LE CERCLE DE L'ÉPÉE

Prolétaire des lettres contre gentilhomme
Combien rencontrez-vous dans la vie de gens adéquats à eux-mêmes ?
Octave Mirbeau, Dans le ciel.
Être duelliste, sur le plan politique, c'est être ivre d'égalité
et passionné de hiérarchie.
François Billacois, Le Duel dans la société française des XVIe-XVIIe siècles
Octave Mirbeau n'est pas à une contradiction près. Bien qu'il se soit battu à plusieurs
reprises en duel, l'écrivain s'est déclaré catégoriquement opposé au maintien et à la survivance de
cette pratique « à une époque où, dans certains milieux qui se piquent d’“honneur”, [elle] était
encore vivement recommandée chaque fois que ce prétendu “honneur” était en jeu et que la
réparation exigeait du sang1 ». En réalité, plus qu'un paradoxe ou qu'une contradiction, nous serions
tentés de voir dans cette prise de position de l'écrivain une véritable profession de foi politique et
esthétique.
Octave Mirbeau, un petit bourgeois de province
Octave Mirbeau n'est pas né avec la moustache. Issu de la petite bourgeoisie normande, il a
été élevé chez les jésuites, au collège Saint-François-Xavier de Vannes, dans la haine de
« l'usurpateur », Napoléon III, et de la « Gueuse » républicaine. Pendant quatre années, il a côtoyé,
dans cet établissement sévère et castrateur, des rejetons de la bourgeoisie provinciale ainsi que des
jeunes nobles légitimistes se destinant principalement au métier des armes. On le dit médiocre quant
à ses résultats scolaires. Il fut surtout complètement traumatisé par son passage chez les jésuites
comme semble le corroborer son roman Sébastien Roch, qualifié d'autobiographique. Certains
commentateurs de l’œuvre mirbellienne ont insisté sur l'échec des jésuites à tuer son âme d'enfant
et, conséquemment, sur le rôle négatif qu'ils ont joué dans la vie, l’œuvre et une bonne partie des
combats politiques et esthétiques de notre « imprécateur au cœur fidèle ». La démonstration est
d'autant plus séduisante qu'elle est suggérée par Mirbeau lui-même dans son roman aux accents
anticléricaux et anarchistes certains. Mais, si nous admettons que cette éducation religieuse et
conservatrice a eu une influence sur la personnalité de l'écrivain, qui s'est construit en réaction
contre elle, nous pouvons également admettre la possibilité d'une éventuelle corruption positive du
jeune Mirbeau par le milieu conservateur dans lequel il a évolué. Il suffit, pour s'en convaincre, de
dépasser la légende et d'observer son cheminement politique et idéologique entre son adhésion au
bonapartisme révolutionnaire ou simplement réactionnaire à l'orée de sa vie d'adulte et son
engagement anarchiste mâtiné de socialisme à partir du tournant que constitue l'année 1884. Que les
choses soient claires : le jeune Mirbeau est avant tout un petit bourgeois élevé comme tel.
Bonapartisme révolutionnaire
En 1872, celui que nombre de commentateurs s'accorde à dépeindre comme un réfractairené-à-moustache fourbit ses armes comme journaliste à L'Ordre de Paris, dans le camp de la
réaction, obligeant les mirbeaulâtres soucieux de le dédouaner à réaliser des contorsions bien plus
périlleuses que ses propres grands écarts. Le jeune homme, avouons-le, n'a pas encore une
conscience politique très affermie et encore moins cohérente, d'où peut-être, une certaine souplesse
de l'entre-jambes. Il convient de préciser que celui qui se déclarait « fils de la Révolution », en
1

Pierre Michel, « Duel » in Yannick Lemarié & Pierre Michel, Dictionnaire Octave Mirbeau, L'Age d'homme,

2012.

décembre 1867, n'a pas été enrôlé à l'extrême droite de l'échiquier politique le couteau sous la gorge
et que c'est en toute connaissance de cause qu'il y prostitue sa plume, puisqu'il a toujours évolué
dans ce milieu conservateur. Rien d'anormal donc à ce qu'il graisse copieusement la patte du clan
bonapartiste qui l'emploie dans ses Chroniques de Paris. Et d'ailleurs, personne ne le contraint à
encenser des patriotards de la veine de Déroulède, si ce n'est une éducation bourgeoise de droite et
un goût déjà certain pour la provocation. Aux ordres, Mirbeau s'exécute, sans rechigner, mais une
lecture attentive, que certains qualifieraient de complaisante, de ses articles littéraires et esthétiques,
jugés secondaires par la rédaction, dévoile par endroits des accents populistes et révolutionnaires
chez l'apprenti journaliste, écartelé entre son respect de l'ordre établi et un dégoût avéré pour la
société qu'il juge décadente. L’Empereur, selon lui, ne nie pas la Révolution : « L’Empire, c’était la
Révolution qui continuait, mais la Révolution domptée, assouplie par la cravache de l’autorité 2 ».
Et à trop faire de gymnastique, évidemment, le jeune scribouilleur rate une marche.
« Tout rate, même les duels ! » (Engels)
Dans Le Foyer, un sénateur bonapartiste lance à un journaliste impétueux : « À force de
décrier les mœurs du temps, on fraie la voie à la révolution 3 ». Mirbeau, traître à sa classe plus qu'à
son parti, n'est pas bon à taire le mal. Aussi le mal lui en tient-il rigueur. Et notre malheureux
journaliste de devoir quitter L'Ordre de Paris pour embarquer derechef à bord d'une nouvelle galère
à la barre de laquelle l’appelle le baron Gaston de Saint-Paul. D'abord nommé chef de cabinet du
préfet, notre écrivain qui n'en est pas encore un, finit limogé et quitte la putanerie politique pour
retourner sur les trottoirs crottés de la prostitution journalistique. Mais toujours du côté conservateur
et réactionnaire de la force, comme rédacteur en chef du journal bonapartiste L'Ariégeois. Mirbeau
s'y fait plaisir et taille des jarrets à qui les présente. Ou les cache. Au choix. Un certain Chausson,
professeur de philosophie à Foix, fait les frais de la véhémence tout azimut du journaliste et traite
en retour son détracteur, dans les colonnes du Journal de l'Ariège4, d'individu « méprisable »,
« abruti par la fréquentation des filles », et l'accuse de « vendre sa plume pour quelques écus », ce
qui, en soi, n'est pas faux. L'attaque d'ailleurs est suffisamment bien portée pour que notre
pamphlétaire décide d'envoyer audit Chausson, ses témoins, de Pointis et Fil. C'est à notre
connaissance le premier cartel qu’envoie Mirbeau. Et sa première fin de non recevoir, puisque le
professeur refuse d'accorder la réparation par les armes et porte plainte pour diffamation. Le juge
tranchera, en plein Clochemerle, en condamnant les deux protagonistes à 50 francs d'amende ainsi
que les deux gérants, Laffitte et Gadrat5.
Pescaire et Cassaire
Quelques mois plus tard, à force d'esclandres et de polémiques, Mirbeau parvient finalement
à provoquer un duel. Ou presque. Jules Grégoire, transfuge bonapartiste passé à l'ennemi, est
journaliste à La République-Courrier de Foix et entend lutter contre la résistance conservatrice. En
septembre 1878, il ergote sur une banale note signée par Mirbeau à propos de la fête de Foix,
vulgaire querelle de clocher à laquelle notre réactionnaire par défaut répond mollement dans sa
Chronique départementale du 28 septembre. L'article entraîne une nouvelle réponse, cette fois aussi
tonique que disproportionnée, de la part du mal inspiré républicain. Mirbeau ne se laisse pas prier et
lui envoie ses témoins, Axat et A. Becq. L'insulteur choisit Victor Rhodes et Rady. Rendez-vous est
pris, d'un commun accord, le 2 octobre, sur le territoire d'Andorre. Mais, le jour dit, Grégoire est
bloqué par les douaniers andorrans qui refusent que l'on s'affronte sur leur territoire. Les témoins
sont donc obligés de rédiger sur place un procès-verbal reportant le combat à plus tard. Rendez2

