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. . .

la puissance spectaculaire de ces fétiches, dont


la simple présence iconographique et la magie
de la performance technologique paraissent rendre
possibles toutes sortes d’autres miracles . . .
parfaitement et soyez persuadé que l’esthétique de
Paris n’en souffrirait pas . . . Pourtant, en dépit de son
nom idiot, la Bigness est un domaine théorique pour
cette fin de siècle . . . si la danseuse a trébuché en
relevant son tutu, c’est que l’architecture, aussi
spectaculaire soit-elle, reste le produit d’un faisceau de
déterminants en regards desquels le génie d’un artiste,
aussi grand soit-il, pèse bien peu . . . criticat . . .
dans la ville du Ha . . . même en tant que pur instrument
esthétique, je ne pense pas que les ratios
mathématiques puissent être perçus en architecture
avec la même immédiateté qu’en musique . . .
l’estampe est intimement liée à tout ce que l’on
appelle la modernité. Étrangement inaperçue, oubliée.
Je me suis souvent demandé pourquoi . . . Et alors
que la « disparition » de l’architecture du musée devait
amener l’attention sur l’art exposé, elle a — dans ce
cas — eu l’effet inverse . . .

numéro 1 / janvier 2008


criticat 01

débat 004 Des tours à Paris

analyse 005 Françoise Fromonot : Tours de passe-passe

perles 024 Lues dans la presse

chronologie 026 Paris et le problème de la hauteur, 1867–2007

anthologie 042 Les auteurs sur la hauteur :


Robert Auzelle, J.G. Ballard, Roland Barthes,
Ada Louise Huxtable, Rem Koolhaas, Le Corbusier,
François Mitterrand

document 054 Rem Koolhaas : Bigness, ou le problème de la


grande taille (1994), traduit de l’anglais

enquête 064 Valéry Didelon : Les tribulations du 51 rue de Bercy,


première œuvre de Frank O. Gehry à Paris

carte blanche 080 Jean Rolin : Commémoratif et portuaire

rencontre 082 Alan Colquhoun : Entretien avec Pierre Chabard

lecture 106 Bernard Marrey : L’autre passion de Frank Lloyd Wright

correspondance 120 Joseph Cho et Stefanie Lew : Lettre de New York


débat
Des tours à Paris

analyse • perles • chronologie • anthologie


Montage de la publicité pour la tour du 121 avenue d’Italie, XIIIe, 1972. Voir page 36.
Depuis cinq ans, la municipalité parisienne relance
périodiquement l’idée de construire de nouvelles
tours. Potion magique ? Vieille recette ? Ou signe
spectaculaire d’un manque de réflexion sur l’avenir
de la capitale et de son agglomération ?

Françoise Fromonot
Tours de passe-passe
Françoise Fromonot La première bombe a éclaté pendant l’été 2002. « Une mini-Défense
est architecte, critique, prévue sur la ZAC Paris-Rive-Gauche » titre Le Parisien sur une pleine page1.
enseignante à l’Ensa
L’article vise la proposition lauréate d’Yves Lion pour l’aménagement de
de Paris-La Villette. Son
dernier ouvrage paru (La l’ultime tronçon de cette opération qui, de la gare d’Austerlitz au boulevard
Campagne des Halles — Les périphérique via la Bibliothèque de France, a métamorphosé en « morceau
nouveaux malheurs de Paris, de ville » le dernier grand secteur industriel en bord de Seine du Paris
2005) relate les péripéties
intra-muros. Une perspective plongeante prise depuis la banlieue montre
politico-urbanistiques de la
récente consultation une dizaine de tours de 20 à 25 étages, carrées ou rondes, plantées au bout
pour la rénovation du de l’avenue de France sur un socle habillé de verdure qui recouvre les
centre de la capitale. voies ferrées entre le boulevard de ceinture et le périphérique. Les activités
programmées, apprend-on, totaliseraient quelque 400 000 mètres carrés.
L’article donne la parole aux principaux protagonistes de l’affaire, chacun
dans un rôle qu’ils ne quitteront plus. Les services d’urbanisme de la Ville
se montrent convaincus (« il faut proposer un nouveau paysage et de
nouveaux usages de ce lieu qui doit constituer un des liens avec Ivry »). Les
associations de riverains fulminent (« le Conseil de Paris a décidé en juin
de réduire la circulation automobile dans le quartier Seine-Rive-Gauche […]
et voilà que l’on nous propose de construire les tours que nous avons déjà
avenue d’Italie »). L’architecte affiche une bonhomie commerçante (« nous
proposons un ensemble de gratte-ciel modérés, dispersés dans un grand
parc »), tandis que son client, la Semapa, feint de relativiser la portée de

analyse

5
son choix pour désamorcer la controverse : « ce n’est pour le moment qu’un 1. Éric Le Mitouard, « Une
mini-Défense prévue sur
concept ».
la ZAC Paris-Rive-Gauche »,
Le Parisien, 5 août 2002.
Une révision sans projet
En mettant en avant cette proposition qui outrepasse manifestement les
règles de constructibilité prescrites par le plan d’occupation des sols dans ce
secteur, la Ville, la SEM et l’architecte veulent lancer par l’exemple un débat
qui pèserait sur les futures dispositions du plan local d’urbanisme. À Paris,
le PLU doit remplacer le POS, document qui fixe depuis 1977 les termes du
retour, amorcé sous Giscard d’Estaing, à un urbanisme basé sur le modèle de
la ville régulière, aux constructions alignées sur les voies et plafonnées en
hauteur : de 25 mètres, dans le centre et l’ouest, jusqu’à 37 mètres, maximum
absolu sur certains quartiers du croissant allant du nord au sud-est. La
survivance dans le POS d’une zone dite UO (urbanisme opérationnel) qui
recouvre des secteurs dont l’aménagement a été engagé dans les années
1960–19702, inscrit de fait le sort de leur hauteur construite à l’ordre du jour 2. Par exemple le secteur
Italie XIIIe, qui inclut
des consultations pour le PLU. Mais la majorité plurielle rassemblée par le
l’ensemble sur dalle des
nouveau maire manque d’un projet politique urbain capable de structurer Olympiades, le secteur
Beaugrenelle, avec le Front
cette révision, car les désaccords entre ses différentes composantes sont
de Seine, etc.
légion sur ces sujets. Les dissensions entre les Verts d’un côté, et les socia-
listes et communistes de l’autre, palpables avant l’élection, vont être portées
à incandescence pendant le déroulement de la procédure. Elles concernent
en particulier l’évolution de la densité humaine et construite, ce qui
explique l’adoption tardive d’une résolution sur cette question. Encadrée
par des délais trop courts pour que puisse se construire un vrai projet
(processus que favorise pourtant ce nouvel outil réglementaire offert aux
municipalités par la loi SRU), privée de la possibilité de faire émerger un
discours de substitution au type de « projet urbain » mis au point et appliqué
dans tout Paris par l’Apur depuis trente ans, la confection du PLU va surtout
revêtir un caractère technique. Cette absence de pensée neuve, due à ces
divergences de fond, explique que l’idée de construire des tours ait resurgi
au gré des circonstances durant toute la mandature et qu’elle ait absorbé à
elle seule ce manque de projet pour Paris.

S’avancer pour reculer


En octobre 2003, alors que les propositions pour Masséna ont été prudem-
ment remisées, le Pavillon de l’Arsenal, bras armé de la communication
de la Ville en matière de politique architecturale et urbaine, va relancer le
sujet. Une discussion publique sur la « question des hauteurs » réunit, sur
un plateau voulu glamour, Jean Nouvel, Dominique Perrault, Christian de

analyse

6 criticat 01
Portzamparc et plusieurs maîtres d’ouvrage, dont Léon Bressler, président
du groupe immobilier Unibail. Le consensus pro-tours, qui sans surprise
s’exprime du côté scène, se heurte à la rancœur des représentants associatifs
présents dans la salle, contrés en retour par des propos favorables aux
immeubles modernes de grande hauteur de certains habitants. La dispute
tourne à la caricature et les positions se figent. Marc Ambroise-Rendu,
secrétaire de l’association Île-de-France Environnement, déclare dans les
colonnes de L’Humanité : « Il s’agit d’un ballon d’essai testé par la Ville. À
cette provocation, je réponds : vous aurez la guerre. »
Quelques jours après, sur les ondes d’Europe I, Bertrand Delanoë
demande qu’on puisse reconsidérer le « tabou de la hauteur », jugeant que
« ce n’est pas [elle] qui pose problème, mais l’esthétique et comment on y
3. Le 23 octobre 2003. vit3 ». Le Conseil de Paris émet bientôt un vœu dans le même sens. Le conflit
va diviser tout l’exécutif municipal, opposant aux socialistes les formations
politiques aux positions idéologiques plus affirmées sur la question. Pour
les Verts, farouches opposants de la première heure à ces constructions
anti-écologiques, « c’est un casus belli » ; pour les communistes, la libération

Projet lauréat d’Yves Lion


pour Masséna, Le Parisien,
2 août 2002.

analyse

Fromonot : Tours de passe-passe 7


des hauteurs dans certains secteurs est nécessaire pour développer les
logements et l’emploi et endiguer la gentrification de la capitale. Dès mars
2004, alors que la fin de la concertation officielle sur l’avant-projet de
règlement du PLU est prévue fin juin, le principe du réexamen de la limite
des hauteurs est abandonné afin de désamorcer ces tensions politiques.

Déconvenues
Si la polémique fait long feu, ses effets incitent le maire à la prudence, ce
dont pâtit la consultation urbaine la plus sensible du moment : le réamé-
nagement du quartier des Halles, à l’étude depuis 2002, dont le résultat est
rendu public à la fin 2004 au terme de mois d’empoignades médiatiques et
de tergiversations politiques. Le non-respect du plafond des constructions
au centre (25 mètres) par l’auvent habité de Jean Nouvel (28 mètres) et les
« derricks » de Rem Koolhaas (jusqu’à 37 mètres) a été l’un des chevaux de
bataille des associations de riverains les plus bruyantes. Il contribue à la
victoire du projet Mangin et de sa toiture basse : 9 mètres, soit à hauteur
d’arbres, explique cet architecte. Le maire, crédité d’ambitions présiden-
tielles par beaucoup d’observateurs, compte sur le succès de la candidature
de Paris à l’organisation des Jeux olympiques de 2012 pour donner quelque
lustre à sa politique urbaine, largement critiquée dans la presse et par les
Parisiens pour son manque d’initiative prospective et sa vulnérabilité aux
diktats des « Khmers Verts ».
Mais en juillet 2005, Paris perd la compétition des Jeux au profit de
Londres. Les mêmes voix s’élèvent pour accuser la timidité du projet parisien
en regard de celui de la capitale britannique, présentée a contrario comme
un paradis de dérégulation créative dans tous les domaines. Le film réalisé
par Londres pour promouvoir sa candidature montre la fameuse tour
Swiss Re de Norman Foster (The Gherkin, le cornichon) à l’égal de Big Ben,
et insiste sur l’audace plastique et écologique de son parc olympique dont
les bâtiments sont promis à une écurie d’architectes internationaux très
médiatisés. Même les autres grandes villes françaises se mêlent alors de faire
passer Paris pour un bourg de province. Marseille vient de confier à Zaha
Hadid le « plus grand immeuble de la cité phocéenne », le nouveau siège de la
compagnie de transports maritimes CMA CGM (147 mètres) dans le secteur
Euroméditerranée. Quelques mois plus tôt, Lyon a annoncé la construction
par Arte-Charpentier de la tour Oxygène (117 mètres) dans le quartier de la
Part-Dieu. Et Le Havre s’enorgueillit de la tour de 120 mètres (elle « créera sa
propre énergie grâce à des micro-éoliennes ») que Jean Nouvel va ériger sur
son port dans le cadre du réaménagement des docks, un motif tout trouvé de
railler le snobisme de la vieille capitale : « Alors que les Parisiens ont refusé

analyse

8 criticat 01
les projets d’immeubles de grande hauteur prévus par Bertrand Delanoë au-
4. L’express, 27 juin 2005. delà des 37 mètres réglementaires, les Havrais n’ont pas ces préventions.4 »

Simuler pour séduire


En juin 2006, le vote du PLU entérine la décision politique prise plus de
deux ans plus tôt et avalisée en février : les plafonds du POS sont maintenus
(de 25 à 37 mètres) et le COS fixé à 3. Mais l’idée de briser en des endroits
choisis la règle fraîchement officialisée n’est pas pour autant abandonnée,
au contraire. Lors du vote, le Conseil de Paris a émis un vœu demandant
la création d’un groupe de travail, constitué de représentants de toutes
les formations politiques, afin d’« examiner à partir de projets concrets la
pertinence et les modalités d’analyse de la question des hauteurs en termes
de vocation et de formes urbaines, de condition de vie et de travail, ainsi que
5. Vœu du Conseil de Paris, de qualité architecturale et de consommation énergétique5 ». Dès l’automne,
juin 2006.
les services d’urbanisme s’attellent à la mise en place de cette instance de
6. Porte de la Chapelle réflexion — absente pendant l’élaboration du PLU — dont les groupes UMP
(architecte coordonnateur,
et Verts se retirent dès que débutent ses auditions. Ses conclusions vont
François Leclercq) : Abalos
& Herreros, Brénac & néanmoins servir de base à un atelier d’urbanisme, dans lequel des équipes
Gonzalez, Lacaton & Vassal,
de maîtrise d’œuvre réfléchiront à l’amélioration dans le sens de la hauteur
Dominique Perrault/UapS ;
porte de Bercy (placé de trois sites tests aux portes nord et est de la capitale : le secteur Masséna
sous la coodination de de la ZAC Seine Rive Gauche (XIIIe), Bercy-Poniatowski (XIIe) et la porte de
l’Apur) : Barthélémy-Grino,
Dietmar Feichtinger, Nicolas la Chapelle, dans le secteur d’aménagement Paris-Nord-Est (XVIIIe). Taillée
Michelin, Claude Vasconi ; sur mesure par la Ville en accord avec leurs architectes coordonnateurs, la
Masséna (architecte coor-
donnateur, Yves Lion) : Anne liste des équipes (quatre par site6) panache les noms de grosses agences
Demians, Jacques Ferrier, françaises actives « à l’export », de praticiens moins titrés, voire très jeunes,
Éric Lapierre, Sauerbruch &
Hutton. bien en cour à la Ville, et deux tandems étrangers assez connus, auteurs à
Berlin et en Espagne de séduisants gratte-ciel souvent publiés et censés à ce
titre relever le workshop d’une touche de classe extra hexagonale. Il s’agit de
leur faire étudier des propositions d’aménagement incluant des tours, afin
de produire (sous le contrôle étroit de la Ville, qui oriente et même rectifie
leurs dessins) les images destinées aux médias qui accréditeront auprès du
public la justesse des entorses annoncées au plafond des 37 mètres. L’atelier
rend ses esquisses en juillet. Mais la Ville, sceptique sur les résultats et
hésitante sur le calendrier, finit par reporter sine die le lancement de son
plan de communication.

Retour vers le futur


À la rentrée, la prolifération planétaire de tours toujours plus hautes, plus
esthétiques et pourquoi pas écologiques, semble en passe de devenir un
nouveau « marronnier » des magazines d’actualité. L’exaltante nouveauté

analyse

Fromonot : Tours de passe-passe 9


analyse

10 criticat 01
de l’architecture verticale passionne jusqu’au journal gratuit du TGV, qui
s’extasie sur sa modernité tout en regrettant que « la France reste à la
7. Nadia Hamam, « Archi-
traîne : les tours ont toujours eu mauvaise réputation dans l’Hexagone »7.
tecture verticale, la folie des Le soir de l’ouverture de la Cité de l’architecture et du patrimoine à Chaillot,
grandeurs », TGV Magazine
n° 97, septembre 2007,
la 5 diffuse en prime time un documentaire axé sur la célébration de leur
pp. 34–40. performance technologique et formelle8. Nicolas Sarkozy profite de son
discours d’inauguration de cette institution pour réclamer sur la question de
8. Tours d’aujourd’hui et
de demain, documentaire la hauteur une « réflexion sereine et ouverte » en liaison avec celle du Grand
écrit par Catherine Terzieff
Paris, félicitant ostensiblement Thom Mayne, présent dans l’assistance,
et réalisé par Bertrand
Stéphant-Andrews, 2007. pour sa future tour Phare à la Défense, le quartier aux 71 tours dont il a initié
un an plus tôt, alors qu’il était président du conseil général des Hauts-de
Seine et donc de l’Epad, un ambitieux plan de relance qui a porté la hauteur
maximale des constructions à 300 mètres.
De son côté, la Ville hésite toujours à publier les images produites avant
l’été par son « groupe de travail des hauteurs », pesant le pour et le contre
au regard de sa stratégie de campagne pour les élections municipales,
repoussant de semaine en semaine leur révélation tout en ne cessant de la
déclarer imminente. Après quelques fuites, grâce auxquelles Le Figaro puis
Le Monde éventent le scoop, des images très choisies sont officiellement
9. Cité par Marie-Douce divulguées fin novembre lors d’une conférence de presse, couplée avec
Albert, « Paris envisage la
construction de nouvelles une abondante couverture de l’événement dans le supplément parisien du
tours », Le Figaro, 22 novem- Nouvel Observateur. L’opération déclenche une nouvelle salve d’articles et de
bre 2007.
réactions. Cinq ans après la polémique déclenchée par le premier projet pour
10. Propos de Sylvain Seine Rive Gauche, rien n’a changé : ni la volonté du maire (« la pertinence
Garel, élu Vert du XVIIIe
arrondissement, du maire
saute aux yeux pour Bercy et Masséna9 »), ni le rejet viscéral des Verts
(PS) du XIIe arrondissement et des militants associatifs (« le principal pour nous, c’est que ces affreux
et de l’adjoint à l’urbanisme
(PS) Jean-Pierre Caffet, cités
projets ne voient pas le jour ; le conseil de quartier a rejeté massivement
par Marie-Anne Kleiber et l’idée de construction de tours »), ni les dénégations apaisantes des services
Bertrand Greco, « Les tours
et des élus concernés : « des projets, juste des projets » (le maire du XIIe) ;
refont polémique », Le JDD,
4 novembre 2007. « ces réflexions ne nous engagent pas » (l’adjoint à l’urbanisme)10, « des
esquisses strictement virtuelles » (le maire dans son communiqué). Seule
nouveauté peut-être, les élus parisiens de l’UMP ont fini par tremper leur
conservatisme naturel dans le sarkozysme ambiant. Françoise de Panafieu,
qui quelques mois plus tôt fustigeait les intentions architecturales de son
rival socialiste, s’estime « prête à regarder » d’éventuelles propositions de
Projet de Brénac & Gonzalez « très beaux gratte-ciel » pour les portes de son XVIIe arrondissement.
pour la porte de la Chapelle,
Le Monde, 30 octobre 2007.
Panacée
Projet de Barthélémy &
Polarisé autour de positions tranchées, le débat continue de diviser Paris
Grino pour la porte de Bercy,
Le Figaro, 22 novembre 2007. en deux camps. Pour les avocats de la construction de ces nouvelles tours,

analyse

Fromonot : Tours de passe-passe 11


quelques unités judicieusement implantées aux franges de Paris intra-
muros (car tous s’accordent à épargner le centre) favoriseraient le dévelop-
pement de ces zones, pénalisées par la présence d’infrastructures lourdes, et
permettraient de densifier les équipements publics et surtout les logements
dont la capitale manque : la municipalité, qui s’est engagée à en réaliser
3 500 par an pendant dix ans, est confrontée à quelque 120 000 demandes.
En amplifiant l’offre de logements, elles contribueraient à enrayer l’exode
des familles, surtout les plus modestes, que la cherté de l’immobilier incite
à délaisser le centre pour les banlieues et leurs jardins.
Des tours satisferaient ainsi par ricochet un impératif du « développe-
ment durable » en Île-de-France, puisque ce phénomène nourrit l’étalement
de l’agglomération et y aggrave les problèmes de transport. En multipliant
les mètres carrés utiles à partir d’une assiette réduite sur un foncier
devenu rare, des tours dégageraient des surfaces pour des espaces verts,
un argument qui rencontre un écho certain auprès de Parisiens. Elles
attireraient des activités tertiaires rentables, susceptibles de créer les
emplois nécessaires à une ville qui en a perdu près de 100 000 en dix ans
et de financer la réalisation des autres programmes sans faire monter la
pression fiscale. En concentrant ponctuellement les nouveaux mètres
carrés nécessaires (plutôt qu’en les étirant en barrières sur les rives du
Périphérique), en finançant une couverture de ce boulevard à ces endroits,
ces tours matérialiseraient les termes toujours délicats d’une nouvelle
donne entre Paris et ses communes limitrophes.
Enfin, ces gestes architecturaux symboliques attesteraient du
dynamisme de la capitale française en la mettant au diapason des villes
engagées dans la course à la hauteur, tout en encourageant l’architecture
nationale à faire briller sa créativité et à « renouer avec l’innovation ». « Au
nom de quel principe Paris devrait-elle échapper au mouvement qui, dans
d’autres métropoles internationales, et même chez certains de nos voisins
franciliens, se traduit par des interventions architecturales remarquables ? »
demande Bertrand Delanoë11. 11. Communiqué de presse,
21 novembre 2007.

Repoussoir 12. D’après les 120 000


réponses au questionnaire
Face à eux, les opposants aux tours s’avèrent majoritaires chez les Parisiens
de la concertation préalable
à 63 % (sauf chez les 18–35 ans)12, une proportion qui reflète la persistance à l’élaboration du PLU.
du traumatisme laissé dans la capitale par la modernisation urbaine
brutale des Trente Glorieuses. Ils se réclament de diverses sensibilités, qui
parfois se recoupent en un curieux assortiment de réaction néovillageoise,
de morale écologique, d’élitisme historiciste et de critique sociale. Sur le
terrain, la plupart des associations de riverains rejettent le gigantisme de ces

analyse

12 criticat 01
implants, contradictoire à leurs yeux avec l’échelle d’une vie de quartier. Les
élus Verts, et plus largement la mouvance environnementaliste à laquelle
adhèrent ou se rattachent bon nombre de ces associations, pourfendent
ces « projets pharaoniques ». Ils craignent un accroissement de la densité
de leurs quartiers, cause selon eux de promiscuité et vecteur d’entropie, et
leur envahissement en proportion par l’automobile, phénomène que la
politique des Verts s’emploie depuis cinq ans à juguler par tous les moyens
à l’échelle de la capitale. Les gratte-ciel génèrent, selon leurs détracteurs,
des exclusions en tout genre. Les coûts de construction, de fonctionnement
13. L’expression est d’un et d’entretien prohibitifs de ces bâtiments « énergivores »13 font grimper
élu Vert. La consommation
les prix à l’achat et les charges au quotidien, réservant ce mode d’habitat
énergétique d’une tour
de bureaux peut dépasser aux plus aisés. La concentration de tant d’appartements dans un même
300 kW/h par m2 de Shon
bâtiment ne peut que multiplier les conflits de cohabitation, comme la
et par an (tours première
génération). Les études pour gestion de la copropriété des dalles sur lesquelles reposent de manière
la tour Phare de la Défense,
presque systématique les tours en France. Ce dispositif reste associé dans
par exemple, visent à la
réduire à 140. L’objectif l’imaginaire de beaucoup de Parisiens à l’univers étranger des banlieues,
fixé pour les bâtiments à contraire à l’urbanité de la ville-centre qui résume toujours pour eux l’idée
l’horizon 2020 par le Plan
Climat de la Ville est de 50. de la capitale tout entière. L’anonymat, l’indéfinition, l’inconfort de ces
espaces publics hors sol, balayés par les courants d’air dus au célèbre effet
14. Marc Ambroise-Rendu,
cité par Le Monde, 8 novem- Venturi, font des tours de véritables « destructeurs de vie sociale14 ». Last but
bre 2003. not least, les conditions de vie et de travail imposées par la hauteur seraient
étrangères à la culture française, voire incompatibles avec ce que d’aucuns
nomment les « fondements anthropologiques de l’habiter ».

Chassé-croisé
En parallèle, les gardiens de l’identité historique de Paris repoussent toute
nouvelle atteinte au caractère de son tissu, mis à mal par l’urbanisme
opérationnel des années soixante, alors qu’il avait échappé aux destructions
pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette sensibilité croise en fait deux
traditionalismes : l’un inné, qui voudrait prolonger un statu quo, l’autre
acquis, qui chercherait plutôt à préserver une conquête. Les tenants du
premier sont des conservateurs classiques pour lesquels « habiter dans
l’ancien » est un automatisme culturel, un devoir patrimonial ou un signe
extérieur de richesse. Mais leurs sympathies politiques les portent en
général à endosser les schémas néolibéraux : comme leurs pères avaient
accueilli dans Paris, au nom de la modernisation précédente, les emblèmes
architecturaux de la prospérité nationale, ils seraient prêts, au nom du
nouvel esprit du temps, à en laisser pousser quelques autres, qu’ils pourront
admirer depuis les quartiers où ils continueront de vivre. Les seconds,
à l’inverse, se recrutent parmi les fidèles du « retour à la ville », dont la

analyse

Fromonot : Tours de passe-passe 13


Projets de Jacques Ferrier
et de Dominique Perrault
pour Masséna et porte de
la Chapelle, Le Figaro,
22 novembre 2007.

montée dans l’opinion dans l’après-68 a provoqué la remise en cause, puis


l’abandon d’un urbanisme moderne de plus en plus décrié. Cette évolution
s’est incarnée sur le plan réglementaire dans le POS de 1977 puis, sur le
terrain, dans la pratique du « projet urbain », aujourd’hui dominante.
Beaucoup d’anciens militants de cette cause s’avouent déconcertés qu’une
municipalité de gauche, pour faire allégeance à la mondialisation et à ses
normes, ressorte les mêmes recettes que le gaullo-pompidolisme dont ils ont
combattu le mépris en actes de la ville ancienne et les menées destructrices
du Paris populaire. Mais là encore, parmi les architectes urbanistes installés
par ce mouvement, beaucoup s’interrogent sur les moyens de composer
avec les nécessités de l’époque dans les opérations dont ils sont chargés,
proposant déjà de moduler leur position « en fonction des contextes ».
Restent les plus radicaux des tenants du passé, les avocats de « Paris =
Venise », selon la formule de leurs adversaires. Pour eux, le caractère unique
du Paris canonique, sédimenté au fil des siècles, tient autant à l’homogénéité
de son tapis de pierre d’où émergent les clochers et les monuments qu’à
l’harmonie du dialogue de ces échelles entre elles, aussi critique à maintenir
que le patrimoine construit. Paris reste un témoignage fragile et en un sens
achevé d’une histoire indépassable, une œuvre d’art reçue en héritage qu’il
nous revient de léguer aux générations futures dans son intégrité.

Densité ?
Prendre parti serait plus facile si quelques faits ne venaient contredire
certaines idées reçues. La densité ? Étrangement, les deux camps partent

analyse

14 criticat 01
du postulat que la hauteur en est synonyme. Or si une tour est bien un
objet architectural dense (elle engendre un volume potentiellement
illimité par extrusion verticale de son empreinte au sol), le dispositif urbain
qu’elle implique l’est beaucoup moins, surtout s’il faut « dégager à son
pied des espaces verts », comme on ne cesse de l’entendre. Historiquement,
l’augmentation de la hauteur des constructions à Paris a été un outil de
15. Voir Rémi Rouyer, Les desserrement urbain15. Dans les anciens secteurs d’aménagement de la
hauteurs à Paris — Synthèse
zone UO du POS, le rapport entre le nombre des mètres carrés construits et
réglementaire, typologique et
environnementale, mairie de la surface des terrains oscille entre 3 et 3,5. Malgré toutes ses tours, le coeffi-
Paris, janvier 2007.
cient d’occupation des sols du Front de Seine approche à peine celui d’un
16. « Quelle forme urbaine quartier haussmannien ordinaire. Seule une forêt de gratte-ciel comme celle
pour la densité vécue ? »,
de Hongkong (cos = 6,5) dépasse nettement la densité du quartier de l’Opéra
Apur, Note de 4 pages n° 10,
juin 2003. (cos = 5), mais au prix d’une proximité entre les tours jugée inacceptable
sous nos latitudes. Selon une enquête commanditée par l’Apur à l’occasion
de l’élaboration du PLU, la densité est surtout affaire de perception : les
personnes interrogées disaient en souffrir davantage dans le tissu compo-
site du secteur Falguière (XVe) que dans le vieux quartier Rochechouart (IXe)
dont le COS représente plus du double16.
En la matière, les craintes des détracteurs des tours comme les espoirs de
leurs partisans s’avèrent largement infondés. En Europe, les caractéristiques
de la ville dense sont en général inverses de celles de l’urbanisme inspiré
du mouvement moderne : un tissu compact plutôt qu’une réunion d’objets
solitaires, une hauteur homogène plutôt que des variations extrêmes qui
s’annulent, des activités mélangées plutôt que séparées en entités fonction-
nelles distinctes. Quelques projets remarquables ont récemment testé avec
succès des modes d’urbanisation horizontale dense conjuguant la mixité
des programmes avec l’économie des sols et des énergies. À Amsterdam, par
exemple, l’ensemble de Borneo-Sporenburg, terminé voici quelques années
sur de longues darses vacantes du port, atteint la densité d’un quartier de
tours avec des maisons individuelles mitoyennes à patio, complétées sur
chaque île par un sculptural immeuble de logements collectifs en anneau,
de sept à onze étages.

Échec ?
Autre certitude partagée par les deux camps, l’« échec généralisé des
17. Jean-Sébastien Stehli, opérations de rénovation des années 1960 et 1970 à Paris17 », un avis si
L’Express, 26 janvier 2004.
unanime que les journalistes le reprennent à leur compte comme un fait.
Les opposants aux tours prédisent en cas de reprise la répétition des mêmes
difficultés (mal-être social, délinquance…), prouvant qu’ils partagent avec
les modernes qu’ils critiquent la même croyance déterministe en l’impact

analyse

Fromonot : Tours de passe-passe 15


des formes architecturales sur ce type de problèmes. En face, les partisans
de la hauteur invoquent les erreurs précédentes pour mieux vanter par
contraste les réussites futures : autre temps, autres mœurs ; les nouvelles
tours auront tiré les leçons des anciennes. Pour accréditer cette rupture, ils
recyclent pourtant tous les slogans de l’époque précédente : « conquérir de
l’espace en hauteur pour en libérer au sol18 » (un leimotiv de l’urbanisme 18. Bertrand Delanoë, « À
chacun de prendre claire-
moderniste), subordonner la question posée par les tours à celle de leur
ment position », entretien
« réussite architecturale » (ce que disait déjà Georges Pompidou19), ou encore avec Gurvan Le Guellec, Paris
Obs, 22–28 novembre 2007.
« marquer par des tours les entrées de Paris », vieux serpent de mer né dans
les années vingt. 19. Le Monde, 17 octobre 1972.
Or l’évaluation négative de ces tours ne résiste pas toujours à l’examen :
20. Voir Françoise Moiroux,
le discours qui les accable par idéologie ou par réflexe trahit souvent une « Maudites tours ! », d’a n° 158,
certaine méconnaissance de leur réalité20. Trois décennies ont passé, et on octobre 2006, pp. 48–49.

leur découvre peu à peu des qualités. La jeune génération ne cultive pas
à l’égard du legs moderne les mêmes préventions ataviques que les vieux
Parisiens. Le secteur du XIIIe arrondissement qui inclut les Olympiades
est devenu l’un des lieux les plus vivants de la capitale. L’économie qui s’y
est développée a réussi à catalyser un paysage hybride, collage de bribes
de faubourg et de grands immeubles ternes laissés par la rénovation du
quartier, et à fabriquer une sorte de micro-métropole asiatique. Quant aux
habitants de ces tours, ils ont pris goût à la vie en hauteur21. Leur taux de 21. Voir le rapport « Audi-
tions des usagers et de cons-
rotation, l’un des plus faibles du parc immobilier parisien, est d’autant plus
tructeurs d’immeubles de
lent que leurs appartements occupent un étage élevé. Ils disent en apprécier grande hauteur », groupe de
travail des hauteurs, mairie
la lumière, les vues panoramiques lointaines, la sensation que donne cette
de Paris, 7, 24 novembre et
domination géographique, mais aussi la sécurité due à un gardiennage 18 décembre 2006.
permanent (obligatoire dans les IGH), même si le coût de ce service, ajouté
22. Le surcoût d’exploitation
à celui des ascenseurs et autres équipements indispensables aux tours, dans les IGH de bureaux et
augmente jusqu’à le doubler le montant des charges22. Dans le cas des IGH des charges dans les IGH
de logements se situe en
d’activités tertiaires, les appréciations sont plus mitigées : la hauteur est moyenne entre 50 et 60 %.
une contrainte de plus imposée par le travail de bureau. Mais à écouter le
concert de jugements négatifs sur la tour Montparnasse, il est évident que
la certitude de son échec est surtout gagée sur le constat de sa laideur, une
opinion plus qu’une critique, figée en théorème par l’impossibilité de sa
démonstration.

