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Éloge de l’horizontalité (Publication Mille Bâbords) Richard Ruffel, avril 2002

Quel type de société voulons-nous ?


Une société de héros ou une société d'égaux ?

Nous nageons actuellement dans un monde d illusions où l on pousse le culte des idoles
au rabais (financières comme Bill Gates ou Jean-Marie Messier, médiatiques comme
Loana ou Steeve fabriqués dans un « loft » ; politiques comme Chirojospin ou
BenLaBush...), où l on célèbre les joies de la concurrence (Vivendi Universal contre
Napster, émissions du genre « le maillon faible » ou « Kolontah », l Occident contre le
reste du monde, Elf contre les « petits juges » des brigades financières, les « grands partis »
détourneurs de fonds contre les « petits candidats »...), la « réussite » plutôt que le labeur
nécessaire à la survie matérielle du monde...

Même s il est inévitable et même souhaitable que l espèce humaine sécrète des « génies »
ou plus modestement des individus se distinguant des autres par leurs obsessions intimes,
des capacités de travail exceptionnelles, le résultat n est pas le même selon que ces talents
s intègrent à la collectivité et la servent ou s ils permettent de s en séparer, de s en
distinguer et de recueillir des avantages personnels leur permettant de se constituer en
castes distinctes du reste de la population.

Si nous faisons le choix de la promotion d une « société des égaux » s opposant et


destinée à remplacer le monde ultralibéral qui asphyxie la planète, nous devons favoriser
l émergence et le fonctionnement d outils sociaux correspondant à cet objectif, les
systèmes naissants d organisation non hiérarchique qui font irruption internationalement
aujourd hui.

La Commune de Paris, des Soviets comme celui de Kronstadt, des expériences


d autogestion durant la guerre civile espagnole, l auto-organisation populaire dans la
France de Mai 68 ont constitué les prémices de formes d organisation nouvelles rompant
avec les schémas hérités du passé. L échec de ces tentatives n est pas dû à un quelconque
« caractère utopique », « romantique », à une inadéquation au réel, mais à la difficulté de
faire pièce à l idéologie dominante et à résister aux appareils d État qu ils aient été
« bourgeois » ou « bolcheviks » moins branlants qu aujourd hui.

En ce moment (début du troisième millénaire), nous assistons à un rejet global des


structures de domination (partis politiques, institutions financières internationales comme
l OMC, le FMI, la Banque Mondiale...) et à un foisonnement de luttes plus ou moins
spontanées adoptant des formes égalitaires (« Girotondi » italiens, assemblées de quartier en
Argentine, assemblées de village en Kabylie...) et de structurations d un type nouveau
(que ce soient des associations nationales comme AC! ou le DAL, ou des associations
locales comme certains Comités de Quartier ou le Comité de Soutien aux grévistes du
Mac Do du Boulevard Saint-Denis à Paris...)

Le rejet des partis est attesté en France à la fois par le taux croissant d abstentions à tous
les types de scrutin et par la multiplicité des candidatures aux Présidentielles 2002 qui
ébranle la stature des « poids lourds » traditionnels.

La contestation de la légitimité des structures financières internationales s est exprimée


à la fois dans des luttes locales (démontage du Mac Do de Millau, fauchage de parcelles de
maïs transgénique, actions multipliées en Argentine...) et lors des énormes manifestations
de Gênes, Barcelone (à la suite de celles de Seattle, Prague, Göteborg, Nice, Bruxelles...).
Le développement, la généralisation de la reconnaissance de la valeur individuelle, la
croissance internationale (et tout particulièrement en France) du niveau d'éducation, la
généralisation de l'emploi d'instruments nouveaux de moyen de communication
immédiats (téléphone, fax, Internet mais aussi photocopieurs de grande capacité
permettant d'imprimer en très peu de temps tracts, affiches, autocollants, photos...)
génèrent des rassemblements contestataires spontanés inédits.
Le meilleur exemple de ces comportements nouveaux est celui des « Girontondi » dans l'Italie du
gouvernement
proximo-fasciste de Berlusconi. Quand Berlusconi s'est attaqué à la justice « mains
propres » qui avait porté des coups sévères à la Mafia et s'intéressait aux affaires véreuses
du Chef du Gouvernement, spontanément des citoyens ont téléphoné à leurs amis ou
parents pour leur proposer de manifester en tournant autour des Palais de Justice. De
proche en proche, ces initiatives qui paraissaient devoir se limiter à quelques dizaines de
personnes en ont réuni des milliers, voire des dizaines de milliers dans certaines villes.

