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Tabledesmatières

L’intelligencemalgrétout,parOlivierHoudé

Préface,parJeanPiaget

Préfacedelasecondeédition,parJeanPiaget

Premièrepartie

Lanaturedel’intelligence

I.Intelligenceetadaptationbiologique

Situationdel’intelligencedansl’organisationmentale

Natureadaptativedel’intelligence

Définitiondel’intelligence

Classificationdesinterprétationspossiblesdel’intelligence

II.La«psychologiedelapensée»etlanaturepsychologiquedesopérationslogiques

L’interprétationdeB.Russell

La«psychologiedelapensée»:BühleretSelz

Critiquedela«psychologiedelapensée»

Logiqueetpsychologie

Lesopérationsetleurs«groupements»

Lasignificationfonctionnelleetlastructuredes«groupements»

Classificationdes«groupements»etdesopérationsfondamentalesdelapensée

Équilibreetgenèse

Deuxièmepartie

L’intelligenceetlesfonctionssensori-motrices

III.L’intelligenceetlaperception

Historique

LathéoriedelaFormeetsoninterprétationdel’intelligence

CritiquedelapsychologiedelaForme

Lesdifférencesentrelaperceptionetl’intelligence

Lesanalogiesentrel’activitéperceptiveetl’intelligence

IV.L’habitudeetl’intelligencesensori-motrice

L’habitudeetl’intelligence.I.Indépendanceoudérivationsdirectes.

L’habitudeetl’intelligence.II.Tâtonnementetstructuration.

L’assimilationsensori-motriceetlanaissancedel’intelligencechezl’enfant

Laconstructiondel’objetetdesrapportsspatiaux

Troisièmepartie

Ledéveloppementdelapensée

V.L’élaborationdelapensée:intuitionetopérations

Différencesdestructureentrel’intelligenceconceptuelleetl’intelligencesensori-motrice

Lesétapesdelaconstructiondesopérations

Lapenséesymboliqueetpréconceptuelle

Lapenséeintuitive

Lesopérationsconcrètes

Lesopérationsformelles

Lahiérarchiedesopérationsetleurdifférenciationprogressive

Ladéterminationdu«niveaumental»

VI.Lesfacteurssociauxdudéveloppementintellectuel

Lasocialisationdel’intelligenceindividuelle

«Groupements»opératoiresetcoopération

Conclusion

Bibliographiesommaire

©ArmandColin,2012pourlaprésenteédition.

ISBN978-2-200-28364-3

ISBN978-2-200-28364-3 www.armand-colin.fr

Tousdroitsdetraduction,d’adaptationetdereproductionpartousprocédés,réservéspour touspays.Toutereproductionoureprésentationintégraleoupartielle,par quelqueprocédé quecesoit,despagespubliéesdansleprésentouvrage,faitesansl’autorisationdel’éditeur, estilliciteetconstitueunecontrefaçon.Seulessontautorisées,d’unepart,lesreproductions strictementréservéesàl’usageprivéducopisteetnondestinéesàuneutilisationcollectiveet, d’autrepart,lescourtescitationsjustifiéesparlecaractèrescientifiqueoud’informationde

l’œuvredanslaquelleellessontincorporées(art.L.122-4,L.122-5etL.335-2duCodedela

propriétéintellectuelle).

ARMANDCOLINÉDITEUR•21,RUEDUMONTPARNASSE•75006

PARIS

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L’intelligencemalgrétoutparOlivierHoudé

1942correspondaumilieudelaviedeJean-Piaget,néàNeuchâtelen1896,décédéàGenèveen

1980.Âgéde46ans,c’étaitpourPiagetl’annéede«l’intelligencemalgrétout».Enpleineguerre

mondiale(ilavaitdéjàconnulatragédiede1914-1918),leCollègedeFranceàParisl’invitaità

donner une série de leçons sur « la psychologie de l’intelligence ».Piaget a accepté.Cela lui

ressemblait:malgrélaguerreetladéconstructiondelaFranceoccupéedepuis1940,ilcontinuaitde

construirerésolument sonédificeintellectuel,toutcommel’enfantdoit,selonlui,construireson intelligencepar lechoixdesesactionsetlaprisededistancepar rapportauréel.Ils’enjustifie

toutefoisdèslapremièrepageduvolumedepublicationdesesleçonsaprèslaguerre(1947)par

ArmandColin,rappelantleprivilègequ’ilaeuderépondreàl’invitationduCollègedeFrance«[…] àuneheureoùlesuniversitaireséprouvaientlebesoindemarquer leur solidaritéenfacedela

violenceetleurfidélitéauxvaleurspermanentes»(p.18,éd.2012).

70ans:1942-2012

Aprèsunesecondeéditioninchangéedecevolumeen1967,c’esten2012,trèsexactement70ans

plustard,quelemêmeéditeur,ArmandColindécidederééditerLaPsychologiedel’intelligencede JeanPiagetdanslacollection«Bibliothèquedesclassiques».L’éditeurm’ainvitéàpréfacercette nouvelle édition dans le même esprit d’hommage critique que celui souhaité par les Presses universitairesdeFrancelorsdelaréécritureactualisée(Houdé,2004)du«Quesais-je?»n 369,La

Psychologiedel’enfantdeJeanPiagetetBärbelInhelder(1966).Cesdeuxpetitsouvrages,unpeu

jumeaux,sontlesplusaccessiblesdel’œuvredePiaget.

L’objectifesticiderestituerl’originalitédeLaPsychologiedel’intelligencedanslecontextedu milieuduXX siècleetdemontrerenquoi70ansplustard–àl’heuredessciencesetneurosciences cognitives–certainesfulgurancesintellectuellesdePiagetrestentd’uneétonnanteactualité,alorsque d’autresaspectsdel’œuvresontdatés.

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Lesciblesde1942:lelogicismeetlathéoriedelaForme

Si l’on essaye d’identifier quelles sont les forces intellectuelles de l’époque, c’est-à-dire les interlocuteurs,contradicteurspotentiels,parrapportauxquelsPiagetprendleplusgrandsoindese démarquerdanscelivre–sescibles–,onendégagetrèsclairementdeux,respectivementducôtéde

lalogiqueetducôtédelaperception:(1)lephilosopheBertrandRussell(1872-1970)et(2)les

psychologuesdelaForme(Gestalt).

Piagets’opposefermementàRusselletàsonidéequelesloislogiquesontuneteneurobjective idéale,indépendantedelapsychologie(lelogicisme).Il endénonced’ailleursl’influencesur la «psychologiedelapensée»contemporaine(Denkpsychologie)selonlaquellelapenséeseréduiraità unsimplemiroirdelalogique.PourPiaget,c’estlalogiquequiestlemiroirdelapenséehumaineet nonl’inverse!OnmesureicilerapportdeforcePiaget/Russelletlapuissancedurenversement

opéréparPiaget:«lalogiqueestuneaxiomatiquedelaraisondontlapsychologiedel’intelligence est la science expérimentale correspondante » (p. 51). C’est la légitimité même du métier de «psychologuegénéticiendel’enfant(ausensd’ontogenèse)»quelapositiondeRussellmenaçait. Piagetfaitainsiétatdesproposd’un«russellienanglaisdisantunjour,pourprouverl’inutilitédes recherches sur la pensée de l’enfant, que le logicien s’intéresse aux idées vraies, tandis que le

psychologuetrouveplaisiràdécrirelesidéesfausses»(p.42)–plaisirfutilebienentendu.

Avecunefermetémoindremaistoutaussistratégique–ducôtédelaperceptionetnondela logiquecettefois–PiagetsedémarquedelapsychologiedelaFormequi,par unautrechemin, reconnaîtl’existencedeloisoustructuresquis’imposentaprioriàlapsychologie,indépendamment dudéveloppementmental.Cepointdevuea-développementalneconvientpasnonplusàPiaget, mêmesilanotiondeformed’ensemble(Gestalt)nepeutluidéplaireenraisondesonpropregoût

pourlesstructuresd’ensembledelapenséeenfantine:lesgroupementsmentauxd’opérationslogico-

mathématiquesréversibles(nombre,catégorisation,etc.)qu’ildécritfinementdanscelivre(chap.II).

Rappelonsqu’ilvientdepublieren1941LaGenèsedunombrechezl’enfant,l’undesesouvrages

majeurs (Piaget & Szeminska, 1941) ; la même année 1941 il publie « Le mécanisme du développementmentaletlesloisdugroupementdesopérations:Esquissed’unethéorieopératoirede

l’intelligence»danslarevuesuisseArchivesdePsychologie(Piaget,1941)–ilpublieraen1949chez

ArmandColinleTraitédelogique:essaidelogistiqueopératoire.

Lecheminestdoncbalisé.Nilogiciste(lesloisdelalogiqueapriori)nigestaltiste(lesloisdela

perceptionapriori), s’opposantavec autantde force à l’innéisme [René Descartes (1596-1650),

EmmanuelKant(1724-1804)]qu’àl’empirismepassif[apprentissageparassociations:JohnLocke

(1632-1704),DavidHume(1711-1776),etc.],Piagetviseàanalyser leplusfinementpossibleles

«paliersd’équilibre»(stades)àtraverslesquels,enpartantdelaperceptionetdeshabitudessensori-

motricesdesbébés(chap.IIIetIV)émergentlespremièresformesdel’intelligenceavantlelangage (permanencedel’objet,groupepratiquedesdéplacementsinspirédumathématicienHenriPoincaré,

1854-1912)etseconstruitprogressivementdès2anslapenséeintuitive,puisopératoire(logique)

concrète(6-7ans)etformelle(12-16ans)desenfantsetadolescents(chap.V).Cettedernièreétape

correspondauraisonnementhypothético-déductif,formelaplusachevéedel’intelligencequipermet laprisededistancemaximaleparrapportauréel.Cettecapacitéd’abstractionestcelleducerveau humainetconstituedonc,selonPiaget,uneformed’adaptationtantbiologiquequepsychologique (chap.I et conclusion) où l’intelligence s’inscrit dans des rythmes, régulations et groupements (groupements d’actions intériorisées, devenues des opérations mentales). Piaget établit aussi un parallèleaveclesfacteurssociaux(chap.VI)maiscen’estpaslecœurdesonsujet.

1942-2012:précurseurdessciencescognitives

LorsqueJean-PierreChangeuxdéfenden2002,dansL’Hommedevérité,lathèseselonlaquelleles

véritéslogiquesoumathématiquessontleproduitducerveauetdoncdelapenséehumaine(voir

aussiChangeux&Connes,1989;Dehaene,1997),onmesurecombien60ansaprèsLaPsychologie

del’intelligence,lesidéesdePiagetdanssonoppositionàRussell(c’estlalogiquequiestlemiroir delapenséeetnonl’inverse !)restentd’uneforteactualitéensciencesetneurosciencescognitives. Lanouvellegénérationdesétudiantsetchercheursenpsychologieetsciencescognitivescroitparfois

naïvementquelelabel«cognitif»estrécent.Enrelisantcesleçonsde1942,ilsdécouvrirontquedès

lepremierchapitre,ilestquestiondefonctionscognitivessouslaplumedePiaget,demêmequ’ily

est question d’interdépendance de la vie affective (sentiments) et cognitive, bien avant les

remarquablesouvragesd’AntonioDamasioenlamatièreaumilieudesannées1990(parexemple

Damasio,1995).

Onadéjàsoulignélerenversementépistémologiquequ’opèrePiagetpar rapportàRussell:la psychologieauxfondementsdesmathématiquesetdelalogique.Maisau-delàdecerenversement, c’esttoutun«cercle des sciences »que Piagetdessine ici dès lemilieudu XX siècle.En une

audacieuseremiseencausedel’échelledessciencesd’AugusteComte(1798-1857),Piagetplacenon

seulementlapsychologieauxfondementsdesmathématiquesetdelalogique,maisl’inscritelle-

mêmedanslabiologie,lachimie…etlaphysiquesionachèvelecercle.Cechangementradicalde pointdevue–totalementoriginalpourl’époque(etquileresteaujourd’hui)–adonnéuneplace inéditeàlapsychologiedel’enfant,aucœur mêmedudispositifdelasciencedite«dure»eta préfiguréenEuropelecadreinterdisciplinaireactueldessciencescognitives.C’estainsiquedans

l’EncyclopediaofCognitiveSciencepubliéeen2003parlegrouped’éditionNature,Piagetfigureau

rangprestigieuxdesprécurseurs(Nadel,2003).LarééditiondeLaPsychologiedel’intelligenceen

2012permetderappelerquedès1942,dansl’intimitéduCollègedeFrance,faisantabstractiondu

contexteterribledelaguerre,Piagettraçaitdéjà,calmement,magistralement,lavoiedessciences cognitivesquiyprendrontplacebeaucoupplustardavecJean-PierreChangeux,AlainBerthozet aujourd’hui StanislasDehaene.EtPiagetécrivaitpour introduirelapublicationde ses leçons en

1947 : « Malgré l’abondance et la valeur des travaux connus, la théorie psychologique des mécanismesintellectuelsn’enestqu’àsesdébuts,etl’oncommenceàpeineàentrevoirlegenrede précisionqu’ellepourraitcomporter.C’estcesentimentdelarechercheencoursquej’aicherchéà

exprimer»(p.18).LeCollègedeFranceaaujourd’huipourdevise«Enseignerlascienceentrainde

sefaire»(MauriceMerleau-Ponty,1908-1961),deviserepriseen2012parl’initiatived’excellence

ParisSciencesetLettres(PSL).Piagetétaitpleinementdanscetesprit,incarnéensuiteparMerleau-

PontyéluauCollègedeFranceen1952etdontPiagetarepris,cettemêmeannée,laChairede

psychologiedel’enfantàlaSorbonne(1952-1963)–universitédontilétaitdéjàdocteur honoris causa depuis 1947.On ditque ce sontses leçons de 1942 au Collège de France qui ontattiré l’attentionsurlui.

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1967-2012:lesévolutions,lespointsfaibles

Dèssapréfacedelasecondeédition«sanschangements»deLaPsychologiedel’intelligence (1967),Piagetavaitbiennoté–maiss’endéfendait–unecritiquequi pouvaitlui êtrefaitesur l’ancrage réel de sa psychologie de l’intelligence dans la biologie, au-delà de sa posture épistémologiquegénérale(cercledessciences)qui,elle,étaitsansambiguïté.Ilécrit:«L’accueilfait àcepetitouvrages’esttrouvéengénéralfavorable,cequinousdonnelecouragedeleréimprimer sans changements. Une critique a néanmoins été fréquemment adressée à notre conception de l’intelligence : c’est de ne se référer ni au système nerveux, ni à sa maturation au cours du

développementindividuel»(p.19).Piagets’empressededirequec’estunmalentenduetrappelleses

mécanismes généraux de régulation par assimilation/accommodation tant psychologiques que biologiques,maisl’articulationeffectiveaveclabiologieestbienunpointfaibledesonédifice.On peutparfaitementlecomprendreaujourd’hui,carPiagetnedisposaitpasàl’époquedesformidables

technologiesd’imageriecérébraleapparuesenpsychologiebienaprèssamort(1980)etapplicables

maintenantàlacognitionlogico-mathématique(Houdé&Tzourio-Mazoyer,2003).

Depuis la fin des années 1990, des chercheurs utilisent en effet l’Imagerie par Résonance Magnétiqueanatomique(IRMa)pourconstruiredescartestridimensionnellesdesstructurescérébrales

endéveloppement(Caseyetal.,2005).Onsaitqu’avecledéveloppementneurocognitifdel’enfantet

lesapprentissagesspécifiquess’opèrentunemultiplicationpuisunélagagedesconnexions(synapses) entreneurones,d’oùunediminutiondelamatièregriseducerveau(courbeenUinversée).Cet élagagecorrespond,selonJean-PierreChangeux,àunestabilisationsélectivedessynapsesparun mécanisme de « darwinisme neuronal » (Changeux, 1983, 2002).Les premiers résultats d’IRMa indiquentquecettematurationestloind’êtreuniforme.Elles’effectueparvaguessuccessivesselon leszonesducerveau:d’abordlesrégionsassociéesauxfonctionssensoriellesetmotricesdebase (cequ’avaitbienpressentiPiaget)et,ensuite,jusqu’àlafindel’adolescence,lesrégions–telle cortexpréfrontal–associéesaucontrôlecognitifsupérieur,notammentl’inhibition.Depuispeu,on utiliseaussil’Imageriepar RésonanceMagnétiquefonctionnelle(IRMf) pour mesurer lesactivités cérébralespendantquel’enfantoul’adolescentréaliseunetâchecognitiveparticulière,encomparant ce qui se passe aux différents stades du développement(voir Houdé et al., 2011, pour la tâche piagétienne de conservation du nombre). Il devient donc possible de visualiser la dynamique cérébralequicorrespondàl’activation/inhibitiondesstratégiescognitivesauxdifférentsâges(ceque l’onappellela«macrogenèse»,c’est-à-direl’ontogenèse)ouaucoursd’unapprentissageàunâge particulier (la«microgenèse»:voir Houdéetal.,2000,pour l’exploration,souscetangle,du raisonnement hypothético-déductif). L’enjeu est d’établir la première cartographie anatomo- fonctionnelledesstadesdudéveloppementcognitif.

Ilaainsiétédécouvertquecequiposeréellementproblèmeàl’enfantdansunetâchecommecelle deconservationdunombredePiaget(«Ya-t-il plus de jetons quandonles écarte les uns des autres»?),cen’estpasla«logiquedunombre»entantquetellepuisqu’ill’utilisebienplustôt (Gelman,1972;Mehler &Bever,1967),maisc’estd’apprendreàinhiber danssoncerveauune stratégievisuospatialeinadéquate(uneheuristiquedejugement,unbiais)«longueurégalenombre»

(Houdé,2000;Houdé&Guichart,2001;Houdéetal.,2011),stratégiequitrèssouventfonctionne

bien et que même les adultes appliquent. Ce contrôle inhibiteur est également requis dans la

catégorisationetl’inclusiondesclasses(Borstetal.,2012).Orcelanevapasdesoi!Onpenseici

auxobstaclesépistémologiquesdel’espritetàla«philosophiedunon»décritsjadispar Gaston

Bachelard(1884-1962)pourl’histoiredessciences.Ilenressortqueledéveloppementdel’enfant

n’estpastoujourslinéaire,commel’avaientsansdoutedéjàpressenti,dansleurpratique,beaucoup d’éducateurs, professeurs des écoles ou parents. Pour une même notion, un même concept à apprendre, des échecs tardifs par défautd’inhibition peuventsuccéder à des réussites bien plus précoces (compétences du jeune enfantignorées par Piaget), d’où des décalages très inattendus

(Houdé,2004).

Piagetconcevaitbienl’intelligencecommeuneformed’adaptation:l’adaptationdelacognition

auxchoses.Etilutilisaitl’idéed’adaptationausensbiologique:l’intégration,ouassimilation,des

stimulations(informations,input)del’environnementàl’organisme,combinéeavecl’ajustementou

dynamique

accommodation de

assimilation/accommodationconduitlecerveauhumainversdesorganisationssensori-motriceset cognitivesdeplusenpluscomplexes:desactionsdesbébésauxopérationslogiquesetabstraitesde l’adolescent et de l’adulte. Cependant, la dynamique d’assimilation/accommodation semble aujourd’huiinsuffisante,troptimide,pourdécrirelamanièredontsedéveloppel’intelligencedansle cadred’unecompétitionforte(interférence)entrestratégiesneurocognitivesàtouslesâges(d’autant

l’organisme à

ces

stimulations. Selon

lui,

la

quePiagetnevoyaitceliendirectaveclabiologiequ’auniveaudesorganisationssensori-motrices élémentaires de départ:voir p.23).J’ai proposé (Houdé, 2004 :voir la figure 1) d’y ajouter

l’activation/inhibition,duniveauneuronalauniveaucognitifetexécutif,qu’ils’agissedesensori-

motricité, de nombre ou de raisonnement logique (l’imagerie cérébrale explore aujourd’hui simultanémenttoutescesfonctionscognitivesdansuneperspectiveintégrée:Houdéet al,2000,

2011).

Figure1.Doubledynamiquedel’adaptationdansledéveloppementcognitif:

l’assimilation/accommodation(d’aprèsPiaget,1947)etl’activation/inhibition(d’après

Houdé,2004).

Houdé,2004).

Danslesannées1920,lejeunePiaget,déjàinspiréparlavisiond’uneépistémologiebiologique,

n’apasvul’importancedel’inhibitionpourl’étudedudéveloppementcognitif,alorsquececoncept pluridisciplinaireétaitintroduitenphysiologieetenpsychologiedepuisledébutdu XIX siècleet ensuiteutilisé,auXX siècle,parlescélèbresécolesdeCharlesSherrington(1857-1952),IvanPavlov

(1849-1936),l’unetl’autreprixNobel,etSigmundFreud(1856-1939).C’estsansdouteparceque

l’inhibitionétait,dansl’espritdePiaget,tropnégative(signifiantrépression,opposédelaliberté)

poursathéorieconstructivistedudéveloppementdel’enfant.Cetteincompréhensionestcertainement

laplusimportanteerreurdePiaget.

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Etpourtant,àbienrelireaujourd’hui

… Et pourtant, à bien relire aujourd’hui ce petit livre, on découvre qu’il effleure l’idée

d’inhibition,qu’illacaressetoutàlafin(lemotestcitéunefois(p.209),àtraversl’expression

«inhibitionsréflexes»),sansvraimentenapercevoirlerôlecentral,sinonàn’enpasdouterPiagety serait revenu avec son insistance habituelle et systématique comme il le fait partout pour les

groupements ou la réversibilité.Il ressentaitbien la nécessité d’un processus antagoniste, d’une

«tendancecontraire»(p.212).Maisilentrouvaitlaplusbelleexpressiondanslejeudesopérations

logiquesréversibles–sonsouciultime«d’arriveràlalogique»parlesgroupementsd’opérations

directesetinverses–plutôtquedansladynamiquetrèspsychobiologiqued’inhibitionetd’activation

destratégiesneurocognitivesencompétition:logico-mathématiques,visuospatialesoulinguistiques-

sémantiques(pourunediscussionsurcepoint,voirnotrereprisedu«Quesais-je?»dePiaget:

Houdé,2011[2004],p.74-75).Sansexclurel’importancedelaréversibilitéopératoire,ladynamique

d’inhibitionetd’activationnepeuttoutefoiss’yréduireetouvreàunecompréhensionpluslargeet moinslinéaire(oustrictementlogico-régulée)dudéveloppementcognitif.Elles’inscritenoutreau cœurdesfonctionsexécutivesducerveau(cortexpréfrontal),delaprisededécision,qu’ils’agissede

logiqueoud’autrechose(Berthoz,2003).OrPiagetvoulaitobstinément«toutfairerentrerdansla

logique»,mêmelatendancepsychologiquecontraire.EncherchantàdonnertortàRusselletàson

logicisme,ilfinissaitparluidonnerraison.Lapsychologiedel’intelligencedel’enfantdevenaitbien

lemiroirdelalogique,plusoumoinsformelle,etcemiroirdéformantaempêchéPiagetdevoirle

rôleclédumécanismetrèspsychologiqued’inhibitioncognitive,indépendammentdelalogiqueelle-

même. Quoiqu’ilensoit,la(re)lecturedececlassiquedePiagetdonneenvied’êtredanssonamphithéâtre

duCollègedeFranceen1942pourpartagersapassion,jusqu’àl’excès.Conscientdesattentesdela

sociétéàl’égardd’un«psychologuedel’intelligence»,ilfaitaussiétatenfind’ouvrage(p.191-193)

desapplications:lestravauxd’AlfredBinet(1857-1911)etdeCharlesSpearman(1863-1945)surles

testsd’intelligence(échellemétrique,analysestatistiquedu«facteurg»),et–au-delàdestests–les

travauxalorsrécentsdeBärbelInhelder(1913-1997),danssapropreéquipegenevoise,surlanotion

de«groupementopératoire»pourlediagnosticduraisonnementchezlesdébilesmentaux(Inhelder,

1944).

Cesoucid’applicationetd’interventionspédagogiques(danslatraditiondeBinet)estaujourd’hui encore d’une forte actualité, notamment autour des notions de contrôle cognitif et d’inhibition (Diamond et al., 2007, 2011 ; Houdé, 2007). L’inhibition est, en effet, une forme de contrôle neurocognitifetcomportementalquipermetauxenfants–àl’écoleparticulièrement–derésisteraux habitudesouautomatismes,auxtentations,distractionsouinterférences,etdes’adapterauxsituations complexes par la flexibilité (dynamique d’inhibition/activation de stratégies cognitives en compétition).Ledéfautd’inhibitionpeutexpliquerdesdifficultésd’apprentissage(erreurs,biaisde raisonnement,etc.)etd’adaptationtantcognitivequesociale.InhelderetPiagetutilisaientlanotionde

«groupementopératoire»pourlediagnosticcognitifdanslesannées1940;onutiliseaujourd’hui,

danslemêmeespritmaisavecuneconceptionthéoriquedifférente,lesnotionsdecontrôlecognitifet

d’inhibition.

CetteréférenceàBärbelInheldernousrappelleque1942correspondaucœurdelagrandeépoque

desrecherchesexpérimentalespiagétiennes,quicommenceunpeuavant1940avecuneéquipede

collaborateursremarquables:BärbelInhelder,AlinaSzeminska(1907-1986)etbeaucoupd’autres

(avecInhelder,ilpublieranotammenten1959sonouvragemajeursurlacatégorisationlogiquechez

l’enfant:LaGenèsedesstructureslogiquesélémentaires;eten1966L’Imagementalechezl’enfant

ainsique,lamêmeannée,leur«Quesais-je?»LaPsychologiedel’enfant).En2010,leséditions

Somogy à Paris etles Archives Jean Piagetà Genève ontcopublié un très beau livre, Bonjour

MonsieurPiaget:imagesd’unevie.Onydécouvreannéeparannée,de1920à1975,lesphotosdes

trèsnombreuxcollaborateursdePiaget.Leurœuvrecollectiveatraversélesiècle,etcetteréédition

deLaPsychologiedel’intelligenceparArmandColinen2012faitrevivrel’élandu«patron».Si,

commeonl’avu,certainsaspectsdel’ouvragesontdatés,remisencauseaujourd’hui–cequivade

soipourunecontributionscientifique–ilestunmessage,unedéterminationquin’apasprisune

ride:«l’intelligencemalgrétout».

OlivierHoudé

UniversitéParis-Descartes(SorbonneParisCité)

InstitutuniversitairedeFrance

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JeanPiaget

LaPsychologiedel’intelligence

Préface

parJeanPiaget

Unlivresur la«psychologiedel’intelligence»pourraitcouvrir lamoitiédudomainedela psychologie.Lespagesquisuiventsebornentàesquisserunpointdevue,celuidelaconstitutiondes «opérations»,etàlesituer leplusobjectivementpossibledansl’ensembledeceuxquiontété soutenus. Il s’agissait d’abord de caractériser le rôle de l’intelligence eu égard aux processus adaptatifsengénéral(chap.I),puisdemontrer,parl’examendela«psychologiedelapensée»,que l’acted’intelligenceconsisteessentiellementà«grouper»desopérationsseloncertainesstructures définies(chap.II).Ainsiconçuecommelaformed’équilibreverslaquelletendenttouslesprocessus cognitifs, l’intelligence soulève le problème de ses rapports avec la perception (chap.III), avec l’habitude(chap.IV),ainsiquelesquestionsdesondéveloppement(chap.V)etdesasocialisation (chap.VI). Malgrél’abondanceetlavaleur destravauxconnus,lathéoriepsychologiquedesmécanismes intellectuelsn’enestqu’àsesdébuts,etl’oncommenceàpeineàentrevoir legenredeprécision qu’ellepourraitcomporter.C’estcesentimentdelarechercheencoursquej’aicherchéàexprimer.

Cepetitvolumecontientlasubstancedesleçonsquej’aieuleprivilègededonner en1942au CollègedeFrance,àuneheureoùlesuniversitaireséprouvaientlebesoindemarquerleursolidarité enfacedelaviolence,etleurfidélitéauxvaleurspermanentes.Ilm’estdifficile,enrécrivantces pages,d’oublierl’accueildemonauditoire,ainsiquelescontactsquej’eusàcemomentavecmon maîtreP.JanetetavecmesamisH.Piéron,H.Wallon,P.Guillaume,G.Bachelard,P.Masson-Oursel, M.Maussettantd’autres,sansoubliermoncherI.Meyerson,qui«résistait»ailleurs.

Préfacedelasecondeédition

parJeanPiaget

L’accueilfaitàcepetitouvrages’esttrouvéengénéralfavorable,cequinousdonnelecouragede le réimprimer sans changements. Une critique a néanmoins été fréquemment adressée à notre conceptiondel’intelligence:c’estdeneseréférer,niausystèmenerveux,niàsamaturationaucours du développement individuel. Il y a là, croyons-nous, un simple malentendu. Tant la notion d’« assimilation » que le passage des rythmes aux régulations et de celles-ci aux opérations réversiblesappellentuneinterprétationneurologiqueenmêmetempsquepsychologique(etlogique). Or, loin d’être contradictoires, ces deux interprétations ne peuvent que s’accorder. Nous nous expliqueronsailleurssurcepointessentiel,maisnenoussommesjamaissentiendroitdel’aborder avant d’avoir terminé les recherches psychogénétiques de détail dont ce petit livre représente précisémentlasynthèse.

PREMIÈREPARTIE

LANATUREDELINTELLIGENCE

I

Intelligenceetadaptationbiologique

Touteexplicationpsychologiquefinittôtoutardpars’appuyersurlabiologieousurlalogique (ousur lasociologie,maiscelle-ci aboutit,elle aussi,à la même alternative).Pour les uns,les phénomènesmentauxnedeviennentintelligiblesquereliésàl’organisme.Cettemanièredepenser s’impose effectivementdans l’étude des fonctions élémentaires (perception, motricité, etc.), dont

dépendl’intelligenceàsesdébuts.Maisonnevoitguèrelaneurologieexpliquerjamaispourquoi2et

2font4nipourquoilesloisdeladéductions’imposentàl’espritavecnécessité.D’oùlaseconde

tendance,quiconsisteàconsidérercommeirréductibles,lesrapportslogiquesetmathématiques,età rattacheràleuranalysecelledesfonctionsintellectuellessupérieures.Seulementlaquestionestde savoir si la logique, conçue comme échappant aux tentatives d’explication de la psychologie expérimentale, peut légitimement, en retour, expliquer quoi que ce soit dans l’expérience psychologiquecommetelle.Lalogiqueformelle,oulogistique,constituesimplementl’axiomatique desétatsd’équilibredelapensée,etlascienceréellecorrespondantàcetteaxiomatiquen’estautre quelapsychologieelle-mêmedelapensée.Lestâchesainsiréparties,lapsychologiedel’intelligence doitassurémentcontinuerdetenircomptedesdécouverteslogistiques,maiscelles-cin’aboutiront jamaisàdicteraupsychologuesespropressolutions:ellessebornerontàluiposerdesproblèmes.

C’estdecettedoublenature,biologiqueetlogique,del’intelligencequ’ilnousfautdoncpartir.Les deuxchapitresquisuiventontpourbutdedélimitercesquestionspréalablesetsurtoutdechercherà réduire à la plus grande unité possible, dans l’état actuel des connaissances, ces deux aspects fondamentaux,maisirréductiblesenapparence,delaviedelapensée.

Situationdel’intelligencedansl’organisationmentale

Touteconduite,qu’ils’agissed’unactedéployéàl’extérieur,ouintérioriséenpensée,seprésente commeuneadaptation,ou,pour mieuxdire,commeuneréadaptation.L’individun’agitques’il éprouve un besoin, c’est-à-dire si l’équilibre est momentanément rompu entre le milieu et

l’organisme,etl’actiontendàrétablirl’équilibre,c’est-à-direprécisémentàréadapterl’organisme (Claparède).Une«conduite»estdoncuncasparticulierd’échangeentrelemondeextérieuretle sujet,mais,contrairementauxéchangesphysiologiques,quisontd’ordrematérieletsupposentune transformationinternedescorpsenprésence,les«conduites»étudiéespar lapsychologiesont d’ordrefonctionnelets’effectuentàdesdistancesdeplusenplusgrandes,dansl’espace(perception, etc.)etdansletemps(mémoire,etc.),ainsiqueselondestrajectoiresdeplusenpluscomplexes

(retours,détours,etc.).Laconduite,ainsiconçueentermesd’échangesfonctionnels,supposeelle-

mêmedeuxaspectsessentielsetétroitementinterdépendants:unaspectaffectifetunaspectcognitif. Onabeaucoupdiscutédesrapportsentrel’affectivitéetlaconnaissance.SelonP.Janet,ilfaut distinguerl’«actionprimaire»,ourelationentrelesujetetl’objet(intelligence,etc.),etl’«action secondaire»ouréactiondusujetàsapropreaction:cetteréaction,quiconstituelessentiments élémentaires,consisteenrégulationsdel’actionprimaireetassureledébitdesénergiesintérieures disponibles. Mais, à côté de ces régulations, qui déterminent effectivement l’énergétique ou l’économieinternesdelaconduite,ilfaut,noussemble-t-il,réserveruneplaceàcellesquirèglentsa finalitéousesvaleurs,etdetellesvaleurscaractérisentunéchangeénergétique,ouéconomique,avec le milieu extérieur. Selon Claparède, les sentiments assignent un but à la conduite, tandis que l’intelligenceseborneàfournirlesmoyens(la«technique»).Maisilexisteunecompréhensiondes butscommedesmoyens,etellemodifiemêmesanscesselafinalitédel’action.Danslamesureoùle sentimentdirigelaconduiteenattribuantunevaleuràsesfins,ilfautdoncseborneràdirequ’il fournitlesénergiesnécessairesàl’action,alorsquelaconnaissanceluiimprimeunestructure.D’où lasolutionproposéeparlapsychologieditedelaForme:laconduitesupposeun«champtotal» embrassantlesujetaveclesobjets,etladynamiquedecechampconstituelessentiments(Lewin), tandis que sa structuration est assurée par les perceptions, la motricité et l’intelligence. Nous adopteronsuneformuleanalogue,saufàpréciserque,nilessentiments,nilesformescognitivesne dépendentuniquementdu«champ»actuel,maisaussidetoutel’histoireantérieuredusujetactif. Nousdironsdoncsimplementquechaqueconduitesupposeunaspecténergétiqueouaffectif,etun aspectstructuraloucognitif,cequiréunitenfaitlesdiverspointsdevueprécédents.

Touslessentimentsconsistent,eneffet,soitenrégulationsdesénergiesinternes(«sentiments fondamentaux»deP.Janet,«intérêt»deClaparède,etc.),soitenréglagesdeséchangesd’énergie avecl’extérieur(«valeurs»detousgenres,réellesoufiduciaires,depuisles«désirabilités»propres au « champ total » de K. Lewin, et les « valences » de E.S. Russell, jusqu’aux valeurs inter- individuelles ou sociales). La volonté elle-même est à concevoir comme un jeu d’opérations affectives, donc énergétiques, portant sur les valeurs supérieures, et les rendant susceptibles de réversibilitéetdeconservation(sentimentsmoraux,etc.),enparallèleaveclesystèmedesopérations logiquesparrapportauxconcepts.

Maissitouteconduite,sansexception,impliqueainsiuneénergétiqueouune«économie»,qui

constituesonaspectaffectif,leséchangesqu’elleprovoqueaveclemilieucomportentégalementune

formeouunestructure,quidéterminelesdiverscircuitspossibless’établissantentrelesujetetles

objets.C’estencettestructurationdelaconduitequeconsistesonaspectcognitif.Uneperception,un

apprentissage sensori-moteur (habitude, etc.), un acte de compréhension, un raisonnement, etc., reviennenttousàstructurer,d’unemanièreoud’uneautre,lesrapportsentrelemilieuetl’organisme. C’estenquoiilsprésententunecertaineparentéentreeux,quilesopposeauxphénomènesaffectifs.

Nousparleronsàleursujetdefonctionscognitives,ausenslarge(ycomprislesadaptationssensori-

motrices). La vie affective et la vie cognitive sont donc inséparables, quoique distinctes. Elles sont inséparables parce que tout échange avec le milieu suppose à la fois une structuration et une valorisation,maisellesn’enrestentpasmoinsdistinctes,puisquecesdeuxaspectsdelaconduitene peuventseréduirel’unàl’autre.C’estainsiquel’onnesauraitraisonner,mêmeenmathématiques pures,sanséprouver certainssentiments,etque,inversement,iln’existepasd’affectionssansun minimumdecompréhensionoudediscrimination.Unacted’intelligencesupposedonclui-mêmeune régulation énergétique interne (intérêt, effort, facilité, etc.) et externe (valeur des solutions

recherchéesetdesobjetssur lesquelsportelarecherche),maiscesdeuxréglagessontdenature affectiveetdemeurentcomparablesàtouteslesautresrégulationsdecetordre.Réciproquement,les élémentsperceptifsouintellectuelsquel’onretrouvedanstouteslesmanifestationsémotionnelles intéressentlaviecognitivecommen’importequelleautreréactionperceptiveouintelligente.Ceque lesenscommunappelle«sentiments»et«intelligence»,enlesconsidérantcommedeux«facultés» opposéesl’uneàl’autre,sontsimplementlesconduitesrelativesauxpersonnesetcellesquiportent sur les idées oules choses :mais enchacune de ces conduites interviennentles mêmes aspects affectifsetcognitifsdel’action,aspectstoujoursréunisenfaitetnecaractérisantdoncnullementdes facultésindépendantes. Bienplus,l’intelligenceelle-mêmeneconsistepasenunecatégorieisolableetdiscontinuede processuscognitifs.Ellen’estpas,àproprementparler,unestructurationparmilesautres:elleestla formed’équilibreverslaquelletendenttouteslesstructuresdontlaformationestàchercherdèsla perception,l’habitudeetlesmécanismessensori-moteursélémentaires.Ilfautbiencomprendre,en effet,que,sil’intelligencen’estpasunefaculté,cettenégationentraîneunecontinuitéfonctionnelle radicale entre les formes supérieures de pensée et l’ensemble des types inférieurs d’adaptation cognitiveoumotrice:l’intelligencene sauraitdonc être que la forme d’équilibre vers laquelle tendentceux-ci.Celanesignifienaturellementpasqu’unraisonnementconsisteenunecoordination destructuresperceptivesniquepercevoirrevienneàraisonnerinconsciemment(bienquel’uneet l’autredecesthèsesaientétésoutenues),carlacontinuitéfonctionnellen’exclutenrienladiversiténi mêmel’hétérogénéitédesstructures.Chaquestructureestàconcevoircommeuneformeparticulière d’équilibre,plusoumoinsstableensonchamprestreintetdevenantinstableauxlimitesdecelui-ci. Maiscesstructures,échelonnéespar paliers,sontàconsidérer commesesuccédantselonuneloi d’évolution telle que chacune assure un équilibre plus large et plus stable aux processus qui intervenaientdéjàauseindelaprécédente.L’intelligencen’estainsiqu’untermegénériquedésignant lesformessupérieuresd’organisationoud’équilibredesstructurationscognitives.

Cettemanièredeparlerrevientd’abordàinsistersurlerôlecapitaldel’intelligencedanslaviede l’espritetdel’organismelui-même:équilibrestructuralleplussoupleetleplusdurableàlafoisde laconduite,l’intelligenceestessentiellementunsystèmed’opérationsvivantesetagissantes.Elleest l’adaptationmentalelapluspoussée,c’est-à-direl’instrumentindispensabledeséchangesentrele sujet et l’univers, lorsque leurs circuits dépassent les contacts immédiats et momentanés pour atteindre les relations étendues etstables.Mais, d’autre part, ce même langage nous interditde délimiter l’intelligencequantàsonpointdedépart:elleestunpointd’arrivée,etsessourcesse confondentaveccellesdel’adaptationsensori-motriceengénéral,ainsique,par-delàcelle-ci,avec cellesdel’adaptationbiologiqueelle-même.

Natureadaptativedel’intelligence

Si l’intelligence estadaptation,il convientavanttoutes choses de définir cette dernière.Or,à écarter lesdifficultésdulangagefinaliste,l’adaptationdoitêtrecaractériséecommeunéquilibre entrelesactionsdel’organismesurlemilieuetlesactionsinverses.Onpeutappeler«assimilation», enprenantcetermedanslesenslepluslarge,l’actiondel’organismesurlesobjetsquil’entourent, entantquecetteactiondépenddesconduitesantérieuresportantsurlesmêmesobjetsoud’autres analogues.Eneffet,toutrapportentreunêtrevivantetsonmilieuprésentececaractèrespécifiqueque lepremier,aulieud’êtresoumispassivementausecond,lemodifieenluiimposantunecertaine

structure propre.C’est ainsi que, physiologiquement, l’organisme absorbe des substances et les transforme en fonction de la sienne. Or, psychologiquement, il en va de même, sauf que les modificationsdontils’agitalorsnesontplusd’ordresubstantiel,maisuniquementfonctionnel,et sontdéterminéesparlamotricité,laperceptionoulejeudesactionsréellesouvirtuelles(opérations conceptuelles,etc.).L’assimilationmentaleestdoncl’incorporationdesobjetsdanslesschèmesdela conduite, ces schèmes n’étant autres que le canevas des actions susceptibles d’être répétées activement.

Réciproquement,lemilieuagitsurl’organisme,etl’onpeutdésigner,conformémentàl’usagedes

biologistes,cetteactioninversesousletermed’«accommodation»,étantentenduquel’êtrevivantne

subitjamaistellequellelaréactiondescorpsquil’environnent,maisqu’ellemodifiesimplementle

cycleassimilateurenl’accommodantàeux.Psychologiquement,onretrouvelemêmeprocessus,en

cesensquelapressiondeschosesaboutittoujours,nonpasàunesoumissionpassive,maisàune

simplemodificationdel’actionportantsurelles.Celadit,onpeutalorsdéfinirl’adaptationcomme

unéquilibreentrel’assimilationetl’accommodation,cequirevientdoncàdireunéquilibredes

échangesentrelesujetetlesobjets.

