lundi 8 février 2016 LE FIGARO

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CHAMPS LIBRES
DÉBATS

Bonnes feuilles

■ Vous ne le verrez pas chez Laurent Ruquier ni rire à gorge déployée entre une star de la télé-réalité et un
sportif de haut niveau. Jean-Pierre Le Goff construit une œuvre exigeante dans laquelle il détaille les idées et
les habitudes qui façonnent et transforment nos sociétés. De Mai 68, l’héritage impossible à La Fin du village,
le sociologue a défini le « gauchisme culturel », décrit la désocialisation en marche et dénoncé sans relâche
l’autodestruction de la politique. Son dernier essai, Malaise dans la démocratie (Stock),
frappe par la pertinence intellectuelle, la finesse de discernement et la fermeté sereine qui s’en dégagent.
Depuis les années 1970, l’individu est devenu la seule
mesure politique et sociale,
ne. De nouveaux « sans-culottes » inexplique-t-il, et nous avons
dividualistes y sont présents en nombre
abandonné toute dimension
Le nouvel individualiste est en fait un et entretiennent la méfiance systémati« faux gentil » qui ne supporte ni la que contre l’État, surveillent les goucollective, historique et insticontradiction ni le conflit, non plus que vernants, les riches et les puissants,
tutionnelle. Le monde qui en
le tragique inhérent à la condition hu- pratiquent la délation et le lynchage
découle, insaisissable parce
maine et à l’histoire. Il s’est construit médiatique. Ce qu’il faut bien appeler
que de plus en plus fictif, a été
un monde à part où il vit, se protège de une « police de la pensée et de la parofrappé de plein fouet par la
l’épreuve du réel et se conforte avec ses le » s’est mis en place au sein même de
alter ego. Il se veut à l’abri des désor- la société, laquelle répand le soupçon et
réalité tragique de la guerre,
dres du monde et ne veut pas avoir la délation dans le champ intellectuel et
poursuit-il. Le Goff, pourtant,
d’ennemi, et quand le fanatisme isla- les rapports sociaux.
n’est pas désespéré, parce que
miste vient frapper à sa porte, le désil’Europe, « le continent de la
gne sans lui demander son avis, il ne
vie interrogée », peut se recomprend pas ce qui lui arrive et se demande pourquoi tant de haine et de Tel me paraît être le caractère nouveau
construire en se réappromeurtres alors qu’il est si ouvert et si et déconcertant de la situation de l’inpriant l’héritage qui l’a fagentil. En fin de compte, cet individua- dividu dans les démocraties contempoçonnée.
liste considère tout bonnement le raines. La « servitude volontaire » est

« Rompre avec la démocratie du déni
et du relativisme culturel »

SENTIMENTALISME

BARBARIE DOUCE

VINCENT TRÉMOLET DE VILLERS

monde et la société comme le prolongement de lui-même, de ses sentiments et de ses relations affectives. Les
rapports sociaux et politiques ne sont
plus insérés et structurés dans une dimension tout à la fois collective, historique et institutionnelle, mais réduits à
des relations interindividuelles mues
par de bons ou de mauvais sentiments
(l’amour contre la haine), qu’il confond
avec la morale ; il croit qu’il est possible
d’éradiquer le Mal au profit du Bien
qu’il incarne et d’une fraternité universelle d’individus semblables à luimême.

JOURNALISTE
OU MILITANT ?
JEAN-PIERRE
LE GOFF

Le journalisme militant, qui a désormais sa place dans les grands médias,
pousse cette logique à l’extrême. Il
donne constamment des leçons de mo-

poussée jusqu’au paroxysme où elle ne
trouve à servir qu’elle-même et où
l’individu qui se veut maître et souverain peut devenir son propre tyran,
phénomène inédit et paradoxal qui
rompt avec les formes anciennes du
pouvoir et de la domination et que j’ai
dénommées « barbarie douce ». L’exigence d’autonomie et de souveraineté
individuelle érigées en nouveau modèle
de société entraîne un processus de déliaison et de désinstitutionalisation qui
abandonne l’individu à lui-même et facilite toutes les manipulations.

MONDE ANCIEN

Dans l’ancien monde, les soins et
l’éducation des enfants relevaient
avant tout de la famille avec une distinction rigide des fonctions basée sur
la différence des sexes et la conception
du rôle social de chacun. Le divorce
était alors beaucoup moins fréquent
qu’aujourd’hui. C’était une décision
qu’on ne pouvait envisager que dans
des cas extrêmes. Il n’avait rien d’un
« arrangement à l’amiable », mais il
était encore largement considéré
comme « honteux », impliquait souvent des violences. Quant aux procédures juridiques, elles étaient longues
et contraignantes. L’éducation des
jeunes enfants revenait avant tout à la
mère, qui veillait à leur apprendre la
propreté et les « bonnes manières » et
à leur « inculquer l’amour et la crainte
du père » (Laurence Wylie, Un village
du Vaucluse). Celui-ci s’occupait peu
des enfants, non seulement parce qu’il
travaillait pour nourrir sa famille,
mais parce que l’on considérait que ce
n’était pas son rôle. Il représentait le
pôle d’une autorité qui, comme telle,
ne se discutait et ne se négociait pas,
ce qui ne l’empêchait pas d’aimer ses
enfants et de manifester des signes de
tendresse à leur égard. Et quand le
père paraissait trop sévère ou injuste,
la mère ou les grands-parents s’arrangeaient souvent pour arrondir les
angles.

