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Visibilité et lisibilité du travail féminin

par Guy CAIRE

| De Boeck Université | INNOVATIONS

2004/2 - n° 20

ISSN 1267-4982 | pages 193 à 216

Pour citer cet article :

— Caire G., Visibilité et lisibilité du travail féminin, INNOVATIONS 2004/2, n° 20, p. 193-216.

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Innovations, Cahiers d’économie de l’innovation n°20, 2004-2, pp.193-215. Visibilité et lisibilité du travail

Innovations, Cahiers d’économie de l’innovation n°20, 2004-2, pp.193-215.

Visibilité et lisibilité du travail féminin

Guy CAIRE Université Paris-X Nanterre

De même qu’on a pu évoquer le « halo » du chômage 1 , on pourrait parler du « flou » du travail féminin, non seulement parce qu’il comporte une « double journée » 2 , mais aussi parce que le classement des activités repérées peut être parfois aléatoire comme on peut le voir pour la catégorie des « aides familiaux » par exemple 3 . Il convient donc de s’interroger sur sa visibilité 4 . Par ailleurs, là où l’économie du travail repose, dans son corpus de base, sur la distinction travail - loisir, tandis que le salaire doit permettre la production et reproduction de la force de travail, ces catégories se démultiplient lorsqu’il est question du travail des femmes avec entre autres le travail do- mestique 5 et il devient nécessaire de clarifier les modalités

1 M. Cezard, Le chômage et son halo, Economie et statistique, n°193-194, no- vembre-décembre 1986. 2 A. Myrdal et V. Klein, Women’s two roles, Routledge and Kegan , 1966.

3 O. Marchand et C. Thelot montrent ainsi que non seulement les recensements ont été conduits selon des méthodes différentes, ont fait appel à des documents et des nomenclatures variables mais, également, que les conventions et même les objets de mesure ont changé au fil du temps d’un recensement à l’autre : ainsi a-t-on hésité entre le dénombrement des personnes vivant d’une profession donnée (recensement de 1856 et 1891) et celui des personnes exerçant une pro- fession donnée (1851 et partir de 1856) ; de même parfois tous les adultes de la ferme n’exerçant pas une autre profession étaient considérés comme actifs agri- coles (recensements de 1921 à 1946) parfois seul le chef de ménage était consi- déré comme actif (recensement de 1881) Deux siècles de travail en France, INSEE 1991. La question des aides familiaux a pu être particulièrement importante lors- que l’agriculture occupait encore un grand nombre d’actifs A. Barthez Femmes dans l’agriculture et travail familial, Sociologie du travail juillet-septembre 1984,

p.255-267.

4 M. Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion 1998 ; C. Cosnier, Le silence des filles. De l’aiguille à la plume, Fayard 2001.

5 A. Fouquet, Une grande partie de l’économie cachée, le travail domestique gratuit, Problèmes économiques et sociaux n°40 1980 ; D. Chabaud, D. Fougeyrollas et F. Goutonnax, Espace et temps du travail domestique, Librairie des Méridiens 1985.

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concrètes de production et reproduction de la force de travail. C’est donc la lisibilité, ou sens donné à ces différentes ques- tions, qui se trouve en cause. On peut dès lors proposer une analyse en trois étapes du travail féminin. Par analogie avec le titre d’un célèbre tableau de Gauguin « que sommes nous, d’où venons nous, où allons nous ? », nous suggérons une démarche en trois temps : il conviendra d’abord d’observer (« voir ») en repérant les moda- lités de constitution des données ; il sera ensuite nécessaire d’interpréter (« lire ») en recourant, pour ce faire, à différents paradigmes ; il faudra enfin, si nécessaire, agir en suggérant de nouvelles perspectives.

DONNEES

Les éclairages du travail féminin peuvent se faire en recourant à différentes disciplines. La statistique nous offre ainsi un tableau de la situation actuelle ou des changements les plus récents qui se sont opérés ; l’histoire nous replace dans la longue durée des évolutions plus profondes ; le droit nous indique comment sont légitimées ou au contraire condamnées certaines modalités du travail féminin qui, comme tout travail, est non seulement un état mais aussi un statut 1 . Commençons par recourir aux données de la statistique 2 . En mars 2001 80% des femmes entre 25 et 49 ans sont actives contre 95% des hommes au même âge. Alors que le taux d’activité tend à diminuer pour les hommes, il progresse régu- lièrement pour les femmes, l’écart est ainsi passé en 25 ans de 40 points à moins de 16 points. Mais ce qui pourrait apparaître comme une mutation homogénéisante des comportements et des situations appelle immédiatement un certain nombre d’ob- servations complémentaires. Le taux de chômage des femmes (10,7%) est supérieur à celui des hommes (7,1%). Près d’un tiers des emplois occupés par les femmes sont à temps partiel (27,1%) alors que ce n’est le cas que pour 4,7% des hommes. Le sous-emploi affecte 8,5% des femmes contre 2% des hommes. Même si la différence est moindre dans la fonction publique d’Etat que dans le secteur privé, les salaires des fem- mes sont inférieurs à ceux des hommes et les écarts s’accrois- sent encore plus chez les cadres.

1 Les femmes et le droit social, Droit social numéro spécial janvier 1976.

2 Z. Djider, Femmes et hommes, les inégalités qui subsistent, INSEE Première, n°834 mars 2002.

194

 

Salaires en 2000 (en euros)

Rapport des

Femmes

Hommes

salaires F/H

Cadres

31.690

41.940

76%

Professions

intermédiaires

19.290

22.380

86%

Employés

14.420

15.770

91%

Ouvriers

12.540

15.390

81%

Ensemble

17.440

21.390

82%

Il est vrai que les emplois masculins et féminins demeurent encore largement différenciés. Sans doute les femmes ont elles parfois accédé à des métiers considérés comme « masculins » (dans le bâtiment par exemple), conquis des responsabilités nouvelles et effectué des percées dans la hiérarchie des entre- prises. Il n’est pas sûr toutefois qu’au plan global le paysage statistique ait considérablement évolué depuis les observations que pouvait faire l’OCDE il y a une trentaine d’années : « il est parfaitement possible d’établir une typologie des métiers féminins et de définir comme suit le travail généralement effectué par les femmes : « 1° le travail féminin est un travail non qualifié ou de faible qualification exigeant surtout a) une grande résistance nerveuse, b) une dextérité manuelle acquise généralement en exerçant d’autres métiers, 2°Le travail féminin est un travail parcellaire de pure exécution ; 3° le travail féminin est peu rémunéré ; 4° le travail féminin est un travail n’impliquant pas de responsabilités » 1 . Les taux de scolarisation au-delà de l’âge de l’enseignement obligatoire sont pourtant plus élevés pour les filles que pour les garçons mais les filles s’orientent vers des activités de services, les garçons davantage vers des métiers techniques. Plus nombreuses dans l’enseigne- ment supérieur grâce à un taux de réussite au baccalauréat plus élevé (82% contre 77%) elles sont cependant moins nombreu- ses dans les filières du supérieur les plus cotées, généralement liées au passage par les classes préparatoires ; ainsi ne repré- sentent-elles que 23% des effectifs des grandes écoles d’ingé- nieurs. Sans doute observe-t-on une progression sensible des femmes dans les strates élevées des hiérarchies professionnelles (19% de l’encadrement en 1991 et 24% en 2001), mais, même dans la fonction publique où les femmes sont majoritaires (55%), elles demeurent encore très peu présentes dans les emplois de direction (14% en 2000 pour l’ensemble des