Or,danslecasdel’adaptationorganique,ceséchanges,étantdenaturematérielle,supposentune interpénétration entre telle partie du corps vivant et tel secteur du milieu extérieur. La vie psychologiquedébuteaucontraire,nousl’avonsvu,avecleséchangesfonctionnels,c’est-à-direau point où l’assimilation n’altère plus de façon physico-chimique les objets assimilés, mais les incorpore simplement dans les formes de l’activité propre (et où l’accommodation modifie seulementcetteactivité).Oncomprendalorsque,àl’interpénétrationdirectedel’organismeetdu milieu, se superposent, avec la vie mentale, des échanges médiats entre le sujet et les objets, s’effectuantàdesdistancesspatio-temporellestoujoursplusgrandesetselondestrajetstoujoursplus complexes. Tout le développement de l’activité mentale, de la perception et de l’habitude à la représentationetàlamémoire,ainsiqu’auxopérationssupérieuresduraisonnementetdelapensée formelle,estainsifonctiondecettedistancegraduellementaccruedeséchanges;doncdel’équilibre entreuneassimilationderéalitésdeplusenpluséloignéesàl’actionpropreetuneaccommodationde celle-ciàcelles-là.

C’estencesensquel’intelligence,dontlesopérationslogiquesconstituentunéquilibreàlafois mobile et permanent entre l’univers et la pensée, prolonge et achève l’ensemble des processus adaptatifs.L’adaptationorganiquen’assure,eneffet,qu’unéquilibreimmédiat,etpar conséquent limité,entrel’êtrevivantetlemilieuactuel.Lesfonctionscognitivesélémentaires,telles que la perception, l’habitude et la mémoire, la prolongent dans le sens de l’étendue présente (contact perceptifaveclesobjetsdistants)etdesanticipationsoureconstitutionsproches.Seulel’intelligence, capabledetouslesdétoursetdetouslesretoursparl’actionetparlapensée,tendàl’équilibretotal, en visant à assimiler l’ensemble du réel et à y accommoder l’action, qu’elle délivre de son assujettissementauhicetaununcinitiaux.

Définitiondel’intelligence

Sil’ontientàdéfinirl’intelligence,cequiimportesansdoutepourdélimiterledomainedonton s’occupera sous cette désignation, il suffit alors de s’entendre sur le degré de complexité des échangesàdistance,àpartir desquelsonconviendradelesappeler «intelligents».Maisiciles difficultés surgissent, puisque la ligne inférieure de démarcation reste arbitraire.Pour certains,

commeClaparèdeetStern,l’intelligenceestuneadaptationmentaleauxcirconstancesnouvelles. Claparèdeopposeainsil’intelligenceàl’instinctetàl’habitude,quisontdesadaptations,héréditaires ouacquises,auxcirconstancesquiserépètent;maisillafaitdébuterdèsletâtonnementempiriquele plusélémentaire(sourcedestâtonnementsintériorisésquicaractérisentultérieurementlarecherche del’hypothèse).Pour Bühler,qui répartitaussi lesstructuresentroistypes(instinct,dressageet intelligence), cette définition est trop large : l’intelligence n’apparaît qu’avec les actes de compréhensionsoudaine(Aha-Erlebnis),tandisqueletâtonnementappartientaudressage.Demême Kœhler réserve le terme d’intelligence aux actes de restructuration brusque et en exclut le tâtonnement.Ilestindéniablequecelui-ciapparaîtdèslaformationdeshabitudeslesplussimples, lesquelles sont elles-mêmes, au moment de leur constitution, des adaptations aux circonstances nouvelles.D’autrepart,laquestion,l’hypothèseetlecontrôle,dontlaréunioncaractériseégalement l’intelligenced’aprèsClaparède,sontdéjàengermesdanslesbesoins,lesessaiseterreursetla sanctionempiriquepropresauxadaptationssensori-motriceslesmoinsévoluées.Dedeuxchoses l’une,parconséquent:oubienonsecontenterad’unedéfinitionfonctionnelle,aurisqued’embrasser la presque-totalité des structures cognitives, ou bien on choisira comme critère une structure particulière,maislechoixdemeureconventionneletrisquedenégligerlacontinuitéréelle.

Ilrestecependantpossiblededéfinirl’intelligenceparladirectiondanslaquelleestorientéson développement,sansinsistersurlesquestionsdefrontières,quideviennentaffairedestadesoude formes successives d’équilibre.On peutalors se placer simultanément aux points de vue de la situationfonctionnelleetdumécanismestructural.Dupremier decespointsdevue,onpeutdire qu’uneconduiteestd’autantplus«intelligente»quelestrajectoiresentrelesujetetlesobjetsdeson actioncessentd’êtresimplesetnécessitentunecompositionprogressive.Laperceptionnecomporte ainsiquedestrajetssimples,mêmesil’objetperçuesttrèséloigné.Unehabitudepourraitsembler pluscomplexe,maissesarticulationsspatio-temporellessontsoudéesenuntoutunique,sansparties indépendantesnicomposablesséparément.Aucontraire,unacted’intelligence,telquederetrouver unobjetcachéoulasignificationd’uneimage,supposeuncertainnombredetrajets(dansl’espaceet dansletemps),àlafoisisolablesetsusceptiblesdecompositions.Dupointdevuedumécanisme structural,parconséquent,lesadaptationssensori-motricesélémentairessontàlafoisrigidesetà sensunique,tandisquel’intelligences’engagedansladirectiondelamobilitéréversible.C’estmême là,verrons-nous,lecaractèreessentieldesopérationsquicaractérisentlalogiquevivante,enaction. Maisonvoitd’embléequelaréversibilitén’estpasautrechosequelecritériummêmedel’équilibre (commelesphysiciensnousl’ontappris).Définirl’intelligenceparlaréversibilitéprogressivedes structuresmobilesqu’elleconstruit,c’estdoncredire,sousunenouvelleforme,quel’intelligence constituel’étatd’équilibrevers lequel tendenttouteslesadaptations successives d’ordre sensori- moteuretcognitif,ainsiquetousleséchangesassimilateursetaccommodateursentrel’organismeet lemilieu.

Classificationdesinterprétationspossiblesdel’intelligence

Dupointdevuebiologique,l’intelligenceapparaîtainsicommel’unedesactivitésdel’organisme,

tandisquelesobjetsauxquelselles’adapteconstituentunsecteurparticulierdumilieuambiant.Mais,

danslamesureoùlesconnaissancesquel’intelligenceélaboreréalisentunéquilibreprivilégié,parce

quetermenécessairedeséchangessensori-moteursetreprésentatifs,lorsdel’extensionindéfiniedes

distancesdansl’espaceetdansletemps,l’intelligenceengendrelapenséescientifiqueelle-même,y

compris la connaissance biologique. Il est donc naturel que les théories psychologiques de l’intelligenceviennents’insérer entrelesthéoriesbiologiquesdel’adaptationetlesthéoriesdela connaissance en général. Qu’il y ait parenté entre les théories psychologiques et les doctrines épistémologiques,celan’ariendesurprenant,puisque,silapsychologies’estaffranchiedestutelles philosophiques,ildemeureheureusementquelquelienentrel’étudedesfonctionsmentalesetcelle desprocessusdelaconnaissancescientifique.Maisqu’ilexisteunparallélisme,etmêmeassezétroit, entrelesgrandesdoctrinesbiologiquesdelavariationévolutive(doncdel’adaptation)etlesthéories restreintesdel’intelligence,entantquefaitpsychologique,lachoseestplusintéressante:souventles psychologuesn’ont,eneffet,pasconsciencedescourantsd’inspirationbiologiquequianimentleurs interprétations,demêmed’ailleursqueparfoislesbiologistesontadoptéàleurinsuuneposition psychologiqueparticulièreparmid’autrespossibles(cf.lerôledel’habitudechezLamarck,oudela concurrenceetdelaluttechezDarwin);deplus,étantdonnélaparentédesproblèmes,ilpeutyavoir simpleconvergencedessolutions,etcelle-ciconfirmealorscelle-là. Du point de vue biologique, les relations entre l’organisme et le milieu comportent six interprétationspossibles,selonlescombinaisonssuivantes(quionttoutesdonnélieuàdessolutions distinctes,classiquesouactuelles):oubienonrejettel’idéed’uneévolutionproprementdite(I)ou bienonenadmetl’existence(II);d’autrepart,danslesdeuxcas(IetII),onattribuelesadaptations,

soitàdesfacteursextérieursàl’organisme(1),soitàdesfacteursinternes(2),soitàuneinteraction

entrelesdeux(3).Dupointdevuefixiste(I),onpeutainsiattribuer l’adaptationàuneharmonie préétablie entre l’organisme et les propriétés du milieu (I) à un préformisme permettant à l’organismederépondreàtoutesituationenactualisantsesstructuresvirtuelles(I),ouencoreà l’«émergence»destructuresd’ensembleirréductiblesàleursélémentsetdéterminéessimultanément dudedansetdudehors(I).Quantauxpointsdevueévolutionnistes(II),ilsexpliquentparallèlement lesvariationsadaptatives,soitpar lapressiondumilieu(lamarckismeII),soitpar desmutations endogènesavecsélectionaprèscoup(mutationnismeII),soitparuneinteractionprogressivedes facteursinternesetexternes(II).

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Or,ilestfrappantdeconstatercombienonretrouvelesmêmesgrandscourantsdepenséedans l’interprétationdelaconnaissanceelle-même,entantquerapportentrelesujetpensantetlesobjets.À l’harmoniepréétabliepropreauvitalismecréationnistecorrespondleréalismedesdoctrinesqui voient dans la raison une adéquation innée à des formes ou des essences éternelles (I) ; au préformisme correspond l’apriorisme qui explique la connaissance par des structures internes antérieuresàl’expérience(I),etàl’«émergence»desstructuresnonconstruitescorrespondla phénoménologiecontemporaine,quianalysesimplementlesdiversesformesdepenséeenserefusant àlafoisàlesdérivergénétiquementlesunesdesautresetàdissocierenelleslapartdusujetetcelle des objets (I). Les interprétations évolutionnistes se retrouvent, d’autre part, dans les courants épistémologiques faisant une part à la construction progressive de la raison : au lamarckisme correspond l’empirisme qui explique la connaissance par la pression des choses (II) ; au mutationnismecorrespondentleconventionalismeetlepragmatisme,quiattribuentl’adéquationde l’espritauréelàlalibrecréationdenotionssubjectivessélectionnéesaprèscoupselonunprincipede simplecommodité(II).L’interactionnisme,enfin,entraîneunrelativismequiferadelaconnaissance leproduitd’unecollaborationindissociableentrel’expérienceetladéduction(II).

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Sansinsistersurceparallélisme,soussaformegénérale,ilconvientderemarquermaintenantque

lesthéoriescontemporainesetproprementpsychologiquesdel’intelligences’inspirentenfaitdes mêmescourantsd’idées,soitquedominel’accentbiologique,soitquesefassentsentirlesinfluences philosophiquesenrelationavecl’étudedelaconnaissanceelle-même. Il n’y a pas de doute, tout d’abord, qu’une opposition essentielle sépare deux sortes d’interprétations:cellesqui,toutenreconnaissantl’existencedesfaitsdedéveloppement,nepeuvent s’empêcherdeconsidérerl’intelligencecommeunedonnéepremière,etréduisentainsil’évolution mentale à une sorte de prise de conscience graduelle, sans construction véritable, et celles qui prétendentexpliquer l’intelligencepar sondéveloppementmême.Notons d’ailleurs queles deux écolescollaborentdansladécouverteetl’analysedesfaitsexpérimentauxeux-mêmes.C’estpourquoi il convient de classer objectivement toutes les interprétations d’ensemble actuelles, pour autant qu’ellesontserviàmettreenlumièreteloutelaspectparticulierdesfaitsàexpliquer:lalignede démarcationentrelesthéoriespsychologiquesetlesdoctrinesphilosophiquesest,eneffet,àchercher danscetteapplicationàl’expérienceetnondansleshypothèsesdedépart. Parmi lesthéoriesfixistes,il yad’abordcellesqui restentfidèlesmalgrétoutàl’idéed’une intelligence-faculté, sorte de connaissance directe des êtres physiques et des idées logiques ou mathématiques,parharmoniepréétablieentrel’intellectetlaréalité(I).Ilfautavouerquepeude psychologuesexpérimentauxdemeurentattachésàcettehypothèse.Maislesproblèmessoulevéspar les frontières communes à la psychologie et à l’analyse de la pensée mathématique ont fourni l’occasionàcertainslogisticiens,commeB.Russell,depréciserunetelleconceptiondel’intelligence etmêmedevouloirl’imposeràlapsychologieelle-même(cf.sonAnalysedel’esprit). Pluscouranteestl’hypothèse(I)selonlaquellel’intelligenceestdéterminéepar desstructures internes, qui ne se construisent pas non plus, mais s’explicitent graduellement, au cours du développement,grâceàuneréflexiondelapenséesurelle-même.Cecourantaprioristeainspiréen faitunebonnepartiedestravauxdelaDenkpsychologieallemande,etsetrouveparconséquentàla sourcedenombreusesrecherchesexpérimentalessurlapensée,parlemoyendesméthodesconnues

d’introspectionprovoquée,quisesontdiversifiéesdès1900-1905jusqu’àaujourd’hui.Cen’estpasà

dire,naturellement,quetoutemploidecesprocédésd’investigationconduiseàcetteexplicationde

l’intelligence:l’œuvredeBinetattestelecontraire.Mais,chezK.Bühler,Selzetbiend’autres,

l’intelligenceafinipardevenircommeun«miroirdelalogique»,celle-cis’imposantdudedans

sansexplicationcausalepossible.

Entroisièmelieu(I),auxpointsdevuedel’émergenceetdelaphénoménologie(avecinfluence historique effective de cette dernière) correspond une théorie récente de l’intelligence, qui a renouvelélesquestionsd’unemanièretrèssuggestive:lathéoriedelaForme(Gestalt).Issuedes recherchesexpérimentalessurlaperception,lanotionde«formed’ensemble»consisteàadmettre qu’unetotalitéestirréductibleauxélémentsquilacomposent,entantquerégiepardesloispropres d’organisationoud’équilibre.Or,après avoir analysé ces lois de structurationdans le domaine perceptifetlesavoirretrouvéessurlesterrainsdelamotricité,delamémoire,etc.,lathéoriedela Formeaétéappliquéeàl’intelligenceelle-même,etsoussesaspectsréflexifs(penséelogique)aussi bienquesensori-moteurs(intelligenceanimaleetenfantavantlelangage).C’estainsiqueKœhlerà proposdeschimpanzés,Wertheimer àproposdusyllogisme,etc.,ontparléde«restructurations immédiates»,cherchantàexpliquerl’actedecompréhensionparla«prégnance»destructuresbien organisées,quinesontniendogènesniexogènes,maisembrassentlesujetetlesobjetsenuncircuit total.Deplus,cesGestalt,qui sontcommunesàlaperception,àlamotricitéetàl’intelligence,

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n’évoluent pas, mais représentent des formes permanentes d’équilibre indépendantes du développementmental(onpeutàcetégardtrouvertouslesintermédiairesentrel’apriorismeetla théoriede la Forme,bienque celle-ci seplace ordinairementdans la perspective d’unréalisme physiqueouphysiologiquedes«structures»).

Telles sont les trois principales théories non génétiques de l’intelligence.On constate que la premièreréduitl’adaptationcognitiveàuneaccommodationpure,puisquelapenséen’estpourelle quelemiroird’«idées»toutesfaites,quelasecondelaréduitàuneassimilationpure,puisqueles structures intellectuelles sont considérées par elle comme exclusivement endogènes et que la troisièmeconfondassimilationetaccommodationenunseultout,puisqueseulexiste,dupointdevue

delaGestalt,lecircuitreliantlesobjetsausujet,sansactivitédecelui-ciniexistenceisoléedeceux-

là.

Quantauxinterprétationsgénétiques,onretrouvecellesquiexpliquentl’intelligenceparlemilieu extérieur seul (empirismeassociationniste correspondantaulamarckisme),par l’activité dusujet (théoriedutâtonnementcorrespondant,surleplandesadaptationsindividuelles,aumutationnisme sur le plan des variations héréditaires), et par le rapport entre le sujet et les objets (théorie opératoire). L’empirisme(II)n’estplusguèresoutenusoussaformeassociationnistepure,saufparquelques auteursdetendancesurtoutphysiologique,quipensentpouvoir ramener l’intelligenceàunjeude conduites«conditionnées».Mais,sousdesformesplussouples,onretrouvel’empirismedansles interprétations de Rignano, qui réduit le raisonnement à l’expérience mentale, et surtout dans l’intéressantethéoriedeSpearman,àlafoisstatistique(analysedesfacteursdel’intelligence) et descriptive : de ce second point de vue Spearman réduit les opérations de l’intelligence à l’«appréhensiondel’expérience»etàl’«éduction»desrelationsetdes«corrélats»,c’est-à-direà unelectureplusoumoinscomplexedesrapportsdonnésdansleréel.Cesrapportsnesontdoncpas construits,maisdécouvertsparsimpleaccommodationàlaréalitéextérieure.

Lanotiondesessaisetdeserreurs(II),adonnélieuàplusieursinterprétationsdel’apprentissage etdel’intelligenceelle-même.LathéoriedutâtonnementélaboréeparClaparèdeconstitueàcetégard lamiseaupointlapluspoussée:l’adaptationintelligenteconsisteenessaisouhypothèses,dusà l’activitédusujetetàleursélectioneffectuéeaprèscoupsouslapressiondel’expérience(réussites ouéchecs).Cecontrôleempirique,quisélectionneaudébutlesessaisdusujet,s’intérioriseensuite souslaformed’anticipationsduesàlaconsciencedesrelations,demêmequeletâtonnementmoteur seprolongeentâtonnementreprésentatifouimaginationdeshypothèses. Enfinl’accentmissurlesinteractionsdel’organismeetdumilieuconduitàlathéorieopératoire del’intelligence(II).Seloncepointdevue,lesopérationsintellectuellesdontlaformesupérieureest logique etmathématique constituentdes actions réelles, sous le double aspectd’une production propreausujetetd’uneexpériencepossiblesur laréalité.Leproblèmeestalorsdecomprendre commentlesopérationss’élaborentàpartirdel’actionmatérielleetparquellesloisd’équilibreleur évolution estdirigée :les opérations sontainsi conçues comme se groupantnécessairementen systèmesd’ensemblecomparablesaux«formes»delathéoriedelaGestalt,maisqui,loind’être statiquesetdonnéesdèsledépart,sontmobiles,réversibles,etneserefermentsurelles-mêmesqu’au termeduprocessusgénétiqueàlafoisindividueletsocialquilescaractérise.

Cesixièmepointdevueestceluiquenousdévelopperons.Quantauxthéoriesdutâtonnementet

auxconceptionsempiristes,nouslesdiscuteronssurtoutàproposdel’intelligencesensori-motriceet

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desesrapportsavecl’habitude(chap.IV).LathéoriedelaFormenécessiteunediscussionspéciale, quenouscentreronssurleproblèmeessentieldesrapportsentrelaperceptionetl’intelligence(chap. III).Pour ce qui est, enfin, des deux doctrines d’une intelligence préadaptée aux êtres logiques subsistantensoioud’unepenséeréfléchissantunelogiqueapriori,nousallonslesretrouver au débutdu chapitre suivant.Elles soulèventen effet, toutes deux, ce que l’on pourraitappeler la « question préalable » de l’étude psychologique de l’intellect : peut-on espérer une explication proprementditedel’intelligence,oucelle-ciconstitue-t-elleunfaitpremierirréductible,entantque miroird’uneréalitéantérieureàtouteexpérience,etquiseraitlalogique?

1L’harmoniepréétablie(I)estlasolutioninhérenteaucréationnismeclassiqueetconstituelaseuleexplicationdel’adaptation

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dontdisposeenfaitlevitalismesoussaformepure.Lepréformisme(I)aétéparfoisliéauxsolutionsvitalistes,maisilpeuten devenirindépendantetseperpétuesouventsousdesapparencesmutationnisteschezlesauteursquirefusentàl’évolutiontout caractèreconstructifetconsidèrentchaquecaractèrenouveaucommel’actualisationdepotentialitésjusque-làsimplementlatentes. Lepointdevuedel’émergence(I),inversement,revientàexpliquerlesnouveautésquisurgissentdanslahiérarchiedesêtrespar des structures d’ensemble irréductibles aux éléments dupalier antérieur.De ces éléments « émerge » une totalité nouvelle, laquelleestadaptative,parcequ’englobantenuntoutindissociablelesmécanismesinternesetleursrelationsaveclemilieu extérieur.Toutenadmettantlefaitdel’évolution,l’hypothèsedel’émergencelaréduitainsiàunesuitedesynthèsesirréductibles lesunesauxautres,cequilamorcelleenunesériedecréationsdistinctes.

2Danslesexplicationsmutationnistesdel’évolution,lasélectionaprèscoupestducaumilieului-même.ChezDarwin,elle

étaitrapportéeàlaconcurrence.

3Notons,àcetégard,que,silanaturesocialedesopérationsnefaitqu’unavecleurcaractèred’actioneffectiveetavecleur

groupementgraduel,nousréserveronscependant,pourlaclartédel’exposé,ladiscussiondesfacteurssociauxdelapensée

jusqu’auchapitreVI.

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II

La«psychologiedelapensée»etlanaturepsychologiquedes

opérationslogiques

Lapossibilitéd’uneexplicationpsychologiquedel’intelligencedépenddelamanièredonton

interpréteralesopérationslogiques:sont-elleslerefletd’uneréalitétoutefaiteoul’expressiond’une

activitévéritable?Lanotiond’unelogiqueaxiomatiquepermetsansdouteseuled’échapperàcette

alternative,ensoumettantlesopérationsréellesdelapenséeàl’interprétationgénétique,touten

réservantlecaractèreirréductibledeleursconnexionsformelles,lorsquecelles-cisontanalysées

axiomatiquement:lelogicienprocèdealorscommelegéomètreàl’égarddesespacesqu’ilconstruit

déductivement,tandisquelepsychologueestassimilableauphysicienquimesurel’espacedumonde

réellui-même.End’autrestermes,lepsychologueétudielamanièredontseconstituel’équilibrede

faitdesactionsetdesopérations,tandisquelelogicienanalyselemêmeéquilibresoussaforme

idéale,c’est-à-diretelqu’ilseraits’ilétaitréaliséintégralement,ettelqu’ils’imposeainsinormative

mentàl’esprit.

L’interprétationdeB.Russell

Partons de la théorie de l’intelligence de B.Russell, qui marque le maximum de soumission possibledelapsychologieàlalogistique.Lorsquenouspercevonsuneroseblanche,ditRussell, nousconcevonsenmêmetempslesnotionsdelaroseetdelablancheur,etcelaparunprocessus analogue à celui de la perception : nous appréhendons directement, et comme du dehors, les «universaux»correspondantauxobjetssensibleset«subsistant»indépendammentdelapenséedu sujet.Maisalorslesidéesfausses?Cesontdesidéescommelesautres,etlesqualitésdefauxetde vrais’appliquentauxconceptscommeilyadesrosesrougesetdesrosesblanches.Quantauxlois quirégissentlesuniversauxetquirèglentleursrapports,ellesrelèventdelalogiqueseule,etla psychologienepeutques’inclinerdevantcetteconnaissancepréalable,quiluiestdonnéetoutefaite.

Telleestl’hypothèse.Ilnesertderiendelataxerdemétaphysiqueoudemétapsychologique,parce qu’elleheurtelesenscommundesexpérimentateurs:celuidumathématiciens’enaccommodefort bien,etlapsychologiedoitcompteraveclesmathématiciens.Unethèseaussiradicaleestmêmefort propreàfaireréfléchir.D’abord,ellesupprimelanotiond’opération,puisque,si l’onsaisitles

universauxdudehors,onnelesconstruitpas.Dansl’expression1+1=2,lesigne+nedésigneplus

alorsqu’unerelationentrelesdeuxunitésetnullementuneactivitéengendrantlenombre2:comme

l’aditclairementCouturat,la notiond’opérationestessentiellement«anthropomorphique ».La théoriedeRusselldissociedoncafortiorilesfacteurssubjectifsdelapensée(croyance,etc.)des

facteursobjectifs(nécessité,probabilité,etc.).Enfin,ellesupprimelepointdevuegénétique:un

russellienanglaisdisaitunjour,pourprouverl’inutilitédesrecherchessurlapenséedel’enfant,que

«lelogiciens’intéresseauxidéesvraies,tandisquelepsychologuetrouvesonplaisiràdécrireles

idéesfausses».

Mais,sinousavonstenuàcommencercechapitreparunrappeldesidéesdeRussell,c’estpour marquerd’embléequelalignededémarcationentrelaconnaissancelogistiqueetlapsychologiene sauraitêtrefranchieimpunémentparlapremière.Mêmesi,dupointdevueaxiomatique,l’opération apparaissaitcommedénuéedesignification,son«anthropomorphisme»àluiseulenferaitune réalitémentale.Génétiquement,lesopérationssont,eneffet,desactionsproprementdites,etnonpas

seulementdesconstatationsoudesappréhensionsderelations.Lorsque1estadditionnéà1,c’estque

lesujetréunitdeuxunitésenuntout,alorsqu’ilpourraitlesmaintenirisolées.Sansdoutecetteaction, s’effectuantenpensée,acquiertuncaractèresuigenerisquiladistinguedesactionsquelconques:elle estréversible, c’est-à-dire qu’après avoir réuni les deux unités le sujetpeut les dissocier et se retrouverainsiàsonpointdedépart.Maisellen’endemeurepasmoinsuneactionproprementdite, biendifférente de la simple lecture d’une relationtelle que 2>1.Or,à cela les russelliens ne

répondentqueparunargumentextra-psychologique:c’estuneactionillusoire,puisque1+1sont

réunisen2detouteéternité(ou,commedisentCarnapetvonWittgenstein,puisque1+1=2n’est

qu’unetautologie,caractéristiquedecelangagequ’estla«syntaxelogique»etn’intéressantpasla

penséeelle-même,dontlesdémarchessontspécifiquementexpérimentales).D’unemanièregénérale,

lapenséemathématiqueseleurrelorsqu’ellecroitconstruireouinventer,alorsqu’elleseborneà

découvrirlesdiversaspectsd’unmondetoutfait(et,ajoutentlesViennois,entièrementtautologique).

Seulement,mêmesil’onrefuseàlapsychologiedel’intelligenceledroitdes’occuperdelanature

desêtreslogico-mathématiques,ilrestequelapenséeindividuellenesauraitresterpassiveenface

desIdées(oudessignesd’unlangagelogique),pasplusqu’enprésencedesêtresphysiques,etque,

pourlesassimiler,ellelesreconstruiraaumoyend’opérationspsychologiquementréelles.

Ajoutonsque,dupointdevuepurementlogistique,lesaffirmationsdeB.Russelletducerclede Viennesur l’existenceindépendantedesêtreslogico-mathématiques,àl’égarddesopérationsqui semblentlesengendrer,sontaussiarbitrairesquedupointdevuepsychologique:ellesseheurteront toujours,eneffet,àladifficultéfondamentaleduréalismedesclasses,desrelationsetdesnombres, quiestcelledesantinomiesrelativesàla«classedetouteslesclasses»,etaunombreinfiniactuel. Aucontraire,dupointdevueopératoire,les êtres infinis nesontquel’expressiond’opérations susceptiblesdeserépéterindéfiniment.

Enfin, du point de vue génétique, l’hypothèse d’une appréhension directe, par la pensée, d’universauxsubsistantindépendammentd’elleestpluschimériqueencore.Admettons:quelesidées faussesdel’adulteaientuneexistencecomparableàcelledesidéesvraies.Quepenser alorsdes concepts successivement construits par l’enfant au cours des stades hétérogènes de son développement?Etles«schèmes»del’intelligencepratiquepréverbale«subsistent»-ilsendehors dusujet?Etceuxdel’intelligenceanimale?Sil’onréservela«subsistance»éternelleauxseules idéesvraies,àquelâgedébuteleurappréhension?Etmême,d’unemanièregénérale,silesétapesdu développement marquent simplement les approximations successives de l’intelligence dans sa conquêtedes«idées»immuables,quellepreuveavons-nousquel’adultenormalouleslogiciensde l’écoledeRussellsoientparvenusàlessaisiretneserontpassanscessedépassésparlesgénérations futures?

La«psychologiedelapensée»:BühleretSelz

Lesdifficultésquenousvenonsderencontrerdansl’interprétationdel’intelligencedeB.Russellse retrouventenpartiedanscelleàlaquelleaétéconduitelaDenkpsychologieallemande,bienqu’il s’agissecettefoisdel’œuvredepurspsychologues.Ilestvraique,pourlesauteursdecetteécole,la logiquenes’imposepasàl’espritdudehors,maisdudedans:leconflitentrelesexigencesde l’explicationpsychologiqueetcellesdeladéductionpropreauxlogiciensenestalorscertainement atténué;mais,commenousallonslevoir,iln’estpasentièrementsuppriméetl’ombredelalogique formellecontinuedeplaner,commeundonnéirréductible,surlarechercheexplicativeetcausaledu psychologue,tantqu’ilneseplacepasàunpointdevuerésolumentgénétique.Or,les«psychologues delapensée»allemandssesont,enfait,inspiréssoitdecourantsproprementaprioristes,soitde courants phénoménologiques (l’influence de Husserl a été particulièrement nette), avec tous les intermédiairesentredeux. Entantqueméthode,lapsychologiedelapenséeestnéesimultanémentenFranceetenAllemagne. Revenuentièrementdel’associationnismequ’ildéfendaitdanssonpetitlivresurLaPsychologiedu raisonnement,Binetareprislaquestiondesrapportsdelapenséeetdesimagespar unprocédé intéressant d’introspection provoquée et a découvert, grâce à lui, l’existence d’une pensée sans images:lesrelations,lesjugements,lesattitudes,etc.,débordentl’imagerieetpenserneseréduitpas à«contempler del’Épinal»,soutient-ilen1903danssonÉtudeexpérimentaledel’intelligence. Quant à savoir en quoi consistent ces actes de la pensée qui résistent à l’interprétation associationniste,Binetresteprudent,sebornantànoterlaparentéentreles«attitudes»intellectuelles etmotrices,etconclutque,dupointdevuedel’introspectionseule,«lapenséeestuneactivité inconsciente de l’esprit ». Leçon infiniment instructive, mais assurément décevante quant aux ressourcesd’uneméthodequis’estainsirévéléeplusfécondepourlapositionmêmedesproblèmes quepourleursolution.

En1900,Marbe(ExperimentetleUntersuchungenüberdasUrtheil)sedemandaitaussienquoile

jugement diffère d’une association et espérait également résoudre la question par une méthode d’introspection provoquée. Marbe rencontre alors les états de conscience les plus divers :

représentations verbales, images, sensations de mouvements, attitudes (doute, etc.), mais rien de constant.Toutenremarquantdéjàquelaconditionnécessairedujugementestlecaractèrevouluou intentionnel durapport,il neconsidèrepascetteconditioncommesuffisante,etconclutpar une négationquirappellelaformuledeBinet:iln’yapasd’étatdeconscienceconstammentliéau jugementetquipuisseenêtreconsidérécommeledéterminant.Maisilajoute,etcetteadjonction nousparaîtavoirpesédirectementouindirectementsurtoutelaDenkpsychologieallemande,quele jugementimpliqueparconséquentl’interventiond’unfacteurextra-psychologiqueparcequ’inhérent àlalogiquepure.Onvoitquenousn’exagérionspasenannonçantlaréapparition,surcenouveau plan,desdifficultésinhérentesaulogicismedesplatonicienseux-mêmes. EnsuitesontvenuslestravauxdeWatt,deMesseretdeBühler,inspirésparKülpeetquiontillustré l’«écoledeWurzbourg ».Watt,étudiant,toujours par introspectionprovoquée,les associations fournies par le sujet en application d’une consigne donnée (par exemple associations par surordination,etc.).découvrequelaconsignepeutagir,soitens’accompagnantd’images,soitàl’état deconsciencesansimage(deBewusstheit),soitenfinàl’étatinconscient.Ilfaitalorsl’hypothèseque l’«intention»deMarbeestprécisémentl’effetdesconsignes(extérieures ouinternes) etpense résoudreleproblèmedujugementenfaisantdecelui-ciunesuccessiond’étatsconditionnésparun

facteurpsychiqueprécédemmentconscientetàinfluencedurable. MessertrouvetropvagueladescriptiondeWatt,puisqu’elles’appliqueàunjeurégléaussibien qu’aujugement,etreprendleproblèmeparunetechniqueanalogue:ildistinguealorsl’association régléeetlejugementlui-même,quiestunrapportacceptéourejeté,etconsacrel’essentieldeses travauxàanalyserlesdifférentstypesmentauxdejugement. K.Bühler,enfin,marque l’achèvementdes travauxde l’école de Wurzbourg.La pauvreté des résultatsinitiauxdelaméthoded’introspectionprovoquéeluiparaîtrésulterdufaitquelesquestions poséesontportésurdesprocessustropsimples,etils’attachedèslorsàanalyseravecsessujetsla solution de problèmes proprement dits. Les éléments de la pensée obtenus par ce procédé se répartissententroiscatégories:lesimages,dontlerôleestaccessoireetnonpasessentielcommele voulaitl’associationnisme;lessentimentsintellectuelsetattitudes;enfinetsurtoutles«pensées» elles-mêmes(Bewusstheit).Celles-ciseprésententdeleurcôtésouslaformesoitde«consciencede rapport»(exemple,A<B),soitde«consciencederègles»(exemple,penseràl’inverseducarréde ladistancesanssavoirdequelsobjetsnidequellesdistancesils’agit),soitd’«intentions(ausens scolastique)purementformelles»(exemple,penseral’architectured’unsystème).Ainsiconçue,la psychologie de la pensée aboutit donc à une description exacte et souvent très fine des états intellectuels,maisparallèleàl’analyselogiqueetn’expliquantnullementlesopérationscommetelles.

AveclestravauxdeSelz,parcontre,lesrésultatsdel’écoledeWurzbourgsontdépassésdansla directiond’uneanalysedudynamismemêmedelapensée,etnonplusseulementdesesétatsisolés. Selz,commeBühler,étudielasolutiondesproblèmeseux-mêmes,maisilcherchemoinsàdécrire

lesélémentsdelapenséequ’àsaisircommentsontobtenueslessolutions.Aprèsavoiren1913étudié

la«penséereproductive»,iltentedonc,en1922(ZurPsychologiedesproduktivenDenkensunddes

Irrtums),depercerlesecretdelaconstructionmentale.Or,ilestintéressantdeconstaterque,dansla mesure où les recherches sont ainsi orientées vers l’activité comme telle de la pensée, elles s’éloignentparlefaitmêmedel’atomismelogique,quiconsisteàclasserlesrelations,jugementset schèmesisolés,etserapprochentdestotalitésvivantes,selonlemodèleillustréparlapsychologiede la Forme etdontnous retrouverons,toutà l’heure,unmodèle différentence qui concerne les opérations.SelonSelz,eneffet,touttravaildelapenséeconsisteàcompléterunensemble(théoriede laKomplexergänzung):lasolutiond’unproblèmeneselaissepasramener auschémastimulus- réponse,maisconsisteàcomblerleslacunessubsistantàl’intérieurdes«complexes»denotionset derelations.Lorsqu’unproblèmeestposé,deuxcaspeuventainsiseprésenter.Oubienilnes’agit qued’unequestiondereconstitution,nenécessitantpasuneconstructionnouvelle,etlasolution consistesimplementàrecourir aux«complexes»déjàexistants:ilyaalors«actualisationdu savoir », donc pensée simplement« reproductive ».Ou bien il s’agit d’un véritable problème, témoignantdel’existencedelacunesauseindescomplexesjusque-làadmis,etil estnécessaire d’actualiser alors, non plus le savoir, mais les méthodes de solution (application des méthodes connuesaucasnouveau),oumêmed’abstrairedenouvellesméthodesàpartirdesanciennes:ilya, dans ces deux derniers cas, pensée « productive » et c’est celle-ci qui consiste proprement à compléterlestotalitésoucomplexesdéjàexistants.Quantàce«remplissagedeslacunes»,ilest toujours orienté par des « schèmes anticipateurs » (comparables au « schème dynamique » de Bergson), qui tissent, entre les données nouvelles etl’ensemble du complexe correspondant, un système de relations provisoires globales constituant le canevas de la solution à trouver (donc l’hypothèsedirectrice).Cesrelationselles-mêmessontenfindétaillées,selonunmécanismeobéissant àdesloisprécises:cesloisnesontautresquecellesdelalogique,dontlapenséeest,autotal,le

miroir.

Rappelonségalementl’œuvredeLindworski,quis’intercaleentrelesdeuxouvragesdeSelzet

annoncelesconclusionsdecelui-ci.Quantàl’étudedeClaparèdesurlagenèsedel’hypothèse,nous

enreparleronsàproposdutâtonnement(chap.IV).

Critiquedela«psychologiedelapensée»

Ilestclairquelestravauxprécédentsontrendudegrandsservicesàl’étudedel’intelligence.Ilsont

libérélapenséedel’image,conçuecommeélémentconstitutif,etontredécouvert,aprèsDescartes,

quelejugementestunacte.Ilsontdécritavecprécisionlesdiversétatsdelapenséeetontainsi

montré,contreWundt,quel’introspectionpeutêtrepromueaurangdeméthodepositivelorsqu’elle

est«provoquée»,c’est-à-direenfaitcontrôléeparunobservateur.

Maisilconvientd’aborddenoterque,mêmesurleplandelasimpledescription,lesrapportsentre l’imageetlapenséeontététropsimplifiéspar l’écoledeWurzbourg.Ilrestecertesacquisque l’imageneconstituepasunélémentdelapenséeelle-même.Seulementellel’accompagne,etluisert desymbole,desymboleindividuelcomplétantlessignescollectifsdulangage.L’écoleduMeaning, issuedelalogiquedeBradley,abienmontréquetoutepenséeestunsystèmedesignifications,et c’estcettenotionqueDelacroixetsesélèves,enparticulierI.Meyerson,ontdéveloppéeencequi concerne les rapports de la pensée et de l’image. Les significations comportent, en effet, des «signifiés»quisontlapenséecommetelle,maisaussides«signifiants»,constituésparlessignes verbauxoulessymbolesimagésseconstruisantenintimecorrélationaveclapenséeelle-même.

D’autrepart,ilestévidentquelaméthodemêmedelaDenkpsychologieluiinterditdedépasserla pure description et qu’elle échoue à expliquer l’intelligence en ses mécanismes proprement constructifs,carl’introspection,mêmecontrôlée,porteassurémentsurlesseulsproduitsdelapensée etnonpassursaformation.Bienplus,elleestréservéeauxsujetscapablesderéflexion:or,c’est

peut-êtreavant7-8ansqu’ilfaudraitchercherlesecretdel’intelligence!

Manquantainsideperspectivegénétique,la«psychologiedelapensée»analyseexclusivementles stadesfinauxdel’évolutionintellectuelle.Parlantentermesd’étatsetd’équilibreachevé,iln’estpas surprenantqu’elleaboutisseàunpanlogismeetsoitobligéed’interromprel’analysepsychologique enprésencedudonnéirréductibledesloisdelalogique.DeMarbe,quiinvoquaitsanspluslaloi logiqueàtitredefacteurextra-psychologiqueintervenantcausalementetcomblantleslacunesdela causalitémentale,jusqu’àSelz,qui aboutitàunesortedeparallélismelogico-psychologique,en faisantdelapenséelemiroirdelalogique,lefaitlogiquedemeurepourtouscesauteursinexplicable entermespsychologiques. Sans doute Selz s’est-il en partie libéré de la méthode trop étroite d’analyse des états etdes éléments, pour chercher à suivre le dynamisme de l’acte d’intelligence.Aussi découvre-t-il les totalitésquicaractérisentlessystèmesdepensée,ainsiquelerôledesschèmesanticipateursdansla solutiondesproblèmes.Mais,toutenmarquantfréquemmentlesanalogiesentrecesprocessusetles mécanismesorganiquesetmoteurs,ilnereconstituepasleurformationgénétique.Aussirejoint-illui aussilepanlogismedel’écoledeWurzbourg,etlefait-ilmêmed’unemanièreparadoxale,dont l’exempleestprécieuxàméditerpourquidésirelibérerlapsychologiedesemprisesdel’apriorisme logistique,toutencherchantàexpliquerlefaitlogique. Eneffet,découvrantlerôleessentieldestotalitésdanslefonctionnementdelapensée,Selzaurait

puentirerlaconclusionquelalogiqueclassiqueestinapteàtraduireleraisonnementenaction,tel qu’ilseprésenteetseconstitue.dansla«penséeproductive».Lalogiqueclassique,mêmesoussa formeinfinimentassoupliepar latechniquesubtileetprécisequ’estlecalcullogistique,demeure atomistique ; les classes, les relations, les propositions y sont analysées dans leurs opérations élémentaires(additionetmultiplicationlogiques,implicationsetincompatibilités,etc.).Pourtraduire lejeudesschèmesanticipateursetdelaKomptexergänzung,doncdes totalités intellectuelles qui interviennentdanslapenséevivanteetagissante,ilauraitaucontrairefalluàSelzunelogiquedes totalités elles-mêmes, et alors le problème des rapports entre l’intelligence, en tant que fait psychologique,etlalogiquecommetellesefûtposéentermesnouveauxquieussentappeléune solutionproprementgénétique.AucontraireSelz,troprespectueuxdescadreslogiquesapriori, malgréleurcaractèrediscontinuetatomistique,finitnaturellementparlesretrouvertelsquelsàtitre derésidusdel’analysepsychologique,etparlesinvoquerdansledétaildesélaborationsmentales.