LA MORT EN FACE

DESSIN CLAIREFOND

Adultes et enfants vivaient dans une
proximité plus grande avec la mort,
l’espérance de vie était plus courte. Les
décès à la naissance, la perte de frères
et sœurs au sein des familles nombreuses, celle d’un grand-parent ou d’un
parent constituaient autant d’événements tragiques de la condition humaine auxquels un enfant se trouvait
confronté plus souvent qu’aujourd’hui.
On veillait les morts dans la maison familiale et la présence des jeunes aux
enterrements n’était pas rare, contrairement à ce qui se passe actuellement.

■ Malaise dans
la démocratie
En librairie le 10 février

A

STOCK, 265 P., 19 €.

rale, dénonce ceux qui ne partagent pas
sa propre conception du Bien ; il se fait
justicier, n’hésite pas à jouer le rôle de
procureur médiatique et public en violant allègrement le secret de l’instruction. Il est relayé par des associations
victimaires qui s’approprient le magistère de la morale, surveillent les propos
et portent plainte à la moindre occasion, en se présentant comme les porte-parole attitrés des pauvres, des exclus, des discriminés et des opprimés
du monde entier. Internet et les réseaux sociaux amplifient le phénomè-

L’ENFANT-DIEU

Cet enfant tellement désiré, ce « petit
prince », va capter toute l’attention des
parents et des adultes qui l’entourent,
cherchant constamment à répondre à
leurs attentes. Cette « glorification
égocentrique du petit enfant » est particulièrement manifeste lors des fêtes
d’anniversaire. Paul Yonnet décrit avec
finesse et mordant ces nouveaux types
d’anniversaire comme de « véritables
cérémonies d’un rite célébrant l’assomption de l’enfant du désir et reflétant la

sacralité du moi » : « Aujourd’hui, en
plus de la célébration intime, familiale,
les enfants, dès petits, exigent l’organisation d’une fête anniversaire qui leur est
dédiée, de cette fête à eux-mêmes, dont
ils sont le centre. Arrivant obligatoirement – c’est la règle du jeu acceptée par
tous – les mains pleines de cadeaux, les
invités sont les pourvoyeurs d’offrandes
qu’ils déposent aux pieds du petit Dieu
du jour. » Poussant plus loin son analyse, Paul Yonnet décrit la « constitution
psychique » de cet « enfant du désir »,
conçu, élevé et éduqué dans ces nouvelles conditions. Celle-ci est marquée
par une fragilité interne et une sourde
angoisse sur son identité d’être désiré,
choisi et unique. L’enfant du désir est
ainsi constamment en demande. Cherchant continuellement à se faire remarquer, il « guette en permanence
dans l’échange symbolique de la relation
quotidienne un élément possible de réponse à cette question : “Ai-je vraiment
été désiré ?” »

SOUS-CULTURE
MANAGÉRIALE
Les ouvriers, les employés, les techniciens, les ingénieurs, les cadres… se
sont ainsi trouvés confrontés à des
spécialistes chargés d’analyser leur activité, de redéfinir les « métiers », de
développer de « nouvelles compétences » alors que, dans la plupart des cas,
ceux-ci n’ont jamais exercé l’activité
qu’ils évaluent et que leur « métier »
est des plus flous, basé souvent sur un
jargon et de multiples « boîtes à
outils », bricolage pseudo-savant qui
puise dans la pédagogie, le management et les sciences humaines ses arguments d’autorité. Cette sous-culture
managériale a heurté de plein fouet
une culture professionnelle pour qui la
reconnaissance des capacités de chacun se mesure à l’aune de la qualité du
travail effectué, qualité reconnue comme telle par ses pairs et sa hiérarchie
au sein d’un collectif de travail. Elle a
pareillement perverti les rapports avec
l’encadrement, qui subit la logomachie
des spécialistes déclarés et apprend à la
reproduire à travers les stages de formation (…) La sous-culture des milieux
de la formation et du management est
aujourd’hui diffusée dans l’ensemble
des activités sociales par le biais de
nombreux stages de formation, accentuant le divorce qui s’est installé entre
spécialistes déclarés et praticiens, entre dirigeants et dirigés, entre communicants et citoyens ordinaires. Ce sont
deux mondes, deux univers mentaux
qui coexistent et ne parlent plus le
même langage.