1 R. Gubbels, Caractéristiques de l’offre et de la demande sur le marché du tra- vail en matière de main-d’oeuvre féminine in L’emploi des femmes, OCDE, 1970,

p.121

195

emplois de direction, et d’inspection et 11% pour les emplois laissés à la décision du gouvernement). Au total du point de vue de l’activité la période actuelle est marquée par quatre traits 1 : une progression constante de l’acti- vité féminine salariée, une féminisation et une tertiarisation du salariat, un basculement des normes sociales en matière de comportement les trajectoires professionnelles des femmes devenant continues, non interrompues à l’âge de la parentialité (ce qui transforme les courbes d’activité à deux bosses en courbes en u renversé), une percée décisive des femmes en matière de scolarité 2 mais inachevée en matière de travail car subsistent les ségrégations horizontales et verticales. Pour ce qui concerne le travail, malgré la proclamation d’un droit à l’égalité professionnelle, subsiste une non mixité des emplois, les hommes et les femmes étant concentrés dans des secteurs d’activité différents. Côté chômage les facteurs d’inégalités se cumulent; le chômage est plus important, plus permanent, plus durable, plus difficile à saisir, souvent moins indemnisé pour les femmes que pour les hommes mais, en même temps, moins visible et de plus « il reste aux yeux de la société moins grave et moins illégitime, moins perturbant et moins préoccupant » 3 . Après la statistique l’histoire. Celle-ci nous apporte deux séries de données, les unes générales concernant la situation des femmes sur le marché du travail à telle ou telle époque, les autres plus anecdotiques mais cependant non dépourvues de signification sur tel ou tel évènement ayant marqué l’histoire du travail des femmes . Soit tout d’abord un ensemble général de repères concernant l’histoire du travail des femmes 4 . Si les femmes ont toujours travaillé 5 , les modalités de leur activité ont évolué au

1 M. Maruani, Travail et emploi des femmes, La Découverte, 2000.

2 Si en général l’incitation à travailler est corrélée positivement au niveau d’édu- cation, peut être conviendrait il toutefois de distinguer les trajectoires socio- éducatives ascendantes fondées sur un surinvestissement du domaine scolaire par rapport aux autres membres du milieu social d’origine qui entraîne une détermination forte à l’égard de l’activité professionnelle et les trajectoires socio-éducatives descendantes qui entraînent au contraire une détermination faible à l’activité professionnelle. C. Fournier, Diplôme, trajectoire sociale et acti- vité des jeunes femmes, Travail et emploi, n°41 3 1989, p.37.

3 M. Mauruani, op.cit., p.61.

4 « L’histoire des femmes ne saurait se concevoir sans une histoire des représen- tations, décryptage des images et discours qui disent l’évolution de l’imaginaire masculin et de la norme sociale », F. Thibaud, Introduction à Histoire des femmes en occident, tome V Le XXe siècle, Plon, 2002, p.65.

5 S. Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé, Odile Jacob, 2002. « Il serait ine- xact de dire que les femmes sont plus souvent actives professionnellement au-

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fil du temps. Grosso modo, trois étapes peuvent être dégagées dans l’histoire récente du travail féminin 1 . A la fin du XIXème siècle coexistent travail à domicile et travail en fabrique, le travail des femmes est encore lié au cycle de vie familiale, la séparation foyer-travail s’esquissant difficilement. La prise en compte statistique de l’activité féminine salariée est oscillante entre optique individuelle et optique familiale permettant diffi- cilement de distinguer population active et inactive. La figure emblématique est alors soit celle de la domestique, soit celle de l’ouvrière du textile. Le climat sociologique est marqué par une hostilité syndicale au travail des femmes et par une législation d’inspiration « protectrice » qui, en même temps, « a contribué à légitimer une conception des femmes définies par leur fonction procréatrice et leur assignation au domestique » 2 . La première guerre est perçue par l’opinion publique comme un véritable bouleversement de la place des femmes dans la so- ciété. Celles-ci sont massivement appelées pour remplacer les hommes dans de nouveaux secteurs, métallurgie ou chimie. Mais les historiens considèrent que la guerre ne fut qu’une parenthèse suivie d’un reflux de l’activité féminine et d’un renforcement des rôles traditionnels d’« épouse et de mère » car, en effet, entre les deux guerres – même si, avec l’essor de la scolarité , décline l’image de la jeune fille bourgeoise oisive, laquelle trouve désormais à s’employer dans des activités ter- tiaires (emplois de bureaux) – les femmes se trouvent canton- nées dans leurs fonctions traditionnelles qui, consistant à en- seigner, soigner ou assister, prennent appui, dans le travail, sur des pratiques familiales. Le droit au travail des femmes ne tardera pas à être remis en question avec les campagnes catholiques en faveur du « retour au foyer » et surtout avec la législation de Vichy. Ce que nous montre finalement l’histoire c’est qu’on ne peut déconnecter le travail des femmes et la représentation que se fait la société des liaisons production - reproduction et donc de l’image de la famille qui en résulte :

« dans la phase de première industrialisation (où l’agriculture était encore un mode dominant et où la famille de type

jourd’hui qu’au début du siècle : dans l’agriculture, l’artisanat, le commerce, elles ont toujours participé au travail, comme « aides familiales » même si elles n’é- taient pas toujours reconnues comme actives. Ce qui est donc nouveau , c’est la forme salariée de leur activité et la séparation, physique que cela implique entre les activités domestiques et les activités professionnelles, qui favorise la visibilité sociale de ce travail », D. Merlié et J. Prevot, La mobilité sociale, La Découverte, 1991, p.51.

1 Françoise Battagliola, Histoire du travail des femmes, La Découverte, 2000.

2 Idem, p.47.

197

patriarcal était la forme la plus répandue), la femme travaillait dans la famille, d’où une sorte d’auto-régulation travail-famille. Pendant la période où se développe l’industrialisation, émerge, avec le mouvement de salarisation massive, la famille ouvrière ; c’est une famille de type conjugal qui devient alors dominante dans laquelle la femme travaille à l’extérieur où elle reçoit un salaire d’appoint et la régulation est alors fondée sur le travail salarié de la femme. Enfin, plus récemment, c’est le développe- ment des familles à deux apporteurs, tandis que se transforme le rapport salarial et que tend à s’instaurer le partage du travail ; toutes les femmes travaillent et la régulation à l’œuvre est le partage du travail dans la famille 1 ». L’histoire des femmes ou celle de la famille, nécessairement liées pour comprendre le travail féminin, nous montrent ainsi la manière dont les repré- sentations de ce travail peuvent changer dans le temps ou l’es- pace et influencent en retour la saisie de l’activité féminine 2 . Enfin si le droit confère un statut aux formes d’activité et inflé- chit par la même les catégories statistiques, il convient égale- ment de s’interroger, comme le font les juristes, sur son effecti- vité. Soit maintenant quelques évènements marquants dans l’histoire de l’accession des femmes à un certain nombre de professions qui leur était jusque là refusées : « en I868, Emma Chenu, la deuxième bachelière de France, obtient la licence de mathématiques à la Sorbonne. Julie Daubié, première bacheliè- re en date, est reçue à la licence es lettres en 1871. Entrée à la Faculté de médecine en 1866, Madeleine Barrois obtient son doctorat en médecine en 1875. En 1887 la Faculté de droit admet sa première étudiante française, Jeanne Chauvin, qui obtient le titre de docteur en droit en 1892… Avant 1947 pas une seule femme professeur d’université… Il a fallu attendre 1993 pour que, dans une discipline aussi fortement féminisée que l’anglais, le président du jury de l’agrégation externe soit pour la première fois, une femme… Depuis 1892 les femmes peuvent obtenir un diplôme en droit, mais ce n’est qu’en 1900, après une ardente campagne menée par Jeanne Chauvin, sou-

1 M-A. Barrère-Maurisson, Du travail des femmes au partage du travail, Sociologie du travail, juillet-septembre 1984, pp.253-254.