Durabilité, mixité, visibilité


Pour peu qu’on les confronte, les arguments avancés par les uns et les autres 23. La durée de vie de
se complexifient jusqu’à se réfuter en chaîne. L’écologie ? Par définition, les la façade d’une tour de
bureaux est estimée à moins
immeubles de grande hauteur s’usent plus vite23 et dépensent davantage
de trente ans, celle de ses
d’énergie que les autres dans leur construction et leur fonctionnement. Or services techniques à dix ans.

analyse

16 criticat 01
les ingénieurs et les architectes savent maintenant réduire cet inconvénient.
Mais le coût énergétique des matériaux nécessaires pour y parvenir
annule en retour cet avantage. Et la sophistication technologique de ces
immeubles en fait grimper le prix, compromettant leur capacité à accueillir
des logements abordables, sans parler d’habitat social, donc à prévenir le
départ des familles vers les pavillonnaires de la périphérie et à assurer la
mixité sociale des nouvelles opérations. La mixité d’activités ? Une tour
regroupant différents programmes, comme il s’en construit depuis un siècle
aux États-Unis (et maintenant partout en Asie : un même fût superposant
couramment des logements, un hôtel, des équipements, un centre
commercial…), est difficilement compatible avec la culture d’investissement
en France, méfiante des copropriétés qui compliquent, donc ralentissent,
les décisions de gestion. Une tour de bureaux, modèle le plus réaliste car le
plus rentable, ne permet qu’une mixité collatérale : ses plateaux tertiaires
financent indirectement la réalisation ailleurs des logements qu’elle ne peut
abriter, une forme de ségrégation fonctionnelle qui rappelle davantage les
années soixante qu’elle ne s’en distingue. On peut cependant envisager des
logements dans de petites tours de moins de 50 mètres (17 étages), certes
moins extraordinaires mais inférieures à la limite au-delà de laquelle les
contraintes du classement IGH (dispositifs de sécurité, de distribution
intérieure…) ramènent aux dilemmes précédents.
L’altération du Paris canonique ? La capitale intra-muros compte déjà
158 tours — certaines en plein centre —appartenant après tout à cette
histoire urbaine au nom de laquelle on voudrait les récuser. D’autant qu’en
reconduisant les plafonds du POS au prétexte d’en éviter de nouvelles, le
PLU tend paradoxalement à figer en patrimoine celles qui existent déjà. En
cas de démolition, la loi SRU oblige à reconstruire une quantité identique
de mètres carrés ; or, en fixant des gabarits moindres et en protégeant
les espaces verts existants, le nouveau règlement rend impossible cette
restitution. Et dans un futur proche, la plupart des communes limitro-
phes — Issy-les-Moulineaux, Levallois-Perret, Clichy, Charenton, et même…
Neuilly — vont construire à leur guise des tours qui participeront de fait à
Paris : le paysage de la capitale ne s’arrête pas net au périphérique. On le voit,
de nouvelles tours ne seraient sans doute pas plus à même de répondre sur
le fond aux problèmes que leurs partisans prétendent leur faire résoudre
que de déclencher le chaos qui obsède tant leurs détracteurs.

Un autre Paris
La reproduction de ces antagonismes passés, loin de ressusciter leur
radicalité, témoigne d’une incapacité à les rapprocher des questions qui se

analyse

Fromonot : Tours de passe-passe 17


posent à la capitale : au premier chef, celle son urbanisation aux limites de sa
périphérie, là où l’articulation avec ses voisins reste à inventer. À l’arrière des
gares, aux abords du Périphérique, des domaines industriels et ferroviaires
immenses se libèrent les uns après les autres, qui n’ont jamais connu de
parcellaire urbain. Comment tirer parti de leur état plutôt que les morceler
en les lotissant ? À quelles activités, à quels programmes leurs morphologies
particulières incitent-elles à réfléchir ? Les réseaux de déplacement
tyranniques qui entaillent le paysage aux rives de la ville-centre et loin dans
la banlieue ont fini par constituer leur propre topographie et des milieux
spécifiques. Comment négocier leurs coupures en s’appuyant sur ces
propriétés ? Comment manipuler leurs effets plutôt que de chercher vaine-
ment à les nier ? La valeur patrimoniale de ces emprises tient à l’amplitude
exceptionnelle des fuseaux visuels qu’elles dégagent aux portes de Paris.
Comment profiter d’elles sans annuler ces perspectives ? Et d’ailleurs, faut-il
systématiquement les occuper ? Où, comment et sous quelle forme, dans
ce cas, répartir les constructions ? L’incohérence apparente, la difficulté
inédite, la force aussi de ce Paris-là réclament des approches, des solutions
et même des représentations que les modèles urbains historiques éprou-
vés — traditionnels et modernes — ne sont pas en mesure de proposer pour
ces lieux.
Or ces grands sites frontaliers font l’objet depuis des années d’études
d’aménagement menées selon les procédures bien rodées de l’urbanisme
de ZAC. À quelques rares exceptions près, elles leur ont imposé l’exercice
convenu du projet urbain à la française : un découpage en îlots standard
par une rhétorique des tracés viaires qui annulent l’héritage propre aux
grandes échelles territoriales ; l’occultation de leurs infrastructures par des
dalles, qu’il faut ensuite densément construire pour compenser leur coût,
ou recouvrir de gazon au nom de la « continuité de l’espace public »… Bref,
la réduction de situations riches de possibilités à des schémas obligés, en
une variante inavouée de la politique de la table rase contre laquelle s’est
pourtant construite toute cette idéologie.

De l’îlot à la tour
Les travaux de l’« atelier des hauteurs » organisé par la Ville portaient juste-
ment sur ce genre de terrains, situés dans des opérations en cours de ce type,
où les projets d’éventuelles tours avaient temporairement germé durant
la polémique. Cette fois, la créativité des architectes était sollicitée pour
produire en quelques semaines des esquisses d’aménagement capables de
justifier par l’image les tours désirées, tout en apportant par le chiffre les
preuves de leur efficacité quantitative. Quelques formules maudites étaient

analyse

18 criticat 01
tout de même exclues : pas de tours sur dalles, pas de quartier de tours, pas
de tours, d’ailleurs, mais « quelques éléments verticaux ». Les réponses mises
en avant par la sélection de « visuels » diffusés aux médias montrent ces
tours pour la plupart associées aux mêmes formes urbaines (l’îlot, l’espace
vert…) qui font la substance ordinaire de tous les autres quartiers neufs. On
découvre des tours dans un grand parc sur la Seine, des tours sur des socles
d’activités, des tours au fond d’un double Palais-Royal (porte de la Chapelle)
et même des tours en proue d’une batterie d’îlots néo-haussmanniens
(porte de Bercy !) : de la composition opportuniste avec les types urbains
liés à la modernité et à la tradition. À la tour de signifier le panache, à l’îlot
d’assumer la densité tout en exprimant l’extension civilisatrice, jusque dans
ces jungles urbaines, d’un certain éternel parisien : tous artifices calqués sur
les goûts et les exigences de la maîtrise d’ouvrage française, dont les équipes
berlinoise et madrilène se sont visiblement un peu moins souciées, sans
plus de bonheur d’ailleurs.
Les pages consacrées par Paris Obs aux « onze projets de Delanoë »
font un savoureux pendant au célèbre numéro de Paris-Match, paru voilà
24. « Exclusif, Paris dans juste quatre décennies24 pour promouvoir le « Paris dans 20 ans » prévu
20 ans », Paris-Match n°951,
par Delouvrier. Cette fois, les vues quelque peu terrifiantes de la capitale
1er juillet 1967, enquête de
Marc Heimer. gaullienne ont fait place à des perspectives plus avenantes. De grands jouets
colorés en forme d’obélisque, d’eskimo ou de pile d’assiettes, recouverts
d’écailles, de résilles et autres filtres solaires (signes extérieurs de conformité
aux normes de la haute qualité environnementale) se dressent au-dessus
du tissu plus ou moins rassurant déroulé à leur pieds pour tempérer leur
impact. Au final, rien de très neuf comparé aux projets urbains produits
partout ailleurs par les mêmes architectes urbanistes, sauf la hauteur des
architectures (plus grandes que d’habitude, puisqu’il s’agit de grands sites)
destinée à satisfaire la demande officielle en « gestes exceptionnels ».

Représentation, communication
Mais comment réfléchir sur le fond lorsqu’une aussi formidable nouvelle
(des tours !) suffit à tenir lieu de nouveauté ? Les équipes embauchées par
l’« atelier des hauteurs » devaient fournir à la Ville de quoi séduire l’opinion
en créant des images de réponses à un semblant de question. Les rares
tentatives pour déroger à cet impératif n’ont pas réussi aux téméraires. Les
associés flamands de Dominique Perrault, UapS, ont tenté de mettre au
point pour la porte de la Chapelle une organisation linéaire de gros blocs
mitoyens denses, de gabarits très inégaux, capables de fabriquer une combi-
natoire d’activités très diverses et de libérer une grande artère verte pour les
desservir : une proposition conceptuelle difficile à « rendre » en perspective,

analyse

Fromonot : Tours de passe-passe 19


analyse

20 criticat 01
Paris Obs, 28 novembre 2007 :
Couverture.
Projet de Abalos & Herreros
pour la porte de la Chapelle.
Projets de Nicolas Michelin et
de Dietmar Feichtinger pour
la porte de Bercy.

analyse

Fromonot : Tours de passe-passe 21


écartée au prétexte que son diagramme la faisait ressembler à un quartier
de tours. Au même endroit, Lacaton & Vassal ont exploré un système de
variations typologiques à partir d’immeubles creux de la taille d’un grand
pâté de maisons, régulièrement déployés en nappe. Ils ont renoncé à rendre
cet embryon de recherche expérimentale, peu séduisante en images, et
ont poursuivi en agence ce travail d’investigation qu’ils publieront bientôt
en Espagne. « Absolument pas probant », ont jugé le maire et son adjoint à
l’urbanisme.
La publication de l’imagerie approuvée par la Ville marque une étape
de plus dans le processus entamé un peu par hasard voici plus de cinq ans.
Le maire a abattu ses cartes architecturales, qui vaudront mandat sur le
sujet en cas de réélection — surtout si son score lui permet de gouverner
sans les Verts. Elle augure aussi d’une stratégie de conquête aux visées
plus lointaines. « Quasi enterrés à la rentrée, les douze projets moins un
ont opportunément rejailli après que le président Sarkozy se fut posé en
chantre de la création architecturale. Bertrand Delanoë pense à Paris…
mais pas qu’à cela. Il a une stature nationale à se construire » analyse Le
Nouvel Observateur, sans doute assez bien renseigné25. Car le président de 25. Paris-Obs, 21 novembre
2007, art. cit.
la République fait régulièrement état de ses vues sur la question du Grand
Paris. Avec l’ambition de « retrouver l’esprit du préfet Haussmann dans le 26. Nicolas Sarkozy, discours
d’inauguration de la
Paris de 186026 », il travaille à un façonnage électoral qui lui permettrait
nouvelle aérogare de Roissy,
de reprendre en 2010 au PS la direction de la Région. Lui aussi veut son 26 juin 2007.
workshop, une pratique décidément en passe de supplanter les études
27. Cité par Libération,
patientes et moins médiatiques que suppose la conception des processus 22 novembre 2007.
de transformation urbaine. « Je souhaite […] que huit à dix agences
d’architectes puissent travailler sur un diagnostic prospectif, urbanistique
et paysager, sur le Grand Paris à l’horizon de vingt, trente, voire quarante
ans », annonçait-il en octobre dernier au parterre de starchitectes convoqués
à son discours d’inauguration de la Cité de l’architecture. Et d’enfoncer
le clou à propos des tours quelques semaines plus tard, à l’occasion du
congrès des maires de France : « Il n’en faut pas si elles sont laides. Si elles
sont belles, il en faut. Ce n’est pas une question idéologique.27 » De tous les
côtés de l’échiquier politique, à tous les échelons de responsabilité et de
prérogative territoriale, l’architecture ne serait guère plus pour le pouvoir
qu’un instrument de communication parmi d’autres.

Cela tuera ceci


Les architectes sont ainsi cantonnés à un rôle d’otages consentants, qu’on
leur présente (et qu’ils acceptent) comme un privilège. Rien d’étonnant à ce
qu’ils n’aient pas cherché à s’affranchir des orientations imposées par de

analyse

22 criticat 01
possibles commanditaires à la polémique binaire sur « la hauteur » qui tient
lieu de débat à l’urbanisme parisien. Conscients que trop d’interrogations
risquaient d’embrouiller à leurs dépens quelques poncifs commodes, les
stars les plus sollicitées ont même vendu aux deux camps l’argument
imparable qu’on attend des artistes : leurs tours seront belles. La promesse
suffira-t-elle à racheter le péché originel des tours modernes — leur
laideur —, responsable de la chute de la profession dans l’estime de l’opi-
nion ? En tout cas, elle a été reprise au vol par le maire, qui veut inscrire Paris
par le look sur la carte des villes-mondes en compensant par quelques coups
d’éclat le peu de perspectives autres que gestionnaires offertes par son PLU,
et par les investisseurs, qui aimeraient pouvoir élever à Paris les mêmes
totems qu’à Londres ou à Francfort afin de profiter des opportunités offertes
par le marché local florissant de l’immobilier tertiaire. Des projets de ce type
attendent leur heure dans les cartons, à l’exemple des deux tours de 150
mètres dessinées par Herzog & De Meuron pour agrandir à la verticale le
parc des expositions de la porte de Versailles. Il y a malheureusement fort
à parier que tous ne seront pas aussi beaux.
Finalement, les prétextes sous lesquels on la déguise masquent mal la
seule raison indiscutable de vouloir construire des tours à Paris, évidem-
ment la moins rationnelle de toutes, mais bien la plus réelle : la puissance
spectaculaire de ces fétiches, dont la simple dimension, la présence
iconographique et la magie de la performance technologique paraissent
rendre possibles toutes sortes d’autres miracles. Fantasme d’entrepreneur,
désir d’élu, rêve d’architecte… L’agitation créée de toutes pièces autour de
cette innovation plus qu’hypothétique a réussi une fois encore à évacuer
la question du futur Paris Métropole, tout en prétendant se pencher sur
elle. Plutôt que de chercher à rendre crédible leur force de proposition sur
ce sujet, les professionnels se sont soumis en toute complicité à la logique
du spectacle pour pouvoir en participer. Quant au politique, saura-t-il enfin
demander aux architectes de lui montrer la lune plutôt que les obliger à
regarder son doigt ? F.F.

analyse

Fromonot : Tours de passe-passe 23


Lues dans la presse

Urbanisme spécial tours, mai-juin 2007


L’Express, 26 janvier 2004

Le Monde, 3 octobre 2007


Paris ne doit pas
devenir la banlieue
de la banlieue. Les rares études ne
Jean-Pierre Caffet, disent rien sur les Les tours libèrent de
adjoint à l’urbanisme pathologies éventuelles l’espace au sol pour
qui résulteraient faire passer des trans-
Je pense que Paris est de l’habitation en ports en commun et
Le Monde, 28 novembre 2006

une capitale du XIX e hauteur — circulation créer des espaces verts.


siècle, pas du XXI e sanguine, vertige, Dominique Alba,
siècle. On n’y manque sentiment d’oppression, architecte, directrice
pas de monuments. peur du vide, sinusites, du Pavillon de l’Arsenal
On n’a pas besoin d’en céphalées…, ni sur et conseillère du maire
ajouter d’autres. la dépendance des de Paris
Jean-Claude Garcias, habitants envers
urbaniste, historien tout un appareillage Il sera difficile de
et professeur technologique — air descendre en dessous
conditionné, ascenseur, [d’une consommation]
On démolit les tours en Tu verras, tes amis réseau électrique…. […] de 100kWh/m2 dans des
banlieue parce qu’elles seront tellement Anticipant le vieillisse- immeubles de bureaux
sont inhabitables, et jaloux de mes tours ment de la population, de 100 mètres, à moins
on voudrait en édifier qu’ils te laisseront il faudrait également d’utiliser des énergies
dans la capitale ? C’est en construire. s’enquérir des effets de renouvelables.
absurde ! André Santini, la vie en hauteur pour Yves Lion, architecte en
Claude Goasguen, prési- maire UDF d’Issy- les personnes âgées. chef de la ZAC Masséna-
dent du groupe UMP au les-Moulineaux, à Thierry Paquot, éditeur, Bruneseau et profes-
Conseil de Paris Bertrand Delanoë philosophe, professeur seur d’architecture

perles

24 criticat 01
Le Monde, 30 octobre 2007

Le Figaro, 22 novembre 2007

Pour ne pas perdre


l’identité de Paris,

Le Nouvel Observateur, 22 novembre 2007


il fallait veiller à ce
que les bâtiments
Libération, 22 novembre 2007

aient une assise très


large au sol pour qu’on Dans les communes
oublie presque qu’il voisines, à Levallois, à
s’agit de tours quand Issy-les-Moulineaux ou
on est à leur pied. à Clichy, nous voyons
Yves Lion fleurir des projets
de gratte-ciel, il faut
Ce qui nous intéressait, pouvoir nous mettre
ce n’était pas de en harmonie avec
construire une tour elles afin d’éviter les
pour une tour, mais de ruptures. Il faut créer Il n’en faut pas si elles
penser et de panser un trait d’union avec sont laides. Si elles sont
grâce à elle le périphé- ces villes qui bougent. belles, il en faut. Ce Je n’aime pas les choses
rique et ses nuisances : Françoise de Panafieu, n’est pas une question distendues. Il n’y a rien
le bruit et la pollution. » députée-maire du idéologique. de plus beau que le
Xavier Gonzalez, XVIIe arrondissement, Nicolas Sarkozy au resserrement des rangs.
architecte et professeur candidate UMP à la congrès des maires Claude Vasconi,
d’architecture mairie de Paris de France architecte

perles

Lues dans la presse 25


Paris et le problème de la hauteur
(1867–2007)
Les événements
se déroulant
hors de France
sont indiqués
en italique

1867 1891
À l’Exposition universelle, Léon Édoux À Chicago, le Monadnock Building construit
présente le premier ascenseur (français). par Burnham & Root atteint 16 étages ;
La hiérarchie des étages est abolie ; mieux, Burnham sera l’architecte en chef de l’Expo-
les étages supérieurs commenceront sition universelle de 1893.
bientôt à être préférés.
À cette même exposition, un ballon 1897
captif (amarré au sol) permet aux visiteurs Pour l’Exposition de 1900, Louis Bonnier,
de s’élever à 300 m. L’Impératrice tient à Élisée Reclus et Patrick Geddes projettent
y monter… la reproduction d’un globe terrestre au
500 000e : 60 m de hauteur, 46 m de
1878 diamètre sur la place du Trocadéro. Projet
Pendant l’Exposition universelle, un ballon abandonné faute de financement.
captif amarré dans la cour du Carrousel
s’élève à 600 m, faisant découvrir Paris à 1902
35 000 personnes. Le décret du 29 octobre limite la hauteur
des immeubles parisiens proportionnel-
1886 lement à la largeur des voies, « sans qu’en
Instruit par ces succès et à la recherche aucun cas, cette hauteur puisse dépasser
d’un événement marquant le centenaire 20 m ».
de la Révolution, Édouard Lockroy, ministre
du Commerce et de l’Industrie, lance le 1904
2 mai un concours libellé de façon à Auguste Perret habite au dernier étage de
déjouer les nombreux opposants à l’Expo- l’immeuble qu’il s’est fait construire rue
sition, à la célébration du centenaire et Franklin. À 33 m de hauteur, sur la colline
à la Tour, afin de faire gagner le projet de Chaillot qui surplombe la Seine de 66 m,
présenté par les Établissements Eiffel. il apprécie de dominer Paris.
« Nous rêvons de faire mieux et nous
1889 espérons bien un jour construire une
C’est le triomphe ! La Tour de 300 m reçoit maison de vingt étages…
1 968 287 visiteurs payants en six mois. – Comme aux États-Unis ?
Elle est équipée de trois types d’ascenseur, – Parfaitement et soyez persuadé que
dont le plus délicat est réalisé par l’améri- l’esthétique de Paris n’en souffrirait pas.
cain Otis. Imaginez-vous notre capitale entourée

chronologie

26 criticat 01
1860

1870

1880

1890

1900

1910

1920

1930

1940

1950

1960

1970

Le ballon captif Cité de la Muette à


lors de l’Exposition Drancy (93), Eugène
universelle de 1878. Beaudoin et Marcel 1980
En arrière-plan, les Lods, 1931–1934.
restes du château des
Tuileries.
1990

2000

2010

chronologie

Paris et le problème de la hauteur 27


d’une ceinture de maisons énormes… sans descendre trop bas, remonter trop
– Qui empêcheraient l’air de circuler ? haut et encombrer la circulation dans les
– Pas du tout, il suffirait de les espacer avenues. […] Des jardins suspendus sont
convenablement. On pourrait même plantés à divers étages, sur les passerelles
placer quelques-unes de ces maisons dans et les toits. »
certains vastes carrefours. Notre désir est Il reprendra le sujet dans plusieurs
de construire un immeuble comprenant interviews au cours de ces années
une vingtaine d’étages, à la porte Maillot, 1920–1925, détaillant les avantages du
et d’en faire l’hôtel des sportsmen ; ce serait système : le silence et l’air pur régnant
le rêve de tous ceux qui font de l’automo- au-dessus du quatorzième étage,
bile de trouver à l’entrée de Paris un hôtel éloignant les logements des miasmes de
semblable, dans lequel serait réuni tout le la ville ancienne, les dalles sur lesquelles
confort moderne. » l’ensemble des quartiers nouveaux seront
surélevés, permettant de faire disparaître
1910 toutes les circulations et les réseaux. Il
Dans une conférence prononcée à Londres imagine pour Paris une couronne de tours
sur les « Villes de l’avenir », Eugène Hénard marquant les portes principales de la ville,
prévoit qu’en leur centre « se dressera la à l’emplacement des fortifications que l’on
colossale tour d’orientation, de 500 m, s’apprêtait à déclasser.
couronnée par un phare puissant. Au pied
de cette tour, s’étendra la ville historique 1921
avec ses anciens monuments, ses vieilles Le Corbusier lui répond dans divers articles
maisons, tous ses trésors artistiques et de revue. Tout en récusant le « futurisme »
traditionnels. Une première ceinture de inutile et « incohérent » de Perret, Le
grandes tours, de 250 à 300 m, signalera Corbusier en reprend les grandes idées :
la surface interdite à tous les aviateurs. » des tours d’une soixantaine d’étages, soit
250 m de haut, en forme de croix, avec un
1919 grand développé de façades pour éclairer
Au concours pour le plan d’extension de les nombreux logements et accroître la
Paris, un concurrent au moins propose des stabilité de la structure. Mais il les suppose
immeubles de grande hauteur à implanter implantées dans le centre de Paris et non
sur les fortifications. en périphérie.

1920 À Berlin, Mies projette un gratte-ciel de


Auguste Perret écrit dans L’Intransigeant forme irrégulière pour un îlot triangulaire.
du 25 novembre : « Voici la cité que je me
plais à concevoir. Des avenues de 250 m 1922
de large et, de part et d’autre, des maisons Le journal Chicago Tribune lance un
qui touchent les nuages, des tours si vous concours international pour son siège
voulez, des blocs espacés communiquant gagné par Howells & Hood qui réalisent la
entre eux par des passerelles, de sorte que tour de 1923 à 1925.
les habitants du soixantième étage puissent
communiquer avec les immeubles voisins Le Corbusier présente au Salon d’automne

chronologie

28 criticat 01
l’étude d’une ville contemporaine de Henri Bouchard et Paul Landowski. Seul
3 millions d’habitants. sera réalisé le nouveau pont de Neuilly,
plus large que le chef-d’œuvre de Perronet
1925 dont il prend la place.
Financé par le constructeur automobile
Gabriel Voisin, Le Corbusier présente à L’Empire State Building à New York atteint
l’Exposition des arts décoratifs et industriels 378 m (448 m avec l’antenne), record mondial.
modernes l’application, à Paris, de son étude Architectes : agence Shreve, Lamb et Harmon.
théorique de cité contemporaine. Il ne Soixante-quatorze ascenseurs peuvent
s’agit rien de moins que de reconstruire la transporter 10 000 personnes à l’heure.
cité d’affaires de Paris sur elle-même, sous
forme de gratte-ciel : 400 000 employés 1931
travaillant dans des conditions de commo- Début des travaux de la cité-jardin de
dité et de confort inconnues jusque-là. Le Châtenay-Malabry par l’Office public
centre de la capitale s’en trouverait valorisé d’HBM du département de la Seine, dirigé
dans des proportions que Le Corbusier par Henri Sellier, sur les plans de Bassom-
évalue en milliards. pierre, de Rutté et Sirvin. Les immeubles
de quatre niveaux sont dominés par un
1930 beffroi « laïc » de dix étages.
L’ex-diamantaire Léonard Rosenthal, qui, à
coups de rachats, vient de transformer les 1933
Champs-Élysées en artère commerciale, Le même Office de la Seine commence
lance un concours de deux gratte-ciel la construction de la cité de la Muette à
de logements à la porte Maillot ; son but Drancy sur les plans de Beaudouin et Lods.
évident est d’augmenter la population La crise économique et l’augmentation du
afin d’accélérer la commercialisation des coût de la construction consécutive à la
Champs-Élysées et de le faire aux limites loi Loucheur contraignent à augmenter la
de la ville pour échapper à la réglemen- densité de l’opération avec cinq tours de
tation des hauteurs. Le concours est 15 étages de logements d’habitations à bon
restreint à douze architectes dont Sauvage, marché améliorées.
Perret, Mallet-Stevens, Le Corbusier… Mais,
instruit de la crise qui vient de frapper les 1934
États-Unis, Rosenthal ne donne pas suite. Le rocher du zoo de Vincennes culmine à
65 m pour abriter les deux châteaux d’eau
1931 nécessaires à l’alimentation des animaux,
La Ville de Paris, ne voulant pas être en accueillir les espèces montagnardes
reste, lance un concours ouvert pour (chamois, isards…) et servir de belvédère
l’aménagement de la voie allant de la place au public. Architectes : Charles et Daniel
de l’Étoile au rond-point de la Défense, Letrosne.
voie qualifiée de triomphale. Il y aura 80
inscrits mais seulement 35 projets déposés 1945
le 28 décembre. Sans surprise, les lauréats Le 28 juillet, un avion bombardier américain
sont les grands prix de Rome Paul Bigot, perdu dans le brouillard percute l’Empire

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Paris et le problème de la hauteur 29


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1940

1950

1960

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1980 Tour d’habitation, 33 rue


Croulebarbe, Paris XIIIe,
Édouard Albert, 1958–1961.
1990

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30 criticat 01
State au 78e étage ; il y a 14 morts et 30 autour de l’axe selon une trame régulière
blessés mais le bâtiment est sauf. sous forme de composition symétrique « à
la française ». Les édifices bas abritent les
1948 commerces et équipements ; les bâtiments
Auguste Perret achève une tour de 104 m moyens (12 à 14 étages), les logements ;
de hauteur (30 étages) sur la place de la les immeubles hauts (tous identiques :
gare à Amiens. 24 ú 42 ú 140 m), les bureaux. Face au
Cnit, une tour en acier et en verre de 250 m
1956 dessinée par Zehrfuss (en fait, un bouquet
L’interdiction de construire au-delà de 31 m de quatre tours reliées entre elles par des
est abrogée le 22 mars. plates-formes) doit devenir le point fort
du quartier.
1958
Le 9 septembre, création de l’Épad, 1961
Établissement public pour l’aménagement Création de la Semea XV pour l’opération
de la Défense, dont la mission est de créer Front de Seine. Son objectif est de réaliser
une « cité d’affaires » qui permettrait un quartier complet avec tours de bureaux,
de décongestionner le centre de Paris, tours de logements, commerces, le tout
d’améliorer la circulation routière de la sur dalle pour séparer la circulation des
capitale et de moderniser l’habitat local. piétons et des voitures ; ces tours sont
On espère un « Manhattan français ». L’un toutes limitées à 30 étages.
des premiers plans-masses approuvés
(Camelot, de Mailly, Zehrfuss) distribue 21 juillet : publication du plan d’urbanisme
de part et d’autre de l’axe triomphal des directeur (PUD), coordonné au plan d’amé-
barres, régulièrement espacées perpendi- nagement et d’organisation de la région
culairement à lui, et quelques tours, près parisienne (Padog). Le PUD commencera
de la Seine et sur un parvis face au Cnit. d’être appliqué dès cette date avant même
d’être voté ; il protège le centre de Paris
1960 pour mieux « nettoyer » la périphérie :
La hauteur de la tour de la Maison de la « quartiers rasés, déplafonnement des
radio est ramenée à 65 m. Architecte : H. constructions (le gabarit est porté à 37 m
Bernard. dans les quartiers périphériques, soit 12
étages), autorisation des tours, dissociation
Juin : à la Défense, Camelot, de Mailly, rues-bâtiments, incitation au recul
Zehrfuss s’associent à deux urbanistes, d’alignement ».
Robert Auzelle et Paul Herbé, pour
améliorer le système de circulations de leur Le coefficient d’utilisation du sol (CUS), de
premier plan-masse vite abandonné. Si 3 pour les habitations, est admis à 3,5 pour
les principes de ce second nouveau projet les bureaux d’affaires ou d’administration.
sont directement inspirés par la charte
d’Athènes (séparation des flux par un sol Premier « gratte-ciel » parisien, la tour
artificiel, ceinturé d’un boulevard rapide), Croulebarbe, dans le XIIIe, est une fille
les bâtiments sont répartis sur la dalle de la réglementation… Les promoteurs,

chronologie

Paris et le problème de la hauteur 31


Josefson et Sullitzer, avaient confié à banques car la taille minimale des lots
Édouard Albert la construction de quatre à construire est fixée à 5 000 m2. On
immeubles autour d’une cour au 33 rue parviendra ainsi à une densité de 350
Croulebarbe. Mais le permis de construire habitants à l’hectare avec une forte
fut refusé pour incompatibilité avec le plan proportion de loyers libres, les promoteurs
d’aménagement des abords du Mobilier pouvant s’abstenir de construire des
national. Albert fut donc contraint de logements sociaux en versant une somme
construire en fond de parcelle et obtint, en forfaitaire de 15 000 francs à la Ville.
1956, une dérogation au plan des hauteurs L’architecte en chef est Michel Holley,
du fait même de cette contrainte et que proche du conseil municipal, secondé par
e
le XIII , encore à dominante industrielle, Albert Ascher, Daniel Mikol, Gérald Brown-
n’était pas considéré comme devant être Sarda, proches des banques.
« sauvegardé ». Il réalise donc un immeuble
de 21 étages avec une terrasse au sixième, Première tour construite à Puteaux, la tour
destinée à être ouverte au public sur Nobel est édifiée par la Société centrale
l’avenue de la sœur Rosalie, restée obstiné- de dynamite qui regroupe Nobel-Bozel, la
ment fermée… Société française de glycérine, Sifa, Duco,
Isorel, sur les plans de Mailly et Depussé :
1962 34 étages, 109 m de haut. « Le bâtiment
Trois tours de logements de 20 étages, s’exprime en manière de campanile
rue Errard, dans le XIIe. Architectes : Roger formant le signal de la Défense au pied
Anger, Mario Heymann, Pierre Puccinelli. du fleuve » (de Mailly). Le principe de
construction reprend le projet de 1949
Tour de 26 étages rue de Flandre, XIXe arr. pour l’université de Nancy conçu par Jean
Architectes : Roger Anger, Pierre Puccinelli, Prouvé qui en dessine les façades.
L. Veder.
1967
1966 La loi d’orientation foncière est votée
Albert Laprade termine le centre adminis- le 31 décembre ; elle met en place les
tratif Morland dont les 16 étages, très SDAU — schémas directeurs d’aménage-
visibles dans l’axe de la Seine, scandalisent ment et d’urbanism —, les POS — plans
d’autant plus qu’ils abritent les services de d’occupation des sols — et les ZAC, zones
la préfecture. d’aménagement concerté.

Janvier, le projet Italie XIIIe est approuvé. 1969


Le prétexte invoqué est l’amélioration de Le ministre de l’Équipement Albin
la circulation vers la sortie sud de Paris Chalandon, hostile aux réglementations,
par une double autoroute souterraine, abroge la limitation à 860 000 m2 de la
« les Champs-Élysées du sud » ; laissée à surface constructible du quartier de la
la charge de la Ville, elle ne sera jamais Défense dont les tours, toutes identiques
réalisée. En revanche, la construction des et trop petites, peinent à trouver preneurs.
tours (annexe du projet) sera activement La capacité en bureaux est doublée (elle
menée par les promoteurs, filiales des passe à 1 500 000 m2) et le plafond de 100 m

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1860

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Michel Holley et sa
maquette de l’opéra-
tion Italie XIIIe.
1930
Le futur ministère de
l’Éducation Nationale
(180 mètres), prévu en
1967 à l’emplacement 1940
de la prison de la
Santé, Paris XIVe.
Paris-Match, spécial
« Paris dans 20 ans »,
1950
1967.

1960

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Paris et le problème de la hauteur 33


est supprimé pour pouvoir construire entre autres celle de Mies van der Rohe qui
de vrais gratte-ciel. La tour UAP passe à télégraphie au Conseil de Paris : « Je suis
190 m, celle du GAN et de Fiat bondissent un partisan convaincu de la sauvegarde
respectivement à 214 m et 235 m. des Halles. C’est un symbole de l’âge
d’or de la technique française et comme
Tour de logements de 27 étages boulevard [ces bâtiments] sont à usage multiple,
Arago, XIIIe, Gauthier & Milande. ils peuvent certainement être utilisés
aujourd’hui ». Ce dont précisément le
Début de l’opération dite « des Orgues président Pompidou ne veut pas (cité par
de Flandre », rue de Flandre, dans le XIXe, A. Fermigier, La Bataille de Paris).
achevée en 1980. Architecte : Martin Van
Treeck (tours de 101 à 123 m de hauteur). 15 août : le président Nixon suspend
la convertibilité du dollar en or, ce qui
Décembre : le ministre Albin Chalandon provoque la crise mondiale.
accorde le permis de construire « première
phase » au projet d’hôtel quatre-étoiles à Main basse sur la ville, film de Francesco
l’emplacement de la gare d’Orsay, financé Rosi, est projeté en France.
par la Banque de Paris et des Pays-Bas et la
Western Inc. Hôtels sur un dessin de René 1972
Coulon et Guillaume Gillet. Deux ans après avoir « déplafonné »
la hauteur des tours de la Défense, le
1970 gouvernement découvre que la tour
e
Début de l’opération Crimée-Cambrai, XIX du GAN (Groupement des assurances
arr. (16 tours de 18 étages). Architectes : nationales, 170 m) peut être vue dans
A.-N. Coquet et div. « l’axe historique » de l’Arc de triomphe.
Devant l’émotion, le Premier ministre,
La tour Keller, première tour du Front de Pierre Messmer, nomme en juin une
Seine, abrite 433 logements sur 100 m de commission pour évaluer le coût d‘un
hauteur. Construite par Albert Grégoire retour à l’ancien plafond ; évidemment
pour la société Terre et Famille. sans suite.

