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Quand en décembre 2003, le président ougandais Yoweri Museveni avait décidé de soumettre la situation relative à l'Armée de résistance du Seigneur (LRA) au

procureur de la Cour pénale internationale, procédant ainsi au tout premier renvoi — comprendre renvoi par un Etat partie d'une situation prévalant sur le territoire d'un Etat ayant au moins accepté la juridiction de la Cour concernant ladite situation — de l'histoire de la jeune institution, beaucoup ne cachèrent pas leur étonnement de voir ainsi un Etat porter à l'attention de la Cour une situation

prévalant sur son propre territoire ( ) : insistant sur l'innovation que constituait l'institution d'une juridiction répressive permanente chargée de connaitre des "crimes les plus graves" — crimes qui présentent, suivant l'art. 5 du Statut de la Cour, la particularité de "[toucher] l'ensemble de la communauté internationale", et qu'il est par conséquent "du devoir de chaque Etat de soumettre à sa juridiction

criminelle" —, un certain optimisme doctrinal, alors largement majoritaire, ne permettait pas encore d'envisager les dispositions de l'art. 14, par. 1 — aux termes desquelles "tout Etat partie peut déférer au procureur une situation dans laquelle un ou plusieurs crimes relevant de la compétence de la Cour paraissent avoir été commis" — autrement que comme un mécanisme de garantie, établi au profit de la

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"communauté internationale", d'une répression pénale des crimes internationaux ( ) .

Partisans et détracteurs s'accordaient en effet au moins sur ce point que le système institutionnel édifié par le Statut est empreint d'une certaine "conception [du droit international] (…) très significative du recul de l'Etat et, plus précisément,

du concept classique de la souveraineté en droit international". Il s'agit pour ainsi dire, suivant l'opinion toujours largement majoritaire, "d'imposer des limites à la raison d'Etat et à ceux qui l'expriment en permettant qu'ils soient poursuivis" ( ) .

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1

V. not. : M. H. Arsanjani et W. M. Reisman, "The Law-in-Action of the International Criminal

Court", American Journal of International Law, Vol. 99 (2005), pp. 385 - 403

2 A. Pellet, "Pour la Cour pénale internationale, quand même !", L'observateur des Nations Unies, n° 5 (1998), pp. 143 - 163

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M. Bennouna, "La Cour pénale internationale", in (dir.) H. Ascensio, E. Ducaux et A. Pellet, Droit

international pénal, 1ère éd., Paris, Pédone, 2000, pp. 735 - 746

Pourtant, dans le cas du renvoi étatique — modalité principale de saisine de la Cour, faut-il le rappeler —, la pratique s'est orientée dans une toute autre direction, dite de "renvoi de l'Etat territorial" ou "Territorial State referral" ( ) , l'Etat déférant au procureur la ou les situations prévalant sur son propre territoire : l'Ouganda, la

République démocratique du Congo, la République centrafricaine, les Comores et le Mali, ont ainsi tous renvoyé à la Cour, entre 2003 et 2014, une ou des situations prévalant sur leur propre territoire ou, dans le cas des Comores, à bord d'un navire arborant leur pavillon. Les développements, encore mesurés, de la pratique en la matière font à l'évidence état d'une certaine ambiguïté, une "tension mal résolue"

entre les "logiques étatistes" d'une part, qui à ce jour semblent déterminer le renvoi, et, d'autre part, les "inspirations communautaristes" du Statut ( ) .

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Cette possibilité que ménage le Statut d'un renvoi de l'Etat territorial pourrait sembler anecdotique, voire ne pas même s'imposer au lecteur peu attentif : elle

permet pourtant d'introduire au développement progressif d'un modèle concurrent de justice pénale internationale au sein même du système institutionnel mis en place par le Statut. En effet, l'Etat requérant peut, dans la mesure où il renonce à engager des procédures internes concernant certaines affaires, porter celles-ci devant la Cour : comme n'ont pas manqué de le relever nombre de

commentateurs, "[This] could open the way to using the Court as a backup to national judicial systems (…), to the selective externalization of difficult cases (…), [and] encourage governments to externalize to the Court (…) domestic political problems" ( ) . Un état de la pratique du renvoi ne peut donc que soulever de très graves questions relatives à l'utilisation, qui semble parfois confiner à

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l'instrumentalisation, que les Etats font de l'institution ( ) . Cela dit, il permet également, de façon plus directement opératoire peut-être, d'adresser le problème de l'adéquation du système établi par le Statut à l'usage qui en est fait par les Etats : il s'agit, autrement dit, de s'interroger sur le point de savoir dans quelle mesure le développement d'un modèle concurrent de justice pénale internationale au sein de

la Cour peut-il s'accommoder de l'économie générale du système institutionnel édifié par le Statut.

