LIRE OCTAVE MIRBEAU À TEL-AVIV

Il y a des événements qui s’impriment en nous en profondeur et pour longtemps. Un
de ces faits marquants pour moi s’est déroulé pendant l’été 2002. Désireux de m’éloigner un
peu des lectures professionnelles, universitaires, j’ai demandé conseil à ma compagne,
professeur de littérature française, pour choisir dans sa bibliothèque un auteur de fond, et
passer ces deux mois aussi avec lui. Elle m’a montré quelques volumes d’une belle et
ancienne édition, illustrée d’aquarelles et de dessins, héritage de son père. Il s’agissait des
romans, des contes, du théâtre, d’Octave Mirbeau, en dix volumes, que j’ai dévorés dans la
pénombre, à l’abri de la chaleur salmantine. Un éblouissement… durable.
J’ai découvert chez Mirbeau une pensée, un style, des combats qui n’ont rien perdu de
leur force subversive face aux calamités contemporaines en tous genres. J’ai trouvé en
Mirbeau un écrivain en affinité avec mes préoccupations politiques, malgré les distances
temporelles et géographiques. J’ai vu chez Mirbeau une analyse fouillée et une dénonciation
de trois maux majeurs qui sévissent encore dans notre siècle : les violences meurtrières et
continuelles des pouvoirs de l’État, le triomphe sans partage d’un capitalisme effréné,
implacable pour une grande partie de la société, le retour des religions avec leurs visages les
plus fanatiques ou sournois paralysant toute pensée rationnelle.
Autre type de barbarie combattue par Mirbeau, il a été parmi les premiers, dans
l’Europe du XIXe siècle, à défendre les droits des animaux, à se déclarer contre la chasse, et
ce n’est pas un hasard si les animaux occupent une place importante dans son monde
littéraire. Au début de son roman Le Calvaire, le héros évoque avec sarcasme la figure
inquiétante de son père : « C´était un excellent homme, très honnête et très doux, et qui avait
la manie de tuer. Il ne pouvait voir un oiseau, un chat, un insecte, n’importe quoi de vivant
qu’il ne fût pris aussitôt du désir étrange de le détruire 1. » Suit une expérience d’enfance
inoubliée. Lors d’une promenade avec son père, ils observent un chaton en train de boire. Son
sort est scellé : « Je vis son doigt presser la gâchette ; vite je fermai les yeux et me bouchai
les oreilles… Et j’entendis un miaulement d’abord plaintif puis douloureux ! - on eût dit le cri
d’un enfant. Et le petit chat bondit, se tordit gratta l’herbe et ne bougea plus.2. » Cette image
déchirante revient à la mémoire du protagoniste pendant la guerre de 1870, quand il tire sur un
cavalier prussien, solitaire, beau, de son âge. Tuer un être vivant, dans toute l’œuvre de
Mirbeau, demeure inconcevable : « De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route,
comme une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu’un petit cadavre, tout noir,
couché, la face contre le sol, les bras en croix… Je me rappelai le pauvre chat que mon père
avait tué, alors que, de ses yeux charmés, il suivait dans l’espace le vol d’un papillon… Moi,
stupidement, inconsciemment, j’avais tué un homme, un homme que j’aimais, un homme en
qui mon âme venait de se confondre, un homme qui, dans l’éblouissement du soleil levant
suivait les rêves les plus purs de sa vie3 ! »
La violence individuelle et la férocité contre les animaux, s’associent, chez Mirbeau,
avec les pulsions meurtrières collectives : émeutes contre des groupes minoritaires, utilisation
des instruments de l’État, armée et police contre les couches sociales démunies, et, bien sûr,
les guerres contre les autres peuples. C’est peut-être Joseph, dans Le Journal d’une femme de
chambre, qui incarne le plus brutalement cette double agression. Un Français ordinaire qui,
pendant son temps libre, selon le récit de Célestine, se divertit à matraquer les Juifs. Et qui,
dans ses heures de service, prend plaisir à tuer les canards « selon une antique méthode

