I.

Y

UN ARTICLE INCONNU DE MIRBEAU SUR CLEMENCEAU
Ardent bibliophile mirbellien, l'un des deux co-signataires de cet article a trouvé en
2013, chez un libraire parisien, rue de l'Odéon, un exemplaire en édition originale, le numéro
3 des cinq tirés sur papier de Japon, du roman de Georges Clemenceau, Les plus forts. Cet
exemplaire présente la particularité que son relieur, René Aussourd, y a inséré en tête six
feuillets blancs sur lesquels il a collé le texte ayant servi à l'impression, au vu de ses
découpages et des repères typographiques qu'il comporte, d'un article jusqu'à présent non
recensé d'Octave Mirbeau. Certains passages du manuscrit qui ont disparu lors de la
composition ont été remplacés par les passages correspondants de l'épreuve imprimée, qui
comporte elle-même des corrections autographes de Mirbeau.
Ce texte constitue le compte rendu d’un roman de Georges Clemenceau précisément
intitulé Les plus forts, et qu’il adaptera pour le théâtre dans une pièce en quatre actes, qui sera
représentée en septembre 1898. L’exemplaire destiné à Mirbeau, un des vingt imprimés sur
papier de Hollande, porte un envoi témoignant de la proximité des deux compagnons
dreyfusards : « À Octave Mirbeau / En affection fraternelle / Georges Clemenceau ». Le
volume a paru chez Eugène Fasquelle, l’éditeur de Mirbeau et de Zola, au cours du mois de
janvier 18981, sans doute, à deux ou trois jours près, au moment où Émile Zola publie son
« J’accuse » dans L’Aurore, le nouvel organe dreyfusard, dont le directeur politique n’est
autre que ce même Clemenceau. Mais auparavant, comme c’était le cas de presque tous les
romans de l’époque, il a paru en feuilleton, dans L’Illustration, avec des dessins de Georges
Jeanniot, entre le 21 août et le 4 décembre 1897, soit exactement au moment où l’affaire
Dreyfus, longtemps considérée comme une banale affaire d’espionnage sans grands enjeux,
commence à prendre une tout autre dimension et à solliciter les consciences de quelques
« intellectuels », comme on ne les appelle pas encore : c’est le 15 novembre que ScheurerKestner rend publique sa certitude de l’innocence d’Alfred Dreyfus ; c’est le 17 novembre
qu’est lancée une enquête sur Esterhazy ; c’est le 25 novembre que Zola publie, dans Le
Figaro, son premier article révisionniste, « M. Scheurer-Kestner » ; et, trois jours plus tard,
c’est Mirbeau qui entre en scène avec la septième et dernière livraison de Chez l’Illustre
écrivain. Cette période va culminer, d’abord, le 11 janvier 1898, avec le scandaleux
acquittement d’Esterhazy, à l’unanimité et sous les acclamations du public, ce qui équivaut à
une nouvelle condamnation de l’innocent Dreyfus ; ensuite et surtout avec la publication de
« J’accuse » deux jours plus tard, véritable Blitzkrieg, selon l’expression d’Henri Mitterand,
qui va relancer spectaculairement l’Affaire.
Selon toute vraisemblance, c’est au cours de ces journées de folie qu’a dû paraître
l’article de Mirbeau : l’expression de « Pré-Esterhazistes » pour désigner les nationalistes qui
avaient, en 1892, diffamé bassement Clemenceau, accusé de s’être vendu aux Anglais, est très
probablement liée à l’acquittement de l’officier perdu, que l’armée, les autorités politiques, la
très peu sainte Église romaine et la presse ont soutenu mordicus et applaudi, dans leur
immense majorité, comme si Esterhazy était leur nouveau maître à penser. Mais il ne s’agit là
que d’une hypothèse plausible, parce que, curieusement, nous n’avons pas trouvé trace de cet
article dans les quotidiens que nous avons dépouillés : il n’a paru ni dans L’Aurore, organe
quasiment officiel du dreyfusisme, où il eût été logique de le rencontrer, ni dans Le Figaro,
1

Sonia Anton nous fait savoir que Clemenceau dit travailler à la révision de son roman à partir de
septembre 1897, tout en terminant de rédiger les derniers chapitres (lettre à l'amiral Maxse, 25 septembre 1897,
Correspondance de Clemenceau, Bouquins, p. 265). Dans une lettre du 18 décembre 1897 il dit avoir achevé la
correction des épreuves (lettre à Violet Maxse, du 18 décembre 1897, ibid., p. 268). Le 2 janvier il signale à
Étienne Winter deux fautes, sans doute encore dans un jeu d'épreuves (ibid., p. 270). C’est donc dans les jours
suivants que le volume a dû paraître, aux alentours du 15 janvier selon Sylvie Brodziak, l’éminente spécialiste de
Clemenceau écrivain.

