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PAR DAN ISRAEL ARTICLE PUBLIÉ LE LUNDI 25 AVRIL 2016

Le procès des lanceurs d'alerte et du journaliste à l'origine du scandale « LuxLeaks » s'ouvre mardi au Luxembourg. Les trois Français sont jugés pour vol de documents, divulgation de secrets d’affaires et violation du secret professionnel. Les audiences démarrent alors que le pays tente de changer son image de marque, et que le sort des lanceurs d'alerte est désormais suivi de près par l'opinion publique.

Ce n’est pas un procès banal qui s’ouvre mardi 26 avril au Luxembourg, ce petit pays tranquille coincé entre Allemagne, France et Belgique, dont la santé économique dépend en grande partie de son secteur financier surdéveloppé. Du 26 avril au 4 mai, seront jugés les lanceurs d’alerte et le journaliste à l’origine de « LuxLeaks », le retentissant scandale ayant démontré que le pays avait accordé de juteux avantages fiscaux aux entreprises désireuses de s’installer sur son territoire. Sur France 2 en 2012 d’abord, puis dans le monde entier en 2014 sous l’égide du Consortium international des journalistes d’investigation (Icij), étaient apparues des centaines de documents accréditant aux yeux du monde ce dont certains se doutaient depuis des années : Apple, Amazon, Ikea, McDonald’s ou BNP- Paribas bénéficiaient d’accords exorbitants avec les autorités luxembourgeoises, leur permettant de payer un montant d’impôt ridicule sur leurs bénéfices.

Antoine Deltour interrogé par Bloomberg TV, en décembre 2014 © Bloomberg

Les trois personnes, toutes françaises, qui s’assiéront sur le banc des accusés mardi matin sont à la source de ces révélations. Antoine Deltour, un ancien employé du géant du conseil PriceWaterhouseCoopers (PwC) au Luxembourg, est l’homme qui a copié quelque 28 000 documents, décrivant près de 350 « rulings », ces accords fiscaux validés par l’administration, juste avant de démissionner de son poste en 2010. Le Français Édouard Perrin est le premier journaliste à

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avoir exploité ces documents, dans le premier numéro de Cash investigation sur France 2, en mai 2012. L’identité du troisième inculpé, Raphaël Halet, a été dévoilée quelques jours à peine avant le procès. Il était aussi employé de PWC, et est suspecté par la justice d’avoir contribué à la deuxième vague de LuxLeaks, un mois après la première, en fournissant des documents postérieurs au départ de Deltour de l’entreprise.

Tous trois sont accusés d’avoir commis ou d’être complices, en vrac, de « vol domestique », d’« accès frauduleux dans un système informatique », mais surtout de « divulgation de secrets d’affaires » et de « violation du secret professionnel ». Ils encourent au maximum dix ans de prison et 1,3 million d’euros d’amende, sans compter les dommages et intérêts que pourrait demander PwC.

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Dans les jours à venir, le pays s’attend à vivre un des événements les plus médiatisés de son histoire récente. Des dizaines de journalistes sont accrédités pour le premier jour du procès. La défense a aussi fait part de son intention de citer comme témoins des figures comme la commissaire européenne à la concurrence Marghrete Vestager, le patron des questions fiscales de l’OCDE Pascal Saint- Amans, un des chefs de file des députés européens verts, l’Allemand Sven Giegold, ou encore John Christensen, le fondateur du Tax Justice Network, qui regroupe les activistes les plus exigeants sur les questions de transparence et de justice fiscale et qui soutient Deltour et Perrin.

Les associations seront aussi au rendez-vous. Le comité luxembourgeois de solidarité avec Antoine Deltour et Édouard Perrin organise ce lundi une soirée de soutien. Le lendemain matin, quelques minutes avant l’ouverture de l’audience, un autre rassemblement est prévu devant le tribunal, en présence du comité français de soutien à Deltour et d’ONG hexagonales comme Oxfam, CCFD-Terre solidaire, Attac ou Transparency International, qui affrètent des bus depuis Paris, Épinal, Nancy et Metz pour être présentes. En parallèle, le collectif de

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journalistes français Informer n’est pas un délit (dont Fabrice Arfi de Mediapart est un des fondateurs) a adressé une lettre ouverte à François Hollande pour l’inciter à défendre publiquement les inculpés, et le collectif de soutien à Antoine Deltour vient lui aussi de publier une tribune sur Mediapart pour insister sur le rôle du lanceur d’alerte, dont le geste « a été guidé par [l’]éthique, au mépris de ses intérêts personnels ».

