MIRBEAU ET PISSARRO

Un ultime témoignage
On connaît l’admiration sans bornes que Mirbeau vouait à Camille Pissarro et son
affection toute filiale pour un père idéal qui faisait avantageusement contraste au père réel,
Ladislas Mirbeau, « vieux rigide de province ». Aussi a-t-il particulièrement souffert, pendant
plusieurs années, du froid qui a suivi l’impardonnable – et partant non pardonnée – muflerie
d’Alice, lorsqu’elle n’a pas voulu recevoir le vieux peintre en visite au Clos Saint-Blais, en
l’absence d’Octave, le 1er juillet 18931. Dès le lendemain il avait voulu rendre visite à son vieil
ami, en compagnie de la coupable, et Pissarro, piqué dans son orgueil et humilié, avait refusé
de le recevoir. Il avait eu beau faire tout ce qui était en son pouvoir pour rentrer en grâce, rien
n’y avait fait. Sans doute eût-il fallu mettre sur le dos d’Alice toute la responsabilité de cette
dérisoire affaire. Mais, tel le narrateur de Mémoire pour un avocat (1894), rédigé un an plus
tard, il s’est révélé incapable de se révolter et de prendre nettement position, et cette faiblesse,
si étonnante chez un homme de son tempérament et de son courage, n’a pas dû manquer de le
culpabiliser.
Heureusement est arrivée l’affaire Dreyfus, qui a rapproché les deux compagnons anarchistes,
ralliés beaucoup plus tôt que les divers responsables libertaires à la cause révisionniste.
Certes, l’engagement de l’écrivain dans un combat qui occupait tout son temps et toutes ses
pensées n’a pas permis de renouer avec les chaleureuses et fréquentes retrouvailles du début
des années 1890. Mais du moins, même à distance, leurs esprits fraternels continuaient-ils à
vibrer des mêmes émotions et des mêmes indignations.
Il y a bien eu quelques rencontres à l’occasion d’expositions de peinture et lors d’une
exposition Maillol dans la galerie Ambroise Vollard, en juin 1902. Mais il a fallu attendre
1903, semble-t-il, pour que les deux amis retrouvent les émotions et la complicité de jadis.
Non pas à Éragny, ni à Paris, mais au Havre, où Pissarro s’adonnait à la peinture de nouveaux
motifs, non pas directement sur place, mais à partir de « nouvelles fenêtres », celles de l’Hôtel
Continental en l’occurrence. C’est au Havre en effet que Mirbeau, en août 1903, est allé, avec
plusieurs de ses amis, dont Vuillard et Pissarro, assister à une représentation des Affaires sont
les affaires qui lui a paru exceptionnelle par l’interprétation renouvelée de Maurice de
Féraudy. Et c’est dans sa petite chambre de l’hôtel qu’il a ensuite revu le vieux peintre, déjà
bien fatigué. Dans sa préface au catalogue de l’exposition Pissarro chez Durand-Ruel, en avril
1904, Mirbeau évoquera avec une émotion palpable son ultime rencontre avec le patriarche en
qui il voyait un père idéal :
Le soir tombait. Alors il rangea ses toiles, nettoya sa palette, se brosses, prépara tout,
minutieusement, pour la séance du lendemain.
— Je voudrais être à demain, me dit-il. C’est si beau le mtin… là-bas… sur la rade…
Enfin, vous êtes là, nous allons causer un peu. Cela me fera patienter.
Et, regardant le ciel avec inquiétude :
— Pourvu que le vent ne change pas !... Ah ! ce vent… Il m’en fait voir de drôles,
depuis huit jours, cet animal-là… Il ne peut pas tenir en place… Quel agité !
C’est ainsi qu’il conserva, jusqu’au moment suprême, sa gaîté vivace, son étonnante
jeunesse, ses enthousiasmes qui nous émerveillaient, et cette sérénité admirable,
patriarcale, qui, de son âme si douce et si ardente à la fois, rayonnait sur un des plus
absolument beaux visages d’hommes qui aient illustré l’humanité. 2

1 Sur ce triste épisode et ses suites, voir notre édition de la Correspondance générale de Mirbeau, l’Âge
d’Homme – Société Octave Mirbeau, 2006, tome II, pp. 767-768.
2 Octave Mirbeau, Combats esthétiques, Séguier, 1993, tome II, pp. 347-348.