I.

Y

qui a été, au début de l’Affaire, favorable à la révision, ni dans Le Journal, auquel Mirbeau
collabore depuis la fin 1892, ni dans La Justice, que Clemenceau a dirigé pendant des années,
ni, bien sûr, dans L’Écho de Paris, qui passait pour être le quotidien du haut état-major, ni
dans Le Gaulois monarchiste et antidreyfusard, dont Mirbeau vilipende au passage le
directeur, son ancien patron Arthur Meyer, présenté comme l’incarnation d’une France où les
nantis aiment à « piétiner » courageusement les « vaincus ».
Cet écrasement des faibles par les plus forts est précisément le sujet qu’a voulu
aborder Clemenceau dans son roman, où un industriel du nom de Harlé, aussi cynique que
ceux que Mirbeau met en scène à l’acte II des Mauvais bergers, asservit et tue à petit feu les
ouvriers qu’il exploite et à qui il doit sa richesse et son pouvoir, mais qui sont bien trop
faibles, physiquement, mentalement, culturellement et socialement, pour se révolter, a fortiori
pour imaginer un autre type d’organisation sociale. On pourrait alors s’imaginer que le néoromancier, pour dénoncer les ravages du darwinisme social auquel renvoie le titre qu’il a
choisi, va plaider pour l’émancipation des travailleurs et ouvrir des horizons un peu moins
décourageants que le présent. Mais il n’en est rien et les ouvriers épuisés qu’il évoque ne sont
jamais qu’un élément de la toile de fond sur laquelle va se déployer l’intrigue qu’il imagine :
le nœud en est un conflit entre un père biologique, qui se targue d’avoir des valeurs, et un père
légal, le fameux industriel sans scrupules. L’un appartient à la vieille noblesse, l’autre est un
bourgeois nouveau riche. Autrement dit, l’opposition placée au centre du roman n’est pas
entre les exploités et les exploiteurs, entre les patrons et les ouvriers, entre les nantis et les
misérables, mais entre deux individus appartenant à des strates différentes de la classe
dominante, comme dans la grande scène du III des Affaires sont les affaires, où Mirbeau
confronte Isidore Lechat et le marquis de Porcellet. Simplement, il ne s’agit pas ici de
distinguer les façons différentes dont les prédateurs, passés et présents, s’y sont pris pour
tondre le troupeau des prolétaires asservis, histoire de les renvoyer dos à dos et de stigmatiser
le principe même de l’exploitation de l’homme par l’homme, comme le fait Mirbeau. Chez
Clemenceau, en effet, la divergence entre les pères ne concerne que le choix du mari qu’ils
destinent à la fille qu’ils se disputent2. Vu le titre et le contexte, on était en droit d’imaginer
bien autre chose. Voilà qui est bien décevant et qui n’incite guère les lecteurs à se révolter
contre les diverses formes d’oppression, ni à se montrer solidaires des souffrants de ce
monde… Si Clemenceau est un républicain intransigeant, attaché aux valeurs abstraites et
universelles affichées par la République, troisième du nom, et par conséquent sensible à la
scandaleuse misère des plus démunis, comme il l’a prouvé dans La Mêlée sociale et dans ses
deux articles sur Les Mauvais bergers, il n’est pas pour autant un socialiste révolutionnaire
solidaire ; s’il est certes soucieux de la fin de l’exploitation capitaliste à long terme, on ne
saurait pour autant voir en lui un partisan, dans l’immédiat, de la révolte émancipatrice des
gueux.
Dans ces conditions, il est intéressant de voir comment Mirbeau va rendre compte du
roman de son camarade de combat, dont il partage nombre de valeurs, mais qui n’a rien d’un
libertaire et dont la qualité littéraire ne doit pas lui sembler évidente. Chaque fois qu’il est
amené à émettre des jugements sur des œuvres rédigées par des amis, mais qui ne sont guère,
voire pas du tout, conformes à ses propres valeurs ou à ses exigences littéraires, il est notable
qu’il fait passer l’amitié avant toute autre considération et en est réduit à passer sous silence
ses réserves et, à plus forte raison, ses critiques. L’exemple le plus éloquent de cette curieuse
conception de la critique littéraire est fournie par l’article consacré à un des pires romans de
Zola, Fécondité, qui n’est pas seulement mauvais littérairement – en tout cas, aux antipodes
des critères littéraires de Mirbeau –, mais dont, de surcroît, les thèses lapinistes, illustrées par
le titre, sont diamétralement opposées au néo-malthusianisme du critique 3. Mais, depuis
2

Le père selon la loi destine sa fille à un aristocrate, le père biologique à un explorateur.

I.