Enbref,la«psychologiedelapensée»aaboutiàfairedelapenséelemiroirdelalogique,et

c’estencelaquerésidelasourcedesdifficultésqu’ellen’apusurmonter.Laquestionestalorsde

savoirs’ilneconviendraitpasderenversersanspluslestermesetdefairedelalogiquelemiroirde

lapensée,cequirestitueraitàcelle-cisonindépendanceconstructive.

Logiqueetpsychologie

Quelalogiquesoitlemiroirdelapenséeetnonpasl’inverse,c’estlepointdevueauquelnous avonsétéconduits(Classes,relationsetnombres.Essaisurlesgroupementsdelalogistiqueetla

réversibilitédelapensée,1942)parl’étudedelaformationdesopérationschezl’enfantetcelaaprès

avoirétépersuadé,aupointdedépart,delajustessedupostulatd’irréductibilitédonts’inspirentles «psychologuesdelapensée».Celarevientàdirequelalogiqueestuneaxiomatiquedelaraison dontla psychologie de l’intelligence estla science expérimentale correspondante.Il nous paraît indispensabled’insisterquelquepeusurcepointdeméthode. Uneaxiomatiqueestunescienceexclusivementhypothético-déductive,c’est-à-direqu’elleréduitau minimum les appels à l’expérience (elle a même l’ambition de les éliminer entièrement) pour reconstruirelibrementsonobjetaumoyendepropositionsindémontrables(axiomes),qu’ils’agitde combinerentreellesselontouteslespossibilitésetdelafaçonlaplusrigoureuse.C’estainsiquela géométriearéalisédegrandsprogrèslorsque,cherchantàfaireabstractiondetouteintuition,ellea construitles espaces les plus divers en définissantsimplementles éléments premiers admis par hypothèseetlesopérationsauxquellesilssontsoumis.Laméthodeaxiomatiqueestdonclaméthode mathématique par excellence et elle a trouvé de nombreuses applications, non seulement en mathématiques pures, mais en divers domaines de la mathématique appliquée (de la physique théoriqueàl’économiemathématiqueelle-même).L’utilitéd’uneaxiomatiquedépasse,eneffet,celle deladémonstration(encoreque,sur ceterrain,elleconstituelaseuleméthoderigoureuse):en présence de réalités complexes etrésistantà l’analyse exhaustive, elle permetde construire des modèles simplifiés duréel etfournitainsi àl’étudedecedernier des instruments dedissection irremplaçables. D’une manière générale, une axiomatique constitue, comme l’a bien montré F.Gonseth,un«schéma»delaréalitéet,par lefaitmêmequetouteabstractionconduitàune schématisation,laméthodeaxiomatiqueprolongeautotalcelledel’intelligenceelle-même.

Mais,précisémentàcausedesoncaractère«schématique»,uneaxiomatiquenepeutprétendrenià fonder nisurtoutàremplacer lascienceexpérimentalecorrespondante,c’est-à-direportantsur le

secteurderéalitédontl’axiomatiqueconstitueleschéma.C’estainsiquelagéométrieaxiomatiqueest impuissanteànousapprendrecequ’estl’espacedumonderéel(etquel’«économiepure»n’épuise nullementla complexité des faits économiques concrets).L’axiomatique ne sauraitremplacer la scienceinductivequiluicorrespondpourcetteraisonessentiellequesaproprepuretén’estqu’une limitejamaiscomplètementatteinte.CommeleditencoreGonseth,ilrestetoujoursunrésiduintuitif dans le schéma le plus épuré (de même qu’il entre déjà un élémentde schématisation en toute intuition).Cetteseuleraisonsuffitàfairecomprendrepourquoil’axiomatiquene«fondera»jamais lascienceexpérimentaleetpourquoiàtouteaxiomatiquepeutcorrespondreunetellescience(de mêmesansdoutequel’inverse). Celadit,leproblèmedesrelationsentrelalogiqueformelleetlapsychologiedel’intelligenceest susceptiblederecevoirunesolutioncomparableàcellequiamisfin,aprèsdessièclesdediscussion, auconflitentrelagéométriedéductiveetlagéométrieréelleouphysique.Commec’estlecasdeces deux sortes de disciplines, la logique et la psychologie de la pensée ont commencé par être confonduesouindifférenciées:Aristotecroyaitsansdouteécrireunehistoirenaturelledel’esprit (ainsi,d’ailleurs,quedelaréalitéphysiqueelle-même)ehénonçantlesloisdusyllogisme.Lorsquela psychologies’estconstituéeàtitredescienceindépendante,lespsychologuesontbiencompris(eny mettant d’ailleurs un temps non négligeable) que les réflexions des manuels de logique sur le concept, le jugement et le raisonnement ne les dispensaient pas de chercher à débrouiller le mécanismecausaldel’intelligence.Seulement,paruneffetrésidueldel’indissociationprimitive,ils ontcontinuéàconsidérerlalogiquecommeunesciencedelaréalité,située,malgrésoncaractère normatif,surlemêmeplanquelapsychologie,maiss’occupantexclusivementdela«penséevraie», paroppositionàlapenséeengénéralabstractionfaitedetoutenorme.D’oùcetteperspectiveillusoire delaDenkpsychologie,selonlaquellelapensée,entantquefaitpsychologique,constitueraitlereflet desloislogiques.Parcontre,silalogiquesetrouvaitêtreuneaxiomatique,lefauxproblèmedeces rapportsd’interférences’évanouiraitparlerenversementmêmedespositions.

Or,ilsembleévidentque,danslamesureoùlalogiquearenoncéàl’imprécisiondulangage verbal pour constituer,sousle nom de logistique,unalgorithme dontla rigueur égale celle du langagemathématique,elles’esttransforméeenunetechniqueaxiomatique.Onsait,d’autrepart, combiencettetechniquearapidementinterféréaveclespartieslesplusgénéralesdesmathématiques, aupointquelalogistiqueaacquisaujourd’huiunevaleurscientifiqueindépendantedesphilosophies particulièresdeslogisticiens(platonismedeRussellounominalismeduCercledeVienne).Lefait mêmequelesinterprétationsphilosophiqueslaissentinchangéesatechniqueinternemontred’ailleurs àluiseulquecelle-ciaatteintleniveauaxiomatique:lalogistiqueconstituedoncsansplusun «modèle»idéaldelapensée. Maisalors,lesrapportsentrelalogiqueetlapsychologies’entrouventd’autantsimplifiés.La logistiquen’apasàrecouriràlapsychologie,puisqu’unequestiondefaitn’intervientpointenune théoriehypothético-déductive.Inversement,ilseraitabsurded’invoquerlalogistiquepourtrancher unequestionrelevantdel’expérience,tellequecelledumécanismeréeldel’intelligence.Néanmoins, danslamesureoùlapsychologies’attacheàanalyserlesétatsd’équilibrefinauxdelapensée,ilya, nonpasparallélisme,maiscorrespondanceentrecetteconnaissanceexpérimentaleetlalogistique, commeilyacorrespondanceentreunschémaetlaréalitéqu’ilreprésente.Chaquequestionsoulevée

parl’unedesdeuxdisciplinescorrespondalorsàunequestiondel’autre,quoiquenileursméthodes nileurssolutionspropresnepuissentinterférer. Cetteindépendancedesméthodespeutêtreillustréeparunexempletrèssimple,dontladiscussion nousserad’ailleursutilepourlasuite(chap.VetVI).Ilestcourantdedirequelapensée(réelle) « applique le principe de contradiction », ce qui, à prendre les choses à la lettre, supposerait l’interventiond’unfacteurlogiquedanslecontextecausaldesfaitspsychologiquesetcontredirait ainsi ce que nous venons de soutenir.Or, à serrer les termes de près, une telle affirmation est proprement dénuée de signification. En effet, le principe de contradiction se borne à interdire l’affirmationetlanégationsimultanéesd’uncaractèredonné:Aestincompatibleavecnon-A.Mais, pourlapenséeeffectived’unsujetréel,ladifficultécommencelorsqu’ilsedemandes’ilaledroit d’affirmersimultanémentAetB,carjamaislalogiqueneprescritdirectementsiBimpliqueounon non-A.Peut-on, par exemple, parler d’une montagne qui n’a que 100 mètres de haut, ou est-ce contradictoire?Peut-onêtreàlafoiscommunisteetpatriote?Peut-onconcevoiruncarréàangles inégaux?etc.Pour lesavoir,il n’estquedeuxprocédés.Leprocédélogiqueconsisteàdéfinir formellementAetBetàcherchersiBimpliquenon-A.Maisalors,l’«application»du«principe» decontradictionporteexclusivementsurlesdéfinitions,c’est-à-diresurdesconceptsaxiomatiséset nonpassurlesnotionsvivantesdontlapenséesesertdanslaréalité.Leprocédésuiviparlapensée réelleconsiste,aucontraire,nonpasàraisonnersurlesdéfinitionsseules,cequimanqued’intérêt pourelle(ladéfinitionn’étantdecepointdevuequ’uneprisedeconsciencerétrospective,etsouvent incomplète),maisàagiretàopérer,enconstruisantlesconceptsselonlespossibilitésdecomposition decesactionsouopérations.Unconceptn’est,eneffet,qu’unschèmed’actionoud’opération,etc’est enexécutantlesactionsengendrantAetBquel’onconstaterasiellessontcompatiblesounon.Loin d’«appliquerunprincipe»,lesactionss’organisentselondesconditionsinternesdecohérence,et c’estlastructuredecetteorganisationquiconstituelefaitdepenséeréellecorrespondantàcequ’on appelle,surleplanaxiomatique,le«principedecontradiction».

Ilestvraique,enplusdelacohérenceindividuelledesactions,ilintervientdanslapenséedes interactionsd’ordrecollectifetpar conséquentdes«normes»imposéespar cettecollaboration même. Mais la coopération n’est qu’un système d’actions ou même d’opérations exécutées en commun,etonpeutrefaireleraisonnementprécédentàproposdesreprésentationscollectives,qui demeurent,ellesaussi,surleplandesstructuresréelles,paroppositionauxaxiomatisationsd’ordre formel. Le problème reste donc entier, pour la psychologie, de comprendre par quel mécanisme l’intelligenceenvientàconstruiredesstructurescohérentes,susceptiblesdecompositionopératoire; etilnesertderiend’invoquer des«principes»qu’appliqueraitspontanémentcetteintelligence, puisquelesprincipeslogiquessontlefaitd’unschémathéoriqueformuléaprèscoup,unefoisla penséeconstruite,etnonpasdecetteconstructionvivanteelle-même.L’intelligence,aprofondément ditBrunschvicg,gagnelesbataillesouselivrecommelapoésieàunecréationcontinue,tandisquela déduction logistique n’est comparable qu’aux traités de stratégie et aux « arts poétiques », qui codifientlesvictoirespasséesdel’actionoudel’esprit,maisn’assurentpasleursconquêtesfutures. Cependant,etprécisémentparcequel’axiomatiquelogiqueschématiseaprèscoupletravailréelde l’esprit,toutedécouvertesurl’undesdeuxplanspeutdonnerlieuàunproblèmesurl’autre.Iln’ya pas de doute que les schémas logiques aient souvent aidé, par leur finesse, l’analyse des psychologues : la Denkpsychologie en est un bon exemple. Mais inversement, lorsque ces psychologuesdécouvrent,avecSelz,les«Gestaltistes»etbiend’autres,lerôledestotalitésetdes

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organisationsd’ensembledansletravaildelapensée,iln’estaucuneraisondeconsidérerlalogique classiqueoumêmelalogistiqueactuelle,quiensontrestéesàunmodediscontinuetatomistiquede description, comme intangibles et définitives, ni d’en faire un modèle dont la pensée serait le «miroir»:toutaucontraire,ils’agitdeconstruireunelogiquedestotalités,sil’onveutqu’elle servedeschémaadéquatauxétatsd’équilibredel’esprit,etd’analyserlesopérationssanslesréduire àdesélémentsisolésinsuffisantsdupointdevuedesexigencespsychologiques.

Lesopérationsetleurs«groupements»

Legrandécueild’unethéoriedel’intelligencepartantdel’analysedelapenséesoussesformes

supérieuresestlafascinationqu’exercentsurlaconsciencelesfacilitésdelapenséeverbale.P.Janeta

excellemmentmontrécommentlelangageremplaceenpartiel’action,aupointquel’introspection

éprouvelaplusgrandedifficultéàdiscernerparsesseulsmoyensqu’ilestencoreuncomportement

véritable:laconduiteverbaleestuneaction,sansdouteamenuiséeetdemeurantintérieure,une

esquissed’actionquirisquemêmesanscessededemeureràl’étatdeprojet,maisc’estuneactiontout

demême,quiremplacesimplementleschosespardessignesetlesmouvementsparleurévocation,et

quiopèrentencore,enpensée,parlemoyendecestruchements.Or,négligeantcetaspectactifdela

penséeverbale,l’introspectionnevoitenellequeréflexion,discoursetreprésentationconceptuelle:

d’où l’illusion des psychologues introspectifs, que l’intelligence se réduità ces états terminaux privilégiés,etdeslogiciens,queleschémalogistiqueleplusadéquatdoitêtreessentiellementune théoriedes«propositions».

Pouratteindrelefonctionnementréeldel’intelligence,ilimportedoncd’inversercemouvement naturel del’espritetdese replacer dans la perspective de l’action elle-même :alors seulement apparaîtenpleinelumièrelerôledecetteactionintérieurequ’estl’opération.Et,parlefaitmême s’imposelacontinuitéquireliel’opérationàl’actionvéritable,sourceetmilieudel’intelligence. Rienn’estpluspropreàéclairercetteperspectivequelaméditationsurcettesortedelangage–de langageencore,maispurementintellectuel,transparentetétrangerauxduperiesdel’image–qu’est lelangagemathématique.Dansuneexpressionquelconque,telleque(x +y=zu),chaqueterme désigneendéfinitiveuneaction:lesigne(=)exprimelapossibilitéd’unesubstitution,lesigne(+) uneréunion,lesigne(–)uneséparation,lecarré(x)l’actiondereproduirexfoisx,etchacunedes valeursu,x,yetzl’actiondereproduireuncertainnombredefoisl’unité.Chacundecessymbolesse réfèredoncàuneactionqui pourraitêtre réelle,mais que le langage mathématique se borne à désignerabstraitement,souslaformed’actionsintériorisées,c’est-à-dired’opérationsdelapensée. Or,silachoseestévidentedanslecasdelapenséemathématique,ellen’estpasmoinsréelledans celuidelapenséelogiqueetmêmedulangagecourant,dudoublepointdevuedel’analyselogistique etdel’analysepsychologique.C’estainsiquedeuxclassespeuventêtreadditionnéescommedeux nombres.Dans:«Lesvertébrésetlesinvertébréssonttouslesanimaux»,lemot«et»(oulesigne logistique +) représente une action de réunion qui peut être effectuée matériellement, dans le classementd’unecollectiond’objets,maisquelapenséepeutaussieffectuermentalement.Demême onpeutclasseràplusieurspointsdevueàlafois,commedansunetableàdoubleentrée,etcette opération(quelalogistiqueappellemultiplicationlogique:signe×)estsinaturelleàl’espritquele psychologueSpearmanenafait,souslenomd’«éducationdescorrélats»,l’unedescaractéristiques del’acted’intelligence:«ParisestàlaFrancecommeLondresàlaGrande-Bretagne».Onpeut sérierdesrapports:A<B;B<C,etcedoublerapport,quipermetdeconclurequeCestplusgrand

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queA,estlareproductionenpenséedel’actionquel’onpourraiteffectuermatériellementenalignant lestroisobjetsselonleursgrandeurscroissantes.Onpeutdemêmeordonnerselonplusieursrapports àlafoisetonretombedansuneautreformedemultiplicationlogiqueoudecorrélation,etc. Quesil’onenvisagemaintenantlestermescommetels,c’est-à-direlessoi-disantélémentsdela pensée,conceptsdeclassesourelations,onretrouveeneuxlemêmecaractèreopératoirequedans leurscombinaisons.Unconceptdeclassen’estpsychologiquementquel’expressiondel’identitéde réactiondusujetvis-à-visdesobjetsqu’ilréunitenuneclasse:logiquement,cetteassimilationactive se traduit par l’équivalence qualitative de tous les éléments de la classe.De même, un rapport asymétrique(±lourdougrand)exprimelesdiversesintensitésdel’action,c’est-à-direlesdifférences paroppositionauxéquivalences,etsetraduitlogiquementparlesstructuressériales.

Bref,lecaractèreessentieldelapenséelogiqueestd’êtreopératoire,c’est-à-diredeprolonger l’actionenl’intériorisant.Surcepoint,onrallieralesopinionsémanantdecourantslesplusdivers, depuis les théories empiriques etpragmatistes qui se bornentà cette affirmation élémentaire en attribuantàlapenséelaformed’une«expériencementale»(Mach,Rignano,Chaslin) jusqu’aux interprétations d’inspiration aprioriste (Delacroix). De plus, cette hypothèse s’accorde avec les schématisations logistiques, lorsqu’elles se bornent à constituer une technique et qu’elles ne se prolongentpasenunephilosophieniantl’existencedesmêmesopérationsqu’ellesutilisentsanscesse enréalité.

Seulement,toutn’estpasditainsi,carl’opérationneseréduitpasàuneactionquelconque,et,si l’acteopératoiredérivedel’acteeffectif,ladistanceàparcourirresteconsidérableentrelesdeux,ce que nous verrons en détail en examinant le développement de l’intelligence (chap. IV et V). L’opérationrationnellenepeutêtrecomparéeàuneactionsimplequ’àlaconditiondel’envisagerà l’étatisolé,maisc’estprécisémentl’erreurfondamentaledesthéoriesempiristesdel’«expérience mentale»quedespéculersurl’opérationisolée:uneopérationuniquen’estpasuneopération,mais demeureàl’étatdesimplereprésentationintuitive.Lanaturespécifiquedesopérations,comparées auxactionsempiriques,tientaucontraireaufaitqu’ellesn’existentjamaisàl’étatdiscontinu.C’est paruneabstractionentièrementillégitimequel’onparled’«une»opération:uneseuleopérationne sauraitêtreuneopération,carlepropredesopérationsestdeconstituerdessystèmes.C’esticiqu’il convientderéagiravecénergiecontrel’atomismelogique,dontleschémaapesélourdementsurla psychologiedelapensée.Ilfaut,poursaisirlecaractèreopératoiredelapenséerationnelle,atteindre les systèmes comme tels, et, si les schémas logiques ordinaires en voilent l’existence, il faut construireunelogiquedestotalités.

C’estainsi,pour commencer par lecasleplussimple,quelapsychologiecommelalogique classiquesparlentduconceptentantqu’élémentdelapensée.Or,une«classe»nesauraitexisterpar elle-même,etcelaindépendammentdufaitquesadéfinitionrecourtàd’autresconcepts.Entant qu’instrumentdelapenséeréelle,etabstractionfaitedesadéfinitionlogique,ellen’estqu’unélément «structuré»etnonpas«structurant»,oudumoinselleestdéjàstructuréedanslamesureoùelleest structurante:ellen’aderéalitéqu’enfonctiondetouslesélémentsauxquelselles’opposeoudans lesquels elle est emboîtée (ou qu’elle emboîte elle-même). Une « classe » suppose une «classification»,etlefaitpremierestconstituéparcelle-ci,carcesontlesopérationsdeclassement quiengendrentlesclassesparticulières.Indépendammentd’uneclassificationd’ensemble,unterme génériquenedésignepasuneclasse,maisunecollectionintuitive.

Demême,unerelationasymétriquetransitive,tellequeA<B,n’existepasentantquerelation

(maisseulemententantquerapportperceptif,ouintuitif)sanslapossibilitédeconstruiretouteune

suited’autresrelationssériéestellesqueA<B<C<…Et,quandnousdisonsqu’ellen’existepasen tantquerelation,ilfautprendrecettenégationdanslesensleplusconcretduterme,carnousverrons (chap.V)quel’enfantn’estprécisémentpascapabledepenserparrelationsavantdesavoirsérier.La «sériation»estdonclaréalitépremière,dontunerelationasymétriquequelconquen’estqu’un élémentmomentanémentabstrait. Autresexemples:un«corrélat»ausensdeSpearman(lechienestauloupcommelechatautigre) n’adesensqu’enfonctiond’unetableàdoubleentrée.Unerelationdeparenté(frère,oncle,etc.)se réfère à l’ensemble constitué par un arbre généalogique, etc. Faut-il rappeler également qu’un nombre entier n’existe, psychologiquement comme logiquement (malgré Russell), qu’à titre

d’élémentdelasuitemêmedesnombres(engendréeparl’opération+1),qu’unerelationspatiale

supposetoutunespace,qu’unerelationtemporelleimpliquelacompréhensiondutempsàtitrede schèmeunique.Et,surunautreterrain,faut-ilinsistersurlefaitqu’unevaleurnevautqu’enfonction d’une«échelle»complètedevaleurs,momentanéeoustable? Bref,dansquelquedomainequecesoitdelapenséeconstituée(paroppositionprécisémentaux états de déséquilibre qui caractérisentsa genèse), la réalité psychologique consiste en systèmes opératoiresd’ensembleetnonpasenopérationsisoléesconçuesàtitred’élémentsantérieursàces systèmes:c’estdoncentantseulementquedesactionsoudesreprésentationsintuitivess’organisent en de tels systèmes qu’elles acquièrent (et elles l’acquièrent par le fait même) la nature d’«opérations».Leproblèmeessentieldelapsychologiedelapenséeestalorsdedégagerleslois d’équilibre de ces systèmes, de même que le problème central d’une logique qui voudrait être adéquateautravailréeldel’espritnousparaîtêtredeformulerlesloisdecestotalitéscommetelles.

Or, l’analyse d’ordre mathématique a découvert depuis longtemps cette interdépendance des opérationsconstituantcertainssystèmesbiendéfinis:lanotionde«groupe»,quis’appliqueàla suitedesnombresentiers,auxstructuresspatiales,temporelles,auxopérationsalgébriques,etc.,est devenueainsiunenotioncentraledansl’ordonnancemêmedelapenséemathématique.Danslecas dessystèmesqualitatifspropresàlapenséesimplementlogique,tellesquelesclassificationssimples, lestablesàdoubleentrée,lessériationsderelations,lesarbresgénéalogiques,etc.,nousappellerons «groupements»lessystèmesd’ensemblecorrespondants.Psychologiquement,le«groupement» consisteenunecertaineformed’équilibredesopérations,doncdesactionsintérioriséesetorganisées enstructuresd’ensemble,etleproblèmeestdecaractérisercetéquilibre,àlafoisparrapportaux diversniveauxgénétiquesquilepréparentetenoppositionaveclesformesd’équilibrepropresà d’autresfonctionsquel’intelligence(les«structures»perceptivesoumotrices,etc.).Dupointdevue logistique,le«groupement»présenteunestructurebiendéfinie(parentedecelledu«groupe»,mais en différant sur quelques points essentiels), et qui exprime une succession de distinctions dichotomiques:sesrèglesopératoiresconstituentdoncprécisémentcettelogiquedestotalitésqui traduitenunschémaaxiomatiqueouformelletravaileffectifdel’esprit,auniveauopératoiredeson développement,c’est-à-direensaformed’équilibrefinale.

Lasignificationfonctionnelleetlastructuredes«groupements»

Commençonsparrattacherpouruninstantlesréflexionsquiprécèdentàcequenousaapprisla «psychologiedelapensée».SelonSelz,lasolutiond’unproblèmesuppose,enpremierlieu,un «schèmeanticipateur»quirelielebutàatteindreàun«complexe»denotions,parrapportauquelil créeunelacune,puis,ensecondlieu,le«remplissage»deceschèmeanticipateur aumoyende

conceptsetderelationsvenantcompléterle«complexe»et«’ordonnantselonlesloisdelalogique. D’oùunesériedequestions:Quellessontlesloisd’organisationdu«complexe»total?Quelleestla nature du schème anticipateur ? Peut-on supprimer le dualisme qui semble subsister entre la formationduschèmeanticipateuretledétaildesprocessusquidéterminentsonremplissage?

Prenonscommeexempleuneintéressanteexpériencedueànotrecollaborateur AndréRey:un

carrédequelquescentimètresétantdessinésurunefeuilledepapierégalementcarrée(de10à15cm

decôté),ondemandeausujetdedessinerlepluspetitcarréqu’ilpuissetraceraucrayon,ainsiquele plusgrandcarréqu’ilsoitpossibledereprésentersurunetellefeuille.Or,tandisquelesadultes(et

lesenfantsdès7-8ans)parviennentd’embléeàfourniruncarréde1-2mmdecôté,ainsiqu’uncarré

doublantdeprèslesbordsdupapier,lesenfantsdemoinsde6-7ansnedessinentd’abordquedes

carrésàpeinepluspetitsetàpeineplusgrandsquelemodèle,puisprocèdentpar tâtonnements successifsetsouventinfructueux,commes’ilsn’anticipaientàaucunmomentlessolutionsfinales.On voitimmédiatement,encecas,l’interventiond’un«groupement»derelationsasymétriques(A<B<

C…),présentchezlesgrandsetquisembleabsentau-dessousde7ans:lecarréperçuestsituéen

penséedansunesériedecarrésvirtuelsdeplusenplusgrandsetdeplusenpluspetitsparrapportau

premier.Onpeutalorsadmettre:1.Queleschèmeanticipateurn’estqueleschèmedugroupement

lui-même,c’est-à-direlaconsciencedelasuccessionordonnéedesopérationspossibles;2.Quele

remplissageduschèmeestlasimplemiseenœuvredecesopérations;3.Quel’organisationdu

«complexe»desnotionspréalablestientauxloismêmesdugroupement.Sicettesolutionétait

générale,lanotiondegroupementintroduiraitainsil’unitéentrelesystèmeantérieurdesnotions,le

schèmeanticipateuretsonremplissagecontrôlé.

Pensons maintenant à l’ensemble des problèmes concrets que se pose sans cesse l’esprit en mouvement:Qu’est-ce?Est-ceplusoumoins(grand,lourd,loin,etc.)?Où?Quand?Pourquelle cause ? Dans quel but ? Combien ?, etc. Nous constatons que chacune de ces questions est nécessairementfonctiond’un«groupement»oud’un«groupe»préalables:chaqueindividuesten possession de classifications, de sériations, de systèmes d’explications, d’un espace et d’une chronologie personnels, d’une échelle des valeurs, etc., ainsi que de l’espace et du temps mathématisés,dessuitesnumériques.Or,cesgroupementsetcesgroupesnenaissentpasàproposde la question, mais durenttoute la vie ; dès l’enfance, nous classons, comparons (différences ou équivalences), ordonnons dans l’espace et dans le temps, expliquons, évaluons nos buts et nos moyens,comptons,etc.,etc’estrelativementàcessystèmesd’ensemblequelesproblèmesseposent, dansl’exactemesureoùdesfaitsnouveauxsurgissent,quinesontpasencoreclassés,sériés,etc.La question,quiorienteleschèmeanticipateur,procèdedoncdugroupementpréalable,etleschème anticipateurlui-mêmen’estpasautrechosequeladirectionimpriméeàlarechercheparlastructure decegroupement.Chaqueproblème,tantencequiconcernel’hypothèseanticipatricedelasolution quelecontrôledétaillédecelle-ci,neconsisteainsi qu’enunsystèmeparticulier d’opérationsà effectuerauseindugroupementtotalcorrespondant.Pourtrouversonchemin,iln’estpasnécessaire dereconstruiretoutl’espace,maissimplementd’encompléterleremplissageenunsecteurdonné. Pour prévoir un événement, réparer sa bicyclette, faire son budget ou dresser son programme d’action,iln’estpasbesoinderefondretoutelacausalitéetletemps,derevisertouteslesvaleurs admises,etc.:lasolutionàtrouver nefaitqueprolonger etcompléter lesrapportsdéjàgroupés, quitteàcorrigerlegroupementlorsdeserreursdedétailetsurtoutàlesubdiviseretledifférencier, maissanslerebâtir enentier.Quantàlavérification,ellen’estpossiblequeselonlesrèglesdu groupementlui-même:parl’accorddesrelationsnouvellesaveclesystèmeantérieur.

Le fait remarquable, dans cette assimilation continue du réel à l’intelligence, c’est, en effet, l’équilibre des cadres assimilateurs constitués par le groupement.Durant toute sa formation, la penséesetrouveendéséquilibreouenétatd’équilibreinstable:toutenouvelleacquisitionmodifieles notionsantérieuresourisqued’entraînerlacontradiction.Aucontraire,dèsleniveauopératoire,les cadres classificatoires etsériaux, spatiaux ettemporels, etc., construits peu à peu, en viennentà s’incorporer sansheurtsdenouveauxéléments:lecasier particulier àtrouver,àcompléter ouà rajouterdetoutespiècesn’ébranlepasalorslasoliditédutout,maiss’harmoniseavecl’ensemble. C’estainsi,pour prendre l’exemple le plus caractéristique de cetéquilibre des concepts, qu’une scienceexacte,malgrétoutesles«crises»etlesrefontesdontelletientàseflatterpourprouversa vitalité,n’enconstituepasmoinsuncorpsdenotionsdontledétaildesrapportsseconserve,etse resserre même, lors de chaque nouvelle adjonction de faits ou de principes, car les nouveaux principes,sirévolutionnairessoient-ils,maintiennentlesanciensàtitredepremièresapproximations relativesàuneéchelledonnée:lacréationcontinueetimprévisibledonttémoignelasciences’intègre doncsanscessesonproprepassé.Onretrouvelemêmephénomène,maisenpetit,danslapenséede touthommeéquilibré.

Bienplus,comparéàl’équilibrepartieldesstructuresperceptivesoumotrices,l’équilibredes groupementsestessentiellementun«équilibremobile»:lesopérationsétantdesactions,l’équilibre de la pensée opératoire n’est point le repos, mais un système d’échanges qui se balancent, de transformationssanscessecompenséespard’autres.C’estl’équilibred’unepolyphonieetnonpas d’unsystèmedemassesinertes,etiln’arienàvoiraveclafaussestabilitéquirésulteparfois,avec l’âge,duralentissementdel’effortintellectuel.

Ils’agitdonc,etc’estencelaqueconsistetoutleproblèmedugroupement,dedéterminer les conditionsdecetéquilibre,afindepouvoirensuitecherchergénétiquementcommentilseconstitue. Or, ces conditions peuvent être tout à la fois découvertes par l’observation et l’expérience psychologiquesetformuléesselonlegenredeprécisionquecomporteunschémaaxiomatique.Elles constituentainsi,sousl’anglepsychologique,lesfacteursd’ordrecausalexpliquantlemécanismede l’intelligence,enmêmetempsqueleurschématisationlogistiquefournitlesréglésdelalogiquedes totalités.

Cesconditionssontaunombredequatredanslecasdes«groupes»d’ordremathématique,etde

cinqdansceluides«groupements»d’ordrequalitatif.

1.Deuxélémentsquelconquesd’ungroupementpeuventêtrecomposésentreeuxetilsengendrent

ainsiunnouvelélémentdumêmegroupement:deuxclassesdistinctespeuventêtreréuniesenune classed’ensemblequilesemboîte,deuxrelationsA<BetB<Cpeuventêtrejointesenunerelation A < C qui les contient, etc. Psychologiquement, cette première condition exprime donc la coordinationpossibledesopérations.

2.Toutetransformationestréversible.C’estainsiquelesdeuxclassesoulesdeuxrelationsréunies

àl’instantpeuventêtredenouveaudissociées,etque,danslapenséemathématique,chaqueopération directed’ungroupecomporteuneopérationinverse(soustractionpourl’addition,divisionpourla multiplication,etc.).Cetteréversibilitéestsansdoutelecaractèreleplusspécifiquedel’intelligence, car,silamotricitéetlaperceptionconnaissentlacomposition,ellesdemeurentirréversibles.Une habitudemotriceestàsensunique,etapprendreàeffectuerlesmouvementsdansl’autresensconsiste àacquérirunenouvellehabitude.Uneperceptionestirréversible,puisque,lorsdechaqueapparition d’unélémentobjectifnouveaudanslechampperceptif,ilya«déplacementd’équilibre»,etque,si l’on rétablit objectivement la situation de départ, la perception est modifiée par les états

intermédiaires.L’intelligence peut au contraire construire des hypothèses, puis les écarter pour reveniraupointdedépart,parcouriruncheminetrefairelechemininversesansmodifierlesnotions

employées.Or,lapenséedel’enfantestprécisément,commenousleverronsauchapitre5,d’autant

plus irréversible que le sujetestplus jeune, etplus proche des schèmes perceptivomoteurs, ou intuitifs,del’intelligenceinitiale:laréversibilitécaractérisedonc,nonseulementlesétatsd’équilibre finaux,maisencorelesprocessusévolutifseux-mêmes.

3.Lacompositiondesopérationsest«associative»(ausenslogiqueduterme),c’est-à-direquela

penséedemeuretoujourslibredefairedesdétours,etqu’unrésultatobtenupardeuxvoiesdifférentes restelemêmedanslesdeuxcas.Cecaractèresembleégalementpropreàl’intelligence:tantla perception que la motricité ne connaissent que les itinéraires uniques, puisque l’habitude est stéréotypéeetque,danslaperception,deuxitinérairesdistinctsaboutissentàdesrésultatsdifférents (parexemple,unemêmetempératureperçueaprèsdestermesdecomparaisondistinctsnesemblepas la même).L’apparition du détour estcaractéristique de l’intelligence sensori-motrice, etplus la penséeestactiveetmobile,pluslesdétoursyjouentderôle,maiscen’estquedansunsystèmeen équilibrepermanentqu’ilslaissentinvariantletermefinaldelarecherche.

4.Uneopérationcombinéeavecsoninverseestannulée(parexemple+1–1=0ou×5:5=×1).

Danslesformesinitialesde la pensée de l’enfant,aucontraire,le retour aupointde départne s’accompagnepasd’uneconservationdecelui-ci:parexemple,aprèsavoirfaitunehypothèsequ’il rejetteensuite,l’enfantneretrouvepastellesquelleslesdonnéesduproblème,parcequ’ellesrestent enpartiedéforméesparl’hypothèsepourtantécartée.

5.Dansledomainedesnombres,uneunitéajoutéeàelle-mêmedonnelieuàunnouveaunombre,

parapplicationdelacomposition(voirpoint1):ilyaitération.Aucontraire,unélémentqualitatif

répéténesetransformepas:ilyaalors«tautologie»:A+A=A. Sil’onexprimecescinqconditionsdugroupementenunschémalogistique,onaboutitalors

auxsimplesformulessuivantes:1.Composition:x+x’=y;y+y’=z;etc.2.Réversibilité:y

x=x’ouyx’=x.3.Associativité:(x+x’)+y’=x+(x’+y’)=(z).4.Opérationidentique

générale :x–x=0;yy=0,etc.5.Tautologieouidentiquesspéciales:x+x=x;y+y=y; etc.Ilvadesoiqu’uncalculdestransformationsdevientalorspossible,maisilnécessite,àcause delaprésencedestautologies,uncertainnombrederèglesdansledétaildesquellesiln’yapas

lieud’entrerici(voirnotreouvrage:Classes,relationsetnombres,Paris,Vrin,1942).

Classificationdes«groupements»etdesopérationsfondamentalesdelapensée

L’étude des démarches de la pensée en évolution, chez l’enfant, conduit à reconnaître, non seulementl’existence des groupements, mais encore leurs connexions mutuelles, c’est-à-dire les rapports permettant de les classer et d’en faire l’inventaire. L’existence psychologique d’un groupementsereconnaît,eneffet,facilementauxopérationsexplicitesdontestcapableunsujet.Mais ilyaplus:tantqu’iln’yapasgroupement,ilnesauraityavoir conservationdesensemblesou totalités,tandisquel’apparitiond’ungroupementestattestéeparcelled’unprincipedeconservation. Parexemple,lesujetcapablederaisonnementopératoireàstructuredegroupementserad’avance assuréqu’untoutseconserveraindépendammentdel’arrangementdesesparties,tandisqu’il le contesteauparavant.NousétudieronsauchapitreVlaformationdecesprincipesdeconservation pourmontrerlerôledugroupementdansledéveloppementdelaraison.Maisilimportaitpourla

clartédel’exposédedécrired’abordlesétatsd’équilibrefinauxdelapensée,demanièreàexaminer ensuite les facteurs génétiques susceptibles d’en expliquer la constitution. Au risque d’une énumérationunpeuabstraiteetschématique,nousallonsdonccompléterlesréflexionsprécédentes parl’énumérationdesprincipauxgroupements,étantentenduquecetableaureprésentesimplementla structureterminaledel’intelligenceetqueleproblèmeresteentierdecomprendreleurformation. I.Unpremiersystèmedegroupementsestforméparlesopérationsditeslogiques,c’est-à-direpar cellesquipartentdesélémentsindividuelsconsidéréscommeinvariants,etsebornentàlesclasser,à lessérier,etc.

1.Legroupementlogiqueleplussimpleestceluidelaclassification,ouemboîtementhiérarchique

desclasses.Ilreposesurunepremièreopérationfondamentale:laréuniondesindividusenclasses, etdes classes entre elles.Le modèle achevé estconstitué par les classifications zoologiques ou botaniques,maistouteclassificationqualificativeprocèdeselonlemêmeschémadichotomique:

Supposons une espèce A, faisant partie d’un genre B, d’une famille C, etc. Le genre B contiendrad’autresespècesqueA:nouslesappelleronsA’(soitA’=B–A).LafamilleC contiendrad’autresgenresqueB:nouslesappelleronsB’(soitB’=C–B),etc.Onaalorsla composition:A+A’=B;B+B’=C;C+C’=D,etc.;laréversibilité:B–A’=A,etc.; l’associativité(A+A’)+B’=A+(A’+B’)=C;etc.,ettouslesautrescaractèresdugroupement. C’estcepremiergroupementquiengendrelesyllogismeclassique.

2.Undeuxièmegroupementélémentairemetenœuvrel’opérationquiconsiste,nonplusàréunir

entreeuxlesindividusconsidéréscommeéquivalents (commeen1),mais àrelier les relations asymétriquesquiexprimentleursdifférences.Laréuniondecesdifférencessupposealorsunordre desuccessionetlegroupementconstitueparconséquentune«sériationqualitative»:

Appelonsalarelation0<A;blarelation0<B;clarelation0<C.Onpeutalorsappelera’

larelationA<B;b’larelationB<C;etc.,etl’onalegroupement:a+a’=b;b+b’=c;etc. L’opérationinverseestlasoustractiond’unerelation,cequiéquivautàl’additiondesaconverse. Legroupementestparallèleauprécédent,àcetteseuledifférenceprèsquel’opérationd’addition impliqueunordredesuccession(etn’estdoncpascommutative);c’estsurlatransitivitépropreà cettesériationquesefondeleraisonnementA<B;B<C;doncA<C.

3.Unetroisièmeopérationfondamentaleestcelledelasubstitution,fondementdel’équivalencequi

réunit les divers individus d’une classe, ou les diverses classes simples réunies en une classe composée:

Eneffet,entredeuxélémentsA etA d’unemêmeclasseB,iln’yapaségalitécommeentre unitésmathématiques.Ilyasimplementéquivalencequalitative,c’est-à-diresubstitutionpossible, maisdanslamesureoùl’onsubstitueégalementàA’,c’est-à-direaux«autres»élémentspar rapportàA,lesA’,c’est-à-direles«autres»élémentsparrapportàA.D’oùlegroupement:

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2

1

2

A +A’ =A +A’ (=B);B +B’ =B +B’ (=C);etc.

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1

1

2

2

4.Or, traduites en relations, les opérations précédentes engendrent la réciprocité propre aux relationssymétriques.Celles-cinesont,eneffet,quelesrelationsunissantentreeuxleséléments d’unemêmeclasse,doncdesrelationsd’équivalence(paroppositionauxrelationsasymétriquesqui marquentla différence).Les relations symétriques (par exemple, frère, cousin germain, etc.) se groupent par conséquent sur le modèle du groupement précédent, mais l’opération inverse est identiqueàl’opérationdirecte,cequiestladéfinitionmêmedelasymétrie:(Y=Z)=(Z=Y).

Lesquatregroupementsprécédentssontd’ordreadditif,deuxd’entreeux(voir1et3)intéressant

lesclasses,etlesdeuxautreslesrelations.Ilexiste,enoutre,quatregroupementsreposantsurles

opérationsmultiplicatives,c’est-à-direquienvisagentplusd’unsystèmeàlafoisdeclassesoude

relations.Cesgroupementscorrespondenttermeàtermeauxquatreprécédents:

5.Onpeutd’abord,étantdonnéesdeuxsuitesdeclassesemboîtéesABC…etABC…,répartir

1

1

1

2

2

2

lesindividusselonlesdeuxsuitesàlafois:c’estleprocédédestablesàdoubleentrée.Or,la «multiplicationdesclasses»quiconstituel’opérationpropreàcegenredegroupementjoueunrôle essentiel dans le mécanisme de l’intelligence ; c’est elle que Spearman a décrite en termes psychologiquessouslenomd’«éductiondescorrélats». L’opérationdirecteest,pourlesdeuxclassesB etB,leproduitB ×B =BB (=AA + AA’ +A’A +A’A’).L’opérationinverseestladivisionlogiqueBB :B =B,cequi correspondàl’«abstraction»(BB «abstractionfaitedeB estB »).

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2

6.Onpeutdemêmemultiplierentreellesdeuxsériesderelations,c’est-à-diretrouvertousles

rapportsexistantsentredesobjetssériésselondeuxsortesderelationsàlafois.Lecasleplussimple

n’estautrequela«correspondancebi-univoque»qualitative.