1971 7 août : dans Le Nouvel Observateur, André


Le ministre Albin Chalandon lance la Fermigier écrit : « Les préfets passent,
promotion de la maison individuelle, obéissent à des directives contradictoires,
« les chalandonnettes ». le Conseil de Paris n’est guère qu’une
chambre d’enregistrement, quand ce
Le 19 juillet : inculpation du député gaulliste n’est pas une assemblée d’opérette. Toute
du XIXe arrondissement, André Rives-Henry, l’histoire de Paris depuis vingt ans donne
pour escroquerie dans ce qui va devenir le l’impression d’un tel émiettement des
scandale de la Garantie foncière. pouvoirs qu’il aboutit à une irresponsabi-
lité à peu près totale et à une capitulation
2 août : début de la démolition des Halles constante de l’autorité publique devant
centrales, malgré une forte opposition, les intérêts privés. “Paris, bateau ivre”,

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34 criticat 01
a-t-on pu dire [André Chastel], et c’était Super-Italie, 40 étages dont les derniers
fort bien dit. » sont mansardés, 121 avenue d’Italie, XIIIe
arr. Architecte : Maurice Novarina.
Septembre : l’Archange, pseudonyme de
Gabriel Aranda, dont on saura qu’il est un 1973
conseiller du ministre de l’Équipement Deuxième dévaluation du dollar,
Albin Chalandon, révèle des pratiques le 12 février.
immobilières dont certaines frisent la
malversation. 8 mars : Jacques Duhamel, ministre des
Affaires culturelles, fait inscrire la gare
1er septembre : Valéry Giscard d’Estaing, d’Orsay à l’Inventaire des monuments
ministre de l’Économie et des Finances, historiques, contrecarrant ainsi le projet
juge nécessaire de réduire la hauteur d’hôtel tour.
des tours de la Défense dans une lettre
publique au Premier ministre. 21 mars : Olivier Guichard, ministre
de l’Équipement, limite le nombre de
17 octobre : le président Pompidou déclare, logements de chaque opération, mettant
en forme de réponse à son ministre, dans fin à la réalisation des grands ensembles.
un entretien publié dans Le Monde : « On
n’a pas d’architecture moderne dans les Juillet : Jacques Dominati, président du
grandes villes sans tours. Tout dépend de Conseil de Paris, préfaçant un numéro
la qualité de ces tours : il y en a de laides, spécial de L’Architecture française consacré
il y en a de superbes. C’est un problème de à la capitale, écrit : « L’architecture est par
réussite architecturale, non de principe et excellence la projection dans l’espace des
la hauteur doit être calculée en fonction du ambitions d’une nation. Elle témoigne de la
reste et non pas sur des bases préétablies volonté d’exprimer, très au-delà du présent,
valables partout […]. J’estime qu’il y a une la plus haute image qu’un peuple veut
bonne chance pour que le résultat soit donner de lui-même aux siècles futurs. »
meilleur si l’Arc de triomphe se détache sur
une forêt de tours. » 17 octobre : pendant la guerre de Kippour,
l’Organisation des pays arabes exportateurs
23 octobre : François Mitterrand note (en de pétrole prend des décisions qui aboutis-
privé) : « J’aime, je le confesse, les tours sent à la multiplication par 3 puis par 4 du
de la Défense et ne déteste pas celle de prix du pétrole.
Montparnasse. »
Tour Montparnasse, 58 étages, h : 209 m,
La tour Zam de la faculté de Jussieu, Ve arr., 25 ascenseurs. Dès 1933, le réseau de l’État
85 m, du nom du recteur Zamansky, est avait reporté les grandes lignes à l’angle de
réalisée par Urbain Cassan et René Coulon l’avenue du Maine ; les lignes de banlieue
sur un dessin édulcoré d’Édouard Albert ont suivi. Le terrain libéré le long du boule-
qui prévoyait un mouvement tournant vard Montparnasse a conduit la Ville de
dans les façades dont les sous-faces Paris à imaginer un centre d’affaires et de
devaient être confiées à Georges Braque… commerce pour faire contrepoids à la rive

chronologie

Paris et le problème de la hauteur 35


1860

1870

1880

1890

1900

1910 Publicité pour la tour de


Maurice Novarina au
121 avenue d’Italie, XIIIe,
1972.
1920

1930

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36 criticat 01
droite. D’où l’idée de concentrer sur ce lieu Vincent-Auriol, dans le XIIIe. Architectes :
2 2
310 000 m de plancher dont 116 000 m Jérôme Delaage et Fernand Tsaropoulos
de bureaux, le reste étant dévolu au centre pour la Siem-Saci.
commercial et au centre sportif en sous-sol.
Jean-Claude Aaron s’est chargé de réunir 1975
31 compagnies d’assurances et mutuelles Arrivée des « Chinois » dans le triangle de
pour financer l’opération qui fut réalisée Choisy, à la suite de « l’évacuation » des
sous la conduite d’Eugène Beaudouin, 3 millions d’habitants de Phnom-Penh par
Urbain Cassan, Louis Hoym de Marien et les Khmers rouges au cours du premier
Roger Saubot. trimestre. Cinq ans plus tard, on comptera
20 000 Cambodgiens, Vietnamiens,
Tour du Nouveau monde, 69 rue Dunois, Laotiens et Chinois mélangés. De 1980 à
XIIIe arr., par Philippe Deslandes pour 1981, plus de 100 commerces s’ouvrent,
l’Ocil. tous tenus par des Chinois (qui, déjà dans
l’ancienne Indochine, avaient le monopole
1974 du commerce), contribuant ainsi à donner
Inauguration, le 1er mars, du Palais des vie au quartier.
congrès, construit par la chambre de
commerce et d’industrie de Paris sur les Arrêt de l’opération Italie. Les tours Antoine
plans de Guillaume Gillet. La tour atteint et Cléopâtre, 17 av. d’Italie et 189 av. de
130 m. André Fermigier la juge caractéris- Choisy (35 étages ; architecte : Michel
tique du « style Ve République ». Holley), sont « les vestiges esseulés d’opéra-
tions inachevées ».
19 mars : condamnation du député Rives-
Henry à trente mois de prison avec sursis. 31 décembre : loi instaurant un plafond légal
de densité, limitant ainsi la spéculation.
19 mai : élection à la présidence de la
République de Valéry Giscard d’Estaing, 1976
contre les scandales immobiliers et Les tours jumelles du World Trade Center
contre les tours. La dévaluation du dollar dominent New York de leurs cent dix étages.
et les « chocs pétroliers » ont donné de Cinquante mille employés, quatre-vingt
toute façon un coup d’arrêt à la fièvre mille visiteurs par jour et quatre-vingt-
immobilière. quinze ascenseurs dans chaque tour.

Tour Fiat, aujourd’hui Framatome, à la Le nombre de logements individuels mis


Défense (190 m, 46 niveaux). Architectes : en chantier dépasse celui des logements
SOM et Saubot. collectifs.

Les Olympiades, rue de Tolbiac, XIIIe arr. 1977


(30 étages + 3). Architectes : Holley & Sebag. Jacques Chirac est élu maire de Paris le
25 mars, le président Giscard d’Estaing
Tours Cheops (104 m), Kephren (82 m), ayant fait voter une loi ramenant la ville
Mykerinos (93 m), 74 rue Dunois et 99 bld au régime commun des villes françaises.

chronologie

Paris et le problème de la hauteur 37


Octobre : à la Défense, la tour Neptune est filiale de la CDD. Le projet de tour de la
remplie à 40 %, la tour Générale à 80 %, la Télévision étant abandonné à la suite
tour Manhattan est vide. de la fragmentation de l’ORTF en sept
sociétés, décidée par le président Giscard,
La révision du PUD en plan d’occupation la Semea peinera à trouver un promoteur
des sols (POS) marque un retour à des pour construire sur l’emplacement : ce sera
dispositions plus proches de celle du une tour de bureaux, Cristal, réalisée par
modèle de la ville historique régulière J. Penven et J.-C. Le Bail en 1994.
(respect des alignements de voirie, des
parcelles) et tient compte des caractéris- 1980
tiques morphologiques des quartiers. Le Tours, place des Fêtes, XIXe arr.
POS prescrit un étagement des hauteurs
du centre vers la périphérie de 25 m à Le ministre de l’Équipement, Michel
37 m, sauf dans certains secteurs comme d’Ornano, inaugure les logements construits
e
Montmartre (15 m) ou le XIII (53 m). par Christian de Portzamparc et Georgia
Benamo rue des Hautes-Formes (XIIIe)
Suspension du projet de la plus haute pour la RIVP. L’opération est saluée comme
tour de bureaux d’Europe, bien nommée l’exemple d’une nouvelle « architecture
2
Apogée (176 m, 135 000 m de bureaux, urbaine », alternative aux rénovations d’ins-
place d’Italie, XIIIe). Le promoteur est la piration moderniste qui prévalaient depuis
Saci, filiale de la Banque de Paris et des l’après-guerre dans ce type de quartier.
Pays-Bas (BNP), présidée par M. Diebolt,
ancien préfet de la Seine. Malgré l’accord 1983
préalable de l’administration donné en Destruction par dynamitage d’une tour
1969 et devant une tentative du promoteur aux Minguettes à Vénissieux, près de Lyon,
de « pousser » le projet à 230 m, d’abord le 9 mars, première opération de ce type
combattu par le ministre des Affaires en France.
culturelles, Jacques Duhamel, le projet
sera finalement arrêté : il en coûtera 470 Suppression du plafond légal de densité.
millions de francs aux contribuables.
Loi Quillot protégeant les locataires.
1978 L’épargne repart vers la Bourse, en pleine
« Tours nuages », quartier Picasso à euphorie.
Nanterre : 1 000 logements ILN et 600
HLM dans 18 tours dont deux de 100 m. 1986
Architecte : Émile Aillaud. Dynamitage de la barre Debussy, Cité des
4000 à La Courneuve, le 18 février.
À partir de mars, le Conseil de Paris
redéfinit (à la baisse) les 18 opérations en 1989
cours et revient au gabarit des 31 m. Le projet de tour Sans Fins, 400 m, de
Jean Nouvel et Jean-Marc Ibos, est lauréat
Tour Totem (architectes : Andrault & Parat), du concours du Triangle de la Folie à la
dernière tour du Front de Seine pour Capri, Défense.

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1860

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1920

1930

1940

1950

Simulation de la tour
Sans Fins (depuis la
Tour Montparnasse), 1960
Jean Nouvel, 1989.

1970

1980

1990

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Paris et le problème de la hauteur 39


Le projet lauréat de Dominique Perrault 2003
e
pour la Bibliothèque nationale (XIII ) est Le maire de Paris, Bertrand Delanoë,
dominé par « quatre livres ouverts » (sic) déclare au micro d’Europe I le 26 octobre :
de 99,20 m de hauteur, aux angles d’un « Dans 105 kilomètres carrés — Paris est une
vaste podium rectangulaire d’où émerge ville très petite — nous voulons à la fois
un petit bois de pins. plus de crèches, plus de logements, plus
de locaux pour les activités économiques.
1992 Nous avons le devoir de permettre au
Après un nouveau dynamitage au Val talent des architectes du XXIe siècle de se
Fourré, à Mantes-la-Jolie (Yvelines), le développer à Paris. Ce n’est pas la hauteur
président du conseil régional d’Île-de- qui pose problème, mais l’esthétique et
France, Alain Giraud écrit dans Le Monde comment on y vit. »
du 4 octobre : « Aujourd’hui, trait frappant
de notre époque, on se réunit pour fêter la Un débat public au Pavillon de l’Arsenal
destruction de plusieurs tours dans une réunit Nouvel, Portzamparc et Perrault,
cité. Leurs implosions sont retransmises favorables à cette idée.
à la télévision et c’est un spectacle qui
suscite des sentiments ambigus et À la Défense, Valode & Pistre, déjà en
contradictoires. On pourrait se réjouir charge de la tour T1 (200 m), sont lauréats
que des tours, devenues fantômes de du concours international pour la tour
logements désertés, disparaissent, si on Generali (300 m), après avoir achevé la
ne connaissait pas l’ampleur de la crise rénovation de la tour Nobel, devenue tour
du logement social […]. Une tour détruite Initiale, pour Tertial-Sarii.
est la manifestation criante d’un échec.
Détruire implique que nous sachions et 2004
puissions construire mieux. » La Défense : Valode & Pistre livrent la tour
Opus 12.
1995
Ouverture de la Bibliothèque de France Le projet de tour Sans Fins est abandonné.
(XIIIe) ; les quatre tours de stockage, d’abord
descendues à 86 m, ont été finalement 2005
rabotées à 79 m. Décembre : Lacaton & Vassal remportent
le concours pour la rénovation de la tour
2001 Bois-le-Prêtre, porte Pouchet (XVIIe), lancé
La Défense : Portzamparc sera l’architecte par la Ville et l’Opac à la suite de l’inscrip-
de la tour Granite (183 m) commanditée tion du secteur dans le GPRU. Construite
par la Société générale. par Raymond Lopez en 1960, elle avait été
rénovée une première fois en 1990 par le
11 septembre: les deux tours du World Trade Bet Tecteam.
Center à New York sont détruites dans une
attaque terroriste. 2006
Janvier : la mise en scène de Michael
Haneke du Don Juan de Mozart a pour

chronologie

40 criticat 01
décor une tour de la Défense ; don Juan dans trois ZAC en limite de Paris (Masséna,
meurt défenestré. Bercy, Paris Nord-Est). Remises en juillet, les
images produites sont rendues publiques
À la Défense, Unibail lance un concours à l’automne pour relancer le débat sur le
international pour « le plus haut gratte-ciel sujet.
français », la tour Phare de 300 m. Il est
gagné par l’Américain Thom Mayne : L’Epad sollicite de grandes agences interna-
2
surface exploitable de 130 000 m , budget tionales d’architecture pour concourir sur
prévisionnel de 900 millions d’euros, ouver- une « étude d’urbanité relative au position-
ture en 2012 dans une volonté affichée nement urbain du quartier d’affaires de la
d’émuler la hauteur de la tour Eiffel. Défense » à l’horizon 2015.

Juin : Le nouveau PLU (plan local d’urba- 2008


nisme), qui remplace le POS, reconduit En cours de construction à Dubaï, une tour
les mêmes plafonds des hauteurs dans conçue par l’agence SOM de Chicago est
les arrondissements centraux (25 m) et annoncée pour décembre, à une hauteur
périphériques (37 m maximum). tenue secrète mais devant dépasser les
700 m.
2007
La mairie de Paris consulte douze équipes
d’architectes réunis en « atelier » afin de
tester la possibilité de construire des tours Chronologie établie par Bernard Marrey

chronologie

Paris et le problème de la hauteur 41


Les auteurs sur Le Corbusier voilà pourquoi vous êtes dans les
Du cristal et de parcs et pourquoi les autostrades
la hauteur la proportion sont loin de vous.
Un bureau idéal est formé
1929
d’une paroi de verre et de trois
parois de murs. Mille bureaux :
Je voudrais faire le portrait de idem. Dix mille bureaux : idem.
la rue contemporaine. Lecteurs, Donc tout est en verre, en façade
essayez de marcher dans cette des édifices, du bas jusqu’en haut.
ville neuve et laissez-vous aller Et il n’y a plus de pierre visible
aux bienfaits d’initiatives non sur ces immenses bâtisses, mais
académiques. Voici : seulement du cristal... et de la
Vous serez sous des arbres, proportion. L’architecte n’emploie
des pelouses vous environnent, plus de pierre pour construire ; un
d’immenses espaces verdoyants palais, une maison ne sont plus
sont autour de vous. Un air sain, de pierre.
presque pas de bruit. Vous ne […] Ainsi le travail de bureau
voyez plus de maisons ! Comment se fait non plus dans le crépuscule
donc ? À travers les ramures éternel des rues sans joie, mais
des arbres, à travers la résille comme en plein ciel, en pleine
arabesquée et si charmante des atmosphère. Ne riez pas : les
feuillages, vous apercevez dans le 400 000 employés de la Cité
ciel, à de très grandes distances d’affaires laissent errer leur regard
les unes des autres, des masses sur un paysage de grande nature ;
de cristal, gigantesques, plus ainsi, d’une des hautes falaises de
hautes que n’importe quel édifice la Seine vers Rouen, vous voyez
du monde. Du cristal qui miroite à vos pieds la houle des arbres,
dans l’azur, qui luit dans les ciels comme un troupeau ondulant. Le
gris de l’hiver, qui semble plutôt calme est absolu. D’où viendrait
flotter dans l’air qu’il ne pèse sur le bruit ?
le sol, qui est un étincellement le La nuit est tombée. Comme un
soir, magie électrique. Une station essaim de météores à l’équinoxe
de métro est sous chacun de d’été, les feux des voitures au long
ces prismes limpides ; ceci vous de l’autostrade.
dit la distance qui les sépare. Ce À deux cents mètres au-dessus,
sont les immeubles des bureaux. sur les toits-jardins des gratte-ciel
La ville est trois ou quatre fois (jardins considérables, plantés
plus dense qu’aujourd’hui, les de fusains, de thuyas, de lauriers,
distances à parcourir sont donc de lierres, émaillés de tulipes ou
trois ou quatre fois plus petites et de géraniums en parterres de
la fatigue est diminuée de trois ou broderie, ou sillonnés de chemins
quatre fois. Les édifices couvrent bordés de fleurs), l’électricité
les 5 ou 10 % seulement de la répand une joie quiète ; la nuit
surface de ce quartier de la ville ; fait plafond ; des fauteuils, des

anthologie

42 criticat 01
causeurs, des orchestres, des Roland Barthes thème du voyeur), ou bien des
danseurs. Calme. À ce même La tour Eiffel, spectacles qui sont eux-mêmes
niveau de deux cents mètres signifiant pur aveugles et sont laissés dans la
au-dessus du sol, d’autres toits- pure passivité du visible. La Tour
1964
jardins, très loin, partout autour, (et c’est là l’un de ses pouvoirs
ont l’air de plats d’or suspendus. mythiques) transgresse cette
Les bureaux sont obscurs, façades Ce signe pur — vide, presque — il séparation, ce divorce ordinaire du
éteintes, la cité semble dormir. est impossible de le fuir, parce voir et de l’être vu ; elle accomplit
On perçoit la rumeur lointaine qu’il veut tout dire. Pour nier la une circulation souveraine entre
des quartiers de Paris demeurés tour Eiffel (mais la tentation en les deux fonctions ; c’est un objet
dans leur croûte ancienne. est rare, car ce symbole ne blesse complet qui a, si l’on peut dire,
C’est ici la Cité intense des rien en nous), il faut s’installer sur les deux sexes du regard. Cette
affaires, la City. elle, et pour ainsi dire s’identifier position rayonnante dans l’ordre
Les chiffres valident cette à elle. À l’instar de l’homme, qui de la perception lui donne une
hypothèse. Réaliser la Cité est le seul à ne pas connaître propension prodigieuse au sens :
d’affaires de Paris n’est pas une son propre regard, la Tour est le la Tour attire le sens, comme un
chimère. C’est, pour l’État, gagner seul point aveugle du système paratonnerre la foudre ; pour tous
des milliards en valorisant le centre optique total dont elle est le les amateurs de signification, elle
de Paris. S’emparer du centre centre et Paris la circonférence. joue un rôle prestigieux, celui d’un
de Paris, dans une opération Mais dans ce mouvement qui signifiant pur, c’est-à-dire d’une
concertée, c’est faire des milliards ! semble la limiter, elle acquiert forme en laquelle les hommes ne
une nouvelle puissance : objet cessent de mettre du sens (qu’ils
L’Intransigeant, 20 mai 1929. lorsqu’on la regarde, elle devient à prélèvent à volonté dans leur
son tour regard lorsqu’on la visite, savoir, leurs rêves, leur histoire),
et constitue à son tour en objet, à sans que ce sens soit pourtant
la fois étendu et rassemblé sous jamais fini et fixé : qui peut dire ce
elle, ce Paris qui tout à l’heure que la Tour sera pour les hommes
la regardait. La Tour est un objet de demain ? Mais à coup sûr elle
qui voit, un regard qui est vu ; sera toujours quelque chose et
elle est un verbe complet, à la quelque chose d’eux-mêmes.
fois actif et passif, en qui aucune Regard, objet, symbole, tel est
fonction, aucune voix (comme l’infini circuit des fonctions qui
on dit en grammaire, par une lui permet d’être toujours bien
ambiguïté savoureuse) n’est autre chose et bien plus que la
défective. Cette dialectique n’est tour Eiffel.
pas banale, elle fait de la Tour Pour satisfaire à cette grande
un monument singulier ; car le fonction rêveuse, qui en fait une
monde produit ordinairement ou sorte de monument total, il faut
bien des organismes purement que la Tour échappe à la raison.
fonctionnels (caméra ou œil) La première condition de cette
destinés à voir les choses mais qui, fuite victorieuse, c’est que la Tour
alors, ne s’offrent en rien à la vue, soit un monument pleinement
ce qui voit étant mythiquement inutile. L’inutilité de la Tour a
lié à ce qui reste caché (c’est le toujours été obscurément sentie

anthologie

Les auteurs sur la hauteur 43


comme un scandale, c’est-à-dire il est rationalisé sous l’usage ; Ada Louise Huxtable
comme une vérité, précieuse et Eiffel voyait sa tour sous la forme Qui a peur des grands
inavouable. Avant même qu’elle d’un objet sérieux, raisonnable, méchants bâtiments ?
fût construite, on lui reprochait utile ; les hommes le lui renvoient
1966
d’être inutile, ce qui, pensait-on sous la forme d’un grand rêve
alors, suffisait à la condamner ; baroque qui touche naturellement
il n’était pas dans l’esprit d’une aux bords de l’irrationnel. Dans la première partie de l’article,
époque communément dévouée à l’auteur fait fi des critiques sur
la rationalité et à l’empirisme des Roland Barthes, La tour Eiffel, Paris, la hauteur des tours, l’abandon
grandes entreprises bourgeoises, Delpire, 1964. des flèches au profit de toits plats
de supporter l’idée d’un objet et la modification de la ligne
inutile (à moins qu’il ne fût d’horizon qui va s’en suivre. Pour
déclarativement un objet d’art, elle, « le problème fondamental
ce qu’on ne pouvait non plus est la perturbation du quartier. »
penser de la Tour) ; aussi Gustave Il conviendrait de tout mettre en
Eiffel, dans la défense qu’il œuvre pour conserver les petites
fait lui-même de son projet en entreprises qui l’habitent et qui
réponse à la pétition des artistes, fonctionnent bien, mais qui sont
énumère-t-il soigneusement chassés par ces projets démesurés.
tous les usages futurs de la Tour ; Elle déplore que le Port autonome
ce sont tous, comme on peut s’y de New York ne fasse pas bénéficier
attendre de la part d’un ingénieur, la Ville de la prospérité qu’il a tirée
des usages scientifiques : mesures de la concession qu’elle lui a faite.
aérodynamiques, études sur la
résistance des matériaux, physio- Vu la croissance prévisible du
logie du grimpeur, recherches commerce international et la
de radioélectricité, problèmes de vétusté des équipements du
télécommunications, observations port de New York, une partie de
météorologiques, etc. ses activités est déjà transférée
Ces utilités sont sans doute dans le New Jersey. Il en résulte
incontestables, mais elles que le WTC va permettre aux
apparaissent bien dérisoires à groupes financiers de s’étendre
côté du mythe formidable de la et de resserrer leurs liens avec le
Tour, du sens humain qu’elle a commerce. L’utilisation par l’État
pris dans le monde entier. C’est de New York de 176 000 m2 sur
qu’ici les raisons utilitaires, si les 945 000 m2 risque de porter
ennoblies qu’elles soient par le un coup au Civic Center déjà
mythe de la Science, ne sont rien chancelant.
en comparaison de la grande
fonction imaginaire qui, elle, sert Design
aux hommes à être proprement Il y a de bonnes raisons pour
humains. Cependant, comme parler d’esthétique en dernier. Des
toujours, le sens gratuit de l’œuvre bâtiments dont l’effet est d’une
n’est jamais avoué directement, telle importance sur les modes

anthologie

44 criticat 01
© The New York Times
de vie de la ville sont bien autre Ces bâtiments qui étaient des grands méchants bâtiments ?
chose que des objets d’art. Sauf à reliés par des arcades autour de la Tout le monde, parce que nous
être totalement irresponsable et plaza ont été séparés afin d’ouvrir ignorons tant de choses du
à habiller les solutions communes des vues sur le fleuve et le front gigantisme. Le pari du triomphe
à bon marché du spéculateur de mer quand — espérons-le — la ou de la tragédie — car, en dernier
moyen d’un statut monumental, rocade de la rive ouest aura été ressort, c’est un pari — exige une
leur rapport à ces modes de abaissée. Ils donnent l’impression contrepartie considérable. Les
vie doit être la préoccupation d’avoir été simplement cassés et tours du WTC pourraient être le
première. l’immense plaza a maintenant début d’un nouvel âge des gratte-
Personne ne croit cependant des espaces ouverts secondaires. ciel ou les plus grands tombeaux
que l’esthétique des tours est sans Espérons que ce sera une amélio- du monde.
importance. Ni que l’esthétique ration, mais au lieu d’apporter
de Minoru Tamasaki, l’architecte un espace intime et reposant, New York Times, 29 mai 1966, traduit
de Detroit, est du goût de tout le ils risquent de désarticuler cet de l’anglais par Mathilde Bellaigue et
Bernard Marrey.
monde. Il a un style plutôt étrange immense plateau de 2 ha […].
qui amalgame des résidus exoti- La plaza a maintenant été
ques pour décorer les structures. réduite à un rôle ornemental, une
L’ajout de détails raffinés à la sorte de promenade pavée pour
masse de la construction pour les jours de beau temps, la plupart
réconcilier la modernité de la de ses fonctions se trouvant
structure avec le spectateur est reléguées en sous-sol, relié au
plus inquiétant que rassurant. métro ; c’est de là que partent tous
Cela fait perdre les pédales à plus les ascenseurs. Reste à améliorer
d’un architecte compétent. C’est sérieusement le cheminement
l’architecture la plus mignonne au des piétons au niveau de la rue car,
monde pour les bâtiments les plus avec le doublement de la chaussée
grands du monde. Reste qu’aucune de Church Street, le WTC est isolé
commission ne pourrait refuser par la circulation. Un passage
de les admettre, même par souterrain doit être enfoui sous
nostalgie des chefs-d’œuvre d’un la rue pour conduire au parvis
Le Corbusier ou d’un Mies. souterrain ; un pont serait plus
Le projet a été revu ces deux facile d’accès et plus vivant.
dernières années de manière Le point final et incontour-
importante. L’habillage des tours, nable demeure : l’architecture
avec d’incroyables modules brise aujourd’hui partout l’échelle
d’aluminium de 1 m, miroitera et le style. (Au fond de lui-même,
encore comme des grilles sans aucun architecte n’a sans doute
fenêtres. Les quatre bâtiments bas, envie de le faire). Objectivement,
conçus à l’origine avec le même le XXe siècle est une transition
habillage, sont maintenant en vers une technique nouvelle
béton brunâtre, reliés aux tours remarquable et un nouvel
par des écoinçons d’aluminium. environnement formidable, avant
Sur la maquette, la relation n’est même que nous ayons appris à
pas définie et troublante. nous servir de l’ancien. Qui a peur

anthologie

Les auteurs sur la hauteur 47


François Mitterrand et ressemble en cela à mes conci- place à cent mètres du sol. Ils
J’aime les tours toyens : chacun fait de son goût attribuaient au mode de vie qui en
de la Défense la règle. Mais je tempère cette découlait les progrès de la crimi-
intolérance par la constance dans nalité — les femmes ne sortent
1972
l’infidélité : j’aime la ville où je suis, pas après vingt et une heures —,
si je l’aime. Une fois pour toutes. l’aigreur des relations humaines,
Lundi 23 octobre 1972
Est-ce parce que j’habite Paris ? la fatigue molle des fins de
J’aime, je le confesse, les tours de Paris me plaît changeante. Du journée. Ceux de Los Angeles
la Défense et ne déteste pas celle moins quand mon goût accepte décrivaient l’immense ennui de la
de Montparnasse. Aveu difficile, qu’elle change — par exemple, ville sans repères, sans frontières.
si j’en juge par la lecture des deux je trouve imbécile et coupable Avec une bonne voiture, on n’en
derniers numéros de L’Unité [alors la destruction des pavillons fait pas le tour en un jour. Les
hebdomadaire du parti socialiste]. Baltard. Je m’inquiète pour la boulevards ont trente, quarante
La première fois que j’ai vu New gare d’Orsay. Le saccage de la rue kilomètres de long. Un promeneur
York, c’était du ciel. Quel éblouis- Barbet-de-Jouy me navre. L’avenue passe pour fou ou suspect : tout
sement ! On avait volé de nuit et le Paul Doumer me soulève le cœur. policier consciencieux lui deman-
soleil levant n’avait pas dissipé les Les projets monumentaux dont dera ses papiers. La crainte des
brumes du petit jour. Manhattan, on veut affubler le rond-point tremblements de terre aidant, Los
gris et doré dans son relief des Champs-Élysées sont hideux. Angeles n’a édifié que quelques
géométrique, avait une douceur L’architecture officielle française tours, çà et là. Ses maisons basses,
ronde. J’ai pensé à Botticelli. J’y barbote dans la laideur, et la souvent individuelles, séparées
suis retourné cinq ou six fois. Une laideur médiocre. L’Institut par des jardins, vont de l’Océan
seule en bateau, dont je garde un est la signature des cancres. aux montagnes Rocheuses, sur
souvenir brouillé : je n’ai pas le J’applaudirai le ministre qui une superficie égale à la moitié de
pied marin. Par avion, j’ai toujours commencera par faire sauter la Belgique. On ne se connaît pas
éprouvé le même choc, la même l’École des beaux-arts, avec un dans le même quartier. D’ailleurs,
impression d’entrer dans le futur petit regret que ne sautent pas, il n’y a pas de quartier. Nul n’est le
par la fenêtre. Quand on me avec, ceux qui y logent. voisin de personne. On s’enferme
demande les villes que je préfère, La querelle des tours me la nuit, de peur des voleurs. Toute
je mets New York au rang de rappelle un débat passionné, ombre est ennemie. Huit millions
Venise, Gand, Florence, Jérusalem... chez Pierre Salinger, à Beverly d’habitants solitaires cultivent
Pas à cause de ses gratte-ciel, mais Hills, un soir de novembre 1967. leurs fleurs et leurs psychoses. San
parce que je l’ai reçue comme ça, On y discutait d’urbanisme et s’y Francisco ou Los Angeles ?
telle qu’elle est. opposaient, avec l’âpreté qu’on Paris n’en est pas là. La tour
Villes hautes, villes plates, le devine, partisans de l’architecture Montparnasse ne met pas en
coup de foudre frappe où il veut. Je verticale et partisans de l’hori- cause la civilisation. On aurait
me mets à l’aise dans mes contra- zontale. Chacun pour se plaindre volé les tours de Notre-Dame que
dictions. Pékin est à ras de plaine, de son propre environnement. le mal eût été mince. Je les ferais
comme Londres et Marrakech. Ceux de San Francisco déploraient plutôt raser ! M. Pompidou les
Je ne voudrais pas qu’elle fût l’entassement des immeubles sur voudrait plus hautes ? Comme
autrement. Dans toute ville, je me leur étroit rocher — San Francisco il est difficile de s’entendre !
sens empereur, ou architecte — ce est la plus exiguë des grandes L’essentiel est que l’art se sente
qui revient au même —, je tranche, villes américaines — et l’obligation libre d’imaginer et de bâtir.
je décide, j’arbitre, je condamne, où ils étaient de chercher de la L’art, oui, mais les promoteurs ?

anthologie

48 criticat 01
Le plan-masse de la Défense Robert Auzelle un immeuble de six planchers
respectait la perspective des Oui, mais… par exemple. Dans le milieu du
Tuileries et de l’Arc de triomphe. 1975 grand rectangle de 91 m de large
Ce sont des dérogations par- sur 225 m de long, un système
dessous la table qui ont gâché de deux tapis roulants de 90 m
un beau projet et, bien pis, un J’ai déjà montré que les meilleures de long assure les translations
admirable site. La beauté est un densités résultaient d’une occupa- mécaniques de la majorité des
art de vivre. L’argent, hélas, se tion du sol par des immeubles de déplacements au niveau 3. Cette
moque de l’art et de la vie. quatre à cinq étages car l’écarte- fente longitudinale est éclairée par
ment entre les bâtiments restait un jour zénithal qui offre en outre
François Mitterrand, La Paille et raisonnable1. Malgré l’évidence l’éclairement des deux derniers
le grain, Paris, Flammarion, 1975. de ce graphique, on2 ne veut voir étages. Les quatre surfaces
dans l’immeuble en hauteur que de bureaux ainsi délimitées
l’intérêt immédiat de la densité bénéficient de patios entièrement
pour le terrain du promoteur ouverts ou demi-fermés à certains
sans prendre en considération niveaux suivant les orientations.
l’ensemble de l’environnement. Ces patios permettent l’éclairage
Or, si l’on souhaite que les tours zénithal des espaces paysagers
ne se nuisent pas les unes les des premiers niveaux, le premier
autres, il faut bien respecter ou le deuxième suivant les
certaines règles d’écartement. dispositions adoptées.
Et l’application de ces règles Les circulations verticales
fait qu’en définitive, il eût été sont assurées en trois points par
possible, sur une surface d’une des escalators et des ascenseurs
certaine importance, de produire pour l’ensemble de l’immeuble
le même nombre de mètres carrés et les communications avec les
utilisables avec un immeuble de stationnements.
cinq ou six planchers. Les arrivées dans l’immeuble
[…] Une comparaison peut se font au milieu des quatre côtés
être faite en prenant la tour du rectangle pour les visiteurs
Montparnasse qui a été justement venant de l’extérieur.
implantée dans un quartier L’esquisse (p. 50) montre
urbain dont l’adaptation reste à que les surfaces utilisables
parfaire, alors que ce n’est pas le cumulées pour les six niveaux
cas de la Défense où la multiplica- sont légèrement supérieures
tion des infrastructures justifie la aux surfaces utilisables des
densité. Nous pouvons supposer cinquante-six niveaux de la tour3.
que la grande plate-forme sur Il est certain qu’il ne s’agit là que
laquelle elle se dresse supporte d’une première approximation

1. R. Auzelle, Techniques de l’urbanisme, 3. Comparaison entre tour et immeuble


PUF, Que sais-je ? 1953. bas. Tour : hauteur au-dessus du niveau
2. « On » : les maîtres du capital, les des rues, 200 m. Planchers hors œuvre,
agents et les porteurs d’« idéologie ». 114 000 m2, dont bureaux 78 000 m2, in

anthologie

Les auteurs sur la hauteur 49


mais il m’a semblé intéressant de
présenter cette démonstration
qui a le mérite de faire image et,
en conséquence, d’obliger à une
réflexion plus poussée sur le bien-
fondé de la conception des tours.
Pour terminer, je rappellerai
[…] les trois raisons qui justifient la
construction des tours. Elles sont
de trois ordres : raisons de prestige,
raisons de financement, raisons de
précarité. Ces raisons sont liées à
la nature même de la tour, édifice
isolé, élevé, prestigieux.