2 « L’histoire du travail féminin est inséparable de celle de la famille, des rapports des sexes et de leurs rôles sociaux » M. Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, Flammarion, 1998, p.194.

198

tenue par le quotidien La Fronde, qu’une loi ouvre le barreau aux femmes » 1 . Il convient toutefois de s’interroger sur les conditions de constitution des données. C’est ainsi par exemple qu’en matiè- re statistique les définitions, les méthodes de collecte, le degré de détail dans la description des situations sont souvent ina- daptés à la saisie du travail ou du non travail des femmes. L’élaboration des statistiques du travail remontant à une conception du marché du travail constitué par les hommes, travail à domicile ou dans le secteur informel, temps partiel ou travail précaire, aides familiales, production aux fins d’autocon- sommation, chômage et recherche d’emploi ou disponibilité comportent nombre de biais lorsqu’il est question du travail salarié des femmes. En effet la définition SNC du travail (pro- duction de biens et des seuls services destinés à la vente ou au troc) exclut les services non rémunérés rendus par les membres du ménage – généralement les femmes – et qui sont associés à la production, à des fins d’autoconsommation. La détermina- tion de l’activité se fait à partir d’enquêtes auprès des ménages ; plus la période de référence à laquelle on se rapporte pour évoquer le fait d’avoir ou non travaillé est courte plus la proba- bilité d’avoir une réponse négative est grande, les femmes étant plus nombreuses parmi les travailleurs occasionnels et saison- niers, leur travail risque d’être sous estimé. Les aides familiaux, travailleurs familiaux non rémunérés qui effectuent un nombre d’heures de travail inférieur à un certain seuil ne sont pas comptabilisés, or , dans bien des cas, ce sont très souvent des femmes. La définition du chômage implique que la personne doit rechercher activement un emploi, l’ignorance des critères du caractère actif de la recherche (critères qui différent d’ailleurs selon les pays), la recherche qui ne s’effectue pas en passant par les canaux officiels, situations qui sont souvent celles des femmes, conduisent à sous estimer leur taux de chô- mage. Par ailleurs pour être considéré comme chômeur il faut non seulement rechercher activement un emploi mais égale- ment être disponible immédiatement ou dans un délai donné pour prendre un emploi, plus le délai requis est court , plus les femmes dont la disponibilité est fonction de la possibilité de faire garder leurs enfants ou de l’existence et de l’accessibilité des structures de garde risquent d’être handicapées et, de ce

1 F. Barret-Ducrocq, E. Pisier, Femmes en tête, Flammarion, 1997, p.25, 26, 41,

470.

199

fait d’être considérées comme inactives plutôt que comme étant au chômage 1 . On peut de même s’interroger sur les conditions d’élabo- ration des budgets temps lorsqu’il s’agit de saisir les activités domestiques. Sans revenir sur les difficultés posées par le trai- tement des cumuls d’occupations et depuis longtemps mises en lumière 2 , donnons tout d’abord quelques résultats. Selon l’en- quête emploi du temps INSEE de 1999 la répartition des temps d’une journée était en moyenne la suivante :

 

Salariés

Ensemble de la population

Hommes

Femmes

Hommes

Femmes

Temps physiologique Temps de travail Temps domestique Temps libre Dont temps de loisir

11h02

11h 36

11h56

12h11

6h02

4h57

4h12

2h38

2h07

3h46

2h24

4h23

3h53

3h06

4h52

4h12

3hO4

2h22

3h55

3h17

L’inégalité sexuelle qui s’observe peut encore être mieux précisée en détaillant (en minutes par jour) les activités do- mestiques pour les personnes vivant en couple en mettant ainsi en lumière le type de partage des tâches en résultant et les éventuels infléchissements observables au fil du temps 3 .

1 P. Bollé, Le travail des femmes. Comparaisons internationales, Raison présente n°140 4 trimestre 2001, reproduit in Problèmes économiques n°2759 du 1 er mai 2002.

2 M. Guilbert, N. Lowit et J.Creusen, Problèmes de méthode pour une enquête de budgets temps. Les cumuls d’occupation, Revue française de sociologie, octobre- décembre 1965, pp.325-335.

3 C. Brousse, La répartition du travail domestique entre conjoints reste très large-ment spécialisée et inégale, France portrait social 1999-2000, INSEE.

200

 

Homme

Femme

Part des

 

hommes

(en %)

 

1986

1999

1986

1999

1986

1999

Activités à dominante féminine Couture Entretien du linge Ménage Soins aux enfants et aux adultes Cuisine Vaisselle Total Activités mixtes Jeux, éducation des enfants Courses Soins aux animaux domestiques Comptes et démarches Total Activités à dominante masculine Entretien et divers Jardinage Bricolage Total Ensemble

0

0

13

9

0,8

1,9

2

2

37

28

4,6

7,1

9

11

57

67

14,1

14,5

6

7

34

28

14,7

19 ,8

14

14

75

69

15,3

16,5

10

8

39

28

20,3

22,4

41

42

260

229

13,5

15,6

5

6

9

10

35,8

36,7

15

27

28

37

39,7

42,7

6

7

4

5

59,7

57,2

6

7

4

5

59,4

56,5

35

47

45

57

44,1

45,2

10

8

4

3

70,6

71,8

25

22

9

9

74,1

70,7

32

41

2

5

93,3

89,6

67

70

15

17

81,6

80,6

143

160

320

31

31 ,0

34,5

Le mode traditionnel d’analyse en économie du travail est de distinguer temps de travail et temps de loisir ; si on prend en considération l’idée que l’offre de travail est celle d’un mé- nage plutôt que d’un individu, est introduit alors un question- nement particulier sur la répartition du temps de travail domestique et du temps de travail professionnel entre les deux individus composant le couple. Si le ménage s’élargit avec la survenance d’enfants, il peut alors être utile de distinguer au sein du travail domestique un temps parental, voire de subdiviser ce dernier en distinguant quatre temps parental différenciés : un temps de sociabilité parentale, un temps pa- rental domestique, un temps parental « taxi » et un temps pa- rental scolaire 1 . On observera alors que « la parité profession- nelle ne va pas de pair avec la parité de la charge de travail au sens large, c’est-à-dire incluant tout le travail effectué dans la

1 M-A. Barrère-Maurisson, S. Rivier et O. Marchand, Partage des temps et des tâches dans les ménages, La Documentation française, 2001.

201

famille ». En effet si dans un couple actif le partage du temps professionnel total du couple reste relativement équilibré (53,6% du temps total pour un homme et 46,9% pour les fem- mes), les femmes assurent 60% du temps domestique et parental et ne bénéficient que de 40% du temps personnel global du ménage. Au terme de ce parcours, tour à tour descriptif et critique, la « visibilité » du travail féminin peut ainsi faire l’objet d’une appréciation mieux fondée.

