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Langages

La stylistique de Charles Bally : de la notion de « sujet parlant »
à la théorie de renonciation
Jean-Louis Chiss

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Chiss Jean-Louis. La stylistique de Charles Bally : de la notion de « sujet parlant » à la théorie de renonciation. In:
Langages, 19ᵉ année, n°77, 1985. Le sujet entre langue et parole(s) pp. 85-94.
doi : 10.3406/lgge.1985.1506
http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1985_num_19_77_1506
Document généré le 14/10/2015

Chiss LA STYLISTIQUE DE CHARLES BALLY : DE LA NOTION DE « SUJET PARLANT » À LA THÉORIE DE L'ÉNONCIATION1 « Sans doute la rencontre de Ferdinand de Saussure a été le fait décisif qui a déterminé l'orientation de ma pensée. Jakobson dans « Linguistique et poétique » (ce dont s'étonne R. Haroche et I. Toutefois ce maître incomparable ne s'est pas attardé spécialement aux questions qui m'ont passionné plus tard. (Paris VIII. La conjoncture théorique en linguistique marquée par la constitution de la pragmatique comme nouvelle matrice.L. Il reste que. C'est au sein des rubriques consacrées au « style ». 19-23 août 1984).A. Une partie de cette recherche a été présentée. 1982) vient à point nommé pour fixer l'attention des spécialistes sur l'œuvre (et la vie) de Ch. Todorov insistent sur les ruptures de Bally par rapport aux conceptions 1. L.. Godel). la prise en compte pour elle-même de l'œuvre de Bally se trouve comme piégée d'un autre côté par l'étiquette de « Stylistique » assumée par son auteur. au Colloque ICHOLS III (Université de Princeton.S.J. telle qu'elle est exposée par exemple par G. semble favorable à une ( redécouverte de Ch. Journal de Genève. D'où me vient donc cette hantise de la parole fonction de la vie! » Ch. à la « stylistique ».V. Bally (1865-1947) dont le nom reste d'abord attaché — avec celui d'Albert Sechehaye — à l'édition du Cours de Linguistique générale .. 85 . sous forme de communication orale. le développement des problématiques de renonciation et la confirmation des recherches sociolinguistiques. Bally dont on note au moins les « ébauches théoriques étonnantes » 2. mais génératrice de malentendus persistants.R. 2. limitée d'un côté par la relation maître/disciple. à la « rhétorique » dans les encyclopédies de linguistique que le nom de Bally apparaît : ainsi dans le Dictionnaire Encyclopédique des sciences du langage (Seuil. Une des dernières livraisons des Cahiers Ferdinand de Saussure (n° 36. celles notamment qui concernent le langage expressif. U.. Redard : « Charles Bally disciple de Ferdinand de Saussure ». Michot-Vodoz : « Autour de « Théorie du sujet » d'Alain Badiou » in D. Cl. 10 avril 1957 (c'est nous qui soulignons). 1984). véhicule de la pensée affective. BALLY. Ducrot et T. Pas plus qu'il n'apparaît dans l'histoire de la linguistique structurale comme un théoricien à part entière. 1972). O. n° 30 : « La Ronde des sujets ». la difficulté à autonomiser le travail de Bally par rapport au saussurianisme reste sensible dans la revue susnommée — ce qui ne préjuge en rien de la nécessité de revenir à la filiation.A. Bally ne figure au rang des précurseurs cités par R.

