Vous êtes sur la page 1sur 25

Cet article est disponible en ligne à l’adresse :

http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=INNO&ID_NUMPUBLIE=INNO_020&ID_ARTICLE=INNO_020_0193

Visibilité et lisibilité du travail féminin

par Guy CAIRE

| De Boeck Université | INNOVATIONS

2004/2 - n° 20
ISSN 1267-4982 | pages 193 à 216

Pour citer cet article :


— Caire G., Visibilité et lisibilité du travail féminin, INNOVATIONS 2004/2, n° 20, p. 193-216.

Distribution électronique Cairn pour De Boeck Université.


© De Boeck Université. Tous droits réservés pour tous pays.
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des
conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière
que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur
en France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
Innovations, Cahiers d’économie de l’innovation
n°20, 2004-2, pp.193-215.

Visibilité et lisibilité du travail féminin

Guy CAIRE
Université Paris-X Nanterre

De même qu’on a pu évoquer le « halo » du chômage1, on


pourrait parler du « flou » du travail féminin, non seulement
parce qu’il comporte une « double journée »2, mais aussi parce
que le classement des activités repérées peut être parfois
aléatoire comme on peut le voir pour la catégorie des « aides
familiaux » par exemple3. Il convient donc de s’interroger sur
sa visibilité4. Par ailleurs, là où l’économie du travail repose,
dans son corpus de base, sur la distinction travail - loisir, tandis
que le salaire doit permettre la production et reproduction de la
force de travail, ces catégories se démultiplient lorsqu’il est
question du travail des femmes avec entre autres le travail do-
mestique5 et il devient nécessaire de clarifier les modalités

1 M. Cezard, Le chômage et son halo, Economie et statistique, n°193-194, no-


vembre-décembre 1986.
2 A. Myrdal et V. Klein, Women’s two roles, Routledge and Kegan , 1966.
3 O. Marchand et C. Thelot montrent ainsi que non seulement les recensements
ont été conduits selon des méthodes différentes, ont fait appel à des documents
et des nomenclatures variables mais, également, que les conventions et même
les objets de mesure ont changé au fil du temps d’un recensement à l’autre : ainsi
a-t-on hésité entre le dénombrement des personnes vivant d’une profession
donnée (recensement de 1856 et 1891) et celui des personnes exerçant une pro-
fession donnée (1851 et partir de 1856) ; de même parfois tous les adultes de la
ferme n’exerçant pas une autre profession étaient considérés comme actifs agri-
coles (recensements de 1921 à 1946) parfois seul le chef de ménage était consi-
déré comme actif (recensement de 1881) Deux siècles de travail en France, INSEE
1991. La question des aides familiaux a pu être particulièrement importante lors-
que l’agriculture occupait encore un grand nombre d’actifs A. Barthez Femmes
dans l’agriculture et travail familial, Sociologie du travail juillet-septembre 1984,
p.255-267.
4 M. Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion 1998 ; C. Cosnier, Le
silence des filles. De l’aiguille à la plume, Fayard 2001.
5 A. Fouquet, Une grande partie de l’économie cachée, le travail domestique
gratuit, Problèmes économiques et sociaux n°40 1980 ; D. Chabaud, D. Fougeyrollas
et F. Goutonnax, Espace et temps du travail domestique, Librairie des Méridiens 1985.

193
concrètes de production et reproduction de la force de travail.
C’est donc la lisibilité, ou sens donné à ces différentes ques-
tions, qui se trouve en cause.
On peut dès lors proposer une analyse en trois étapes du
travail féminin. Par analogie avec le titre d’un célèbre tableau
de Gauguin « que sommes nous, d’où venons nous, où allons
nous ? », nous suggérons une démarche en trois temps : il
conviendra d’abord d’observer (« voir ») en repérant les moda-
lités de constitution des données ; il sera ensuite nécessaire
d’interpréter (« lire ») en recourant, pour ce faire, à différents
paradigmes ; il faudra enfin, si nécessaire, agir en suggérant de
nouvelles perspectives.
DONNEES
Les éclairages du travail féminin peuvent se faire en
recourant à différentes disciplines. La statistique nous offre
ainsi un tableau de la situation actuelle ou des changements les
plus récents qui se sont opérés ; l’histoire nous replace dans la
longue durée des évolutions plus profondes ; le droit nous
indique comment sont légitimées ou au contraire condamnées
certaines modalités du travail féminin qui, comme tout travail,
est non seulement un état mais aussi un statut1.
Commençons par recourir aux données de la statistique2.
En mars 2001 80% des femmes entre 25 et 49 ans sont actives
contre 95% des hommes au même âge. Alors que le taux
d’activité tend à diminuer pour les hommes, il progresse régu-
lièrement pour les femmes, l’écart est ainsi passé en 25 ans de
40 points à moins de 16 points. Mais ce qui pourrait apparaître
comme une mutation homogénéisante des comportements et
des situations appelle immédiatement un certain nombre d’ob-
servations complémentaires. Le taux de chômage des femmes
(10,7%) est supérieur à celui des hommes (7,1%). Près d’un
tiers des emplois occupés par les femmes sont à temps partiel
(27,1%) alors que ce n’est le cas que pour 4,7% des hommes.
Le sous-emploi affecte 8,5% des femmes contre 2% des
hommes. Même si la différence est moindre dans la fonction
publique d’Etat que dans le secteur privé, les salaires des fem-
mes sont inférieurs à ceux des hommes et les écarts s’accrois-
sent encore plus chez les cadres.

1Les femmes et le droit social, Droit social numéro spécial janvier 1976.
2 Z. Djider, Femmes et hommes, les inégalités qui subsistent, INSEE Première,
n°834 mars 2002.

194
Salaires en 2000 (en euros) Rapport des
Femmes Hommes salaires F/H
Cadres 31.690 41.940 76%
Professions
intermédiaires 19.290 22.380 86%
Employés 14.420 15.770 91%
Ouvriers 12.540 15.390 81%
Ensemble 17.440 21.390 82%

Il est vrai que les emplois masculins et féminins demeurent


encore largement différenciés. Sans doute les femmes ont elles
parfois accédé à des métiers considérés comme « masculins »
(dans le bâtiment par exemple), conquis des responsabilités
nouvelles et effectué des percées dans la hiérarchie des entre-
prises. Il n’est pas sûr toutefois qu’au plan global le paysage
statistique ait considérablement évolué depuis les observations
que pouvait faire l’OCDE il y a une trentaine d’années : « il est
parfaitement possible d’établir une typologie des métiers
féminins et de définir comme suit le travail généralement
effectué par les femmes : « 1° le travail féminin est un travail
non qualifié ou de faible qualification exigeant surtout a) une
grande résistance nerveuse, b) une dextérité manuelle acquise
généralement en exerçant d’autres métiers, 2°Le travail féminin
est un travail parcellaire de pure exécution ; 3° le travail
féminin est peu rémunéré ; 4° le travail féminin est un travail
n’impliquant pas de responsabilités »1. Les taux de scolarisation
au-delà de l’âge de l’enseignement obligatoire sont pourtant
plus élevés pour les filles que pour les garçons mais les filles
s’orientent vers des activités de services, les garçons davantage
vers des métiers techniques. Plus nombreuses dans l’enseigne-
ment supérieur grâce à un taux de réussite au baccalauréat plus
élevé (82% contre 77%) elles sont cependant moins nombreu-
ses dans les filières du supérieur les plus cotées, généralement
liées au passage par les classes préparatoires ; ainsi ne repré-
sentent-elles que 23% des effectifs des grandes écoles d’ingé-
nieurs. Sans doute observe-t-on une progression sensible des
femmes dans les strates élevées des hiérarchies professionnelles
(19% de l’encadrement en 1991 et 24% en 2001), mais, même
dans la fonction publique où les femmes sont majoritaires
(55%), elles demeurent encore très peu présentes dans les
emplois de direction (14% en 2000 pour l’ensemble des

