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J. Krishnamurti

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Qu’est-ce que vous voulez faire ?

V ous pouvez demander : « Qu’est-ce que vous voulez faire ? Si vous ne voulez pas que nous nous fassions membres d’une société, ni que nous acceptions certaines théories, que nous demanderez-

vous de faire ? » Ce que je veux faire, c’est vous aider, vous, l’individu, à traverser le courant de la souffrance, de la confusion et du conflit grâce à un épanouissement complet et profond. Cet accomplissement ne réside pas en une expression individuelle et égoïste, ni dans une contrainte, ni dans une imitation. Il n’est pas dans quelque sentiment fantastique, ni dans des conclusions, mais c’est par une pensée intelligente que nous traverserons ce torrent de douleurs et de souffrances. Il y a une réalité qui ne peut être comprise que par un profond et véritable épanouissement. Avant de pouvoir comprendre la richesse et la beauté de cette réalisation, l’esprit doit se libérer de son arrière-plan de traditions, d’habitudes et de préjugés. Par exemple, si vous appartenez à un parti politique, naturellement vous considérez toutes vos idées politiques du point de vue étroit et limité de ce parti. Si vous avez été élevé, nourri, conditionné à l’intérieur d’une certaine religion, vous regarderez la vie à travers son voile de préjugés et d’obscurités. Cet arrière-plan de traditions empêche la complète compréhension de la vie et engendre ainsi la confusion et la souffrance. Je vous prierai d’écouter ce que j’ai à dire en vous libérant, pendant cette heure au moins, de l’arrière-plan dans lequel vous avez été élevés avec ses traditions et ses préjugés, et de penser simplement et directement aux nombreux problèmes humains. Avoir véritablement l’esprit critique, ce n’est pas se mettre en opposition. Nous avons, la plupart d’entre nous, été entraînés à nous opposer et non point à critiquer. Lorsqu’un homme ne fait que s’opposer, cela indique, en général, qu’il a certains intérêts établis qu’il désire protéger. Son opposition n’est pas une pénétration profonde par l’examen critique. Un véritable examen critique consiste à essayer de comprendre la pleine signification des valeurs sans l’entrave des réactions défensives. Nous voyons à travers le monde des extrêmes de pauvreté et de richesse, l’abondance et en même temps la faim. Nous avons des distinctions de classes et des haines de races, la stupidité du nationalisme et les effroyables cruautés de la guerre. Il y a l’exploitation de l’homme par l’homme ; les religions avec leurs intérêts établis sont devenues des moyens d’exploitation, qui divisent encore l’homme de l’homme. Il y a de l’anxiété, de la confusion, du désespoir, de la frustration. Nous voyons tout cela. C’est une partie de notre vie quotidienne. Saisis dans la roue de la souffrance, si vous êtes tant soit peu réfléchis, vous vous êtes certainement demandé comment ces problèmes humains peuvent être résolus.