1 Le Calvaire, Les Éditions Nationales, Paris, 1934, p. 4.
2 Ibid., p. 6.
3 Ibid., p. 65.
1

normande, en leur enfonçant une épingle dans la tête… » À Célestine lui demandant
d’abréger le supplice des palmipèdes, il répond : « Ça m’amuse…J’aime ça4… »
On se souvient qu’en 1882, Maupassant a publié son « Pierrot », un récit qui saisit le
lecteur sur la mort d’un chien. Les paysans normands avaient l’habitude de se débarrasser du
leur quand ils n’en voulaient plus, en le jetant dans une fosse profonde. Les petits et les
faibles étaient dévorés par les grands et les forts qui, à leur tour, s’affaiblissaient et mouraient
de faim. Pierrot, le chien pourtant aimé de Madame Lefevre et de sa servante Rose est
abandonné dans le puits de la mort par pure avarice. Quatre ans plus tard, fut publié Lettres de
ma chaumière, de Mirbeau, titré plus tard Contes de ma chaumière. La nouvelle de
Maupassant a probablement inspiré Mirbeau pour son conte « La Mort du chien ». Mais il ne
se contente pas de montrer la cruauté des paysans normands, l’histoire de la vie, de la
persécution et de la mort de Turc, le chien bien nommé du conte, dénonce aussi la xénophobie
et sa manipulation politique. L’animal porteur de deux tares – la laideur et la perte de son
maître – erre dans une petite ville où le notaire provoque une hystérie « raciste » chez les
habitants. Le maire ordonne de fusiller cet animal sain, pour des raisons de stratégie
électorale. En peu de mots Mirbeau décrit la folie de cette foule vociférante sur les pas du
chien5. Presque cent trente ans après, Turc a des héritiers et pas seulement canins.
Il y a dix ans, j’ai publié un assez long article dans le Supplément Littéraire du journal
israélien Haaretz, consacré à Octave Mirbeau6, un auteur presque complètement inconnu dans
mon pays. L’article incluait mes traductions des deux contes, de Maupassant et de Mirbeau.
J’eus la satisfaction de les savoir diffusés par des associations de défense des animaux et lus
dans plusieurs écoles.
Ces derniers temps, j’ai décidé d’intégrer le conte de Mirbeau sur des réseaux sociaux
en hébreu. Cette démarche m’a paru opportune face à l’incitation violente des politiciens et de
certains membres de la Knesset contre les réfugiés du Soudan et d’Erythrée arrivés en Israël
pour demander asile. Cette démagogie de la droite et de l’extrême droite a provoqué des
émeutes contre ces individus qui venaient de sortir d’un enfer. Pire encore, sous cette pression
populiste, le gouvernement israélien et le Parlement ont adopté une série de décisions graves.
Par exemple : interdire le travail aux réfugiés et l’envoi d’argent à leurs familles, menace
d’une lourde amende et arrestation des citoyens israéliens qui les aident, incarcération
d’enfants, de femmes, d’hommes noirs et réfugiés dans des camps du Néguev, sans jugement.
Avec la même intention, j’ai entrepris la traduction du Journal d’une femme de
chambre en hébreu. Le livre, traduit en Israël dans les années cinquante du siècle dernier, dans
une langue archaïsante, est épuisé. À mon sens, ce roman demeure fondamental pour saisir
l’ambiance qui régnait, lors de l’Affaire Dreyfus, dans les milieux populaires. Mirbeau
évoque admirablement cette xénophobie rampante et viscérale exploitée par l’extrême droite
et les milieux intégristes religieux. Personne n’ignore à quel point refait surface aujourd’hui la
haine de l’autre, sous toutes ses formes, pas seulement l’antisémitisme, en France, en Europe
et ailleurs. Israël, hélas, n’échappe pas à cette vague trouble et violente qui s’est enflée depuis
l’assassinat d’Isaac Rabin en 1995, par un Juif religieux extrémiste. On peut mesurer
l’ampleur de ce phénomène sur Internet, en hébreu, dans des écrits agressifs, menaçants,
contre les Arabes citoyens israéliens, les palestiniens des territoires occupés, les émigrés, et
même contre les juifs membres des organisations pour les droits de l’homme.
Malheureusement, ces réactions primaires se prolongent souvent en actes dévastateurs. Je
souhaite que ma traduction du Journal d’une femme de chambre une fois publiée, passe aussi
sur les réseaux sociaux en hébreu, et puisse servir, peut-être, à quelques prises de conscience.
4 Le Journal d’une femme de chambre, Les Éditions Nationales, Paris, 1935, pp. 156-157.
5 Ron Barkaï a traduit en hébreu « La Mort du chien », accessible en ligne : http://fr.scribd.com/doc/74673611/
(note de l’éditeur).
6 L’article est également accessible en ligne : http://fr.scribd.com/doc/13318663/ (note de l’éditeur).

