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Discussion et observation de divers aspects du judo par Ronald Désormeaux

JUDO RON 32- LE CODE MORAL DU JUDOKA

Quand l’histoire nous fait connaître les grands héros-guerriers, nous sommes tentés
d’en faire ressortir leurs plus grandes qualités car ils sont en quelque sorte des modèles
que nous voulons émuler ou des points de repère avec lesquels nous désirons se
comparer. Tous et chacun possèdent des qualités ou vertus qui ont fait d’eux des
experts, des techniciens ou stratèges hors pair. Ils nous ont été cités à travers les âges
parce qu’ils sont des êtres humains ayant exhibé des qualités extraordinaires dans des
circonstances difficiles. On a pris connaissance des « Hector » de l’Iliade de Homer,
« Paris » dans la guerre de Troy, « Alexandre le Grand », le conquérant, « Jules César »,
empereur de Rome, le roi « Richard Cœur de lion », « Kublai Khan et Chinggis Khan » de
la Chine, « Napoléon » le stratège européen et nombreux autres chevaliers, généraux et
combattants qui méritent surement une place au podium des soldats-guerriers émérites
partageant entre eux certaines qualités ou vertus.

Dès le 4ième siècle avant notre ère, les écrits de Platon nous informent des qualités
essentielles que doivent posséder les guerriers de la République. Les philosophes et
écrivains qui ont suivis au cours des siècles nous font rapport des qualités morales et
physiques qui ont imprégnées les nombreux combattants de renom. Dans les sociétés
gréco-romaines, les héros sont perçus comme ayant la force, la beauté, le courage, la
piété, la sagesse et le savoir faire. Au moyen-âge, les attributs les plus recherchés
étaient la loyauté, la générosité, la sagesse, la courtoisie, le courage, la justice, la
férocité, la force et la charité.

Au Japon, où les influences du Taôisme, Confucianisme et du Bouddhisme se marient


avec la présence et l’essor des Samurais, nous retrouvons des centaines d’exemples de
guerriers-combattants parmi les Shoguns, les Daimyos ou les maîtres de l’épée comme
Musashi. Ils font ressortir certaines vertus de premier plan dont : l’honnêteté, la
sagesse, la justice, la charité, la beauté, la générosité, le courage, l’éducation, la
dévotion, l’harmonie, la spontanéité, le respect, la modération, la loyauté, et la piété.

Avec la création du Judo Kodokan, dans les années 1882, Jigoro Kano, ce grand
fondateur et académicien a bien voulu transmettre au peuple Japonais une adaptation
moderne des anciennes techniques et formes de Ju Jutsu pratiquées par les Samurais
d’antan afin que celles-ci puisent devenir un mode de vie et une forme d’éducation
physique qui seraient à la portée d’une nation en grand changement tout en s’assurant
que le meilleur de la philosophie martiale fut conservé dans le patrimoine japonais. Il
inscrivit comme principes de base à son système les deux thèmes suivants :

Emploi intelligent de l’énergie - l’entraide et bienfaits mutuels.

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Autour de ces deux objectifs vont se regrouper la description de ce qu’il entendait par
JUDO et quels étaient les grands moyens d’y parvenir ou de réaliser la voie souple.

Le terme Judo s’exprime par deux syllabes Ju et Do. « la voie de la souplesse ». Ju ou


"souplesse" peut comporter plusieurs sens tels que: élasticité, flexibilité, malléabilité et
extensibilité. Ces mots représentent des aspects physiques alors que le kanji original "Jù"
désignait un concept plus général à savoir "l'adaptation/intelligence".

Nous retrouvons ce caractère dans un texte chinois très ancien ayant rapport avec le LIJI (Li
Ki), ou Livre des Rites. Là, il est dit " Jou Neng Ke Kang " " Fais plus douceur que violence ".
L’histoire nous indique également la présence de ce terme associé à l’école philosophique à
tendance néo-confucianiste qui existait en l’an 1127 et portant le nom de Jù Tao Rudao.