DE L’USINE AUX
SCHTROUMPFS
Un des traits les plus frappants de la
France contemporaine réside dans la
juxtaposition du chômage de masse et
la multiplication des activités de loisirs
et des fêtes à un point tel qu’on oublierait presque l’existence de nouvelles
formes de précarité sociale et le malaise
dans lequel est plongé le pays. En Lorraine, à la fin des années 1980 s’ouvrait
un parc d’attractions ayant pour thème
le monde des Schtroumpfs, construit
sur les terrains d’anciennes usines sidérurgiques. Les politiques de l’époque
ont fait valoir la création de nouveaux
emplois face à la crise de la sidérurgie
lorraine. Le passage de l’ancien au
nouveau monde s’effectuait symboliquement comme la fin de l’ancienne
culture ouvrière et le triomphe de celle
des loisirs aux allures enfantines.

NICOLAS HULOT,
NOTRE PROPHÈTE
Nicolas Hulot a tous les traits d’un nouveau prophète qui annonce depuis des
années la catastrophe imminente en
même temps qu’il nous appelle à sauver l’humanité en suivant ses ensei-

gnements. Il fustige la « civilisation du
gâchis dans laquelle nous nous sommes
vautrés », qui a « succombé à l’utopie
matérialiste », privilégié l’« avoir » au
détriment de l’« être », invoque
l’« émergence d’une conscience nouvelle » et un changement de civilisation
avec l’écologie comme centre de reconstruction. Ce changement implique
une rupture non seulement avec le
productivisme et la vision prométhéenne du progrès, mais une rupture
dans le rapport à la nature impliquant
ce qu’il dénomme lui-même une
« nouvelle spiritualité ». Nicolas Hulot a
beau dire qu’il demeure laïque dans sa
façon d’aborder les problèmes écologiques et qu’il n’entend pas donner des
leçons de morale, son discours en est
imprégné. La nature et l’univers ont
beaucoup de choses à nous apprendre
pourvu que nous renouions le lien qui
nous unit à eux et sachions en tirer des
leçons concernant notre propre humanité. L’idée de la nature comme un
« tout » et du vivant comme « unique
et indivisible dans sa diversité » fait
écho à la vision bouddhiste du monde.

LE GRAND DÉNI

La France et les démocraties européennes ont cru pouvoir se mettre à l’abri
des désordres du monde et des défis
qu’elles doivent relever en instituant
une sorte d’univers fictif, faussement
rassurant et protecteur. Un discours filandreux et bourré de bonnes intentions forme comme un cocon qui maintient la distance avec l’épreuve du réel
et tente tant bien que mal de mettre du
baume au cœur. Trois thèmes clés
émergent de ce méli-mélo : dépréciation ou déni de notre passé et de notre
culture ; appel incessant au changement individuel et collectif ; réitération
des valeurs généreuses et de nobles
sentiments. On s’arrangera toujours
pour faire valoir ces thèmes sur le
mode de l’évidence, que le discours soit
ou non cohérent. Beaucoup s’accrochent encore à ce monde fictif, comme
s’ils voulaient à tout prix se persuader
qu’il est possible de vivre en dehors de
l’histoire et du tragique qui lui est inhérent. Le plus surprenant dans l’affaire
est que les déclarations de paix et
d’amour envers l’humanité tout entière
ont redoublé alors que l’islamisme radical proclame sa haine des mœurs et
des valeurs démocratiques, que l’État
islamique et ses suppôts commettent
des massacres de masse.

GUERRE CIVILE

L’épreuve de la réalité sous la forme
extrême de la barbarie et du terrorisme
islamiste est venue ébranler la « démocratie rêvée des anges » ; les vagues
migratoires renforcent les angoisses et
les craintes identitaires ; le chômage de
masse continue d’exercer ses ravages…
Nous vivons dans un moment critique
de l’histoire qui peut déboucher sur des
formes de guerre civile, de conflits ethniques plus ou moins larvés en France
et en Europe. Il ne s’agit pas seulement
de faire face aux menaces du terrorisme islamiste, mais aussi de rompre
avec la démocratie de l’informe et du
déni, du relativisme culturel et de la
démagogie qui renforcent le malaise et
nous désarment. Sans faire d’analogie
historique avec la période de l’aprèsguerre, les déstructurations qui se sont
opérées depuis près d’un demi-siècle
nécessitent de mener à bien un travail
de reconstruction, faute de quoi la
France sera de plus en plus morcelée,
livrée à la démagogie et à tous les extrémismes avec une Europe impuissante, coupée des peuples et allant de plus
en plus à vau-l’eau. Il est facile de dénoncer en bloc l’État, la classe politique
et les élites qui auraient tous trahi et seraient tous bons à mettre dans le même
sac, de flatter en même temps la société
et « ceux d’en bas » dans une optique
démagogique qui est sûre d’avoir de
l’écho. Nous ne sommes pas maîtres de
l’Histoire, mais cela ne signifie pas qu’il
faille renoncer à agir sur elle. ■