1 R. Gubbels, Caractéristiques de l’offre et de la demande sur le marché du tra-


vail en matière de main-d’oeuvre féminine in L’emploi des femmes, OCDE, 1970,
p.121

195
emplois de direction, et d’inspection et 11% pour les emplois
laissés à la décision du gouvernement).
Au total du point de vue de l’activité la période actuelle est
marquée par quatre traits1 : une progression constante de l’acti-
vité féminine salariée, une féminisation et une tertiarisation du
salariat, un basculement des normes sociales en matière de
comportement les trajectoires professionnelles des femmes
devenant continues, non interrompues à l’âge de la parentialité
(ce qui transforme les courbes d’activité à deux bosses en
courbes en u renversé), une percée décisive des femmes en
matière de scolarité2 mais inachevée en matière de travail car
subsistent les ségrégations horizontales et verticales. Pour ce
qui concerne le travail, malgré la proclamation d’un droit à
l’égalité professionnelle, subsiste une non mixité des emplois,
les hommes et les femmes étant concentrés dans des secteurs
d’activité différents. Côté chômage les facteurs d’inégalités se
cumulent; le chômage est plus important, plus permanent, plus
durable, plus difficile à saisir, souvent moins indemnisé pour
les femmes que pour les hommes mais, en même temps, moins
visible et de plus « il reste aux yeux de la société moins grave
et moins illégitime, moins perturbant et moins préoccupant »3 .
Après la statistique l’histoire. Celle-ci nous apporte deux
séries de données, les unes générales concernant la situation
des femmes sur le marché du travail à telle ou telle époque, les
autres plus anecdotiques mais cependant non dépourvues de
signification sur tel ou tel évènement ayant marqué l’histoire du
travail des femmes .
Soit tout d’abord un ensemble général de repères
concernant l’histoire du travail des femmes4. Si les femmes ont
toujours travaillé5, les modalités de leur activité ont évolué au

1 M. Maruani, Travail et emploi des femmes, La Découverte, 2000.


2 Si en général l’incitation à travailler est corrélée positivement au niveau d’édu-
cation, peut être conviendrait il toutefois de distinguer les trajectoires socio-
éducatives ascendantes fondées sur un surinvestissement du domaine scolaire
par rapport aux autres membres du milieu social d’origine qui entraîne une
détermination forte à l’égard de l’activité professionnelle et les trajectoires
socio-éducatives descendantes qui entraînent au contraire une détermination
faible à l’activité professionnelle. C. Fournier, Diplôme, trajectoire sociale et acti-
vité des jeunes femmes, Travail et emploi, n°41 3 1989, p.37.
3 M. Mauruani, op.cit., p.61.
4 « L’histoire des femmes ne saurait se concevoir sans une histoire des représen-
tations, décryptage des images et discours qui disent l’évolution de l’imaginaire
masculin et de la norme sociale », F. Thibaud, Introduction à Histoire des femmes en
occident, tome V Le XXe siècle, Plon, 2002, p.65.
5 S. Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé, Odile Jacob, 2002. « Il serait ine-
xact de dire que les femmes sont plus souvent actives professionnellement au-

196
fil du temps. Grosso modo, trois étapes peuvent être dégagées
dans l’histoire récente du travail féminin1. A la fin du XIXème
siècle coexistent travail à domicile et travail en fabrique, le
travail des femmes est encore lié au cycle de vie familiale, la
séparation foyer-travail s’esquissant difficilement. La prise en
compte statistique de l’activité féminine salariée est oscillante
entre optique individuelle et optique familiale permettant diffi-
cilement de distinguer population active et inactive. La figure
emblématique est alors soit celle de la domestique, soit celle de
l’ouvrière du textile. Le climat sociologique est marqué par une
hostilité syndicale au travail des femmes et par une législation
d’inspiration « protectrice » qui, en même temps, « a contribué
à légitimer une conception des femmes définies par leur
fonction procréatrice et leur assignation au domestique »2. La
première guerre est perçue par l’opinion publique comme un
véritable bouleversement de la place des femmes dans la so-
ciété. Celles-ci sont massivement appelées pour remplacer les
hommes dans de nouveaux secteurs, métallurgie ou chimie.
Mais les historiens considèrent que la guerre ne fut qu’une
parenthèse suivie d’un reflux de l’activité féminine et d’un
renforcement des rôles traditionnels d’« épouse et de mère »
car, en effet, entre les deux guerres – même si, avec l’essor de
la scolarité , décline l’image de la jeune fille bourgeoise oisive,
laquelle trouve désormais à s’employer dans des activités ter-
tiaires (emplois de bureaux) – les femmes se trouvent canton-
nées dans leurs fonctions traditionnelles qui, consistant à en-
seigner, soigner ou assister, prennent appui, dans le travail, sur
des pratiques familiales. Le droit au travail des femmes ne
tardera pas à être remis en question avec les campagnes
catholiques en faveur du « retour au foyer » et surtout avec la
législation de Vichy. Ce que nous montre finalement l’histoire
c’est qu’on ne peut déconnecter le travail des femmes et la
représentation que se fait la société des liaisons production -
reproduction et donc de l’image de la famille qui en résulte :
« dans la phase de première industrialisation (où l’agriculture
était encore un mode dominant et où la famille de type

jourd’hui qu’au début du siècle : dans l’agriculture, l’artisanat, le commerce, elles


ont toujours participé au travail, comme « aides familiales » même si elles n’é-
taient pas toujours reconnues comme actives. Ce qui est donc nouveau , c’est la
forme salariée de leur activité et la séparation, physique que cela implique entre
les activités domestiques et les activités professionnelles, qui favorise la visibilité
sociale de ce travail », D. Merlié et J. Prevot, La mobilité sociale, La Découverte,
1991, p.51.
1 Françoise Battagliola, Histoire du travail des femmes, La Découverte, 2000.
2 Idem, p.47.

197
patriarcal était la forme la plus répandue), la femme travaillait
dans la famille, d’où une sorte d’auto-régulation travail-famille.
Pendant la période où se développe l’industrialisation, émerge,
avec le mouvement de salarisation massive, la famille ouvrière ;
c’est une famille de type conjugal qui devient alors dominante
dans laquelle la femme travaille à l’extérieur où elle reçoit un
salaire d’appoint et la régulation est alors fondée sur le travail
salarié de la femme. Enfin, plus récemment, c’est le développe-
ment des familles à deux apporteurs, tandis que se transforme
le rapport salarial et que tend à s’instaurer le partage du travail ;
toutes les femmes travaillent et la régulation à l’œuvre est le
partage du travail dans la famille1 ». L’histoire des femmes ou
celle de la famille, nécessairement liées pour comprendre le
travail féminin, nous montrent ainsi la manière dont les repré-
sentations de ce travail peuvent changer dans le temps ou l’es-
pace et influencent en retour la saisie de l’activité féminine2.
Enfin si le droit confère un statut aux formes d’activité et inflé-
chit par la même les catégories statistiques, il convient égale-
ment de s’interroger, comme le font les juristes, sur son effecti-
vité.
Soit maintenant quelques évènements marquants dans
l’histoire de l’accession des femmes à un certain nombre de
professions qui leur était jusque là refusées : « en I868, Emma
Chenu, la deuxième bachelière de France, obtient la licence de
mathématiques à la Sorbonne. Julie Daubié, première bacheliè-
re en date, est reçue à la licence es lettres en 1871. Entrée à la
Faculté de médecine en 1866, Madeleine Barrois obtient son
doctorat en médecine en 1875. En 1887 la Faculté de droit
admet sa première étudiante française, Jeanne Chauvin, qui
obtient le titre de docteur en droit en 1892… Avant 1947 pas
une seule femme professeur d’université… Il a fallu attendre
1993 pour que, dans une discipline aussi fortement féminisée
que l’anglais, le président du jury de l’agrégation externe soit
pour la première fois, une femme… Depuis 1892 les femmes
peuvent obtenir un diplôme en droit, mais ce n’est qu’en 1900,
après une ardente campagne menée par Jeanne Chauvin, sou-

1 M-A. Barrère-Maurisson, Du travail des femmes au partage du travail, Sociologie


du travail, juillet-septembre 1984, pp.253-254.
2 « L’histoire du travail féminin est inséparable de celle de la famille, des rapports
des sexes et de leurs rôles sociaux » M. Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire,
Flammarion, 1998, p.194.