Le thème Judo fait ensuite son apparition au Japon au 17ième siècle pour décrire la philosophie
de combat en vigueur (Voie de la douceur ou de la souplesse) de l’école de combats Jikishin-
ryu dans la région d’Izumo (Chokushin-Ryu-judo) et dont le Maître Jigoro Kano aurait repris la
nomenclature en 1882 pour en signaler ses origines Japonaises.i

Pour ce qui en ait de la définition du DO, son origine est également de provenance chinoise
attribuée au concept de DAO signifiant la voie, le principe, la méthode ou la direction. Le
maître Kano voulait se départir du mot Jutsu ou techniques car les dernières années qui
l’avaient précédé avaient été marquées par des excès à outrance de la part de certains
Samurais. Il voyait davantage, le judo comme étant le cheminement spirituel que doit suivre
l’adepte d’une discipline religieuse, artistique ou martiale. Ce parcours, ce traduit par la
pratique courante qui fait progresser l’adepte vers des buts spécifiques d’amélioration de soi
ou de l’objet et ce, par l’union de ses énergies corporelles et spirituelles et en harmonie avec
les autres forces de la nature qui sont présentent autour de lui.

Pour entamer le code moral du judoka, il nous faut donc dépasser la gestualité par laquelle la
notion de flexibilité est évidente. Nous devons définir le mot judo dans son sens le plus large,
soit : la voie, le chemin, le parcours ou la notion qui exprime l’adaptation intelligente que fait
l’être humain lorsqu’il est exposé à des situations précises et souvent difficiles.

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Le judo devient alors un comportement adapté, parfaitement assumé et efficace dans ses
moindres détails. Cette adaptation spontanée est réalisée par l’ensemble des ajustements du
comportement individuel devant une situation quelconque afin de mieux en tirer profit et la
tourner à son avantage.

C’est à travers ce mode de pensée que le professeur Jigoro Kano, émis en 1882 son premier
principe : Seiryoku Zenyo- l’usage intelligent de l’énergie humaine. Par la suite, tiré de
l’expérience des combats, des exercices libres et de la pratique régulière avec des partenaires
différents, il prononce son deuxième principe : Jita Kyoei - entraide mutuelle. Nous voyons
dans l’énoncé de ces deux principes, des buts suprêmes à réaliser : le dépassement de soi et
la suppression des tendances égoïstes qui affaiblies l’épanouissement des êtres humains en
général. On y trouve la distinction et la complémentarité des deux principes. D’abord,
l’efficience gestuelle qui permet de devenir un meilleur technicien par la maîtrise des
techniques et l’éducation du corps et l’excellence, cette qualité de devenir un être humain
supérieur et un humanisme au sens pur par le truchement d’un code moral supérieur. Dans
les deux cas, devenir est le résultat d’une pratique et d’un entraînement assidu vers l’atteinte
de ses objectifs.

Consciemment ou non, Jigoro Kano rejoint la pensée d’Aristote ayant trait à l’émancipation
de l’être humain en exprimant le besoin de l’homme de s’épanouir par la réalisation de
multiples objectifs réalisables, mesurables et complémentaires. Comme Aristote, il incite le
judoka à formuler des buts généraux et des objectifs spécifiques d’amélioration tant du
domaine physique, technique, moral qu’intellectuel. Guidé par ses aspirations, il encourage le
judoka à poursuivre son chemin dans la pratique assidue du judo afin de donner une raison
d’être et parvenir tant à l’atteinte et à la réalisation de ses idéaux.

Quelques facettes sont énumérées par le maître Jigoro Kano comme moyens de
perfectionnement associés au judo. Elles sont : l’apprentissage des techniques du Gokyo, la
mise en œuvre de la gestuelle dans des exercices libres par le randori, l’étude approfondie
des formes par le kata, la confirmation du niveau atteint par la confrontation régularisée
qu’est le shiai et le mondo, cette période consacrée à l'étude de cas, à la discussion, à la
résolution de problèmes et à l’échange de connaissance.

Ces activités ont été conçues pour contribuer au développement du judoka et faire ressortir
chez lui, ses meilleures qualités humaines. Ce sont des activités familières au dojo mais qui se
poursuivent aussi en dehors du dojo et desquelles certaines vertus seront mises en évidence
par le code moral du judoka. Agencées pour satisfaire des besoins personnels et
communautaires d’une période passée, les activités actuelles du judo se prêtent bien au
développement du judoka contemporain.

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Dans sa quête vers l’excellence, le judoka d’aujourd’hui doit trouver certains profits
personnels tels des améliorations techniques et l’accroissement de son groupe d’amis.
Chemin faisant, il recueille des bénéfices moins tangibles mais qui auront une portée plus
universelle, tel est le cas pour le développement des vertus.