Raisons de prestige
Le culte de la puissance technique
est aujourd’hui plus profond
peut-être que la diversité des
idéologies ou que toute culture
traditionnelle ; la concurrence
entre les peuples, qui n’a jamais
été plus vive, ne trouve de meilleur
champ d’expression que dans le
domaine du mythe et celui de
l’économie.

Raisons de financement
Construire une tour exige un
effort financier important certes,
mais cet effort peut être prévu et
programmé avec précision, d’où
une autonomie d’action, une
autonomie dans le planning de
chantier ce qui est une condition
majeure de réussite.
Mettant le réalisateur, quel
qu’il soit, face à des responsabi-

Le Moniteur, 11 décembre 1971.


Immeuble bas : hauteur au-dessus
du niveau des rues, 24 m. Planchers
hors œuvre : 117 500 m2, dont bureaux
94 000 m2 environ, in L’Architecture
d’aujourd’hui, mars–avril 1975.

anthologie

50 criticat 01
lités financières globales bien Et comme longtemps après James Graham Ballard
déterminées, l’unité de chantier- l’Amérique, les autres pays sont Une psychopathologie
tour permet une saisie d’ensemble enfin équipés pour financer, vraiment « libérée »
de toutes les conséquences des concevoir et réaliser des tours, on
1975
décisions prises : prévisions en construit partout sans réfléchir
concernant le rythme de dévelop- suffisamment à ce qui les justifie.
pement de la firme, conjoncture Il est certes des cas où À huit heures, Laing se mit en
internationale et opportunité. Ce la construction en hauteur route pour la faculté. L’ascenseur
qui n’exclut pas, évidemment, des constitue la meilleure réponse était plein de débris de verre et
risques d’appréciation erronée : aux intentions du promoteur, de boîtes de bière. Une partie du
certains buildings new-yorkais au programme, aux données du tableau de commande avait été
par exemple ont souffert de la milieu physique, aux impératifs endommagée dans le but évident
Dépression de 1929. financiers et aux contraintes d’empêcher les locataires d’en
techniques de toutes natures et bas d’appeler la cabine. Laing se
La précarité qu’elle s’intègre dans un ensemble retourna dans le parking pour
Cette troisième raison fondamen- conçu spécialement à cet effet. regarder l’immeuble une dernière
tale résulte de l’autonomie du Mais ce n’est pas toujours le cas et fois. Il savait qu’il laissait derrière
building isolé et de la souplesse il m’a semblé important d’attirer lui une partie de son cerveau. Le
de ses modalités de financement. l’attention sur ce point. monde au-delà de la tour semblait
Ce qui fait qu’en définitive, il appartenir à une sorte de rêve.
peut être aisément détruit et L’Architecture d’aujourd’hui, mars– En marchant le long des couloirs
reconstruit. Il n’est pas inutile avril 1975. déserts de la faculté, il éprouva
d’insister sur ce phénomène quelque peine à remettre en place
car, en Europe, on a trop souvent dans son esprit chaque bureau,
tendance à construire pour chaque amphithéâtre. Il passa
l’éternité. New York est une ville dans les salles de dissection du
en constante mutation et en département d’anatomie, longea
perpétuel renouvellement ; et il en les tables de verre, observa les
va de même dans les autres villes cadavres partiellement découpés.
américaines. L’amputation régulière par les
Il est incontestable que ce groupes d’étudiants des membres,
que l’on appelle parfois le tissu des thorax, des têtes et des
urbain se renouvelle morceau abdomens, qui réduirait en fin de
par morceau et que l’immeuble trimestre chaque corps à un sac
tour présente à ce point de vue le d’os muni d’une plaque d’identi-
même avantage que l’immeuble fication, reproduisait idéalement
classique. le processus d’érosion du monde
autour des quarante étages de
l’immeuble.
Ci-contre:
Plan-masse de l’ensemble Maine-
Laing donna normalement
Montparnasse (haut) ; proposition de son cours, déjeuna au réfectoire
Maine-Montparnasse par Auzelle et en compagnie de ses collègues,
Patriotis pour une hauteur maximale
de six étages en remplacement de la mais à chaque instant il repensait
tour Maine-Montparnasse (bas). à la tour, à cette boîte de Pandore

anthologie

Les auteurs sur la hauteur 51


dont les mille couvercles un à nouvelle race qui ne voyaient l’existence des habitants. Bien
un allaient s’ouvrir de l’intérieur. aucun inconvénient à vivre dans à l’abri dans la coque de leur
Les occupants vainqueurs, ceux un paysage anonyme de béton immeuble comme les passagers
qui s’étaient le mieux adaptés et d’acier, qui ne cillaient pas d’un long-courrier branché sur le
à cette forme de vie, n’étaient devant l’invasion de leur vie pilote automatique, ils seraient
ni les pilotes de ligne ou les privée par des officines gouver- libres de se conduire comme ils
techniciens des bas niveaux, ni nementales et des organismes le voudraient, libres d’explorer les
les épouses mal embouchées de classement de fiches et recoins les plus sombres qu’ils
des riches conseillers financiers d’analyses de données — mieux : pourraient découvrir. De bien des
des sommets ; non, bien que qui accueillaient peut-être manières, la tour représentait
ces gens parussent au premier favorablement ces manipulations l’achèvement de tous les efforts
regard responsables de toutes invisibles, certains de pouvoir les de la civilisation technologique
les tensions, les vrais coupables utiliser à leurs propres fins. Ils pour rendre possible l’expression
étaient ceux qui ne demandaient étaient les premiers à maîtriser d’une psychopathologie vraiment
rien à personne, les habitants bien un nouveau mode d’existence du « libérée ».
tranquilles comme le chirurgien- XXe siècle finissant. L’écoulement
dentiste Steele et sa femme. Un rapide des amitiés et connais- J. G. Ballard, IGH, traduit de l’anglais
nouveau type social allait naître sances, l’absence de contact réel par Robert Louis, Paris, Denoël, 2006.
Titre original High Rise, 1975.
dans la tour, une personnalité avec autrui avaient tout pour les
nouvelle, plus détachée, peu acces- satisfaire ; l’autonomie de leurs
sible à l’émotion, imperméable existences était complète puisque,
aux pressions psychologiques de n’ayant besoin de rien, ils n’étaient
la vie parcellaire, n’éprouvant pas jamais déçus.
un grand besoin d’intimité : une D’un autre côté, leurs besoins
machine d’une espèce perfec- réels se feraient peut-être sentir
tionnée qui tournerait fort bien par la suite. À mesure que la vie
dans cette atmosphère neutre. dans l’immeuble deviendrait plus
L’habitant satisfait de ne aride et plus dénuée de sentiment,
rien faire sinon rester assis dans l’éventail des possibilités qu’elle
son appartement trop coûteux, offrait s’élargirait. Grâce à
regarder la télévision avec le son l’efficacité du mode de vie qu’elle
baissé et attendre que le voisin engendrait, la tour supportait, si
fasse un faux pas. l’on ose dire, l’ensemble de l’édifice
Les récents incidents de la social et en assurait à elle seule le
tour n’avaient-ils représenté, fonctionnement. Pour la première
de la part de Wilder et de son fois dans l’histoire, il devenait
clan, qu’une ultime tentative de inutile de réprimer les compor-
rébellion contre le déroulement tements asociaux, et les gens
implacable de cette logique ? se trouvaient libres d’explorer
Malheureusement, ils n’avaient tranquillement leurs déviations
guère de chance de réussir, car et leurs fantasmes. C’est sur ce
leurs adversaires étaient des terrain que se développeraient
gens satisfaits de leur vie dans les aspects les plus intéressants,
la tour, des représentants d’une et les plus importants, de

anthologie

52 criticat 01
Rem Koolhaas le simple fait d’imaginer à cet environnantes. Pourtant, elle est
Un nouveau chapitre endroit un projet comme celui-là. bien implantée. Toute la qualité
dans l’histoire des Par exemple, la tour Eiffel est du projet réside dans la subtilité

gratte-ciel imbriquée dans une situation avec laquelle il s’implante dans


formelle qui la rend contextuelle, un site impossible. Site absurde,
1992
qui crée un contexte. Avec la tour à côté de la Défense, inaccessible
Eiffel, l’effet est évident car tous à cause des voies ferrées, étroit
Jean Nouvel a présenté son les alignements sont corrects. avec un programme très lourd,
projet [de tour Sans Fins] comme Mais la tour Sans Fin porte sur toutes conditions qui ne peuvent
contextuel mais je ne peux un îlot perdu, dépourvu de cette être surmontées que par un choix
penser à la Défense comme logique architecturale ou urbaine extrémiste. Je trouve son projet
contexte. J’admire la Défense en qui aide à imaginer un projet : d’implantation très beau car il n’a
tant qu’ensemble urbain, avec tous les autres projets, qui se pas cherché à confronter sa tour à
ses qualités diverses, positives ou voulaient contextuels, créant la ville d’une façon classique mais,
négatives. Globalement, on peut des axes avec la Grande Arche, au contraire, il a voulu intégrer
dire que la Défense a sauvé Paris, la tour Eiffel ou l’Arc de triomphe, toute l’infrastructure existante en
qu’elle compose malgré tout un n’ont trouvé aucune solution proposant une sorte de système
ensemble cohérent du point de satisfaisante. Celui-ci impose son biologique capable de faire sortir
vue de l’architecture, qu’elle est propre contexte et, dans ce sens, de terre cette tour incroyable.
un projet clé pour comprendre il est très réussi. AA : Le discours sur le rapport avec
les années cinquante et soixante... AA : Qu’entendez-vous ici par l’Arche et avec la Défense ne vous
C’est un quartier passionnant « contexte » ? semble pas convaincant ?
mais qui offre un contexte très RK : Une architecture contextuelle RK : Ce qui est convaincant, ce
étiolé. Le projet de Jean Nouvel suppose la mise à jour des n’est pas le discours mais l’objet,
pose la question de savoir à quel données de l’environnement, la qui est extraordinaire, avec sa
point un gratte-ciel peut être découverte des lignes de compo- façon de pousser hors de terre
contextuel. J’ai écrit un livre sur sition qui obéissent à ces données. et de s’élancer. Le discours est
New York où je développe la thèse Dans le cas du Triangle de la Folie, destiné à gagner le concours.
qu’un « gratte-ciel contextuel » est il y a un double environnement, La réalité, c’est le désir de jouer
une contradiction dans les termes : celui de Courbevoie et celui de la avec le mythe de la hauteur, de
un gratte-ciel, c’est d’abord une Défense, deux contextes différents l’extrême. De rivaliser avec la tour
sculpture autonome qui n’a rien et contradictoires. Un gratte-ciel, Eiffel. Toutes ambitions inavoua-
à faire avec la ville. Surtout en par sa masse critique, n’est pas bles dans le contexte intellectuel
Europe. assez manipulable pour s’insérer actuel.
Jean Nouvel a eu de la chance avec délicatesse dans des sites
dans la mesure où l’environne- aussi difficiles que ceux-là. La « Tour Sans Fins », L’Architecture
ment du projet était tellement contextualité classique, celle d’aujourd’hui, tiré à part, 1992.

bizarre, le terrain si isolé et aigu, d’un bâtiment qui crée des liens
que ce geste-là à cet endroit-là avec ce qui l’entoure, était donc
permettait de sauver le lieu, interdite au projet. Et la tour Sans
d’inclure ce territoire dans la ville. Fins rompt effectivement avec
Dans ce sens, bien qu’il ne suive son environnement, d’autant plus
pas une logique contextuelle, il nettement qu’elle est vingt fois
a un effet très contextuel. Par plus haute que les constructions

anthologie

Les auteurs sur la hauteur 53


Double page de S,M,L,XL publié par The Monacelli Press (New York, 1995)
Rem Koolhaas
Bigness, ou le problème de la grande taille (1994)

document
Rem Koolhaas
Bigness, ou le problème
de la grande taille
1994

Au-delà d’une certaine échelle, de l’architecture et de ses champs Traduit de


l’anglais par
l’architecture acquiert les propriétés connexes. Françoise
de la Bigness. La meilleure raison Fromonot.

de s’attaquer à la Bigness est celle Il y a cent ans, une génération d’avan-


que donnent les grimpeurs du mont cées conceptuelles et de technologies
Everest : « parce que c’est là ». La complémentaires a déchaîné un
Bigness est le comble de l’architecture. big-bang architectural. En rendant les
circulations aléatoires, en court-circui-
Il semble incroyable que la taille tant les distances, en artificialisant les
d’un bâtiment incarne à elle seule un intérieurs, en réduisant la masse, en
programme idéologique, indépendant étirant les dimensions et en accélérant
de la volonté de ses architectes. la construction, l’ascenseur, l’électricité,
la climatisation, l’acier et, finalement,
Parmi toutes les catégories possibles, les nouvelles infrastructures ont
la Bigness ne semble pas mériter entraîné des mutations en chaîne
de manifeste ; discréditée en tant induisant une autre espèce d’archi-
que problème intellectuel, elle est tecture. Les effets combinés de ces
apparemment en voie d’extinc- inventions ont engendré des structures
tion — comme le dinosaure — du fait plus hautes et plus profondes — plus
de sa maladresse, de sa lenteur, de sa grosses [bigger] — que jamais avec, en
raideur, de sa difficulté. Pourtant, elle parallèle, un potentiel de réorganisa-
seule fomente le régime de complexité tion du monde social, une programma-
qui mobilise la pleine intelligence tion immensément plus riche.

document

56 criticat 01
Théorèmes à un point tel que la façade ne
peut plus révéler ce qui se passe au
Initialement alimentée par l’énergie dedans. L’« honnêteté » attendue
irréfléchie du pur quantitatif, la Bigness des humanistes est condamnée : les
a été durant près d’un siècle une architectures intérieure et extérieure
condition presque sans penseurs, une deviennent des projets séparés, l’une
révolution sans programme. traitant de l’instabilité des besoins
programmatiques et iconographiques,
New York Délire en contenait une l’autre — l’agent de désinforma-
« théorie » latente basée sur cinq tion — offrant à la ville la stabilité
théorèmes. apparente d’un objet.

1. Alors que l’architecture révèle, la


Au-delà d’une certaine masse critique, Bigness brouille ; elle transforme le
un bâtiment devient un Gros Bâtiment. résumé de certitudes qu’est la ville en
Une telle masse ne peut plus être une accumulation de mystères. Ce que
contrôlée par un seul geste architec- l’on voit n’est plus ce que l’on a.
tural, ni même par une combinaison
de gestes architecturaux. Cette 4.
impossibilité déclenche l’autonomie de Par leur seule taille, ces bâtiments
ses parties, mais ce n’est pas la même entrent dans un domaine amoral,
chose que la fragmentation : les parties par-delà le bien et le mal.
restent soumises au tout.
Leur impact est indépendant de leur
2. qualité.
L’ascenseur — par sa capacité à établir
des connexions mécaniques plutôt 5.
qu’architecturales — et la famille Conjointement, toutes ces ruptures —
d’inventions qui lui sont liées, ont avec l’échelle, avec la composition
annulé le répertoire classique de l’archi- architecturale, avec la tradition, avec
tecture. Les problèmes de composition, la transparence, avec l’éthique — impli-
d’échelle, de proportion, de détail sont quent la rupture finale, la plus radicale :
désormais caducs. la Bigness n’appartient plus à aucun
tissu urbain.
L’« art » de l’architecture est inutile dans
la Bigness. Elle existe ; tout au plus, elle coexiste.

3. Son message implicite est :


Dans la Bigness, la distance entre « nique le contexte »
le noyau et l’enveloppe augmente [Its subtext is fuck context].

document

Koolhaas : Bigness, ou le problème de la grande taille 57


Modernisation l’emblème : la Bigness flotte sur Paris
comme une couverture métallique de
En 1978, la Bigness semblait être un nuages, promesse d’une rénovation
phénomène du et pour le(s) Nouveau(x) potentielle, illimitée mais vague, de
Monde(s). Mais, dans la seconde moitié « tout » [everything], mais sans jamais
des années quatre-vingt, se multipliè- atterrir, sans jamais rien affronter,
rent les signes qu’une nouvelle vague sans jamais revendiquer sa place
de modernisation allait envahir — sous légitime — la critique comme décoration.
forme plus ou moins camouflée — le
Vieux Monde, provoquant sporadique- En 1972, Beaubourg — le grenier platoni-
ment de nouveaux commencements cien — avait offert des espaces où « tout »
jusque sur le continent « fini ». [anything] était possible. On démasqua
la flexibilité résultante, révélant qu’elle
Vu depuis l’Europe, le choc de la Bigness imposait une moyenne théorique aux
nous a forcés à rendre explicite dans dépens tout à la fois du caractère et de la
notre travail ce qui était implicite dans précision — l’entité au prix de l’identité.
New York Délire. D’une manière perverse, son aspect
purement démonstratif l’empêchait
La Bigness devint doublement polémique, d’accéder à l’authentique neutralité
en défiant à la fois les tentatives obtenue sans effort par le gratte-ciel
antérieures d’intégration et de concen- américain.
tration et les doctrines contemporaines
qui interrogent la possibilité d’une La génération de Mai 68, ma généra-
Totalité et d’une Réalité comme tion — suprêmement intelligente, bien
catégories viables et se résignent à informée, traumatisée à juste titre
une désagrégation et à une dissolution par des cataclysmes choisis, franche
supposées inévitables de l’architecture. dans ses emprunts aux autres discipli-
nes — fut tellement marquée par l’échec
Les Européens avaient dépassé la de ce modèle, et d’autres semblables,
menace de la Bigness en la théorisant de densité et d’intégration — par leur
au-delà de son point d’application. Leur insensibilité systématique à l’égard
contribution avait été le « cadeau » de du particulier —, qu’elle mit en avant
la mégastructure, sorte de support deux lignes de défense majeures : le
technique englobant et permettant tout, démantèlement et la disparition.
qui remettait finalement en question
le statut du bâtiment individuel : une Dans la première, le monde est
Bigness sans le risque, puisque ses décomposé en fractales d’unicités
implications profondes excluaient sa incompatibles, chacune étant prétexte
concrétisation. L’urbanisme spatial à une désintégration plus poussée du
de Yona Friedman (1958) en était tout : un paroxysme de fragmentation

document

58 criticat 01
qui transforme le particulier en système. l’architecture sera le premier « solide
Derrière cette désintégration du soluble dans l’air », sous les effets conju-
programme en particules fonctionnelles gués des tendances démographiques, de
les plus petites possibles, pointe la l’électronique, des médias, de la vitesse,
revanche perversement inconsciente de l’économie, des loisirs, de la mort de
de la vieille doctrine fonctionnaliste, Dieu, du livre, du téléphone, du fax, de la
qui conduit implacablement le contenu richesse matérielle, de la démocratie, de
du projet — sous couvert d’un feu la fin des Grands Récits…
d’artifice de raffinement intellectuel
et formel — vers la débandade du Devançant la disparition véritable de
diagramme, doublement décevant l’architecture, cette avant-garde fait ses
puisque son esthétique suggère la riche expériences avec la virtualité, réelle
orchestration du chaos. Dans ce paysage ou simulée, et récupère, au nom de la
de démembrement et de faux désordre, modestie, son ancienne toute-puissance
chacune des activités est mise à sa place. dans le monde de la réalité virtuelle (où
le fascisme peut être poursuivi en toute
Les hybridations/proximités/frictions/ impunité ?).
recouvrements/superpositions
de programme possibles dans la Maximum
Bigness — en fait, l’ensemble du
dispositif de montage inventé au début Paradoxalement, la Totalité et la Réalité
du siècle pour organiser des relations ont cessé d’exister comme entreprises
entre des parties indépendantes — sont possibles pour l’architecte, précisément
maintenant défaits par une partie lorsque l’approche de la fin du deuxième
de l’avant-garde actuelle, dans des millénaire vit une ruée effrénée vers
compositions d’une pédanterie et d’une la réorganisation, la consolidation,
rigidité presque risibles derrière leur l’expansion, la revendication bruyante
extravagance apparente. de la méga échelle. Engagée ailleurs, une
profession tout entière fut finalement
La seconde stratégie, la disparition, incapable d’exploiter les événements
transcende la question de la économiques et sociaux dramatiques
Bigness — de la présence massive — par qui, si elle les avait affrontés, auraient
un engagement tous azimuts dans la pu restaurer sa crédibilité.
simulation, la virtualité, l’inexistence.
L’absence de théorie de la Bigness — quel
Une mosaïque d’arguments braconnés est le maximum que l’architecture
depuis les années soixante chez les puisse faire ? — est la faiblesse la plus
sociologues américains, les idéologues, débilitante de l’architecture. Sans elle,
les philosophes, les intellectuels français, les architectes sont dans la position des
les cybermystiques, etc., suggère que créateurs de Frankenstein : les instiga-

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Koolhaas : Bigness, ou le problème de la grande taille 59


teurs d’une expérience partiellement Début
réussie dont les résultats leur échappent
et qui sont de ce fait discrédités. La Bigness détruit, mais elle constitue
aussi un nouveau départ. Elle peut
Parce qu’il n’y a pas de théorie de la ré-assembler ce qu’elle casse.
Bigness, nous ne savons que faire d’elle,
nous ne savons pas où la mettre, nous Paradoxalement, en dépit des calculs
ne savons pas quand l’utiliser, nous que demande sa conception — en fait,
ne savons pas la planifier. Les grosses grâce à ses rigidités mêmes —, elle
bêtises sont notre seul lien avec la est la seule architecture qui machine
Bigness. l’imprévisible. Au lieu de respecter la
coexistence, elle dépend de régimes de
Pourtant, en dépit de son nom idiot, la libertés, de l’assemblage d’un maximum
Bigness est un domaine théorique pour de différences.
cette fin de siècle* : dans un paysage de
désarroi, de déliaison, de dissociation, de Seule la Bigness peut sustenter une
démentis, son attrait tient à sa capacité prolifération confuse d’événements au
potentielle à reconstruire la Totalité, à sein d’un même contenant. Les straté-
ressusciter la Réalité, à réinventer le gies qu’elle développe visent à organiser
collectif, à réclamer le maximum de tout à la fois leur indépendance et
possibles. leur interdépendance au sein d’une
entité plus vaste, en une symbiose qui
Ce n’est que par elle que l’architecture exacerbe la spécificité plus qu’elle ne la
peut se dissocier des mouvements compromet.
artistiques/idéologiques exsangues,
le modernisme et le formalisme, pour Par la contamination plutôt que par la
retrouver son rôle instrumental de pureté, et par la quantité plutôt que
vecteur de la modernisation. par la qualité, seule la Bigness peut
nourrir des relations authentiquement
La Bigness reconnaît les difficultés nouvelles entre des entités fonction-
de l’architecture telle que nous la nelles qui amplifient leurs identités
connaissons, mais elle ne les compense plutôt qu’elles ne les restreignent.
pas à l’excès en régurgitant encore L’artificialité et la complexité de la
plus d’architecture. Elle propose une Bigness libèrent la fonction de son
économie nouvelle où le « tout est armure défensive pour permettre une
architecture » n’est plus, mais où une sorte de liquéfaction ; les éléments du
position stratégique se regagne par le programme réagissent entre eux pour
repli et le regroupement, laissant aux créer de nouveaux événements — la
forces ennemies le reste d’un territoire Bigness revient à un modèle d’alchimie
contesté. programmatique.

document

60 criticat 01
À première vue, les activités amassées reliant à d’autres disciplines dont la
dans sa structure exigent d’interagir, performance est aussi critique que celle
mais elle les maintient également disso- de l’architecte : comme des alpinistes
ciées. Comme des barres de plutonium attachés les uns aux autres par des
dont le degré d’immersion retarde ou cordes de survie, les faiseurs de Bigness
favorise une réaction nucléaire, elle forment une équipe (un mot absent
régule les intensités de la coexistence du débat architectural de ces quarante
programmatique. dernières années).

Bien qu’elle représente l’esquisse Par-delà la signature, la Bigness signifie


d’une intensité perpétuelle, la Bigness une capitulation face aux technologies ;
offre aussi des degrés de sérénité et face aux ingénieurs, aux entreprises,
même de douceur. On ne peut tout aux fabricants, aux politiques ; face
simplement pas animer intentionnelle- aux autres. Elle promet à l’architecture
ment sa masse entière. Son immensité une sorte de statut post-héroïque, un
épuise le besoin compulsif qu’a l’archi- réalignement avec la neutralité.
tecture de décider et de définir. Des
pans entiers seront délaissés, exemptés Bastion
d’architecture.
Si la Bigness transforme l’architecture,
Équipe son accumulation engendre une
nouvelle espèce de ville. L’extérieur de
C’est dans la Bigness que l’architecture la ville n’est plus le théâtre collectif où
devient simultanément la plus et la « ça » se passe ; il ne reste plus de « ça »
moins architecturale : la plus architec- collectif. La rue est devenue un résidu,
turale en raison de l’énormité de l’objet ; un dispositif organisateur ; un simple
la moins architecturale par sa perte segment du plan métropolitain continu
d’autonomie — elle devient l’instrument où les vestiges du passé affrontent
d’autres forces, elle (ça) dépend. les équipements du nouveau en un
blocage difficile. La Bigness peut exister
La Bigness est impersonnelle : l’architecte n’importe où sur ce plan. Elle est non
n’est plus condamné au vedettariat. seulement incapable d’établir des
relations avec la ville classique — tout au
Même lorsqu’elle pénètre dans la plus, elle coexiste — mais la quantité et
stratosphère de l’ambition architectu- la complexité des équipements qu’elle
rale — le pur frisson de la mégaloma- offre la rendent urbaine en soi.
nie — la Bigness ne peut advenir qu’au
prix d’un renoncement au contrôle, La Bigness n’a plus besoin de la ville : elle
d’une métamorphose. Elle suppose fait concurrence à la ville, elle représente
un réseau de cordons ombilicaux la la ville ; ou mieux encore, elle est la ville.

document

Koolhaas : Bigness, ou le problème de la grande taille 61


Si l’urbanisme fabrique du potentiel La totalité de l’architecture, la totalité du *En français
dans le texte.
et si l’architecture l’exploite, la Bigness programme, la totalité des événements
recrute la générosité de l’urbanisme ne seront pas avalées par la Bigness.
contre la mesquinerie de l’architecture. Beaucoup de « besoins » sont trop flous,
trop faibles, trop peu respectables, trop
Bigness = urbanisme contre architecture. provocants, trop secrets, trop subversifs,
trop faibles, trop « rien » pour faire partie
Par son indépendance même vis-à-vis de ses constellations. La Bigness est le
du contexte, la Bigness est la seule archi- dernier bastion de l’architecture — une
tecture qui puisse survivre à la condition contraction, une hyper-architecture. Ses
désormais globale de la table rase, et contenants seront les monuments d’un
même en tirer parti : elle ne s’inspire pas paysage post-architectural — un monde
de présupposés trop souvent pressés dont l’architecture a été raclée comme
jusqu’à leur dernière goutte de sens ; elle est raclée la peinture sur les tableaux de
gravite de manière opportuniste vers des Richter : inflexible, immuable, définitif,
emplacements chargés d’une promesse à jamais là, engendré par un effort
infrastructurelle maximale ; elle est surhumain. La Bigness cède le terrain à
finalement sa propre raison d’être*. l’après-architecture.

Malgré sa taille, elle est modeste. © 1994 Rem Koolhaas

N.D.T. :
« Bigness, or the Problem of Large » a été publièrent en avant-première des
écrit en 1994, année de consécration pour commentaires et des traductions de
Rem Koolhaas. À tout juste cinquante certains textes théoriques du livre,
ans, il terminait le quartier Euralille et parmi lesquels « Bigness ». À New York,
son gigantesque Congrexpo. Le musée ANY Magazine consacra à l’événement
d’Art moderne de New York lui dédiait un numéro spécial (« The Bigness of Rem
une importante rétrospective (OMA at Koolhaas — Urbanism vs Architecture »),
MoMA) qui devait coïncider avec la publi- tandis qu’en Europe, Domus (octobre
cation de S,M,L,XL. Cette monumentale 1994) publiait « Bigness » en italien.
monographie, conçue avec le graphiste Les heurts et l’ironie du ton, la
canadien Bruce Mau, regroupe les travaux compacité de certaines expressions en
de l’architecte depuis New York Délire rendent délicate la traduction. Cette
(1978). Sa parution fut finalement reportée version a cherché à en respecter la
à l’année suivante, mais plusieurs revues syntaxe originale jusque dans la rudesse

document

62 criticat 01
délibérée de certains passages. Le mot trouve l’explication du fameux « fuck
Bigness n’a pas été traduit : Grandeur context », souvent brandi en France pour
aurait été trop équivoque, Grosseur résumer, et condamner, les positions de
trop concret, Grande Dimension trop l’architecte néerlandais sur la ville. Voilà
connoté. Conserver le terme anglais donc le slogan replacé dans son contexte.
accusait la tension entre l’abstraction Koolhaas, on le sait, fut journaliste et
du phénomène décrit (revendiqué ?) et scénariste avant d’entamer ses études
la volonté attestée par la majuscule d’en d’architecture à la fin des années
personnifier le caractère vaguement soixante. « Bigness » fait coïncider la
monstrueux. Il a été féminisé, comme théorie d’un architecte avec l’ambition
les substantifs anglais en -ness lorsqu’ils d’un auteur : articuler un ensemble de
deviennent en français des mots en -eur, réflexions programmatiques sous une
-esse, -itude ou -ité. forme dense et énigmatique, capable
Ce texte était jusqu’ici resté inédit de provoquer des interprétations plus
en français, en tout cas dans sa version instables et plus larges — bigger — que
intégrale. Curieuse lacune puisqu’on y la somme de ses arguments. F.F.

Double page de S,M,L,XL


publié par The Monacelli
Press (New York, 1995) :
la tour Eiffel sur le plan
ovoïde du Congrexpo
d’Euralille.

document

Koolhaas : Bigness, ou le problème de la grande taille 63


L’American Center en 1994.
Photo : Valéry Didelon
L’architecture de Frank Gehry est souvent envisagée
du seul point de vue de son génie artistique. À l’issue
d’une enquête menée sur les péripéties qui ont
accompagné la reconversion du premier bâtiment
qu’il a construit à Paris dans les années quatre-vingt-
dix, nous revenons ici sur le rôle déterminant joué
dans son devenir par ses maîtres d’ouvrage successifs.

Valéry Didelon
Les tribulations du 51 rue de Bercy,
première œuvre de Frank O. Gehry à Paris
Valéry Didelon est À l’automne 2006, l’annonce de la prochaine construction d’un bâtiment
architecte, enseignant de Frank Gehry dans le Jardin d’Acclimatation à Paris a fait grand bruit1.
à l’Ensa de Nantes et
Pour donner la mesure de l’événement et souligner le retour de la capitale
critique d’architecture.
Il termine actuellement dans la compétition mondiale que se livrent les villes, la presse unanime a
une thèse d’histoire de énuméré les spectaculaires réalisations de l’architecte californien à travers
l’art à l’université Paris I- les continents, de Bilbao à Los Angeles. Curieusement, ni l’architecte, ni
Panthéon-Sorbonne sur
son commanditaire, ni les journalistes n’ont jugé bon de faire référence au
la réception du livre de
Robert Venturi, Denise premier bâtiment construit au 51 rue de Bercy à Paris par Frank Gehry il y
Scott Brown et Steven a une quinzaine d’années2. Comment l’expliquer si ce n’est par l’histoire
Izenour, Learning from tortueuse de cet édifice réalisé pour le compte de l’American Center au
Las Vegas.
début des années quatre-vingt-dix et qui, depuis deux ans, accueille la
Cinémathèque française ? Une telle omission mérite en tout cas quelques
éclaircissements.
Enquêter sur un bâtiment de Frank Gehry pose certaines difficultés.
L’architecte répète à qui veut l’entendre qu’il n’a pas de doctrine. Ainsi,
est-on invité à juger sur pièce du talent de l’un des plus grands artistes
américains vivants. L’histoire des styles peut être un temps utile. Moderne
tardif au début de sa carrière, puis pop, et enfin déconstructiviste3 au
tournant des années quatre-vingt-dix, Frank Gehry a baptisé sa première
œuvre parisienne « Danseuse relevant son tutu ». Faut-il pour autant filer la
métaphore et se contenter de disserter sur la composition et la plastique de

enquête
65
l’édifice ? Doit-on s’en remettre à une analyse de ses secrets de fabrication 1. Frank Gehry va construire
le siège de la nouvelle
en guise d’explication ? Ce pourrait être commode, mais cela ne rendrait à
Fondation Louis-Vuitton
l’évidence pas compte de la complexité du processus qui a conduit à une pour la création.
reconversion si précoce pour un bâtiment contemporain. Ainsi, plutôt que
2. Le bâtiment ne figurait
de rabattre simplement l’œuvre sur son auteur, je m’intéresserai ici d’abord pas dans la liste des projets
présentés lors de la grande
à ses destinataires successifs — l’actuel occupant et son commanditaire
exposition consacrée à
initial. Gehry par la Fondation
Guggenheim en 2001 et
2002.
De Chaillot à Tokyo
La Cinémathèque française est une association fondée à Paris en 1936 par 3. En 1988, Frank Gehry fut
l’un des sept architectes
Henri Langlois, Georges Franju et Jean Mitry, avec pour objectif de conserver, présentés lors de l’exposition
montrer et enseigner le cinéma. Après diverses localisations dans Paris, Deconstructivist Architecture
au MOMA à New York.
elle s’installe en 1963 au palais de Chaillot qui abrite dès lors sa mythique
salle de projection et plus tard son musée du Cinéma. En 1968, « l’affaire 4. Pour plus d’explications,
4 voir Patrick Olmeta, La Ciné-
Langlois » révèle les contradictions de cet organisme privé qui sollicite mathèque française de 1936
l’aide financière de l’État mais lui refuse tout droit de regard sur ses activités. à nos jours, CNRS éditions,
Paris, 2000.
Après la mort de son fondateur, en 1977, la Cinémathèque semble sur la voie
du déclin. Mais avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, Jack Lang à la tête 5. Sous la direction de l’archi-
tecte Franck Hammoutène.
du ministère de la Culture décide de relancer l’association et d’en faire une
puissante et moderne institution de dimension internationale. Il imagine
alors de regrouper dans un Palais de l’image : une Cinémathèque rénovée,
la nouvelle École supérieure du cinéma et le Centre national de la photogra-
phie. Costa-Gavras, président de la Cinémathèque, suggère le Louvre que
l’architecte I. M. Pei réaménage, mais le projet s’annonce trop onéreux et
n’est pas retenu. En 1984, il est finalement décidé d’installer l’institution au
palais de Tokyo, où trois salles de projection doivent être construites. En 1988,
on entame d’importants travaux5, mais le projet de déménagement s’enlise
progressivement, victime de la méfiance réciproque entre certains membres
de l’association et l’administration publique.
Les alternances politiques ne facilitent rien, et c’est avec le retour des
socialistes aux affaires, en juin 1997, que l’avenir de la Cinémathèque
s’éclaircit à nouveau. Dans le cadre d’une réflexion d’ensemble sur les
grands travaux, la nouvelle ministre de la Culture, Catherine Trautmann,
entérine l’abandon du projet au palais de Tokyo. Le déménagement de la
Cinémathèque reste cependant urgent car le 24 juillet 1997, un incendie
ravage le toit du palais de Chaillot et les collections du musée du Cinéma
sont sauvées in extremis. La ministre charge un spécialiste de l’économie
du cinéma, Marc Nicolas, de trouver un endroit pour faire cohabiter les
institutions rivales et antagonistes que sont les services des Archives du film
et du dépôt légal, la Bibliothèque du film (Bifi) et la Cinémathèque. Assisté

enquête

66 criticat 01
de la Mission des grands travaux, il se met en quête d’un lieu dans Paris qui
offre 15 000 à 20 000 mètres carrés utiles. Il visite un garage automobile, un
site boulevard Raspail, le théâtre de la Gaîté lyrique et en avril 1998 à Bercy,
un bâtiment flambant neuf, conçu par Frank Gehry pour l’American Center
et abandonné deux ans plus tôt.