86 .F. étude dégagée — en principe — de toute préoccupation rhétorique ou littéraire. aux dires de Sechehaye. la différence langue parlée/langue écrite. mais par l'étude intelligente de la langue d'aujourd'hui. une opération analytique (l'analyse dite logique masque le caractère synthétique des faits de langage). Ch. edited by R. de Genève. l'histoire de la langue. (p. Jakobson. Heidelberg. descriptive. Redard in Cahiers Ferdinand de Saussure. informent la tentative de Bally pour caractériser le français contemporain. La « stylistique » comme Etude systématique des moyens d'expression 3. appuyée sur une référence à R. Bally. les décisions des grammairiens. une « discipline que Ch. est. Eggimann. mais j'annexe au domaine de la langue une province qu'on a beaucoup de peine à lui attribuer : la langue parlée envisagée dans son contenu affectif et subjectif.préexistantes du style : la stylistique de Bally. il n'en reste pas moins qu'outre la distinction langue/parole. s'oppose aux conceptions littéraires du style pour renouer avec l'ancienne rhétorique . 36.3. Godel [ibid). p. je reste fidèle à la distinction saussurienne entre la langue et la parole. l'opposition synchronie/diachronie.. la pureté de l'expression ne s'acquièrent pas avant tout au contact de la langue du passé. 1909. S. au début du T.F. les plus voisines de la pensée spontanée ». Elle réclame une étude spéciale : c'est cette étude que j'appelle la stylistique » (cité par G.S. Titre d'une conférence de Ch. IX) : « La propriété du langage. Dans le Dictionnaire de linguistique (Larousse 1973). ni le Traité de stylistique française (2 vol. On le voit : Bally. répond moins à la question : qu'est-ce que la langue ? qu'à l'interrogation : que doit comporter l'étude de la langue ? Sa réponse 3.) ne doivent rien à Saussure. Si pour R. malgré la dédicace « à mon maître. une opération historique (le caractère scolastique de l'enseignement est ici générateur d'illusions). Bally donnée en mai 1910 dont le texte est reproduit dans A Genová School Reader in Linguistics. dans ses manifestations les plus vivantes. dans l'introduction du T. 18). La position de cette discipline dans le dispositif de la linguistique est explicitement rapportée par Bally lui-même à la conceptualité saussurienne : « En somme. 3e édition 1951. l'analyse du discours constitue une ouverture contemporaine de la « stylistique restreinte » de Bally.1929). pour les auteurs. 4. STYLISTIQUE ET SUJET PARLANT. Bally a créée » [J. abrégé en T. 1905). Godel. Bloomington and London. 1969. L'optique pédagogique est constante chez Bally comme est constante l'attention aux spécificités d'approche de la langue maternelle et de la langue étrangère. les orientations saussuriennes que sont le projet sémiologique. Bally propose son protocole pédagogique dans cet autre énoncé de l'introduction du T. En opposition. la définition de la stylistique empruntée à Bally est très nettement opposée à une autre définition de la stylistique comme « étude scientifique du style des œuvres littéraires ».F.S. Ferdinand de Saussure ». Contre les prismes déformants que constituent les œuvres littéraires. F. Indiana University Press. Georg et Cie et Klincksieck. 16.S. ni le Précis de stylistique (Genève. où il livre la « définition de la stylistique ». se place sur le terrain de l'apprentissage (le livre est destiné à l'enseignement) 4 pour contester les idées dominantes en la matière : apprendre une langue serait un travail mécanique (le recours à l'introspection devrait corriger ce mécanisme).

D'une manière générale. quelles qu'elles soient. p.. déplacent plus qu'elles ne complètent le champ conceptuel de Saussure.). selon les propres termes de Bally. Cela malgré les dires mêmes de Bally qui dans Linguistique générale et linguistique française (1932 abrégé en L.. alors que les reformulations de Bally. mais aussi des relations qui unissent la parole à la pensée (. à y regarder de près.L. et du découpage arbitraire dans les phrases d'éléments » d'après des indices extérieurs. si la mise en évidence de la correspondance du langage et de la pensée constitue le fondement de l'étude linguistique. sans tirer argument de l'ordre du Cours.apparaît d'abord comme un élargissement de la définition saussurienne. seule la « réflexion intérieure » du sujet parlant.) c'est une étude en partie psychologique. 258.F. A l'étude du système. : « système de symboles d'expression » et « fait social ». formels. p. dans les « appendices aux 3e et 4e parties »). fournit cet « ensemble de disciplines » (ethnologie.). C'est nous qui soulignons les termes mêmes qu'on retrouvera privilégiés chez Bally. C'est.) déclare à propos de la théorie saussurienne de l'arbitraire du signe la « compléter » et la « systématiser » {L. elle l'est aussi de l'appareil critique de De Mauro ou de Godel par exemple. Absente de l'index du Cours. 37). littérature. étrangers au mécanisme de la pensée » (ibid p. 128). que le chap.S. édition 1964.. Ce qui ne veut évidemment pas dire que Saussure s'interdise le recours au sujet parlant dans Yanalyse subjective synchronique de la langue : « au point de vue de l'analyse subjective. On pourrait penser. peut fournir le matériau indispensable à l'observation « simultanée » de la pensée et de son expression (ibid p.G. en tant qu'elle est basée sur l'observation de ce qui se passe dans l'esprit d'un sujet parlant au moment où il exprime ce qu'il pense » (ibid p. G. une « conception du vocabulaire » (ibid. histoire politique. le sujet parlant peut être amené à faire toutes les coupures imaginables (. Payot.. L'acharnement de Bally contre « l'instinct étymologi5. La théorie est centrée sur le « sujet qui parle spontanément sa langue maternelle » et à travers laquelle il exprime ses « idées » et « sentiments » et communique avec autrui .L.) On sait que les résultats de ces analyses spontanées se manifestent dans les formations analogiques de chaque époque . 