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Être femme

selon Tertullien
un article de

Marie TURCAN
Paru dans

Vita Latina 119

(Sept. 1990), pp.15-21

mis en ligne (avec permission de l'auteur)

par Roger Pearse

(The "Tertullian Project")

http://www.tertullian.org/french/french.htm

Quelques coups de griffe ou quelques traits d'humeur contre les femmes n'ont jamais
empêché de les estimer. Le meilleur exemple en est saint Jérôme qui ne se prive ni de
remarques acerbes, ni de portraits satiriques, mais fait confiance à toute une équipe de
femmes pour l'aider dans ses travaux exégétiques et s'efforce de mener par l'ascèse jusqu'aux
sommets de la vie spirituelle celles qui l'entourent; tout cela avec une attention pleine de
respect, une compréhension généreuse, une sorte de tendresse très pure, parfaitement
altruiste.

Tel n'est certes pas le cas de Tertullien. La femme est à ses yeux un danger public.
L'homme a tout à craindre d'elle, et Adam le premier aurait bien fait de s'en méfier. L'œil dont
il la regarde est singulièrement critique, et pas seulement dans le De cultu. Aucune occasion
n'est perdue de la montrer coquette, vaniteuse, sensuelle, frivole, avide et à la fois sotte et
rouée. Ainsi du De virginibus velandis (XVII, 1) où l'on voit les femmes satisfaire à
l'obligation du voile en se juchant un petit mouchoir sur le haut du chignon pour que chacun
puisse juger pendant la messe de la beauté de leur chevelure. Ainsi du De pallio (IV, 2) où les
activités proprement féminines d'Achille déguisé en femme consistent à "déployer sa robe,
bâtir l'édifice de ses cheveux, s'apprêter la peau, consulter son miroir, embellir son cou,
efféminer même son oreille en la perçant", rien de plus!

On voit reparaître en Ux. II, 8, 3 la vanité (ambitio, muliebris gloria) stigmatisée dès Cult.,
I, 2, 1, en même temps que les calculs intéressés et l'avidité qui poussent la femme du De
cultu à fouler aux pieds tous les sentiments humains (elle ne recule pas pour se parer devant
les souffrances des mineurs qui extraient les métaux précieux. I, 5) et même chrétiens: en
s'ornant de la pierre qu'on trouve dans le front des dragons, elle n'hésite pas à emprunter sa
parure au Serpent dont elle devrait être l'ennemie héréditaire (I, 6, avec un habile tour de
passe-passe de Tertullien qui assimile pour la circonstance le Serpent de la Genèse aux
dragons plus ou moins fabuleux de l'Histoire Naturelle de Pline).

Ambition et cupidité sont d'ailleurs, avec la sensualité - objet de mises en garde constantes -
, les principaux motifs qui poussent une femme à se marier. Ce qu'elle veut dans Ux., I, 4, 6-7,
c'est "dominer sur la maison d'autrui, s'approprier les richesses d'autrui, extorquer à autrui de
quoi se parer, dépenser sans compter un argent dont on ne sent pas la perte".

Cette femme, enfin, est assez sotte pour mépriser les vrais biens et se laisser piper à ce qui
brille (par exemple l'or et l'argent, bien moins utiles dans la vie pratique que le fer et le
bronze: Cult., I, 5 ; ou la perle qui n'est qu'une maladie du coquillage: I, 6, 2). Son intelligence
limitée ne lui permet pas de juger sainement de la valeur toute relative des choses (I, 7,1; 9,1;
II, 10, 2) : elle s'enorgueillit stupidement d'objets qu'on méprise ailleurs parce qu'on les a en
abondance. Mais elle est en même temps assez rouée pour être venue à bout de l'homme
auquel le diable n'avait même pas osé s'attaquer (I, 1, 2). Elle sait tourner habilement la loi
divine pour en remontrer à Dieu en se faisant blonde ou rousse quand il est écrit dans
l'Evangile que nul ne peut changer ses cheveux noirs en blancs ou inverse ment (II, 6, 3) et
son astuce trouve moyen de ne pas contrevenir aux mots de l'Écriture : " Personne ne peut
ajouter à sa taille " en s'accrochant des chignons de faux cheveux par-derrière au lieu de se les
mettre au-dessus de la tête (II, 7, 2).