De Raspail à Bercy
Le Centre américain est une institution privée, elle aussi fondée au début
des années trente. À l’époque, c’est un projet bien pensant, anticommuniste
et prohibitionniste qui ambitionne de fournir aux jeunes Américains de
Paris un lieu de rencontre et d’échange plus respectable que les cafés de
Montparnasse. En 1934, un bâtiment construit par l’architecte américain
Welles Bosworth est inauguré boulevard Raspail, à l’ombre d’un cèdre planté
par Chateaubriand. Dans les années 1960, l’American Center connaît une
atmosphère beaucoup plus dionysiaque et devient le point de ralliement des

6. Pour de plus amples


artistes, danseurs et musiciens d’avant-garde. Fréquenté par Hemingway
informations sur l’histoire et Gertrude Stein avant la guerre, il accueille plus tard les performances de
de l’American Center, voir
John Cage, Samuel Beckett, Philip Glass, Steve Lacy ou Merce Cunningham.
Nelcya Delanoë, Le Raspail
Vert : l’American Center Le Centre est à l’étroit depuis longtemps dans ses locaux du boulevard
à Paris 1934–1994, Paris,
Raspail et après de nombreux projets d’extension avortés, décide en 1987
Seghers, 1994.
de déménager6. À l’issue d’une opération immobilière douteuse et décriée7,
7. C’est l’« affaire de l’Ame-
l’American Center réalise une belle affaire et récupère 220 millions de francs
rican Center ». Un mois
avant sa vente, le terrain (33 millions d’euros) avec lesquels il compte se faire construire un nouveau
jusque-là non constructible bâtiment et redéployer ses activités.
le devient. Vendu à la
Banque arabe internationale La Ville de Paris lui cède pour un bon prix8 un terrain dans sa promet-
d’investissement pour 220 teuse ZAC de Bercy. Henry Pillsbury, directeur exécutif de l’American Center,
millions de francs, il est
revendu aussitôt au Groupe et Judith Pisar, vice-présidente du Centre, pilotent le déménagement et
des assurances nationales organisent une consultation opposant dix architectes américains9, dont
(GAN) avec une plus-value
de 40 millions de francs. De Frank Gehry sort lauréat à l’été 1988. Celui-ci s’associe aussitôt avec l’agence
permis de construire délivré parisienne Saubot & Julien, habituée à travailler avec des Américains. Côté
puis annulé, en pétitions de
riverains, l’affaire fait grand maîtrise d’ouvrage, l’American Center s’assure les services d’un conseiller
bruit. Finalement, le terrain d’État, Daniel Janicot, qui l’aide à gérer son pécule. Celui-ci doit couvrir
accueillera la Fondation
Cartier construite par l’ar- l’achat du terrain, la construction du nouveau bâtiment et les frais de
chitecte Jean Nouvel en 1994. démarrage du projet. L’enveloppe budgétaire confiée à Gehry est fixée à
8. C’est-à-dire un peu plus de
85 millions de francs (13 millions d’euros).
5 millions d’euros. Il se met au travail sur la base d’un premier programme et multiplie

9. Outre Gehry, sont consul-


les avant-projets. Par son intermédiaire, un certain nombre de donateurs
tés : R. Meier, E. L. Barnes, potentiels issus du milieu américain de l’art s’intéressent à l’affaire. Ils
R. Venturi, C. Pelli, M. Graves,
contribuent peu financièrement mais influencent la programmation qui
J. Polshek, Ch. Gwathmey,
H. Hardy et le groupe Site. prend progressivement de l’ampleur : grande salle d’exposition, théâtre

enquête

Didelon : Les tribulations du 51 rue de Bercy 67


Maquette du projet réalisé,
1993. © CNAC

aux normes internationales, appartements de luxe pour loger les mécènes,


etc. Le quatrième projet de Gehry est alors estimé à 125 millions de francs
(19 millions d’euros), soit une augmentation de 50 % du budget. L’architecte
refuse d’amender son projet et menace de se retirer s’il n’est pas suivi. Le
conseil d’administration de l’American Center cède et engage tous ses fonds
dans l’opération. Le conseiller d’État, qui désapprouve cette fuite en avant,
jette l’éponge. Le permis de construire est déposé en avril 1990 et le chantier
se déroule de mars 1991 à octobre 1993. Durant cette période, l’équipe du
Centre s’installe dans un bâtiment temporaire qu’elle se fait bâtir, sur une
petite parcelle louée à la Ville rue de Bercy, par l’architecte anglo-iranienne
Nasrine Seraji10. 10. Ce bâtiment tempo-
raire, qui n’aura coûté à
l’American Center que 4,5
Le projet de Frank Gehry millions de francs (687 000
euros), fut abondamment
Le bâtiment conçu par Gehry est inauguré en grande pompe le 7 juin 1994.
commenté dans la presse
Dans l’espoir de convaincre quelques donateurs, une fête somptueuse se architecturale internationale
tient dans le grand hall qui s’étend sur deux niveaux : au rez-de-chaussée, en jusqu’à sa destruction en
1994.
connexion directe avec le parc et la rue de Bercy, et sur une vaste mezzanine.
C’est moins un lieu de distribution que de réception et de représentation où
le bâtiment se donne à voir en spectacle. Les volumes des espaces attenants
s’y bousculent dans une savante mise en scène sous la lumière naturelle.
Balcons, escaliers et passerelles complètent cette composition aux accents
cubistes. Son caractère sculptural est renforcé par son habillage de pierre
qui s’étend depuis l’extérieur. Le lobby reste spectaculaire, même s’il a
été appauvri au cours du projet. Vide au cœur de l’îlot, il sépare en effet la
partie logements et le centre culturel, et doit satisfaire une réglementation

enquête

68 criticat 01
incendie exigeante. La verrière qui le surmonte respecte donc les distances
imposées et ne donne pas toute son ampleur au volume. L’escalier central du
bâtiment, qui descend jusqu’à la mezzanine depuis les étages supérieurs, a
dû être encloisonné. Les finitions laissent enfin à désirer, sacrifiées peut-être
au grand geste de l’architecte.
Ce hall reste cependant un espace sensationnel, tout comme le théâtre à
l’italienne auquel il permet d’accéder. Celui-ci occupe sur cinq niveaux toute
la partie est de l’édifice. Il comprend une magnifique salle de 400 places
avec balcons et régie à mi-hauteur, et une scène très haute et profonde.
L’acoustique y est très bonne et la configuration d’ensemble permet une
grande intimité entre le public et les comédiens ou danseurs. Pour concevoir
cette salle sans équivalent à Paris, Gehry s’est inspiré du Joyce Theater, un
ancien cinéma reconverti en théâtre pour la danse à New York. Le bâtiment
compte également un espace polyvalent (black box) sous la mezzanine du
hall d’accueil, une salle de projection sur son flanc ouest et une vaste galerie
d’exposition au cinquième étage, éclairée zénithalement. Un certain nombre
d’autres espaces complètent le centre culturel dont la superficie dépasse
9 000 mètres carrés. Sans oublier enfin le complexe résidentiel auquel on
accède depuis la rue de manière totalement indépendante. Sur le parc, dans
la structure que Frank Gehry appelle le pineapple, on trouve trois apparte-
ments de grand standing destinés aux riches donateurs, que le Centre se
réserve la possibilité de louer occasionnellement. À l’angle nord-ouest du

L’American Center en 1994.


Photo : Valéry Didelon

enquête

Didelon : Les tribulations du 51 rue de Bercy 69


bâtiment, 23 deux-pièces sont voués à l’hébergement des artistes de passage.
L’American Center se constitue là une réserve foncière qu’il compte pouvoir
céder en cas de difficulté.

Le naufrage de l’American Center


L’American Center ferme définitivement ses portes le 12 février 1996, soit
dix-huit mois après son inauguration, et cela, malgré un bilan culturel satis-
faisant. Comment expliquer le naufrage soudain d’une institution présente
à Paris depuis plus de soixante-dix ans, et qui devait écrire, dans ses locaux
dessinés par Frank Gehry, une nouvelle page de son histoire ? On retiendra
l’amateurisme de la direction au quotidien, la mauvaise gestion financière
de l’opération et d’indéniables problèmes de conception de l’édifice.
L’équipe du Centre s’est en effet révélée trop peu nombreuse et pas assez
compétente. Elle n’a pas su négocier le passage de la gestion familiale du
bâtiment du boulevard Raspail au professionnalisme nécessaire pour faire
fonctionner les 14 000 mètres carrés de la rue de Bercy. Avant même son
ouverture, la programmation artistique est à la peine, comme en témoigne
le licenciement de l’ensemble de ses responsables à la fin 1992. Quant à
Henry Pillsbury, le principal artisan du déménagement, celui avec qui Frank
Gehry est venu « danser », il sert de bouc émissaire et est écarté par le conseil
d’administration du Centre dès son inauguration11. 11. Voir John Rockwell, “For
the American Center in
À ce moment-là, l’American Center ne possède plus de réserves
Paris, A New Home and a
financières. L’achat du terrain à Bercy, la construction du bâtiment et les Bitter Dispute”, The New York
Times, 1er décembre 1992.
honoraires de l’architecte ont englouti les fruits de la vente des locaux
boulevard Raspail. Le budget annuel de fonctionnement, autour de
35 millions de francs (5,3 millions d’euros), se révèle plus élevé que prévu
et les recettes sont très insuffisantes. La librairie et le restaurant restent
bruts de décoffrage car ils ne trouvent pas d’exploitants prêts à investir
pour les équiper ; le manque à gagner est important pour le Centre. En
l’absence de sponsor, la location des logements aux artistes ne démarre
pas non plus ; pire, ceux-ci se dégradent rapidement faute d’être habités.
Mais plus fondamentalement, le Centre, qui a toujours vécu de ses recettes
et de dons, ne parvient pas à attirer les mécènes en ces temps de crise
financière internationale.
Enfin, l’architecture du bâtiment pose un certain nombre de problèmes.
L’édifice est trop grand, trop beau, il dépasse les ambitions de l’institution 12. C’est-à-dire 16,5 millions
de francs (2,5 millions
qu’il abrite. Agrandi au fil des esquisses, il a coûté cher à construire et coûte d’euros). Voir Harry Bellet,
plus cher encore à faire fonctionner, autant chaque année que les dépenses « L’American Center de Paris
se trouve dans une situation
de programmation artistique12. La surface utile est faible, rapportée à la
critique », Le Monde, 23 avril
surface construite. L’échelle du théâtre est mal maîtrisée, celui-ci est soit trop 1995.

enquête

70 criticat 01
grand, soit trop petit. Sa scène est surdimensionnée par rapport à la salle
qui ne peut accueillir que 400 spectateurs ; les coûts de production y sont
disproportionnés. Les cuisines du restaurant sont plus vastes que la salle de
service, ce qui rend la concession difficile. Bien que fonctionnel, le bâtiment
se révèle en partie inadapté à l’usage qu’en fait le Centre américain.
L’inventaire des causes du naufrage ne serait pas complet si l’on négli-
geait le contexte urbain défavorable à l’institution. Au milieu des années
quatre-vingt-dix, la ZAC de Bercy dessinée par l’architecte Jean-Pierre Buffi
n’a pas encore « pris » ; en cours de lotissement, elle est toujours isolée, sans
lien avec la rive gauche et en attente de l’ouverture de la ligne 14 du métro.
Tête de pont, le nouvel American Center n’a pas tenu assez longtemps pour
s’installer dans le paysage culturel parisien.

La Cinémathèque à Bercy
Lorsqu’il est abandonné par les Américains, le bâtiment de Gehry tend les
bras à qui saura en tirer le meilleur parti. Parmi ceux qui le visitent, Marc
Nicolas qui, en avril 1998, est à la recherche d’une implantation pour la
Cinémathèque, est tout de suite séduit par la beauté et la simplicité du lieu.
Celui-ci tranche avec la solennité intimidante des grands travaux mitterran-
diens ou de la « grotte » du palais de Chaillot. Son ouverture sur la « prairie »
et les platanes du parc de Bercy, sa proximité avec la zone commerciale
de la cour Saint-Émilion et le complexe de cinéma attenant, la perspective
d’un futur raccordement par une passerelle à l’esplanade de la Bibliothèque
nationale ; tout invite à choisir l’édifice dessiné par Frank Gehry. Il semble
pouvoir être transformé facilement : le théâtre et les studios en salles de
projection, les logements en bureaux et la grande galerie en musée. Seul
bémol, le bâtiment est un peu petit et il faut trouver davantage de surface
pour accueillir les collections d’Henri Langlois. À l’issue d’une seconde visite,
les travaux sont estimés entre 100 et 150 millions de francs (15 à 23 millions
d’euros). Le contact est établi avec le président de l’American Center et les
deux parties s’entendent sur un prix de vente de 154 millions de francs (23,5
13. L’acte d’achat est signé millions d’euros)13. Pour l’État, c’est une aubaine ; tout compris, l’opération
le 26 février 1999.
est censée lui coûter la moitié de ce qui était prévu au palais de Tokyo14. La
14. Le coût de l’aména- ministre de la Culture, convaincue, annonce le 30 juin 1998 l’installation au
gement est estimé à 160
51 rue de Bercy de la « Maison du cinéma ».
millions de francs (24,24
millions d’euros), et le Pour ce nouveau site, il faut en effet un nouveau programme : salles de
coût total de l’opération
cinéma, médiathèque, espaces pour les enfants, musée, surfaces d’expo-
à 47,7 millions d’euros.
sitions temporaires, restaurant, librairie, etc. Des discussions s’engagent
avec les responsables de la Cinémathèque, de la Bifi et des Archives du film
sur le fonctionnement du bâtiment. Un avant-projet de programmation se

enquête

Didelon : Les tribulations du 51 rue de Bercy 71


dégage au début de l’année 1999 et un concours d’architecture est lancé
pour adapter l’édifice à son nouvel usage. Marc Nicolas se rend à Los Angeles
et rencontre Frank Gehry pour lui demander de participer au jury ; il lui fait
part de la probable destruction de son théâtre à l’italienne. Touché par cette
sollicitude et par les égards pris avec son œuvre, le Californien gratifie ses
visiteurs d’un “Thank you to be French”. Lors de la sélection des équipes, il
approuve, magnanime, le choix de Dominique Brard et de l’atelier de l’Île
pour mener à bien la transformation du bâtiment. La maîtrise d’ouvrage
déléguée est pour sa part confiée à l’Établissement public de maîtrise
d’ouvrage des travaux culturels (Émoc).

Rénovation, reconversion, transformation


Le bâtiment est donc réputé transformable sans beaucoup de travaux, ce
qui a justifié son achat. Le contrat initial de maîtrise d’œuvre ne concerne
d’ailleurs ni les façades, ni le spectaculaire hall d’accueil ; il porte exclusi-
vement sur le réaménagement de ce qui se trouve derrière les parois de
pierre. À l’exception du théâtre, les volumes intérieurs sont sommairement
aménagés et ne présentent pas de qualités particulières. Dominique Brard
peut donc, sans scrupules vis-à-vis de Gehry, engager une série de transfor-
mations d’ampleur différente.
Certains espaces subissent une simple rénovation. Le hall d’accueil
et sa mezzanine, la salle de projection d’origine et la grande galerie du
cinquième étage sont ainsi rafraîchis et mis aux normes. D’autres lieux sont
reconvertis ; ils changent de destination sans changer d’enveloppe. Certains
bureaux sont transformés en médiathèque, d’autres en ateliers. Quelques
espaces sont en revanche profondément remaniés dans leur forme et leur
fonction. Les plateaux polyvalents deviennent des salles de cinéma, certains
logements des bureaux, etc. Enfin, quelques parties du bâtiment sont
entièrement créées sans que rien ne subsiste de la configuration d’origine,
comme le théâtre à l’italienne, remplacé par une grande salle de projection
et des surfaces d’expositions. À cette fin, le volume initial est vidé, cureté,
puis redécoupé par de nouveaux planchers et cloisons.
La plupart de ces opérations posent de nombreux problèmes techniques.
En raison de la conception initiale du bâtiment, à chaque fonction corres-
pond une boîte indépendante en béton. Les boîtes s’empilent les unes sur
les autres sans logique constructive d’ensemble, ce qui génère des reports de
charge considérables. Il n’y a pratiquement pas de second œuvre ; la plupart
des murs jouent un rôle structurel et contiennent plus de fers que de béton.
Le percement de la moindre ouverture nécessite de savants calculs et de
Coupe avant-après, 2005.
nombreux allers-retours avec les bureaux d’études. Chaque modification © Atelier de l’île

enquête

72 criticat 01
enquête

Didelon : Les tribulations du 51 rue de Bercy 73


enquête

74 criticat 01
du programme crée un problème de structure. Dans la principale salle de
cinéma, la simple mise en œuvre de la baie de régie implique des prouesses
techniques. De la même manière, toute addition d’un espace et d’un
plancher supplémentaire a pour conséquence la création de poutres-voiles
de grande portée. La construction initiale traditionnelle — si ce n’est archaï-
que — du bâtiment, à base de murs refends, rend celui-ci très peu flexible. La
liberté des formes se paie au prix d’un déterminisme excessif de la fonction.
Au fil des études puis du chantier, qui s’étend sur vingt-deux mois, le
budget du gros œuvre est multiplié par cinq et le projet de réaménagement
intérieur de l’American Center se transforme en une reconversion lourde.

Le chantier institutionnel
À l’automne 1999, un autre chantier est lancé ; il s’agit de déterminer la
forme juridique que doit prendre le nouvel ensemble : association d’associa-
tions, fondation, groupement d’intérêt public, établissement public, etc. Au
printemps suivant, Marc Nicolas et son équipe présentent un schéma insti-
tutionnel qui prévoit de marier la Bifi et le service des Archives du film en
un nouvel établissement public, lequel cohabiterait avec la Cinémathèque
dans une Maison du cinéma. Ce projet « grand public » propose de faire
15. Voir Élisabeth Lequeret, du 51 rue de Bercy une maison ouverte à tous15. Pour certains, c’en est trop.
« Que faire de la Cinémathè-
Dominique Païni, directeur de la Cinémathèque depuis neuf ans, qui incarne
que ? », Les Cahiers du cinéma,
janvier 2001. une approche plus élitiste et voit dans l’institution un lieu de résistance à la
banalisation de la cinéphilie, démissionne. D’autres membres de l’associa-
16. Préservant l’indépen-
dance de chacune des insti- tion s’inquiètent de la possible mainmise de l’État sur le nouvel ensemble et,
tutions, un GIP, Groupement
en juin 2000, le président récemment élu s’oppose fermement à la formule
d’intérêt public pour le
cinéma, est constitué. Il sera proposée. Conséquence du blocage, Marc Nicolas est évincé en octobre et le
dissous en juillet 2004. projet d’établissement public et de Maison du cinéma est abandonné.
La cinémathèque connaît là une de ces crises dont elle est coutumière
et entre dans une énième phase d’incertitude. En février 2002, un cadre
juridique peu contraignant est finalement adopté16 et après quelques
hésitations, le ministre de la Culture confirme le déménagement dans le
bâtiment dessiné par Frank Gehry. Il confie alors une mission d’expertise sur
le devenir du 51 rue de Bercy au critique Serge Toubiana. Celui-ci lui remet
rapidement un rapport dans lequel il préconise le rapprochement de la Bifi
et de la Cinémathèque. Dans la foulée, il est nommé directeur général de
l’association, alors que Claude Berri est élu président. Le nouveau tandem
peut alors écrire le dernier chapitre d’une histoire vieille de vingt ans.
Claude Berri intervient lourdement dans la programmation du bâtiment
Le chantier de la
et bouscule le chantier qui bat son plein. Il souhaite en effet consacrer la
Cinémathèque française.
© Véronique Lalot grande galerie du cinquième étage à l’organisation d’expositions d’art

enquête

Didelon : Les tribulations du 51 rue de Bercy 75


contemporain liées au cinéma. Ainsi, début 2004, il fait transporter les
collections permanentes dans la partie supérieure du volume de l’ancien
théâtre. Deux niveaux de planchers y sont alors construits à grands frais
et dans des conditions techniques délicates. Ce nouveau musée — qui n’en
porte pas le nom — reste trop petit pour exposer l’ensemble des collections
et se voit adjoindre deux salles au septième étage. Temple à la mémoire de
l’œuvre d’Henri Langlois, tous ces espaces sont plongés dans la pénombre
et ne profitent en rien de l’architecture de Frank Gehry ; la cascade vitrée sur
le parc est ainsi piteusement occultée au deuxième niveau. Avec trois ans
et demi de retard17, les travaux se terminent à l’approche de l’été 2005. Il ne 17. Ce retard est à l’origine
de la moitié des surcoûts
reste plus alors qu’un dernier chantier à entamer.
constatés. Sur toutes ces
questions, on se référera au
rapport public de la Cour
Les façades de pierre
des comptes sur les grands
Au moment où il a conçu l’American Center, Frank Gehry cherchait à chantiers culturel, publié en
décembre 2007.
envelopper ses édifices de peaux continues assemblées sur le principe des
écailles de poisson18. 18. À la même époque, il
Assez rapidement, il a opté à Paris pour une enveloppe minérale. Mais conçoit un projet pour Euro-
disney où il met en œuvre
il ne voulait pas d’une pierre « carrelage » comme celle qui recouvre les le même type de dispositif.
bâtiments contemporains. Il souhaitait construire avec un matériau vivant
tel qu’on en trouve dans le centre historique de Paris. À la recherche d’une
roche qui possède un grain important, une densité, il a finalement arrêté
son choix sur la carrière de Saint-Maximin près de Chantilly. Il a obtenu que
les pierres soient triées sur place en trois lots différents, puis réparties sur
l’édifice en fonction de leurs aspects. La découpe et la pose de ces pierres

L’American Center en 1994.


Photo : Valéry Didelon

enquête

76 criticat 01
L’American Center en 1994.
Photo : Valéry Didelon

de 3 centimètres d’épaisseur furent des opérations complexes en raison


de la volumétrie chahutée du bâtiment — pans inclinés, sections coniques,
19. La forme des plaques etc. — et aussi du motif de leur assemblage, le earthquake pattern19. Du côté
de pierre et le calepinage
du centre culturel, elles sont horizontales (0,8 ú 0,6 mètre) et se décalent
ont été numérisés avec le
logiciel Catia à partir de les unes par rapport aux autres de 10 centimètres vers la droite, alors que du
maquettes.
côté des appartements, elles sont verticales (0,4 ú 1,2 mètre) et se décalent
vers la gauche. Mais c’est tardivement dans l’avancement du projet que l’exi-
gence la plus contraignante de Gehry s’est fait jour. Il n’était pas question
pour lui de pierres agrafées et de joints ouverts ; non, il voulait des joints
fermés comme sur un immeuble haussmannien. La solution technique
finalement trouvée, qui supposait une isolation à l’extérieur, annonçait les
difficultés à venir.
Le choix du matériau comme sa mise en œuvre sont en effet peu
appropriés. La pierre de Saint-Maximin est coquillée, elle regorge de micro-
cavités. Lorsqu’elle est utilisée sur des pans inclinés comme à l’American
Center, l’eau y stagne et avec la pollution les moisissures se développent. En
quelques années, les façades du bâtiment ont ainsi dramatiquement noirci.
Quant aux joints réalisés en élastomère et non à la chaux, ils ont retenu
l’humidité dans chacun des blocs, favorisant la condensation et l’apparition
d’auréoles. Enfin, l’absence de protection sur la plupart des acrotères a causé
l’apparition de salissures en partie haute. À l’été 2005, quelques mois avant
sa réouverture, les façades de l’édifice ont donc dû être restaurées. Côté parc,

enquête

Didelon : Les tribulations du 51 rue de Bercy 77


elles ont été nettoyées, hydrofugées et, sur les parties inclinées, mastiquées
avec une résine afin de boucher les trous. L’eau ne stagne plus et le bâtiment
devrait désormais mieux vieillir. L’utilisation de la pierre par Frank Gehry
a été unanimement saluée comme une preuve de contextualisme, mais
l’examen du processus de conception comme l’observation du résultat
témoignent au contraire d’une ignorance des réalités locales — notamment
climatiques — et d’une approche très abstraite.
À l’issue de la reconversion de l’édifice, la plupart des commentateurs
se sont réjouis de trouver inchangée l’œuvre de Frank Gehry, passant
ainsi sous silence la contribution de Dominique Brard. C’est pour le moins
étonnant quand on connaît l’ampleur des transformations dont le bâtiment
a été l’objet, mais cela se comprend si on le réduit à son hall d’accueil et
ses façades. Cette réduction, c’est l’architecte californien lui-même qui
l’a suggérée lorsqu’il a conçu une architecture Potemkine qui, derrière
de spectaculaires voiles de pierre, accommode le plus simplement les
exigences du programme. Si l’édifice ne semble pas avoir changé, c’est bien
parce que ce qu’il donne à voir est déconnecté de ce qu’il permet de faire.
Pour mémoire, rappelons le credo déconstructiviste auquel Frank Gehry
fut un temps associé : « Au lieu que la forme suive la fonction, la fonction
suit la déformation20. » En fait, la fonction ne suit pas et si elle est amenée à 20. Mark Wigley, Deconstruc-
tivist Architecture, New York,
changer, le prix à payer devient prohibitif. Le bâtiment était bien transfor-
The Museum of Modern
mable, mais sa reconversion après cinq ans a finalement coûté aussi cher Art, 1988.
que sa construction21.
21. Avec 33,4 % de dépasse-
ment par rapport à l’enve-
loppe initiale, l’opération a
Clap de fin
coûté 34 millions d’euros
Le 26 septembre 2005, la Cinémathèque française a été inaugurée au 51 rue de pour à peu près 15 000
Bercy. Dans son discours d’ouverture, le metteur en scène américain Martin mètres carrés de Shon.

Scorsese s’est félicité que la « demeure spirituelle » des réalisateurs du


monde entier ait enfin une adresse. Comme dans toute production améri-
caine, il y a donc un happy end et deux ans plus tard, l’idylle ne se dément
pas. La Cinémathèque s’épanouit dans ses nouveaux locaux, elle accueille un
public toujours plus nombreux et son personnel semble satisfait.
Cet ultime rebondissement témoigne de la profonde transformation au
fil des vingt dernières années de ce que l’on attend de l’architecture. Avec le
projet de l’American Center à Bercy, Judith Pisar et Henry Pillsbury avaient
beaucoup misé sur le bâtiment. Par-delà le programme du Centre, des allées
et venues des artistes, c’était à l’architecture de Frank Gehry que revenait le
premier rôle, celui d’attirer l’attention et de drainer les capitaux. La formule
de Guy Debord, pour qui « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumu-
lation qu’il en devient image », devait s’en trouver inversée : le spectacle était

enquête

78 criticat 01
22. Voir Hal Foster, “Why all l’image à un tel degré d’accumulation qu’il en devenait capital22. S’il n’en a
the hoopla ?”, London Review
rien été, c’est peut-être parce l’architecture n’avait pas encore fait son grand
of Books, vol. 23, n° 16, 2001.
retour au cœur des enjeux culturels ; il était trop tôt pour un « effet Bilbao ».
On parle ainsi de l’impact positif — économique et symbolique — que
produit un bâtiment sur son environnement, depuis l’inauguration en 1997
du musée Guggenheim de Bilbao conçu lui aussi par Frank Gehry. Tenues
pour évidentes, les causes de cet effet sont pourtant rarement établies.
Dans quelle mesure et selon quelles modalités cet édifice a-t-il vraiment
contribué au succès de l’institution ? À qui en revient le mérite : à Frank
Gehry ? à Bilbao ? à la Fondation Guggenheim ? ou à Frank Lloyd Wright qui
a dessiné son premier musée ? En attendant de démontrer l’influence réelle
de l’architecture sur l’institution, on peut constater l’effet produit par une
commande aussi prestigieuse sur la carrière de l’architecte californien dont
le génie semble indexé sur la magnificence de ses clients.
Dans le cas qui nous a particulièrement intéressés ici, on a d’abord
assisté à un effet Bilbao à l’envers ; l’édifice de la rue de Bercy a indéniable-
ment précipité la chute de l’American Center. Pour autant, il a, après recon-
version, contribué avec éclat au renouveau de la Cinémathèque française.
En conséquence, la même architecture ne peut être tenue pour responsable
ni de l’échec de la première institution, ni du succès de la seconde. Et c’est la
« magie », noire ou blanche, de l’architecture de Frank Gehry qui s’en trouve
relativisée : pas plus que d’autres, ses bâtiments ne transcendent finalement
les aléas techniques, programmatiques et financiers. Si la danseuse a
trébuché en relevant son tutu, c’est que l’architecture, aussi spectaculaire
soit-elle, reste le produit d’un faisceau de déterminants en regard desquels
le génie d’un artiste, aussi grand soit-il, pèse bien peu. V.D.

enquête

Didelon : Les tribulations du 51 rue de Bercy 79


80
Commémoratif et portuaire

Par un rude hiver


Dans la ville du Ha
En mille neuf cent et trois
Au 104 de la rue Thiébaut hisse et ho
D’Auguste le comptable et de Joséphine la mercière
Naquit un type pas ordinaire
Dont les nom et prénom commencent par un Q et par un R

—Jean Rolin

carte blanche
81
Alan Colquhoun, mai 2007.
Photo : Françoise Fromonot
Architecte, critique, enseignant et historien,
l’Écossais Alan Harold Colquhoun (né en 1921)
est à la fois l’acteur et le témoin attentif de cinq
décennies d’histoire de l’architecture. Esprit libre,
calme et curieux, Colquhoun a su garder son
indépendance vis-à-vis des figures qu’il a côtoyées
(Banham, Smithson, Eisenman…) et des courants
qu’il a traversés (Team X, postmodernisme, critical
theory…). Rencontre avec un « guetteur du siècle ».

Pierre Chabard
Entretien avec Alan Colquhoun
Pierre Chabard est Pierre Chabard : Votre livre, comme une progression logique
architecte, critique et L’Architecture moderne, porte un vers un dénouement triomphal.
historien. Maître-assistant
titre tout simple. Cependant, dès la Je voulais entreprendre quelque
à l’École nationale
supérieure d’architecture première phrase, vous prévenez le chose de plus objectif, détaché,
de Marne-la-Vallée, il ter- lecteur : « l’expression “architecture dépassionné1. Je voulais démontrer
mine une thèse de doctorat moderne” est ambiguë ». L’une des que ce mouvement a hérité d’une
sur Patrick Geddes et le
singularités de votre livre n’est-elle situation historique complexe dans
town planning anglo-saxon
à l’université Paris-Est. pas précisément d’explorer le laquelle plusieurs traditions contra-
modernisme dans ce qu’il a d’impur, dictoires, certaines émergentes,
de paradoxal ? d’autres déclinantes, sont entrées en
concurrence. Parmi elles, deux sont
Alan Colquhoun : En effet, mais ce d’une importance historique capitale,
livre est avant tout une histoire, en particulier pour l’architecture : les
c’est-à-dire un compte-rendu chrono- Lumières et l’idéalisme germanique.
logique des principaux événements
qui ont marqué les avant-gardes PC : Deux traditions qui reposent
architecturales entre 1890 et 1965. justement sur des visions très contra-
En cela il n’est pas différent de la dictoires de l’histoire elle-même.
plupart des précédentes histoires du
mouvement moderne. Cependant, AC : Les Lumières, marquées par
celles-ci l’ont traité presque toujours la prééminence de la pensée

rencontre
83
scientifique, ont introduit une dans mon livre est la tentative de 1. C’est le sous-titre de
l’édition espagnole du livre :
conscience du progrès historique certains théoriciens modernistes —
Alan Colquhoun, La arquitec-
mais pas, selon moi, de l’histoire en par exemple Hermann Muthesius tura moderna. Una historia
desapasionada, Barcelone,
tant que telle. Au XVIIIe siècle, l’his- ou Le Corbusier — de créer un
Gustavo Gili, 2005.
toire prenait encore la forme d’une modèle d’architecture moderne
collection de modèles fixes, chacun qui combine des éléments de ces
pouvant réapparaître, inchangé, dans deux traditions. D’un côté, en droite
un tout autre contexte historique. ligne des Lumières, ils insistent
En architecture, cela a légitimé sur l’importance du progrès
l’usage des styles du passé, comme technologique. Mais de l’autre, dans
extension du système classique des un esprit typiquement romantique,
arts qui codifiait jusqu’alors tous les ils veulent retourner à un modèle
rapports entre les formes et les idées. social organique caractéristique
e
L’idéalisme et le romantisme, au XIX des sociétés pré-industrielles. Ils
siècle, ont amené une vision tout oublient seulement à quel point le
à fait différente de l’histoire, selon progrès technologique est inextri-
laquelle chaque culture, historique- cablement lié à l’âge capitaliste et
ment située, est une totalité unique libéral. Or celui-ci, par nature, est
et organique. Dans ces conditions, essentiellement individualiste, donc
l’idée d’un « style » qui circulerait héroïque, même lorsqu’il a cédé
d’un temps à un autre est absolu- à des mythes collectivistes. Cela
ment impensable. Les formes n’ont explique, il me semble, certains
de « signification » qu’à l’intérieur de errements du mouvement moderne
l’esprit du temps. comme, par exemple, l’attirance de

PC : Cela renvoie à la notion d’« his-


toricisme » dont, à plusieurs reprises,
vous avez montré l’importance
capitale dans la définition de la
modernité en architecture.

