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MERCREDI 13 AVRIL 2016 72 E ANNÉE – N O 22159 2,40 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE WWW.LEMONDE.FR ― FONDATEUR: HUBERT BEUVE-MÉRY DIRECTEUR: JÉRÔME FENOGLIO

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CDD : Valls fâche le patronat sans calmer les jeunes

Pour se concilier la jeu- nesse opposée à la « loi tra- vail », Manuel Valls a pris le risque de s’aliéner le pa- tronat en annonçant lundi la surtaxation des CDD

La CGPME dénonce « un coup de poignard dans le dos ». Le Medef fustige la création d’« une nou- velle taxe pour chaque problème rencontré»

La CFDT regrette que « la loi vienne interférer dans la négociation », alors que les partenaires sociaux négocient la nou- velle convention Unedic

De leur côté, les étu- diants de l’UNEF appellent toujours à manifester, jeudi 28 avril, aux côtés des syndicats

LIRE LE CAHIER ÉCO PAGE 4

1

ÉDITORIAL

LE TÊTE-À-QUEUE DE LA « LOI TRAVAIL »

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QUAND LA DGSE ESPIONNAIT LE RIVAL DE GUÉANT

Le futur député Thierry Solère a été surveillé par la DGSE, lors des légis- latives de 2012 dans les Hauts-de-Seine

Il se présentait contre Claude Guéant, alors ministre de l’inté- rieur, qui dément toute responsabilité dans cette affaire

FRANCE - LIRE PAGE 8

Les deux candidats de droite, à Boulogne- Billancourt, le

27 mai 2012. THOMAS SAMSON/AFP

à Boulogne- Billancourt, le 27 mai 2012. THOMAS SAMSON/AFP Pédophilie : l’Eglise de France demande pardon

Pédophilie : l’Eglise de France demande pardon aux victimes

: l’Eglise de France demande pardon aux victimes par M G R GEORGES PONTIER L’archevêque de

par M GR GEORGES PONTIER

L’archevêque de Marseille exprime son «écoute respectueuse » et sa « demande de pardon », au nom de la Con- férence des évêques de France

LIRE DÉBATS P. 20 ET

P.

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SCIENCE & MÉDECINE

Alimentation:

la guerre de l’étiquetage et les pressions de l’industrie

Vers des tests ADN pour tous

SUPPLÉMENT

LOBBYS ANTIQUITÉ PORTRAIT COMMENT L’INDUSTRIE FREINE L’ÉTIQUETAGE ALIMENTAIRE LA ROUTE D’HANNIBAL TRAHIE PAR
LOBBYS
ANTIQUITÉ
PORTRAIT
COMMENT L’INDUSTRIE FREINE
L’ÉTIQUETAGE ALIMENTAIRE
LA ROUTE D’HANNIBAL TRAHIE
PAR LE CROTTIN DE CHEVAL
VÉRONIQUE IZARD
OU LE SENS DES MATHS
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Médecine:destestsADNpour tous?
En retard dans le domaine du séquençage à haut débit, la France prévoit de déployer la génomique médicale
dans son système de soins. Quels sont les bénéfices attendus et quels sont les risques? Décodage.
PAGES 4-5
STÉPHANE KIEHL
Le mésencéphale d’AlphaGo
S en mars dernier Alan Turing, le père de l’infor-
i
matique, avait assisté au tournoi entre AlphaGo,
le
programme de Google DeepMind, et Lee
Sedol,
le champion sud-coréen, il aurait certai-
nement pu se dire que, malgré sa victoire écrasante,
des problèmes difficiles de reconnaissance et de classi-
fication. Un dialogue s’est d’ailleurs tissé au fil des ans
entre le monde du machine learning (« apprentissage
automatique ») et les neurosciences théoriques et ex-
périmentales. Les chercheurs de ces divers horizons se
dont celle de Wolfram Schultz, de l’université de
Cambridge, ont montré que des neurones du mé-
sencéphale qui utilisent la dopamine comme neuro-
transmetteur émettent précisément ce type de signal
chez des animaux en train d’effectuer des tâches
AlphaGo n’est pas encore près de comprendre ce que
sont penchés notamment sur l’apprentissage par ren-
d’apprentissage. Ces neurones font partie d’un réseau
forcement. Ce mécanisme est bien connu des compor-
de structures cérébrales incluant au premier chef
c a r t e
b l a n c h e
Angela Sirigu
Neuroscientifique,
directrice de l’Institut de science
cognitive Marc-Jeannerod,
département neuroscience
(CNRS-université Lyon-I)
Sedol a ressenti à l’issue de sa défaite. En sera-t-il capa-
ble un jour ? Pour l’instant, l’intelligence d’AlphaGo
s’est attachée à reconnaître des formes composées de
petites pierres noires et blanches posées sur une grille,
et non les émotions qui se dessinent sur un visage
humain. Mais l’étendue des défis que pourra relever ce
type de logiciel semble très large, car AlphaGo ne mise
pas que sur la rapidité et la mémoire pour parcourir
les millions d’options stockées dans ses arbres de
décision. A la différence des précédentes générations
de logiciels conçus pour affronter les grands maîtres
internationaux, on l’a équipé de méthodes d’appren-
tissage inspirées de celles utilisées par le cerveau
biologique et dont le rôle a été décisif dans son succès.
L’intelligence artificielle s’intéresse depuis longtemps
tementalistes. Il s’agit de l’établissement, par essais et
erreurs, d’associations entre un contexte ou un état an-
técédent et une action devant aboutir à un nouvel état.
C’est ce qui permet à un rat de laboratoire d’appren-
dre le chemin conduisant au morceau de fromage
dans un labyrinthe. Le processus peut être modélisé
par des algorithmes probabilistes qui visent à produire
des prédictions optimales d’états futurs. L’opérateur
qui renforce l’association (entre le point d’entrée dans
le labyrinthe et la séquence de déplacement) est un
signal d’erreur de prédiction de récompense. Ce signal
est maximal lorsque l’action génère sa première
récompense (le morceau de fromage) et change dyna-
miquement avec la répétition de la même action
les ganglions de la base et dont l’importance dans les
processus de motivation et d’apprentissage par ren-
forcement a été démontrée pour notre espèce aussi.
La stratégie employée pour entraîner les réseaux de
neurones artificiels d’AlphaGo a consisté à lui inculquer
d’abord une connaissance fine du jeu par appren-
tissage supervisé. Puis à utiliser l’apprentissage par
renforcement pour qu’il apprenne tout seul – dans
les termes mêmes du fondateur de DeepMind Demis
Hassabis – à orienter ses actions vers le seul objectif
valide : gagner des parties. En greffant un système
de récompense à AlphaGo, ses créateurs montrent
ainsi que, in silico (d’après modèle informatique)
comme in vivo, l’évolution de l’intelligence conserve
aux processus d’apprentissage naturels pour résoudre
suivie de la même récompense. Or plusieurs équipes,
et recycle les mécanismes les plus archaïques. p
Cahier du « Monde » N o 22159 daté Mercredi 13 avril 2016 - Ne peut être vendu séparément

Politique Le FN séduit l’électorat gay

Le livre « Rose Marine » raconte l’offensive de Marine Le Pen auprès de la communauté homosexuelle. Près du tiers des couples gay mariés ont voté FN aux régionales

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Panama

papers

LA CROIX- ROUGE MANIPULÉE

le cabinet Mossack Fonseca proposait à ses clients de dissi- muler leur fortune dans une fondation au nom de la Croix- Rouge, qui n’en savait rien. «Comme les banques sont aujourd’hui tenues d’obtenir des informations sur les bénéfi- ciaires économiques finaux, écrivait le cabinet panaméen, nous avons mis en place cette structure désignant l’Interna- tional Red Cross. Comme ça, c’est plus simple.» Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a décou- vert la supercherie avec stupé- faction. Le nom du WWF, qui lutte pour la protection de la nature, a également été usurpé.

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France Télévisions Crise ouverte entre Michel Field et la rédaction

Crise ouverte entre Michel Field et la rédaction TRISTAN PAVIOT / FRANCE TV L e directeur

TRISTAN PAVIOT / FRANCE TV

L e directeur exécutif chargé de l’information de France Télévisions aurait retiré, à

la demande de l’Elysée, deux noms de la liste des six Français qui devaient interroger François Hollande, jeudi 14 avril . Si Mi- chel Field admet avoir effective- ment écarté ces deux témoins, il affirme en avoir pris la décision seul. L’ancien journaliste est également accusé d’avoir en-

voyé le « conducteur » de l’émis- sion à l’Elysée. Une polémique qui intervient après la participation de M. Field dimanche à une émission de Ca- nal+, au cours de laquelle il a multiplié les provocations à l’égard de la rédaction de France Télévisions. Le directeur de l’in- formation a depuis reconnu « des maladresses ».

LIRE LE CAHIER ÉCO PAGE 8

Cinéma « Fatty », le rival oublié de Charlot

Roscoe Arbuckle, le créa- teur de « Fatty » (« Petit Gros»), est l’un des grands génies du burlesque amé- ricain des années 1920. Trois de ses films ressortent en salles.

CULTURE - LIRE PAGE 14

Economie «Partenariat stratégique» entre Vivendi et la Fnac

LIRE LE CAHIER ÉCO PAGE 3

Culture Le tableau dans le grenier est-il bien un Caravage ?

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art

brussels

From Discovery to Rediscovery

22 – 24 avril Vernissage 21 avril Tour & Taxis

www.artbrussels.com

2 | INTERNATIONAL

0123

MERCREDI 13 AVRIL 2016

2 | INTERNATIONAL 0123 MERCREDI 13 AVRIL 2016 Les d ébris d’un avion du régime syrien,

Les débris d’un avion du régime syrien, abattu le 5 avril par le Front Al-Nosra, dans la région d’Al-Eis, dans le nord du pays.

OMAR HAJ KADOUR/AFP

La trêve en Syrie plus fragile que jamais

Les combats ont repris à Alep, la deuxième ville du pays, à la veille de nouvelles discussions à Genève

beyrouth - correspondant

L a trêve en Syrie n’a jamais autant ressemblé à un simple bout de papier. Alors que les négocia-

tions entre belligérants doivent reprendre mercredi 13 avril à Genève, le niveau de violence, qui avait sensiblement baissé depuis la proclamation de la cessation des hostilités le 27 février, est re- parti en flèche. La reprise des opérations terres- tres concerne surtout le nord du pays, notamment Alep, dont loya- listes et insurgés se disputent le contrôle depuis bientôt quatre ans. Le largage de barils explosifs sur la deuxième ville de Syrie, l’une des tactiques emblémati- ques de la répression aveugle or- chestrée par le régime de Bachar Al-Assad, a recommencé diman- che 10 avril, après un mois et demi de répit. Le même jour, le premier ministre syrien, Waël Al-Halki, a déclaré que les troupes progou- vernementales se préparaient à donner l’assaut aux quartiers re- belles d’Alep, avec l’aide de l’avia- tion russe. « Le cessez-le-feu est sur le point de s’effondrer », s’est alar- mée Bassma Kodmani, responsa- ble de l’opposition syrienne, dans Le Journal du dimanche.

Opposition sceptique

Soucieux de ne pas être mis en ac- cusation à Genève, Moscou s’est permis de contredire son allié. Lundi, le général Sergueï Rudskoï, membre de l’état-major russe, a af- firmé que les opérations en cours autour d’Alep ne visent qu’à proté- ger les lignes de ravitaillement des secteurs occidentaux sous con- trôle du régime, menacées, selon lui, par le déploiement, en lisière de la métropole, de 10 000 com- battants du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida, ex- clue, tout comme l’organisation Etat islamique (EI), de l’accord de cessation des hostilités parrainé par les Etats-Unis et la Russie. Ce démenti de Moscou n’a pas rassuré l’opposition syrienne,

TURQUIE Alep Rakka Idlib Deir ez-Zor Hama IRAK Homs SYRIE LIBAN Damas IRAK JORD. 100
TURQUIE
Alep
Rakka
Idlib
Deir ez-Zor
Hama
IRAK
Homs
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LIBAN
Damas
IRAK
JORD.
100 km

sceptique sur la capacité du Kremlin à modérer à long terme l’ardeur guerrière de Bachar Al-Assad. A la mi-février, avant de se rallier à la trêve sous la pression de son protecteur russe, le prési- dent syrien avait proclamé qu’il ambitionnait de reconquérir l’in- tégralité du territoire syrien, non seulement les portions sous la fé- rule des djihadistes, mais aussi celles aux mains des rebelles. C’est cependant à l’initiative du Front Al-Nosra que les combats ont repris, il y a une dizaine de jours. Le 1 er avril, ses combattants, en partenariat avec d’autres bri-

gades rebelles, s’étaient emparés de la colline d’Al-Eis, un secteur stratégique, au sud d’Alep, qui surplombe l’autoroute vers Da- mas. Depuis cette date, les affron- tements font rage avec les trou- pes prorégime, menées par les miliciens du Hezbollah libanais et des forces spéciales de l’armée régulière iranienne, récemment dépêchées de Téhéran. Selon la chaîne de télévision libanaise Al-Mayadine, des colonnes de chars et de troupes équipées de lance-roquettes multiples ont été récemment vues se dirigeant vers Alep. A l’intérieur de la ville, de vio- lents combats ont opposé ces der- niers jours les rebelles aux forces kurdes, retranchées dans le quar- tier de Cheikh Maksoud, situé en lisière de la route de Castello, le dernier axe de ravitaillement des insurgés. En représailles à des tirs de snipers sur cette artère vitale, les rebelles ont bombardé la zone kurde au mortier, faisant des vic- times civiles. Dans les montagnes du djebel Akrad, au nord-ouest, et dans la plaine du Ghab, au nord de

Hama, les violences sont égale- ment reparties à la hausse. Ces secteurs, qui commandent l’accès à la plaine côtière, une région es- sentielle à la survie du régime As- sad, étaient déjà le théâtre de combats acharnés avant la procla- mation de la trêve. Pour le Front Al-Nosra, ce nou- vel embrasement constitue une bonne nouvelle. La reprise des manifestations pacifiques antiré- gime et le regain de mobilisation populaire, permis par la relative accalmie depuis la fin février, contrariaient les plans de ce groupe. Dans la province d’Idlib (nord-ouest), qu’ils s’efforcent de transformer à petits pas en leur émirat, les djihadistes avaient été expulsés de rassemblements prorévolution qu’ils tentaient de briser.

Harcèlement des zones rebelles

« Nosra a entamé à la mi-mars un processus de discussions destiné à convaincre les groupes d’opposi- tion de reprendre le combat contre le régime, soutient Charles Lister, analyste au Middle East Institute.

Pour les djihadistes du Front Al-Nosra, le nouvel embrasement constitue une bonne nouvelle

Les combats au sud d’Alep repré- sentent une victoire dans ses ef- forts visant à saper le processus politique et à rétablir des condi- tions plus favorables à sa stratégie de long terme en Syrie. » Mais le regain de violences a aussi été alimenté par le harcèle- ment constant des zones rebelles par les forces prorégime. Si les opérations terrestres avaient qua- siment cessé entre le 27 février et l’attaque du 1 er avril sur Al-Eis, les bombardements aériens, eux, n’avaient fait que décliner. L’en- chevêtrement des positions du Front Al-Nosra avec celles des

autres formations rebelles fait que de nombreux civils ont été tués dans ces frappes menées sous couvert de lutte contre les djihadistes. L’une des violations les plus fla- grantes de la trêve est survenue le 31 mars, lorsque l’aviation sy- rienne a pilonné la ville de Deir As-Safir, dans la Ghouta, la ban- lieue orientale de Damas, tuant 33 personnes, dont 12 enfants. « Le régime veut éliminer toute forme de vie dans les zones libérées, c’est son objectif de long terme, accuse Adelkader, un militant révolu- tionnaire, joint par Skype à l’inté- rieur d’Alep. Il n’attendait qu’une excuse pour repartir à l’assaut.» L’opposition aurait tout à perdre d’un effondrement définitif de la trêve. Profitant du gel des fronts avec le régime, des brigades rebel- les ont en effet repris une ving- taine de villages aux djihadistes de l’EI au nord d’Alep. Mais, lundi, signe de leur résilience, les djiha- distes ont lancé une contre-offen- sive et récupéré une partie du ter- rain perdu. p

benjamin barthe

Un nouveau cycle de négociations s’ouvre à Genève

l’émissaire de l’onu pour la Syrie, Staffan de Mistura, n’hésite pas à quali- fier de « cruciale » la nouvelle phase de pourparlers qui doit s’ouvrir mercredi 13 avril, à Genève. Les discussions vont, en effet, « se concentrer sur la transition politique, sur la gouvernance et sur les principes constitutionnels », a précisé lundi, lors d’un passage à Damas, le maî- tre d’œuvre de ces négociations indirec- tes. Jamais jusqu’ici les représentants du régime et ceux de l’opposition n’ont parlé autour de la même table. Mais ce redémarrage risque d’être lent. Si l’opposition sera présente dès mer- credi, la délégation de Damas n’arrivera que deux ou trois jours plus tard à cause… d’élections législatives qui se tien- nent, mercredi, dans les zones contrôlées par le régime. En décidant de reprendre les pourparlers ce jour-là, M. de Mistura affiche clairement son refus de prendre

en compte un tel scrutin verrouillé par le pouvoir. La négociation est aussi mena- cée par l’intensification des affronte- ments sur le terrain et le risque d’une nouvelle offensive sur Alep qui mettent à rude épreuve la trêve imposée depuis le 27 février. « Ce sont des provocations vi- sant à pousser l’opposition à la faute et à quitter les négociations, mais ses princi- paux dirigeants politiques sont conscients de ce risque », souligne-t-on à Paris. La précédente phase des négociations, entre le 14 et le 24 mars, s’était achevée sans avancées majeures. M. de Mistura avait néanmoins remis aux deux déléga- tions un texte synthétisant en douze points les principes communs qu’elles avaient acceptés, tels l’intégrité territo- riale syrienne et la souveraineté du pays, la lutte contre le terrorisme, le retour des réfugiés et même un quota de 30 % de femmes en politique. Mais aucune men-

tion n’était faite du sort du président Ba- char Al-Assad, ni même de la création d’une autorité de transition, qui restent les principaux points de blocage de ce processus parrainé par Moscou et Washington. Se référant aux engage- ments des conférences de Genève I et de Genève II et de la résolution 2254 du Conseil de sécurité de l’ONU de décem- bre 2015 préconisant «une gouvernance crédible inclusive et non sectaire », l’oppo- sition, avec le soutien de Paris et théori- quement de Washington, exige la mise en route du processus de transition.

« Le régime veut gagner du temps »

« Cela implique une autorité de transi- tion dotée des pleins pouvoirs, y compris ceux du président Assad », précise Bas- sma Kodmani, porte-parole du Haut Comité des négociations représentant l’opposition.

Pour le régime, c’est hors de question, comme le rappelait encore, début avril, M. Assad dans une interview à l’agence russe Sputnik : « Rien dans la Constitution syrienne, ni dans aucune autre, ne corres- pond à un organe de transition. C’est un discours illogique et inconstitutionnel (…). C’est pourquoi la solution est celle d’un gouvernement d’union nationale qui pré- parera la nouvelle Constitution. » Damas y intégrerait quelques opposants triés sur le volet. « Des discussions sur une nou- velle Constitution sont un moyen pour le régime d’éluder le sujet principal – la créa- tion d’une autorité de transition – et de gagner du temps alors qu’il reprend les bombardements sur les populations civi- les avec des barils d’explosif », accuse M me Kodmani, qui dénonce «l’impuis- sance de la mission américano-russe char- gée de la surveillance du cessez-le-feu ». p

marc semo

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

international | 3

La dissuasion nucléaire au menu de l’OTAN

Face à la Russie, le sommet de Varsovie, en juillet, abordera des sujets stratégiques écartés ces dernières années

P our l’OTAN, c’est le som- met de tous les pièges possibles, ceux de la divi- sion, de la surenchère ou

de la fuite en avant. A Varsovie, les 8 et 9 juillet, les 28 Etats membres de l’Alliance atlantique devront af- fronter des questions lourdes qu’ils avaient mises de côté ces dernières années. Comment ré- pondre à la pression exercée par Vladimir Poutine aux portes de l’Europe ? Et plus précisément :

face à une Russie qui a remis l’arme nucléaire au cœur de sa doctrine sécuritaire en promet- tant de l’employer dans des « guer- res locales», que vaut la dissuasion portée par les «P3», les trois puis- sances dotées que sont les Etats- Unis, la France et le Royaume-Uni ? Redevenu incontournable, le su- jet avait opposé la France à ses partenaires, l’Allemagne notam- ment, au sommet de Lisbonne de 2010, dominé par les projets amé- ricains de bouclier anti-missile, que certains voyaient comme un substitut à la dissuasion nu- cléaire. Lors des sommets de Chi- cago en 2012, concentré sur le plan de sortie d’Afghanistan, et du Pays de Galles en 2014, focalisé sur le réarmement conventionnel de l’OTAN, la question de la stratégie nucléaire avait été maintenue à l’arrière-plan.

« Le poutinisme va durer »

Les conclusions de la réunion de Varsovie, la première à se tenir dans un pays de l’ex-bloc soviéti- que, sont très loin d’être écrites, mais les réflexions sont lancées dans les cercles d’experts. «Nous avons depuis 2010 une stratégie qui ignore tout simplement la menace russe et le sujet nucléaire a disparu du langage de l’OTAN », a résumé lundi 11 avril Brad Roberts, ex-con- seiller du ministère américain de la défense lors du premier mandat de Barack Obama, qui intervenait lors d’une réunion organisée au CERI-Sciences Po à Paris. A Varso- vie, juge cet expert, « le débat cen- tral sera de savoir s’il faut ou non

une réponse symétrique à la pos- ture nucléaire russe». Ne rien faire serait envoyer un message politique de faiblesse ; trop en faire reviendrait à diviser davantage l’Alliance. Une discus- sion entre les P3 pour renforcer la dissuasion en Europe s’impose, ajoute M. Roberts, car « nous pou- vons prévoir un scénario princi- pal : Poutine, ou plutôt le pouti- nisme, cette “nouvelle normalité”, va durer ». Face à des scénarios plus locaux, plus complexes d’emploi de l’arme nucléaire, les pays de l’OTAN doivent repenser leurs stratégies en évitant deux pièges, estime, côté français, Nicolas Ro- che, directeur de la stratégie à la division des applications militai- res du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) : « Celui d’une nouvelle guerre froide sur le thème “même problèmes, mêmes solu- tions”, et celui d’une rupture avec les concepts développés par le passé, qui peuvent être utiles. » La «dissuasion élargie», concept que la France n’apprécie guère quand il relativise la place de l’arme nu- cléaire, mais aussi la « guerre nu- cléaire limitée», que Moscou envi- sage avec l’emploi possible d’ar- mes tactiques, doivent faire l’ob- jet de réflexions renouvelées. L’Alliance «doit être plus con- fiante dans ses valeurs et sa capa- cité d’adaptation », estime Kori Schake, une ancienne responsable du Conseil de sécurité nationale américain sous la présidence de George W. Bush. Moscou «sait tirer parti d’une position faible: la Russie se repose sur ses armes nucléaires en raison de son incapacité à se re- poser sur ses armes conventionnel- les», l’écart étant trop grand avec la puissance américaine dans ce do- maine. Cette spécialiste admet que l’OTAN « n’a pas répondu » aux manœuvres russes en Géorgie ou en Ukraine. Mais elle tempère les craintes des Etats baltes et de la Po- logne, convaincus que la Russie pourrait les envahir en quarante- huit heures : « Je ne pense pas que

Des soldats lettons lors d’un exercice de l’OTAN, en octobre 2014.