L'éloge est rarissime. Je n'ai trouvé pour ma part qu'un seul exemple de femmes jugées sans
réticences bonnes à quelque chose. Il s'agit de mères de famille veuves et avancées en âge qui
"formées par l'expérience de tous les sentiments [peuvent] facilement apporter aux autres le
soutien de leurs conseils et de leurs consolations, ayant passé par tous les états qui peuvent
mettre la femme à l'épreuve" (Virg. vel., IX, 3). C'est peu.

Il n'est pas impossible que Tertullien ait en réalité peur des femmes. Dans un article de
Science et Esprit (1987, p. 5-25 : Tertullien misogyne?), E. Lamirande insiste sur cet aspect.
Le plus grand tort du fard et de la toilette est d'induire l'homme en tentation (Cult., II, 2, 5).
Même des patriarches comme Abraham en ont été victimes (II, 2, 6). Et s'il faut en croire le
De res., LIX, 3 (ego me scio neque alia carne adulteria commisisse neque nunc alia carne ad
continentiam eniti), Tertullien lui-même se serait laissé prendre à leurs pièges. Mais le moyen
de résister à une beauté qui, avant même l'invention de la "toilette", avait séduit les anges
(Cult., I, 2, 3) ?
Que peut-on, que faut-il donc pour faire face à cet être dangereux et futile qu'est la femme?
La maintenir évidemment le plus possible dans un rôle subalterne.

Les Épîtres de saint Paul, dont Tertullien est tout nourri, rappellent à la femme en plusieurs
passages (par ex. 1. Cor., XI, 3-10) ses devoirs de soumission et de discrétion chez elle
comme à l'église : chez elle, elle est soumise à son mari ; à l'église, elle est voilée et
silencieuse. C'est une doctrine que Tertullien va exploiter à fond.

Certes, avant le péché, Eve était l'égale d'Adam, "appelée à aider l'homme et non à le
servir" (Marc., II, 11, 1: in adiutorium masculo, non in seruitium fuerat destinata). Mais
Tertullien s'empresse de prendre acte de la malédiction de la Genèse III, 16 pour souligner
l'inégalité de fait introduite par la faute dans cette égalité de droit: c'est le morceau de
bravoure qui ouvre le De cultu. De plus, la femme a séduit des anges. Paul dit bien qu'elle doit
porter le voile dans les assemblées "à cause des anges" (v.10). De fait, les exégètes semblent
hésiter sur l'interprétation à donner à ce verset (voir les commentaires de C. Spicq dans La
Sainte Bible de L. Pirot et A. Clamer, tome XI, 2, p. 247). Dans les notes qui accompagnent sa
traduction de la Genèse, E. Osty parle d'anges "gardiens du bon ordre dans les assemblées"
dont les écrits de Qumrân attesteraient la présence parmi les membres de la Communauté.
Tertullien, lui, n'hésite pas. Il ne peut s'agir que des anges pécheurs qu'il évoque en Cult., I, 2,
1 et auxquels il importe que les femmes cachent leur tête. Il est juste, en effet, que la face qui
a provoque la chute des anges "soit comme flétrie par son humiliation extérieure et par le
voile répandu sur sa beauté " (Marc., V, 8, 2, trad. De Genoude : de habitu humilitatis et
obscuratione decoris). La question du voile lui importe si fort que, non content d'en avoir
rempli le De uirginibus velandis, il y consacre de longs développements dans le De corona, le
De oratione, le Contre Marcion. La femme "tirée de l'homme et faite pour l'homme" (Marc.,
ibid.) doit porter sur sa tête la marque de sa potestas, et Tertullien lui-même s'adressant à son
épouse dans Ux., I, 1, 4 prend aisément le ton du maître: praecipio igitur tibi.