7et8.Onpeutenfingrouperlesindividus,nonpasselonleprincipedestablesàdoubleentrée

commedanslesdeuxcasprécédents,maisenfaisantcorrespondreuntermeàplusieurs,commeun pèreàsesfils.Legroupementprendainsilaformed’unarbregénéalogiqueets’exprimesoiten classes (7), soit en relations (8), ces dernières étant alors asymétriques selon l’une des deux dimensions(père,etc.)etsymétriquesselonl’autre(frère,etc.). On obtient ainsi, selon les combinaisons les plus simples, huit groupements logiques

fondamentaux,lesunsadditifs(1-4),lesautresmultiplicatifs(5-8),lesunsintéressantlesclassesetles

autreslesrelations,etlesunssedéployantenemboîtements,sériationsoucorrespondancessimples

(1,2et5,6),lesautresenréciprocitésetcorrespondancesdutypeunàplusieurs(3,4et7,8).D’où

2×2×2=8possibilitésentout.

Notons encore que la meilleure preuve du caractère naturel des totalités constituées par ces groupementsd’opérationsestqu’ilsuffitdefusionnerentreeuxlesgroupementsdel’emboîtement

simpledesclasses(1)etdelasériation(2)pourobtenir,nonplusungroupementqualitatif,maisle

«groupe»constituéparlasuitedesnombresentierspositifsetnégatifs.Eneffet,réunirlesindividus en classes consiste à les considérer comme équivalents, tandis que les sérier selon une relation asymétriquequelconqueexprimeleursdifférences.Or,àconsidérer lesqualitésdesobjets,onne saurait les grouper simultanément comme équivalents et différents à la fois. Mais, si l’on fait abstractiondesqualités,onlesrendparlefaitmêmeéquivalentsentreeuxetsériablesselonunordre quelconqued’énumération:onlestransformedoncen«unités»ordonnées,etl’opérationadditive constitutivedunombreentierconsisteprécisémentencela.Demême,enfusionnantlesgroupements

multiplicatifsdeclasses(5)etderelations(6),onobtientlegroupemultiplicatifdesnombrespositifs

(entiersetfractionnaires).

II. Les différents systèmes précédents n’épuisent pas toutes les opérations élémentaires de l’intelligence.Celle-cinesebornepas,eneffet,àopérersurlesobjets,pourlesréunirenclasses,les sérier oulesdénombrer.Sonactionporteégalementsur laconstructiondel’objetcommetel,et, commenousleverrons(chap.IV),cetteœuvreestmêmeamorcéedèsl’intelligencesensori-motrice.

Décomposer l’objetetle recomposer constitue ainsi le travail propre à un second ensemble de groupements,dontlesopérationsfondamentalespeuventparconséquentêtredites«infra-logiques», puisquelesopérationslogiquescombinentlesobjetsconsidéréscommeinvariants.Cesopérations infra-logiques ont une importance aussi grande que les opérations logiques, car elles sont constitutivesdesnotionsd’espaceetdetemps,dontl’élaborationoccupepresquetoutel’enfance. Mais, quoique bien distinctes des opérations logiques, elles leur sont exactement parallèles.La questiondesrapportsdedéveloppemententrecesdeuxensemblesopératoiresconstitueainsil’undes plusintéressantsdesproblèmesrelatifsaudéveloppementdel’intelligence:

1.Àl’emboîtementdesclassescorrespondceluidespartiesréunies,entotalitéshiérarchiques,dont

letermefinalestl’objetentier(àn’importequelleéchelle,ycomprisl’universspatio-temporellui-

même).C’est ce premier groupement d’addition partitive qui permet à l’esprit de concevoir la compositionatomistiqueavanttouteexpérienceproprementscientifique.

2.Àla sériationdes relations asymétriques correspondentles opérations de placement(ordre spatialoutemporel)etdedéplacementqualitatif(simplechangementd’ordre,indépendammentdela mesure).

3-4.Lessubstitutionsetlesrelationssymétriquesspatiotemporellescorrespondentauxsubstitutions

etauxsymétrieslogiques.

5-8.Lesopérationsmultiplicativescombinentsimplementlesprécédentesselonplusieurssystèmes

oudimensions.

Or,demêmequelesopérationsnumériquespeuventêtreconsidéréescommeexprimantunesimple

fusiondesgroupementsdeclassesetderelationsasymétriques,demêmelesopérationsdemesure

traduisentlaréunionenunseultoutdesopérationsdepartitionetdedéplacement.

III.Onpeutretrouverlesmêmesrépartitionsquantauxopérationsportantsurlesvaleurs,c’est-à-

direexprimantlesrapportsdemoyensetdebutsquijouentunrôleessentieldansl’intelligence

pratique(etdontlaquantificationtraduitlavaleuréconomique).

IV.Enfin,l’ensembledecestroissystèmesd’opérations(IàIII)peutsetraduiresousformede

simplespropositions,d’oùunelogiquedespropositionsàbased’implicationsetd’incompatibilités

entrefonctionsproportionnelles:c’estellequiconstituelalogique,ausenshabituelduterme,ainsi

quelesthéorieshypothético-déductivespropresauxmathématiques.

Équilibreetgenèse

Nousnousproposions,encechapitre,detrouveruneinterprétationdelapenséequineseheurte pasàlalogiquecommeàunedonnéepremièreetinexplicable,maisquirespectelecaractèrede nécessité formelle propre à la logique axiomatique touten conservantà l’intelligence sa nature psychologiqueessentiellementactiveetconstructive. Or,l’existencedesgroupementsetlapossibilitédeleur axiomatisationrigoureusesatisfontla premièredecesdeuxconditions:lathéoriedesgroupementspeutatteindrelaprécisionformelle, toutenordonnantl’ensembledesélémentslogistiquesetdesopérationsentotalitéscomparablesaux systèmesgénérauxdontusentlesmathématiques. Du pointde vue psychologique, d’autre part, les opérations étantdes actions composables et réversibles, mais des actions encore, la continuité entre l’acte d’intelligence et l’ensemble des

processusadaptatifsdemeureainsiassurée. Maisleproblèmedel’intelligencen’est,delasorte,quesimplementposé,etsasolutionreste entièrementàtrouver.Toutcequenousapprennentl’existenceetladescriptiondesgroupementsest que,àuncertainniveau,lapenséeatteintunétatd’équilibre.Ilsnousrenseignentsansdoutesurce qu’estce dernier :un équilibre à la fois mobile etpermanent, tel que la structure des totalités opératoiresseconservelorsqu’elless’assimilentdesélémentsnouveaux.Noussavonsdeplusquecet équilibremobilesupposelaréversibilité,cequiestd’ailleursladéfinitionmêmed’unétatd’équilibre selonlesphysiciens(c’estseloncemodèlephysiqueréeletnonpasselonlaréversibilitéabstraitedu schémalogistiquequ’ilfautconcevoirlaréversibilitédesmécanismesdel’intelligenceconstituée). Mais,nilaconstatationdecetétatd’équilibrenimêmel’énoncédesesconditionsnécessairesne constituentencoreuneexplication. Expliquer psychologiquementl’intelligenceconsisteàretracer sondéveloppementenmontrant commentcelui-ciaboutitnécessairementàl’équilibredécrit.Decepointdevue,letravaildela psychologieestcomparableàceluidel’embryologie,travaild’aborddescriptifetquiconsisteà analyser lesphasesetlespériodesdelamorphogenèsejusqu’àl’équilibrefinal constituépar la morphologieadulte,maisrecherchequidevient«causale»dèsquelesfacteursassurantlepassage d’unstadeausuivantsontmisenévidence.Notretâcheestdoncclaire:il s’agitmaintenantde reconstituerlagenèseoulesphasesdeformationdel’intelligence,jusqu’àpouvoirrendrecomptedu niveauopératoirefinaldontnousvenonsdedécrirelesformesd’équilibre.Et,commeonneréduit paslesupérieuràl’inférieur,–saufàmutilerlesupérieurouàenenrichird’avancel’inférieur,– l’explicationgénétiquenesauraitconsister qu’àmontrer comment,sur chaquenouveaupalier,le mécanismedesfacteursenprésenceconduisantàunéquilibreencoreincomplet,leuréquilibration mêmeconduitauniveausuivant.C’estainsique,deprocheenproche,nouspouvonsespérerrendre comptedelaconstitutiongraduelledel’équilibreopératoiresanslapréformerdèsledébutoula fairesurgirdunéantencoursderoute.

L’explication de l’intelligence revient donc, en bref, à mettre les opérations supérieures en continuitéavectoutledéveloppement,celui-ciétantconçucommeuneévolutiondirigéepar des nécessitésinternesd’équilibre.Or,cettecontinuitéfonctionnelles’alliefortbienavecladistinction des structures successives. Comme nous l’avons vu, on peut se représenter la hiérarchie des conduites,duréflexeetdesperceptionsglobalesdedébut,commeuneextensionprogressivedes distancesetunecomplicationprogressivedestrajetscaractérisantleséchangesentrel’organisme (sujet) et le milieu (objets) : chacune de ces extensions ou complications représente donc une structurenouvelle,tandisqueleursuccessionestsoumiseauxnécessitésd’unéquilibrequidoitêtre toujoursplusmobile,enfonctiondelacomplexité.L’équilibreopératoireréalisecesconditionslors dumaximumdesdistancespossibles(puisquel’intelligencechercheàembrasserl’univers)etdela complexitédestrajets(puisqueladéductionestcapabledesplusgrandsdes«détours»):cetéquilibre estdoncàconcevoircommeletermed’uneévolutiondontilresteàretracerlesétapes. L’organisation des structures opératoires plonge ainsi ses racines bien en deçà de la pensée réfléchieetjusqu’auxsourcesdel’actionelle-même.Et,parlefaitquelesopérationssontgroupées en totalités bien structurées, ce sonttoutes les « structures » de niveau inférieur, perceptives et motrices,auxquellesils’agitdelescomparer.Lavoieàsuivreestdonctoutetracée:analyserles rapports de l’intelligence avec la perception (chap.III), avec l’habitude motrice (chap.IV), puis étudierlaformationdesopérationsdanslapenséedel’enfant(chap.V)etsasocialisation(chap.VI). C’estalorsseulementquelastructurede«groupement»,quicaractériselalogiquevivanteenaction,

révélerasavraienature,soitinnée,soitempiriqueetsimplementimposéeparlemilieu,soit,enfin,

expressiondeséchangestoujoursplusnombreuxetcomplexesentrelesujetetlesobjets:échanges

d’abordincomplets,instablesetirréversibles,maisacquérantpeuàpeu,parlesnécessitésmêmesde

l’équilibreauxquelsilssontastreints,laformedecompositionréversiblepropreaugroupement.

1L.Brunschvicg,LesÉtapesdelaphilosophiemathématique,2 éd.,p.426.

e

2CecaractèreactifduraisonnementmathématiqueaétébienvuparGoblotdanssonTraitédelogique:«déduire,disait-il,

c’estconstruire».Maislaconstructionopératoireluiparaissaitsimplementrégléeparles«propositionsantérieurementadmises»,

alorsqueleréglagedesopérationsleurestimmanentetestconstituéparleurcapacitédecompositionsréversibles,autrementdit

parleurnaturede«groupes».

DEUXIÈMEPARTIE

L’INTELLIGENCEETLESFONCTIONSSENSORI-

MOTRICES

III

L’intelligenceetlaperception

La perception estla connaissance que nous prenons des objets, ou de leurs mouvements, par contactdirectetactuel,tandisquel’intelligenceestuneconnaissancesubsistantlorsqueinterviennent lesdétoursetqu’augmententlesdistancesspatio-temporellesentrelesujetetlesobjets.Ilsepourrait doncquelesstructuresintellectuelles,etnotammentlesgroupementsopératoiresquicaractérisent l’équilibrefinaldudéveloppementdel’intelligence,préexistententoutouenpartiedèsledépart, souslaformed’organisationscommunesàlaperceptionetàlapensée.Telleestenparticulierl’idée centraledela«théoriedelaForme»,qui,sielleignorelanotiondugroupementréversible,adécrit desloisdestructurationd’ensemblequirégissentsimultanément,selonelle,aussibienlaperception, la motricité et les fonctions élémentaires que le raisonnement lui-même et en particulier le syllogisme(Wertheimer).Ilestdoncindispensablequenouspartionsdesstructuresperceptives,pour examiner si l’on n’en pourraitpas dériver une explication de la pensée entière, y compris des groupementscommetels.

Historique

L’hypothèsed’unrapportétroitentrelaperceptionetl’intelligenceaétésoutenuedetoustempspar lesuns,etécartéepard’autresdetoustempségalement.Nousnementionneronsiciquelesauteurs d’études expérimentales, par opposition aux innombrables philosophes qui se sont bornés à «réfléchir»surlesujet.Etnousexposeronsaussibienlepointdevuedesexpérimentateursquiont vouluexpliquerlaperceptionparuneinterventiondel’intelligencequeceluideceuxquicherchentà dérivercelle-cidecelle-là.

C’estHelmholtzquiasansdouteposélepremier leproblèmedesrapportsentrelesstructures perceptivesetlesstructuresopératoires,soussaformemoderne.Onsaitquelaperceptionvisuelleest susceptibled’atteindrecertaines«constances»,quiontprovoquéetprovoquenttoujoursunesériede travaux:unegrandeurestperçueàpeuprèscorrectementenprofondeur,malgrélerapetissement notable de l’image rétinienne etla diminution perspective ; une forme estdiscernée malgré les renversements;unecouleurestreconnueàl’ombrecommeenpleinelumière,etc.Or,Helmholtz cherchaitàexpliquercesconstancesperceptivesparl’interventiond’un«raisonnementinconscient», qui viendrait corriger la sensation immédiate en s’appuyant sur les connaissances acquises. Lorsqu’onserappellelespréoccupationsdeHelmholtzquantàlaformationdelanotiond’espace,on imaginebienquecettehypothèsedevaitavoirunesignificationdéterminéedanssapensée,etCassirer asupposé(enreprenantlui-mêmel’idéeàsoncompte) quelegrandphysiologiste,physicienet

géomètrecherchaitàrendrecomptedesconstancesperceptivespar l’interventiond’unesortede «groupe»géométriqueimmanentàcetteintelligenceinconscienteàl’œuvredanslaperception.Or, lachoseestd’ungrandintérêtpour laconfrontation,quenousentreprenonsici,desmécanismes intellectuels etperceptifs.En effet, les « constances » perceptives sontcomparables, sur le plan sensori-moteur,àcequesontlesdiversesnotionsde«conservation»,quicaractérisentlespremières conquêtesdel’intelligence(conservationdesensembles,delasubstance,dupoids,duvolume,etc., lorsdesdéformationsintuitives):or,cesnotionsdeconservationétanttoujoursduesàl’intervention d’un«groupement»oud’un«groupe»d’opérations,silesconstancesvisuellesétaientelles-mêmes attribuables à un raisonnementinconscienten forme de « groupe », il y auraitainsi continuité structuraledirecteentrelaperceptionetl’intelligence. SeulementHeringrépondaitdéjààHelmholtzquel’interventiondelaconnaissanceintellectuelle nemodifiepasuneperception:onéprouvesensiblementlamêmeillusiond’optique,oudepoids, etc.,lorsquel’onconnaîtlesvaleursobjectivesdesdonnéesperçues.Ilenconcluaitdoncquele raisonnementn’intervientpointdanslaperception,etqueles«constances»sontduesàdepures régulationsphysiologiques.

Mais Helmholtz et Hering croyaient tous deux à l’existence de sensations antérieures à la perceptionetilsconcevaientalorsla«constance»perceptivecommeunecorrectiondessensations, en l’attribuant donc l’un à l’intelligence et l’autre aux mécanismes nerveux.Le problème s’est renouvelé après que Von Ehrenfels eût découvert, en 1891, les qualités perceptives d’ensemble (Gestaltqualitäten),tellesquecelled’unemélodiereconnaissablemalgréunetranspositionmodifiant touteslesnotes(aucunesensationélémentairenepouvantdoncdemeurer lamême).Or,decette découvertesontissuesdeuxécoles,l’uneprolongeantHelmholtzdanssonappelàl’intelligence,et l’autreHeringdanssanégationdurôledecelle-ci.L’«écoledeGratz»,eneffet(Meinong,Benussi, etc.),continuedecroireauxsensationsetinterprètealorslaqualitéd’ensemble»commeleproduit d’unesynthèse:celle-ci,étanttransportable,estconçuecommedueàl’intelligencecommetelle. Meinongestalléjusqu’àconstruiresurcetteinterprétationtouteunethéoriedelapenséefondéesur l’idéedetotalité(les«objetscollectifs»assurantlaliaisonduperceptifetduconceptuel).L’«école deBerlin»,aucontraire,quiestaupointdedépartdela«psychologiedelaForme»,arenverséles positions:lessensationsn’existentpluspour elleàtitred’élémentsantérieursàlaperceptionou indépendantsd’elle(cesontdes«contenusstructurés»etnonplus«structurants»)etlaformetotale, dontlanotionestalorsgénéraliséeàtouteperception,n’estplusconçuecommelerésultatd’une synthèse,maisbiencommeunfaitpremier,deproductioninconscienteetdenaturephysiologique autantquepsychologique:ces«formes»(Gestalt) seretrouventmêmeàtouslesétagesdela hiérarchiementale,etl’onpeutdoncespérer,selonl’écoledeBerlin,uneexplicationdel’intelligence à partir des structures perceptives, au lieu de faire intervenir, de manière incompréhensible, le raisonnementdanslaperceptioncommetelle. Danslasuitedesrecherches,uneécolediteduGestaltkreis(vonWeizsäcker,Auersperg,etc.)a tenté d’élargir l’idée de structure d’ensemble en y englobant dès le départ la perception et le mouvementconçuscommenécessairementsolidaires:laperceptionsupposeraitalorsl’intervention d’anticipations et de reconstitutions motrices, qui, sans impliquer l’intelligence, l’annoncent cependant.Onpeutdoncconsidérercecourantcommerenouvelantlatraditionhelmholtzienne,tandis qued’autrestravauxcontemporainsenrestentàl’inspirationdeHeringd’uneinterprétationdela perceptionparlaphysiologiepure(Piéron,etc.).

LathéoriedelaFormeetsoninterprétationdel’intelligence

UnementionspécialedoitêtrefaitedupointdevuedelaForme,nonseulementparcequ’ila renouvelélapositiond’ungrandnombredeproblèmes,maissurtoutparcequ’ilafourniunethéorie complète de l’intelligence, qui restera, même pour ses adversaires, un modèle d’interprétation psychologiquecohérente. L’idéecentraledelathéoriedelaFormeestquelessystèmesmentauxnesontjamaisconstituéspar la synthèse ou l’association d’éléments donnés à l’étatisolé avantleur réunion, mais consistent toujoursentotalitésorganiséesdèsledépartsousune«forme»oustructured’ensemble.C’estainsi qu’uneperceptionn’estpaslasynthèsedesensationspréalables:elleestrégieàtouslesniveauxpar un«champ»dontlesélémentssontinterdépendantsdufaitmêmequ’ilssontperçusensemble.Par exempleunseulpointnoirvusurunegrandefeuilledepapiernesauraitêtreperçucommeélément isolé,toutuniquequ’ilsoit,puisqu’ilsedétacheàtitrede«figure»surun«fond»constituéparle papier,etquecerapport«figure×fond»supposel’organisationduchampvisuelentier.Celaest d’autantplusvraiquel’onauraitpu,àlarigueur,percevoirlafeuillecommel’objet(la«figure»)et le pointnoir comme un trou, c’est-à-dire comme la seule partie visible du « fond ».Pourquoi préfère-t-onalorslepremiermodedeperception?Etpourquoi,si,aulieud’unseulpoint,onenvoit troisouquatreassezproches,nepourra-t-ons’empêcherdelesréunirendesformesvirtuellesde triangles ou de quadrilatères ? C’est que les éléments perçus dans un même champ sont immédiatementreliés en structures d’ensemble obéissantà des lois précises, qui sontles « lois d’organisation».

Cesloisd’organisation,quirégissenttouslesrapportsd’unchamp,nesontautrechose,dans l’hypothèse«gestaltiste»,quedesloisd’équilibrerégissantàlafoislescourantsnerveuxdéclenchés parlecontactpsychiqueaveclesobjetsextérieurs,etparlesobjetseux-mêmes,réunisenuncircuit total embrassantdonc simultanémentl’organisme etson milieu proche.De ce pointde vue, un «champ»perceptif(oumoteur,etc.)estcomparableàunchampdeforces(électromagnétiques,etc.) etestrégi par des principes analogues,de minimum,de moindre action,etc.Enprésence d’une multiplicitéd’éléments,nousleurimprimonsalorsuneformed’ensemblequin’estpasuneforme quelconque,maislaformelaplussimplepossibleexprimantlastructureduchamp:ceserontdonc desrèglesdesimplicité,derégularité,deproximité,desymétrie,etc.,quidéterminerontlaforme perçue.D’oùuneloiessentielle(ditede«prégnance»):detouteslesformespossibles,laformequi s’imposeesttoujoursla«meilleure»,c’est-à-direlamieuxéquilibrée.Deplus,une«bonneforme» esttoujourssusceptibled’être«transposée»commeunemélodiedontonchangetouteslesnotes. Maiscettetransposition,quidémontrel’indépendancedutoutparrapportauxparties,s’expliqueelle aussi par des lois d’équilibre : ce sont les mêmes rapports entre les éléments nouveaux, qui aboutissentàlamêmeformed’ensemblequelesrapportsentrelesélémentsantérieurs,nonpasgrâce àunactedecomparaison,maisparunereformationdel’équilibre,commel’eaud’uncanalreprend lamêmeformehorizontale,maisàdesniveauxdifférents,aprèsl’ouverturedechaqueécluse.La caractérisationdeces«bonnesformes»etl’étudedeces«transpositions»ontdonnélieuàunefoule detravauxexpérimentauxd’unintérêtcertain,dansledétaildesquelsilestinutiled’entrerici. Ce qu’il faut, par contre, noter avec soin, comme essentiel à la théorie, c’estque les « lois d’organisation»sontconçuescommeindépendantesdudéveloppementetpar conséquentcomme communes à tous les niveaux. Cette affirmation va de soi si on la limite à l’organisation fonctionnelle,ouéquilibre«synchronique»desconduites,carlanécessitédecedernierfaitloisur

touslespaliers,d’oùlacontinuitéfonctionnellesur laquellenousavonsinsisté.Maisonoppose

d’habitudeàcefonctionnementinvariantlesstructuressuccessives,envisagéesdupointdevue«dia-

chroniques»etquivarientprécisémentd’unpalieràl’autre.Or,lepropredelaGestaltestderéunir enuntoutfonctionetstructure,souslenomd’«organisation»,etdeconsidérerlesloisdecelles-ci comme invariables. C’est ainsi que les psychologues de la Forme se sont efforcés, par une accumulation impressionnante de matériaux, de montrer que les structures perceptives sont les mêmeschezlepetitenfantetchezl’adulte,etsurtoutchezlesvertébrésdetoutescatégories.Seule différerait, entre l’enfant et l’adulte, l’importance relative de certains facteurs communs d’organisation,delaproximité,parexemple,maisl’ensembledesfacteursdemeurentlesmêmeset lesstructuresquienrésultentobéissentauxmêmeslois.

En particulier, le fameux problème des constances perceptives a donné lieu à une solution systématiquedontlesdeuxpointssuivantssontàrelever.Enpremierlieu,uneconstancetelleque celledelagrandeurneconstitueraitpaslacorrectiond’unesensationinitialedéformante,liéeàune imagerétinienneréduite,parcequ’iln’existepasdesensationinitialeisolée,etquel’imagerétinienne n’estqu’unanneaunonprivilégiédanslachaîne,dontlecircuittotalrelielesobjetsaucerveaupar l’intermédiairedescourantsnerveuxintéressés:c’estdoncimmédiatementetdirectementquel’on assure à l’objet, vu en profondeur, sa grandeur réelle, en vertu tout simplement des lois d’organisation rendant cette structure la meilleure de toutes. En second lieu, les constances perceptivesnes’acquerraientdoncpas,maisseraientdonnéestellesquellesàtouslesniveaux,chez l’animaletlenourrisson,commechezl’adulte.Lesexceptionsexpérimentalesapparentesseraient duesaufaitquele«champperceptif»n’estpastoujoursassezstructuré,laconstancelameilleure ayantététrouvéelorsquel’objectiffaitpartied’une«configuration»d’ensemble,commeunesuite d’objetssériés.

Si nous en revenons à l’intelligence, elle a reçu, de ce point de vue, une interprétation remarquablementsimpleetquiseraitsusceptible,sielleétaitvraie,derattacherpresquedirectement lesstructuressupérieures(etnotammentles«groupementsopératoires»quenousavonsdécrits)aux «formes»lesplusélémentairesd’ordresensori-moteuretmêmeperceptif.Troisapplicationsdela théorie de la Forme à l’étude de l’intelligence sont spécialement à noter : celle de Kœhler à l’intelligencesensori-motrice,celledeWertheimeràlastructuredusyllogismeetcelledeDunckerà l’acted’intelligenceengénéral.

Pour Kœhler, l’intelligence apparaîtlorsque la perception ne se prolonge pas directementen mouvementssusceptiblesd’assurerlaconquêtedel’objectif.Unchimpanzédanssacagechercheà atteindreunfruitsituéhorsdeportéedubras:unintermédiaireestalorsnécessaire,dontl’emploi définiralacomplicationpropreàl’actionintelligente.Enquoiconsistecettedernière?Siunbâtonest mis à la disposition du singe, mais dans une position quelconque, il est vu comme un objet indifférent:placéparallèlementaubras,ilserabrusquementperçucommeunprolongementpossible delamain.Jusque-làneutre,lebâtonrecevraainsiunesignificationdufaitdesonincorporationdans lastructured’ensemble.Lechampseradonc«restructuré»etcesontcesrestructurationssoudaines qui,selonKœhler,caractérisentl’acted’intelligence:lepassaged’unestructuremoinsbonneàune structure meilleure estl’essence de la compréhension, simple continuation par conséquent, mais médiateouindirectedelaperceptionmême. C’est ce principe explicatif que l’on retrouve chez Wertheimer dans son interprétation «gestaltiste»dusyllogisme.Lamajeureestune«forme»comparableàunestructureperceptive:

«tousleshommes»constituentainsiunensemblequel’onsereprésentecentréàl’intérieur de

l’ensembledes«mortels».Lamineureprocèdedemême:«Socrate»estunindividucentrédansle cercledes«hommes».L’opérationquitireradecesprémisseslaconclusion«doncSocrateest mortel » revient donc simplement à restructurer l’ensemble, en faisant disparaître le cercle intermédiaire(leshommes),aprèsl’avoirsituéavecsoncontenudanslegrandcercle(lesmortels). Leraisonnementestdoncune«recentralisation»:«Socrate»estcommedécentrédelaclassedes «hommes»poursetrouverrecentrédanscelledesmortels.Lesyllogismerelèveainsisansplusde l’organisationgénérale des structures :il estanalogue en cela aux restructurations caractérisant l’intelligencepratiquedeKœhler,maisprocèdeenpenséeetnonplusenaction.

Duncker,enfin,étudielerapportdecescompréhensionsbrusques (Einsicht ou restructuration intelligente)avecl’expérience,demanièreàporterlecoupdegrâceàl’empirismeassociationniste, quelanotiondeGestaltcontreditdèsleprincipe.Ilanalyseàceteffetdiversproblèmesd’intelligence ettrouveentouslesdomainesquel’expérienceacquisejoueunrôleseulementsecondairedansle raisonnement:l’expérienceneprésentejamaisdesignificationpour lapenséequ’enfonctionde l’organisationactuelle.C’estcettedernière,c’est-à-direlastructureduchampprésent,quidétermine lesappelspossiblesauxexpériencespassées,soitqu’illesrendeinutiles,soitqu’ilcommandeune évocationetune utilisationdes souvenirs.Le raisonnementestainsi «uncombatqui forge ses propresarmes»,ettouts’yexpliquepar desloisd’organisation,indépendantesdel’histoirede l’individuetassurantautotall’unitéfoncièredesstructuresdetoutniveau,des«formes»perceptives élémentairesàcellesdelapenséelaplushaute.

CritiquedelapsychologiedelaForme

Onnesauraitqu’accorder àlapsychologiedelaFormelebien-fondédesesdescriptions:le caractèrede«totalité»propreauxstructuresmentales,tantperceptivesqu’intelligentes,l’existenceet lesloisdela«bonneforme»,laréductiondesvariationsdestructureàdesformesd’équilibre,etc., sontjustifiéspardesinombreuxtravauxexpérimentauxquecesnotionsontacquisdroitdecitédans toutelapsychologiecontemporaine.Enparticulier,lemoded’analysequiconsisteàtoujourstraduire lesfaitsettermesde«champ»totalestleseullégitime,laréductionenélémentsatomistiques altéranttoujoursl’unitéduréel. Mais il fautbien comprendre que, si les « lois d’organisation » ne dériventpas, par-delà la psychologie et la biologie, de « formes physiques » absolument générales (Kœhler), alors le langagedestotalitésn’estqu’unmodededescription,etl’existencedesstructurestotalesrequiertune explicationquin’estpointinclusedanslefaitdelatotalitéelle-même.C’estcequenousavonsadmis pour nospropres«groupements»etil fautl’admettreaussi pour les«formes»oustructures élémentaires. Or,l’existencegénéraleetmême«physique»des«loisd’organisation»impliquetoutaumoins– et les théoriciens de la Forme sont les premiers à l’affirmer – leur invariance au cours du développementmental.Laquestionpréalable,pourladoctrineorthodoxedelaForme(nousnousen tiendronsiciàcetteorthodoxie,maisilfautsignalerqu’uncertainnombredepartisansplusprudents delaGestalt,telsqueGelbetGoldstein,ontrejetél’hypothèsedes«formesphysiques»),estdonc celle de la permanence, au cours du développement mental, de certaines formes essentielles d’organisation:decelledes«constances»perceptives,enparticulier.

Seulement, sur le point capital, nous croyons pouvoir soutenir que, dans l’état actuel des

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connaissances,lesfaitss’opposentàunetelleaffirmation.Sansentrerdansledétail,etenrestantsur

leterraindelapsychologiedel’enfantetdelaconstancedesgrandeurs,ilfautrelever,eneffet,les

quelquespointssuivants:

1.H.Franck acrupouvoirétablirlaconstancedesgrandeurschezdesbébésde11mois.Or,la

techniquedesesexpériencesadonnélieuàdiscussion(Beyrl)et,mêmesilefaitestengrosexact,11

mois représentent déjà un développement considérable de l’intelligence sensori-motrice. E.BrunswicketCruikshankontconstatéundéveloppementprogressifdecetteconstancedurantles sixpremiersmois.

2.CertainesexpériencesquenousavonsconduitesavecLamberciersurdesenfantsde5à7ans,et

consistantencomparaisons(deuxàdeux)dehauteursenprofondeur,nousontpermisdemettreen lumièreunfacteurdontlesexpérimentateursn’avaientpastenucompte:ilexiste,àtoutâge,une «erreursystématiquedel’étalon»,tellequel’élémentchoisicommeétalonestsurévalué,parrapport auxvariablesqu’ilmesure,àcausemêmedesafonctiond’étalon,etceladanslecasoùilestsituéen profondeuraussibienquedanslasituationproche.Cetteerreursystématiquedusujet,combinéeavec sesestimationsenprofondeur,peutdonnerlieuàuneconstanceapparente(etillusoire):défalcation faitedel’«erreur del’étalon»,nossujetsde5-7ansontprésentéunesous-estimationmoyenne appréciable,enprofondeur,tandisquelesadultesaboutissent,enmoyenne,àune«surconstance ».

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3.Burzlaff,quiaaussiobtenudesvariationsavecl’âgedanslescomparaisonsdeuxàdeux,acru

pouvoirmaintenirl’hypothèse«gestaltiste»d’unepermanencedelaconstancedesgrandeursdansle casoùlesélémentsàcomparersontenglobésdansune«configuration»d’ensemble,etnotamment lorsqu’ils sontsériés.En de minutieuses expériences, Lambercier a repris, à notre demande, ce problèmedescomparaisonssérialesenprofondeur etapumontrer qu’iln’existeuneconstance relativementindépendantedel’âgequedansunseulcas(leseulprécisémentenvisagéparBurzlaff):

celuioùl’étalonestégalautermemédiandesélémentsàcomparer.Parcontre,dèsquel’onchoisit un étalon sensiblement plus grand ou plus petit que le médian, on observe des altérations systématiquesenprofondeur.Ilestclair,dèslors,quelaconstancedumédianrelèved’autrescauses quelaconstanceenprofondeur:c’estsapositionprivilégiéedemédianquiassuresoninvariance(il estdévaluépar touslestermessupérieursàluietrevalorisésymétriquementpar touslestermes inférieurs,d’oùsastabilité).Lesmesuresfaitessur lesautrestermesmontrent,iciencore,quela constance spécifique en profondeur n’existe pas chez l’enfant, tandis que l’on observe un accroissementnotable,avecl’âge,desrégulationstendantàcetteconstance.

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4.OnsaitqueBeyrl,analysantlaconstancedesgrandeurschezlesécoliers,atrouvé,desoncôté,

unaccroissementmoyendescasdeconstancejusquevers10ans,palieràpartirduquell’enfantréagit

enfinàlamanièredel’adulte(uneévolutionparallèleaététrouvéepar E.Brunswickencequi concernelesconstancesdelaformeetdelacouleur). L’existenced’uneévolution,avecl’âge,desmécanismesaboutissantauxconstancesperceptives(et nousverronsplusloinbiend’autrestransformationsgénétiquesdelaperception)conduitassurément àunerevisiondesexplicationsdelathéoriedelaForme.Toutd’abord,s’ilyaévolutionréelledes structuresperceptives,onnesauraitplusécarter,nileproblèmedeleurformation,nilerôlepossible del’expérienceaucoursdeleurgenèse.Surcedernierpoint,E.Brunswickamisenévidencela fréquencede«formes(Gestalt)empiriques»àcôtédes«formesgéométriques».C’estainsiqu’une figureintermédiaireentrel’imaged’unemainouverteetunschémagéométriqueàcinqbranches

exactementsymétriqueadonné,envisiontachystoscopiquechezl’adulte,50%enfaveurdelamain

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(formeempirique)et50%enfaveurdela«bonneforme»géométrique.

Quantàlagenèsedes«formes»,quisoulèvedoncunequestionessentielledèslemomentquel’on rejettel’hypothèsedes«formesphysiques»permanentes,ilconvientderemarquer aupréalable l’illégitimitédudilemme:ou«totalités»ouatomismedessensationsisolées.Ilyaenréalitétrois termespossibles:oubienuneperceptionestunesynthèsed’éléments,oubienelleconstitueune totalitéd’unseultenant,oubienelleestunsystèmederapports(chaquerapportétantalorslui-même unetotalité,maislatotalitéd’ensembledevenantanalysablesansenrevenirpourautantàl’atomisme). Celadit,rienn’empêchedeconcevoir lesstructurestotalescommeleproduitd’uneconstruction progressive,procédantnonpas par «synthèses »,mais par différenciations accommodatrices et assimilations combinées, ni de mettre cette construction en rapportavec une intelligence douée d’activitéréelleparoppositionaujeudesstructurespréétablies. Encequiconcernelaperception,lepointcrucialestceluidela«transposition».Faut-il,avecla théoriedelaForme,interpréterlestranspositions(d’unemélodied’untondansunautreoud’une formevisuelleparagrandissement)commedesimplesréapparitionsd’unemêmeformed’équilibre entreélémentsnouveauxdontlesrapportssesontconservés(cf.lespaliershorizontauxd’unsystème d’écluses), ou faut-il y voir le produit d’une activité assimilatrice qui intègre des éléments comparablesdansunmêmeschème?L’accroissementmêmedelafacilitédetransposer,enfonction del’âge(voir lafindecechap.III),nousparaîtimposer cettesecondesolution.Bienplus,àla transpositionordinairementenvisagée,quiestexterneparrapportauxfigures,ilconvientsansdoute d’adjoindrelestranspositionsinternesentreélémentsd’unemêmefigure,quiexpliquentlerôledes facteursderégularité,d’égalités,desymétrie,etc.,inhérentsaux«bonnesformes».

Or, ces deux interprétations possibles de la transposition comportent des significations bien différentesencequiconcernelesrapportsentrelaperceptionetl’intelligenceetsurtoutlanaturede cettedernière. Encherchantàréduirelesmécanismesdel’intelligenceàceuxquicaractérisentlesstructures perceptives,elles-mêmesréductiblesàdes«formesphysiques»,lathéoriedelaFormeenrevientau fond,quoiquepardesvoiesbeaucoupplusraffinées,àl’empirismeclassique.Laseuledifférence(et, siconsidérablequ’ellesoit,ellepèsepeuauprèsd’unetelleréduction)estqueladoctrinenouvelle remplaceles«associations»par des«totalités»structurées.Mais,danslesdeuxcas,l’activité opératoireestdissoutedanslesensible,auprofitdelapassivitédesmécanismesautomatiques.

Or,onnesauraittropinsistersurlefaitque,silesstructuresopératoiressontreliéesparunesérie continue d’intermédiaires aux structures perceptives (etnous l’accordons sans difficulté), il y a cependantuneinversionfondamentaledesensentrelarigiditéd’une«forme»perçueetlamobilité réversibledesopérations.LacomparaisonquetenteWertheimerentrelesyllogismeetles«formes» statiquesdelaperceptionrisqueainsidedemeurerinsuffisante.L’essentiel,danslemécanismed’un groupement(dontontiredessyllogismes),n’estpaslastructurerevêtueparlesprémissesoucelle quicaractériselesconclusions,maisbienleprocessusdecompositionpermettantdepasserdesunes auxautres.Or,ceprocessusprolongesansdoutelesrestructurationsetrecentralisationsperceptives (telles que celles qui permettent de voir alternativement en creux ou en bosse un dessin « équivoque »). Mais il est bien davantage encore, puisqu’il est constitué par l’ensemble des opérationsmobilesetréversiblesd’emboîtementetdedéboîtement(A+A’=B;A=B–A’;A’=B– A;B–A–A’=O,etc.).Cenesontdoncpluslesformesstatiquesquicomptentdansl’intelligence,ni lesimplepassageàsensuniqued’unétatàunautre(ouencorel’oscillationentrelesdeux),c’estla mobilitéetlaréversibilitégénéraledesopérationsquiengendrentlesstructures.Ils’ensuitqueles

structuresenjeudiffèrentelles-mêmesdanslesdeuxcas:unestructureperceptiveestcaractérisée, comme la théorie de la Forme y a insisté elle-même, par son irréductibilité à la composition additive : elle est donc irréversible et non associative. Il y a donc beaucoup plus qu’une «recentration»(Umzentrierung)dansunsystèmederaisonnements:ilyaunedécentrationgénérale, quisupposeunesortededissolutionoudedégeldesformesperceptivesstatiquesauprofitdela mobilitéopératoire,et,parconséquent,ilyalapossibilitéd’uneconstructionindéfiniedestructures nouvelles,perceptiblesoudépassantleslimitesdetouteperceptionréelle.

Quantàl’intelligencesensori-motricedécriteparKœhler,ilestclairquelesstructuresperceptives

yjouentunrôlebeaucoupplusgrand.Mais,parlefaitmêmequelathéoriedelaFormes’estobligée

àlesconsidérercommeémergeantdirectementdessituationscommetelles,sansgenèsehistorique,

Kœhlers’estvucontraintderetrancherdudomainedel’intelligence,d’unepart,letâtonnementqui

précèdeladécouvertedessolutions,et,d’autrepart,lescorrectionsetcontrôlesquilasuivent.L’étude

desdeuxpremièresannéesdel’enfantnousaconduitàcetégardàunevisiondifférentedeschoses:

ilyacertesaussidesstructuresd’ensembleou«formes»dansl’intelligencesensori-motricedu bébé,maisloindedemeurerstatiquesetsanshistoire,ellesconstituentdes«schèmes»quiprocèdent les uns des autres par différenciations et intégrations successives, et qui doivent ainsi être accommodéssanscesseauxsituations,partâtonnementetcorrections,enmêmetempsqu’ilsseles assimilent.Laconduitedubâtonestainsipréparéeparunesériedeschèmesantérieurstelsquecelui d’attireràsoil’objectifparl’intermédiairedesesprolongements(ficelleousupports)ouceluide frapperunobjetcontreunautre.

IlestalorsnécessairedefaireàlathèsedeDuncker lesréservessuivantes.Sansdouteunacte d’intelligencen’est-ildéterminéparl’expérienceantérieurequedanslamesureoùilyrecourt.Mais cettemiseenrelationsupposedesschèmesd’assimilation,eux-mêmesissusdesschèmesantérieurs dontils dériventpar différenciationetcoordination.Les schèmes ontdonc une histoire :il ya mutuelleréactionentrel’expérienceantérieureetl’acteprésentd’intelligence,etnonpasactionàsens uniquedupassésurleprésent,commelevoulaitl’empirisme,niappelàsensuniqueduprésentau passé,commeleveutDuncker.Ilestmêmepossibledeprécisercesrapportsentreleprésentetle passé,endisantquel’équilibreestatteintlorsquetouslesschèmesantérieurssontemboîtésdansles actuelsetquel’intelligencepeutalorsindifféremmentreconstruirelesanciensaumoyendesprésents etréciproquement.

Au total, on voitdonc que, exacte en sa description des formes d’équilibre ou totalités bien structurées,lathéoriedelaFormenégligecependant,tantdansledomaineperceptifquedansceluide l’intelligence,laréalitédudéveloppementgénétiqueetlaconstructioneffectivequilacaractérise.

