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L’infirmité cartésienne

Philippe Laporte

Ce texte a initialement été publié en trois parties :

la première, De Valladolid à Heidelberg, dans le premier numéro de Contact Paniq’ en 1998,

la seconde, La preuve arrive toujours trop tard, dans la second et dernier numéro en 1999,

la troisième, Pour une spiritualité libertaire, dans le numéro 293 de Silence en février 2003.

L’ensemble été légèrement remanié depuis.

Contact Paniq’ poursuit son aventure sur le Net :


http://contactpaniq.free.fr/

Merci à Wlad pour la couverture.

© Philippe Laporte 1998, 1999 et 2003


De Valladolid à Heidelberg localement le théâtre de l’expansion d’un pouvoir religieux avant l’appari-
tion d’une réelle économie. Ce fut alors l’Islam, et non pas la richesse agri-
Science et religion sont en lutte depuis plus de trois siècles pour la cole, qui donna naissance certains États comme l’Empire Malien, le plus
détention d’un immense pouvoir, celui du monopole de la connaissance. puissant qu’ait vu naître l’Afrique Occidentale, et qui “ trouva dans l’Islam
Avant qu’au Siècle des Lumières le pouvoir scientifique naissant n’entre- l’instrument d’une centralisation politique qui fit sa force. ” Tandis qu’au
prenne de renverser l’ordre religieux, les sorciers, les chamans, les prêtres Sud du Niger, sur la côte guinéenne, préservée de l’islamisation par l’in-
ou les oracles avaient depuis l’aube de l’humanité toujours joui de l’inesti- franchissable forêt tropicale, on ne rencontrait encore, au XVe siècle, qua-
mable privilège d’être les uniques détenteurs de la vérité. Même si les régi- siment que des sociétés sans État1.
mes politiques en place n’étaient pas toujours théocratiques, la plupart des
décisions politiques étaient soumises aux “ experts ” de l’époque : le sor- Le pouvoir religieux, celui de se proclamer détenteur exclusif de la
cier du village, l’oracle de Delphes ou le grand sanhédrin de Jérusalem. connaissance, était donc le seul rival du pouvoir économique pour ce qui
concernait l’extraordinaire capacité à fonder un puissant royaume à partir
Les religions n’ont jamais connu d’autres rivales que les technoscien- de sociétés sans État.
ces pour la détention exclusive des connaissances et elles sont parvenues à Second exemple, dans une évocation de la Croisade contre les
contenir ces dernières à un rôle subalterne pendant des millénaires. Deux Albigeois, Jacques le Goff nous rappelle que c’est l’Église qui sortit vain-
exemples suffiront à mesurer l’ampleur du pouvoir que les religions reti- queur de la lutte entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux :
raient de ce quasi monopole.
Le premier exemple montre que le pouvoir religieux était du même En 1207, Raimond VI ayant refusé d’adhérer à une ligue
ordre de grandeur que le pouvoir économique au moment de la formation contre les hérétiques, le légat pontifical Pierre de Castelnau
des États. En effet, dans la plupart des régions du monde la formation des l’excommunia. De son côté, Innocent III, dans une lettre aux
États est une conséquence directe de l’apparition de l’agriculture et de l’ac- évêques du Midi, exposait pour la première fois les principes
cumulation de richesses qui en résulta : lorsque les premières techniques qui allaient justifier l’extension de la croisade en pays chré-
agricoles firent leur apparition, elles rendirent pour la première fois possi- tien : l’église n’est plus obligée de recourir au bras séculier
ble une accumulation de biens. Elles donnèrent en fait tout simplement pour exterminer l’hérésie dans une région ; à défaut du suze-
naissance à l’économie et au pouvoir économique et engendrèrent de telles rain, elle a le droit de prendre elle-même l’initiative de convo-
richesses que les cultivateurs durent se défendre des pillages. Les proprié- quer à cette œuvre tous les chrétiens, et même de disposer des
taires terriens devinrent alors de véritables chefs de guerre pour défendre territoires contaminés en les offrant, par-dessus le suzerain,
leurs domaines et en s’alliant entre eux ils créèrent progressivement les pre- comme butin aux conquérants. (...) Le 10 mars 1208, les velléi-
miers États, les premiers royaumes. Mais le cas de certaines régions tés pontificales se changèrent en appel à la croisade. Selon les
d’Afrique montre que le pouvoir religieux, lorsque son expansion précéda principes qu’il avait énoncés, Innocent III excommunia une fois
celle des technologies agricoles, fut lui aussi assez grand pour engendrer de plus le Comte, délia ses vassaux de leur serment de fidélité
une structure étatique. À en croire l’historien Michel Mourre, l’Afrique fut
1- Michel Mourre, article Afrique du Dictionnaire encyclopédique
d’histoire (8 volumes) Bordas, Paris, 1978-1986.

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et offrit ses domaines à qui voudrait partir en croisade. (...) poser est “ comme s’il devait confesser un crime ”. Il hésite même de 1842
Devant le danger, Raimond VI se soumit. Il fit pénitence à St- à 1858, soit seize longues années, avant de la publier, et ne s’y résout que
Gilles le 18 juin 1209 et se joignit aux croisés2. parce qu’Alfred Russel Wallace s’apprête à publier une théorie équiva-
lente5.
Ce pouvoir colossal de la religion en tant qu’unique détentrice du
savoir fut sérieusement ébranlé en Europe à partir du XVIIe siècle.
Spéculant sur les progrès des sciences physique et biologique, rapidement Quel est le message de Descartes ? Sa démarche, le réductionnisme,
confirmés par les travaux d’Isaac Newton, René Descartes établit les fon- consiste à tenter de réduire l’être vivant à une machine, dans l’intention évi-
dements de la vision mécaniste du monde qui triomphe aujourd’hui, et dont dente de le désacraliser pour le maîtriser, le modifier ou l’asservir. Selon le
Le hasard et la nécessité, le célèbre livre de Jacques Monod, constitue l’un biologiste britannique Rupert Sheldrake :
des fleurons.
En 1636, lorsque Descartes publie le Discours de la méthode, le pou- La doctrine cartésienne voulant que les végétaux et les ani-
voir religieux est encore intact. L’Église catholique n’est donc pas prête à maux fussent de simples machines servait l’objectif explicite de
céder sans résistance son monopole de la connaissance. Elle vient de brû- Descartes : faire des hommes “ les seigneurs et les maîtres de
ler vif Giordano Bruno en 16003 et de condamner Galilée au silence en la nature ”. Les animaux étaient des automates pareils à des
1633. Lorsque Descartes apprend la condamnation de Galilée, il ajourne sa horloges, capables de comportements complexes, mais dénués
publication du Monde et de L’Homme. d’âme. Descartes lui-même disséqua des crânes d’animaux
Et la toute-puissance de l’Église ne se limite pas à la torture du corps dans l’espoir de trouver une explication physique à l’imagina-
des “ hérétiques ” qui contestent son dogme : elle imprègne également leur tion et à la mémoire et étudia par le biais de la vivisection le
esprit. Même ceux qui lui portent les coups les plus rudes, à commencer par mécanisme de la “ pompe cardiaque ”, allant jusqu’à suggérer
Descartes et plus tard Darwin, sont pénétrés du dogme religieux. que :
René Descartes est en effet, à l’âge de 23 ans, convaincu que l’expé-
rience visionnaire qui vient de lui faire découvrir les fondements de sa nou- Si vous amputez la pointe extrême du cœur sur un chien
velle conception du monde lui ont été inspirés par la mère de Jésus. Il fait vivant et placez un doigt à l’intérieur d’une des cavités, vous
alors vœu d’entreprendre un pèlerinage d’actions de grâces en Italie, pro- sentirez immanquablement que chaque fois que le cœur se
messe qu’il tient trois ans plus tard, à Notre-Dame de Lorette4. rétrécit, il comprime votre doigt, et que chaque fois qu’il
Charles Darwin, quant à lui, dit de sa théorie évolutionniste que l’ex- s’agrandit, il cesse de le comprimer6.

2- Jacques Le Goff, article Croisade contre les Albigeois de


l’Encyclopædia Universalis. 4- Rupert Sheldrake L’âme de la nature Le Rocher, Monaco, 1992,
3- Ce dernier ne fut d’ailleurs pas le martyr de la science qu’on fait par- page 62, et René Descartes Discours de la méthode Flammarion, Paris,
fois de lui, mais un fantaisiste exalté, dont certaines idées seulement se sont 1992, p. 271.
révélées (par hasard) exactes, comme le rappelle Pierre Thuillier dans La 5- Jacques Ruffié Traité du vivant tome 2, Flammarion/Arthème
revanche des sorcières, l’irrationnel et la pensée scientifique Belin, Paris, Fayard, Paris, 1982, p. 283 et 284
1997, chapitre 2. 6- Rupert Sheldrake, déjà cité, p. 66.

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Si Descartes s’intéresse tant à la dissection des crânes et des cœurs, répondent : Aux scientifiques et aux chercheurs ; 20 % Aux chefs d’entre-
c’est parce qu’il pense que le crâne est le siège de l’intelligence et le cœur prise ; 16 %, Aux dirigeants politiques ; 8 % Aux philosophes ; 4 % Aux
celui des passions. Il veut donc en démonter le mécanisme physique pour hommes de religion et 12 % renoncent à se prononcer.
prouver que la matière suffit à l’expliquer.
Pour lui, le fait que la nature soit “ inanimée, ” c’est à dire sans âme, Si les sondés sont tout de même nombreux à penser que les scientifi-
disculpe les humains lorsqu’ils tuent les animaux pour les manger ou ques vont trop loin dans les domaines de la procréation artificielle, de la
lorsqu’ils les dissèquent vivants pour en étudier la physiologie. Toujours recherche militaire, de l’énergie nucléaire et de la génétique, et 73 % à pen-
selon Rupert Sheldrake : ser qu’il faudrait contrôler leur travail, à la question : “Qui devrait exercer
ce contrôle ?” 43% répondent Les comités d’éthique, composés de sages ;
Certains disciples de Descartes allèrent jusqu’à nier expli- 40 % Les scientifiques eux-mêmes [!] ; 10% Les dirigeants politiques ; 3%
citement que les animaux pussent ressentir de la douleur ; le cri Les philosophes ; 1% Les hommes de religion ; et 3% renoncent à se pro-
d’un chien battu ne démontrait pas plus sa souffrance que le noncer. Les commanditaires du sondage ne précisent malheureusement pas
son d’un orgue dont on aurait frappé les touches. De sorte à quoi correspond la mystérieuse qualification de “ sage ” qu’ils attribuent
qu’effectivement, à partir de cette époque, la vivisection devint aux membres des comité d’éthique. En réalité en France par exemple, le
nettement plus courante.7 Comité Consultatif National d’Éthique fut présidé dès sa création en 1983
par un scientifique, le Professeur Jean Bernard, spécialiste de la clinique
des maladies du sang. En 1992 un second scientifique lui succéda, le
Rupert Sheldrake écrit même que cette attitude mécaniste accompagne
Professeur Jean-Pierre Changeux, neurologue. En 1999 un troisième scien-
la conquête de l’Ouest avec le génocide du peuple indien et le massacre de
tifique leur succéda, son président actuel le Professeur Didier Sicard, spé-
trente à cinquante millions de bisons en quelques décennies. Non seulement
cialisé dans la médecine interne. L’imagination manque donc pour désigner
l’ordre religieux est vaincu, mais les technosciences en plein développe-
d’autres “sages” que les scientifiques eux-mêmes, puisque les politiques,
ment commencent à donner aux colons les moyens de réduire les Africains
les philosophes et les religieux ne recueillent, tous ensemble que 14% des
en esclavage, d’exterminer le peuple amérindien et bientôt de soumettre la
suffrages auprès des sondés, contre 40% pour les seuls scientifiques. Autant
nature toute entière.
dire que les européens leur accordent carte blanche. L’autorité morale des
technosciences a aujourd’hui atteint son apogée. Lorsque les Nations
Malgré la résistance du monde religieux, les succès spectaculaires des
Unies, les syndicats de pêcheurs, le Ministère de l’Environnement, la
technosciences leur ont permis aujourd’hui de remporter une victoire écra-
Justice, le Gouvernement, l’armée, le Fonds Monétaire International ou la
sante dans le domaine de l’autorité morale. L’hebdomadaire L’Express8 presse désirent mener une enquête pour trancher une question difficile
publie en 1996 les résultat d’un sondage Ipsos sur la confiance accordée comme celles des quotas de pêche internationaux, de l’autorisation de cul-
aux scientifiques par les français. tiver du maïs transgénique ou de la responsabilité d’un assassin, c’est inva-
À la question : “À qui faites-vous le plus confiance pour améliorer les riablement aux scientifiques qu’ils s’adressent.
condition de vie de l’humanité et favoriser le progrès ?” 40 % des sondés

7- Rupert Sheldrake, déjà cité, p. 66.


8- 13 juin 1996.