Hélas ! Pissarro n’avait plus que quelques semaines à vivre. Rentré du Havre le 26 ou 27
septembre 1903, il a été rapidement obligé de s’aliter, d’abord à l’Hôtel Garnier, ensuite, à
partir du 27 octobre, dans le nouvel appartement familial, boulevard Morland. Il souffre
horriblement de la vessie et l’infection se répand rapidement. Farouche partisan de
l’homéopathie, Pissarro ne peut cependant empêcher son fidèle Parenteau de recourir à ses
collègues allopathes, comme l’explique Janine Bailly-Herzberg dans son édition de la
correspondance du peintre : « Quatre spécialistes, plus un chirurgien, demandé enfin par
Parenteau au bout de huit jours, sont appelés à son chevet. Mais les enfants se rebiffent : leur
père délire3, son œil s’est à nouveau engorgé, ils jugent Léon Simon “très timide”. Il vient le
voir tous les jours et n’a même pas l’idée de soulever “les couvertures pour constater luimême l’état du malade”, il avait des escarres, un abcès sera découvert par le chirurgien qui
l’opère le 11 novembre et lui pose une sonde4. » Mais c’est trop tard, et Pissarro s’éteint le 13
novembre à midi. Les obsèques ont lieu le 15 novembre, et Mirbeau accompagne
douloureusement son vieil ami vers sa dernière demeure, au cimetière du Père Lachaise.
Le même jour paraît dans L’Aurore, l’ancien quotidien des dreyfusistes, un petit article signé
François Crucy, futur collaborateur de L’Humanité, et modestement intitulé « Notes prises
près de M. Octave Mirbeau ». Rencontré à l’occasion d’une représentation spéciale des
Affaires sont les affaires généreusement donnée au bénéfice l’Association des artistes
dramatiques de son nouvel ami Coquelin, l’heureux dramaturge peut confier à l’interviewer
quelques-uns de ses souvenirs de Pissarro. Ultime témoignage de sa fidèle amitié et de son
indéfectible admiration, non seulement pour l’incomparable peintre de la nature, resté
inébranlablement fidèle à la terre, mais aussi pour l’homme intègre, le père modèle, le citoyen
engagé et le compagnon en anarchie.
Pierre MICHEL
*

*

*

François CRUCY
Notes prises près de M. Octave Mirbeau
Il y a de cela quelques mois. M. Octave Mirbeau m'avait conduit chez un marchand
de la rue Laffitte5 pour me faire voir quelques œuvres du sculpteur Maillol. Le jour tombait :
près de la porte vitrée, le maître, dont on connaît l'ardente passion pour toutes ces
manifestations. de la vie que sont les œuvres plastiques, M. Octave Mirbeau, dis-je, me
montrait de petits « bronzes » merveilleusement modelés, quand, relevant la tête, il aperçut,
passant au long du magasin, la silhouette du peintre Pissarro.
Le temps d'ouvrir la porte et d'appeler :
« — Pissarro ! Pissarro !
Pissarro entra.
Auprès de M. Mirbeau, dont on connaît la taille élevée, la forte carrure, et le masque
heurté, bosselé, comme repoussé, de par la violence de son puissant caractère, le vieillard
qu'était Pissarro apportait la note toute différente d'une silhouette ramassée, et comme effacée,
3 C’est ainsi qu’il s’inquiète d’une vieille dette contractée auprès de Claude Monet et réglée depuis des lustres,
comme le lui rappelle Monet dans une lettre du 9 novembre.
4 Voir Camille Pissarro, Correspondance, Éditions du Valhermeil, 1991, tome V, pp. 383-385.
5 C’est-à-dire dans la galerie Ambroise Vollard, où a eu lieu la première exposition d’Aristide Maillol, en juin
1902. C’est à cette occasion que Mirbeau acheta la Léda destinée à orner sa cheminée.

d'un masque au beau dessin, masque dont une longue barbe grise semblait accroître encore la
sérénité.