Comme l’écrit Mirbeau à son confrère républicain Édouard Descola en juin 1878, in Correspondance générale,
t. I, p. 215.
3
Créé le 7 décembre 1908, Le Foyer, a été écrit en 1906 par Mirbeau et Thadée Natanson.
4
Le Journal de l'Ariège, 20 juin 1878.
5
Archives de la préfecture de Paris, dossier B. 1190, extrait de casier du tribunal de Bayeux relatif à cette affaire.
Condamnation pour « complicité de diffamation envers un particulier par la voie de la presse ».

vous est alors donné le 10 du même mois, à Toulouse, à dix heures du matin. Mais ce jour-là,
Grégoire fait faux bond à Mirbeau et à son propre témoin, Victor Rhodes, qu’il avertit au dernier
moment. Passablement humilié par la défection du duelliste, Rhodes écrit une lettre dans laquelle il
éreinte son ami et dénonce sa couardise. Le brûlot est publié dans toute la presse régionale, y
compris dans le Journal de l'Ariège6. De retour à Foix, Jules Grégoire annonce la publication
prochaine, chez Barthe, d'une brochure devant rétablir la vérité des faits. Son récit, intitulé Trois pas
en Andorre. Un duel manqué, paraîtra finalement dans La République du 6 novembre. Entre-temps,
Mirbeau a reçu de nombreuses lettres d'injures qui l'obligent, le 23 octobre, à « signifier à ses
détracteurs qu'il se tient à leur disposition tous les mardis et vendredis, au siège du journal, rue des
Salinques7 ». La rencontre finalement n'aura pas lieu. Mais Mirbeau sort vainqueur de
l'affrontement, par son attitude crâne et fière. Il raconte cette aventure andorrane dans une des
Lettres de ma chaumière intitulée Le Duel de Pescaire et de Cassaire. Il aura fallu, après ce combat
avorté et avant la parution de cette nouvelle, en 1885, au moins quatre duels au sang pour que
Mirbeau daigne abandonner une pratique qui correspondait de moins en moins à ses engagements et
à sa sensibilité qui, parallèlement, commençaient à se préciser. En attendant, Mirbeau est toujours
porte-flingue dans le camp de la droite réactionnaire.
Le Comédien
En 1882, il rejoint les rangs du Figaro, journal concurrent du Gaulois. Celui qui l'engage,
Francis Magnard, lui offre enfin une occasion de se battre. À la mi-octobre 1882, le rédacteur en
chef du Figaro, qui connaît l'animadversion de Mirbeau pour les comédiens, l'engage à étriller ces
« cabotins », comme il dit, « qui commencent à l'énerver8 ». Mirbeau accepte. Mais la charge est
violente : « Cet être, autrefois rejeté hors de la vie sociale, pourrissant, sordide et galeux, dans son
ghetto, s'est emparé de toute la vie sociale 9. » Magnard valide le papier et le publie tel quel. Mieux,
il félicite son auteur : « Très bien ! bravo ! c'est votre meilleur ! Et puis quoi ? Ils crieront ? Le
public sera ravi ! Excellent10 ! ». Les comédiens, évidemment, s'indignent. La Société des artistes
dramatiques se réunit. Plusieurs dizaines de comédiens font le pied de grue, rue Drouot, au siège du
journal, pour éreinter le journaliste. Mirbeau se croit couvert, mais, le 28, il découvre, stupéfait, à la
une du Figaro, un entrefilet, signé Auguste Vitu, qui le désavoue. Le soir même, il apporte sa
démission à Magnard, qui la refuse et lui enjoint d’accorder réparation aux comédiens en acceptant
la confrontation : « Mon petit, faut vous battre ! » Mirbeau ne se débine pas, trop content sûrement
de pouvoir enfin faire parler son épée, et rédige une note en ce sens. Mais Le Figaro reste muet.
Pendant ce temps, les esprits s'échauffent. Damala, le mari de Sarah Bernhardt, crie à tout vent qu'il
va « embrocher » le responsable de ce torchon. Albert Carré, du Vaudeville, envoie ses témoins à
Mirbeau. Au Palais Royal, on désigne Daubray pour aller défier sur le pré le polémiste. Au milieu
de cette mauvaise comédie, celui-ci contre-attaque en étoffant le texte refusé par Le Figaro, mais
déjà publié par Le Nouvelliste de Paris, où il revient sur toute l'histoire, réitère ses attaques contre
les comédiens et conclut en provoquant en duel Magnard et en déclarant se tenir à « la disposition
de celui de MM. les comédiens qui sera désigné, au nom de l'Association ». Le tout est publié sous
le titre Une bombe en première page du Gaulois, le 30 octobre 1882. L'histoire se termine sans une
goutte de sang, grâce au rôle conciliateur des témoins, mais culmine dans une débauche d'articles et
de déclarations publiées dans la presse de la part des comédiens et de leur coterie, qui confirme le
babillage de la corporation en même temps que la vacuité et l'inconséquence de leurs discours.
Toute cette agitation, au demeurant, permet au journaliste de recevoir de nombreux soutiens, dont
celui de Jules Vallès qui, dans Le Réveil, fustige les comédiens comme étant « les vrais bourgeois
bourgeoisants d'aujourd'hui11 ».
6

La lettre de Victor Rhodes est publiée dans Le Journal de l'Ariège le dimanche 13 octobre 1878.
Pierre Michel - Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l'imprécateur au cœur fidèle, op. cit., p. 120.
8
Octave Mirbeau, « Une Bombe », in Le Gaulois, et Paris-Journal, 30 octobre 1882
9
Octave Mirbeau, « Le Comédien », in Le Figaro, 26 octobre 1882.
10
Octave Mirbeau, « Une bombe », loc. cit.
11
Jules Vallés, « Comédiens », in Le Réveil, 31 octobre 1882.
7