6. dialectologie.. il faut ajouter celle de l'activité du sujet parlant : « L'étude de la langue n'est pas seulement l'observation des rapports existants entre des symboles linguistiques. 2). les suffixes et les radicaux ne valent que par les oppositions syntagmatiques et associatives : on peut. La recherche de ces unités de pensée et leur correspondance avec les faits d'expression explique le refus par Bally de Yanalyse. la notion de sujet parlant. dans le chapitre IV du CL. ce sont elles qui permettent de distinguer les sous-unités (racines — préfixes — suffixes — désinences) dont la langue a conscience et les valeurs qu'elle y attache. p. de Mauro.G. son introspection. centrale chez Bally. alors que foulard ne peut s'identifier qu'à la représentation d'un objet » (T. selon l'occurrence. corrélativement à la prépondérance du sujet parlant. » (Cours de Linguistique générale. celle qui consiste à déterminer les « éléments les plus simples du langage ». 1972. Le rapport langage/pensée induit une théorie de la dérivation-composition : « montagnard » est un « vrai composé » parce que « psychologiquement (il) réunit deux idées. p.. alors qu'elle n'est pas à proprement parler un concept du Cours 5 apparaît consubstantiellement liée à la définition du langage que propose le T. Saussure. F... trouver un élément formatif et un élément radical dans deux parties opposées d'un mot. 3) 6. : « Linguistique de la langue et linguistique de la parole ». V « Eléments internes et éléments externes ». avait déjà situé la nécessité d'étudier l'activité du sujet parlant « dans un ensemble de disciplines qui n'ont de place dans la linguistique que par leur relation avec la langue » (éd. Cependant.F. chez Saussure. pourvu qu'elles donnent lieu à une opposition (. S.) qui s'élabore ici par la 87 . 4).. alors que cette citation apparaît.F. et dans des circonstances favorables. 37).

De plus. puisque l'évolution est continue . dans le procès de communication. 73).S. De manière plus générale. qui informent sur le milieu (social) du locuteur. Le « terme familier » est un exemple type des effets par évocation. introduction p.. 1913. {Cf.) au point de vue de leur contenu affectif. 153-193). 42). Le critère retenu par Bally de l'usage vivant de la langue maternelle. radicaux.que » (critique de la notion de « mot ». » {T. ces faits d'expression sont ceux du langage organisé. d'émotivité. pourquoi faible est-il le premier mot qui se soit présenté à mon esprit pour expliquer frêle ? (. 22). précisément dans la langue parlée comme seule vraie norme supposant l'existence de situations de communication concrètes.. Si la stylistique étudie « les faits d'expression (. la spontanéité. 73. mais pour les sujets parlants elle est une réalité subjective » qui « finit par s'objectiver » {Le Langage et la Vie. 88 . c'est nous qui soulignons). Aussi faut-il prêter une attention particulière à la terminologie de Bally qui peut paraître « floue » au premier abord.S. abrégé en L. p. Bally note que la marque « sociale » du langage peut être l'expression de « sentiments sociaux ». les « symboles d'expression » classent l'individu socialement et reflètent les efforts qu'il fait pour s'adapter socialement aux autres individus du groupe... Il faut rapporter ce thème des « effets par distinction entre « famille étymologique » et « famille sémantique » avec toujours le critère décisif ainsi posé : « qu'est-ce qui se présente à la conscience du sujet parlant ? » (p. LINGUISTIQUE ET PSYCHOSOCIOLOGIE. chez qui l'on retrouve « un même réseau d'associations linguistiques » {ibid. il s'agit de concilier l'expression de l'affectivité individuelle avec la thèse du langage fait social : nous n'exprimons « des mouvements de l'être individuel que la face accessible à la connaissance des autres individus .). le «je » peut devenir « nous » (pp.F. C'est nous qui soulignons). Si je suis plus fortement affecté en prononçant le premier. 16). de la décomposition des mots en préfixes. c'est-à-dire l'expression des faits de la sensibilité par le langage et l'action des faits de langage sur la sensibilité » (p. édition 1952. p. Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que la stratégie de l'argumentation linguitique chez Bally est souvent exprimée en termes de recours explicite au sujet parlant — Bally — dont l'écriture retrace le processus de pensée : « Mais pourquoi comparais-je tout à l'heure frêle à faible et (question plus importante). autrement dit. c'est-à-dire de sentiments nés de faits étrangers à l'individu. 97).). « ils concourent à former le système des moyens d'expression d'une langue » (p. 166). Or. et ne pas identifier individu et sujet. 1.. « avec les sentiments qu'y rattache celui qui le connaît » (p. suffixes) montre le lien entre la démarche historique et le formalisme analytique. Ailleurs. La subjectivité pensée en termes d'affectivité. est inscrite dans la langue. également « Statique et histoire » in Linguistique générale et linguistique française.F... ces situations concrètes mettent en rapport des individus.. garantit l'unité de l'état de langue chez tous les sujets parlants. Cette réalité psychologique impose à la stylistique son caractère synchronique : l'état de langue est certes « une fiction.V. p. 34). p. on ne peut montrer ce qu'on pense et ce qu'on sent soimême que par des moyens d'expression que les autres peuvent comprendre » {T. 6. tous deux rejetés du même geste parce qu'ignorant « la réalité psychologique » : « Tout ce qui n'est pas sentiment linguistique spontané est étranger à l'état de langage étudié et ne peut faire l'objet de notre recherche » (p.