PARADIGMES

Les matériaux rassemblés peuvent maintenant faire l’objet d’une « lecture », c’est-à-dire d’une interprétation. Il n’est pas cependant de lecture innocente car toute analyse est fonction de ce que Schumpeter qualifiait de vision, que d’autres appel- lent problématique et que, plus généralement depuis Kuhn, on baptise paradigme. Trois types d’analyses s’offrent à nous pour interpréter le travail féminin. La première, largement partagée chez les économistes, est celle combinée de l’allocation alternative du temps et du capital humain. En ayant montré, il y a quelques années, les apports et apories 1 , nous dirons qu’elle est asexuée dans ses fondements, le même type de calcul économique fondant les décisions des uns et des autres ; elle est en même temps a-spatiale dans son champ d’application , la même logique régissant le travail de la femme américaine ou afghane ; si elle peut comporter une certaine dynamique c’est pour des raisons limitées d’ordre économique (changements de la productivité) ou démographi- que (survenue d’enfants) mais en ignorant largement les transformations du système productif (modification des modes de production) ou du système sociétal (transformation des va- leurs). A. Sen a bien montré les insuffisances de ce mode d’approche lorsqu’il est question en particulier du travail des femmes ; « son analyse souffre de certaines limites fondamen- tales ; en particulier 1) elle considère comme évidentes l’exis- tence et la réalisation d’un équilibre du marché concurrentiel (avec ou sans institutions de marché et conditions concurren- tielles) ; 2) elle ignore le rôle des préjugés sociaux et des idées préconçues qui règnent sur le marché du travail (au delà du comportement « stochastiquement rationnel » de l’employeur

1 G. Caire, Analyse microéconomique du travail féminin : apports et apories, Revue d’économie politique, 1989, n°3, pp.446-465.

202

souligné par Phelps (1972), 3) elle prend à la légère les « conflits de coopération » implicites dans l’organisation do- mestique en se concentrant soit sur une solution de « marché implicite », soit sur la domination supposée d’un chef de famille altruiste, et elle ignore en particulier le rôle des distor- sions des perceptions et du pouvoir de négociation dans l’explication des décisions familiales relatives à l’investissement dans le capital humain et la décision sexuelle du travail et 4) à propos de ce dernier point, elle ignore le rôle de la trans- mission auto-entretenue » dans le maintien de l’asymétrie entre les sexes » 1 . Mais ce type d’économie n’est pas innocent dans la mesure où le raisonnement circulaire qu’il emploie et les pré- supposés sur lesquels il repose conduisent à légitimer les si- tuations discriminantes observées : « En économie politique, la description des ‘lois’ scientifiques concernant le salaire des femmes créa une sorte de logique circulaire dans laquelle les bas salaires étaient à la fois la cause et la démonstration du fait que les femmes étaient moins productives que les hommes. D’un côté les salaires des femmes présumaient leur infériorité sur le plan de la production, d’autre part leurs bas salaires étaient la preuve qu’elles ne pouvaient pas travailler aussi dur que les hommes… L’économie politique eut d’autres consé- quences encore. En proposant deux ‘lois’ différentes concer- nant les salaires, deux systèmes d’évaluation du travail, les éco- nomistes établirent une division sexuelle de la main-d’oeuvre, division réputée fonctionnelle. Bien plus, en invoquant deux séries de lois ‘naturelles’ – les lois du marché et les lois bio- logiques – pour expliquer la différence entre la situation des hommes et celle des femmes, ils légitimèrent les pratiques en cours. La plupart de ceux qui critiquaient le capitalisme et la situation de la travailleuse acceptèrent les lois des économistes comme inévitables et proposèrent des réformes qui ne s’atta- quaient pas à ces lois » 2 . Une seconde approche, dont sont davantage familiers les sociologues, est l’analyse structurale 3 . Les structures qui condi-

1 Ethique et économie, PUF 1993 p.252 note 2.

2 J.W. Scott, La travailleuse, in G. Duby et M. Perrot, Histoire des femmes en Occident T. IV Le XIXe siècle pp.493-495 op. cit.

3 Ce que ceci implique comme enrichissement de l’analyse par rapport à une théorisation en termes d’allocation alternative du temps et de capital humain peut, à titre liminaire, être illustré comme suit : « l’offre de travail des femmes mariées est appréhendée par les théories économiques en termes de calcul économique aboutissant à une répartition optimale du temps entre travail mar- chand et non marchand et loisir. Dans ce calcul interviennent nombre de va- riables ayant trait aux caractéristiques démographiques et économiques de la

203

tionnement le travail féminin sont nombreuses 1 . C’est tout d’abord bien entendu la famille mais, si les travaux statistiques ou économétriques prennent bien en compte sa dimension spatiale (nombre d’enfants) pour rendre compte du travail féminin, ils ignorent généralement sa dimension temporelle (lignées parentales ou beau-parentales de la femme 2 , son éven- tuel veuvage ou divorce) qui interfère aussi en ce domaine 3 . Les structures sont également celles des classes : familles ou- vrières ou familles bourgeoises n’ont pas les mêmes comporte- ments tant en matière de travail salarié que de travail domesti- que, non seulement parce que des catégories intermédiaires (domesticité) peuvent relayer ou non l’individu dans l’accom-

famille. Ces approches que nous résumons brièvement théorisent les termes du choix auquel toutes les femmes sont confrontées : activité ou inactivité. Mais, en réduisant le comportement humain à une simple mécanique, elles appauvrissent la réalité. Dans ce deuxième volet de l’activité féminine, nous esquissons deux dépassements éventuels des analyses traditionnelles. La référence au groupe so- cial d’appartenance des femmes permet d’introduire par delà les explications d’ordre économique, la dimension sociologique de l’activité féminine. La réfé- rence au mode de consommation permet d’élargir le cadre de l’analyse. L’activité féminine peut être interprétée comme un moyen de niveler les inégalités et conditions de vie et d’accéder au mode de consommation des catégories dominantes » P. Bouillaguet-Bernard, A. Gauvin et J-L. Outin, Femmes au travail, prospérité et crise, Economica, 1981, pp.32-33.

1 « Tout individu a plusieurs identités. Le fait d’être un homme ou une femme constitue l’une de ces identités. Appartenir à une famille en est une autre. Etre membre d’une classe sociale, d’un groupe professionnel, d’une nation ou d’une communauté peut créer des liens particuliers. L’individualité de la personne coexiste avec diverses activités de ce type. Notre conception de nos intérêts, de notre bien-être, de nos obligations, de nos objectifs et de la légitimité de notre comportement est influencée par les effets variés – et parfois conflictuels de ces diverses activités », A. Sen, Ethique et économie, op. cit., p.229.

2 A-M. Daune-Richard, Travail professionnel et travail domestique : le travail et ses représentations au sein de lignées féminines, Travail et emploi, n°7, juillet- septembre 1986, pp.49-56 ; G. Menahem, Activité féminine et inactivité, la mar- que de la famille du conjoint, Economie et statistique, n°211, juin 1988, pp.49-55.

3 La décision de travailler est liée à la catégorie professionnelle du père et, par la suite, à celle du mari et au devenir, au fil du temps, du couple ainsi que l’ont montré J. Frisch, Activité et inactivité professionnelle des femmes en fonction de leur origine sociale, Sociologie du travail, avril-juin 1976, pp.169-191 ou A. Michel Activité professionnelle de la femme et vie conjugale, CNRS, 1964. Toutefois, plus que d’un strict déterminisme, il convient de faire place à la stratégie des couples :

« la place de l’activité professionnelle des femmes dans les stratégies des couples, apparaît donc prépondérante pour comprendre leurs comportements d’activité ; elle dépend des positions respectives des membres du couple (phénomènes de dominance ‘culturelle’), des caractéristiques de l’emploi de l’un et de l’autre (ni- veau de rémunération, stabilité) et des possibilités pour l’homme d’accéder à une vie professionnelle plus avantageuse et plus valorisante à travers une stratégie de mobilité », A. Pitrou et autres, La continuité de l’activité professionnelle, trajec-toires d’employées du secteur tertiaire, Sociologie du travail, juillet-septembre, 1984 p.292.

