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Quel type de société voulons-nous ? Une société de héros ou une société d'égaux ?

Nous nageons actuellement dans un monde d illusions où l on pousse le culte des idoles au rabais (financières comme Bill Gates ou Jean-Marie Messier, médiatiques comme Loana ou Steeve fabriqués dans un « loft » ; politiques comme Chirojospin ou

BenLaBush

Napster, émissions du genre « le maillon faible » ou « Kolontah », l Occident contre le

reste du monde, Elf contre les « petits juges » des brigades financières, les « grands partis »

détourneurs de fonds contre les « petits candidats » nécessaire à la survie matérielle du monde

),

où l on célèbre les joies de la concurrence (Vivendi Universal contre

),

la « réussite » plutôt que le labeur

Même s il est inévitable et même souhaitable que l espèce humaine sécrète des « génies » ou plus modestement des individus se distinguant des autres par leurs obsessions intimes, des capacités de travail exceptionnelles, le résultat n est pas le même selon que ces talents s intègrent à la collectivité et la servent ou s ils permettent de s en séparer, de s en distinguer et de recueillir des avantages personnels leur permettant de se constituer en castes distinctes du reste de la population.

Si nous faisons le choix de la promotion d une « société des égaux » s opposant et destinée à remplacer le monde ultralibéral qui asphyxie la planète, nous devons favoriser l émergence et le fonctionnement d outils sociaux correspondant à cet objectif, les systèmes naissants d organisation non hiérarchique qui font irruption internationalement aujourd hui.

La Commune de Paris, des Soviets comme celui de Kronstadt, des expériences d autogestion durant la guerre civile espagnole, l auto-organisation populaire dans la

France de Mai 68 ont constitué les prémices de formes d organisation nouvelles rompant avec les schémas hérités du passé. L échec de ces tentatives n est pas dû à un quelconque

« caractère utopique », « romantique », à une inadéquation au réel, mais à la difficulté de

faire pièce à l idéologie dominante et à résister aux appareils d État qu ils aient été

« bourgeois » ou « bolcheviks » moins branlants qu aujourd hui.

En ce moment (début du troisième millénaire), nous assistons à un rejet global des

structures de domination (partis politiques, institutions financières internationales comme

l OMC, le FMI, la Banque Mondiale

spontanées adoptant des formes égalitaires (« Girotondi » italiens, assemblées de quartier en

Argentine, assemblées de village en Kabylie

(que ce soient des associations nationales comme AC! ou le DAL, ou des associations

locales comme certains Comités de Quartier ou le Comité de Soutien aux grévistes du

Mac Do du Boulevard Saint-Denis à Paris

)

et à un foisonnement de luttes plus ou moins

)

)

et de structurations d un type nouveau

Le rejet des partis est attesté en France à la fois par le taux croissant d abstentions à tous les types de scrutin et par la multiplicité des candidatures aux Présidentielles 2002 qui ébranle la stature des « poids lourds » traditionnels.

La contestation de la légitimité des structures financières internationales s est exprimée à la fois dans des luttes locales (démontage du Mac Do de Millau, fauchage de parcelles de

maïs transgénique, actions multipliées en Argentine

de Gênes, Barcelone (à la suite de celles de Seattle, Prague, Göteborg, Nice, Bruxelles

)

et lors des énormes manifestations

).

Le développement, la généralisation de la reconnaissance de la valeur individuelle, la croissance internationale (et tout particulièrement en France) du niveau d'éducation, la généralisation de l'emploi d'instruments nouveaux de moyen de communication immédiats (téléphone, fax, Internet mais aussi photocopieurs de grande capacité permettant d'imprimer en très peu de temps tracts, affiches, autocollants, photos génèrent des rassemblements contestataires spontanés inédits. Le meilleur exemple de ces comportements nouveaux est celui des « Girontondi » dans l'Italie du gouvernement proximo-fasciste de Berlusconi. Quand Berlusconi s'est attaqué à la justice « mains propres » qui avait porté des coups sévères à la Mafia et s'intéressait aux affaires véreuses du Chef du Gouvernement, spontanément des citoyens ont téléphoné à leurs amis ou parents pour leur proposer de manifester en tournant autour des Palais de Justice. De proche en proche, ces initiatives qui paraissaient devoir se limiter à quelques dizaines de personnes en ont réuni des milliers, voire des dizaines de milliers dans certaines villes.