Ou vous êtes conscients de cet état chaotique dans le monde, ou vous êtes complètement endormis, en train de vivre dans un monde fantastique, dans une illusion. Si vous êtes conscients, vous devez vous débattre avec ces problèmes. En essayant de les résoudre, quelques-uns se retournent vers des experts pour avoir des solutions et pour suivre leurs idées et leurs théories. Graduellement, ils se constituent en un corps exclusif et ainsi ils entrent en conflit avec d’autres experts et leurs partis ; alors l’individu devient un simple instrument entre les mains d’un groupe ou de l’expert. Vous essayez de résoudre ces problèmes en suivant un système particulier qui, si vous l’examinez soigneusement, devient simplement un autre moyen d’exploiter l’individu, ou encore vous pensez que pour changer toute cette cruauté et cette horreur, il faut qu’il y ait un mouvement de masse, une action collective. Or, l’idée d’un mouvement de masse devient simplement une formule si vous, l’individu, qui êtes une partie de la masse, ne comprenez pas votre vraie fonction. La vraie action collective ne peut avoir lieu que lorsque vous, l’individu, qui êtes aussi la masse, êtes éveillé et assumez la pleine responsabilité de votre action sans contrainte. Je vous prie de tenir présent à l’esprit que je ne suis pas en train de vous donner un système philosophique à suivre aveuglément, mais que j’essaie d’éveiller le désir de réalisation vraie et intelligente qui seule pourra engendrer un ordre de bonheur et de paix dans le monde. Il ne peut y avoir de changement radical et durable dans le monde, il ne peut y avoir d’accomplissement pour l’amour et l’intelligence, que lorsque vous vous éveillerez, et lorsque vous commencerez à vous libérer du filet des illusions, des nombreuses illusions que vous avez créées autour de vous par la peur. Lorsque l’esprit se libère de ces entraves, lorsque existe ce changement profond, intérieur et voulu, alors seulement peut-il y avoir une action vraie, durable et collective dans laquelle il n’y aura pas de contrainte. Je vous prie de comprendre que je vous parle en tant qu’individus et non en tant que groupe collectif, ni en tant qu’appartenant à un parti. Si vous ne vous éveillez pas à votre pleine responsabilité, à votre épanouissement, votre fonction en tant qu’êtres humains dans la société sera frustrée, limitée, et en cela réside la douleur. Donc, la question est comment peut-il y avoir cette révolution individuelle, profonde ? Si cette révolution voulue est vraie et qu’elle se produit de la part de l’individu, vous créerez un milieu adéquat pour tous, sans distinction de classes ou de races. Alors le monde deviendra une seule unité humaine. Comment vous éveillerez-vous en tant qu’individus à cette profonde révolution ? Ce que je vais vous dire n’est pas compliqué, c’est simple ; et à cause de sa simplicité même, j’ai peur que vous le rejetiez comme n’étant pas positif. Ce que vous appelez positif, c’est un plan défini qui vous indique exactement ce qu’il vous faut faire. Mais si vous pouvez apprendre par vous-mêmes quelles sont les entraves qui empêchent votre réalisation profonde et vraie, vous ne deviendrez pas un simple disciple qui se fait exploiter. Suivre est toujours au détriment de la plénitude. Pour obtenir cette révolution profonde, il vous faut devenir pleinement conscients de la structure que vous avez créée autour de vous et dans laquelle vous êtes pris. Je veux dire que vous avez en ce moment certaines valeurs, des idéals et des croyances qui agissent comme un filet pour retenir votre esprit, et en les mettant en doute et en comprenant leurs significations, nous comprendrons comment ils sont venus à l’existence. Avant de pouvoir agir pleinement et avec vérité, vous devez connaître la prison dans laquelle vous vivez et savoir comment elle a été créée ; en l’examinant sans aucune auto-défense, vous découvrirez par vous-mêmes sa vraie signification que personne ne peut vous apporter pour vous. En effet, c’est par