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Mais si la victoire des technosciences était véritablement définitive, sentais un fort sentiment d’identité, en partie à cause de la
leur lutte pour le pouvoir se serait apaisée, ce qui, nous allons le voir, n’est coïncidence qui veut que je sois né exactement trois cents ans
pas le cas. En réalité, l’emprise cléricale sur les esprits scientifiques n’ap- après sa mort !9
partient pas encore tout à fait au passé.
En effet Stephen Hawkin, l’un des plus célèbres physiciens contempo-
rains confie par exemple avoir, à un degré plus ou moins conscient, encore Rappelons pour compléter le tableau que l’enseignement créationniste
peur du Pape. Il révèle dans Une brève histoire du temps que l’Église n’a, n’a, dans certaines universités américaines, toujours pas désarmé10.
plus de trois cent ans après le procès de Galilée, toujours pas vraiment Par ailleurs, si la science a offert à l’être humain une compréhension
renoncé à son désir de monopole du savoir, et que la peur de l’Inquisition mécaniste du monde surtout orientée vers la maîtrise technologique, il lui
n’a toujours pas totalement quitté les grands physiciens contemporains : manque encore l’essentiel : la découverte du sens, que la religion continue
à revendiquer et que la science ne se sent pas encore en mesure de lui dis-
puter, loin s’en faut.
L’Église catholique avait commis une grossière erreur avec Et encore ne s’agit-il là que de l’autorité morale de la science. Cette
Galilée, lorsqu’elle avait essayé de légiférer en matière scien- dernière n’a pas toujours réussi à s’allier toutes les autres formes du pou-
tifique, soutenant que le Soleil tournait autour de la Terre. Des voir que contrôlait autrefois l’Église, ce qui explique probablement sa
siècles plus tard, elle avait donc décidé d’inviter un certain constance à poursuivre la lutte. Peut-être a-t-elle conscience que d’autres
nombre d’experts pour discuter de cosmologie. À la fin de cette formes de pouvoir pourraient lui devenir accessibles, comme le pouvoir
conférence, les participants se virent accorder une audience
avec le pape qui estima que c’était une bonne chose d’étudier politique, militaire ou économique11. C’est en effet aux technosciences que
l’évolution de l’univers après le Big Bang, mais que nous ne les riches et les puissants de ce monde doivent l’affirmation de leur force,
devrions pas nous occuper du Big Bang lui-même parce que les interventions militaires américaine en constituent toujours des démons-
c’était le moment de la création et donc l’œuvre de Dieu. Je fus trations éclatantes. C’est aussi souvent sur des innovations technologiques
enchanté qu’il ne connut pas le thème du laïus que j’avais pro- que sont fondées les réussites industrielles et commerciales. Les biotechno-
noncé pendant les travaux de la conférence – la possibilité que logies ont par exemple promis la fortune aux grosses firmes pharmaceuti-
l’espace-temps soit fini mais sans bords, ce qui signifiait qu’il ques ou agroalimentaires. Des alliances entre les pouvoirs militaire, indus-
n’avait nul commencement, nul moment de Création. Je n’avais triel, politique, économique et scientifique existent donc, mais peut-être
pas envie de partager le destin de Galilée, avec lequel je res- certains scientifiques jugent-ils insuffisante la part qui leur revient.

10- Dominique Lecourt L’Amérique entre la Bible et Darwin PUF,


Paris, 1992.
11- Sur les pouvoirs des technosciences on peut lire :
- Science, pouvoir et argent n° 7 dans la série Sciences et société de la
revue Autrement, janvier 1993
- Science, pouvoir et démocratie n° 13 hors série de la revue Archimède
9- Stephen Hawkin Une brève histoire du temps, du big bang aux trous et Léonard, hiver 1997-1998, Aitec, 21 ter rue Voltaire, 75011 Paris
noirs Flammarion, Paris, 1989, p. 150. - Ravages de la technoscience n° 38 de Manière de voir, mars 1998

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Même si la lutte se poursuit entre science et mysticisme, le but pour- puisque la nature n’a pas d’âme la voie est libre pour le développement
suivi par les institutions scientifiques semble identique à celui que poursui- industriel, mais surtout que quiconque chercherait à le ralentir par un res-
vait l’Église autrefois : s’associer au pouvoir et en conquérir la plus grande pect infondé de la nature s’opposerait à la marche du progrès et au sens de
part. l’histoire. Cet appel, rédigé en réalité peu avant la conférence de Rio à l’oc-
La ressemblance des motivations est telle qu’il est même frappant de casion d’un colloque sur les nuisances industrielles, est manifestement ins-
constater combien les causes défendues et les arguments employés par la piré par les chercheurs et industriels allemands, contrariés dans leurs pro-
science ressemblent à ceux défendus par l’Église près de cinq siècles plus jets par les limites draconiennes imposées, sous la pression des Verts, aux
tôt dans des circonstances analogues. En effet, l’appel de Heidelberg lancé biotechnologies13. Or, en Allemagne, la recherche est à ce moment-là
par des scientifiques en 1992 n’est pas sans rappeler la controverse de financée à 61 % par les entreprises14, ce qui discrédite semble-t-il l’objec-
Valladolid qui eut lieu 442 ans plus tôt. Dans les deux cas le pouvoir en tivité des scientifiques à propos des nuisances industrielles. Le quotidien Le
place faisait appel aux “ experts ” du moment pour désacraliser la vie et Monde fait d’ailleurs justement remarquer ce 3 juin que :
laisser ainsi le champ libre à son exploitation. Et dans les deux cas les
“ experts ” choisissaient majoritairement le camp du pouvoir en place. Les chercheurs et industriels allemands, (...) ont manifeste-
C’est en effet en 1550 que Charles Quint met sur pied la fameuse ment inspiré un texte qui ne peut que faire plaisir à de puissants
controverse de Valladolid entre un prêtre dominicain, Bartolomé de Las intérêts. (...) Dans le passé, les Nobel avaient-ils été si sévères
Casas et le Dr Ginès de Sépulveda, chapelain et théologien. L’objectif de à l’égard des idéologies – dramatiquement authentiques celles-
Charles Quint, qu’il atteindra, est de faire triompher l’idée que les amérin- là – qui ont prétendu changer et gouverner le monde ? Ont-ils
diens sont des êtres “ naturellement voués à l’esclavage12 ”. Le Roi confie pris position contre certains fanatismes religieux qui ont
à son champion, le Dr Ginès de Sépulveda, la mission de défendre la aujourd’hui encore cette ambition ?
conquête de l’Amérique au nom du progrès civilisateur en désacralisant ses
habitants. Le ton général de l’appel Heidelberg est donné par ces quelques
Près de cinq siècles plus tard, bien longtemps après que les détenteurs extraits :
du savoir se soient penchés sur les Indiens pour s’assurer qu’ils ne possé-
daient pas d’âme avant de s’arroger le droit de les exploiter, ce sera au tour Nous exprimons la volonté de contribuer pleinement à la
de la nature de faire l’objet d’un tel examen. Le 3 juin 1992 en effet, alors préservation de notre héritage commun, la Terre. Toutefois,
que 131 chefs d’États et de gouvernements se réunissent à Rio de Janeiro nous nous inquiétons d’assister, comme à l’aube du onzième
pour tenir conférence sur le thème de l’environnement, la presse diffuse le siècle, à l’émergence d’une idéologie irrationnelle qui s’op-
texte de l’appel de Heidelberg signé par 264 scientifiques et intellectuels, pose au progrès scientifique et industriel et nuit au développe-
dont 52 prix Nobel sur les 200 en vie. Sous l’apparence d’une sage pondé- ment économique et social.
ration, ce texte affirme – un peu comme le Dr Ginès de Sépulveda – que Nous affirmons que l’état de nature, parfois idéalisé par

13- Le Monde 3 juin 1992.


12- Jean Dumont La vraie controverse de Valladolid : premier débat 14- Données de 1987, d’après Le Monde 27 mai 1989, cité par Paul
des droits de l’homme Critérion, Paris, 1995. Deheuvels La recherche scientifique PUF, Paris, 1990, p. 62.

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des mouvements qui ont tendance à se référer au passé, n’existe Depuis trop d’années, une campagne de presse, de télévi-
pas et n’a probablement jamais existé depuis l’apparition de sion et de radio, campagne menée à très grands frais à
l’homme dans la biosphère, dans la mesure où l’humanité a l’échelle mondiale, s’efforce de propager des rumeurs de pré-
toujours progressé en mettant la nature à son service et non tendues certitudes scientifiques affirmant qu’un effet de serre
l’inverse. anthropogénétique est en train de réchauffer l’atmosphère et
Nous adhérons totalement aux objectifs d’une écologie que les conséquences de ce réchauffement seront catastrophi-
scientifique axée sur la prise en compte, le contrôle et la pré- ques. (...) Et, nous affirme-t-on sans la moindre démonstration
servation des ressources naturelles. Toutefois, nous demandons scientifique sérieuse mais sur la base de simples hypothèses
formellement par le présent appel que cette prise en compte, ce nullement démontrées, la responsabilité humaine dans l’accen-
contrôle et cette préservation soient fondés sur des critères tuation de l’effet de serre n’est plus contestée... (...) Cette affir-
scientifiques et non sur des préjugés irrationnels. (...) mation est contraire à la vérité : de nombreux scientifiques de
Cependant, nous mettons en garde les autorités responsa- haute qualification contestent formellement que l’injection de
bles du destin de notre planète contre toute décision qui s’ap- gaz tels que le (...) méthane et le gaz carbonique accentue l’ef-
puierait sur des arguments pseudo-scientifiques ou sur des fet de serre naturel joué par l’atmosphère. L’essentiel de l’effet
données fausses ou inappropriées. de serre est dû à la vapeur d’eau. (...) L’autre contrevérité
admise comme étant une vérité scientifique incontestée est la
Le langage semble à première vue conciliant mais le message est clair : destruction de l’ozone stratosphérique par les CFC.
seuls les scientifiques, sous le patronage de leurs amis industriels, sont
aptes à juger de la gravité des dégâts qu’ils peuvent eux-mêmes causer, et Le temps a donné raison à ces “ rumeurs ” dépourvues de “ la moin-
à assigner des limites à leurs propres activités. Comment exprimer plus dre démonstration scientifique ”, et il a donné tort à Haroun Tazieff. La
clairement que l’on ne tolère aucune exception au monopole du pouvoir communauté scientifique est aujourd’hui contrainte d’admettre, malgré ses
que l’on exerce ? Pour rendre le message encore plus explicite, citons la liens avec l’industrie pétrolière et parce qu’on ne peut pas pousser les men-
prise de position d’Haroun Tazieff qui, avec le recul, prend aujourd’hui tout songes trop loin, l’existence d’un réchauffement climatique causé par un
effet de serre induit par l’activité humaine. Mais il était facile à l’époque de
son sens. Tazieff, célèbre volcanologue, ancien secrétaire d’État aux ris-
prétendre que tout cela était infondé comme il l’est aujourd’hui de préten-
ques majeurs et signataire de l’appel15, écrit en effet le 2 juin dans Le
dre que les biotechnologies et l’industrie nucléaire ne présentent qu’un dan-
Monde, la veille de la conférence de Rio :
ger négligeable.

16- Certains historiens ont vu en Sépulveda le vaincu de la controverse


de Valladolid. Jean Dumont (déjà cité) montre au contraire amplement sa
très nette victoire (p. 269 à 321). Il rappelle également que la controverse
15- Haroun Tazieff développe dans La Terre va-t-elle cesser de tour- n’a nullement ralenti la conquête espagnole, et qu’elle n’eut aucune consé-
ner ? (Seghers, Paris, 1992) ces idées brièvement exposées dans Le Monde. quence législative ni réglementaire.

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À l’époque de la controverse de Valladolid, il s’est trouvé un prêtre Avant Descartes la représentation du monde, la cosmogonie, était
dominicain sincère, ex-évêque du Chiapas, Bartolomé de Las Casas, pour exclusivement religieuse. C’était la loi religieuse et son sens du sacré qui
défendre la cause des Indiens. Il fut cependant marginalisé16. Aujourd’hui, inculquaient aux populations le peu de respect qu’elles éprouvaient pour la
il se trouve des scientifiques et des médecins sincères pour signer un appel vie et pour la nature. L’Occident cartésien, afin d’assurer le triomphe de la
recommandant un contrôle des applications du génie génétique17. Il se science sur la religion, a dû briser la loi religieuse, et avec elle la sacralisa-
trouve des scientifiques comme François Ramade, Albert Jacquard ou Jean- tion de la nature. Mais il a du même coup détruit le peu de respect qu’il pos-
Marie Pelt pour s’élever contre les ravages de l’alliance techno-économi- sédait pour le vivant.
que. Ils font hélas partie de la même minorité impuissante à l’échelle mon-
diale. 700 scientifiques signent même au cours de l’été 2003 une pétition La sacralisation de la vie et de la nature avaient certes leurs limites :
de soutien à José Bové, incarcéré pour l’arrachage de plants transgéniques. elle n’ont protégé ni les Amérindiens ni les Aborigènes australiens du géno-
Mais le 18 septembre, une seconde pétition dénonçant les destructions de cide, ni les femme du patriarcat, ni les Africains de l’esclavage. Les prêtres
plantes transgéniques obtiendra plus de succès avec la signature de 1 500 ont presque toujours su désacraliser les faibles pour justifier la domination
scientifiques18. En près de cinq siècles et depuis que le monopole de la des forts. Le respect de la vie insufflé par les religions allait donc rarement
connaissance est passé des mains du Clergé à celles des sciences et des très loin, surtout en Occident.
techniques, rien n’a donc réellement changé. Les connaissances ont aug- Il joua parfois cependant un rôle modérateur, le choc entre les civilisa-
menté mais l’esprit est resté le même. La détention exclusive du savoir est tions européenne et précolombienne en offre un exemple : le sens religieux
restée un pouvoir convoité et le détenir prédispose toujours au pire pour le des Aztèques les poussaient à une conception sacrée de la guerre, qu’ils
conserver. pratiquaient de manière partiellement symbolique. Les Espagnols à l’in-
verse n’écoutaient que leur soif d’or et d’esclaves et massacraient les
Pour l’Occident comprendre le monde c’est le dissé- Amérindiens sans le moindre scrupule19. Si les Européens avaient eu des
conceptions religieuses semblables à celles des Aztèques, le génocide amé-
quer et le détruire rindien n’aurait probablement pas eu lieu.
L’infirmité cartésienne qui afflige le monde occidental se caractérise Autre exemple, la libération indienne du joug britannique par la dés-
par notre incapacité à utiliser la spontanéité de la perception sensible dans obéissance civile et la non-violence, si étrangère à la mentalité occidentale,
notre représentation du monde. Cette infirmité est dans une certaine mesure donne une idée du puissant sentiment de respect inspiré par la spiritualité
la conséquence de cette lutte de pouvoir entre science mysticisme qui se qui fait tellement défaut aux européens.
termina par la victoire du scientisme. Le matérialisme qui nous caractérise
aujourd’hui est une véritable machine à broyer l’affectif.