INTS KALNINS/

REUTERS

exercice de l’OTAN, en octobre 2014. INTS KALNINS/ REUTERS les Russes seraient gagnants dans une stratégie

les Russes seraient gagnants dans une stratégie d’escalade.» La stratégie russe est pensée en trois étapes, corrige Brad Roberts:

«Créer un fait accompli en pensant que nous ne serons pas prêts à payer le prix d’un retour à la situa- tion antérieure. Puis séparer les al- liés européens des Etats-Unis en les faisant réfléchir au coût addition- nel d’une riposte commune. Et si l’OTAN était toujours décidée à res- taurer la souveraineté d’un de ses membres, menacer d’une attaque nucléaire et conventionnelle. » Dans ses guerres locales, Moscou impose une «asymétrie d’enjeux»:

l’arme nucléaire sert à convaincre que ses intérêts vitaux sont en cause, en Crimée ou ailleurs, ce qui n’est pas le cas de l’OTAN.

« Nous avons, depuis 2010, une stratégie qui ignore tout simplement la menace russe »

BRAD ROBERTS

ex-conseiller de Barack Obama

La voie diplomatique est la seule solution pour les pays baltes, es- time Beatrice Heuser, professeur à l’université de Reading au Royaume-Uni : « La Russie essaie le jeu de la guerre froide, il faut cas- ser la perception de cette confron-

tation. » Pour éviter le risque d’un malentendu qui dégénérerait en escalade militaire, les membres de l’Alliance « doivent réaffirmer les “trois non” inscrits dans l’acte OTAN-Russie de 1997 », défend- elle : pas de besoin, pas d’inten- tion, pas de plan pour déployer des armes nucléaires et des trou- pes aux frontières avec la Russie.

« Assurer la crédibilité »

«Les armes nucléaires étaient plus au cœur de la dissuasion pendant la guerre froide, et les sanctions éco- nomiques sont ce qui a le mieux fonctionné en Ukraine », juge Mal- colm Chalmers, du Royal United Services Institute (RUSI) de Lon- dres. Lui préconise d’investir dans les capacités «anti-accès» (par

exemple les systèmes anti-missi- les) et de renforcer les coopéra- tions avec la Suède et la Finlande. La voie moyenne à laquelle est contrainte l’OTAN n’est pas aisée. A Varsovie, il faudra afficher la poursuite des mesures de « réas- surance » des alliés de l’est et des engagements de long terme, es- time Kori Schake : « Pour assurer la crédibilité de notre dissuasion, nous devons déjà déployer des ar- mes dans les pays où nous nous sommes engagés à le faire, dépen- ser 2 % de notre PIB pour la dé- fense, et être sûrs que nous nous défendrons selon nos principes. » Au premier rang desquels la soli- darité entre tous, prévue à l’arti- cle 5 du traité de Washington. p

nathalie guibert

Kerry évoque la venue d’Obama à Hiroshima

Le président américain pourrait faire le déplacement après le sommet du G7, organisé au Japon

tokyo - correspondance

A près John Kerry, Barack

Obama ? La possibilité

d’une visite à Hiroshima

« Tout le monde devrait venir à Hiroshima »

du président américain semble se préciser au lendemain de celle de son secrétaire d’Etat. Présent les 10 et 11 avril dans la première ville ayant subi un bombardement atomique pour la réunion des chefs de la diplomatie des pays du G7, M. Kerry a déposé des fleurs devant le cénotaphe érigé en hommage aux victimes du 6 août 1945, avant de visiter le musée dédié à la catastrophe. John Kerry s’est dit « profondé- ment ému » devant la « puissance » du lieu. « Cela nous rappelle avec force et dureté que nous avons non seulement l’obligation de mettre un terme à la menace des armes nucléaires, a-t-il écrit dans le Livre d’or du musée, mais aussi que nous devons tout faire pour éviter la guerre ». Ancien combattant de la guerre du Vietnam, M. Kerry reste favorable à toute politique favorisant le désarmement. Après sa visite au musée, il a en- couragé M. Obama à faire le dépla- cement dans cette ville du sud- ouest du Japon. « Tout le monde devrait venir à Hiroshima, a-t-il déclaré. Un jour, j’espère que le pré- sident fera partie de ce tout le monde”. » Du point de vue japo- nais, de tels propos semblent confirmer la venue de M. Obama, même si M. Kerry a pris soin de

» Du point de vue japo- nais, de tels propos semblent confirmer la venue de M.
» Du point de vue japo- nais, de tels propos semblent confirmer la venue de M.
» Du point de vue japo- nais, de tels propos semblent confirmer la venue de M.

JOHN KERRY

secrétaire d’Etat

des Etats-Unis

préciser que la décision dépend de multiples facteurs, notam- ment d’un «agenda complexe». Selon plusieurs sources, dont l’édition du 9 avril du Washington Post, une telle visite pourrait avoir lieu après le sommet du G7 qui sera organisé les 26 et 27 mai au Ja- pon. M. Obama passerait quel- ques heures à Hiroshima, où il prononcerait un discours. Côté japonais, on laisse déjà entendre que des responsables des services secrets sont attendus sur place avant la fin avril pour évaluer la sécurité du site. Plusieurs éléments plaident pour cette visite. Dès sa première année de mandat, Barack Obama avait affiché l’ambition d’œuvrer pour un monde sans arme nu- cléaire. Le discours envisagé à Hi- roshima reprendrait les thèmes de celui prononcé à Prague en 2009, l’une de ses premières grandes allocutions sur la politi- que étrangère, lorsque le diri- geant américain avait appelé à en finir avec les armes nucléaires. La question des arsenaux ato- miques a occupé une place im-

portante dans les discussions des ministres du G7, qui ont également abordé les tensions en Asie de l’Est depuis le dernier es- sai nucléaire nord-coréen, et dé- noncé «toute action intimidante coercitive ou provocatrice unilaté- rale qui pourrait altérer le statu quo et faire monter les tensions », une référence à la situation en mer de Chine qui a suscité la colère de Pékin. Dans la « déclaration d’Hi- roshima» adoptée à la fin des en- tretiens, ils constatent les «sérieux défis » qui menacent la « commu- nauté internationale, au niveau ré- gional et mondial dans le domaine de la non-prolifération et du désar- mement » et s’engagent notam- ment pour « le désarmement nu- cléaire et la non-prolifération, la sû- reté nucléaire » et « les usages pacifiques de l’énergie nucléaire ».

Marquer les esprits

Le sommet du G7 de mai devrait être la dernière venue au Japon de M. Obama en tant que président. Il pourrait vouloir marquer les es- prits en appelant de nouveau de- puis Hiroshima à l’abandon des armes nucléaires mais irait-il jus- qu’à présenter des excuses ? La question ne semble pas évoquée. D’après l’entourage de John Kerry, qui a été interrogé à ce sujet, ni le gouvernement japonais ni les associations de « hibakushas », les survivants du bombardement atomique, n’insistent sur ce point.

Très engagés pour la suppres- sion des armes nucléaires, les hibakushas comptent surtout sur la venue de responsables de pays dotés de telles armes pour qu’ils constatent les effets de ces bombes et s’engagent pour un avenir dénucléarisé. M. Obama avait évoqué dès 2009 la possibilité de se rendre à Hiroshima. « Je serais honoré d’y être invité », avait-il déclaré. En septembre de la même année, selon les documents diplomati- ques révélés par WikiLeaks, le gouvernement japonais avait jugé « prématuré » pour M. Obama de profiter d’une vi- site au Japon deux mois plus tard pour se rendre à Hiroshima. La décision de M. Obama reste suspendue aux réactions aux Etats-Unis à la visite de M. Kerry. Les déclarations du camp républi- cain et des vétérans sont redou- tées, en pleine campagne pour la présidentielle de novembre. La venue de Barack Obama pourrait être considérée comme de la faiblesse par un camp peu enclin à la « diplomatie de la repentance ». Selon un sondage abondam- ment repris par la presse japonaise, près de 60 % des Américains considèrent toujours que le recours à la bombe atomique a permis d’accélérer la fin de la guerre et d’épargner la vie de nombreux soldats. p

philippe mesmer

La Russie livrerait des missiles S-300 à l’Iran

Le contrat de 700millions d’euros, jusqu’alors suspendu, porte sur un système antiaérien

L a Russie a-t-elle commencé à livrer les premiers élé- ments de son système de

missiles antiaériens S-300 à l’Iran, qui les attend depuis près de neuf ans ? Le vice-premier ministre russe Dimitri Rogozine a con- firmé le début de ce processus dans un entretien à la radio Echo de Moscou, lundi 11 avril. « Nous agissons en conformité avec les termes du contrat. Ils paient, nous vendons. Nous avons déjà com- mencé », a-t-il déclaré, refusant de préciser quels éléments pour- raient avoir déjà été expédiés, comme d’entrer dans le détail lo- gistique de l’opération. L’Iran maintient quant à lui l’ambiguïté sur cette livraison, que la Russie a annoncée comme imminente à plusieurs reprises depuis un an. Un porte-parole du ministère des affaires étrangères iranien avait annoncé lundi le dé- but d’une «première phase», alors que des vidéos non authentifiées de convois militaires pour partie bâchés, filmées par des automo- bilistes, avaient circulé dans la matinée sur le réseau social Tele- gram. Israël s’était vivement op- posé à la livraison de ces missiles durant la crise nucléaire. Les auto- rités américaines, également cri- tiques quant à ce contrat d’arme-

ment, ont déclaré par le passé avoir intégré depuis longtemps la livraison de S-300 à l’Iran dans leurs plans militaires. La Russie avait suspendu ce con- trat de 800 millions de dollars (700 millions d’euros) en septem- bre 2010, peu après le vote de la ré- solution 1929 du Conseil de sécu- rité de l’ONU, qui visait à restrein- dre les livraisons d’armes à Téhé- ran, en pleine crise nucléaire iranienne. L’Iran avait saisi la Cour internationale d’arbitrage à Ge- nève en réclamant 4 milliards de dollars. Lundi, Dimitri Rogozine a estimé que la livraison annoncée devait mettre fin à ce contentieux. Le président russe, Vladimir Poutine, avait relancé le contrat par décret en avril 2015, immédia- tement après la conclusion d’un accord intérimaire sur le nucléaire iranien entre Téhéran et le groupe « G5 + 1 » (Etats-Unis, Russie, France, Royaume-Uni, Chine et Al- lemagne), qui ouvrait la voie à l’ac- cord définitif adopté en juillet à Vienne. Ce dernier a permis la le- vée d’une large part des sanctions économiques internationales adoptées contre le pays depuis dix ans, et laissé espérer à l’Iran la pos- sibilité de moderniser son maté- riel militaire vieillissant. p

louis imbert

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

La jeunesse sud-coréenne cherche sa place en politique

La campagne des législatives n’a pas répondu au désarroi des plus jeunes

tokyo - correspondance

D es droits, dont celui de vivre leur vie. Tel est ce qu’une trentaine de jeunes réclamaient

lors d’un rassemblement, le samedi 9 avril, à Gwanghwamun,

à deux pas de la mairie de Séoul.

« Nous voulons l’abaissement de

l’âge du droit de vote de 19 à 18 ans,

a précisé au Monde Gonghyun

(pseudonyme), leader de l’asso- ciation de défense des droits des jeunes Asunaro et très actif sur les réseaux sociaux. Nous voulons aussi le droit de participer à des activités politiques. » A quatre jours des législatives du 13 avril, c’est un modeste rassemblement. Mais le mécontentement de la jeunesse sud-coréenne se mani- feste plutôt en ligne. Si les collégiens et lycéens ont participé au mouvement pour la démocratie dès les années 1960, toute activité politique, ou adhé- sion à un parti, leur est interdite. Participer à des mouvements de grève peut empêcher de trouver un travail. « C’est écrit dans les rè- glements des écoles », précise Gon- ghyun, qui a abandonné des étu- des à la prestigieuse université de Séoul par opposition au système éducatif et qui a passé plus d’un an en prison pour avoir refusé de faire son service militaire. « Si on ne fait pas attention, tout a l’air paisible, estime ce jeune homme aux cheveux longs et aux petites lunettes rondes. Mais beaucoup de collégiens et de ly- céens ne sont aujourd’hui pas sa- tisfaits de leur vie, ils s’affirment et abandonnent leurs études.» De fait, le militant constate, de-

puis une dizaine d’années, une volonté croissante d’exprimer des

opinions politiques, en partie parce que les gouvernements successifs semblent brider de plus en plus les libertés. Le président conservateur Lee Myung-bak (2008-2013) et l’actuelle diri- geante, Park Geun-hye, égale- ment conservatrice, ne cessent de

renforcer les législations considé- rées comme liberticides. Ainsi de la loi contre le terrorisme, votée

en mars et qui donne de nou- veaux pouvoirs au service natio- nal de renseignement (NIS), souvent critiqué pour sa proxi- mité avec la mouvance conserva- trice et pour son ingérence dans la vie politique du pays.

Des punitions physiques

L’administration Park veut par ailleurs modifier les contenus des manuels scolaires, les trouvant trop « à gauche », voire ostensible- ment « pro-Nord-Coréens ». Le camp conservateur critique notamment la présentation de la guerre de Corée (1950-1953) ou de l’idéologie nord-coréenne isola- tionniste dite du « juche ». « Nous ne pouvons pas enseigner à nos enfants une histoire biaisée », martèle le premier ministre Hwang Kyo-ahn. Ces débats irritent les jeunes. Ils s’ajoutent pour eux à des problè- mes de fond, à commencer par les discriminations envers les élèves en échec scolaire, les homo- sexuels, ou encore selon le niveau de richesse. Le mécontentement se fait entendre contre un sys- tème qui oblige à passer quinze heures par jour en cours. « Nous étudions comme des fous », regrette un élève du lycée pour garçons Hongil de Mokpo (sud- ouest), qui dénonce la persistance des punitions physiques malgré

qui dénonce la persistance des punitions physiques malgré Affiches des candidats aux élections législatives dans le

Affiches des candidats aux élections législatives dans le centre de Séoul, le 8 avril. KIM HONG-JI/REUTERS

La grogne se fait entendre contre un système qui oblige à passer quinze heures par jour en cours

l’interdiction officielle, et l’ab- sence de droits, comme celui d’avoir des cheveux longs. «Nous n’avons aucun bon souvenir de nos années d’adolescence.» La lassitude est accentuée par la difficulté à trouver un emploi. La Corée du Sud est confrontée à un taux de chômage des jeunes en hausse, à 12,5 % en février. Cette situation accentue la mise en cause du système scolaire qui per- mettait autrefois à tout diplômé d’université de s’insérer facile- ment dans la vie active, ce qui justifiait l’investissement consenti par les familles. Elles consacrent jusqu’à 10 % de leurs revenus à l’éducation. Ce désarroi incite à militer et ali- mente une forme de rejet de la

société. Selon un sondage de dé- cembre 2015, du quotidien Han- kyoreh, 22,8 % des jeunes dans la vingtaine veulent quitter le pays. Ils se disent las d’une société hyperconcurrentielle. Beaucoup

n’hésitent plus à parler d’un «Hell Joseon » (« Enfer de Joseon », du nom de la dernière dynastie ayant régné dans la péninsule, entre

1392 et 1910).

Les aspirations à une vie meilleure des jeunes ne semblent

guère préoccuper les candidats

aux législatives, ouvrant peu de perspectives d’amélioration. La campagne s’est focalisée sur les questions économiques, mais elle

a surtout été marquée par les dé- chirements au sein des grandes formations.

Côté majorité, le Parti Saenuri de Park Geun-hye s’est divisé sur

le choix des candidats. M me Park a

voulu imposer ses fidèles, s’alié- nant une partie de son camp. S’il espérait la majorité absolue des

300 sièges de l’Assemblée natio-

nale, le Saenuri ne table plus que

sur 135 élus, contre 152 dans l’As- semblée sortante. De quoi pertur- ber les ambitions de la présidente

à un an et demi de la fin de son mandat. Le tapage orchestré

autour de l’annonce, le 11 avril, de

la défection d’un officier des ren-

seignements nord-coréens et, le 8 avril, pour celle de treize em- ployés d’un restaurant nord-co- réen de Chine pourrait ainsi avoir

visé à redorer l’image du Saenuri. La situation n’est guère plus fa- vorable pour l’opposition. Placé à

la tête d’une structure chargée de

préparer le scrutin pour le parti Minjoo par son président, Moon Jae-in, Kim Jong-in, un économiste ayant pris ses distances avec le camp conservateur après avoir tra-

vaillé avec le président autoritaire Chun Doo-hwan (en poste de 1981

à 1988), puis avoir contribué à la

victoire de Park Geun-hye en 2012,

a suscité de vifs débats dans le

parti. « Il ne pense qu’au pouvoir », lui reproche-t-on en interne. Ce rejet profite aux partis plus

marginaux. Le Parti du peuple, créé en janvier par Ahn Cheol-soo, un homme d’affaires ayant fait fortune dans les nouvelles tech- nologies et qui a rompu avec le parti Minjoo, pourrait créer la sur- prise. Les derniers sondages lui accordaient 16 % des intentions de vote, une progression de six

points en un mois. p

philippe mesmer

LE CONTEXTE

de six points en un mois. p philippe mesmer LE CONTEXTE ÉLECTIONS Le scrutin législatif du

ÉLECTIONS

Le scrutin législatif du mercredi 13 avril doit permettre de dési- gner les 300 élus de l’Assemblée

nationale sud-coréenne, dont 253 à la majorité et 47 à la pro- portionnelle. Au total, 944 can- didats, dont seulement 100 femmes, sont en lice pour un mandat de quatre ans. Le scru- tin s’annonce serré et menace d’entraver l’action de la prési-

dente Park Geun-hye, à moins de deux ans de la fin de son

mandat. Son ambition de réfor- mer la Constitution l’a incitée à tout faire pour imposer les can- didats les plus fidèles. Cette ré- forme semble désormais im- possible à réaliser, l’appui des deux tiers des parlementaires étant nécessaire pour la faire adopter.

ROYAUME-UNI

Plusieurs responsables politiques publient leur déclaration d’impôt

Dans la foulée du premier ministre David Cameron, plu- sieurs responsables politi- ques britanniques ont publié

leur déclaration d’impôt, lundi 11 avril. Il s’agit notam- ment de son ministre des fi- nances George Osborne, du maire de Londres Boris John- son, et du chef de l’opposi- tion travailliste Jeremy Corbyn. Le premier ministre

Julien DR AY Invité de Mercredi 13 avril à 20h30 Emission politique présentée par Frédéric
Julien DR AY
Invité de
Mercredi 13 avril à 20h30
Emission politique présentée par Frédéric HAZIZA
Avec :
Françoise FRESSOZ, Frédéric DUMOULIN et Yaël GOOSZ
sur le canal 13 de la TNT, le câble, le satellite, l’ADSL, la téléphonie mobile, sur iPhone
et iPad. En vidéo à la demande sur www.lcpan.fr et sur Free TV Replay.
www.lcpan.fr

avait publié la sienne en ré- ponse au scandale autour de ses parts dans une société offshore détenue par son père. – (AFP.)

MAROC

Deux homosexuels relâchés par la justice

La justice marocaine a décidé lundi 11 avril de remettre en liberté deux hommes condamnés pour homo- sexualité en première ins- tance, après avoir été agressés début mars. La cour d’appel de Beni Mellal a relâché la première victime et la tribu- nal de première instance a condamné la seconde à qua- tre mois de prison avec sursis pour «déviance sexuelle». Deux de leurs agresseurs ont été condamnés à 4 et 6 mois de prison ferme. – (AFP.)

YÉMEN

Les combats continuent malgré la trêve

Des combats entre forces loyalistes et rebelles pro-ira- niens ont éclaté dans la nuit du lundi 11 au mardi 12 avril dans certaines régions du Yémen, malgré un cessez-le- feu décrété depuis dimanche soir. « La cessation des hostili- tés semble tenir globale- ment», a toutefois estimé lundi un porte-parole de l’ONU. – (AFP.)

La junte militaire thaïe traque les bols rouges

bangkok - correspondant

L a façon originale dont l’ancien premier ministre thaïlandais Thaksin Shinawa- tra, déposé par l’armée en 2006, envoie

ses vœux, vient d’être contrecarrée avec une presque comique célérité par la junte militaire au pouvoir alors que se préparent les festivités

de Songkran, marquant le passage à la nou- velle année dans le calendrier bouddhiste.

