L’ECHO SAMEDI 19 MARS 2016

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Économie & Politique
Belgique
Tania Dekens (Famifed)

«La différence avec le secteur privé
n’est pas si grande que cela»
Jeudi prochain sera décerné le prix de l’Entreprise publique de l’année. Tania Dekens, lauréate l’an
dernier, explique comment son département a su gérer la régionalisation des allocations familiales.
JEAN-PAUL BOMBAERTS

ORGANISATION
PUBLIQUE DE L'ANNÉE

Un secteur
public
dépoussiéré
et décomplexé
Qualité du service, performance,
efficacité, écoute du client, autoévaluation: autant de termes
que l’on associe volontiers au
monde de l’entreprise, mais qui
ne sont pas pour autant tabous
dans le secteur public. En témoigne la belle brochette de
candidats qui se sont présentés
pour le Prix de l’Entreprise publique de l’année. Un prix dont
c’est la troisième édition et auquel «L’Echo» s’est associé.
Créé par une équipe de
consultants de EY, ce prix vise à
récompenser les bonnes pratiques, l’efficacité et le sens de
l’innovation dans un secteur
souvent décrié comme sclérosé
et peu enclin à se remettre en
question. Rudi Braes, CEO et président d’EY Belgique, explique le
sens de la démarche: «Les organisations publiques se mettent quotidiennement au service des citoyens
et des entreprises, et contribuent
ainsi au développement de l’économie. Par le biais de ce prix, nous
souhaitons leur témoigner notre reconnaissance et leur offrir une
source de motivation supplémentaire.»
Une première sélection a été
effectuée par un Conseil académique présidé par Lutgart Van
den Berghe, professeur à l’Université de Gand et directrice de
Guberna, l’Institut belge des administrateurs. De ce premier tri,
12 candidats ont émergé pour le
tour final. Le règlement du
concours prévoit l’attribution de
trois prix en fonction des différents niveaux de pouvoir représentés (lire encadré). Un «superaward», sorte de coup de cœur,
sera par ailleurs décerné à un des
trois lauréats.
Le jury est présidé par Michèle Sioen, présidente de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). «Pour toutes les organisations nominées, la mise en
place de structures efficientes, performantes et orientées client figurent parmi les priorités. Avec ce trophée, nous souhaitons les remercier
pour la croissance et le bien-être
qu’elles apportent à notre pays et à
ses citoyens», souligne-t-elle.
Les prix seront décernés ce
jeudi au Brussels Meeting Square
(Mont des Arts) lors d’une cérémonie en présence de 600 invités.

À

la tête de Famifed, l’organisme fédéral qui
gère le versement des
allocations familiales,
Tania Dekens (45 ans)
dirige une administration de 980 personnes. Après avoir
fréquenté les cabinets ministériels
sp.a et PS, elle est aujourd’hui chargée de piloter la fin de Famifed en
application de la sixième réforme
de l’État, puisque la compétence
est régionalisée. Un challenge de
taille dont elle se sort avec les honneurs puisqu’elle a obtenu le prix
2015 de «L’entreprise publique de
l’année». C’est à ce titre qu’elle
siège dans le jury pour la présente
édition, dont le point d’orgue aura
lieu jeudi prochain au Brussels
Meeting Square.

sait pas comment ça va fonctionner
au niveau des entités fédérées.

© JONaS ROOSENS

INTERVIEW

Le statut du fonctionnaire n’est-il
pas un frein à la prise d’initiative
et à l’innovation?
Je ne pense pas. Nous avons 90% de
statutaires, ce qui ne nous a pas empêchés de remporter le prix de l’Entreprise publique de l’année.
Lorsque j’ai travaillé dans des cabinets ministériels, mon statut m’a garanti une certaine indépendance. Le
statut précise les droits mais aussi les
devoirs du fonctionnaire. Les procédures doivent être suivies. On ne
peut pas licencier quelqu’un qui est
nommé. Pas plus qu’un contractuel
d’ailleurs. Il y a des procédures d’évaluation. Les bons éléments sont récompensés et nous tirons également
les conséquences liées aux mauvaises évaluations. Je ne peux certainement pas me plaindre de la qualité de mes collaborateurs et nous
n’avons aucun mal à embaucher, sachant qu’un universitaire commence chez nous avec 1.800 euros
net par mois. Au total, la différence
avec le secteur privé n’est pas si
grande que cela.

Comment le prix remporté l’an
dernier a-t-il été ressenti par le
personnel de Famifed?
Ce prix consacre pour tous les membres du personnel de Famifed la reconnaissance des efforts réalisés. Ce
n’est pas toujours évident de dire
aux gens qu’il faut changer certaines
choses en vue de préparer l’avenir.

On dit que les fonctionnaires
prennent beaucoup de congésmaladie.
Ce n’est pas ce que je constate dans
mon département. Si quelqu’un est
en maladie depuis longtemps, notre
service social va lui rendre visite
pour voir comment le réintégrer au
plus vite.