2

Autre point de rencontre avec Mirbeau. En tant qu’Israélien de ma génération, j’ai
connu la guerre, très tôt, en 1948 et je n’ai pas cessé de la vivre jusqu’à la « dernière », en
2012. Je me suis donc penché, avec beaucoup d’intérêt sur les pages de Maupassant et de
Mirbeau consacrées à la guerre de 1870. Dans une première lecture, j’avais eu le sentiment
que leurs attitudes respectives ne se trouvaient pas très éloignées face au conflit. On sait en
effet que les nouvelles de Maupassant expriment une critique acérée de plusieurs couches de
la société et de la conduite de l’armée. Mais l’héroïsme n’y manque pas, en particulier dans
les personnages féminins. Chez Mirbeau en revanche, la guerre ne provoque ni héroïsme, ni
patriotisme. Aucune once d’idéalisme à l’œuvre chez lui, pas de différence manichéenne entre
Prussiens et Français, le regard de Mirbeau est implacablement lucide et humain. L’ennemi,
pour lui, et je prends un seul exemple, peut se matérialiser sous les traits du comte du Laric, si
dur envers les pauvres et les soldats modestes qu’il maltraite, dans Sébastien Roch7.
En outre, la modernité de Mirbeau par rapport aux armes de destruction m’a sidéré. Il
traite de ce sujet avec une ironie inégalée dans le conte « Dum-Dum » repris dans Le Jardin
des supplices. La Dum-Dum, qualifiée ici en termes affectueux et admiratifs :
d’ « adorable », d’ « exquise », de « petite noisette », de « fée dans une comédie de
Shakespeare », est une balle redoutable, qui tue et déchiquette les corps beaucoup plus que les
balles ordinaires… Son inventeur, anticipant l’avenir, rêve d’en créer une autre encore plus
efficace « qui ne laisserait rien de ceux qu’elle atteint ». La technologie militaire a réalisé ce
souhait, imaginé et condamné par Mirbeau, à Hiroshima. Et toutes les armées modernes
donnent des noms « poétiques » (c’est le mot de Mirbeau) à leurs machines de
mort. Aujourd’hui, dans une époque où les marchés font la loi, celui des armes prospère, et un
petit pays comme Israël en est le sixième exportateur mondial. La dénonciation de Mirbeau
n’a rien perdu de sa force, on le constate partout dans le globe, ses paroles arrivent jusqu’à
nous, dans leur justesse, malheureusement non démentie : « Nous vivons sous la loi de la
guerre… Or, en quoi consiste la guerre ?... Elle consiste à massacrer le plus d’hommes que
l’on peut, en le moins de temps possible… Pour la rendre de plus en plus meurtrière et
expéditive, il s’agit de trouver des engins de destruction de plus en plus formidables… C’est
une question d’humanité… et c’est aussi le progrès moderne8… »
Les problèmes que traitait Mirbeau, avec beaucoup d’intelligence et d’engagement :
rapports avec l’État, avec l’Armée, signification du terme « patriotisme », je les ai connus dès
ma jeunesse. Je rappelle quelques repères pour mémoire. Jusqu’en 1966, l’écueil majeur, pour
une partie de la gauche israélienne, dont je fais partie, consistait dans le fait que 20% des
citoyens israéliens, les Palestiniens, vivaient sous régime militaire. Conséquences : tous les
aspects de leur vie : études, travail, liberté de mouvement, dépendaient du gouverneur
militaire. De plus, l’État profitait, et aujourd’hui encore, de la faiblesse de cette minorité pour
confisquer une partie assez importante de ses terres au profit de la majorité juive.
Après un long combat contre cette iniquité, le régime militaire a été aboli, mais, à
l’issue de la guerre de 1967, les injustices se sont aggravées sous la pression dominatrice
d’Israël dans les territoires occupés. La création progressive et ininterrompue par l’État de
colonies juives, formatées par les mouvements religieux messianiques et ultra-nationalistes,
sur les terres privées et publiques des Palestiniens, a créé une nouvelle situation. Aujourd’hui,
ces colonies se sont multipliées et le nombre de leurs habitants atteint un demi-million, ce qui
rend difficile, voire impossible, le quotidien des agriculteurs et des citadins Palestiniens. De
là, deux populations, sur le même espace, avec deux statuts différents : les colons juifs, régis
par la loi civile israélienne et les Palestiniens, une nouvelle fois sous régime militaire, en plus
drastique.
7 Le Jardin des supplices, Les Éditions Nationales, Paris, 1935, pp. 76-77.
8 Ibid., p. 78.
3

Mon article sur Octave Mirbeau, publié dans Haaretz, était dédicacé aux soldats
israéliens qui refusent de faire leur service militaire dans les territoires occupés. L’opinion
publique, dans sa grande majorité les conspue et ils sont souvent condamnés à des peines de
prison. Même une grande partie de la gauche israélienne, au nom de l’obéissance à un État
« démocratique », les accuse aussi de manque de patriotisme. J’ai connu quelques uns de ces
courageux, parmi mes étudiants, je partage leurs convictions, qu’Octave Mirbeau ne renierait
pas. Mon article portait d’ailleurs en épigraphe : « Aux prêtres, aux soldats, aux juges, aux
hommes qui éduquent, dirigent, gouvernent les hommes, je dédie ces pages de meurtre et de
sang », l’adresse que tout mirbellien fervent reconnaît au seuil du Jardin des supplices.
Ron BARKAÏ
Professeur émérite d'histoire médiévale de l'Espagne
Université de Tel-Aviv

Ron Barkaï

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