Réaction qui a consisté, une fois de plus, à « surréagir » à une provo-

cation somme toute assez négligeable de l’ex-chef du gouvernement et bête noire du palais, de l’armée et des principales institu- tions : Thaksin avait fait envoyer, comme chaque année, des bols de couleur sang de bœuf, celle du mouvement des « chemi-

ses rouges » qui l’avaient jadis soutenu après son éviction ; bols qui servent à s’asperger mutuellement d’eau, comme le veut la tradition durant les trois jours que durent les fêtes du Nouvel An thaï (du 13 au 15 avril). La phrase écrite sur les bols a été interprétée comme un message politique par les galon-

nés au pouvoir, qui ont aussi renversé en 2014 le gouvernement de Yingluck Shinawatra, petite sœur de Thaksin : « La situation est peut-être chaude, mais vous pourrez vous ra-

LA PHRASE ÉCRITE SUR LES BOLS A ÉTÉ INTERPRÉTÉE COMME UN MES- SAGE POLITIQUE

LES BOLS A ÉTÉ INTERPRÉTÉE COMME UN MES- SAGE POLITIQUE fraîchir grâce à l’eau contenue dans

fraîchir grâce à l’eau contenue dans les bols.» La réaction ne s’est pas fait attendre : le 3 avril, les militaires ont effectué une descente chez trois anciens députés du Pheu Thaï, le parti de Thaksin, confisquant quelque 8000 bols! Tout aussi absurde et moins cocasse est l’in- culpation pour « sédition » d’une dame de 57 ans, Theerawan Charoensuk : son « crime » est d’avoir diffusé sur Facebook une photo d’elle devant le portrait de Thaksin et de Yin- gluck à côté du fameux bol rouge… Elle risque sept ans de prison. Le premier ministre, le général Prayuth Chan-ocha, a estimé que montrer de telles photos est un acte condamnable. « N’est-ce pas un soutien apporté à un homme qui a enfreint la loi et a fui ? », s’est-il exclamé. Thak- sin Shinawatra est en exil à Dubaï depuis 2008. Il était poursuivi pour abus de pouvoir et corruption. Il a été condamné à deux ans de prison par contumace et n’est jamais revenu en Thaïlande. La dernière opération d’autopromotion de l’ex-premier ministre intervient alors que les signes de durcissement du régime se multi- plient : dernier exemple en date, l’annonce par le chef de la junte que les militaires à par- tir du grade de sous-lieutenant seront désor- mais investis de pouvoirs de police. Ils auront ainsi le droit d’effectuer des fouilles chez l’habitant sans mandat et de prendre des déci- sions individuelles « pour anticiper ou empê- cher » que se commettent des crimes. p

bruno philip

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Le processus de destitution de «Dilma» a commencé

L’ancien président Lula s’est jeté dans la bataille pour éviter l’impeachment, voté lundi en commission

Sao Paulo - correspondante

P our sauver sa prési- dente, il a convoqué Zola et son « J’accuse… ! » José Eduardo Cardozo a pris

un ton solennel pour dénoncer ce qui représente à ses yeux une at- taque faite à la démocratie brési- lienne : la menace d’impeach- ment (procédure de mise en accu- sation et de destitution) de Dilma Rousseff pour un motif, selon lui,

fallacieux. « Il n’y a pas eu faute, il n’y a pas eu crime (…). L’histoire ne pardonnera pas les auteurs et coauteurs d’une violation de l’Etat de droit », a plaidé l’ancien minis- tre de la justice, qui assurait la dé- fense de la présidente brésilienne. Son éloquence n’aura pas suffi à convaincre la majorité des soixante-cinq membres de la commission chargée d’analyser la procédure lancée contre Dilma Rousseff, accusée d’avoir embelli les comptes publics. Lundi 11 avril, trente-huit ont voté en faveur de

sa destitution, vingt-sept contre.

La première étape du processus visant à éloigner du pouvoir la présidente, membre du Parti des travailleurs (PT, gauche), avant la fin de son second mandat, est donc franchie. Sans surprise. Les proches de M me Rousseff et de son mentor, l’ex-président Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2010), n’atten- daient guère un vote favorable.

Les militants du PT fondent maintenant leurs espérances sur le vote en assemblée plénière de la Chambre des députés, prévu entre vendredi 15 et dimanche

17 avril. « Nous avons plus que des espoirs, l’impeachment est désor- mais improbable ! », assure-t-on à l’Institut Lula. Pour démettre la présidente, une majorité des deux tiers des députés est requise, soit

342 voix, avant le vote au Sénat. A

ce jour, selon le décompte du quo- tidien Estado de Sao Paulo,

298 députés seraient en faveur du

départ de la présidente contre 119. Reste une petite centaine d’indé- cis devenus l’objet de toutes les convoitises.

Postes à pourvoir

Depuis des semaines, Lula, ardent défenseur de Dilma Rousseff, tente de les convaincre de rester fidèles au PT. Encore auréolé de l’héritage économique et social de ses deux mandats, l’ancien syndicaliste aurait, selon la

presse, installé son QG à l’Hôtel Royal Tulip de Brasilia, non loin de l’Alvorada, la résidence de Dilma Rousseff. « Un bunker. On laisse son téléphone à l’entrée, et les premiers mots de Lula auprès de ses invités sont : “Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider ?” », croit savoir une source à Brasilia. Là dé- fileraient devant l’ancien prési- dent les députés perplexes ou op-

Migrants: tensions entre la Grèce et la Macédoine

Des violences à Idomeni entre police et réfugiés virent à l’incident diplomatique

athènes - correspondance

L a situation est restée ten-

due lundi 11 avril dans le

camp d’Idomeni, à la fron-

tière gréco-macédonienne. Di- manche, des migrants ont tenté de détruire une partie du grillage qui sépare la Grèce de la Macé-

doine et ont jeté des pierres et di- vers projectiles sur des policiers macédoniens, qui ont répliqué par des tirs de gaz lacrymogène et de grenades assourdissantes. Se- lon l’ONG Médecins sans frontiè- res (MSF) présente dans le camp, plus de 300 personnes ont été se- courues pour des problèmes res- piratoires et une trentaine d’autres pour des blessures cau- sées par des balles en caoutchouc. Ces scènes de violence en rase campagne ont vite fait le tour des réseaux sociaux, soulevant une vague d’indignation générale. Dans la journée de lundi, l’événe- ment a dégénéré en crise diploma- tique entre la Grèce et son voisin.

Le premier ministre Alexis Tsipras

a dénoncé des actions «honteu-

ses», estimant que «viser à coups de lacrymogène des personnes non armées ne constituant pas une me- nace était indigne d’un Etat sou- haitant appartenir à l’Europe ».

Activistes européens

De son côté, la Macédoine a repro-

ché à la police grecque sa passivité face à la tentative des migrants de forcer la frontière. Des vidéos montrant des policiers macédo- niens intervenant du côté grec de la barrière ont aussi provoqué une vive polémique en Grèce. Le gouvernement grec affirme tou- tefois que la frontière se trouvant

à plus de deux mètres des barbe-

lés, les forces macédoniennes n’ont à aucun moment violé le territoire grec. La question reste d’autant plus sensible qu’Athènes et Skopje sont engagés dans un conflit larvé de- puis 1991 autour de l’appellation

de Macédoine. Pour les Grecs, la Macédoine est une région de Grèce, et aucun autre pays ne peut s’approprier ce nom. Ils ne recon- naissent leur voisin que sous l’ap- pellation ARYM, pour Ancienne République yougoslave de Macé- doine. Les relations entre les deux pays se sont de nouveau enveni- mées depuis février, lorsque la Macédoine a unilatéralement dé- cidé de fermer sa frontière, blo- quant plus de 52 000 migrants sur le sol grec, dont plus de 12 000 à Idomeni. Alors que, ces derniers mois, les efforts combinés des bénévoles, de la police d’Idomeni et des asso- ciations humanitaires avaient per- mis de limiter les affrontements dans le camp, l’arrivée depuis plu- sieurs semaines de centaines d’ac- tivistes européens opposés à la notion de frontière a changé la donne. Pour la deuxième fois en moins d’un mois, des tracts inci- tant les migrants à forcer la fron- tière ont été distribués. La pre-

mière fois, c’était le 15 mars, lors-

que des centaines de migrants étaient parvenus à entrer en Ma- cédoine en franchissant une ri- vière en crue, avant d’être rame- nés manu militari à Idomeni par la police macédonienne. Trois per- sonnes avaient péri noyées. « L’irresponsabilité de ceux qui instrumentalisent la détresse des réfugiés à des fins politiques est coupable et nous cherchons les res- ponsables», affirme une source policière. Mais les autorités grec- ques ne contrôlent désormais plus le camp. Le gouvernement an- nonce depuis longtemps son éva- cuation en privilégiant les départs volontaires vers d’autres camps du

nord du pays. Mais la grande majo- rité des réfugiés refuse de partir et veut croire ces donneurs de faux espoirs qui leur promettent qu’en forçant les barrières, ils réussiront à convaincre l’Europe d’ouvrir de nouveau ses frontières. p

adéa guillot

portunistes auxquels seraient of- ferts ici un poste au sein du futur gouvernement, là une promesse d’amendement favorable à leur circonscription… « On entre dans le dur. Ça devient très cru », affirme cette même source. Charmeur, habile tacticien, Lula profite, notamment, de l’appel d’air laissé par le Parti du mouve- ment démocratique brésilien. Sentant le vent tourner, la forma- tion centriste a décidé fin mars d’abandonner le PT, son ancien allié. Les postes qu’il occupait hier sont à pourvoir. Le pouvoir de persuasion de l’ancien ouvrier métallurgiste semble porter des fruits, redonnant espoir aux pro- ches la présidente, que certains avaient tôt fait d’enterrer. « Ce changement de perspective, on le doit à Lula, explique-t-on dans l’entourage de la présidente. Il a des qualités personnelles que n’a pas Dilma Rousseff.» L’ancien président a d’autant plus de force qu’en dépit des soup-

çons de corruption et malgré l’af- faire « Lava Jato », cette enquête sur le scandale des appels d’offres truqués du groupe pétrolier Pe- trobras qui entache son parti, il reste un homme populaire. Selon un sondage de l’institut Data- folha, réalisé les 7 et 8 avril, Lula obtiendrait entre 21 % et 22 % des scrutins, devant ou juste derrière la candidate écologiste Marina Silva (entre 19 % et 23 %), lors de la présidentielle de 2018. « Lula représente plus que le PT. Les Brésiliens votent pour une per- sonne, et Lula incarne encore une présidence marquée par la crois- sance économique et le progrès so- cial », observe Cristiano Noronha, vice-président du cabinet d’analy- ses politiques Arko Advice. L’ex- président profite aussi d’un pay- sage politique où, hormis M me Silva, aucun protagoniste n’échappe vraiment au discrédit lié à la multiplication des affaires. Fin négociateur politique à Brasilia, Lula cherche aussi à char-

Le pouvoir de persuasion de Lula semble porter ses fruits, redonnant espoir aux proches de la présidente

mer l’homme de la rue ; dans le Nordeste, à Fortaleza, où il s’est rendu en début de mois, comme à Rio de Janeiro, lundi, où l’ancien président s’est mêlé aux artistes et intellectuels qui, tels le chan- teur Chico Buarque, le soutien- nent solidement. Le septuagénaire se démène pour sauver sa protégée et blan- chir son image et celle du parti. Il accuse des médias d’être aux or- dres d’une élite déterminée à dé- molir le défenseur des plus dé- munis. Il dénonce une justice qui,

dans l’enquête « Lava Jato », omet ses ennemis politiques au moins aussi corrompus. Il dénonce, en- fin, un « coup d’Etat » contre la démocratie, mené par le biais d’un impeachment fondé sur un prétexte. « Dilma Rousseff n’a peut-être pas commis de crime. Mais les dé- putés ne la jugeront pas d’un point de vue juridique, mais politi- que », admet Ricardo Barros, dé- puté du Parti progressiste, qui re- fuse de donner son avis avant que ne se prononce sa formation, alliée jusqu’ici au gouvernement. « Lula est venu au secours de Dilma. Cela a un côté positif, mais aussi un aspect négatif : cela mon- tre que la présidente est incapable et peut inciter les députés à vou- loir l’éloigner », pense Antonio Imbassahy, député de l’opposi- tion du Parti de la social-démo- cratie brésilienne. L’avenir à court terme de la présidente se jouera dimanche. p

claire gatinois

la social-démo- cratie brésilienne. L’avenir à court terme de la présidente se jouera dimanche. p claire
la social-démo- cratie brésilienne. L’avenir à court terme de la présidente se jouera dimanche. p claire
la social-démo- cratie brésilienne. L’avenir à court terme de la présidente se jouera dimanche. p claire
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MERCREDI 13 AVRIL 2016

Batailles et polémiques autour des nouveaux OGM

La France doit prendre position sur la réglementation des nouvelles techniques d’ingénierie génétique

Q ue sont les « nou- veaux OGM » ? Doit-on les régle- menter ? Le peut-on

seulement ? Présen- tent-ils des risques spécifiques ? Et, si oui, comment les évaluer ? Ces questions comptent actuelle- ment parmi les plus brûlantes sur l’utilisation des biotechnologies dans l’agriculture, et pourraient bien faire exploser le Haut Con- seil des biotechnologies (HCB). Après avoir émis, en début d’an- née, un avis controversé sur ces «nouveaux OGM» – jugé par ses détracteurs trop favorable aux in- térêts industriels –, l’institution chargée d’éclairer la décision pu- blique sur l’ingénierie génétique est plongée dans la crise. Lundi 11 avril, l’un des vice-prési- dents du comité économique, éthique et social (CEES) du HCB, Patrick de Kochko, par ailleurs coordinateur du réseau Semences paysannes, a ainsi annoncé sa démission – nouvel épisode d’un psychodrame qui dure depuis le début d’année. Une semaine plus tôt, l’institution devait ajourner son assemblée générale après que huit organisations de la société civile (Les Amis de la Terre, Semen- ces paysannes, France Nature En- vironnement, Confédération pay- sanne, etc.) eurent appelé à mani- fester devant l’école Agro- Paris Tech, où la réunion devait se tenir. Ces mêmes ONG siégeaient encore, quelques semaines aupa- ravant, au sein du CEES de l’institu- tion, avant qu’elles ne suspendent avec fracas, fin février, leur partici- pation à ses travaux… Au cœur de la discorde, un indé- mêlable imbroglio sur la nature d’un texte, rendu le 4 février par le comité scientifique (CS) de l’insti- tution, sur ces fameux « nou- veaux OGM ». Ceux-ci ouvrent des perspectives inédites d’amé- lioration des cultures. Ils sont ob- tenus grâce à de nouvelles techni- ques (dites « new plant breeding

Ces « nouveaux OGM » échapperaient aux procédures d’évaluation des risques, de suivi, d’étiquetage…

d’évaluation des risques, de suivi, d’étiquetage… techniques », ou NPBT) qui per- mettent de modifier le

techniques », ou NPBT) qui per- mettent de modifier le génome d’une plante sans recourir à l’in- troduction d’un gène extérieur. Ils échappent ainsi au statut juri- dique des OGM.

Au cœur de la polémique

Pour l’heure, explique Guy Kastler, de la Confédération paysanne, la Commission européenne a de- mandé aux Etats membres «d’ap- pliquer jusqu’à nouvel ordre la régle- mentation OGM à toutes les plantes issues des NPBT ». « Aujourd’hui, poursuit M. Kastler, les directives [liées aux OGM] s’appliquent donc toujours, malgré le lobbying forcené de l’industrie qui souhaite qu’elles ne s’appliquent plus ». Si tel était le cas, ces «nouveaux OGM» échap- peraient aux procédures d’évalua- tion des risques, d’autorisation, d’étiquetage, de suivi… ainsi qu’à la mauvaise image dont pâtissent les OGM en Europe. Pour l’heure, Bruxelles n’a pas encore pris de décision, mais cel- le-ci ne saurait trop tarder. Elle sera fondée sur la position des Etats membres. Et celle de la France

s’appuiera sur l’avis du HCB… avis dont l’élaboration et le statut sont au cœur de la polémique. « Ce texte a d’abord été présenté le 16 décembre [2015], en réunion du comité scientifique, comme une simple note de synthèse, mais il s’est avéré ensuite qu’il aurait le sta- tut d’avis officiel, transmis au gou- vernement », raconte Yves Ber- theau, chercheur (INRA) au Mu- séum national d’histoire natu- relle, alors membre du comité. Or M. Bertheau juge le texte de piètre qualité scientifique et de parti pris. En particulier les effets des mo- difications non intentionnelles du génome des plantes (dits «effets hors cible ») y sont, selon lui, insuf- fisamment abordés. En outre, le texte rendu estime qu’une part importante de ces « nouveaux OGM » ne serait pas distinguable des variétés conventionnelles, de- vrait être considérée comme telles et être du coup « exemptée d’éva- luation des risques ». Ce que conteste également M. Bertheau qui demande alors la possibilité de publier un avis divergent, annexé à ce qui est devenu un avis officiel

« Je regrette que les ONG aient suspendu leur participation aux travaux du Haut Conseil des biotechnologies »

CHRISTINE NOIVILLE

président du HCB

du HCB. Cette possibilité lui est re- fusée, au motif que les divergen- ces en question n’avaient pas été discutées en séance. Le chercheur rétorque que l’or- dre du jour de celle-ci n’évoquait pas la discussion d’un avis officiel, mais d’une simple note de syn- thèse. Il dénonce un « détourne- ment de procédure » et donne alors sa démission mi-février, mettant le feu aux poudres. Une semaine plus tard, huit ONG, parmi les tren- te-trois organisations siégeant au CEES, suspendaient leur participa- tion aux travaux du HCB.

Signe d’un certain inconfort sur sa nature juridique, le texte du co- mité scientifique a ensuite cessé d’être présenté comme un « avis » par le site Web du HCB, mais comme un simple « rapport pro- visoire », rangé sous l’onglet « pu- blications ». Trop tard ? « Vous ne pouvez pas ignorer qu’entre- temps le gouvernement a pris sa décision sur la base de cette note intermédiaire tronquée », écrit Pa- trick de Kochko dans sa lettre de démission à la présidence du HCB. Répondant à deux ques- tions parlementaires au gouver- nement, Ségolène Royal, la mi- nistre de l’environnement, et Sté- phane Le Foll, le ministre de l’agriculture, ont ainsi chacun ré- pondu, courant mars, en citant les conclusions du comité scien- tifique du HCB. De son côté, Christine Noiville, la présidente du HCB, récuse toute forme de censure et précise qu’une nouvelle étape du travail scientifique sur le sujet est en cours. « Dans un souci d’apaise- ment, j’ai proposé à Yves Bertheau de publier finalement sa position

La population des tigres sauvages est en hausse

3890 félins vivraient dans leur habitat naturel. Un chiffre en augmentation pour la première fois depuis cent ans

C e genre de bonne nou- velle est tellement rare qu’il mérite qu’on s’y at-

tarde. Après plus d’un siècle de déclin, la population de tigres sauvages est pour la première fois en augmentation. Selon les données compilées par le Fonds mondial pour la nature (WWF) et le Global Tiger Forum, on comp- terait aujourd’hui 3 890 tigres vi- vant dans leur habitat naturel. En 2010, lors du dernier recense- ment, on dénombrait 3 200 indi- vidus. « C’est principalement en Russie, au Bhoutan, au Népal et en Inde que la population est en hausse », a précisé, lundi 11 avril dans un communiqué, Ginette Hemley, la vice-présidente du WWF. Ces chif- fres s’expliquent par la création d’aires protégées et de patrouilles antibraconnage. « Ils doivent ce- pendant être pris avec précau- tion », nuance Renaud Fulconis, directeur de l’ONG française Awely, des animaux et des hom- mes, qui lutte contre le commerce

illégal de tigres. « Ils peuvent en ef- fet être le résultat de l’amélioration des méthodes de comptage. » Stéphane Ringuet, responsable du programme Traffic au WWF, un réseau de surveillance du com- merce de la faune et de la flore sauvages, souligne la difficulté du recensement. « Le comptage se fait à l’échelle nationale. Des équi- pes sur le terrain vont voir des tigres directement et noter leurs caractéristiques, ou vont placer des caméras pièges, chercher des empreintes ou des excréments, qui vont leur permettre ensuite d’ex- traire des informations et réperto- rier les félins », explique le spécia- liste. Un travail sur plusieurs an- nées, qui dépend de la bonne vo- lonté des Etats mais qui aide aussi à définir les zones à protéger. « Cet inventaire permet de re- marquer les points de passage importants des tigres, où il est donc nécessaire de créer des aires surveillées et contrôlées », détaille M. Ringuet. En 2015, l’Inde a décidé de créer trois nouvelles

Au début du XX e siècle, 100 000 tigres vivaient à l’état sauvage dans le monde

réserves, encouragée par un rap- port faisant état de l’accroisse- ment de la population de tigres dans le pays. Dans les années 1900, 100 000 tigres vivaient dans la nature. Aujourd’hui, le félin est classé « en voie d’extinction » sur la liste rouge de l’Union interna- tionale pour la conservation de la nature. Répartis dans 13 pays (Bangladesh, Bhoutan, Birmanie, Cambodge, Chine, Inde, Indoné- sie, Laos, Malaisie, Népal, Russie, Thaïlande et Vietnam), les fauves sont principalement menacés par le braconnage et le com- merce illégal.

Depuis près d’un millénaire, le félin inspire la médecine tradi- tionnelle chinoise. « Toutes les parties du tigre sont utilisées, car on lui prête des vertus médicina- les en réalité fausses », explique Renaud Fulconis. Le « vin de ti- gre », tiré des os de l’animal, serait aphrodisiaque, les griffes et les dents soigneraient la fièvre et les insomnies, les globes oculaires et la bile combattraient l’épilepsie, le cerveau serait bon contre la fatigue et les boutons.

« Compétition »

En Chine et au Vietnam, les nou- velles élites politiques et éco- nomiques s’arrachent l’animal et

ornent leurs salons de têtes de fé-

lin. « Pour les acheteurs, c’est un

animal puissant, le consommer et

l’avoir en décoration fait état de leur propre puissance », poursuit

M. Fulconis. Pourtant, depuis

1981, la Chine a adhéré à la Convention sur le commerce in- ternational des espèces de faune et de flore sauvages menacées

d’extinction. Créée en 1975, la Cites bannit tout échange de « produits de tigres ». Autre menace, l’augmentation des activités humaines. Les zones d’habitat du fauve se sont drasti- quement réduites depuis plu- sieurs années : en cause, la défo- restation, l’exploitation minière et la création de réseaux routiers. Selon le WWF, les tigres ont vu 93 % de leur habitat naturel dispa- raître en un siècle. « La pression urbaine est très forte, assure M. Fulconis. Il y a une compétition intenable entre les humains qui viennent faire paître leurs ani- maux ou couper du bois et la pré- sence des tigres.» La réduction de la forêt a aussi fait baisser le nombre de proies des félins. Pour aller chercher de quoi se nourrir, les tigres se rap- prochent de plus en plus des villa- ges et des communautés locales. En représailles, ils sont générale- ment capturés ou tués, puis ven- dus sur le marché noir. p

aurélie sipos

LEXIQUE

puis ven- dus sur le marché noir. p aurélie sipos LEXIQUE NPBT Les nouvelles techniques d’am

NPBT

Les nouvelles techniques d’amé- lioration des plantes (new plant breeding techniques, ou NPBT) regroupent des méthodes d’in- génierie génétique distinctes de la transgenèse (l’ajout d’un gène étranger dans la plante).

MUTAGENÈSE

Elle consiste à faire muter artifi- ciellement une plante afin de sé- lectionner les variétés mutantes aux propriétés recherchées. Des techniques d’édition du génome (comme CRISPR/Cas9) permet- tent de modifier directement les gènes d’une variété. D’autres méthodes dites « épigénétiques» conduisent à augmenter ou à ré- duire le niveau d’expression d’un gène de la plante.