Le « prolétaire de lettres »
Si nous retenons l'expression de Vallès, c'est qu'elle nous permet d'éclairer d'un jour nouveau
le rapport ambigu, voire contradictoire, entretenu par Mirbeau avec la pratique du duel. Pour bien
comprendre la chose, il convient de revenir au conte intitulé « Un raté » et publié le 19 juin 1882
dans Paris-Journal. La nouvelle est une confession à peine voilée du jeune écrivain qui se plaint
amèrement d'être dépouillé de toute espèce de droit sur sa propre production et d'être un
« prolétaire de lettres ». L'expression n'apparaît pas encore dans ce texte, mais ultérieurement, dans
la rubrique intitulée Le Théâtre, le 15 décembre 1883, dans l’hebdomadaire Les Grimaces : « Aussi,
les prolétaires de lettres, ceux qui sont venus à la bataille sociale avec leur seul outil de la plume,
ceux-là doivent serrer leurs rangs et poursuivre sans trêve leurs revendications contre les
représentants de l’infâme capital littéraire12 ». Dans « Un raté », la prose est un tantinet moins
militante. Il se décrit comme un « joli homme » « d'un très réel talent », mais qui « jusqu'alors
n'était arrivé qu'à gaspiller sa vie ». Mirbeau joue avec les mots lorsqu'il se définit comme un
prolétaire de lettres. Ni les termes, ni la réalité de la condition de notre apprenti écrivain n'ont
grand-chose de commun avec les vrais prolos, les mains calleuses et les crève-misère qui luttent
contre leur condition d'exploités. Mirbeau n'a jamais réellement vécu dans la nécessité, même si
nous pouvons imaginer que, dans une dynamique victimiste, c'est ce qu'il aurait souhaité. Près de
vingt ans plus tard, dans un roman inachevé intitulé plus adéquatement Un gentilhomme, Mirbeau
« met en scène un nouveau raté de l’écriture, qui, comme lui, a été le secrétaire particulier
d’employeurs successifs13 », et le narrateur, Charles Varnat, cède à la prostitution plumitive parce
qu'il crève littéralement de faim. Ce qui n'a jamais été le cas de Mirbeau, dont Pierre Michel pointe
les fastes du train de vie dans « Mirbeau et la négritude14 » et dans sa préface au Gentilhomme. La
vérité, nous le répétons, c'est qu'à cette époque, Mirbeau est encore un petit bourgeois. Pire
sûrement pour lui : il demeure un fils de bourgeois.
La bourgeoisie à l'assaut de la noblesse
Ladislas Mirbeau, le père d'Octave, est notaire. Son père l'était aussi. Ainsi que son grandpère et ceux de sa femme, Eugénie Dubosq. Bref, Mirbeau est le pur fruit du notariat de province.
Pour notre pamphlétaire, ce notable « représente quelque chose de plus qu’un homme, quelque
chose de plus qu’une institution ; il représente les champs, les prairies, les bois, les moissons et les
maisons ; il représente l’héritage, le mariage ; il représente l’argent ; il représente la propriété,
enfin15… » Bref, le notaire est la pierre angulaire de la bourgeoisie de province qu'il exècre d'autant
plus qu'elle est, à ses yeux, la quintessence de ce qu'il déteste chez son père. Ce dernier est soucieux
de promotion sociale. « Homme d'ordre, zélateur de l'autorité et de la hiérarchie 16 », il désire à la
fois faciliter la carrière de son fils et soigner sa propre réputation. Envoyer son fils poursuivre son
éducation parmi la jeunesse nobiliaire du célèbre collège Saint-François-Xavier de Vannes est le
meilleur des viatiques pour Octave, certes, mais c'est surtout redorer son image de marque auprès de
ses administrés. Malgré des cloisonnements sociaux encore très forts dans la France de la seconde
moitié du dix-neuvième siècle, nous assistons jusqu'en province à un phénomène de fusion des
élites, des classes dirigeantes et de la petite bourgeoisie, qui ont toutes en commun, malgré leur
diversité, un niveau de richesse et surtout d'instruction qui les distingue nettement du prolétariat. Le
collège de Vannes incarne cette fusion. Néanmoins, la richesse sans la noblesse marque un déficit
d'honneur qu'il convient, pour la petite et la grande bourgeoisie, de combler. Il s'agit, pour les
classes intermédiaires en quête de prestige et de reconnaissance, d'acquérir des valeurs communes
12

Octave Mirbeau, « Le Théâtre », in Les Grimaces, 15 décembre 1883.
Pierre Michel, « Du prolétaire au Gentilhomme », in Un gentilhomme, Éditions du Boucher, 2003.
14
Pierre Michel, Mirbeau et la négritude, Éditions du Boucher, 2004.
15
Octave Mirbeau, Dingo, Fasquelle, 1913.
16
Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l'imprécateur au cœur fidèle, Séguier, 1990, p. 29.
13

et d'intégrer un mode de vie qui a « l'honneur pour étendard17 ». Et c'est précisément ce type de
valeurs, comme un certain regard porté sur la fidélité ou le sens de l'honneur, qu'intègre le jeune
Mirbeau pendant ces quatre années passées chez les « pourrisseurs d'âmes ». Pour preuve, par
exemple, le soutien apporté à Yves Geslin de Bourgogne, son condisciple chez les Jésuites, qui
deviendra général, se déclarera antidreyfusard et sera relevé de son commandement pour avoir fait
un discours antirépublicain à l'occasion de la réunion annuelle des anciens élèves du collège.
Mirbeau, en total désaccord pourtant avec ce qu'il incarne, intercédera avec succès auprès de Joseph
Reinach pour la réintégration de son ancien camarade de promotion : « Preuve malgré tout que les
amitiés du collège étaient plus solides qu'il ne l'a laissé entendre dans Sébastien Roch18. » Pour
aller plus loin, nous pensons que Mirbeau, d’une manière consciente ou inconsciente, n'a pas rejeté
tout ce qui lui a été inculqué chez les jésuites et, en particulier, ces formes de sociabilité et de
savoir-vivre qui caractérisent la caste nobiliaire dans laquelle il a été plongé malgré lui.
Le journalisme comme aristocratie de la plume
En réalité, si la plupart de ses camarades de promotion finissent par embrasser le métier des
armes pour servir la patrie ou la papauté, Mirbeau, lui, se révèle duelliste au contact du journalisme.
Les bourgeois en ascension sociale sont obsédés jusqu'au sang par la volonté vaniteuse de calquer
les pratiques antérieures de l'aristocratie qu'ils sont en passe de supplanter. Mais, selon Jean-Noël
Jeanneney, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, des hiérarchies nouvelles s'imposent,
modernes celles-là, qui perpétuent l'usage des armes : « Il s'agit, pour qui stagne et enrage,
cantonné aux marges du monde de l'élite, d'en forcer les portes 19. » Le combat d'honneur est un
outil au service des ambitieux et, pour percer, le prolétaire de lettres doit sortir l'épée, car, « à la
différence du livre, l'article est, selon François Guillet, un écrit éphémère qui ne laisse aucune trace
dans la postérité20 ». Si, pour les jésuites, le duel doit toujours être une action défensive, il est aussi
et surtout une des modalités d’affirmation de soi pour les journalistes comme Mirbeau, désireux de
se faire un nom. Nous avons dépeint le jeune Mirbeau comme un petit bourgeois. Nous le décrivons
à présent comme un jeune arriviste. D'ailleurs, les quelques mots de Maurice Talmeyr qui suivent,
facétieusement attribués par Jean-Noël Jeanneney à Mirbeau lui-même, lui auraient parfaitement
correspondu si celui-ci n'avait pas eu de talent : « Tous ces “hommes d'honneur”, il faut le crier très
haut, sont une des hontes et des plaies du journalisme. […] Ils n'existent que par le pistolet, l'épée
et les procès verbaux. […] Sans talent, sans idée, sans gaieté, sans français, sans rien, ils n'ont
jamais rien écrit qu'on ait remarqué comme écrit, et leur véritable profession est de se battre, de
pousser à se battre, d'assister ceux qui se battent. Leurs commencements sont difficiles ; il leur faut
une première affaire, un début, et ils le cherchent comme on cherche le sujet d'une première
chronique ou d'une première pièce21. » Et cette première affaire, qui consacre Mirbeau comme fine
lame, n'est autre que son premier vrai duel : celui qui l'opposa à Déroulède.
Du duel de carnaval
Paul Déroulède, co-fondateur de la Ligue des Patriotes et futur boulangiste, est un poète et
un politicien nationaliste. Ce qui n'est pas rien. Il est aussi un bretteur reconnu, de la trempe de
Drumont. Mirbeau s’en moque, comme il se moque de Drumont. Il n'aime pas le patriotisme de
Déroulède et tient à le lui faire savoir dans un article éponyme, publié dans Le Gaulois du 11 janvier
1883. Pour lui, le politicien est « sincère, pourtant, et généreux ». Mais il ne voit en lui qu’un
patriote « de bravade, de parade et de carnaval, qui se rue sur les bocks et les jambons » et « fait
17