Soumise à son mari, consciente de sa culpabilité ancienne, la femme se gardera


évidemment de parler à l'église. Saint Paul le dit, et Tertullien s'en fait l'écho non sans
prolongements inattendus. Nous lisons dans Virg. vel., IX, 1 : non permittitur mulieri in
ecclesia loqui, sed nec docere, nec tinguere, nec offerre, nec ullius uirilis muneris ... sortem
sibi uindicare. Seul loqui vient de saint Paul (1 Cor., XIV, 35 Turpe est enim mulieri loqui in
ecclesia. Tout le reste est de Tertullien. Il s'explique de cette extension dans le De baptismo,
XVII, 5 : ce sont de faux Acta Pauli qui permettent à la femme d'enseigner et de baptiser.
Comment le vrai Paul permettrait-il de docere, quand il ne permet même pas de discere et
qu'il demande aux femmes de n'interroger leur mari qu'à la maison ? (ibid. : Si quid autem
uolunt discere, domi uiros suos interrogent). Inversement, Tertullien nourrit ses sarcasmes
contre les hérétiques de tout ce qu'il interdit à la chrétienne: " Quelle impudence chez leurs
femmes! Elles osent enseigner, disputer, exorciser, promettre des guérisons, peut-être
baptiser" (Praescr., XLI, 5).

Mais en rester là serait se condamner à une vue superficielle de l'attitude de Tertullien.


Quand il dit "mes bénies", "sœurs très chères", "compagnes de service" (Cult., Ux.), il n'est
pas moins sincère que quand il se répand en invectives et traite telle ou telle de "vipère archi-
venimeuse" (Bapt., I, 2) ou d' "infâme prostituée" (Praescr., XXX, 6).

Même si la femme est parfois l'être futile et dépravé qu'il décrit, il sait et croit qu'elle n'en
est pas moins créée par Dieu au même titre que lui, pourvue d'une âme comme la sienne et
promise comme lui à la félicité éternelle. Car s'il est une chose qu'on ne peut dénier à
Tertullien, c'est le souci de la vérité et la connaissance des Écritures. Il est parfois tenté
d'extorquer aux textes plus qu'ils ne disent. Mais dès que la saine doctrine est en jeu et qu'il
faut la défendre contre les hérétiques, il laisse là ses préférences personnelles et rappelle le
dogme. Nous l'avons montré jadis à propos du mariage dans les Mélanges P. Boyancé (Rome
1974, pp. 711-720).

Or ici le dogme, c'est que la femme est l'égale de l'homme aux yeux de Dieu; et Tertullien
s'emploie à le démontrer, par exemple dans le De anima, XXXVI. Il y souligne que l'âme n'a
pas de sexe préétabli. Il n'existe pas d'âmes féminines qui seraient inférieures à des âmes
masculines. Âme et chair sont "semés" en même temps dans l'utérus au moment de la
conception. D'ailleurs, la côte d'Adam était animée, si bien que l'âme d'Adam a servi aussi
bien que sa chair à constituer la femme.

Égaux du point de vue de la création, l'homme et la femme le sont dans l'Eglise où ils
peuvent bénéficier des mêmes charismes, notamment du don de prophétie. On sait que les
Montanistes faisaient grande confiance à leurs "prophétesses" et Tertullien cite avec éloges
Prisca et Maximilla (Cast., X, 5 ; Res., XI, 2 ; Prax., I, 5; Iei., I, 3). Mais bien avant la période
montaniste, il fait appel sans complexe au témoignage de visionnaires dont le charisme est
officiel et reconnu. C'est ainsi que, pour prouver que l'âme a une certaine corporéité, il nous
explique dans An. 1X, 4 qu'une "sœur" reçoit en extase des révélations durant les solennités
dominicales: "Elle converse avec les anges, quelquefois même avec le Seigneur. Elle voit et
entend des choses sacrées. Elle lit dans les cœurs de quelques-uns et donne des remèdes à
ceux qui le désirent" (trad. Steinmann). Or elle a vu une âme tenera et lucida et aerii coloris
et forma per omnia humana. Tertullien trouve cela tout à fait normal, puisque la Bible accorde
explicitement des visions aux femmes (Joël, II 28-29), comme il le rappelle en An., XLVII, 2 :
"Dieu a promis de répandre la grâce de l'Esprit Saint sur toute chair et sicut prophetaturos, ita
et somniaturos servos suos et ancillas suas".