Dès sa rentrée dans la salle de pratique ou dojo, le judoka est mis en présence de photos du
fondateur, de chartres d’entraînement, de dessins techniques et d’une affiche portant le nom
de code moral du judoka. Ce dernier est un ensemble de vertus souhaitables ou conventions
à suivre à l’intérieur d’un mode de vie associé à un type guerrier idéal recherché par l’adepte-
judoka. Ces vertus sont normalement affichés, à la vue de tous, sous forme de fiche
récapitulative telle que présentée ici-bas. Celles-ci ne sont pas nécessairement mises en ordre
de priorité ou d’importance. Elles sont mises en évidence pour le rappel de chacun.
Cependant, la lecture seule des mots : politesse, courage, sincérité, contrôle de soi, honneur,
modestie, amitié et respect ne suffit pas à leur acquisition instantanée par l’adepte, il faut les
découvrir et les soumettre à un raffinement qui se développe par la pratique continue car ces
qualités doivent constamment se compléter et l’une ne va pas sans l’autre.

Ces vertus sont apparentées à plusieurs arts martiaux et dans notre milieu du judo, on les
associent à l’esprit du BUSHIDO ou la voie du guerrier japonais, le chemin du héros et
gentilhomme qui pris forme au 12ième sciècle durant les nombreuses guerres inter-régionales
du Japon.

C’est parce que le judo est plus qu’une activité sportive, il est une école de vie pour le soit
disant guerrier que l’esprit du BUSHIDO est toujours vivant. Pour mieux identifier les qualités
dites héroiques, il nous faut donc retourner à l’apport de certaines philosophies qui ont
influencées le comportement des Samurais japonais. Un premier constat :

Le Taoisme favorise en général, l’unité universelle (TAO) et l’harmonisation des êtres entre
eux. Cette harmonie se conceptualise par un comportement équilibré, de non résistance ou
d’actioon passive que l’on nomme : le Wu Wei. Dans l’équilibre des comportements de
chacun par ce mode de pensée, il est possible de vivre pleinement son rôle dans la société
quel qu’il soit; être en paix avec soi-même et son entourage; et même dans l’équilibre des
choses, chacun peut devenir spontané et même être capable d’accepter l’inévitable mort
dans la paix d’esprit.

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La philosophie du Confucianisme considérait le guerrier d’antan comme étant également une


personne lettré et d’éducation. Confucius et les disciples qui l’on suivi on encouragé le
développement personnel de l’homme de guerre par la cultivation de l’esprit (lettres,
peinture, poésie, musique etc)au même plan que la formation physique de fine pointe et
l’éthique sociale. Dans son texte traitant des vertus guerrières, le psychologue Charles
Hackney nous signale que cette philosophie valorisait cinq constantes ayant trait à l’éclosion
de la personnalité guerrière : benevolence, rightheousness, courteousness, wisdom and
honestyii. Il nous informe que l’entraînement et la formation nécessaires à l’ émancipation du
samurai comprenait l’étude des classiques littéraires chinois et la pratique des rituels associés
aux comportements sociaux. C’est par la répétition et l’exposition fréquente à des
comportements précis que les guerriers développèrent des actions justes, les pensées
précises et un meilleur contrôle de leurs émotions. Une fois la maîtrise obtenue, ils pouvaient
agir en toute liberté de conscience et exercer leur autonomie avec flexibilité et justice.

Chez les Bouddhistes, la concentration s’oriente vers des méthodes ethiques ou règles de
conduite générales mises en pratiques pour soulager et libérer le peuple des maux, douleurs,
attachements et souffrances communes. On découvre alors des qualificatifs tels :
compréhension, liberté, individualité, contemplation, meditation, générosité,
altruisme,bénévolat et oublie de soi pour les autres.

Il ne faut surtout pas penser que tous les samurais étaient doté d’un humanisme idéal tiré de
l’enseignement ou synthèse de ces philosophies. Certains auteurs comme Ratti et
Westbrookiiinous ramènent à l’ordre en signalant que la majorité des samurais avaient
adopté de ces grands courants de pensées et suffisamment de connaissances pour les
appliquer efficacement à leur premier metier, celui de faire la guerre. Les vertus de
renonciation, oublie de soi, férocité, courage et loyauté faisaient partie du contrat de services
avec les maîtres Daimyos.