)

Par ailleurs, l'affaiblissement du sectarisme, de « l'esprit de chapelle » (triomphe de l'esprit de doute, de la réflexion personnelle, de la réflexion sur l'échec des méthodes « partisanes »), le croisement et les échanges des membres des associations évoluant sur-le- champ du mouvement social, associés aux modes d'interconnexion ultra-rapides actuels favorise les synergies contre les pouvoirs dominants. Ces « associations d'associations " décuplent le pouvoir d'intervention, se font sur un pied d'égalité et laissent la plus large part d'autonomie, de spécificité d'action et d'argumentation des participants à ces regroupements, et tendent en même temps (consciemment ou inconsciemment) à élargir le champ d'entendement, de compréhension sociale globale de chacun(e). (Cf. entre autres la campagne contre la Loi pour la Sécurité Quotidienne, LSQ votée après le 11 septembre

2001).

Peu à peu se construit ainsi une conscience globale des intérêts contradictoires entre dominés et dominants, respectant les choix individuels et la diversité des modes d'action.

Des fonctionnements d'un type nouveau.

Je ne parlerai ici que de ceux que j'ai découvert personnellement au cours des quinze dernières années, et donc pas de ceux d'organisation qui me paraissent suivre cahin-caha la

même pente (syndicats SUD, ATTAC, Confédération Paysanne connues de l'intérieur.

) mais que je n'ai pas

Agir ensemble contre le chômage ( A C ! ) Issu de la volonté, concrétisée par l'élaboration d'une charte revendicative de militants principalement syndicaux (notamment venant des divers SUD) d'allier chômeurs et travailleurs, ce mouvement de lutte contre le chômage est né et s'est développé dans les années quatre-vingt-dix selon des méthodes originales (certaines préconçues, d'autres s'étant imposées au cours des luttes et des confrontations entre militants de diverses origines politiques et sociales). L'histoire de ce mouvement a été l'objet d'études universitaires qui devront être complétées, poursuivies. Je ne fais qu'esquisser ici des points saillants de ce fonctionnement. Contrairement au projet initial, AC ! a été amenée à une coexistence égalitaire entre des militants politiques et syndicaux, des économistes et autres théoriciens, et des chômeurs ou des précaires souvent dépourvus de passé organisationnel et intellectuel.

Aucune légitimité historique, militante ou pratique, vécue, ne pouvait être utilisée par un groupe ou un autre pour s'imposer. Et malgré des frictions périodiques entre sans-emploi et salariés une cohésion s'est maintenue, expériences individuelles et connaissances théoriques s'enrichissant mutuellement.

Deux Assemblées Générales (« Assises ») par an avaient pour but de collectiviser les expériences et de définir les grands axes de développement. Il n'y avait aucun filtrage des participants ni nombre proportionnel des représentants de collectifs locaux en fonction du nombre de leurs adhérents. Durant ces « Assises », il y avait alternance entre « commissions » consacrées à des thèmes spécifiques (où les présents entre 30 et 60 étaient tous invités et même tenus à s'exprimer) et retours/synthèses en assemblée générale avec rapport de commissions et débat général.

La règle du consensus : si on ne parvenait pas à un accord général ou à tout le moins ultra-massif, sur un sujet, au lieu de trancher par des votes qui auraient cristallisés des majorités et des minorités, on laissait mûrir la question jusqu'aux Assises suivantes.

L'autonomie des collectifs locaux : liberté de manS uvre et d'expérimentation étaient

de règle (sauf dans les cas rarissimes où cela mettait en cause l'accord général sur les thèses

fondatrices du mouvement, ou son image par l'usage de violences physiques internes

),

et les pratiques les plus abouties ou réussies pouvaient ensuite être collectivisées, reprises par tout ou partie des autres collectifs.

La Direction « politique » du mouvement appartenant aux Assises, un groupe technique assurait la cohésion d'ensemble (édition d'un journal interne, permanences

téléphoniques

pour représenter le mouvement auprès des médias et plus rarement face aux institutions.