Lesdifférencesentrelaperceptionetl’intelligence

LathéoriedelaFormearenouveléleproblèmedesrapportsentrel’intelligenceetlaperception, enmontrantlacontinuitéquirelielesstructurescaractéristiquesdecesdeuxdomaines.Iln’enreste pasmoinsque,pourrésoudreleproblèmeenrespectantlacomplexitédesfaitsgénétiques,ilfaut fairel’inventairedesdifférenceselles-mêmesavantd’enrevenir auxanalogies conduisantà des explicationspossibles. Une structure perceptive estunsystème de rapports interdépendants.Qu’il s’agisse de formes géométriques,depoids,decouleursoudesons,onpeuttoujourstraduirelestotalitésenrapports,

sansdétruirel’unitédutoutcommetel.Ilsuffitalors,pourdégagerlesdifférencesautantqueles

ressemblancesentrelesstructuresperceptivesetopératoires,d’exprimercesrapportsdanslelangage

du«groupement»àlamanièredontlesphysiciens,formulantentermesréversibleslesphénomènes

thermodynamiques,constatentqu’ilssontintraduisiblesenuntellangage,parcequ’irréversibles,la

non-correspondancedessymbolismessoulignantainsid’autantmieuxlesdifférencesenjeu.Àcet

égardilsuffitdereprendrelesdiversesillusionsgéométriquesconnues,enfaisantvarierlesfacteurs

enprésence,oulesfaitsrelevantdelaloideWeber,etc.,etdeformulerentermesdegroupementtous

lesrapports,ainsiqueleurstransformationsenfonctiondesmodificationsextérieures.

Or, les résultats ainsi obtenus se sont montrés fort nets : aucune des cinq conditions du «groupement»nesetrouveréaliséeauniveaudesstructuresperceptives,et,làoùellesparaissentle plusprèsdel’être,commesurleterraindes«constances»annonçantlaconservationopératoire, l’opérationestremplacéepardesimplesrégulations,nonentièrementréversibles(etparconséquent àmi-chemindel’irréversibilitéspontanéeetduréglageopératoirelui-même).

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Prenonscommepremierexempleuneformesimplifiéedel’illusiondeDelbœuf :uncercle A de12mmderayoninscritdansuncercleBde15mmparaitplusgrandqu’uncercleisoléAs

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égalàA.FaisonsvarierlecercleextérieurBenluidonnantsuccessivementde15à13mmde

rayon,etde15à40ou80mm:l’illusiondiminuede15à13mm;ellediminueausside15à36

mm,pourdevenirnullevers36mm(c’est-à-direquandlediamètredeA égalelalargeurdela zonecompriseentreBetA)etnégativeau-delà(sous-estimationducercleintérieurA).Or:

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1.Àtraduireenlangageopératoirelesrapportsenjeudanscestransformationsperceptives,il

estd’abord évidentque leur composition ne sauraitêtre additive, faute de conservation des élémentsdusystème.C’estd’ailleurslàladécouverteessentielledelathéoriedelaformeetce qui caractérise, selon elle, la notion de « totalité » perceptive.Si nous appelons A’la zone intercalairemarquantladifférenceentrelescerclesA etB,onnesauraitdoncécrireA +A’= B,puisqueA estdéforméparsoninsertionenB,queBestdéforméparlefaitd’entourerA et quelazoneA’estplusoumoinsdilatéeoucompriméeselonlesrapportsentreA etB.Onpeut prouvercettenon-conservationdelatotalitédelamanièresuivante.Si,enpartantd’unecertaine valeurdeA,deA’etdeB,onélargit(objectivement)A,enrétrécissantdoncA’,maisenlaissant Bconstant,ilsepeutqueletoutBsoitvupluspetitqu’auparavant:ilseseradoncperduquelque choseaucoursdelatransformation;ouaucontraireilseravuplusgrandetilinterviendra quelquechoseentrop.Ils’agitalorsdetrouverunmoyendeformulerces«transformationsnon compensées».

2.Traduisonsàceteffetlestransformationsentermesdecompositionderapports,etnous

constateronslanatureirréversibledecettecomposition,cetteirréversibilitéexprimantsousune autre forme l’absence de composition additive.Appelons r l’augmentation de ressemblance (dimensionnelle) entre A et B et d l’augmentation de différence (dimensionnelle) entre les mêmestermes.Cesdeuxrapportsdevraientêtreetdemeurerl’inversel’undel’autre,soit+r=– det+d=–r(lesigne–indiquantladiminutionderessemblanceoudedifférence).Or,sinous partonsdel’illusionnulle(A =12mmetB=36mm),nousconstatonsqu’enaugmentantles ressemblancesobjectives(=enresserrantlescercles),lesujetlesperçoitencorerenforcées:par conséquentla perception a trop augmenté les ressemblances au cours de leur accroissement objectifetpasassezmaintenulesdifférencesaucoursdeleurdiminutionobjective.Demême,si

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onaugmentelesdifférencesobjectives(endesserrantlescercles),cetteaugmentationestaussi exagérée.Il intervient donc un défaut de compensation au cours des transformations.Nous conviendrons alors d’écrire ces dernières sous la forme suivante, destinée à marquer leur caractèreincomposable,dupointdevuelogique:

r>–doud>–r. En effet, si, en chaque figure prise isolément, les rapports de ressemblances y sont naturellementtoujoursl’inversedesrapportsdedifférences,lepassaged’unefigureàl’autrene maintientpasconstantelasommedesressemblancesetdesdifférences,puisquelestotalitésnese conservent pas (voir sous 1). C’est en ce sens que l’on peut légitimement considérer les accroissements de ressemblance comme l’emportant sur les diminutions de différence, ou l’inverse. Ilestencecaspossibled’exprimerlamêmeidéedefaçonplusconciseendisantsimplement que la transformation des rapports est irréversible, parce que s’accompagnant d’une «transformationnoncompensée»Ptelleque:

r=–d+Prdoud=–r+Prd.

3.Bienplus,aucunecompositionderapportsperceptifsn’estindépendanteducheminparcouru

(associativité),maischaquerapportperçudépenddeceuxquil’ontimmédiatementprécédé.C’est ainsiquelaperceptiond’unmêmecercleAdonneradesrésultatssensiblementdifférentsselon qu’ilestcomparéàdescerclesderéférencesériésenordreascendantoudescendant.Lamesure laplusobjectiveest,encecas,d’ordreconcentrique,c’est-à-direprocédantparélémentstantôt plus grands tantôt plus petits que A, de manière à compenser les unes par les autres les déformationsduesauxcomparaisonsantérieures.

4.et5.Ilestdoncévidentqu’unmêmeélémentnedemeurepasidentiqueàlui-même,selon

qu’ilestcomparéàd’autres,différentsdeluioudemêmesdimensions:savaleurvarierasans

cesseenfonctiondesrelationsdonnées,actuellescommeantérieures.

Ilyadoncimpossibilitéàréduireunsystèmeperceptifàun«groupement»,saufàramenerles inégalitésàdeségalitésparl’introductionde«transformationsnoncompensées»Pquiconstituentla mesure des déformations (illusions) etattestentla non-additivité ou non-transitivité des rapports perceptifs,leurirréversibilité,leurnon-associativitéetleurnon-identité.

Cetteanalyse(quinousapprendparailleurscequeseraitlapenséesisesopérationsn’étaientpas «groupées»!)montrequelaformed’équilibreinhérentauxstructuresperceptivesestbiendifférente decelledesstructuresopératoires.Encesdernières,l’équilibreestàlafoismobileetpermanent,les transformations intérieures au système ne modifiant pas celui-ci, parce qu’elles sont toujours exactementcompensées,grâceauxopérationsinversesréellesouvirtuelles(réversibilité).Dansle cas des perceptions, au contraire, chaque modification de la valeur de l’un des rapports en jeu entraîneunetransformationdel’ensemble,jusqu’àcequeseconstitueunnouveléquilibre,distinctde celuiquicaractérisaitl’étatantérieur :ilyadonc«déplacementd’équilibre»(commeonditen physique,dansl’étudedessystèmesirréversiblescommelessystèmesthermodynamiques)etnonplus équilibrepermanent.C’estlecas,parexemple,pourchaquenouvellevaleurducercleextérieurB, dansl’illusiondécriteàl’instant:l’illusionaugmentealors,oudiminue,maisneconservepassa valeurinitiale.

Bienplus,ces«déplacementsd’équilibre»obéissentàdesloisdemaxima:unrapportdonné n’engendre une illusion,donc ne produitune transformationnoncompensée P,que jusqu’à une

certainevaleur,euégardàcelledesautresrapports.Passéecettevaleur,l’illusiondiminue,parceque ladéformationestalorsenpartiecompenséesousl’effetdesnouveauxrapportsdel’ensemble:les déplacementsd’équilibredonnentdonclieuàdesrégulations,oucompensationspartielles,quel’on peut définir par le changement de signe de la quantité P(par exemple quand les deux cercles concentriques sont trop rapprochés ou trop éloignés, l’illusion de Delbœuf diminue). Or, ces régulations,dontl’effetestdoncdelimiter oude«modérer »(commeonditenphysique) les déplacementsd’équilibre,sontcomparablesàcertainségardsauxopérationsdel’intelligence.Sile système était d’ordre opératoire, toute augmentation de l’une des valeurs correspondrait à la diminutiond’uneautre,etréciproquement(ilyauraitdoncréversibilité,c’est-à-direquel’onauraitP

=0);si,d’autrepart,ilyavaitdéformationsansfreinlorsdechaquemodificationextérieure,le

systèmen’existeraitpluscommetel:l’existencedesrégulationsmanifesteainsicelled’unestructure

intermédiaireentrel’irréversibilitécomplèteetlaréversibilitéopératoire.

Mais comment expliquer cette opposition relative (doublée d’une parenté relative) entre les mécanismesperceptifsetintelligents?Lesrapportsdontestcomposéeunestructured’ensemble,telle quecelled’uneperceptionvisuelle,exprimantlesloisd’unespacesubjectif,ouespaceperceptif,que l’on peutanalyser etcomparer à l’espace géométrique, ou espace opératoire.Les illusions (ou transformationsnoncompenséesdusystèmedesrapports)peuventêtrealorsconçuescommedes déformationsdecetespace,danslesensdeladilatationoudelacontraction.

Or, de ce point de vue, un fait capital domine toutes les relations entre la perception et l’intelligence.Lorsque l’intelligence compare deux termes l’un à l’autre, ni le comparant ni le comparé(autrementditnilemètrenilemesuré)nesontdéformésparlacomparaisonmême.Au contraire,danslecasdelacomparaisonperceptive,etnotammentlorsqu’unélémentsertd’étalon fixedansl’évaluationd’élémentsvariables,il seproduitunedéformationsystématiquequenous avonsappeléeavecLambercier l’«erreur del’étalon»:l’élémentauquels’attachedavantagele regard(c’est-à-direengénérall’étalonlui-même,lorsquelavariableestéloignéedelui,maisparfois aussilavariable,lorsquel’étalonestproched’elleetdéjàconnu)estsystématiquementsurévalué,et celadanslescomparaisonseffectuéessurleplanfronto-parallèleaussibienqu’enprofondeur . Detelsfaitsneconstituentquedescasparticuliersd’unprocessustrèsgénéral.Sil’étalonest surévalué(ou,encertainscas,lavariable),c’estsimplementparcequel’élémentlepluslongtemps regardé(ouleplussouvent,leplusintensément,etc.)estparcelamêmeagrandi,commesil’objetou larégionsurlesquelsseporteleregarddonnaientlieuàunedilatationdel’espaceperceptif.Ilsuffit, àcetégard,deregarderalternativementdeuxélémentségauxpourvoirquel’onrenforcechaquefois lesdimensionsdeceluiquel’onfixe,quitteàcequecesdéformationssuccessivessecompensentau total.L’espaceperceptifn’estdoncpashomogène,maisilestàchaqueinstantcentré,etlazonede centrationcorrespondàunedilatationspatiale,tandisquelapériphériedecettezonecentraleest d’autantpluscontractéequ’ons’éloigneducentre.CerôledelacentrationetTerreurdel’étalonse retrouventdansledomainedutoucher. Mais,sila«centration»estainsicausededéformations,plusieurscentrationsdistinctescorrigent les effets de chacune. La « décentration », ou coordination de centrations différentes, est par conséquentfacteurdecorrection.Onvoitalorsd’embléeleprinciped’uneexplicationpossibledes déformations irréversibles et des régulations dont nous parlions à l’instant.Les illusions de la perceptionvisuellepeuvents’expliquerparlemécanismedescentrationslorsquelesélémentsdela figuresont(relativement)tropprocheslesunsdesautrespourqu’ilyaitdécentration(illusionsde Delbœuf,Oppel-Kundt,etc.).Inversement,ilyarégulationdanslamesureoùilyadécentration,

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automatiqueouparcomparaisonsactives. Or,onaperçoitmaintenantlerapportentrecesprocessusetceuxquicaractérisentl’intelligence.Ce n’est pas seulement dans le domaine perceptif que l’erreur (relative) tient à la centration et l’objectivité(relative)àladécentration.Toutel’évolutiondelapenséedel’enfant,dontlesformes intuitivesinitialessontprécisémentvoisinesdesstructuresperceptives,estcaractériséeparlepassage d’unégocentrismegénéral(dontnousreparleronsauchap.V)àladécentrationintellectuelle,donc parunprocessuscomparableàceluidontnousconstatonsicileseffets.Maislaquestionestpour l’instantdesaisirladifférenceentrelaperceptionetl’intelligenceachevée,et,àcetégard,lesfaits quiprécèdentpermettentdeserrerdeplusprèslaprincipaledecesoppositions:celledecequel’on pourraitappelerla«relativitéperceptive»aveclarelativitéintellectuelle.

Eneffet,silescentrationssetraduisentpardesdéformationsdontnousavonsvucommentonpeut lesformuler enréférence(etpar contraste)aveclegroupement,leproblèmeestenoutredeles mesurerlorsquecelaestpossible,etd’interprétercettequalification.Or,lachoseestaiséedanslecas où deux éléments homogènes sont comparés entre eux, telles que deux lignes droites qui se prolongentl’unel’autre.Onpeutétabliralorsuneloides«centrationsrelatives»,indépendantedela valeurabsoluedeseffetsdelacentration,etexprimantlesdéformationsrelativessouslaformed’une simplevaleurprobable,c’est-à-direparlerapportdescentrationsréellesaunombredescentrations possibles.

Onsait,eneffet,qu’uneligneA,comparéeàuneautreligneA’,estdévaloriséepar cette dernièresicelle-ciestplusgrandequelapremière(A<A’)etsurévaluéedanslecasinverse(A> A’).Leprincipeducalculestalorsdeconsidérer,danschacundecesdeuxcas,lescentrations successivessurAetsurA’commedilatantalternativementceslignesproportionnellementàleurs longueurs:ladifférencedecesdéformations,expriméeengrandeursrelativesdeAetdeA’, donneainsilasurévaluationouladévaluationbrutedeA,lesquellessontensuiteàdiviserparla longueur totaledeslignescontiguësA+A’,puisqueladécentrationestproportionnelleàla grandeurdelafigured’ensemble.Onobtientdonc:

grandeurdelafigured’ensemble.Onobtientdonc:

Enoutre,silamesureestfaitesurA,ilfautmultipliercesrelationsparA /(A+A’),c’est-à- direparlecarrédurapportentrelapartiemesuréeetletout. La courbe théorique obtenue de la sorte correspond bien aux mesures empiriques des

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déformations,et,deplus,rejointassezexactementlesmesuresdel’illusiondeDelbœuf (siAest inséréentredeuxA’etqu’ondoublealorscettevaleurA’danslaformule). Cetteloidescentrationsrelatives,expriméeenlangagequalitatif,signifiesimplementquetoute différenceobjectiveestaccentuéesubjectivementparlaperception,mêmedanslecasoùleséléments comparés sontégalementcentrés par le regard.Autrementdit, toutcontraste estexagéré par la perception,cequi indiqued’embléel’interventiond’unerelativitéparticulièreàcettedernièreet distincte de celle de l’intelligence.Ceci nous conduit à la loi de Weber, dont la discussion est particulièrementinstructiveàcetégard.Priseausensstrict,laloideWeberexprime,commeonle sait,quelagrandeurdes«seuilsdifférentiels»(pluspetitesdifférencesperçues)estproportionnelle

àcelledesélémentscomparés:siunsujetdistingueparexemple10et11mm,maisnonpas10et10,5

mm,ilnedistingueraaussique10et11mmetnonpas10et10,5cm.

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SupposonsainsiqueleslignesprécédentesAetA’soientmaintenantdevaleurstrèsprochesou

égales.Siellessontégales,lacentrationsurAdilateAetdévaloriseA’,puislacentrationsurA’

dilateA’etdévaloriseAselonlesmêmesproportions:d’oùl’annulationdesdéformations.Par contre, si elles sont légèrement inégales, mais que leur inégalité reste inférieure aux déformationsduesàlacentration,lacentrationsurAdonnelaperceptionA>A’etlacentration surA’lavisionA’>A.Ilyaencecascontradictionentrelesestimations(contrairementaucas généraloùuneinégalité,communeauxdeuxpointsdevue,apparaîtsimplementplusoumoins forte selon que l’on fixe A ou A’). Cette contradiction se traduit alors par une sorte de balancement (comparable à la résonance en physique) qui ne saurait aboutir à l’équilibre perceptifquepar l’égalisationA=A’.Maiscetteégalisationdemeuresubjective,etestdonc illusoire:ellerevientàdirequedeuxvaleurspresqueégalessontconfonduesparlaperception. Orcetteindifférenciationestprécisémentcequicaractérisel’existencedes«seuilsdifférentiels» et,commeelleestproportionnelle,envertudelaloidescentrationsrelatives,auxlongueursdeA etdeA’,onretrouveainsilaloideWeber.

LaloideWeber,appliquéeauxseuilsdifférentiels,s’expliquedoncparcelledescentrations relatives.Bienplus,commeelles’étendégalementauxdifférencesquelconques(soitqueles ressemblancesprimentlesdifférences,commeàl’intérieurduseuil,soitl’inversecommedansle casdiscutéplushaut),onpeutl’envisager danstouslescascommeexprimantsimplementle facteurdeproportionnalitéinhérentauxrapportsdecentrationsrelatives(etpourletoucheretle poids,etc.,commepourlavision).

Nousvoicidoncenmesured’énoncer plusclairementl’opposition,sansdouteessentielle,qui sépare l’intelligence de la perception. On traduit souvent la loi de Weber en disant que toute

perceptionest«relative».Onnesaisitpasdedifférencesabsolues,puisque1grajoutéà10grpeut

êtreperçu,tandisqu’ilnel’estplusajoutéà100gr.D’autrepart,lorsquelesélémentsdiffèrent

notablement,lescontrastessontalorsaccentués,commelemontrentlescasordinairesdecentrations relatives,etcerenforcementestànouveaurelatifauxgrandeursenjeu(unechambreparaîtainsi chaudeoufroideselonquel’onvientd’unendroitàtempératureplusbasseouplusélevée).Qu’il s’agissederessemblancesillusoires(seuild’égalité)oudedifférencesillusoires(contrastes),toutest doncperceptivement«relatif».Maisn’enest-ilpasdemêmedansl’intelligenceaussi?Uneclasse n’est-ellepasrelativeàuneclassification?etunerelation,àl’ensembledesautres?Enréalité,lemot relatifprésenteunsensbiendifférentdanslesdeuxcas. Larelativitéperceptiveestunerelativitédéformante,danslesensoùlelangagecourantdit«tout estrelatif»,pournierlapossibilitédel’objectivité:lerapportperceptifaltèrelesélémentsqu’il relie,etnouscomprenonsmaintenantpourquoi.Aucontraire,larelativitédel’intelligenceestla conditionmêmedel’objectivité:ainsilarelativitédel’espaceetdutempsestlaconditiondeleur propremesure.Toutsepassedonccommesi laperception,obligéedeprocéder pasàpas,par contact,immédiat,maispartiel,avecsonobjet,ledéformaitparl’actemêmedelecentrer,quitteà atténuer ces déformations par des décentrations également partielles, tandis que l’intelligence, embrassantenunseultoutunnombrebienplusgrandderéalités,selondestrajetsmobilesetsouples, atteintl’objectivitéparunedécentrationbeaucouppluslarge.

Or,cesdeuxrelativités,l’unedéformanteetl’autreobjective,sontsansdoutel’expression,àlafois d’une opposition profonde entre les actes d’intelligence et les perceptions, et d’une continuité supposantpar ailleurs l’existence de mécanismes communs.Pourquoi, en effet, si la perception commel’intelligenceconsistentàstructureretàmettreenrapports,cesrapportssont-ilsdéformants dans un cas et non pas dans l’autre ? Ne serait-ce pas que les premiers sont, non seulement incomplets, mais insuffisamment coordonnâmes, tandis que les seconds reposeraient sur une

coordination indéfiniment généralisable ? Et si le « groupement » est le principe de cette coordination,etquesacompositionréversibleprolongelesrégulationsetdécentrationsperceptives, nefaut-ilpasadmettrealorsquelescentrationssontdéformantesparcequetroppeunombreuses,en partiefortuitesetrésultantainsid’unesortedetirageausortparmil’ensembledecellesquiseraient nécessairespourassurerladécentrationentièreetl’objectivité? Noussommesdoncconduitsànousdemandersiladifférenceessentielleentrel’intelligenceetla perceptionnetiendraitpasaufaitquecelle-ciestunprocessusd’ordrestatistique,liéàunecertaine échelle,tandisquelesprocessusd’ordreintellectueldétermineraientlesrapportsd’ensembleliésà uneéchellesupérieure.Laperceptionseraitàl’intelligencecequ’estenphysiqueledomainede l’irréversible(c’est-à-direprécisémentduhasard)etdesdéplacementsd’équilibre,parrapportàcelui delamécaniqueproprementdite. Or,lastructureprobabilistedesloisperceptivesdontnousvenonsdeparlertombeprécisément souslesens,etexpliquelecaractèreirréversibledesprocessusdelaperception,paroppositionaux compositionsopératoires,àlafoisbiendéterminéesetréversibles.Pourquoi,eneffet,lasensation apparaît-elle comme le logarithme de l’excitation (ce qu’exprime sans plus la proportionnalité énoncéeparlaloideWeber)?OnsaitquelaloideWebernes’appliquepasseulementauxfaitsde perceptionouauxfaitsd’excitationphysiologique,maisaussi,entreautres,àl’impressiond’une plaquephotographique:encederniercas,ellesignifiesimplementquelesintensitésd’impression sontfonctiondelaprobabilitéderencontreentrelesphotonsbombardantlaplaqueetlesparticules de sels d’argent qui la composent (d’où la forme logarithmique de la loi : rapport entre la multiplicationdesprobabilitésetl’additiondesintensités).Danslecasdelaperception,ilestfacile, demême,deconcevoir unegrandeur,tellequelalongueur d’uneligne,commeunensemblede points de fixation possible du regard (ou de segments offerts à la concentration).Lorsque l’on compare deux lignes inégales, les points correspondants donnerontlieu à des combinaisons ou associations (au sens mathématique) de ressemblance, et les points non correspondants à des associationsdedifférence(lesassociationss’accroissantdoncmultiplicativementlorsquelalongueur desligness’accroîtadditivement).Silaperceptionprocédaitselontouteslescombinaisonspossibles, iln’yauraitalorsaucunedéformation(lesassociationsaboutiraientàunrapportconstantetl’on auraitr=–d).Maistoutsepasseaucontrairecommesileregardréelconstituaitunesortedetirage ausortetcommes’ilfixaitseulementcertainspointsdelafigureperçue,ennégligeantlesautres.Il estalorsfaciled’interpréter lesloisprécédentesenfonctiondesprobabilitésselonlesquellesles centrationss’orienterontdansunsensplutôtquedansunautre.Danslecasdedifférencesnotables entredeuxlignes,ilvadesoiquelaplusgrandedesdeuxattireradavantageleregard,d’oùl’excès desassociationsdedifférence(loidescentrationsrelativesdanslesensducontraste),tandisque,dans lecasdesdifférencesminimes,lesassociationsderessemblanceprimerontlesautres,d’oùleseuilde

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Weber .(Onpeutmêmecalculercesdiversescombinaisonsetretrouverlesformulesindiquéesplus haut). Notons enfin que ce caractère probabiliste des compositions perceptives, opposé au caractère déterminé des compositions opératoires, n’explique pas seulement la relativité déformante des premièresetlarelativitéobjectivedessecondes.Ilexpliquesurtoutlefaitcapitalsurlequelainsisté lapsychologiedelaForme:que,dansunestructureperceptive,letoutestirréductibleàlasomme desparties.Eneffet,danslamesureoùlehasardintervientenunsystème,celui-cinesauraitêtre réversible, puisque cette intervention du hasard traduit toujours, d’une manière ou d’une autre, l’existenced’unmélange,etqu’unmélangeestirréversible.Ilenrésultequ’unsystèmecomportantun

aspectfortuitnesauraitêtresusceptibledecompositionadditive(pourautantquelaréaliténégligeles combinaisons extrêmement peu probables), par opposition aux systèmes déterminés, qui sont

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réversiblesetcomposablesopératoirement . Autotal,nouspouvonsdoncdirequelaperceptiondiffèredel’intelligenceencequesesstructures sontintransitives,irréversibles,etc.,doncincomposablesselonlesloisdugroupement,etcelaparce quelarelativitédéformantequileurestinhérentetraduitleurnatureessentiellementstatistique.Cette compositionstatistique,propreauxrapportsperceptifs,nefaitainsiqu’uneavecleurirréversibilitéet leurnon-additivité,tandisquel’intelligences’orienteverslacompositioncomplète,doncréversible.

Lesanalogiesentrel’activitéperceptiveetl’intelligence

Commentalorsexpliquerl’indéniableparentéentrelesdeuxsortesdestructures,qui,toutesdeux, impliquentuneactivitéconstructivedusujetetconstituentdessystèmesd’ensemblederapports,dont certainsaboutissent,danslesdeuxdomaines,àdes«constances»ouàdesnotionsdeconservation? Comment surtout rendre compte de l’existence des intermédiaires innombrables qui relient les centrationsetdécentrationsélémentaires,ainsiquelesrégulationsrésultantdecesdernières,aux opérationsintellectuelleselles-mêmes?

Ilfaut,semble-t-il,distinguer,dansledomaineperceptif,laperceptioncommetelle–l’ensemble desrapportsdonnésenblocetdefaçonimmédiate,lorsdechaquecentration–etl’activitéperceptive intervenantentreautresdanslefaitmêmedecentrerleregardoudechangerdecentration.Ilestclair quecettedistinctiondemeurerelative,maisilestremarquablequechaqueécolesoitobligéedela reconnaîtresousuneformeousousuneautre.C’estainsiquelathéoriedelaForme,donttoutl’esprit conduitàrestreindrel’activitédusujetauprofitdesstructuresd’ensemblequis’imposeraientenvertu de lois d’équilibre à la fois physiques etphysiologiques, a été contrainte de faire une partaux attitudesdusujet:l’«attitudeanalytique»estinvoquéepourexpliquercommentlestotalitéspeuvent se dissocier partiellement, et surtout l’Einstellung ou orientation d’esprit du sujet est reconnue commecausedenombreusesdéformationsdelaperceptionenfonctiondesétatsantérieurs.Quantà l’écoledeVonWeizsäcker,AuerspergetBuhrmesterinvoquentdesanticipationsetreconstitutions perceptives,quisupposeraientl’interventionnécessairedelamotricitéentouteperception,etc. Or,siunestructureperceptiveestenelle-mêmedenaturestatistiqueetincomposableadditivement, ilvadesoiquetouteactivitédirigeantetcoordonnantlescentrationssuccessivesdiminueralapartdu hasardettransformeralastructureenjeudanslesensdelacompositionopératoire(àdesdegrés divers,celavasansdire,etsansl’atteindrejamaiscomplètement).Àcôtédesdifférencesmanifestes entrelesdeuxdomaines,ilexistedoncdesanalogiesnonmoinsévidentes,tellesqu’onauraitpeineà direexactementoùs’arrêtel’activitéperceptiveetoùcommencel’intelligence.C’estpourquoionne sauraitaujourd’huiparlerdel’intelligencesansprécisersesrapportsaveclaperception. Lefaitcapital,àcetégard,estl’existenced’undéveloppementdesperceptionsenfonctionde l’évolutionmentaleengénéral.LapsychologiedelaFormeainsistéavecraisonsurl’invariance relativedecertainesstructuresperceptives:laplupartdesillusionsseretrouventàtoutâge,etchez l’animal comme chez l’homme ; les facteurs déterminantles « formes » d’ensemble paraissent égalementcommunsàtouslesniveaux,etc.Maiscesmécanismescommunsintéressentsurtoutla

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perceptioncommetelle,enquelquesorteréceptive etimmédiate,alorsquel’activitéperceptive elle-mêmeetseseffetsmanifestentdestransformationsprofondesenfonctionduniveaumental.En

plusdes«constances»delagrandeur,etc.,dontl’expérienceatteste,malgrélathéoriedelaForme,

qu’ellesseconstruisentprogressivementenfonctionderégulationstoujoursplusprécises,lasimple

mesuredesillusionsmontrel’existencedemodificationsavecl’âge,quiseraientinexplicablessans

unrapportétroitdelaperceptionavecl’activitéintellectuelleengénéral.

Ilfauticidistinguerdeuxcas,correspondantengrosàcequeBinetappelaitlesillusionsinnéeset acquises,etqu’ilvautmieuxappelersanspluslesillusionsprimairesetsecondaires.Lesillusions primairessontréductiblesauxsimplesfacteursdecentrationetrelèventainsidelaloidescentrations relatives.Or, elles diminuent assez régulièrement de valeur avec l’âge (« erreur de l’étalon », illusionsdeDelbœuf,d’Oppel,deMüller-Lyer,etc.),cequis’expliqueaisémentparl’augmentation desdécentrationsetdesrégulationsqu’ellescomportent,enfonctiondel’activitédusujetenprésence des figures.Le petitenfantdemeure, en effet, passif là où les grands etles adultes comparent, analysentetselivrentainsiàunedécentrationactivequis’orientedanslesensdelaréversibilité opératoire. Mais il est, d’autre part, des illusions qui augmentent d’intensité avec l’âge ou le développement,tellequel’illusiondepoids,absentechezlesanormauxprofondsetquicroîtjusqu’à la fin de l’enfance, pour diminuer quelque peu dans la suite. Mais on sait qu’elle comporte précisémentunesorted’anticipationdesrapportsdepoidsetdevolume,etil estclair quecette anticipationsupposeuneactivitédontilestnaturelqu’elles’accroisseelle-mêmeavecl’évolution intellectuelle.Produitd’uneinterférenceentrelesfacteursperceptifsprimairesetl’activitéperceptive, unetelleillusionpeutdoncêtreappeléesecondaire,etnousenverronsàl’instantd’autres,quisontdu mêmetype.

Celadit,l’activitéperceptivesemarqued’abordparl’interventiondeladécentration,quicorrige les effets de la centration etconstitue ainsi une régulation des déformations perceptives.Or, si élémentaires et dépendantes des fonctions sensori-motrices que demeurent ces décentrations et régulations,il estclair qu’elles constituenttoute une activité de comparaisonetde coordination s’apparentantàcelledel’intelligence:regarderunobjetestdéjàunacte,et,selonqu’unjeuneenfant laissesonregardfixésurlepremierpointvenuouledirigedemanièreàembrasserl’ensembledes rapports,onpeutpresquejugerdesonniveaumental.

Lorsqu’ils’agitdeconfronterdesobjetstropdistantspourpouvoirêtreenglobésdanslesmêmes centrations,l’activitéperceptiveseprolongesouslaformede«transports»dansl’espace,commesi la vision de l’un des objets étaitappliquée sur l’autre.Ces transports, qui constituent ainsi des rapprochements(virtuels)decentrations,donnentlieuàdes«comparaisons»proprementdites,ou doublestransportsdécentrant,parleursalléesetvenues,lesdéformationsduesautransportàsens unique.L’étudedecestransportsnousamontré,eneffet,unenettediminutiondesdéformationsavec

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l’âge ,c’est-à-direunnetprogrèsdansl’estimationdesgrandeursàdistance,etcelas’expliquede soimême,étantdonnélecoefficientd’activitévéritablequiintervientici. Or, il est aisé de montrer que ce sont ces décentrations et ces doubles transports, avec les régulations spécifiques que leurs diverses variétés entraînent, qui assurent les fameuses «constances»perceptivesdelaformeetdelagrandeur.Ilesttrèsremarquable,eneffet,quel’on n’obtiennepresquejamais,enlaboratoire,deconstancesabsoluesdelagrandeur :l’enfantsous- estimelesgrandeursàdistance(comptetenudel’«erreurdel’étalon»),maisl’adultelessurévalue presquetoujourslégèrement!Ces«surconstances»,quelesauteursontenfaitsouventobservées, maissurlesquellesilsglissentordinairementcommes’ils’agissaitd’exceptionsgênantes,nousont paru constituer la règle, et aucun fait ne saurait mieux attester l’intervention de régulations proprement dites dans la construction des constances. Or, lorsque l’on voit les bébés, à l’âge

précisémentoùl’onasignaléledébutdecetteconstance(toutenexagérantbeaucouplavaleurdesa précision), se livrer à des essais proprement dits, qui consistent à rapprocher ou à éloigner

intentionnellementde leurs yeux les objets qu’ils regardent , on est conduit à mettre l’activité perceptivedestransportsetdescomparaisonsenrelationaveclesmanifestationsdel’intelligence sensori-motrice elle-même (sans revenir pour autant aux « raisonnements inconscients » de Helmholtz).Ilsembleévident,d’autrepart,quelaconstancedelaformedesobjetssoitliéeàla constructionmêmedel’objet,surlaquellenousreviendronsauchapitresuivant.

Bref, les « constances » perceptives semblent être le produit d’actions proprement dites, qui consistentendéplacementsréelsouvirtuelsduregardoudesorganesenjeu:lesmouvementssont coordonnésensystèmesdontl’organisationpeutvarier,dusimpletâtonnementdirigéjusqu’àune structurerappelantle«groupement».Mais,sur leplanperceptif,legroupementvéritablen’est jamaisatteint,etseuleslesrégulationsduesàcesdéplacementsréelsouvirtuelsentiennentlieu.C’est pourquoiles«constances»perceptives,toutenrappelantlesinvariantsopératoires,ounotionsde conservations’appuyantsurdesopérationsréversiblesetgroupées,n’aboutissentpasàlaprécision idéalequeseuleleur assureraitlaréversibilitéentièreetlamobilitédel’intelligence.Néanmoins l’activitéperceptivequilescaractériseestdéjàprochedelacompositionintellectuelle.

Cettemêmeactivitéperceptiveannonceégalementl’intelligencedansledomainedestransports

temporelsetdesanticipationsproprementdites.Dansuneintéressanteexpériencesurlesanalogies

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visuellesdel’illusiondepoids,Usnadze présenteàsessujetsdeuxcerclesde20et28mmde

diamètre,durantquelquesfractionsdesecondes,puisdeuxcerclesde24mm:lecerclede24situéà

l’endroitoùsetrouvaitceluide28mmestalorsvupluspetitquel’autre(etceluide24remplaçant

celuide20mmestsurestimé),paruneffetdecontrastedûautransportdansletemps(qu’Usnadze

appelleEinstellung).ReprenantavecLambercierlesmesuresdecetteillusionsurdesenfantsde5-7

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ansetsur desadultes ,nousavonstrouvélesdeuxrésultatsquevoici,dontlaréunionesttrès suggestivequantauxrelationsdelaperceptionavecl’intelligence:d’unepart,l’effetUsnadzeest sensiblementplusfortchezl’adultequechezlespetits(commel’illusiondepoidselle-même),mais, d’autrepart,il disparaîtplusrapidement.Aprèsplusieursprésentationsde24+24mm,l’adulte revientpeuàpeuàlavisionobjective,tandisquel’enfanttraîneaprèsluiuneffetrésiduel.Onne sauraitdoncexpliquercettedoubledifférencepardesimplestracesmnésiques,saufàêtreobligéde direquelamémoireadulteestplusforte,maisoublieplusvite!Toutsepasseaucontrairecommesi uneactivitédetranspositionetd’anticipationsedéveloppaitavecl’âge,dansledoublesensdela mobilitéetdelaréversibilité,cequiconstitueunnouvelexempled’évolutionperceptiveorientée dansladirectiondel’opération.

Une élégante expérience d’Auersperg et Buhrmester consiste à présenter un simple carré dessinéentraitsblancsquel’onanimed’unmouvementdecirconductionsurundisquenoir.Aux petitesvitessesonvoitdirectementlecarré,bienquel’imagerétinienneconsistedéjàalorsenune croixdoubleentouréedequatretraitsdisposésàangledroit.Auxgrandesvitesses,onnevoitplus quel’imagerétinienne,maisauxvitessesintermédiairesonvoitunefiguredetransitionformée d’unecroixsimpleentouréedesquatretraits.Commel’ontsoulignélesauteurs,ilintervientsans douteencephénomèneuneanticipationsensori-motricequipermetausujetdereconstituerle carréentout(1 phase),enpartie(2 phase),ouquiyéchoue(3 phase),étantdébordéeparla vitessetropgrande.Or,avecLambercieretDemetriades,nousavonstrouvéque,mesuréesurdes enfantsde5à12ans,la2 phase(croixsimple)apparaîtdeplusenplustard(c’est-à-direpourun nombredetourstoujoursplusélevé),enfonctiondel’âge:lareconstitutionoul’anticipationdu

re

e

e

e

carréenmouvementestdoncd’autantmeilleure(c’est-à-diresefaitàdesvitessestoujoursplus grandes)quelesujetestplusdéveloppé.

Maisilyamieuxencore.Onprésenteauxsujetsdeuxtigesàcomparerenprofondeur,Aà1m,et

Cà4m.Onmesured’abordlaperceptiondeC(sous-estimationousurconstance,etc.),puisonplace

endeçàdeCunetigeB,égaleàA,avec50cmd’écartlatéral,ouencoreonplaceentreAetCune

séried’intermédiairesB,B etB,touségauxàA(aveclemêmeécartlatéral).L’adulte,oul’enfant après8-9ans,voitalorsimmédiatementA=B=C(ouA=B =B =B =C),parcequ’iltransporte aussitôtleségalitésperceptivesA=BetB=CsurlerapportC=A,enfermantainsilafiguresur elle-même.Les petits, au contraire, voientA=B; B=CetAdifférentde C, comme s’ils ne

transposaientpasleségalitésvueslelongdudétourABCsurlerapportdirectAC.Or,avant6-7ans,

l’enfantn’estpasnonpluscapabledelacompositionopératoiredesrelationstransitivesA=B;

B=C,doncA=C.Mais,chosecurieuse,ilexiste,entre7et8-9ans,unephaseintermédiairetelleque

le sujetconclutd’emblée, par l’intelligence, à l’égalité A=Ctouten voyantperceptivementC légèrementdifférentdeA!Ilestdoncclair,encetexemple,quelatransposition,elleaussi(quiestun «transport»desrapportsparoppositionàceluid’unevaleurisolée),relèvedel’activitéperceptive, etnonpasdelastructurationautomatiquecommuneàtouslesâges,etqu’entrelatransposition perceptiveetlatransitivitéopératoireilestdesrelationsàdéterminerencore. Or, la transposition n’est pas simplement extérieure aux figures perçues : à côté de cette transpositionexterne,ilfautdistinguer lestranspositionsinternesquipermettentdereconnaître,à l’intérieurmêmedesfigures,lesrapportsquiserépètent,lessymétries(ourapportsrenversés),etc. Iciencore,ilyauraitbeaucoupàdiresurlerôledudéveloppementintellectuel,lesjeunesenfants n’étantnullementaussiaptesàstructurerlesfigurescomplexesqu’onabienvoululesoutenir.

Detouscesfaits,ilestpermisdeconclurecequisuit.Ledéveloppementdesperceptionstémoigne

del’existenced’uneactivitéperceptivesourcededécentrations,detransports(spatiauxettemporels),

decomparaisons,detranspositions,d’anticipationset,d’unemanièregénérale,d’analysedeplusen

plusmobileettendantverslaréversibilité.Cetteactivités’accroîtavecl’âgeetc’estfautedela

posséderàundegrésuffisantquelespetitsperçoiventdefaçon«syncrétique»ou«globale»,ou

encoreparaccumulationdedétailsnonreliésentreeux.

Laperceptioncommetelleétantcaractériséepardessystèmesirréversiblesetd’ordrestatistique, l’activité perceptive introduitau contraire, en de tels systèmes, conditionnés par une dispersion fortuite ou simplement probable des centrations, une cohérence et un pouvoir de composition progressifs.Cetteactivitéconstitue-t-elledéjàuneformedel’intelligence?Nousavonsvu(chap.Iet finchap.II)lepeudesignificationquecomporteunequestiondecegenre.Onpeutcependantdire que,enleurpointdedépart,lesactionsquiconsistentàcoordonnerlesregardsdanslesensdela décentration,àtransporter,comparer,anticiperetsurtoutàtransposer,sontétroitementsolidairesde l’intelligencesensori-motricedontnousparleronsauchapitresuivant.Enparticulierlatransposition, interne ou externe, qui résume tous les autres actes d’ordre perceptif, est fort comparable à l’assimilation qui caractérise les schèmes sensori-moteurs et notamment à l’assimilation généralisatricequipermetletransfertdecesschèmes. Mais, si l’on peut rapprocher l’activité perceptive de l’intelligence sensori-motrice, son développementla conduitjusqu’auseuil des opérations.Au fur età mesure que les régulations perceptivesduesauxcomparaisonsettranspositionstendentverslaréversibilité,ellesconstituentl’un des supports mobiles qui.permettrontle lancementdu mécanisme opératoire.Celui-ci, une fois

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constitué,réagiraensuitesurellesenselesintégrant,parunchocenretouranalogueàceluidont

nousvenonsdeciterunexempleàproposdestranspositionsd’égalités.Mais,avantcetteréaction,

ellespréparentl’opération,enintroduisanttoujoursplusdemobilitédanslesmécanismessensori-

moteursquienconstituentlasubstructure:ilsuffira,eneffet,quel’activitéanimantlaperception

dépasselecontactimmédiatavecl’objet,ets’appliqueàdesdistancescroissantesdansl’espaceet

dansletemps,pourqu’elledébordelechampperceptiflui-mêmeetselibèreainsideslimitationsqui

l’empêchentd’atteindrelamobilitéetlaréversibilitécomplètes.