17- Cet appel, accompagné d’une argumentation et de la liste de ses


premiers signataires, est reproduit dans Génie génétique Sang de la terre,
Paris, 1997. 19- Jacques Soustelle La vie quotidienne des aztèques à la veille de la
18- Hervé Kempf Une pétition dénonce les destructions d’essais OGM conquête espagnole Hachette, Paris, 1955 ; Rosa Amelia Plumelle-Uribe
intervenues pendant l’été dans Le Monde 19 septembre 2003. La férocité blanche Albin Michel, 2001.

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Les Orientaux ont fréquemment conscience que l’on comprend davan- Cette étape sur le chemin de l’émergence d’une pensée autonome qui
tage de choses par la perception directe, par le silence total de l’esprit consiste à remplacer un dogme par une recherche expérimentale, personne
absorbé dans l’observation silencieuse, que par la bruyante production d’un n’était obligé de la franchir. Mais maintenant que nous avons posé le pied
discours, attitude typiquement occidentale. Les Occidentaux ne voient rien, sur le fil et atteint le point de non retour, et même si nous ne prenons
n’entendent rien et ne comprennent rien : ils sont trop occupés à parler, à conscience de tout ce que cela implique qu’après coup, nous sommes obli-
occuper l’espace, à dominer. Ils croient avoir compris et maîtrisé la nature gés de poursuivre jusqu’à l’autre rive sous peine d’une chute dans l’abîme.
quand ils l’ont simplement disséquée et asservie mais alors que son sens et C’est une aventure passionnante, mais aussi terrifiante. Comme il est
sa beauté leur ont échappé jusqu’au bout. Privés de toute spiritualité, ils sont impossible de restaurer le dogme, les individus n’ont plus d’autres ressour-
devenus insensibles à le beauté du monde et incapables de le respecter. À ces que leur propre conscience – au sens médical de lucidité – pour trouver
l’inverse, le cinéma japonais d’Akira Kurosawa ou de Hayao Miyazaki par leur voie. Si aucun sentiment de respect ne vient spontanément remplacer
exemple nous montrent combien le monde oriental est capable d’émerveil- en nous le sens du sacré perdu, l’humanité ira à son autodestruction. Et dans
lement par sa capacité à se laisser pénétrer d’une beauté que l’Occident est cette situation, nous pouvons nous sentir nus, seuls et effrayés.
devenu incapable de percevoir et a fortiori de respecter. C’est le prix de l’autonomie intellectuelle et de la prise de conscience
politique. Descartes a remporté une victoire politique en brisant le dogme
religieux. Il a conduit l’Occident au bout d’un long tunnel obscur. Mais
La victoire politique de Descartes l’Occident saura-t-il ouvrir les yeux sur le spectacle qui l’attend à la sortie
Pourtant, si la science cartésienne a brisé la loi religieuse, c’est qu’elle ou préfèrera-t-il les refermer parce que la lumière l’éblouit et poursuivre
en a perçu les limites. La connaissance a remplacé le dogme : les occiden- aveuglément sa route ?
taux ont voulu cesser de croire aveuglément pour vérifier et pour expérimen- Pour le moment, les forces politiques progressistes ne semblent mal-
ter. Mais sans loi religieuse, ils se sont trouvés dépourvus de toute autre heureusement conscientes que de l’oppression subie pendant des siècles par
limite que leur propre lucidité pour respecter autrui et le monde. Si aucun le pouvoir religieux, mais aucune conscience de l’éclairage nouveau qu’ap-
sentiment de respect ne vient remplacer la loi religieuse, plus rien ne protè- porterait une conception non dogmatique de la spiritualité ne semble les
gera la société ni son environnement écologique de leur désagrégation com- effleurer. Elles ne perçoivent que l’obscurité du passé mais pas la nécessité
mune. d’ouvrir les yeux sur le présent.
Il est trop tard pour renoncer. Nous avons brisé le dogme, perçu les limi- En extirpant son âme au phénomène de la vie, les rationalistes ont l’im-
tes obscurantistes des lois religieuses : nous avons brisé le tabou de la
pression de débarrasser le monde du tyran qui l’écrasait de son joug depuis
connaissance expérimentale et ainsi conquis notre autonomie morale. Tenter
la nuit des temps. Car non seulement le carcan religieux écrasait les popu-
de renoncer et de restaurer le dogme, ce serait tenter d’oublier une connais-
lations, avant leur accès à l’éducation, d’une chape de plomb obscurantiste
sance et une autonomie déjà acquises, et comment oublier une connaissance
et totalitaire, mais aujourd’hui encore l’attitude du catholicisme par exem-
que l’on possède déjà ?
ple face à la prévention du sida continue de s’apparenter aussi peu à
En combattant les dogmes religieux, Descartes contribue au phénomène
historique d’émergence d’un individu qui évolue vers une pensée autonome. l’amour inconditionnel prêché par Jésus que les croisades et l’Inquisition
Descartes ne veut plus croire mais découvrir par lui-même. Ce phénomène d’autrefois.
d’émancipation individuelle s’amorça en Europe aux XIe-XIIIe siècles Rien d’étonnant donc à ce que les forces politiques progressistes aient
avant de s’étendre à tout l’Occident pour se mondialiser aujourd’hui. très tôt apporté leur soutient au matérialisme.

10
À titre d’exemple de ce soutient, cette réflexion de René Fouéré sur Ne peut-on plus l’“ ouvrir ”, de quelque façon, proférer
l’accueil réservé à Krishnamurti (qui fut avec Shri Aurobindo et Ramana quoi que ce soit d’insolite, d’insolent, d’hétérodoxe ou de
Maharshi l’une des plus célèbres figures spirituelles de l’Inde du vingtième paradoxal sans être automatiquement d’extrême droite (ce qui
siècle) dans les différents pays du monde à l’époque du communisme : est, il faut bien le dire, un hommage rendu à l’extrême droite) ?
Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui
[Le libéralisme économique] créé le désordre même et les était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche21 ?
tensions sociales qui pourront le conduire à sa ruine définitive
et qui engendrent, par inévitable réaction, les pires formules Si certains anarchistes comme Bakounine ou Theodore Kaczynski22
d’oppression intellectuelle et de mécanisation de la vie. pourfendent le pouvoir des technosciences, aucun mouvement politique
Krishnamurti ne peut évidemment nourrir aucune tendresse progressiste ne va jusqu’à contester le monopole du savoir revendiqué par
pour ce libéralisme, dont les tenants ont eu trop souvent partie les scientifiques, alors que ce même monopole est violemment contesté
liée avec les représentants d’un christianisme décadent. (...) lorsqu’il est revendiqué par les religions.
Néanmoins, (...) les nations où quelque chose subsiste de Ces forces politiques trouvent au contraire dans la science une alliée
l’idéologie libérale restent les seules où un homme de son pour leur lutte contre le pouvoir religieux, et, par assimilation aveugle,
espèce puisse encore s’exprimer publiquement20. contre toute idée s’écartant quelque peu d’un matérialisme radical. Cette
alliance ne serait guère contestable si elle circonscrivait ses attaques contre
le pouvoir religieux dans des domaines comme celui de l’enseignement
De fait, les idéologies réactionnaires, libérales et conservatrices ont
privé, de l’avortement ou de la contraception. Mais loin de s’arrêter là, elle
toujours fait meilleur ménage avec le mysticisme que les idéologies pro-
s’étend également à une défense sans concession du monopole scientifique
gressistes. Ces dernières ne se sont d’ailleurs guère donné la peine de son-
de la connaissance : pour la gauche, ce que la science ignore n’existe pas.
der l’abîme qui sépare les religions traditionnelles d’une authentique spiri-
Quand on est libertaire, ou même simplement de gauche, on s’arrange pour
tualité sans dogmes. Elles ont relégué les religions et la spiritualité au rang
ne pas faire de rêves prémonitoires, pour ne jamais communiquer par télé-
des idées fascisantes, affectionnant à l’occasion de fourrer dans le même
pathie avec son frère jumeau, pour ne jamais observer d’OVNI ni vivre de
sac la méditation, les cérémonies religieuses, l’astrologie, l’ufologie, l’ho-
NDE23.
méopathie, les sectes et l’extrême droite. Le combat engagé par Bakounine et Theodore Kaczynski est resté mar-
Les moindres velléités en faveur d’une conception moins réductrice, ginal, même au sein des groupes anarchistes. Leur démarche semble en
plus sensitive et intuitive du monde ont toujours été brocardées par la gau- effet conduire à une impasse : sans le recours à la science ni à la religion,
che et les libertaires. La pensée unique règne aussi chez les anarchistes. sur quoi fonder notre représentation du monde ?
Comme l’écrit Jean Baudrillard : Tout reste à inventer.

21- Jean Baudrillard De l’exorcisme en politique ou la conjuration des


imbéciles Sens & Tonka, Paris, 1997.
22- Theodore Kaczynski Manifeste : La société industrielle et son ave-
20- René Fouéré La révolution de réel, Krishnamurti Le courrier du nir Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 1998.
livre, Paris, 1985, p. 286. 23- Near Death Experience, (expérience d’approche de le mort).

11
L’accroissement des connaissances L’ouverture de la culture occidentale à la spontanéité de la perception
sensible ne lui ouvrirait pas seulement la voie de la découverte d’un sens à
Hormis le soutient apporté au réductionnisme cartésien par les mouve- la vie. Elle serait surtout la condition même de notre survie, rendue néces-
ments politiques progressistes, une autre cause du triomphe matérialiste saire par notre acquisition, pour la première fois dans l’histoire, de la capa-
réside dans l’accroissement des connaissances scientifiques. cité technologique de nous autodétruire. Car seule cette spontanéité de la
Paradoxalement, cet accroissement a d’une certaine façon rendu le monde perception sensible serait apte à nous réveiller de l’anesthésie qui nous
inintelligible à l’esprit humain. La grande force et la grande faiblesse de la empêche de ressentir l’absurdité du monde que nous construisons.
science contemporaine tiennent dans l’extrême spécialisation de chaque
chercheur. L’époque est aujourd’hui révolue où les grands esprits comme
D’Arcy Thompson24, Hermann von Helmoltz25 ou Albert Einstein pou-
vaient embrasser l’ensemble des connaissances de leur époque et tenter de
refonder une compréhension du monde.
Or, sortir du réductionnisme pour s’ouvrir à la spontanéité de la percep-
tion sensible implique de pressentir le sens des choses, donc de jouir d’une
vue d’ensemble des connaissances disponibles, ce qui n’est plus possible
étant donné leur croissance exponentielle. À moins de sortir de la rigueur
cartésienne, à moins d’accepter une part d’intuition. Mais cette part d’intui-
tion, la science n’est pas prête à lui laisser franchir le seuil de sa porte. Ce
n’est pourtant qu’à ce prix qu’elle pourrait remplir pleinement son rôle et
nous aider à comprendre le monde dont nous faisons partie.

La science a gagné une bataille contre la religion, mais il lui manque


encore l’essentiel : la découverte du sens. Elle ne parviendra à conquérir ce
dernier bastion que la religion revendique toujours que si elle s’ouvre à la
spontanéité de la perception sensible, jusqu’ici propre aux orientaux. Cette
capacité d’émerveillement est indissociable d’une aptitude de l’esprit à
faire silence, d’une aptitude en fait au respect et à l’humilité qui accompa-
gnent l’observation silencieuse. La science n’y parviendra donc que si elle
renonce à sa quête de pouvoir.

24- Les éditions du Seuil ont proposé en 1994 une traduction abrégée
sous le titre Forme et croissance de l’œuvre de sa vie.
25- Les éditions Jacques Gabay ont proposé en 1990 une réédition inté-
grale de l’un de ses ouvrages : Théorie physiologique de la musique.