© Mediapart

La modestie et la cohérence du propos de ce grand jeune homme discret et réfléchi, comme l’absence criante de tout bénéfice personnel retiré de son action, font d’Antoine Deltour un cas chimiquement pur de lanceur d’alerte. Son comité de soutien, fondé le 28 février 2015, a réuni plus de 100 000 signatures, dont un nombre impressionnant de figures publiques, journalistes, artistes, intellectuels, économistes ou responsables politiques, au rang desquels Edward Snowden ou Julian Assange. Le lanceur d’alerte s’est aussi vu attribuer le prix du Citoyen européen 2015 par le Parlement européen, et le prix éthique de l’association Anticor.

Antoine Deltour est très prudent dans sa communication, et ne souhaite pas s’exprimer dans Mediapart avant son procès. Son frère Romain, membre actif de son comité de soutien, explique que le but de ces mobilisations tous azimuts « n’est pas de stigmatiser le Luxembourg ou l’ancien employeur d’Antoine, mais de soutenir le rôle des lanceurs d’alerte et le combat pour la justice fiscale ». À 30 ans, l’ancien employé de PwC s’est reconverti dans le secteur public, habite à Épinal et travaille à Nancy. « Aujourd’hui, il ressent une certaine impatience et un soulagement à voir arriver le procès et d'être bientôt fixé sur son sort, indique son frère. Ce sentiment est bien sûr mêlé à une nécessaire inquiétude, une appréhension. »

Pour autant, le lanceur d’alerte « assume son geste, et se sent renforcé par les nombreux encouragements qu’il a reçus, et par la reconnaissance que son geste était motivé par la défense de l’intérêt général ». Une position qui n’a en rien dévié depuis ses

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premières prises de parole publiques, en décembre 2014, quelques jours après la déferlante LuxLeaks, dans Libération et sur France 2.

Le journaliste Édouard Perrin assume tout autant son action, lui qui n’a fait que son métier. Il a été le premier à diffuser certains documents de LuxLeaks, après avoir repéré des commentaires et des messages publiés sur Internet par l’ex-employé de PwC et être entré en contact avec lui pour la première émission de “Cash investigation”, en mai 2012. Comme nous le rappelions ici, c’est donc France 2 qui a révélé en premier une partie des accords secrets élaborés par le cabinet PwC (l’émission peut encore être visionnée en intégralité en VOD sur le site Pluzz). Perrin avait notamment interrogé le ministre des finances de l’époque, Luc Frieden, et le responsable du département fiscalité de PwC au Luxembourg. L’embarras était palpable, et sacrément télégénique. Dans la foulée de la diffusion, PwC portait plainte contre « X », déclenchant la procédure qui a débouché sur les mises en examen des trois accusés.

Entretemps, les documents de PwC se sont retrouvés dans les mains de l’Icij, qui les a largement exploités et publiés. Antoine Deltour a indiqué plusieurs fois, notamment dans un long entretien au journal luxembourgeois D’Land, qu’il n’avait pas souhaité que les noms de PwC ou de ses clients prestigieux soient dévoilés au grand jour, pas plus que le contenu exact des « rulings ». De son côté, Édouard Perrin n’a jamais indiqué qu’il était celui qui avait fait le lien entre les deux. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui lui est reproché par la justice luxembourgeoise, qui poursuit Perrin uniquement dans le cadre de la deuxième vague LuxLeaks.

Fin avril 2015, le Parquet s’était fendu d’un communiqué pour indiquer qu’il lui reprochait seulement son rapport avec le troisième homme, désormais identifié comme Raphaël Halet. « Ce rôle ne se serait ainsi pas limité à recueillir des informations offertes par l’inculpé mais, au contraire, aurait consisté à diriger celui-ci dans la recherche des

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documents qui l’intéressaient tout particulièrement. Le journaliste aurait ainsi joué un rôle plus actif dans la commission de ces infractions », assurait le parquet.

Des accusations démenties par la société de production de Perrin, Premières Lignes, représentée par Paul Moreira. « C’est totalement faux et nous en avons les preuves, il n’y a pas eu commande », affirme le journaliste. Qui revendique par ailleurs la publication des documents : « Nous sommes très fiers d’avoir contribué à mettre le débat sur la place publique. Cette enquête est la définition même de l’investigation irréprochable. Si on veut nous poursuivre, qu’on nous poursuive pour diffamation, si nous avons diffusé des choses fausses. »

Quant à Raphaël Halet, il ne s’est jusqu’ici jamais exprimé, et n’est pas entré en contact avec les deux autres inculpés. Selon le quotidien LuxemburgerWort, il aurait conclu « un accord de confidentialité avec son ancien employeur PwC », selon lequel « l'inculpé se serait engagé au silence le plus absolu ».

Dans ce dossier, qui a transmis quels documents ? Pour les confier à qui et avec quelles motivations exactes ? Ces questions seront assurément une des clés du procès qui s’ouvre. La position des juges qui auront à trancher s’annonce on ne peut plus délicate. D’autant, et surtout, que l’onde de choc LuxLeaks a été dévastatrice pour le pays, et a changé les choses en profondeur dans toute l’Union européenne.

