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HISTOIRE DES SCIENCES

L’héritage grec
et arabe
Entretien avec dans l’organisation générale du savoir – elle
Danielle était considérée comme un art mécanique. Pen-
Jacquart, dant le haut Moyen Age, du fait de l’érosion
générale des connaissances due à la perte du
spécialiste de
grec (la langue «scientifique» de l’Antiquité),
l’histoire de la la médecine était pratiquée surtout dans les mo-
médecine au nastères. Il s’agissait d’une médecine sans subs-
Moyen Age, sur trat théorique mettant en œuvre des recettes,
la transmission traitements, etc.
du savoir et la Ce sont les traductions des textes arabes, à la
place de la fin du XIe siècle, qui ont permis de considérer
la médecine non plus comme un art mécanique
femme dans le
mais comme une discipline intellectuelle, re-
discours liée à la philosophie naturelle et ayant une uti-
médical lité pratique. Le praticien devait alors avoir reçu
une formation théorique. A partir de ce mo-
ment-là, et surtout à partir du XIIIe siècle avec
l’avènement des universités, naît le médecin tel
qu’on l’entend aujourd’hui, c’est-à-dire quel-

D
anielle Jacquart est une élève de Guy
Beaujouan. Elle dirige, après lui, les qu’un qui doit nécessairement avoir fait des
études d’histoire des sciences au Moyen études et dont les connaissances ont été con-
Age à l’Ecole pratique des hautes étu- trôlées. En ce sens, on peut dire que la méde-
des. Chartiste qui avait un temps envisagé d’em- cine est devenue une discipline scientifique en
brasser la carrière de médecin, elle s’est spé- Occident latin.
cialisée dans l’histoire de la médecine au Moyen
Age. Danielle Jacquart a publié notamment Le Quelles sont, pour la médecine, les grandes
Milieu médical en France du XIIe au XVe siècle étapes de la transmission des textes arabes ?
(1981), La Science médicale occidentale entre Dans le dernier tiers du XIe siècle, Constantin
deux renaissances (XIIe-XVe siècle) et récemment l’Africain est à la recherche de l’héritage grec.
La Médecine médiévale dans le cadre parisien C’est pourquoi il traduit en latin une encyclo-
(XIe-XVe siècle), thème qu’elle a abordé lors de pédie médicale écrite en arabe dans la Perse du
sa conférence, le 3 décembre 1998, au sémi- Xe siècle, qui fournit les fondements du galé-
naire d’histoire des sciences au Moyen Age, à nisme arabe, fortement inspiré par les théories
Poitiers. de Galien mais enrichies de systématisations
et d’apports dus à l’école tardive d’Alexandrie
L’Actualité. – Comment, au Moyen Age, la et aux médecins arabes. Cette première ency-
médecine devient-elle une science ? clopédie traduite a donné un cadre conceptuel
Danielle Jacquart. – Le cheminement est as- et une masse d’informations qui avaient été éla-
sez complexe. Tout d’abord, de grands méde- borés en Afrique du Nord, autour de Kairouan.
cins de l’Antiquité grecque comme Hippocrate Il a aussi traduit les commentaires de Galien
ou Galien ont écrit des œuvres de haut niveau aux Aphorismes et aux Pronostic d’Hippocrate
● Propos recueillis intellectuel, liées à la philosophie, mais la pro- inconnus jusqu’alors en latin.
par Jean-Luc Terradillos fession de médecin n’avait pas de statut bien La deuxième entrée massive de la médecine
Photo Mytilus défini et la médecine ne trouvait aucune place arabe tient à l’entreprise de Gérard de Crémone