)

entre-temps, et des « Porte-parole » et non pas des chefs étaient désignés

Élaboration technique à usage pédagogique interne et externe : des brochures ont décortiqué les mécanismes économiques producteurs de « l'armée industrielle de réserve », les journaux et vidéo-films d'AC ! et des Marches Européennes contre le chômage ont enregistré la mémoire du mouvement et collectivisé le vécu des exclus de l'économie.

On pouvait remarquer une absence totale de sectarisme et même un manque de curiosité pour les appartenances passées ou présentes de militants venus d'horizons divers.

Bien sûr, ce fonctionnement n'était pas idyllique. Des inégalités n'ont pas manqué

d'apparaître (Paris-province, prééminence de fortes personnalités, disparités fondées sur la

plus ou moins grande maîtrise de l'élocution

certains collectifs pour imposer leurs orientations. la communication entre chaque Assise a

souvent été déficiente (le journal interne était souvent illisible et peu cohérent, les conférences téléphoniques réservées aux collectifs les plus importants maîtrisant cette technique

),

Des coups de force ont été tentés par

Malgré tout, cette forme d'organisation a permis à ce mouvement de s'étendre et de se diversifier.

Associations d habitants à Sarcelles et à Marseille

Je parle bien entendu ici d associations de lutte pour l amélioration collective des conditions de vie et non pas de celles qui se contentent de regrouper des consommateurs

de loisirs ou de services, ou même simplement d exister au bénéfice de leurs dirigeants (leur accordant ainsi un statut de notables au petit pied).

Ces Comités de Quartier, de locataires, de défense de l environnement, de lutte contre les injustices et autres inégalités, que j ai connus, à la vie desquels j ai participé, présentent des caractères très différents de ceux des partis politiques.

Volonté constante et effective de se soucier des préoccupations réelles, et non supposées, des gens concernés, et utilisation de tous les moyens accessibles pour améliorer leur situation.

Ainsi se tenaient des assemblées générales extrêmement régulières d habitants, d usagers, de chômeurs

Diffusion permanente des informations recueillies auprès des gens ou par d autres voies, au moyen de journaux de quartier, de tracts, d affiches

Constitution de « fronts unis » contre les pouvoirs municipaux toujours hostiles à une quelconque remise en cause de leur pouvoir ; contre ou avec, selon les circonstances et

selon leurs prises de position à géométrie variable, les institutions (CAF, Mission Locale,

ANPE, DGAS, FAS, bailleurs sociaux

préfets

)

; contre les représentants de l État (préfets, sous-

)

si nécessaire.

Pour prendre un exemple marseillais, une trentaine d associations diverses (de

locataires, environnementales, CIQ

sont regroupées dans un Collectif qui transcende les singularités et les points de vue

micro-locaux de chacune de ses composantes pour avoir une vision globale et unifiée des problèmes urbains, l opposer à celle, méprisante, technocratique, incohérente,

clientéliste

Port Autonome, entreprises

)

des Quartiers Nord (15e et 16e arrondissements) se

des décideurs (Municipalité centrale, de secteur, Conseil Général, Région,

),

et constituer ainsi une ébauche de contre-pouvoir.

Bien entendu, ici aussi on peut pointer des faiblesses, des erreurs, des échecs. Cette démocratie de proximité apprend à nouveau à marcher après s être débarrassée des béquilles de la sous-estime de soi ou de la discipline de parti qui avait pu lui être infusée, transfusée quelques décennies plutôt privant chacun de son autonomie et de ses capacités

d initiative.

On peut déplorer la faible implication de la population dans ces associations et dans les actions que celles-ci entreprennent, la trop faible rotation des responsabilités (encore faut-il nuancer cette critique dans la mesure où il serait absurde de se priver des talents particuliers de chacun), la difficulté à insérer les enjeux locaux dans des perspectives globales (même si indéniablement ces associations politisent, au sens noble du terme, rapidement leurs adhérents).

Mais au moins, dans les circonstances présentes, ces associations « rebelles » ont le

mérite de s autonomiser, de refuser les diktats des « décideurs » et propagent l idée rénovée

d une humanité prométhéenne des dominés.