Les visions viennent à cette sœur pendant les lectures, le chant des Psaumes, le sermon, les
demandes (petitiones), mais elle n'en fait part qu'après l'office. Ainsi la discipline paulinienne
est-elle sauve. Mais Tertullien tient à bien souligner (Marc., V, 8, 11) que cette obligation du
silence n'attente en rien à la fonction prophétique de la femme dans l'Église: "Saint Paul ...
leur interdit de parler, ne fût ce que pour s'instruire ; mais il prouve en leur enjoignant de se
voiler pour prophétiser, qu'elles ont le droit de prophétiser".

Comment d'ailleurs un sexe qui est celui de Marie - toujours et partout glorifiée par
Tertullien - pourrait-il être un sexe de second rang? Si le sexe d'Eve a perdu le genre humain
en faisant foi au serpent, c'est le sexe de Marie qui le rachète en faisant foi à Gabriel (Carn.,
XVII, 5) et Marc., II, 4, 5 redit l'"utilité' (profuturum) du sexe de Marie, au centre du mystère
de la rédemption. L'union de l'homme et de la femme (magnum sacramentum) ne symbolise-t-
elle pas l'union de Dieu et de l'Église ? (Cast., V, 3, entre autres). Aussi Tertullien tire-t-il
normalement les conclusions de cette égalité des sexes dans l'Église en faisant généralement
de l'homme le co-coupable du péché originel (cf. notre éd. du De Cultu p. 37, n. 3). Si l'on
compare avec le début du De cultu le récit de la chute dans le De patienta, V, 9 et suiv., on
constate que la faute y appartient autant, sinon plus, à Adam qu'à Eve. La charge de Cult. est
une exception.

La femme, enfin, ressuscitera comme l'homme au dernier jour, avec la même substance et
les mêmes prérogatives. Tertullien l'affirme solennellement en Cult. I, 2, 5 (voir notre éd.
dans "Sources chrétiennes" et le commentaire), mais avec des mots qui peuvent faire
problème.

Idem sexus qui et uiris ne signifierait-il pas en effet, comme le croyaient certains gnostiques
sur la foi du dernier logion de l'Evangile de Thomas : "car toute femme qui sera faite mâle
entrera dans le royaume des cieux" (voir éd. Jean Doresse Paris 1959, p. 110, avec le
commentaire pp. 204-205), que la femme ne peut accéder à la vie éternelle que si elle a été
préalablement transformée en homme ? L Lénaz, commentant le ut uterque sexus caelum
posset ascendere de Martianus Capella, II, 145, le croit et rapproche de cette affirmation
divers textes patristiques et le fait que la martyre Perpétue (Passion, X, 3) rêve qu'elle est
métamorphosée en homme avant d'affronter l'égyptien dans l'arène et de remporter la victoire
(Latomus, 39, 1980, p. 729 s.).

Il paraît impensable que Tertullien ne soit pas au courant de cette théorie qui est exposée en
clair dans Clément d'Alexandrie à propos des Valentiniens (Extraits de Théodote, Section A,
XXI, 3). Peut-être même la vise-t-il dans l'Aduersus Valentinianos, XXXII, 5, avec son
allusion ironique à un possible (ou impossible ? ) changement de sexe qui, de toute façon, ne
pourra faire autre chose de lui qu'un homme (voir l'édition de J.-C. Fredouille, S.C., pp. 146-
147, avec le commentaire, p. 347 ss., qui fait une autre approche de ce texte).