Y

« J’accuse », Zola est devenu un Christ aux outrages et plus aucune réticence ne saurait
désormais échapper à la plume de son admirateur… Voyons ce qu’il en est des Plus forts.
Mirbeau ne se dérobe pas à l’exercice, mais il prend bien soin de préciser qu’il n’est
pas pour autant un critique littéraire attitré, ce qui lui évite d’avoir à porter des jugements
strictement littéraires. Ensuite, il commence par un long éloge de l’homme Clemenceau, dont
il admire le courage et la sérénité dans l’épreuve, et enchaîne sur une dénonciation des
bassesses de la politique politicienne, en laissant entendre que Clemenceau, vacciné par
l’odieuse campagne des législatives de 1892, a tiré définitivement un trait sur sa carrière
politique, ce qui paraît bien naïf quand on connaît la suite de l’histoire. Que Mirbeau en soit
sincèrement convaincu ou qu’il affecte de croire ce qui l’arrange, cela importe peu, car ce qui
compte le plus pour lui, c’est d’ouvrir les yeux de cet « inexprimable imbécile » qu’est
l’électeur moyen4 et de stigmatiser des pratiques politiques qui le révulsent : Clemenceau
n’est alors qu’un prétexte pour poursuivre sa campagne de démystification de la pseudoRépublique. Après quoi seulement il en arrive au roman lui-même.
Or, chose curieuse, tout en dégageant brièvement la trame romanesque, dont on
subodore qu’elle ne l’enthousiasme guère, Mirbeau se contente de rappeler les
caractéristiques générales du genre (« l’unité de conception, l’intérêt pittoresque, la trame et
le développement dramatiques, l’émotion »), avant d’insister sur la portée du livre, « la
philosophie et l’idée », car, pour lui, Les plus forts est avant tout « un roman d’idées », ce qui
revient à dire que l’aspect littéraire de l’œuvre est secondaire. Ces « idées », en fait, semblent
se réduire à deux : d’une part, dans la société moderne, ce sont toujours les plus forts qui
écrasent les plus faibles, comme on le constate amèrement au même moment dans l’affaire
Dreyfus ; mais, d’autre part, leurs victoires d’aujourd’hui ne sont que momentanées et
préludent à d’inéluctables revanches des plus faibles, à la faveur de ces « terribles
retournements » dont la vie est coutumière. Vision optimiste d’un avenir plus juste, qui vise à
« ne pas désespérer Billancourt », comme on dira dans les années 1930, mais qui est
totalement contraire à celle, nihiliste, que Mirbeau vient de donner, quelques semaines plus
tôt, au cinquième acte des Mauvais bergers, où triomphe la mort, sans qu’apparaisse le
moindre espoir de germinations futures : avec la pasionaria Madeleine meurt l’enfant de Jean
Roule dont elle était enceinte – et, avec ce potentiel vengeur, « ogni speranza »… À la faveur
de son bienveillant compte rendu de l’œuvre d’un ami admiré, Mirbeau réintroduit par la
fenêtre – et par la bande – cet « opium de l’espérance » qu’il se vantait d’avoir chassé à grand
fracas par la grande porte du Théâtre de la Renaissance5. Il serait néanmoins abusif d’en
conclure que Mirbeau se renie et abjure son nihilisme tout récent. Car, en fait, la contradiction
est moins avec Clemenceau qu’en lui-même : lors même qu’il désespère et qu’aucun espoir ne
luit raisonnablement à l’horizon, il ne saurait s’empêcher de continuer à espérer quand même,
sans quoi l’action n’aurait plus aucun sens ; il en ira de même tout au long de l’affaire
Dreyfus6.
Pour conclure son article, Mirbeau nous révèle un Clemenceau méconnu, non
seulement philosophe, mais aussi observateur passionné par les choses de la vie et en quête
des secrets enfouis au sein de la nature, qui font bouillonner ses idées et l’entraînent « à de
3

Voir Pierre Michel, « Octave Mirbeau et le néo-malthusianisme », Cahiers Octave Mirbeau, n° 16,
2009, pp. 214-259.
4
Octave Mirbeau, « La Grève des électeurs », Le Figaro, 28 novembre 1888.
5
Voir « Un mot personnel », Le Journal, 19 décembre 1897. Il y écrit, par exemple, que « la conclusion
assez effarante » à tirer de son cinquième acte, dont la noirceur a déplu à nombre de critiques, c’est que « la
révolte est impuissante » et qu’ « il n’y a plus que la douleur qui pleure, dans un coin, sur la terre, d’où l’espoir
est parti ».
6
Voir Pierre Michel, « L’Opinion publique face à l’Affaire, d’après Octave Mirbeau », Actes du colloque
de Tours sur Les Représentations de l’affaire Dreyfus dans la presse en France et à l’étranger, Littérature et
nation, n° hors série, 1995, pp. 151-160.