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plissement de certaines tâches, mais aussi parce que les logi- ques mentales qui régissent les comportements font du travail salarié une nécessité ou une « vertu » 1 . Même si les clivages re- ligieux ou idéologiques ont sans doute connu un affaiblisse- ment, on ne saurait toutefois en négliger l’importance ; les « cent et une familles de l’Europe » qu’évoquent Burguière et Lebrun 2 sont sans doute une figure de style mais non dénuée de pertinence car conférant aux structures mentales un certain rôle et permettant de distinguer un certain nombre de « mo- dèles » du travail féminin 3 . En rompant avec l’économisme qui caractérise trop souvent l’analyse du travail féminin, l’approche structurale a le mérite non seulement d’élargir le champ des va-

1 K. Blunden, Le travail et la vertu, Payot, 1982.

2 A. Burguière et F. Lebrun, Les cent et une famille de l’Europe, in A. Burguière, C. Klapisch-Zuber, M.Segalen et F. Zonabend (dir.), Histoire de la famille 3 Le choc des modernités, A. Colin, 1986, pp.21-122.

3 Si l’on s’en tient à l’Europe occidentale on peut ainsi distinguer quatre mo- dèles : « – le modèle « nordique » (Suède, Danemark, Finlande, partie orientale de l’Allemagne) est marqué par un haut niveau d’activité féminine, une recherche de l’égalité y compris dans le partage des tâches familiales, une politique des pou- voirs publics très axée sur la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. Le travail à temps partiel est bien développé mais souvent comme une forme d’accès au marché du travail ; – le modèle « continental » (Allemagne, Autriche, Pays-Bas) maintient un partage assez strict des rôles professionnels et familiaux entre hommes et femmes. Pourtant l’activité professionnelle des femmes y progresse sensiblement, bien que la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale soit peu favorisée par les pouvoirs publics. Ainsi les équipements col- lectifs en faveur de la petite enfance sont très développés. Dans le cas des Pays- Bas, cette conciliation vie professionnelle - vie familiale se concrétise par une pratique très largement répandue du travail à temps partiel féminin ; – le modèle « insulaire libéral » (Grande Bretagne, Irlande) laisse au marché le soin de réguler l’apport des femmes à la vie professionnelle. En revanche la collectivité prend en charge ceux qui sont les plus démunis, tout en mettant en place des politiques de retour au travail des personnes « assistées ». Les taux d’activité sont relativement élevés grâce à une forte diffusion des temps partiels courts. Le taux de chômage des femmes est ainsi plus faible en Grande Bretagne que celui des hommes ; – le modèle « méridional » (Italie, Espagne, Grèce, Portugal) est plus marqué que dans les autres pays d’ Europe par des solidarités familiales traditionnelles, mais également par un partage des rôles qui privilégie le rôle familial de la femme. Pourtant l’activité professionnelle des femmes hors du domicile se développe là aussi fortement, mais elle se traduit par une recherche d’emploi à temps plein, un fort taux de chômage féminin et, au total, par une difficile conciliation entre vie familiale et vie professionnelle. L’intérêt de l’étude est de démontrer également la place hybride qu’occupent la France et aussi la Belgique par rapport à ces mo- dèles européens », J-C. Guergoat, O. Marchand et C. Seibel, L’évolution des marchés du travail européens dans les années quatre vingt dix. Premières informa- tions et premières synthèses, n°29 1. 1999 reproduit in Problèmes économiques n°2635 du 13 octobre 1999 p.12. Les modèles sont encore différents et beaucoup plus com- plexes dans d’autres sociétés comme a pu le montrer au Maghreb G. Tillion, Le harem et les cousins, Le Seuil 1966 ou au Mexique M-N. Chamoux, La division se- xuelle du travail chez les indiens du Mexique : idéologie des rôles et rôles de l’i- déologie, Critiques de l’économie politique, n°11 septembre-décembre 1981, pp.68-82.

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riables à prendre en compte, de lier production et reproduction (biologique et sociale) mais aussi de réintroduire l’importance des représentations car en effet « le rôle féminin officiel ne coïncide pas terme à terme avec les tâches accomplies par les femmes. Il ne correspond même pas toujours étroitement aux savoir faire féminins effectifs. Des décalages importants peu- vent s’observer entre les tâches que les femmes sont capables d’accomplir (leurs qualifications, leurs compétences techni- ques), celles qu’elles remplissent effectivement (leurs perfor- mances techniques) et celles qui sont en principe réservées à leur sexe dans les représentations de la division sexuelle du travail (le rôle féminin) » 1 . Une troisième modélisation fait intervenir, après l’individu et la famille, le couple. On entre alors dans l’analyse de genre 2 . Aux Etats-Unis les gender studies ont conquis leur entrée dans le champ des études universitaires. Ce courant de pensée se ren- contre aussi en France où, même si le concept de genre est aussi utilisé, on préfère généralement recourir à une autre ter- minologie. Cette approche nouvelle présente, semble-t-il, deux caractéristiques essentielles : ouvrir de nouveaux chantiers à la recherche d’une part, remettre en cause les problématiques usuelles des sciences sociales d’autre part. On pourrait donc dire que, en extension comme en compréhension, l’économie du genre constitue une vision alternative à celle développée par G. Becker et l’école de Chicago lorsqu’ils étendent le calcul économique à des domaines comme la famille, l’éducation ou la culture ; à cette lecture les gender studies substituent l’idée d’une hiérarchie entre le masculin et le féminin, proposent une grille posant comme centrale l’étude de la domination entre les sexes et de ses conséquences, offrent un questionnement sur l’androcentrisme à l’œuvre dans les représentations sociales et dans la construction des systèmes de pensée. A partir de ces constats s’élabore alors une conceptualisation originale que tentent de cerner des élaborations théoriques telles que divi- sion sexuelle du travail ou rapports sociaux de sexe ; autrement dit, croisant anthropologie et histoire des mentalités d’une part et analyse économique et sociologique d’autre part, conjuguant une interrogation sur les pratiques et les représentations sociales, la différence des sexes devient paradigmatisée. De même, si on se réfère à la conceptualisation des rapports so-

1 M-N. Chamoux, La division sexuelle du travail chez les indiens du Mexi- que : idéologie des rôles et rôle de l’idéologie, article cité, p.69.

Problématiques de sexes dans les recherches sur le travail et la

famille, Sociologie du travail, juillet-septembre 1984, p.359.

2 D. Chabaud,

206

ciaux de sexe, davantage inspirée d’une problématique mar- xiste, on montrera que ces rapports, qui sont eux aussi des construits sociaux, sont antagoniques, ont une base matérielle et pas seulement idéologique, traduisent des rapports de pou- voir ; là où l’analyse traditionnelle s’intéresse à l’étude de la famille, on analysera un mode de production domestique. Au total, « ces analyses ont ouvert une brèche et porté la critique sur le terrain théorique et épistémologique, obligeant à une révision fondamentale de certains des fondements des sciences sociales jusque là considérés comme allant de soi. L’analyse de la construction théorique, sociale et idéologique de la domi- nation de genre bouscule de façon radicale les présupposés naturalistes qui prévalent dans les théorisations des sciences sociales et tendent à naturaliser les « différences » entre hom- mes et femmes ; elle met en question les fondements d’une méthodologie qui traite de façon socialement homogène les deux catégories, les hommes et les femmes » 1 . Les gender studies introduisent l’idée d’une hiérarchie entre le masculin et le féminin, proposent une grille posant comme centrale l’étude de la domination entre les sexes et de ses conséquences, offrent un questionnement sur l’androcentrisme à l’œuvre dans les représentations sociales et dans la construction des systèmes de pensée. Cette approche qui a permis de renouveler l’analyse historique 2 permet aussi d’éclairer nombre de phénomènes, tant pour ce qui est des inégalités spécifiques que révèlent les budgets temps que pour ce qui est de la valorisation différente, par le marché du travail, des tâches masculines sensées résulter d’un effort de formation et des tâches féminines considérées souvent comme « naturelles » et, plus généralement, pour l’in- terprétation de la distribution différenciée des occupations dans les espaces « publics » et « privés » 3 ,ce qui n’est pas sans

1 E. Apfelbaum, Domination in H. Hirata, F. Laborie, H. Le Loaré, D. Senotier, Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2000, p.46.