198
tenue par le quotidien La Fronde, qu’une loi ouvre le barreau
aux femmes »1.
Il convient toutefois de s’interroger sur les conditions de
constitution des données. C’est ainsi par exemple qu’en matiè-
re statistique les définitions, les méthodes de collecte, le degré
de détail dans la description des situations sont souvent ina-
daptés à la saisie du travail ou du non travail des femmes.
L’élaboration des statistiques du travail remontant à une
conception du marché du travail constitué par les hommes,
travail à domicile ou dans le secteur informel, temps partiel ou
travail précaire, aides familiales, production aux fins d’autocon-
sommation, chômage et recherche d’emploi ou disponibilité
comportent nombre de biais lorsqu’il est question du travail
salarié des femmes. En effet la définition SNC du travail (pro-
duction de biens et des seuls services destinés à la vente ou au
troc) exclut les services non rémunérés rendus par les membres
du ménage – généralement les femmes – et qui sont associés à
la production, à des fins d’autoconsommation. La détermina-
tion de l’activité se fait à partir d’enquêtes auprès des ménages ;
plus la période de référence à laquelle on se rapporte pour
évoquer le fait d’avoir ou non travaillé est courte plus la proba-
bilité d’avoir une réponse négative est grande, les femmes étant
plus nombreuses parmi les travailleurs occasionnels et saison-
niers, leur travail risque d’être sous estimé. Les aides familiaux,
travailleurs familiaux non rémunérés qui effectuent un nombre
d’heures de travail inférieur à un certain seuil ne sont pas
comptabilisés, or , dans bien des cas, ce sont très souvent des
femmes. La définition du chômage implique que la personne
doit rechercher activement un emploi, l’ignorance des critères
du caractère actif de la recherche (critères qui différent
d’ailleurs selon les pays), la recherche qui ne s’effectue pas en
passant par les canaux officiels, situations qui sont souvent
celles des femmes, conduisent à sous estimer leur taux de chô-
mage. Par ailleurs pour être considéré comme chômeur il faut
non seulement rechercher activement un emploi mais égale-
ment être disponible immédiatement ou dans un délai donné
pour prendre un emploi, plus le délai requis est court , plus les
femmes dont la disponibilité est fonction de la possibilité de
faire garder leurs enfants ou de l’existence et de l’accessibilité
des structures de garde risquent d’être handicapées et, de ce

1F. Barret-Ducrocq, E. Pisier, Femmes en tête, Flammarion, 1997, p.25, 26, 41,
470.

199
fait d’être considérées comme inactives plutôt que comme
étant au chômage1.
On peut de même s’interroger sur les conditions d’élabo-
ration des budgets temps lorsqu’il s’agit de saisir les activités
domestiques. Sans revenir sur les difficultés posées par le trai-
tement des cumuls d’occupations et depuis longtemps mises en
lumière2, donnons tout d’abord quelques résultats. Selon l’en-
quête emploi du temps INSEE de 1999 la répartition des
temps d’une journée était en moyenne la suivante :
Salariés Ensemble de la
population
Hommes Femmes Hommes Femmes
Temps physiologique 11h02 11h 36 11h56 12h11
Temps de travail 6h02 4h57 4h12 2h38
Temps domestique 2h07 3h46 2h24 4h23
Temps libre 3h53 3h06 4h52 4h12
Dont temps de loisir 3hO4 2h22 3h55 3h17

L’inégalité sexuelle qui s’observe peut encore être mieux


précisée en détaillant (en minutes par jour) les activités do-
mestiques pour les personnes vivant en couple en mettant ainsi
en lumière le type de partage des tâches en résultant et les
éventuels infléchissements observables au fil du temps3.

1 P. Bollé, Le travail des femmes. Comparaisons internationales, Raison présente


n°140 4 trimestre 2001, reproduit in Problèmes économiques n°2759 du 1er mai 2002.
2 M. Guilbert, N. Lowit et J.Creusen, Problèmes de méthode pour une enquête
de budgets temps. Les cumuls d’occupation, Revue française de sociologie, octobre-
décembre 1965, pp.325-335.
3 C. Brousse, La répartition du travail domestique entre conjoints reste très
large-ment spécialisée et inégale, France portrait social 1999-2000, INSEE.

200
Homme Femme
Part des
hommes
(en %)
1986 1999 1986 1999 1986 1999
Activités à dominante
féminine
Couture 0 0 13 9 0,8 1,9
Entretien du linge 2 2 37 28 4,6 7,1
Ménage 9 11 57 67 14,1 14,5
Soins aux enfants et aux
adultes 6 7 34 28 14,7 19 ,8
Cuisine 14 14 75 69 15,3 16,5
Vaisselle 10 8 39 28 20,3 22,4
Total 41 42 260 229 13,5 15,6
Activités mixtes
Jeux, éducation des enfants 5 6 9 10 35,8 36,7
Courses 15 27 28 37 39,7 42,7
Soins aux animaux
domestiques 6 7 4 5 59,7 57,2
Comptes et démarches 6 7 4 5 59,4 56,5
Total 35 47 45 57 44,1 45,2
Activités à dominante
masculine
Entretien et divers 10 8 4 3 70,6 71,8
Jardinage 25 22 9 9 74,1 70,7
Bricolage 32 41 2 5 93,3 89,6
Total 67 70 15 17 81,6 80,6
Ensemble 143 160 320 31 31 ,0 34,5

Le mode traditionnel d’analyse en économie du travail est


de distinguer temps de travail et temps de loisir ; si on prend
en considération l’idée que l’offre de travail est celle d’un mé-
nage plutôt que d’un individu, est introduit alors un question-
nement particulier sur la répartition du temps de travail
domestique et du temps de travail professionnel entre les deux
individus composant le couple. Si le ménage s’élargit avec la
survenance d’enfants, il peut alors être utile de distinguer au
sein du travail domestique un temps parental, voire de
subdiviser ce dernier en distinguant quatre temps parental
différenciés : un temps de sociabilité parentale, un temps pa-
rental domestique, un temps parental « taxi » et un temps pa-
rental scolaire1. On observera alors que « la parité profession-
nelle ne va pas de pair avec la parité de la charge de travail au
sens large, c’est-à-dire incluant tout le travail effectué dans la
1 M-A. Barrère-Maurisson, S. Rivier et O. Marchand, Partage des temps et des tâches
dans les ménages, La Documentation française, 2001.