Bouleversements au Luxembourg, et dans toute l'Europe « Dans cette affaire, il est tellement évident que c’est la défense de l’intérêt général qui était poursuivie, et tant de choses ont changé depuis LuxLeaks… », salue Mike Mathias. Pendant plus de dix ans, l’homme a été l’une des rares figures locales à œuvrer à visage découvert pour la transparence fiscale, dans un pays où le poids de la place financière a longtemps été un tabou indépassable, comme nous le racontions dans un reportage sur place il y a deux ans. Membre actif de nombreuses ONG, il est le cofondateur de l’antenne locale du Tax Justice Network. Mais il est aussi aujourd’hui un des rouages du système institutionnel

du pays : membre des Verts, désormais au pouvoir au sein d’une coalition avec les libéraux et les sociaux- démocrates, il a été désigné comme membre du Conseil d’État (qui examine les projets de loi afin de vérifier leur conformité avec la Constitution).

Pour lui, le gouvernement est désormais conscient de l’image désastreuse qu’il projette en dehors de ses frontières. « On s’est enfin rendu compte que notre image de marque avait beaucoup souffert. Jusqu’en 2013, le pays ne bougeait que dos au mur, et souvent trop tard, estime-t-il. Aujourd’hui au moins, des gens réfléchissent à bouger plus tôt, à agir plutôt que réagir. Mais l’évolution des mentalités n’a pas encore atteint les positions officielles de négociations européennes : le pays ne veut toujours laisser filer aucun avantage. Pourtant, nous aurions tout à gagner à être totalement transparents et à être en avance sur le terrain éthique. »

Bien sûr, le pays avait déjà abandonné le secret bancaire le 1 er janvier 2015. Mais face à la pression internationale, en grande partie alimentée par LuxLeaks, il est bien obligé de rentrer dans le rang. Les révélations alimentées par Antoine Deltour ont atteint de plein fouet l’Union européenne : un mois plus tôt, Jean-Claude Juncker venait d'être élu à la tête de la Commission européenne. Inamovible premier ministre du Luxembourg pendant presque 19 ans, Juncker a eu l’habileté de se protéger de la charge LuxLeaks en engageant l’Europe dans un mouvement irréversible, bien qu’encore trop timide, vers la transparence.

Comme nous l’avions raconté ici, la Commission s’est livrée à un diagnostic inédit et sans pitié sur la situation, soulignant comment les multinationales peuvent faire de l’Europe un paradis fiscal à leur service. Mais pour l’heure, les solutions apportées sont relativement faibles, même si un nouveau lot de révélations, les Panama papers, l’a finalement obligée à aller plus loin tout récemment.

Surtout, la Commission, qui avait engagé une enquête sur les rulings de divers pays européens dès avant LuxLeaks, a condamné en octobre dernier les accords passés entre Fiat et le Luxembourg. Et elle se penche

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très sérieusement sur ceux qui lient le pays à Amazon, régulièrement cité en exemple par les autorités locales comme un acteur important et légitime de l’économie du pays. Dans un entretien à Mediapart, la commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, a souligné que ses services s’étaient notamment appuyés sur les documents Luxleaks pour travailler, et a qualifié officiellement Antoine Deltour de lanceur d’alerte.

Parallèlement, les députés européens ont lancé une commission parlementaire pour enquêter sur la question, qui a pu questionner sérieusement les pratiques, et est toujours active après avoir été prolongée. Les parlementaires ont notamment interrogé Deltour le 1 er juin 2015, et lui ont réservé un accueil des plus chaleureux. « J’ai reçu un accueil très bienveillant, un message global de soutien et d’encouragement, s’était réjoui le jeune homme auprès de Mediapart. C’est symbolique politiquement :

des personnes de partis et de nationalités très diverses trouvent que ce que j’ai fait s’est révélé bénéfique. »

C’est dans ce contexte tendu que s’ouvre le procès dans quelques heures. « Des procès sur un tel enjeu, avec une pression aussi forte, et en tenant compte de la nationalité et de la profession des prévenus, c’est tout à fait inhabituel au Luxembourg. D’autant qu’avec les Panama papers, le vote tout récent de la directive sur le secret des affaires sert aussi de catalyseur sur ces questions », souligne Jean-Sébastien Zippert, cofondateur du comité de solidarité luxembourgeois. « Ici, il y a un changement de mentalités qui se fait petit à petit, assure-t-il. D’ailleurs, les représentants de la place financière ou du patronat, habituellement assez vindicatifs, ne se sont pas encore exprimés publiquement, ils sont dans l’expectative… » La médiatisation de ce procès hors norme risque de les obliger à prendre position. Pas sûr que cela fasse les affaires du gouvernement, qui s’est officiellement lancé dans une tentative « nation branding », une opération marketing censée changer toute l’image de marque du pays. Un exercice bien délicat.

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