieur d’un filament, ries, mais aussi des morceaux caractéristiques
dont la longueur peut atteindre 500 fois son de chaque espèce.
● Mireille Tabare diamètre. Cette capacité à l’ordre constitue «Nous avons d’abord repéré, dans les ARN
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ribosomaux de Sphærotilus natans, un “mor- Entretien avec Michel Lucas, président de
ceau-signature” de cette espèce, commente l’Association pour la recherche sur le cancer
Gilles Cottenceau. A partir de là, nous avons
synthétisé l’ADN (acide désoxyribonucléique)
complémentaire à cet ARN spécifique, auquel
nous avons greffé une molécule fluorescente.
Il suffit alors de mettre cet ADN en présence 200 000
d’une population composée de différentes es-
pèces pour qu’il aille se fixer sur l’ARN com-
plémentaire contenu dans les cellules de
donateurs
Sphærotilus natans, qui deviennent alors faci- En prenant la tête de l’Association
lement identifiables grâce à l’effet de fluores- pour la recherche sur le cancer en
cence.» 1996, Michel Lucas a entrepris un
Les chercheurs ont testé cette méthode sur des travail de reconstruction qui permet
boues activées dans des stations d’épuration à l’Arc de renaître sur des bases
de la région de La Rochelle, ce qui leur a per- saines.
mis de mettre en évidence, dans la moitié des
échantillons, des filaments de Sphærotilus Quel est le montant moyen des dons
à l’Arc ?
natans. La mise au point d’une telle technique
représente un progrès considérable. Jusqu’à Le montant moyen évolue entre
présent, les microbiologistes étaient incapables 200 F et 250 F. Beaucoup de

Philippe Matsas
donateurs à revenus modestes
d’identifier une espèce de bactérie directement
reviennent. L’Arc reçoit plus de
sur un échantillon prélevé dans l’environne-
200 000 dons par an et nous
ment. Et même après traitement en laboratoire,
pouvons compter sur un «noyau
il leur était difficile d’isoler plus de 10% des dur» de 170 000 donateurs. Quant clairement dissocié les fonctions de
espèces en présence. aux legs, nous pensions qu’ils recherche et de gestion. L’élabora-
Actuellement, l’équipe de chercheurs du LGPC allaient diminuer, ils ont en fait tion d’une nouvelle stratégie nous
poursuit son travail en collaboration avec les augmenté. conduit cette année à indiquer deux
stations d’épuration pour affiner la méthode directions : faire davantage pour la
de diagnostic, améliorer les connaissances phy- Quel est le profil des donateurs ? recherche clinique et la recherche
siologiques sur cette bactérie, et trouver les Une étude est en cours et nous ne épidémiologique (la France est en
moyens de contrôler son développement. pouvons nous fonder pour l’instant retard en ce domaine), et développer
que sur le courrier. Ce sont principa- la recherche sur les cancers profes-
Des protéines-soldats contre lement des personnes âgées dont sionnels pour laquelle nous pouvons
les salmonelles l’éventail des ressources est très consacrer 30 MF sur trois ans.
large. On vient par exemple de On nous reproche parfois de ne pas
m’annoncer un don de 150 000 F. financer la prévention. Il ne s’agit
Depuis une dizaine d’années, on note une sen- Une diversification est possible. pas de le faire de façon dispersée.
sible augmentation des problèmes d’intoxica- Ainsi, je suis invité par certaines Nous préférons financer des projets
tion et de toxi-infection dus à la présence de chambres de commerce et des intégrant trois volets : recherche
bactéries du genre des Salmonella. Les micro- universités pour expliquer comment fondamentale, recherche thérapeuti-
biologistes du LGPC, en liaison avec un indus- la situation de l’Arc a été redressée que et prévention.
triel régional, étudient des méthodes qui per- – c’est devenu un cas d’école.
mettraient de maîtriser le développement des Beaucoup de jeunes découvrent Quelles sont vos relations avec la
alors ce qu’est une association qui Ligue contre le cancer ?
salmonelles dans la production de la filière
«volaille». On a constaté que certaines bacté- contribue au financement de la Nous ne sommes pas concurrents
recherche et je suis sûr que certains mais complémentaires. En outre,
ries, en particulier les coliformes, produisent
d’entre eux feront un geste quand ils dans le domaine de la recherche,
par synthèse des protéines minuscules d’un
entreront dans la vie active. nous n’avons pas la contrainte d’un
genre particulier, les microcines, capables d’in-
D’autre part, l’appel d’offres sur les retour des fonds collectés dans les
hiber le développement d’autres bactéries. cancers professionnels intéresse les départements, ce qui nous permet de
«Dans cette catégorie, nous avons isolé, en syndicats et les comités d’entreprise. financer des projets de plusieurs
laboratoire, un certain nombre de souches syn- Cela nous permettra de toucher millions de francs. C’est pourquoi
thétisant des microcines ayant la propriété davantage la population active. nous n’allons pas créer de structures
d’empêcher la prolifération des salmonelles. déconcentrées, ce qui n’empêche
Une des possibilités qui se dessinent actuelle- Désormais 70% du budget prévi- pas de développer, au niveau local,
ment serait d’utiliser les microcines anti-sal- sionnel est destiné à la recherche. les contacts entre chercheurs et
monelles pour contrôler la présence de cette Dans quelles directions ? donateurs.
espèce dans l’industrie alimentaire.» ■ Précisons d’abord que nous avons Propos recueillis par J-L T

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