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HISTOIRE DES PAYS

Entretien avec Dominique Guillemet, maître de


conférences d’histoire moderne à Poitiers,
sur la géohistoire des pays en Poitou-Charentes

Renaissance
de la
géographie historique
ominique Guillemet est maître de confé- res, leurs origines et leurs modes traditionnels d’or-

D rences d’histoire moderne à l’Université


de Poitiers et membre du Gérhico, le
Groupe d’études et de recherches histori-
ques du Centre-Ouest atlantique, dont il est res-
ponsable du centre de documentation. Son ana-
ganisation pour mieux comprendre les mutations
actuelles, les filiations ou les ruptures.

Depuis quelle époque parle-t-on de «pays» ?


Le terme pagus est employé dès l’Antiquité. Il a
lyse des «pays» s’inscrit dans une recherche sur la déjà un sens dual puisqu’il peut désigner aussi bien
géographie historique régionale, renouvelée à l’ensemble du Poitou que des circonscriptions in-
l’aide en particulier de Systèmes d’information férieures peu connues, de l’ordre de nos cantons
géographique informatisés (Sig). actuels, par exemple. Il y a un millénaire, le pays
d’Aunis est le pagus Alionensis, le pays d’Aillon,
L’Actualité. – Pourquoi parle-t-on tant du ce seigneur dont le château démantelé ne subsiste
«pays» et comment l’historien contribue-t-il à plus qu’à travers le nom de la ville de Châtelaillon.
définir le «pays» d’aujourd’hui ? Mais, après le Xe siècle, le terme de pagus n’est
Dominique Guillemet. – Depuis la loi Pasqua pratiquement plus employé car il ne correspond
du 4 février 1995, le «pays» constitue un échelon plus à un mode local d’organisation du territoire.
majeur de l’aménagement du territoire, et dans Lorsque le terme réapparaît dans les sources après
l’actuelle loi en préparation de Dominique Voynet, le Moyen Age, il désigne une petite province, l’An-
il reste toujours un «territoire de projet» entre com- goumois par exemple, mais il a déjà le plus sou-
mune et département. Les analyses géographiques vent le sens actuel, celui du territoire lié à une ville.
et institutionnelles qui sont consacrées à ce thème, Un suffixe est alors ajouté au nom de la ville pour
comme le colloque de mai 1998 préparé par Mi- désigner le «pays» et les grands intendants de Louis
chel Périgord et Samuel Arlaud1, ne peuvent que XIV ou les préfets du début du XIXe siècle men-
stimuler une réflexion historique qui n’est tionnent ainsi le «pays châtelleraudais» ou le «pays
d’ailleurs pas nouvelle. civraisien». C’est ce que les aménageurs du terri-
Depuis les années 1920-1930, existent en effet des toire appellent aujourd’hui la «ville-pays».
travaux d’historiens et de géographes sur les «pays»
historiques, et ce sujet resurgit à chaque période Qu’est-ce qui définit la «ville-pays» d’autrefois ?
de remise en cause ou de crise (régime de Vichy, Plusieurs critères peuvent être utilisés. Le premier
années 1970). Lorsque l’Etat ou la société vont prend en compte l’espace d’intervention de la ville.
mal, on regarde plus attentivement le territoire où Le «pays» est la circonscription administrative la
l’on vit. plus petite dépendant d’une ville, un «espace légi-
A la fin des années 1990, le «pays» émerge à nou- time» dans lequel la justice est rendue, les impôts
veau parce que la commune et le département, dé- encaissés et les soldats levés. D’autre part, le
limités il y a plusieurs siècles, sont remis en ques- «pays» représente une zone dominée par la ville,
tion par la transformation des villes et des campa- que les notables de tous temps se sont appropriés.
● Propos recueillis gnes et par le développement des moyens de com- Plus on approche de la ville, plus les paysans sont
par Marie Martin munications, routiers ou télématiques. Il incombe exclus de la propriété foncière. C’est le cas autour
Photo Sébastien Laval aux historiens de dire la longue durée des territoi- de Poitiers, à la Villedieu-du-Clain, par exemple,