I.

Y

captivantes intellectualités ». Là-dessus, arrive, un peu comme un cheveu sur la soupe, un
dernier paragraphe qui ne manque pas de surprendre : il y voit en Darwin « peut-être le plus
grand poète du monde… le plus consolé, et le plus consolant des poètes ». Or Darwin n’a
jamais été poète ! Qu’est-ce à dire et comment comprendre cette étonnante touche finale ?
Sylvie Brodziak7, que nous remercions vivement, nous a mis sur la voie en évoquant la figure
du grand-père de Charles Darwin, Erasmus Darwin (1731-1802), botaniste, physicien,
inventeur et philosophe des Lumières, précurseur du transformisme lamarckien, et qui était de
surcroît un poète renommé : il est notamment l’auteur de The Temple of Nature (publication
posthume en 1803) et d’un poème en quatre chants qui a eu un énorme succès à travers
l’Europe, The Loves of Plants, traduit en français en 1799 (an VIII) sous le titre Les Amours
des plantes. Les deux idées maîtresses d’Erasmus Darwin, dans ces deux volumes poétiques,
sont, d’une part, le parallélisme entre la sexualité des fleurs et celle des humains, que Mirbeau
évoque pour sa part dans Le Jardin des supplices par le truchement du « patapouf » bourreau
chinois8, et la conception pré-spencérienne d’une continuité qui relie les formes
embryonnaires de la vie à ses formes supérieures, jusqu’à l’organisation des sociétés. On
comprend, dès lors, que Mirbeau puisse le juger « consolant ». Mais l’avait-il vraiment lu ?
Force est de constater que le doute est permis, car, à en juger par le catalogue de 1919, aucun
livre d’Erasmus Darwin ne figurait dans sa bibliothèque.
Tentante, cette explication n’est peut-être pas décisive pour autant, et on est tout de
même en droit de se demander si ce qualificatif de « consolant » ne vaudrait pas tout aussi
bien pour l’autre Darwin, le petit-fils d’Erasmus. Car si la lutte pour la vie, avec tout ce
qu’elle a de cruel et de révoltant (« la loi du meurtre »), constitue bien la loi de la nature aux
yeux de Charles Darwin, elle n’assure pas nécessairement le triomphe des plus forts, comme
le pense Harlé, partisan du darwinisme social, mais plutôt celui des espèces et des individus
qui s’adaptent le mieux aux changements de toute nature. Dès lors, le triomphe de ceux qui
sont provisoirement les plus forts n’a rien d’inéluctable à terme, pour peu que ceux qui sont
momentanément les plus faibles sachent s’adapter et renverser le rapport de forces en leur
faveur. Peut-être cette perspective d’une victoire possible des faibles, fût-ce à long terme,
aurait-elle été de nature à « consol[er] » l’auteur de L’Origine des espèces et à paraître
également « consolante » à Mirbeau aussi bien qu’à Clemenceau…
Certes, on pourrait objecter que, si consolant que soit, par certains côtés, le
darwinisme, cela ne suffit pas pour autant à faire de Charles Darwin un poète, ni, à plus forte
raison, « le plus grand des poètes ». Mais l’enthousiasme de Mirbeau pour la science et ses
fantastiques progrès est tel que, malgré sa condamnation de ses dérives scientistes, il voit dans
la science un mouvement bien « plus important que l’agitation littéraire » et proclame que
« Berthelot n’est pas moins grand que Hugo9 ». Dès lors, il n’y aurait rien d’impossible à ce
qu’il ait vu, dans les théories darwiniennes, un admirable poème… On ne saurait donc exclure
que le bref paragraphe conclusif de son article soit volontairement amphibologique, de
manière à laisser le lecteur dans le doute et l’incertitude.
Nous ignorons ce que Clemenceau a pensé de cet article, mais il est très probable qu’il
a écrit pour remercier son ami. En effet, le catalogue de la vente de la bibliothèque de
7

Sylvie Brodziak a soutenu en 2001 une thèse sur Clemenceau écrivain et a publié, en 2008, la
Correspondance de Clemenceau chez Bouquins.
8
« C’est tout petit, tout fragile… et c’est toute la nature, pourtant… toute la beauté et toute la force de la
nature… Cela renferme le monde… Organisme chétif et impitoyable et qui va jusqu’au bout de son désir !… Ah !
les fleurs ne font pas de sentiment, milady… Elles font l’amour… rien que l’amour… Et elles le font tout le
temps et par tous les bouts… Elles ne pensent qu’à ça… Et comme elles ont raison !… Perverses ?… Parce
qu’elles obéissent à la loi unique de la Vie, parce qu’elles satisfont à l’unique besoin de la Vie, qui est l’amour ?
… Mais regardez donc !… La fleur n’est qu’un sexe, milady… » (Le Jardin des supplices, chapitre VI de la
deuxième partie).
9
Interview d’Octave Mirbeau par Louis Vauxcelles, Le Matin, 8 août 1904.