12
La preuve arrive toujours trop scientifiques savaient qu’on ne leur aurait pas moins reproché
de ne pas avoir “ prouvé ” la nécessité de restreindre la pêche.
tard Ils ont choisi d’être prudents, trop prudents en l’occurrence
car, lorsque la preuve est finalement venue, elle a eu effective-
L’occident a donc brisé le tabou de la connaissance expérimentale et ment le pouvoir de mettre tout le monde d’accord : le banc de
accordé la victoire à la science dans son combat contre la religion pour le morues n’existait plus.26
monopole de la vérité. En changeant de mains, le savoir a aussi changé de
nature. Connaissons-nous maintenant beaucoup mieux la réalité ? À l’évi- Isabelle Stengers écrit cela en 1997. Six ans plus tard, Le recensement
dence, oui. Pourtant, certaines portes se sont refermées derrière nous. Le de la vie marine, un rapport synthétisant le travail de plus de 300 scientifi-
tabou de la connaissance est-il totalement brisé ou a-t-il en partie trouvé ques de 53 pays et publié le 23 octobre 2003 à Washington souligne :
une autre gardienne ?
À trop fermer nos sens à la spontanéité de la perception sensible et à ne Chaque espèce de grand poisson sauvage a été pêchée de
tenir compte que de ce qui est “ scientifiquement prouvé ”, nous finissons manière si considérable au cours des 50 dernières années que
par douter de l’existence du mur dans lequel nous fonçons. Dans Sciences 90 % de chacune de ces espèces ont disparu27.
et pouvoirs, Isabelle Stengers illustre avec pertinence cette étroitesse d’es-
prit typiquement cartésienne :
La corruption scientifique
Il est trop tard pour ce qui fut l’un des plus énormes bancs
de morues qui ait habité les océans, celui qui faisait la richesse L’intuition tire souvent la sonnette d’alarme avant que la raison pure
des pêcheurs le long de la côte atlantique du Canada. Et pour- n’ait cerné le danger, avant aussi qu’il ne soit trop tard. Ce retard de la
tant les quotas de pêche étaient censés être scientifiquement et “ raison ” sur la sensibilité peut parfois se révéler fatal. Surtout lorsque,
rationnellement contrôlés. Mais voilà : les scientifiques char- poussée par quelque appât du gain, la communauté scientifique traîne les
gés de ce contrôle savaient que s’ils ne proposaient pas les
pieds avant de se résoudre à enquêter sur le danger de certaines activités
hypothèses les plus optimistes, ceux dont ils gênaient l’activité
dénonceraient l’imprécision de leurs modèles, le manque de industrielles, par ailleurs si généreuses en crédits de recherches.
fiabilité de leurs données. Cette imprécision relative était bien
sûr normale et prévisible : les scientifiques n’avaient-ils pas En 1998, six ans après l’appel de Heidelberg, même les plus sceptiques
affaire à une population de millions de poissons en liberté dans des climatologues reconnurent enfin que l’amplification par les combus-
l’océan et non à des êtres contrôlés en laboratoire ? Mais ces tions de pétrole et de charbon, de l’effet de serre naturel, avait bel et bien

26- Isabelle Stengers Sciences et pouvoirs Labor, Bruxelles, 1997, p.


28.
27- Le Monde/AFP 23 octobre 2003.

13
induit un inquiétant réchauffement climatique. Richard Lindzen, du Autre exemple, l’Académie des sciences publia en 1994 un rapport, La
Massachusetts Institute of Technology, le chef de file des sceptiques, a dioxine et ses analogues, concluant à l’innocuité de la dioxine pour la
pourtant guerroyé pendant dix ans pour soutenir que puisqu’on ne pouvait santé.
rien conclure définitivement, il ne fallait surtout pas engager l’économie
Un diagnostic surprenant, qui doit sans doute à la présence
dans des bouleversements peut-être inutiles. Mais d’après Le Monde :
massive, dans le groupe de travail, de représentants des princi-
paux producteurs industriels de dioxine. À commencer par les
L’école des sceptiques a encaissé un rude coup quand on a rapporteurs, Pierre Fillet, ancien salarié de Rhône-Poulenc, et
appris que l’industrie américaine du pétrole et du charbon Jean Cantacuzène, directeur scientifique de Lafarge-Coppée
finançait les travaux de certains de ses membres, comme (cimenteries). Parmi les 15 signataires, on trouve quatre parti-
Patrick Michaels, le plus farouche lieutenant de Lindzen. cipants liés à Rhône-Poulenc, un salarié de la Lyonnaise des
Lequel eut cet aveu à l’adresse de ses adversaires : “ S’il n’y eaux et deux représentants d’Atochem. Autre curiosité : la
avait pas d’implications politiques, nous pourrions trouver un question – essentielle – des effets de la dioxine sur le système
terrain d’entente28. ” immunitaire et sur la reproduction n’est pas abordée.
Protestant, en vain, contre cet escamotage, un des membres de
Pourtant, aux États-Unis, une pétition demanda au gouvernement de la commission, André Picot, directeur de l’unité de prévention
rejeter l’accord sur le réchauffement global signé à Kyoto en décembre des risques chimiques du CNRS, se verra rayé de la liste des
1997. En mai 1998, elle réunissait déjà les signatures de quelques 17 000 signataires31.
titulaires d’un diplôme scientifique, (comme il en existe 10 millions aux
États-Unis.) Même si ce diplôme ne leur confère souvent aucune compé- Ajoutons cependant, à la décharge du milieu universitaire, que son
tence particulière sur le sujet et si les spécialistes y voient avant tout une financement en partie public lui permet, (pour combien de temps encore ?)
opération de désinformation29, le succès de cette pétition confirme le ren- de placer le seuil de l’intégrité plus haut que la recherche industrielle.
forcement d’une tendance à la corruption d’une partie de la communauté l’Université Rennes-I, l’a illustré en tentant de s’opposer à la probable
scientifique, poussée à manipuler ses résultats en raison des intérêts écono- fraude à laquelle elle assista malgré elle dans l’affaire Bihain et la recher-
miques en jeu, comme des sportifs contraints de se doper. Le milieu scien- che du gène de l’obésité32.
tifique lui-même, qui se croyait autrefois au-dessus de tout soupçon, prend
aujourd’hui conscience du problème30.

31- L’Événement du jeudi 9 avril 1998, p. 21 ; Jean-François Julliard


donne dans le n° 4102, (9 juin 1999) du Canard Enchaîné des informations
28- Le Monde 26 novembre 1997. similaires sur ce rapport.
29- Science & Vie n° 969, juin 1998, p. 1. 32- Le Monde 22 avril et 18 juillet 1998 ; Science & Vie n° 967, avril
30- C’est ce qui ressort du dossier consacré à la fraude scientifique par 1998, p. 64 à 70 ; Science et Avenir avril 1998 ; La Recherche n° 323, sep-
La Recherche n° 323, septembre 1999. tembre 1999, p. 78.

14
En matière de sécurité des installations nucléaire, les scientifiques, là Europe est donc venu de la société civile bien plus que de la communauté
encore juges et parties, rendent des sentences qui convergent miraculeuse- scientifique.
ment avec leurs intérêts économiques. Dans les pays nucléarisés comme la Les experts consultés pour l’autorisation de mise en culture n’ignorent
France, les physiciens, trop contents de recevoir de si généreux subsides, pourtant pas les effets dévastateurs sur la santé humaine et sur l’environne-
ment d’un accroissement de la quantité d’herbicide répandu dans les cultu-
évitent de douter publiquement de la sécurité des installations nucléaires.
Bella et Roger Belbéoch font même remarquer, preuves à l’appui, que res. Ils n’ignorent pas non plus que lorsque le gène de résistance à l’herbi-
les experts français affirmaient, jusqu’à la catastrophe de Tchernobyl (en cide contaminera la flore environnante, les industriels y trouveront l’occa-
1986), que la sécurité des installations nucléaires soviétiques n’avait rien à sion de vendre d’autres herbicides plus puissants, plus dangereux et plus
chers. Ils n’ignorent pas davantage les risques de contamination à d’autres
envier à celle des installations françaises33. Le choc qu’accusèrent ces
organismes d’une résistance aux antibiotiques. Il a pourtant fallu attendre
experts à l’annonce de l’accident fut si terrible qu’ils en furent frappés
2003 pour que la décision de renoncer à donner cette résistance aux nou-
d’amnésie : ils expliquèrent instantanément l’accident par la vétusté fla-
grante des installations soviétiques. veaux OGM soit enfin adoptée35.
D’autre part, des expériences menées pendant six ans par l’Institut des
Aux États-Unis, 39 millions d’hectares sont consacrés à des cultures Sciences Végétales du CNRS (Gif-sur-Yvette), ont montré que la culture de
transgéniques, sur un total mondial d’environ 59 millions. Le gouverne- plantes transgéniques peut modifier, d’un facteur de 100 à 3 000, les pro-
ment français autorisa pour la première fois le 27 novembre 1997 la mise portions de la composition bactérienne du sol qui les héberge36.
en culture d’un maïs génétiquement modifié dans le but de le rendre plus L’ensemble des micro-organismes qui prolifèrent autour des racines végé-
résistant à un insecte ravageur, la pyrale, à l’herbicide Basta et à un antibio- tales, ou rhizosphère, encore très mal connue, est en grande partie respon-
tique, l’ampicilline34. Là encore, les comités d’experts européens et natio- sable de la santé, bonne ou mauvaise, des plantes. Rien de tout cela n’em-
naux consultés ont tous réaffirmé l’innocuité totale de cette variété de maïs pêche pourtant les experts consultés de conclure à l’innocuité totale de cer-
pour la santé humaine et pour le milieu naturel. En tout, l’Union taines modifications génétiques avant d’en connaître réellement toutes les
Européenne autorisa la commercialisation de 13 produits agricoles et de conséquences.
trois produits pharmaceutiques transgéniques. Mais la contestation associa- Jeremy Rifkin rapporte l’indifférence des chercheurs en biologie molé-
tive et le refus du public furent tels qu’à partir d’octobre 1998 l’Union culaire aux conséquences des manipulations génétiques sur l’environne-
Européenne adopta un moratoire de fait en cessant d’accorder de nouvelles ment et la santé humaine, thème du colloque d’Asilomar, en février 1975,
autorisations de commercialiser des plantes transgéniques ainsi que des dont l’ambiance était “ inflexible, complaisante et agressive ”. Seul le der-
produits contenant des OGM. Ce moratoire devrait être levé début 2004. Le nier intervenant, qui s’exprimait sur les risques de “ procès en dommages
coup d’arrêt, probablement provisoire, au développement des OGM en et intérêts de plusieurs millions de dollars ” qu’encouraient les chercheurs,

33- J. Gourdon (ingénieur au CEA, CEN Cadarache) L’énergie


nucléaire en Union Soviétique dans la Revue Générale du Nucléaire n° 6,
décembre 1977, cité par Bella et Roger Belbéoch dans Tchernobyl, une 35- Diana Nakhle La levée du moratoire européen sur les OGM ralen-
catastrophe Allia, Paris, 1993, p. 57 et 151. tie et controversée dans Biofutur n° 235, juillet/août 2003, p. 8.
34- Le Monde 28 novembre 1997. 36- Le Monde 7 janvier 1998.

15
parvint à faire déboucher le séminaire sur son objectif initial, un pro- Cette résistance des souches pathogènes aux antibiotiques n’a pas d’au-
gramme international de prévention des risques induits par les manipula- tre cause que la surprescription qui fait le bonheur de l’industrie pharma-
tion génétiques37. Il s’agissait manifestement là du seul argument auquel ceutique. Toujours d’après Claude-James Soussy :
la majorité des chercheurs concernés se montrèrent sensibles.
Plus récemment, le 20 mars 1998 eut lieu à l’Université de Californie à Les souches de Staphylococcus aureus résistant à la péni-
Los Angeles un séminaire sur les transformations génétiques de l’espèce cilline G se sont multipliées dans les quelques années qui ont
humaine. John Fletcher, professeur d’éthique biomédicale à l’Université de suivi la généralisation de l’utilisation des antibiotiques, pas-
Virginie, et unique scientifique invité à s’exprimer sur le sujet des barrières sant de 14% en 1946 à 59% dès 1948. Ainsi, dès 1950, la plu-
éthiques que pouvaient susciter de telles transformations, affirma précisé- part des infections staphylococciques hospitalières étaient dues
ment qu’il n’en voyait aucune38. L’idée de modifier génétiquement notre à des souches résistantes à la pénicilline41.
espèce se banalise d’ailleurs avec une rapidité fulgurante, comme le mon-
tre une inquiétante enquête du magazine Science & Vie auprès de nombreux L’existence de souches résistantes à la Vancomycine, un puissant anti-
généticiens américains39. D’autant plus inquiétante que Jeremy Rifkin biotique, fut signalée pour la première fois en 1986. Ne cessant de s’accroî-
consacre un chapitre entier de son livre au regain des thèses eugénistes dans tre, elle finit par mettre les médecins dans l’incapacité de traiter certaines
infections graves dues à des entérocoques. Il en va de même du paludisme,
les rangs des chercheurs américains.
qui tue chaque année près de deux millions de personnes dans le monde. En
1999, le taux de résistance à la chloroquinine, efficace contre le paludisme
Autre exemple d’aveuglement scientifique, celui de la résistance déve- jusqu’au début des années 1980, atteignait 28 à 97% en Tanzanie, 66 à 87%
loppée par les germes pathogènes aux techniques médicamenteuses.
au Kenya et 10 à 80% en Ouganda42.
D’après Claude-James Soussy :
L’approche proposée par les homéopathes et les acupuncteurs, plus
Aucune espèce bactérienne, parmi celles rencontrée en intuitive et moins cartésienne que celle de la médecine occidentale, solli-
pathologie humaine, n’échappe aujourd’hui au phénomène de cite au contraire les défenses naturelles de notre organisme. Même si l’ho-
résistance40. méopathie n’était qu’un placebo, elle garderait encore l’avantage de ne pas
accroître la résistance des souches.