201
famille ». En effet si dans un couple actif le partage du temps
professionnel total du couple reste relativement équilibré
(53,6% du temps total pour un homme et 46,9% pour les fem-
mes), les femmes assurent 60% du temps domestique et
parental et ne bénéficient que de 40% du temps personnel
global du ménage.
Au terme de ce parcours, tour à tour descriptif et critique, la
« visibilité » du travail féminin peut ainsi faire l’objet d’une
appréciation mieux fondée.
PARADIGMES
Les matériaux rassemblés peuvent maintenant faire l’objet
d’une « lecture », c’est-à-dire d’une interprétation. Il n’est pas
cependant de lecture innocente car toute analyse est fonction
de ce que Schumpeter qualifiait de vision, que d’autres appel-
lent problématique et que, plus généralement depuis Kuhn, on
baptise paradigme. Trois types d’analyses s’offrent à nous pour
interpréter le travail féminin.
La première, largement partagée chez les économistes, est
celle combinée de l’allocation alternative du temps et du capital
humain. En ayant montré, il y a quelques années, les apports et
apories1, nous dirons qu’elle est asexuée dans ses fondements,
le même type de calcul économique fondant les décisions des
uns et des autres ; elle est en même temps a-spatiale dans son
champ d’application , la même logique régissant le travail de la
femme américaine ou afghane ; si elle peut comporter une
certaine dynamique c’est pour des raisons limitées d’ordre
économique (changements de la productivité) ou démographi-
que (survenue d’enfants) mais en ignorant largement les
transformations du système productif (modification des modes
de production) ou du système sociétal (transformation des va-
leurs). A. Sen a bien montré les insuffisances de ce mode
d’approche lorsqu’il est question en particulier du travail des
femmes ; « son analyse souffre de certaines limites fondamen-
tales ; en particulier 1) elle considère comme évidentes l’exis-
tence et la réalisation d’un équilibre du marché concurrentiel
(avec ou sans institutions de marché et conditions concurren-
tielles) ; 2) elle ignore le rôle des préjugés sociaux et des idées
préconçues qui règnent sur le marché du travail (au delà du
comportement « stochastiquement rationnel » de l’employeur

1 G. Caire, Analyse microéconomique du travail féminin : apports et apories,


Revue d’économie politique, 1989, n°3, pp.446-465.

202
souligné par Phelps (1972), 3) elle prend à la légère les
« conflits de coopération » implicites dans l’organisation do-
mestique en se concentrant soit sur une solution de « marché
implicite », soit sur la domination supposée d’un chef de
famille altruiste, et elle ignore en particulier le rôle des distor-
sions des perceptions et du pouvoir de négociation dans
l’explication des décisions familiales relatives à l’investissement
dans le capital humain et la décision sexuelle du travail et 4) à
propos de ce dernier point, elle ignore le rôle de la trans-
mission auto-entretenue » dans le maintien de l’asymétrie entre
les sexes »1. Mais ce type d’économie n’est pas innocent dans la
mesure où le raisonnement circulaire qu’il emploie et les pré-
supposés sur lesquels il repose conduisent à légitimer les si-
tuations discriminantes observées : « En économie politique, la
description des ‘lois’ scientifiques concernant le salaire des
femmes créa une sorte de logique circulaire dans laquelle les
bas salaires étaient à la fois la cause et la démonstration du fait
que les femmes étaient moins productives que les hommes.
D’un côté les salaires des femmes présumaient leur infériorité
sur le plan de la production, d’autre part leurs bas salaires
étaient la preuve qu’elles ne pouvaient pas travailler aussi dur
que les hommes… L’économie politique eut d’autres consé-
quences encore. En proposant deux ‘lois’ différentes concer-
nant les salaires, deux systèmes d’évaluation du travail, les éco-
nomistes établirent une division sexuelle de la main-d’oeuvre,
division réputée fonctionnelle. Bien plus, en invoquant deux
séries de lois ‘naturelles’ – les lois du marché et les lois bio-
logiques – pour expliquer la différence entre la situation des
hommes et celle des femmes, ils légitimèrent les pratiques en
cours. La plupart de ceux qui critiquaient le capitalisme et la
situation de la travailleuse acceptèrent les lois des économistes
comme inévitables et proposèrent des réformes qui ne s’atta-
quaient pas à ces lois »2.
Une seconde approche, dont sont davantage familiers les
sociologues, est l’analyse structurale3. Les structures qui condi-

1Ethique et économie, PUF 1993 p.252 note 2.


2 J.W. Scott, La travailleuse, in G. Duby et M. Perrot, Histoire des femmes en
Occident T. IV Le XIXe siècle pp.493-495 op. cit.
3 Ce que ceci implique comme enrichissement de l’analyse par rapport à une
théorisation en termes d’allocation alternative du temps et de capital humain
peut, à titre liminaire, être illustré comme suit : « l’offre de travail des femmes
mariées est appréhendée par les théories économiques en termes de calcul
économique aboutissant à une répartition optimale du temps entre travail mar-
chand et non marchand et loisir. Dans ce calcul interviennent nombre de va-
riables ayant trait aux caractéristiques démographiques et économiques de la

203
tionnement le travail féminin sont nombreuses1. C’est tout
d’abord bien entendu la famille mais, si les travaux statistiques
ou économétriques prennent bien en compte sa dimension
spatiale (nombre d’enfants) pour rendre compte du travail
féminin, ils ignorent généralement sa dimension temporelle
(lignées parentales ou beau-parentales de la femme2, son éven-
tuel veuvage ou divorce) qui interfère aussi en ce domaine3.
Les structures sont également celles des classes : familles ou-
vrières ou familles bourgeoises n’ont pas les mêmes comporte-
ments tant en matière de travail salarié que de travail domesti-
que, non seulement parce que des catégories intermédiaires
(domesticité) peuvent relayer ou non l’individu dans l’accom-

famille. Ces approches que nous résumons brièvement théorisent les termes du
choix auquel toutes les femmes sont confrontées : activité ou inactivité. Mais, en
réduisant le comportement humain à une simple mécanique, elles appauvrissent
la réalité. Dans ce deuxième volet de l’activité féminine, nous esquissons deux
dépassements éventuels des analyses traditionnelles. La référence au groupe so-
cial d’appartenance des femmes permet d’introduire par delà les explications
d’ordre économique, la dimension sociologique de l’activité féminine. La réfé-
rence au mode de consommation permet d’élargir le cadre de l’analyse. L’activité
féminine peut être interprétée comme un moyen de niveler les inégalités et
conditions de vie et d’accéder au mode de consommation des catégories
dominantes » P. Bouillaguet-Bernard, A. Gauvin et J-L. Outin, Femmes au travail,
prospérité et crise, Economica, 1981, pp.32-33.
1 « Tout individu a plusieurs identités. Le fait d’être un homme ou une femme
constitue l’une de ces identités. Appartenir à une famille en est une autre. Etre
membre d’une classe sociale, d’un groupe professionnel, d’une nation ou d’une
communauté peut créer des liens particuliers. L’individualité de la personne
coexiste avec diverses activités de ce type. Notre conception de nos intérêts, de
notre bien-être, de nos obligations, de nos objectifs et de la légitimité de notre
comportement est influencée par les effets variés – et parfois conflictuels de ces
diverses activités », A. Sen, Ethique et économie, op. cit., p.229.
2 A-M. Daune-Richard, Travail professionnel et travail domestique : le travail et
ses représentations au sein de lignées féminines, Travail et emploi, n°7, juillet-
septembre 1986, pp.49-56 ; G. Menahem, Activité féminine et inactivité, la mar-
que de la famille du conjoint, Economie et statistique, n°211, juin 1988, pp.49-55.
3 La décision de travailler est liée à la catégorie professionnelle du père et, par la
suite, à celle du mari et au devenir, au fil du temps, du couple ainsi que l’ont
montré J. Frisch, Activité et inactivité professionnelle des femmes en fonction
de leur origine sociale, Sociologie du travail, avril-juin 1976, pp.169-191 ou A.
Michel Activité professionnelle de la femme et vie conjugale, CNRS, 1964. Toutefois, plus
que d’un strict déterminisme, il convient de faire place à la stratégie des couples :
« la place de l’activité professionnelle des femmes dans les stratégies des couples,
apparaît donc prépondérante pour comprendre leurs comportements d’activité ;
elle dépend des positions respectives des membres du couple (phénomènes de
dominance ‘culturelle’), des caractéristiques de l’emploi de l’un et de l’autre (ni-
veau de rémunération, stabilité) et des possibilités pour l’homme d’accéder à
une vie professionnelle plus avantageuse et plus valorisante à travers une
stratégie de mobilité », A. Pitrou et autres, La continuité de l’activité
professionnelle, trajec-toires d’employées du secteur tertiaire, Sociologie du travail,
juillet-septembre, 1984 p.292.