2 « Animée d’abord du simple désir de rendre visible (Becoming visible fut le titre d’un recueil fameux), cette histoire est devenue beaucoup plus problématique, moins purement descriptive et plus relationnelle. Au premier plan, de ses préoccupations, elle met désormais le gender, à savoir les relations entre les sexes, non pas inscrits dans l’éternité d’une introuvable nature, mais produits d’une construction sociale qu’il importe justement de déconstruire » G. Duby et M. Perrot Ecrire l’histoire des femmes, introduction à Histoire des femmes en Occident, Perrin 2002 T. 1 p.19.

3 Ce que G. Fraisse traduit par une formule lapidaire : « De la maternité édu- catrice à la responsabilité sociale et politique, les femmes sont celles qui font les moeurs pendant que les hommes font les lois », Les femmes et leur histoire, Gallimard 1998, Folio Histoire, p.194.

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rapport avec l’inscription des tâches dans la temporalité 1 , voire dans l’inconscient collectif 2 . Il est à noter que cette réflexion a contribué à un certain nombre d’initiatives méthodologiques de la part des organisa- tions internationales. La conférence de Pékin en 1995 en con- sacrant la reconnaissance d’une nouvelle génération de droits humains (droits reproductifs et sexuels) a mis en avant deux principes stratégiques : le gender mainstreaming ( appréciation des effets de genre et intégration de l’égalité des chances entre hommes et femmes) et, consacré par les traités de Maastricht et d’Amsterdam, le gender empowerment (donner du pouvoir aux femmes à tous les niveaux de décision, ce qui a conduit par exemple au Conseil de l’ Europe au concept de « démocratie paritaire »). Tenant compte du fait que les hommes et les fem- mes n’ont pas les mêmes possibilités d’accès aux formes de consommation, de loisir et de travail, le PNUD a élaboré à cet effet deux indicateurs sociaux spécifiques. L’indicateur sexo- spécifique de développement humain (ISDH) tente de mesurer les inégalités dont les femmes sont victimes en utilisant les mêmes techniques que pour construire l’indicateur de dévelop- pement humain qui rend compte des différences d’accès des nations aux capacités essentielles de développement humain ; sont à cet égard calculés l’espérance de vie à la naissance, le taux brut de scolarisation et le PIB par tête mesuré en termes de parité de pouvoir d’achat. Parallèlement, le PNUD calcule un indicateur de participation des femmes (IPF) mesurant la

1 « La femme est conçue comme médiatrice avec le passé alors que, plus ou moins confusément, l’homme se réserve d’être médiateur avec l’avenir et chargé de l’élaboration de la modernité. Pour laisser entendre que c’est la femme qui assure une permanence au sein des sociétés en évolution, on se sert de l’argu- ment de nature. Conçue comme plus près de la nature, davantage soumise à la nature, la femme est implicitement chargée de maintenir, beaucoup plus que d’innover. La femme qui rejette toute tradition et qui cherche à innover est ressentie, beaucoup plus nettement que s’il s’agissait d’un homme, comme provoquant le scandale », observait, il y a une trentaine d’années, E. Sullerot Conception du rôle de la femme dans les sociétés modernes du point de vue sociologique et économique, in L’emploi des femmes, OCDE, 1970, p.101.

2 « La psychanalyse moderne a remis l’accent sur le fait que l’être humain est à la fois formé d’un élément masculin et d’un élément féminin. Or, par la force de la division du travail entre les sexes, l’homme a été peu à peu amené à refouler cet élément féminin de sa personnalité, tandis que la femme en refoulait l’élément masculin. La projection de cette attitude sur la société a logiquement abouti à masculiniser les organisations formelles, en exaltant les vertus mâles et à fémi- niser les organisations informelles dans lesquelles les vertus féminines triom- phaient. Ce phénomène était d’autant plus accentué que la société était forte- ment structurée, aboutissant ainsi à un déséquilibre dans les deux types d’orga- nisations » F. Latout da Veiga Pinto, La femme et la décision : une priorité de politique sociale, Travail et société, n°2, avril 1976, p.20.

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discrimination dont celles-ci sont victimes dans les sphères économique, sociale ou politique. La construction de ces indi- cateurs sociaux contribue ainsi à donner corps à l’observation de A. Sen selon qui « le vrai problème est celui des inégalités de pouvoir l’évolution des sociétés ». La « lisibilité » du travail féminin nous montre ainsi com- bien l’idéologie du chercheur, dont on méconnaît trop sou- vent l’importance au nom de l’objectivité prêtée à la recherche est sans cesse présente dans les discours qui peuvent se tenir sur le travail des femmes.

PERSPECTIVES

Une « lecture » est inutile si elle n’influence pas les repré- sentations et les comportements. Nous suggérons en consé- quence un prolongement possible des analyses que l’on peut faire du travail féminin dans trois directions. Les « fonctions » sur le marché du travail demeurent encore en grande partie distinctes pour les hommes et pour les fem- mes 1 . Le travail féminin est largement prédéterminé : « en- seigner, soigner, assister, cette triple mission constitue la base des « métiers féminins » 2 . Si l’on souhaite en ce domaine une plus grande homogénéisation, il importe en conséquence de briser les « murs de verre » et le « plafond de verre » qui inter- disent l’accès des femmes à certaines tâches 3 ou certaines responsabilités 4 . On devrait aussi s’interroger sur le caractère

1 « C’est toujours par le biais de la spécificité que l’on emploie les femmes. Il a suffi qu’à chaque étape du processus de modernisation on créée une petite diffé- rence entre les tâches masculines et féminines pour que se maintienne le fossé entre un métier masculin qualifié et des fonctions féminines déqualifiées… Cha- que fois que l’on introduit d’une façon ou d’une autre l’idée d’une spécificité (masculine ou féminine peu importe) on crée les conditions nécessaires et suffi- santes à la division sexuelle du travail et de l’emploi. Une division sexuelle qui, dans le travail comme dans l’emploi se donne à voir pour évidente. Dans le tra- vail, c’est la redéfinition permanente des tâches, des postes, des qualifications, des métiers qui construit la différence hommes/femmes. Dans l’emploi, c’est l’affirmation récurrente de la contingence de l’activité féminine qui donne son assise à la division sexuelle », C. Maruani et C. Nicole du travail à l’emploi ; l’en- jeu de la mixité, Sociologie du travail, 1987, n°22, pp.239, 244.

2 M. Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, op. cit., p.232.

3 H. Sarfati, La promotion de l’égalité des chances et de traitement en faveur des femmes dans la vie active ; quels problèmes ? Quelles perspectives ?, Travail et so- ciété, septembre 1985, pp.291-308 ; M. Ormos, L’intégration des femmes dans des « métiers d’hommes » : le cas d’EDF-GDF, Revue française des affaires sociales, juil-let-septembre 1986, pp.147-160.

4 A-M. Crozelier et A. Racape, L’accès des femmes aux emplois traditionnel- lement masculins, Travail et emploi, n°25, septembre 1985, pp.55-66.