De sa part, Inazo Nitobe l’auteur de Bushido, The Souls of Japan (1905)nous témoigne que le
Samurai d’autrefois était considéré comme un homme de droiture avec de grands idéaux et
exhibant les vertus de justice, courage, benevolat, politesse, sincérité, honneur et loyauté. Un
autre auteur japonais du nom de Yasaruku Soyeshima ( The Essence of Bushido (1927) voit
dans l’esprit du Bushido et dans l’administration des quatres vœux du serment :mort,fidélité,
dignité et prudence comme un moyen de manipuler le comportement quazi-uniforme des
guerriers par les dirigeants et ce dans l’atteinte d’un plus grand objectif, celui d’obtenir la
gloire et la supériorité de l’Empire Nippone.

L’expression de l’esprit du Bushido est peut-être plus révélatrice dans le livre Hagakure de
Yamamoto Tsunetomo lui-même un véritable samurai. iv Il défini la voie du guerrier comme
étant le chemin qui conduit inévitablement à la mort.

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Quatres vertus engloblent ce comportement d’obéissance vers la mort : de ne jamais céder sa


suprématie technique à personne, de toujours respecter ses engagements de service envers
son seigneur, de respecter ses parents et proches et d’exercer son métier dans l’oublie de
soi,avec justice et prudence.

On peut semble-t’il faire un décompte des principales vertus militaires exprimées à travers
l’esprit du Bushido ancien come suit : justice, courage, benevolat, politesse, sincérité,
honneur, loyauté, maîtrise, dignité, prudence, leadership, sacrifice de soi, intelligence,
humanisme, pitié et respect. Nous tenterons dans ce qui suit d’élucider les principaux
regroupements et apporter certains détails en ce qui concerne leur signification.

Dans l’esprit du Bushido, nous pouvons discerner six grands regroupements de vertus :

1.Qualités entourant l’efficience et la maîtrise technique (force, vitesse, flexibilité, agileté et


habiletés techniques).

2.Qualités regroupant le courage, l’audacité, la perspicacité et la détermination.

3.Qualités de justice comprenant l’honneur, la dignité, l’intégrité, la sincérité, la loyauté et la


dévotion au service des autres.

4. Qualités associées à la tempérance, la recherche de l’équilibre, le control de soi et la


modération.

5. Qualités de sagesse comprises dans la prudence, la connaissance, le jugement, la


compréhension et le goût du savoir.

6.Qualités entourant l’altruisme telles la générosité, la liberté, la gentillesse, la charité, la


compassion, le respect, le désintéressement, la gratitude et le sacrifice de soi.

Parce que le présent exposé traite du code moral, nous laisserons tomber le premier groupe
car il peut à lui seul faire l’objet d’une plus grande dissertation en temps opportun. Nous
débuterons donc avec le courage qui sera suivi de justice, tempérance, sagesse, et finir avec
l’altruisme.

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1.Le Courage- Yuki

Qui de mieux choisi pour illustrer le courage d’un guerrier que le maître fondateur Jigoro
Kano qui a osé mettre tout son énergie au développement du judo malgré les oppositions et
les contraintes imposées par ses opposants et par les conditions sociales extraordinaires de
son temps.

Reprenons le discours de l’auteur Inazo Nitobe concernant le courage. Selon lui, le courage
c’est d’entreprendre ce qui doit être fait malgré les cirsconstances qui peuvent nous faire
peur. Il dit :

« A truly brave is ever serene ; he is never taken by surprise; nothing ruffles the equanimity of
his spirit. In the heat of battle he remains cool; in the midst of catastrophes he keeps level his
mind. Earthquakes do not shake him, he laughs at storms.”v

Traduction libre : "L’homme courageux est toujours serein; il n'est jamais surpris; rien
n'ébranle la sérénité de son esprit. Au cœur du combat, il reste attentif; au milieu des
catastrophes il garde le sang froid. Les tremblements de terre ne le secouent pas, il rit des
tempêtes."

Symboles du courage :Yuki

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Le courage peut prendre une forme très animée comme celui qu’exprime le combattant qui
défie les circonstances hazardeuses et démontre de l’audace et de la bravoure dans les
combats. Il peut aussi prendre un aspect plus statique comme lorsqu’une personne demeure
impassible, stoïque et calme devant un événement.

On dit d’un homme courageux qu’il transgresse la peur d’agir ou du non agir afin de réaliser
ses objectifs. Le mot courage est souvent associé avec la force de caractère démontrée dans
des situations difficiles. On y associe le zèle et l’envie de faire quelquechose, de réaliser de
grandes ambitions, de grands projets ou surmonter des difficultés qui gênent l’atteinte
d’idéaux.