CISGENÈSE

Elle consiste à intégrer à une plante un gène issu d’une espèce apparentée et susceptible de se croiser naturellement avec elle.

divergente, mais il a refusé », ajoute M me Noiville. L’intéressé ré- pond qu’il n’est plus membre du comité scientifique du HCB. « De plus, ajoute-t-il, rien ne prévoit la publication d’une position diver- gente annexée à un rapport provi- soire, puisque c’est le nouveau statut de ce texte. » La polémique en cours pèse sur l’image du HCB, institution créée en 2009 qui tente de faire tra- vailler ensemble les organisa- tions de la société civile, des scien- tifiques et les représentants de l’industrie et de l’agriculture pour développer à l’intention des pou- voirs publics une expertise sur les biotechnologies. « Je regrette que les ONG aient suspendu leur parti- cipation aux travaux du HCB, car elles apportent beaucoup à la ré- flexion, dit M me Noiville. Cepen- dant, je crains que le HCB soit uti- lisé à ses dépens par certains pour faire caisse de résonance, et attirer l’attention sur une question qui plonge certaines organisations dans le désarroi. » p

angela bolis et stéphane foucart

NUCLÉAIRE

Le Luxembourg pour la fermeture de Cattenom

Le premier ministre luxem- bourgeois, Xavier Bettel, a déclaré, lundi 11 avril, que le Grand-Duché était prêt à «s’engager financièrement» pour la fermeture de la cen- trale nucléaire de Cattenom (Moselle). « Le site de Catte- nom nous fait peur», a-t-il ex- pliqué, affirmant qu’en cas de problème, cette centrale nu- cléaire – quatre réacteurs mis en service entre 1987 et 1992 – « rayerait le Grand- Duché de la carte ». – (AFP.)

ÉTATS-UNIS

L’espérance de vie varie en fonction des villes

Selon une étude publiée, lundi 11 avril, dans The Journal of the American Medical Asso- ciation, l’espérance de vie pour les Américains les plus pauvres atteint 79,5 ans à New York ou 78,3 à Miami (Floride), mais n’est que de 74,6 ans à Indianapolis (Indiana) ou 74,8 à Detroit (Michigan). Un des facteurs serait à chercher du côté des politiques sanitaires locales (ou à leur absence), telles l’interdiction de fumer ou la lutte contre l’obésité.

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La Croix-Rouge victime d’une usurpation

Pour cacher les vrais détenteurs de comptes bancaires, Mossack Fonseca utilisait le nom de l’organisation

L a Croix-Rouge est dans le monde entier un sym- bole de neutralité, d’indé- pendance et d’intégrité.

Or, l’identité du Comité interna- tional de la Croix-Rouge (CICR), fondé en 1863 à Genève et basé en Suisse, a été utilisée pour cacher de l’argent sale. C’est ce que révè- lent les « Panama papers » : des centaines d’hommes d’affaires ont abusé de la réputation de l’or- ganisation humanitaire pour res- ter au-dessus de tout soupçon.

« C’est un risque énorme pour le CICR », s’est indigné son prési- dent, Peter Maurer, en apprenant l’ampleur de l’usurpation. Le prestataire de services offs- hore Mossack Fonseca en a même fait un gros business. La firme pa- naméenne met à disposition de ses clients deux fondations : la Brotherhood Foundation et la Faith Foundation, qui peuvent être utilisées pour détenir les ac- tions de sociétés offshore. Parce qu’une telle fondation, qui n’a pas d’actionnaires, permet de mas- quer qui se cache derrière un compte bancaire.

« Comme ça, c’est plus simple »

Ce service a eu un franc succès. Près de 500 sociétés utilisent l’une de ces fondations. Mossack Fonseca a même préparé un certi- ficat « généralement utilisé dans ces cas-là », explique une em- ployée dans un e-mail de 2008. Elle précise que le document dési- gne « l’organisation humanitaire nommée The International Red Cross » comme bénéficiaire de la Faith Foundation. Un document du 10 mars 2011 contient même la véritable adresse du CICR : « 19, avenue de la Paix, CH — 1202 Ge- neva, Switzerland ». Un autre courriel de la firme livre benoîtement la raison du mon- tage : « Comme les banques et les instituts financiers sont aujourd’hui tenus d’obtenir des in- formations sur les bénéficiaires éco- nomiques finaux, il est devenu diffi- cile pour nous de ne pas divulguer l’identité de ceux de la Faith Foun- dation. C’est pourquoi nous avons mis en place cette structure dési- gnant l’International Red Cross. Comme ça, c’est plus simple.» C’est effectivement plus simple. Et Mossack Fonseca indique qu’il n’avait pas l’obligation d’informer la Croix-Rouge du rôle qu’elle

Le montage a notamment servi à détourner des dizaines de millions de dollars de fonds publics en Argentine

de millions de dollars de fonds publics en Argentine Des membres de la Croix-Rouge d ébarquent

Des membres de la Croix-Rouge débarquent de l’aide médicale d’un avion à Sanaa, au Yémen. KHALED ABDULLAH ALI AL MAHDI / REUTERS

point commun: elles sont contrô- lées par deux sociétés-écrans, Al- dyne Limited et Garins Limited, enregistrées par la firme pana- méenne aux Seychelles. Sur le pa- pier, ces sociétés appartiennent à la Faith Foundation, et donc à la Croix-Rouge. Dans une déposi- tion devant la justice américaine, une employée de Mossack Fon- seca affirme que ces deux sociétés « n’appartiennent en fait à per- sonne». C’est formellement exact, car les fondations à Panama n’ont pas besoin d’un propriétaire, juste de bénéficiaires.

Le CICR tombe des nues

Le stratagème a aussi rendu ser- vice à l’actuel président des Emi- rats arabes unis. En 2005, Cheikh Khalifa bin Zayed Nahyan voulait acquérir des maisons dans les quartiers les plus huppés de Lon- dres. La Banque d’Ecosse lui a ac- cordé un prêt sans intérêt de 291 millions de livres sterling (en- viron 360 millions d’euros). Mais c’est la société Mayfair Commer- cial Limited, enregistrée par Mos- sack Fonseca aux îles Vierges bri-

« Il n’y a pratiquement aucune marque au monde qui ait autant besoin d’être protégée »

PETER MAURER

président du CICR

tanniques et appartenant à un trust du cheikh, qui a acheté les lo- gements. Mayfair est reliée à tra- vers plusieurs sociétés offshore à la Faith Foundation. Enfin, Elena Baturine, l’épouse de l’ancien maire de Moscou et l’une des femmes les plus riches de Russie, poursuit en justice un de ses anciens associés, qui lui aurait soustrait environ 100 mil- lions d’euros, un dossier en litige devant la justice londonienne. En 2008, M me Baturine a versé plu- sieurs dizaines de millions d’euros à une société appartenant à son partenaire pour un projet

gnature du bénéficiaire apparent, c’est-à- dire du WWF, sur trois formulaires. Il a dé- cidé d’aller au plus simple, et de signer lui- même, « pour et au nom du World Wildlife Fund ». Un faux en écritures, en somme. « Nous ne savions pas que notre nom était employé par des fondations à Pa- nama et nous n’avons jamais donné notre accord », s’indigne Maria Boulos, direc- trice des opérations du WWF. L’organisa- tion craint que la nouvelle nuise à sa répu- tation et, indirectement, à la protection de l’environnement. « Nous examinons les différentes actions juridiques possibles pour éviter que de tels agissements fraudu- leux se perpétuent. » p

c. bs et c. bn

immobilier. Plus de 13 millions d’euros ont transité par les comp- tes de trois sociétés de Mossack Fonseca aux îles Vierges, gérées par le bureau d’une fiduciaire ge- nevoise. On retrouve dans les « Panama papers » 5 de ces 13 mil- lions d’euros, redirigés ailleurs, notamment vers Chypre, sous forme d’intérêts. La fiduciaire de Genève a joué un rôle central. Pour dissimuler le propriétaire des trois sociétés qu’elle gérait – et plus de 200 autres créées par ses soins –, elle a créé une fondation à Panama avec de pseudo-actionnaires, qui joue le même rôle que la Faith Founda- tion et lui est liée. L’organisation humanitaire n’a évidemment aucun contrôle sur ces sociétés. Les Conventions de Genève, dont le CICR est déposi- taire, interdisent d’ailleurs expli- citement toute réappropriation de son nom. Les Etats signataires ont le devoir de s’assurer que les Conventions sont respectées, le Panama a ratifié ces Conventions en 1956. Le CICR est évidemment tombé des nues. « Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour mettre fin à une telle usurpa- tion, promet son président, Peter Maurer. Il n’y a pratiquement aucune marque au monde qui ait autant besoin d’être protégée que celle du CICR. Si nous nous retrou- vions associés à une société offs- hore d’une faction en guerre, je n’ose imaginer à quoi nous pour- rions être mêlés.» Mossack Fonseca s’est contenté de répondre : « Vos allégations se- lon lesquelles nous fournissons des actionnaires avec des structures (…) destinées à cacher l’identité des propriétaires réels sont sans fon- dement.» p

catherine boss et christian brönnimann « le matin dimanche » (suisse) (adaptation « le monde »)

Ce qu’il faut savoir

Coordonnées par le Consor- tium international des journalistes d’investiga- tion (ICIJ), Le Monde et 108 autres rédactions dans 76 pays ont eu accès à une masse d’informations inédi- tes qui mettent en lumière le monde opaque de la finance offshore et des paradis fis- caux.

Les 11,5 millions de fichiers proviennent des archives du cabinet panaméen Mossack Fonseca, spécialiste de la do- miciliation de sociétés off- shore, entre 1977 et 2015. Il s’agit de la plus grosse fuite d’informations jamais exploitée par des médias.

Les «Panama papers» révè- lent qu’outre des milliers d’anonymes, de nombreux chefs d’Etat, des milliardai- res, des grands noms du sport, des célébrités ou des personnalités sous le coup de sanctions internationales ont recouru à des montages offshore pour dissimuler leurs actifs.

jouait malgré elle. «Selon la législa- tion de Panama, les bénéficiaires d’une fondation peuvent être utili- sés sans le savoir, indique un em- ployé dans une note interne. Cela signifie que la Croix-Rouge interna- tionale n’a pas conscience de cet ar- rangement.» Les «Panama pa- pers » prouvent que ce système a été utilisé à plusieurs reprises pour cacher des avoirs recherchés, ou de l’argent soupçonné d’être le pro- duit d’activités criminelles. Le montage a notamment servi à détourner des dizaines de mil- lions de dollars de fonds publics en Argentine. En 2013, des journa- listes locaux mettent au jour un réseau de corruption autour de l’ancien président Nestor Kirch- ner et de Cristina Fernandez de Kirchner, qui a succédé à son mari en 2007 et quitté ses fonctions en 2015. Le couple présidentiel aurait notamment blanchi 65 millions de dollars (57 millions d’euros) au Nevada en utilisant un grand nombre de sociétés de Mos- sack Fonseca, selon le procureur argentin en charge du dossier. Ces sociétés offshore ont un

L’identité du WWF a aussi été détournée

la forte renommée du wwf, le World Wildlife Fund, l’organisation qui lutte pour la protection de la nature, est elle aussi uti- lisée pour dissimuler les petits secrets offs- hore. « Nous employons généralement le World Wildlife Fund comme bénéficiaire. (…) Mais vous pouvez utiliser quelqu’un d’autre », propose aimablement le cabinet Mossack Fonseca à un client. Cet aveu de la société panaméenne se trouve dans un mémorandum décrivant le fonctionnement de la Charitable and Goodwill Foundation, une autre fondation contrôlée par Mossack Fonseca. Comme la Croix-Rouge, le WWF, évidemment, n’est au courant de rien. Les montages sont en tout point similaires.

Sauf que, parfois, le système se grippe de façon imprévue. En 2013, par exemple, un client français veut dissoudre sa société en- registrée sur les îles Vierges britanniques.

Un faux en écritures, en somme

Cela fait déjà presque dix ans qu’il l’utilise pour gérer un compte en banque, sur le- quel se trouvent environ 3 millions d’euros, chez HSBC à Genève. Le respect de l’anonymat semble sa priorité absolue. Non seulement le Français inscrit le World Wildlife Fund comme bénéficiaire de sa so- ciété, mais il signe aussi un e-mail destiné à HSBC et au cabinet Mossack Fonseca avec le pseudonyme « L’Oiseau ». Mais, pour liquider sa société, il a eu besoin de la si-

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Comment la DGSE a surveillé Thierry Solère

Le téléphone et les mails du candidat contre Claude Guéant lors des législatives de 2012 ont été espionnés

T hierry Solère était dans

une situation pour le

moins difficile en 2012.

Premier adjoint à Boulo-

gne-Billancourt, dans les Hauts- de-Seine, il avait été démis de son mandat à cause d’un vif désaccord avec le député et maire Pierre- Christophe Baguet. Lorsque celui-ci décide de ne pas se repré- senter aux élections législatives, Thierry Solère tente sa chance. Contre Claude Guéant, à la fois ancien ministre de l’intérieur, sou- tenu par l’ancien maire et investi par l’UMP. Thierry Solère est alors exclu de l’UMP mais bat de justesse l’ex-mi- nistre en juin 2012. Défait, Claude Guéant dénonce «les mensonges» de son rival et « les procédés peu ré- publicains». Or, Le Monde a pu éta- blir que des moyens de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE, le renseignement exté- rieur) ont été utilisés, hors de tout contrôle, pour surveiller M.Solère, candidat dissident. Depuis, député de la 9 e circons- cription des Hauts-de-Seine et vi- ce-président du conseil régional d’Ile-de-France, Thierry Solère est devenu, à droite, un personnage incontournable, chargé d’organi- ser la primaire des Républicains pour désigner le candidat à l’élec- tion présidentielle de 2017. Et il juge à son tour cette surveillance clandestine, avec les moyens de l’Etat, peu républicaine.

Dérives

Ses téléphones et son adresse In- ternet ont en effet été espionnés dès son exclusion de l’UMP, le 20 mars 2012. La surveillance n’a été interrompue qu’après la dé- couverte fortuite de son existence par la direction technique de la DGSE. L’arrêt de la collecte de don- nées personnelles n’a pas mis fin pour autant à la surveillance. Un haut responsable de la DGSE a alors convoqué un lieutenant-co- lonel, chef d’un très confidentiel service de la direction des opéra- tions opérant sur le sol français. Il lui a demandé de mettre en place une « surveillance physique » du candidat. La démarche était suffi- samment inhabituelle pour que le militaire insiste pour que la de- mande soit renouvelée devant son supérieur. Le haut responsable a préféré laisser tomber. Mais la «surveillance technique» des données de Thierry Solère a laissé des traces. Des membres de la direction technique de la DGSE en ont eu connaissance. «Par pru- dence», dit l’un d’eux, les preuves des recherches informatiques ont été conservées. Depuis 2008, la di- rection technique des services tra- vaille en effet avec un outil puis- sant, qui permet à la DGSE, comme la NSA américaine, de collecter en

permet à la DGSE, comme la NSA américaine, de collecter en Thierry Sol ère, lors de

Thierry Solère, lors de la campagne des législatives en juin 2012, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). LUDOVIC/REA

masse et de stocker des données de communications. Seule maître de sa conception et de son développe- ment, la direction technique a les moyens de remonter la piste de toutes les requêtes. « On a découvert par hasard la surveillance sur Thierry Solère, ex- plique un ancien membre de la di- rection technique. Mais l’enjeu, pour nous, dépassait ce seul cas in- dividuel: il fallait protéger cet outil, en danger si l’on s’apercevait qu’il était utilisé à ces fins.» A cette épo- que, la direction technique a déjà pris conscience des dérives. Elle est en effet engagée dans un bras de fer interne sur l’usage que font quotidiennement des ordinateurs les 400 à 500 officiers de la direc- tion du renseignement qui inter- ceptent les communications de Français – ce qui leur est interdit. L’alerte a été donnée après la dé- couverte, quelques semaines plus tôt, de la surveillance d’un cadre du Commissariat à l’énergie ato- mique (CEA) – par malchance un ancien collègue du directeur tech- nique de la DGSE, Bernard Barbier. « On savait qu’ils se connaissaient. On a prévenu le patron qui a convo-

qué l’officier de la direction du ren- seignement », se souvient l’un des agents. Indignée par cet écart, la di- rection technique fait cesser l’in- terception sauvage sur le cadre du CEA. Et entreprend discrètement une recherche sur les autres sur- veillances. C’est ainsi qu’elle tombe sur Thierry Solère. Ces désaccords internes à la DGSE ont donné lieu à de vives tensions. La direction du rensei- gnement jure qu’elle a besoin de cette liberté de manœuvre. Pascal Fourré, le magistrat attaché à la DGSE, prend parti pour la direc- tion technique, et milite aussi pour que ces interceptions sur les citoyens français ne puissent plus être faites « en premier rang », c’est-à-dire sans être soumises à la Commission nationale de con- trôle des interceptions de sécurité (CNCIS). Erard Corbin de Man- goux, directeur de la DGSE, tran- che en faveur de la direction tech- nique et de M. Fourré. A la fin de l’été 2012, l’unité informatique centrale de la direction technique est équipée de filtres censés empê- cher d’inscrire des identifiants français «en premier rang».

Au sujet de Thierry Solère, peu après la fin de la surveillance de ses communications, le chef à la DGSE du service des « chambres d’hôtels » – spécialisé dans le vol d’informations étrangères sur le territoire français – est approché par un haut hiérarque de la DGSE. Qui lui demande, « pour rendre service » de « prendre en compte un opposant politique à un maire de droite dans les Hauts-de-Seine».

« Il faut un témoin »

Pour les services, « prendre en compte» signifie procéder à une surveillance physique et collecter des données personnelles par tous les moyens. Le chef des «chambres d’hôtels» a proposé d’en parler à son supérieur direct, et le haut responsable n’a pas in- sisté. On ne lui a pas dit qui il fallait espionner, mais il n’était pas diffi- cile de faire le lien avec le conflit public de M. Solère et M. Guéant à Boulogne-Billancourt. Claude Guéant, alors ministre de l’intérieur, avait annoncé le 26 dé- cembre2011 qu’il était candidat. « Ce jour-là, se souvient M. Solère, il m’a téléphoné pour qu’on se voie. Il

Thierry Solère est chargé d’organiser la primaire à droite pour Les Républicains

savait que je voulais me présenter. Le rendez-vous a eu lieu au minis- tère le 4 janvier en présence d’Hu- gues Moutouh, son conseiller police et services de renseignement. » La rencontre est tendue. «Ils m’ont fait comprendre que si je me reti- rais, je pourrais y trouver mon compte, ce qui était pour moi hors de propos. » Interrogé, Hugues Moutouh justifie sa présence par « la réputation sulfureuse de M. So- lère ». «Dans ce genre de cas, il faut un témoin, ajoute-t-il. Nous vou- lions savoir s’il voulait faire du chantage. » M. Moutouh, qui tra- vaille aujourd’hui pour le groupe Guy Dauphin Environnement, n’a pas fourni plus de précisions. Claude Guéant, de son côté, nie toute l’affaire: «Cela ne me dit stric-

tement rien, et c’est opposé à mes principes. Jamais je n’ai fait de de- mande en ce sens à qui que ce soit. J’étais ministre de l’intérieur et à ce titre je n’avais aucune autorité sur la DGSE. » L’ancien directeur de la DGSE, Erard Corbin de Mangoux, aujourd’hui conseiller maître à la Cour des comptes, a qualifié de «hautement fantaisistes» ces in- formations, avant d’ajouter : « Je n’ai jamais reçu d’ordre pour enquê- ter sur M.Thierry Solère et je n’ai ja- mais agi sous une quelconque pres- sion politique à cette période.» Enfin, M.Moutouh dément tout rôle dans cette affaire et estime que « l’utilisation des moyens de la DGSE pour aider M. Guéant contre M. Solère n’aurait pas été accepta- ble ». Il ajoute cependant, « sur le terrain des principes, gardons à l’es- prit que l’Etat doit se prémunir con- tre les atteintes à sa sûreté et proté- ger son plus haut représentant, le président de la République. Or M. Solère était alors très proche de l’un des fils de Nicolas Sarkozy, il n’est pas anormal de veiller à ce que les entourages du pouvoir soient hors de tout soupçon ». p

jacques follorou

«Ce n’est pas pour protéger l’Etat qu’on a pu m’espionner »

Elu député des Hauts-de-Seine en 2012, Thierry Solère estime que, si la DGSE l’a surveillé, c’était pour lui « faire du tort »

ENTRETIEN

Etes-vous surpris que l’appareil d’Etat ait pu être utilisé pour tenter de vous faire chuter lors des législatives en 2012 ? Si cela se confirme, je suis non seulement très surpris mais sur- tout consterné. C’est très grave. Je n’étais qu’un petit conseiller gé- néral et municipal, inconnu du grand public.

A aucun moment, vous n’avez eu de signaux sur la possible mise en œuvre de pratiques déloyales contre vous ? Je savais que le député sortant et maire de Boulogne-Billancourt

était prêt à tout pour me faire per- dre mais c’était, pour moi, un combat politique. Dès jan- vier 2012, mon oncle [l’amiral Jean-Luc Delaunay, ancien chef d’état-major particulier du prési- dent de la République et ex-chef d’état-major de la marine] m’avait prévenu qu’il y avait des risques en me présentant contre Claude Guéant. Il fallait que je sois, di- sait-il, irréprochable, sur tous les terrains, personnel, financier, pa- trimonial, car ils saisiraient la moindre faille. Charles Pasqua m’avait aussi mis en garde disant que Guéant cherchait une immu- nité parlementaire, ce qui était un puissant moteur. Mais j’ai pris tout ça un peu à la légère.

L’ex-conseiller de M. Guéant, Hugues Moutouh, estime que l’Etat doit en permanence se prémunir contre des tentatives d’ingérence. Votre proximité avec Jean Sarkozy ou votre en- tourage pouvait-elle constituer un danger pour l’Etat ? Si j’étais si proche de Jean Sarkozy, son père n’aurait pas en- voyé Claude Guéant contre moi à Boulogne-Billancourt. Je posais un problème à Guéant, pas à Sarkozy et encore moins aux intérêts de l’Etat. Si cette allusion concerne les activités professionnelles de ma sœur qui a occupé des fonctions au sein du cabinet de Bruno Le Maire avant de rejoindre le Quai d’Orsay, elle n’a rencontré les gens de la Di-

rection générale de la sécurité ex- térieure [DGSE] qu’après les législa- tives de juin 2012, pour des entre- tiens de routine que doit passer tout diplomate qui part à l’étran- ger. Si j’avais des casseroles, c’est à la justice de s’en occuper, pas à la DGSE. Ce n’est pas pour protéger l’Etat qu’on a pu m’espionner, c’est pour me faire du tort.

Quelles étaient les relations d’Erard Corbin de Mangoux, le directeur de la DGSE en 2012, avec MM. Guéant et Sarkozy ? Je l’ai connu au conseil général des Hauts-de-Seine. C’était l’homme de confiance de Claude Guéant et de Nicolas Sarkozy. Il doit tout à Guéant pour sa carrière.

C’est lui qui le fait nommer direc- teur général des services du con- seil général des Hauts-de-Seine. En 2007, Nicolas Sarkozy lui donne le choix de rester au département ou de venir s’occuper des affaires préfectorales, puis intérieures, à l’Elysée, ce qu’il s’est empressé d’accepter. Et, enfin, il l’a placé à la DGSE, à la surprise de tous.

Pourquoi avoir voté contre la loi sur le renseignement cen- sée encadrer l’activité des ser- vices et limiter les dérives ? Parce que je considère que si la menace terroriste est importante et qu’elle justifie que l’on donne plus de pouvoir aux services, il faut l’assortir de plus de contrôle.