Par ailleurs, l'affaiblissement du sectarisme, de « l'esprit de chapelle » (triomphe de


l'esprit de doute, de la réflexion personnelle, de la réflexion sur l'échec des méthodes
« partisanes »), le croisement et les échanges des membres des associations évoluant sur-le-
champ du mouvement social, associés aux modes d'interconnexion ultra-rapides actuels
favorise les synergies contre les pouvoirs dominants.
Ces « associations d'associations " décuplent le pouvoir d'intervention, se font sur un pied d'égalité
et laissent la plus large part d'autonomie, de spécificité d'action et d'argumentation des participants à
ces
regroupements, et tendent en même temps (consciemment ou inconsciemment) à élargir
le champ d'entendement, de compréhension sociale globale de chacun(e). (Cf. entre autres
la campagne contre la Loi pour la Sécurité Quotidienne, LSQ votée après le 11 septembre
2001).

Peu à peu se construit ainsi une conscience globale des intérêts contradictoires entre
dominés et dominants, respectant les choix individuels et la diversité des modes d'action.

Des fonctionnements d'un type nouveau.

Je ne parlerai ici que de ceux que j'ai découvert personnellement au cours des quinze
dernières années, et donc pas de ceux d'organisation qui me paraissent suivre cahin-caha la
même pente (syndicats SUD, ATTAC, Confédération Paysanne ...) mais que je n'ai pas
connues de l'intérieur.

Agir ensemble contre le chômage ( A C ! )


Issu de la volonté, concrétisée par l'élaboration d'une charte revendicative de militants
principalement syndicaux (notamment venant des divers SUD) d'allier chômeurs et
travailleurs, ce mouvement de lutte contre le chômage est né et s'est développé dans les
années quatre-vingt-dix selon des méthodes originales (certaines préconçues, d'autres
s'étant imposées au cours des luttes et des confrontations entre militants de diverses
origines politiques et sociales).
L'histoire de ce mouvement a été l'objet d'études
universitaires qui devront être complétées, poursuivies. Je ne fais qu'esquisser ici des points
saillants de ce fonctionnement.
Contrairement au projet initial, AC ! a été amenée à une coexistence égalitaire entre
des militants politiques et syndicaux, des économistes et autres théoriciens, et des
chômeurs ou des précaires souvent dépourvus de passé organisationnel et intellectuel.
Aucune légitimité historique, militante ou pratique, vécue, ne pouvait être utilisée par un
groupe ou un autre pour s'imposer. Et malgré des frictions périodiques entre sans-emploi
et salariés une cohésion s'est maintenue, expériences individuelles et connaissances
théoriques s'enrichissant mutuellement.

Deux Assemblées Générales (« Assises ») par an avaient pour but de collectiviser les
expériences et de définir les grands axes de développement. Il n'y avait aucun filtrage des
participants ni nombre proportionnel des représentants de collectifs locaux en fonction du
nombre de leurs adhérents. Durant ces « Assises », il y avait alternance entre
« commissions » consacrées à des thèmes spécifiques (où les présents entre 30 et 60 étaient
tous invités et même tenus à s'exprimer) et retours/synthèses en assemblée générale avec
rapport de commissions et débat général.

La règle du consensus : si on ne parvenait pas à un accord général ou à tout le moins


ultra-massif, sur un sujet, au lieu de trancher par des votes qui auraient cristallisés des
majorités et des minorités, on laissait mûrir la question jusqu'aux Assises suivantes.

L'autonomie des collectifs locaux : liberté de manS uvre et d'expérimentation étaient


de règle (sauf dans les cas rarissimes où cela mettait en cause l'accord général sur les thèses
fondatrices du mouvement, ou son image par l'usage de violences physiques internes...),
et les pratiques les plus abouties ou réussies pouvaient ensuite être collectivisées, reprises
par tout ou partie des autres collectifs.

La Direction « politique » du mouvement appartenant aux Assises, un groupe


technique assurait la cohésion d'ensemble (édition d'un journal interne, permanences
téléphoniques...) entre-temps, et des « Porte-parole » et non pas des chefs étaient désignés
pour représenter le mouvement auprès des médias et plus rarement face aux institutions.

