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I

ls ont tout gardé. Les premières émotions liées au cinéma- cera un apprentissage d’opérateur mais prendra, finalement,
tographe et les objets qui vont avec. René Charles et Guy le chemin de l’usine.
Goursaud ont accumulé des bobines, des projecteurs et des L’Occupation porte un rude coup au cinéma forain, trop
programmes de séances à rallonge. Leur 7e art est d’abord mouvant, donc incontrôlable. Paradoxalement, les services
une histoire d’ambiance, copie sensible d’un jour de fête à la cinéma de l’armée permettent aux deux Charentais d’élargir
Tati. leurs compétences. Beaucoup plus tard, Guy Goursaud fera
Lorsqu’en 1936 Henri Langlois décide de protéger le patri- le projectionniste pendant ses vacances et René Charles tra-
moine cinématographique, la projection publique et payante vaillera aux Archives du film à Bois-d’Arcy. Ils grossiront
des Frères Lumière a quatre décennies et le parlant n’a pas aussi leurs collections enfantines.
dix ans. Le cinéma forain, première forme d’exploitation Les hommes fouinent chez les forains qui ne tournent plus,
commerciale apparue en 1896, tourne encore dans les villa- dans les greniers, aux puces, dans les salles des ventes. Il
ges de France. arrive que les fragiles
René Charles, gamin trouvailles tombent en
charentais, guette l’ar- miettes mais la quête
rivée du projection- est souvent fruc-
niste ambulant. Il di- tueuse. Ainsi, René
gère, fasciné, des kilo- Charles déniche des
mètres de pellicules œuvres inédites de
muettes, sonores ou Georges Méliès pein-
parlantes. Les films tes au pinceau image
sont de tous les genres par image, des docu-
– documentaires, ac- ments sur Clemenceau
tualités, fictions, des- ou encore des projec-
sins animés – et la plu- teurs datant des frères
part du temps en noir Lumière. Ses décou-
et blanc. Des œuvres vertes le poussent à
récentes, en couleur, créer un premier mu-
sont aussi à l’affiche. sée du cinéma forain
«En 1907, explique dans la petite commune
René Charles, le sys-
tème de location des
copies en vogue dans Archives du de Chadurie.
Guy Goursaud restaure
tous les objets trouvés

cinéma forain
les salles a été appli- et certains de ses appa-
qué au circuit forain. reils restituent encore
Avant, le tourneur le ronron mécanique de
achetait ses films et la manivelle. Le brico-
les passait parfois leur sait tout des pro-
Les collections de René Charles et Guy Goursaud vont
jusqu’à l’usure.» jecteurs Carpentier,
Ainsi pendant long- bientôt raconter l’histoire du cinéma forain Molier, Gaumont, des
temps, les séances projecteurs avec mo-
ambulantes proposent Par Astrid Deroost Photo Bruno Veysset teur électrique, avec
des bobines fraîche- son par disque ou son
ment louées et des optique. Et il avoue sa
documents plus anciens. Les projections rurales ont lieu pen- préférence pour les belles mécaniques en laiton.
dant les foires, les frairies (fêtes), sous chapiteau ou dans les En 1996, les deux collectionneurs ont cédé au Pôle Image
salles de café. Parfois, quand le film est triste, le forain ajoute 30 000 bobines soit 8 500 titres, 200 projecteurs et des ton-
un court-métrage comique. Après avoir pleuré avec Les Deux nes de documents, des origines aux années 40. A Angoulême,
Gosses ou Les Voleurs de cœur et ri de Max Linder, l’enfant l’impressionnant patrimoine doit prendre place dans un lieu
Charles grappille des amorces de films flamme. Il s’équipe, dynamique consacré au cinéma forain. Sauvetage au
à 11 ans, d’un petit projecteur. Adolescent, il enfourche une deuxième degré : «On regrette un peu d’avoir vendu mais
bicyclette tirant une remorque et tourne dans les communes dans nos familles, ça n’intéressait personne. Finalement, con-
avec un poste 16 mm. fient en chœur les cinéphiles, nous sommes fiers et avons
A Ruelle, Guy Goursaud rôde régulièrement dans la cabine hâte de voir nos collections présentées au public.» ■
du projectionniste. Lui aussi ramasse des bouts de pellicule,
Le Pôle Image Angoulême-Charente veut créer le premier espace consacré
bricole des petits appareils de projection en attendant le Pa- à l’histoire du cinéma forain. La scénographie de Delphine Piétri, intitulée
thé-Kid de ses rêves : «J’ai vu, tout seul, Le Retour de Zorro «Cité prince, si t’es princesse», verra le jour à Angoulême en 2001. Un
parcours ludique et didactique se dépliera sur 2 000 m 2, dans un ancien
et il fallait patienter une semaine pour assister à la deuxième bâtiment industriel, au bord de la Charente. Le cinéma forain trouvera sa
partie. L’attente était interminable.» Guy Goursaud commen- place au sein du centre de découverte, près de la fusée Tintin.

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