I.

Y

Mirbeau, en 1919, signale quatre lettres de Clemenceau qui sont des « remerciements pour
des articles de ce dernier » (n° 211).
Pierre MICHEL et Jean-Claude DELAUNEY

*

*

*

Les plus forts
Quand Georges Clemenceau10 succomba, après une lutte héroïque, sous la coalition
déchaînée des Pré-Esterhazistes11, il ne s’attarda pas aux vains regrets et aux plus vains
attendrissements sur soi-même. Clemenceau ignore les découragements et les défaillances.
Son âme, trempée dans la lutte, est d’un solide et résistant acier. Il envisagea donc sa nouvelle
situation avec une calme netteté, car je ne sais pas un homme qui soit, comme lui, doué d’un
ressort moral aussi extraordinaire. Chassé du parlement où il avait été si longtemps le maître,
où, de sa garde redoutée, il avait fait trembler et suer de peur majorités et ministres, il entra
résolument et simplement dans les lettres. L’entreprise n’était pas à la portée de tout le monde,
et elle était périlleuse, en ceci que l’on était, naturellement, disposé à toutes les injustices
envers lui. Dans notre pays généreux, à qui M. Arthur Meyer semble avoir prêté,
momentanément, son âme, on aime fort à piétiner ceux que l’on croit être les vaincus. C’est
un amusement national. Mais parce qu’elle était périlleuse, l’entreprise devait tenter un
homme du courage de Clemenceau.
10
Curieusement,Mirbeau écrit ce nom avec un accent : Clémenceau, aussi bien dans cet article que dans
ses envois autographes, à l'encre rouge pour le tirage de luxe du Jardin des Supplices, à l'encre noire pour Le
Portefeuille ,d'un exemplaire de ses œuvres à son grand ami.
11
Clemenceau a mené campagne dans le Var à l’occasion des élections législatives d’août-septembre
1893. Au deuxième tour, le 3 septembre, il a été battu par Joseph Jourdan par 8 610 voix contre 9 503 ; il ne
redeviendra parlementaire, au Sénat, qu’en 1902. La campagne a été particulièrement scandaleuse, car ses
ennemis coalisés n’ont cessé de le diffamer en le présentant comme payé par l’Angleterre. Déroulède le
dénonçait comme un agent de l’étranger et Ernest Judet, dans Le Petit Journal le surnommait le « candidat Aoh
Yes ». Le 21 juin 1893, La Cocarde annonçait que des documents soustraits à une ambassade établissent sa
trahison. Millevoye, député nationaliste « le plus bête de la Chambre », d’après Mirbeau, les a portés naïvement
à la connaissance des députés, affirmant que Clemenceau avait touché 20 000 livres de l’Angleterre… En fait,
ces prétendus documents avaient été fabriqués par un escroc du nom de Norton, qui a été condamné à trois
années d’emprisonnement le 5 août suivant. La dénomination de « Pré-Esterhazistes » sous-entend que c’étaient
déjà les nationalistes, les pseudo-patriotes, les cléricaux, les militaristes et les antisémites de tout poil qui
voulaient la peau de Clemenceau et qui, maintenant, soutiennent et légitiment la forfaiture des antidreyfusards au
moyen d’une propagande mensongère et diffamatoire.

I.