Camille Pissarro, Autoportrait, 1903, Tate Gallery, Londres

Hier, au Foyer de la Comédie-Française6, j'évoquais ce souvenir près de M, Mirbeau.
« — Oui, me dit-il, la sérénité !... De fait, je ne me souviens pas l'avoir jamais vu en
colère. Pendant l’Affaire, lorsque tant d'entre nous laissaient percer, dans tous les actes de
leur vie, la colère, l'animosité qui les envahissait, Pissarro, je m'en souviens, disait sans
violence sa haine, son mépris, son chagrin.
« Dès la première heure, presque au lendemain de la première production des facsîmile d'écriture, il avouait à tout venant ses doutes. Très informé, très curieux de savoir, il
suivit attentivement les premiers débats, les premiers engagements. Bientôt sa conviction fut
faite.
« Il témoigna dans ces circonstances qu'on peut être à la fois un grand artiste et un
homme de pensée, de spéculation intellectuelle au besoin... »
M. Octave Mirbeau se tut un instant ; puis il reprit :
« — Pissarro était, vous le savez, un révolutionnaire : anticlérical, antiautoritaire, il
a basé l'éducation de ses propres enfants sur ce principe, le respect de la liberté. Il ne croyait
pas qu'il pût y avoir d'excès dans cet ordre d'idées : aussi bien disait-il qu'il aimerait mieux
supporter lui-même les conséquences d'une éducation ainsi comprise que de courir le risque
d'étouffer chez un être humain la personnalité... »
Après m'avoir ainsi parlé de l'homme, dont il fut l'ami, M. Mirbeau me dit son
sentiment sur le peintre : nous évoquâmes le souvenir des toiles fameuses, tous les
Matin et les Après-midi d'Éragny; tous les Automne, tous les Printemps, toutes ces
œuvres et tous ces chefs-d'œuvre dont Maurice Le Blond parle plus haut7.
6 À l’occasion d’une représentation des Affaires sont les affaires, donnée le 14 novembre au bénéfice de
l’Association des artistes dramatiques, présidée par Constant Coquelin, à laquelle elle rapportera la bagatelle de
5 000 francs. Une semaine plus tard sera célébrée, le 21 novembre, la cinquantième représentation de la grande
comédie de Mirbeau.
7 Dans son remarquable article nécrologique paru en pages 1 et 2 de L’Aurore du même jour, sobrement intitulé
« Camille Pissarro ». Maurice Le Blond y retrace tout le parcours artistique du vieux maître et évoque en
particulier sa dernière apparition publique, lors du premier pèlerinage à Médan, auquel Mirbeau, parti pour
Berlin et Vienne, n’a pu participer, le 29 septembre précédent : « Je me le rappellerai toujours, dans le jardin de
Zola, devisant au milieu d'un groupe nombreux d'amis, souriant avec finesse, carrément planté, avec son feutre
énorme à la Rembrandt, dont les larges bords ombrageaient son visage. Rien dans son apparente robustesse ne
pouvait faire soupçonner le mal qui allait, quelques semaines plus tard, triompher définitivement de sa verdeur.
On se montrait la majestueuse physionomie de ce superbe vieillard, dont la barbe ruisselait, éblouissante et
neigeuse ; mais ce qui impressionnait surtout, c'étaient ses yeux, ses yeux luisants, restés inaltérablement jeunes,
ses yeux dont l'eau noire étincelait, sous de rudes sourcils poussés comme des broussailles, et qui jetaient les
feux fugaces et multiples du jais 1e plus ardent. En vérité, ces yeux-là possédaient sans doute des délicatesses
sensuelles encore insoupçonnées, car ils enregistrèrent des nuances jusqu'alors inaperçues,, ils étaient
organisés pour pénétrer plus avant dans le mystère physique des choses, pour admirer et pour comprendre les