Si les « effets naturels » désignent les impressions qui « découlent directement de la signification des faits de langage ». jeu. Insistant sur la nécessité de l'intelligibilité de la communication.F. comme facteur de classement (p. 287). p.S... 221). à des caractérisations psychosiociologiques comme la « mentalité moyenne » (en italiques chez Bally) qui est l'un des facteurs qui déterminent les attributs propres de la langue parlée (« l'homme moyen pense pour vivre et ne vit pas pour penser ». n'est pas avare de données psychosociologiques générales. intention. vie. en particulier. à la situation de communication .S. nature.F. Evidemment attentif à la spécificité du français. Bally ne cesse de souligner en même temps le « caractère vital et personnel de la plupart des choses exprimées » (p.. Il fait aussi appel à des notions socio-historiques comme la « mentalité européenne » (dont les calques et emprunts seraient une preuve). Bally n'en fournit pas moins des directions de linguistique générale et livre une conception des rapports langue/pensée plus complexe que la problématique classique de type expressiviste à laquelle on serait tenté de le réduire. Bally fait à la fois référence à des classifications de psychologues (« les tempéraments sanguins ». Bally se montre particulièrement attentif à ce que le langage implique de « symbolique sociale » (p.S. dessinent des linéaments qu'on retrouve par exemple chez W. « affective » vs celui de l'expression abstraite. pas plus que nous prétendons faire de la sociologie » (p. Mais le traitement des facteurs psychologiques et sociaux n'enferme pas Bally dans une problématique psychologique ni sociologique dans la mesure où « le langage est ici but. p. jusqu'à l'ouverture de perspectives énonciatives et pragmatiques. « sentimentaux » . le T. d'oppositions constituant deux paradigmes : celui de la langue « sentie »..). 89 . Nous ne faisons pas de la psychologie du langage.. de mode « d'activité » et de « pensée ». 27). 222) : il complexifie la notion de « milieu » ou d'« état » dans lequel interviennent les paramètres de classe sociale. 23). de niveau culturel. Bien sûr. 226) . De nombreuses notations préfigurent à la fois les linguistiques sociales de la covariance mais plus encore les sociolinguistes américains quand ils mettent en évidence la systématicité des adaptation au « milieu » (p.S. non moyen. comme d'autres textes de Bally. L'individu apparaît comme la résultante de « fils ténus d'influences contradictoires » (p.. Bourdieu nommera l'« habitus ».évocation » à la problématique générale de Y association d'idées. 221). T. « vécue ». de profession. le « dressage social ».. L'étude des deux catégories d'effets constitue l'objet de la stylistique. voire de catégories philosophiques (instinct. 220). « intellectuelle » .F. . expression affectée de guillemets par Bally (ibid). « concrète »..V.F. p.. « colériques ». Bally parle d'« effets par évocation » lorsque les impressions « résultent indirectement des formes de vie et d'activité associées dans l'esprit aux faits de langage » (p. 287). les « représentations » (p. et des adaptations linguistiques à chacune des situations. ce qui l'amène à risquer l'idée qu'il y a une « stylistique européenne » (ibid. L. la prononciation pensée comme facteur de ce que P. 222). « flegmatiques ». 28). Labov et les sociolinguistes américains quand ils mettent en évidence la systématicité des changements stylistiques suivant les interlocuteurs. l'adaptation non réussie est définie dans le T. T.