François Guillet, La Mort en face, Histoire du duel de la Révolution à nos jours, Aubier, 2008, p. 217.
Pierre Michel, « Geslin de Bourgogne » in Yannick Lemarié & Pierre Michel, Dictionnaire Octave Mirbeau,
L'Age d'homme, 2012.
19
Jean-Noël Jeanneney, Le Duel, une passion française, 1789-1914, Tempus, 2011, p. 126.
20
François Guillet, La Mort en face, Histoire du duel de la Révolution à nos jours, op. cit. p. 234
21
Cité par André Billy, L’Époque 1900, Taillandier, 1951, pp. 390-391.
18

grimacer » le patriotisme « sur les tréteaux, comme un pitre forain 22 ». L'auteur des Chants du
soldat et des Marches et sonneries refuse de se faire insulter de la sorte et lui envoie ses témoins.
Difficile de croire que ni Mirbeau, ni Arthur Meyer, le directeur du Gaulois, ne s'attendaient à cette
réaction de la part du bretteur nationaliste. Un tel combat ne pouvait qu'assurer une notoriété au
journaliste et au journal lui-même. D'après Jean-Noël Jeanneney, « plusieurs journaux dont la
réputation et le lectorat étaient mondains, tels que Le Figaro, Le Gaulois ou La France, décidèrent
d'entretenir eux-mêmes des entraîneurs qui pussent former leurs rédacteurs, à toutes fins utiles, à la
pratique des armes23 ». Le 28 janvier, les deux hommes se rendent sur le pré pour régler leur
contentieux à la pointe de leur épée. Blessé à deux reprises au bras, Déroulède abandonne l'échange
à la quatrième reprise. Mirbeau sort grandi de ce premier duel et accède, grâce au prestige de son
adversaire, au cercle des journalistes les plus hardis et des duellistes les plus impénitents de
l'époque. Mais en réalité, ce que Mirbeau poursuit de son épée, tel Œdipe qui la porte à la taille,
c'est la figure du Père honni. C'est-à-dire celle du « bourgeois bourgeoiseant », pour reprendre la
très juste expression de Jules Vallés : le bourgeois qui se complaît ou s'obstine à l'être. Très tôt,
Mirbeau va refuser de rester ce qu'il est malgré lui. En l'occurrence, le fils de... C'est une obsession
chez lui. Dans Un raté, il commence son récit par cette double interrogation : « D’où venait-il ?
Quelle avait été sa famille ? », à laquelle il répond d’une manière définitive : « On ne savait ». Une
autre manière de tuer le père. Tout comme le fait de publier sous un nom d'emprunt, ce que Mirbeau
n'a cessé de faire durant toute la période où il pratiquait le duel. Pour Robert Ziegler, « le mobile
était bien d’abord un besoin d’argent », mais « le recours à un pseudonyme était aussi, sans aucun
doute, inspiré par le fantasme œdipien de tuer son père en rejetant son nom24 ». Même la définition
qu'il donne des « prolétaires de lettres », dans Les Grimaces, s'inscrit dans cette problématique de la
filiation, puisque ce sont, à ses yeux, « ceux qui sont venus à la bataille sociale avec leur seul outil
de la plume », c'est-à-dire tous ceux qui ne possèdent pas « l'affectueuse recommandation dont sont
patronnés les fils, gendres, neveux et cousins d’hommes notoires ». Et l’infâme « capital littéraire »
qu’il faut combattre, c'est celui du Père, cette littérature « bourgeoise bourgeoisante » qu'il vomit
dans chacun de ses articles. Chaque fois que Mirbeau se rend sur le pré, c'est un vieil homme assis
dans une charrette et accompagné de ses serviteurs qu'il affronte et qu'il transperce de son épée.
Mais il ignore que celui qu'il vient d'embrocher se prénomme Laïos ! Entendez Ladislas...
Une comédie de boulevard
Le 21 juillet 1883, Mirbeau lance le premier numéro de son propre pamphlet hebdomadaire,
Les Grimaces, à la une duquel il écrit une « Ode au choléra » et en appelle à « l'émeute libératrice »
qui endiguerait « la famine qui frappe seulement les petits et les souffrants 25 ». Très virulent, il y
multiplie les attaques contre la République et mène une véritable croisade contre tous les
« aimables escarpes qui nous gouvernent ». Rien d'étonnant donc à ce que, en août 1883, le député
d’Oran, Eugène Étienne, lui envoie ses témoins, pour un article jugé diffamatoire. Le combat a lieu
le 7 août, à l'épée de combat. Octave est légèrement blessé au bras, mais, comme le dit la formule
consacrée, l'honneur est sauf. Ce qui ne veut précisément rien dire, nous en sommes d'accord.
Le duel suivant est, quant à lui, beaucoup plus savoureux et présente l'intérêt d'offrir une
autre explication au goût exprimé par Mirbeau pour cette pratique jugée rétrograde : sa dimension
éminemment littéraire. Le duel, qui rythme les romans feuilletons publiés dans les rez-de-chaussée
des grands journaux, représente un moyen privilégié pour les gratte-papiers d'affirmer l'honorabilité
de leur piètre profession. Mais il n'y a pas que les journalistes à qui le duel et les scandales peuvent
servir de tremplin : la littérature outrageuse et outrageante bénéficie elle aussi du même pouvoir
publicitaire de l'épée, comme le prouve l'affaire Sarah Barnum26. En décembre 1883, paraît un livre
22

