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PAYS

Entretien avec Jacques Peret, professeur


d’histoire moderne, sur la vie rurale
d’un pays poitevin au XVIIIe siècle

Paysans
de la
Gâtine poitevine
acques Peret est professeur d’histoire Comment se situe la Gâtine sur un plan géo-

J moderne à l’Université de Poitiers. Il


dirige l’axe de recherche Espaces-limi-
tes-frontières du Groupe d’études et de
recherches sur l’histoire du Centre-Ouest atlan-
tique (Gerhico). Il est également responsable
graphique et économique ?
Au XVIIIe siècle, la Gâtine compte environ
50 000 habitants, répartis dans quatre-vingts pa-
roisses, pour la plupart communes aujourd’hui,
centrées autour de Parthenay et qui débordent
de la collection «Pays d’histoire», chez Geste très légèrement sur la Vienne, dans la région
éditions, qui se veut une «passerelle entre la de Sanxay. La pointe sud-ouest, quant à elle,
recherche des historiens et le grand public». Il mord sur la Vendée actuelle.
vient d’y publier l’ouvrage Les Paysans de Certaines frontières sont quasiment découpées
Gâtine au XVIIIe siècle. La Gâtine constitue le au scalpel et se voient encore aujourd’hui dans
type même du pays, «ensemble de terroirs pour- le paysage, même après le remembrement. Au
vus de plusieurs facteurs d’unités» selon l’his- sud, vers Saint-Maixent, lorsque l’on suit l’auto-
torien Pierre Goubert. route, la coupure gâtine-plaine est très nette.
D’un côté, la plaine se présente sous de vastes
L’Actualité. – Comment définissez-vous un étendues uniformes de champs labourés, sans
pays ? aucune clôture, où le froment est roi. En face,
Jacques Peret. – Le terme de pays est utilisé les terres, les prairies, les landes de la Gâtine,
depuis le Moyen Age, mais reste vague. Pour coupées de haies vives, sont le domaine du sei-
la Gâtine, il ne correspond à aucune réalité ad- gle et de l’élevage.
ministrative, sinon qu’on désigne toujours Par- Les frontières sont un peu plus floues à l’est et
thenay comme sa capitale. à l’ouest. A l’est, elles correspondent approxi-
La Gâtine constitue cependant un pays relative- mativement aux limites avec le département de
ment bien identifié au XVIIIe siècle. Le paysage la Vienne actuelle et ses terres de brandes. La
agraire, ses haies, la place des herbages, des lan- coupure est plus difficile à établir avec le Bo-
des, ses métairies, ses productions dominées par cage, vers Bressuire. Il y a une continuité des
le seigle et les bestiaux et l’image que les con- paysages et de l’économie mais il existe des
temporains s’en faisaient, très négative et très types de comportement différents. Cette fron-
noire, sont autant de facteurs d’identité. tière peut se vérifier politiquement au moment
L’espace vécu par les Gâtineaux se mesure aussi de la guerre de Vendée en 1793. Le bocage par-
par la faiblesse de leurs déplacements : les ticipe à l’insurrection vendéenne alors que la
clients des notaires ne sortent pratiquement pas Gâtine ne bouge pas.
de leur pays. Le pays peut également être mis
en évidence grâce aux cartes des migrations au Comment vivent les Gâtineaux au XVIIIe ?
● Propos recueillis moment des mariages. La plupart des mariées Les gens de Gâtine sont à la fois repliés sur
par Marie Martin ne vont pas chercher leur époux en dehors de eux-mêmes et ouverts sur l’extérieur. Le pays
Photo Bruno Veysset la Gâtine qui semble entourée d’une frontière. est au cœur de trafics nationaux de bétail. Les