37- Jeremy Rifkin Le siècle biotech La Découverte, Paris, 1998, p. 9 et 40- Professeur Claude-James Soussy cité par Jean-Yves Nau dans
10, (un ouvrage indispensable sur les biotechnologies). À lire également, Antibiotique en échec. Le défi du staphylocoque doré dans Le Monde,
La guerre secrète des OGM (Seuil, Paris, 2003) dans lequel Hervé Kempf Dossiers & Documents n° 259, novembre 1997, p. 1.
retrace l’histoire des OGM depuis leurs débuts jusqu’à nos jours. 41- Même source.
38- Science & Vie n° 970, Juillet 1998, p. 24. 42- Agir Maintenant rapport publié par Médecins sans frontières en
39- Science & Vie n° 976, Janvier 1999, p. 73 à 83. avril 2002.

16
Mais pourquoi un esprit cartésien tiendrait-il compte d’un danger avant militant, lui consacre un passage diffamatoire dans Au cœur de l’extra-ordi-
même de l’avoir rendu inévitable ? Ce n’est pas une simple intuition qui naire44, sans pourtant lui opposer le moindre argument scientifique.
fera hésiter l’Occident à commettre l’irréparable, surtout si cette intuition Yves Rocard raconte dans ses mémoires :
conseille le recours aux médecines douces.
J’ai appartenu quarante ou cinquante ans durant à une
Un nouveau verrouillage du savoir génération scientifique qui a fait un pas de géant mais, n’ayant
peut-être pas de garde-fou assez solide, m’a laissé tomber de
Finalement, les méthodes ont changé depuis l’Inquisition, mais le fond, l’étage de la bombe atomique à celui de la sourcellerie, disons
lui, est-il fondamentalement différent ? N’assiste-t-on pas progressivement du biomagnétisme. J’aurais pu me casser les reins dans cette
à un nouveau verrouillage du savoir ? Est-il réellement possible chute, mais vingt-cinq ans après, je poursuis obstinément, sim-
aujourd’hui de faire entendre une vérité qui dérange sans se heurter à l’in- plement un peu isolé. (...) L’aventure de ma vie, qui trébuche en
contournable avis des experts, ces nouveaux grands prêtres de la science, changeant de science, fera au moins comprendre que le progrès
dont l’avis, nous venons de le voir, n’est pas toujours impartial ? scientifique peut se mettre à reculer au lieu d’avancer45.
Même sans parler d’intérêts économiques qui fausseraient le débat, est-
il tout simplement possible de s’interroger sur les limites du savoir scienti- Cet exemple n’est pas isolé. Tout scientifique s’attaquant à un sujet
fique, sur ce qui échappe à la science, le paranormal par exemple ? tabou s’expose à voir sa carrière brisée, à devenir la cible de diffamations
L’expérience malheureuse de certains scientifiques comme Yves Rocard et de moqueries, sans que ses collègues ne prennent sa défense, ni ne défen-
témoigne du caractère tabou de certains sujets de recherche. dent seulement la possibilité d’étudier objectivement un phénomène inha-
Yves Rocard apprit en effet à ses dépens que découvrir une explication bituel.
physiologique à la détection d’eau par les sourcier était s’adonner à une Un autre exemple nous est offert par l’attitude des universités américai-
“ fausse science ”. Comme toujours en pareil cas, peu importait ce qu’il nes en 1966, face à une proposition de contrat que l’US Air Force leur
découvrait, le péché qu’il commettait se bornait à étudier un sujet interdit, adressa pour étudier les rapports d’observations d’OVNI qui lui parve-
même si c’était finalement pour trouver une explication rationnelle, qu’il naient. Dès 1947, qui marque le début de la médiatisation du phénomène,
expose dans La science et les sourciers43, à un phénomène jusque là consi- le gouvernement américain décida de charger l’Air Force de l’étude des
déré comme irrationnel. Malgré le sérieux de ses travaux et sa réputation, rapports d’observations affluant de toutes parts. L’Air Force, dont la voca-
il fut la cibles de calomnies de la part des rationalistes, tacitement soutenus tion n’est pas de produire des raports scientifiques, se tourna alors vers
par la communauté scientifique toute entière. Henri Broch, rationaliste diverses universités en vue de leur sous-traiter une partie de l’étude qui lui

44- Henri Broch Au cœur de l’extra-ordinaire L’Horizon chimérique,


Bordeaux, 1994, pages 231 à 239.
45- Yves Rocard Mémoires sans concessions Grasset, Paris, 1988, p.
43- Yves Rocard La science et les sourciers Dunod, Paris, 1996. 302.

17
était confiée par le gouvernement. En 1966, avec le concours de son Durant l’été 1968, plusieurs centaines d’astronomes se
consultant civil l’astronome Allan Hynek, l’Air Force élabora donc un pro- réunirent à Victoria, en Colombie britannique. Au cours d’une
jet puis proposa un contrat de recherche de 300 000 dollars de l’époque à soirée donnée en leur honneur, la rumeur circula parmi eux que
de nombreuses universités du pays, qui déclinèrent la proposition les unes l’on pouvait observer, à l’extérieur du bâtiment, des lumières
évoluant bizarrement – des UFO. Les plaisanteries, les rires
après les autres de peur de perdre leur réputation en s’adonnant à une
jaunes – preuves réelles d’un malaise – fusèrent aussitôt parmi
“ fausse science ”. Le 25 juillet 1966, Hynek, découragé, adressa une let-
les participants, mais nul d’entre eux ne s’aventura au dehors
tre au doyen de sa propre université, l’Université de Northwestern, dont
pour constater le fait par lui-même47.
voici un extrait :

L’attitude de l’Université à propos du projet de recherche La science ne veut pas se “ salir les mains ”. Lorsqu’un phénomène
sur les OVNI m’échappe complètement. Quel mal peut-il bien y l’embarrasse, elle verrouille toute étude le concernant afin de conserver son
avoir à réduire les données de L’Air Force dans un format lisi- principal argument, celui qu’aucune étude sérieuse n’a jamais mis ce phé-
ble par un ordinateur ? (...) Ils ont finalement suivi mon conseil nomène en évidence. Les rationalistes ne cessent même de répéter qu’il
et ont mis de côté plus d’un quart de million de dollars à cet
n’appartient pas à la science d’enquêter sur les phénomènes extraordinai-
effet – et maintenant, c’est mon Université qui renâcle ! (...)
res. Selon eux c’est à ceux qui affirment l’existence de ces phénomènes
Northwestern craint-elle de faire un travail scientifique si
nécessaire par peur des critiques éventuelles ? Sommes-nous extraordinaires de prouver leurs affirmations. Ils omettent de préciser que
prouver l’existence d’un phénomène signifie disposer des moyens de finan-
une université ou un élevage d’autruches46 ?
cer une campagne de recherche scientifique. Or les scientifiques, rationa-
listes dans leur immense majorité, décident seuls des orientations des pro-
L’Air Force n’attendaient pourtant qu’une chose des universités, c’était
grammes de recherches. Ils peuvent donc dormir sur leurs deux oreilles,
qu’elles trouvent une explication naturelle et rassurante pour le public à
jamais aucun témoin d’une apparition d’OVNI ne disposera des moyens de
toutes les observations d’OVNI. Mais même dans ces conditions, elles se
prouver la réalité de ce qu’il a vu.
pinçaient le nez en entendant parler du sujet. Finalement, après trois mois
Il est vrai que la recherche scientifique ne peut pas se disperser à l’in-
de démarches et une augmentation du montant du contrat de 300 000 à
fini. Elle évite donc de s’enferrer dans des débats trop marginaux et de se
513 000 dollars, l’Université du Colorado à Boulder accepta de le signer.
poser des questions qui n’en valent pas la peine. Mais le débat sur les phé-
Allan Hynek rapporte une autre anecdote éloquente sur l’attitude de la
nomènes paranormaux n’a rien de marginal : d’après Ignacio Ramonet,
communauté scientifique face au paranormal :
chaque année, en Europe, plus de 40 millions de personnes consultent
voyants et guérisseurs, et une personne sur deux affirme être sensible aux

46- Jacques Vallée Science interdite O. P. Éditions, Marseille, 1997, p. 47- Allen Hynek Les Objets Volants Non Identifiés : mythe ou réalité ?
195 et 196. Belfond, Paris, 1974, p. 20.

18
phénomènes paranormaux48. C’est donc bel et bien un débat qui intéresse sans le moindre débat public. Dans ce domaine il était peut-être nécessaire
la majorité de nos contemporains que l’appareil scientifique verrouille a de légiférer, mais certainement pas de cette façon. Les députés, aveuglés
priori. La société occidentale ne reconnaît qu’un type de connaissance par leur crainte de tout ce qui ressemble de près comme de loin à une secte,
objective : la connaissance scientifique. Mais cette connaissance tronque manquent à cette occasion magistralement le véritable problème des psy-
délibérément le champ de ses investigations dans des domaines qui corres- chothérapeutes rendus incompétents par leur propre névrose pour s’égarer
pondent aux préoccupations et aux interrogations d’une majorité de nos dans celui de la chasse aux gurus. Le député Bernard Accoyer, imaginant
contemporains. Comment qualifier cette attitude autrement que de verrouil- qu’en l’absence de cadre législatif le terrain des psychothérapies était favo-
lage de la connaissance ? rable à son investissement par des gurus recrutant pour leur secte, attend
Guillaume Lecointre, pour défendre le rationalisme, dénonce l’amal- que l’exigence de diplômes universitaires pour exercer cette profession
game entre rationalisme, science et technoscience49. Selon lui, la science offre une garantie contre une telle pratique. Une enquête de terrain lui
est composée de 4 éléments : une méthode, un corpus de connaissances, un aurait pourtant appris que les doléances des patients victimes de mauvais
pouvoir social (hiérarchie, carriérisme) et un pouvoir technologique (tech- psychothérapeutes ne portent aucunement sur de supposés recrutement au
nosciences). Il estime le premier élément (la méthode) irréprochable et les profit de sectes, mais sur les comportements inadéquats de psychothérapeu-
trois suivants critiquables, mais dénonce l’amalgame. Il n’a probablement tes eux-mêmes névrosés. S’il était nécessaire de légiférer, cela aurait donc
pas tort, mais lorsque l’appareil scientifique aménage a priori des frontiè- été dans le sens d’une obligation pour les thérapeutes d’avoir eux-mêmes
res entre sujets de recherche acceptables et sujets tabous et lorsqu’elle cen- suivi une psychothérapie, ce qui semble d’ailleurs tomber sous le sens.
sure toute recherche expérimentale dans les domaines tabous, c’est bel et Mais l’exigence de diplômes universitaires ne procure malheureusement
bien d’un défaut de méthode qu’il s’agit. aucune garantie de cet ordre. Devant la résistance des psychanalystes au dit
Il est dés lors inutile de s’étonner que des dysfonctionnements sociaux amendement, sa portée sera toutefois probablement atténuée lors de son
se cristallisent autour du paranormal. Ces dysfonctionnements sont particu- passage au Sénat prévue pour début 2004. Mais l’occasion d’interdire la
lièrement visibles dans la montée du sectarisme, un phénomène dont cer- profession de psychothérapeute à toute personne n’ayant jamais effectué
tains gouvernements semblent d’ailleurs éprouver une crainte qui frise l’ir- elle-même de psychothérapie restera manquée.
rationnel. Mais il est tout aussi inutile de s’étonner des difficultés de ces L’aveuglement face au paranormal et la peur irrationnelle qui en
mêmes gouvernements à le gérer. découle induisent on le voit des réponses législatives inadaptées.
Cette confusion des instances gouvernementales face au paranormal
Un exemple de cette peur irrationnelle est donné par l’amendement transparaît également dans le premier “ Rapport Guyard ”, rapport parle-
Accoyer, destiné à légiférer le droit à exercer la profession de psychothéra-
mentaire sur le phénomène sectaire en France50, lorsqu’il tente de définir
peute et adopté à l’unanimité à l’Assemblée Nationale le 8 octobre 2003

50- Les sectes en France rapport de la commission d’enquête de


l’Assemblée Nationale, Jacques Guyard rapporteur, édition Assemblée
48- Ignacio Ramonet Géopolitique du chaos Galilée, Paris, 1997, p. 84.
Nationale, 1996. Un second rapport Guyard, Les sectes et l’argent a été
49- Charlie-Hebdo n° 317, 15 juillet 1998, p. 8 et 9.
publié en 1999 par l’Assemblée Nationale.