Octave Mirbeau, « Déroulède », Le Gaulois, 11 janvier 1883.
Jean-Noël Jeanneney, Le Duel, une passion française, 1789-1914, op. cit. p. 129.
24
Robert Ziegler, « Pseudonyme, agression et jeu dans La Maréchale » (traduit par Pierre Michel), in Cahiers
Octave Mirbeau, n° 9, mars 2002.
25
Octave Mirbeau, « Ode au choléra », in Les Grimaces, 21 juillet 1883.
26
Sur l'affaire Sarah Barnum, voir Frédéric Da Silva, « Révélations et désaveux, Octave Mirbeau, Paul
23

intitulé Les Mémoires de Sarah Barnum, signé par Marie Colombier, actrice célèbre, et préfacé par
Paul Bonnetain, écrivain non moins célèbre depuis son Charlot s'amuse, roman masturbatoire.
Publié sans nom d'éditeur, ce portrait aguicheur d'une comédienne qui couche pour réussir n'aurait
pas eu le succès qu'il a connu si Mirbeau n'avait pas publié, dans Les Grimaces, un article tapageur
et délateur dans lequel il révélait à la fois l'identité du modèle de l'héroïne du roman, Sarah
Bernhardt, et celle, à ses yeux, de son véritable auteur, à savoir Paul Bonnetain. Mais Mirbeau ne se
contente pas de balancer ses petits camarades, ni de s'indigner de l'impunité de ce qui pour lui
s'apparente à un « crime de librairie » : il en appelle au lynchage : « Si j’étais M. Maurice
Bernhardt – ce n’est pas un vœu que j’exprime –, je prendrais un marteau et j’irais fendre le crâne
de M. Bonnetain ; puis, traînant Mlle Colombier dans un endroit public, je trousserais ses jupes et
montrerais à la foule son vieux derrière ridé, flétri et souillé, sur lequel j’appliquerais une
formidable et rouge fessée27. » Les vaticinations de notre imprécateur le conduisent sur le pré : le
lendemain de la parution de l'article, Mirbeau reçoit la visite des témoins de Bonnetain, qui lui
réclament réparation. Le 18 décembre, les deux écrivains se mesurent à l'épée. Bonnetain est
légèrement blessé au bras à la deuxième et à la quatrième reprise, mais le combat semble marquer le
rapprochement des deux confrères. L'intérêt de l'affaire ici est ailleurs. Dans une plaquette anonyme
intitulée l'Affaire Marie Colombier – Sarah Bernhardt, pièces à conviction, l'auteur affirme que, à
l'issue du duel avec Bonnetain, Mirbeau se serait rendu chez Sarah Bernhardt. C'est très peu
certain ; par contre, ce qui est sûr, c'est que la comédienne, elle, se rend l'après-midi même au 9 rue
de Thann, chez la jeune femme, « armée, non d'une épée, non d'un revolver, non d'une mitrailleuse,
mais d'une simple cravache ». Après être montée d'un trait à l'étage, elle pénètre comme une furie
dans l'appartement, malgré la résistance du domestique, et cingle le visage de Marie Colombier d'un
coup de cravache. Au moment où un ami de la victime, Jehan Soudan, tente de s'interposer entre les
belligérantes, trois amis de Sarah Bernhardt, venus lui prêter main forte, font irruption, dont Jean
Richepin, qui le saisit à la gorge et le tient en respect, pendant que la comédienne poursuit sa rivale.
Elle enfonce les portes, brise les meubles, renverse les étagères et casse tout ce qu'elle peut sur son
passage. Après avoir roué de coups son ancienne amie, elle se retire épuisée, mais vengée. Tout le
monde est satisfait. Mirbeau le premier.
Avant Robert Caze.
Notre causeur de trouble ne continue pas à grimacer très longtemps, ce qui n'est pas un
malheur en soi. Le journal, très antirépublicain, est aussi très « antijuif » pour reprendre la formule
employée par son rédacteur en chef lui-même. Aveuglé par une haine antisémite nourrie
d'anticapitalisme, notre petit-bourgeois en mal de reconnaissance se fait contempteur et débite les
pires horreurs à travers de nombreux articles qu'il reniera quelques années plus tard avec un fort
sentiment de honte. En attendant, et même après la disparition des Grimaces, Mirbeau cède aux
instincts les plus bas, comme l'illustre par exemple un article ordurier paru dans La France du 24
décembre 1884 et qui lui vaudra un duel contre Catulle Mendès cinq jours plus tard : « M. Catulle
Mendès – cet Onan de la littérature, ce Charlot qui s'amuse peut-être, mais qui ennuie toute une
génération – avait débuté par la poésie. […] C'est alors qu'avec son flair de juif, il se lança dans la
cochonnerie et qu'il ouvrit, dans le livre et dans le journal, une véritable maison de passe 28. » La
passe d'armes n'égale pas la violence des propos et c'est après quelques égratignures de part et
d'autre que les témoins décident d'arrêter le combat. Camille Delaville regrette que Mirbeau ait pris
le risque d'occire un homme de génie et de talent en la personne de Mendès 29 : « Qu'on s'imagine
un instant que M. Mirbeau ait tué Catulle Mendès, ce n'est pas seulement de la vie d'un de ses
semblables que l'on aurait eu à lui demander compte, mais de toutes les œuvres qu'un écrivain
Bonnetain, et l'affaire Sarah Barnum », in Cahiers Octave Mirbeau, n° 17, 2010, pp. 176-189.
27
Octave Mirbeau, « Un crime de librairie », in Les Grimaces, 15 décembre 1883.
28
Octave Mirbeau, « La Littérature en justice », La France, 24 décembre 1884.
29
À ce propos, lire Nelly Sanchez, « Le duel Mirbeau – Catulle Mendès vu par Camille Delaville », in Cahiers
Octave Mirbeau, n° 17, 2010, pp. 190-191.