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« choisi » ou « contraint » de certaines modalités d’emploi com- me le travail partiel 1 et sur les incidences qui peuvent en dé- couler pour une « carrière » salariale 2 . La législation du travail (travail de nuit par exemple 3 ), celle de l’éducation (accès des femmes dans les écoles militaires) ont également en la matière un rôle à jouer. Les rémunérations ne sont pas, toutes choses égales par ailleurs, analogues pour les hommes et pour les femmes 4 . Au delà de la « discrimination statistique » ou de la discrimination beckerienne par « les goûts », il convient de s’interroger, nous semble-t-il, sur la manière dont, dans la job evaluation hier ou l’analyse des compétences aujourd’hui sont repérés les élé-

1 « Le travail à temps partiel a de multiples vissages : temps choisi ; temps contraint ou temps éclaté, forme de sous-emploi flexible ou façon d’aménager le temps de travail » M. Maruani, Travail et emploi des femmes, op. cit., p.79 ; D. Ker- goat, Les femmes et le travail à temps partiel : une relation multiforme et complexe au temps travaillé, Travail et emploi, n°21, septembre 1984, pp.7-22 2 Toute interprétation du travail à temps partiel des femmes se situe entre deux visions. La première optimiste : « la formule du travail à temps partiel a, entre autres avantages, de permettre à la femme mariée dans certains cas, dans une certaine hypothèse, à une certaine période de sa vie, de concilier une dualité de rôles : rôle familial, fondement de nos civilisations occidentales et vie profession- nelle qui, par surcroît, est pour celle une source d’équilibre et d’enrichissement « J. Hallaire, le travail à temps partiel in L’emploi des femmes, OCDE, 1970, p.250. La seconde beaucoup plus négative : « Travail tronqué, sans perspective de promo- tion, le travail à temps partiel ménage certes les deux pôles de l’activité des fem- mes, la famille et le travail, mais interdit d’envisager un métier en termes de carrière. On réintroduit la famille contre le travail en substituant à la tradition- nelle division sexuelle du travail, une division sexuelle du temps de travail : le plein temps aux hommes, le mi-temps aux femmes. Ce travail en trompe l’œil évite toute concurrence » R-M. Lagrave, Une émancipation sous tutelle. Educa- tion et travail des femmes au XXe siècle, in G. Duby et M. Perrot Histoire des femmes en Occident Tome V le XXe siècle, op. cit., p.609.

3 Travail pour la comprehension duquel la référence à l’histoire s’impose : « Il vaut mieux connaître sa propre histoire si l’on veut en maîtriser l’héritage. La loi interdisant le travail de nuit des femmes, comme toute législation spécifique de protection des femmes (des femmes et non de la maternité) s’enracine dans un double contexte : une certaine structure de la famille, une vision très majoritai- rement partagée du rôle de la femme dans la famille et un mouvement ouvrier qui luttait contre la concurrence par l’exclusion », M. Bertrand, M-N. Thibault Pourquoi pas la nuit ?, CFDT aujourd’hui janvier-février 1982 reproduit in Problè-

; J. Bue et D. Roux-Rossi, Le travail

de nuit des femmes, La Documentation française, 1993 ; J. Bue et D. Roux-Rossi, Le travail de nuit des femmes dans l’industrie : les enseignements d’une étude monographique, Travail et emploi, n°56, 2/1993, pp.129-133.

4 Les écarts de salaires ne datent pas d’aujourd’hui. Au début du siècle Léonie Champeix dite André Léo s’en était déjà saisie en y consacrant un roman entier (M. Reberioux, L’ouvrier à travers l’art et la littérature in G. Willard (dir.), La France ouvrière tome 1, Editions de l’ Atelier, 1995, p.462. Mais ce qui était alors considéré comme « normal » ne l’est plus de nos jours.

mes économiques, n°1768, du 7 avril 1982 p

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ments constitutifs, « acquis » ou « innés » 1 , dont ils sont ensuite pondérés et traduits dans les classifications, sur la façon dont est prise en compte la validation des acquis professionnels, la façon dont la législation sur la parité est appliquée, voire la manière dont, dans les modèles de « signalement », la nature des diplômes plus ou moins sexuellement attribués aux unes et aux autres, le sexe, voire même la morphologie pour des postes d’encadrement ou de représentation interviennent pour construire certaines indices destinés à repérer la productivité potentielle du ou de la salarié(e).La lutte contre les discri- minations et les disparités dans le travail mises en lumière dans un rapport qu’avait sollicité Jean Boulin lorsqu’il était ministre du travail 2 est un chantier pour les pouvoirs publics. En 1983 la loi Roudy avait introduit le principe de non discrimination entre les sexes et l’obligation pour l’entreprise de produire un rapport de situation comparée hommes/femmes. En 2000 la loi Genisson a imposé une négociation annuelle autour d’indi- cateurs pertinents sur le thème spécifique de l’égalité profes- sionnelle sous peine de sanctions pénales. Nicole Ameline, mi- nistre déléguée à la parité et à l’égalité professionnelle, se don- ne quant à elle cinq ans pour faire progresser la parité au sein des entreprises et des administrations Enfin, si l’idée d’ « allocation alternative du temps » permet d’analyser de façon conjointe travail salarié et tâches ména- gères, si par ailleurs le travail salarié des femmes est un fait de société durable qu’affecte de moins en moins la survenue d’enfants – dont la maîtrise de la fécondité permet par ailleurs de réguler le nombre et le calendrier – il importe d’analyser dans toute sa complexité le partage des tâches tant sur le mar- ché du travail que dans le champ domestique. Ainsi l’influence

1 « La qualification acquise dans le travail domestique et utilisée dans le travail salarié n’est pas seulement technique, c’est l’ensemble des dispositions produites par la pratique du travail domestique et les rapports sociaux dans lesquels il s’exerce qui est repris et retraduit dans le travail professionnel . Ainsi le rapport au temps propre au travail domestique, et en particulier le morcellement et le cumul des activités constituent des dispositions utilisées dans les travaux répé- titifs auxquels sont vouées ouvrières et employées. D’autre part, une bonne partie des emplois fortement féminisés fonctionnent selon la logique de la relation de service, rapport social qui structure le travail domestique, transposée au travail salarié. Il en est ainsi de tous les emplois que l’on peut qualifier comme reproductifs : instituteurs, personnels médicaux et sociaux, mais aussi dactylos, secrétaires et même cadres. La question de la qualification pose les bases pour une recherche sur la transversalité des rapports de sexes à la production et à la reproduction », D. Chabaud, Problématiques de sexes dans les recherches sur le travail et la famille, Sociologie du travail, juillet-septembre 1984, p.350.

2 N. Pasquier, Les discriminations et les disparités dans le travail féminin, rapport remis à J. Boulin, Ministre du travail, n°15, 1979.

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de la réduction de la durée du travail sur la distribution des tâches au sein du ménage est loin d’être univoque. Lorsque la réduction du travail se traduit par davantage de jours non travaillés permettant de les assimiler à des jours de congé, la RTT peut permettre d’économiser sur les nourrices et aux pères de s’investir davantage dans l’éducation des enfants en étant plus présents auprès d’eux. Par contre, lorsque, avec la modulation, on passe à un temps de travail calé sur l’activité, modulé par la hiérarchie en fonction des commandes, sans attention aux contraintes personnelles des salariées, avec des délais de prévenance au jour le jour requérant une disponibilité permanente, la garde des enfants implique de pouvoir trouver des nourrices flexibles acceptant des changements d ’horaires ou de faire appel à des relations, toutes choses qui retombent sur la femme ajoutant au stress du travail celui de la gestion de la vie quotidienne. Ainsi, selon les modalités de la RTT, certains salariés peuvent gagner des formes d’autonomie dans la gestion de leur temps tandis que d’autres, qui sont souvent des femmes, connaissent au contraire un accroissement des contraintes temporelles induites par le travail, vidant de son sens la notion de temps libéré 1 . D’autres pratiques méritent également de retenir l’attention. Dans les jeunes générations le bricolage ou le do it yourself sont de moins en moins sexuelle- ment connotés, modifiant ainsi la répartition traditionnelle des tâches encore fort prégnante au sein des ménages. Le congé paternité entré en vigueur le 1 er janvier 2002 entraîne lui une modification des pratiques des jeunes générations 2 . On assiste donc à une redistribution des espaces d’activités : public, aupa- ravant attribué aux hommes, privé dans lequel étaient antérieu- rement confinées les femmes. Si on entend « valoriser » le travail féminin, que ce soit sous l’angle monétaire ou sous l’angle symbolique, c’est donc par une triple action sur les fonctions auxquelles les femmes peu- vent accéder, sur les rémunérations qui en consacrent la re- connaissance sociale et sur l’allocation des tâches qui leur sont dévolues ou assignées que l’action se doit porter.