L’Actualité Poitou-Charentes – N° 44 17
Quelques publications où 90% des terres sont accaparées par les privi- fait, c’est la volonté des porteurs de projets, élus
sur la géographie légiés au XVIIIe siècle, nobles et ecclésiastiques. ou habitants, de travailler ensemble, à l’échelon
historique du Le «pays» est aussi la zone attirée par la ville. intercommunal, qui jouera un rôle essentiel dans
Centre-Ouest Lors des guerres du Moyen Age ou des guerres la transformation des «pays» institutionnels en
de religions, on s’y réfugie. On la rejoint égale- «pays» identitaires.
Les réseaux urbains ment pour trouver du travail, se marier ou, pour
dans le Centre-Ouest
les plus pauvres, s’y faire soigner à l’hôpital. En Quelles sont les sources de l’historien ?
atlantique de l’Antiquité à
nos jours, colloque fixant les migrants, la ville se nourrit de son pays. Nous utilisons d’abord des sources traditionnel-
Gérhico, P. Guignet et J. A la différence d’aujourd’hui, où les aménageurs les. Les mémoires de toutes sortes nous rensei-
Hiernard (dir.), SAO, 1995 ne prennent en compte que l’échelon adminis- gnent sur les représentations des territoires
Pour connaître la région tratif comme élément de définition, l’approche
Poitou-Charentes, qu’avaient les habitants d’une époque, sur le
des «pays» de l’historien est une superposition vocabulaire employé pour les désigner. A cela
Histoire, Géographie,
Education civique, de cartes des différents indicateurs (juridiques, nous confrontons des données cartographiques
G. Bernard, D. Guillemet, fiscaux, démographiques, etc.), dont les limites (circonscriptions fiscales, judiciaires, etc.), et le
J.L. Nembrini, CRDP de ne coïncident pas toujours. L’historien Pierre Système d’information géographique informa-
Poitou-Charentes, 1994 Chaunu décrit d’ailleurs le «pays» traditionnel
Les Sociétés littorales du tisé utilisé, le Sig MapInfo, que nous avons dé-
comme un «territoire flou aux frontières à traits couvert il y a dix ans grâce à l’entreprise poite-
Centre-Ouest atlantique
de la Préhistoire à nos larges et aux subtils dégradés», avec un noyau vine GéoRem. Il permet de superposer toutes
jours, colloque Gérhico et une périphérie. les cartes numérisées par nous et de les travailler
1995, D. Guillemet et
à n’importe quelle échelle. Notre travail actuel
J. Peret (dir.), SAO, 1998 L’historien peut-il définir un «pays» selon des consiste à réaliser progressivement un atlas his-
A LIRE BIENTÔT
critères culturels ? torique informatisé. Nous espérons, dans un dé-
Les Pays, S. Arlaud et Oui, mais de deux façons. La notion de «pays lai d’un an, commencer à l’installer sur notre
M. Périgord (dir.), revue site Web en cours d’élaboration. Plusieurs étu-
Norois, avril 1999
perçu» évoque d’abord un territoire autour d’une
ville dont les habitants seraient unis par le même diants de maîtrise (B. Furet, D. Duperthuis, N.
Les Nouveaux Territoires
de Poitou-Charentes, sentiment d’appartenance. Cela est délicat à dé- Chevailler et F. Durdon) ont ainsi participé à ce
Yves Jean (dir.), D. celer pour le passé et l’historien n’a pratique- travail. Le dernier cité a réalisé par exemple, avec
Guillemet, D. Royoux, M. ment pas d’indicateurs d’identité. Un des rares l’aide de la Direction départementale de l’Agri-
et A-C. Vandermeersch), culture et de la Forêt de la Vienne, une numéri-
IAAT, mai 1999
exemples est celui de l’île de Ré, dont les as-
semblées d’habitants avant la Révolution ont sation remarquable de la couverture cartographi-
Espaces, limites et
frontières dans le Centre- toujours âprement défendu leurs privilèges in- que du Centre-Ouest. Réalisée par Cassini à la
Ouest atlantique français sulaires. L’île est un pays. Aux XVIIe et XVIIIe siè- fin du XVIIIe siècle, elle facilite une géographie
et en Acadie, cles, le «pays» de la Seudre est un autre cas de historique des paysages, des moulins, etc. Celle-
D. Guillemet et J. Peret ci permet également de cartographier les pays-
(dir.), Les Cahiers du
figure. Il existe bien, sur la rive droite tout au
moins, autour de sa ville-centre, Marennes, ca- milieux, ces zones homogènes, éventuellement
Gérhico, n° 2, juin 1999
Pays et communes de la ractérisé par ses marais salants et son activité sans ville-centre, correspondant à un milieu géo-
Vienne – Histoire, maritime. La forte présence protestante peut alors graphique et à des modes d’exploitation spécifi-
patrimoine et économie, constituer un facteur d’identité. Mais celle-ci est ques (les plaines céréalières, le marais desséché,
D. Guillemet (dir.),
à fondement religieux et non territorial. La ville les brandes, les zones viticoles). La Gâtine,
Ed. Bordessoules, 1999 qu’étudie Jacques Peret2, voit coïncider en grande
La notion de «pays» à ne joue pas forcément un rôle dans la constitu-
l’époque moderne, tion de l’identité. La problématique n’est donc partie une zone géographique relativement ho-
J. Peret (dir.), Les plus la même. mogène et le territoire d’une petite ville-centre.
Cahiers du Gérhico, n° 4, En revanche, la notion «d’espace perçu» est im- Il y a bien là un «pays».
automne 1999
portante pour les «pays» d’aujourd’hui. On peut
penser en effet que les communes qui vont s’as- En Poitou-Charentes, comment ont évolué les
socier ont peut-être besoin d’une identité com- «pays» depuis le Moyen Age ?
mune forte pour monter des projets collectifs. Les «pays» représentent une échelle de vie, en
Toutefois, et contrairement à ce que l’on pour- dessus de la paroisse et de la commune et en
rait penser de prime abord, il ne semble pas que dessous de la province ou du département révo-
l’Histoire soit forcément l’élément majeur de lutionnaire, définis à l’aune de la marche à pied
définition du «pays» de demain. Seule la dimen- et du cheval. Globalement, ils n’ont pas changé
sion patrimoniale sera largement utilisée, à des de géographie ni de dimension au cours des siè-
fins touristiques ; et parfois avec des change- cles. D’abord parce que le réseau urbain qui les
ments de sens. Le pays du Haut-Poitou dans la détermine est resté, comme l’a montré Robert
Vienne s’accapare ainsi un terme qui a toujours Favreau, identique depuis 800 ans. Ensuite parce
désigné à peu près l’ensemble des actuels dé- qu’autour d’une ville, qu’elle soit relativement
partements de la Vienne et des Deux-Sèvres. En importante, comme Poitiers ou La Rochelle, ou