La loi ne remplit pas son rôle en ce sens. Aujourd’hui, on n’a pas be- soin d’une nouvelle loi, il faut une meilleure chaîne d’efficacité anti- terroriste, sur les plans judiciaire et du renseignement.

Vous ne croyez pas au rôle joué par la délégation parlemen- taire au renseignement ? Non. L’activité de cette déléga- tion relève de l’affichage politi- que. Le pouvoir parlementaire et la démocratie doivent pleinement assumer leur fonction de contre- pouvoir, de manière responsable. Le pouvoir est aujourd’hui très concentré entre les mains du seul président de la République. p

propos recueillis par j. fo.

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

france | 9

Le FN capte l’attention d’unepartie de l’électorat gay

Selon le Cevipof, 32,45 % des couples gay mariés ont voté pour le parti lepéniste, aux régionales

E n prenant la tête du Front national, en 2011, Marine Le Pen souhaitait en finir avec les accusations d’an-

tisémitisme portées contre son parti. Mais son entreprise de « dé- diabolisation » ne s’est pas arrêtée là. La fille de Jean-Marie Le Pen tente aussi d’effacer une autre image qui colle à la peau du FN :

celle de l’homophobie. Fini le temps où son père pouvait décla- rer que l’homosexualité repré- sente «une anomalie biologique et sociale ». La présidente du parti d’extrême droite affiche une neu-

« Le FN ne fait aucune différence entre les Français »

FLORIAN PHILIPPOT

vice-président du Front national

tralité supposée sur les questions de mœurs, et met en scène les ral- liements de figures gay, comme l’ancien fondateur de Gaylib, Sé- bastien Chenu. Une stratégie sur laquelle s’est penchée la journa- liste indépendante Marie-Pierre Bourgeois, qui vient de publier un livre sur les relations entretenues par le FN avec la communauté ho- mosexuelle (Rose Marine, Edi- tions du moment, 221 p., 16,50 euros). Sur ce sujet, la ligne de conduite de M me Le Pen coïncide avec son audience croissante au sein de l’électorat gay, pourtant réputé ancré à gauche. Au premier tour des élections régionales de dé- cembre 2015, durant lequel le FN a enregistré 27,73 % des voix au ni- veau national, 32,45 % des couples gay mariés ont ainsi voté pour le parti lepéniste, selon un sondage publié en février par le Cevipof (725 couples ont été interrogés au cours de cette enquête). Dans le même temps – toujours selon la

Primaire de la droite : Sarkozy organise sa collecte de fonds

N icolas Sarkozy n’a pas encore déclaré officiellement sa candidature à la primaire de la droite pour la présiden- tielle de 2017. Le président du parti Les Républicains (LR)

a l’intention de garder la main sur l’appareil le plus longtemps

possible, avant de se lancer, « aux alentours de l’été ». Mais cela ne l’empêche pas de préparer l’échéance de la pri-

maire en coulisses. Avec un objectif principal : récolter de l’argent pour financer sa future campagne. Alors que ses rivaux se sont déjà mis en quête de fonds depuis plus de deux ans, l’ancien chef de l’Etat a également décidé de s’activer sur ce terrain. Son micro- parti, l’Association de soutien à l’action de Nicolas Sarkozy (Asans), s’est doté il y a peu d’une association de financement pour permettre de recueillir des dons par Internet. Créée en 2000, l’Asans a pour président Brice Hortefeux et pour trésorier Michel Gaudin, le directeur de cabinet de l’ex-chef de l’Etat. Elle permet à ce dernier de se constituer un trésor de guerre pour sa future campagne, en parallèle de son action à la tête du parti de droite. Et tant pis si cela casse le suspense que M. Sarkozy souhaite entretenir autour de sa can- didature.

« On n’a pas le choix. On ne peut pas attendre sans rien faire », confie M. Gaudin, en référence aux règles de financement des partis politiques, qui rendent la collecte de dons ultra-con- currentielle à droite. Car la loi est stricte : chaque per- sonne ne peut donner que 7500 euros

maximum par an. Autrement dit, un électeur de droite qui donnerait cette somme à Alain Juppé en dé- but d’année ne pourrait plus rien donner à Nicolas Sarkozy. D’où l’urgence à solliciter des dons. «Il fallait qu’on se manifeste car si- non on risquait de ne plus rien avoir», explique M. Gaudin. «Un appel aux dons a été lancé, il y a une dizaine de jours», indi- que-t-il, confirmant une information d’Europe 1. Un courriel a été envoyé à 4 000 « donateurs habituels » du président de LR, qui l’ont déjà soutenu financièrement dans le passé. Un salarié a éga- lement été recruté pour s’occuper de la collecte d’argent à plein- temps. Autre changement : le microparti de M. Sarkozy a été re- baptisé La France pour la vie, titre de son dernier livre. Signe que le président de LR veut passer à la vitesse supérieure. « Après s’être mobilisé exclusivement dans le redressement du parti, il est passé à la seconde étape, plus personnelle », explique son entourage. Ces initiatives visent autant à préparer la future campagne de M. Sarkozy qu’à rassurer ses partisans, qui pourraient douter de

sa candidature au moment où leur candidat se trouve fragilisé par des affaires judiciaires et des mauvais sondages. Ce sera « très difficile » pour l’ex-chef d’Etat défait en 2012 de se porter candidat,

a tranché François Fillon, samedi, dans un entretien au Monde.

« Quand on a coupé la tête du roi, c’est dur de la remettre sur ses

épaules », avait-il déclaré. p

alexandre lemarié

ses épaules », avait-il déclaré. p alexandre lemarié LA LOI EST STRICTE : CHAQUE PERSONNE NE

LA LOI EST STRICTE :

CHAQUE PERSONNE NE PEUT DONNER QUE 7 500 EUROS MAXIMUM PAR AN

même enquête – seuls 34,66 % des couples homosexuels mariés ont, eux, porté leurs suffrages sur une liste de gauche. L’évolution se révèle frappante en l’espace de quatre ans. Quelques semaines avant l’élection présidentielle de 2012, un précédent sondage mené pour le compte du Cevipof mon- trait que 19,5 % des personnes se déclarant comme homosexuelles ou bisexuelles comptaient voter pour Marine Le Pen, contre 49,5 % pour un candidat de gauche. Comment expliquer ce phéno- mène, alors que le Front national reste l’un des seuls partis qui por- tent dans leur programme l’abro- gation du mariage pour tous ? Plusieurs représentants de la communauté homosexuelle l’af- firment : le point de départ du succès enregistré par M me Le Pen se trouve dans son discours pro- noncé le 10 décembre 2010, à Lyon, au cours de la campagne in- terne menée pour la présidence du Front national. « J’entends de plus en plus de témoignages sur le fait que, dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni ho- mosexuel, ni juif, ni même Fran- çais ou blanc », lâche alors la dé- putée européenne, qui compare ce jour-là les prières de rue mu- sulmanes à l’Occupation. « Cette

phrase de Marine Le Pen est assez fondatrice, note Yannick Barbe, ancien directeur de la rédaction du magazine gay Têtu. Elle dit à l’électorat homosexuel : je sais que vous souffrez de discrimination. Et qui vous discrimine ? Des immi- grés et des musulmans. » Un sentiment que résume de manière plus générale Sébastien Chenu, aujourd’hui conseiller ré- gional du Nord-Pas-de-Calais-Pi- cardie : « Qui protège le mieux les faibles ? Marine Le Pen. Un gay agressé parce qu’il est gay va re- chercher un discours d’autorité. »

« Homonationalisme »

Rangée par certains sous le con- cept d’« homonationalisme », cette inclination est répandue en Europe depuis des années. Le parti populiste suisse UDC, violem- ment anti-islam, a créé une sec- tion gay ; l’allié européen de Ma- rine Le Pen, le néerlandais Geert Wilders (Parti pour la liberté), uti- lise quant à lui fréquemment la protection des droits des homo- sexuels comme un argument con- tre la religion musulmane et son intolérance supposée. Aux Pays-Bas, le populiste Pim Fortuyn avait déjà fait de son ho- mosexualité, au début des années 2000, le ferment de son opposi-

« Un gay agressé parce qu’il est gay va rechercher un discours d’autorité »

SÉBASTIEN CHENU

conseiller régional de Nord-Pas de Calais-Picardie

tion à l’immigration et à l’islam. «Il y a une grosse différence entre le FN et le populisme de Pim For- tuyn, relève toutefois le politolo- gue Eric Fassin. Des homosexuels appartiennent à la direction du parti, mais ils ne prennent pas po- sition publiquement en revendi- quant cette orientation.» De fait, la direction du parti d’ex- trême droite refuse de s’impliquer outre mesure dans ces débats, et ne veut pas nourrir un quelcon- que sentiment communautaire. « Il n’y a pas de déterminisme, les gens sont riches ou pauvres, jeunes ou vieux, le FN ne fait aucune diffé- rence entre les Français, assure ainsi le vice-président du FN, Flo- rian Philippot. Les sujets de société appartiennent à la société. Le rôle

du gouvernement, c’est de fixer des lignes rouges. Si on parle de ça pen- dant la campagne de 2017, c’est que nous avons raté les vrais sujets.» Cette neutralité apparente a guidé la stratégie de Marine Le Pen lors des manifestations con- tre le mariage pour tous, auxquel- les la présidente du FN a refusé de participer. « Marine Le Pen a eu l’intelligence du silence, elle n’est pas rentrée dans ce conflit et n’ap- paraît donc pas comme antigay », note le journaliste Frédéric Mar- tel. Sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, délibérément plus clivante sur ces questions, a, elle, repré- senté le parti à l’occasion de la Ma- nif pour tous. En déclarant, en mars, que la reconnaissance du mariage gay « ouvre la voie » à des demandes de reconnaissance de la polygamie, la députée du Vau- cluse a obligé sa tante à remettre un pied sur un terrain qu’elle ne souhaite pas fouler. Quand on demande à M. Philip- pot, bras droit de la présidente du FN, s’il estime que l’abrogation du mariage pour tous est un sujet im- portant, il répond : « La question de la culture du bonsaï compte aussi beaucoup, ce n’est pas pour autant que l’on va lancer un collec- tif sur le sujet. » p

olivier faye

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

Dans la «jungle» de Calais, surpopulation et tensions

Malgré le démantèlement de la partie sud du camp, l’objectif de réduire le nombre de réfugiés est un échec

REPORTAGE

calais (pas-de-calais) -

envoyée spéciale

D u bleu, du blanc, loin vers l’horizon. Depuis tous les promontoires de la « jungle » de Ca-

lais, le panorama est le même en regardant vers le nord : une éten- due continue de bâches bleues truffée du blanc des caravanes et des grandes tentes collectives. La «jungle» semble désormais d’un seul tenant tant les abris y sont ser- rées, imbriqués presque les uns dans les autres. Vers le sud, en re- vanche, la dune a repris ses droits autour d’une petite école, de l’église érythréenne et de la mos- quée ; seuls les « lieux de vie » sub- sistent un mois après l’évacuation. Entre le 29 février et le 16 mars, 7,5 des 18 hectares de ce camp où s’ar- rêtent les migrants sur le chemin de l’Angleterre, ont été démante- lés. Selon le bilan officiel, 328 per- sonnes ont été relogées sous les grandes tentes de la sécurité civile et 254 ont accepté de partir en cen- tre d’accueil et d’orientation (CAO), ailleurs en France ; souvent après un passage par les conteneurs du centre d’accueil provisoire (CAP) où 315 migrants de la zone sud ont aussi posé leur petit baluchon. Selon Christian Salomé, de l’Auberge des Migrants, l’équation est différente. « Un quart des éva- cués est parti vers Paris ou d’autres petits campements voisins » comme celui de Norrent-Fontes qui a grossi tout à coup de 50 nou- veaux venus, et « la moitié s’est tout simplement déplacé d’une cen- taine de mètres pour se réinstaller dans la zone nord ». Si la préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio, ré- fute ces données, elle reconnaît que le nord pourrait « avoir grossi d’un tiers ». L’objectif de « dégon- fler » le lieu et « d’offrir à chacun un logement digne », comme l’a plu- sieurs fois répété le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, n’a donc pas vraiment été atteint. Sur le terrain, la situation est pire qu’avant, même si la «jungle» pa- raît plus «contenue». Les Souda- nais ont été les premières victi- mes. La disparition de leur quar- tier les a obligés à chercher asile au nord. Hier installés par trois ou quatre dans des abris de bois, ils ont dû trouver place au milieu des Afghans ou s’entasser sous une tente. « Avant, on avait notre petit village. Désormais, on a ce dortoir», dit Lahbib, 28ans, en montrant les alignements de lits de camp.

Lahbib, 28ans, en montrant les alignements de lits de camp. Dans la « jungle » de

Dans la « jungle » de Calais, le 7 avril. SARAH ALCALAY POUR « LE MONDE »

Ahmid, jeune Syrien de 23 ans, veut quitter « ce pays qui ne veut pas de nous et où on ne se sent pas en sécurité »

Ahmid, un jeune Syrien de 23 ans, a plus de révolte au fond de lui. Cette éviction l’a conforté dans son souhait de quitter au plus vite « ce pays qui ne veut pas de nous et où on ne se sent pas en sécurité ». A la destruction de sa tente, il s’est trouvé une place dans une cabane de bois avec trois autres ex-étudiants de Damas, comme lui. « De toute façon, ce que je veux, c’est passer en Angle- terre, le reste m’importe peu », ob- serve ce jeune homme qui la veille de notre rencontre avait passé sa nuit dehors. Il est midi, fatigué, il va tuer le temps jus-

qu’au soir « avant de tenter encore une fois sa chance ». Si Fabienne Buccio compte offi- ciellement 1639 migrants dans la

« jungle », l’Auberge des migrants,

qui a mobilisé 14 personnes entre le 29 mars et le 5 avril pour un re-

censement, en dénombre, elle, 3376 hors des infrastructures gé- rées par l’Etat. Si on y ajoute les conteneurs, le foyer des femmes et les tentes de la Sécurité civile, 5000 migrants seraient encore à Calais, en dépit de toutes les éva- cuations faites par le ministère de l’intérieur depuis fin octobre. M. Cazeneuve conteste ce chiffre, mais Le Monde a pu constater sur place une concentration humaine importante, faites de publics très différents, de gens de passage, comme Ahmid, et de sédentaires pour qui la «jungle» est un bidon- ville plus qu’un camp. Shahid le Pakistanais est aussi heureux à Calais qu’Imad le Syrien

y est malheureux. Assis au milieu

de son échoppe de fortune, cet an-

cien policier de 36 ans, à qui l’Italie

a reconnu le statut de réfugié, est

venu depuis Catane, en Sicile, après quatre ans de recherche vaine d’emploi là-bas. Il tiendrait une boutique sur les Champs-Ely-

sées qu’il ne serait pas plus fier.

« Jamais d’anticipation »

Les revenus de son petit bazar de l’avenue principale lui permettent de payer les 600 euros du loyer mensuel (on ne saura pas à qui) et d’en envoyer 300 à sa famille. A Peshawar, son épouse, ses cinq en- fants et ses parents comptent sur lui. Alors Shahid et son ami se re- laient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « Ici, le produit phare, c’est la cigarette », confie-t-il et pour faire de la marge, il roule lui- même le tabac importé de Belgi- que, sans savoir pour combien de temps il est là… Le rêve du ministère de l’inté- rieur de voir disparaître cette «jungle», pour ne maintenir à Ca- lais que le parc de conteneurs, un

foyer pour femmes et un ensem- ble de tentes de la Sécurité civile – soit un total de 2 000 places orga-

nisées et contrôlées –, semble

s’éloigner. « Le démantèlement de la zone nord n’est pas à l’ordre du jour dans les deux mois à venir», ré- pètent à l’unisson les organisa- tions humanitaires. «Comme ici les pouvoirs publics sont toujours en réaction et jamais en anticipa- tion, ils attendent de voir combien de nouveaux venus vont arriver avec le retour des beaux jours et la fermeture de la route des Balkans. Par ailleurs, je pense qu’ils atten- dent aussi de savoir s’il y aura un “Brexit” [une sortie du Royaume- Uni de l’Union européenne] ou non… », observe un associatif. En attendant, Fabienne Buccio a de- mandé aux acteurs de terrain de lui proposer des aménagements

Les associations sont frileuses après la destruction d’abris qu’ils avaient passé l’été à isoler

LE CHIFFRE

qu’ils avaient passé l’été à isoler LE CHIFFRE 20 migrants retrouvés dans des camions Lundi 11

20

migrants retrouvés dans des camions Lundi 11 avril au matin, à Saint- Omer et Calais (Pas-de-Calais), 20 migrants érythréens et afghans, dont sept mineurs, ont été retrouvés sains et saufs dans trois camions différents. Le premier groupe d’entre eux était dans un camion frigorifique et l’un des migrants a dû être hospitalisé. Samedi, treize Iraniens, dont trois mineurs, avaient également été retrouvés sains et saufs dans un autre camion frigorifique, cette fois sur une aire d’auto- route de l’A26, dans l’Aisne. Vendredi ce sont deux autres mi- grants cachés dans un camion, une Afghane de 38 ans et son fils de 22 ans, qui avaient été secou- rus par des gendarmes à Croix- en-Ternois (Pas-de-Calais). Ces données montrent combien échouent mais la comptabilité des passages, elle, n’existe pas.

de la zone nord. Pour rendre le lieu plus vivable. Certaines organisa- tions s’agacent un peu à l’idée que demain peut-être on évacuera… Même si c’est de moins en moins à l’ordre du jour, les associations sont plus frileuses après avoir vu la destruction d’abris qu’ils avaient passé l’été à isoler et à protéger des intempéries dans la zone sud. Le démantèlement de la moitié du camp en mars a envoyé vers Paris de nombreux migrants… et leurs passeurs. Selon une source policière, des départs pour les îles Britanniques se font désormais de l’Ile-de-France, ce à quoi le mi- nistère de l’intérieur n’était pas habitué ; et quelques autres cam- pements s’installent en chapelet sur la côte nordique descendant jusqu’à Cherbourg. La ville, dont l’ancien maire n’est autre que Ber- nard Cazeneuve, est même deve- nue un lieu de passage vers la Grande-Bretagne, avec 400 tenta- tives répertoriées sur les deux premiers mois de l’année. Calais ou la côte, il faut choisir… p

maryline baumard

En attendant l’aller simple pour Londres, «on revit» à Grande-Synthe

L’Etat va prendre en charge les coûts de fonctionnement de ce camp humanitaire, qui compte aujourd’hui quelque 1 300 migrants

REPORTAGE

grande-synthe (nord) -

envoyée spéciale

Q uand Hiwa sort son vio- lon, Bawir ne résiste pas à fredonner des chants kur-

des. «Depuis que Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] a pris mon village, que la destruction de notre maison nous a poussés sur les routes, on n’a pas souvent eu l’occasion de chan- ter», s’excuse ce Kurde irakien ori- ginaire de Mossoul, devant son chalet de bois, au milieu du camp de la Linière à Grande-Synthe. Bawir (37ans), son épouse Bohar (33ans), et leurs trois enfants souf- flent depuis qu’ils ont rejoint ce lieu il y a un mois. «On ne pouvait plus rester avec les enfants sous la tente dans le froid, l’humidité. Ils étaient toujours malades. Ici, on re- vit », lance comme un cri du cœur ce père de famille, en se souvenant de la « jungle » sauvage dans la- quelle il a campé quatre mois du- rant avant que n’ouvre ce camp hu-

manitaire. D’un geste, son épouse montre l’intérieur de son abri. Dans la petite salle commune, des étagères accueillent sa casserole, sa poêle et ses quelques pièces de vaisselle. Dans une seconde pièce chauffée sont installés les matelas. La maisonnette, posée sur un sol empierré, s’inscrit dans un petit ensemble disposé en quartier, qui lui-même entre dans cette petite « ville tout en bois ». Quand le so- leil du nord le permet, ils aiment tuer le temps dehors avec les voi- sins. Haiwa, qui enseignait le vio- lon à Souleimaniyé, en Irak, vit juste derrière. Lui aussi a connu le campement « indigne » du Basroch et loue Médecins sans frontières (MSF), l’ONG bâtisseur du camp.

« Urgence humanitaire »

Depuis 2006, la commune de Grande-Synthe, dans la banlieue de Dunkerque, est une halte sur la route de l’Angleterre. Au fil des ans, les quelques dizaines de migrants sont devenues des centaines et

même 2 500 en octobre 2015. Le maire EELV, Damien Carême, qui avait lancé un projet de maison des migrants et de tentes chauf- fées, a appelé au secours. Le minis- tère de l’intérieur a fait la sourde oreille, laissant traîner le dossier, avant que MSF ne réponde à «cette urgence humanitaire en construi- sant un camp aux normes interna- tionales», rappelle Hortense Deva- lière, la coordinatrice. Les «French doctors» ont mobilisé 2,6 millions d’euros et ouvert, le 7 mars, ce camp qui compte 1276 migrants

« On ne pouvait plus rester avec les enfants sous la tente, dans le froid. Ils étaient toujours malades»

BAWIR

réfugié irakien de 37 ans

aujourd’hui. Les autorités françai- ses, elles, n’en voulaient pas. Le 7 mars, le préfet du Nord a même tenté de bloquer le démé- nagement. La sécurité offerte aux migrants dans le nouvel espace n’était pas suffisante à ses yeux. Quelques jours plus tard, Bernard Cazeneuve, le ministre de l’inté- rieur, a fait publiquement savoir que l’Etat ne jugeait pas cette créa- tion nécessaire. Mais depuis, le ton a changé. Le maire, qui a été reçu le 31 mars par le ministre, a obtenu une prise en charge des coûts de fonctionne- ment du lieu par l’Etat, 3 à 4 mil- lions annuels. Un soutien sur le- quel la Place Beauvau n’a pas com- muniqué, mais qui a rassuré cette commune où 33 % des habitants vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Depuis un mois, les médecins, installés dans un bâtiment en dur, se réjouissent. L’état de santé des populations s’est amélioré et ils soignent désormais des ge- noux écorchés et des chutes de

vélo. Preuves que la vie s’est réins- tallée entre les cours. En atten- dant une scolarisation «dans des locaux de l’école de la Républi- que », selon le vœu de M. Caze- neuve, la petite école du camp tourne à plein régime.