204
plissement de certaines tâches, mais aussi parce que les logi-
ques mentales qui régissent les comportements font du travail
salarié une nécessité ou une « vertu »1. Même si les clivages re-
ligieux ou idéologiques ont sans doute connu un affaiblisse-
ment, on ne saurait toutefois en négliger l’importance ; les
« cent et une familles de l’Europe » qu’évoquent Burguière et
Lebrun2 sont sans doute une figure de style mais non dénuée
de pertinence car conférant aux structures mentales un certain
rôle et permettant de distinguer un certain nombre de « mo-
dèles » du travail féminin3. En rompant avec l’économisme qui
caractérise trop souvent l’analyse du travail féminin, l’approche
structurale a le mérite non seulement d’élargir le champ des va-
1 K. Blunden, Le travail et la vertu, Payot, 1982.
2 A. Burguière et F. Lebrun, Les cent et une famille de l’Europe, in A. Burguière,
C. Klapisch-Zuber, M.Segalen et F. Zonabend (dir.), Histoire de la famille 3 Le choc
des modernités, A. Colin, 1986, pp.21-122.
3 Si l’on s’en tient à l’Europe occidentale on peut ainsi distinguer quatre mo-
dèles : « – le modèle « nordique » (Suède, Danemark, Finlande, partie orientale
de l’Allemagne) est marqué par un haut niveau d’activité féminine, une recherche
de l’égalité y compris dans le partage des tâches familiales, une politique des pou-
voirs publics très axée sur la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle.
Le travail à temps partiel est bien développé mais souvent comme une forme
d’accès au marché du travail ; – le modèle « continental » (Allemagne, Autriche,
Pays-Bas) maintient un partage assez strict des rôles professionnels et familiaux
entre hommes et femmes. Pourtant l’activité professionnelle des femmes y
progresse sensiblement, bien que la conciliation entre vie professionnelle et vie
familiale soit peu favorisée par les pouvoirs publics. Ainsi les équipements col-
lectifs en faveur de la petite enfance sont très développés. Dans le cas des Pays-
Bas, cette conciliation vie professionnelle - vie familiale se concrétise par une
pratique très largement répandue du travail à temps partiel féminin ; – le modèle
« insulaire libéral » (Grande Bretagne, Irlande) laisse au marché le soin de réguler
l’apport des femmes à la vie professionnelle. En revanche la collectivité prend en
charge ceux qui sont les plus démunis, tout en mettant en place des politiques de
retour au travail des personnes « assistées ». Les taux d’activité sont relativement
élevés grâce à une forte diffusion des temps partiels courts. Le taux de chômage
des femmes est ainsi plus faible en Grande Bretagne que celui des hommes ; – le
modèle « méridional » (Italie, Espagne, Grèce, Portugal) est plus marqué que
dans les autres pays d’ Europe par des solidarités familiales traditionnelles, mais
également par un partage des rôles qui privilégie le rôle familial de la femme.
Pourtant l’activité professionnelle des femmes hors du domicile se développe là
aussi fortement, mais elle se traduit par une recherche d’emploi à temps plein, un
fort taux de chômage féminin et, au total, par une difficile conciliation entre vie
familiale et vie professionnelle. L’intérêt de l’étude est de démontrer également la
place hybride qu’occupent la France et aussi la Belgique par rapport à ces mo-
dèles européens », J-C. Guergoat, O. Marchand et C. Seibel, L’évolution des
marchés du travail européens dans les années quatre vingt dix. Premières informa-
tions et premières synthèses, n°29 1. 1999 reproduit in Problèmes économiques n°2635 du
13 octobre 1999 p.12. Les modèles sont encore différents et beaucoup plus com-
plexes dans d’autres sociétés comme a pu le montrer au Maghreb G. Tillion, Le
harem et les cousins, Le Seuil 1966 ou au Mexique M-N. Chamoux, La division se-
xuelle du travail chez les indiens du Mexique : idéologie des rôles et rôles de l’i-
déologie, Critiques de l’économie politique, n°11 septembre-décembre 1981, pp.68-82.

205
riables à prendre en compte, de lier production et reproduction
(biologique et sociale) mais aussi de réintroduire l’importance
des représentations car en effet « le rôle féminin officiel ne
coïncide pas terme à terme avec les tâches accomplies par les
femmes. Il ne correspond même pas toujours étroitement aux
savoir faire féminins effectifs. Des décalages importants peu-
vent s’observer entre les tâches que les femmes sont capables
d’accomplir (leurs qualifications, leurs compétences techni-
ques), celles qu’elles remplissent effectivement (leurs perfor-
mances techniques) et celles qui sont en principe réservées à
leur sexe dans les représentations de la division sexuelle du
travail (le rôle féminin) »1.
Une troisième modélisation fait intervenir, après l’individu
et la famille, le couple. On entre alors dans l’analyse de genre2.
Aux Etats-Unis les gender studies ont conquis leur entrée dans le
champ des études universitaires. Ce courant de pensée se ren-
contre aussi en France où, même si le concept de genre est
aussi utilisé, on préfère généralement recourir à une autre ter-
minologie. Cette approche nouvelle présente, semble-t-il, deux
caractéristiques essentielles : ouvrir de nouveaux chantiers à la
recherche d’une part, remettre en cause les problématiques
usuelles des sciences sociales d’autre part. On pourrait donc
dire que, en extension comme en compréhension, l’économie
du genre constitue une vision alternative à celle développée par
G. Becker et l’école de Chicago lorsqu’ils étendent le calcul
économique à des domaines comme la famille, l’éducation ou
la culture ; à cette lecture les gender studies substituent l’idée
d’une hiérarchie entre le masculin et le féminin, proposent une
grille posant comme centrale l’étude de la domination entre les
sexes et de ses conséquences, offrent un questionnement sur
l’androcentrisme à l’œuvre dans les représentations sociales et
dans la construction des systèmes de pensée. A partir de ces
constats s’élabore alors une conceptualisation originale que
tentent de cerner des élaborations théoriques telles que divi-
sion sexuelle du travail ou rapports sociaux de sexe ; autrement
dit, croisant anthropologie et histoire des mentalités d’une part
et analyse économique et sociologique d’autre part, conjuguant
une interrogation sur les pratiques et les représentations
sociales, la différence des sexes devient paradigmatisée. De
même, si on se réfère à la conceptualisation des rapports so-
1 M-N. Chamoux, La division sexuelle du travail chez les indiens du Mexi-
que : idéologie des rôles et rôle de l’idéologie, article cité, p.69.
2 D. Chabaud, Problématiques de sexes dans les recherches sur le travail et la
famille, Sociologie du travail, juillet-septembre 1984, p.359.

206
ciaux de sexe, davantage inspirée d’une problématique mar-
xiste, on montrera que ces rapports, qui sont eux aussi des
construits sociaux, sont antagoniques, ont une base matérielle
et pas seulement idéologique, traduisent des rapports de pou-
voir ; là où l’analyse traditionnelle s’intéresse à l’étude de la
famille, on analysera un mode de production domestique. Au
total, « ces analyses ont ouvert une brèche et porté la critique
sur le terrain théorique et épistémologique, obligeant à une
révision fondamentale de certains des fondements des sciences
sociales jusque là considérés comme allant de soi. L’analyse de
la construction théorique, sociale et idéologique de la domi-
nation de genre bouscule de façon radicale les présupposés
naturalistes qui prévalent dans les théorisations des sciences
sociales et tendent à naturaliser les « différences » entre hom-
mes et femmes ; elle met en question les fondements d’une
méthodologie qui traite de façon socialement homogène les
deux catégories, les hommes et les femmes »1. Les gender studies
introduisent l’idée d’une hiérarchie entre le masculin et le
féminin, proposent une grille posant comme centrale l’étude de
la domination entre les sexes et de ses conséquences, offrent
un questionnement sur l’androcentrisme à l’œuvre dans les
représentations sociales et dans la construction des systèmes de
pensée. Cette approche qui a permis de renouveler l’analyse
historique2 permet aussi d’éclairer nombre de phénomènes,
tant pour ce qui est des inégalités spécifiques que révèlent les
budgets temps que pour ce qui est de la valorisation différente,
par le marché du travail, des tâches masculines sensées résulter
d’un effort de formation et des tâches féminines considérées
souvent comme « naturelles » et, plus généralement, pour l’in-
terprétation de la distribution différenciée des occupations
dans les espaces « publics » et « privés »3,ce qui n’est pas sans