merveilleux, jeune encore, devra certainement produire30. » On comprend que Camille Delaville,
qui était l'amie de Mendès, prenne parti pour l'écrivain, mais son raisonnement vaut également pour
Mirbeau, qui aurait pu disparaître pour de mauvaises raisons (un article stupide), et au mauvais
moment, c'est-à-dire avant qu'il n'entame sa rédemption et qu'il ne donne au monde ses plus belles
œuvres. Mais il aura peut-être fallu tout ce fumier pour qu'une fleur apparaisse.
Vers l'anarchisme
Toujours est-il que ce défi armé contre Mendès est le dernier, à notre connaissance, que
Mirbeau a accepté de relever et celui qu'il regrette peut-être le plus amèrement. Le 6 janvier 1885,
au lendemain de son article « Décorations » paru dans Le Gaulois, où il dénonce la manière dont
s'obtiennent les décorations31, un certain Octave Robin, qui avait pour pseudonyme Magen, s'estime
diffamé après avoir cru se reconnaître dans le Maginard de l'article, et envoie ses témoins à la
direction du journal. Mirbeau déclare n'avoir jamais entendu viser leur confrère et les congédie dans
l'Événement du 7 janvier 1885. C'est au cours de cette année, nous dit Pierre Michel, que
« Mirbeau peu à peu, passe du double langage à l'expression franche et directe de ses convictions
politiques32 ». D'ancien thuriféraire de l'Empire, Mirbeau va finir de glisser vers l'anarchisme après
avoir pris conscience, lors de sa retraite à Audierne, du gâchis que représente sa vie et du risque
d'embourgeoisement qui le menace. Sa lecture des écrits politiques d'Élisée Reclus, de Kropotkine
et de Jean Grave, ainsi que sa découverte de Tolstoï à travers Guerre et Paix, expliquent également
son évolution vers l'anarchisme théorique, bien qu'il « y ait une continuité entre le jeune
Rémalardais anticlérical et antibourgeois et le révolté qui est en train de passer avec armes et
bagages dans le camp des libertaires ». Il s'en prend à présent, sans fard, au patriotisme, au
colonialisme ainsi qu'à l'antisémitisme, et il en profite pour battre sa coulpe publiquement ; il
reconnaît la réalité de la lutte des classes et choisit clairement le camp des petits, des humbles et des
opprimés. Nul doute que cette prise de conscience politique ne lui fasse soudainement apparaître
l'inutilité et l'obsolescence du duel, mais cette radicalisation correspond également à son entrée en
littérature, qui explique d'un jour nouveau sa décision de s'opposer catégoriquement au maintien et à
la survivance d'une telle pratique. Après la publication des Lettres de ma chaumière et surtout le
succès du Calvaire, qui lui rapporte une jolie rente, Mirbeau n'est plus un journaliste asservi et
corvéable à merci. Il s'émancipe enfin et devient un romancier à part entière, reconnu à la fois par le
public et ses confrères. Cette véritable naissance aux yeux du monde laisse derrière lui le meurtre
du père et rend inutile à ses yeux l'embrochement de ses pairs.
À propos du duel
Le 27 décembre 1888, il publie dans Le Figaro un long article intitulé « À propos du duel »,
dans lequel il affirme que « le duel est, de toutes les absurdités humaines, l’absurdité la plus
absurdement absurde, et celle qui nous ravale le plus complètement au bas niveau de la brute
impensante ». Après avoir écorné au passage Chateauvillard et son Essai sur le duel, il dit voir dans
cette pratique rétrograde « le triomphe de l’animalité sur l’esprit, du biceps sur le cerveau, en ce
sens qu’il prononce l’incompétence des forces intellectuelles ou du droit moral et qu’il les remplace
par l’autorité suprême des brutalités physiques ». Mais surtout, il inscrit ce vieux réflexe nobiliaire
dans l'orbe de la guerre des classes en expliquant, quelques années avant Gabriel Tarde, que le duel
ne sévit plus exclusivement dans les hautes classes, dont c'était autrefois le privilège, mais qu'il se
propage « parmi les classes inférieures, que cette aristocratique et grossière manie avait un long
temps épargnées », et que cela suffit pour vouloir ne pas s'y compromettre davantage. Mirbeau,
nous l'avons dit, a enfin choisi son camp. Il n'est plus ce pseudo-« prolétaire de lettres » qui oublie
que l'appartenance à une classe ne se définit pas en fonction de la naissance, ni même en fonction
30

Camille Delaville, « Chronique », in Les Matinées espagnoles, janvier 1885.
Décorations que l'on accorde toujours aux médiocres qui hantent les couloirs des ministères, et non aux
créateurs et aux dévoués...
32
Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l'imprécateur au cœur fidèle, op. cit. p. 223.
31

d'une condition, mais qu'elle est avant tout un rapport social. Un rapport au monde. Le prolétariat
n'est pas l'ensemble des individus qui composent la classe ouvrière. Ça, c'est la définition des
sociologues. Le prolétariat n'est pas uniquement une force productive non plus, ou s'il l'est, c'est en
tant que force productive de la révolution, c'est-à-dire comme le mouvement de sa propre abolition.
Un journaliste qui ne vit pas de sa plume, mais qui soutient par son talent le parti de la réaction,
contre les ouvriers et la révolution sociale, n'est pas plus un prolétaire qu'un ouvrier jaune qui brise
les grèves et soutient corps et âme les patrons contre l'émancipation du prolétariat. Mirbeau,
paradoxalement, se rapproche politiquement du prolétariat au moment où il s'en éloigne le plus
sociologiquement. Son « prolétariat des lettres » était de l'esbroufe. Son refus de se battre en duel ne
l’est pas.
Boxe contre escrime
Dans Sébastien Roch, Octave Mirbeau n'est pas le fils d'un notaire, ni même vraiment celui
d'un quincaillier. Il est le fruit d'une longue lignée de crève-misère : « Ce qu’il y avait de sang
peuple dans ses veines, ce qui y couvait de ferments prolétariens, ce que la longue succession des
ancêtres, aux mains calleuses, aux dos asservis, y avait déposé de séculaires souffrances et de
révoltes éternelles, tout cela, sortant du sommeil atavique, éclata en sa petite âme d’enfant 33… » À
ce titre, le duel lui répugne. Il le laisse aux « bourgeois bourgeoisants » et préfère défendre son
identité de classe à coups de poing plutôt que sur le pré :
L’un d’eux s’avança, les poings sur les hanches, provocant :
— Qu’est-ce que tu chantes, toi ?… Quincaillier! Espèce de sale quincaillier !
D’un bond, Sébastien se rua sur lui, le renversa, et le souffletant à plusieurs reprises :
— Chaque fois que tu voudras m’insulter, tu en auras autant… toi… et les autres…
Le duel, qui figure encore en bonne place dans les manuels de savoir-vivre, s'oppose à ce
mode d'antagonisme et de règlement des conflits qu'est la bonne vieille baston et il constitue, dans
sa forme idéale, un rituel où la confrontation est différée après le moment des passions et
l'altercation. L'envoi des témoins, le choix d'une date ultérieure, d'un lieu neutre et le recours aux
armes permettent d'éviter le corps à corps immédiat que les classes dirigeantes assimilent à une
pratique populaire et qu'elles considèrent comme avilissante. Alphonse Signol demande : « Pense-ton qu'on amènera les jeunes Français d'une classe distinguée à terminer leurs querelles au moyen
de l'ignoble lutte du pugilat, et veut-on nationaliser chez nous le coup de poing de la Grande
Bretagne34 ? ». Il semblerait que, à mesure qu'Octave Mirbeau se sent plus proche des prolétaires,
qu'il côtoie quotidiennement à Pont-de-l'Arche, par exemple, et se détache de cette vieille pratique
aristocratique du point d'honneur, il prenne goût à la pratique de la boxe, comme en témoigne cette
lettre du 30 juillet 1900 adressée à Jules Huret : « Mon cher ami, Nous sommes installés. On vous
attend. […] J'ai mes gants de boxe, un appareil Sandow, tout ce qu'il faut pour se flanquer des
coups de poing.35 » On savait Mirbeau vélocyclopédiste. On le découvre ici boxeur. Pierre Michel
nous signale à cet endroit que, dans son étude sur Le Sport et l’avenir, qui paraîtra chez Mathot en
1910, Georges Casella écrit : « Jules Huret fut l’un des premiers fervents de la boxe anglaise, en
compagnie de Maurice Donnay, Octave Mirbeau, Rostand et Decourcelle. » Nous savons également
que Léon Daudet, Jules Huret et Octave Mirbeau s'entraînaient à la boxe et se donnaient en
spectacle dans l'appartement de ce dernier. Notre imprécateur, devenu écrivain à succès, a troqué
son épée contre des gants rembourrés et préfère à présent se foutre aimablement sur la gueule plutôt
que de mimer les pratiques obsolètes d'une classe à laquelle il se sent dorénavant totalement
étranger, pour ne pas dire ennemi.
33