Métamorphose des enfants

Jinny Perry, une enseignante bri- tannique qui tentait de maintenir vaille que vaille des apprentissages dans l’ancienne « jungle », se féli- cite de la métamorphose des en- fants. «D’abord, ils sont beaucoup plus nombreux», observe la jeune femme de l’association Edlumino, qui en a vu passer une soixantaine la semaine dernière. «Et puis ils ont retrouvé le sourire et l’envie d’ap- prendre», ajoute-t-elle. Dans son école, on travaille le français, les sciences, les mathématiques, mais aussi l’anglais. « Parce qu’on va en Angleterre», rappelle Mohamad (9 ans), l’aîné de Bawir et Bohar. Une vraie préoccupation que de franchir la Manche ! Dans le camp, de nombreuses familles attendent

aujourd’hui « un geste des pas- seurs ». Si ces derniers exigent en- tre 8 000 et 12 000 euros par per- sonne, ils «envoient aussi beau- coup de familles gratuitement »,

rappellent plusieurs migrants. Alors, en attendant son tour, Bawir invente des stratégies qui font rire ses voisins. « Un matin, on a tenté de monter dans le ferry comme une famille française », sourit le père de famille étonné de sa propre audace. Ce mécanicien de Mossoul

a vendu l’or de la famille et tous ses biens pour financer les 30 000 euros du voyage familial entre son Kurdistan et Calais. Aujourd’hui, lui et ses enfants survivent grâce aux distributions de nourriture et de vêtements.

Utopia 56, qui gère le camp, veille à ce que rien ne manque et super- vise les dizaines de bénévoles qui arrivent chaque jour prêter main- forte. En fait, dans le camp de la Linière, il ne manque qu’une chose

à Bawir et aux autres: un aller sim- ple pour Londres. p

m. b.

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

france | 11

0123 MERCREDI 13 AVRIL 2016 france | 11 Le cardinal Philippe Barbarin, à Lyon, le 3

Le cardinal Philippe Barbarin, à Lyon, le 3 avril. LAURENT CIPRIANI/AP

L’Eglise de France veut mieux prévenir les dérives pédophiles

La prise en compte des victimes doit être améliorée

A gir pour ne plus laisser le champ libre à la criti- que et au soupçon. Après des semaines de

tourmente déclenchée par une af- faire de prêtre pédophile dans le diocèse de Lyon, les représen- tants de l’épiscopat français ont décidé de prendre l’initiative. Le conseil permanent de la Confé- rence des évêques de France (CEF), réuni depuis lundi 11 avril, devait annoncer, mardi, un en- semble de mesures destinées à prévenir les dérives pédophiles dans l’Eglise, à améliorer la prise en compte des victimes par l’Eglise catholique et à clarifier la conduite à tenir dans les cas de faits anciens dénoncés des an- nées après avoir été commis.

Après la mise au jour des agres- sions sexuelles perpétrées par le Père Bernard P. sur de jeunes scouts dont il avait la charge entre 1971 et 1991, à Sainte-Foy-lès-Lyon, après les questions soulevées par la façon dont le diocèse de Lyon a géré son cas depuis lors, l’épisco- pat a mis longtemps à compren- dre qu’il ne pouvait se contenter de mettre en avant sa prise de conscience du problème de la pé- dophilie depuis quinze ans. Celle-ci avait fait suite à la con- damnation de l’évêque de Bayeux, Pierre Pican, en 2001, à trois mois d’emprisonnement avec sursis pour non-dénonciation de faits de pédophilie commis par un prê- tre de son diocèse, René Bissey, lui-même condamné à dix-huit ans de réclusion en 2000.

« Il y a eu un énorme travail fait depuis quinze ans, a répété Stanis- las Lalanne, évêque de Pontoise, à Lourdes, lors de l’assemblée plé- nière du mois de mars. L’année 2000 a été un tournant décisif. Il y a eu une prise de conscience des évêques sur ces crimes. » En no- vembre 2000, dans une déclara- tion solennelle, l’épiscopat avait affirmé qu’un évêque « ne peut ni ne veut rester passif, encore moins couvrir des actes délictueux » et que « les prêtres qui se sont rendus coupables d’actes à caractère pé- dophile doivent répondre de ces actes devant la justice ».

Préparer des décisions

Puis la CEF avait rédigé, en 2002, un guide intitulé Lutter contre la pédophilie, réédité en 2010. Ce texte rappelle que la loi oblige à informer la justice « chaque fois que quelqu’un a connaissance de faits précis concernant des abus sexuels sur mineurs». «Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire lorsqu’il n’y a que des soup- çons », ajoute le guide. Au cours des dernières semai- nes, l’épiscopat catholique a d’abord semblé considérer que ce travail était suffisant. Mais à l’évi- dence, ce raisonnement n’était plus tenable. «L’idée, aujourd’hui, c’est de dire : malgré nos efforts de- puis quinze ans, qu’est-ce qui ne va pas aujourd’hui?», souligne une source à la CEF. Il y a un mois, l’as- semblée plénière des évêques, à l’occasion de laquelle le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de

Une cellule d’écoute et des experts

Le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, réunira les prêtres de son diocèse lundi 25 avril. A cette occasion, il leur an- noncera la mise en place d’une cellule d’écoute des victimes d’at- teintes sexuelles à caractère pédophile au sein de l’Eglise catholi- que et la création d’un collège d’experts chargé de le conseiller. Le parquet de Lyon a ouvert une enquête préliminaire pour des faits de non-dénonciation d’agressions sexuelles, après que plusieurs victimes du père Bernard P., ancien aumônier des scouts de Sainte-Foy-lès-Lyon, ont déposé plainte contre plusieurs responsables du diocèse, dont le cardinal Barbarin.

L’épiscopat a compris qu’il ne pouvait se contenter de mettre en avant sa prise de conscience du problème

Lyon, a tenu une conférence de presse sur sa gestion de l’affaire du Père Bernard P., a donné man- dat au conseil permanent de la CEF de préparer des décisions.

Après cette assemblée de Lour- des, Georges Pontier, le président de la CEF, et les autres membres de l’exécutif de cette instance, ont, comme chaque année, rencontré le pape François, le 7 avril. Mardi, dans une tribune au Monde, l’ar- chevêque de Marseille reconnaît « la possibilité que nous n’ayons pas géré toujours les situations de la meilleure manière » (lire page 20). Sur les «faits anciens dénon- cés récemment, ajoute-t-il, il nous appartient d’entendre les victimes avec respect, de saisir la justice ». Comment ? C’est l’objet de la réu- nion au sommet de l’instance de coordination des évêques. p

cécile chambraud

Impôt sur le revenu:

vers la généralisation de la déclaration en ligne

Dès cette année, les foyers les plus aisés sont fortement invités à télédéclarer leurs revenus

D epuis le 7 avril, les contri- buables ont commencé à recevoir leur déclaration

d’impôt sur les revenus de 2015 à acquitter en 2016. Pour ceux qui feront leur déclaration sur papier, ils ont jusqu’au 18 mai à minuit pour la renvoyer à l’administra- tion fiscale. Ceux qui souscriront en ligne auront, selon les zones de résidence, jusqu’au 24 mai pour les départements de 1 à 19, jus- qu’au 31 mai pour les départe- ments de 20 à 49 et jusqu’au 7 juin pour les autres. Cette année marque la première

étape vers la généralisation de la déclaration en ligne et du paie- ment dématérialisé, qui va s’étaler sur quatre ans, jusqu’en 2019, pour les contribuables dont la résidence principale est équipée d’un accès à Internet. Une étape jugée indis- pensable dans la perspective du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu, qui entrera en vigueur le 1 er janvier2018.

3,3 millions de paiements

En 2014, 13 millions de contribua- bles avaient effectué leur déclara- tion en ligne. Ce nombre est passé en 2015 à 14,6 millions, soit près de 40 % des foyers fiscaux, alors que près de 80 % des ménages dispo- sent d’une connexion Internet. Dans les pays de l’OCDE, deux tiers des déclarations en moyenne sont dématérialisées. En ce qui con- cerne le paiement de l’impôt sur le revenu, 10,3 millions de foyers fis- caux ont opté pour le prélèvement mensuel, 3,3 millions de paie- ments ont été effectués directe- ment en ligne sur Impots La généralisation de la déclara- tion en ligne va donc concerner un nombre non négligeable de foyers.

Elle va s’opérer de manière pro- gressive. En 2016, elle ne concer- nera que les foyers dont le revenu fiscal de référence (RFR) est supé- rieur à 40 000 euros. Toutefois, ceux qui estiment ne pas être en mesure de le faire pourront conti- nuer à utiliser une déclaration pa- pier. En 2017, l’obligation de décla- rer en ligne sera étendue aux foyers dont le RFR est supérieur à 28000 euros et en 2018 au-dessus de 15 000 euros, avant de devenir générale en 2019, sauf en cas d’im- possibilité. Pour les contribuables qui ne se plieraient pas à cette obligation, pas d’amende dans l’immédiat : le gouvernement entend d’abord privilégier l’incitation. Cependant, ceux qui ne s’y conformeront pas durant trois années consécutives seront passibles d’une amende de 15 euros. Parallèlement, le seuil au-delà duquel le paiement déma- térialisé – en ligne ou par prélève- ment – devient obligatoire va être progressivement réduit. Fixé à 30 000 euros jusqu’en 2015, il passe à 10 000 euros en 2016, puis sera abaissé à 2000 euros en 2017, 1 000 euros en 2018 et 300 euros en 2019. Le paradoxe tient dans le fait que, si 14,6 millions de personnes ont déclaré leur impôt en ligne en 2015, seuls 6,4 millions de foyers ont opté pour ne plus rece- voir leur déclaration en format pa- pier. Ainsi, plus de 8 millions de contribuables continuent de rece- voir une déclaration papier qu’ils n’utilisent pas. «Probablement parce qu’ils savent qu’elle va deve- nir “collector”», plaisante Chris- tian Eckert, le secrétaire d’Etat au budget. p

patrick roger

POLICE

Une enveloppe de 865 millions d’euros

François Hollande devait an- noncer aux syndicats de po- lice et représentants de la gen- darmerie, reçus mardi 12 avril, une enveloppe de 865 mil- lions d’euros d’ici à 2020 dans le cadre d’un protocole de va- lorisation des carrières signé lundi au ministère de l’inté- rieur et qui comprend des mesures engagées dès 2012.

JUSTICE

De 22 à 30 ans de prison requis pour le meurtre d’une policière

Des peines allant jusqu’à trente ans de prison ont été requises, lundi 11 avril, au procès pour le meurtre de la policière municipale Aurélie Fouquet. Le braqueur Redoine Faïd risque, lui, une peine de vingt-deux années de prison assortie d’une période de sû- reté des deux tiers. – (AFP.)

risque, lui, une peine de vingt-deux années de prison assortie d’une période de sû- reté des

12 | carnet

0123

MERCREDI 13 AVRIL 2016

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AU CARNET DU «MONDE»

Naissance

Hélène et Benoît OURLIAC ont la joie d’annoncer la naissance de leur ils

Nathanaël,

le samedi 2 avril 2016, à Paris.

Décès

Amboise. Paris.

Françoise BACON

s’est éteinte paisiblement dans sa maison d’Amboise, le vendredi 8 avril 2016.

La cérémonie sera célébrée le jeudi 14 avril, à 10 heures, en l’église Saint-Denis d’Amboise.

Selon sa volonté, la crémation aura lieu dans la plus stricte intimité.

Cet avis tient lieu de faire-part et de remerciements.

PFG Raymond, Amboise :

Tél. : 02 47 57 66 87.

M me Gabriel Colin, née Sabine Madelin, son épouse,

Pierre, Catherine, Jean, Marie France, Benoît, ses enfants, leurs conjoints, leurs enfants et leurs petits-enfants,

ont la douleur de faire part du décès de

l’ingénieur général de l’armement (2S) Gabriel COLIN,

oficier de la Légion d’honneur, oficier de l’ordre national du Mérite, médaille de l’aéronautique,

survenu le 8 avril 2016, à Paris, dans sa quatre-vingt-septième année.

La cérémonie religieuse sera célébrée le mercredi 13 avril, à 10 h 30, en l’église Saint-Jean-Baptiste-de-Grenelle, 23, place Etienne Pernet, à Paris 15 e .

L’inhumation aura lieu le même jour à 15 h 30, au cimetière de Neuville-au- Bois (Loiret).

15, rue Alasseur, 75015 Paris.

Dominique Couturier-Heller, Marie-Agnès Couturier et son mari, Jean-Michel Petit, Jean-Pierre Couturier, Stéphane Couturier et sa femme, Françoise Morin, ses enfants,

Géraldine, Olivia, Mélanie, Paul-Arthur, Benjamin, Alphonse, Marguerite, Ulysse, ses petits-enfants,

Fiona, Anatole, Théo, Sidonie, Baltazar, Emilien, Clémentine, ses arrière-petits-enfants,

ont la tristesse de faire part du décès de

Marcelle COUTURIER,

née EUSTACHE,

survenu le 7 avril 2016, à Paris.

La cérémonie religieuse aura lieu le mercredi 13 avril, à 10 h 30, en l’église de la Madeleine, à Paris 8 e .

Cet avis tient lieu de faire-part.

Avec beaucoup d’émotion Sonia et Albert Loeb

annoncent le décès, à Chicago, le 3 avril 2016,

à l’âge de quatre-vingt-deux ans, de

Robert GUINAN,

peintre.

Nous nous réunirons après l’été, pour un dernier hommage.

Galerie Albert Loeb, 11, rue des Beaux-Arts,

75006 Paris.

Anne-Marie, Nicole et Jean-Michel Hayat, ses enfants, Marc-Antoine, Gabrielle, Guillaume et Stéphanie, ses petits-enfants, Ses arrière-petits-enfants,

ont la tristesse de faire part du décès de

M. Edouard HAYAT,

survenu le 10 avril 2016,

à l’âge de quatre-vingt-treize ans.

Ses obsèques auront lieu le mercredi 13 avril, à 12 heures, au cimetière du Montparnasse, 3, boulevard Edgar- Quinet, Paris 14 e .

Catherine, son épouse, Thomas, Marie, Lise, Loane, Renaud et Chloé, Lucas et Jenny, ses enfants et petits-enfants,

ont l’immense chagrin de faire part du décès, de

Henri JULLIEN,

professeur de Sciences économiques et sociales,

survenu le 7 avril 2016, à Pessac,

à l’âge de soixante-deux ans,

au terme d’une longue maladie.

Famille Jullien, 45, route de Tiquetorte,

33480

Moulis-en-Médoc.

Laure, Sophie, Francois, Emmanuel, Jean-Elie ses enfants et leurs conjoints, Catherine et Rémi, sa sœur et son frère, Ses petits-enfants Et ses arrière-petits-enfants, Les familles Langlois, Wasserman, Guinemer, Löwensohn, Cerf, Vitkine,

ont la tristesse de faire part du décès de

M me Nicole LANGLOIS,

née CERF,

survenu le 10 avril 2016, dans sa quatre-vingt-dixième année.

Cet avis tient lieu de faire-part.

3, rue Richer,

75009

Paris.

Anne et Michel Haas, Nancy et Antoine Levain, ses enfants, Florence, Myriam, Sébastien et Caroline, David, Nicolas et Charlotte, Benjamin, Noémie, ses petits-enfants, Benjamin et Adrien, ses arrière-petits-enfants, Cécile Friedmann, sa belle-sœur, ses enfants et petits-enfants,

ont la tristesse d’annoncer le décès de

Janine LEVAIN,

née FRIEDMANN,

survenu le 9 avril 2016,

à l’âge de quatre-vingt-six ans

Les obsèques auront lieu dans l’intimité.

M me Andrée Martins, née Marchesse,

son épouse, Julie Martins et Christophe Marquié, Elise Martins et Simão Pires, ses enfants,

Clémentine, Raphaël, Titouan, Noé, ses petits-enfants, Fatima, Maria Cecilia, ses sœurs

Et toute sa famille,

ont la tristesse de faire part du décès de

M. Carlos MARTINS,

survenu le 7 avril 2016, à Paris.

La cérémonie religieuse sera célébrée le mercredi 13 avril, à 15 heures, en l’église Sainte-Hélène, 102, rue du Ruisseau, Paris 18 e , suivie de son inhumation au cimetière parisien de Saint-Ouen,

13, rue du Cimetière (Seine-Saint-Denis).

Claude Coustou Moreau, son épouse,

Claude Moreau,

son frère

Et

Helga,

sa belle-sœur,

Yann, Anne, Claudine, Louis, Maya et Maïwenn, Aurélie, Valérie et Mathias, ses neveux et nièces, leurs conjoints

Ses petits-neveux et petites-nièces,

Ses amis,

ont la tristesse d’annoncer le décès de

Jacques MOREAU,

dit « Le Maréchal », peintre et graveur,

survenu dans son atelier, à Paris, le 7 avril 2016.

Une bénédiction aura lieu en l’église Saint-Jean-Baptiste de Sceaux, le jeudi 14 avril, à 15 h 30 et sera suivie de l’inhumation, au cimetière de Sceaux.

Cet avis tient lieu de faire-part.

Jeanine Ollat,

sa mère

Et toute la famille,

ont la douleur de faire part du décès de

Hélène OLLAT,

docteur en médecine, neurologue,

survenu le 5 avril 2016,

à Savigny-le-Temple,

à l’âge de soixante-sept ans.

Une messe sera célébrée le mercredi 13 avril, à 10 h 30, en l’église Saint-Louis de Vincennes, 22, rue Faÿs, à Vincennes (Val-de-Marne).

M me Béatrice Ollat,

6 bis, rue Carnot, 91330 Yerres.

Marie-Josèphe RANQUE

s’est éteinte le vendredi 8 avril 2016,

à son domicile,

à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.

Sa famille et ses amis se réuniront le mercredi 13 avril, à 14 h 30, en l’église Saint-Paul Saint-Louis, Paris 4 e , puis au cimetière du Père- Lachaise, Paris 20 e , à 16 h 15, pour son

inhumation.

Brest. Paris.

Jean-François et Michèle Rignault

ont l’extrême douleur de faire part du décès de

M me Simone RIGNAULT,

née CUNISSE,

survenu à la Seyne-sur-Mer,

le 6 avril 2016,

à l’aube de ses quatre-vingt-quinze ans.

Les obsèques civiles seront célébrées le mercredi 13 avril, à 10 heures, au crématorium de La Seyne-sur-Mer où l’on se réunira, suivies de la crémation.

Ce présent avis tient lieu de faire-part.

PF Leveque, La Seyne-sur-mer,

Tél. : 04 94 10 88 00.

La Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe

a

la tristesse d’annoncer le décès de

Jean Claude ROUCHY.

Fondateur de la revue en 1985,

il

dans le champ de l’analyse de groupe et d’institution et à promouvoir les pratiques thérapeutiques de groupe. La continuité de la revue repose sur son action coopérative et internationale.

a contribué à développer la recherche

Nous adressons à sa famille nos sincères condoléances.

Débat

adressons à sa famille nos sincères condoléances. Débat Le jeudi 14 avril à 20 h 30

Le jeudi 14 avril à 20 h 30 Le féminisme, au cœur de l’actualité. Avec : Julia Kristeva, psychanalyste, Fawzia Zouari, journaliste tunisienne, Armelle Carminati-Rabasse, MEDEF. 30 ans après la mort de Simone de Beauvoir, une rencontre-débat animée par Elizabeth Cremieu Espace Landowski, 28, avenue André Morizet, 92100 Boulogne-Billancourt www.forumuniversitaire.com

Conférence

Boulogne-Billancourt www.forumuniversitaire.com Conférence La Fédération française de l’ordre maçonnique mixte

La Fédération française de l’ordre maçonnique mixte international

« Le Droit Humain »

et le Grand Maître National, Madeleine Postal,

organisent une conférence publique :

« Franc-maçonnerie et spiritualités »

Conférenciers :

André Comte-Sponville,

philosophe,

Bruno Pinchard, professeur de philosophie à l’université Jean Moulin Lyon 3,

le samedi 16 avril 2016, à 14 heures, 9, rue Pinel, Paris 13 e .

Inscription par courriel :

contact@apfdh.org Tél. : 01 44 08 62 62.

Informations :

www.droithumain-france.org

Communications diverses

: www.droithumain-france.org Communications diverses Autour de l’exposition Habiter le campemen t Images/Cité

Autour de l’exposition

Habiter le campement

Images/Cité Projection-débat en présence de Michel Agier, anthropologue, directeur d’études à l’EHESS et chercheur à l’IRD, Anita Pouchard Serra, photographe du collectif d’architectes « Sans plus attendre », Sara Prestianni, photographe, et de Cyrille Hanappe, architecte et ingénieur, enseignant à l’ENSA, jeudi 14 avril 2016, à 19 heures.

Plateforme de la création architecturale Considérant Calais Documenter ce qui s’afirme à Calais, à l’interface entre le bidonville

et la ville, par le Pôle d’exploration des ressources urbaines (PEROU), mardi 19 avril, à 18 h 30.

État d’urgence, habitat d’urgence rencontre avec des membres de l’ONG Shelter Box, organisation internationale de secours aux sinistrés de catastrophes, dimanche 12 juin, à 16 heures.

Entrée libre

inscription citechaillot.fr

Institut universitaire Elie Wiesel -

cycles de cours : 2 mai 2016 à 15 heures,

« Réhumaniser l’histoire de la Shoah :

un acte de résistance ? », par Fabienne Regard (4 séances) - 3 mai, à 15 h 30,

« Le monde de la Bible, l’aventure de la

chair », par Jérôme Bénarroch ( 6 séances)

- 3 mai, à 17 h 15, «Le monde du Talmud :

doctrine de la filiation », par Jérôme

Bénarrroch (6 séances) - 4 mai, à 17 heures

« L’intellectuel juif, figure ambigüe de

la culture occidentale ? », par Carlos Levy (4 séances) - 10 mai, à 18 h 30, « Du terrorisme aux terrorismes », par Alain Bauer (3 séances) - Antenne Val-de- Marne, 4 mai, à 19 h 30 « Rois et tyrans de

la Bible », par Franklin Rausky (5 séances),

- Antenne Ouest-parisien, 2 mai, à 18 h 30 « Histoire du peuple d’Israël - entre mythes, idéologies et certitudes », par Michel Abitbol (4 séances). Inscriptions à l’avance :

119, rue La Fayette, 75010 Paris. Tél. : 01 53 20 52 61. www.instituteliewiesel.com Infos@instituteliewiesel.com

: 119, rue La Fayette, 75010 Paris. Tél. : 01 53 20 52 61. www.instituteliewiesel.com Infos@instituteliewiesel.com

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

enquête | 13

La femme invisible

Si les talents féminins existent aussi bien dans le rock que dans la pop ou l’électro, les femmes restent très minoritaires sur scène ou en studio. Et témoignent de leur fatigue face à un sexisme latent

stéphanie binet et clarisse fabre

F aites le test : prenez un festival de rock, de pop, ou de musique électro, puis enlevez les groupes exclusivement masculins de l’affi- che. Bien souvent, celle-ci se re- trouve alors nettement allégée…

Ce petit exercice avait été mené, en 2015, sur la programmation du prestigieux festival cali- fornien Coachella, consacré au rock alternatif, au hip-hop, à la musique électronique. De la longue liste de stars, inscrites sur fond noir, ne restaient plus quelques lignes flottantes où ap- paraissaient Florence and The Machine (groupe londonien créé par Florence Welch), St. Vincent (pseudo de l’américaine Annie Clark), ou encore Alabama Shakes, avec sa gui- tariste et chanteuse Brittany Howard… Alors que va s’ouvrir l’édition 2016 du festi- val à Indio, en Californie, avec un premier week-end de concerts du 15 au 17 avril, quel- ques têtes d’affiches féminines se fraient un chemin – la Française Christine and The Queens, le duo américain Girlpool… – parmi des noms essentiellement masculins (Guns N’Roses, Ice Cube, etc.). De son côté, le Printemps de Bourges, qui tient sa 40 e édition du mardi 12 au dimanche 17 avril, annonce, côté femmes, La Grande Sophie, la chanteuse de fado Katia Guerreiro, ou encore la rappeuse Billie Brelok – celle-ci étant présentée dans le programme comme une «guerrière (…) plus proche de Virginie Despentes que de Beyoncé ». Des guerrières, la scène musicale en man- que-t-elle ? C’est un fait : les artistes féminines sont peu visibles dans les musiques actuelles, comme dans la musique classique, le théâtre ou le cinéma, à quelques nuances près. C’est aussi un paradoxe : alors que les jeunes filles sont plus nombreuses que les garçons à fré- quenter les conservatoires de musique, elles se font plus rares sur scène. Les talents fémi- nins existent en nombre, mais restent peu vi- sibles dans les programmations, sauf celles qui sont dédiées aux femmes, comme le fes- tival Les femmes s’en mêlent, qui concluait sa 19 e édition le 2 avril à Paris, et celui des En- chanteuses, qui se poursuit aux Lilas (Seine- Saint-Denis) jusqu’au 16 avril. Alors pourquoi une telle érosion? Depuis que la chanteuse Amber Coffman, du groupe américain Dirty Projectors, a ré- vélé sur Twitter, le 19 janvier, avoir fait l’objet de harcèlement sexuel de la part de son atta- ché de presse, les langues se délient. Des mu- siciennes, des techniciennes, des program- matrices ou des interprètes tirent la sonnette d’alarme : trop de femmes seraient encore mises à l’écart, humiliées ou enfermées dans des stéréotypes d’un autre âge.