AC : Assez curieusement, dans le


discours architectural moderne, le
mot « historicisme » est attaché à
la fois aux deux traditions, dont le
dénominateur commun n’est que
cette conscience nouvelle du temps
historique. Une des nombreuses Alan Colquhoun et Pierre
Chabard, Villa Savoye,
contradictions du mouvement
Poissy, 13 mai 2007.
moderne que j’ai tenté de développer Photo : Françoise Fromonot

rencontre

84 criticat 01
Le Corbusier pour le syndicalisme circonscrits, éclairant chacun à leur
régional et le fascisme dans les manière le propos général du livre.
années trente.
AC : Pendant les années où j’ai
PC : Est-il possible de dire quand enseigné en troisième cycle aux
commence et quand finit l’architec- États-Unis, j’ai pris l’habitude
ture moderne ? d’appréhender le flux continu de
l’histoire de manière discrète et
AC : Toute périodisation est bien thématique. Cela consistait à donner
entendu arbitraire. Mais, pour le livre, à chaque séminaire ou cycle de cours
j’étais plutôt d’accord avec le choix une forte identité (pas vraiment
de l’éditeur (Oxford University Press) original comme idée !). J’ai adopté
qui proposait 1890–1968. D’abord, je la même technique dans le livre,
suis hostile à la tendance des histo- faisant de chaque chapitre un tout
riens du mouvement moderne à en quasi indépendant. Par ce moyen
repousser les origines de plus en plus je cherchais avant tout à produire
loin dans le passé. Par ailleurs, j’ai un livre lisible, ce qui n’est pas une
obtenu de l’éditeur d’avancer la date caractéristique notable de bien des
terminale à 1965, esquivant ainsi le histoires du mouvement moderne.
post-modernisme. Je savais en effet
que celui-ci devait faire l’objet du PC : Les chapitres du livre sont autant
prochain livre de la même collection de coupes opérées sur ce « flux » de
sous le titre (d’ailleurs quelque l’histoire. De l’un à l’autre, vous
peu étrange) de Contemporary faites également varier l’échelle
2. Oxford University Press Architecture2. La raison pour laquelle d’analyse du point de vue tant
avait commandé ce livre
mon livre n’a pas d’épilogue et spatial (d’une ville à un continent)
à Anthony Vidler, collègue
d’Alan Colquhoun à l’univer- s’achève de manière plutôt abrupte que temporel (de sept à trente ans).
sité de Princeton (NDLR).
est que je voulais suggérer une
continuité entre les deux livres. AC : Je souhaitais avant tout que le
Finalement, il se trouve que le second livre ait les qualités d’un collage.
n’a jamais été écrit. Les changements d’échelle entre
les chapitres, que vous mentionnez,
PC : Vos précédents ouvrages sont en sont le résultat. Cet effet est
des recueils d’articles. Jacques probablement renforcé par le fait
Gubler, dans la préface de ce livre-ci, que la recherche et l’écriture ont été
salue d’ailleurs chez vous un certain menées un chapitre après l’autre.
art anglo-saxon de l’« essay ». De Je nourrissais mon éditeur avec les
fait, l’une des particularités de manuscrits des chapitres au fur
L’Architecture moderne est de juxta- et à mesure que je les écrivais. Le
poser des chapitres très distincts et processus d’écriture a été incroya-

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 85


blement lent (environ trois chapitres dialectique (organicisme/classi-
par an). L’écriture en elle-même cisme, futurisme/expressionnisme,
était assez rapide mais je passais rationalisme/constructivisme, etc.).
beaucoup de temps à lire, à extraire Cette manière d’écrire l’histoire
et à organiser la matière du livre. de l’architecture renvoie-t-elle à la
Au moment de l’écriture, j’essayais tradition germanique de l’histoire
toujours de ramener le propos de l’art ? Je pense par exemple à la
critique propre à chaque édifice dans dialectique entre Renaissance et
son contexte politique, idéologique baroque développée par Heinrich
et philosophique, mais sans perdre Wölfflin3, grande référence de 3. Heinrich Wölfflin, Renais-
sance et baroque, Paris, 1967
mon attention pour les œuvres Siegfried Giedion.
(1888).
elles-mêmes. Les limites rigoureuses
du cadre éditorial — environ 60 000 AC : Il m’est difficile de répondre
mots — impliquaient nécessairement à cette question. Je n’ai jamais
que la plupart de ces références suivi de formation académique
contextuelles soient très brèves. sur l’histoire ; je ne suis devenu
Les notes de bas de page et la moi-même historien que lorsque j’ai
bibliographie sont destinées à aider été invité à enseigner l’histoire et la
le lecteur à les approfondir plus en théorie de l’architecture à Princeton
détail, s’il le souhaite. en 1981, à l’âge de 60 ans. Mais il est
vrai que ce qui m’intéressait dans
PC : Comment avez-vous articulé les ce livre était de poursuivre mes
parties et le tout ? réflexions, déjà engagées dans des
articles antérieurs, sur le rapport
AC : Avant même d’établir le des architectes à l’histoire, au
découpage définitif des chapitres, temps historique. Et ce rapport est
j’avais une idée très claire du livre, fondamentalement dialectique. Dans
dans sa totalité. Je savais les thèmes le sillage de la tradition germanique,
particuliers, les moments de crise je l’appréhende toujours comme la
que je voulais tisser dans sa struc- scène d’une dualité, de la coexistence
ture narrative. Dès le début, mon de contraires. Bien sûr, Wölfflin et
inquiétude était plutôt de concilier Giedion sont issus de cette tradition,
les aspects synchroniques (spatiaux) mais également un sociologue
et diachroniques (temporels) du livre. comme Max Weber, avec son concept
Je ne pense pas avoir complètement de « pôles idéaux ». Cette prédilection
résolu ce problème. pour la pensée dialectique ou
oppositionnelle était également
PC : Dans chaque chapitre, vous très présente dans le structuralisme,
définissez l’architecture moderne notamment chez Jakobson et Lévi-
comme le reflet ou le terrain d’une Strauss.

rencontre

86 criticat 01
PC : Dans la « bibliographie PC : Sur un plan plus personnel,
choisie » qui clôt le livre, vous comment avez-vous découvert vous-
indiquez trois « ouvrages d’intérêt même l’architecture moderne ?
général » : Theory and Design de
4. Reyner Banham, Theory Banham4, Espace, temps et archi- AC : Mon initiation aux mystères de
and Design in the First
tecture, de Giedion5, Architecture l’architecture moderne date de 1938.
Machine Age, New York,
6
Praeger, 1960. contemporaine, de Tafuri & Dal Co . Je la dois à Thomas (Sam) Stevens,
Quelle relation entretenez-vous l’un de mes camarades au Bradfield
5. Siegfried Giedion, Espace,
temps, architecture, Paris, avec ces auteurs et avec ces trois College, qui a considérablement
Denoël, 2004 (1941).
livres ? compté dans ma formation intellec-
6. Manfredo Tafuri et tuelle. Grâce à lui, dès l’âge de 16–17
Francesco Dal Co, Architec- AC : Giedion, Banham et Tafuri ont, ans, j’ai entrevu un monde d’idées
ture contemporaine, Paris,
Gallimard/Electa, 1991 (1976). selon moi, introduit de nouvelles que je n’avais jamais soupçonné. À
références culturelles et intellec- l’époque, les passions de Sam concer-
tuelles dans l’analyse de l’architec- naient aussi bien les mystiques
ture moderne. Dans Espace, temps médiévaux allemands que Mies
et architecture, Giedion présente van der Rohe, les quatuors tardifs
le mouvement moderne dans la de Beethoven que l’orgue baroque.
continuité d’une longue tradition Il dessinait une maison pour sa
humaniste et, qu’on l’approuve tante dans un style minimaliste
ou non, sa position est généreuse très « miesien » et m’a fait découvrir
et optimiste. Il met en évidence, à les quelques bâtiments modernes
juste titre, le lien entre l’architecture londoniens d’avant-guerre, dessinés
moderne et les avant-gardes par Berthold Lubetkin, Maxwell Fry,
picturales et son analyse esthétique Connell, Ward & Lucas. Ces visites
de certains édifices modernes est réitérées ont décidé sans aucun
brillante. Reyner Banham, en dépit doute de ma vocation.
de sa rhétorique fonctionnaliste,
est le premier historien du PC : Vous choisissez alors d’entre-
mouvement moderne à attirer prendre des études d’architecture.
l’attention sur ses liens originels
avec la tradition des Beaux-Arts et AC : Je me suis inscrit au College
sur ses connections ultérieures avec of Art d’Édimbourg, où j’ai validé
le mouvement Pop Art. Manfredo trois des cinq années du cursus. Ce
Tafuri, quant à lui, a élargi le champ premier cycle ne délivrait aucun
théorique du discours architectural diplôme particulier. Un de mes
en incluant une interprétation camarades était John Mears, le petit-
totalement nouvelle des relations fils de Patrick Geddes. Son père, Frank
de l’architecture moderne à la société C. Mears, époux de Norah Geddes,
capitaliste. enseignait l’histoire de l’architecture

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 87


dans cette école. Mais je ne me Engineers en tant qu’élève officier.
souviens pas qu’il ait jamais évoqué, Après six mois d’entraînement
dans ses cours, la figure de son beau- abominablement exténuants, j’ai
père. À cette époque, l’Outlook Tower été envoyé en Inde. Les trois mois
était fermée au public. Et je n’ai de voyage par Le Cap à travers les
découvert les idées de Geddes qu’un calmes mers tropicales ont été une
peu plus tard, en lisant The Culture of expérience exquise et surréelle. Ma
Cities de Mumford7. première vision de l’Inde, à mon 7. Lewis Mumford, The
Culture of Cities, New York,
arrivée dans un Bombay pluvieux,
Harcourt, Brace & Co, 1938.
PC : Quelle était l’orientation de cette a été une foule de tuniques en coton,
école, à l’époque ? de pieds nus et de parapluies.
Nous avons été immédiatement
AC : Il régnait une vision plutôt envoyés en train à la base des Royal
« régionaliste » de l’architecture Engineers à Roorkee, à 150 kilomètres
moderne, avec une prédilection au nord de Delhi. J’ai appris plus tard
pour les matériaux locaux. Un ou que je faisais partie d’un groupe de
deux enseignants défendaient jeunes officiers envoyés en renfort
une approche du modernisme à la de l’armée indienne face à une
Gunnar Asplund. Mais le fonction- attaque supposée des Japonais. C’est
nalisme pur et dur du modernisme dans le cadre de cette mission que
germanique n’était pratiqué que par je suis parti en poste à la frontière
un seul étudiant, un réfugié berlinois birmane, en avril 1944. J’ai été blessé
dénommé Wolfgang Schmidt, qui par un obus japonais lors de leur
s’installa finalement en Ecosse. premier assaut. Ma blessure était
légère mais ma convalescence m’a
PC : Dès l’origine, votre itinéraire accordé quelques mois d’été calmes
est marqué par l’Histoire. Vos et agréables dans l’Himalaya, avant
études d’architecture débutent d’être renvoyé à la base où j’ai passé
en 1939, en même temps que la le reste de mon séjour indien.
Seconde Guerre mondiale, puis sont
interrompues par votre mobilisation PC : Qu’avez-vous connu de l’Inde
dans l’armée. Pourriez-vous évoquer pendant ces cinq années de guerre ?
votre expérience de la guerre et
l’incidence qu’elle a eue sur votre AC : Il m’a fallu un an pour réellement
parcours ultérieur d’architecte et apprécier l’Inde. Puis j’ai commencé
d’intellectuel ? à aimer ce peuple doux et cultivé
et l’hiver sec et perpétuellement
AC : En tant qu’étudiant, je n’ai été ensoleillé du nord de l’Inde ; le bruit
appelé qu’à mes 21 ans. C’est en 1942 des cigales qui ponctue l’espace
que j’ai rejoint le corps des Royal nocturne ; l’odeur de la fumée de

rencontre

88 criticat 01
charbon de bois et des fleurs de Colin Rowe, Joseph Rykwert, Sam
jacaranda en avril. Je me suis aussi Stevens, etc.
intéressé à la philosophie indienne,
aux récits épiques d’Arjuna et des AC : J’ai en effet retrouvé mon vieil
Pandavas, aux guerres dynastiques ami Sam Stevens. Pendant et après
qui avaient eu lieu il y a des milliers la guerre, il a fait quelques tentatives
d’années dans l’immense plaine du avortées pour obtenir un diplôme
Gange, saupoudrée de manguiers d’architecte, notamment à Liverpool,
et de petits villages, qui était mon où il a rencontré Colin Rowe et
environnement quotidien. Pendant Robert Maxwell et où sa culture à
trois ans, mon seul horizon a été le la fois germanique et scientifique
panorama enneigé de la chaîne de a été sévèrement battue en brèche
l’Himalaya se découpant sur l’azur. par l’italophilie de Colin Rowe. Il a
Avant de quitter finalement finalement obtenu un diplôme d’his-
l’Inde, j’ai voyagé pendant trois mois, toire de l’art au Courtauld Institute
visitant les forteresses râjpoutes of Art et enseigna à l’Architectural
et mogholes mais explorant aussi Association dans les années soixante-
certains temples hindous et jaïns, dix.
dans des sites moins connus et Dans les années d’après-guerre,
souvent reculés. Ces édifices avec l’appartement londonien de Sam
leurs excès ornementaux parais- était une sorte de repaire de
saient contredire non seulement les jeunes architectes. C’est là que j’ai
idéaux du modernisme mais tout rencontré Joseph Rykwert, avec
le socle rationnel de l’architecture qui j’ai entretenu des relations
européenne. Pourtant ils semblaient amicales. En tant qu’historien ayant
parfaitement justes au regard aussi étudié l’architecture, Rykwert
de leurs contextes géographique, cherchait parfois à appliquer aux
culturel, religieux. Cela m’a appris villes modernes des idées issues des
qu’il est possible, dans une certaine sociétés prémodernes. J’ai toujours
mesure, d’être en empathie, sur le trouvé peu plausible cette position,
plan esthétique, avec les cultures comme celle des philosophes
de « l’autre ». herméneutiques auxquels il a parfois
été associé.
PC : À votre retour en Angleterre, en
1947, vous vous installez à Londres et PC : Comment avez-vous rencontré
terminez vos études à l’Architectural Colin Rowe, avec qui vous partagez
Association School of Architecture. certaines convictions, notamment
Vous fréquentez un milieu efferves- celle d’une permanence de la
cent de jeunes architectes et théori- tradition classique dans le moder-
ciens britanniques : Robert Maxwell, nisme ?

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 89


AC : Nous avons été présentés Colquhoun & Miller, Tour
de logement à Hornsey
en 1947 par Robert Maxwell, que Lane, Londres, 1980.
j’avais rencontré en Inde et qui
fut un étudiant de Rowe à l’école
d’architecture de Liverpool. Maxwell
m’en avait parlé comme d’un
personnage exceptionnellement
brillant. À ma grande surprise,
l’homme que j’ai rencontré en 1947
dans un pub de Londres, bien qu’il
ne fût pas particulièrement baraqué,
ressemblait plus à un boxeur qu’à un
intellectuel. La conversation de Rowe
était spirituelle et érudite. Il était
impossible de dissocier ses idées de
sa personnalité délicatement extra-
vagante. J’ai partagé un appartement
avec lui durant quelques mois, en de Colin Rowe qui fut son élève, ce
1947, et l’ai accompagné en 1949 livre a compté dans votre projet
lors de son « Grand Tour » annuel historiographique ?
en Italie ; il était alors obsédé par le
maniérisme. J’ai appris beaucoup de AC : Au début des années cinquante,
Colin pendant ces quelques mois et beaucoup de jeunes architectes
je pense que mes écrits révèlent cette londoniens ont lu le livre de
influence. Mais lorsqu’il est parti Wittkower à la recherche d’une légiti-
en Amérique, nous nous sommes mation de l’application des principes
perdus de vue. Son engagement en classiques à l’architecture moderne.
faveur de l’architecture moderne Cette idée ne vient pas de Colin Rowe,
avait toujours été plutôt tiède et dont l’influence à Londres a concerné
dans les années ultérieures il est seulement quelques amis et qui,
devenu de plus en plus conservateur dès 1950, a émigré aux États-Unis.
et antimoderne. Pour la plupart, le livre clé fut le
Modulor de Le Corbusier, tentative
PC : Dans votre livre, vous écrivez de synthèse entre le système
que les architectes anglais de cette métrique et les règles de proportions
génération se sont intéressés à la classiques. Lecteur de Architectural
tradition classique après la parution Principles, je ne partageais pas, pour 8. Rudolf Wittkower, Les
en 1949 du livre de Rudolf Wittkower ma part, cet engouement pour le Principes de l’architecture à
la Renaissance, Paris, éditions
sur les principes architecturaux de Modulor. J’étais sceptique envers
de la Passion, 1996 (Londres,
8
la Renaissance . Est-ce que, à l’instar l’idée que cette grille de proportions Warburg Institute, 1949).

rencontre

90 criticat 01
harmoniques puisse, à elle seule, néo-organiciste, influencée par la
« humaniser » la production de masse. phénoménologie, et représentée,
Même en tant que pur instrument entre autres, par Peter et Alison
esthétique, je ne pense pas que les Smithson et Aldo van Eyck.
ratios mathématiques puissent être
perçus en architecture avec la même PC : Comment vous situiez-vous
immédiateté qu’en musique. dans les conflits de génération au
sein de l’architecture moderne,
PC : Qu’est-ce qui a changé à Londres, qui ont conduit à la fondation du
après la Seconde Guerre mondiale ? Team X entre 1953 et 1956 ? Étiez-
vous en relation avec Alison & Peter
AC : Après la guerre, j’ai trouvé une Smithson ?
atmosphère totalement différente,
en accord avec l’esprit égalitaire AC : J’ai rencontré occasionnellement
qui régnait en Angleterre, forte de les Smithson au tout début des
son tout nouvel État providence. années cinquante. Je ne partageais
Les architectes de cette génération, pas leur vision mystique et apoca-
diplômés au tournant des années lyptique. Je les ai toujours trouvés
cinquante, ont pour la plupart insupportablement moralistes. Je
travaillé un temps au service de pense que leur meilleur bâtiment est
l’État. Pour ma part, j’ai passé cinq de loin le siège de The Economist à St
ans comme architecte salarié dans James’ Street (1959–1964). Pour ma
le département du logement social part, je n’ai jamais fait directement
du London County Council. J’étais partie du Team X mais j’ai participé à
chargé du projet d’un immeuble de toutes les rencontres de l’Institute of
9. Fondé en 1947, l’ICA de dix étages, fortement influencé par Contemporary Arts9 à Londres qui en
Londres était alors le siège
l’Unité d’habitation de Le Corbusier étaient influencées.
de l’Independent Group
auquel participaient à Marseille, tout juste inaugurée. Il y Outre les groupes anglais,
notamment Alison et Peter
avait deux groupes opposés dans le néerlandais et français, les Italiens
Smithson.
département : les « compagnons de étaient les participants les plus actifs
route » communistes qui défendaient du Team X. Plus tard, quand je suis
une architecture pour le peuple avec venu habiter à Paris, les jeunes archi-
de fortes affiliations « suédoises » ; tectes français que je fréquentais
et ceux, dont je faisais partie, qui admiraient beaucoup l’architecture
pensaient que le programme social italienne contemporaine, qui était
de cette nouvelle architecture était alors largement publiée dans les
inséparablement lié à l’établissement revues.
d’une nouvelle esthétique. Ce
groupe était lui-même subdivisé, PC : À Paris, vous collaborez avec
avec notamment l’avant-garde Georges Candilis.

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 91


AC : En 1956–1957, j’ai travaillé en Colquhoun & Miller,
Whitechapel Art Gallery,
effet dans son agence de la rue Londres, 1978–1985.
Saint-Ferdinand. J’étais attiré par
son engagement dans le Team X et
j’admirais ses logements néocor-
buséens en Afrique du Nord. Mais
j’ai été très déçu par sa démarche
architecturale, qui semblait se limiter
à des permutations géométriques en
coupe. De tous ses associés, Shadrach
Woods était le plus spéculatif mais
il était manifestement bridé par
le professionnalisme de Candilis.
Woods montra ses conceptions
d’avant-garde dans son projet pour et fonctionnaliste de l’architecture
l’université libre de Berlin (1963– moderne, pour laquelle « Dieu est
1973), développé avec Jean Prouvé, dans le détail ».
dans lequel l’innovation technique De retour à Londres, j’ai collaboré
engageait des connotations sociales cinq ans avec Lyons, Israel & Ellis,
et même politiques. Candilis, qui qui dessinaient essentiellement
n’était pas intéressé par de telles des écoles pour l’État. En 1961, j’ai
idées, aurait, paraît-il, désapprouvé fondé ma propre agence avec John
ce projet. Harmsworth Miller, l’un de mes
Lorsque j’ai travaillé pour collègues chez Lyons & Israel.
Candilis, j’ai été frappé par le fait
que l’agence, qui comptait alors PC : Comment avez-vous concilié
environ huit personnes dont quatre cette pratique libérale avec vos
associés, ne dessinait pas les plans autres métiers : critique, historien,
d’exécution. C’était intéressant, par enseignant ?
exemple, d’apprendre que les dessins
constructifs de l’Unité d’habitation AC : Pour une grande part, cette
de Marseille avaient été élaborés, multiplicité de « métiers » n’est
en sous-traitance, par un ingénieur qu’apparente. Avant de commencer,
bordelais (chez qui Candilis pour des raisons purement écono-
m’envoya travailler durant quelques miques, à enseigner à plein temps
semaines). J’imagine que cette à la Central London Polytechnic
division du travail entre architecte (1974–1978), puis à Princeton (à
et ingénieur dérivait de la tradition partir de 1981), je n’avais jamais
Beaux-Arts. C’était très éloigné de la ressenti de conflit entre théorie et
conception germanique, organiciste pratique. J’enseignais seulement de

rencontre

92 criticat 01
manière sporadique. Je ne donnais Krier. En fait, je n’ai rencontré Krier
pas de cours magistraux et je ne qu’en 1977.
menais aucune recherche. Mes écrits
étaient toujours brefs et rédigés sur PC : De votre propre aveu, votre
mon temps libre. Même ma charge expérience pédagogique à l’univer-
d’enseignant à temps plein ne posait sité de Princeton a été déterminante
pas de problème au début car nous pour votre approche de l’histoire de
avions peu de travail à l’agence. l’architecture. Comment y êtes-vous
Maintenir une pratique est devenu parvenu ?
problématique dès lors que je me
suis investi à Princeton. Absent la AC : J’ai été invité pour la première
plupart du temps, j’ai dû finalement fois à l’école d’architecture de
renoncer à l’agence en 1988. Princeton en 1966, en même temps
que mon ami Robert Maxwell. Après
PC : Quand avez-vous enseigné à plusieurs contrats semestriels
l’Architectural Association ? Avez- épisodiques à Princeton et à Cornell,
vous pris part aux débats internes j’ai accepté un poste à temps plein
à cette école, au tournant années à Princeton en 1981. Il n’y avait pas
soixante-dix ? Y avez-vous côtoyé encore de chaire d’histoire et de
la génération des Bernard Tschumi, théorie. Chaque enseignant devait
Rem Koolhaas, Léon Krier, etc. ? encadrer à la fois un studio et des
séminaires d’histoire et/ou de
AC : J’ai enseigné le projet architec- théorie. Outre le studio, j’ai donc
tural à l’AA de 1957 à 1961. Après animé des séminaires sur l’archi-
avoir créé mon agence, j’ai continué tecture moderne, sur Le Corbusier,
jusqu’en 1966 à fréquenter cette sur l’histoire de l’architecture, de
école qui était aussi une sorte de la fin du XVIIIe siècle à aujourd’hui.
« club » dans la tradition anglaise. J’ai fait cours sur les théoriciens de
J’avais l’habitude d’y rencontrer l’architecture des XIXe et XXe siècles,
Charles Jencks et George Baird. notamment Ruskin, Semper, Viollet-
C’était l’époque de la sémiologie et le-Duc, Riegl, Loos, Simmel et Fiedler.
du structuralisme qui intéressaient Aux côtés d’Anthony Vidler, puis
quelques-uns d’entre nous. J’ai de Georges Teyssot, je collaborais
rencontré Rem Koolhaas en 1970, également au programme doctoral,
par des amis communs, Gerrit en encadrant des séminaires de
Oorthuys et sa sœur Hanna. Nous recherche et en dirigeant des thèses.
avions coutume de nous retrouver
en dehors de l’AA et je n’ai que très PC : Comment dialoguaient
peu fréquenté l’école au moment des enseignement du projet et cours
controverses entre Rem, Tschumi et théoriques ?

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 93


AC : Dans les années soixante-dix, AC : Dans mes cours, j’attirais en
on pensait que l’école était trop effet l’attention sur les processus
petite pour abriter un département de transition stylistique entre
indépendant d’histoire et de théorie. néo-classicisme et modernisme ;
Mais à mon arrivée, Vidler avait déjà processus que l’on trouve dans
cessé d’encadrer des studios, et son l’œuvre de plusieurs maîtres de
exemple a été rapidement suivi par l’architecture moderne (notamment
d’autres, comme Beatriz Colomina et Le Corbusier, Mies, Asplund, Aalto et
Mark Wigley. Progressivement, cette d’autres) et qui constituent à la fois
tradition de facto s’est imposée et une rupture et une continuité. De
au milieu des années quatre-vingt- manière générale, je ne pense pas
dix, les enseignements de projet et qu’il soit bon — ni même possible —
d’histoire/théorie se sont virtuelle- d’« oublier » les principes classiques.
ment scindés en deux départements. Cependant, je désapprouve cette
Cette évolution reflétait le prestige sorte de citation stylistique littérale
grandissant de l’histoire et de la qui a été depuis identifiée au mouve-
théorie dans les écoles d’architecture ment postmoderne.
depuis vingt-cinq ans, d’abord aux Au fond, je ne pense pas que mon
Etats-Unis, puis en Europe. Toutefois, enseignement historiographique ait
elle impliquait une rupture radicale eu une quelconque influence sur la
avec ce que Tafuri appelait la pratique du projet. Premièrement,
« critique opérative », constitutive de je n’utilisais absolument pas
la tradition moderniste, et, au fond, mes cours pour promouvoir une
de la tradition architecturale tout approche spécifique de l’architecture.
court. Cette scission remettait en Deuxièmement, je ne forçais jamais
effet en cause l’idée que la théorie un étudiant de mon studio à suivre
doive s’enchaîner à la pratique et que une direction particulière mais
la pratique doive se fonder sur des j’essayais de partir de ses propres
principes rationnels. idées et de découvrir leurs principes
sous-jacents.
PC : Dès la fin des années soixante,
Princeton constitua un foyer PC : Qu’en est-il, à cet égard, de votre
important du postmodernisme intérêt pour l’œuvre de Michael 10. Cf. Alan Colquhoun,
américain. Pensez-vous que votre Graves, votre collègue à Princeton, Peter Carl, Michael Graves,
Londres, Academy Editions,
projet de révision critique de auquel vous avez consacré une
“Architectural Monographs”
l’historiographie du modernisme monographie en 197910 ? n° 5, 1979.
ait pu servir, aux États-Unis, les
doctrines antimodernes, voire AC : Au tournant des années quatre-
néotraditionnelles, qui semblent vingt, Michael Graves produisait
triompher aujourd’hui ? des œuvres dans lesquelles la

rencontre

94 criticat 01
tradition moderne se fondait avec le modernisme (bien que j’y aie visité
certaines idées classicisantes, et je d’excellents bâtiments modernes de
trouvais son travail très intéressant. Luigi Moretti et Adalberto Libera).
Mais je n’ai pas apprécié le style Ma fascination pour Rome tient
« Mickey Mouse » qu’il a adopté plus surtout à ses palais et à ses églises
tard. Pendant de longues années des XVIe et XVIIe siècles et aussi à la
il a exercé une sorte de pouvoir densité extraordinaire de ses strates
hypnotique sur les étudiants, et les sédimentaires. J’ai exploré la ville à
critiques d’atelier étaient menées pied durant les quatre mois de ma
selon un vocabulaire ésotérique résidence, faisant chaque jour de
compris uniquement de Graves et nouvelles découvertes.
de quelques étudiants proches. La
réaction, soudaine et totale, à son PC : Quelle était l’ambiance de
discours, autour de 1986, a pris l’Académie américaine ?
la forme d’un retour non pas au
modernisme classique mais au AC : Deux des cinq jeunes
constructivisme russe des années architectes résidents étaient des
vingt ; tendance que Wigley a quali- acolytes de Daniel Liebeskind.
fiée en 1988 de « déconstructiviste ». Lui-même avait récemment migré
en Italie après avoir été renvoyé de
PC : C’est encore par l’entremise de l’école d’Eliel Saarinen à Detroit ; il
Graves qu’en 1985 vous partez en cherchait à se rapprocher d’Aldo
résidence à Rome. Rossi dans le vain espoir de trouver
du travail à Milan. Ces étudiants
AC : C’est lui en effet qui, à partir n’accordaient aucun intérêt à la
de 1984, a soutenu ma candidature ville historique et moderne où ils
comme résident à l’Académie résidaient pendant un an. Lorsque
américaine de Rome, ce dont je lui j’organisais des visites dans les
suis reconnaissant. J’avais découvert nombreuses villas de la campagne
Rome grâce à Colin Rowe en 1949 autour de Rome, les seuls à s’inscrire
et j’y étais revenu deux ou trois fois en bloc et avec enthousiasme
après, notamment en 1978 pour étaient les historiens de l’art.
voir l’exposition Roma Interrotta, Apparemment personne avant moi
co-organisée par Graves. n’avait songé à utiliser le bus de
l’Académie, qui rouillait dans son
PC : Rome est alors à la fois un foyer garage. La nourriture à l’Académie
et une icône du postmodernisme. était immangeable mais dans
une ville qui compte les meilleurs
AC : Pour moi, en 1985, Rome ne signi- restaurants d’Europe, ce n’était pas
fiait ni le postmodernisme, ni même très grave.