1 J. Pelisse, A la recherche du temps gagné, les 35 heures entre perceptions, régu- lations et intégrations professionnelles, Travail et emploi, n°90, avril 2002, pp.7-

22.

2 D. Meda observe ainsi que « que ce soit les 35 heures ou le congé de paternité chaque fois qu’une porte s’ouvre, les jeunes pères s’y engouffrent. De nouvelles pratiques sont en train de naître dans les jeunes générations. La mère est moins exclusivement chargée des soins à l’enfant. Et le rapport des jeunes cadres au travail évolue vers la recherche d’un équilibre entre la vie professionnelle et vie familiale », Le temps des femmes, pour un nouveau partage des rôles, Flammarion, 2001.

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On lui confie des tâches, ménagères ou autres ; on lui reconnaît des occupations, multiples et si nombreuses qu’elles aboutissent à une « double journée » qu’on déplore de lui voir accomplir ; on lui concède des activités, spécifiques parce que supposées reposer sur des aptitudes particulières relevant de la nature et, par conséquent « innées » ; on lui attribue des rôles que nul autre ne saurait remplir ; on lui confère des fonctions sociales, véritables missions, qui contribuent à la reproduction de la société au fil du temps : « autant de relations qu’une eth- nologie contemporaine a mises en lumière en montrant com- ment au village trois activités féminines communes – laver, coudre, cuisiner – prises en charge par des spécialistes qui en font métier en travaillant « pour les autres » se trouvent in- vesties d’une efficacité majeure. C’est la lavandière – matrone qui les lavant, « fait les enfants et les morts ; la couturière qui initie les jeunes filles à la séduction, la cuisinière qui ordon- nance les noces. Leur savoir faire réalise le rite de passage et contribue à la perpétuation de la vie. Donc les femmes ont bien leur territoire mais, loin de constituer une « carrière fémi- nine » close, séparée, elles participent, avec leurs moyens pro- pres, à la persistance de la société tout entière » 1 . Et pourtant au silence les concernant s’ajoute la cécité, le travail de la femme est, pour une grande partie, invisible : « la notion même d’activité professionnelle perd de sa pertinence lorsqu’il s’agit des femmes… Sans même parler du travail domestique, que la notion d’inactivité contribue à occulter, il existe pour les femmes un ensemble d’activités rémunérées, elles, mais qui ne relèvent pas de l’emploi au sens propre » 2 . Pour que le travail des femmes devienne visible, il faut qu’il devienne scandale, ce que l’histoire, à un certain moment, se charge de réaliser : « la travailleuse est un produit de la révolution industrielle, non pas parce que la mécanisation a créé des emplois pour elle là où il n’en existait pas auparavant (bien que cela se soit produit sans doute à certains endroits) que parce qu’elle est devenue pen- dant cette période un personnage soudain visible et troublant. La visibilité de la travailleuse tient au fait qu’on la perçoit alors comme un problème qui venait de surgir et qu’il était urgent de résoudre. Ce problème enveloppait la signification même de

1 D. Fabre, Une culture paysanne, in A. Burguière et J. Revel, Histoire de la France, les héritages, Le Seuil, 2000, p.213.

2 D. Chabaud, Problématiques de sexes dans les recherches sur le travail et la famille, article cité, p.348.

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la féminité et sa compatibilité avec une activité salariée, on le posait et on en discutait en termes moraux et catégoriques » 1 . Le travail des femmes devenu lisible, il convenait alors d’en faire la lecture. Mais aucune lecture n’est innocente : l’attention portée à la condition féminine remet en cause pour l’ensemble des disciplines comme ce fut le cas pour l’histoire, les pré-no- tions, les présupposés analytiques, les types d’approches, voire le champ disciplinaire lui même : « l’histoire des femmes en posant la question des relations entre les sexes revisitait l’en- semble des problèmes du temps : le travail, la valeur, la souffrance, la violence, l’amour, la séduction, le pouvoir, les représentations, les images et le réel, le social et le politique, la création, la pensée symbolique… Elle interroge le langage et les structures du récit, les rapports du sujet et de l’objet, de la culture et de la nature, du public et du privé. Elle remet en cause les partages disciplinaires et les manières de penser » 2 . La lecture que nous avons privilégiée – celle des rapports sociaux de sexe – se veut englobante en n’ignorant pas les stratégies du couple que l’analyse économique traditionnelle considère, ni l’ensemble des structures dans lesquelles s’inscrivent les com- portements sociaux ainsi que le veut l’analyse sociologique :

« penser en termes de rapports sociaux de sexe, c’est prendre en compte la diversité des rapports sociaux fondamentaux qui structurent la société (rapports de classe, de genre, de « race » notamment). C’est considérer également que tout mouvement est « sexué » pas seulement en fonction du sexe biologique de ses participants(e)s, mais avant tout parce qu’il reflète et parfois met en cause, la division sociale et sexuelle du travail et les rapports de pouvoirs entre hommes et femmes dans la société » 3 . Cette lecture met en même temps l’accent sur les choix à effectuer quand de l’observation on passe à l’interpré- tation et à l’action : « la notion de rapport social rend compte de la tension antagonique se nouant en particulier autour de l’enjeu de la division du travail et qui aboutit à la création de groupes sociaux ayant des intérêts contradictoires. La dénomi- nation « relations sociales » renvoie, elle, aux relations concrè- tes qu’entretiennent les groupes et les individus… Insister sur l’antagonisme ou sur le lien correspond donc à deux postures de recherche qui deviennent contradictoires quand on quitte le

1 J.W. Scott, La travailleuse, in G. Duby et M. Perrot, Histoire des femmes en Occident t. 4 Le XIXe siècle, op. cit., p.479.

2 M. Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, op. cit., p.XVI-XVII.

3 J. Trat, Mouvements sociaux, in H. Hirata, F. Laborie, H. Le Doaré, D. Seno- tier (dir.), Dictionnaire critique du féminisme, op.cit., p.134.

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plan de l’observation pour passer à celui de l’épistémologie : ce sont les rapports sociaux qui pré-configurent la société. Ver- sus : c’est la multitude d’interactions qui, au sein d’un univers brownien créée, petit à petit les normes, les règles… » 1 . S’interroger sur la visibilité et la lisibilité du travail féminin, c’est en définitive redécouvrir l’ensemble des structures socia- les de l’économie, voir comment se transforme l’habitus qui conditionne comportements et anticipations raisonnables et fait de l’agent social un individuel collectif ou un collectif individuel.

1 D. Kergoat, Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe, in H. Hirata, F. Laborie, H. Le Doaré, D. Senotier (dir.), Dictionnaire critique du féminisme op. cit., pp.40-41.

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