« EN TOURNÉE, C’EST L’ÂGE DE PIERRE »

Des articles se multiplient sur les blogs et les sites où toutes témoignent d’une grosse fati- gue face à un sexisme latent. La batteuse Alix Ewandé, qui a joué avec le groupe de techno Pills, le chanteur soul américain Terry Callier, les chanteuses Vanessa Paradis ou Emilie Si- mon, résume l’état d’esprit général: «Il y a un gros ras-le-bol. Avec la crise de l’industrie du dis- que, les musiciennes ont compris que les com- promis qu’elles ont faits pendant des années n’étaient pas les bons choix. Nous sommes pro- gressivement éliminées du circuit. » Elève du conservatoire à Paris, où elle a appris le solfège et le piano de 7 à 14 ans, Alix Ewandé a choisi la batterie après avoir découvert, à un concert de Prince, la pionnière Sheila E. Comment trouver sa place dans ce milieu qui, s’il se veut «subversif», n’en est pas moins

qui, s’il se veut «subversif», n’en est pas moins macho ? Directrice de la scène de

macho ? Directrice de la scène de musiques ac- tuelles (SMAC) File 7, à Magny-le-Hongre, en Seine-et-Marne, Bénédicte Froidure a défriché le terrain dans son mémoire de master rédigé en 2011 – qui est manifestement toujours d’ac- tualité. Intitulée «Musiques actuelles: les fem- mes sont-elles des hommes comme les autres?», cette étude retrace l’histoire des dé- fricheuses du rock (Janis Joplin, Patti Smith…), plonge dans la «division» des sexes entre les métiers techniques et artistiques, etc. Il y a cinq ans, raconte Bénédicte Froidure, il n’exis- tait aucune statistique «genrée» dans les mu- siques actuelles. Depuis, des outils ont été mis en place pour mieux cerner les inégalités. Se- lon les chiffres de la Fédération des lieux de musiques actuelles (la Fedelima, ex-Fedurock), seules vingt-cinq femmes – dont quelques- unes en codirection avec un homme – dirigent des scènes, sur un total de 141 structures adhé- rentes. La Fedelima s’est aussi intéressée à la présence artistique dans quinze lieux franci- liens, entre septembre et décembre 2015. Ré- sultat: parmi les «361 groupes et 1659 artistes programmés », on note 12,9 % de femmes – 7,4 % de femmes leaders et 5,5 % de simples instrumentistes. Une autre enquête est en cours, sur les emplois permanents. Et les débats se multiplient. Lors d’une ren- contre organisée au Centre Fleury Goutte- d’Or-Barbara, à Paris, le 2 février, avec le ré- seau HF (qui œuvre en faveur de la parité dans la culture et l’art), la sociologue Marie Bus-

« AVEC LA CRISE DE L’INDUSTRIE DU DISQUE, LES MUSICIENNES ONT COMPRIS QUE LES COMPROMIS QU’ELLES ONT FAITS PENDANT DES ANNÉES N’ÉTAIENT PAS LES BONS CHOIX »

ALIX EWANDÉ

batteuse

JESSY DESHAIS

catto soulignait que «les musiques actuelles marchent par réseaux, qui tendent à fonction- ner de manière masculine. En cherchant un col- laborateur, on pensera plus à un homme ». Jus- qu’à maintenant, peu de chanteuses, de musi- ciennes se plaignaient de discrimination ou de sexisme. « C’est un tabou, aucune ne veut passer pour féministe, constate encore la bat- teuse Alix Ewandé. C’est déjà très difficile de travailler. On ne veut pas qu’on nous fasse une réputation d’emmerdeuse. Il faut savoir qu’en tournée, au niveau des rapports hommes-fem- mes, c’est l’âge de pierre. Les techniciens comme les musiciens ne veulent pas qu’une fille soit témoin de leurs adultères, par exem- ple. » Alors, les musiciennes se font discrètes. Certaines rient aux blagues graveleuses pour donner le change, et se consolent d’être uni- que au milieu d’un groupe de mecs. Après le débat organisé par HF, Alix Ewandé commentait encore plus librement sur son compte Facebook: «Quand une sociologue a expliqué qu’il ne restait que 3 % de musiciennes intermittentes après quinze ans de carrière, que nous disparaissons régulièrement et silencieu- sement du milieu professionnel, épuisées par le sexisme, le harcèlement sexuel ou la guerre con- tre les stéréotypes genrés… Eh bien j’ai arrêté de culpabiliser sur mes périodes de doute, j’ai com- pris la pression à laquelle j’étais soumise…» Le festival Les femmes s’en mêlent met en valeur la scène rock indépendante féminine. Mais, à l’origine, cette manifestation créée

en 1997 n’avait pas de vocation militante, souligne Stéphane Amiel, qui en est son co- fondateur avec Jean-Luc Balma et en assure toujours la programmation. Si son festival a pu servir la cause, dit-il, « c’est en proposant différents modèles d’artistes auxquelles les nouvelles générations peuvent s’identifier ». Pas seulement l’icône trash ou ultra-sexy, mais aussi des voix plus discrètes, décalées. Depuis, le festival a pris l’habitude d’accueillir des artistes qui partent sur les routes en fa- mille avec hommes et enfants. C’est une autre difficulté : comment concilier sa car- rière quand on devient mère ? « Ces tournées en famille, c’est Björk qui a réussi à les imposer aux tourneurs», assure Stéphane Amiel. De- main, Mama Will Be A Rolling Stone…

« NE PAS LAISSER UNE GUITARE À UNE FILLE »

Pour lancer l’édition 2016, le 12 mars, Stéphane Amiel a projeté le film Band de filles, de Boris Barthes et de Stéphanie Rouget, sur cinq hé- roïnes de la scène musicale : Cléa Vincent, Robi, Le Prince Miiaou, La Féline, Marie-Flore. Le débat qui a suivi, en présence des artistes du film, s’est avéré instructif. A la question «Est-ce que c’est plus difficile d’être une femme dans la musique en France ? », les musiciennes com- mencent toutes par répondre par la négative, puis presque immédiatement énumèrent les petites réflexions du machisme ordinaire. Comme celle-ci : « Ne jamais laisser une guitare à une fille », lancée par un technicien de Radio France au frère de Marie-Flore. La multi-ins- trumentiste Maud-Elisa Mandeau, alias Le Prince Miiaou, se plaint quant à elle d’être sou- mise à l’obligation d’être belle, alors que « Thom Yorke de Radiohead, plus il est moche, plus il est génial » ; ou de voir son travail effacé dès qu’un homme réalise son album. «Cela m’ulcère. Je compose tout, je travaille seule sur mes machines. Comme dirait Björk: “Même après vingt ans de carrière, on croit encore que parce qu’un homme intervient sur mon disque, ce n’est pas vraiment moi qui l’ait fait.” Et ça, c’est difficile de le défendre, parce qu’on a l’im- pression de tirer la couverture à soi. » Seule femme parmi les quatre programma- teurs du Printemps de Bourges, Elodie Mer- moz a dû affronter le mépris d’un « tourneur » de gros artistes qui refusait d’entendre son avis et appelait directement ses collègues masculins. En devenant manageuse de trois artistes féminines, elle a fait un autre constat:

« On réduit souvent les femmes à un savoir- faire de chanson. C’est très compliqué de faire comprendre qu’une fille puisse être DJ.» En janvier, Rag, DJ du collectif Barbi(e) turix, s’en était émue sur le Huffington Post : « Vou- loir se lancer en tant que DJ lorsque l’on est une femme, c’est d’abord se confronter à un par- cours du combattant : les vendeurs qui vous négligent dans les magasins de matériel, les techniciens qui se permettent de faire “quel- ques réglages” avant votre set, alors qu’ils n’oseraient pas toucher aux platines d’un DJ homme, les commentaires graveleux sur le physique au détour d’un backstage, les mo- queries (“Tu sais comment ça marche ?”) … » Comme le rappelle l’attachée de presse Me- lissa Phulpin : « C’est un sexisme ordinaire, ba- nalisé, très dur à identifier. Entre la blague et la petite réflexion méchante, où mettre le curseur pour dire : “Celle-là, elle ne passe pas” ? » La chanteuse Robi, présente à la projection- débat des Femmes s’en mêlent, a trouvé une parade en s’entourant, en tournée, « de gar- çons fins, délicats, intelligents, car il y en a aussi ». Alix Ewandé résume la situation avec cette image forte : « Nous sommes un peu comme les Noirs dans les universités américai- nes dans les années 1960. On nous tolère, on remplit les quotas, mais il y a toujours cette sus- picion: tu es là parce que tu es une fille. Plus tu travailles sur ton instrument, plus cette suspi- cion devient insupportable.» Place aux actes, plaide la directrice de la scène File 7, Bénédicte Froidure. Cinq ans après avoir rédigé son mémoire, elle estime que «la prise de conscience a eu lieu » : « Certains direc- teurs de scène agissent, comme Franck Testaert, qui dirige le Tetris, au Havre, et a élaboré son projet artistique en lien avec le réseau HF», dit- elle. Avant d’énumérer les faits qui pourraient changer la donne : « Donner des moyens de création suffisants aux femmes, et aussi les ac- cueillir davantage en résidence.» Mais la musi- que est un combat parmi d’autres, ajoute-t- elle. Il y a d’autres luttes à mener dans le théâ- tre ou le cinéma. Combien de metteuses en scène à l’affiche des grands théâtres, combien de réalisatrices dans les grands festivals ? Cha- que année, le nombre de femmes en compéti- tion officielle au Festival de Cannes est scruté à la loupe : zéro en 2012, sur un total de 22 réali- sateurs, une seule en 2013, deux en 2014 et en 2015. Pour 2016, réponse jeudi 14 avril, quand sera dévoilée la Sélection officielle. p

14 | CULTURE

pppp CHEF-D'ŒUVRE

pppv À NE PAS MANQUER

ppvv À VOIR

pvvv POURQUOI PAS

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

vvvv ON PEUT ÉVITER

« Fatty », la revanche d’un rond

Trois films de Roscoe Arbuckle, concurrent de Chaplin et créateur d’un formidable personnage burlesque, ressortent en salles

E n 1921, Roscoe Arbuckle se disputait, avec Charlie Chaplin, le titre du plus grand génie burlesque

américain. La cote de Fatty, person- nage de garçon tout rond au visage ravissant qu’il avait créé dès 1909 et fait évoluer dans près de 150 courts-métrages, se mesurait à celle de Charlot. Et, en voyant ses films – les trois ressortis début avril, Fatty garçon boucher (1917), Fatty à la clinique (1918) et Love (1919), sous la bannière Fatty se dé- chaîne, sont d’excellents exemples –, on comprend pourquoi. A l’écran, son corps de 120 kg s’ac- corde avec une agilité et une sou- plesse inouïes, sa malice agressive et charmante, férocement enfan- tine, avec un rapport au monde pervers polymorphe, sexuelle- ment troublant. Derrière la ca- méra, où il ne tarde pas à s’imposer au sein de la Keystone de Mack Sennett, avant de prendre la direc- tion du département burlesque de la Triangle Film Corporation, il or- chestre une folie burlesque qui emporte tout sur son passage, un art de la mise en scène libre et fan- tasque, d’une modernité vision- naire. En choisissant pour son person- nage le sobriquet honni de « Fatty » (« le Petit Gros »), qu’il se traînait comme un boulet depuis l’enfance, Roscoe Arbuckle a in- venté un héros positif dont le co- mique ne repose sur aucun des ressorts burlesques associés aux «gros». Fatty est malin, séduisant, agile, inventif, drôle. Il n’a pas be- soin de séduire la jolie fille – elle est toujours déjà amoureuse de lui. Son énergie, il l’investit dans la lutte contre des hommes maigres et sinistres (son rival s’appelle Slim, c’est-à-dire « le Mince »), in- carnations de la norme dans ce qu’elle a de plus triste et de plus op- pressant, qui instrumentalisent sa différence physique pour le dis- qualifier socialement. Arbuckle retourne le stigmate pour en faire une force, comme le feront, des décennies plus tard, de

nombreuses minorités oppri- mées… Sa caméra magnifie son physique, son sourire irrésistible, ses grimaces enfantines, ses clins d’œil délirants… Toujours habillé à son avantage, son corps apparaît comme infiniment plus désirable que celui de ses adversaires. Dans une débauche d’énergie, annonciatrice de l’hyperplasticité burlesque d’un Tex Avery, ou d’un Jim Carrey, la mise en scène d’Ar- buckle épuise les possibilités des décors qu’elle finit par saboter dans un chaos festif – rien de tel qu’une bataille géante de farine, ou de polochons pleins de plumes, pour retourner une situation à son avantage sans que personne s’en aperçoive. L’identité devient la- bile, les genres sexuels interchan- geables, quand ils ne cohabitent pas à plusieurs dans un même corps. Le monde de Fatty ressem- ble au monde réel, sans y corres- pondre point par point. Il en est une dérivée utopique, anarchiste et libertaire, juste assez décalée pour s’accorder aux désirs poly- morphes de cet adorable pervers.

Bouc émissaire

Son monde merveilleux fut pour- tant englouti, victime comme sa personne d’un drame épouvanta- ble, révélateur de la versatilité de la machine hollywoodienne, de sa propension à brûler ses idoles. En septembre 1921, au cours d’une soirée à San Francisco à laquelle il était invité, l’actrice Virginia Rappe est prise de violentes douleurs. Quatre jours plus tard, elle décède des suites d’une péritonite. Cela n’empêche pas une des convives d’aller voir la police pour accuser Roscoe Arbuckle d’avoir violé et assassiné Virginia Rappe. Jetée en pâture à la presse, l’histoire dé- chaîne la fureur des ligues de vertu, des mouvements féminis- tes, devient un scandale national. En quelques jours, Fatty dégrin- gole du statut de clown chéri de l’Amérique à celui de bouc émis- saire d’une société puritaine chauffée à blanc, symbole de la

société puritaine chauffée à blanc, symbole de la Roscoe « Fatty » Arbuckle, en 1932. THE

Roscoe « Fatty » Arbuckle, en 1932. THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES

perversion et de l’obscénité d’Hol- lywood. Trois procès seront néces- saires pour le blanchir. Ils ne suffi- ront pas à laver «l’odeur», pour re- prendre les termes employés par un édito nauséabond du New York Times, que cette affaire lui a collée à la peau. Et qui conduira la toute nouvelle Motion Picture of Produ- cers and Distributors of America, organisme créé à l’initiative du ré- publicain William Hays, à bannir ses films des écrans et à lui inter- dire de jouer pendant dix ans. Le code Hays, qui allait brider trois dé- cennies durant le contenu de la

La caméra de Roscoe Arbuckle magnifie son physique, son sourire, ses grimaces enfantines, ses clins d’œil délirants

production hollywoodienne, n’était pas encore rédigé, mais le nom de Roscoe Arbuckle fut le pre- mier à se retrouver sur une liste noire. Sa carrière brisée, ses films seront oubliés – il travaillera un peu comme réalisateur, sous des pseudonymes, grâce au soutien de son ami Buster Keaton, qui le te- nait pour son mentor depuis qu’il lui avait offert son premier rôle dans Fatty garçon boucher, mais sans vraiment retrouver sa flamme. Et, en 1933, alors qu’il amorçait son retour devant la caméra, dans

trois courts-métrages sonores ayant rencontré un certain succès, et que la Warner venait de lui pro- poser un contrat de long-métrage, le pauvre homme mourut d’une crise cardiaque. Depuis, ses films sont parfois montrés dans le cadre des rétrospectives de Buster Kea- ton, mais son nom est resté asso- cié au versant noir de la légende hollywoodienne. Il serait temps que cela change. p

isabelle regnier

Trois courts-métrages de Roscoe Arbuckle (1h03).

Un autre bijou burlesque à redécouvrir: «Miss Mend»

Lobster réédite le film d’espionnage trépidant en trois parties de Boris Barnet et Fedor Ozep, réalisé en 1926

O n ne peut que porter une tendresse chaleureuse aux films de Boris Barnet.

Ses débuts notamment – à travers des films comme La Jeune Fille au carton à chapeau (1927) ou Au bord de la mer bleue (1936) – sont d’une drôlerie, d’une grâce, d’un lyrisme enlevés. Né en 1902 à Moscou, en- gagé dans l’Armée rouge très jeune, boxeur professionnel, il commença sa carrière cinémato- graphique en tant qu’acteur puis fit ses premiers pas comme scéna- riste et réalisateur dès 1926, aux cô- tés de Fedor Ozep, cosignant avec ce dernier leur premier long-mé- trage respectif: Miss Mend. Produit par les célèbres studios privés Mezrapom – au sein des- quels une certaine marge de manœuvre permet au divertisse- ment populaire de commercer avec la ligne idéologique –, Miss

Mend est un serial d’espionnage en trois parties conçu pour rivali- ser avec les Etats-Unis, qui multi- pliaient ces productions feuilleto- nesques hebdomadaires bon mar- ché touchant un vaste public au temps du cinéma muet. Le pari est gagné haut la main. La série connaît un succès phénomé- nal au pays des bolcheviks, attirant près de deux millions de specta- teurs. Quoique vertement malme- née par les critiques inféodés au pouvoir à sa sortie, il ne faut pas pour autant méconnaître le fait qu’elle répondait à une attente of- ficielle qui exigeait du cinéma so- viétique qu’il concurrençât le ci- néma américain sur son propre terrain. Les réalisateurs de Miss Mend prirent ce conseil à la lettre. Inspiré d’un récit d’aventures de la romancière Marietta Chaguinian publié sous le pseudonyme de Jim

Dollar, Miss Mend met aux prises quatre jeunes Américains progres- sistes avec l’Organisation, une as- sociation clandestine de plouto- crates capitalistes qui fomentent une attaque chimique contre l’Union soviétique.

A fond de train

Nos héros se nomment donc Vi- vian Mend, dactylo, jeune brune athlétique et charmante comme l’était, quelques années plus tôt, la reine américaine du serial Pearl White. L’entourent, d’une sollici- tude énamourée, Hopkins, un ouvrier rondouillard et sympathi- que, Barnet, un journaliste impé- tueux et chasseur de scoops (inter- prété avec carrure par l’ex-boxeur Boris Barnet), Fogel, reporter-pho- tographe à l’élégance naturelle. Le meurtre du patron de l’usine va lancer ce quatuor dans une

aventure trépidante de quelque quatre heures, les mettant aux pri- ses avec les pires dégénérés que le capitalisme ait jamais produits, en tête desquels le cruel savant fou Chiché, cheveux rares et sourire ef- frayant, chef de l’Organisation, res- ponsable du crime de l’industriel, amant de sa femme et suborneur de son fils Arthur, persuadé par ses soins que le meurtre a été commis par les bolcheviks. Inutile de songer à énumérer les péripéties qui conduisent à fond de train et de cale tout ce beau monde des Etats-Unis jusqu’en Union soviétique, où l’immonde Chiché entend en finir avec la révo- lution socialiste. On peut en revan- che constater qu’à l’instar de cer- tains serials historiques (Fantô- mas, de Louis Feuillade, ou Les Araignées, de Fritz Lang), dont il est d’ailleurs assez loin d’égaler la

noire féerie, Miss Mend est obsédé par les thèmes du mal, du complot occulte et du scientisme délétère. Au point qu’il est difficile d’écouter (ou plutôt de lire sur le carton affé- rent) le discours de Chiché, fabri- cant de gaz et autres substances lé- tales, sans songer aux désastres bien réels qui sont à venir au XX e siècle: «Ces nouvelles techno- logies doivent être expérimentées sur les masses humaines. Je suggère de réaliser une expérience en Union soviétique. De cette façon, nous mè- nerons à bien notre recherche scien- tifique et en profiterons pour élimi- ner cette nation nuisible.» Sachons gré à Lobster Films de la sortie de ce film, en la formule ori- ginale duquel se rencontrent le suspense américain et la propa- gande soviétique, et qui nous ré- vèle un pan supplémentaire d’une production dont la connaissance

fut longtemps réduite à ses my- thes fondateurs (Vertov, Eisens- tein, Dovjenko…). Quant à ses deux jeunes auteurs, ils connaîtront, hé- las, un assez sombre destin. Barnet verra sa liberté étouffée, son étoile décliner, et finira par se suicider en 1965. Ozep quittera très tôt l’Union soviétique, continuera tant bien que mal sa carrière en exil, en Allemagne puis en France, avant de succomber en 1949 à une crise cardiaque à Los Angeles. Miss Mend représenta certainement pour eux, en dépit de ses sombres pressentiments, la jeunesse de leur art en même temps que l’es- poir d’un monde meilleur. p

jacques mandelbaum

Film soviétique de Boris Barnet et Fedor Ozep. Avec Natalia Glan, Igor Ilyinsky, Boris Barnet (4 h 10). 1 DVD, Lobster Films.