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 95


PC : Étiez-vous en contact avec les AC : L’IAUS était une sorte de phéno-
milieux intellectuels et architectu- mène international comme seule
raux italiens, très polarisés par les New York peut en produire. La revue
débats sur la postmodernité ? Oppositions devint le foyer d’un
réexamen passionné du modernisme,
AC : Une fois à Rome, j’ai décidé de ne avec un intérêt prononcé pour le
pas diluer l’intensité de l’expérience mouvement moderne européen
et de ne pas voyager plus loin que des années vingt. Elle était financée
les alentours immédiats (à part par Philip Johnson et dirigée par
une brève excursion à Naples). Je Peter Eisenman, entouré de Kenneth
ne suis allé ni à Milan, ni à Venise, Frampton, Anthony Vidler et Mario
où la plupart des débats étaient Gandelsonas. Les locaux de l’IAUS
centrés. J’avais rencontré Tafuri en fonctionnaient comme un club et
1980 à Londres lors d’un symposium j’assistais occasionnellement à des
organisé par Demetri Porphyrios à conférences, à des discussions et je
la Central London Polytechnic, mais participais à des symposiums. Mes
je ne lui ai pas rendu visite à ce relations avec Eisenman étaient
moment-là. Cependant, j’ai fréquenté plutôt cordiales, du moins en surface.
à Rome quelques architectes proches Je me souviens malgré tout d’une
de Tafuri comme Giorgio Ciucci ou discussion avec lui où il m’avait taxé
Ludovico Quaroni (auquel Tafuri de postmoderniste.
11
avait consacré son premier livre ). 11. Manfredo Tafuri, Ludovico
Quaroni e lo sviluppo dell’ar-
C’est plutôt à New York, dans PC : Vous avez publié plusieurs
chitettura moderna in Italia,
l’entourage de Peter Eisenman, articles importants dans Oppositions, Milan, Edizioni di Comunita,
1964.
que j’ai rencontré les principaux la revue de l’IAUS. C’est également
représentants de la théorie architec- dans ce cadre qu’est paru votre
turale italienne : Aldo Rossi, Paolo premier recueil d’essais critiques.
Portoghesi, etc.
AC : Mes propres contributions
PC : Au sein des débats architectu- à Oppositions ont été publiées
raux des années 1975–1985, votre pendant les dernières années de son
nom a en effet été associé aux existence. À ce moment-là, il semble
avant-gardes néomodernes qui, qu’il y ait eu un changement dans
aux États-Unis, étaient structurées le contenu de la revue, montrant
autour de la figure de Peter un intérêt renouvelé pour l’histoire
Eisenman, fondateur de l’Institute (n’impliquant d’ailleurs aucune
for Architecture and Urban Studies adhésion au postmodernisme). Je
(IAUS). Quelle était votre position n’ai jamais vraiment compris l’atti-
par rapport à ce milieu néomoderne tude éditoriale d’Eisenman envers
new-yorkais ? ce changement, qui ne semblait pas

rencontre

96 criticat 01
en phase avec ses préoccupations tique est intrinsèque aux formes et
formalistes et modernistes. ne naît pas du dehors, par association
Au début des années quatre- d’idées. Une lecture clé, pour moi, a
vingt, je fréquentais aussi à New York été celle de La Philosophie des formes
un petit groupe de « jeunes archi- symboliques d’Ernst Cassirer14. C’est
tectes » (j’étais une sorte d’exception sous cet angle quelque peu kantien
honoraire !). Ce groupe organisa que j’ai critiqué, en 196215, la thèse
deux symposiums dont les actes fonctionnaliste que défend Banham
ont été publiés par Joan Ockman dans son livre Theory and design16.
dans les deux premiers numéros de Après 1965, j’ai découvert le
leur petite revue baptisée Revisions. structuralisme, la sémiotique, la
Le premier numéro comportait linguistique saussurienne et le
un article très intéressant de formalisme russe qui cherchaient à
Frederic Jameson sur Tafuri. Si le situer plutôt la signification dans la
ton de ce premier numéro, intitulé structure des institutions sociales.
12
12. Paru aux Presses architec- “Architecture, criticism and ideology” , J’ai lu alors Claude Lévi-Strauss,
turales de Princeton en 1985,
pourrait être qualifié de néomarxiste, Roman Jakobson, Roland Barthes et
il fut édité par Joan Ockman,
assisté de Deborah Burke et celui du second, “Architecture, produc- Viktor Shklovsky. Dans les années
Mary McLeod.
tion, reproduction”13, serait plutôt qui ont suivi, la plupart de mes écrits
13. Paru en 1988, ce second postmarxiste. Pour des raisons que ontété des tentatives d’appliquer ce
numéro a été préparé
j’ignore, le groupe s’est dissous avant complexe d’idées à une éventuelle
sous l’autorité de Beatriz
Colomina. d’avoir publié un troisième numéro. théorie de la « signification » dans
l’architecture moderne : en particulier
14. Ernst Cassirer, Die Philo-
sophie der symbolischen PC : Malgré cette identité « néo- “Displacement of Concepts in Le
Formen, 3 vol., Darmstadt, moderne », certains de vos outils Corbusier”, “Historicism and the Limits
Wissenschaftliche Buchge-
sellschaft, 1923–1929. théoriques (structuralisme, of Semiology”, “Typology and Design
sémiologie, linguistique, etc.) ont Method”, “Rules, Realism and History”.
15. Alan Colquhoun, “Modern
Movement in Architecture” été, très tôt, plutôt en phase avec
(recension de R. Banham, la « condition postmoderne ». PC : Quel regard portez-vous rétros-
Theory and design, 1960),
British Journal of Aesthetics, pectivement sur ces problématiques ?
janvier, 1962, pp. 59–65. AC : Ce qui m’intéressait dans le
16. Reyner Banham, Theory postmodernisme était sa quête d’une AC : Le structuralisme me semblait
and Design in the First nouvelle définition de la signification ouvrir à l’époque à une nouvelle
Machine Age, Londres,
Architectural Press, 1960. dans l’architecture moderne. J’ai relation entre modernisme et
commencé à travailler ces questions histoire. Ce qui m’intriguait était que
au tout début des années soixante, le goût pour les formes anciennes,
lorsque je me suis intéressé aux tout à fait accepté en termes de
théories du symbole dans les arts réception, soit également déprécié
plastiques. Elles partaient de l’hypo- en termes de création. Il me semblait
thèse que la « signification » artis- alors que les architectes devaient

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 97


accepter une relative persistance tendent à se développer des théories
des types morphologiques dans d’avant-garde plutôt absconses. Le
la mémoire collective, malgré les problème est qu’elles n’ont aucun lien
changements technologiques. Au avec la réalité politique. L’industrie du
bout du compte, j’ai complètement logement, par exemple, est gouvernée
abandonné cette idée. Je pense par le marché et tend vers le goût
que les normes esthétiques du public, fondamentalement petit-
traditionnelles ne peuvent pas bourgeois. Ce phénomène échappe
survivre dans le domaine public au contrôle des architectes, porteurs
contemporain. Je vois aujourd’hui les d’un autre jeu de modèles culturels.
sociétés urbaines se déterritorialiser Bien sûr, c’est un problème général
progressivement et irréparablement, dans l’Occident capitaliste mais il est
sous le coup du capitalisme et de la particulièrement aigu dans les pays
technologie. anglo-saxons, avec leur politique
La coexistence parallèle de du laisser-faire. En Angleterre, le
modèles différents me semble être modernisme était étroitement lié
l’un des traits les plus saillants à l’État providence socialiste. Au
de la situation actuelle, et qui début des années quatre-vingt, tout
se distingue radicalement de a changé quand Thatcher a détruit
la théorie moderne. Depuis les les syndicats et démantelé des pans
années quatre-vingt, les conditions entiers du système social.
extrêmement changeantes de
notre capitalisme tardif ont rendu PC : En tant qu’architecte, vous
caduques les aspirations normatives vous êtes beaucoup impliqué dans
et universelles du modernisme, mais la problématique du logement de
aussi de tout ce qu’on a pu appeler masse, notamment dans le cadre
le postmodernisme. Aujourd’hui, des new towns. Depuis une dizaine
plusieurs modèles coexistent pour d’années, le marché extrêmement
l’architecture contemporaine, que dynamique de l’immobilier a dopé
ce soit en termes de programme ou artificiellement la croissance des
de contexte. pays riches, souvent au détriment de
la qualité constructive, environne-
PC : Le concept de modernité vous mentale, urbaine et résidentielle des
semble-t-il encore valide ? bâtiments. Comment jugez-vous la
crise actuelle du logement dans les
AC : Vous avez suggéré tout à l’heure pays développés ?
un triomphe actuel des doctrines
antimodernes. D’après mon AC : J’ignore si le boom de l’immo-
expérience, ce n’est pas vraiment le bilier touche également la France
cas dans les écoles d’architecture, où ou même si c’est un phénomène

rencontre

98 criticat 01
universel. J’ai tellement l’habitude par des petites maisons, et quelles
de penser que la Grande-Bretagne maisons ! Même dans les faubourgs
est une exception à cet égard. Sous des grandes villes il y a très peu
Thatcher, la privatisation du marché d’immeubles d’appartements mais
du logement, basée sur la croyance des kilomètres de maisons de deux
que les propriétaires de maisons à trois étages. Les rares enclaves
voteraient tory [conservateur], a de logements collectifs denses,
conduit à l’évaporation des services construites par l’État providence
publics chargés du logement social. dans les années cinquante et
La pénurie actuelle de logements soixante sont en général de hauteur
locatifs abordables en Angleterre modeste. Contrairement à Paris, il
est désastreuse. Le spectre de la s’agit principalement de petites tours
surpopulation guette. Gordon de type suédois, et non de barres.
Brown reconnaît certes qu’il y a un Les problèmes sociaux dans ces
problème mais il repousse toujours quartiers (vandalisme, violence)
l’engagement d’une véritable sont sans doute les mêmes à Paris
politique pour y remédier ; cela et à Londres. Mais les populations
ressemblerait trop à du « socialisme ». déshéritées, les migrants musulmans
Nous avons un problème supplémen- du Pakistan et du Bangladesh,
taire en Angleterre, celui de la haine tendent à s’installer dans des
de l’habitat collectif. Le territoire quartiers beaucoup moins denses
rural est dévoré à toute vitesse que leurs équivalents maghrébins en

Alan Colquhoun avec


Françoise Fromonot et
Pierre Chabard, Villa Savoye,
Poissy, 13 mai 2007. Photo :
Bénédicte Grosjean

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 99


région parisienne. J’ignore cependant évaluer. En Angleterre, la rhétorique
dans quelle mesure cela affecte les étatique prône toujours le laisser-
comportements. En tant qu’obser- faire, alors qu’en France elle prétend
vateur lointain, il me semble que les contrôler et légiférer. Au fond, peut-
« grands ensembles » occupent des être qu’au-delà de la rhétorique, la
sites plus vastes et plus unitaires réalité du capitalisme s’impose de la
qu’à Londres où leur développement même façon dans les deux pays ?
a été plus sporadique.
PC : Le regain d’intérêt actuel pour
PC : À Londres, la construction de le type architectural du gratte-ciel
tours de bureaux ou de logements vous semble-t-il correspondre à un
traduit en centre-ville l’intensité de retour de l’héroïsme moderne ?
la pression foncière et immobilière.
Quel regard portez-vous sur ce AC : Les types architecturaux
phénomène qui concerne aussi Paris ? représentatifs de la mondialisation
semblent être effectivement la tour
AC : D’une façon ou d’une autre, spéculative de bureaux, mais aussi
le marché du logement locatif, les complexes culturels et sportifs
neuf ou ancien, est toujours plus et les nœuds d’infrastructures. Je
abordable à Paris qu’à Londres. Les ne crois pas qu’ils puissent être vus
réglementations vous prémunissent comme l’accomplissement de la
contre les pires cauchemars urbains. période héroïque du modernisme,
Cela dit, j’ai l’impression que c’est sauf peut-être par leur autocon-
surtout vrai à l’intérieur du périphé- viction d’être « modernes » et leur
rique. À Londres, les règlements rapport à la technique. Il s’agit
urbanistiques sont le plus souvent plutôt de types nouveaux, rendus
très laxistes, même dans le centre, et possibles par le capitalisme tardif et
le chaos urbain est la norme. Aucune les technologies numériques. Ils sont
politique ne semble à même de caractérisés par la généralisation des
réguler la hauteur des immeubles. technologies du spectacle (prophé-
Les Anglais sont incapables de plani- tisée par Guy Debord) et reflètent
fier quoi que ce soit, parce qu’ils ne l’incroyable pouvoir du capital dans
peuvent rien concevoir de plus grand l’économie mondiale actuelle. Ils
qu’une simple rue, qu’une simple entretiennent une évidente relation
pièce, qu’un simple événement. avec l’expressionnisme, aussi bien
Regardez, par exemple, le chaos dans le style que dans la glorification
urbain qui entoure le nouveau stade de l’édifice isolé.
de Wembley de Norman Foster. La connexion entre la modernité
Les différences véritables entre en tant que style et la préoccupation
Londres et Paris sont difficiles à sociale (le logement de masse, les

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100 criticat 01
écoles, etc.), qui fut si importante uniforme. Dans la période héroïque,
dans le modernisme jusqu’aux l’Europe était ruinée et les valeurs
années soixante-dix, a complètement esthétiques cardinales étaient
disparu en raison de la privatisation la parcimonie et l’utilité sociale.
progressive de l’espace. Les édifices Aujourd’hui, l’Occident est riche
se différencient par leur caractère et tend vers un consumérisme de
(la maison « rurale », le bâtiment masse. Son esthétique repose sur
« commercial »), ce qui diverge de l’extravagance et le désir ; ce que
l’idéologie des années vingt et trente Walter Benjamin aurait appelé la
qui cherchait un style « moderne » fantasmagorie.

Repères biographiques

1921 Alan Harold Colquhoun naît à 1961–1988 Exerce l’architecture au


Datchet (Angleterre). sein de sa propre agence Colquhoun &
Miller (Londres).
1939–1942 Étudie l’architecture au
Edinburgh College of Art. 1968 et 1970 Enseigne comme visiting
à l’université Cornell (Ithaca, NY).
1942–1947 Est mobilisé dans l’armée
britannique en Inde. 1974–1978 Enseigne à la Polytechnic of
Central London (Londres).
1947–1949 Étudie à l’Architectural
Association School of Architecture 1977 Enseigne comme visiting à l’École
(Londres). polytechnique fédérale (Lausanne).

1949–1954 Travaille au Housing 1980 Enseigne comme visiting à l’uni-


Department du London County versité de Virginie (Charlottesville, VA).
Council.
1981 (à partir de) Enseigne comme
1956 Collabore à l’agence Candilis & titulaire à l’université de Princeton
Woods (Paris). (Princeton, NJ).

1956–1961 Collabore à l’agence 1985 Réside à l’Académie américaine


Lyons & Israel (Londres). de Rome.

1957–1964 Enseigne à l’Architectural


Association School of Architecture
(Londres).

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Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 101


Bibliographie de Alan Colquhoun

Livres

Arquitectura moderna y cambio histo-


rico : Ensayos 1962–1976, Barcelone,
Gustavo Gili, 1978, 288 p.
Michael Graves, Londres, Academy
Editions, coll. “Architectural
Monographs” n° 5, 1979, 112 p.
Essays in Architectural Criticism:
Modern Architecture and Historical
Change (préf. K. Frampton),
Cambridge (MA), MIT Press, coll.
“Oppositions Books”, 1981, 215 p.
Recueil d’essais critiques : architecture
moderne et changement historique,
Liège, Mardaga, 1985, 223 p.
Lyons Israel Ellis Gray, Works, Londres,
Architectural Association, 1988,
200 p.
Colquhoun, Miller & Partners, New
York : Rizzoli, 1988, 144 p.
Modernity and the Classical Tradition:
Architectural Essays 1980–1987,
Cambridge (MA), MIT Press, 1989,
xi + 286 p.
Rafael Moneo, 1986–1992, Madrid,
Avisa, coll. “Monografias de
Arquitectura y Vivienda” n° 36,
1992, 112 p.
Modern Architecture, Oxford/New York,
Oxford University Press, coll. “Oxford
History of Art”, 2002, 287 p.
La arquitectura moderna : una historia
desapasionada, Barcelone, Gustavo
Gili, 2005, 287 p.
L’Architecture moderne, Gollion, In Folio,
coll. “Archigraphy”, 2006, 335 p.
Collected Essays in Architectural
Criticism, Londres, Black Dog
Publishing, 2008, 336 p.

rencontre

102 criticat 01
Contributions à des ouvrages Articles

“The Significance of Le Corbusier”, in “Modern Movement in Architecture”,


H. Allen Brooks (éd.), The Le Corbusier British Journal of Aesthetics, janvier,
Archive, vol. 1, New York, Garland, 1984. 1962, pp. 59–65.
“Twentieth-Century Concepts of “TWA Terminal Building, Idlewild, New
Urban Space”, in Joan Ockman (éd.), York”, Architectural Design, vol. 32,
Architecture, Criticism, Ideology, n° 10, 1962, pp. 465–469.
Princeton, Princeton Architectural “Symbolic and Literal Aspects of
Press, 1985. Technology”, Architectural Design,
“Rationalism: a Philosophical Concept vol. 32, n° 11, 1962, pp. 508–509.
in Architecture”, in Claus Baldus (éd.), “Formal and Functional Interactions:
Das Abenteuer der Ideen : Architektur a Study of Three Late Projects by
und Philosophie seit der Industriellen Le Corbusier”, Architectural Design,
Revolution, Berlin, Internatinale vol. 36, n° 5, 1966, pp. 221–234.
Bauausstellung, 1987. “Typology and Method of Design”,
« Les stratégies des Grands Travaux », in Arena, vol. 83, juin 1967, 1967.
Jacques Lucan (éd.), Le Corbusier : une “Robert Venturi”, Architectural Design,
encyclopédie, Paris, Centre Georges vol. 37, n° 8, 1967, p. 362.
Pompidou, 1987. “The Superblock” (1971), in Essays in
« Axonometria: Primitivi e Moderni », Architectural Criticism: Modern
in Jacques Gubler & Alberto Abriani, Architecture and Historical Change,
Milan, Mazzotta, 1992, pp. 12–23. Cambridge (MA), MIT Press, coll.
« Kritik und Selbstkritikin der “Oppositions Books”, 1981.
Deutschen Moderne », in Moderne “Displacement of Concepts in Le
Architektur in Deutschland 1900– Corbusier”, Architectural Design,
1950 : Expressinismus und Neue vol. 43, n° 4, 1972, pp. 220–243.
Sachlichkeit (catalogue exposition au “Historicism and the Limits of
DAM, Frankfurt-am-Main), Stuttgart, Semiology”, op. cit., Selezione della
1994, pp. 251–271. critica d’arte contemporaneo
“Le Corbusier’s Chimanbhai and (Naples), 1972.
Shodan Villas in Ahmedabad”, in “Typology and Design Method”,
Vikramaditya Prakash, Proceedings Cuadernos de arquitectura, n° 96,
of conference “Theatres of decolo- 1973, pp. 51–53.
nisation”, Chandigarh, janvier 1995, “Centraal Beheer (arch. : H. Hertzberger)”,
Seattle, Washington University Press, Architecture Plus, vol. 2, n° 5, 1974,
1995, pp. 425–450. pp. 48–55.
“Changing Museum”, in Stanislas von “Rational Architecture: exhibition at the
Moos (éd.), Die Festschrift, Zurich, Art Net Gallery”, Architectural Design,
Eidgenossische Teknische Hoschule, vol. 45, n° 6, 1975, pp. 365–370.
2005, pp. 118–139. “Regeln, Realismus und Geschichte
[Rules Realism and History]”,
Archithese, n° 19, 1976.
“Plateau Beaubourg”, Architectural
Design, vol. 47, n° 2, 1977.

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 103


« Alvar Aalto et la poétique de “A Way of Looking at the Present
la fonction », L’Architecture Situation”, Casabella, n° 490, 1983,
d’Aujourd’hui, n° 191, juin 1977, p. 38.
pp. 120–121. “Regionalism and Technology”,
“Frames to Frameworks”, Encounter, Casabella, n° 491, 1983, p. 24.
1977. “Classical, Primitive, Vernacular”,
“The Beaux-Arts Plan”, Architectural Casabella, n° 492, 1983, pp. 24–25.
Design, vol. 48, n° 11/12, 1978, “Three Kinds of Historicism”,
pp. 50–65. Architectural Design, vol. 53, n° 9/10,
“From Bricolage to Myth, or How to Put 1983, pp. 86–90.
Humpty-Dumpty Together Again”, “National Gallery Extension (arch. :
Oppositions, n° 12, 1978, pp. 1–27. Ahrends, Burton & Koralek)”,
“Form and figure”, Oppositions, n° 12, Architectural Design, vol. 53, n° 11/12,
1978, pp. 28–37. 1983, pp. 130–139.
“Sign and Substance, Reflections on “Promising Directions in American
Complexity, Las Vegas and Oberlin”, Architecture”, Precis (New York),
Oppositions, n° 14, 1978, pp. 26–37. 1983, pp. 6–17.
“Observations in Lausanne and Zurich. “Vernacular Classicism”, Architectural
Notes on recent ETH Buildings”, Design, vol. 54, n° 5/6, 1984, p. 27.
Werk/Archithese, vol. 65, n° 13/14, “Classicism and Ideology”, Arquitecturas
1978, pp. 29–37. Bis, n° 48 (numéro spécial “After
“About Graves” (recension d’exposition), Which Modern Architecture?”), 1984.
Skyline, n° 3, 1979, pp. 2–3. “Three Kinds of Historicism”,
“The Idea of ‘Type’”, Summa, n° 148, 1980, Oppositions, n° 26, 1984, pp. 28–39.
pp. 61–63, 69. “Democratic Monument: Neue
“Gombrich and Cultural History”, Staatsgalerie, Stuttgart (arch. :
Architectural Design, vol. 51, n° 6/7, James Stirling)”, The Architectural
1981, pp. 35–39. Review, vol. 176, n° 1054, 1984,
“Architecture and Engineering: pp. 18–47.
Le Corbusier and the Paradox of “Postmodern Critical Attitudes”, Art
Reason”, Modulus (University Criticism (State University of New
of Virginia), 1981, pp. 46–57. York), vol. 2, n° 1, 1985.
“Modern Architecture and the Critical « Im Spannungsfeld von Moderne und
Present”, Architectural Design, vol. 52, Postmoderne : 7 aufsatze », Archithese,
n° 7/8, 1982, pp. 1–120. vol. 16, n° 4, 1986, pp. 4–46.
“Thoughts on Riegl”, Oppositions, n° 25, “Composition versus the Project”,
1982, pp. 78–83. Casabella, n° 520/521, 1986, pp. 11–18.
“Contemporary Rhetorics”, AA Files, “Ideological Conflicts of Modernity”,
n° 4, 1983, pp. 108–109. Casabella, n° 520/521, 1986.
“Modernity — an Incomplete Project. “The Strategies of the Grands Travaux”,
Exhibition of the Work of 40 Assemblage, n° 4, 1987, pp. 67–81.
Architects in Paris”, Arquitecturas “Whitechapel Art Gallery in London
Bis, n° 43, 1983, pp. 11–12. (arch. : Colquhoun & Miller)”, Detail,
“Classicism and Ideology”, Casabella, vol. 27, n° 2, 1987, pp. 145–150.
n° 489, 1983, p. 36. “Postmodernism and Structuralism: a

rencontre

104 criticat 01
Retrospective Glance”, Assemblage, « Les manifestes d’architecture des
n° 5, 1988, pp. 7–15. années 60 aux États-Unis », Faces,
“Influencing Architecture” (interview n° 30, 1994, pp. 44–49.
d’A. Colquhoun par Mark Swenarton), « La troisième aile », AMC, n° 66,
Building Design, n° 901, 1988, novembre 1995, pp. 70–71.
pp. 26–29. “The XIXth Century Station
“Reyner Banham: a Reading for the 80s”, Architecture in France and England”,
Domus, n° 698, 1988, pp. 17–24. Casabella, n° 624, 1995, pp. 46–51,
“Kolmenlaista historismia” (Three 69–71.
Kinds of Historicism, 1983), Abacus « Le Centre comme supermarché
Ajankohta (Finlande), n° 1, 1989, de la culture » (1977), AMC, n° 105,
pp. 8–37. mars 2000, p. 71.
(Avec Vincent Scully), « Diagonales “Academic Arena: Dixon Jones’ Oxford
academicas », Arquitectura viva, Business School”, Architecture Today,
n° 11, 1990, pp. 24–31. n° 123, 2001, pp. 50–63.
“The Le Corbusier Centenary”, Journal of “Review of Andreas Huyssen, Present
the Society of Architectural Historians, Pasts: Urban Palimsests and the
n° 1, 1990, pp. 96–105. Politics of Meaning, Stanford Univ.
« Entre el tipo y el contexto : formas y Press, 2003”, AA Files, n° 50, 2003,
elementos de una obra singular», p. 82.
A&V, n° 36, 1992, pp. 8–11. « Die Fassade in ihren modernen
“The Concept of Regionalism”, varianten : Uberlegungen zur
Arquitectura (Madrid), vol. 73, n° 291, rolle der fassade in der modernen
1992, pp. 10–19. architektur », Werk, Bauen & Wohen,
“Observations on the Concept of n° 12, 2005, pp. 12–19.
Regionalism”, Casabella, n° 592,
1992, pp. 52–55.
“Review of Kenneth Silver, Esprit
de corps: the Art of the Parisian
Avant-Garde and the First World
War”, Design Book Review, n° 26,
1992, pp. 52–56.
« O conceito de regionalismo », Projeto
(Portugal), n° 159, 1992, pp. 74–78.
“Robin Evans (1944–1993)” (nécrologie),
Building Design, n° 1113, 1993, p. 32.
“Kritic am Regionalismus”, Werk, Bauen
& Wohen, n° 3, 1993, pp. 45–52.
“Criticism and Self-Criticism in German
Modernism”, AA Files, n° 28, 1994,
pp. 26–33.
“German Modernism”, Domus, n° 757,
1994, pp. 43–8.

rencontre

Chabard : Entretien avec Alan Colquhoun 105


Hall d’entrée de la maison
Martin à Buffalo, v. 1908.
Le « Fuji Yama de l’architecture », comme l’appelait
Lewis Mumford, s’est très tôt insurgé contre
l’Académie des beaux-arts qui régnait encore sur la
pensée architecturale dans les années 1880. Wright
en garda une certaine aversion pour la France qui,
en retour, l’ignora et continue de le méconnaître.
Longtemps en marge dans son propre pays, ce fut
une personnalité exceptionnelle, et pas seulement
dans le domaine de l’architecture.

Bernard Marrey
L’autre passion de Frank Lloyd Wright
Bernard Marrey a Invité à Berlin en 1909 par l’éditeur Ernst Wasmuth, Wright écrivait : « J’avais
effectué divers métiers, toujours aimé la vieille Allemagne — Goethe, Schiller, Nietzsche, Bach,
de la recherche pétrolière
ce grand architecte qui s’est trouvé choisir la musique pour sa forme —,
à la programmation
télévisuelle, en passant Beethoven et Strauss. Et Munich ! Cette compagnie bien-aimée, n’était-ce
par l’animation culturelle. pas l’Allemagne ? Et Vienne ! Vienne avait toujours plu à mon imagination.
Historien de l’architecture, Paris ? Jamais ! » Serait-ce le début du malentendu ? Peut-être.
il a publié une trentaine
La publication du portfolio de ses œuvres en 1910 par le même Wasmuth
d’ouvrages. Il est aussi
le fondateur des éditions le fit connaître dans toute l’Europe sauf en France, où tout ce qui venait
du Linteau, où il a publié d’Allemagne était alors considéré comme relevant de la barbarie. Wright
une cinquantaine de livres resta quasiment inconnu chez nous.
d’architectes et d’ingé-
En 1955, René Wittmann eut la bonne idée de combler au moins
nieurs, souvent étrangers.
partiellement cette lacune en publiant une traduction française de
An Autobiography dans une collection éditée chez Plon. La jugea-t-il trop
longue pour le public français ? Un bon tiers fut supprimé sans qu’ap-
paraisse une logique ou un parti pris ; des points de suspension, mais ne
figurant pas entre parenthèses, indiquent — pas toujours d’ailleurs — les
coupures qui peuvent aller de quelques lignes à plusieurs pages… Au verso
de la page de titre est imprimée la mention : « Les éditeurs ont, d’accord avec
l’auteur, supprimé certains passages. » D’après mes renseignements, les
rapports avec la Fondation qui gérait les droits furent difficiles, sans que
j’aie pu en savoir davantage, René Wittmann étant mort en 1973…

lecture
107
Dans les textes supprimés figurent la plupart de ceux qui ont trait au
Japon. Et cela, bien que Wright reconnaisse : « Les estampes japonaises
font davantage partie de ma vie qu’on l’imagine. Si je ne les avais pas
rencontrées pendant ma formation, je ne sais pas ce que je serais devenu.
J’ai reçu comme parole d’évangile le devoir d’éliminer l’inutile [...]. L’estampe
est intimement liée à tout ce que l’on appelle la modernité. Étrangement
inaperçue, oubliée. Je me suis souvent demandé pourquoi1. » 1. F. L. Wright, An Autobio-
graphy, New York, Duelle,
C’était en 1955, dix ans seulement après la fin de la guerre. Mais en 1998,
Sloan & Pearce, 1958,
le même texte incomplet fut réédité avec une ligne très discrète indiquant septième réimpression de
l’édition de 1943 considérée
que le texte comporte des coupures dont les plus importantes ne sont pas
comme l’édition princeps.
signalées. Dans sa préface, Philippe Panerai semble les regretter, ce qui ne Toutes les autres citations
non référencées proviennent
fait qu’illustrer la triste situation de l’édition d’architecture en France !
de cette Autobiography.
Car l’influence du Japon, et surtout de ses estampes, fut peut-être plus
déterminante encore que Wright voulut bien le reconnaître : la passion qu’il
eut pour elles le conduisit à devenir l’un des experts marchands les plus
importants, au moins dans le premier quart du XXe siècle. C’est le sujet du
livre très documenté de Julia Meech, historienne de l’art japonais, qui fut
conservatrice au musée Metropolitan de New York : Frank Lloyd Wright and
the Art of Japan, the Architect’s Other Passion. Il n’est pas tout à fait récent,
puisque publié en 2001 par la Japan Society et Harry N. Abrams Inc. à New
York ; je dois à Roland Schweitzer d’en avoir eu connaissance. Qu’il en soit ici
remercié car c’est un livre remarquable qui devrait intéresser tous ceux qui
aiment Wright ou qui sont simplement curieux de la création artistique.
Couverture de : Julia Meech,
Premières découvertes Frank Lloyd Wright and the
Art of Japan : The Architect’s
La curiosité pour les arts orientaux en général et l’art japonais en particulier Other Passion, New York :
se développa aux États-Unis, avec un léger retard sur l’Europe, dans le Japan Society et Harry N.
Abrams, Inc., 2001.
dernier quart du XIXe siècle. La présence du Japon à l’Exposition centennale
de Philadelphie en 1876 semble avoir été le déclencheur. Toujours est-il
que Silsbee, le premier architecte pour qui Wright travailla dès son arrivée
à Chicago en 1887, s’intéressait à l’art japonais et Sullivan bien davantage
encore, qui l’envoyait traîner dans les salles des ventes et enchérir sur les
objets d’art orientaux. En 1893, Wright quitte Sullivan et ouvre son agence,
toujours à Chicago. Peu de temps après, au hasard d’une rencontre, « Dan »
Burnham lui propose de lui payer un séjour de quatre ans à Paris pour suivre
les cours de l’École des beaux-arts ; il refuse, estimant que c’est trop tard.
Sans doute, est-il alors jeune marié, mais il avait vu également — toujours en
1893 — l’Exposition colombienne et sa débauche d’architecture « beaux-arts »
à laquelle il s’opposa violemment. Il restera en revanche apparemment très
discret sur le pavillon japonais.

lecture

108 criticat 01
Bois gravé de Utagawa
Toyoharu, v. 1771 : vue
perspective d’un intérieur
japonais s’ouvrant sur un
paysage de neige.

Situé sur une petite île du parc Jackson, c’était — à la manière des
pavillons des expositions universelles — la reconstitution d’un temple en
trois bâtiments présentant trois étapes de l’architecture. Cette nouveauté
fut largement reproduite dans la presse locale. Wright n’a pas pu l’ignorer,
non plus que les objets qui y étaient exposés, d’autant que le gouvernement
japonais fit cadeau du « temple » à la Ville de Chicago où il demeura jusqu’à
son incendie « accidentel » en 1946.
Quoi qu’il en soit, il est certain que, dès ces années-là, l’intérêt de Wright
pour les estampes japonaises ne fit que grandir, en partie pour les mêmes
raisons que les artistes français de l’Art nouveau, Chéret, Bonnard, Toulouse-
Lautrec et d’autres : ils y voyaient un moyen de populariser l’art en général
et la peinture en particulier, ce qui correspondait à leur idéal démocratique.
L’espace, tel qu’il est dessiné dans les estampes japonaises, ne pouvait
que rencontrer chez Wright un écho profond. « En améliorant ma connais-
sance des choses japonaises, j’ai compris la maison japonaise comme l’étude
suprême de l’élimination… Aussi la maison japonaise m’a naturellement
fasciné et j’ai passé des heures à la démonter et à la ré-assembler. »
Et de fait, l’interpénétration des espaces intérieurs et extérieurs, de
même que les grandes salles de séjour autour de la cheminée dans les
premières maisons de la Prairie, ne sont certes pas calquées mais ont une
parenté avec la maison japonaise ; et les photos que l’on possède de sa
2. Estampe longue et étroite maison d’Oak Park montrent des œuvres d’art japonaises. Wright devait
(en général 75 ú 12 cm),
d’ailleurs avoir déjà une certaine réputation de collectionneur pour que
destinée à être accrochée
à un pilier. Frederik W. Gookin lui demande le prêt d’une hashira-e2 pour l’exposition

lecture

Marrey : L’autre passion de Frank Lloyd Wright 109


Suzuki Harunobu qu’il présenta au Bâtiment des beaux-arts le 5 février
1905. Frederik William Gookin (1854–1913), que l’on retrouvera plusieurs
fois dans cette histoire, avait d’abord travaillé dans une banque. Il fut
l’un des premiers aux États-Unis à commencer une collection, vers 1880.
Il abandonna la banque en 1902 pour se consacrer aux estampes dont il
devint très vite un expert reconnu, sinon l’Expert.

Premier voyage
Au tout début du XXe siècle, la vogue du Japon s’amplifia aux États-Unis.
Ses victoires sur la Chine en 1894, sur la Russie en 1904, en faisaient une
nouvelle puissance. Le 21 février 1905, Wright s’embarqua pour le Japon avec
sa femme Catherine et un couple d’amis pour qui il avait construit l’une de
ses premières maisons. Wright est demeuré très discret sur ce voyage, mais
on sait qu’il prit beaucoup de photos de monuments et de jardins japonais.
À la mi-mai, il revint avec plusieurs centaines de gravures sur bois d’Ando
Hiroshige (1797–1858), considéré comme le plus grand et le plus prolifique
des graveurs sur bois japonais. Wright en fit le catalogue et les vendit lors de
l’exposition qu’il organisa en mars 1906 à l’Institut d’art de Chicago. C’était
la première rétrospective mondiale d’Hiroshige.
Wright approchait de la quarantaine et avait six enfants qui commen-
La salle de séjour de la
çaient à devenir grands : ses besoins d’argent augmentaient, d’autant plus
maison de Darwin D. Martin
qu’il eut toujours le goût du luxe et une tendance à vivre au-dessus de ses à Buffalo, v. 1908.

lecture

110 criticat 01
moyens. Il comprit apparemment très vite qu’il y avait là une source de
profits importants, le Japon commençant seulement à s’ouvrir au commerce
international.
Dans son Autobiographie, publiée en pleine guerre américano-japonaise
(1943), il analyse ainsi la situation. Après le choc de l’arrivée des premiers
Américains en 1858, les Japonais voulurent connaître le secret de la
puissance de ces hommes qu’ils jugeaient « vulgaires, sans caractère, ni
manières, ni cerveau », selon ses propres mots. Ils envoyèrent en mission
autour du monde l’un de leurs principaux hommes politiques, le comte
Ito. « Il fut absent deux ans, séjournant le plus longtemps en Allemagne » et
revint avec le secret : « Des explosifs. Des machines. »
Toujours selon Wright, « le Japon (ce qui est difficile à comprendre
pour un Occidental) entra dans une abnégation hystérique et commença
à détruire ses magnifiques œuvres d’art, […] les brûlant sur des sortes de
bûchers funéraires, une forme nationale de hara-kiri, qui est aussi incompré-
hensible pour les Occidentaux. »
C’est dans ce contexte que Wright découvrit le Japon : les estampes y
étaient très bon marché et souvent disponibles en vrac au prix de gros.
Jouant de sa réputation d’architecte, il se révéla un vendeur habile, faisant
sentir à ses acheteurs potentiels quelle bonne affaire il leur faisait faire. Il
est juste d’ajouter que beaucoup de ces collectionneurs lui doivent la révéla-
tion d’un art subtil et délicat, si populaire, et que leur vie fut grandement
embellie et enrichie en faisant sa connaissance.
Parmi ses premiers clients, on compte évidemment les frères Martin
et surtout Darwin, pour qui il avait construit en 1903 les fameux bureaux
Larkin et sa résidence (avec serre et galerie) en 1904. Dans cette maison
déjà, on remarque des bandeaux (des dessus-de-porte sans porte) coupant
les grandes pièces, juste au-dessus de la tête, équivalents du nageshi utilisé
dans la maison japonaise pour délimiter des espaces à l’intérieur de pièces
plus grandes. Au Japon, ces bandeaux servent aussi de glissières aux
panneaux coulissants ; chez les Martin, Wright y avait accroché des portières.
Le mobilier fut évidemment dessiné par Wright qui sut se faire désirer.
Le 1er mars 1906, il écrit à Martin : « Un mot à propos des estampes. J’ai choisi
des spécimens remarquables en parfait état. Ils sont donc rares, quel qu’en
soit le prix. J’ai indiqué ce qui me semble être un prix bas dans l’état actuel
du marché. Je ne prétends pas vous les vendre à leur prix. J’espère que vous
les aimerez. »
Wright aimait voir des estampes sur les murs des maisons qu’il avait
construites car elles correspondaient à la recherche de simplicité de son
architecture, elle-même dans la mouvance du mouvement Arts and Crafts.

lecture

Marrey : L’autre passion de Frank Lloyd Wright 111


Exposition d’estampes japo-
naises présentée par Frank
Llyod Wright à l’Institut
d’art de Chicago en 1908.