. Ainsi.N. la combinaison des moyens qui concourent à l'expressivité : par exemple le rôle de l'intonation et de l'ellipse dans l'énoncé « le malheureux ! » et plus généralement l'importance de la mimique. la phrase : « il pleut » fera surgir une impression de plaisir ou de déplaisir avant de faire concevoir l'idée de la pluie.. on ne trouverait pas de forme de pensée qui ne se reflète que dans un seul procédé » (p. toujours plus ou moins affectives et la plupart du temps inconscientes » (p. qu'il existe chez le sujet parlant « une synonymie inconsciente » (par opposition au processus de la définition qui n'est pas naturel mais étranger au maniement spontané du langage). ce qui compte. la genèse de son anti-logicisme et de son anti.. p. p. courir. exprime avant tout des sentiments » {T. Il conviendra de développer ici les positions philosophiques de Bally. cas. Sur le plan théorique. S.F..S.) en définitive le langage est un instrument toujours imparfait de l'idée pure » {ibid. Si le langage « reflète » la « vie de l'esprit ». 66) qui peuvent transformer une phrase banale en une formule pathétique (« c'est toi qui as fait cela ». A la psychologie du langage de s'occuper des « liaisons pensées sans être exprimées » {T. p. on peut être à peu près sûr que..DE LA LINGUISTIQUE PSYCHOLOGIQUE À LA THÉORIE DE L'ÉNONCIATION Si le langage a pour tâche d'exprimer « d'abord » des « idées ». 152). « réalise le contenu de la pensée » (T. de moules syntaxiques (temps. ibid p. F. 187). Mais alors que la langue est impuissante à refléter le tout de l'esprit. p..intellectualisme (cf. suivant les personnes et les circonstances. 313 . Alors que les associations des « sujets parlants sont spontanées. et non le fait pensé. 257).F. il arrive aussi que ce soit « l'infirmité de l'esprit humain » qui produise un langage comme le langage figuré (ibid. marcher.. évoquent en nous des sentiments avant de réveiller des idées . etc. Il n'en reste pas moins que sa problématique est celle d'un linguiste : l'objet de la stylistique est l'expression parlée. la constitution d'une théorie des associations. etc. cette intellectualisation de principe apparaît intenable à В ally : comme « nous sommes esclaves de notre moi. p. 90 .. 77).. 159).) qui ne servent qu'à une fonction déterminée. la nécessité de partir pour l'examen d'un fait de langue « d'une situation et d'un contexte déterminés » (L. 6) : « Les mots les plus ordinaires tels que chaleur. Medina). relations par prépositions ou conjonctions.. 261). à une époque déterminée. p. 163). dans une expression donnée.S. Bally serre de près la non-univocité des relations entre « procédés linguistiques » et « faits de langage » : « On ne trouverait guère. apposé. de tous les procédés de la syntaxe « affective » (par exemple la présence ou l'absence du déterminant — le — dans un S. c'est à la stylistique qu'il revient d'établir « des distinctions et des tendances générales en constatant consciemment ce que l'esprit du sujet parlant sent inconsciemment » (p.. 40) à organiser une production analogique (fabriquer tel adverbe sur tel adjectif). 60). c'est d'inventorier.) et (. La stylistique de Bally se trouve placée au point d'intersection entre l'esprit et la langue (le parler) : si l'esprit possède une tendance naturelle (le « besoin logique ».F. c'est tout au moins la position du « premier Bally »). Il en va tout autrement dans une langue étrangère. p. ce langage.. et inversement. modes.. » (p. de la gestualité.S.. il le fait imparfaitement : « Les tendances fondamentales de notre esprit ne se réalisent que partiellement dans le langage (p.. qui exprime aussi des idées. froid. 28). dans ce numéro.V. l'usage ne sanctionne pas toujours ces tentatives de réalisation. l'article de J. dans les termes du T. 165 et s. p.