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

culture | 15

Force érotique de la langue poétique

Le film de José Luis Guerin est un étourdissant marivaudage entre un professeur et ses jeunes élèves

L’ACADÉMIE DES MUSES

C’ pppv est à une « expé- rience pédagogi- que » inédite que nous convie, par son

dernier film, l’Espagnol José Luis Guerin, précieux essayiste en ci- néma et promeneur inapaisé. A l’université de philologie de Barce- lone, le professeur Raffaele Pinto, d’origine italienne, dispense un cours de poésie. Alors qu’il traite de La Divine Comédie, de Dante, surgit dans son discours la figure de la muse, en même temps qu’émergent, dans l’assemblée disparate de l’amphithéâtre, des visages de femmes attentives, ab- sorbées ou dubitatives. Un gyné- cée d’abord informel, élu seule- ment par la caméra, mais qui se constitue bientôt autour d’une question soulevée par le profes- seur: existe-t-il aujourd’hui une fonction de muse qui fasse redé- couvrir aux hommes le sens perdu de la beauté ? L’expérience est lan- cée, qui lie imprudemment la ré- flexion à la séduction, la recherche à la création, mais aussi la maîtrise de la langue à l’empire qu’elle exerce sur les autres.

Petite bulle

L’Académie des muses part ainsi d’une proposition extrêmement restreinte : la petite bulle recluse d’un cours, où la parole se distri- bue selon deux axes, entre le pro- fesseur et ses élèves. On craint que le film ne s’y enferme, vire au pen- sum verbeux et satisfait, mais c’est tout le contraire qui se produit. D’abord parce que Guerin ne s’in- téresse pas tant à la performance du dire qu’à l’absolue singularité, dans notre monde contemporain, d’un espace où le discours poéti- que serait la question primordiale, l’air que chacun respire, au-delà de toute autre préoccupation. En- suite, parce que cette restriction

autre préoccupation. En- suite, parce que cette restriction Raffaele Pinto (l’homme à lunettes) dispense ses cours

Raffaele Pinto (l’homme à lunettes) dispense ses cours de poésie à l’université de Barcelone. LOS FILM DE ORFEO

même au corps et au cœur de la langue – qui répond aussi à la res- triction de moyens du documen- taire – ouvre une multiplicité de pistes « en dedans », de virtualités qui creusent ce réel partiel de ce qu’on pourrait appeler les «aven- tures » de la parole. Là où le film se révèle vite pas- sionnant, c’est qu’il ne se contente pas de capter cette parole (ce serait assez paresseux), mais lui oppose une autre force, celle du visage. Bon nombre d’images sont en ef- fet pensées comme des mé- daillons, encore plus souvent

comme l’enchâssement d’une sé- rie de visages. Ce qu’on observe alors, c’est la façon dont ces visages se gonflent de la parole émise, s’en font les réceptacles, parfois les boucliers, avant d’en user à leur tour. Et cette parole, qui jongle de l’espagnol à l’italien à la façon d’une étreinte, que fait-elle sinon examiner le discours amoureux, le désir et sa formulation langa- gière, sous toutes leurs coutures? Ainsi, entre le regard et la voix, c’est évidemment le corps qui est contourné, et par là même dési- gné: la poésie galante, tenue à dis-

tance d’étude, n’en fait pas moins bouillonner les êtres de l’intérieur. Ne cherchez pas : L’Académie des muses est bien le film le plus éroti- que de ce début d’année. Le film serait étouffant si Guerin ne trouvait pas autant de façons, à la fois ingénieuses et plastiques, de faire entrer l’extérieur dans l’image, sans remettre en question son confinement laborantin. A commencer par le jeu de reflets, à travers lesquels les visages sont parfois filmés et qui teintent leur expression d’un climat, d’ombres, d’une menace mouvante: fenêtres

d’une bibliothèque (le professeur se dispute avec sa compagne), pa- re-brise d’une voiture (il raccom- pagne certaines de ses étudiantes), vitrine d’un bar où celles-ci se re- trouvent pour discuter. Les reflets agissent comme de splendides surimpressions, des contrechamps à même le champ, rappelant le mouvement de la rue ou des nuages, striant les visages, les défigurant quand tombe la pluie. Puis le film se renverse et sort du décor universitaire : le pro- fesseur part en excursion avec l’une ou l’autre de ses élèves, en

Sardaigne par exemple, sur la piste

de bergers qui chantent la nature.

Passage sublime où la parole se ré- sout dans le réel, dénichant une origine possible, primitive et es- sentiellement populaire, du lan- gage poétique.

Le jeu intellectuel ne va pas sans engager des rapports et des affects

réels, vers lesquels le film bascule presque imperceptiblement, les révélant comme s’il était soudain passé du documentaire à la fiction.

A ce titre, si la parole relève de

l’aventure (terme à considérer dans sa double acception de « péri- pétie » et de « galanterie »), il n’est pas exclu qu’elle cache des pièges et autres chausse-trapes à ceux qu’elle attire dans ses filets.

Un libertin masqué

Ainsi le professeur qui enseigne un désir souverain apparaît-il peu à peu comme un libertin masqué, décernant le rôle de muse aux jeu- nes étudiantes avec lesquelles il papillonne, au grand dam de sa compagne d’âge mûr. Bientôt, l’en- clave utopique se laisse gagner par les termes du doute, de la manipu- lation, de la jalousie, de la colère, du règlement de comptes, à me- sure qu’on plonge plus avant dans l’intimité des personnages, qui de- viennent alors ceux d’un étourdis- sant marivaudage. Ce glissement ne serait pas possi- ble si Guerin n’avait déniché des héroïnes rayonnantes, élégiaques, piquantes, transfigurées par la connaissance, de véritables muses qui valent aussi (surtout ?) pour son désir de cinéaste, et desquelles on peut, en conséquence, tomber amoureux à tour de rôle. Probable- ment l’émotion la moins pondéra- ble, mais certainement la plus pré- cieuse qui puisse jamais advenir

au cinéma. p

mathieu macheret

Film espagnol de José Luis Guerin (1 h 32).

Le petit homme qui a traqué Eichmann

Dans un film d’espionnage à l’ancienne, le réalisateur Lars Kraume rend hommage à Fritz Bauer, le procureur qui a lutté pour confronter l’Allemagne à son passé nazi

FRITZ BAUER, UN HÉROS ALLEMAND

pvvv

S i son nom est encore peu

connu en France, le procu-

reur Fritz Bauer, qui a or-

chestré la traque d’Adolf Eich- mann, a été célèbre en Allema- gne dès 1952. Il avait été révélé par le procès d’Otto Remer, chef de la garnison Berlin 44 et res- ponsable de l’arrestation du comte Claus von Stauffenberg, l’un des conjurés qui, le 20 juillet 1944, avaient posé la bombe visant à tuer Hitler. Cela lui avait alors donné une tribune pour laver la mémoire de la résis- tance allemande du sceau de la trahison qui la salissait.

Juif, homosexuel, Fritz Bauer avait été envoyé, dès 1933, en camp de concentration, s’en était échappé et avait gagné le Dane- mark en 1935. Dès son retour au pays en 1949, il n’a plus eu qu’un but : confronter l’Allemagne à son passé, rouvrir cette mémoire que le chancelier Konrad Adenauer en- courageait au contraire à occulter. Dans un pays en pleine expansion économique, où d’anciens mem- bres du parti nazi réintégraient les plus hautes sphères de la politique et de l’économie, le défi était de taille. Bauer en paya le prix : une existence solitaire passée à lutter, au péril de sa vie (les circonstances de sa mort, en 1968, à l’âge de 65 ans, restent non élucidées), con- tre un système qui voulait l’empê- cher de mener à bien sa mission.

Scénarisé par le Français Olivier Guez (auteur du livre L’Impossible retour. Une histoire des juifs en Al- lemagne depuis 1945, Flamma- rion, 2007), ce biopic signé Lars Kraume retrace l’un de ses plus glorieux faits d’armes : la traque d’Adolf Eichmann, grand orches- trateur de la « solution finale », jusqu’à sa retraite en Argentine.

Services secrets israéliens

Elle conduisit au procès de ce der- nier à Jérusalem et contribua à la reconnaissance du génocide des juifs d’Europe. Faute d’obtenir en Allemagne le soutien nécessaire, et pour éviter qu’un complot ne sabote délibérément son entre- prise, Bauer a livré ses informa- tions aux services secrets israé- liens, qui ont pu arrêter Eichmann.

Mis en scène comme un film d’espionnage à l’ancienne, vitri- fié dans un académisme vintage, mélange de L’Inspecteur Derrick et de la série Mad Men (lumière poudrée, reconstitution soignée dans les moindres détails…), le film se regarde sans déplaisir. Sa forme didactique a en outre le mérite de vulgariser la part si- nistre du « miracle économique allemand », dont ne s’était empa- rée jusqu’à présent que la frange la plus radicale – la plus passion- nante, mais la moins populaire – du cinéma allemand. p

isabelle regnier

Film allemand de Lars Kraume. Avec Burghart Klaussner, Ronald Zehrfeld, Lilith Stangenberg (1 h 46).

LES MEILLEURES ENTRÉES EN FRANCE

 

Nombre

Evolution par rapport à la semaine précédente

Total

 

de semaines

Nombre

Nombre

depuis

d’exploitation

d’entrées

d’écrans

la sortie

Les Visiteurs: la Révo

1

940 584

727

940 584

Kung Fu Panda 3

2

482 862

671

– 23 %

1 261 988

Batman v. Superman :

3

244 949

713

– 40%

2 021 858

l’Aube de la

justice

Gods of Egypt

1

164 541

285

164 541

Médecin de campagne

3

158 813

500

– 38%

1 015 138

Le Fantôme de Canterville

1

124 366

415

124 366

Zootopie

8

123 088

566

+ 29%

4 365 430

 

Five

2

122 792

283

– 35%

360 018

Divergente 3

5

90 689

413

– 30%

1 931 395

 

L’Avenir

1

80 024

125

80 024

AP: Avant-première Source : Ecran Total

* Estimation Période du 6 au 10 avril inclus

A deux semaines d’intervalle, deux films qui n’ont pas été montrés avant leur sortie et ont été vilipendés par la critique au lendemain de celle-ci, réunissent environ un million de spectateurs, dans un nom- bre astronomique de salles. Qui eût cru que Batman, Superman, Geof- froy de Montmirail et Jacquouille avaient tant de choses en commun ? Plus plaisante, la nouvelle selon laquelle le pays compte 80 024 devins de plus, ceux et celles qui ont vu L’Avenir, de Mia Hansen-Love.

nouvelle selon laquelle le pays compte 80 024 devins de plus, ceux et celles qui ont

16 | culture

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

Un autre livre de la jungle

Claire Simon dresse un atlas fascinant du bois de Vincennes, où se côtoient communautés et solitude

LE BOIS DONT LES RÊVES SONT FAITS

pppv

A u tout début de cette

athlétique randonnée,

on entend Claire Si-

mon, la réalisatrice du

Bois dont les rêves sont faits, dire « on y croit ». Pour aimer le bois de Vincennes, décor, objet et sujet de ce film, il faut de la croyance. Croire que ces arbres ont toujours été là, croire qu’ils font comme une vraie forêt, assez profonde pour préserver de la ville – sa foule, son bruit, sa brutalité – et pour faire que les lois de la magie prennent le pas sur celles de la vie ordinaire, comme à Brocéliande. Plus tard, après les 156 minutes de la projection, on aura le temps de penser à la ténacité, à la chance qu’il a fallu pour établir cette car- tographie que les Parisiens croyaient familière, que les autres considèrent comme un appendice vert, à droite, sur le plan de la capi- tale. Mais, pendant cette prome- nade qui vire bientôt au parcours initiatique, on succombe à la fasci- nation qui fut – de toute évidence – celle que ressentit la réalisatrice pendant ces mois de tournage. Non seulement le bois est peuplé de créatures fantastiques, mais il a le pouvoir de transformer le plus ordinaire des citadins en poète, en aventurier ou en monstre.

des citadins en poète, en aventurier ou en monstre. Faisant mine de s’y perdre, la r
des citadins en poète, en aventurier ou en monstre. Faisant mine de s’y perdre, la r
des citadins en poète, en aventurier ou en monstre. Faisant mine de s’y perdre, la r
des citadins en poète, en aventurier ou en monstre. Faisant mine de s’y perdre, la r

Faisant mine de s’y perdre, la réalisatrice a filmé le bois de Vincennes au rythme des saisons. JUST SAYIN’FILMS

Lieu de bannissement

En apparence, Le Bois dont les rê- ves sont faits n’est pas un film très méthodique. Pour en découvrir la logique (et elle est bien là, comme le loup caché au plus profond de la forêt), il faut s’y perdre, et suivre Claire Simon au hasard des ren- contres qu’elle fait. Les saisons peuvent tenir lieu de fil directeur. Entamé à l’été, le film s’enfonce dans le triste hiver parisien pour mieux s’épanouir quand la sève remonte. Le bois est un lieu d’utopies, on en voit une prendre une réalité éphémère le temps d’une sé- quence consacrée à la célébration du nouvel an autour de la pagode du bois de Vincennes. La mé- moire des pays laissés derrière eux par les réfugiés venus d’Asie du Sud-Est se fait réalité, cette in- vocation au passé trouvant dans l’insistance un peu naïve de la ci- néaste face à ses interlocuteurs une alliée puissante. Les souve- nirs d’exilés arrivés à l’âge adulte, qui peinent encore avec le fran- çais, trouvent leur place au côté des regrets de leurs enfants, ve- nus en France si jeunes qu’ils n’ont que le regret de ne pas avoir connu leur pays. Au fil des saisons et des séquen- ces, on verra passer d’autres com-

munautés. Des Bissau-Guinéens venus danser et manger du pois- son grillé, des cyclistes qui filent sur les allées cimentées (spectacu- laires travellings dont on voudrait découvrir les secrets de fabrica- tion). Les gens qui font le bois sont aussi présents, paysagistes, scien- tifiques, tous ceux qui concourent à l’illusion évoquée plus haut, font des apparitions, parce que – mal- gré son apparente fantaisie – ce film restera comme un état des lieux très précis de l’espace qu’il parcourt. En traversant ces com- munautés fondées sur l’origine géographique ou des passions communes, on entend des fleuves de mots, qui ouvrent des fenêtres sur des mondes dans lesquels on n’aurait jamais pénétré autre- ment. C’est ainsi que travaille Claire Simon, qu’on ne voit ja- mais. Pour répondre à ses interro- gations, à ses réflexions, devant sa caméra, les gens s’abandonnent avec une confiance mystérieuse. Il y a aussi beaucoup de solitu- des entre les arbres. Celle de la jeune femme qui se prostitue, celle de l’homme qui vit dans une cabane, celle du voyeur qui vou- drait avoir le monopole du specta- cle des couples qui font l’amour.

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Le bois a le pouvoir de transformer le plus ordinaire des citadins en poète, en aventurier ou en monstre

C’est l’une des natures de ce bois, d’être un lieu de bannissement, où la ville expulse ceux que les nouvelles lois de l’urbanisme, les caméras de surveillance, des ma- raudes diverses, forcent à passer le périphérique. Jamais Claire Simon n’en fait un zoo, jamais elle n’ex- hibe ses interlocuteurs. S’il est un film où « tout le monde a ses rai- sons», c’est bien celui-là. Certai- nes sont excellentes, d’autres moins, mais il reviendra au spec- tateur d’établir cette échelle de va- leurs, il ne faut pas compter sur la réalisatrice pour porter un juge- ment, malgré la proximité du chêne de justice de Saint-Louis.

Le film se tient à l’écart des lieux publics dispersés dans le bois, théâtres, jardins, restaurants… A une exception : l’université. Cer- tes elle a disparu, ainsi que les mil- liers d’étudiants qui ont foulé les allées de Paris-VIII entre 1968 et 1980. C’est le seul moment où Claire Simon abandonne le mo- nopole de l’image qu’elle s’est – à juste titre – arrogé. Surimposé aux images du bois du XXI e siècle bai- gné de soleil, on voit Gilles De- leuze s’adresser à des étudiants groupés autour de lui. Justement il explique pourquoi il a renoncé à la position magistrale du profes- seur en haut de l’amphithéâtre.

Comme un rêve, l’image s’efface et la fille du philosophe, la réalisa- trice Emilie Deleuze, tente de re- trouver les contours des préfabri- qués rasés lors du départ de l’uni- versité pour Saint-Denis. Rien que pour cette séquence, on peut voir Le Bois dont les rêves sont faits. Mais ce conseil vaut pour tant des moments de ce film étonnant, où l’étrangeté et la fa- miliarité cohabitent si harmo- nieusement qu’on peut le passer à l’impératif. p

thomas sotinel

Documentaire français de Claire Simon (2 h 36).

Le retour en pixels des mythes de Kipling

Cinquante ans après, Disney redonne vie à Mowgli, seul humain dans une jungle numérique

LE LIVRE DE LA JUNGLE

ppvv

V u d’un fauteuil de ci-

néma, Le Livre de la jungle

reste le dernier long-mé-

trage d’animation supervisé par Walt Disney avant sa mort, en 1966. Un film burlesque, qui introduisait dans le cinéma pour enfants des éléments de pastiche destinés aux adultes (la marche des éléphants empruntée au Pont de la rivière Kwaï, par exemple), procédé destiné à un grand ave- nir. A la sortie du film, en 1967, la fraction du public qui avait fait la connaissance de Mowgli, Akela, Baloo et Bagheera, dans le recueil de contes de Rudyard Kipling, avait hurlé à la trahison avec la vi- gueur d’une meute de loups un soir de pleine lune. Un demi-siècle plus tard, le même studio propose une autre édition du Livre de la jungle, plus proche de la prose du grand litté- rateur colonial britannique, plus propre à émerveiller qu’à faire rire. Les progrès de l’image numé- rique sont venus donner une ap- parence de substance à la fantai- sie de Kipling, et le Mowgli de chair et d’os (le jeune Neel Sethi, plus proche, par ses mines et ses regards, de Shirley Temple que du jeune Jean-Pierre Cargol, L’Enfant sauvage, de Truffaut) s’ébat et dia-

logue avec loups, panthère, ours

les siens, les humains, après que le

Kingsley, le piège de la séduction prend une voix féminine un peu cassée. Le tigre, lui, parle avec le timbre impérieux d’Idris Elba. Ce conformisme se retrouve aussi dans les ajouts à la trame ori- ginale de l’histoire. L’inimitié en- tre Shere Khan et Mowgli est expli- quée par un flash-back qui ressem- ble à n’importe quelle « origin story » d’un film de super-héros. L’affrontement final entre le petit d’homme et le tigre prend la forme spectaculaire et prévisible d’un cataclysme. Ces défauts mar- quent les limites du plaisir réel que procure la vision du Livre de la jun- gle, prouesse technologique mise au service du plaisir de conter. En post-scriptum à cette nou- velle réussite de l’empire cinéma- tographique, qui produit aussi bien Le Réveil de la force que la suite de Finding Nemo, est venue la nouvelle du report de la sortie du projet concurrent de la War- ner. Jungle Book: Origins est pour- tant réalisé par un spécialiste de la magie numérique, Andy Serkis, Gollum du Seigneur des anneaux, César de La Planète des singes. La sortie du film, prévue à l’automne 2016, a été repoussée à 2018. p

t. s.

et

python de pixels.

tigre Shere Khan l’a menacé. Le voyage permet à Favreau de jouer sur des registres qui, parfois, le ramènent au vieux film d’ani- mation et, à d’autres moments, le

Proposé en relief, le film de Jon Favreau prend ainsi l’aspect à la

fois concret et fabuleux des vues stéréoscopiques d’antan. La faune

et

la flore de la jungle luxuriante

transportent vers le cinéma de ter-

et

des plateaux arides feront sans

reur. Côté divertissement léger, on retrouvera les chansons de 1967, The Bare Necessities et I Wanna be Like You. Mais la seconde est inter- prétée par un orang-outan aux proportions monstrueuses, qui préparera utilement les jeunes spectateurs et spectatrices à leur future et inévitable rencontre avec King Kong, là ou le King Louie animé inspirait la dérision. Ces variations de registre pré- viennent ce Livre de la jungle con- tre la mièvrerie, qui finissait par contaminer la précédente version Disney. La distribution des voix des animaux contribue aussi à cette diversité. Baloo, ours filou mais bon garçon, prend l’accent désabusé et formidablement cha- leureux de Bill Murray. Kaa, le py- thon, n’est plus un reptile ridicule, mais une idole irrésistible, grâce à Scarlett Johansson. Et puisque le film se refuse aux petites plaisan- teries destinées aux seuls adultes, ceux-ci pourront se distraire pen- dant la projection en répertoriant les clichés qu’égrène ce casting

impressionnant : la sagesse a for- cément l’accent britannique de

doute sourire les spécialistes des écosystèmes indiens, mais ils font des décors à l’exacte mesure de ce film: juste assez ambitieux pour ne pas être abrutissant, large- ment assez distrayant pour que l’on convainque un enfant d’aller voir un spectacle sans super-hé- ros ni vaisseau spatial.

Conformisme

L’histoire est ici narrée à la pre-

mière personne (la fidélité à Ki- pling a ses limites) par Bagheera (dans la version originale, elle a la voix de Ben Kingsley), la panthère noire qui a recueilli le petit d’homme abandonné dans la fo- rêt et l’a confié à une meute de loups. Forcé par la vraisemblance des animaux numériques, le scé- nario se préoccupe de questions que l’écrivain avait sagement lais- sées de côté, comme le régime ali- mentaire de Mowgli ou les diffé- rents habitats naturels des ani- maux qui croisent le chemin de l’enfant. Celui-ci, on s’en souvient,

été enlevé à la meute par Ba-

a

Film américain d’animation de Jon Favreau. Avec un seul acteur, Neel Sethi (1 h 46).

gheera pour être reconduit parmi

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MERCREDI 13 AVRIL 2016

K Retrouvez l’intégralité des critiques sur Lemonde.fr (édition abonnés)

ppvv À VOIR

Les Ardennes

Film néerlando-belge de Robin Pront (1 h 33). ll y a plusieurs ambiances dans Les Ardennes : celle d’un an- goissant film noir, celle d’une âpre chronique sociale, celle d’un conte effleurant une vraie bizarrerie dans la peinture de quelques personnages et le recours à certaines situations. Ken- neth, ancien cambrioleur, retrouve sa famille à sa sortie de pri- son. Il ignore que son frère est devenu le petit ami de celle qui fut sa fiancée avant l’incarcération et tente de la reconquérir. La force de ce premier long-métrage tient tout entière dans l’interprétation de Kevin Janssens. p j.-f. r.

pvvv POURQUOI PAS

Free to Run

Documentaire franco-suisse de Pierre Morath (1 h 39). Avant de connaître l’engouement populaire, la course à pied a eu une histoire compliquée. Ce documentaire la retrace des an- nées 1960 à nos jours, la reliant autant que possible à l’évolution des sociétés occidentales. Destiné prioritairement aux coureurs, ce qui peut concerner un certain nombre de personnes p j. m.

Fui Banquero

Film franco-cubain d’Emilie et Patrick Grandperret (1 h 30). Attachant cinéaste que Patrick