« — Jamais, me dit M. Mirbeau, jamais peintre de la nature ne me rapprocha autant,
par des tableaux, de la terre, de l'odeur de la terre. Combien, à ce point de vue du rendu
d'impressions communes, Pissarro demeure-t-il plus près de la vérité, que Millet, par exemple,
ce “pamphlétaire”.
« Par son calme, par sa force, il était pareil aux champs dont il a si bien rendu
l'aspect.
« — Il s'en va, répond mon interlocuteur à la question indiscrète que je lui pose, il s'en
va, pauvre, ayant beaucoup créé, mais point amassé, pas acquis... Je ne doute pas
qu'une grande manifestation d'art ne se fasse d'ici peu autour de son œuvre et pour
son nom8. »
Je m'étais levé : Mlle Piérat9 venait de traverser la salle où nous causions, laissant derrière elle
une traînée de jeunesse, une coulée de lumière.
Je parlais à M. Mirbeau de sa pièce prochaine, l'évocation du Refuge de Tours 10.
il m'interrompit, et, revenant à Pissarro :
« — Je l'avais vu pour la dernière fois au Havre11, pendant les vacances : on donnait
à ce moment Les Affaires au théâtre de cette ville12. Il vint un soir à une représentation ; il y
avait avec nous, Tristan Bernard, Coolus, Vuillard, de la jeunesse, de cette jeunesse dont
l'artiste aimait à s'entourer.
« Il n'avait pas vu Les Affaires à Paris : il me donna la joie de le voir s'y passionner...
Je l'ai revu hier... sur son lit de mort13, si changé que j'eus peine, à le reconnaître.
« Et... tenez, savez-vous que un, deux, trois grands médecins l'examinaient, le
visitaient depuis des semaines déjà, incapables d'établir un diagnostic14 ?
« — Ce n'est rien, disaient-ils, ce n'est rien !
« Un matin, ce fut Mme Pissarro15 qui découvrit l'abcès16… On appela derechef les
“sommités” ! Trop tard.
fêtes perpétuelles que la nature intarissable célèbre à tout instant devant nous. »
8 Mirbeau contribuera à l’organiser et rédigera la préface du Catalogue des œuvres de Camille Pissarro, lors de
l’exposition Pissarro qui se tiendra à la galerie Durand-Ruel du 7 au 30 avril 1904 (Combats esthétiques,
Séguier, 1993, tome II, pp. 346-350) :
9 L’actrice Marie-Thérèse Piérat (1885-1934) est entrée à la Comédie-Française en 1902 et en deviendra
sociétaire trois ans plus tard. Elle se distinguera notamment dans Phèdre, Hernani et Lorenzaccio.
10 Le procès du Refuge de Tours, qui a donné à Mirbeau l’idée de sa comédie Le Foyer, s’est déroulé à Tours
les 18, 19, 20 et 21 juin 1903. La section tourangelle de la Ligue des Droits de l’Homme a publié in extenso la
sténographie des audiences aux éditions de La Dépêche de Tours, avec une préface de Georges Clemenceau. Une
religieuse catholique du nom de Scholastique-Augustine Pénard, dite « sœur Marie-Rose du Cœur de Jésus », qui
avait dirigé pendant quatorze ans la classe dite « des Pénitentes » du Refuge de Tours, avait été condamnée à
deux mois de prison et à divers dommages et intérêts, pour avoir abusé des « punitions corporelles d’une nature
violente » exercées sur diverses pensionnaires et longuement énumérées par le jugement rendu le 27 juin 1903 et
qui sera confirmé en appel, le 27 décembre suivant.
11 Pissarro est resté au Havre pendant plus de deux mois et demi, depuis le 3 juillet jusqu’au 26 août. Il logeait à
l’Hôtel Continental.
12 La représentation des Affaires a eu lieu au Havre le 14 août et a rapporté à Mirbeau 200 francs. D’après lui,
Maurice de Féraudy, qui a immortalisé le personnage d’Isidore Lechat, a été, ce soir-là, particulièrement brillant,
comme il le lui écrit avec admiration trois jours plus tard (Archives de la Comédie-Française) : « Ç’a été, pour
moi, une heure d’émotion, d’une beauté, d’une grandeur !... Vous avez trouvé des nuances que je ne connaissais
pas, des expressions, des attitudes venues directement du génie. Tous nous voulions aller vous embrasser. »
13 Pissarro est mort le 13 novembre à midi et l’inhumation a eu lieu le 15 novembre au cimetière du Père
Lachaise. Mirbeau a participé au convoi funèbre, ainsi qu’Alice.
14 Pissarro était fermement attaché à l’homéopathie et ce n’est que tardivement qu’il a été fait appel à quatre
médecins allopathes. Ses fils étaient très mécontents de leur inefficacité.
15 Julie Vellay (1838-1926), fille d’un viticulteur bourguignon et ancienne domestique chez les parents Pissarro,
a épousé Camille Pissarro en 1871.
16 Abcès découvert le 11 novembre, alors que l’infection de la vessie est généralisée.

« Et ils parlent de leur “science” ! »
François Crucy
L’Aurore, 15 novembre 1903

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