Y

L’on fut fort étonné des fortes, des multiples, des abondantes qualités qu’il apporta. Et
il arriva ceci : ses ennemis croyaient l’avoir abattu ; ils n’avaient fait que déplacer son action,
et ils lui ouvraient un champ plus vaste : le champ de la pensée pure. On peut même dire
qu’ils l’avaient définitivement libéré de tous les petits mensonges, de toutes les petites
compromissions qui fatalement rivent un homme politique – si indépendant qu’il puisse être –
à la direction et à la discipline des partis 12. On ne conduit, on ne maintient une foule – quelle
qu’elle soit – qu’à la condition de lui mentir. L’injustice et l’erreur trouvent toujours dans la
foule leur meilleur moyen de propagation et leur plus grande force expansive. Cela explique
qu’il y ait encore des gouvernements, des religions et des vaudevilles13.
Nous perdions donc un député, ce qui est peu de chose, car il n’en manque pas mais
nous gagnions un écrivain, ce qui est beaucoup, car l’espèce n’en est pas commune14.
Clemenceau était d’ailleurs, mieux que personne, préparé à cette évolution par une
belle culture d’esprit, par des habitudes intellectuelles rares et précieuses. Ce n’était point le
politicien spécialiste, pour qui rien ne saurait exister en dehors de la politique – j’entends de la
politique qui se fabrique – gros et détail – dans les Parlements et qui se ramène, toute, en dépit
de la variabilité de l’étiquette, à des questions d’intérêt particulier et d’intrigues électorales 15.
La politique a peut-être été, jadis, un art admirable. On le dit, et je veux bien le croire. Mais
combien changée, aujourd’hui ! Réduite au rôle louche de n’être plus qu’agence de courtage,
de commissions et de recherches policières, elle diminue – quand elle ne le déshonore pas –
celui qui en fait métier et lui confie sa fortune16.
L’éloquence de Clemenceau, brève, nerveuse, synthétique et, pourtant, puissamment
colorée et évocatrice, l’avait mis au-dessus de tous. Mais elle se mouvait, forcément, dans un
cercle trop étroit. Ce n’est pas entre les barreaux d’une cage que le fauve peut bondir
librement et l’aigle planer – les ailes grandes – aux sommets. Élevé dans les littératures, les
philosophies et les sciences, passionné d’art, observateur déjà des choses de la vie, aimant la
nature d’un culte fervent17, c’était tout un ordre nouveau d’expression qui se présentait à lui. Il
n’avait plus qu’à en chercher la forme, à en trouver le style. Il le trouva tout de suite, et tout
de suite, ce fut un style de grand écrivain.

12

Dans son article du 11 mars 1895, Mirbeau écrivait déjà : « Que peut faire, que peut rêver de faire un
homme de forte culture et de généreuse action, dans un Parlement livré, par les conditions mêmes de son
recrutement, à toutes les médiocrités, à toutes les oisivetés, à toutes les faillites de la vie provinciale, qui n’ont
d’autres liens entre elles, d’autres supports, d’autre raison d’être que la discipline des convoitises et le
servilisme des intérêts électoraux. »
13
Pour Mirbeau, le mensonge politique, le mensonge religieux et le mensonge littéraire cumulent leurs
effets pour aliéner les hommes et les soumettre à l’autorité des puissants. C’est tout l’ordre social qui repose sur
le mensonge.
14
Dans son article du 11 mars 1895, Mirbeau écrivait déjà : « […] nous avions compris que cet échec
apparent n’était, au fond, qu’une délivrance, qu’il aboutissait à quelque chose de beau, et que, si nous perdions
un député, nous gagnions un admirable écrivain. »
15
Très méfiant à l’égard des étiquettes et des idéologies, qui ne sont le plus souvent que des cache-sexe
commodes, Mirbeau les rejette toutes a priori. Mais cela ne l’a jamais empêché d’apprécier individuellement tel
ou tel politicien, par exemple Jaurès, Clemenceau et Briand, et de passer conjoncturellement des alliances avec
des politiciens naguère vilipendés, tel Joseph Reinach, notamment pendant l’affaire Dreyfus.
16
Mirbeau écrivait en 1895 (art. cit.) : « La politique, par définition, est l’art de mener les hommes au
bonheur ; dans la pratique, elle n’est que l’art de les dévorer. Elle est donc le grand mensonge, étant la grande
corruption. Un homme politique, engagé dans la politique, ne montre fatalement qu’une des faces de sa
personnalité, la plus laide : ses appétits. »
17
En 1895 (loc. cit.), Mirbeau voyait en Clemenceau un « artiste » et un « philosophe, nourri par une
forte culture scientifique, passionné de la vie, doué d’un sens critique très sûr et d’un enthousiasme très
généreux ».

I.