Avoir du courage implique que nous pouvons cerner nos peurs et nos préoccupations dès
qu’elles appraraissent ; que nous pouvons les maîtriser par la connaissance, la distraction ou
la suppression; que nous poursuivons notre chemin, notre intention, notre quête malgré les
embuches car nous croyons dans l’importance de notre but et dans nos objectifs.

« It is courage that provides the strenght necessary to carry out admirable acts in the face of
opposition » Traduction libre : "C'est le courage qui fournit la force nécessaire à réaliser des
actes extraordinaires face à l'opposition » Charles Hackney, ( Martial Virtues ,p79)

Quand nous évoquons le mot courage, il faut se rappeler aussi des mots comme « Valeur et
Intrépidité », qui sont des expressions d’une certaine noblesse d'âme. Confucius définit ainsi
le courage : " Sachant ce qui est juste, ne pas le faire démontre l'absence de courage. Donc, le
courage est de faire ce qui est juste ". C’est le propre du vrai courage d’entreprendre ce qui
doit être entrepris lorsque le temps le dicte.

L'impassibilité, nous l’avons dit, est aussi une forme de courage. C'est une manifestation
immobile de la valeur qui nous commande et nous guide. Exprimer la maîtrise et
l’impassibilité ne signifient pas d’être contraint ni figer, mais expriment plutôt une forme de
détente et de paix intérieure résultant de l'absence de la peur de quelqu’un ou de quelque
chose. L'absence de peur entraîne le don total de soi, sans réserves, à une vérité ou un but
qui est plus grand que soi. C’est cette paix intérieure et ce calme qui permet d’agir avec
aisance devant le danger, même s'il est perçu comme étant extrême.

Finalement, le courage implique la capacité de prendre, sans hésitation, une décision dictée
par la raison. C’est exprimer un courage mental que d’agir avec justice dans des circonstances
difficiles.

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2. La Justice - Seigi

Pour exprimer le respect du droit et de l’équité, le Japon s’est nourrit de l’histoire des 47
ronins appartenant au Daimyo Naganori Asano qui en l’an 1701 ont non seulement vengé
l’honneur de celui-ci mais ils ont rendu justice à une provocation injustifiée. Ce groupe
d’élites a voulu rendre justice tout en connaissant le sort incontournable et la mort certaine
qui les attendaient suite à leur geste de loyauté.

Tout comme le préconisait les Taoistes, nous retrouvons dans les écrits de Platon
(République) du 4ième sciècle avant notre ère , une définition de la justice comme étant la
structure morale de toute l’univers. Elle s’exprime dans un comportement correct et
approprié ainsi que par un style de vie vécu en harmonie avec les autres espèces. Selon lui, la
justice consisterait à rendre à chacun sa juste part, ce dont à quoi ils ont le droit, pas plus ni
moins.

Selon J Rawls, l’ auteur de A Theory of Justice(1971 ) la justice représente une forme


contractuelle et morale entre les êtres, entre citoyens et l’État et les formes de gouvernance.
vEn temps que partenaires d’un engagement social, nous sommes contraint à respecter les
valeurs des autres et à s’empêcher de lui causer un tort quelconque. La justice implique alors
que chacun connait son rôle et respecte les règles du jeu de société.

Le sens de justice prend alors plusieurs facets : l’honneur personnel est considéré comme une
expression de respect envers qui nous sommes et sert de manifestation pour nos valeurs les
plus profondes. Celles-ci sont à leur tour honorées par l’acceptation qu’en font les autres en
nous créant une réputation équitable. L’homme est juste lorsqu’il agi correctement selon les
obligations qu’il détient envers sa familles, les siens et la société en général.

Dans Martial Virtues, Charles Hackney nous dit : « Justice involves giving to people that which
they are due, piety takes this idea and applies it to larger units such as family, country, and
religion ». Traduction libre : « La justice implique l'octroi à chacun de son dû, la piété prend
cette idée et l'applique à de plus grandes unités comme la famille, le pays et la religion » Cette
définition implique qu’il est du devoir de chacun de protéger et défendre les intérêts de la
communauté avant les siens car son contrat social est d’une plus grande valeur humaine. Il
est donc nécessaire de bien analyser ce qui est demandé de nous et d’orienter avec sagesse
nos actions sur des buts collectifs de mérite.