Seulement,l’activitéperceptiven’estpasleseulmilieud’incubationdontdisposent,enleurgenèse, lesopérationsdel’intelligence:il reste à examiner le rôle des fonctions motrices productrices d’habitudes,etd’ailleursliéesd’extrêmementprèsàlaperceptionelle-même.

1Les«formesphysiques»jouent,chezKœhler,lemêmerôleparrapportauxstructuresmentalesqueles«idéeséternelles»,

chezRussell,parrapportauxconcepts,ouquelescadresaprioriparrapportàlalogiquevivante.

2PsychologischeForschung.vol.7,1926,p.137-154.

3ArchivesdePsychologie,vol.29,1943,p.255-308.

4ZeitschriftfürPsychologie,vol.119,1931,p.177-235.

5ArchivesdePsychologie,vol.31,1946.

6ZeitschriftfürPsychologie,vol.100,1926,p.344-371.

7VoirPiaget,Lambercieretal.,ArchivesdePsychologie,vol.29,1942,p.1-107.

8C’estainsique,dansl’illusiondeDelbœuf,lasurfaceducercleinscritA estdilatéeparleregardauxdépensdecelledela zoneA’compriseentrececercleetlecercleextérieurB,sicettezoneA’estdelargeurinférieureaudiamètredeA :siA’>A, l’effetestinverse.

9Lapreuvequ’ils’agitbiend’uneerreurliéeàlasituationfonctionnelledumesurantestqu’ilsuffit,pourdiminueroumême

annulercetteerreur,defairesemblantdechangerl’étalonlorsdechaquecomparaison(toutenleremettantchaquefois).Ilsuffit

même,pourrenverserl’erreurperceptive,defaireporterlejugementverbalsurlemesurantetnonplussurlemesuré(silesujet

ditA<B,ondemandelejugementB>A),cequiinverselespositionsfonctionnelles.

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10Voirlanotep.211.

11VoirPiaget,«Essaid’interprétationprobabilistedelaloideWeber»,ArchivesdePsychologie,vol.30,1944,p.95-138.

12Leplusbeaucasdecompositionnonadditived’ordreperceptifestsansdoutefourniparunecertaineillusiondepoidsoù

l’onperçoitlapartieA(unmorceaudefonte)commepluslourdequeletoutBformédeAplusA’(uneboîtevideenboisléger,

exactementsuperposableàA).OnaalorsB<A+A’,etA>B,tandisqu’objectivementB=A+A’!

13Cequinesignifiepas«passive»,puisqu’elletémoignedéjàde«loisd’organisation».

14ArchivesdePsychologie,vol.29,1943,p.173-253.

15J.Piaget,LaConstructionduréelchezl’enfant,p.157-158.

16PsychologieForschung,vol.14,1930,p.366.

IV

L’habitudeetl’intelligencesensori-motrice

Cen’estquepourlesbesoinsdel’analysequ’ilestpermisdedistinguerlesfonctionsmotriceset lesfonctionsperceptives.Commel’aprofondémentmontréV.Weizsäcker ,ladistributionclassique desphénomènesenexcitantssensorielsetenréponsesmotricesqu’admetleschémadel’arcréflexe estaussitrompeuseetseréfèreàdesproduitsdelaboratoireaussiartificielsquelanotiondel’arc réflexelui-mêmeconçuàl’étatisolé:laperceptionest,dèsledépart,influencéeparlemouvement, commecelui-cil’estparcelle-là.C’estcequenousavionsexprimé,pournotrepart,enparlantde «schèmes»sensori-moteurs,pour décrirel’assimilationtoutàlafoisperceptiveetmotricequi caractériselesconduitesdunourrisson.

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Ilimportedoncdereplacerdanssoncontextegénétiqueréelcequevientdenousapprendrel’étude desperceptions,etdenousdemandercommentseconstruitl’intelligenceavantlelangage.Dèsqu’il dépasseleniveaudesmontagespurementhéréditairesquesontlesréflexes,lenourrissonacquiert deshabitudesenfonctiondel’expérience.Ceshabitudespréparent-ellesl’intelligenceoun’ont-elles rienàvoiraveccettedernière?C’estleproblèmeparallèleàceluiquenousnoussommesposéà propos de la perception.La réponse risque d’en être aussi la même, ce qui va nous permettre d’avancer plus rapidement et de situer le développement de l’intelligence sensori-motrice dans l’ensembledesprocessusélémentairesquilaconditionnent.

L’habitudeetl’intelligence

I.Indépendanceoudérivationsdirectes

Rien n’est plus propre à faire sentir la continuité qui relie le problème de la naissance de l’intelligence à celui de la formation des habitudes que la confrontation des diverses solutions donnéesàcesdeuxquestions:leshypothèsessontlesmêmes,commesil’intelligenceprolongeaitles mécanismesdontl’automatisationconstituel’habitude. Onretrouve,eneffet,àproposdel’habitude,lesschémasgénétiquesdel’association,desessaiset erreurs ou de la structuration assimilatrice. Au point de vue des rapports entre l’habitude et l’intelligence,l’associationnisme revientdonc à faire de l’habitude un faitpremier qui explique l’intelligence;lepointdevuedesessaisetdeserreursramènel’habitudeàuneautomatisationdes mouvements sélectionnés après tâtonnement, celui-ci étant caractéristique de l’intelligence elle- même;lepointdevuedel’assimilationconçoitl’intelligencecommeuneformed’équilibredela

mêmeactivitéassimilatrice,dontlesformesdedébutconstituentl’habitude.Quantauxinterprétations nongénétiques,nousretrouvonslestroiscombinaisonscorrespondantauvitalisme,àl’apriorismeet aupointdevuedelaForme:l’habitudedérivantdel’intelligence,l’habitudesans rapportavec l’intelligenceetl’habitudes’expliquant,commel’intelligenceetlaperception,pardesstructurations dontlesloisdemeurentindépendantesdudéveloppement. Sousl’angledesrapportsentrel’habitudeetl’intelligence(seulequestionquinousintéresseici),il imported’examinerd’abordsilesdeuxfonctionssontindépendantes,puissil’unedérivedel’autre, etenfindequellesformescommunesd’organisationellesémaneraientàdesniveauxdivers. Ilestdanslalogiquedel’interprétationaprioristedesopérationsintellectuellesdeleurdéniertout rapportavecleshabitudes,puisquecelles-ci émaneraientd’unestructureinterneindépendantede l’expérience, tandis que les secondes sontacquises au contactde celle-ci.Et il estde faitqu’à introspecter les deux sortes de réalités dans leur étatd’achèvement, leurs oppositions paraissent profondesetleursanalogiessuperficielles.H.Delacroixafinementnotélesunesetlesautres:en s’appliquantàdescirconstancesrenouvelées,unmouvementhabituelsembleenvelopperunesortede généralisation,mais,àl’automatismeinconscientdecelle-ci,l’intelligencesubstitueunegénéralité d’unequalitétoutautre,faitedechoixintentionnelsetdecompréhension.Toutcelaestentièrement exact,maisplusonanalyselaformationd’unehabitude,paroppositionàsonexerciceautomatisé,et plusonconstatelacomplexitédesactivitésquientrentenjeuaudépart.D’autrepart,àremonteraux sourcessensori-motricesdel’intelligence,onretrouvelecontextedulearningengénéral.Ilestdonc indispensable,avantdeconclureàl’irréductibilitédesdeuxsortesdestructures,desedemandersi, toutendistinguantverticalementunesériedeconduitesdeniveauxdifférents,ettoutentenantcompte horizontalementde leur degré de nouveauté ou d’automatisation, il n’existeraitpas une certaine continuité entre les coordinations courtes et relativement rigides que l’on a coutume d’appeler habitudes et les coordinations à termes extrêmes plus distants et à mobilité plus grande qui caractérisentl’intelligence.

C’estcequ’abienvuBuytendijk,quiaanalyséavecsagacitélaformationdeshabitudesanimales élémentaires, chez les invertébrés notamment. Seulement, mieux il découvre la complexité des facteurs de l’habitude, plus cetauteur tend, en vertu de son système d’interprétation vitaliste, à subordonner lacoordinationpropreauxhabitudesàl’intelligenceelle-même,facultéinhérenteà l’organismecommetel.L’habitudesupposetoujours,pourseconstituer,unerelationfondamentalede moyenàbut:uneactionn’estjamaisunesuitedemouvementsassociésmécaniquement,maiselleest orientéeversunesatisfaction,tellequelecontactaveclanourritureoutellequelalibération,comme chezlesLimnéesquel’onposeàl’enversetquiretrouventdeplusenplusrapidementleurposition normale.Orlerapport«moyens×but»caractériselesactionsintelligentes:l’habitudeseraitdonc l’expressiond’uneorganisationintelligente,d’ailleurscoexistensivedetoutestructurevivante.De mêmequeHelmholtzexpliquaitlaperceptionpar l’interventiond’unraisonnementinconscient,le vitalismeaboutitainsiàfairedel’habitudelerésultatd’uneintelligenceorganiqueinconsciente. Mais,s’ilfautdonnerpleinementraisonàBuytendijkquantàlacomplexitédesacquisitionsles plussimplesetàl’irréductibilitédurapportentrelebesoinetlasatisfaction,sourceetnonpaseffet desassociations,c’estallertropviteenbesognequedetoutexpliquerparuneintelligenceposéeà titredefaitpremier.Unetellethèseentraîneunesériededifficultés,quisontexactementlesmêmes quecellesdel’interprétationparallèle,dansledomainedelaperception.D’unepart,l’habitude, commelaperception,estirréversible,parcequetoujoursdirigéeàsensuniqueverslemêmerésultat, tandisquel’intelligenceestréversible:inverserunehabitude(écrireàl’enversoudedroiteàgauche,

etc.)consisteàacquérirunenouvellehabitude,tandisqu’une«opérationinverse»del’intelligence estpsychologiquementcompriseenmêmetempsquel’opérationdirecte(etconstituelogiquementla même transformation, mais dans l’autre sens).En second lieu, de même que la compréhension intelligentenemodifiequepeuuneperception(lesavoirn’influenceguèreuneillusion,commele répondaitdéjàHeringàHelmholtz)etque,réciproquement,laperceptionélémentaireneseprolonge passansplusenacted’intelligence,demêmel’intelligencenemodifiequepeuunehabitudeacquise etsurtoutla formation d’une habitude n’estpas immédiatementsuivie par le développementde l’intelligence.Ilyademêmeunécartsensible,dansl’ordregénétique,entrel’apparitiondesdeux sortesdestructures.LesactiniesdePiéron,quiserefermentàmaréedescendanteetconserventainsi l’eau qui leur est nécessaire, ne témoignent pas d’une intelligence bien mobile, et gardent en particulier,enaquarium,leurhabitudequelquesjoursavantqu’elles’éteigned’elle-même.Lesgobius deGoldschmidtapprennent,pourmanger,àpasserparletroud’uneplaquedeverreetconservent leuritinéraireunefoislaplaqueenlevée:onpeutbaptisercetteconduiteintelligencenon-corticale, maisellerestebieninférieureàcequel’onappelleordinairementintelligencetoutcourt. D’oùl’hypothèsequialongtempsparulaplussimple:l’habitudeconstitueraitunfaitpremier, explicable,entermesd’associationspassivementsubies,etl’intelligenceendériveraitpeuàpeu,à raisondelacomplexitécroissantedesassociationsacquises.Nousn’allonspasrefaireicileprocès de l’associationnisme, les objections à ce mode d’interprétation étant aussi courantes que ses résurrectionssousdesformesdiversesetsouventdéguisées.Ilestcependantindispensable,pour atteindre les structures de l’intelligence en leur développement réel, de rappeler combien les habitudeslesplusélémentairesdemeurentirréductiblesauschémadel’associationpassive.

Or,lanotionduréflexeconditionné,ouduconditionnementengénéral,afourniunregainde vitalité à l’associationnisme en lui offrant à la fois un modèle physiologique précis et une terminologie renouvelée. D’où une série d’applications tentées par les psychologues dans l’interprétation des fonctions intellectuelles (langage, etc.) etparfois de l’acte d’intelligence lui- même.

Mais, si l’existence des conduites conditionnées est un fait, et même très important, leur interprétation n’implique pas l’associationnisme réflexologique dont on les rend trop souvent solidaires.Lorsqu’unmouvementestassociéàuneperception,ilyaplus,encetteconnexion,qu’une associationpassive,c’est-à-diresegravantenfonctiondelarépétitionseule:ilyadéjàunjeude significations, car l’association ne se constitue qu’en fonction d’un besoin etde sa satisfaction. Chacunsait,enpratique,maisonl’oublietropdanslathéorie,qu’unréflexeconditionnésestabilise danslamesureseulementoùilestconfirméousanctionné:unsignalassociéàunenourriturene donnepaslieuàuneréactiondurablesilesalimentsréelsnesontpaspériodiquementprésentésà nouveauenmêmetempsquelui.L’associationvientainsis’insérerdansuneconduitetotaledontle pointdedépartestlebesoinetlepointd’arrivéesasatisfaction(réelle,anticipée,ouencoreludique, etc.).Autantdirequ’ilnes’agitpaslàd’uneassociation,ausensclassiqueduterme,maisbiendela constitutiond’unschèmed’ensembleliéàunesignification.Bienplus,sil’onétudieunsystèmede conduites conditionnées dans leur succession historique (etcelles qui intéressentla psychologie présententtoujoursunetellesuccession,paroppositionauxconditionnementsphysiologiquestrop simples),onvoitmieuxencorelerôledelastructurationtotale.C’estainsiqu’AndréRey,mettantun cobayedanslecasierAd’uneboîteàtroiscasierssuccessifsABC,luidonneunesecousseélectrique précédéed’unsignal:auretourdusignal,lecobayesauteenB,puisrevientenA,maisilsuffitde quelquesexcitationsdepluspourqu’ilsautedeAenB,deBenCetreviennedeCenBetenA.La

conduiteconditionnéen’estdoncpasicilasimpletranspositiondesmouvementsdedébutdusau

réflexesimple,maisuneconduitenouvellen’atteignantlastabilitéqueparunestructurationdetoutle

milieu.

Or,s’ilenestainsidestypeslesplusélémentairesdel’habitude,ilenvaafortioridemêmedes

«transfertsassociatifs»deplusenpluscomplexesquilaconduisentauseuildel’intelligence:

partoutoùilyaassociationentremouvementsetperceptions,laprétendueassociationconsisteen réalitéàintégrerl’élémentnouveaudansunschèmeantérieurd’activité.Queceschèmeantérieursoit d’ordreréflexe,commedansleréflexeconditionné,oudeniveauxtoujoursplusélevés,partout l’associationestenréalitéassimilation,detellesortequejamaislelienassociatifn’estlesimple décalqued’unrapportdonnétoutfaitdanslaréalitéextérieure. C’estpourquoil’examendelaformationdeshabitudes,commedelastructuredesperceptions, intéresseauplushautchefleproblèmedel’intelligence.Sil’intelligencenaissanteneconsistaitqu’à exercersonactivité,tardvenueetsituéeàuneéchellesupérieure,surunmondeachevéd’associations etderelations,correspondanttermeàtermeauxrapportsinscritsunefoispourtoutesdanslemilieu extérieur,cetteactivitéseraitenréalitéillusoire.Danslamesure,aucontraire,oùl’assimilation organisatricequiaboutirafinalementauxopérationspropresàl’intellectintervientdèsledépartdans l’activitéperceptiveetdanslagenèsedeshabitudes,lesschémasempiristesquel’onchercheàdonner del’intelligenceachevéesontinsuffisantsàtouslesniveaux,parcequenégligeantlaconstruction assimilatrice. Onsait,parexemple,queMachetRignanoconçoiventleraisonnementcommeune«expérience mentale».Cettedescription,correcteensonprincipe,prendraitlesensd’unesolutionexplicativesi l’expérienceétaitlacopied’uneréalitéextérieuretoutefaite.Mais,commeiln’enestrienetque,déjà surleplandel’habitude,l’accommodationauréelsupposeuneassimilationdecelui-ciauxschèmes dusujet,l’explicationduraisonnementparl’expériencementales’enfermedansuncercle:ilfaut toute l’activité de l’intelligence pour faire une expérience, effective autantque mentale.Àl’état achevé,uneexpériencementaleestlareproductionenpensée,nonpasdelaréalité,maisdesactions ouopérationsquiportentsurelle,etleproblèmedeleurgenèsesubsistedoncentier.Cen’estqu’au niveaudesdébutsdelapenséedel’enfantqu’onpeutparlerd’expériencementaledanslesensd’une simpleimitationintérieureduréel:maisencecasleraisonnementn’estprécisémentpasencore logique.

Demême,lorsqueSpearmanréduitl’intelligenceauxtroismomentsessentielsdel’«appréhension del’expérience»,del’«éductiondesrelations»etdel’«éductiondescorrélats»,ilfautajouterque l’expériencenes’appréhendepassansl’intermédiaired’uneassimilationconstructive.Lessoi-disant «éductions»derelationssontalorsàconcevoircommedesopérationsproprementdites(sériâtion ouemboîtementsderelationssymétriques).Quantàréductiondescorrélats(«laprésentationd’un caractère jointe à une relation tend à évoquer immédiatement la connaissance du caractère corrélatif »),elleestsolidairedegroupementsbiendéfinis,quisontceuxdelamultiplicationdes classesoudesrelations(chap.II).

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L’habitudeetl’intelligence

II.Tâtonnementetstructuration

Si doncni l’habitudeni l’intelligencenepeuvents’expliquer par unsystèmedecoordinations associativescorrespondantsansplusàdesrapportsdéjàdonnésdanslaréalitéexterne,maisqu’elles supposenttoutesdeuxuneactivitédusujetlui-même,l’interprétationlaplussimpleneconsiste-t-elle pasàréduirecetteactivitéàuneséried’essaissedéployantauhasard(c’est-à-diresansrelation directeaveclemilieu),maissélectionnéspeuàpeugrâceauxréussitesouauxéchecsauxquelsils aboutissent? C’estainsi que Thorndike, pour saisir le mécanisme de l’apprentissage, place des animauxdansunlabyrintheetmesurel’acquisitionaunombredécroissantdeserreurs.L’animal tâtonne d’abord, c’est-à-dire se livre à des essais fortuits, mais les erreurs sont graduellement éliminéesetlesessaisheureuxretenus,jusqu’àdéterminerlesitinérairesultérieurs.Leprincipede cettesélectionparlerésultatobtenuestappelé«loidel’effet».L’hypothèseestdoncséduisante:

l’actiondusujetintervientdanslesessais,celledumilieudanslessélections,etlaloidel’effet

maintientlerôledesbesoinsetdessatisfactionsquiencadrenttouteconduiteactive.

Bienplus,untelschémaexplicatifestdenatureàrendrecomptedelacontinuitéquirelieles habitudeslesplusélémentairesàl’intelligencelaplusévoluée:Claparèdeareprislesnotionsdu tâtonnement et du contrôle empirique après coup pour en faire le principe d’une théorie de l’intelligence,appliquéesuccessivementàl’intelligenceanimale,àl’intelligencepratiquedel’enfant etjusqu’auproblèmede«Lagenèsedel’hypothèse »enpsychologiedelapenséeadulte.Mais,dans lesnombreuxécritsdupsychologuegenevois,onassisteàuneévolutionsignificativedespremiers aux derniers, au point qu’à lui seul l’examen de ce développement constitue déjà une critique suffisantedelanotiondutâtonnement.

Claparèdecommencepar opposer l’intelligence–fonctionvicarianted’adaptationnouvelle–à l’habitude(automatisée)etàl’instinct,adaptationsauxcirconstancesquiserépètent.Or,commentse comporte le sujet en présence de circonstances nouvelles ? Des infusoires de Jennings jusqu’à l’homme(etausavantlui-même,enfacedel’imprévu),iltâtonne.Cetâtonnementpeutêtrepurement sensori-moteur ous’intérioriser sousformed’«essais»delapenséeseule,maissafonctionest toujourslamême:inventerdessolutions,quel’expériencesélectionneraaprèscoup.

L’actecompletd’intelligencesupposeainsitroismomentsessentiels:laquestionquiorientela recherche,l’hypothèsequianticipelessolutions,etlecontrôlequilessélectionne.Seulementonpeut distinguer deux formes d’intelligence, l’une pratique (ou « empirique »), l’autre réfléchie (ou «systématique»).Danslapremière,laquestionseprésentesouslesespècesd’unsimplebesoin, l’hypothèse, d’un tâtonnement sensori-moteur, et le contrôle, d’une pure suite d’échecs ou de réussites.C’estdanslasecondequelebesoinseréfléchitenquestion,queletâtonnements’intériorise enrecherchesd’hypothèsesetquelecontrôleanticipelasanctiondel’expérienceparlemoyend’une «consciencedesrelations»,suffisantàécarterleshypothèsesfaussesetàretenirlesbonnes.

Tel était le cadre de la théorie, lorsque Claparède a abordé le problème de la genèse de l’hypothèse,enpsychologiedelapensée.Or,toutensoulignantlerôleévidentqueconservele tâtonnementdanslesformesdepenséelesplusévoluées,Claparèdeaétéconduit,parsaméthodede la«réflexionparlée»,ànepluslesitueraupointdedépartmêmedelarechercheintelligente,mais pour ainsidireenmarge,ouàl’avant-garde,etseulementlorsquelesdonnéesdépassenttropla compréhensiondusujet.Lepointdedépartluiparaîtaucontrairefournipar uneattitude,dontil n’avaitpasjusque-làrelevél’importance:enprésence des données duproblème,etune fois la rechercheorientéeparlebesoinoulaquestion(grâceàunmécanismeconsidéréd’ailleurscomme encore mystérieux), il y a d’abord compréhension d’un ensemble de relations par simple «implication».Ces«implications»peuventêtrejustesoufausses.Justes,ellessontconservéespar

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l’expérience. Fausses, elles sont contredites par cette dernière, et, alors, seulement, débute ce tâtonnement.Celui-ci n’intervient ainsi qu’à titre de surrogat ou de supplément, c’est-à-dire de conduitedérivéeparrapportauximplicationsinitiales.Letâtonnementn’estdoncjamaispur,conclut Claparède:ilestenpartiedirigéparlaquestionetlesimplications,etilnedevientréellementfortuit quedanslamesureoùlesdonnéesdébordentpartropcesschèmesanticipateurs. Enquoiconsistel’«implication»?C’esticiqueladoctrineprendsonsenslepluslargeetrejoint le problème de l’habitude autantque de l’intelligence elle-même.L’« implication » estau fond presquel’ancienne«association»despsychologuesclassiques,mais doubléed’unsentimentde nécessité émanant du dedans et non plus du dehors.Elle est la manifestation d’une « tendance

primitive»,endehorsdelaquellelesujetnesaurait,àaucunniveau,profiterdel’expérience(p.104).

Ellen’estpasdueàla«répétitiond’uncoupled’éléments»,maisaucontrairesourcedelarépétition dusemblable,et«prendnaissance déjà lors de la première rencontre des deux éléments de ce

couple»(p.105).L’expériencenepeutdoncquelarompreoulaconfirmer,etnelacréepas.Mais

c’estlorsquel’expérienceimposeunrapprochementquelesujetladoubled’uneimplication:ses racinesseraient,eneffet,àchercherdansla«loidecoalescence»deW.James(cetteloiparlaquelle Jamesexpliquaitprécisémentl’association!):«laloidecoalescenceengendrel’implicationsurle

plandel’actionetlesyncrétismesurleplandelareprésentation»(p.105).Claparèdevaainsijusqu’à

interpréterleréflexeconditionnéparl’implication:lechiendePavlovsaliveausondelacloche, après avoir entendu celle-ci en même temps qu’il voyait sa nourriture, parce qu’alors le son «implique»lanourriture.

Cerenversementprogressifdelathéoriedutâtonnementmériteunexamenattentif.Àcommencer parunpointenapparencesecondaire,n’yaurait-ilpeut-êtrepaspseudo-problèmeàsedemanderde quelle manière la question ou le besoin orientent la recherche, comme s’ils existaient indépendammentdecetterecherche?Laquestionetlebesoinlui-mêmesont,eneffet,l’expressionde mécanismes déjà constitués au préalable, et qui se trouvent simplement en état de déséquilibre momentané:lebesoindetétersupposel’organisationachevéedesappareilsdesuccion,et,àl’autre extrême, des questions telles que « qu’est-ce que ? », « où ? », etc., sont l’expression de classifications,destructuresspatiales,etc.,déjàconstruitesentoutouenpartie(voirchap.II).Dès lors,leschèmequiorientelarechercheestceluidontl’existenceestdéjànécessairepourexpliquer l’apparitiondubesoinoudelaquestion:ceux-ci,commelarecherchedontilsmarquentlaprisede conscience,traduisentdoncunseulacted’assimilationduréelàceschème. Celadit,est-illégitimedeconcevoirl’implicationcommeunfaitpremier,àlafoissensori-moteur etintellectuel,sourcedel’habitudecommedelacompréhension?C’estd’abordàlacondition,bien entendu,denepasprendrecetermedanslesenslogiquedeliennécessaireentrejugements,mais danslesenstrèsgénérald’unrapportdenécessitéquelconque.Or,deuxéléments,vusensemblepour lapremièrefois,donnent-ilslieuàuntelrapport?Unchatnoirvuparunbébé,pourreprendreun exemple de Claparède, entraîne-t-il sans plus, lors de sa première perception, le rapport« chat impliquenoir»?Silesdeuxélémentssontréellementvuspourlapremièrefois,sansanalogiessi anticipations,ilssontassurémentdéjàenglobésenuntoutperceptif,enuneGestalt,cequ’expriment sousuneautreformelaloidecoalescencedeJamesoulesyncrétismeinvoquéparClaparède.Qu’ily aitlàplusqu’uneassociation,celaestencoreclair,danslamesureoùletoutrésulte,nonpasdela réuniondesdeuxélémentsd’abordperçuschacunàpart,maisbiendeleur fusionimmédiatepar structurationd’ensemble.Seulementcen’estpasunliendenécessité:c’estledébutd’unschème possible, mais qui n’engendrera des rapports sentis comme nécessaires qu’à la condition de se

constitueràtitredeschèmeréel,parunetranspositionouunegénéralisation(doncuneapplicationà denouveauxéléments),brefendonnantlieuàuneassimilation.C’estl’assimilationquiestdoncàla sourcedecequeClaparèdeappellel’implication:àparlerschématiquement,lesujetn’aboutiradonc pasaurapport«Aimpliquex»lorsdupremierAperçuaveclaqualitéx,maisilseraconduitau rapport«A impliquex»pourautantqu’ilassimileraA auschème(A),ceschèmeétantprécisément crééparl’assimilationA =A.Lechienquisaliveenvoyantsanourriturenesaliveraainsiausonde laclocheques’ill’assimile,àtitred’indiceoudepartiedel’actetotal,auschèmedecetteaction. Claparèdeabienraisondedirequecen’estpaslarépétitionquiengendrel’implication,maisc’estau cours de la répétition seule qu’elle apparaît, parce que l’implication est le produit interne de l’assimilationquiassurelarépétitiondel’acteextérieur. Or,cetteinterventionnécessairedel’assimilationrenforceencorelesréservesqueClaparèdeaété lui-mêmeconduitàformuler quantaurôlegénéraldutâtonnement.D’abord,ilvadesoiquele tâtonnement, lorsqu’il se présente, ne sauraits’expliquer en termes mécaniques.Mécaniquement, c’est-à-diredansl’hypothèsed’unsimplefrayage,leserreursdevraientsereproduireautantqueles essaiscouronnésdesuccès.Siteln’estpaslecas,c’est-à-diresila«loidel’effet»joue,c’estque lorsdesrépétitionslesujetanticipeseséchecsetsesréussites.Autrementdit,chaqueessaiagitsurle suivantnonpascommeuncanalouvrantlavoieàdenouveauxmouvements,maiscommeunschème permettant d’attribuer des significations aux essais ultérieurs. Le tâtonnement n’exclut donc nullementl’assimilation.

Maisilyaplus.Lespremiersessaiseux-mêmessontdifficilementréductiblesàunsimplehasard. D.K.Adamstrouvedanslesexpériencesdelabyrinthedesmouvementsd’embléeorientés.W.Dennis, puis J. Dashiell insistent sur la continuation des directions initialement adoptées. Tolman et Krechewskyparlentmêmed’«hypothèses»pour décrirelesmouvementsdesrats,etc.D’oùles importantes interprétations auxquelles ont été conduits C.Hull et C.E.Tolman.Hull insiste sur l’opposition des modèles psychiques impliquant moyens et buts et des modèles mécaniques de frayage:alorsqu’encesdernierslalignedroites’impose,lespremiersdisposentd’unnombrede cheminspossiblesd’autantplusgrandquel’acteestpluscomplexe.Celarevientàdireque,dèsle niveaudesconduitessensori-motricesfaisanttransitionentrel’apprentissageetl’intelligence,ilfaut fairelapartdecequideviendral’«associativité»desopérationsdansleurs«groupements»finaux (chap.II).QuantàTolman,ilmetenévidencelerôledelagénéralisationdanslaformationdes habitudeselles-mêmes:c’estainsiqu’enprésenced’unnouveaulabyrinthe,différentdeceluique connaîtl’animal,celui-ciperçoitdesanalogiesd’ensembleetappliqueàcenouveaucaslesconduites qui lui ont réussi dans le précédent (itinéraires particuliers).Il y a donc toujours structuration d’ensemble,maislesstructuresenjeunesontpaspourTolmandesimples«formes»ausensdela théoriedeKœhler:cesontdesSign-Gestalt,c’est-à-diredesschèmespourvusdesignifications.Ce doublecaractèregénéralisableetsignificatifdesstructuresenvisagéesparTolmanmontreassezqu’il s’agitdecequenousappelonsdesschèmesd’assimilation. Ainsi,del’apprentissageélémentairejusqu’àl’intelligence,l’acquisitionsembleimpliquer une activitéassimilatrice,aussinécessaireàlastructurationdesformeslespluspassivesdel’habitude (conduitesconditionnéesettransferts-associatifs)qu’audéploiementdesmanifestationsvisiblement actives (tâtonnements orientés). À cet égard, le problème des rapports entre l’habitude et l’intelligenceestbienparallèleàceluidesrapportsentrecelle-cietlaperception.Demêmeque l’activitéperceptiven’estpasidentiqueàl’intelligence,maislarejointsitôtqu’elleselibèredela centrationsurl’objetimmédiatetactuel,demêmel’activitéassimilatricequiengendreleshabitudes

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neseconfondpasavecl’intelligence,maisaboutitàcelle-cisitôtquelessystèmessensori-moteurs

irréversiblesetd’unseultenantsedifférencientetsecoordonnentenarticulationsmobiles.Aureste,

laparentédecesdeuxsortesd’activitésélémentairesestévidente,puisqueperceptionsetmouvements

habituelssonttoujoursindissociablementréunisenschèmesd’ensembleetquele«transfert»ou

généralisationpropreàl’habitudeestl’exactéquivalentdansl’ordremoteurdela«transposition»

surleplandesfiguresspatiales,tousdeuxsupposantlamêmeassimilationgénéralisatrice.

L’assimilationsensori-motriceetlanaissancedel’intelligencechezl’enfant

Cherchercommentnaîtl’intelligence,àpartirdel’activitéassimilatricequiengendreauparavant les habitudes, c’est montrer comment cette assimilation sensori-motrice se réalise en structures toujoursplusmobilesetd’applicationtoujoursplusétendue,àpartirdupointoùlaviementalese dissociedelavieorganique. Or,dèslesmontageshéréditaires,onassiste,àcôtédel’organisationinterneetphysiologiquedes réflexes,àdeseffetscumulatifsdel’exerciceetàdesdébutsderecherche,quimarquentlespremières distances,dansl’espaceetdansletemps,aumoyendesquellesnousavonsdéfinila«conduite»(chap. I).Unnouveau-nénourriàlacuilleraurapeine,ensuite,àprendrelesein.Lorsqu’iltètedèsledébut, sonhabiletécroîtrégulièrement;placéàcôtédumamelon,ilchercheralabonnepositionetla trouveratoujoursplusrapidement.Suçantn’importequoi,ilrejetteracependantviteundoigt,mais conserveralesein.Entrelesrepas,ilsuceraàvide,etc.Cesobservationsbanalesmontrentque,déjàà l’intérieurduchampclosdesmécanismesrégléshéréditairement,ilsurgitundébutd’assimilation reproductrice d’ordre fonctionnel (exercice), d’assimilation généralisatrice ou transpositive (extensionduschèmeréflexeàdenouveauxobjets)etd’assimilationrécognitive(discriminationdes situations). C’estdanscecontextedéjàactifqueviennents’insérerlespremièresacquisitionsenfonctionde l’expérience(l’exerciceréflexeneconduisantpasencoreàuneacquisitionréelle,maisàunesimple consolidation).Qu’ils’agissed’unecoordinationenapparencepassive,tellequ’unconditionnement (par exemple un signal déclenchant une attitude anticipatrice de succion), ou d’une extension spontanée duchamp d’applicationdes réflexes (par exemple succion systématique du pouce par coordinationdesmouvementsdubrasetdelamainavecceuxdelabouche),lesformesélémentaires del’habitudeprocèdentd’uneassimilationd’élémentsnouveauxauxschèmesantérieurs,quisonten l’espèce des schèmes réflexes.Mais il importe de saisir que l’extension du schème réflexe par l’incorporationdel’élémentnouveauentraînepar celamêmelaformationd’unschèmed’ordre supérieur (l’habitude comme telle), lequel s’intègre donc le schème inférieur (le réflexe). L’assimilationd’unélémentnouveauàunschèmeantérieurimpliquedoncenretourl’intégrationde celui-cienunschèmesupérieur.

Cependant, il va de soi qu’au niveau de ces premières habitudes on ne sauraitencore parler d’intelligence.Comparéeauxréflexes,l’habitudeprésenteunchampd’applicationàdistancesplus grandes,dansl’espaceetdansletemps.Mais,mêmeélargis,cespremiersschèmessontencored’un seultenant,sansmobilitéinternenicoordinationlesunsaveclesautres.Lesgénéralisationsdontils sont susceptibles ne sont encore que des transferts moteurs comparables aux transpositions perceptiveslesplussimples,et,malgréleurcontinuitéfonctionnelleaveclesétapessuivantes,rienne permetencoredelescomparerparleurstructureàl’intelligenceelle-même.

Lors d’untroisième niveau,par contre,qui débute avec la coordinationde la visionetde la

préhension(entre3et6mois,ordinairementvers4,6),denouvellesconduitessurgissent,quifont

transitionentrel’habitudesimpleetl’intelligence.Supposonsunbébédanssonberceau,latoiture relevéeetd’oùpendenttouteunesériedehochets,ainsiqu’uncordonlibre:l’enfantsaisitcelui-ciet ébranlealors,sanss’yattendreni riencomprendredudétail desrelationsspatialesoucausales, l’ensembledudispositif.Surprispar lerésultat,il recherchelecordonetrecommenceletoutà plusieursreprises.J.M.Baldwinaappelé«réactioncirculaire»cettereproductionactived’unrésultat obtenu une première fois par hasard. La réaction circulaire est ainsi un exemple typique d’assimilationreproductrice.Lepremier mouvementexécuté,suivi desonrésultat,constitueune actiontotale,quicréeunbesoinnouveausitôtlesobjets,surlesquelselleporte,revenusàleurétat initial:ceux-cisontalorsassimilésàl’actionprécédente(promuepourautantaurangdeschème),ce quidéclenchesareproduction,etainsidesuite.Or,cemécanismeestidentiqueàceluiquisetrouve déjàaupointdedépartdeshabitudesélémentaires,saufqu’encecaslaréactioncirculaireportesurle corpspropre(appelonsdoncréactioncirculaire primaire celle duniveauprécédent,telle que le schèmedesucersonpouce),tandisquedorénavant,grâceàlapréhension,elleportesurlesobjets extérieurs(appelonsréactioncirculairesecondairecesconduitesrelativesauxobjets,toutennous rappelantqu’ilsnesontnullementencoresubstantifiésparl’enfant).

Laréactioncirculairesecondaireparticipedoncencore,ensonpointdedépart,desstructures propresauxsimpleshabitudes.Conduitesd’unseultenant,quiserépètentenbloc,sansbutposé d’avanceetavecutilisationdeshasardssurgisencoursderoute,ellesn’ont,eneffet,riend’unacte completd’intelligence,etilfautsegarderdeprojeterdansl’espritdusujetlesdistinctionsquenous ferionsàsaplaceentreunmoyeninitial(tirerlecordon)etunbutfinal(secouerlatoiture),ainsique deluiattribuerlesnotionsd’objetetd’espacequenouslionsàunesituation,pourluiinanalyséeet globale.Néanmoins,sitôtlaconduitereproduitequelquesfois,ons’aperçoitqu’elleprésenteune double tendance vers la désarticulation et la réarticulation interne de ses éléments, et vers la généralisationoulatranspositionactiveenprésencedenouvellesdonnées,sansrelationdirecteavec lesprécédentes.Surlepremierpoint,onconstate,eneffet,qu’aprèsavoirsuivilesévénementsdans l’ordrecordon–ébranlement–hochets,laconduitedevientsusceptibled’undébutd’analyse:lavue deshochetsimmobilesetenparticulierladécouverted’unnouvelobjetquel’onvientdesuspendre autoitvadéclencherlarechercheducordon.Sansqu’ilyaitencorelàdevraieréversibilité,ilest clairqu’ilyaprogrèsdanslamobilité,etqu’ilyapresquearticulationdelaconduiteenunmoyen (reconstituéaprèscoup)etunbut(poséaprèscoup).D’autrepart,sil’onmetl’enfantenprésence

d’unesituationtoutenouvelle,tellequelespectacled’unmouvementsituéà2-3mdelui,oumême

l’auditiond’unsonquelconquedanslachambre,ilarrivequ’ilchercheettirelemêmecordon, comme pour faire continuer à distance le spectacle interrompu.Or,cette nouvelle conduite (qui confirmebienl’absencedecontactsspatiauxetdecausalitéintelligible)constitueassurémentundébut de généralisation proprement dite. Tant l’articulation interne que cette transposition externe du schèmecirculaireannoncentainsil’apparitionprochainedel’intelligence.

Lorsd’unquatrièmeniveau,leschosesseprécisenteneffet.Àpartirde8-10mois,lesschèmes

construits par réactions secondaires, au cours du stade précédent, deviennent susceptibles de se coordonnerentreeux,lesunsétantutilisésàtitredemoyensetlesautresassignantunbutàl’action. C’estainsique,poursaisirunobjectifplacéderrièreunécranquilemasqueentoutouenpartie, l’enfantvad’abordécarter l’écran(enutilisantlesschèmesdesaisir oudefrapper,etc.),puisil s’emparedel’objectif.Dorénavant,parconséquent,lebutestposéavantlesmoyens,puisquelesujet

a l’intention de saisir l’objectif avant d’avoir celle de déplacer l’obstacle, ce qui suppose une articulationmobiledesschèmesélémentairescomposantleschèmetotal.D’autrepart,lenouveau schème total devient susceptible de généralisations bien plus larges que précédemment. Cette mobilité,jointeàceprogrèsdanslagénéralisation,semarquentenparticulierdanslefaitque,en présence d’un objet nouveau, l’enfant essaie successivement les derniers schèmes acquis antérieurement (saisir, frapper, secouer, frotter, etc.), ces derniers étant donc utilisés à titre de conceptssensori-moteurs,sil’onpeutdire,commesilesujetcherchaitàcomprendrel’objetnouveau parl’usage(àlamanièredes«définitionsparl’usage»quel’onretrouverabienplustardsurleplan verbal). Lesconduitesdecequatrièmeniveautémoignentainsid’undoubleprogrèsdanslesensdela mobilité,etdel’extensionduchampd’applicationdesschèmes.Cestrajetsparcourusparl’action, maisaussiparlesanticipationsetreconstitutionssensori-motrices,entrelesujetetlesobjets,nesont plus comme aux stades précédents des trajets directs et simples : rectilignes comme dans la perception,oustéréotypésetàsensuniquecommedanslesréactionscirculaires.Lesitinéraires commencentàvarieretl’utilisationdesschèmesantérieursàparcourirdesdistancesplusgrandes dansletemps.C’estcequicaractériselaconnexiondesmoyensetdesbuts,désormaisdifférenciés,et c’estpourquoil’onpeutcommenceràparlerd’intelligencevéritable.Maisoutrelacontinuitéquila relieauxconduitesprécédentes,ilfautremarquerlalimitationdecetteintelligencenaissante:pas d’inventions,nidedécouvertedemoyensnouveaux,etsimpleapplicationdesmoyensconnusaux circonstancesimprévues.