V. Bally. On peut voir dans ce privilège du lexical un corollaire de l'attention au paradigmatique. critique « l'étude exclusive des formes matérielles et perceptibles du discours : conséquence de l'attention trop grande accordée aux textes écrits » {L. 66). 129. de la dérivation (le T.. F.F. et.L. pp. qu'il situe comme initiateur d'un courant poursuivi par E. le français a la tournure si + imparfait de l'indicatif (les procédés syntaxiques sont les plus importants des moyens d'expression indirects) . S. Bally reprend d'ailleurs (p. le français par exemple : comment peut-on exprimer qu'on désire faire une chose ? Alors qu'un verbe « désidératif » serait un moyen direct (les moyens d'expression directs sont les procédés lexicologiques) d'exprimer le désir. Bally détermine une méthodologie qui fait débat encore aujourd'hui sur le terrain de l'apprentissage des langues : « La seule méthode rationnelle consiste donc à partir des modalités et des rapports logiques supposés chez tous les sujets parlants d'un groupe linguistique et de chercher les moyens. Il est important de noter la part restreinte dévolue à la syntaxe dans le Traité de Stylistique française en particulier (seulement travaillée dans la 6e partie de l'ouvrage. ). 13) et faire ainsi mieux ressortir « la caractéristique du français » (la comparaison avec l'allemand est constante). 3-13. au fur et à mesure de l'intégration par Bally de la conceptualité saussurienne. 1980. que la langue met à la disposition des sujets pour rendre chacune de ces notions. et que chaque valeur [soit] exprimée par plusieurs signes » {L. Dans le procès de communication. quels qu'ils soient. hypostase). Ainsi. aux associations. chacun de ces rapports » {T. chacune de ces modalités. p. la perspective adoptée est de se poser la question à propos d'une langue particulière.F. l'accent se déplaçait d'une « linguistique psychologique » vers une linguistique unissant la connaissance du système (étude des rapports entre signifiants/signifiés) à une « théorie de renonciation » (première partie de L.G. insister surtout sur l'« emprise de la langue sur la pensée » (p. p. « Syntaxe de la modalité explicite ». Tout se passe comme si. le n° 46 d'Actes de la recherche en sciences sociales.L. Loin que la correspondance univoque soit la règle. 250 et sq.G.Sur le plan méthodologique. Benveniste. p.. est singulièrement occupé de ces questions) pour montrer que la signification est inséparable de la référence et de l'usage social des mots. c'est nous qui soulignons).S.. 41). La « théorie de renonciation » chez Bally propose non seulement la dichotomie entre « dictum » et « modalité » (corrélative à l'opération du sujet pensant) 8. tels sont les traits marquants de l'ouvrage L. par opposition à un certain formalisme du syntaxocentrisme tel que Bally le critique à travers des procédures comme celles de l'analyse grammaticale et logique. attentif à l'implicite (« Marseille. n° 3. mars 1983). pp. c'est qu'un même signe ait « plusieurs valeurs. 13) ce qui ne veut pas dire que tout est « harmonie » (voir infra). en chercheur et en enseignant. y compris à la grande catégorie des syntagmes implicites (cumul. n° 32. légende d'une gravure. 132) explicitement l'argument de Tobler selon lequel « la plupart des faits de syntaxe se réduisent à des faits lexicologiques ». le normal dans les langues. La construction d'une théorie pragmatique du lexique avec des travaux au niveau du mot. E. dans le cadre pragmatique (cf.L. A Culioli propose en 1969 l'« Ebauche d'une théorie des modalités » (Conférence prononcée devant la Société de Psychanalyse). signe zéro.. semble à l'ordre du jour (cf. fait référence à un article de Bally (1943) sur les auxiliaires modaux. p. p.L.F. 216). p.F. Communications. 23).G. ce 7. suppose l'existence d'un nouveau port).F. Il est signiticatif de constater que ce « retour du lexique » trouve son plein rendement dans le développement actuel d'une lignée pragmatique qui veut faire la jonction avec la sociologie. 8.G. « l'usage de la parole ». il note que l'explicitation n'est pas nécessairement un facteur de compréhension : « l'expression devient même plus claire et plus incisive à mesure que les mots font défaut » {L. le vieux port ». Cahiers Ferdinand de Saussure. Roulet. 91 . ellipse.) : confirmer que « dans un système tout se tient » {ibid.