Y

La Mêlée Sociale, puis plus tard Le Grand Pan18 et aujourd’hui Les plus forts nous
prouvèrent combien, rendu à l’espace et livré à soi-même, le cerveau de notre ami s’était
amplifié. Sa pensée, débarrassée de toutes les restrictions, de toutes les habiletés, de toutes les
diplomaties qui s’imposent à un meneur de groupe, à un chef de parti, s’élargit jusqu’à
l’absolu de la philosophie et de l’art. Car, non seulement, dans cette délivrance, se reconquit
l’homme de l’idée, mais se révéla, pour ainsi dire, l’homme de la sensibilité et de l’émotion à
ceux qui ne le connaissaient pas. Et c’est pourquoi je me suis toujours réjoui de ce que des
gens mal intentionnés appelaient « l’échec de Clemenceau », alors que cet échec lui était
devenu une victoire, la plus émouvante de toutes les victoires : la victoire du philosophe et de
l’artiste sur le politique19.
Les plus forts, qui viennent de paraître chez Eugène Fasquelle, c’est un roman. Et c’est
plus qu’un roman : un livre dans toute l’acception du mot. Du roman ils ont l’unité de
conception, l’intérêt pittoresque, la trame et le développement dramatiques, l’émotion ; du
livre, la philosophie et l’idée. C’est un roman d’idées. On ne pouvait pas attendre moins de
Clemenceau, dont l’ambition, j’imagine, n’est pas de divertir d’oisifs liseurs avec des
bavardages de cabinet de toilette et des histoires de salon, et dont l’esprit aime à escalader les
hauteurs et à s’y mouvoir.
Je n’ai pas à faire la critique de ce livre 20. Qu’on me permette pourtant d’en donner en
quelques lignes, très brèves, l’argument, comme on dit. Il est fort simple. Nulle complication
romanesque, nul enchevêtrement d’intrigue. Un sujet très clair, très humain, autour duquel
l’écrivain s’est complu à mettre, non seulement de la vraie et noble passion, mais de la
philosophie, et de la philosophie contemporaine.
Deux pères, l’un le vrai, l’autre le légal, se disputent l’âme de leur fille, c’est-à-dire
qu’ils veulent l’élever chacun selon la conception très différente qu’ils ont de la nature, de la
société et de la vie.
Le premier21, le vrai, un survivant des vieilles aristocraties qui, après une jeunesse
frivole, de plaisirs et de vanités, s’est refait une âme toute neuve, et, par la solitude, la
réflexion, l’amour, par le contact permanent avec la fraternelle nature, s’est élevé jusqu’aux
plus hautes spéculations de la liberté et de la beauté morales – un « déclassé », comme on dit
de lui.
Le second22, le légal, un industriel cultivé, moderne, ambitieux, conquérant, vivant
exemple d’activité heureuse et frivole. Il ne rêve que de domination par l’argent et de
jouissances immédiates. Le bourgeois arrivé au point d’épanouissement où l’a mis un siècle

18

La Mêlée sociale est un recueil d’articles de La Justice, paru en 1895 et aussitôt salué élogieusement
par Mirbeau dans son article du 11 mars. Le Grand Pan est un recueil d'articles et de nouvelles précédemment
parus dans la presse et accompagnés d’une très longue préface, qui se termine par un hymne à la vie qui a
visiblement beaucoup plu à Mirbeau.
19
En 1895 Mirbeau écrivait : « Aussi, est-ce avec un contentement profond que je vois Clemenceau, sorti
de la politique active – où, en dépit de toutes ses qualités supérieures de persuasion, d’éloquence, de ténacité
dans la lutte, il ne put qu’intimider la sécurité des majorités et réduire, par la peur d’une chute, l’action des
gouvernements à son minimum de malfaisance – pour entrer dans la vraie et féconde bataille des idées, c’est-àdire dans la pleine conscience de son devoir, dans l’entière liberté de ses forces rajeunies. |…] Ce que j’admire
en Clemenceau, c’est qu’il ne se sert du fait particulier que pour s’élever aux plus hautes généralisations de la
pensée. Tout lui est prétexte à philosopher, parce que, comme les grands esprits, il sait que la chose la plus
menue, la plus indifférente en soi, celle qui échappe le plus aux préoccupations du vulgaire, contient toujours
une parcelle de l’éternelle et irritante énigme, et qu’elle n’est qu’une réduction de l’âme totale de l’univers. »
20
Parce qu’il n’est pas le critique littéraire du quotidien où paraît son article – ni d’aucun autre journal,
d’ailleurs.
21
Il s’agit du marquis Henri de Puymaufray.
22
Il s’appelle Dominique Harlé. Il ignore que sa fille Claude est en réalité issue de la liaison adultère de
son épouse, Claire, avec Puymaufray.

I.