Un acte de justice n’est pas nécessairement acompagné de popularité. Il est rendu sans
préjudice, sans parti-pris ni favoritisme. Il n’est ni excessif ni apauvri dans le partage, il est
fait dans le respect de chacun et pour le bienfait des intervenants. Certains philosophes nous
diront que vivre dans la justice c’est bien vivre avec ses valeurs. Socrates dans un Dialogue
avec Crito et face à une mort prochaine imposée par l’État dit : »The important thing is not to
live, but to live well. To live well requires that we act with justice »

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Pour celui, qui a prêché et vécu dans le respect des lois d’Athènes, le voici qu’il accepte
maintenant le sort que lui prescrit ces mêmes lois. Il est sincère et croit fermement dans
l’application des principes de la justice même si ce cheminement est parfois boiteux. Ses
paroles et ses gestes sont des garantis de son honnêté, de son engagement et son honneur
car l’honneur est attaché à la manière d’être et à la fidélité de nos comportements.

3.La Tempérance -Jisei

La tempérance est une force intérieure, un équilibre entre des actions irrationnelles et des
hésitations non productives. Dans le livre des Proverbes, il est noté la phrase qui suit ayant
trait à la tempérance : » He who is slow to anger is better than the mighty; and he who rules
his spirit, better than who captures a city » traduction libre: » Celui qui tarde à agir et à irriter
est meilleur que le puissant; et celui qui gouverne son esprit est plus grand que celui qui
capture une ville »

Être capable d’exercer de la tempérance et du sang froid demande de bien se connaître afin
d’éviter les excès de zèle ou succomber aux tendances de ne rien faire de constructif. La
tempérance commence avec la culture de l’estime de soi sans exhiber l’orgueil. L’analyse de
nos habiletés et de nos réalisations; l’acceptation de nos forces et faiblesses, la
reconnaissance de nos limites et de notre potentiel; l’ouverture d’esprit pour accepter des
vérités contradictoires; la compréhension de notre rôle dans le monde et l’appréciation des
justes valeurs associées aux autres objets ou personnes sont des éléments clefs de la
tolérance et qui amène à traiter de la maîtrise de soi.

Le controle, la discipline et la maîtrise de soi sont des expressions qui définissent nos efforts à
se maintenir à l’intérieur d’une certaine ligne de conduite, à maintenir certains standards de
vie ou de comportement. La tempérance est une maîtrise volontaire et choisie pour mieux
composer avec les événements. C’est ainsi que nous imposons des règles de conduite, des
limites physiques et émotionnelles que nous pouvons suivre avec une certaine habileté.

La tempérance comme la patience, se cultive dans le silence,la méditation, la réflexion,


l’appréciation de soi et dans l’observation de la beauté et les attributs contenus dans les
choses et les êtres qui nous entourrent.Comme nous ne pouvons pas tout saisir dans un
même instant et tout réaliser dans un même geste, il nous faut établir des priorités,différents
niveaux d’observation et de réalisation qui vont s’échelonner dans des temps différents et à
des niveaux variés.

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Pour qu’un samouraï du Moyen-âge soit digne de son nom et de son affiliation il ne devait
montrer aucune émotion sur le visage ou dans ses gestes. Toute démonstration de joie ou
colère était contrôlée et respectueuse, même celle qui était dirigée vers les membres de sa
famille. Le calme, le comportement chevaleresque, l'égalité dans les expressions du cœur et
de l’esprit ne devaient être troublés ou dominés par aucune passion visible.

Les plus grands drames familiaux, les sorties sociales d’envergure, les affrontements, les
défis, tous devaient être vécus dans le silence ou dans la solitude. Même quand l’homme ou
la femme soldat sentaient leur esprit ou leur cœur agités et troublés, leur premier instinct
était de ne rien manifester au dehors mais d’agir comme si rien n’en était.

4.La Sagesse-Someisa

Dans les années 1645, le Maître de l’escrime, Myamoto Musashi se retire dans les montagnes
pour écrire son livre ayant trait à sa doctrine des cinq annaux qui a fait sa réputation et sa
célébrité comme Samuraï. A propos de la sagesse, il nous livre le témoignage qui
suit : « When you understand yourself and understand the enemy,you can not be defeated. » vi
traduction libre: « Quand vous vous comprenez et comprenez l'ennemi vous ne pouvez pas
être battus ».