Deux acquisitions caractérisent le niveau suivant, toutes deux relatives à l’utilisation de l’expérience.Lesschèmesd’assimilationdécritsjusqu’icisontnaturellementaccommodésdefaçon continue aux données extérieures.Mais cette accommodation estpour ainsi dire subie plus que recherchée:lesujetagitselonsesbesoinsetcetteactions’accordeavecleréelourencontredes résistances qu’elle cherche à tourner. Les nouveautés qui surgissent fortuitement, ou bien sont négligées,oubiensontassimiléesàdesschèmesantérieursetreproduitesparréactioncirculaire.Il vientaucontraireunmomentoùlanouveautéintéressepourelle-même,cequisupposeassurément unéquipementsuffisantdeschèmespourquesoientpossibleslescomparaisonsetquelefaitnouveau soitassezsemblableauconnupourintéresseretassezdifférentpouréchapperàlasaturation.Les réactionscirculairesconsisterontalorsenunereproductiondufaitnouveau,maisavecvariationset expérimentationactive,destinéesàendégager précisémentlespossibilitésnouvelles.Ayantainsi découvertlatrajectoiredechuted’unobjet,l’enfantchercheraàlelancerdedifférentesfaçonsoude points de départ distincts. On peut appeler « réaction circulaire tertiaire » cette assimilation reproductriceavecaccommodationdifférenciéeetintentionnelle.

Dèslors,quanddesschèmesserontcoordonnésentreeuxàtitredemoyensetdebuts,l’enfantne seborneraplusàappliquerlesmoyensconnusauxsituationsnouvelles:ildifférencieracesschèmes servantdemoyens,par unesortederéactioncirculairetertiaire,etenviendrapar conséquentà découvrirdesmoyensnouveaux.C’estdecettemanièrequesontélaboréesunesériedeconduites, dontpersonnenecontestelecaractèred’intelligence:ameneràsoil’objectifparl’intermédiairedu supportsurlequelilestsitué,d’uneficelleenconstituantleprolongementoumêmed’unbâtonutilisé àtitred’intermédiaireindépendant.Mais,sicomplexequesoitcettedernièreconduite,ilfautbien comprendreque,danslescasordinaires,ellenesurgitpasexabrupto,etsetrouveaucontraire préparéepartouteunesuitederelationsetdesignificationsduesàl’activitédesschèmesantérieurs:

lerapportdemoyensàbut,lanotiond’unobjetpeutenmettreunautreenmouvement,etc.La

conduitedusupportestàcetégardlaplussimple:nepouvantatteindrel’objectifdirectement,lesujet accrochelesobjetssituésentredeux(letapissurlequelestposélejouetdésiré,etc.).Lesmouvements que la préhension du tapis impriment à l’objectif demeurent sans signification aux niveaux précédents ; en possession des rapports nécessaires, le sujet comprend au contraire d’emblée l’utilisationpossible dusupport.Onsait,en de tels cas, le vrai rôle dutâtonnementdans l’acte d’intelligence;àlafoisdirigéparleschèmequiassigneunbutàl’action,etparleschèmechoisià titredemoyeninitial,letâtonnementestenoutresanscesseorienté,aucoursdesessaissuccessifs, par les schèmes susceptibles de donner une signification aux événements fortuits, ainsi utilisés intelligemment. Le tâtonnement n’est donc jamais pur, mais ne constitue que la marge d’accommodationactivecompatibleaveclescoordinationsassimilatricesquiconstituentl’essentiel del’intelligence.

Enfin,unsixièmeniveau,quioccupeunepartiedelasecondeannée,marquel’achèvementde l’intelligencesensori-motrice:aulieuquelesmoyensnouveauxsoientexclusivementdécouvertspar expérimentation active, comme au niveau précédent, il peut y avoir dorénavant invention, par coordination,intérieureetrapide,deprocédésnonencoreconnusdusujet.C’estàcederniertype

qu’appartiennentlesfaitsderestructurationbrusquedécritsparKœhlersurleschimpanzésetl’Aha-

ErlebnisdeK.Bühler,ousentimentdecompréhensionsoudaine.Chezdesenfantsquin’ontpaseu l’occasiond’expérimentersurdesbâtonsavant,ilarriveainsiquelepremiercontactavecunbâton déclenche la compréhension de ses rapports possibles avec l’objectif à atteindre, et cela sans tâtonnementréel.Ilsemble,d’autrepart,évidentquecertainsdessujetsdeKœhlerontinventél’usage dubâtonpourainsidiresoussesyeuxetsansexerciceantérieur.

Legrandproblèmeestalorsdesaisirlemécanismedecescoordinationsintérieures,quisupposent àlafoisl’inventionsanstâtonnementetuneanticipationmentalevoisinedelareprésentation.Nous avonsdéjàvucommentlathéoriedelaFormeexpliquelachosesansseréférer àl’expérience acquiseetparunesimplerestructurationperceptive.Mais,chezlebébé,ilestimpossibledenepas voirdanslescomportementsdecesixièmestadel’achèvementdetoutledéveloppementcaractérisant les cinq étapes précédentes. Il est clair, en effet, qu’une fois habitué aux réactions circulaires tertiaires,etauxtâtonnementsintelligentsquiconstituentunevraieexpérimentationactive,l’enfant devienttôtoutardcapabled’uneintériorisationdecesconduites.Lorsque,cessantd’agirenprésence desdonnéesduproblème,lesujetparaîtréfléchir(undenosenfants,aprèsavoirtâtonnésanssuccès pour agrandir l’ouverture d’une boîte d’allumettes, interromptson action, regarde la fente avec attention,puisouvreetfermesaproprebouche),toutsembleindiquerqu’ilcontinuedechercher, mais par essais intérieurs ou actions intériorisées (les mouvements imitatifs de la bouche, dans l’exemplequiprécède,sontunindicetrèsnetdecettesortederéflexionmotrice).Quesepasse-t-il

alorsetcommentexpliquerl’inventionenquoiconsistelasolutionsoudaine?Lesschèmessensori-

moteursdevenussuffisammentmobilesetcoordonnablesentreeuxdonnentlieuàdesassimilations réciproquesassezspontanéespourqu’ilnesoitplusbesoindetâtonnementseffectifsetassezrapides pourdonnerl’impressionderestructurationsimmédiates.Lacoordinationinternedesschèmesserait doncàlacoordinationextérieuredesniveauxprécédentscommelelangageintérieur,simpleesquisse intérioriséeetrapidedelaparoleeffective,estaulangageexterne. Mais la spontanéité et la vitesse plus grande de la coordination assimilatrice entre schèmes suffisent-ellesàexpliquerl’intériorisationdesconduites,ouundébutdereprésentationseproduit-il déjà au présentniveau, annonçantainsi le passage de l’intelligence sensori-motrice à la pensée proprementdite?Indépendammentdel’apparitiondulangage,quel’enfantcommenceàacquérirà

ces âges (mais qui faitdéfautaux chimpanzés pourtantaptes à des inventions remarquablement

intelligentes), il est deux sortes de faits qui, à ce sixième stade, témoignent d’une ébauche de représentation, mais d’une ébauche ne dépassant guère le niveau de la représentation assez

rudimentairepropreauxchimpanzés.D’unepart,l’enfantdevientcapabled’imitationdifférée,c’est-

à-dired’unecopiesurgissantpourlapremièrefoisaprèsladisparitionperceptivedumodèle:or,que l’imitation différée dérive de la représentation imagée, ou qu’elle en soit cause, elle lui est assurémentliéedeprès(nousreprendronsceproblèmeauchap.V).D’autrepart,danslemême temps,l’enfantparvientàlaformelaplusélémentairedujeusymbolique,consistantàévoquerau moyenducorpspropreuneactionétrangèreaucontexteactuel (par exemple,fairesemblantde dormirpours’amuser,toutenétanttrèséveillé).Icidenouveauapparaîtunesorted’imagejouéeet doncmotrice,maisdéjàpresquereprésentative.Cesimagesenactionpropresàl’imitationdifféréeet ausymboleludiquenaissantn’interviennent-elles pas,àtitredesignifiants,dans lacoordination intérioriséedesschèmes?C’estcequesemblemontrerl’exemplecitéàl’instantdel’enfantquiimite delabouchel’agrandissementdelafentevisible,suruneboîtequ’ilchercheeffectivementàouvrir.

Laconstructiondel’objetetdesrapportsspatiaux

Onvientdeconstaterlaremarquablecontinuitéfonctionnellequirelielesstructuressuccessives construites par l’enfant à partir de la formation des habitudes élémentaires jusqu’aux actes d’inventions spontanées et soudaines caractérisant les formes les plus élevées de l’intelligence sensori-motrice.Laparentédel’habitudeetdel’intelligencedevientainsi manifeste,toutesdeux procédant, mais à des niveaux distincts, de l’assimilation sensori-motrice.Il reste maintenant à rejoindreceque nous disions plus haut(chap.III) de la parenté entre l’intelligence etl’activité perceptive,toutesdeuxs’appuyantégalementsur l’assimilationsensori-motrice,etàdesniveaux distincts:l’un,auquel cetteassimilationengendrelatranspositionperceptive(procheparentedu transfertdesmouvementshabituels),etl’autrequiestcaractériséparlagénéralisationspécifiquement intelligente.

Or,rienn’estplus propre à mettre enévidence les liens,à la fois si simples enleur source communeetsicomplexesenleursdifférenciationsmultiples,delaperception,del’habitudeetde l’intelligence,qued’analyserlaconstructionsensori-motricedesschèmesfondamentauxdel’objetet del’espace(d’ailleursindissociablesdelacausalitéetdutemps).Cetteconstructionest,eneffet, étroitementcorrélativedudéveloppementquenousvenonsderappelerdel’intelligencepréverbale. Mais,d’autrepart,ellerequiertàunhautdegréuneorganisationdestructuresperceptives,etde structuresentièrementsolidairesdelamotricitédéployéeenhabitudes.

Qu’est-ce,eneffet,queleschèmedel’objet?C’est,pour unepartessentielle,unschèmede l’intelligence:avoirlanotiondel’objet,c’estattribuerlafigureperçueàunsupportsubstantiel,tel quelafigureetlasubstancedontelleestainsil’indicecontinuentd’exister endehorsduchamp perceptif.La permanence de l’objet, envisagé sous cet angle, est non seulement un produit de l’intelligence,maisconstituemêmelapremièredecesnotionsfondamentalesdeconservation,dont nousverronsledéveloppementauseindelapensée(chap.V).Mais,parlefaitqu’ilseconserveet qu’ilseréduitmêmeàcetteconservationcommetelle,l’objetsolide(leseulàconsidéreraudébut) conserveaussisesdimensionsetsaforme:or,laconstancedesformesetdelagrandeur estun schèmerelevantdelaperceptionaumoinsautantquedel’intelligence.Enfin,ilvadesoique,tant souslesespècesdelaconstanceperceptivequesouscellesdelaconservationau-delàdesfrontières

duchampperceptifactuel,l’objetestliéàuneséried’habitudesmotrices,àlafoissourceseteffetsde

laconstructiondeceschème.Onvoitainsicombienilestdenatureàéclairerlesvraisrapportsentre

l’intelligence,laperceptionetl’habitude.

Or,commentseconstruitleschèmedel’objet?Auniveauduréflexe,iln’yaassurémentpas

d’objets,leréflexeétantuneréponseàunesituation,etnilestimulusnil’actedéclenchénesupposent

autrechosequedesqualitésattribuéesàdestableauxperceptifs,sanssubstratsubstantielnécessaire:

lorsquelenourrissonchercheetretrouvelesein,iln’estpasbesoinqu’ilenfasseunobjet,etla situationprécisedelatétée,ainsiquelapermanencedespostures,suffisent,sansinterventionde schèmespluscomplexes,àrendrecomptedecescomportements.Auniveaudespremièreshabitudes, larécognitionn’impliquepasnonplusl’objet,carreconnaîtreuntableauperceptifnesupposeaucune croyancequantàl’existencedel’élémentperçu,endehorsdesperceptionsetrécognitionsactuelles; d’autrepartl’appelparlecriàunepersonneabsenterequiertsimplementl’anticipationdesonretour possible,à titre de tableau perceptif connu, et non pas la localisation spatiale, dans une réalité organisée,decettepersonneentantqu’objetsubstantiel.Parcontre,suivredesyeuxunefigureen mouvementetcontinueràchercheraumomentdesadisparition,tournerlatêtepourvoirdansla direction d’un son, etc., constituent des débuts de permanence pratique, mais uniquement liés à l’actionencours:cesontdesanticipationsperceptivo-motricesetdesattentes,maisdéterminéespar laperceptionetlemouvementimmédiatementantérieurs,etnullementencoredesrecherchesactives distinctesdumouvementdéjàesquissé,oudéterminéparlaperceptionactuelle.

Aucoursdutroisièmestade(réactionscirculairessecondaires),lefaitquel’enfantdevientcapable desaisircequ’ilvoitpermetdecontrôlercesinterprétations.SelonCh.Bühler,lesujetdeceniveau parvientàenleverunlingedontonrecouvresonvisage.Maisnousavonspumontrerqu’aumême stadel’enfantnecherchenullementàécarterunlingeposésurl’objetdesesdésirs,etcelamême quandiladéjàesquisséunmouvementdepréhensionàl’égarddel’objectifencorevisible:ilse conduitdonccommesil’objetserésorbaitdanslelingeetcessaitd’existeraumomentprécisoùil sortduchampperceptif;ouencore,cequirevientaumême,ilnepossèdeaucuneconduitelui permettantderechercher,parl’action(enleverl’écran)ouparlapensée(imaginer),l’objetdisparu. Cependant,àceniveauplusqu’auprécédent,ilattribueàl’objectifd’uneactionencoursunesortede permanencepratiqueoudecontinuationmomentanée:revenir àunjouetaprèsavoir étédistrait (réactioncirculairedifférée),anticiperlapositiondel’objetencasdechute,etc.Maisalorsc’est l’actionquiconfèreuneconservationmomentanéeàl’objet,etcelui-cicessedelaposséderaprèsla findel’actionencours.

Parcontre,auquatrièmestade(coordinationdesschèmesconnus),l’enfantcommenceàrechercher l’objetderrièreunécran,cequi constitueledébutdesconduitesdifférenciéesrelativesàl’objet disparu, et par conséquent le commencement de la conservation substantielle.Mais on observe souvent alors une réaction intéressante montrant que cette substance naissante n’est pas encore individualisée,etparconséquentdemeureliéeàl’actioncommetelle:sil’enfantchercheunobjeten A(parexemplesousuncoussinsituéàsadroite)etqu’ondéplacesoussesyeuxlemêmeobjetenB (autrecoussin,maisàsagauche),ilretourned’abordenAcommesil’objetdisparuenBallaitse retrouver dans sa position initiale ! Autrement dit, l’objet est encore solidaire d’une situation d’ensemblecaractériséeparl’actionquivientderéussir,etnecomportetoujoursniindividualisation substantiellenicoordinationdesmouvementssuccessifs.

Aucinquièmestade,ceslimitationsdisparaissent,saufdanslecasoùunereprésentationdetrajets

invisiblesestnécessaireàlasolutionduproblème,etausixièmestadecetteconditionmêmen’est

plusrédhibitoire. Ilestdoncévidentque,préparéeparlacontinuationdesmouvementsusuels,laconservationde l’objetestleproduitdescoordinationsdeschèmes,enquoiconsistel’intelligencesensori-motrice. D’abord prolongement des coordinations propres à l’habitude, l’objet est donc construit par l’intelligenceelle-même,dontilconstituelepremierinvariant:invariantnécessaireàl’élaboration del’espace,delacausalitéspatialiséeet,d’unemanièregénérale,àtouteslesformesd’assimilation dépassantlechampperceptifactuel. Mais,sicesconnexionsavecl’habitudeetl’intelligencesontévidentes,lesrelationsdel’objetavec lesconstancesperceptivesdelaformeetdelagrandeur nelesontpasmoins.Autroisièmedes niveauxdistinguésprécédemment,unenfantàquil’onprésentesonbiberonàl’enversessaiedesucer lefonddeverres’ilnevoitpas,del’autrecôté,latétinedecaoutchouc.S’illavoit,illeretourne (preuvequ’iln’yapasd’obstacled’ordremoteur);maissi,aprèsavoirsucélemauvaisbout,il regardel’ensembledubiberon(qu’onluiprésenteverticalement),puisassisteàsarotation,ilne parvientquandmêmepasàleretourner,sitôtlatétineredevenueinvisible:latétineluisembledonc s’êtrerésorbéedansleverre,saufs’illavoit.Cecomportement,typiquedelanon-conservationde l’objet,entraîneainsi unenon-conservationdespartiesmêmesdubiberon,c’est-à-dire une non- conservationdelaforme.Austadesuivant,aucontraire,encorrélationaveclaconstructiondel’objet permanent,lebiberonestd’embléeretourné,etestdoncperçucommeuneformequidemeureen grosconstantemalgrésesrotations.Or,àcemêmeniveau,onvoitaussil’enfants’intéresser,en déplaçantlentementsatête,auxchangementsdeformedel’objetsousl’influencedelaperspective.

Quantàlaconstancedesgrandeurs,dontBrunswickavérifiérécemmentl’absencedurantles premiersmois,elles’élaboreaussiaucoursduquatrièmeetsurtoutducinquièmestade.Onvoit souventainsilebébééloigneretrapprocherdesesyeuxunobjetqu’iltient,commepourenétudier les changements de grandeur en fonction de la profondeur. Il y a donc une corrélation entre l’élaborationdecesconstancesperceptivesetlaconservationintelligentedel’objet. Or,ilestfaciledesaisirlerapportunissantcesdeuxsortesderéalités.Silesconstancessontbien leproduitdetransports,detranspositions,etdeleursrégulations,ilestclairquecesmécanismes régulateursrelèventdelamotricitéautantquedelaperception.Lesconstancesperceptivesdela formeetdelagrandeurseraientainsiassuréesparuneassimilationsensori-motrice«transportant» outransposantlesrapportsenjeulorsdesmodificationsdepositionoudel’éloignementdesobjets perçus,demêmequeleschèmedel’objetpermanentseraitdûàuneassimilationsensori-motrice, provoquantlarecherchedel’objet,unefoissortiduchampdelaperception,etluiattribuantdoncune conservationissuedelacontinuationdesactionspropres,puisprojetéeenpropriétésextérieures.On peutdoncadmettrequecesontlesmêmesschèmesd’assimilationquirèglent,par«transports»et transpositions,laconstancedesformesetgrandeursdel’objetperçu,etquidéterminentsarecherche lorsqu’ilcessedel’être:ceseraitdoncparcequel’objetestperçuconstantqu’ilestrecherchéaprès sadisparition,etceseraitparcequ’ildonnelieuàunerechercheactivelorsqu’iln’estplusperceptible qu’ilestperçuconstantlorsqu’illeredevient.Lesdeuxaspectsd’activitéperceptiveetd’intelligence sont,eneffet,beaucoupmoinsdifférenciéssurleplansensori-moteurquecen’estlecasentrela perceptionetl’intelligenceréflexive,puisquecelle-cis’appuiesurdessignifiantsconsistantenmots ouenimages,tandisquel’intelligencesensori-motricenes’appuiequesur lesperceptionselles- mêmesetsurlesmouvements.

On peut donc concevoir l’activité perceptive, en général aussi bien que dans l’exemple des constances,commeétantl’undesaspectsdel’intelligencesensori-motriceelle-même:aspectlimité

aucasoùl’objetentreenrelationsdirectesetactuellesaveclesujet,tandisquel’intelligencesensori-

motrice, en débordant le champ perceptif, anticipe et reconstitue les rapports à percevoir

ultérieurementouperçusantérieurement.L’unitédesmécanismesrelatifsàl’assimilationsensori-

motriceestainsicomplète,cequelathéoriedelaFormead’ailleurseuleméritedemettreen évidence,maiscequ’ilfautinterpréterdanslesensdel’activitédusujet,doncdel’assimilation,et nonpasdansceluideformesstatiquesimposéesindépendammentdudéveloppementmental. Maisunproblèmeapparaîtalors,dontladiscussionconduitàl’étudedel’espace.Lesconstances perceptivessontleproduitdesimplesrégulations,etl’onavu(chap.III)quel’absence,àtoutâge,de constancesabsoluesetl’existencedes«surconstances»adultesattestentlecaractèrerégulatoireet nonpasopératoiredusystème.Àplusforteraisonenest-ilainsidurantlesdeuxpremièresannées.La constructiondel’espacen’aboutit-ellepasaucontraireassezviteàunestructuredegroupementset même de groupes, conformément à l’hypothèse célèbre de Poincaré sur l’influence, psychologiquementpremière,du«groupedesdéplacements»? La genèse de l’espace, dans l’intelligence sensori-motrice, est dominée tout entière par l’organisationprogressivedesmouvements,etceux-citendenteffectivementversunestructurede «groupe ».Mais,contrairementà ce que pensaitPoincaré ducaractère apriori dugroupe des déplacements, celui-ci s’élabore graduellement en tant que forme d’équilibre finale de cette organisationmotrice:cesontlescoordinationssuccessives(composition),lesretours(réversibilité), lesdétours(associativité)etlesconservationsdepositions(identité)quiengendrentpeuàpeule groupeàtitred’équilibrenécessairedesactions.

Auniveaudesdeuxpremiersstades(réflexesethabitudesélémentaires),onnesauraitmêmepas parlerd’unespacecommunauxdiversdomainesperceptifs,carilyaautantd’espaces,hétérogènes entreeux,quedechampsqualitativementdistincts(buccal,visuel,tactile,etc.).C’estaucoursdu troisièmestadeseulementquel’assimilationréciproquedecesdiversespacesdevientsystématique, par le fait de la coordination de la vision avec la préhension.Or, au fur et à mesure de ces coordinations,onassisteàlaconstitutiondesystèmesspatiauxélémentaires,quiannoncentdéjàla compositionpropreaugroupe:c’estainsiqu’encasderéactioncirculaireinterrompue,lesujet revientaupointdedépartpour recommencer ;ensuivantduregardunmobilequiledépasseen vitesse(chute,etc.),lesujetrejointparfoisl’objectifpardesdéplacementsproprescorrigeantceuxdu mobileextérieur.

Maisilfautbiencomprendreque,àseplaceraupointdevuedusujetetnonpasseulementde l’observateurmathématicien,laconstructiond’unestructuredegroupesupposedeuxconditionsau moins:lanotiond’objetetladécentrationdesmouvementsparcorrectionetmêmeconversionde l’égocentrismeinitial.Ilestclair,eneffet,quelaréversibilitépropreaugroupesupposelanotion d’objet,etd’ailleursréciproquement,carretrouverunobjet,c’estsedonnerlapossibilitéd’unretour (pardéplacement,soitdel’objetlui-même,soitducorpspropre):l’objetn’estpasautrechoseque l’invariantdûàlacompositionréversibledugroupe.D’autrepart,commel’abienmontréPoincaré lui-même, la notion du déplacement comme tel suppose la différenciation possible entre les changementsd’état,sansretour,etleschangementsdepositionprécisémentcaractériséspar leur réversibilité(ouparleurcorrectionpossiblegrâceauxmouvementsducorpspropre).Ilestdonc évidentquesanslaconservationdesobjetsilnesauraityavoirde«groupe»,puisquealorstout apparaît«changementd’état»:l’objetetlegroupedesdéplacementssontdoncindissociables,l’un constituantl’aspectstatiqueetl’autrel’aspectdynamiquedelamêmeréalité.–Maisilyaplus:un mondesansobjetestununiverstelqu’iln’yaitaucunedifférenciationsystématiqueentrelesréalités

subjectivesetextérieures,unmondeparconséquent«adualistique»(J.M.Baldwin).Parlefaitmême, cetuniversseracentrésurl’actionpropre,lesujetrestantd’autantplusdominéparcetteperspective égocentriquequesonmoidemeurerainconscientdelui-même.Or,legroupesupposeprécisément l’attitude inverse : une décentration complète, telle que le corps propre se trouve situé à titre d’élémentparmilesautresdansunsystèmededéplacementspermettantdedistinguerlesmouvements dusujetdeceuxdesobjetseux-mêmes. Celadit,ilestclairqu’aucoursdespremiersstadesetdutroisièmelui-mêmeaucunedecesdeux conditionsn’estremplie:l’objetn’estpasconstitué,etlesespaces,puisl’espaceuniquequitendàles coordonner,demeurentcentréssurlesujet.Dèslors,mêmedanslescasoùilsembleyavoirretour (pratique)etcoordinationenformedegroupe,iln’estpasdifficilededissocierl’apparencedela réalité,celle-citémoignanttoujoursd’unecentrationprivilégiée.C’estainsiqu’unbébédutroisième niveau,voyantunmobilepasserselonladroiteAB,pourentrerenBderrièreunécran,nelecherche pasenC,àl’autreextrémitédel’écran,maisànouveauenA;etc.Lemobilen’estdoncpasencoreun «objet»indépendantparcourantunetrajectoirerectiligne,dissociéedusujet,maisilrestedépendant delapositionprivilégiéeAoùlesujetl’avulapremièrefois.Encequiconcernelarotation,onavu plushautl’exempledubiberonrenversé,quiestsucéàl’enversaulieud’êtreretourné,cequiattesteà nouveau le primat de la perspective égocentrique et l’absence de la notion d’objet expliquant l’absencede«groupe».

Aveclarecherchedesobjetsdisparusderrièrelesécrans (4 stade) débute l’objectivationdes coordinations,donclaconstructiondugroupesensori-moteur.Maislefaitmêmequelesujetnetient pascomptedesdéplacementssuccessifsdel’objectifetlerecherchesouslepremierdesécrans(voir plushaut)montreassezquecegroupenaissantdemeureenpartie«subjectif»,c’est-à-direcentrésur l’actionpropre,puisquel’objetreste lui aussi dépendantde cette dernière età mi-cheminde sa constructionspécifique.

Ce n’estqu’aucinquième niveau,c’est-à-dire lorsque l’objetestrecherché enfonctionde ses déplacementssuccessifs,quelegroupeestréellementobjectivé:lacompositiondesdéplacements, leurréversibilitéetlaconservationdelaposition(«identité»)sontacquises.Seulelapossibilitédes détours(«associativité»)manqueencore,fauted’anticipationssuffisantes,maisellesegénéraliseau coursdusixièmestade.Deplus,encorrélationaveccesprogrès,unensemblederelationsentreles objetseux-mêmessontconstruites,tellesquelesrapports«poséssur»,«àl’intérieur»ou«en dehors»,«enavant»ou«enarrière»(avecl’ordinationdesplansenprofondeurcorrélativedela constancedesgrandeurs),etc.

Il est donc permis de conclure que l’élaboration des constances perceptives de l’objet, par régulationssensori-motrices,vadepair aveclaconstructionprogressivedesystèmes également sensori-moteurs,maisdépassantledomaineperceptifettendantverslastructure–toutepratiqueet nonpasreprésentative,celavasansdire–degroupe.Pourquoidonclaperceptionelle-mêmene bénéficie-t-ellepaselleaussidecettestructureetendemeure-t-elleauniveaudesimplesrégulations? Laraisonenestmaintenantclaire:si«décentrée»qu’ellesoit,parrapportauxcentrationsinitiales duregardoudesonorganeparticulier,uneperceptionesttoujourségocentriqueetcentréesurun objetprésentenfonctiondelaperspectivepropredusujet.Deplus,legenrededécentrationqui caractériselaperception,c’est-à-diredecoordinationentrecentrationssuccessives,n’aboutitqu’à unecompositiond’ordrestatistique,doncincomplète(chap.III).Lacompositionperceptivenesaurait doncdépasserleniveaudecequenousappelionsàl’instantlegroupe«subjectif»,c’est-à-direun système centré en fonction de l’action propre, et susceptible tout au plus de corrections et de

e

régulations.Etcelarestevraimêmeauniveauoùlesujet,lorsqu’ildépasselechampperceptifpour

anticiperetreconstituerlesmouvementsetobjetsinvisibles,parvientàunestructureobjectivéede

groupedansledomainedel’espacepratiqueproche.

D’unemanièregénérale,nouspouvonsainsiconclureàl’unitéprofondedesprocessussensori-

moteursquiengendrentl’activitéperceptive,laformationdeshabitudesetl’intelligencepré-verbale ou pré-représentative elle-même.Celle-ci n’apparaîtdonc pointcomme un pouvoir nouveau, se superposantexabruptoàdesmécanismesantérieurstoutmontés,maisellen’estquel’expressionde cesmêmesmécanismeslorsque,dépassantlecontactactueletimmédiatavecleschoses(perception), ainsi que les connexions courtes et vite automatisées entre les perceptions et les mouvements (habitude),ilss’engagent,àdesdistancestoujoursplusgrandesetselondestrajetstoujoursplus complexes,danslavoiedelamobilitéetdelaréversibilité.L’intelligencenaissanten’estdoncquela formed’équilibremobileverslaquelletendentlesmécanismespropresàlaperceptionetàl’habitude, maisceux-cinel’atteignentqu’ensortantdeleurschampsinitiauxrespectifsd’application.Bienplus, dèscepremierpaliersensori-moteurdel’intelligence,celle-ciparvientdoncdéjààconstituer,dansle casprivilégiédel’espace,cettestructureéquilibréequ’estlegroupedesdéplacements,sousune formetoutepratiqueouempirique,ilestvrai,etnaturellementendemeurantsurleplantrèsrestreint del’espaceproche.Maisilvadesoiquecetteorganisation,ainsicirconscriteparleslimitationsde l’actionelle-même,neconstituepasencoreuneformedepensée.Toutledéveloppementdelapensée, del’apparitiondulangageàlafindelapetiteenfance,estaucontrairenécessairepour queles structuressensori-motricesachevées,etmêmecoordonnéessousformedegroupesempiriques,se prolongentenopérationsproprementdites,quiconstituerontoureconstituerontcesgroupementset lesgroupessurleplandelareprésentationetduraisonnementréflexif.

1V.Weizsäcker,DerGestaltkreis,1941.

2J.Piaget,LaNaissancedul’intelligencechezl’enfant,1936.

3A.Rey,«Lesconduitesconditionnéesducobaye»ArchivesdePsychologie,vol.25,1936,p.217-312.

4TheNatureofIntelligence,1923,p.91(passagetraduitparClaparèdein«Lagenèsedel’hypothèse»,p.42).

5ArchivesdePsychologie,vol.24,1933,p.1-155.

6VoirJ.Piaget,LaNaissancedel’intelligencechezl’enfant,chap.V,etP.Guillaume,LaFormationdeshabitudes,p.144-

154.

7P.Guillaume,LaFormationdeshabitudes,p.65-67.

TROISIÈMEPARTIE

LEDÉVELOPPEMENTDELAPENSÉE

V

L’élaborationdelapensée:intuitionetopérations

Nousavonsconstaté,aucoursd’unepremièrepartiedecetouvrage,quelesopérationsdela pensée atteignaient leur forme d’équilibre lorsqu’elles se constituaient en systèmes d’ensemble caractérisés par leur composition réversible (groupements ou groupes). Mais, si une forme d’équilibremarqueletermed’uneévolution,ellen’enexpliquenilesphasesinitialesnilemécanisme constructif.Lasecondepartienousapermisensuitedediscernerdanslesprocessussensori-moteurs le point de départ des opérations, les schèmes de l’intelligence sensori-motrice constituant l’équivalentpratiquedesconceptsetdesrelations,etleurcoordinationensystèmesspatio-temporels d’objetsetdemouvementsaboutissantmême,sousuneformeégalementtoutepratiqueetempirique, àlaconservationdel’objet,ainsiqu’àunestructurecorrélativedegroupe(legroupeexpérimental des déplacements, de H. Poincaré). Mais il est évident que ce groupe sensori-moteur constitue simplementunschèmedecomportement,c’est-à-direlesystèmeéquilibrédesdiversesmanières possiblesdesedéplacermatériellementdansl’espaceproche,etqu’iln’atteintnullementlerangd’un instrumentdepensée.Certes,l’intelligencesensori-motriceestàlasourcedelapensée,etcontinuera d’agirsurelle,duranttoutelavie,parl’intermédiairedesperceptionsetdesattitudespratiques.Le rôledesperceptionssurlapenséelaplusévoluéenesauraitenparticulierpasêtrenégligé,commeil arrive à certains auteurs de le faire lorsqu’ils sautent trop rapidement de la neurologie à la sociologie,etilsuffitàattesterl’influencepersistantedesschèmesinitiaux.Maisilresteuntrèslong cheminàparcourirentrel’intelligencepréverbaleetlapenséeopératoire,pourquiseconstituentles groupementsréflexifs,et,s’ilyacontinuitéfonctionnelleentrelesextrêmes,laconstructiond’une sériedestructuresintermédiairesdemeureindispensablesurdespaliersmultiplesethétérogènes.

1

Différencesdestructureentrel’intelligenceconceptuelleetl’intelligencesensori-motrice

Poursaisirlemécanismedeformationdesopérations,ilimporteaupréalabledecomprendrece quiestàconstruire,c’est-à-direcequimanqueàl’intelligencesensori-motricepourseprolongeren penséeconceptuelle.Rienneseraitplussuperficiel,eneffet,quedesupposer laconstructionde l’intelligencedéjàachevéesurleplanpratiqueetdefairealorssimplementappelaulangageetàla représentationimagéepourexpliquercommentcetteintelligencedéjàconstructivevas’intérioriser enpenséelogique.

En réalité, c’est exclusivement du point de vue fonctionnel que l’on peut retrouver dans l’intelligencesensori-motricel’équivalentpratiquedesclasses,desrelations,desraisonnementset mêmedesgroupesdedéplacementssouslaformeempiriquedesdéplacementseux-mêmes.Dupoint

devuedelastructure,etparconséquentdel’efficience,ildemeureentrelescoordinationssensori-

motricesetlescoordinationsconceptuellesuncertainnombrededifférencesfondamentales,àlafois

quantàlanaturedescoordinationselles-mêmesetquantauxdistancesparcouruesparl’action,c’est-

à-direàl’étenduedesonchampd’application.

Toutd’abord,lesactesd’intelligencesensori-motriceconsistantuniquementàcoordonnerentre euxdesperceptionssuccessivesetdesmouvementsréels,égalementsuccessifs,cesactesnepeuvent se réduire eux-mêmes qu’à des successions d’états, reliés par de courtes anticipations et reconstitutions,maissansjamaisaboutir àunereprésentationd’ensemble:celle-ci nesauraitse constituerqu’àlaconditionderendresimultanéslesétats,parlapensée,etparconséquentdeles soustraireaudéroulementtemporeldel’action.End’autrestermes,l’intelligencesensori-motrice procèdecommeunfilmauralenti,dontonverraitsuccessivementtouslestableaux,maissansfusion, doncsanslavisioncontinuenécessaireàlacompréhensiond’ensemble. En second lieu, et par le fait même, un acte d’intelligence sensori-motrice ne tend qu’à la satisfactionpratique,c’est-à-direausuccèsdel’action,etnonpasàlaconnaissancecommetelle.Ilne cherche ni l’explication, ni la classification, ni la constatation pour elles-mêmes, et ne relie causalement,neclasseouneconstatequ’envued’unbutsubjectifétrangeràlarechercheduvrai. L’intelligencesensori-motriceestdoncuneintelligencevécue,etnullementréflexive.

Quantàsonchampd’application,l’intelligencesensori-motricenetravaillequesur lesréalités mêmes,chacundesesactesnecomportantainsiquedesdistancestrèscourtesentrelesujetetles objets.Sans doute elle est capable de détours et de retours, mais il ne s’agit toujours que de mouvementsréellementexécutésetd’objetsréels.Seulelapenséeselibéreradecesdistancescourtes etdecestrajetsréelspourchercheràembrasserlatotalitédel’univers,jusqu’àl’invisibleetparfois mêmeàl’irreprésentable:c’estencettemultiplicationindéfiniedesdistancesspatio-temporelles entrelesujetetlesobjetsqueconsistentlaprincipalenouveautédel’intelligenceconceptuelleetla puissancespécifiquequilarendraapteàengendrerlesopérations. Lesconditionsdupassageduplansensori-moteurauplanréflexifsontdoncaunombredetrois essentielles.D’aborduneaugmentationdesvitessespermettantdefondreenunensemblesimultané lesconnaissancesliéesauxphasessuccessivesdel’action.Ensuiteuneprisedeconscience,nonplus simplementdes résultats désirés de l’action, mais de ses démarches mêmes, permettantainsi de doubler la recherche de la réussite par la constatation. Enfin une multiplication des distances, permettantdeprolongerlesactionsrelativesauxréalitésmêmespardesactionssymboliquesportant surlesreprésentationsetdépassantainsileslimitesdel’espaceetdutempsproches.

Onvoitalorsquelapenséenesauraitêtreniunetraductionnimêmeunesimplecontinuationdu sensori-moteurenreprésentatif.Ils’agitdebiendavantagequedeformuleroudepoursuivrel’œuvre commencée : il est d’abord nécessaire de reconstruire le tout sur un nouveau plan. Seules la perceptionetlamotricitéeffectivecontinuerontàs’exercer tellesquelles,quitteàsecharger de significations nouvelles et à s’intégrer en de nouveaux systèmes de compréhension. Mais les structures de l’intelligence sontentièrementà rebâtir avantde pouvoir être complétées :savoir retournerunobjet(cf.lebiberoncitéauchap.IV)n’impliquepasquel’onpuissesereprésenteren penséeunesuitederotations;sedéplacermatériellementselondesdétourscomplexes,etrevenirà sonpointde départ,n’entraîne pas la compréhensiond’un système de déplacements simplement imaginés;etmêmeanticiperlaconservationd’unobjet,dansl’action,neconduitpassansplusà l’intelligencedesconservationsportantsurunsystèmed’éléments.

Bienplus,pourreconstruirecesstructuresenpensée,lesujetvaseheurterauxmêmesdifficultés, mais transposées sur ce nouveau plan, que celles dont il s’est déjà rendu maître dans l’action immédiate.Pourconstruireunespace,untemps,ununiversdecausesetd’objetssensori-moteursou pratiques,l’enfantadûselibérerdesonégocentrismeperceptifetmoteur:c’estparunesériede décentrations successives qu’il est parvenu à organiser un groupe empirique des déplacements matériels, en situant son corps et ses mouvements propres parmi l’ensemble des autres. La constructiondesgroupementsetdesgroupesopératoiresdelapenséevanécessiteruneinversionde sensanalogue,maisaucoursd’itinérairesinfinimentpluscomplexes;ils’agiradedécentrer la pensée,nonpasseulementparrapportàlacentrationperceptiveactuelle,maisparrapportàl’action propretoutentière.Lapensée,naissantdel’action,est,eneffet,égocentriqueensonpointdedépart exactementpour lesmêmesraisonsquel’intelligencesensori-motriceestd’abordcentréesur les perceptionsoulesmouvementsprésentsdontelleprocède.Laconstructiondesopérationstransitives, associativesetréversiblessupposeradoncuneconversiondecetégocentrismeinitialenunsystème derelationsetdeclassesdécentréesparrapportaumoi,etcettedécentrationintellectuelle(sansparler desonaspectsocial,quenousretrouveronsauchap.VI)occupera,enfait,toutelapetiteenfance.

Ledéveloppementdelapenséeverradoncd’abordserépéter,selonunvastesystèmededécalages, l’évolutionquisemblaitachevéesurleterrainsensori-moteur,avantdesedéployer,surunchamp infiniment plus large dans l’espace et plus mobile dans le temps, jusqu’à la structuration des opérationselles-mêmes.

Lesétapesdelaconstructiondesopérations

Poursaisirlemécanismedecedéveloppement,dontlegroupementopératoireconstituedoncla

formed’équilibrefinale,nousdistinguerons(ensimplifiantetenschématisantleschoses)quatre

périodesprincipalesàlasuitedecellequiestcaractériséeparlaconstitutiondel’intelligencesensori-

motrice. Dèsl’apparitiondulangageou,plusprécisément,delafonctionsymboliquerendantpossibleson

acquisition(1,6à2ans),débuteunepériodequis’étendjusquevers4ansetvoitsedévelopperune

penséesymboliqueetpréconceptuelle.

De4à7ou8ansenvironseconstitue,encontinuitéintimeaveclaprécédente,unepenséeintuitive,

dontlesarticulationsprogressivesconduisentauseuildel’opération. De 7-8 à 11-12 ans s’organisent les « opérations concrètes », c’est-à-dire les groupements opératoiresdelapenséeportantsurdesobjetsmanipulablesoususceptiblesd’êtreintuitionnés.

Dès11-12ansetdurantl’adolescences’élaboreenfinlapenséeformelle,dontlesgroupements

caractérisentl’intelligenceréflexiveachevée.

Lapenséesymboliqueetpréconceptuelle

Dèslesderniersstadesdelapériodesensori-motrice,l’enfantestcapabled’imitercertainsmotset

deleurattribuerunesignificationglobale,maisc’estseulementverslafindelasecondeannéeque

débutel’acquisitionsystématiquedulangage.

Or,tantl’observationdirectedel’enfantquel’analysedecertainstroublesdelaparolemettenten

évidencelefaitquel’utilisationdusystèmedessignesverbauxestdueàl’exerciced’une«fonction symbolique » plus générale, dont le propre est de permettre la représentation du réel par l’intermédiairede«signifiants»distinctsdeschoses«signifiées». Ilconvient,eneffet,dedistinguerlessymbolesetlessignes,d’unepart,desindicesoudessignaux, d’autrepart.Nonseulementtoutepensée,maistouteactivitécognitiveetmotrice,delaperceptionet de l’habitude à la pensée conceptuelle et réflexive, consiste à relier des significations, et toute significationsupposeunrapportentreunsignifiantetuneréalitésignifiée.Seulement,danslecasde l’indice,lesignifiantconstitueunepartieouunaspectobjectifdusignifié,ouencoreluiestreliépar unliendecauseàeffet:destracessurlaneigesont,pourlechasseur,l’indicedugibier,etl’extrémité visibled’unobjetpresqueentièrementcachéest,pour lebébé,l’indicedesaprésence.Lesignal également,mêmeartificiellementprovoquéparl’expérimentateur,constituepourlesujetunsimple aspectpartiel del’événementqu’il annonce (dans une conduite conditionnée, le signal estperçu commeunantécédentobjectif).Aucontraire,lesymboleetlesigneimpliquentunedifférenciation,du pointdevuedusujetlui-même,entrelesignifiantetlesignifié:pourunenfantquijoueàladînette, un caillou représentantun bonbon estconsciemmentreconnu comme symbolisant, etle bonbon commesymbolisé;etlorsquelemêmeenfantconsidère,par«adhérencedusigne»unnomcomme inhérentàlachosenommée,ilregardenéanmoinscenomcommeunsignifiant,mêmes’ilenfaitune sorted’étiquetteattribuéesubstantiellementàl’objetdésigné.