Y

de capitalisme effréné23. Sa théorie de la vie sociale est qu’il faut obtenir de la confusion et de
l’écrasement des plus faibles la formule de la volonté « des plus forts ».
Certes, étant de son époque, il est pour la liberté, à la condition, toutefois, « de fumer
d’or cette plante précieuse pour tarir la licence aux sources de la sève ».
Vous connaissez ce caractère,. Il est partout, aujourd’hui. Mais nous le rencontrons,
principalement, parmi les plus notables républicains24.
C’est le duel entre ces deux hommes – qui symboliquement sont les deux forces en
conflit permanent dans la vie – qui se poursuit, tout au long de ce roman habilement et
passionnément mené. Sujet fertile pour un esprit sans cesse en éveil sur les choses, pour un
cerveau en perpétuel bouillonnement d’idées, pour un observateur humain qui connaît toutes
les forces, tous les systèmes, toutes les illusions, toutes les tyrannies, qui se disputent la
conquête de la vie !…
Il va sans dire que le père légal triomphe, à la fin, et avec lui les plus forts. Conclusion
qui ne surprendra personne25, car nous sommes à même de le vérifier journellement. Nous
l’avons vérifiée surtout dans cette récente et abominable affaire 26, où le mensonge et le crime
« des plus forts » ont triomphé de la justice, de la vérité, de l’humanité « des plus faibles ».
Triomphe momentané et illusoire aussi, car la vie a de terribles retournements. Et les
victoires ainsi gagnées finissent souvent, comme finit le livre de Clemenceau, dans une scène
déchirante, par ce cri du père vaincu : « Qu’est-ce que les défaites humaines dont se payent,
pour l’avenir les triomphes de bonté ? Il faut des soldats morts, emplissant le fossé, pour
l’assaut de victoire. Avec des vies manquées, se fait, dans la douleur, le génie de l’humanité
vivante27. »
Ce que je voudrais dire, c’est l’accent de nature, « l’odeur de terroir » qui se dégagent
si fortement des premières pages de ce livre, où l’action se passe dans la campagne.
Impressions toujours nouvelles, fortes, profondes et fécondes comme la terre qui les inspire,
car Clemenceau n’est pas seulement un peintre des réalités ambiantes. Sous les formes et sous
les couleurs, qu’il a le don de rendre exactes et puissantes, il va chercher le secret de la vie.
Ce secret le poursuit, le tourmente. Il le demande aux arbres, aux fleurs, aux cailloux, aux
nuages du ciel, aux vieux pans de murs croulant sous les ronces, aux visages des hommes qui
passent, aux yeux qui sourient, aux yeux qui pleurent 28. Il n’est pas une chose dont son esprit
ne soit inquiet. Il n’est pas une forme de vie – si humble, si larvaire soit-elle – qui, aussitôt, ne
l’incite à penser, au-delà de cette forme, et ne l’entraîne – qu’il me pardonne ce mot si décrié
– à de captivantes intellectualités29.
23

Clemenceau en profite pour dénoncer les conditions infligées à ses ouvriers par l’industriel darwinien,
qui se vante de prolonger de quelques années la vie de ses ouvriers exposés à de mortifères émanations de chlore
en leur faisant boire beaucoup de lait. Mais, à la différence des ouvriers de Mirbeau, dûment mis en branle et
guidés par Jean Roule, dans Les Mauvais bergers, ils sont fatalistes et ne songent pas à se révolter.
24
Pour Mirbeau, les politiciens qui se disent « républicains » ont trahi leur mission de servir le peuple et,
négligeant « la question sociale », préfèrent se soumettre aux plus riches et aux plus forts, qui leur garantissent
pouvoir, fortune et respectabilité.
25
Clemenceau est presque aussi pessimiste que Mirbeau dans Les Mauvais bergers. L’ennui est que ce
pessimisme est tellement noir qu’il est décourageant, car il ne laisse subsister aucune lueur d’espoir.
26
Allusion, bien évidemment, à l’affaire Dreyfus. Le 11 janvier 1898 Esterhazy a été acquitté par le
tribunal militaire devant lequel il avait lui-même demandé à comparaître, histoire d’obtenir son absolution, avec
la complicité de l’état-major, qui couvrait un traître en toute connaissance de cause.
27
Le texte cité est celui des dernières lignes du roman de Clemenceau. Est-ce Clemenceau qui parle à
travers son personnage ? Ou bien ne voit-il dans cette vision optimiste des germinations futures, chèrement
payées, qu’une consolante illusion ?
28
Même idée dans l’article de 1895 (loc. cit.) : « Il la [la vie] suit dans les champs, dans les mines, dans
les forêts lointaines, à l’atelier, au musée, à la prison, au pied de l’échafaud. Et il cherche à lui arracher
quelque chose de son impassible secret, quelque chose de l’obscur espoir qu’elle pourrait, peut-être un jour,
projeter sur le monde les clartés d’une aube plus douce. »

I.

Y

Poésie admirable, la plus haute de toutes les poésies, en somme, et par laquelle
Darwin30 a été, peut-être le plus grand poète du monde… le plus consolé, et le plus consolant
des poètes !….
Octave Mirbeau

Manuscrit de l’article de Mirbeau sur Les plus forts, collection Jean-Claude Delauney

29

Le mot « intellectualité » est « décrié » parce qu’il peut désigner des élucubrations de coupeurs de
cheveux en quatre et de charlatans spiritualistes, que Mirbeau se plaît à caricaturer, notamment dans des
dialogues fictifs. Mais il lui donne ici un sens positif : la conceptualisation indispensable à la connaissance des
phénomènes.
30
Plutôt qu’à Charles Darwin, qui n’a jamais été poète, il pourrait être fait allusion à son grand-père
Erasmus Darwin, auteur de The Loves of the Plants (1789), traduit en français par le botaniste Deleuze en l’an
VIII (1799). Le catalogue de la vente de la bibliothèque de l’écrivain, en 1919, ne mentionne pas ce volume.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful