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Ils ne nous lâcheront jamais de leur pléitz Il a lancé un appel aux étudiants mais de ces anciens guérilleros qui

iens guérilleros qui avaient aban-


gré. Pas plus que le Viet-nâtn. » J'avais envie il s'adressait aussi aux musulmans et à donné la lutte armée en 1976 et avaient décidé
de répondre : Ils sont encore moins prêts à l'armée pour qu'ils s'opposent, au nom du de mener leur action Sur un tout autre mode,
vous lâcher qu'ils ne l'ont été pour le Viet- Coran et au nom du nationalisme, à ces pro- à l'intérieur de la société traditionnelle.
nâm. A cause du pétrole, à cause du Moyen- jets de compromis où il est question d'élec- « Que voulez-vous? » Pendant tout mon
Orient. Et aujourd'hui qu'ils semblent dispo- tions, de constitution, etc. séjour en Iran, je n'ai pas entendu une seule
sés, après Camp David, à concéder le Liban Un clivage qu'on pouvait pressentir depuis fois prononcer le mot « révolution e. Mais
à la domination syrienne, donc à l'influence un bon moment est-il en train de se produire quatre fois sur cinq, on m'a répondu : e Le
soviétique, comment les Etats-Unis se prive- dans l'opposition au chah ? Les « politiques » gouvernement islamique. » Ce n'était pas une
raient-ils d'une position qui leur permet, selon de cette opposition se veulent rassurants surprise. L'ayatollah Khomeini avait déjà fait
le cas, de prendre à revers le champ de bataille « C'est bien, disent-ils ; Khomeini, en faisant cette réponse lapidaire à des journalistes ; il
ou de contrôler la paix ? monter les enchères, nous renforce en face du en était resté là.
Les Américains vont-ils pousser le chah vers chah et des Américains. Son nom n'est d'ail- Qu'est-ce que cela veut dire et précisément
une nouvelle épreuve de force, et un second leurs qu'un drapeau ; il n'a pas-de programme. dans un pays domine l'Iran — pays à grosse
« Vendredi noir » ? La rentrée universitaire, N'oubliez pas que, depuis 1963, les 'partisne majorité musulmane mais pays non arabe et
les grèves de ces jours-ci, les troubles qui peuvent plus s'exprimer. On se rallie pour non sunnite, donc moins sensible qu'un autre
reprennent et les fêtes religieuses du mois pro- l'instant à Khomeini. Mais la dictature une fois au panislamisme ou au panarabisme ?
chain pourraient être une occasion : l'homme abolie, toute cette brume se dissipera ; la vraie L'islam chiite, en effet, présente un certain
à poigne étant alors Moghamdan, le chef actuel politique reprendra les commandes et on- aura nombre de traités susceptibles de donner à la
de la Savak. vite fait d'oublier le vieux prêcheur. » Mais volonté de « gouvernement islamique » une
C'est la solution de réserve. Ni la plus
souhaitée ni, pour le moment, la plus probable.
Incertaine : car on peut tabler sur certains
généraux mais on ne sait pas si on peut comp- DE NOTRE ENVOYE SPECIAL
ter sur l'armée. Inutile, d'un certain point de
vue : il n'y a aucun « péril communiste » —
ni extérieur, car il est entendu depuis vingt-
cinq ans que l'U.R.S.S. ne touche pas à l'Iran,
ni intérieur, car la haine des Américains n'a
d'égale que la peur des Soviétiques.
Conseillers du chah, experts américains,
technocrates du régime, milieux de l'opposi-
tion politique (qu'il s'agisse du Front national
ou d'hommes plus « socialisants ») tout le
monde, de plus ou moins bonne grâce, est
A quoi rêvent
les I raniens ?
tombé d'accord ces dernières semaines pour
tenter une « libéralisation accélérée sur place »,
ou la laisser faire, Le modèle espagnol est le
modèle chéri ces temps-ci par les états-majors
politiques. Est-il transposable à l'Iran ? Il y a
bien des problèmes techniques. Des questions
de date : maintenant ? ou plus tard après un
autre « coup de chien » ? Des questions de PAR MICHEL FOUCAULT
personnes : avec ou sans le chah ? Le fils, la
femme peut-être ? Amini, le vieux diplomate
prévu pour mener l'opération n'est-il pas déjà
usé, lui qui fut jadis Premier ministre ? Peut-être les sujets révoltés du chah
Le roi et le saint sont-ils en train de rechercher
Entre l'Iran et l'Espagne, il existe pourtant cette chose que nous avons oubliée depuis si longtemps
deux grosses différences. L'échec du dévelop-
pement économique a empêché que se forme en Europe : une spiritualité politique
en Iran l'assise sociale d'un régime libéral,
moderne, occidentalisé. S'est formée, en revan-
che, une immense poussée populaire, qui a
explosé cette année ; elle a bousculé les partis
politiques en voie de reconstitution ; elle vient
de jeter un demi-million d'hommes dans les
rues de Téhéran contre les mitrailleuses et les
tanks. toute l'agitation du week-end autour de la coloration particulière. Absence de hiérarchie
Et elle ne criait pas seulement « A mort résidence à peine clandestine de l'ayatollah dans dans le clergé, indépendance des religieux les
le Chah » mais aussi « Islam, islam, Khomeini, la banlieue de Paris, les allées et venues d'Ira- uns par rapport aux autres mais dépendance
nous te suivrons ». Et même « Khomeini pour niens « importants », tout démentait cet opti- (même financière) à l'égard de ceux qui les
roi ». misme un peu hâtif ; tout prouvait qu'on écoutent_ importance de l'autorité purement
La situation en Iran semble être suspendue croyait à la force du courant mystérieux qui spirituelle, rôle à la fois d'écho et de guide
à une grande joute entre deux personnages passe entre un vieil homme exilé depuis quinze que doit jouer le clergé pour soutenir son
aux blasons traditionnels : le roi et le saint, ans et son peuple qui l'invoque. influence — voilà pour l'organisation. Et pour
le souverain en armes et l'exilé démuni ; le C'est la nature de ce courant qui m'intriguait la doctrine, c'est le principe que la vérité n'a
despote avec en face de lui l'homme qui se depuis qu'on m'en avait parlé, il y a quelques pas été parachevée par le sceau du dernier
dresse les mains nues,' acclamé par un peuple. mois, et j'étais un peu las, je dois l'avouer, prophète ; après Mahomet commence un autre
Cette image a sa propre force d'entraînement d'entendre répéter par tant de bons experts cycle de révélation, celui, inachevé, des imams
mais elle recouvre une réalité à laquelle des « On sait bien ce dont ils ne veulent plus mais qui, à travers leurs paroles, leur exemple et
millions de morts viennent d'apporter leur ils ne savent toujours pas ce qu'ils veulent. » leur martyre aussi, portent une lumière, tou-
signature. « Que voulez-vous? ». C'est avec cette seule jours la même et toujours changeante ; c'est
La libéralisation rapide et sans rupture de question que je me suis promené à Téhéran et elle qui permet d'éclairer, de l'intérieur, la loi,
pouvoir suppose qu'on ihtègre ce mouvement à Qom dans les jours qui ont suivi immédia- laquelle n'est pas faite seulement pour être
ou qu'on le neutralise. Et d'abord qu'on sache tement les émeutes. Je me suis gardé de la conservée mais pour délivrer, au long du
où et jusqu'où il- veut aller. Or, voilà qu'hier, poser aux professionnels de la politique ; j'ai temps, le sens spirituel qu'elle recèle. Même
à Paris où il s'était réfugié et malgré bien des préféré discuter longuement parfois avec des invisible avant son retour promis, le douzième
pressions, l'ayatollah Khomeini a « cassé la religieux, des étudiants, des intellectuels intéres- imam n'est donc , pas radicalement et fatale-
baraque ». sés aux problèmes de l'islam ou, encore, avec ment absent : ce sont les hommes eux-mêmes
48 Lundi 16 octobre 1978
qui le font revenir à mesure que les éclaire appartenir à tous (l'eau, le sous-sol) ne devra nisme de gauche, avec tout un courant du
davantage la vérité à laquelle ils s'éveillent. être approprié par personne. Pour les libertés, socialisme non marxiste (il avait suivi les cours
On dit souvent que, pour le chiisme, tout elles seront respectées dans la mesure où leur de Gurvitch) ; il connaissait à la fois l'oeuvre
pouvoir est mauvais du moment qu'il n'est pas usage ne nuira pas à autrui ; les minorités de Fanon et celle de Massignon. Il revint en-
le pouvoir de l'imam. Les choses, on le voit, seront protégées et libres de vivre à leur guise seigner à Meshad que le vrai sens du chiisme,
sont beaucoup plus complexes. L'ayatollah à ,Condition de ne pas porter dommage à la il ne fallait pas le chercher du côté d'une reli-
Shariat Madari me l'a dit, dès les premières majorité ; entre l'homme et la femme, il n'y gion officialisée depuis le xvue siècle mais
minutes de notre entretien : « Nous attendons aura pas inégalité de droits mais différence, dans une leçon de justice et d'égalité sociales
le retour de l'imam, ce qui ne veut pas dire puisqu'il y a différence de nature. Pour la prônée déjà par le premier imam. Sa « chance »
que nous renoncions à la possibilité d'un bon politique, que les décisions soient prises à la fut que la persécution l'obligea d'aller ensei-
gouvernement. Vous vous y efforcez aussi, vous majorité, que les dirigeants soient responsables gner à Téhéran, hors de l'université,, dans une
autres chrétiens, qui attendez pourtant le jour deVant le peuple et que chacun, comme il est salle aménagée pour lui à l'abri d'une mosquée,
du Jugement. » 'Et comme pour mieux authen- prévu dans le Coran, puisse se lever et deman- où il s'adressait- à un public qui était le sien
tifier son propos, l'ayatollah, quand il m'a reçu, der des comptes à celui qui gouverne. et qui se compta vite par milliers : étudiants,
était entouré de plusieurs membres du comité ;On dit souvent que les définitions du gou- mollahs, intellectuels, petites gens du quartier
pour les droits de l'homme en Iran. vernement islamique sont imprécises. Elles du Bazar, provinciaux de passage. Shariatti eut
Un fait doit être clair : par « gouverne- m'ont paru au contraire d'une limpidité, très la fin des martyrs : poursuivi, ses livres inter-
ment islamique » personne en Iran n'entend familière mais, je dois dire, assez peu ras- dits, il se livra lorsque son père fut arrêté
un régime politique dans lequel le clergé joue- surante. e Ce sont les formules de base de la à sa place ; après un an de prison, il était
rait un rôle de direction ou d'encadrement. démocratie, bourgeoise ou révolutionnaire, à peine parti pour l'exil, qu'il mourut d'une
aiLje dit ; nous n'avons pas cessé de les répé- mort que bien peu en Iran acceptent de consi-
ter depuis le xvue siècle, et vous savez à quoi dérer comme naturelle. Le seul nom qui fut
elles ont mené. » Mais on m'a répondu aussi- salué l'autre jour à la grande manifestation
tôt : e Le Coran les avait énoncées bien avant de Téhéran, avec celui de Khomeini, fut celui
vOs philosophes et si l'Occident chrétien et de Shariatti.
industriel en a perdu le sens, l'islam, lui, saura
en préserver la. valeur et l'efficacité. »
• Les inventeurs- de l'Etat
; Quand les Iraniens parlent du gouverne- Je me sens embarrassé pour parler du gou-
ment islamique, quand, sous la menace des vernement islamique comme « idée » ou même
balles, ils en font un cri dans la rue, quand comme « idéal ». Mais comme « volonté poli-
ifs rejettent, en son nom, les transactions tique » il m'a impressionné. Il m'a impressionné
dés partis et des hommes politiques, au risque dans son effort pour politiser, en réponse à
ceun bain de sang peut-être, ils ont autre des problèmes actuels, des structures indissocia-
chose en tête que ces formules de partout et blement sociales et religieuses ; il m'a impres-
de nulle part. Et autre chose dans le coeur. sionné dans sa tentative aussi pour ouvrir dans
Ils pensent, je crois, à une réalité toute proche la politique une dimension spirituelle.
d'eux puisqu'ils en sont eux-mêmes les acteurs. Cette volonté politique, à court terme, pose
Il s'agit d'abord du mouvement qui tend à deux questions
donner aux structures traditionnelles de la 1. Est-elle assez intense ces jours-ci et sa
société islamique un rôle permanent dans la détermination est-elle assez claire pour empê-
vie politique. Le gouvernement islamique, c'est cher la « solution Hamini » qui a pour elle
ce qui petmettra de maintenir en activité ces (ou contre elle, corme on voudra) d'être accep-
milliers de foyers politiques qui se sont allu- table par le chah, d'être recommandée par les
més dans les mosquées et les communautés puissances étrangères, de tendre à un régime
religieuses pour résister au régime du chah. parlementaire à l'occidentale et de faire à la
On m'a cité un exemple : il y a dix ans, la religion islamique une part qui serait sans
terre avait tremblé à Ferdows ; la ville entière doute de concession ?
était à reconstruire ; mais le projet retenu ne 2. Cette volonté est-elle, assez profondément
donnant pas satisfaction à la plupart des pay- enracinée pour devenir une donnée perma-
Sans et des petits artisans, ils avaient fait nente de la vie politique en Iran, ou bien se
sécession ; sous la conduite d'un religieux, ils dissipera-t-elle comme un nuage lorsque le ciel
étaient allés fonder leur ville un peu plus de la e réalité politique » se sera enfin éclairci
loin; ils avaient collecté des fonds dans toute et qu'on pourra parler programmes, partis,
la région, ils avaient décidé collectivement des constitution, plans, etc. ?
implantations, aménagé les adductions d'eau, Les hommes politiques ont beau dire : c'est
L'ayatollah Khomeini organisé des coopératives. Et ils avaient appelé la réponse à ces deux questions qui ordonne
leur ville Islamieh. Le tremblement de terre aujourd'hui une grande part de leurs tactiques.
avait été une occasion de faire des structures
teligieuses non pas seulement le point d'an- Mais il y a aussi à propos de cette « volonté
Crage d'une résistance mais le principe d'une politique » deux questions qui me touchent
L'expression m'a paru être ernployée pour dési- davantage. •
gner deux ordres de choses.. création politique. Et c'est à cela qu'on songe
« Une utopie », m'ont dit certains sans lorsqu'on parle du gouvernement islamique. L'une concerne l'Iran et son singulier destin.
nuance péjorative. « Un idéal »,. m'ont dit la A l'aurore de, l'histoire, la Perse a inventé
plupart. C'est en tout cas quelque chose de très
L'invisible Présent l'Etat et elle en a confié les recettes à l'islam
vieux et aussi de très éloigné dans le futur Mais on songe aussi à un autre mouvement, ses administrateurs ont servi de cadres au Cali-
revenir à ce que fut l'islam au temps du ,qui est comme l'inverse et la réciproque du fat. Mais de ce même islam, elle a fait dériver
Prophète ; mais aussi avancer vers un point 'premier. C'est celui qui permettrait d'introduire une religion qui a donné à son peuple des res-
lumineux et lointain où il serait possible 'de dans la vie politique une dimension spiri- sources indéfinies pour résister au pouvoir de
renouer avec une fidélité plutôt que de main- tuelle : faire que cette vie politique ne soit PEtat. Dans cette volonté d'un « gouvernement
tenir une obéissance. Dans la recherche de pas, comme toujours, l'obstacle de la spiri islamique » faut-il voir une réconciliation, une
cet idéal, la méfiance à l'égard du légalisme tualité mais son ,réceptacle, son occasion, son contradiction, ou le seuil d'une nouveauté ?
m'a paru essentielle, avec la foi en la créati- ferment. Et c'est là qu'on croise une ombre L'autre concerne ce petit coin de terre dont
vité de l'islam. iqui hante toute la vie politique et religieuse de le sol et le sous-sol sont l'enjeu de stratégies
Une autorité religieuse M'a expliqué qu'il .:PIran d'aujourd'hui : celle d'Ali Shariatti à mondiales. Quel sens, pour les hommes qui
faudrait de longs travaux d'experts civils et ;qui sa mort, il y a deux ans, a donné la place, l'habitent, à rechercher au prix même de leur
religieux, savants et croyants, pour éclairer tous :si privilégiée dans le chiisme, de l'invisible vie cette chose dont nous avons, nous autres,
les problèmes posés auxquels le Coran n'a :Présent, de l'Absent toujours là. oublié la possibilité depuis la Renaissance et les
jamais prétendu donner de réponse précise. Shariatti, issu d'un milieu religieux, avait, grandes ,crises du christianisme une spiritua-
Mais on peut y trouver des directions géné- :au cours de ses études en Europe, eu contact lité politique. J'entends déjà des Français qui
rales : l'islam valorise le travail ; nul ne peut ;avec des responsables de la révolution algé- rient mais je sais qu'ils ont tort,
irienne,
. avec différents mouvements du christia-
être privé des fruits de son labeur ; ce qui doit MICHEL FOUCAULT

Le Nouvel Observateur 49