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La notion d’entité en tant qu’obstacle épistémologique. Bachelard, la mécanique quantique et la logique.

Christian de Ronde et Vincent Bontems

Résumé : La mécanique quantique résiste à une interprétation directe en termes d’entités classiques. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à l’interpréter en relation avec la réalité physique. La notion d’entité a été élaborée pour expliquer le monde physique en lui appliquant trois principes logiques et ontologiques :

les principes d’existence, de non-contradiction, et d’identité. Gaston Bachelard a identifié cela comme un obstacle épistémologique, celui du « substantialisme » : la tendance spontanée à prendre les objets de la mécanique quantique pour des « choses », pour des miniatures de l’objet classique. La théorie quantique met en crise l’entité comme corrélat ontologique de la physique et, du même coup, toute la représentation classique issue de l’expérience macroscopique du monde. Dans cet article, nous entendons analyser en détail les contraintes que le formalisme de la mécanique quantique impose à ses interprètes et comment celles-ci doivent être prises en compte pour élaborer un nouveau schématisme.

La mécanique quantique résiste à toute interprétation directe en termes d’entités classiques, cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à interpréter sa fonction d’onde en relation avec la réalité physique. Le concept d’entité, c’est-à-dire d’un objet individuel doté d’une identité permanente, n’épuise pas nécessairement la réalité physique. Même s’il faut en reconnaître l’importance en physique classique, l’entité apparaît, dans le contexte de la mécanique quantique, comme ce que Bachelard appelle un « obstacle épistémologique » 1 , c’est-à-dire une idée ou une image qui entrave nos possibilités de penser le réel selon les exigences de la raison expérimentale, en l’occurrence selon l’accord des équations et des expérimentations en microphysique. L’obstacle est d’autant plus grand qu’il ne s’agit pas seulement d’une notion issue du sens commun. Certains obstacles épistémologiques résident au commencement de la science ; une fois la rupture épistémologique initiale accomplie, ils s’estompent ; tandis que d’autres sont formés par les schèmes de la science sédimentés sous forme d’évidences, qui font obstacle au progrès de la science quand une nouvelle rupture s’impose pour réinventer les schèmes appliqués au réel. Comme l’a souligné Dardo Scavino :

« Il est probable que ni la philosophie ni la science ne peuvent se soustraire tout-à-fait au sens commun d’une époque et à certaines images trop prégnantes. C’est ce que Gaston Bachelard nommait les ‘obstacles épistémologiques’. Toutefois, prenons garde quand il parle ‘d’obstacles’, car cela ne signifie pas que ces images ne puissent servir à élaborer une théorie à un moment donné » 2

1 Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1999 (1938).

2 Dardo Scavino, La filosofía actual, Buenos Aires, Paidos, 2000, p. 233-234.

Aristote élabora la notion d’entité pour expliquer le mouvement (le changement) en lui appliquant trois principes logiques et ontologiques 3 : les principes d’existence, de non-contradiction, et d’identité 4 . Toutefois, après avoir permis la logicisation de la physique aristotélicienne, l’entité n’a pas disparu lors de la rupture galiléenne, au contraire, elle a permis d’identifier le corrélat ontologique des équations de la physique classique (les points massiques, les ondes dans un fluide). La congruence des principes logiques et ontologiques a été conservée par la notion de « substance », définie par Kant comme une « analogie de l’expérience » ayant pour fonction d’unifier et de totaliser les phénomènes en leur conférant une eccéité, c’est-à-dire une identité à soi au cours du temps. La substance justifie la stabilité des objets de connaissance auxquels on applique les mêmes trois principes. L’entité, la substance, ou tout autre nom qu’on donnera à ce concept, se constitue donc comme le point d’application de la logique à une ontologie substantialiste, qui correspond au réalisme spontané comme à la géométrie élémentaire ou à la projection des équations classiques 5 . L’entité est ainsi un obstacle de premier et de second ordre pour penser la relation au réel de la mécanique quantique, car celle-ci rompt avec les échelles de la perception ordinaire des « choses », mais aussi avec la schématisation classique de la réalité physique sous la forme d’un système d’entités. En 1932, dans « Noumène et microphysique », Bachelard a analysé cet obstacle sous le nom de « substantialisme » : le substantialisme est la tendance spontanée à prendre les objets de la mécanique quantique pour des « choses », c’est-à-dire pour des miniatures de l’objet classique. Dans la mesure où elle décourage ce type d’interprétation, sans interdire une visée réaliste qui s’en dissocierait, la mécanique quantique invite à se former l’idée d’un « réalisme sans substance » 6 . Devant cette perspective abyssale, il faut reconnaître, avec Constantin Piron 7 , que la rupture épistémologique décisive que représente la mécanique quantique n’est pas encore parfaitement comprise, ni intégrée, par les physiciens et les philosophes des sciences. La théorie quantique remet en cause l’entité comme corrélat ontologique de la physique et, du même coup, toute la représentation classique issue de l’expérience macroscopique du monde. Cette représentation fondamentalement substantialiste est difficile à corriger : elle repose sur l’expérience quotidienne des choses, ainsi que sur le langage qui l’exprime, celui-ci faisant le lien avec la science en assimilant les entités physiques à des substances. La structure même du langage génère toute une ontologie

3 Samuel Sambursky, The Physical World of the Greeks, Princeton, Princeton University Press, 1988.

4 Karin Verlest et Bob Coecke, « Early Greek Thought and perspectives for the Interpretation of Quantum Mechanics: Preliminaries to an Ontological Approach » in The Blue Book of Einstein Meets Magritte, Dordrecht, D. Aerts (dir), Kluwer Academic Publishers. 1999, p. 167: « Les trois principes fondamentaux de la logique classique (aristotélicienne) : l’existence des objets de connaissance, le principe de non- contradiction et le principe d’identité, correspondent tous à un aspect fondamental de son ontologie. Cela s’illustre par les trois usages possibles du verbe ‘être’ : d’existence, de prédication, et d’identité. Le syllogisme aristotélicien commence toujours par l’affirmation d’une existence : quelque chose est. Le principe de non-contradiction porte sur la façon dont on peut parler validement de cet objet (lui attribuer des prédicats), c’est-à-dire sur la vérité et la fausseté de sa possession de telle propriété, et non sur son existence proprement dite. Le principe d’identité établit que l’entité est identique à elle-même à tout moment (a=a), garantissant ainsi la stabilité nécessaire pour la nommer (l’identifier) ».

5 Gaston Bachelard, La Philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1975 (1940), p. 108 : « l’importance de la solidarité que nous avons déjà marquée entre la géométrie euclidienne, la logique aristotélicienne et la métaphysique kantienne ».

6 Gaston Bachelard, Essai sur la connaissance approchée, Paris, Vrin, 1973 (1928), p. 298.

7 Constantin Piron, « Quanta and Relativity: Two Failed Revolutions » in The White Book of Einstein Meets Magritte, Dordrecht, D. Aerts J. Broekaert and E. Mathijs (dir), Kluwer Academic Publishers, 1999, p. 107-112.

spontanée, et les substantifs induisent, en particulier, la présupposition que le monde est composé de substances. Même si la science classique a rompu avec nombre d’obstacles issus de l’observation naïve, le langage ordinaire convient encore assez bien à la traduction de ses équations en termes d’entités. Pour Peter Harman 8 , l’évolution des théories physiques, depuis Galilée jusqu’à Maxwell, rend cette traduction de plus en plus indirecte : la physique mathématique s’est éloignée des grandeurs rapportables à des substances vers des grandeurs dynamiques. L’interprétation de ces théories reste néanmoins formulée dans un langage qui porte la marque et charrie les obstacles d’un « monde classique ». La mécanique quantique apparaît au-delà des limites de ce type de représentation, et sa traduction ontologique est en attente de la langue qui sera capable d’exprimer sa puissance conceptuelle. Dans cet article, nous entendons analyser certaines contraintes que le formalisme de la mécanique quantique impose à ses interprètes s’ils se réfèrent à des « entités ». Ce sont les contraintes formelles qui, à nos yeux, doivent être prises en compte pour élaborer un nouveau schématisme. Du point de vue métaphysique, cela revient à expliciter les conditions sous lesquelles le « réalisme sans substances » de Bachelard est envisageable. Cela rejoint l’idée originale de Hugh Everett selon laquelle la mécanique quantique devrait produire sa propre interprétation sans qu’il soit nécessaire de lui adjoindre une « théorie de la mesure » ou tout autre dispositif ad hoc. De ce point de vue, le problème n’est plus de savoir comment la mécanique quantique peut être pensée en termes d’entités, mais plutôt de savoir à quelles conditions, et selon quels concepts, la mécanique quantique peut être pensée comme une théorie physique, c’est-à-dire comme la représentation fidèle d’une réalité physique indépendante des représentations classiques.

L’indétermination en lieu et place de la détermination

Le principe ontologique fondamental de la logique classique aristotélicienne est la position d’existence, c’est-à-dire la présupposition que « quelque chose est ». Que ce soit ou non une entité, une chose à laquelle on puisse accorder unité et identité, demeure un enjeu et, à cette question de la réciprocité de l’être et de l’un, Aristote répond par l’affirmative : dire que quelque chose est revient à affirmer l’existence d’une entité, à le déterminer comme étant une substance. A contrario, Bachelard détecte dans le formalisme quantique une crise de cette ontologie substantialiste spontanée du langage :

« Finalement, comme ces phénomènes ambigus ne désignent jamais nos choses, c’est un problème d’une grande portée philosophique de se demander s’ils désignent des choses. D’où un bouleversement total des principes réalistes de la syntaxe de l’infiniment petit. Dans cette syntaxe, le substantif est désormais trop mal défini pour régner sur la phrase » 9

Ce constat était partagé par certains des pionniers de la mécanique quantique eux- mêmes. En 1927, Werner Heisenberg formula, s’inspirant du positivisme d’Ernst Mach, l’idée que la position d’existence de l’objet d’étude est suspendue, « indéterminée », tant qu’il n’est pas l’objet d’une observation : « Je crois que la formulation féconde de l’origine de ‘l’orbite’ classique serait la suivante : ‘l’orbite’ n’existe que lorsque nous

8 Peter Harman, Metaphysics and Natural Philosophy, Towoma, Barnes & Nobles, 1982.

9 Gaston Bachelard, « Noumène et microphysique » (1932) in Études, Paris, Presses Universitaires de France, 2001 (1970), p. 12.

l’observons » 10 . Comme aime à le rappeler Heisenberg, Albert Einstein lui-même avait exprimé l’idéal de rationalité l’ayant poussé à rompre avec les limites de la physique classique, en ces termes : « C’est seulement la théorie qui doit vous dire ce qui peut être observé ». Selon ces deux maximes, la théorie n’est plus seulement la gardienne des expériences, une construction élaborée pour sauver les phénomènes, elle constitue les conditions de possibilité de l’ontologie associée. Le précepte « n’est réel que ce qui est observable selon la théorie » prend deux orientations assez opposées : une suspension et une prescription. « Ce qui est » est ainsi soumis à une dialectique de révision constante :

d’une part, la restriction du réel aux observables du système quantique achève le processus de désubstantialisation de la physique, d’autre part, une induction formelle (au sens de Bachelard : la structure mathématique induit l’existence potentielle) impose que l’on infère l’existence de réalités physiques à partir des équations. L’analyse épistémologique de la mécanique quantique proposée par Niels Bohr, qui est basée sur la complémentarité des schèmes classiques (onde-corpuscule), repose, à la manière néokantienne, sur le postulat que la fonction d’onde constitue le fondement inconditionnel de l’objectivité, sans forcément refléter la structure de la réalité en elle- même (qui demeure inconnaissable). Cette perspective transcendantale est à l’opposée de la stratégie de réinvention de l’ontologie envisagée par Bachelard et Heisenberg : elle paralyse toute velléité de développer une intuition véritablement neuve de la réalité physique, car elle conserve l’obstacle substantialiste de l’entité, certes dédoublée, en maintenant à tour de rôle la détermination d’une onde ou d’une particule. Heisenberg n’a pu approfondir davantage la perspective qu’il tentait de dégager et dut se rallier à la notion régulatrice de complémentarité défendue par Bohr. Il se trouva forcé d’en revenir à l’analyse des représentations conceptuelles classiques qui, selon Bohr, « resteront le langage du physicien pour toujours ». Selon cette interprétation, l’indétermination de l’objet quantique est pensée comme résultant de notre ignorance, comme une incertitude portant sur ce que nous pouvons connaître. 11 Il s’opère alors un glissement de la problématique de l’ontologie quantique vers une critique de la théorie de la connaissance :

« […] ce qui est faux dans la formulation stricte de la loi de la causalité, ‘Si nous connaissons le présent avec précision, nous pouvons prévoir le futur’, n’est pas la conclusion mais la prémisse. Car, même en droit, nous ne pouvons connaître le présent en détail. Pour cette raison, tout ce qui est observé est une sélection opérée dans une plénitude de possibilités et une limitation de ce qui est possible dans le futur. Comme le caractère statistique de la théorie quantique est si intimement lié à l’inexactitude de toute perception, on pourrait penser que derrière les statistiques observées se cache encore un monde « réel » dans lequel la causalité est valable. Mais de telles spéculations nous paraissent, pour le dire clairement, infructueuses et absurdes. La physique n’a vocation à décrire que la corrélation entre les observations. On exprime mieux la situation de cette manière : toutes les expérimentations étant soumises aux lois de la mécanique quantique, et par conséquent à l’équation (1) [les inégalités de Heisenberg], il suit que la mécanique quantique signe l’échec final de la causalité » 12

10 Werner Heisenberg, « Ueber den anschaulichen Inhalt der quantentheoretischen Kinematik and Mechanik », (1927) traduit in Theory and Measurement, Princeton, Wheeler and Zurek (dir.), Princeton University Press, 1983, p. 62-84.

11 Comme l’ont remarqué Jan Hilgevoord et Joos Uffink (« The Uncertainty Principle » in The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Winter 2001 Edition), Edward Zalta (Ed.), 2001, section 3) Niels Bohr se réfère au principe d’indétermination pour déterminer les limites de son principe de complémentarité.

12 Werner Heisenberg, Op. cit., p. 83.

De notre point de vue, cette conception opérationnaliste 13 de la mécanique quantique, comme procédure algorithmique prédisant les résultats des mesures, va complètement à l’encontre de l’idée même de science de la nature, en privant l’activité du physicien de toute visée réaliste. Pour autant, Heisenberg a raison de condamner toute construction d’un « arrière-monde » qui serait encore à l’image du monde classique. Notre intention est de prendre au sérieux la mécanique quantique en tant qu’elle exprime des aspects du réel et qu’elle ne se réduit pas à un calcul rendant possible une prévision expérimentale correcte. Pour cela, il faudra demeurer au plus près du sens du principe d’indétermination 14 de Heisenberg, c’est-à-dire rester fidèle à une visée réaliste dégagée des écueils symétriques que sont le substantialisme classique et la suspension totale de l’ontologie. Si la mécanique quantique renseigne sur la nature, si elle exprime un rapport objectif 15 à la réalité physique, il faut comprendre comment le principe de Heisenberg définit un certain « mode d’existence », une indétermination du réel. Prenant ses distances avec les présupposés métaphysiques de la physique classique, Heisenberg configure un nouveau mode d’existence, complémentaire avec celui de l’entité. La visée réaliste du physicien quantique lui semblait, en effet, dépasser les représentations classiques en termes d’entités actuelles. Les systèmes d’actualités, c’est- à-dire composés d’individualités permanentes, ne suffisent plus à décrire le réel. Il faut ajouter à « l’être en acte » comme aurait dit Aristote, l’existence de la potentialité :

« L’on pourrait peut-être la traiter de tendance ou de possibilité objective, de potentia, au sens de la philosophie aristotélicienne. En fait, je crois que le langage effectivement utilisé par les physiciens lorsqu’ils parlent des phénomènes atomiques implique dans leur esprit des notions analogues à celle du concept de potentia […] L’on pourrait même simplement remplacer le terme ‘état’ par le terme de potentialité alors le concept de ‘potentialité coexistante’ est tout-à-fait raisonnable, puisqu’une potentialité peut comporter tout ou partie d’autres potentialités » 16

En introduisant la notion de « potentialité », Heisenberg fournit donc la contrepartie positive de la désubstantialisation radicale que produit son principe d’indétermination. Saisi dans toutes ses implications, ce principe définit un certain mode d’existence des propriétés de la réalité microphysique, il établit que les états d’un système quantique demeurent indéterminés (en l’absence de mesure), qu’ils ont le mode d’existence de l’« être en puissance », de la potentialité, qui n’est pas une pure et simple possibilité logique. Heisenberg accorde ainsi à la réalité physique de ne pas se réduire à l’actualité. Potentialité et indétermination, prise dans leur acception quantique, sont les deux faces de la même médaille, de la même synthèse conceptuelle, tout comme l’entité et la détermination l’étaient dans le système classique. Le mode d’existence de la potentialité ne se ramène pas simplement, toutefois, à celui de la « puissance » aristotélicienne : la puissance est puissance d’un acte, elle est finalisée ; la potentialité est, au contraire, ce qui ne se réduit pas aux conditions d’une seule actualisation, mais de plusieurs. Dans ces conditions, si la théorie quantique exprime la réalité potentielle et que le principe d’indétermination de Heisenberg constitue l’unique critère possible d’existence au sein de la mécanique quantique, c’est à travers ce principe qu’il convient d’expliciter

13 Mario Bunge, Philosophie de la physique, Paris, Seuil, 1975, p. 135-149.

14 Nous adoptons la traduction « príncipe d’indétermination » plutôt que « príncipe d’incertitude » car les inégalités de Heisenberg ne sont pas un reflet d’une ignorance subjective mais d’un état objectif.

15 Il convient ici de prendre garde à ne pas confondre cette objectivité avec une objectivation du réel sous forme d’objets classiques, c’est-à-dire d’entités. La concordance des équations et des expérimentations est parfaitement objective alors même que l’objectité (le fait d’être un objet) change de sens.

16 Werner Heisenberg, Physique et philosophie, Paris, Albin Michel, 1961, p. 240.

la visée réaliste (mais non-substantialiste) de la mécanique quantique. Alors le principe d’indétermination devient un fondement analogue au principe d’existence de la logique classique, mais avec des conséquences radicalement différentes 17 . Selon Bachelard, le principe d’indétermination de Heisenberg constitue le principe premier d’une réforme de l’ontologie : « Nous y avons exploité sous le nom de postulat de non-analyse le principe de Heisenberg dont la fonction généralisée revient à interdire la séparation des qualités spatiales et des qualités dynamiques dans la détermination du micro-objet » 18 . Ainsi, ce principe joue sur les deux plans, logique et ontologique, et il opère aussi les deux types de révision : dissolution et induction. Par les contraintes qu’il pose sur la détermination simultanée de la position et de l’impulsion, il ruine le postulat cartésien que le réel est décomposable en éléments simples et localisables, et il suggère une nouvelle synthèse de l’être et du mouvement dans la notion d’existence potentielle. Lindétermination devient un concept positif à valeur opératoire, reste à en déterminer les conséquences.

La superposition au lieu de la non-contradiction.

La dissolution de l’ontologie du sens commun et de la physique classique induite par la mécanique quantique implique la critique du langage substantialiste jusque dans ses structures logiques. Même le principe de non-contradiction, qui est traditionnellement associé au principe du tiers-exclu, n’est pas épargné par les effets épistémologiques de la mécanique quantique. Ce vénérable principe, tenu pendant des siècles pour le plus fécond, la pierre de touche de toute rationalité, le garde-fou contre les dérives du langage et le piège des apparences, paraît bien étrange dans l’atmosphère d’une théorie où « ce qui est » ne peut être déterminé qu’en accord avec des restrictions non-triviales imposées par le formalisme. Bachelard considère pour cette raison que la logique doit entrer dans une phase non-aristotélicienne pour intégrer la souplesse des raisonnements de la mécanique quantique. Dans La Philosophie du non, il rapporte certains résultats de la thèse de Paulette Destouches-Février 19 , qu’il dirigea, sur la possibilité d’appliquer aux propositions de la mécanique quantique une logique trivalente. Le principe du tiers- exclu y est remplacé par le concept d’un « tiers-état » entre présence et absence. Cette logique trivalente ne révise pas tant le principe de non-contradiction lui-même quelle ne suspend son association au principe du tiers-exclu en transposant au plan logique les contraintes expérimentales :

« Il suffit pour cela qu’une proposition qui désignerait la place précise d’un corpuscule soit déclarée incomposable logiquement avec une proposition qui désignerait l’état dynamique précis du même corpuscule. Qu’on se rende bien compte que les deux propositions sont prises ici dans leur sens formel, en les détachant de leur sens physique. (…) L’interdiction joue entre des propositions, non plus entre des expériences » 20

17 Pieter Vermaas (A Philosophers Understanding of Quantum Mechanics, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p. 40) note expressément que l’on peut utiliser la notion d’indétermination pour caractériser l’état d’une propriété : « Une propriété appartenant à un système n’a pas besoin d’être possédée ou non possédée mais peut avoir un troisième statut ontologique d’existence indéterminée ».

18 Gaston Bachelard, La Philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1975 (1940), p. 109.

19 Paulette Destouches-Février, Déterminisme et Indéterminisme, Paris, PUF, 1955.

20 Gaston Bachelard, La Philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1975 (1940), p. 123.

De la sorte, cette logique évite le problème ontologique plutôt qu’elle ne l’affronte. Sa tentative de résoudre la tension flagrante entre les principes de superposition et de non-contradiction demeure inaboutie 21 . Car la superposition génère une structure mathématique qui ne se plie pas aux règles issues du principe de non-contradiction parce qu’elle reflète justement une réalité inexprimable par les concepts classiques :

« La nature des relations dont le principe de superposition impose l’existence entre les états de tout système est d’un type qui ne peut être expliqué à l’aide des concepts physiques familiers. On ne peut au sens classique se représenter un système qui soit en partie dans deux états et en voir l’équivalence avec ce système complètement dans un autre état. Il y a là une idée entièrement neuve, à laquelle on doit s’habituer et à l’aide de laquelle on doit entreprendre de construire une théorie mathématique exacte sans disposer d’aucune représentation détaillée classique » 22

Un état quantique peut posséder des propriétés contradictoires, le spin peut être en même temps « en haut » et « en bas », par exemple, et le chat de Schrödinger « mort » et « vivant » à la fois. Evidemment, du point de vue classique, il est impossible qu’une chose soit à la fois en un état et en l’état opposé (et c’est cela que Schrödinger entend rendre manifeste avec son chat). Il n’y a pas de sens à parler d’état superposé dans la vie courante. La superposition constitue, pour cette raison, l’un des aspects les plus énigmatiques de la réalité quantique considérée du point de vue classique. Elle est aussi, par conséquent, une contrainte des plus claires pour une interprétation réaliste de la mécanique quantique. Elle marque une profonde rupture épistémologique avec les raisonnements classiques. Considérant les travaux de Paul Dirac, Bachelard estime que l’obstacle du substantialisme est « éclaté » par le formalisme de la mécanique classique en un non-substantialisme de la superposition :

« L’unité de la substance, qu’une ontologie primitive supposait sans discussion, n’est plus qu’une vue systématique qui empêche souvent d’ordonner le pluralisme des états différents d’une substance. Pour une philosophie qui part, comme il convient, de règles méthodologiques, la règle doit être un plan d’observation ; elle doit disperser, en suivant une règle précise, l’ensemble de ses observables, les différents cas de son observation. Une substance est une famille de cas » 23

Mais, il n’y a, à ce jour, aucune interprétation capable de rendre compte de la notion de superposition, hormis quelques spéculations métaphysiques extravagantes sur les univers multiples, que les interprétations « à la Everett » peuvent tolérer mais qui ne résolvent l’énigme que par un mystère plus grand encore 24 . La difficulté d’accorder un sens consistant à la notion de superposition, c’est-à-dire d’identifier le caractère original de la réalité quantique qu’elle exprime, est redoublée par les obstacles immédiats que le principe de non-contradiction suscite dès lors qu’on examine la difficulté sur le plan logique. Là encore, une forme subtile du substantialisme fait obstacle : en présupposant

21 Un autre développement intéressant au sujet de la structure non classique du formalisme quantique qui se fonde sur le théorème de Gödel et l’indécidabilité des propriétés à été mis en avant par Sven Aerts, « Undecidable classical properties of observers », International Journal of Theoretical Physics, n°12, 2005, p. 2113-2125.

22 Paul Dirac, The Principles of Quantum Mechanics, 4th Edition, London, Oxford University Press, 1974 (1930), p. 12.

23 Gaston Bachelard, La Philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1975 (1940), p. 90.

24 Bryce DeWitt et Neil Graham, The Many-Worlds Interpretation of Quantum Mechanics, Princeton, Princeton University Press, 1973.

l’identité des entités abstraites qu’elle manipule au sein de ses propositions, la logique formelle s’enferme dans l’horizon classique et empêche le développement d’un schéma de pensée plus adéquat. A la lumière de ce que nous avons appris sur son histoire et sur son formalisme, il semble que pour penser en accord avec la structure de la théorie quantique il faille aller au-delà des concepts classiques et, en particulier, du principe de non-contradiction. Certes, il suffit d’abandonner le principe du tiers-exclu, ou de préciser qu’il ne devient applicable que si la réalité s’est actualisée en entités, pour rétablir une cohérence au plan logique. Mais la superposition porte sur un mode d’existence plus profond que celui que la logique classique est capable de concevoir : comment des propriétés contradictoires peuvent-elles être attribuées à « quelque chose » de réel ? Pour comprendre cela, il faut reconsidérer la validité du troisième principe de la logique, le principe d’identité, en tant qu’il attribut implicitement à tous les objets auxquels il s’applique une individualité qui est celle de l’entité.

La complémentarité plutôt que l’identité ?

Une révolution scientifique s’est opérée en mathématique et en physique au tournant du XIX e et du XX e siècle qui a ébranlé les certitudes de la pensée classique. Pour Bachelard, ce fut une révolution de la même ampleur que la « nouvelle physique » de Galilée, car elle implique l’abandon de l’objet classique en tant qu’entité dotée d’une individualité permanente : « il faut renoncer à la notion d’objet, de chose, tout au moins dans une étude du monde atomique. L’individualité est un apanage de la complexité, et un corpuscule isolé est trop simple pour être doué d’individualité » 25 . En soulignant que les objets de la microphysique ne sont pas des individus, Bachelard critique de manière radicale la notion d’entité en tant que point d’application de la logique au réel : les objets quantiques ne sont pas des entités qui obéissent au principe d’identité. Si la remise en cause de ce principe paraît impossible, c’est parce qu’il semble être la condition première pour tenir un discours cohérent, pour manipuler des symboles qui gardent le même sens. C’est pourquoi Bachelard propose de distinguer le « principe de tautologie », qui pose la permanence de la signification d’un mot, du principe d’identité, qui pose la permanence des propriétés d’une chose. Le principe de tautologie s’applique à tout, même à l’irréel, à l’imaginaire ; il porte sur la référence du mot et non sur son référent. Alors que « le principe d’identité pose la permanence d’un caractère ou d’un groupe de caractères d’un objet. Il est la base d’une physique » 26 . Cette physique est la physique classique, celle qui traite dentités. La révolution conceptuelle de la mécanique quantique transforme, complexifie et généralise le réalisme en le libérant du paradigme de l’objet classique et implique de dissocier les principes de tautologie et d’identité. Les symboles gardent le même sens d’une page à l’autre, mais rien ne garantit qu’ils fassent pour autant référence à des entités qui demeurent identiques à elles-mêmes au cours du temps, au contraire il faut concevoir que la référence à un « électron » n’implique pas la postulation de l’existence d’« un » électron. Mais cette impossibilité de se référer en mécanique quantique à un objet comme s’il s’agissait d’une entité, d’un individu doté d’une identité permanente, a entraîné le plus souvent la suspension de toute visée ontologique, ce qui traduit les limitations de la visée ontologique par laquelle on prétend rendre compte de la mécanique quantique. Schrödinger s’était montré sensible à cette difficulté et usait d’un vocabulaire paradoxal,

25 Gaston Bachelard, « Noumène et microphysique » (1932) in Etudes, Paris, PUF, 2001 (1970), p. 19.

26 Gaston Bachelard, La Philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1975 (1940), p. 115.

invoquant la « non individualité » d’une particule 27 . Il déclarait ainsi que les physiciens ont « […] été contraint d’abandonner l’idée qu’ […] une particule est une entité individuelle qui possède toujours son ‘eccéité’ (sameness). Tout au contraire, nous voilà forcé d’affirmer que les constituant ultimes de la matière n’ont absolument aucune ‘eccéité’ » 28 , il poursuit ainsi : « Ce n’est pas une question d’être capable de s’assurer de l’identité dans certains cas et de ne pas en être capable d’en d’autres. Il est hors de doute que la question de ‘l’eccéité’, de l’identité, n’a vraiment et réellement aucun sens » 29 . Ainsi, le principe d’identité se trouve étroitement limité et encadré par la structure formelle de la théorie quantique. Schrödinger était lucide à ce sujet :

« Je veux dire ceci : la particule élémentaire n’est pas un individu ; elle ne peut être identifiée, elle manque d’‘eccéité’. Ce fait est connu de tout physicien, mais il est rarement mis en évidence comme il le mériterait dans la littérature destinée aux non spécialistes. En langage technique, cela est indiqué en précisant que les particules ‘obéissent’ aux statistiques quantiques, que ce soit celles d’Einstein-Bose ou celles de Fermi-Dirac. […] La conséquence est, loin d’être évidente, que l’insoupçonnable démonstratif ‘cet’ n’est plus applicable en toute rigueur à, disons, un électron, sauf avec prudence, dans un sens restreint, et parfois pas du tout » 30

Il ne s’agit pas ici de s’en tenir à une interprétation « statistique » de la mécanique quantique, car les expériences sur une seule particule ont montré son insuffisance, mais de reconnaître que même lorsqu’il s’agit d’« un seul » électron, celui-ci ne possède pas les propriétés d’eccéité d’une entité ordinaire. Mais la question de l’identité n’est, la plupart du temps, traitée dans le champ de l’épistémologie de la mécanique quantique qu’en relation avec le problème des particules « indiscernables », alors que ce dont il est question est bien la limitation de l’application du principe d’identité à n’importe quel système quantique 31 . Hélas, la crise de la notion d’identité n’est pas perçue dans toute sa profondeur, et l’obstacle épistémologique de l’entité subsiste, si bien que la plupart des analyses continuent de discuter cette question en termes d’objets individués. Comme le notent Michael Redhead et Paul Teller :

« Les interprètes de la mécanique quantique s’accordent largement sur le fait que les concepts classiques ne s’appliquent pas sans modification ou restriction aux objets quantiques. Dans la formulation de Bohr, cela se traduit par le fait qu’on ne peut appliquer simultanément des concepts complémentaires, tels que la position et le mouvement, sans restriction. En particulier, cela signifie que l’on ne peut attribuer de trajectoires classiques, bien définies, à des systèmes quantiques. Mais d’un point de vue plus fondamental, il semblerait que les physiciens, y compris Bohr, persistent à penser les objets quantiques classiquement comme des choses individuées, capables, au moins conceptuellement, de porter des étiquettes. C’est cette présupposition et ses implications qu’il nous faut comprendre et examiner de manière critique » 32

27 Erwin Schrödinger, « La signification de la mécanique ondulatoire » in Louis de Broglie, physicien et penseur, Paris, Albin Michel, 1954, p. 25.

28 Erwin Schrödinger, Science & Humanism, Cambridge University Press, Cambridge, 1951, p. 18.

29 Ibid., p. 17. 30 Erwin Schrödinger in Interpreting Bodies: Classical and Quantum Objects in Modern Physics, Princeton, E. Castellani (dir), Princeton University Press, 1998, p. 197.

31 Christian de Ronde, Graciela Domenech et Federico Holik, « Entities, Identity and the Formal Structure of Quantum Mechanics » in Contactforum Sructure and Identity at the Koninklijke Vlaamse Academie van België 2007, Bruxelles, W. Christiaens and K. Verelst (dir), à paraître. Graciela Domenech et Christian de Ronde, C., « Non-Individuality in the Formal Structure of Quantum Mechanics », Manuscrito, 2010, sous presse. 32 Michael Readhead et Paul Teller, « Particle labels and the theory of indistinguishable particles in quantum mechanics », The British Journal for the Philosophy of science, n° 43, 1992, p. 201-218.

Le principe d’identité pose en effet qu’une entité est identique à elle-même à chaque instant du temps, et par conséquent autorise de nommer et d’identifier ce qu’elle est. Il change l’existence ponctuelle en la présomption d’une identité permanente. Dès lors, il unifie nos représentations successives ainsi que les différents points de vue qui les ont produites. Spontanément, le physicien observant une chambre de Wilson aura tendance à y voir le trajet d’une particule et à lui conférer une identité, une histoire individuelle, alors que Schrödinger conseille justement de se représenter la série des détections dans une chambre à bulles comme une suite d’événements et non la trace d’« une » particule. Chaque détection représente une actualisation. En mécanique quantique, le principe de complémentarité permet d’alterner des représentations différentes de l’objet d’étude, la fonction d’onde, qui sont incompatibles du point de vue de son identité. Toutefois, ce n’est pas son identité à soi, son eccéité qui est ainsi remise en cause ; la contrainte porte plutôt sur chacune des représentations définies par une configuration expérimentale spécifique – et c’est à ce niveau, déjà traduit en termes d’entités actuelles, que se situe l’incompatibilité / la complémentarité des schèmes. Le raisonnement de Bohr est une rationalisation de la valeur opératoire de la mécanique quantique qui ne vise à réformer que la signification de l’objectivité sans formuler de positions ontologiques claires sur la réalité quantique. Le principe de complémentarité est censé jouer le rôle d’un principe régulateur pour manipuler des représentations, séparément consistantes mais mutuellement exclusives, des états du système. Bohr prétend établir la cohérence d’une incohérence : « On doit, en général, se préparer à admettre le fait qu’une élucidation complète d’un seul et même objet puisse exiger plusieurs points de vue qui invalident la possibilité d’une unique description » 33 . Puisque la description de certains phénomènes quantiques exige une description en termes de particule, et d’autres en termes d’onde, la complémentarité garantit, comme principe régulateur, la consistance de la connaissance classique et la restauration d’une description dédoublée de la réalité physique. Ainsi, l’identité de ce qui est représenté est dissoute, puisqu’il n’est plus vrai qu’il demeure invariant et identique à lui-même à travers les expériences. Tout au contraire, la complémentarité prescrit l’inverse, à savoir que ce qui est contradictoire, les aspects qui ne sont pas identiques à eux-mêmes, constituent du point de vue opératoire – l’objet d’étude consistant. Toutefois, était-ce l’enjeu du questionnement du principe d’identité ? Le principe de complémentarité ne jette aucune lumière sur le mode d’existence de la réalité quantique, il ne fait qu’indiquer une procédure pour ne pas se heurter à des contradictions au niveau des traductions langagières des diverses expérimentations. Schrödinger était en droit de demeurer insatisfait : de son point de vue, le principe de complémentarité n’était qu’un pis-aller auquel Bohr était conduit faute d’avoir perçu la nécessité d’abandonner la notion d’entité. La complémentarité combine deux schèmes d’identité classique au lieu de repenser la notion d’identité sur des bases quantiques. Bachelard avait saisi la nécessité d’aller au-delà de la complémentarité pour penser la réalité quantique en tant que potentialités :

« Dans le monde inconnu qu’est l’atome, y aurait-il donc une sorte de fusion entre l’acte et l’être, entre l’onde et le corpuscule ? Faut-il parler d’aspects complémentaires ou de réalités complémentaires ? Ne s’agit-il pas d’une coopération plus profonde de l’objet et du mouvement, d’une énergie complexe où convergent ce qui est et ce qui devient ? » 34

33 Niels Bohr, « The quantum of action and the description of nature » (1929), in Collected works, Amsterdam, E. Rüdinger, (Ed.), North-Holland, 1985, p. 208-217.

34 Gaston Bachelard, « Noumène et microphysique » (1932) in Etudes, Paris, PUF, 2001 (1970), p. 12. Le terme « fusion » était d’ailleurs celui qui était employé par Einstein dans son article de 1909.

Pour lui, il ne faut pas se contenter de penser le corrélat ontologique pseudo- classique du résultat final des expériences (l’onde ou le corpuscule), mais saisir la visée ontologique que guide, dans l’espace des phases, la fonction d’onde elle-même :

« l’espace de l’intuition ordinaire où se trouvent les objets n’est qu’une dégénérescence de l’espace fonctionnel où les phénomènes se produisent. Or, la science contemporaine veut connaître des phénomènes et non pas des choses » 35

Ce type de représentations abstraites n’est traduisible ontologiquement qu’en termes d’énergie potentielle et d’actualisations :

« L’énergie peut d’ailleurs, sous forme potentielle, occuper un volume sans limite précise ; elle peut s’actualiser en des points particuliers. Merveilleux concept placé comme un intermédiaire numérique entre le potentiel et l’actuel, entre l’espace et le temps ! Par son développement énergétique, l’atome est devenir autant qu’être, il est mouvement autant que chose. Il est l’élément du devenir-être schématisé dans l’espace-temps » 36

Pour Bachelard, la question du réalisme était donc résolue, d’une part, en accordant un statut ontologique aux structures mathématiques de la théorie, celui de la réalité nouménale, et plus particulièrement aux opérateurs de la mécanique quantique ; d’autre

part, en esquissant une modalisation du réel, entre la virtualité des mathématiques, les

potentialités des opérateurs, et l’actualité des mesures. Cette réélaboration de l’ontologie implique d’abandonner le vocabulaire des entités pour se refonder sur les relations 37 .

Au-delà de la notion d’entité

Nous estimons que la notion d’« entité », qui agrège autour d’elle la structure de la logique d’Aristote, le schématisme des systèmes d’entités issu de la physique classique, et les projections substantialistes du langage ordinaire, constitue un exemple parfait de ce que Bachelard a désigné en tant qu’« obstacle épistémologique ». La présupposition, le plus souvent implicite et inaperçue, que la réalité se compose d’entités restreint et conditionne les possibilités de penser la structure formelle de la mécanique quantique en exigeant sa traduction en une ontologie substantialiste, dépassée et inadéquate. Dans la Formation de l’esprit scientifique, un obstacle épistémologique désignait un complexe d’images qui génère un blocage psychologique de l’esprit scientifique. Si le philosophe de Bar-sur-Aube a surtout illustré sa doctrine à l’aide d’exemples tirés du

XVII e siècle, c’est-à-dire d’une époque où les physiciens refoulent les « explications »

métaphoriques des phénomènes pour leur substituer une description mathématisée, il serait faux de croire que les obstacles appartiennent à un temps révolu, antérieur à la

mathématisation des sciences. Ils resurgissent, au sein même de la science, dès que se présentent des concepts révolutionnaires qui rompent avec les évidences sédimentées

dans la science antérieure. Se heurter à des obstacles est inévitable à chaque rupture

importante. Ce mécanisme de défense de la psyché du chercheur peut le conduire à privilégier les apparences familières par rapport aux abstractions, ou bien à négliger la rectification de son langage et de ses intuitions par les concepts scientifiques. Ainsi, de

35 Gaston Bachelard, La Philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1975 (1940), p. 109.

36 Gaston Bachelard, Le Nouvel Esprit scientifique, Paris, PUF, 1983 (1932), p. 72. 37 Jean-Hugues Barthélémy et Vincent Bontems, « Relativité et réalité. Nottale, Simondon, et le réalisme des relations », Revue de Synthèse, Paris, Albin Michel, janvier-mars 2001, n°1.

nombreux physiciens adoptent une attitude quasi-schizophrénique : ils raisonnent selon les contraintes de la mécanique quantique tant qu’ils en manipulent les équations, mais ils basculent brusquement dans un système de pensée classique et substantialiste dès qu’ils essaient d’en rendre compte avec des mots et des images. Les implications épistémologiques de l’interaction technique avec la nature aux niveaux atomique et subatomique ont ouvert le chantier immense d’une réinvention de l’ontologie. Heisenberg proposait de l’opérer grâce au principe qu’il avait inventé et, à bien des égards, la « solution » imposée par Bohr en termes de complémentarité, paraît en recul par rapport à ce programme. En mécanique quantique, le recours à des notions classiques, mêmes dialectisées, est inapte à produire la pleine compréhension de la visée de la théorie :

« Nous ne pouvons éviter d’employer un langage charriant toute une philosophie traditionnelle. Nous demandons : En quoi consiste un proton ? Est-ce qu’un électron peut se diviser ou est-il indivisible ? Le proton, est-il élémentaire ou composite ? Mais toutes ces questions sont mal posées, parce que des mots, tels que ‘diviser’ ou ‘consister en’ ont en grande partie perdu leur signification. Il est de notre devoir d’adapter notre pensée et notre langage – en fait, notre philosophie scientifique à la nouvelle situation produite par les preuves expérimentales. Malheureusement, cela est très difficile. De fausses questions et de fausses images s’immiscent immédiatement en physique des particules et conduisent à des développement qui ne correspondent pas à la situation réelle dans la nature » 38 .

Il nous semble qu’une telle déclaration s’éclaire dès qu’on y reconnaît l’identification d’un obstacle épistémologique. Relue ainsi, elle invite à reprendre la proposition initiale de Heisenberg et de Bachelard de repenser le mode d’existence de la réalité quantique comme potentialité, en rupture avec l’ontologie substantialiste, et selon le principe d’indétermination. Dans le droit fil de cette refonte de l’ontologie, le principe de superposition peut induire, par sa structure formelle, une critique radicale de la notion d’entité en tant que substance stable. Enfin, si le principe de complémentarité suffit à accorder une visée réaliste partielle aux résultats obtenus dans divers contextes expérimentaux, il apparaît insuffisant pour repenser, comme l’exigent Schrödinger et Bachelard, la notion d’identité au-delà des limitations du principe d’identité. Cette tâche peut cependant être envisagée en précisant la notion de potentialité par l’hypothèse de la « préindividualité », introduite par Gilbert Simondon : elle désigne une phase de l’être qui est « plus qu’unité et plus qu’identité, capable de se manifester comme onde ou corpuscule, matière ou énergie » 39 . Ce sera l’objet d’un autre article. L’entité – conçue comme une existence individuelle en acte et dotée d’une identité permanente impliquant la non-contradiction de ses propriétés – n’est plus un concept opératoire en mécanique quantique ; c’est même un obstacle épistémologique et, en tant que tel, il devrait être évité (sous ce nom ou un autre) de s’y référer en épistémologie comme dans tous les autres discours prétendant traduire la mécanique quantique dans le langage ordinaire. Cela conduit, dans un premier temps, à une épuration du langage, mais celle-ci ne saurait suffire. Il est temps d’élaborer des schèmes conceptuels neufs, ainsi que la syntaxe et le vocabulaire appropriés, pour rectifier nos intuitions au contact de la structure formelle et de la phénoménotechnique de la mécanique quantique.

38 Werner Heisenberg, Interpreting Bodies: Classical and Quantum Objects in Modern Physics, Princeton, E. Castellani (dir), Princeton University Press, 1998, p. 218. 39 Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Paris, Million, 2005, p. 26.