Pour une grammaire textuelle. sujet et social 10. également la fin de L. 150. Bien plus. de minuit. 1983.G.. elle intègre le contexte linguistique (geste. précisément celui de « la langue parlée ». l'acte de langage est aussi atténuation. même si ses traces ne sont pas matérielles. son admiration » {L. Armengaud note à juste titre que « la conception expressiviste s'accorde parfaitement avec une vue objectiviste et fonctionnelle de la communication. 58). à partir de ses propres thèses.. du point de vue du sujet entendant. Combettes. le modèle « analytique » avec la priorité accordée au jugement. 1969).. instrument de lutte. » {L.. recouvre là aussi une complexification qui fait sa place à une théorie de la production comme à une esquisse de théorie de la réception : Bally se montre attentif d'une part au clivage. on cherche à capter sa faveur. on ordonne. dans l'histoire des langues indo-européennes. p.V. p.V.V. Cf. F.F. d'anticipation et d'anaphore.A. catégorie génétiquement première. Travaillant sur les phénomènes de dislocation. p. l'étude de la segmentation. affective. mais encore elle distingue la manifestation du sujet parlant dans des catégories grammaticales spécifiques de sa présence implicite dans certains ensembles des parties du discours (adjectifs. Dans ce même ensemble. marquant de manière naturelle et licite ce qu'il énonce » (la formule est d'A.L. note 2) n.. p.V. l'omniprésence du sujet d'énonciation chez Bally. 53) retrouve. les orientations de la linguistique textuelle inaugurée par l'école de Prague (cf. Il s'agit d'une prise en compte de l'énonciation totale selon les propres termes de Bally. 21) : « Le langage devient alors une arme de combat : il s'agit d'imposer sa pensée aux autres : on persuade. Bally s'intéresse aux 9. Si l'étude de l'appropriation individuelle de l'appareil formel de la langue préfigure Benveniste. mémoire... « intentions et effets ne se recouvrent pas toujours » {ibid). Essais sur le langage. à l'entendement sur le « sentiment » et la « volonté » : travailler sur l'organisation thématique du discours. op. vue) pour chercher à penser ses modes d'intervention et son efficace dans les actes du discours. p. l'activité face à l'autre est une forme fondamentale de la « vie du langage » : force de rupture. personnelle.faisant. éd. une définition de la phrase qui convertit l'analyse logique en analyse psycholinguistique. 92 . substantifs. « Le français langue de communication »). De Boeck-Duculot) . du point de vue du sujet parlant. euphémisme. la langue cherche à communiquer la pensée vite et clairement » {L. Avec l'affectivité. il insiste sur le déséquilibre entre les deux versants de la parole : la parole. à l'hétérogénéité du sujet parlant partagé entre le sentiment et l'intellect . Bally. p.V.) : d'où l'analyse des déictiques. p. de la thématisation vient contredire la thèse de la linéarité linguistique : « C'est l'expressivité qui est la plus grande ennemie du discours déroulé sur une ligne. élément du « consensus » dans la « communauté linguistique » voire de l'« hypocrisie sociale » {L.L.V. A l'encontre de la manière dont est traditionnellement caractérisé le sujet parlant « porteur de choix. on prie. Plus encore. est « moyen d'action et d'expression » 9 . etc. B.F. p. « Les notions grammaticales d'absolu et de relatif ». Bally note l'antinomie entre expression et communication : « La pensée tend vers l'expression intégrale.. relatifs à la norme portée par le sujet d'énonciation {cf. d'autre part. D. 11.R. cit. on défend . Or. elle est « source d'impressions et de réactions » (L. intentions. permet de maintenir dans la langue la présence de la subjectivité. ou bien on lui témoigne son respect.. Bally n'oublie jamais de tenir le rapport entre expression et communication. aux dires de Bally.. 94).L.. On voit bien ici Bally s'inscrire dans une tradition qui conteste l'emprise du logicogrammatical. on esquive son attaque. et des termes évaluatifs. 363 sq. 10.G. « Sechehaye. 18). Meunier. ou bien parfois la parole se replie et cède : on ménage l'interlocuteur. 80). Bally : Le sujet et la vie». avec la distinction thème/propos {L.

D. p. La problématique du locuteur comme « penseur qui s'exprime » (in « Locuteur en relation : vers un statut de co-énonciateurs ».A. Plus précisément. Meillet comme « texte scientifique authentique »). 93 . il s'agit d'abord de dégager les contraintes expressives et leurs mécanismes : d'où son attachement à souligner les démarcations entre sa démarche et celle de la « critique littéraire ». l'histoire des Instructions officielles pour l'enseignement du français). Pour Bally. conception pour laquelle « parler consiste à mettre en mots et en phrases.. 179-180. J. F. Delas. selon laquelle une « étude de style » doit montrer la manière dont un auteur se libère des servitudes linguistiques 12. dont on ferait un choix libre et souverain. 1976). Le point de départ était ici différent : à partir de l'examen de la configuration épistémologique contemporaine où le concept de sujet parlant apparaît central. 