18 L’Actualité Poitou-Charentes – N° 44
plus petite comme Loudun ou Saint-Jean- Charentes et du Centre-Ouest (Vendée comprise)
d’Angély, a toujours rayonné depuis une zone pour mieux comprendre les logiques territoria-
de 15 ou 20 km de rayon, soit 1 000 à 1 500 km2. les à travers l’Histoire et saisir la part de l’es-
La voiture a certes modifié notre perception des pace dans l’histoire sociale. Outre notre partici-
distances, mais les petites villes gardent leur pation à la table ronde de géographie, le thème
fonction de proximité. Pour combien de temps ? des «pays» à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siè-
Dans la durée, il existe une trentaine de «pays» cles) a déjà été abordé lors d’une journée d’étu-
en Poitou-Charentes, qui ne sont pas remis en des organisée par J. Peret en février 1999. Ceci
cause aujourd’hui en tant qu’espaces de vie, bien étant, notre travail est plus large. Pour les quatre
au contraire. En revanche, les communes, les ans à venir, il va s’organiser autour de deux axes,
cantons, les départements se transforment, et les migrations (infrarégionales, interrégionales,
même l’opposition ville-campagne est devenue internationales à travers l’Atlantique) et la per-
depuis trente ans plus complexe avec l’appari- ception des paysages comme facteurs d’identité.
tion des zones périurbaines. Il faut alors adapter Ce thème sera sans doute un projet commun à
ces espaces de longue durée à des sociétés qui l’ensemble des laboratoires de l’UFR des scien-
ont changé davantage en trente ans que dans les ces humaines et arts. Cette recherche est menée
siècles auparavant. avec d’autres laboratoires poitevins ou de l’Ouest
français. Elle s’inscrit également dans une col-
Comment les «pays» s’insèrent-ils dans les laboration, à laquelle nous tenons beaucoup et
recherches actuelles du Gérhico ? soutenue par le Conseil général, avec nos collè-
L’un des deux axes de recherche du Gérhico s’in- gues historiens de l’Université acadienne de
titule Espaces, limites, frontières. Il essaie, au- Moncton au Nouveau-Brunswick, dont un des
delà des spécialités de chaque chercheur (his- objectifs est de présenter sur deux sites Web en 1. Lire l’entretien dans
toire rurale, urbaine, littorale, religieuse, révo- miroir l’histoire comparative de nos deux régions L’Actualité n° 42, oct. 1998
2. Lire l’entretien avec
lutionnaire, judiciaire, histoire de l’art, etc.), de (et de leurs «pays»), le germe d’une géohistoire Jacques Peret dans
profiter des spécificités de la région Poitou- des pays francophones. ■ L’Actualité n° 43, janv. 1999

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