Pour certains, la sagesse c’est d’être capable de discerner les nombreuses illusions de la
vérité. C’est aussi la capacité d’utiliser son bon jugement dans des situations difficiles pour en
tirer le maximum d’avantages. La sagesse n’est pas que l’exercise d’une connaissance
approfondie, elle englobe aussi l’exercise de la prudence et de la pondératioin dans les
jugements. Elle implique une réflexion mûrie sur les attributs et les conséquences d’un acte.
Cette réflexion provient de l’observation, de la perception de la raison d’être, de
l’agencement des pensées et de la connaissance des objets, du milieu ambiant et des
hommes.

Dans la formulation de sa théorie sur la sagesse, Robert Steinberg dit : » A wise person is
someone who is able to apply practical problem solving skills in such a way that the person’s
values are put tu use balancing the demands of multiple interests and environmental factors
toward achieving the common good.”vii Traduction libre: “ Une personne sage est quelqu'un
qui peut appliquer les outils de résolution de problème de telle façon que les valeurs
personnelles sont prises en considération dans l’équilibre entre les demandes d'intérêts
personnels et multiples et les circonstances environnementales favorisant ainsi la réalisation
du problème dans l'intérêt commun. "

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5. L’altruisme - Ritashugi

Altruisme ou le mot bénévolance est d’origine latine benevolus signifiant le désir de procurer
le bien, le bénévolat renforme toute la signification d’un partage avec les autres sans rien
demander en retour. Il est l’expression d’une grande générosité et de l’oubli de soi pour les
autres. Une personne qui est bénévole, c’est quelqu’un qui aime, qui a de l’empathie pour les
autres et recherche leur bien-être au dessus de son propre comfort. Les grandes philosophies
identifie le bénévolat avec l’altruisme et l’humanisme dans la personne. Les historiens chinois
eux, parlent de jen ou ren comme étant cette forme d’expression d’amour fraternelle ou de
charité universelle qui peut s’étendre jusqu’à donner sa vie pour les autres.

Nous connaissons la générosité et le volte-face du Maître d’escrime Yagyu Munenori, aviseur


et entraîneur des armées japonaises sous deux shoguns durant le Moyen-Âge. De plein gré, il
laisse tomber l’épée qui donne la mort (les combats sanglants) pour propager l’usage de
l’épée qui donne la vie à ses compatriotes. (la liberté d’agir et de penser). Lui-même libéré de
tout carcans physiques et spirituels, il se met à enseigner la doctrine de la paix universelle
dans son ouvrage »The Life-Giving Sword »viiiNous y voyons apparaître la tendresse du vrai
Samurai.

Il est entendu que les personnes bénévoles recherchent avant tout d’apporter quelque chose
au bonheur des autres et à réduire les afflictions qui les tourmentent. La violence et la
revenche sont des actions envisagées quand dernier ressort pour rendre justice à des
infractions flagrantes mais qui commande une mûre réflexion des conséquences.

L’expression BUSHI NO NASAKE exprime la tendresse d'un guerrier. Ce sentiment de pitié,


conscient, équilibré envers une autre personne. On dit que les plus braves sont les plus
tendres, et ceux qui aiment sont ceux qui osent. Lorsque cette tendresse naît chez quelqu’un
qui possède la rectitude, le courage, le sens de l'honneur, et dont la valeur est réelle, alors
elle est à son état le plus pure.

Seul celui qui est fort, désintéressé et maître de soi peut avoir une telle pitié universelle.
Même la force, pour un homme désintéressé comme Munenori, n'a de sens que pour
protéger le faible. En parallèle, la faiblesse physique ou morale du vaincu, ont droit à la
protection du vainqueur. Ce sont la sensibilité et la tendresse du vrai samurai qui lui donnent
la possibilité de compatir aux souffrances des autres.

Il existe une étroite association entre le respect, la courtoisie et l’étiquette avec l’altruisme. Il
est dit que le but de toute étiquette est de cultiver l’esprit de telle manière que, même
lorsqu’une personne est tranquillement assise, elle projette une force invisible très puissance
que même les adversaires n’oseraient confronter.

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Si un geste aussi simple témoigne de la grâce dans l’accomplissement d'un acte quelconque, il
nous fait découvrir l’existence d’un savoir faire et d’une économie d'énergie. Il s'ensuit que la
pratique constante des autres gestes gracieux véhiculés par les cérémonials du judo devient
des occasions de conserver ses énergies et de promouvoir la beauté.