Élaboration technique à usage pédagogique interne et externe : des brochures ont


décortiqué les mécanismes économiques producteurs de « l'armée industrielle de réserve »,
les journaux et vidéo-films d'AC ! et des Marches Européennes contre le chômage ont
enregistré la mémoire du mouvement et collectivisé le vécu des exclus de l'économie.

On pouvait remarquer une absence totale de sectarisme et même un manque de


curiosité pour les appartenances passées ou présentes de militants venus d'horizons divers.

Bien sûr, ce fonctionnement n'était pas idyllique. Des inégalités n'ont pas manqué
d'apparaître (Paris-province, prééminence de fortes personnalités, disparités fondées sur la
plus ou moins grande maîtrise de l'élocution...), Des coups de force ont été tentés par
certains collectifs pour imposer leurs orientations. la communication entre chaque Assise a
souvent été déficiente (le journal interne était souvent illisible et peu cohérent, les
conférences téléphoniques réservées aux collectifs les plus importants maîtrisant cette
technique...).

Malgré tout, cette forme d'organisation a permis à ce mouvement de s'étendre et de se


diversifier.

Associations d habitants à Sarcelles et à Marseille

Je parle bien entendu ici d associations de lutte pour l amélioration collective des
conditions de vie et non pas de celles qui se contentent de regrouper des consommateurs
de loisirs ou de services, ou même simplement d exister au bénéfice de leurs dirigeants
(leur accordant ainsi un statut de notables au petit pied).

Ces Comités de Quartier, de locataires, de défense de l environnement, de lutte contre


les injustices et autres inégalités, que j ai connus, à la vie desquels j ai participé, présentent
des caractères très différents de ceux des partis politiques.

Volonté constante et effective de se soucier des préoccupations réelles, et non


supposées, des gens concernés, et utilisation de tous les moyens accessibles pour améliorer
leur situation.

Ainsi se tenaient des assemblées générales extrêmement régulières d habitants, d usagers,


de chômeurs...

Diffusion permanente des informations recueillies auprès des gens ou par d autres
voies, au moyen de journaux de quartier, de tracts, d affiches...

Constitution de « fronts unis » contre les pouvoirs municipaux toujours hostiles à une
quelconque remise en cause de leur pouvoir ; contre ou avec, selon les circonstances et
selon leurs prises de position à géométrie variable, les institutions (CAF, Mission Locale,
ANPE, DGAS, FAS, bailleurs sociaux...) ; contre les représentants de l État (préfets, sous-
préfets...) si nécessaire.

Pour prendre un exemple marseillais, une trentaine d associations diverses (de


locataires, environnementales, CIQ...) des Quartiers Nord (15e et 16e arrondissements) se
sont regroupées dans un Collectif qui transcende les singularités et les points de vue
micro-locaux de chacune de ses composantes pour avoir une vision globale et unifiée des
problèmes urbains, l opposer à celle, méprisante, technocratique, incohérente,
clientéliste... des décideurs (Municipalité centrale, de secteur, Conseil Général, Région,
Port Autonome, entreprises...), et constituer ainsi une ébauche de contre-pouvoir.

Bien entendu, ici aussi on peut pointer des faiblesses, des erreurs, des échecs. Cette
démocratie de proximité apprend à nouveau à marcher après s être débarrassée des
béquilles de la sous-estime de soi ou de la discipline de parti qui avait pu lui être infusée,
transfusée quelques décennies plutôt privant chacun de son autonomie et de ses capacités
d initiative.
On peut déplorer la faible implication de la population dans ces associations et
dans les actions que celles-ci entreprennent, la trop faible rotation des responsabilités
(encore faut-il nuancer cette critique dans la mesure où il serait absurde de se priver des
talents particuliers de chacun), la difficulté à insérer les enjeux locaux dans des perspectives
globales (même si indéniablement ces associations politisent, au sens noble du terme,
rapidement leurs adhérents).

Mais au moins, dans les circonstances présentes, ces associations « rebelles » ont le
mérite de s autonomiser, de refuser les diktats des « décideurs » et propagent l idée rénovée
d une humanité prométhéenne des dominés.