Nous vivons aujourd'hui une phase transitoire où coexistent des institutions et systèmes

anachroniques en déclin (démocratie représentative, partis et syndicats pyramidaux

des contre-pouvoirs naissants, égalitaires, faisant place à l'initiative individuelle," fai da te",

fais le toi-même des Italiens, se structurant, s'unissant de manière horizontale, laissant s'exprimer le bouillonnement de l'inventivité des formes d'action

) et

C'est là quel'investissement militant est le plus « rentable », au sens de l'utilité sociale, de la construction du futur.

Ce qui importe, c'est ce qui naît et se développe pour servir l'intérêt général. L'agonie des formules anciennes ne peut être abrégée que par la croissance des contre-pouvoirs.

Enfin, il n'est nul besoin de créer une organisation politique de plus (ou de rejoindre celles qui prônent ce nouveau « libertarisme ») pour aider aux transformations nécessaires du mouvement social. Cette évolution encore balbutiante, et qui connaîtra certainement nombre de revers, est consubstantielle aux transformations techniques et sociales induites par la globalisation libérale et ne peut donc que se poursuivre. Le mieux que puissent faire des militants rêvant d'un monde meilleur est d'accompagner, analyser, impulser ces organisations de type égalitaire, ouvertes à toutes les alliances possibles

Annexe 3

Je ne crois pas à l'efficacité de « l'entrisme »

Toutes les tentatives entreprises pour modifier, moderniser, révolutionner les

organisations de type traditionnels (partis politiques ou syndicats

pertes d'énergie et pire encore par le dévoiement de la plupart de ceux qui s'y sont

employés.

)

se sont soldés par des

Besoin de « professionnels » de la politique ?

Quant on voit comment sont attribués puis redistribués (pour de courtes périodes en général) les portefeuilles ministériels, on peut douter de la nécessité de compétences de ces « professionnels ». Quand on observe le très faible nombre de propositions de lois émanant de ces députés, là encore on est contraint de s'interroger sur le besoin de leur concours. D'autant qu'élection oblige, ces initiatives parlementaires (idem pour les échelons inférieurs de la démocratie représentative) sont souvent plus dictées par le clientélisme que par le sens de l'intérêt général (ne parlons pas en outre des décisions d'élus prises sous la pression de la corruption ou du lobbying). La connaissance de la société, des humains qui la composent, le sens pratique, le souci de l'intérêt général se situent largement plus dans les sphères des contre-pouvoirs que dans les bureaux d'irresponsables politiques et/ou économiques.

Annexe 4

La fin ne justifie pas les moyens Les moyens conditionnent la fin

Toutes les expériences de conquête du pouvoir par la lutte armée ont débouché (en cas

de victoire) sur des régimes hiérarchiques, autocratiques, antidémocratiques (cf. par

exemple, l'Algérie

).

La lutte constitue un instrument privilégié d'éducation, de conscientisation des militants et des mouvements populaires qui y participent ou qui la soutiennent :

Quand cette lutte est menée, organisée, instrumentalisée par des forces hiérarchiques

il est inéluctable que la société nouvelle qui en émerge reste soumise à

(parti, armée

),

des principes d'autorité, antidémocratiques.

Les mouvements actuels qui se caractérisent par la libre adhésion à l'action collective,

la mise en réseau des initiatives, l'extension des synergies horizontales

ont l'intérêt

d'esquisser les contours de sociétés d'un type nouveau, inédit depuis la monarchie, depuis la démocratie représentative inégalitaire, depuis le centralisme démocratique des

« républiques socialistes ».

Rien n'assure du succès de ce nouveau genre de mobilisations/soulèvements populaires contre la coercition des dominants. A contrario, l'« invention » de l'action directe non-violente prônée par Ghandi n'a pas suffi à résoudre les antagonismes sociaux en Inde, c'est le moins qu'on puisse dire !

Il n'empêche que l'expérimentation de formes innovantes de lutte et d'organisation demeure la seule voie largement inexplorée de transformation positive du monde. La seule, qui sans fuir les dangers de la confrontation décisive entre classes, puisse présenter une adéquation entre les fins (un monde sans classes, ce qui ne signifie pas sans contradictions, l'histoire humaine étant régie par les lois de la dialectique), et les moyens utilisés pour y parvenir.