De la bienséance et la courtoisie résultent des mobiles de bonté, de modestie et de


sympathie envers les autres. Cette sympathie veut que nous pleurions avec ceux qui pleurent
et nous nous réjouissions avec ceux qui sont heureux.

D'innombrables petits actes dans la vie quotidienne matérialisent cet état d'esprit, soucieux
d'égards pour la sensibilité et le bien-être d'autrui. Il faut se garder d’exécuter des actions
qui sont trop orientées vers notre profit personnel, elles sont entachées d'égoïsme et de
sentiments possessifs. Elles ne sont pas sincères et véritables, et de fait, ne dépassent pas
notre personne et fausse notre vision du réel.

C’est par la pratique de la véracité, de la sincérité, de la rectitude, du courage, de la politesse,


de la bonté, de l'amitié, de la gratitude et de la loyauté que nous réussirons à se détacher de
nous-mêmes et de donner moins d’importance à nos possessions physiques. C’est en se
libérant de ces attachements que nous grandirons davantage.

Réconcilliation

Nous avons identifié les vertus principales et défini ce qu’elles représentent pour nous.
Nombreuses autres qualités peuvent s’ajouter à cette gamme, cependant , il nous faut
écourter notre discours pour passer à l’acte, celui d’internaliser ce que nous aspirons à
posséder ou démontrer.

Chacun doit faire son analyse personnelle et établir où il se situe dans cette échelle de
valeurs. Après un tel examen, la formulation d’un objectif raisonnable et réalisable serait de
mise. Comme nous sommes tous différents et que chacun possède sa conception de ce qu’il
est, de sa place dans le monde et de ce qu’il désire être, il va de soit de constater que nos
buts et intérêts pour les arts martiaux et pour le judo seront peut-être situés à des pôles
extrêmes.

Par le fait même que nous ayons choisi d’entreprendre une démarche de perfectionnement
en utilisant certaines règles martiales suggère que nous voulons améliorer equitablement
nos facettes physiques, morales et sociales. Comment s’y prendre?

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Discussion et observation de divers aspects du judo par Ronald Désormeaux

Première décision et la clef du futur : continuer notre engagement envers la pratique


régulière de notre art malgré les intempéries. Ce courage répété nous conduira à persévérer
vers l’excellence technique. Ouverts aux idées nouvelles et attentifs aux instructions, nous
combattrons la peur des chutes, des échecs et des forces étrangères.

Dans chaque pratique nous devons rechercher les occasions d’exhiber une partie de nos
connaissance et de notre savoir faire. Par la fortitude et l’assiduité dans les répétitions nous
comprendrons davantage l’esprit de la technique. Dans l’exercise des combats et les
pratiques avec différents partenaires, nous irons cueuillir le respect et l’altruisme et rendre
justice par l’aboutissement de nos efforts.

En dehors du dojo, prenons le temps d’observer, méditer, lire, discuter et réfléchir sur les
nombreux exemples de gens talentueux qui nous ont précédés. Les biographies sont
nombreuses et les films-vidéos sont de plus en plus accessibles à tous. Entreprenons de
rechercher des occasions qui progressivement nous permettrons d’exercer ses vertus dans
des situations différentes et de plus en plus complexes. Le chemin est droit devant nous,
cessons de dialoguer et partons faire ce qui doit être fait. ALLEZ…À LA PRATIQUE !!!

Bon cheminement.

Ronald Désormeaux

Chikara dojo, Gatineau, Canada

Mai 2010

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Discussion et observation de divers aspects du judo par Ronald Désormeaux

i
Jigoro Kano, Mind Over Muscle, Writings from the founder of Judo, compiled by Naoki Murata, Kodansha
International Tokyo,2005
ii
Charles Hackney, Martial Virtues, Tuttle Publishing, Singapore,2010
iii
Ratti.O & Westbrook. A, Secrets of the Samurai, Tuttle Press, Vermont, 1973
iv
Yamamoto Tsunetomo, The book of the Samurai, Hagakure ,1700, Kodansha Tokyo, 1981
v
Nitobé I, Bushido, The Soul of Japan, Tuttle Press, 1905
vi
Myamoto Musashi, A Book of Five Rings, Overlook Press, 1974
vii
Sternberg R, Wisdom : Its Nature, Origins and Development, Cambridge Press, 1990
viii
Yagyu Munenori, The Life-Giving Sword, Kodansha Press, 2003

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