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qui, entre 1150 et 1180, a traduit les textes naïves, plus astucieuses que les hommes, donc ■ Séminaire d’histoire
majeurs des Xe et XIe siècle, comme le Canon moins sujettes à cette passion. A aucun moment, des sciences
d’Avicenne. l’argument de la vertu n’est évoqué, au con-
Trois conférences
traire, on va chercher quelque perversion pour
achèvent le séminaire
Dans la pratique, les effets sont-ils percepti- expliquer ce phénomène. C’est encore une d’histoire des sciences et
bles ? image négative de la femme qui est véhiculée des techniques au Moyen
Certainement, car la pharmacopée a été beau- par le discours médical. Et bien sûr, lorsque Age, organisé par le
l’homme souffre de cette passion dévastatrice, Centre d’études
coup enrichie grâce à ces apports, mais la pra-
supérieures de
tique a été surtout modifiée du fait qu’elle dé- il est victime de la femme et le démon n’est
civilisation médiévale et
pendait désormais d’une théorie. Ainsi, avant jamais très loin. l’Espace Mendès France.
de prescrire un traitement, le praticien devait, «Rassembler
face à chaque malade, mener une investigation Les traductions de l’arabe se font rares à l’information, trier,
très personnalisée, par exemple déterminer son partir du XIIIe siècle. Est-ce le signe du dé- classer, présenter : le
travail des
tempérament, tenir compte de son âge, de son clin de la science arabe ?
encyclopédistes
environnement, bien sûr de sa maladie… Il ne C’est une question historiographique assez médiévaux (VIIe-XIIIe
s’agissait pas vraiment d’un diagnostic au sens complexe. Sans parler de déclin, disons que le siècles)», par Monique
où nous l’entendons aujourd’hui, car il n’était rayonnement de la science arabe est géogra- Paulmier-Foucart,
ingénieur de recherche,
pas indépendant du pronostic. Si le Moyen Age phiquement plus éclaté.
Esa Moyen Age CNRS -
a peu observé, ou du moins n’a pas toujours L’idée de déclin a été confortée parce qu’après Université de Nancy 2,
prêté assez attention à ses observations, néan- Averroès, on cesse de traduire de l’arabe. Pour- jeudi 11 mars.
moins, le médecin renouvelait, avec chaque tant de grands savants arabes écrivent aux XIIIe «L’instrumentation
patient, une sorte d’expérience très cadrée par et XIVe siècles en astronomie, en mathématique astronomique
médiévale», par
des principes bien établis et sans empirisme. et en médecine. Du fait de circonstances politi-
Emmanuel Poulle,
Le bouleversement de la pratique s’est effec- ques et religieuses, la science arabe est très membre de l’Institut,
tué sur des siècles. développée dans certaines régions, inexistante jeudi 1er avril.
dans d’autres. En Europe, les Arabes sont can- «Les sciences arabes et
Quelle est la place de la femme ? tonnés dans le royaume de Grenade avec le- les savoirs scientifiques
transmis en Occident»,
Dans les traités de médecine du Moyen Age, la quel il n’y a plus beaucoup de communication.
par Philippe Abgrall,
place de la femme est l’image de la femme dans Désormais, seuls les savants juifs connaissent chercheur associé au
l’Antiquité et dans les pays méditerranéens. Le cette langue et sont susceptibles de la traduire. Centre d’histoire des
discours médical n’a qu’un modèle : masculin. En outre, l’accès aux textes devient de plus en sciences et des
plus difficile. Ainsi, le roi de Sicile, Charles Ier philosophies arabes et
La femme n’est envisagée qu’en fonction de sa
médiévales, CNRS Villejuif,
capacité à procréer, et elle est jugée dangereuse d’Anjou, obtient le grand œuvre du médecin
le 22 avril. (Conférences
quand elle ne le peut plus, à cause de l’âge ou ar-Razi après que son ambassadeur eût mené l’EMF, 18h, entrée libre.)
d’autres raisons. De rares portraits sympathi- de longues négociations.
ques émergent quand il s’agit de nourrices car D’autre part, les universités occidentales ont
l’intérêt n’est pas porté sur la femme mais sur certainement donné la priorité à l’interprétation
l’enfant. Hors de la fonction de maternité, le des textes déjà transmis et à l’éclosion d’une
corps de la femme est pratiquement inexistant. pensée occidentale originale. C’est pourquoi
des pans entiers de la science arabe sont restés
N’est-ce pas étonnant dans la mesure où se ignorés, que les historiens actuels redécouvrent.
développent, à partir du XIIe siècle, une lyri- Trop longtemps, les historiens ont travaillé dans
que courtoise et une littérature grivoise une perspective européocentriste. Il fallait étu-
comme les fabliaux, dont la femme est le dier la science arabe en tant que telle et pas
centre ? seulement comme une transition vers la science
occidentale. J’aimerais encourager les jeunes à
Il existe un rapport entre la littérature courtoise
apprendre l’arabe car il y a encore des décou-
et la médecine à propos de la maladie dite de
vertes formidables à faire. ■
l’amour héroïque. Cette passion amoureuse et
malheureuse conduit à la folie ou au dépérisse- La médecine médiévale dans le cadre parisien
ment (mélancolie, amaigrissement, etc.). C’est Danielle Jacquart étudie les écrits des maîtres de la
un thème récurrent depuis l’Antiquité que les faculté de médecine de Paris, de la Chirurgie
médecins du Moyen Age ont beaucoup déve- d’Henri de Mondeville (commencé en 1306) au
loppé en en faisant une maladie touchant plu- commentaire du Canon d’Avicenne par Jacques
Despars (terminé en 1453). Elle montre ce qui
tôt les nobles et surtout les hommes. Une fois
distingue l’enseignement parisien et dresse un bilan
encore, les femmes sont exclues. Par exemple, de la pensée et de la pratique médicales à l’aube
il est expliqué qu’elles sont plutôt épargnées des temps humanistes.
par cette maladie parce qu’elles seraient moins Coll. “Penser la médecine”, Fayard, 588 p., 170 F.

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