3 « Linguistique structurale et stylistique ». jusque dans la tradition pédagogique française (cf. malgré ce qui peut apparaître comme des flous voire des défauts de conceptualisation. filiations. ce qui n'empêche pas parfois le recours aux exemples littéraires. S. Filliolet : Linguistique et poétique (Larousse. en telle qu'on la retrouve tant chez Shannon que chez Jakobson ». 19).F. 237 sq).. Bally peut sans doute se prêter à un traitement dans la problématique des lignées. Alors que sa stylistique étudie la « nature d'un fait d'expression ».. et. les thèses des effets onomatopéiques ou de l'« harmonie imitative ». 119. il importe de montrer la cohérence.S. Cf. Il y a donc bien des éléments à ranger sous la rubrique « ébauches théoriques étonnantes » que nous évoquions au début de cet article et l'œuvre de Ch. J. 72) et celle de l'échange verbal fonctionnalité se confortent partout. pp. la critique littéraire s'intéresse à « l'emploi (volontaire. sur la « langue littéraire » (p.R. sur la « langue administrative » (p. C'est dire à quel point les perspectives de Bally s'inscrivent contradictoirement à la visée stylistique classique. 12. conscient.S. Foucault dans l'Archéologie du savoir) des théories énonciatives et pragmatiques en France englobe Bally comme une référence anticipatrice. Dès le T. le « domaine de mémoire » (au sens de M. Bally critique les conceptions qui attribuent une valeur « esthétique » aux langues. Seuil. 1973). c'est nous qui soulignons). toutes ces dérives mimétiques que Gérard Genette a auscultées dans son « Voyage en Cratylie » (Mimobgiques. etc. Bally présente un extrait de A.F.. p. les « procédés du style ne font qu'organiser et régulariser les tendances naturelles du langage sponatané » (T. la possibilité d'un travail sur le fonctionnemnet globalisant des textes figure par contre dans sa trajectoire de recherche.. particulièrement le chap. Médina). D. S. influences. il s'agissait de situer les théories où il fonctionne de manière excentrée (Saussure) ou dominée (le « structuralisme »). F. Loin d'être pensés en terme d'« écart ». ce que l'on veut dire ».L. la systématicité de la « stylistique » de Bally.«f nécessités impérieuses auxquelles obéit le langage dans sa fonction naturelle et dans sa fonction sociale » {T. s'il est vrai qu'à l'intérieur du champ linguistique aujourd'hui. Plus généralement et en rapport avec la « seconde » conception de l'arbitraire qu'il développe (cf. p.V. 100). Si la « stylistique de l'écart » semble étrangère à la pensée de Bally. il expose une esquisse d'analyse des discours avec un développement sur « la langue scientifique » (p. 117 «g) appuyé par un « choix des textes » (p. la consistance. à visée esthétique) qu'en fait un auteur » (T. 239).

Il reste que ce n'est pas une découverte de penser que l'activité langagière dans le jeu réglé de la communication ne peut être enfermée dans la « linguistique de la parole » au sens saussurien du terme. 14. « thèmes » récurrents dans la pragmatique et certaines approches philosophiques et anthropologiques préoccupées par les articulations du langage et de la vie et le « souci de l'authentique ». 25/26. Pourquoi alors vouloir continuer à penser que la distinction saussurienne langue/ parole a ouvert la voie à un structuralisme linguistique ignorant le rôle du sujet parlant. D. psychologique telles qu'elles fonctionnent chez les grammairiens avec le développement des philosophies (ce qu'entament. plusieurs collaborateurs de ce numéro de Langages). G. Guillaume dans LINX (Bulletin du Centre de Recherches Linguistiques de Paris X Nanterre n° 6.L. On peut la considérer comme la réactivation d'une matrice préexistant à Saussure marquée à la fin du XIXe au sceau de l'oral. « Les débuts de la linguistique structurale en France 1937-1950 ») montrent plus les avatars d'une réception que la constitution d'un structuralisme français. de la langue vivante — ce que S. et penser le rapport de ces problématiques du sujet.V. à G. suggérer que cette œuvre n'est pas une nouvelle matrice. 94 . qui traverse toute la pensée linguistique européenne du milieu du XIXe siècle au CL. 1979. « La catégorie du parler et la linguistique ». a cessé rapidement de le croire. L'importance de l'enjeu ». au sens où l'on parle du fonctionnalisme pragois. Gougenheim et G. Cf. « L'évolution de la problématique de l'ordre des mots du XVIIe au XIXe siècle en France.R. Bally. Delesalle. après d'autres et à des titres divers. Auroux a pointé avec la catégorie du parler 13.. « structuralisme » en réalité introuvable dans la situation française ? 13. plus que tout autre prédisposé à l'accepter. et au-delà.même temps. Il faudrait sans doute encore élargir la perspective pour analyser « l'obsession de la reconnaissance du locuteur dans la langue » (expression de S. Les articles consacrés au Bulletin de la Société de Linguistique de Paris. 22/23. Romantisme.A. 1982. grammatical. logique. 1980). de la glossématique danoise ou du distributionnalisme américain.