19
la notion de secte. Il définit dix critères de dangerosité qu’il qualifie de Les sectes modernes représentent cependant un danger plus grand que
“ comportements sectaires ”. La définition littérale du mot secte, d’ailleurs les sorcières d’autrefois : le nombre de meurtres, d’attentats et de suicides
des plus floues, ne comporte pourtant pas la notion de danger, mais celle de collectifs attribués au phénomène sectaire dans le monde entre 1978 et
marginalité d’un mouvement religieux51. Mais la forte connotation péjora- 1997 s’élève à 1 250 morts et 5 000 blessés5454 . Mais ce nombre de morts
tive du mot secte dans langage courant, qui associe danger et marginalité est en réalité dérisoire par rapport à celles causées par l’Inquisition, par les
est reprise sans réserves par le rapport Guyard, puisque nous venons de voir guerres instrumentalisant le fanatisme religieux et par les campagnes
que ce dernier emploie l’adjectif sectaire dans le sens de dangereux. Ce menées par le Vatican contre l’utilisation des préservatifs dans une Afrique
choix de langage reflète d’ailleurs une opinion publique forgée par les dévastée par le sida. Globalement, les sectes ne sont en fait ni plus dange-
médias qui se gardent bien de proposer une distinction de vocabulaire entre reuses ni plus aliénantes que les religions.
les groupes marginaux dangereux et les groupes marginaux inoffensifs52. En utilisant le mot sectaire, qui signifie marginal, pour lui attribuer le
Le rapport parlementaire, loin d’identifier cette carence de vocabulaire et sens de dangereux, le Rapport Guyard cautionne une idée reçue qui
de lui proposer un remède, renforce au contraire cette assimilation entre contient en germe l’attitude inquisitoriale alors que le rôle attendu d’un rap-
marginal et dangereux. L’époque des procès de l’Inquisition semble tout à port parlementaire serait au contraire de rétablir l’objectivité.
coup ressurgir des ténèbres de l’obscurantisme médiéval. Comme l’expli- Les procès de l’Inquisition ne cherchaient pas à évaluer le danger réel
que Guy Bechtel, qui s’est livré à une passionnante étude socio-historique représenté par les accusés, ils cherchaient seulement à déterminer leur
sur la persécution des sorciers et sorcières :
appartenance à la catégorie marginale des sorciers, catégorie réputée dan-
À toutes les époques, les sociétés humaines ont été ame- gereuse par définition. Aujourd’hui, appartenir à un groupe qui ne fait pas
nées, pour des raisons de renforcement interne, à diaboliser comme tout le monde, c’est à dire qui croit à la réincarnation, ne mange pas
certaines de leurs minorités : vérité nouvelles, immigrants de viande, ne regarde pas la télévision, ne fume pas, ne boit pas d’alcool,
détestés, etc. La sorcellerie, au moins dans sa forme diaboli- et préfère l’objection de conscience au service militaire classe tout citoyen
que, n’a-t-elle été qu’un nom d’emprunt, un cas particulier dans une catégorie réputée dangereuse par définition au regard de l’ordre
parmi bien d’autres d’une nécessité fondamentale de la nature public alors qu’aucun de ces comportements ne présente de danger, bien au
humaine : la haine de l’Autre, la nécessité de l’exclure pour se contraire. C’est ainsi que nombre de nos concitoyens croient avoir affaire à
rassurer53 ? une secte en présence d’une simple coopérative d’achat de produits biolo-
giques, ou qu’il suffit d’avoir une construction inhabituelle dans son jardin

51- Jean Séguy dans l’article Églises et sectes de l’Encyclopeadia


Universalis.
52- Frédéric Lenoir avec Controverses passionnées à propos des sectes
dans Le Monde diplomatique n° 542, mai 1999, propose une bonne syn-
thèse du problème.
53- Guy Bechtel La sorcière et l’Occident Plon, Paris, 1997, p. 12. 15- Le Monde, Dossiers & Documents n° 260, décembre 1997, p. 3.

20
et d’animer des stages d’expression vocale pour subir une garde à vue, une ble comme des imbéciles. Pourtant, l’humanité n’est pas plus préparée à
perquisition de la gendarmerie sans restitution des documents saisis et les cette alternative inattendue qu’un enfant au berceau. Si, comme cela sem-
soupçons de tout un village. De nombreux auteurs55, en commentant le ble être le cas, la communauté scientifique se montre de plus en plus sen-
Rapport Guyard posent le problème du danger de jeter un égal discrédit sur sible à la corruption et si elle met en place un nouveau verrouillage de la
les groupes inoffensifs et les groupes dangereux sur le seul critère de leur connaissance pour s’en assurer le monopole, elle montre par là même son
marginalité. incapacité à assumer la tâche dans laquelle elle s’est engagée.
Mais comment s’étonner que les groupes qui, en marge de la science, Le Prince Charles quant à lui estime, dans le Daily Telegraph56, que
les modification génétiques entraînent l’humanité dans un domaine réservé
prétendent détenir un autre type de savoir, soient pourchassés avec le même
à Dieu et à Dieu seul. Il n’est nul besoin de recourir à de tels arguments
aveuglement que les sorcières d’autrefois, puisque le débat avec eux porte
pour dénoncer les mensonges des firmes qui commercialisent les OGM. Le
sur un domaine de la connaissance verrouillé ? Prince Charles semble considérer que des lois éternelles interdisent à l’hu-
manité de modifier le code génétique, création divine, sacrée et immuable.
Pour ou contre la sacralisation de la nature ? Mais si le code génétique était sacré, pourquoi alors la physiologie ne le
Le rêve de Descartes était magnifique : désacraliser la nature pour la serait-elle pas également et pourquoi la médecine n’offenserait-elle pas le
comprendre expérimentalement et faire sauter le verrouillage de la connais- Créateur en contrariant les “ lois de la nature ” lorsqu’elle soigne une
sance maintenu par la religion. Mais Descartes ne se doutait peut-être pas maladie ?
qu’en goûtant aux fruits défendus de l’arbre de la connaissance il nous Il existe bien entendu des lois de la nature, ce sont celles de la physi-
engageait sur une voie sans retour qui nécessitant des capacités qui nous que, par exemple les interactions gravitationnelle, électromagnétique et
font encore défaut. nucléaire. La génétique s’appuie évidemment elle aussi sur des lois physi-
ques. Mais le Prince Charles joue sur la confusion entre loi pénale et loi
Nous n’avons en effet aucun moyen de nous protéger de notre propre
physique. Les lois pénales sont des conventions humaines prévoyant une
imbécillité : lorsqu’une connaissance devient disponible, celle de la désin-
sanction pour ceux qui y dérogent. Les lois physiques sont celles qui régis-
tégration atomique ou de la manipulation génétique, n’importe qui peut
sent les forces de l’Univers et auxquelles la physique enseigne qu’il est
s’en emparer pour en faire n’importe quoi. Lorsque le tabou est brisé, il impossible de déroger. L’humanité ne dispose donc d’aucun moyen de
n’est plus possible de le remettre en place, même si on peut éventuellement modifier les lois physique ni de s’y soustraire (sauf en cas de phénomènes
regretter d’avoir percé les secrets de l’atome et du gène. En franchissant, surnaturels comme les rêves prémonitoires, phénomènes sur lesquels la
peut-être naïvement, ce premier pas, Descartes ne pensait probablement pas volonté humaine n’a cependant que peu d’action). Or les biotechnologies
engager l’humanité entière dans une alternative implacable : la sagesse ou violent rarement les lois pénales et aucunement les lois physiques. Elles ne
la mort. Comme le disait si bien Martin Luther King, il nous faudra appren- font que modifier artificiellement les écosystèmes, exactement comme un
dre à vivre tous ensemble comme des frères, ou nous périrons tous ensem- barrage qui détourne les eaux d’un fleuve ou un médicament qui guérit une
maladie mortelle.

55- Henri Tincq Le Monde, Dossiers & Documents n° 260 ; Frédéric


Lenoir, déjà cité ; Jean Baubérot, sous la direction de F. Champion et M. 56- Article traduit dans Courrier International n° 400, 2 juillet 1998,
Cohen Sectes et démocratie Seuil, Paris, 1999. p. 38.

21
Bien que l’évocation de “ lois de la nature ” ne corresponde pas tou-
jours à quelque chose de réel ni de précis, de naïves croyances qui leurs
sont relatives persistent durablement dans l’inconscient collectif. Il est vrai
que la sacralisation de la nature était bien commode : tout n’était que
volonté divine et il n’était jamais nécessaire de se poser la moindre ques-
tion, d’où le grand nombre d’adeptes de cette formule. Invoquer la loi de la
nature, c’est parfois exprimer son désir inconscient de ne rien faire, de lais-
ser les choses comme elles sont, même si elles sont horribles. La paresse et
la stupidité font elles aussi partie de la nature.
L’histoire ne manque pas d’exemples d’atrocités perpétrées au nom de
telles “ lois ”. Au Moyen Âge, les sodomites périssaient dans d’atroces tor-
tures pour avoir “ péché contre nature ”. L’esclavage, les colonisations, les
génocides et le patriarcat peuvent tous se “ justifier ” par le recours à une
“ loi de la nature ”, celle de la prédation des faibles par les forts. L’ultra
libéralisme, avec l’exclusion et la misère qu’il provoque et son renonce-
ment au politique devant l’économique, tente lui aussi de se justifier par
une autre “ loi de la nature ”, le “ darwinisme social ”. La loi de la nature,
c’est parfois la loi du plus fort et pas toujours celle de la coopération soli-
daire.
Il est évidemment trop tard pour jouer ce jeu de la resacralisation, du
retour en arrière. Même si nous avons acquis la science avant la sagesse, il
nous faut bien maintenant en assumer toutes les conséquences sous peine
de mort. À nous d’inventer le moyen de substituer au défunt sens du sacré
un nouveau sentiment de respect et de compléter nos certitudes rationnel-
les par une prudence intuitive. Qu’est-ce que le fameux “ principe de pré-
caution ” si souvent évoqué par les écologistes sinon ce recours à l’intui-
tion ? Comment prévenir un danger autrement que par l’intuition avant que
la preuve irréfutable de son existence ne nous ait exterminés ? Seule cette
perspective apparemment utopique permettrait à l’humanité de survivre à
la capacité technologique d’autodestruction dont elle s’est dotée.

22
Pour une spiritualité libertaire banal à nos grands parents – des fleurs le long des ruisseaux, l’odeur des
tilleuls sur les places des villages, le silence – est devenu un rare privilège.
Notre culture cartésienne, en nous privant de la spontanéité de notre Agressée par la puanteur des embouteillages, privée des parfums de la
perception sensible, nous rend donc aveugles et sourds aux conséquences végétation et de la terre humide les soirs d’été, l’humanité frustrée cherche
de nos propres actes. Nous façonnons un monde dénué de sens parce que une compensation en s’enivrant du brouillard omniprésent du tabagisme,
nous sommes incapables de le percevoir. plus anesthésiant que grisant. Les fumeurs ont tous perdu l’odorat.
Supporterions-nous un seul jour sans réagir le vacarme, la puanteur et Pour fuir le désespoir d’une vie dépourvue de sens et le stress d’un tra-
l’agressivité des automobiles, l’asphyxie des salles de travail nimbées de vail sans créativité, nous avons recours à l’éternel bavardage mensonger
tabac, le danger d’un hiver nucléaire ou la stupidité des spots publicitaires d’une radio ou d’une télévision. Nous ne saurions supporter plus de quel-
si notre perception avait la moindre acuité ? ques minutes le silence des médias s’ils cessaient soudain de nous délivrer
Accepter ce monde absurde exige une puissante anesthésie de la luci- en continu la recette d’un bonheur factice. Recette simple qui consiste à
dité. C’est notre culture occidentale qui en étouffant la perception sensible tourner en dérision la misère du monde, à ne la regarder que comme un
rend possible cette acceptation par un triple mécanisme d’aliénation. divertissement spectaculaire. Puis à se rappeler aussitôt combien l’étape du
Premièrement, les nuisances engendrées par l’activité technologique Tour de France ou les prévisions météo nous importent plus que la folie
nous acculent à dégrader spontanément notre lucidité, à nous abrutir, pour impérialiste des États-Unis, ou que l’épuisement des réserves d’eau potable
nous protéger d’une perception traumatisante de la réalité. de notre planète.
Deuxièmement, la culture occidentale interpose systématiquement des Aux premiers symptômes de lucidité, un calmant ou un euphorisant
grilles d’interprétation cartésiennes entre nous et le monde qui nous sont là pour nous remettre sur la voie de la conformité. Une somnolence,
entoure, grilles qui nous interdisent toute perception directe. une insomnie, une tristesse, un doute ou une migraine ? Un café, un Prozac,
Troisièmement enfin, elle rejette toute spiritualité, nous privant ainsi une bonne bouteille ou une aspirine nous font oublier nos hésitations.
d’un apport oriental qui serait pourtant précieux pour l’acuité de notre per- Ceux que l’on appelle les “ toxicomanes ” ne sont pas les seuls à avoir
ception. recours à des substances violemment toxiques. Ils sont environ 170 000 en
France à le faire pour fuir un monde qui les révolte, tandis qu’environ
200 000 sportifs et 600 000 cadres de haut niveau en font autant – mais
Anesthésier sa lucidité pour accepter ce monde
pour “ réussir ” cette fois – et avec des substances tout aussi toxiques57 !
absurde Et la vie passera sans saveurs ni douleurs, et sans que notre sensitivité
Le premier de ces trois mécanismes d’aliénation est donc causé par n’aie pu nous révéler à aucun moment que nous étions vivants. C’est ainsi
l’industrialisation incontrôlée du monde dans lequel nous vivons, qui éloi- que l’Occident parvient à ne pas voir le mur dans lequel il fonce et à conti-
gne chaque jour un peu plus ce monde du supportable. Ce qui paraissait nuer sa course folle en toute quiétude.

57- D’après le responsable d’un centre de désintoxication interrogé par


Stéphane Tivol sur France Inter dans son émission Interceptions le 10 sep-
tembre 2000.