Précisonsencoreque,selonunusagedeslinguistesutileàsuivreenpsychologie,unsymboleestà définircommeimpliquantunlienderessemblanceentrelesignifiantetlesignifié,tandisquelesigne est«arbitraire»etreposenécessairementsuruneconvention.Lesignerequiertdonclaviesociale pourseconstituer,tandisquelesymbolepeutêtreélaborédéjàparl’individuseul(commedanslejeu des petits enfants).Il va de soi d’ailleurs que les symboles peuventêtre socialisés, un symbole collectifétantalorsengénéralmi-signemi-symbole;unpursigneestparcontretoujourscollectif.

Celadit,ilimportedeconstaterque,chezl’enfant,l’acquisitiondulangage,doncdusystèmedes

signescollectifs,coïncideavec la formation dusymbole,c’est-à-dire dusystème des signifiants

individuels.Onnesaurait,eneffet,parlersansabusdejeuxsymboliquesdurantlapériodesensori-

motrice,etK.Groosestalléunpeuloinenprêtantauxanimauxlaconsciencedelafiction.Lejeu primitifestunsimplejeud’exerciceetlevraisymbolenedébutequelorsqu’unobjetouungeste représentent,pourlesujetlui-même,autrechosequelesdonnéesperceptibles.Decepointdevue,on voitapparaître,ausixièmedesstadesdel’intelligencesensorimotrice,des«schèmessymboliques», c’est-à-dire des schèmes d’action sortis de leur contexte et évoquant une situation absente (par exemplefairesemblantdedormir).Maislesymbolelui-mêmenedébutequ’aveclareprésentation détachéedel’actionpropre:parexemplefairedormirunepoupéeouunours.Or,précisément,au niveau où paraît dans le jeu le symbole au sens strict, le langage développe par ailleurs la compréhensiondessignes.

Quantàlagenèsedusymboleindividuel,elleestéclairéeparledéveloppementdel’imitation. Durantla période sensori-motrice l’imitation n’estqu’un prolongementde l’accommodation propre aux schèmes d’assimilation :lorsqu’il saitexécuter un geste, le sujetqui perçoitun mouvementanalogue(surautruiousurleschoses)l’assimileausien,etcetteassimilation,étant motriceautantqueperceptive,déclencheleschèmepropre.Danslasuite,lemodèlenouveau provoqueuneréponseassimilatriceanalogue,maisleschèmeactivéestalorsaccommodéaux particularitésnouvelles;ausixièmestade,cetteaccommodationimitativedevientmêmepossible àl’étatdifféré,cequiannoncelareprésentation.L’imitationproprementreprésentativenedébute

par contrequ’auniveaudujeusymboliqueparceque,commelui,ellesupposel’image.Mais l’imageest-ellecauseoueffetdecetteintériorisationdumécanismeimitatif?L’imagementale n’est pas un fait premier, comme l’a longtemps cru l’associationnisme : elle est, comme l’imitationelle-même,uneaccommodationdesschèmessensori-moteurs,c’est-à-direunecopie active,etnonpasunetraceouunrésidusensorieldesobjetsperçus.Elleestdoncimitation intérieure, et prolonge l’accommodation des schèmes propres à l’activité perceptive (par opposition à la perception comme telle), de même que l’imitation extérieure des niveaux précédentsprolongel’accommodationdesschèmessensori-moteurs(lesquelssontprécisémentà lasourcedel’activitéperceptiveelle-même). Dèslors,laformationdusymbolepeuts’expliquercommesuit:l’imitationdifférée,c’est-à-dire accommodation se prolongeant en ébauches imitatives, fournit les signifiants, que le jeu ou l’intelligenceappliqueàdessignifiésdivers,selonlesmodesd’assimilation,libreouadaptée,qui caractérisent ces conduites. Le jeu symbolique comporte ainsi toujours un élément d’imitation, fonctionnantcomme signifiant, etl’intelligence à ses débuts utilise de même l’image à titre de symboleoudesignifiant.

Oncomprendalorspourquoilelangage(quiluiaussis’apprendd’ailleursparimitation,maispar

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uneimitationdesignestoutfaits,alorsquel’imitationdesformes,etc.,fournitsimplementlamatière

signifiantedusymbolismeindividuel)s’acquiertdanslemêmetempsqueseconstituelesymbole:

c’est que l’emploi des signes comme des symboles suppose cette aptitude, toute nouvelle par oppositionauxconduitessensori-motrices,quiconsisteàreprésenterquelquechoseparautrechose. Onpeutdoncappliqueràl’enfantcettenotiond’une«fonctionsymbolique»générale,dontona parfois fait l’hypothèse à propos de l’aphasie, car c’est la formation d’un tel mécanisme qui caractériserait,enbref,l’apparitionsimultanéedel’imitationreprésentative,dejeusymbolique,dela représentationimagéeetdelapenséeverbale. Autotal,lapenséenaissante,toutenprolongeantl’intelligencesensori-motrice,procèdedoncdela différenciationdessignifiantsetdessignifiés,ets’appuieparconséquenttoutàlafoissurl’invention dessymbolesetsurladécouvertedessignes.Maisilvadesoique,plusl’enfantestjeuneetmoinslui suffiralesystèmedecessignescollectifstoutfaits,parceque,enpartieinaccessiblesetmalaisésà dominer,cessignesverbauxdemeurerontlongtempsinaptesàexprimer l’individuelsur lequelle sujetrestecentré.C’estpourquoi,tantquedominel’assimilationégocentriqueduréelàl’activité propre,l’enfantaurabesoindesymboles:d’oùlejeusymbolique,oujeud’imagination,formela plus pure de la pensée égocentrique etsymbolique, assimilation du réel aux intérêts propres et expressionduréelgrâceàl’emploid’imagesfaçonnéesparlemoi. Mais, même sur le terrain de la pensée adaptée, c’est-à-dire des débuts de l’intelligence représentativeliée,deprèsoudeloin,auxsignesverbaux,ilimportedenoterlerôledessymboles imagés et de constater combien le sujet reste loin d’atteindre, durant les premières années, les

conceptsproprementdits.Del’apparitiondulangagejusquevers4ans,ilfaut,eneffet,distinguerune

premièrepériodedel’intelligencepré-conceptuelle,etquiestcaractériséepar lespréconceptsou participations,et,sur leplanduraisonnementnaissant,par la«transduction»ouraisonnement préconceptuel.

Lespréconceptssontlesnotionsattachéesparl’enfantauxpremierssignesverbauxdontilacquiert l’usage.Lecaractèrepropredecesschèmesestdedemeurer àmi-cheminentrelagénéralitédu conceptetl’individualitédesélémentsquilecomposent,sansatteindrenil’unenil’autre.L’enfantde

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2-3ansdiraindifféremment«la»limaceou«les»limaces,ainsique«la»luneou«les»lunes,

sansdécidersileslimacesrencontréesaucoursd’unemêmepromenade,oulesdisquesvusdetemps àautreauciel,sontunseulindividu,limaceouluneunique,ouuneclassed’individusdistincts.D’une part,eneffet,ilnemaniepasencorelesclassesgénérales,fautededistinctionentre«tous»et «quelques».D’autrepart,silanotiondel’objetindividuelpermanentestachevéedanslechampde l’action proche, il n’en estencore rien quantà l’espace lointain ou aux réapparitions à durées espacées:unemontagneestencorecenséesedéformerréellementaucoursd’uneexcursion(comme antérieurementlebiberonaucoursdesesrotations),et«la»limaceréapparaîtreendespoints différents.D’oùparfoisdevraies«participations»entreobjetsdistinctsetéloignéslesunsdes

autres:à4ansencore,l’ombrequel’onferasurunetable,dansunechambrefermée,aumoyend’un

écran,estexpliquéeparcellesqu’ontrouve«dessouslesarbresdujardin»oudanslanuit,etc., commesicesdernièresintervenaientdefaçonimmédiateaumomentoùl’onposel’écransurlatable (etsansquelesujetchercheenrienàpréciserle«comment»duphénomène). Ilestclairqu’unschèmedemeurantainsiàmi-chemindel’individueletdugénéraln’estpasencore unconceptlogiqueettienttoujoursenpartieduschèmed’actionetdel’assimilationsensori-motrice. Maisc’estunschèmedéjàreprésentatifetqui,enparticulier,parvientàévoquerungrandnombre d’objets au moyen d’éléments privilégiés tenus pour exemplaires-types de la collection préconceptuelle.Cesindividus-typesétanteux-mêmesconcrétisésparl’imageautantetplusqueparle mot,lepréconceptrelève,d’autrepart,dusymboledanslamesureoùil faitappel àcessortes

d’exemplairesgénériques.Ilestdonc,autotal,unschèmesituéàmi-cheminduschèmesensori-

moteuretduconcept,quantàsonmoded’assimilation,etparticipantdusymboleimagéquantàsa

structurereprésentative.

Or,leraisonnementquiconsisteàrelierdetelspréconceptstémoigneprécisémentdecesmêmes structures.Sternaappelé«transduction»cesraisonnementsprimitifs,qui neprocèdentpaspar déduction,maisparanalogiesimmédiates.Maisilyaplusencore:raisonnementpréconceptuel,la transduction ne repose que sur des emboîtements incomplets et échoue ainsi à toute structure opératoireréversible.D’autrepart,sielleréussitdanslapratique,c’estqu’elleneconstituequ’une suited’actionssymboliséesenpensée,une«expériencementale»ausenspropre,c’est-à-direune imitationintérieuredesactesetdeleursrésultats,avectoutesleslimitationsquecomportecettesorte d’empirisme de l’imagination.On retrouve ainsi, dans la transduction, à la fois le manque de généralitéinhérentaupréconceptetsoncaractèresymboliqueouimagépermettantdetransposerles actionsenpensée.

Lapenséeintuitive

L’observationseulepermetd’analyserlesformesdepenséedécritesàl’instant,carl’intelligence

despetitsdemeurebientropinstablepourqu’onpuisselesinterrogerutilement.Dès4ansenviron,

parcontre,debrèvesexpériencesquel’onferaaveclesujet,enluifaisantmanipulerlesobjetssur

lesquelsellesportent,permettentd’obtenirdesréponsesrégulièresetdepoursuivrelaconversation.

Cefaitàluiseulconstituedéjàl’indiced’unenouvellestructuration.

Eneffet,de4à7ans,onassisteàunecoordinationgraduelledesrapportsreprésentatifs,doncà

uneconceptualisationcroissantequi,delaphasesymboliqueoupréconceptuelle,conduiral’enfantau seuildesopérations.Mais,chosetrèsremarquable,cetteintelligencedontonpeutsuivrelesprogrès souventrapidesdemeureconstammentprélogique,etcelasur lesterrainsoùelleparvientàson

maximumd’adaptation :jusqu’aumomentoùle«groupement»marquel’aboutissementdecette

suited’équilibrationssuccessives,ellesuppléeencoreauxopérationsinachevéesparuneformesemi-

symboliquedepensée,quiestleraisonnementintuitif;etellenecontrôlelesjugementsqueparle moyen de « régulations » intuitives, analogues, sur le plan de représentation, à ce que sontles régulationsperceptivessurleplansensori-moteur.

PrenonscommeexempleuneexpériencequenousavonsfaitejadisavecA.Szeminska.Deuxpetits verresAetA deformeetdedimensionségalessontremplisd’unmêmenombredeperles,cette équivalenceétantreconnuepar l’enfantquilesalui-mêmeplacées,par exempleenmettantd’une mainuneperleenAchaquefoisqu’ilendéposaituneautreenA avecl’autremain.Aprèsquoi, laissantleverreAcommetémoin,onverseA enunverreBdeformedifférente.Lespetitsde4-5 ansconcluentalorsquelaquantitédesperlesachangé,quandbienmêmeilssontcertainsquel’onn’a rienenlevéniajouté:sileverreBestminceetélevé,ilsdirontqu’ilya«plusdeperlesqu’avant» parce que « c’estplus haut», ou qu’il y en a moins parce que c’est« plus mince », mais ils s’accorderontàadmettrelanon-conservationdutout.

Notonsd’abordlacontinuitédecetteréactionaveccellesdesniveauxprécédents.Enpossessionde lanotiondelaconservationd’unobjetindividuel,lesujetnel’estpasencoredecelled’unensemble d’objets:laclassetotalen’estdoncpasconstruite,puisqu’ellen’esttoujourspasinvariante,etcette non-conservationprolongeainsiàlafoislesréactionsinitialesàl’objet(avecdécalagedûaufait qu’ilnes’agitplusd’unélémentisolé,maisd’unecollection)etl’absencedetotalitégénéraledont nousavonsparléàproposdupréconcept.Ilestclair,d’autrepart,quelesraisonsdel’erreursont d’ordrequasiperceptif:c’estl’élévationduniveauquitrompel’enfant,oulaminceurdelacolonne, etc.Seulementilnes’agitpasd’illusionsperceptives:laperceptiondesrapportsestengrosexacte, maiselleestoccasiond’uneconstructionintellectuelleincomplète.C’estceschématismeprélogique, imitantencoredeprèslesdonnéesperceptivestoutenlesrecentrantàsamanièrepropre,quel’on peut appeler pensée intuitive. On aperçoit d’emblée ses rapports avec le caractère imagé du préconceptetdesexpériencesmentalesquicaractérisentleraisonnementtransductif.

Cependant,cettepenséeintuitiveestenprogrèssur lapenséepré-conceptuelleousymbolique:

portantessentiellementsur lesconfigurationsd’ensembleetnonplussur desfiguressimplesmi- individuelles,mi-génériques,l’intuitionconduitàunrudimentdelogique,maissouslaformede régulations représentatives et non point encore d’opérations. Il existe, de ce point de vue, des «centrations»etdes«décentrations»intuitivesanaloguesauxmécanismesdontnousavonsparléà proposdesschèmessensori-moteursdelaperception(chap.III).Supposonsunenfantestimantqu’en Blesperlessontplusnombreusesqu’enAparcequeleniveauamonté:il«centre»ainsisapensée, ou son attention, sur le rapportentre les hauteurs de Betde A, etnéglige les largeurs.Mais transvasonsBdanslesverresCouD,etc.,encoreplusmincesetplushauts;ilvientnécessairement unmomentoùl’enfantrépondra:«çafaitmoins,parcequec’esttropétroit».Il yauraainsi correctiondelacentrationsurlahauteurparunedécentrationdel’attentionsurlalargeur.Danslecas oùlesujetestimelaquantitépluspetiteenBqu’enAàcausedelaminceur,l’allongementenC,D, etc.,l’amèneraaucontraireàrenversersonjugementenfaveurdelahauteur.Or,cepassaged’une seulecentrationauxdeuxsuccessivesannoncel’opération:dèsqu’ilraisonnerasurlesdeuxrelations àlafois,l’enfantdéduira,eneffet,laconservation.Seulementiln’yaencoreicinidéductionni opération réelle : une erreur est simplement corrigée, mais avec retard et par réaction à son exagérationmême(commedansledomainedesillusionsperceptives),etlesdeuxrelationssont

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envisagéesalternativementaulieud’êtremultipliéeslogiquement.Iln’intervientdoncqu’unesortede

régulationintuitiveetnonpasunmécanismeproprementopératoire.

Ilyaplus.Pourétudieràlafoislesdifférencesentrel’intuitionetl’opération,etlepassagede l’uneàl’autre,onpeutenvisager,nonpasseulementlamiseenrelationsdesqualitésselondeux dimensions, mais la correspondance elle-même sous une forme soit logique (qualitative), soit mathématique.Onprésented’embléeausujetlesverresdeformesdistinctesAetBetonluidemande demettresimultanémentuneperledanschaqueverre;l’uneaveclamaingauche,l’autreavecla

droite:lorsdepetitsnombres(4ou5),l’enfantcroitd’embléeàl’équivalencedesdeuxensembles,

ce qui semble annoncer l’opération, mais lorsque les formes changent trop, à mesure que la correspondancesepoursuit,ilrenonceàadmettrel’égalité!L’opérationlatenteestdoncvaincuepar lesexigencesabusivesdel’intuition. Alignonsmaintenantsixjetonsrougessur latable,offronsausujetunecollectiondebleuset demandons-luid’endéposer autantderouges.De4à5ansenviron,l’enfantneconstruitpasde correspondanceetsecontented’unerangéedelongueurégale(àélémentsplusserrésquelemodèle).

Vers5-6ans,enmoyenne,lesujetalignerasixjetonsbleusenregarddessixrouges.L’opérationest-

ellealorsacquise,commeillesemblerait?Nullement:ilsuffitdedesserrerlesélémentsdel’unedes

séries,oudelesmettreentas,etc.,pourquelesujetrenonceàcroireàl’équivalence.Tantquedurela

correspondanceoptique,l’équivalencevadesoi:dèsquelapremièreestaltérée,lasecondedisparaît,

cequinousramèneàlanon-conservationdel’ensemble.

Or,cetteréactionintermédiaireestpleined’intérêt.Leschèmeintuitifestdevenuassezsouplepour permettrel’anticipationetlaconstructiond’uneconfigurationexactedecorrespondances,cequi, pourunobservateurnonaverti,présentetouslesaspectsd’uneopération.Etcependant,unefoisle schème intuitif modifié, la relationlogique d’équivalence,qui seraitle produitnécessaire d’une opération,s’avèreinexistante.Onsetrouveainsienprésenced’uneformed’intuitionsupérieureà celleduniveauprécédentetquel’onpeutappeler«intuitionarticulée»,paroppositionauxintuitions simples.Maiscetteintuitionarticulée,toutenserapprochantdel’opération(etenlarejoignantdans lasuitepar étapessouventinsensibles),demeurerigideetirréversiblecommelapenséeintuitive entière:ellen’estdoncqueleproduitdesrégulationssuccessives,qui ontfini par articuler les rapportsglobauxetinanalysablesdudébut,etnonpasencored’un«groupement»proprementdit. Onpeutserrerdeplusprèscettedifférenceentrelesméthodesintuitivesetopératoiresenfaisant porter l’analyse sur les emboîtements de classes et les sériations de relations asymétriques, constitutifs des groupements les plus élémentaires.Mais, bien entendu, il s’agit de présenter le problèmesur leterrainintuitiflui-même,seulaccessibleàceniveau,par oppositionaudomaine formel,liéaulangageseul.Pourcequiestdesemboîtementsdeclasses,onplaceradansuneboîte unevingtainedeperles,dontlesujetreconnaîtqu’ellessont«toutesenbois»,etquiconstituentainsi untoutB.La plupartde ces perles sontbrunes etconstituentla partie A,etquelques-unes sont blanches,formantlapartiecomplémentaireA’.Pourdéterminersil’enfantestcapabledecomprendre l’opérationA+A’=B,donclaréuniondespartiesdansletout,onpeutposerlasimplequestion suivante:ya-t-ildanscetteboîte(lesperlesrestanttoutesvisibles)plusdeperlesenboisouplusde perlesbrunes,doncA<B?

Or,l’enfantrépondpresquetoujours,jusquevers7ans,qu’ilyaplusdebrunes«parcequ’ily

aseulementdeuxoutroisblanches».Onprécisealors:«Lesbrunessontenbois?–Oui.–Si

j’enlèvetouteslesperlesenboispourlesmettreici(secondeboîte),restera-t-ildesperlesdansla

(première)boîte?–Non,parcequ’ellessonttoutesenbois.–Sij’enlèvelesbrunes,restera-t-il

desperles?–Oui,lesblanches».Puisonrépètelaquestioninitiale,etlesujetrecommenceà affirmer qu’ilyadanslaboîteplusdeperlesbrunesquedeperlesenbois,parcequ’ilya seulementdeuxblanches,etc. Lemécanismedecetypederéactionsestaiséàdébrouiller:lesujetcentreaisémentsonattention surletoutB,àpart,ousurlespartiesAetA’,unefoisisoléesenpensée,maisladifficultéestque,en centrantA,ildétruitparlefaitmêmeletoutB,detellesortequelapartieAnepeutplusalorsêtre comparéequ’àl’autrepartieA’.Ilyadoncànouveaunon-conservationdutout,fautedemobilité danslescentrationssuccessivesdelapensée.Maisilyaplusencore.Enfaisantimagineràl’enfantce quisepasseraitenconstruisantuncollier,soitaveclesperlesenboisB,soitaveclesbrunesA,on retrouvelesdifficultésprécédentes,maisaveclaprécisionquevoici:sijefaisuncollieravecles brunes,répondparfoisl’enfant,jenepourraipasfaireunautrecollieraveclesmêmesperles,etle collier des perles en bois aura seulementles blanches !Ce genre de réflexions, qui n’ontrien d’absurde,metcependantenévidenceladifférencequisépareencorelapenséeintuitivedelapensée opératoire:danslamesureoùlapremièreimitelesactionsréellesparexpériencesmentalesimagées, elleseheurteàcetobstaclequ’effectivementonnesauraitconstruiredeuxcolliersàlafoisavecles mêmeséléments,tandisque,danslamesureoùlasecondeprocèdeparactionsintérioriséesdevenues entièrementréversibles,riennel’empêchedefairesimultanémentdeuxhypothèsesetdelescomparer entreelles.

LasériationderéglettesA,B,C,etc.,dedimensionsdistinctes,maisvoisines(etdevantdoncêtre

comparéesdeuxàdeux),donnelieuégalementàdesenseignementsutiles.Lespetitsde4-5ansne

parviennentàconstruirequedescouplesnoncoordonnésentreeux:BD,AC,EG,etc.Puisl’enfant construitdecourtesséries,etneréussitlasériationdedixélémentsquepartâtonnementssuccessifs. Deplus,lorsquesarangéeestachevée,ilestincapabled’intercalerdenouveauxtermessansdéfaire letout.Il fautattendreleniveauopératoirepour quelasériationsoitréussied’emblée,par une méthodeconsistantpar exempleàchercher lepluspetitdetouslestermes,puislepluspetitdes restants,etc.Or,c’estàceniveauégalementqueleraisonnement(A<B)+(B<C)=(A<C)devient possible, tandis qu’aux niveaux intuitifs le sujetse refuse à tirer des deux inégalités constatées perceptivementA<BetB<ClaprévisionA<C.

Lesarticulationsprogressivesdel’intuitionetlesdifférencesquilesséparentencoredel’opération sontparticulièrementnettesdanslesdomainesdel’espaceetdutemps,parailleursfortinstructifs quantauxcomparaisonspossiblesentrelesréactionsintuitivesetlesréactionssensori-motrices.On serappelleainsil’acquisition,parlebébé,del’actionconsistantàretournerunbiberon.Or,retourner unobjetparuneactionintelligenteneconduitpassansplusàsavoirleretournerenpensée,etles étapesdecetteintuitiondelarotationconstituentmêmeunerépétition,danslesgrandeslignes,de cellesdelarotationeffectiveousensori-motrice:danslesdeuxcas,onretrouveunmêmeprocessus de décentration progressive à partir de la perspective égocentrique, cette décentration étant simplementperceptiveetmotrice,danslepremiercas,etreprésentativedanslesecond. Onpeut,àcetégard,procéderdedeuxmanières,oubienparrotation,enpensée,dusujetautourde l’objet,oubienparrotationenpenséedel’objetlui-même.Pourréaliserlapremièresituation,on présentera,parexemple,àl’enfantdesmontagnesencartonsurunetablecarrée,etonluiferachoisir entrequelquesdessinstrèssimplesceuxquicorrespondentauxperspectivespossibles(l’enfantassis surl’undescôtésdelatablevoitunepoupéechangerdepositionsetdoitretrouverlestableauxqui leur correspondent):or,lespetitsrestenttoujoursdominéspar lepointdevuequiestleleur au momentduchoix,mêmequandilsonteux-mêmescirculéaupréalabled’uncôtéàl’autredelatable.

Lesrenversementsdevant-derrièreetgauche-droitesontd’unedifficultéd’abordinsurmontableetne

s’acquièrentquepeuàpeuvers7-8ans,parrégulationsintuitives.

Larotationdel’objetsurlui-mêmepeut,d’autrepart,donnerlieuàd’intéressantesconstatations relatives à l’intuition de l’ordre. On enfile, par exemple, le long d’un même fil de fer trois bonshommesdecouleursdifférentesA,BetC,oubienl’onfaitentrerdansuntubedecarton(sans

chevauchementspossibles)troisboules,A,BetC.Onfaitdessineràl’enfantletout,àtitred’aide-

mémoire.PuisonfaitpasserlesélémentsA,BetCderrièreunécranouàtraversletubeetl’onfait prévoirl’ordredirectdesortie(àl’autreextrémité)etl’ordreinversederetour.L’ordredirectest prévupar tous.L’ordreinverse,par contre,n’estacquisquevers4-5ans,àlafindelapériode

préconceptuelle.Aprèsquoionimprimeunmouvementderotationde180°àl’ensembledudispositif

(fil defer outube) etl’onfaitprévoir l’ordredesortie(qui estdoncrenversé).L’enfant ayant

contrôlélui-mêmelerésultat,onrecommence,puisoneffectuedeuxdemi-rotations(360°entout),

puistrois,etc. Or,cetteépreuvepermetdesuivrepasàpastouslesprogrèsdel’intuitionjusqu’àlanaissancede l’opération.De4à7ans,lesujetcommencepar nepasprévoir qu’unedemi-rotationchangera l’ordreABCenCBA;puis,l’ayantconstaté,iladmetquedeuxdemi-rotationsdonnerontaussiCBA. Détrompéparl’expérience,ilnesaitplusprévoirl’effetdetroisdemi-rotations.Bienplus,lespetits

(4-5ans),aprèsavoirvuquetantôtAtantôtCsortententêtedeligne,s’imaginentqueBaurasontour

depriorité,luiaussi(ignorantcetaxiomedeHilbertselonlequel,siBest«entre»AetC,ilestaussi nécessairement«entre»CetA!).Lanotiondel’invariancedelaposition«entre»s’acquiertaussi par régulations successives, sources d’articulations de l’intuition. Ce n’est que vers 7 ans que l’ensembledestransformationssontcomprises,etsouventassezsoudainementquantàladernière phase,parun«groupement»généraldesrapportsenjeu.Notonsd’embléequel’opérationprocède ainsidel’intuition,nonpasseulementquandl’ordredirect(+)peutêtreinverséenpensée(–),par une première articulation intuitive, mais encore quand deux ordres, inverses l’un de l’autre,

redonnentl’ordredirect(–par–donne+,cequi,danslecasparticulier,estcomprisà7-8ans!).

Lesrelationstemporellesdonnentlieuàdesconstatationsdumêmegenre.Letempsintuitifestun tempsliéauxobjetsetauxmouvements particuliers,sans homogénéité ni écoulementuniforme. Lorsquedeuxmobiles,partantdumêmepointA,arriventendeuxendroitsdifférents,BetB’,l’enfant

de4-5ansadmetlasimultanéitédesdéparts,maiscontestetrèsgénéralementcelledesarrivées,bien

qu’ellesoitaisémentperceptible:ilreconnaîtqu’undesmobilesnemarchaitplusquandl’autres’est arrêté,maisilrefusedecomprendrequelesmouvementsontprisfin«enmêmetemps»,cariln’ya précisément pas encore de temps commun pour des vitesses différentes. De même, il évalue l’«avant»etl’«après»selonunesuccessionspatialeetnonencoretemporelle.Dupointdevuedes durées,«plusvite»entraîne«plusdetemps»,mêmesansentraînementverbaletàsimpleinspection des données (car plus vite =plus loin =plus de temps).Lorsque ces premières difficultés sont vaincuesparunearticulationdesintuitions(duesàdesdécentrationsdelapensée,quis’habitueà comparer deuxsystèmesdepositionsàlafois,d’oùunerégulationgraduelledesestimations),il subsistecependantuneincapacitésystématiqueàréunirlestempslocauxenuntempsunique.Deux quantitéségalesd’eaus’écoulantàdébitségaux,par lesdeuxbranchesd’untubeenYdansdes

bocauxdeformesdifférentes,donnentlieu,parexemple,auxjugementssuivants:l’enfantde6-7ans

reconnaîtlasimultanéitédesdépartsetdesarrêts,maiscontestequel’eauaitcouléaussilongtemps

dansunbocalquedansl’autre.Lesidéesrelativesàl’âgedonnentlieuauxmêmesconstatations:siA

estnéavantB,celanesignifiepasqu’ilsoitplusvieux,ets’ilestplusvieux,celan’exclutpasqueB

lerattrapeenâgeouledépassemême! Cesnotionsintuitivessontparallèlesàcellesquel’onrencontredansledomainedel’intelligence pratique.AndréReyamontrécombienlessujetsdesmêmesâgesauxprisesavecdesproblèmesde combinaisonsd’instruments(sortirdesobjetsd’untubeavecdescrochets,combinerdestranslations deplots,desrotations,etc.)présententégalementdeconduitesirrationnellesavantdedécouvrirces solutions adaptées. Quant aux représentations sans manipulations, telles que l’explication du mouvementdesrivières,desnuages,delaflottaisondesbateaux,etc.,nousavonspuconstaterqueles liaisons causales de ce type étaient calquées sur l’activité propre : les mouvements physiques témoignentdefinalité,d’uneforceactiveinterne,larivière«prenddel’élan»pourpassersurles cailloux,lesnuagesfontlevent,quilespousseenretour,etc.

Telleestdonclapenséeintuitive.Commelapenséesymboliqued’ordrepréconceptuel,dontelle dérive directement, elle prolonge en un sens l’intelligence sensori-motrice.De même que cette dernièreassimilelesobjetsauxschèmesdel’action,demêmel’intuitionesttoujours,enpremier lieu,unesorted’actionexécutéeenpensée:transvaser,fairecorrespondre,emboîter,sérier,déplacer, etc., sont encore des schèmes d’action, auxquels la représentation assimile le réel. Mais l’accommodationdecesschèmesauxobjets,aulieudedemeurer pratique,fournitlessignifiants imitatifsouimagés,quipermettentprécisémentàcetteassimilationdesefaireenpensée.L’intuition estdonc,ensecondlieu,unepenséeimagée,plusraffinéequedurantlapériodeprécédente,carelle porte sur des configurations d’ensemble et non plus sur de simples collections syncrétiques symbolisées par des exemplaires-types ; mais elle utilise encore le symbolisme représentatif et présentedonctoujoursunepartiedeslimitationsquiluisontinhérentes. Ces limitations sont claires. Rapport immédiat entre un schème d’action intériorisée et la perceptiondesobjets,l’intuitionn’aboutitqu’àdesconfigurations«centrées»surcerapport.Faute depouvoirdépassercedomainedesconfigurationsimagées,lesrelationsqu’elleconstruitsontdonc incomposablesentreelles.Lesujetneparvientpasàlaréversibilité,parcequ’uneactiontraduiteen simple expérience imaginée demeure à sens unique, et qu’une assimilation centrée sur une configurationperceptivel’estnécessairementaussi.D’oùl’absencedetransitivité,parcequechaque centrationdéformeouabolitlesautres,etd’associativité,puisquelesrapportsdépendentduchemin parcourupar lapenséepour lesélaborer.Iln’yadonc,autotal,fautedecompositiontransitive, réversibleetassociative,niidentitéassuréedeséléments,niconservationdutout.Onpeutaussidire, ainsi,quel’intuitionrestephénoméniste,parcequ’imitantlescontoursduréelsanslescorriger,et égocentrique,parcequeconstammentcentréeenfonctiondel’actiondumoment:ellemanque,dela sorte,l’équilibreentrel’assimilationdeschosesauxschèmesdelapensée,etl’accommodationde ceux-ciàlaréalité.

Mais cet état initial, qui se retrouve en chacun des domaines de la pensée intuitive, est progressivementcorrigégrâceàunsystèmederégulations,quiannoncentlesopérations.Dominée d’abordparlerapportimmédiatentrelephénomèneetlepointdevuedusujet,l’intuitionévoluedans lesensdeladécentration.Chaquedéformationpousséeàl’extrêmeentraînelaréinterventiondes rapportsnégligés.Chaquemiseenrelationfavoriselapossibilitéd’unretour.Chaquedétouraboutità desinterférencesquienrichissentlespointsdevue.Toutedécentrationd’uneintuitionsetraduitainsi enunerégulation,quitenddansladirectiondelaréversibilité,delacompositiontransitiveetde l’associativité, donc, au total, de la conservation par coordination des points de vue. D’où les intuitions articulées, dontle progrès s’engage dans le sens de la mobilité réversible etprépare l’opération.

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Lesopérationsconcrètes

L’apparition des opérations logico-arithmétiques etspatio-temporelles pose un problème d’un grandintérêtquantauxmécanismespropresaudéveloppementdelapensée.Cen’estpas,eneffet,par unesimpleconvention,reposantsur desdéfinitionschoisiesaupréalable,qu’il fautdélimiter le momentoùlesintuitionsarticuléessetransformentensystèmesopératoires.Ilyamieuxàfairequ’à découper la continuité du développement en stades reconnaissables à des critères extérieurs quelconques:danslecasdudébutdesopérations,letournantdécisifsemanifestepar unesorte d’équilibration,toujoursrapideetparfoissoudaine,quiaffectel’ensembledesnotionsd’unmême système,etqu’ils’agitd’expliquerenelle-même.Ilyalàquelquechosedecomparableauxbrusques structurationsd’ensembledécritesparlathéoriedelaForme,saufque,enl’occurrence,ilseproduit l’opposé d’une cristallisation englobantl’ensemble des rapports en un seul réseau statique :les opérations naissentau contraire d’une sorte de dégel des structures intuitives, etde la mobilité soudainequianimeetcoordonnelesconfigurationsjusque-làrigidesàdesdegrésdivers,malgré leursarticulationsprogressives.C’estainsiquelemomentoùlesrelationstemporellessontréunies enl’idéed’untempsunique,ouquelesélémentsd’unensemblesontconçuscommeconstituantun toutinvariant,ouencorequelesinégalitéscaractérisantuncomplexederapportssontsériéesenune seule échelle, etc., constituent des moments très reconnaissables dans le développement : à l’imaginationtâtonnantesuccède,parfoisbrusquement,unsentimentdecohérenceetdenécessité,la satisfactiond’aboutiràunsystèmeàlafoisfermésurlui-mêmeetindéfinimentextensible.

Leproblèmeestparconséquentdecomprendreselonquelprocessusinternes’effectuecepassage

d’unephased’équilibrationprogressive(lapenséeintuitive)àunéquilibremobileatteintcommeàla

limitedelapremière(lesopérations).Silanotionde«groupement»décriteauchapitreIIavraiment

unesignificationpsychologique,c’estprécisémentsurcepointqu’elledoitlemanifester.

L’hypothèseétantdoncquelesrapportsintuitifsd’unsystèmeconsidérésont,àunmomentdonné, soudainement«groupés»,lapremièrequestionestdesavoir àquelcritèreinterneoumentalon reconnaîtralegroupement.Laréponseestévidente:làoùilya«groupement»ilyaconservation d’un tout, etcette conservation elle-même ne sera pas simplementsupposée par le sujet à titre d’inductionprobable,maisaffirméeparluicommeunecertitudedesapensée. Reprenonsàcetégardlepremierexemplecitéàproposdelapenséeintuitive:letransvasement desperles.Aprèsunelonguepériodeoùchaquetransvasementestcenséchangerlesquantités;après unephaseintermédiaire(intuitionarticulée)oùcertainstransvasementssontcensésaltérer letout, tandisqued’autres,entrevasespeudifférents,conduisentlesujetàsupposerquel’ensembles’est

conservé,ilvienttoujoursunmoment(entre6;6et7;8ans)oùl’enfantchanged’attitude:iln’a

plusbesoinderéflexion,ildécide,ilamêmel’airétonnéqu’onluiposelaquestion,ilestcertainde laconservation.Ques’est-ilpassé?Sionluidemandesesraisons,ilrépondqu’onn’arienenlevéni ajouté ; mais les petits le savaient bien aussi, et cependant ils ne concluaient pas à l’identité :

l’identification n’est donc pas un processus premier, malgré E. Meyerson, mais le résultat de l’assimilationparlegroupemententier(leproduitdel’opérationdirecteparsoninverse).Oubienil répondquelalargeurperdueparlenouveaubocalestcompenséeenhauteur,etc.;maisl’intuition articulée conduisait déjà à ces décentrations d’un rapport donné, sans qu’elles aboutissent à la coordinationsimultanéedesrelationsni àlaconservationnécessaire.Oubiensurtout,il répond qu’untransvasementdeAenBpeutêtrecorrigéparletransvasementinverse,etcetteréversibilitéest assurémentessentielle,maislespetitsadmettaientparfoisdéjàunretourpossibleaupointdedépart,

sansquece«retour empirique»constitueencoreuneréversibilitéentière.Iln’yadoncqu’une réponselégitime:lesdiversestransformationsinvoquées–réversibilité,compositiondesrelations compensées,identité,etc.–s’appuientenfaitlesunessurlesautres,etc’estparcequ’ellessefondent enuntoutorganiséquechacuneestréellementnouvellemalgrésaparentéaveclerapportintuitif correspondant,déjàélaboréauniveauprécédent. Autreexemple.DanslecasdesélémentsordonnésABCquel’onsoumetàunedemi-rotation(de 180°), l’enfant découvre intuitivement, et peu à peu, presque tous les rapports : que B reste invariablement«entre»AetCetentreCetA;qu’untourchangeABCenCABetquedeuxtours ramènentàABC,etc.Maislesrapportsdécouvertslesunsaprèslesautresdemeurentdesintuitions

sanslienninécessité.Vers7-8ans,ontrouveaucontrairedessujetsqui,avanttoutessai,prévoient:

1) que ABC s’inverse en CBA ; 2) que deux inversions ramènentl’ordre direct; 3) que trois inversionsenvalentune,etc.Iciencore,chacundesrapportspeutcorrespondreàunedécouverte intuitive,maistousensembleilsconstituentuneréaliténouvelle,parcequedevenuedéductiveetne consistantplusenexpériencessuccessives,effectivesoumentales.

Or,ilestfaciledevoirqu’entouscescas,etilssontinnombrables,l’équilibremobileestatteint quand les transformations suivantes se produisent simultanément : 1. Deux actions successives

peuventsecoordonnerenuneseule;2.Leschèmed’action,déjààl’œuvredanslapenséeintuitive,

devientréversible;3.Unmêmepointpeutêtreatteint,sansêtrealtéré,pardeuxvoiesdifférentes;4.

Leretouraupointdedépartpermetderetrouvercelui-ciidentiqueàlui-même;5.Lamêmeaction,

en se répétant, ou bien n’ajoute rien à elle-même, ou bien est une nouvelle action, avec effet cumulatif.Onreconnaîtlàlacompositiontransitive,laréversibilité,l’associativitéetl’identité,avec

(en5),soitlatautologielogique,soitl’itérationnumérique,quicaractérisentles«groupements»

logiquesoules«groupes»arithmétiques.

Mais,cequ’ilfautbiencomprendrepouratteindrelavraienaturepsychologiquedugroupement, paroppositionàsaformulationenlangagelogique,c’estquecesdiversestransformationssolidaires sont,enfait,l’expressiond’unmêmeactetotal,qui estunactededécentrationcomplète,oude conversionentièredelapensée.Lepropreduschèmesensori-moteur(perception,etc.),dusymbole préconceptuel,delaconfigurationintuitiveelle-même,estqu’ilssonttoujours«centrés»surunétat particulier del’objetetd’unpointdevueparticulier dusujet; doncqu’ils témoignenttoujours simultanément,etd’uneassimilationégocentriqueausujetetd’uneaccommodationphénoménisteà l’objet.Le propre de l’équilibre mobile qui caractérise le groupement est, au contraire, que la décentration,déjàpréparéepar lesrégulationsetarticulationsprogressivesdel’intuition,devient brusquement systématique en atteignant sa limite : la pensée ne s’attache plus alors aux états particuliersdel’objet,maiselles’astreintàsuivrelestransformationssuccessiveselles-mêmes,selon tousleursdétoursetleursretourspossibles;etelleneprocèdeplusd’unpointdevueparticulierdu sujet,maiscoordonnetouslespointsdevuedistinctsenunsystèmederéciprocitésobjectives.Le groupementréaliseainsi,pourlapremièrefois,l’équilibreentrel’assimilationdeschosesàl’action dusujetetl’accommodationdesschèmessubjectifsauxmodificationsdeschoses.Audépart,eneffet, l’assimilation etl’accommodation agissenten sens contraire, d’où le caractère déformantde la premièreetphénoménistedelaseconde.Grâceauxanticipationsetreconstitutions,prolongeantdans les deux sens les actions à des distances toujours plus grandes, depuis les anticipations et reconstitutions courtes propres à la perception, à l’habitude, et à l’intelligence sensori-motrice, jusqu’aux schèmes anticipateurs élaborés par la représentation intuitive, l’assimilation et l’accommodation s’équilibrent peu à peu. C’est l’achèvement de cet équilibre qui explique la

réversibilité,termefinaldesanticipationsetreconstitutionssensori-motricesetmentales,etavecelle la composition réversible, caractéristique du groupement : le détail des opérations groupées n’exprime, en effet, que les conditions réunies, à la fois de la coordination des points de vue successifs du sujet (avec retour possible dans le temps et anticipation de leur suite) et de la coordination des modifications perceptibles ou représentables des objets (antérieurement, actuellementoupardéroulementultérieur).

Enfait,lesgroupementsopératoiresquiseconstituentvers7ou8ans(unpeuavantparfois)