Mais s'il la vise, c'est pour s'en moquer, et c'est précisément à la fin de Val., XXXII, 5 qu'il
emploie la fameuse formule non angelus, non angela qui fait de l'être angélique (angelus)
l'équivalent dans l'au-delà de ce qu'est sur la terre l'être humain (homo et non uir ou
masculus). Il n'est pas une page du De resurrectione qui fasse la plus petite allusion à une
différence entre l'homme et la femme après la mort. Au contraire, il y est toujours question de
la chair (caro) dont on nous réaffirme en XLV, 4-5 ce qui a été dit dans le De anima sur son
lien indissoluble avec l'âme, sans aucune distinction de sexe. Cette chair sera angelificata
(XXVI, 7), habitum angelicum susceptura (XLII, 4). Le ch. XXXI, 7 cite le Veniet adorare
omnis caro d'Isaïe, 66, 23, et dans l'exégèse de la femme aux sept maris (XXXVI, 5), c'est
bien l'homme et la femme qui passeront tous deux à l'état angélique similes enim erunt angelis
... transituri in statum angelicum. Tertullien conclut avec fermeté (LXIII, 1) : resurget igitur
caro, et quidem omnis.

Si donc, de la naissance à la résurrection, la femme est l'égale de l'homme dans le plan


divin, elle est évidemment promise comme lui à la sainteté, et c'est ici que nous retrouvons les
préceptes du De cultu.

Car la sainteté, c'est bien ce que Tertullien ambitionne pour les femmes: "Vous devez être
parfaites comme votre Père qui est dans les cieux" (Cult., II, 1, 4). Certes, on peut s'amuser
des caricatures, des jeux de mots, se gausser des ridicules. Mais cela ne doit pas faire oublier
que d'emblée Tertullien place le problème de la parure féminine dans une perspective très
haute, celle de la foi, des promesses eschatologiques, du péché originel et de ses
conséquences. Si la femme ne doit jamais perdre de vue sa responsabilité dans la faute qui a
fait entrer le mal dans le monde, c'est que seule une obéissance absolue à la volonté divine
peut expier le désordre apporté au plan divin par sa désobéissance.

Or la volonté de Dieu se manifeste de deux manières : par la nature qu'il a créée et par
l'Écriture qu'il a inspirée. C'est pourquoi la femme veillera d'abord à éviter comme une faute
grave de modifier en elle la nature en se fardant, en se teignant les cheveux, en s'habillant
d'étoffes apprêtées. Tous ces artifices ne sont qu'un moyen pour Satan d'atteindre Dieu à
travers elle (Cult., II, 5, 3). Car le travail du divin potier, la plastica Dei, mérite le respect
(Cult., II, 5, 2-4), et pas seulement chez les femmes. L'athlète lourd qu'on a gavé pour lui
donner un corps "factice" (Spect., XVIII, 2), le pugiliste au nez écrasé, aux oreilles
boursouflées, tout déformé par les cicatrices des coups de cestes (Spect., XXIII, 7) ne sont pas
moins coupables à cet égard que la femme fardée.

La femme n'ira pas non plus bouleverser l'ordre voulu par Dieu en dérobant aux entrailles
de la terre des pierreries ou métaux précieux qu'il avait pris soin de lui cacher (Cult., I, 2, 1).
Elle respectera l'Écriture et y conformera sa conduite, sans chercher à en tourner les préceptes,
qu'il s'agisse d'obéir à son mari ou de se coiffer. La minutie du détail peut paraître ridicule;
mais finalement, n'est-ce pas à travers tous ces riens que se manifeste une ligne de conduite?
Pour Tertullien, aucun détail - même vestimentaire - n'est moralement indifférent. Tout est
prise de position pour ou contre Dieu: rien de commun entre le Christ et Bélial (I, 2, 5).

Avoir séduit les anges est une autre ignominie qui pèse sur la femme (Cult., I, 2, 1 ; Or.,
XXII, 5-6). Cela aussi, elle doit le racheter en s'efforçant de n'être jamais pour son prochain
un objet de tentation, quitte à dresser autour d'elle une forteresse (spirituelle!) comme le
militaire en campagne. Il faut citer en latin: Indue armaturam pudoris, circumduc uallum
uerecundiae, murum sexui tuo strue qui nec tuos emittat oculos, nec admittat alienos (Virg.
vel., XVI, 4). Tertullien en oublie d'être fidèle à sa notion de "nature", car si la femme est
laide, c'est tant mieux. Mais si elle est jolie, elle devra pour une fois dissimuler la beauté
qu'elle tient de la nature pour éviter d'être une occasion de chute (Cult., II, 2, 5 ; 3, 3). Mais
l'idéal reste beau!

La femme, enfin, respectera en elle-même par une chasteté parfaite le temple du Saint-
Esprit et la pureté de l'épouse du Christ (Cult., II, 1, 1). Elle portera donc un voile assez long
pour la dissimuler aux hommes et la réserver à l'époux céleste (Or., XXII, 9). Surtout, elle se
débarrassera de tout le "bagage" mondain qui risque de l'encombrer quand elle ira au-devant
de lui au jour du jugement (Cult., II, 9, 6 ss.). Car c'est trop peu pour Tertullien que la femme
soit effectivement chaste. Il faut que son aspect extérieur le dise (Cult., II, 13, 3). Il faut qu'on
voie qu'elle n'est pas de ce monde. Celle qu'il préfère vit en Dieu, pour Dieu, indifférente à sa
beauté, nuit et jour confite en prières, comme les "sœurs" qu'il donne en exemple à sa femme
dans Ux., I, 4, 3-4. Le mariage d'une telle femme avec un chrétien qui lui ressemble se réduit
alors à l'accord de deux âmes, complètement désincarnées, dans la louange et le service de
Dieu: " Ils prient ensemble, se prosternent ensemble, jeûnent ensemble, s'enseignant l'un
l'autre, s'encourageant l'un l'autre, se soutenant l'un l'autre. Ils sont tous deux de compagnie à
l'église, de compagnie au banquet divin, de compagnie dans les épreuves, les persécutions, les
consolations ... Ils se répondent psaumes et hymnes et se provoquent à qui célèbrera le mieux
son Seigneur" (Ux., II, 8, 7 ss.). Inversement, le mariage "charnel" et la maternité lui font
horreur, et il fait tout pour en détourner (voir notre art. déjà cité des Mélanges Boyancé).

Cette intransigeance s'explique. Comme tous les chrétiens de l'époque, Tertullien attend la
fin du monde et pense vivre les derniers temps. "Le temps est court" (tempus in collecto est)
est chez lui un véritable leitmotiv. Et ces derniers temps sont durs. En 202, à Carthage, la
persécution menace. Il faut s'y préparer, d'autant que Tertullien n'admet pas plus une foi
discrète qu'une chasteté qui se cache. La chrétienne vit au milieu des païens qui ne sont pas
sans qualités, mais ignorent la perfection. C'est elle qui doit la leur rendre sensible en étant
radicalement différente (Cult., II, 1).
Peut-être ce témoignage de chaque jour la mènera-t-il au martyre. Elle doit le savoir et
s'entraîner à supporter la souffrance et les privations. Déjà dans l'Ad Martyras, IV, 3,
Tertullien pressait les femmes d'accepter le supplice avec sérénité, et même de le rechercher
pour faire honneur à leur sexe: ut uos quoque, benedictae, sexui uestro respondeatis. Un mari,
des enfants, des habitudes douillettes, l'agrément d'être belle et adulée sont autant de
retinacula qui empêchent de voler où le devoir appelle. Il faut donc les retrancher, dans un
effort perpétuel de renoncement et un dépouillement progressif de l'homme charnel (Cult., II,
13, 5).

On ne peut dire que Tertullien méprise la femme. Il ne l'estime que trop. Mais ce qu'il aime,
ou ne veut aimer, en elle, c'est seulement son âme. Il ne songe qu'à son salut, et pour obtenir
d'elle toujours plus, il l'aiguillonne sans cesse, tour à tour suppliant et ironique, âpre et
persuasif, afin que dépouillée peu à peu de tout ce qu'il y a en elle de féminin, elle devienne le
pur esprit qui, dès ici-bas, eut être mis au nombre des anges: iam in terris ... de familia
angelica deputantur (Ux., I, 4, 4).

Il n'en reste pas moins qu'il nous a donné avec le De cultu, en même temps qu'une leçon
d'ascèse, un joli tableau de mœurs qui nous permet d'imaginer un peu la vie des femmes de
Carthage à l'orée du IIIe siècle.

Marie TURCAN

Reproduced by permission of the author - thank you.