23
L’écran de nos certitudes nous isole de la réalité mondialisé pour “ relancer la consommation ”. Sans se faire dans leur sil-
lage le chantre d’une consommation exponentielle, on peut aisément com-
Le second de ces mécanisme d’aliénation est induit par l’impression- prendre comment le libre-échange mondialisé contient au contraire le
nant savoir accumulé par notre culture occidentale. L’ampleur de ce savoir monde entier dans une relative stagnation économique. Avant la mondiali-
l’a conduite à se faire une spécialité d’exiger que toute information passe sation, les entreprises d’un pays pouvaient d’un commun accord relancer
par les grilles d’interprétation de ses “ experts ” avant d’être admise. De ce leur économie nationale par une augmentation salariale qui augmentait la
fait, aucun phénomène ne nous est plus désormais accessible par la percep- capacité de consommation générale, donc les débouchés commerciaux,
tion directe. c’était l’ère tant regrettée du keynésianisme. Mais à l’heure de la mondia-
Il est vrai que l’Occident a élaboré un savoir considérable qui lui lisation, un pays qui augmenterait sa capacité de consommation par des
confère une maîtrise technologique sans précédent. Conscient de l’atout augmentations salariales ne créerait de débouchés commerciaux que pour
économique que lui assure cette maîtrise, il s’accroche à ce savoir qui lui les pays voisins : il augmenterait ses propres coûts de production mais don-
donne l’illusion de pouvoir réduire le monde à une série d’équations et l’ar- nerait à ses salariés les moyens d’acheter ailleurs, là où le coût du travail
rogance de mépriser toute autre approche. est plus bas. Tous les pays pratiquent donc simultanément une politique de
Là où d’autres cultures développent au contraire l’écoute et l’observa- compression salariale chez eux et espèrent trouver des débouché commer-
tion, l’occidental déroule donc un écran entre lui-même et ce qu’il observe, ciaux à l’étranger, ce qui ne conduit qu’à une compression mondiale des
l’écran de ses connaissances, à travers lequel il perd de vue ce qu’il croit
observer et ne contemple plus que ses propres certitudes. salaires, donc de la consommation, et à la stagnation mondiale actuelle60.
Mais nos grilles d’interprétation, celles de l’économie, des technos- Même si cette stagnation fut temporairement maquillée en reprise par la
ciences, de la politique ou de la psychanalyse, sont trop partielles, parfois transformation des pauvres sans travail en pauvres qui travaillent.
fausses, et nous égarent souvent. Plus succinctement, j’ai montré comment ne regarder le monde qu’à
Les exemples en sont innombrables, j’en ai déjà évoqué un certain travers le miroir déformant de son économie pouvait en donner une percep-
nombre plus haut dans le domaine des technosciences. tion amputée et irréelle, à partir de l’exemple de l’industrie automobile61.
Ces exemples abondent également dans le domaine économique. La Dans le domaine de l’éducation, Arnaud Upinsky, qui inspira la
grille d’interprétation économique est pourtant elle aussi l’une des plus uni- réforme de l’enseignement de 1985 remarquait également en 1987 que la
versellement citées comme seule apte à décrypter la réalité : cette trop sélection par les mathématiques imposait sa loi pour accéder non seulement
fameuse “ réalité économique ”. On peut pourtant remarquer avec Vincent aux écoles d’ingénieurs, mais aussi aux concours de vétérinaire, au DEUG
Almond58, Daniel Cohen59 ou Emmanuel Todd combien les économistes, des sciences de la nature et de la vie et aux facs de médecine. Les mathé-
aveuglés par leurs dogmes, apprécient mal cette “ réalité économique ”. En matiques, sciences “ dures ” par excellence, ne sont pourtant pas particu-
effet, les “ experts ” ne cessent d’en appeler aux vertus du libre-échange lièrement réputées pour contribuer au développement de la sensibilité ni de
la compassion. Or personne n’ignore l’importance de la dimension sociale

58- Vincent Almond Les mensonges de la bourse. Comment on vous a


ruinés Seuil, Paris, 2003. 60- Emmanuel Todd L’illusion économique Gallimard, Paris, 1999.
59- Daniel Cohen Les infortunes de la prospérité Julliard/Press Pocket, 61- L’économie de l’automobile dans Silence n° 238, décembre 1998,
Paris, 1997. p. 16 à 19.

24
dans l’exercice de la médecine62. Personne, sauf justement la profession La qualité de la perception passe par un silence absolu de l’esprit, un
médicale elle-même. Et comment s’étonner, avec la formation qu’il a respect total de ce que l’on observe. En Occident, on ne croit au contraire
reçue, qu’un médecin ne considère un sidéen qu’à travers son taux de lym- bien observer que ce que l’on dissèque, que ce que l’on détruit. Nous ne
phocytes T4 ou un vieil homme sans enfants qui meurt d’un cancer qu’à savons pas observer sans vouloir nous approprier ce que nous observons à
travers sa tension artérielle et sa courbe de température, alors que ce der- travers nos grilles d’interprétation qui assignent à chaque nouvel élément
nier aurait peut-être bien plus cruellement besoin d’une parole amicale que sa place dans notre univers déjà balisé et colonisé. Une fleur doit recevoir
d’une poignée de comprimés, car c’est de détresse affective qu’il se laisse un nom ou être coupée pour crever dans un vase. Nous ne savons pas faire
mourir. de plongée sous-marine sans ramener de photos ou de poissons morts. La
Mais cela, nul besoin de nos précieuses connaissances mathématiques beauté est délaissée si elle ne peut être capturée, détruite. Pourtant, la cap-
et médicales pour le pressentir, il suffit d’ouvrir les yeux. Élisabeth Kübler- turer c’est la détruire.
Ross, celle qui fut à l’origine des soins palliatifs enfin apportés aux mou- La violation par la science du tabou religieux de la connaissance expé-
rimentale, la désacralisation de la nature et de la connaissance, ont permis
rants, l’a suffisamment montré63. La culture occidentale se ferme à l’es-
de mieux connaître le monde en le décortiquant au scalpel. Mais le succès
sentiel : la qualité de la perception, la qualité de la vie. Elle déroule entre
de cette victoire de la science sur la religion a fait perdre de vue aux occi-
l’observateur et l’observé l’écran du concept, du discours, de la grille d’in-
dentaux qu’ils ne comprendront réellement le monde que s’ils deviennent
terprétation. Nous ne nous apercevons même pas combien il serait facile
capables du respect infini de la pure observation. Les occidentaux ne savent
d’observer plus intensément, nous ne nous apercevons d’ailleurs pas que
pas distinguer la pensée de l’observation et se montrent même surpris
nous le faisons tous fugitivement par exemple lorsque nous pénétrons dans
qu’on cherche à les différencier. Ils ne progresseront pourtant dans leur
un lieu que nous ne connaissions pas : nous consacrons alors toujours quel-
compréhension du monde que lorsqu’ils cesseront de disséquer, de concep-
ques secondes à la perception directe, au regard intense, puis aussitôt les
tualiser et de discourir pour enfin respecter, observer et se taire. Alors leurs
grilles d’interprétation entrent en action. Nous n’essayons jamais de regar-
yeux se dessilleront, ils verront le mur dans lequel ils foncent et pourront
der les choses comme si nous les voyions pour la première fois, comme
savent le faire les enfants. Nous croyons peut-être qu’il s’agirait d’un jeu peut-être ralentir.
puéril. Les adultes s’effraient de la perception directe : ils craignent de per-
dre leurs références culturelles. C’est parce qu’ils n’ont jamais remarqué La misère spirituelle du monde occidental
que ce sont leurs certitudes qui les empêchent de comprendre le monde. Ils
Le troisième et dernier facteur d’aliénation vient de la misère spirituelle
savent tout, mais ne comprennent rien, alors que les enfants ne savent rien,
du monde occidental, même si pour la plupart des progressistes religion est
mais comprennent tout. Justement parce qu’ils ne sont paralysés par aucune
synonyme d’aliénation.
certitude.
D’autres cultures que la nôtre, plus imprégnées de spiritualité comme
celles de l’Inde ou de la Chine ancienne, apprennent à cultiver l’intensité

62- Arnaud Upinsky La sélection du pouvoir par la perversion des


meilleurs dans Autrement, série Mutations n° 86, janvier 1987.
63- Élisabeth Kübler-Ross La mort, dernière étape de la croissance
Éditions du Rocher, Monaco, 1985.

25
de l’observation dans un silence absolu de l’esprit. Toute démarche spiri- cratique, cartésienne et réductionniste, car ces dangers consistent essentiel-
tuelle se donne en effet – en principe – pour objectif l’accès à une dimen- lement en une spoliation des intérêts du vivant au profit de considérations
sion subtile de la réalité, perceptible seulement aux êtres exceptionnelle- purement techniques et économiques.
ment attentifs et observateurs. Car comment pourrait-on percevoir une réa-
lité subtile si on ne perçoit que très superficiellement la réalité ordinaire ? Les deux tendances de l’écologie
C’est pourquoi certaines formes de méditation consistent simplement à
Ce rejet de la spiritualité s’explique aisément par des raisons culturel-
développer l’acuité de la perception.
les qui vont au-delà de la simple lutte contre le pouvoir oppressant des reli-
Pour la plupart des Occidentaux cependant, la spiritualité n’est qu’une
gions. Le mouvement écologiste peut, comme le mouvement féministe, se
adhésion à un système de croyances. C’est ce qu’en ont effectivement fait
diviser en deux grandes tendances : la tendance essentialiste et la tendance
les grandes religions occidentales, qui ont probablement perdu contact avec
matérialiste.
toute forme de subtilité depuis longtemps et se contentent d’en célébrer le
Dans le mouvement féministe, la tendance essentialiste, représentée par
souvenir à travers leur croyance à un monde subtil.
exemple par Antoinette Fouque, Hélène Cixous, Luce Irigaray ou Julia
Il n’en va pas toujours de même en Orient où plus une forme de médi-
Kristeva, attribue à chaque être un rôle en fonction de sa nature biologique :
tation se donne pour unique objectif de développer l’acuité de la percep-
le rôle masculin et le rôle féminin. Le féminisme ne consiste plus alors qu’à
tion, moins elle s’accommode d’une quelconque croyance, car une percep-
revendiquer sa spécificité féminine, mais renonce finalement en grande
tion aiguisée de la réalité ne peut justement que démasquer l’illusion de
partie à contester que cette spécificité soit d’être exploitées par les hommes,
toute croyance. C’est le cas par exemple de la forme de méditation défen-
ce qui conduit évidemment à l’agonie du féminisme.
due par Krishnamurti64 qui d’ailleurs n’appartenait à aucune religion et La tendance matérialiste représentée par exemple par Christine Delphy,
rejetait toute croyance et toute autorité, y compris la sienne : “ ne croyez Monique Wittig, Beatriz Preciado ou Marie-Hélène Bourcier, conteste cette
pas ce que je dis, observez-le simplement ” avait-il coutume de dire. prédestination biologique à l’exploitation et en fait une donnée culturelle :
“ On ne naît pas femme, on le devient ” écrivait Simone de Beauvoir.
Mais, en particulier dans le milieu de l’écologie libertaire, notre rejet de Dans le mouvement écologiste, la tendance essentialiste correspond à
la spiritualité est tel que la plupart d’entre nous n’avons pas la plus petite la deep ecology, dont on peut citer Arne Naess, le fondateur du terme,
idée de ce qu’elle pourrait apporter au développement de notre perception,
comme un représentant65. Cette tendance considère l’Ordre Naturel
cette perception que nous aliénons pour ne pas voir la laideur du monde que
comme la référence idéale, ce qui la rend idéologiquement proche du mys-
nous construisons.
ticisme et du mouvement New Age. Selon elle l’Ordre Naturel est bon parce
C’est pourtant du carrefour des mouvances écologiste et libertaire
qu’il est naturel, cela ne se discute pas, un peu comme s’il était bon parce
qu’ont le plus de chances de venir les forces et les idées capables de jugu-
que Dieu l’a créé ainsi, point à la ligne.
ler les dangers que fait courir à l’humanité la culture occidentale, techno-

64- Parmi les nombreux livres de Krishnamurti, l’une des approches les 65- Sur les deux courants de l’écologie, on peut lire de Murray
plus intéressantes de la méditation est donnée dans La révolution du silence Bookchin et Dave Foreman Quelle écologie radicale ? Écologie sociale et
Stock, Paris, 1990. écologie profonde en débat ACL/Silence, Lyon, 1994.

