Vous êtes sur la page 1sur 2

14

Pollue

et Philosophie dms

Rousseau mettra en œuvre, dans la recherche qu'il entreprend, une méthode a priori. Il se méfie du constructivisme déductif de Grotius et de Hobbes et n'a cure de cheminer, comme eux, des définitions et des principes à leurs conséquences1. Leur « preuve rationnelle » est aussi suspecte que le recours aux faits. Aussi Rousseau oppose-t-il le même refus à la démonstration logique qu'exigé le rationalisme qu'à la « chasse de Pan » requise par l'empirisme. Pour autant, sa pensée, sur le plan méthodologique, n'est nullement négatrice : aux démarches qui se fondent ou sur une postulation a priori ou sur le donné a posteriori de l'expérience, il entend substituer une méthode de réflexion apte non

pas à inférer ce qui est construit ou à décrire ce qui est donné dans le

cours

des choses hui;Mines, mais susceptible de saisir le sens - le sens

radical - de ce qui se produit ou peut se produire en lui. Le problème auquel doit s'appliquer cette règle méthodologique est déjà, en son fond, et lors même qu'il n'est pas nommé en ces termes, un problème transcendantal. Bien entendu, Rousseau ne le sait pas encore et il ne possède même pas l'outillage mental et le vocabulaire nécessaires à sa formulation. Il reste que, dans l'ombre, il annonce une révolution d'une méthodologique méthode de dont travail. la portée va bien au-delà des règles opératoires

3 / C'est qu'en effet, au plus profond des phénomènes institution- nels dont rend compte la philosophie politique déployée par les divers écrits de Rousseau, la démarche réflexive lui permet de s'attarder sur l.i signification qu'ils ont prise et, plus encore, qu'ils devraient prendre dans la condition des hommes. Rousseau ne se borne pas à rechercher les causes de ces phénomènes institutionnels ; cela le maintiendrait dans la voie d'une science déterministe qu'il récuse en raison de l'insuffisance philosophique qu'elle comporte. Comme le laissait devi- ner l'inspiration éblouissante vécue sur la route de Vincennes2 et . comme le confirme la prosopopée de Fabricius-1, la recherche philoso- J phique est avant tout, pour Rousseau, interrogation et réflexion. Elle y ne met pas en œuvre la méthode analytique et synthétique des grands /

1. Ibid.,

p.

125.

2. Même si cet épisode est aujourd'hui controversé (cf. R. Galiani, « Rousseau et l'illumination de Vincennes », Sludies on Voltaire, Oxford, 1986, 245, p. 403-447), il conserve une valeur symbolique à la faveur de laquelle on discerne le fil conducteur que Rousseau, dans l'éclair d'une inspiration, a voulu assigner à son œuvre pour lui assurer son unité.

3. Discouru sur les sciences et les ans, t. III, p. 14. Fabricius commence par demander : « Que

signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices?». Comme lui, Rousseau recherche la signification

ilr tous les signes que le droit politique a implantés, au cours de l'histoire, dans la civilisation des

[ln'imncs.

De la philosophie politique à la politique philosophique

15

rationalismes du xvir siècle ; elle s'exprime par un approfondissement progressif des manifestations institutionnelles de la condition des hommes, un approfondissement qu'il convient de poursuivrejusqu'à la rencontre de ce qui, en elles, est fondamental et fondateur. Dans cet effort méthodologique novateur, il arrive que Rousseau, en fonction de la nature spécifique du phénomène institutionnel qu'il examine, remodèle ou adapte un schéma opératoire déjà utilisé par les théories classiques ; il lui arrive aussi, à l'inverse, d'inventer une démarche ponctuelle inédite. Mais l'important est que, dans les méandres de sa méditation, la visée du sens ne soit jamais perdue de vue. Par-delà la phénoménalité de la « civilisation » et des institutions politiques - et, aussi bien, en deçà d'elles grâce aux hypothèses de travail qu'il façonne -, le projet philosophique de Rousseau est, comme le suggère \, de saisir l

HëlBrprêrnTers Discours, a Trëlatées. En cette visée, Rousseau pense / qu'il n'a pas eu de devancier.

En un premier chapitre, nous étudierons comment Rousseau, che- minant de l'institution de la République ou État aux institutions qui en constituent l'architecture, construit une philosophie politique dont les concepts et les catégories conservent, aujourd'hui encore, une extraordinaire prégnance. Mais, comme nous l'expliquerons en un second chapitre, la pensée de Rousseau, profonde quoique parfois incertaine et souvent masquée, s'élève, loin de ce que sont l'histoire politique et la « civilisation », jusque sur les cimes les plus hautes de la normativité vers lesquelles l'homme aurait pu s'élancer ; elle cisèle une politique philosophique dont ce n'est pas la moindre originalité, par- delà le conflit des interprétations divergentes auxquelles elle a donné lieu, d'esquisser les perspectives d'un rationalisme critique qui prépare j une « révolution » dans la théorie du droit politique moderne. Étayé / par une intuition transcendantale in statu nascendi, le difficile discours juridico-politique de Rousseau trace en pointillés l'architectonique

du droit politique » et porte en pleine clarté,

comme nous l'indiquerons en un troisième chapitre, l'inaccessibleidéa- lité de la norme étatique - schéma dont la signification ambivalente révèle pourtant de manière vigoureuse la capacité régulatrice des purs

d'une « théorie pure

principes rationnels dans l'État du contrat.

Chapitre

premier

LA PHILOSOPHIE POLITIQUE DE ROUSSEAU : DE L'INSTITUTION AUX INSTITUTIONS DE L'ÉTAT

L'œuvre de Rousseau contient tous les éléments d'un traité de

la genèse et la structure de la

condition civile des hommes, propose une théorie générale de l'État.

Mably, Helvétius et même

Voltaire -*-, plus attentifs aux efforts d'analyse et de théorisation du droit accomplis, depuis Hobbes, par la jeune « science politique » qu'aux premiers éveils de la sensibilité, considérèrent même souvent qu'il s'agissait là du volet principal des premiers grands ouvrages de Rousseau. Dans l'historiologie de la pensée, c'est surtout aussi la pente doctrinale des écrits majeurs de Rousseau qui a retenu, et retient encore aujourd'hui, l'attention des commentateurs. Même si des études récentes inclinent vers une lecture plus nuancée et s'interrogent par exemple sur l'anthropologie qui est au principe de la politique ou sur le sentiment du malheur de l'existence qui tenaille Rousseau devant la civilisation aliénante produite par le cours de l'histoire, les thèses du Contrat social retiennent toujours l'intérêt des politologues. Sans prétendre dans ce chapitre à une étude exhaustive des concepts recteurs qui supportent l'architecture juridico-politique de l'État selon Rousseau, nous en retracerons ici, autour des thèmes les plus forts qui, malgré les difficultés inhérentes à leurs concepts, sont aussi les plus novateurs, le schéma théorique global, généralement retenu d'ailleurs par les spécialistes du droit et de la politique. Élaborée tout entière à partir de l'antinomie conceptuelle entre 1' « état de nature » et 1' « état civil », l'épure de la politique est dominée, selon Rousseau, par la thématique du « contrat social ». De

« science politique » qui, en exposant

Les contemporains de Rousseau - Diderot,