1 E. Apfelbaum, Domination in H. Hirata, F. Laborie, H. Le Loaré, D. Senotier,


Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2000, p.46.
2 « Animée d’abord du simple désir de rendre visible (Becoming visible fut le titre
d’un recueil fameux), cette histoire est devenue beaucoup plus problématique,
moins purement descriptive et plus relationnelle. Au premier plan, de ses
préoccupations, elle met désormais le gender, à savoir les relations entre les sexes,
non pas inscrits dans l’éternité d’une introuvable nature, mais produits d’une
construction sociale qu’il importe justement de déconstruire » G. Duby et M.
Perrot Ecrire l’histoire des femmes, introduction à Histoire des femmes en Occident,
Perrin 2002 T. 1 p.19.
3 Ce que G. Fraisse traduit par une formule lapidaire : « De la maternité édu-
catrice à la responsabilité sociale et politique, les femmes sont celles qui font les
moeurs pendant que les hommes font les lois », Les femmes et leur histoire,
Gallimard 1998, Folio Histoire, p.194.

207
rapport avec l’inscription des tâches dans la temporalité1, voire
dans l’inconscient collectif2.
Il est à noter que cette réflexion a contribué à un certain
nombre d’initiatives méthodologiques de la part des organisa-
tions internationales. La conférence de Pékin en 1995 en con-
sacrant la reconnaissance d’une nouvelle génération de droits
humains (droits reproductifs et sexuels) a mis en avant deux
principes stratégiques : le gender mainstreaming ( appréciation des
effets de genre et intégration de l’égalité des chances entre
hommes et femmes) et, consacré par les traités de Maastricht
et d’Amsterdam, le gender empowerment (donner du pouvoir aux
femmes à tous les niveaux de décision, ce qui a conduit par
exemple au Conseil de l’ Europe au concept de « démocratie
paritaire »). Tenant compte du fait que les hommes et les fem-
mes n’ont pas les mêmes possibilités d’accès aux formes de
consommation, de loisir et de travail, le PNUD a élaboré à cet
effet deux indicateurs sociaux spécifiques. L’indicateur sexo-
spécifique de développement humain (ISDH) tente de mesurer
les inégalités dont les femmes sont victimes en utilisant les
mêmes techniques que pour construire l’indicateur de dévelop-
pement humain qui rend compte des différences d’accès des
nations aux capacités essentielles de développement humain ;
sont à cet égard calculés l’espérance de vie à la naissance, le
taux brut de scolarisation et le PIB par tête mesuré en termes
de parité de pouvoir d’achat. Parallèlement, le PNUD calcule
un indicateur de participation des femmes (IPF) mesurant la
1 « La femme est conçue comme médiatrice avec le passé alors que, plus ou
moins confusément, l’homme se réserve d’être médiateur avec l’avenir et chargé
de l’élaboration de la modernité. Pour laisser entendre que c’est la femme qui
assure une permanence au sein des sociétés en évolution, on se sert de l’argu-
ment de nature. Conçue comme plus près de la nature, davantage soumise à la
nature, la femme est implicitement chargée de maintenir, beaucoup plus que
d’innover. La femme qui rejette toute tradition et qui cherche à innover est
ressentie, beaucoup plus nettement que s’il s’agissait d’un homme, comme
provoquant le scandale », observait, il y a une trentaine d’années, E. Sullerot
Conception du rôle de la femme dans les sociétés modernes du point de vue
sociologique et économique, in L’emploi des femmes, OCDE, 1970, p.101.
2 « La psychanalyse moderne a remis l’accent sur le fait que l’être humain est à la
fois formé d’un élément masculin et d’un élément féminin. Or, par la force de la
division du travail entre les sexes, l’homme a été peu à peu amené à refouler cet
élément féminin de sa personnalité, tandis que la femme en refoulait l’élément
masculin. La projection de cette attitude sur la société a logiquement abouti à
masculiniser les organisations formelles, en exaltant les vertus mâles et à fémi-
niser les organisations informelles dans lesquelles les vertus féminines triom-
phaient. Ce phénomène était d’autant plus accentué que la société était forte-
ment structurée, aboutissant ainsi à un déséquilibre dans les deux types d’orga-
nisations » F. Latout da Veiga Pinto, La femme et la décision : une priorité de
politique sociale, Travail et société, n°2, avril 1976, p.20.

208
discrimination dont celles-ci sont victimes dans les sphères
économique, sociale ou politique. La construction de ces indi-
cateurs sociaux contribue ainsi à donner corps à l’observation
de A. Sen selon qui « le vrai problème est celui des inégalités
de pouvoir l’évolution des sociétés ».
La « lisibilité » du travail féminin nous montre ainsi com-
bien l’idéologie du chercheur, dont on méconnaît trop sou-
vent l’importance au nom de l’objectivité prêtée à la recherche
est sans cesse présente dans les discours qui peuvent se tenir
sur le travail des femmes.
PERSPECTIVES
Une « lecture » est inutile si elle n’influence pas les repré-
sentations et les comportements. Nous suggérons en consé-
quence un prolongement possible des analyses que l’on peut
faire du travail féminin dans trois directions.
Les « fonctions » sur le marché du travail demeurent encore
en grande partie distinctes pour les hommes et pour les fem-
mes1. Le travail féminin est largement prédéterminé : « en-
seigner, soigner, assister, cette triple mission constitue la base
des « métiers féminins »2. Si l’on souhaite en ce domaine une
plus grande homogénéisation, il importe en conséquence de
briser les « murs de verre » et le « plafond de verre » qui inter-
disent l’accès des femmes à certaines tâches3 ou certaines
responsabilités4. On devrait aussi s’interroger sur le caractère

1 « C’est toujours par le biais de la spécificité que l’on emploie les femmes. Il a
suffi qu’à chaque étape du processus de modernisation on créée une petite diffé-
rence entre les tâches masculines et féminines pour que se maintienne le fossé
entre un métier masculin qualifié et des fonctions féminines déqualifiées… Cha-
que fois que l’on introduit d’une façon ou d’une autre l’idée d’une spécificité
(masculine ou féminine peu importe) on crée les conditions nécessaires et suffi-
santes à la division sexuelle du travail et de l’emploi. Une division sexuelle qui,
dans le travail comme dans l’emploi se donne à voir pour évidente. Dans le tra-
vail, c’est la redéfinition permanente des tâches, des postes, des qualifications,
des métiers qui construit la différence hommes/femmes. Dans l’emploi, c’est
l’affirmation récurrente de la contingence de l’activité féminine qui donne son
assise à la division sexuelle », C. Maruani et C. Nicole du travail à l’emploi ; l’en-
jeu de la mixité, Sociologie du travail, 1987, n°22, pp.239, 244.
2 M. Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, op. cit., p.232.
3 H. Sarfati, La promotion de l’égalité des chances et de traitement en faveur des
femmes dans la vie active ; quels problèmes ? Quelles perspectives ?, Travail et so-
ciété, septembre 1985, pp.291-308 ; M. Ormos, L’intégration des femmes dans
des « métiers d’hommes » : le cas d’EDF-GDF, Revue française des affaires sociales,
juil-let-septembre 1986, pp.147-160.
4 A-M. Crozelier et A. Racape, L’accès des femmes aux emplois traditionnel-
lement masculins, Travail et emploi, n°25, septembre 1985, pp.55-66.

209
« choisi » ou « contraint » de certaines modalités d’emploi com-
me le travail partiel1 et sur les incidences qui peuvent en dé-
couler pour une « carrière » salariale2. La législation du travail
(travail de nuit par exemple3), celle de l’éducation (accès des
femmes dans les écoles militaires) ont également en la matière
un rôle à jouer.
Les rémunérations ne sont pas, toutes choses égales par
ailleurs, analogues pour les hommes et pour les femmes4. Au
delà de la « discrimination statistique » ou de la discrimination
beckerienne par « les goûts », il convient de s’interroger, nous
semble-t-il, sur la manière dont, dans la job evaluation hier ou
l’analyse des compétences aujourd’hui sont repérés les élé-

1 « Le travail à temps partiel a de multiples vissages : temps choisi ; temps


contraint ou temps éclaté, forme de sous-emploi flexible ou façon d’aménager le
temps de travail » M. Maruani, Travail et emploi des femmes, op. cit., p.79 ; D. Ker-
goat, Les femmes et le travail à temps partiel : une relation multiforme et
complexe au temps travaillé, Travail et emploi, n°21, septembre 1984, pp.7-22
2 Toute interprétation du travail à temps partiel des femmes se situe entre deux
visions. La première optimiste : « la formule du travail à temps partiel a, entre
autres avantages, de permettre à la femme mariée dans certains cas, dans une
certaine hypothèse, à une certaine période de sa vie, de concilier une dualité de
rôles : rôle familial, fondement de nos civilisations occidentales et vie profession-
nelle qui, par surcroît, est pour celle une source d’équilibre et d’enrichissement «
J. Hallaire, le travail à temps partiel in L’emploi des femmes, OCDE, 1970, p.250. La
seconde beaucoup plus négative : « Travail tronqué, sans perspective de promo-
tion, le travail à temps partiel ménage certes les deux pôles de l’activité des fem-
mes, la famille et le travail, mais interdit d’envisager un métier en termes de
carrière. On réintroduit la famille contre le travail en substituant à la tradition-
nelle division sexuelle du travail, une division sexuelle du temps de travail : le
plein temps aux hommes, le mi-temps aux femmes. Ce travail en trompe l’œil
évite toute concurrence » R-M. Lagrave, Une émancipation sous tutelle. Educa-
tion et travail des femmes au XXe siècle, in G. Duby et M. Perrot Histoire des
femmes en Occident Tome V le XXe siècle, op. cit., p.609.
3 Travail pour la comprehension duquel la référence à l’histoire s’impose : « Il
vaut mieux connaître sa propre histoire si l’on veut en maîtriser l’héritage. La loi
interdisant le travail de nuit des femmes, comme toute législation spécifique de
protection des femmes (des femmes et non de la maternité) s’enracine dans un
double contexte : une certaine structure de la famille, une vision très majoritai-
rement partagée du rôle de la femme dans la famille et un mouvement ouvrier
qui luttait contre la concurrence par l’exclusion », M. Bertrand, M-N. Thibault
Pourquoi pas la nuit ?, CFDT aujourd’hui janvier-février 1982 reproduit in Problè-
mes économiques, n°1768, du 7 avril 1982 p..26 ; J. Bue et D. Roux-Rossi, Le travail
de nuit des femmes, La Documentation française, 1993 ; J. Bue et D. Roux-Rossi,
Le travail de nuit des femmes dans l’industrie : les enseignements d’une étude
monographique, Travail et emploi, n°56, 2/1993, pp.129-133.
4 Les écarts de salaires ne datent pas d’aujourd’hui. Au début du siècle Léonie
Champeix dite André Léo s’en était déjà saisie en y consacrant un roman entier
(M. Reberioux, L’ouvrier à travers l’art et la littérature in G. Willard (dir.), La
France ouvrière tome 1, Editions de l’ Atelier, 1995, p.462. Mais ce qui était alors
considéré comme « normal » ne l’est plus de nos jours.

210
ments constitutifs, « acquis » ou « innés »1, dont ils sont ensuite
pondérés et traduits dans les classifications, sur la façon dont
est prise en compte la validation des acquis professionnels, la
façon dont la législation sur la parité est appliquée, voire la
manière dont, dans les modèles de « signalement », la nature
des diplômes plus ou moins sexuellement attribués aux unes et
aux autres, le sexe, voire même la morphologie pour des postes
d’encadrement ou de représentation interviennent pour
construire certaines indices destinés à repérer la productivité
potentielle du ou de la salarié(e).La lutte contre les discri-
minations et les disparités dans le travail mises en lumière dans
un rapport qu’avait sollicité Jean Boulin lorsqu’il était ministre
du travail2 est un chantier pour les pouvoirs publics. En 1983
la loi Roudy avait introduit le principe de non discrimination
entre les sexes et l’obligation pour l’entreprise de produire un
rapport de situation comparée hommes/femmes. En 2000 la
loi Genisson a imposé une négociation annuelle autour d’indi-
cateurs pertinents sur le thème spécifique de l’égalité profes-
sionnelle sous peine de sanctions pénales. Nicole Ameline, mi-
nistre déléguée à la parité et à l’égalité professionnelle, se don-
ne quant à elle cinq ans pour faire progresser la parité au sein
des entreprises et des administrations
Enfin, si l’idée d’ « allocation alternative du temps » permet
d’analyser de façon conjointe travail salarié et tâches ména-
gères, si par ailleurs le travail salarié des femmes est un fait de
société durable qu’affecte de moins en moins la survenue
d’enfants – dont la maîtrise de la fécondité permet par ailleurs
de réguler le nombre et le calendrier – il importe d’analyser
dans toute sa complexité le partage des tâches tant sur le mar-
ché du travail que dans le champ domestique. Ainsi l’influence
1 « La qualification acquise dans le travail domestique et utilisée dans le travail
salarié n’est pas seulement technique, c’est l’ensemble des dispositions produites
par la pratique du travail domestique et les rapports sociaux dans lesquels il
s’exerce qui est repris et retraduit dans le travail professionnel . Ainsi le rapport
au temps propre au travail domestique, et en particulier le morcellement et le
cumul des activités constituent des dispositions utilisées dans les travaux répé-
titifs auxquels sont vouées ouvrières et employées. D’autre part, une bonne
partie des emplois fortement féminisés fonctionnent selon la logique de la
relation de service, rapport social qui structure le travail domestique, transposée
au travail salarié. Il en est ainsi de tous les emplois que l’on peut qualifier comme
reproductifs : instituteurs, personnels médicaux et sociaux, mais aussi dactylos,
secrétaires et même cadres. La question de la qualification pose les bases pour
une recherche sur la transversalité des rapports de sexes à la production et à la
reproduction », D. Chabaud, Problématiques de sexes dans les recherches sur le
travail et la famille, Sociologie du travail, juillet-septembre 1984, p.350.
2 N. Pasquier, Les discriminations et les disparités dans le travail féminin, rapport remis
à J. Boulin, Ministre du travail, n°15, 1979.