vous-mêmes, par votre intelligence et par votre propre souffrance que vous découvrirez la façon de vous réaliser. Chacun de nous cherche la sécurité, la certitude au moyen d’une pensée et d’une action égoïste, objective et subjective. Si vous êtes conscients de votre propre pensée, vous verrez que vous êtes en train de poursuivre votre propre certitude et sécurité égocentrique, à la fois extérieurement et intérieurement. En réalité, cette division n’existe pas dans la vie, il n’y a pas un monde objectif et un monde subjectif. Je ne fais cette division que pour la commodité de ce que j’ai à dire. Objectivement, cette recherche de la sécurité et de la certitude égocentrique s’exprime par la famille qui devient un centre de l’exploitation basée sur l’acquisition. Si vous l’examinez, vous verrez que ce que vous appelez l’amour de la famille n’est pas autre chose que la possession. Cette recherche de la sécurité s’exprime encore par la division des classes qui se développe dans les stupidités du nationalisme et de l’impérialisme, engendrant la haine, l’antagonisme racial et finalement les cruautés de la guerre. Ainsi, à travers notre désir égocentrique, nous avons créé un monde de nationalités et de gouvernements souverains en conflit, dont la fonction est de préparer la guerre et de pousser l’homme contre l’homme. Il y a aussi la recherche de la sécurité, de la certitude égocentrique à travers ce que nous appelons la religion. Vous aimez beaucoup croire que des êtres vivants ont créé ces formes organisées de croyance que vous appelez religions. Vous les avez vous-mêmes créées pour votre propre commodité ; elles ont été sanctifiées à travers des siècles et vous êtes maintenant devenus leurs esclaves. Il ne peut jamais y avoir de religion idéale, donc ne perdons pas notre temps à les discuter. Elles peuvent exister seulement en théorie, non en réalité. Examinons comment nous avons créé les religions et de quelle manière nous sommes devenus leurs esclaves. Si vous les examinez profondément, telles qu’elles sont, vous verrez qu’elles ne sont pas autre chose que les intérêts établis de croyances organisées qui séparent et exploitent l'homme. De même que vous cherchez votre sécurité objectivement, vous êtes à la recherche subjective d’une autre sorte de sécurité et de certitude que vous appelez l’immortalité. Vous avez une grande soif intérieure pour une continuation égocentrique dans l’au-delà en l’appelant l’immortalité. Plus tard, dans mes causeries, j’expliquerai ce qu’est pour moi la vraie immortalité. De votre recherche pour cette sécurité, la peur est née, et alors vous vous soumettez à quelqu’un d’autre qui vous promet cette immortalité. Par la peur, vous créez une autorité spirituelle et pour administrer cette autorité, il y a des prêtres qui vous exploitent avec des croyances, des dogmes et des credo, avec des spectacles pompeux, des représentations théâtrales qu’à travers le monde vous appelez des religions. Mais tout cela est essentiellement basé sur la peur, bien que vous puissiez l’appeler l’amour de Dieu ou de la vérité. Tout cela, si vous l’examinez intelligemment, n’est pas autre chose que le résultat de la peur, et, par conséquent, doit devenir un des moyens d’exploiter l’homme. A travers votre propre désir d’immortalité et de continuation égoïste, vous avez construit cette illusion que vous appelez la religion et vous êtes consciemment ou inconsciemment attrapés par elle. Vous pouvez n’appartenir à aucune religion particulière, mais appartenir à quelque secte qui subtilement promet une récompense, une subtile inflation de l’ego dans l’au-delà. Ou encore vous pouvez n’appartenir ni à une société, ni à une secte, mais il peut y avoir en vous un désir intérieur caché et secret de rechercher votre propre immortalité. Tant qu’existe un désir de continuation de soi-même, sous une forme quelconque, la peur doit exister qui ne fait que créer l’autorité, et de cela surgit la subtile cruauté et la subtile stupidité qui consistent à se soumettre à

l’exploitation. Cette exploitation est si subtile, si raffinée, qu’on en devient amoureux, en l’appelant un progrès spirituel, un avancement vers la perfection. Or vous, l’individu, devez devenir conscient de toute cette structure compliquée, conscient de la source de la peur, et vous devez être désireux de la déraciner, quelle qu’en soit la conséquence. Ceci veut dire qu’on entre en conflit individuellement avec les idéals et les valeurs existantes ; et lorsque l’esprit se libère de ce qui est faux, alors seulement peut-il y avoir la création d’un milieu adéquat pour tous. La première chose qui doit vous occuper est de devenir conscients de cette prison. Alors vous verrez que votre propre pensée est continuellement en train d’éviter le conflit avec les valeurs de cette prison. Cette évasion crée des idéals qui, bien que beaux, ne sont que des illusions. C’est un détour de l’esprit que de s’échapper dans un idéal, car s’il ne s’évade pas, il doit entrer directement en conflit avec la prison, avec le milieu. Je veux dire par là que l’esprit fuit dans une illusion plutôt que d’aborder la souffrance qui surgit inévitablement lorsqu’on commence à mettre en doute les valeurs, la morale, la religion de la prison. Donc, ce qui importe, c’est d’entrer en conflit avec les traditions et les valeurs de la société et de la religion dans lesquelles nous sommes pris, et de ne pas échapper intellectuellement à travers un idéal. Lorsque vous commencez à mettre en question ces valeurs, vous commencez à éveiller cette vraie intelligence qui seule peut résoudre les nombreux problèmes humains. Tant que l’esprit est attrapé dans les fausses valeurs, il ne peut pas y avoir d’accomplissement. La plénitude seule révèle la vérité, le mouvement de la vie éternelle. (pp. 211-7)

Mexico City, 1 re causerie publique, le 20 octobre 1935 Collected Works, Vol. II

de la vie éternelle. (pp. 211-7) Mexico City, 1 r e causerie publique, le 20 octobre