Nous vivons aujourd'hui une phase transitoire où coexistent des institutions et systèmes
anachroniques en déclin (démocratie représentative, partis et syndicats pyramidaux...) et
des contre-pouvoirs naissants, égalitaires, faisant place à l'initiative individuelle," fai da te",
fais le toi-même des Italiens, se structurant, s'unissant de manière horizontale, laissant
s'exprimer le bouillonnement de l'inventivité des formes d'action...
C'est là quel'investissement militant est le plus « rentable », au sens de l'utilité sociale, de la
construction du futur.

Ce qui importe, c'est ce qui naît et se développe pour servir l'intérêt général. L'agonie
des formules anciennes ne peut être abrégée que par la croissance des contre-pouvoirs.

Enfin, il n'est nul besoin de créer une organisation politique de plus (ou de rejoindre
celles qui prônent ce nouveau « libertarisme ») pour aider aux transformations nécessaires
du mouvement social. Cette évolution encore balbutiante, et qui connaîtra certainement
nombre de revers, est consubstantielle aux transformations techniques et sociales induites
par la globalisation libérale et ne peut donc que se poursuivre. Le mieux que puissent faire
des militants rêvant d'un monde meilleur est d'accompagner, analyser, impulser ces
organisations de type égalitaire, ouvertes à toutes les alliances possibles...

Annexe 3

Je ne crois pas à l'efficacité de « l'entrisme »

Toutes les tentatives entreprises pour modifier, moderniser, révolutionner les


organisations de type traditionnels (partis politiques ou syndicats...) se sont soldés par des
pertes d'énergie et pire encore par le dévoiement de la plupart de ceux qui s'y sont
employés.

Besoin de « professionnels » de la politique ?

Quant on voit comment sont attribués puis redistribués (pour de courtes périodes en
général) les portefeuilles ministériels, on peut douter de la nécessité de compétences de ces
« professionnels ». Quand on observe le très faible nombre de propositions de lois émanant
de ces députés, là encore on est contraint de s'interroger sur le besoin de leur concours.
D'autant qu'élection oblige, ces initiatives parlementaires (idem pour les échelons
inférieurs de la démocratie représentative) sont souvent plus dictées par le clientélisme que
par le sens de l'intérêt général (ne parlons pas en outre des décisions d'élus prises sous la
pression de la corruption ou du lobbying).
La connaissance de la société, des humains qui la composent, le sens pratique, le souci
de l'intérêt général se situent largement plus dans les sphères des contre-pouvoirs que dans
les bureaux d'irresponsables politiques et/ou économiques.

Annexe 4

La fin ne justifie pas les moyens


Les moyens conditionnent la fin

Toutes les expériences de conquête du pouvoir par la lutte armée ont débouché (en cas
de victoire) sur des régimes hiérarchiques, autocratiques, antidémocratiques (cf. par
exemple, l'Algérie...).

La lutte constitue un instrument privilégié d'éducation, de conscientisation des


militants et des mouvements populaires qui y participent ou qui la soutiennent :

Quand cette lutte est menée, organisée, instrumentalisée par des forces hiérarchiques
(parti, armée...), il est inéluctable que la société nouvelle qui en émerge reste soumise à
des principes d'autorité, antidémocratiques.
Les mouvements actuels qui se caractérisent par la libre adhésion à l'action collective,
la mise en réseau des initiatives, l'extension des synergies horizontales... ont l'intérêt
d'esquisser les contours de sociétés d'un type nouveau, inédit depuis la monarchie, depuis
la démocratie représentative inégalitaire, depuis le centralisme démocratique des
« républiques socialistes ».

Rien n'assure du succès de ce nouveau genre de mobilisations/soulèvements


populaires contre la coercition des dominants. A contrario, l'« invention » de l'action
directe non-violente prônée par Ghandi n'a pas suffi à résoudre les antagonismes sociaux
en Inde, c'est le moins qu'on puisse dire !

Il n'empêche que l'expérimentation de formes innovantes de lutte et d'organisation


demeure la seule voie largement inexplorée de transformation positive du monde. La seule,
qui sans fuir les dangers de la confrontation décisive entre classes, puisse présenter une
adéquation entre les fins (un monde sans classes, ce qui ne signifie pas sans contradictions,
l'histoire humaine étant régie par les lois de la dialectique), et les moyens utilisés pour y
parvenir.