Et bien sûr, à la manière du grand marchand Joseph Duveen, il incitait ses


clients à les choisir dans son propre fonds. Il était sûrement très persuasif
car les Little, pour qui il construisit deux maisons, en 1902 et en 1912, mais
qui n’étaient pourtant pas des collectionneurs, accumulèrent au fil des
années plus de 300 estampes, sans compter quelques tapis…
En mars 1908, l’Institut d’art de Chicago présenta une très importante
exposition : 655 estampes. Le tiers provenait de la collection de Wright qui
en fut le plus gros prêteur. Il dessina aussi les présentoirs.

L’Europe
Probablement par l’intermédiaire de Kuno Francke, qui enseignait l’esthé-
tique à Harvard et qui avait été séduit par sa maison d’Oak Park, l’éditeur
allemand Ernst Wasmuth proposa à Wright de publier une monographie
complète de ses œuvres. L’invitation tomba au bon moment : l’architecte
vivait une sorte de passage à vide. En septembre 1909, il abandonna femme,
famille et agence pour l’Europe. Il partait tout de même avec son fils aîné, un
dessinateur, et surtout avec Mamah Cheney, la femme d’un de ses anciens
clients. Arrivés à Berlin, ils se firent enregistrer à l’hôtel Adlon sous le nom

lecture

112 criticat 01
de Monsieur et Madame Wright. Malheureusement, un journaliste du
Chicago Tribune qui était présent ne reconnut pas madame Wright et publia
la nouvelle qui fit évidemment scandale à Oak Park.
De ce fait et quel qu’ait été alors son projet, Wright ne pouvait rentrer
à Chicago. Il s’installa dans une villa de l’antique Fiesole, à 8 kilomètres de
Florence, et ne rentra au bercail qu’en octobre 1910, Mamah restant encore
quelques mois à Berlin pour ne pas trop choquer le voisinage. Mis à l’index
par ses anciens amis, Wright reprit d’abord la vie familiale, mais il quitta
finalement Catherine et se réfugia dans la « vallée ancestrale » où sa mère
avait acheté une terre sur la colline, pour y construire ce qui deviendra
Taliesin.
Une anecdote, racontée par son deuxième fils, John, montre bien sa
passion de collectionneur. La maison familiale d’Oak Park ayant dû être mise
en vente pour assurer une rente à Catherine, John y retourna un jour fouiller
dans l’écurie des poneys. « Et là j’ai découvert le Han, un vase en bronze de 45
centimètres de hauteur sur un tas de détritus ; il était couvert de poussière et
de saleté, laissé là par la femme de ménage après le départ de Papa.
« J’avais toujours aimé ce bronze — ses lignes, ses proportions, la patine,
les poignées en forme de papillon, sa beauté sereine. J’étais avec Papa le jour
où il l’avait acheté en Orient à un commerçant chinois… Quelque temps
après, Papa le vit chez moi.
— Oh oh ! Alors, il est là ! dit-il. Je suis heureux que tu en aies pris soin. Je
vais le prendre chez moi.
— Non, laisse ! C’est à moi, dis-je.
« Au Noël suivant, Papa envoya à chacun de ses enfants un paravent
oriental ; c’est-à-dire à chacun sauf à moi. Il m’envoya un mot : “Puisque tu as
déjà le Han, que ce soit mon cadeau pour ce Noël.”
« Son œil s’allumait d’une lueur maligne chaque fois qu’il l’apercevait.
Il le caressait tendrement, tout en jetant un œil furtif dans ma direction.
Il aurait bien voulu l’empoigner et filer. Mais heureusement pour moi, le
3. John Lloyd Wright, bronze était trop lourd. Il tentait de le pousser, de le glisser vers la porte, puis
My Father, Frank Lloyd
se tenait légèrement en arrière pour voir s’il était mieux à son avantage.
Wright, New York, Dover
Publ. Inc., 1992. Plus il était proche de la porte, plus il était satisfait3. »

Premiers pas vers un second métier


Ses besoins d’argent ne font évidemment que croître. Deux familles à
nourrir et une maison à construire : il s’endette envers Francis Little et
Darwin Martin à qui il laisse des caisses d’estampes en gage. Et il agit
bientôt de même avec un autre riche collectionneur, Clarence Buckingham,
avec qui il entra probablement en relation par son conseiller, F. Gookin.

lecture

Marrey : L’autre passion de Frank Lloyd Wright 113


L’engouement pour les estampes japonaises masquait mal l’ignorance
de l’opinion à leur sujet et notamment la raison de leur existence. Reprenant
une conférence qu’il avait donnée lors de l’exposition de 1908, Wright publie
en 1912 une brochure, The Japanese Print, an Interpretation, dans laquelle
il décrit leur usage : « L’art japonais, explique-t-il, est un art totalement
structurel […]. Le mot structure est ici employé pour décrire une forme
organique — une organisation très précise de parties ou d’éléments fondue
dans une unité plus grande. […] De façon générale, le principe premier et
suprême de l’esthétique japonaise consiste en une simplification rigoureuse
par l’élimination de ce qui est insignifiant. » La distinction entre l’esthétique
japonaise et celle de Wright est, comme on le voit, très ténue. La salle de séjour de la
maison de Francis W. Little,
C’est au début de l’été 1912 que les frères Spaulding entrèrent en contact Deephaven (Minnesota),
avec Wright par l’intermédiaire de Gookin. Faisant partie de nombreux 1912.

conseils d’administration (United Fruits, sucre, gaz, ascenseurs Otis,


banques…), ils vivaient à Boston et devaient laisser au musée des Beaux-Arts
de leur ville une collection de 6 500 estampes, considérée comme l’une des
plus importantes au monde et dont probablement le tiers fut acquis auprès
de Wright. Avant de le connaître, ils en avaient déjà achetées, notamment
au collectionneur marchand William L. Keane. Le dernier achat qu’ils lui
firent, le 1er août 1914, se monta à 703 dollars pour une estampe d’Okumura
Masanobu (1686–1734), ce qui donne une idée au moins des valeurs en cours
à cette époque ; à titre de comparaison, le salaire annuel d’un employé de
chez Ford se montait alors à 702 dollars pour deux mille sept cents heures
(cinquante semaines de cinquante-quatre heures).
En février 1913, Wright entreprit un nouveau voyage au Japon afin de
rencontrer le directeur de l’hôtel Impérial, Hayashi Aisaku, auprès de qui
Gookin l’avait recommandé. L’hôtel, construit déjà depuis vingt ans, ne
correspondait plus aux normes internationales de confort et les proprié-
taires souhaitaient en bâtir un nouveau. Selon Wright, certains émissaires
que le gouvernement japonais envoyait dans les pays occidentaux afin
de connaître le secret de leur puissance auraient entendu parler de lui en
Allemagne, dont les Japonais se sentaient plus proches…
Quoi qu’il en soit, lorsque les frères Spaulding apprirent que Wright
partait au Japon, ils lui demandèrent de faire des achats pour eux. Wright
leur proposa le marché suivant : « Je prendrai tout ce que vous voulez
dépenser, le dépenserai et ferai deux parts. Je garderai ce que je pense devoir
garder, étant donné les circonstances, et vous aurez l’autre part. » John lui
dit en riant que ce n’était pas vraiment une proposition d’affaires, ce à quoi
Wright répondit : « Non, je ne suis pas un homme d’affaires », ajoutant qu’il
préférait ne pas travailler à la commission pour ne pas avoir de comptabilité

lecture

114 criticat 01
4. Il n’y fait aucune allusion à tenir. C’est du moins ce que Wright rapporte dans la version de son
dans sa première Autobio-
graphie publiée en 1932. Autobiographie publiée en 1943…4
William Spaulding mourut Et bien sûr, une semaine après son arrivée, Wright envoyait un
en 1937.
télégramme à Spaulding : « Occasion extraordinaire, envoyez 18 000 $
cette nuit. » De son côté, Gookin demanda à Wright de lui acheter certains
Hiroshige difficiles à trouver. On sent bien des relations d’amitié et de
concurrence en même temps, ce qui rend difficile la quête d’une hypothé-
tique vérité historique, d’autant qu’il faut également faire la part de la
vantardise, voire du bluff. Selon Wright lui-même : « Je demandais de l’argent
de temps en temps pendant les cinq mois que dura cette campagne. L’argent
arrivait toujours, sans question. Et rien de ma part, sinon des demandes
survoltées de davantage d’argent jusqu’à ce que j’ai dépensé environ
125 000 dollars des Spaulding pour des estampes valant environ un million
de dollars. »
Lorsque Wright rentra aux États-Unis, il rendit visite aux Spaulding
qui furent absolument ravis. William lui offrit même un chèque de 25 000
dollars qu’il « accepta après avoir vraiment hésité ». Il remboursa Shugio
Hiromichi, son partenaire japonais, de la coquette somme de 27 500 yens
(environ 13 750 dollars de l’époque). Shugio lui notifia qu’il était loin du
compte. Wright fera montre, dans son Autobiographie, du « regret de ne pas
lui avoir tout donné. Vous avez devant vous une parfaite image du pillage
occidental de l’Orient. Je ne fais pas d’excuses. Vous pouvez juger par vous-
même. »

L’hôtel Impérial et les allers et retours au Japon


La situation évoluait néanmoins, bien que lentement, du côté des proprié-
taires de l’hôtel Impérial. Hayashi vint en janvier 1916 travailler avec Wright
sur les plans du futur hôtel et lui proposa une commission de 5 %, logés et
défrayés, lui et trois assistants, sous réserve de l’accord du conseil d’admi-
nistration ; en janvier 1917, Wright partit pour Tokyo, nanti de la commande.
Il y fera cinq longs séjours jusqu’en juillet 1922, reconnaissant : « la chasse
aux estampes japonaises devint ma récréation habituelle tant que j’étais à
Tokyo ». Ses journées devaient être bien remplies car, en plus de l’hôtel, il y
construisit plusieurs résidences et une école.
Sa situation financière ne s’était pas améliorée, au contraire : le meurtre
de Mamah et l’incendie de Taliesin en août 1914, outre le choc affectif,
l’avaient laissé dans une situation encore plus difficile, ce qui le conduisit
à des tractations laborieuses avec « ses » acheteurs potentiels. À la fin de
1917, il organisa une exposition au Bâtiment des beaux-arts de Chicago,
accompagnée d’un catalogue soigné, comme toujours, Antique Colour Prints

lecture

Marrey : L’autre passion de Frank Lloyd Wright 115


from the Collection of Frank Lloyd Wright, qui connurent un grand succès et
assirent sa position de premier marchand d’estampes japonaises aux États-
Unis. Il y défendait un point de vue qui choquerait aujourd’hui, à savoir
que des estampes aux couleurs passées ont une valeur égale à celles qui
sont en parfait état : « L’estampe la plus illustre et même la plus recherchée
sera le chef-d’œuvre que le temps a mûri et honoré en amplifiant sa nature
profonde. » Il les comparait au vert-de-gris sur le bronze, « qui en rehausse la
valeur ». Il semble que cela ait été une constante chez lui car on sait par des
témoins ultérieurs qu’il décolorait au soleil les estampes dont il jugeait les
couleurs trop vives…
Cette position était sans doute alors moins choquante qu’aujourd’hui et
ne découragea pas le Metropolitan Museum of Art, via son curateur, Howard
Mansfield, de lui acheter — après de laborieuses négociations — environ 400
estampes.

Le scandale
Mais ce qui devait arriver survint : l’intérêt accru de collectionneurs
plus nombreux fit monter les enchères, ce qui attira des marchands peu
scrupuleux. On trouva sur le marché des estampes dont les couleurs étaient
ravivées par de nouveaux passages ; ravivées, refaites, la frontière est étroite.
On cite le cas d’un collectionneur, Takamizawa Enji, qui fabriquait pour
son plaisir des copies et des faux. D’habiles graveurs travaillant pour lui
resculptaient des planches d’impression de façon à recolorier les estampes
pâlies… Dès la fin de 1918, dans le petit monde de l’estampe à Tokyo, ce n’était
plus un secret. Et Wright n’avait certainement pas que des amis chez les
marchands d’estampes de Tokyo.
Lors du retour de l’un de ses voyages dans cette ville, en septembre 1919,
Wright proposa à Mansfield un lot exceptionnel provenant de cinq collec-
tions privées pour un montant situé entre 250 et 500 000 dollars. Mais dans
le cercle restreint des collectionneurs, les rumeurs allaient vite. Mansfield
était déjà sur le qui-vive : il invita donc quelques collectionneurs triés sur
le volet à examiner avec lui les estampes de Wright à l’hôtel Astor. Il avait
aussi invité des experts, mais il exclut Wright de la réunion, ce qui le blessa
profondément. Finalement, Mansfield fit une offre, inférieure évidemment,
pour la moitié de la collection.
Jurgon Metzgar, procureur dans l’Illinois et collectionneur, ne faisait pas
partie des invités à la réunion de l’hôtel Astor mais il était l’ami de l’un d’eux,
qui lui demanda ce qu’il pensait de ses achats. Au premier coup d’œil, il vit
qu’il s’agissait d’estampes réimprimées, notant toutefois la beauté du dessin
mais, prudent, il demanda l’avis d’un autre collectionneur qui le lui confirma.

lecture

116 criticat 01
À la décharge de Wright, il faut dire que Gookin, qui les avait examinées
auparavant, n’avait rien vu non plus… Et le monde des collectionneurs est
ainsi fait que, lorsque le doute commence à s’insinuer, il fait vite des ravages.
Les années suivantes furent, pour Wright, véritablement difficiles.
En décembre 1919, il dut repartir à Tokyo où il tomba malade. Bien
qu’âgée, sa mère voulut le rejoindre et tomba malade à son tour. Pour comble,
le chantier de l’hôtel traînait et, bien sûr, dépassait le budget. Pendant ce
temps, les collectionneurs examinaient plus attentivement leurs achats et
découvraient d’autres réimpressions dans leurs acquisitions antérieures, tout
en rechignant à accabler Wright dont ils connaissaient les problèmes.
De retour aux États-Unis, Wright les invita, en octobre 1920, à une
réunion mais chez lui, à Taliesin II. Ce fut au moins l’occasion d’offrir une
bonne publicité à sa résidence qui semble avoir fortement impressionné
les visiteurs. Pauline Schindler, récemment mariée à Rudolf Schindler, alors
son chef d’agence, écrivait à ses parents, le 29 septembre : « Les gens qui
viennent de New York feront ou déferont les finances de M. Wright. Il
gagne évidemment peu d’argent avec son architecture ; il dépense trop
pour elle. Mais il a ici des estampes pour une centaine de milliers de
dollars et se réjouit de trouver un homme qui sache les acheter avec
compréhension. »
On ignore si sa fortune fut faite ou défaite ; on sait seulement qu’il ouvrit
aux visiteurs « sa réserve au sous-sol avec ses collections. Ils furent libres
de choisir ce qu’ils voulaient en échange des estampes restaurées. Environ
un tiers des “trésors” que je leur avais apportés avait été “restauré”. Cette
réunion me coûta environ 30 000 dollars. »
Il n’en avait toutefois pas fini : en juillet 1921, Mansfield lui écrivit
pour lui notifier qu’ayant fait expertiser sa collection, il en avait encore
trouvé d’autres réimprimées et Wright dut effectuer un nouvel échange.
Entre-temps, il était reparti au Japon où le marchand qui lui avait vendu
les estampes incriminées passait en jugement. Appelé comme témoin,
Wright, à qui la cour demandait ce qu’il voulait qu’on lui fit, répondit (selon
son Autobiographie) : « Prenez-lui toutes les estampes en sa possession.
Interdisez-lui de jamais en vendre à nouveau et laissez-le partir. »
Reste que Wright n’était pas tout à fait clair. À une lettre de reproche
adressée par l’un de ses acheteurs, il répondait en novembre 1922 : « Comme
tous les collectionneurs, j’ai parfois colorié des taches, nettoyé les feuilles,
remis les estampes en état, mais très rarement. Il y a longtemps, des gens
de mon agence qui avaient accès à cette sorte de bibliothèque (pour leur
instruction et leur plaisir) firent quelques bêtises. Mais c’était il y a dix ans
et cela ne fut jamais recommencé. »

lecture

Marrey : L’autre passion de Frank Lloyd Wright 117


L’architecte Antonin Raymond, qui travaillait alors à l’agence, avait
remarqué le goût de Wright pour « les plaisirs de la chair » et les belles
choses, les fleurs « qu’il rapportait par brassées », « les objets luxueux qu’il
lui fallait posséder » et s’étonnait de voir Wright « ne pas hésiter à tenter
d’améliorer » ses estampes avec des crayons de couleur…5 5. Antonin Raymond,
An Autobiography, Rutland,
En avril 1925, un court-circuit provoqua l’incendie de Taliesin II ; seule
Tokyo, Charles E. Tuttle Cy,
l’agence fut épargnée. L’assurance ne couvrit pas les œuvres de Wright, pas 1973, p. 51.
plus que les estampes, les paravents, les tissus, les sculptures… dont la valeur
dépassait plusieurs centaines de milliers de dollars. Avec son incroyable
énergie, Wright récupéra quelques débris qu’il incrusta dans les murs de
Taliesin III. Mais sa situation financière était de plus en plus catastrophique
et, comme il arrive parfois, les amis qui lui avaient prêté sur gages
commençaient à se lasser. Il fut finalement contraint en 1926 d’hypothéquer
la totalité de ses propriétés à Taliesin auprès de la banque du Wisconsin.
Un malheur n’arrivant jamais seul, son récent mariage avec Miriam se
brisait. Affectivement, Wright s’était déjà consolé auprès d’Olgivanna, mais
financièrement, ce fut une autre bataille.
Le propos de cet article n’étant pas de raconter la vie tumultueuse de
Frank Lloyd Wright mais de mettre en lumière un aspect peu, sinon pas
connu en France de sa vie, de sa formation et de sa passion, on s’arrêtera là ;
d’ailleurs, après 1922, il ne retourna plus au Japon.
Judson Metzgar, le collectionneur qui, le premier, avait découvert que
les estampes étaient « trafiquées », reconnaissait que Wright avait apporté
aux États-Unis plus d’estampes et parmi les plus belles que qui que ce soit, à
l’exception du premier grand collectionneur, Ernest Fenollosa, mort en 1908.
Quant à Wright, deux ans à peine avant sa mort, il disait encore à ses élèves :
« Si l’un d’entre vous s’entend avec Gene [son secrétaire], vous pouvez les
voir à n’importe quel moment ; elles sont là pour ça. Demandez à voir les
estampes pour que votre vision puisse y trouver le même rafraîchissement
et la même inspiration que j’en ai reçus moi-même. »

Création et comptabilité
Il s’agit toujours de nourrir l’intuition. Comme le disait autrement Kahn,
« tout ce que nous désirons créer trouve son commencement dans la seule
intuition. C’est vrai pour le savant. C’est vrai pour l’artiste6. » Mais alors qu’il 6. Louis I. Kahn, Silence et
lumière, Paris, Éditions du
est généralement admis que la recherche scientifique ne peut être rentable,
Linteau, 1996.
on l’admet moins de la création artistique, comme s’il était normal qu’un
créateur « produise » des chefs-d’œuvre comme un pommier des pommes.
L’opinion et les biographes ont tendance à glisser sur cet aspect (évidem-
ment sordide) des choses. On ne s’attarde pas sur le fait qu’à sa mort, Louis

lecture

118 criticat 01
Kahn laissa un passif d’un million de dollars, à une époque, 1974, où le dollar
valait encore quelque chose, ni sur le fait que ses déboires professionnels
furent en grande partie la cause de l’attaque qui le terrassa dans les toilettes
Bibliographie
Différents éditions de de la gare centrale de New York.
An Autobiography
La situation financière de Wright à sa mort était loin d’être brillante,
1932 pas plus d’ailleurs que celle de Le Corbusier, de Prouvé ou d’autres. Non
Longmans Green Publishers, que ces hommes aient été des poètes et vivaient donc « la tête dans les
New York, (371 pages de
textes, 22 pages de photos). nuages », mais parce que la création demande du travail, des recherches, des
Réédité en 1992 dans le collaborateurs et finalement du temps, ce que ne comprennent pas toujours
deuxième volume des écrits
de Wright (en trois volumes) les maîtres d’ouvrage, pressés qu’ils sont par d’autres impératifs.
par Rizzoli Int. Publ. & F. L. On oublie que la voûte du Cnit, chef-d’œuvre toujours inégalé un demi-
Wright Foundation.
siècle après sa réalisation, est la fille de celles des hangars de Marignane qui,
1943 elles-mêmes, « bénéficièrent » des années de recherche que Nicolas Esquillan
Duell, Sloan & Pearce, New
York (561 pages). et son équipe purent leur consacrer pendant le temps mort de l’Occupation.
On a oublié que le théâtre des Champs-Élysées, construit avec des fonds
1943
Barnes & Noble, New York privés, fut un lourd échec financier qui se solda par un dépôt de bilan dès
(561 pages). Réédité en 1998. la guerre terminée. Et que dire de Mozart qui a fait vivre des milliers de
1945 musiciens, d’impresarios, d’éditeurs, de disquaires, d’hôteliers et qu’on
Faber & Faber, Londres (486 enterra dans la fosse commune…
pages).
C’est que la gestion purement comptable de nos activités ne révèle que
1977 ce qui est quantifiable, qui n’est pas l’essentiel. En tuant le bacille de Koch,
Horizon Press (620 pages).
Édition remaniée avec des
la pénicilline a diminué notre produit intérieur brut : des sanatoriums
ajouts effectués après la inutiles, des professionnels de santé au chômage. Elle a également sauvé
mort de Wright.
d’innombrables vies humaines, ce qui n’entre pas dans les mêmes calculs.
Pas plus que le bonheur et l’enrichissement de milliers d’Américains à la
découverte d’estampes japonaises, voire d’espaces architecturaux. B.M.

lecture

Marrey : L’autre passion de Frank Lloyd Wright 119


Torqued Ellipse IV dans
le jardin du MoMA.
Photo : Stefanie Lew
Une visite à l’exposition Richard Serra du MoMA
révèle les incidences paradoxales, sur la perception
des œuvres du sculpteur, de la « disparition de
l’architecture » revendiquée par le concepteur des
nouvelles salles du musée.

Joseph Cho et Stefanie Lew


Lettre de New York

Joseph Cho (architecte, Été 2007 : une importante exposition de sculptures de Richard Serra se tenait
diplômé de Princeton au musée d’Art moderne de New York. Cet artiste qui utilise l’espace comme
University) et Stefanie Lew
matériau peut être considéré comme un architecte sculpteur. Ses œuvres
(historienne de l’art,
diplômée de Harvard prennent souvent une telle ampleur qu’elles caractérisent l’espace dans des
University) sont les termes proprement architecturaux, ce qui fait de leur exposition dans un
associés de l’agence de musée, y compris dans les vastes salles du MoMA récemment agrandi, une
graphisme Binocular
curieuse énigme.
Design à New York. Ils
travaillent et habitent L’exposition, répartie dans l’ensemble du musée, présentait des travaux
dans un immeuble de anciens au dernier étage, ainsi que deux grandes œuvres des années
20 étages, mais seulement quatre-vingt-dix à l’extérieur, dans le jardin de sculptures. Mais l’événement
au quatrième niveau.
principal — et donc le point de départ — avait lieu au deuxième niveau, où
trois nouvelles pièces « monumentales » étaient installées. Un fragment
d’acier rouillé, entrevu à travers les portes vitrées menant aux galeries
contemporaines, promettait de faire sensation. À l’intérieur de ce vaste
espace, les parois courbes de Band (un ruban ondulant d’acier), de Sequence
(deux figures en S imbriquées) et de Torqued Torus Inversions (deux pièces
circulaires qui ressemblent à des jantes démesurées) découpaient des
espaces spécifiques dans ces salles par ailleurs immaculées et neutres. Ces
sculptures invitaient à suivre leurs courbes qui cherchent à générer, au gré
des mouvements du visiteur, une tension de l’espace. Et pourtant, en dépit

correspondance
121
de la taille de ces murs d’acier (dont le plus grand mesure 22 mètres de long
par 11 mètres de large et 4 mètres de hauteur), et compte tenu de ce que l’on
pouvait s’attendre à ressentir devant des œuvres aussi imposantes, celles-ci
paraissaient étrangement inertes.
Au sixième étage, l’exposition se développait dans des espaces plus
petits et d’échelle assez conventionnelle. Le premier contenait une œuvre
du milieu des années soixante-dix : deux plaques d’acier rectangulaires
identiques, d’environ 2,5 centimètres d’épaisseur et de 3 mètres par 8, l’une
reposant à plat sur le sol, l’autre fixée au plafond. Leur simple association
semblait comprimer l’espace et l’échelle ; phénomène d’autant plus fort
que le visiteur se trouvait « pris en sandwich » dans l’espace intermédiaire.
Dans une autre galerie, quatre plaques d’acier laminé convergeaient depuis
chacun des angles d’une pièce carrée vers son centre, n’y ménageant qu’un
passage étroit à travers lequel le corps pouvait se faufiler. Du Serra vintage :
sans beaucoup plus qu’une torsion ou une rotation, ces pièces d’acier
parvenaient à faire prendre conscience de l’espace occupé.
Dehors dans le jardin, deux œuvres représentatives des années quatre-
vingt-dix attiraient toute l’attention. Bien que plus petites que les pièces
récentes, elles impressionnaient à leur façon. En ce dimanche après-midi
ensoleillé, le jardin de sculptures — avec son environnement soigné de
plantes et d’arbres, son sol en marbre blanc, ses bassins réfléchissants, ses
sièges et même son marchand de glaces ambulant — devenait une plaisante
oasis entre les tours de midtown, où profiter de cette agréable journée d’été.
Dans ce contexte, les pièces de Serra semblaient audacieuses, industrielles
et inattendues, en contraste saisissant avec le jardin dont la taille est plus Je voulais me débarrasser
e
adaptée aux chefs-d’œuvre du XX siècle qu’on y expose d’habitude. Le de la valeur iconique
d’un objet placé dans un
contraste des échelles soulignait ici la force de l’intervention de l’artiste. espace vide pour mettre
De retour au deuxième étage pour examiner de plus près les nouvelles l’accent sur la totalité du
contexte.
pièces, celles-ci semblaient clairement en deçà des travaux plus anciens. –Richard Serra
Mais était-ce dû aux sculptures elles-mêmes ou à leur installation ?
On dit que Serra a créé ces pièces à dessein pour cette exposition, qui
devait à l’origine être montée en collaboration avec le Dia Center for the
Arts. Lorsque celui-ci a déménagé de Manhattan, elle a abouti au MoMA qui,
entre-temps, avait passé cinq ans et dépensé 850 millions de dollars pour
rénover et agrandir ses locaux afin de pouvoir loger sa collection grandis-
sante et accueillir les œuvres d’échelle toujours plus importante produites
par les artistes contemporains. Avec environ 2 000 mètres carrés, les galeries
contemporaines du deuxième étage sont, de fait, gigantesques ; elles ont été
conçues — tant au niveau de leurs dimensions (7 mètres sous plafond) que
de leur structure — pour recevoir de grandes œuvres lourdes, comme celles

correspondance

122 criticat 01
de Serra. Poussés par la peur de l’obsolescence autant que par la volonté
d’exposer l’art le plus récent et le plus imposant — les superproductions
de l’art contemporain qui ravissent les foules —, les musées d’aujourd’hui
(MoMA compris) se préparent pour l’avenir.
Yoshio Taniguchi a gagné en 1997 le concours très médiatisé pour
l’extension du MoMA. Choisi pour son interprétation calme et retenue du
Si vous me trouvez beau- modernisme, Taniguchi avait déclaré qu’avec des moyens financiers, il
coup d’argent, je vous pourrait faire disparaître l’architecture. Dans cette perspective, il a peut-être
donnerai de la grande
architecture. Mais si vous réussi. Dans une large mesure, le nouveau musée — en particulier les
me trouvez vraiment galeries contemporaines — est la « boîte blanche » par excellence. Alors qu’il
beaucoup d’argent, je
ferai disparaître l’archi-
devrait être un environnement idéal pour présenter des œuvres — selon
tecture. les critères établis depuis un demi-siècle afin d’éviter l’interférence avec
–Yoshio Taniguchi les musées et l’art qu’ils sont censés présenter —, l’extrême neutralité de
l’architecture du MoMA et son manque de présence matérielle se traduisent
par une désincarnation de l’espace.
Cette immatérialité de l’architecture du musée ne pourrait être plus
apparente que dans les galeries contemporaines surdimensionnées où se
dressaient les parois d’acier de Serra. En raison de leur surface, blanche et
lisse — fade et homogène —, elles manquent de texture, de matérialité et
de couleur. L’architecture a été si réduite qu’on ne la voit pas et même qu’on
ne la sent pas.
Agrandies sans égard pour l’échelle, ces salles sans poteaux ne possèdent
aucun élément architectural permettant d’établir la taille de leur espace
et d’en définir les proportions, et par extension, celles des œuvres qu’elles
contiennent. En fait, leur immensité dégageait autour de Torqued Torus
Inversions de Serra un tel espace qu’elle produisait involontairement l’effet
d’un objet isolé au milieu d’une pièce.
En fin de compte, le surdimensionnement de la pièce n’amplifiait ni
l’échelle des trois sculptures de Serra, ni leur présence matérielle. Lessivées
par l’éclairage artificiel produit par des rangées de spots uniformément
espacés, les formes dynamiques des œuvres étaient écrasées, dépouillées de
leur vivacité. Dans le cadre neutralisé d’une boîte blanche assez grande pour
Sources des citations:
les contenir, ces sculptures — caractérisées par leurs surfaces rugueuses, par
Yoshio Taniguchi à Terence
Riley, cité par Paola Antonelli
les ombres naturelles qu’elles portent, par le spectre des couleurs que peut
dans New York Magazine, prendre l’acier, par leur lourde présence, par les espaces qu’elles créent — se
11 octobre 2004.
retrouvaient elles aussi neutralisées.
Richard Serra à Kynaston
McShine, cité dans la cata-
Il est difficile d’imaginer à quel point quelques murs blancs discrets et des
logue d’exposition, Richard sols gris clair réduisaient en fait l’impact des immenses plaques d’acier de
Serra Sculpture : Forty Years.
Serra. Non que les trois nouvelles pièces monumentales fussent dépourvues
New York : The Museum of
Modern Art, 2007 : p. 32. d’impact, mais leur présence était diminuée. Et alors que la « disparition »

correspondance

Cho et Lew : Lettre de New York 123


de l’architecture du musée aurait dû déplacer l’attention vers l’art exposé,
elle avait, dans ce cas, l’effet inverse, elle éloignait le regard de la présence
physique et visuelle des sculptures et attirait l’attention sur les déficiences
de leur environnement. Si les espaces du sixième étage conservaient un
aspect saisissant malgré leur blanche neutralité, et que le jardin offrait un
agencement d’échelles et de matériaux variés, les immenses galeries contem-
poraines formaient essentiellement un néant contextuel, un espace sans
aucun ancrage solide pour l’art et aucun point de référence pour le visiteur.

Épilogue : quelque temps après, en passant par hasard devant le MoMA


durant le démontage de l’exposition Serra. Une grue géante transférait une
à une les énormes plaques d’acier par une porte de garage de dimension
industrielle située au deuxième niveau, pour les déposer sur le trottoir dans
la zone de chargement voisine. Là, les plaques d’acier rouillé — démontées
et alignées en rangs — revêtaient soudain une autre présence, inhabituelle
et forte ; leur couleur, leur forme, leur matériau et leur ampleur se révélant
tout autrement qu’à l’intérieur, dans l’environnement contrôlé du musée.
Peut-être notre perception était-elle altérée par la lumière déclinante du soir
ou par la présence des camions des ouvriers stationnés à proximité ; peut-
être était-ce l’asphalte brut sur lequel reposait l’acier ou les arômes salés
qui émanaient d’un stand de hot-dogs sur le trottoir. Dehors, dans l’espace Traduit de l’anglais
délaissé d’un parking vide, les œuvres de Serra entretenaient une tension par Valéry Didelon.

avec leur environnement qui ramenait enfin son art à la vie. J.C. & S.L. Note: Une exposition de
l’œuvre de Richard Serra
aura lieu au Grand Palais
à Paris dans le cadre de
Monumenta 2008, du
7 mai au 15 juin.

Durant le démontage.
Photo : Joseph Cho

correspondance

124 criticat 01
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