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jeunes animaux, qui arrivent souvent d’Auver- L’image de métayers et de journaliers miséra-
gne, sont dressés en Gâtine pour en faire des bles colle souvent à la Gâtine. Il est vrai que
bœufs de labour, dont une partie est vendue dans ces paysans ne sont que rarement propriétai-
la Plaine. Lorsqu’ils atteignent 7 ou 8 ans, on res des terres qu’ils cultivent. Ils sont aussi
les vend pour les transformer en bêtes à viande, soumis à une étonnante accumulation de char-
engraissées en Normandie, puis expédiées sur ges : droits seigneuriaux, dîme et métayage
le marché parisien. (la moitié de la récolte est due au propriétaire).
La dépendance des métayers est telle qu’ils
doivent louer leurs bestiaux au propriétaire ou
«Les riches laboureurs à un marchand.
tournent le dos Mais les Gâtineaux arrivent à joindre les deux
au luxe et à la mode. bouts grâce à leur polyactivité. Toutes les mé-
L’exemple des miroirs tairies et borderies sont en même temps des
est flagrant. ateliers textiles où la famille entière travaille le
En ville, l’artisan lin, le chanvre et la laine. Cette activité artisa-
ou les petites gens nale omniprésente permet d’équilibrer les
en possèdent un, comptes si on ajoute les produits de l’élevage,
les fruits, le bois, autant d’éléments qui vien-
pas le laboureur
nent corriger l’image de misère.
de Gâtine»
Quel rôle a joué la religion catholique ?
Il faut éviter de tomber dans les images d’Epi-
Tous les Gâtineaux, riches ou pauvres, ont ce nal de populations très catholiques et très
que j’appelle un fonds commun de culture pay- croyantes. La religion des paysans de Gâtine a
sanne. L’alimentation est la même. Le journa- sa cohérence interne. Elle est sensible à une
lier possède une maison plus petite que le la- pratique extériorisée marquée par le pèlerinage
boureur mais la structure est la même. Il n’y a ou le culte des saints. En revanche, la Gâtine a
qu’une seule «chambre», grande pièce com- toujours été réfractaire au protestantisme et fait,
mune. Le laboureur possède davantage de mo- en ce sens, figure de pays frontière face aux
bilier que le journalier, mais on retrouve la pays protestants des plaines du sud. Les
même organisation, l’omniprésence du lit et des Gâtineaux sont restés hostiles à la Réforme, à
coffres. Les riches laboureurs tournent le dos la religion du livre, plus intellectualisée.
au luxe et à la mode. L’exemple des miroirs est
flagrant. En ville, l’artisan ou les petites gens Comment avez-vous procédé dans votre
en possèdent un, pas le laboureur de Gâtine. étude ?
Ce n’est pas un problème d’argent mais une L’historien est toujours tributaire de ce qui a
démarche culturelle différente entre citadins et été fait avant lui. Nombre d’historiens ont tra-
paysans. vaillé sur la Gâtine, notamment le docteur
Merle. Personnage atypique, médecin de pro-
Comment s’organise la vie de la famille ? fession, il s’est passionné pour son pays. Son
D’un côté, on trouve chez les laboureurs et ouvrage, La Métairie et l’évolution agraire de
les métayers de nombreuses familles élargies, la Gâtine poitevine de la fin du Moyen Age à la
où cohabitent plusieurs couples : les parents Révolution, qui date de 1958, est aujourd’hui
mariés avec un des enfants et sa femme, ou encore cité en exemple dans toute l’histoire
une veuve, qui, pour garder la métairie, ac- rurale française au plus haut niveau. C’est lui
cueille son fils marié. Deux couples de frères qui m’avait donné mon sujet de thèse sur l’his-
mariés peuvent s’associer. Les grandes exploi- toire du duché de la Meilleraye. J’ai ensuite
tations nécessitent en effet une main-d’œuvre développé mes recherches dans une perspec-
abondante. Les paysans gâtineaux, pauvres tive plus sociale et plus culturelle. J’ai égale-
dans l’ensemble, évitent de recourir massive- ment utilisé des travaux inédits d’étudiants de
ment à une main-d’œuvre salariée et se regrou- maîtrise complétés par des recherches person-
pent dans le cadre de la famille. En revanche, nelles.
les petits paysans sans terre ou avec de toutes Il importait enfin de ne pas tomber dans une
petites exploitations, les journaliers et les bor- histoire régionaliste, repliée sur elle-même. Au
diers, vivent toujours en famille conjugale, contraire, le pays doit être conçu comme un
réduite. On ne peut pas vivre à deux familles observatoire privilégié, en prise directe avec les
sur un hectare. réalités vécues par les contemporains.

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Pourquoi avoir choisi le XVIIIe siècle ? Dans quel état d’esprit concevez-vous la col-
Il correspond à une période relativement sta- lection «Pays d’histoire» ?
ble. Durant les deux siècles précédents, la La collection «Pays d’histoire» chez Geste édi-
Gâtine s’est complètement transformée quant tions a pour but de montrer que les universitai-
à ses structures agraires et son paysage. Au res sont capables d’écrire des ouvrages de vul-
Moyen Age, coexistaient probablement de gran- garisation qui soient lus par un large public :
des exploitations et des terres très morcelées des historiens «professionnels», enseignants et
sous forme de champs ouverts, comme dans étudiants, aux amateurs d’histoire qui veulent
les pays de plaine voisins. Progressivement, la comprendre comment fonctionnent un pays et
noblesse du cru a racheté les petites parcelles une société. Elle fera intervenir des spécialis-
des paysans et les a remembrées en grandes tes de différents horizons, à partir de leurs re-
métairies. A la fin du XVIIe siècle, le processus cherches originales. Nous ne voulons pas res-
est achevé. ter enfermés dans notre tour d’ivoire et publier
Je me suis arrêté délibérément avant la Révolu- uniquement des textes ou des actes de collo-
tion. Celle-ci change la donne en redistribuant ques, qui ont obligatoirement une diffusion li-
des terres et en vendant des biens nationaux, au mitée.
détriment notamment de la noblesse et du clergé. Mon livre suit une démarche scientifique.
Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour voir L’approche de la vie quotidienne, par exem-
un réel changement : la révolution agricole avec ple, s’est faite à partir de sources telles que
l’arrivée des engrais et du chemin de fer. Mais les inventaires après décès, qui fournissent
j’ai le sentiment que les évolutions se sont fai- autant de photographies d’intérieurs des mai-
tes tardivement en Gâtine. Aujourd’hui néan- sons ou des étables de Gâtine.
moins, on constate un réel dynamisme écono- On saisit ainsi la réalité ; reste à l’historien à
mique. Parthenay est l’un des premiers mar- analyser et à interpréter cette masse de don-
chés aux bestiaux de France, sans compter des nées. Celui-ci ne peut pas se contenter de bras- Les Paysans de Gâtine
au XVIIIe siècle,
initiatives telles que Mouton-Village. ser de grandes idées, quelques images et des
par Jacques Peret,
Quant au pays de Gâtine actuel, il correspond banalités. Nous avons une démarche de qua- coll. «Pays d’histoire»,
plutôt à une circonscription fondée sur des limi- lité et de recherche. Le public nous dira jus- Geste éditions,
tes administratives et une addition de cantons. qu’où l’on peut aller. ■ 288 p., 130 F.

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