Octave Mirbeau, Sébastien Roch, Charpentier, avril 1890, p.112.
Auguste Signol, Apologie du duel, ou quelques mots sur le nouveau sujet de loi, Chaunerot, 1828, p. 22.
35
Lettre d'Octave Mirbeau à Jules Huret, 30 juillet 1900, reproduite dans Amer n° 4, Les Âmes d'Atala, Lille,
34

2010.

Le temps du refus
Le 28 juin 1892, dans L'Écho de Paris, il reprend mot pour mot l'article du Figaro sous le
titre cette fois du « Duel », confirmant par là sa décision de ne plus y toucher. Quelques années plus
tard, en septembre 1898, il refuse d'affronter sur le pré Lucien Millevoye. Mirbeau explique son
refus de se battre dans L’Aurore du 8 septembre, sans remettre en cause le principe du duel : « Je ne
vous dois aucune réparation. Je ne vous ai pas insulté. J'ai constaté que vous aviez fait du faux –
faux Norton, faux de l'État-Major – votre carrière politique. Ce n'est pas moi qui fais l'histoire36. »
En août 1901, Mirbeau fait paraître chez l’éditeur Eugène Fasquelle Les 21 jours d’un
neurasthénique, où il raconte, entre autres anecdotes, sa rencontre avec Émile Ollivier, dont il
brosse un portrait à charge, l'accusant notamment d'être responsable du désastre de 1870. Daniel
Ollivier, le fils de « Monsieur de Cœurléger », comme le surnomme Mirbeau, juge l'article
outrageant pour son père, alors âgé de soixante-seize ans, et adresse immédiatement deux témoins,
pour demander en son nom réparation à l’écrivain. Claude Knepper explique qu'Octave Mirbeau
refuse alors de fournir quelques excuses que ce soient au fils indigné 37. Notre « Tacite des femmes
de chambre » adresse une lettre au directeur du Gaulois dans laquelle il « rend[s] hommage au
sentiment filial qui inspire M. Daniel Ollivier » (sic), mais confirme son refus du duel, récusant par
la même occasion le Code de Chateauvillard, publié en 1836, selon lequel, « lorsqu'un père est
offensé et qu'il a plus de 60 ans, son fils doit se battre pour lui ».
Il faudra attendre octobre 1907, pour que son refus soit plus définitif. Mirbeau, refuse une
dernière fois de se battre contre Henry Bernstein, l’auteur du Voleur, qui exige une réparation par
les armes pour un article paru le 25 octobre 1907 dans Comoedia, « Le commissaire est sans pitié »,
où il était critiqué en tant que commissaire de la Société des Auteurs dramatiques, à la fois juge et
partie. Mirbeau cette fois répond par une très sèche lettre publique « À Henry Bernstein », publiée
dans le Comoedia du 26 octobre 1907 :
Monsieur,
Si ordurier que soit le ton de votre provocation, il ne pouvait ajouter au mépris que
j'ai pour vous. Vos menaces me laissent aussi indifférent que votre talent. Je suis résolu
à ne pas vous fournir l'occasion d'une réclame de plus. Je me suis battu assez souvent
pour que personne ne se méprenne au sens de mon refus.
Octave Mirbeau38
La position de l'écrivain, malgré sa relative émancipation, demeure paradoxale : c'est parce
qu'il a prouvé son courage en assumant jusque sur le pré les conséquences de ses articles
polémiques que Mirbeau est en droit désormais de critiquer et de stigmatiser une pratique qu'il ne
partage plus. D'une part, nous l'avons dit, parce que son prétendu « honneur » n'est plus en jeu et
qu'il s'est enfin fait un nom. D'autre part, parce qu'il a reconnu dans le duel une pratique appartenant
à une autre classe que celle qu'il a épousée et contre laquelle à présent il est prêt à se battre à coups
de pied, à coups de poing ou à l'aide de tout ce qui lui passe sous la main.
La botte des jésuites
Pour conclure, nous aimerions attirer votre attention sur une autre raison qui irrigue à notre
sens l'attitude ambiguë de Mirbeau vis-à-vis de la pratique du duel. Il s'agit de son esthétique. Le
duel et la littérature, nous l'avons dit, entretiennent des liens étroits, notamment dans les journaux,
où les procès verbaux des combats rivalisent avec les récits de cape et d'épée qui inondent leurs rezde-chaussée. Selon Jules Claretie, « si les dramaturges et les romanciers […] n'arrosaient pas de
leur encre inépuisable le duel qui végète – plante desséchée – on ne le verrait plus refleurir ».
36

Octave Mirbeau, L'Aurore, 8 septembre 1892.
Knepper, Claude. « Daniel Olliver (1862-1941), petit-fils et filleul de Franz Liszt. Esquisse biographique »,
Quaderni dell’Istituto Liszt, n° 7, Milan : Rugginenti, 2008, 74 p.
38
Octave Mirbeau, « À Henry Bernstein » in Le Comedia, 26 octobre 1907.
37