Un exemple de ces changements?
Depuis le 1er janvier dernier, nous
avons supprimé les pointeuses. Il y a
eu des réticences au début, mais
après deux mois, 7 personnes sur 10
se disent satisfaites. Il a fallu un peu
de temps pour que les gens se rendent compte que l’absence de pointeuse peut être un avantage. Ils ne
doivent par exemple plus s’inquiéter
des retards de train. En fait, ce sont
surtout les chefs de départements
qui appréhendaient ce changement,
car sans pointeuse, ils sont davantage responsabilisés pour la gestion
du personnel.
La sixième réforme de l’État est
sans doute le changement le plus
radical qui vous ait été imposé,
puisque depuis le 1er juillet 2015, la
matière a été transférée aux Régions.
C’est un défi majeur dans la mesure
où nous sommes responsables vis-àvis des familles et vis-à-vis de notre
personnel. Jusqu’à il y a peu, nous
travaillions avec 45 opérateurs. Il
était hors de question de multiplier
ce nombre par quatre pour tenir
compte de chacune des entités fédérées. C’est pourquoi nous avons ramené le nombre d’opérateurs à 13.
Nous sommes également parés
pour payer des montants différents
selon l’entité. Si une entité décide
par exemple de ne pas indexer les allocations familiales au 1er juillet,
nous sommes prêts.
La scission des allocations familiales n’a-t-elle pas entraîné une
perte d’efficacité?
C’est un choix politique. Nous nous
efforçons de remédier au problème
de perte d’économie d’échelle qui
touchera surtout Bruxelles et la
Communauté germanophone. Car
il faut tenir compte d’un certain
nombre de coûts fixes. Jusqu’ici, le
système fonctionnait très bien et il
n’y avait pratiquement jamais de
plaintes. Du coup, le monde politique a pensé que ce serait facile de
transférer la matière aux entités fédérées.
Avez-vous une idée de ce que coûtera ce transfert aux Régions?
Nous n’avons pas fait le calcul, mais
il est certain que ce transfert a un
coût non négligeable. Le plus gros
poste sera l’informatique. Nous travaillons aujourd’hui avec 8 applications au niveau national. Mais on ne

Comment vivez-vous les économies linéaires imposées par le
gouvernement aux administrations publiques?
Je dois avouer que depuis 20 ans, je
n’ai jamais rien connu d’autre. Il faut
voir comment on applique ces économies. Nous fonctionnons avec des
budgets théoriquement fixés pour
trois ans. Ça laisse un peu de marge
de manœuvre, surtout si on compare avec les SPF fédéraux qui travaillent sur une base annuelle.

«Nous avons 90% de
statutaires, ce qui ne
nous a pas empêchés
d’être l’Entreprise
publique de l’année.»
TANIA DEKENS
aDMINISTRaTRICE GéNéRaLE
DE FaMIFED

PHASE FINALE
DOUZE SÉLECTIONNÉS POUR TROIS PRIX
Le concours de l’organisation
publique de l’année comptera
trois gagnants, soit un par niveau de pouvoir (fédéral, régional et local). À cela s’ajoutera un
«superaward», sorte de coup
de cœur du jury. À l’issue d’une
première sélection effectuée
par les consultants de EY, les
candidats retenus pour le tour
final sont au nombre de 12. Le
jury, présidé par Michèle Sioen,
présidente de la Fédération des
entreprises de Belgique (FEB),
attribuera les trois prix principaux.

5Catégorie fédérale:
- Fedasil, l’agence fédérale pour
l’accueil des demandeurs d’asile
- SPF Santé publique (DG animaux, végétaux, alimentation)
- Musées royaux des BeauxArts de Belgique
- Inasti, Institut national d’assu-

rances sociales pour travailleurs
indépendants

5Catégorie régionale:
- Bruxelles Environnement
- Forem, l’office régional wallon
de l’emploi
- SWDE, Société wallonne des
eaux
- VAPH, Vlaams agentschap
voor personen met een handicap
- De Lijn, société régionale flamande de transports
5Catégorie locale:
- AZ Maria Middelares, hôpital
gantois
- ICDI, Intercommunale de collecte et de valorisation des déchets ménagers de la région de
Charleroi
- Zorgbedrijf Antwerpen, qui
fournit des soins et du logement
pour personnes âgées.

Peut-on encore économiser davantage?
Ça devient très difficile dans la mesure où la plus grande partie des
moyens couvrent les frais de personnel. On pourrait imaginer de tout digitaliser ou de verser les allocations
familiales une fois par trimestre et
non tous les mois. Mais il faut savoir
que 80% des familles comptent sur
les allocations pour boucler le budget du ménage et ne thésaurisent
rien. Si on simplifie trop les processus, ce n’est plus vraiment un service
que l’on rend à la population.
Le FMI recommande à la Belgique
de ne plus verser d’allocations familiales aux très hauts revenus, ça
vous inspire quoi en tant qu’administratrice générale?
Je suis sceptique. Il faut faire attention à ne pas trop individualiser certains droits, car on risque alors de
mettre à mal le principe de solidarité.
Le secteur privé a-t-il quelque
chose à apprendre de la façon
dont on fonctionne dans le secteur
public?
Nous obtenons de meilleurs résultats pour ce qui est d’harmoniser
travail et vie de famille. Du coup,
nous parvenons à maintenir les gens
au travail plus longtemps. Par ailleurs, nous avons un taux de satisfaction de nos clients de 95%.
Vous vous verriez diriger une entreprise privée?
Pourquoi pas? Cela ne doit pas être
très différent en termes de charge de
travail.

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