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D. Robinson, "The controversy over territorial state referrals and Reflections on ICL discourse",

Journal of International Criminal Justice, Vol. 9 (2011), n° 2, pp. 355 - 384

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7

A. Pellet, préc.

M.

S.

H. Arsanjani et W. M. Reisman, préc.

H. Nouwen et W. G. Werner, "Doing justice to the political : the ICC in Uganda and Sudan",

European Journal of International Law, Vol. 21 (2011), n° 4, pp. 941 - 965

Le système de la Cour pénale internationale présente la particularité notable de décliner à l'Etat le traitement spécifique, pour ne pas dire le traitement de faveur, que lui réserve traditionnellement la philosophie politique et le droit ( ) — droit

international et droit pénal au premier chef bien entendu. Le fonctionnement de la Cour intègre ainsi l'Etat au sein d'un mécanisme assez complexe de checks and balances, qui fait intervenir une pluralité d'acteurs d'inégale importance — l'Etat partie, la Cour, c'est-à-dire les formations de jugement proprement dites et le Bureau du procureur, le Conseil de Sécurité des Nations Unies — et convoque

incidemment une logique de complémentarité de l'action de ces différents acteurs. La lecture "étatiste" que semble proposer les Etats membres de dispositions relatives, d'une part, au renvoi par un Etat partie (I.) et, d'autre part, à la recevabilité de ce renvoi (II.) participe de façon regrettable de la déstabilisation de ce fragile équilibre.

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I.

UNE LECTURE ÉTATISTE DES DISPOSITIONS

RELATIVES AU RENVOI PAR UN ETAT PARTIE

La qualité de partie au Statut de la Cour permet, par le dépôt de ce que les travaux préparatoires qualifiaient de "plainte", l'exercice, médiat, par cette partie d'une forme de compétence universelle, compétence qui n'est limitée que par celle de la Cour à l'égard des crimes visés — c'est là l'aspect mécanisme de garantie objective, et collective, d'une répression adéquate des crimes internationaux, qui était bien entendu l'objet premier de la création de l'institution. Les développements de la pratique du renvoi témoignent cependant d'une certaine mesure dans la mise en oeuvre de cet instrument de la part des Etats. Il ne fait aucun doute que le renvoi de l'Etat territorial se présente bien comme un cas de "plainte", ou de "renvoi d'un Etat partie", au sens des dispositions de l'art. 14, par. 1 (a.). Les difficultés qu'a pu éprouver la doctrine ( ) à le faire entrer dans cette catégorie, moins déterminées par la nature juridique de ces actes, ou leurs effets, témoigne de la signification particulière que revêt le renvoi de l'Etat territorial et, surtout, des finalités — parfois totalement étrangères à la sauvegarde des intérêts de la "communauté internationale" — qu'il est susceptible de poursuivre (b.). (…)

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8 G. de Lagasnerie, Juger : l'Etat pénal face à la sociologie, Paris, Fayard, 2016, pp. 65 - 90

9 M. P. Scharf et P. Dowd, "No way out ? The question of unilateral withdrawal of referrals to the ICC and other human rights courts", Chicago Journal of International Law, Vol. 9 (2009), n° 2, pp. 573 - 612

Non seulement les Etats ont-ils développé une lecture pour le moins protectrice de leur souveraineté des dispositions relatives au renvoi étatique (I.), mais les prétentions opportunistes qu'ils expriment à travers une interprétation, là encore passablement orientée, du principe de complémentarité (II.) font peser sur la Cour le risque d'une instrumentalisation de la justice pénale internationale.

II.

UNE INTERPRÉTATION OPPORTUNISTE DU PRINCIPE DE COMPLÉMENTARITÉ

Le système institutionnel édifié par le Statut pour contribuer à la sauvegarde des intérêts de la "communauté internationale" ne réserve pas à l'Etat le traitement spécifique que lui accorde classiquement le droit international. Cependant, dans la mesure où prospère au sein de la Cour un modèle concurrent de justice pénale internationale, les développements contemporains de la pratique du renvoi doivent poser la question de la pertinence de ces quelques "éléments communautaristes" que constituent, d'une part, la possibilité d'une intervention des organes non-étatiques du Statut (a.), et d'autre part, les conditions posées par le Statut à la recevabilité des requêtes (b.)