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La deep ecology radicale et militante ne peut être strictement assimilée Parallèlement, cette génération a reçu une éducation chrétienne qu’elle
au mouvement New Age tel que nous le connaissons en France, avec son a en partie rejetée, mais pour se tourner vers d’autres formes de spiritualité
caractère peu militant et commercial. Mais la faiblesse de la deep ecology inspirées de l’Orient ou de l’occultisme occidental moyenâgeux. Ce qui lui
radicale en France fait que l’écologie essentialiste y est dominée par les permet de s’appuyer sur la notion d’égrégore pour affirmer qu’une prise de
idées New Age. conscience écologiste effectuée au sein d’un petit groupe isolé se transmet-
Le mouvement New Age est formé en France de l’ancienne génération tra par une sorte de télépathie collective à toute l’humanité. C’est pourquoi
des écologistes, la génération des bourgeois bohèmes, les bobos, qui a ce mouvement est assez peu conscient des problèmes socio-économiques
connu les “ Trente glorieuses ”. Elle s’est libérée des forces réactionnaires réels qui aliènent les populations et leur interdit toute prise de conscience :
d’après guerre en mai 68, mais elle reste ancrée dans une logique de il reste persuadé que sa seule prise de conscience se transmettra par un phé-
consommation bourgeoise, qui correspond à son conditionnement culturel nomène d’égrégore66 à toute l’humanité, et que cela suffira quelle que soit
initial. Les écologistes New Age ont connu la consommation euphorique la réalité socio-économique.
des 30 glorieuses et l’insouciance idéologique des années 70 et ne sont Dans l’ensemble, le mouvement New Age est donc très peu politisé, ce
jamais parvenus à s’en détacher. Ils peuvent par exemple énoncer de vagues n’est pas lui qui s’est massivement mobilisé contre l’AMI, l’OMC, le FMI
discours sur les limites des ressources planétaires et le problème énergéti- ou les G8. D’autre part, il se dit conscient, mais on peut se demander de
que mondial induit par la frénésie des transports, mais ils ne se déplacent quoi il est réellement conscient du haut de son nuage.
jamais autrement qu’en automobile et en avion, les deux moyens de trans- La seconde tendance, la tendance matérialiste, qui correspond à ce que
port les plus polluants qui soient. Ils ne voient aucune contradiction dans Bookchin et Foreman appellent l’écologie sociale, est portée par une géné-
l’idée de partir en avion faire un stage de méditation dans le désert à 1 500 ration plus jeune, qui n’a pas reçu d’éducation religieuse et ignore tout de
euros la semaine, ou simplement en voiture le week-end pour se “ rappro- la spiritualité, qu’elle assimile à la droite réactionnaire et qu’elle rejette
cher de la nature ”. Ils sont encore bien loin d’intégrer à leurs comporte- pour cette raison. Elle éprouve donc quelques réticences vis à vis d’un
ments quotidiens les conséquences de leur début de prise de conscience. Ordre Naturel qui assignerait un rôle prédestiné à chaque être vivant. D’une
Leur tendance essentialiste les empêche par ailleurs de considérer la façon générale, elle s’oppose au déterminisme et aime citer Jacques
lutte écologiste comme une lutte contre le pillage et l’exploitation des espè-
Monod67, François Jacob68, Jacques Ruffié69, ou Stephen Jay Gould70
ces asservies par l’espèce humaine dominante. Ils considèrent qu’une pré-
qui conteste toute ligne directrice suivie par l’évolution biologique, tout
destination biologique assigne un rôle à chaque être vivant, peu importe si
dessein à la nature en quelque sorte. Cette tendance ne considère le monde
c’est un rôle d’exploiteur ou d’exploité. Pour eux l’écologie est plutôt un
vivant que comme le fruit du hasard créateur. Elle préfère à l’approche
combat visant à rétablir un Ordre Naturel qui n’est plus respecté.

66- Alain Brêthes Les égrégores Oriane, Thouaré-sur-loire, 2000.


67- Le hasard et la nécessité Seuil, Paris, 1970.
68- Le jeu des possibles Fayard, Paris, 1981.
69- De la biologie à la culture Flammarion, Paris, 1978 ; Traité du
vivant Flammarion, Paris, 1986.
70- Le pouce du panda Grasset, 1982 ; Le sourire du flamand rose
Seuil, Paris, 1988.

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essentialiste une approche plus politique qui ne cherche pas à respecter le à consommer ce qui reste de la biosphère pour la laisser se régénérer est
dessein de la nature, mais à protéger les êtres les plus vulnérables du pil- certes indispensable, mais est-ce un véritable projet de société ? Est-il suf-
lage et de l’exploitation. fisamment motivant pour les nantis que nous sommes malgré tout devenus
Moins favorisée économiquement que la génération précédente, épar- de renoncer unilatéralement au seul but que notre culture cartésienne et
gnée par les vagues d’illusions euphoriques des 30 glorieuses et des années matérialiste nous autorise : la consommation de richesses ? N’avons-nous
70, elle a culturellement beaucoup moins de mal que son aînée à renoncer pas besoin, pour renoncer à la dimension matérialiste de notre existence,
à la corne d’abondance de la consommation, aussi bien dans ses projets de d’en découvrir une autre, celle d’une spiritualité libertaire par exemple ?
société que dans ses comportements quotidiens. Beaucoup plus politisée, Finalement, André Malraux n’avait peut-être pas totalement tort en pré-
c’est elle qui établit des parallèles entre l’exploitation des femmes, des disant que le XXIe siècle serait spirituel ou ne serait pas. L’Occident a
enfants du Tiers Monde, des peuples et de la nature, et qui assure la résis- épuisé une direction de recherches, la voie réductionniste, et il ne pourra
tance contre le néolibéralisme. pas aller plus loin s’il ne s’ouvre pas à une nouvelle dimension. Un plafond
culturel est atteint, comme le prouve la légère régression puis la stabilisa-
C’est la tendance matérialiste qui prône le renonce- tion du niveau culturel aux États-Unis71. Ajoutons d’ailleurs à cela que les
ment aux biens matériels mêmes États-Unis sont en tête des pays développés pour les troubles psy-
chiatriques avec 48 % de leur population confrontée à au moins une mala-
Paradoxalement, c’est donc bien la tendance matérialiste qui prône
die mentale au cours de son existence72. De même, si la physique quanti-
finalement le renoncement aux biens matériels. Elle ne se dit en fait maté-
que se heurte depuis plus de soixante-dix ans aux mêmes limites de la com-
rialiste que pour se démarquer de la tendance essentialiste qui croit à un
préhension humaine, c’est qu’il est temps pour l’Occident de se décondi-
dessein de la nature et à un Ordre Naturel, et par référence au matérialisme
tionner de sa culture réductionniste pour s’ouvrir à une approche plus intui-
historique de Marx et Engels.
tive, plus ouverte.
Mais elle n’a pas encore compris que les objectifs qu’elle se fixe – des-
L’Occident comprendra peut-être bientôt qu’il ne sait pas se poser les
siller nos yeux pour voir ce que notre conditionnement nous empêche de
bonnes questions. Qu’est-ce que la mort ? D’où vient la formidable énergie
voir, renoncer à une abondante consommation de biens matériels, respecter
de l’Univers ? Pourquoi les fleurs sentent-elles bon ? La vie a-t-elle un
le vivant – sont des objectifs spirituels.
sens ? Si elle n’en a pas, pourquoi faisons-nous des enfants ? Qu’est ce que
C’est peut-être cela qui lui interdit de concevoir un véritable projet de
la conscience, sera-t-elle accessible aux ordinateurs ? Qu’est-ce que le plai-
société, car elle n’en a guère pour l’instant. Dessiller nos yeux et renoncer
sir ? La culture technoscientifique restreint impitoyablement le champ de

71- Emmanuel Todd L’illusion économique Gallimard, Paris, 1999, p.


53 à 79 ; Mehran Ebrahimi (dir.) La mondialisation de l’ignorance Isabelle
Quentin Éditeur, 2000 (diffusion DEQ, Paris) ; Voir également Lucas
Delattre dans Le Monde du 22 juillet 2000.
72- D’après une étude de l’OMS préfacée par sa directrice, Gro Harlem
Brundtland, et publiée dans le Bulletin de l’OMS du 4 mai 2000.

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ses questionnements. Au contraire d’éveiller la curiosité, source de toute flamme d’une bougie ou la respiration. Pendant des heures entières, les
compréhension, elle l’enveloppe d’un tabou. Un bon scientifique ne se pose adeptes dissipent ainsi dans leur lutte contre le besoin de bouger un mem-
pas ces questions “ sans objet ”, il les laisse aux enfants. Tout comme autre- bre qui s’engourdit ou de se gratter la joue l’énergie qu’ils pourraient
fois, un bon catholique ne se demandait pas si la Terre tournait. La science consacrer à la méditation. Ils empêchent également leur esprit de s’ouvrir à
se satisfait d’être devenue une simple maîtrise technologique, elle renonce la totalité de la vie et le recroquevillent sur la routine de pratiques répétiti-
progressivement à comprendre. Le conditionnement scientifique, cartésien, ves. Alors que rien n’empêche la méditation de survenir le corps actif, les
est une prison pour l’esprit. Cette nouvelle prison est certes plus vaste que yeux ouverts et l’attention dirigée sur l’intensité de la vie. Son intérêt est
celle du conditionnement religieux d’autrefois. Il y a plus de place pour se justement de libérer du connu, de la routine et de la répétition, de porter sur
poser des questions et comprendre des choses. Mais si la prison est plus le monde le regard d’un enfant qui voit les choses pour la première fois et
grande, ses murs sont toujours aussi hauts et efficacement gardés. de vivre ainsi sa vie dans toute son intensité.
Tout cela est incontestablement présent dans les traditions Bouddhistes,
Taoïstes et du Yoga méditatif. Krishnamurti ne l’a pas inventé et n’en a pas
Politique et spiritualité le monopole. Mais si son message présente un intérêt c’est d’avoir
La tendance matérialiste du mouvement écologiste est donc beaucoup dépouillé ces traditions de leur gangue de cérémonial fossile et d’avoir
plus proche qu’elle ne le croit de la spiritualité. Mais comment le compren- parlé de spiritualité dans un langage moderne accessible aux Occidentaux
dre lorsqu’on se dit soi-même matérialiste ? Certaines idées reçues ont la que nous sommes.
vie dure, notamment celle du caractère réactionnaire de la spiritualité. Ses conceptions en fait très libertaires à une époque et dans des pays où
Le caractère effectivement dogmatique et autoritaire de la plupart des l’anarchie était considérée comme beaucoup plus révolutionnaire qu’en
mouvements religieux ne tient aucunement à la nature même de la spiritua- France aujourd’hui, sa lutte incessante contre toute forme d’autorité, y
lité, mais à l’héritage des traditions autoritaires des siècles passés, à la compris la sienne, n’ont hélas pas suffi à empêcher un nombre non négli-
façon dont les religions ont été culturellement pratiquées jusqu’à geable de ses interlocuteurs – et des ses éditeurs, surtout posthumes – de le
aujourd’hui. La vie de Krishnamurti en constitue une illustration intéres- considérer comme un maître, tant l’attente d’une autorité est forte en ce
sante. Né en 1897 et mort en 1987, il a consacré 60 ans à défendre une spi- domaine.
ritualité sans dogme, sans croyance et sans autorité. L’un d’eux justement, Lakshmi Prasad, lui fit pourtant remarquer dans
Le message qu’il a laissé n’a rien de vraiment original par rapport aux ses dernières années que son mode de vie était devenu celui d’un grand
traditions Bouddhistes, Taoïstes et du Yoga méditatif. Mais ces traditions bourgeois et lui demanda comment des personnes prises dans leurs préoc-
sont vieilles d’environs 2 600 ans et il est difficile d’en retrouver l’essence. cupations matérielles pouvaient comprendre ses paroles sur le détache-
À travers une aussi longue période, le message originel a très largement eu ment. Krishnamurti lui répondit qu’il ne possédait rien, pas même de
le temps de se fossiliser. Cette fossilisation est notamment perceptible dans compte en banque, et que rien de ce qui était mis à sa disposition par ses
les écoles de méditation qui recommandent de conserver l’immobilité abso- nombreux amis ne lui appartenait73, mais sa réponse n’est cependant pas,
lue, les yeux fermés et l’attention fixée sur un mandala, un mantra, la
à mon sens, dépourvue d’une certaine naïveté politique.

15- Krishnamurti Ultimes paroles Albin Michel, Paris, 1992, p. 64 à 66


(voir également p. 94).

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L’engagement spirituel a également la réputation de dépolitiser. La qualité minimale de vie exigée par la méditation correspond à la
Krishnamurti n’espérait effectivement rien des combats politiques car il simple absence d’aliénation, ce qui constitue, dans l’état actuel des choses,
estimait que la société est à l’image de l’individu et que des individus un véritable privilège. La recherche de cette qualité de vie pourra-t-elle
névrosés construisent une société névrosée. Il estimait donc totalement inu- contribuer à fonder la base du projet de société qui nous manque ?
tile de vouloir changer le monde si l’on ne commençait pas par se changer
soi-même. En 1948, il eut par exemple un entretient avec le premier minis-
tre indien Jawaharlal Nehru à l’issue duquel il se montra troublé et triste. Il
avait été profondément impressionné par la personnalité fine et sensible de
Nehru mais ces qualités lui paraissaient gaspillées dans la politique dont le
jeu était mortel et qui selon lui “ desséchait l’esprit74 ”.
Il est évident que des individu névrosé créent une société névrosée.
Mais il est tout aussi évident qu’une société névrosée crée des individus
névrosés. La névrose n’est pas innée. Le problème ne peut se résoudre si
l’on n’en voit que la moitié, or lui n’en regardait que la moitié. La résolu-
tion des névroses passe aussi par des changements sociaux.

Il existe donc une relation entre l’engagement spirituel qui implique


une libération des névroses et l’engagement politique. On pourrait penser
que puisque la méditation exige une certaine qualité de vie, pas toujours
accessible aux exclus, elle n’est qu’un luxe réservé à des nantis trop égoïs-
tes pour tout engagement politique. Mais beaucoup de ressortissants de
pays pauvres tiennent un raisonnement analogue à propos de l’écologie :
pour eux il s’agit d’un luxe, d’un privilège de nantis. Tout simplement
parce qu’elle concerne le long terme et que leurs conditions de vie sont si
précaires qu’elles ne leur permettent d’envisager que le court terme. Il ne
s’agit pourtant pas d’un luxe mais d’une question de survie. Sortir de nos
névroses collectives l’est tout autant et si les privilégiés qui ont la chance
de pouvoir envisager le long terme ne s’en préoccupent pas, notre monde
court à son effondrement.

15- Pupul Jayakar Krishnamurti, sa vie, son œuvre L’âge du Verseau,


Paris, 1989, p. 135, 136, 236 et 237.

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