L'inverse n'est pas vrai. Néanmoins, nous ne pouvons pas nier que la littérature et le duel se
nourrissent l'un l'autre au dix-neuvième siècle. La littérature informe la pratique du duel à travers
l'imaginaire qu'elle déploie, mais aussi, plus prosaïquement, en offrant aux duellistes des raisons de
se battre. Parallèlement, le combat singulier a une fonction narrative spécifique au sein des récits. Il
assure la progression de l'intrigue en offrant aux lecteurs et lectrices de nombreux rebondissements
et crée un horizon d'attente. Il permet par ailleurs aux écrivains de rythmer leur écriture en faisant
disparaître un personnage ou en bouleversant le cours d'une intrigue. C'est un élément dramatique
en tant qu'instrument du destin, mais aussi un révélateur qui permet de dissiper des malentendus ou
de mettre en lumière des personnalités ou des sentiments. Les procès-verbaux sont, quant à eux, une
littérature en soi, de la même manière que la mise en scène des combats relève du théâtre, au sein
duquel il est devenu un genre à part entière. Tout cela contribue à offrir au duel une place
particulière dans l'espace littéraire. Il renvoie par ailleurs à une esthétique bien particulière au sein
de la littérature qu'il informe à son tour de son propre mouvement et de sa propre énergie, ce qui
explique peut-être que Mirbeau s'en éloigne à mesure que son écriture et ses choix esthétiques se
précisent. Dans La Mort en face, François Guillet écrit : « Avec ses héros, son intensité, ses
retournements, ses coups de théâtre et son dénouement, le duel possède une dramaturgie qui lui est
propre et qui s'exprime par les gestes des combattants, avant de devenir un récit dans les
témoignages de ses protagonistes ». Cette gestuelle de l'escrime, en tant que « figure répétitive et
chaque fois différente », répond à l'impératif de scansion du temps et à une organisation générale du
récit qui caractérise une certaine littérature qui, disons-le, n'est pas celle que Mirbeau défend. Le
duel, en tant que figure imposée, a le pouvoir d'organiser le récit qu'il contamine de son rythme et il
devient la structure narrative d'un certain nombre de romans. L'essence martiale de l'escrime est
celle du flux et du reflux, qui se caractérise par les trois phases de combat que sont la marche, la
retraite et la fente. Certes, il est difficile d'appliquer avec précision la riposte, la contre-riposte ou la
remise d'attaque, à un quelconque style d'écriture. Impossible également d'attribuer nettement
l'esthétique de la fente et de la flèche à une école littéraire en particulier. Sans parler des parades,
qui vont de la prime à l’octave, en passant par la tierce, la quinte ou la sixte. Néanmoins, en escrime
on parle de « phrases d'armes », terme qui désigne l'enchaînement des actions offensives, défensives
et contre-offensives réalisées lors d'un assaut. Énoncer la phrase d'armes revient à décrire ce qui
s'est produit lors du combat. Il nous semble que le duel n'est pas seulement un motif, ni uniquement
le fil conducteur du récit, mais qu'il devient, par le rythme qu'il implique, par l'enchaînement des
gestes qu'il transmet au cœur de l'économie du texte, une manière bien particulière d'appréhender la
littérature à la fin du dix-neuvième siècle et qui ne se cantonne pas uniquement au genre cape et
épée.
L’Esthétique de l’épée
Dans Le Figaro du 29 juin 1888, Mirbeau publie un article intitulé « Impressions
littéraires », dans lequel il profite de chroniquer le dernier livre de Catulle Mendès pour s'excuser
auprès de lui d'avoir écrit ce qui les a amenés à se battre presque quatre années auparavant : « Je
revois, dans une clairière, proche de la Seine, habit bas et l’épée à la main, deux hommes destinés à
s’aimer par un commun amour, par une même passion fervente des joies esthétiques, et qui
pourtant allaient se ruer l’un sur l’autre. C’était M. Catulle Mendès et moi 39. » Nous relevons ici
que la réconciliation serait d'ordre esthétique. Notre ex-petit bourgeois réactionnaire et arriviste,
devenu écrivain et anarchiste, semble à présent en mesure de défendre des idées qui sont les
siennes, notamment en matière d'art et de littérature. Il se demande notamment si ce n'est « point la
pire des conventions que de vouloir ramener l’humanité à un mécanisme régulier, tranquille et
prévu, sans les cassures et sans les explosions inévitables ». À première vue nous pourrions croire
que Mirbeau cherche à réhabiliter l'esthétique du duel en littérature. C'est tout le contraire, car, en
tant que convention bourgeoise, le duel est une mascarade. Tout récit qui épouse l’implacable
enchaînement des faits que symbolise le temps du combat singulier est une mascarade. Les
39

Octave Mirbeau, « Impressions littéraires », in Le Figaro, 29 juin 1888.

« cassures », ce sont les batailles, les guerres. Les « explosions inévitables », ce sont les bombes et
les émeutes. En aucun cas ce ne sont les duels, qui impliquent une économie différente de celles du
couteau, de la guillotine ou du pugilat. Pour les adeptes de « l’analyse vétilleuse, de la stricte,
illusoire et matérielle observation des apparences humaines, […] l’art doit se borner à une froide
énumération d’états d’âmes réguliers et normaux, qui, le plus souvent, n’est qu’une restitution
glacée de gestes, de détails extérieurs, absolument indifférents et insignifiants ». Nous interprétons
cette définition du naturalisme comme la traduction littéraire de ce que serait l'esthétique froide et
répétitive de l'épée, à l’œuvre également dans le « roman d’intrigues », dans « ce qu’on
appelle le roman de mœurs », ou dans les « quatrièmes actes de nos théâtres ». Au final,
Mirbeau défend « un e g é n é r a t i o n n o u v e l l e [ q u i ] m o n t e e t [ q u i ] , l e n t e m e n t ,
s û r e m e n t , p r e n d s a p l a c e e n t r e l e romantisme, à peu près disparu, et le naturalisme,
devenu intolérant, sacerdotal et cancanier, appelé lui aussi à disparaître bientôt ». Cette génération
est celle d'un écrivain comme Paul Hervieu, dont il défend dans le même article le nouveau livre,
Deux plaisanteries, recueil de deux longues nouvelles ironiques, dont l'une au titre éloquent :
« L'Histoire d'un duel40 ». Mais il s'agit surtout de célébrer la sienne, puisque, selon les termes de
Pierre Michel, « c'est à un véritable plaidoyer pro domo qu'il se livre41 ». Mirbeau revendique pour
le romancier le devoir d'aller au-delà de « l'observation des apparences » et « de pénétrer l'âme de
l'homme où gît le mystère jamais éclairci de la vie », pour en « dégager l'inconnu et le
merveilleux42 ». En déclarant cela, Mirbeau s'émancipe de l'esthétique de l'épée et de sa conception
continue et linéaire du temps littéraire pour épouser l'esthétique du couteau et du coup de poing, qui
est celle du surgissement et de la rupture. Il ne fait nul doute, à nos yeux, que cette critique radicale
de la conception homogène et mécanique de la temporalité littéraire fait écho chez Mirbeau à la
critique anarchiste de la vision continue et quantitative du temps historique.
La seule solution en somme, pour résoudre la quadrature du cercle de l'épée, reste de la
refuser.
Ian GEAY

40

Paul Hervieu, « L'Histoire d'un duel », « Aux Affaires étrangères », in Deux plaisanteries, Fayard, 1912.
Pierre Michel - Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, L'Imprécateur au cœur fidèle, op. cit. p. 368.
42
Octave Mirbeau, « Impressions littéraires », loc. cit. .
41

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