211
de la réduction de la durée du travail sur la distribution des
tâches au sein du ménage est loin d’être univoque. Lorsque la
réduction du travail se traduit par davantage de jours non
travaillés permettant de les assimiler à des jours de congé, la
RTT peut permettre d’économiser sur les nourrices et aux
pères de s’investir davantage dans l’éducation des enfants en
étant plus présents auprès d’eux. Par contre, lorsque, avec la
modulation, on passe à un temps de travail calé sur l’activité,
modulé par la hiérarchie en fonction des commandes, sans
attention aux contraintes personnelles des salariées, avec des
délais de prévenance au jour le jour requérant une disponibilité
permanente, la garde des enfants implique de pouvoir trouver
des nourrices flexibles acceptant des changements d ’horaires
ou de faire appel à des relations, toutes choses qui retombent
sur la femme ajoutant au stress du travail celui de la gestion de
la vie quotidienne. Ainsi, selon les modalités de la RTT,
certains salariés peuvent gagner des formes d’autonomie dans
la gestion de leur temps tandis que d’autres, qui sont souvent
des femmes, connaissent au contraire un accroissement des
contraintes temporelles induites par le travail, vidant de son
sens la notion de temps libéré1. D’autres pratiques méritent
également de retenir l’attention. Dans les jeunes générations le
bricolage ou le do it yourself sont de moins en moins sexuelle-
ment connotés, modifiant ainsi la répartition traditionnelle des
tâches encore fort prégnante au sein des ménages. Le congé
paternité entré en vigueur le 1er janvier 2002 entraîne lui une
modification des pratiques des jeunes générations2. On assiste
donc à une redistribution des espaces d’activités : public, aupa-
ravant attribué aux hommes, privé dans lequel étaient antérieu-
rement confinées les femmes.
Si on entend « valoriser » le travail féminin, que ce soit sous
l’angle monétaire ou sous l’angle symbolique, c’est donc par
une triple action sur les fonctions auxquelles les femmes peu-
vent accéder, sur les rémunérations qui en consacrent la re-
connaissance sociale et sur l’allocation des tâches qui leur sont
dévolues ou assignées que l’action se doit porter.
1 J. Pelisse, A la recherche du temps gagné, les 35 heures entre perceptions, régu-
lations et intégrations professionnelles, Travail et emploi, n°90, avril 2002, pp.7-
22.
2 D. Meda observe ainsi que « que ce soit les 35 heures ou le congé de paternité
chaque fois qu’une porte s’ouvre, les jeunes pères s’y engouffrent. De nouvelles
pratiques sont en train de naître dans les jeunes générations. La mère est moins
exclusivement chargée des soins à l’enfant. Et le rapport des jeunes cadres au
travail évolue vers la recherche d’un équilibre entre la vie professionnelle et vie
familiale », Le temps des femmes, pour un nouveau partage des rôles, Flammarion, 2001.

212
On lui confie des tâches, ménagères ou autres ; on lui
reconnaît des occupations, multiples et si nombreuses qu’elles
aboutissent à une « double journée » qu’on déplore de lui voir
accomplir ; on lui concède des activités, spécifiques parce que
supposées reposer sur des aptitudes particulières relevant de la
nature et, par conséquent « innées » ; on lui attribue des rôles
que nul autre ne saurait remplir ; on lui confère des fonctions
sociales, véritables missions, qui contribuent à la reproduction
de la société au fil du temps : « autant de relations qu’une eth-
nologie contemporaine a mises en lumière en montrant com-
ment au village trois activités féminines communes – laver,
coudre, cuisiner – prises en charge par des spécialistes qui en
font métier en travaillant « pour les autres » se trouvent in-
vesties d’une efficacité majeure. C’est la lavandière – matrone
qui les lavant, « fait les enfants et les morts ; la couturière qui
initie les jeunes filles à la séduction, la cuisinière qui ordon-
nance les noces. Leur savoir faire réalise le rite de passage et
contribue à la perpétuation de la vie. Donc les femmes ont
bien leur territoire mais, loin de constituer une « carrière fémi-
nine » close, séparée, elles participent, avec leurs moyens pro-
pres, à la persistance de la société tout entière »1. Et pourtant
au silence les concernant s’ajoute la cécité, le travail de la
femme est, pour une grande partie, invisible : « la notion même
d’activité professionnelle perd de sa pertinence lorsqu’il s’agit
des femmes… Sans même parler du travail domestique, que la
notion d’inactivité contribue à occulter, il existe pour les
femmes un ensemble d’activités rémunérées, elles, mais qui ne
relèvent pas de l’emploi au sens propre »2. Pour que le travail
des femmes devienne visible, il faut qu’il devienne scandale, ce
que l’histoire, à un certain moment, se charge de réaliser : « la
travailleuse est un produit de la révolution industrielle, non pas
parce que la mécanisation a créé des emplois pour elle là où il
n’en existait pas auparavant (bien que cela se soit produit sans
doute à certains endroits) que parce qu’elle est devenue pen-
dant cette période un personnage soudain visible et troublant.
La visibilité de la travailleuse tient au fait qu’on la perçoit alors
comme un problème qui venait de surgir et qu’il était urgent
de résoudre. Ce problème enveloppait la signification même de

1 D. Fabre, Une culture paysanne, in A. Burguière et J. Revel, Histoire de la France,


les héritages, Le Seuil, 2000, p.213.
2 D. Chabaud, Problématiques de sexes dans les recherches sur le travail et la
famille, article cité, p.348.

213
la féminité et sa compatibilité avec une activité salariée, on le
posait et on en discutait en termes moraux et catégoriques »1.
Le travail des femmes devenu lisible, il convenait alors d’en
faire la lecture. Mais aucune lecture n’est innocente : l’attention
portée à la condition féminine remet en cause pour l’ensemble
des disciplines comme ce fut le cas pour l’histoire, les pré-no-
tions, les présupposés analytiques, les types d’approches, voire
le champ disciplinaire lui même : « l’histoire des femmes en
posant la question des relations entre les sexes revisitait l’en-
semble des problèmes du temps : le travail, la valeur, la
souffrance, la violence, l’amour, la séduction, le pouvoir, les
représentations, les images et le réel, le social et le politique, la
création, la pensée symbolique… Elle interroge le langage et
les structures du récit, les rapports du sujet et de l’objet, de la
culture et de la nature, du public et du privé. Elle remet en
cause les partages disciplinaires et les manières de penser »2. La
lecture que nous avons privilégiée – celle des rapports sociaux
de sexe – se veut englobante en n’ignorant pas les stratégies
du couple que l’analyse économique traditionnelle considère, ni
l’ensemble des structures dans lesquelles s’inscrivent les com-
portements sociaux ainsi que le veut l’analyse sociologique :
« penser en termes de rapports sociaux de sexe, c’est prendre
en compte la diversité des rapports sociaux fondamentaux qui
structurent la société (rapports de classe, de genre, de « race »
notamment). C’est considérer également que tout mouvement
est « sexué » pas seulement en fonction du sexe biologique de
ses participants(e)s, mais avant tout parce qu’il reflète et parfois
met en cause, la division sociale et sexuelle du travail et les
rapports de pouvoirs entre hommes et femmes dans la
société »3. Cette lecture met en même temps l’accent sur les
choix à effectuer quand de l’observation on passe à l’interpré-
tation et à l’action : « la notion de rapport social rend compte
de la tension antagonique se nouant en particulier autour de
l’enjeu de la division du travail et qui aboutit à la création de
groupes sociaux ayant des intérêts contradictoires. La dénomi-
nation « relations sociales » renvoie, elle, aux relations concrè-
tes qu’entretiennent les groupes et les individus… Insister sur
l’antagonisme ou sur le lien correspond donc à deux postures
de recherche qui deviennent contradictoires quand on quitte le
1 J.W. Scott, La travailleuse, in G. Duby et M. Perrot, Histoire des femmes en
Occident t. 4 Le XIXe siècle, op. cit., p.479.
2 M. Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, op. cit., p.XVI-XVII.
3 J. Trat, Mouvements sociaux, in H. Hirata, F. Laborie, H. Le Doaré, D. Seno-
tier (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, op.cit., p.134.

214
plan de l’observation pour passer à celui de l’épistémologie : ce
sont les rapports sociaux qui pré-configurent la société. Ver-
sus : c’est la multitude d’interactions qui, au sein d’un univers
brownien créée, petit à petit les normes, les règles… »1.
S’interroger sur la visibilité et la lisibilité du travail féminin,
c’est en définitive redécouvrir l’ensemble des structures socia-
les de l’économie, voir comment se transforme l’habitus qui
conditionne comportements et anticipations raisonnables et
fait de l’agent social un individuel collectif ou un collectif
individuel.

1 D. Kergoat, Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe, in H.


Hirata, F. Laborie, H. Le Doaré, D. Senotier (dir.), Dictionnaire critique du féminisme
op. cit., pp.40-41.

215
Pierre HERLEZ

216